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+The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq — Tome 3, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Les Quarante-Cinq — Tome 3
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7772]
+Release Date: March, 2005
+First Posted: May 15, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ — TOME 3 ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team.
+
+
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+
+
+
+
+
+LES QUARANTE-CINQ
+TROISIÈME PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+XLIV
+
+PRÉPARATIFS DE BATAILLE
+
+
+Le camp du nouveau duc de Brabant était assis sur les deux rives de
+l'Escaut: l'armée, bien disciplinée, était cependant agitée d'un esprit
+d'agitation facile à comprendre.
+
+[Illustration: Tu es un traître, et en traître tu mourras. -- PAGE 19.]
+
+En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point
+par sympathie pour le susdit duc, mais pour être aussi désagréables que
+possible à l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se
+battaient donc plutôt par amour-propre que par conviction ou par
+dévoûment, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils
+abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.
+
+D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'à
+l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori était: « Henri
+de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi François de France ne se
+ferait-il pas huguenot? »
+
+De l'autre côté, au contraire, c'est-à-dire chez l'ennemi, existaient, en
+opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes
+distincts, une cause parfaitement arrêtée, le tout parfaitement pur
+d'ambition ou de colère.
+
+Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais à ses conditions et
+à son heure; elle ne refusait pas précisément François, mais elle se
+réservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et
+l'expérience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
+étendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine,
+elle trouvait Alexandre Farnèse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas
+d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou,
+comme elle avait accepté le secours d'Anjou contre l'Espagne?
+
+Quitte, après cela, à repousser l'Espagne après que l'Espagne l'aurait
+aidée à repousser Anjou.
+
+Ces républicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens.
+
+Tout à coup ils virent apparaître une flotte à l'embouchure de l'Escaut,
+et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France,
+et que ce grand amiral de France amenait un secours à leur ennemi.
+
+Depuis qu'il était venu mettre le siège devant Anvers, le duc d'Anjou
+était devenu naturellement l'ennemi des Anversois.
+
+En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivée de Joyeuse, les
+calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque égale à celle que
+faisaient les Flamands. Les calvinistes étaient fort braves, mais en même
+temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent,
+mais n'aimaient point qu'on vînt rogner leurs lauriers, surtout avec des
+épées qui avaient servi à saigner tant de huguenots au jour de la Saint-
+Barthélemy.
+
+De là, force querelles qui commencèrent le soir même de l'arrivée de
+Joyeuse, et se continuèrent triomphalement le lendemain et le
+surlendemain.
+
+Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle
+de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders
+servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de
+morts qu'une affaire en rase campagne n'en eût coûté aux Français. Si le
+siège d'Anvers, comme celui de Troie, eût duré neuf ans, les assiégés
+n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les
+assiégeants; ceux-ci se fussent certainement détruits eux-mêmes.
+
+François faisait, dans toutes ces querelles, l'office de médiateur, mais
+non sans d'énormes difficultés; il y avait des engagements pris avec les
+huguenots français: blesser ceux-ci, c'était se retirer l'appui moral des
+huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers.
+
+D'un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire
+tuer à son service, était pour le duc d'Anjou chose non-seulement
+impolitique, mais encore compromettante.
+
+L'arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-même ne comptait
+pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en
+crevaient de fureur.
+
+C'était bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir à la fois de
+cette double satisfaction.
+
+Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la
+discipline de son armée en souffrît fort.
+
+Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se
+trouvait mal à l'aise au milieu de cette réunion d'hommes si divers de
+sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succès était
+passé. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand échec courait dans
+l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de
+capitaine, il déplorait d'être venu de si loin pour partager une défaite.
+
+Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou
+avait eu grand tort de mettre le siège devant Anvers. Le prince d'Orange,
+qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le
+conseil avait été suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il était devenu. Son
+armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc
+d'Anjou l'appui de cette armée; cependant on n'entendait point dire le
+moins du monde qu'il y eût division entre les soldats de Guillaume et les
+Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assiégés n'était pas
+venue réjouir les assiégeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant
+la place.
+
+Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siège, c'est
+que cette ville importante d'Anvers était presque une capitale: or,
+posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est
+un avantage réel; mais prendre d'assaut la deuxième capitale de ses futurs
+États, c'était s'exposer à la désaffection des Flamands, et Joyeuse
+connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc
+d'Anjou prît Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette
+prise, et avec usure.
+
+Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette
+nuit même où nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français.
+
+Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis
+ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit
+de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France,
+mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.
+
+Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par
+ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince; jamais il
+ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit
+le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait évité l'écueil
+où la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'étaient brisés.
+
+Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts
+sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres
+habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait,
+quelle que fût cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande
+fortune, adroitement disposée en cas de revers; de sorte qu'il paraissait
+toujours être le pauvre musicien Aurilly, courant après un écu, et
+chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim.
+
+L'influence de cet homme était immense parce qu'elle était secrète.
+
+Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses développements de stratégie et
+détourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrière, interrompant
+tout net le fil de son discours.
+
+François avait l'air de ne pas écouter, mais il écoutait réellement; aussi
+cette impatience de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point, et, sur-le-champ:
+
+-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous?
+
+-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir
+de m'écouter.
+
+-- Mais j'écoute, monsieur de Joyeuse, j'écoute, répondit allègrement le
+duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien épaissi par la
+guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis écouter deux personnes
+parlant ensemble, quand César dictait sept lettres à la fois!
+
+-- Monseigneur, répondit Joyeuse en lançant au pauvre musicien un coup
+d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilité ordinaire, je ne suis
+pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle.
+
+-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly.
+
+Aurilly s'inclina.
+
+-- Donc, continua François, vous n'approuvez pas mon coup de main sur
+Anvers, monsieur de Joyeuse?
+
+-- Non, monseigneur.
+
+-- J'ai adopté ce plan en conseil, cependant.
+
+-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande réserve que je prends
+la parole, après tant d'expérimentés capitaines.
+
+Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.
+
+Plusieurs voix s'élevèrent pour affirmer au grand amiral que son avis
+était le leur.
+
+D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment.
+
+-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince à l'un de ses plus braves
+colonels, vous n'êtes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous?
+
+-- Si fait, monseigneur, répondit M. de Saint-Aignan.
+
+-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace....
+
+Chacun se mit à rire. Joyeuse pâlit, le comte rougit.
+
+-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son
+avis de cette façon, c'est un conseiller peu poli, voilà tout.
+
+-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu
+tort de me reprocher une infirmité contractée à son service; j'ai, à la
+prise de Cateau-Cambrésis, reçu un coup de pique dans la tête, et, depuis
+ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces
+dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je
+vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fièrement le
+comte en se retournant.
+
+-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche
+que vous faites, et vous avez raison.
+
+Le sang monta au visage du duc François.
+
+-- Et à qui ce reproche? dit-il.
+
+-- Mais, à moi, probablement, monseigneur.
+
+-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse,
+à vous qu'il ne connaît pas?
+
+-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez
+peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.
+
+-- Mais enfin, s'écria le prince, il faut que ma position se dessine dans
+le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je
+le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais où, m'a parlé
+d'une royauté. Où est-elle, cette royauté? dans Anvers. Où est-il, lui!
+dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et,
+Anvers pris, nous saurons à quoi nous en tenir.
+
+-- Eh! monseigneur, vous le savez déjà, sur mon âme, ou vous seriez en
+vérité moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de
+prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se
+mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre
+Altesse duc de Brabant, s'est réservé la lieutenance générale du duché; le
+prince d'Orange, qui a intérêt à ruiner les Espagnols par vous et vous par
+les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous
+succédera, s'il ne vous remplace et ne vous succède déjà; le prince
+d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'à présent en suivant les conseils du
+prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un
+revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront après vous
+comme ces chiens timides qui ne courent qu'après les fuyards.
+
+-- Quoi! vous supposez que je puisse être battu par des marchands de
+laine, par des buveurs dé bière?
+
+-- Ces marchands de laine, ces buveurs de bière ont donné fort à faire au
+roi Philippe de Valois, à l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui
+étaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la
+comparaison ne puisse pas vous être trop désagréable.
+
+-- Ainsi, vous craignez un échec?
+
+-- Oui, monseigneur, je le crains.
+
+-- Vous ne serez donc pas là, monsieur de Joyeuse?
+
+-- Pourquoi donc n'y serais-je point?
+
+-- Parce que je m'étonne que vous doutiez à ce point de votre propre
+bravoure, que vous vous voyiez déjà en fuite devant les Flamands: en tout
+cas, rassurez-vous: ces prudents commerçants ont l'habitude, quand ils
+marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils
+aient la chance de vous atteindre, courussent-ils après vous.
+
+-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au
+premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le
+seront au dernier, voilà tout.
+
+-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse:
+vous approuvez que j'aie pris les petites places.
+
+-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se défend point.
+
+-- Eh bien! après avoir pris les petites places qui ne se défendaient pas,
+comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se
+défend, ou plutôt parce qu'elle menace de se défendre.
+
+-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sûr que de
+trébucher dans un fossé en continuant de marcher en avant.
+
+-- Soit, je trébucherai, mais je ne reculerai pas.
+
+-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant,
+et nous, de notre côté, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous
+sommes ici pour lui obéir.
+
+-- Ce n'est pas répondre, duc.
+
+-- C'est cependant la seule réponse que je puisse faire à Votre Altesse.
+
+-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me
+rendre à votre avis.
+
+[Illustration: Derrière une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.]
+
+-- Monseigneur, voyez l'armée du prince d'Orange, elle était vôtre, n'est-
+ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans
+Anvers, ce qui est bien différent; voyez le Taciturne, comme vous
+l'appelez vous-même: il était votre ami et votre conseiller; non-seulement
+vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez
+être sûr que l'ami s'est changé en ennemi; voyez les Flamands: lorsque
+vous étiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en
+vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes à votre vue et
+braquent leurs canons à votre approche, ni plus ni moins que si vous étiez
+le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et
+Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment
+sera celui où vous crierez feu à votre maître d'artillerie.
+
+-- Eh bien! répondit le duc d'Anjou, on battra du même coup Anvers et
+Orange, Flamands et Hollandais.
+
+-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner
+l'assaut à Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois,
+et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous
+sans rien dire, avec ces éternels huit ou dix mille hommes, toujours
+détruits et toujours renaissants, à l'aide desquels depuis dix ou douze
+ans il tient en échec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de
+Parme.
+
+-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion?
+
+-- Dans laquelle?
+
+-- Que nous serons battus.
+
+-- Immanquablement.
+
+-- Eh bien! c'est facile à éviter, pour votre part, du moins, monsieur de
+Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frère vous a envoyé vers moi
+pour me soutenir; votre responsabilité est à couvert, si je vous donne
+congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'être soutenu.
+
+-- Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse; mais, à la veille
+d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.
+
+Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince
+comprit qu'il avait été trop loin.
+
+-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme,
+vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou
+plutôt que, dans la position où je suis, je ne puis avouer tout haut que
+j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai été trop
+jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supériorité des
+armes françaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous
+commettre un pire? Nous voici devant des gens armés, c'est-à-dire devant
+des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je
+leur cède? Demain alors, ils reprendront pièce à pièce ce que j'ai
+conquis; non, l'épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés;
+voilà mon sentiment.
+
+-- Du moment où Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai
+d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d'aussi
+grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez à la mort, que si vous
+me menez à la victoire; cependant... mais non, monseigneur.
+
+-- Quoi?
+
+-- Non, je veux et dois me taire.
+
+-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.
+
+-- Alors en particulier, monseigneur.
+
+-- En particulier?
+
+-- Oui, s'il plaît à Votre Altesse.
+
+Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux extrémités de la spacieuse tente
+de François.
+
+-- Parlez, dit celui-ci.
+
+-- Monseigneur peut prendre indifféremment un revers que lui infligerait
+l'Espagne, un échec qui rendrait triomphants ces buveurs de bière
+flamands, ou ce prince d'Orange à double face; mais s'accommoderait-il
+aussi volontiers de faire rire à ses dépens M. le duc de Guise?
+
+François fronça le sourcil.
+
+-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il à faire dans tout ceci?
+
+-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tenté, dit-on, de faire assassiner
+monseigneur; si Salcède ne l'a pas avoué sur l'échafaud, il l'a avoué à la
+gêne. Or, c'est une grande joie à offrir au Lorrain, qui joue un grand
+rôle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous
+Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse délier, cette mort d'un
+fils de France, qu'il avait promis de payer si cher à Salcède. Lisez
+l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont
+pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus
+illustres et des meilleurs chevaliers français.
+
+Le duc secoua la tête.
+
+-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain
+maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
+voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai
+encore des batailles à gagner.
+
+-- Et Cateau-Cambrésis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous
+êtes le seul.
+
+-- Comparez donc cette escarmouche à Jarnac et à Moncontour, Joyeuse, et
+faites le compte de ce que je redois à mon bien-aimé frère Henri. Non,
+non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince
+français, moi.
+
+Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse,
+s'étaient éloignés:
+
+-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cessé, les
+terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.
+
+Joyeuse s'inclina.
+
+-- Monseigneur voudra bien détailler ses ordres, dit-il, nous les
+attendons.
+
+-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galère amirale, n'est-ce pas,
+monsieur de Joyeuse?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant
+dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous
+embosser en face du quai. Là, si le quai est défendu, vous foudroierez la
+ville en tentant un débarquement avec vos quinze cents hommes.
+
+Du reste de l'armée je ferai deux colonnes, l'une commandée par M. le
+comte de Saint-Aignan, l'autre commandée par moi-même. Toutes deux
+tenteront l'escalade par surprise au moment où les premiers coups de canon
+partiront.
+
+La cavalerie demeurera en réserve, en cas d'échec, pour protéger la
+retraite de la colonne repoussée.
+
+De ces trois attaques, l'une réussira certainement. Le premier corps,
+établi sur le rempart, tirera une fusée pour rallier à lui les autres
+corps.
+
+-- Mais il faut tout prévoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que
+vous ne croyez pas supposable, c'est-à-dire que les trois colonnes
+d'attaque soient repoussées toutes trois.
+
+-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos
+batteries, et nous nous répandons dans les polders, où les Anversois ne se
+hasarderont point à nous venir chercher.
+
+On s'inclina en signe d'adhésion.
+
+-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.
+
+Qu'on éveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un
+feu, pas un coup de mousquet ne révèlent notre dessein. Vous serez dans le
+port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre départ. Nous,
+qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en même
+temps que vous.
+
+Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici
+ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous.
+
+Les capitaines quittèrent la tente du prince, et donnèrent leurs ordres
+avec les précautions indiquées.
+
+Bientôt, toute cette fourmilière humaine fit entendre son murmure confus:
+mais on pouvait croire que c'était celui du vent, se jouant dans les
+gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.
+
+L'amiral s'était rendu à son bord.
+
+
+
+
+LXV
+
+MONSEIGNEUR
+
+
+Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprêts,
+hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
+attribuant toute la mauvaise volonté possible.
+
+Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte à
+l'extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.
+
+Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
+barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec
+les bataillons du prince d'Orange, dont une partie déjà était en garnison
+à Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt
+rentrées, s'égrenaient dans la ville.
+
+ [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]
+
+Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse défense, le prince d'Orange, par
+un soir sombre et sans lune, entra à son tour dans la ville sans
+manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient à
+l'accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions
+étaient une fois prises.
+
+Il descendit à l'hôtel-de-ville, où ses affidés avaient tout préparé pour
+son installation.
+
+Là il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
+revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux
+officiers qu'il mit au courant de ses projets.
+
+Parmi ses projets, le plus arrêté était de profiter de la manifestation du
+duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
+arrivait où le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-là voyait avec
+joie ce nouveau compétiteur à la souveraine puissance se perdre comme les
+autres.
+
+Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait à attaquer, comme nous l'avons
+vu, le prince d'Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait
+conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.
+
+A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
+d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
+prince d'Orange secouait la tête comme un homme surpris de cette
+incertitude.
+
+Mais, à chaque hochement de tête, le commandant de la place répondait:
+
+-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
+venir: attendons donc monseigneur.
+
+Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
+fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.
+
+Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
+battements, et semblait demander au balancier d'accélérer la venue du
+personnage attendu si impatiemment.
+
+Neuf heures du soir sonnèrent: l'incertitude était devenue une anxiété
+réelle; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le
+camp français.
+
+Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait été expédiée
+sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
+côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient
+désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française: la petite
+barque n'était point revenue.
+
+Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colère ses gants de buffle, il
+dit aux Anversois:
+
+-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
+brûlée quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la différence
+qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols.
+
+Ces paroles n'étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers
+civils, aussi se regardèrent-ils avec beaucoup d'émotion.
+
+En ce moment, un espion qu'on avait envoyé sur la route de Malines, et qui
+avait poussé son cheval jusqu'à Saint-Nicolas, revint en annonçant qu'il
+n'avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la
+personne que l'on attendait.
+
+-- Messieurs, s'écria le Taciturne à cette nouvelle, vous le voyez, nous
+attendrions inutilement; faisons nous-mêmes nos affaires; le temps nous
+presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
+confiance en des talents supérieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
+sur soi-même qu'il faut se reposer.
+
+Délibérons donc, messieurs.
+
+Il n'avait point achevé, que la portière de la salle se souleva et qu'un
+valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil
+moment, paraissait en valoir mille autres:
+
+-- Monseigneur!
+
+Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empêcher de
+manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire
+l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de
+ce nom vague et respectueux:
+
+Monseigneur!
+
+A peine le son de cette voix tremblante d'émotion s'était-il éteint, qu'un
+homme d'une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce suprême le
+manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua
+courtoisement ceux qui se trouvaient là.
+
+Mais au premier regard son oeil fier et perçant démêla le prince au milieu
+des officiers. Il marcha droit à lui et lui offrit la main.
+
+Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.
+
+Ils s'appelèrent monseigneur l'un l'autre.
+
+Après ce bref échange de civilités, l'inconnu se débarrassa de son
+manteau.
+
+Il était vêtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de
+longues bottes de cuir.
+
+Il était armé d'une longue épée qui semblait faire partie, non de son
+costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance à son côté;
+une petite dague était passée à sa ceinture, près d'une aumônière gonflée
+de papiers.
+
+Au moment où il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont
+nous avons parlé, toutes souillées de poussière et de boue.
+
+Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son
+sinistre à chaque pas qu'il faisait sur les dalles.
+
+Il prit place à la table du conseil.
+
+-- Eh bien! où en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il.
+
+-- Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez dû voir en venant
+jusqu'ici que les rues étaient barricadées.
+
+-- J'ai vu cela.
+
+-- Et les maisons crénelées, ajouta un officier.
+
+-- Quant à cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne précaution.
+
+-- Et les chaînes doublées, dit un autre.
+
+-- A merveille, répliqua l'inconnu d'un ton insouciant.
+
+-- Monseigneur n'approuve point ces préparatifs de défense? demanda une
+voix avec un accent sensible d'inquiétude et de désappointement.
+
+-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les
+circonstances où nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles
+fatiguent le soldat et inquiètent le bourgeois. Vous avez un plan
+d'attaque et de défense, je suppose?
+
+-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le
+bourgmestre.
+
+-- Dites, messieurs, dites.
+
+-- Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en
+l'attendant, j'ai dû agir.
+
+-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque
+vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai
+point perdu mon temps en route.
+
+Puis, se retournant du côté des bourgeois:
+
+-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se
+prépare dans le camp des Français; ils se disposent à une attaque; mais
+comme nous ne savons de quel côté l'attaque aura lieu, nous avons fait
+disposer le canon de telle sorte qu'il soit partagé avec égalité sur toute
+l'étendue du rempart.
+
+-- C'est sage, répondit l'inconnu avec un léger sourire, et regardant à la
+dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre,
+parler de guerre tous les bourgeois.
+
+-- Il en a été de même de nos troupes civiques, continua le bourgmestre,
+elles sont réparties par postes doubles sur toute l'étendue des murailles,
+et ont ordre de courir à l'instant même au point d'attaque.
+
+L'inconnu ne répondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange
+parlât à son tour.
+
+-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des
+membres du conseil est qu'il semble impossible que les Français méditent
+autre chose qu'une feinte.
+
+-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu.
+
+-- Dans le but de nous intimider et de nous amener à un arrangement à
+l'amiable qui livre la ville aux Français.
+
+L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eût dit qu'il était
+étranger à tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles
+avec une insouciance qui tenait du dédain.
+
+-- Cependant, dit une voix inquiète, ce soir on a cru remarquer dans le
+camp des préparatifs d'attaque.
+
+-- Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-même examiné
+le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons
+paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans
+aucune émotion, M. le duc d'Anjou donnait à dîner dans sa tente.
+
+L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui
+sembla qu'un léger sourire crispait la lèvre du Taciturne, tandis que,
+d'un mouvement à peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce
+sourire.
+
+-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous êtes dans l'erreur complète; ce
+n'est point une attaque furtive qu'on vous prépare en ce moment, c'est un
+bel et bon assaut que vous allez essuyer.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets.
+
+-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humiliés que l'on parût
+douter de leurs connaissances en stratégie.
+
+-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez à un
+choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez....
+
+-- Achevez, monseigneur.
+
+-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez.
+
+-- A la bonne heure! s'écria le prince d'Orange, voilà parler.
+
+-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit dès lors qu'il allait
+trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.
+
+-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'écrièrent tous ensemble le
+bourgmestre et les autres membres du conseil.
+
+-- Je le sais, dit l'inconnu.
+
+Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblée, mais, si
+léger qu'il fût, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui
+venait d'être introduit sur la scène pour y jouer, selon toute
+probabilité, le premier rôle.
+
+-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme
+habitué à lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres
+et tous les préjugés bourgeois.
+
+-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que
+cependant Votre Altesse nous permette de lui dire....
+
+-- Dites.
+
+-- Que s'il en était ainsi....
+
+-- Après?
+
+-- Nous en aurions des nouvelles.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par notre espion de marine.
+
+En ce moment un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la
+salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avançant
+moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange.
+
+-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami.
+
+-- Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu.
+
+-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à
+la découverte.
+
+A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange,
+l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança
+précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre.
+
+Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si
+reconnaissable, étant si accentué: la tête carrée, les yeux bleus, le col
+court et les épaules larges; il froissait entre ses grosses mains son
+bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il
+laissait sur les dalles une large trace d'eau.
+
+C'est que ses vêtements grossiers étaient littéralement trempés et
+dégouttants.
+
+-- Oh! oh! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en
+regardant le marin avec cette habitude de l'autorité, qui impose soudain
+au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique à la fois le
+commandement et la caresse.
+
+-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est
+large et rapide aussi, monseigneur.
+
+-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la
+faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom.
+
+Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et
+s'adressant à lui, quoique envoyé par un autre, c'était peut-être à cet
+autre qu'il eût dû rendre compte de sa mission:
+
+-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai
+passé avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur
+l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français.
+Ah! pardon, monseigneur.
+
+Goes s'arrêta.
+
+-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'à moitié damné.
+
+-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner....
+
+L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua:
+
+-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge,
+j'ai entendu une voix qui criait:
+
+-- Holà de la barque, que voulez-vous?
+
+Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et
+j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière
+moi:
+
+-- Canot amiral.
+
+L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait:
+
+-- Que vous avais-je dit?
+
+-- Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je
+sentis un choc épouvantable; ma barque s'enfonça; l'eau me couvrit la
+tête; je roulai dans un abîme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut
+me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.
+
+C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à
+bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas
+été broyé ou noyé.
+
+-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que
+ses prévisions s'étaient réalisées; va, et tais-toi.
+
+Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main.
+
+Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'était le congé de
+l'inconnu.
+
+Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira,
+visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du
+prince d'Orange.
+
+-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce
+rapport? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez-
+vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait
+du camp à la galère amirale?
+
+-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois.
+
+-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses
+de mon avis, je suis sûr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné,
+et, surtout, je connais ceux qui sont là de l'autre côté.
+
+Et sa main désignait les polders.
+
+-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir
+attaquer cette nuit.
+
+Donc, tenez-vous prêts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
+ils attaqueront sérieusement.
+
+-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée,
+monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez
+maintenant.
+
+-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les
+Français vont attaquer?
+
+-- Voici les probabilités: l'infanterie est catholique, elle se battra
+seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un côté; la cavalerie est
+calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de
+Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il
+voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés.
+
+-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.
+
+-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de
+meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la
+garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie
+au moment où les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer:
+qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes; si vous les attendez à
+l'assaut, vous êtes perdus, car à l'assaut le Français n'a pas d'égal,
+comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous
+défendez l'approche de vos villes.
+
+Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le
+Taciturne.
+
+-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir,
+du même avis que le premier capitaine du siècle.
+
+Tous deux s'inclinèrent courtoisement.
+
+-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse
+sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers
+conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants.
+
+-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont
+forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au
+milieu de la ville dans deux heures.
+
+-- Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte-
+Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade
+maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut.
+
+-- Oui, monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces
+détails?
+
+L'inconnu sourit.
+
+-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est là qu'est le sort de la
+bataille.
+
+-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves
+marins.
+
+-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui
+étaient là; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront.
+
+Les Anversois ouvrirent de grands yeux.
+
+-- Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière
+aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques?
+
+-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si
+vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles nos barques.
+
+-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur.
+
+-- Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre
+lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh! s'il n'y avait que les événements,
+je les eusse déjà surmontés.
+
+-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière,
+qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous
+allez être payés en traites sur vous-mêmes, j'espère que vous les
+trouverez bonnes.
+
+-- Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibération avec
+les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des
+commerçants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines
+hésitations, car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais
+en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances où, pour le
+bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos
+barrages comme vous l'entendrez.
+
+-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût
+fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix
+minutes.
+
+-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle façon
+j'en dispose:
+
+Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le
+passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de
+longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et
+de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt
+braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés,
+ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé
+de matières inflammables.
+
+-- Et, vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle
+tout entière.
+
+-- Oui, tout entière, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus
+de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines,
+de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous,
+poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette
+marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux
+et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis.
+
+Les officiers poussèrent un cri de joie.
+
+-- Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince.
+
+-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu.
+
+-- C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres
+différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure.
+
+-- Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait monseigneur.
+
+-- Mais qui préviendra la flottille?
+
+-- Elle est prévenue.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur
+achetais.
+
+-- Mais Malines, Lier, Duffel?
+
+-- Je suis passé par Malines et par Lier, et j'ai envoyé un agent sûr à
+Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera
+brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures
+Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses
+canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un océan furieux
+qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en même
+temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon,
+qu'il n'en rentrera pas un seul en France.
+
+Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis,
+tout à coup, les Flamands éclatèrent en applaudissements.
+
+Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.
+
+-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté?
+
+-- Tout, répondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français
+tout est prêt aussi.
+
+Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière.
+
+-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les
+Français sont en marche et s'avancent vers la ville.
+
+-- Aux armes! cria le bourgmestre.
+
+-Aux armes! répétèrent les assistants.
+
+-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et
+impérieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernière
+recommandation plus importante que toutes les autres.
+
+-- Faites! faites! s'écrièrent toutes les voix.
+
+-- Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas
+même une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut être
+légers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous
+ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous
+avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas!
+
+Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle.
+
+-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua
+l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où vous
+trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.
+
+-- Merci, monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à
+la fois la Belgique et la Hollande.
+
+-- Prince, vous me comblez, répondit celui-ci.
+
+-- Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français?
+demanda le prince.
+
+-- Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit
+l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eût envié son sombre
+compagnon, et que Dieu seul comprit.
+
+
+
+
+LXVI
+
+FRANÇAIS ET FLAMANDS
+
+
+Au moment où tout le conseil sortait de l'hôtel-de-ville, et où les
+officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les
+ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence
+elle-même, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la
+ville, retentit et se résuma dans un grand cri.
+
+En même temps l'artillerie tonna.
+
+Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche
+nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endormie.
+Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hâta.
+
+Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on
+disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre
+le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire
+sauter les portes avec des pétards.
+
+Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet
+était presque nul; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs
+adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec
+cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque.
+
+Mais tout à coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés
+s'élancent des gens armés; seulement, ce n'est point l'ardente impétuosité
+des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui
+n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif
+comme une muraille roulante. C'étaient les Flamands qui s'avançaient en
+bataillons serrés, en groupes compactes au-dessus desquels continuait à
+tonner une artillerie plus bruyante que formidable.
+
+Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la
+pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des
+arquebuses éclairent les visages rougis de sang.
+
+Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec
+rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre,
+car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux
+d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait. Au moment où l'on en vient aux
+mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre,
+des détonations pressées se font entendre du côté de Sainte-Marie, et une
+lueur s'élève au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est
+Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forçant la barrière qui
+défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la
+ville. Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français.
+
+Mais il n'en est point ainsi.
+
+Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une
+pareille entreprise, Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en
+tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le
+courant. Tout était prêt pour le combat; ses marins, armés de leurs sabres
+d'abordage, étaient à l'arrière; ses canonniers, mèche allumée, étaient à
+leurs pièces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des
+matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les
+navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire
+une trouée à la flotte. On avançait en silence. Les sept bâtiments de
+Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait
+l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantômes gigantesques
+glissant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc
+de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il
+avait pris sur la galère la place du premier lieutenant, et, courbé sur le
+beaupré, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la
+profondeur de la nuit. Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit
+apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve; elle
+semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays
+d'embûches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude.
+
+Cependant on avançait toujours; on était en vue du barrage, à dix
+encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage,
+sans qu'un seul _qui vive_! fût encore venu frapper l'oreille des
+Français.
+
+Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une négligence dont ils se
+réjouissaient; le jeune amiral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse
+dont il s'effrayait.
+
+Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux
+bâtiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant
+elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les
+compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans
+se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français la même
+forme que ses vaisseaux offraient eux-mêmes.
+
+Tout à coup, et au moment où les porteurs de haches recevaient l'ordre de
+descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetés par des
+mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français.
+
+Les Flamands prévenaient la manoeuvre des Français et faisaient ce qu'ils
+allaient faire.
+
+Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il
+l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des noeuds de fer
+les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un
+matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait
+d'une plus sûre étreinte, en criant: A l'abordage! à l'abordage!
+
+Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même
+cri que lui; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa
+à son agression.
+
+Seulement on vit trois barques chargées d'hommes glissant silencieusement
+sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés.
+
+Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire
+d'ailes.
+
+Les assaillants restaient immobiles sur ces bâtiments qu'ils venaient de
+conquérir sans lutte.
+
+Il en était de même sur toute la ligne.
+
+Tout à coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une
+odeur de souffre se répandit dans l'air. Un éclair traversa son esprit;
+il courut à une écoutille qu'il souleva: les entrailles du bâtiment
+brûlaient.
+
+A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la
+ligne.
+
+Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu; Joyeuse,
+descendu le premier, remonta le dernier.
+
+Au moment où il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait
+éclater le pont du bâtiment qu'il quittait.
+
+Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes, chaque barque,
+chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère; la flotte française, d'un
+port plus considérable, semblait dominer un abîme de feu.
+
+L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes,
+de briser les grappins; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec
+la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur
+salut.
+
+Mais l'oeuvre était immense; peut-être se fût-on détaché des grappins
+jetés par les ennemis sur la flotte française, mais il y avait encore ceux
+jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis.
+
+Tout à coup vingt détonations se firent entendre; les bâtiments français
+tremblèrent dans leur membrure, gémirent dans leur profondeur.
+
+C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la
+gueule et abandonnés par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à
+mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se
+trouvait dans leur direction, mais brisant.
+
+Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mâts,
+s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aiguës, venaient
+lécher les flancs cuivrés des bâtiments français.
+
+Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinée d'or, donnant, calme et
+d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes,
+ressemblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés,
+qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière
+d'étincelles.
+
+Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus
+foudroyantes; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les
+saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux-mêmes qui
+éclataient.
+
+Tant qu il avait espéré rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses
+ennemis, Joyeuse avait lutté; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir:
+la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi
+qui sautait, une pluie de feu, pareille à un bouquet d'artifice, retombait
+sur son pont.
+
+Seulement, ce feu, c'était le feu grégeois, ce feu implacable, qui
+s'augmente de ce qui éteint les autres feux, et qui dévore sa proie
+jusqu'au fond de l'eau.
+
+Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues; mais les
+bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive
+tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du
+brûlot rongeur, qui les avait étreints de ses bras de flammes.
+
+Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre
+de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive
+gauche.
+
+L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix; ceux
+qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la même idée.
+
+Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse
+quittât le pont de sa galère.
+
+Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid à tout le monde: chacun
+de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage.
+
+Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait,
+éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense
+horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant toujours, se perdre dans la
+mer.
+
+Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu: non pas
+que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et
+Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns
+sans tirer sur les autres.
+
+La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges;
+devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux,
+elle broie; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs
+larges coutelas.
+
+[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.]
+
+Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met
+dans les colonnes françaises, et elles ne font plus que se maintenir au
+lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des
+bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou.
+
+Tout à coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles
+de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les
+flancs des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse si
+serrée, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers
+sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.
+
+Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots
+qui les poussent: quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et
+conduits par Joyeuse auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés
+tout à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur flotte en flammes et
+deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés.
+
+Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont élancés sur le
+premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un
+ennemi.
+
+Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat; son poignet
+tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une
+tête, chaque coup de pointe trouait un homme.
+
+Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain
+de blé par une légion de fourmis.
+
+Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant.
+
+Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée
+par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu; mais l'infanterie du
+comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les
+Flamands.
+
+Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il
+avait entendu les détonations des canons et les explosions des bâtiments
+sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait
+naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire
+que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française!
+
+Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de
+Joyeuse, lorsque tout à coup ou vint lui dire que la flotte était détruite
+et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.
+
+Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude: la flotte,
+c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée.
+
+Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle
+charge, et cavaliers et chevaux épuisés se rallièrent pour se ruer de
+nouveau sur les Anversois.
+
+On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée: Tenez ferme,
+monsieur de Saint-Aignan! France! France!
+
+Et, comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans
+l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible
+favori, le cybarite délicat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la
+force fabuleuse de l'Hercule néméen.
+
+Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait
+cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la
+cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat.
+
+Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un
+beau cheval noir.
+
+Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la
+cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il était suivi de cinq cents
+cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.
+
+De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec
+son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné.
+
+Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé: c'était à l'endroit où
+Joyeuse combattait avec ses marins.
+
+Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant
+joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent
+l'ennemi fléchir; ils entendirent ces cris, et tout à coup ils se
+trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait
+subitement comme par enchantement.
+
+Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se
+heurtèrent avec un sombre acharnement.
+
+Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles.
+
+Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de
+l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps
+un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant
+sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques goûtes de
+sang de l'épaule.
+
+-- Ah! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est
+un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même
+maître que moi.
+
+A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un
+autre point.
+
+-- Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats
+contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.
+
+L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec
+fureur.
+
+Mais, cette fois, Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il
+avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portés avec
+autant d'adresse que de rage, de force que de colère.
+
+Ce fut l'inconnu qui à son tour fit un mouvement de retraite.
+
+-- Tiens! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat
+pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans
+casque, un front sans visière.
+
+Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en
+mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de
+vigueur, d'orgueil et de jeunesse.
+
+Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de
+suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur
+cette tête nue.
+
+-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un
+traître, et en traître tu mourras.
+
+Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de
+pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de
+son casque.
+
+-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque,
+qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que
+je trouverai sur mon chemin.
+
+L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa
+jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit:
+
+-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre présence est utile là-bas.
+
+L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son
+interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie
+calviniste.
+
+-- En effet, dit-il d'une voix sombre, là sont ceux que je cherchais.
+
+En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui,
+lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géant, firent leur
+premier pas en arrière.
+
+Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et
+dans la nuit.
+
+Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la ligne et
+cherchaient à reculer sans fuir.
+
+M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes
+une retraite en bon ordre.
+
+Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes
+d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée
+harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du
+prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe,
+contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnèse.
+
+Alors il fallut se décidera quitter le champ de bataille et à faire
+retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas
+d'événement était détruite.
+
+Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bravoure du plus grand nombre,
+une affreuse déroute commença.
+
+Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à
+peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau à l'arrière-
+garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le
+champ de bataille.
+
+Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres
+ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des
+mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui
+tournait autour de sa tête avec la même facilité qu'une fronde aux mains
+d'un frondeur.
+
+De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sangliers
+qui ne peuvent se décider à fuir, et qui reviennent désespérément sur le
+chasseur.
+
+De leur côté, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils
+avaient appelé monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, étaient lestes
+à la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relâche à l'armée
+angevine.
+
+Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au
+coeur l'inconnu en face de ce grand désastre.
+
+-- Assez, messieurs, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont
+chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre:
+n'en demandons pas plus au Dieu des armées.
+
+-- Ah! c'était un Français, c'était un Français! s'écria Joyeuse, je
+t'avais deviné, traître. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort
+des traîtres!
+
+Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu
+ébranler mille épées levées contre lui: il tourna bride, et, vainqueur,
+s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.
+
+Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses:
+la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée tout entière, et, sous
+le poids de cette panique insensée, les soldats commencèrent à fuir en
+désespérés.
+
+Les chevaux s'animaient malgré la fatigue car eux-mêmes semblaient être
+aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver
+des abris: en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée.
+
+C'était le moment où, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les
+digues et se levaient les écluses. Depuis Lier jusqu'à Termonde, depuis
+Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite rivière, grossie par ses
+affluents, chaque canal débordé envoyait dans le plat pays son contingent
+d'eau furieuse.
+
+Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'arrêter, ayant lassé
+leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur
+ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient
+échappé sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin être sauvés, et
+respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un
+blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle,
+impitoyable, se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec
+l'impétuosité de la mer; toutefois, malgré l'imminence du danger qui
+commençait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.
+
+Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et
+les seuls qui eussent conservé une espèce d'ordre dans cette effroyable
+déroute.
+
+Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la
+menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses
+fantassins épars.
+
+Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval, et
+accompagné d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en
+avant, sans paraître songer à rien.
+
+-- Le misérable n'a pas de coeur, disaient les uns.
+
+-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.
+
+Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin,
+rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.
+
+Seulement, les vivres manquaient.
+
+Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se
+traînant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille.
+
+Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée.
+
+On espérait gagner Bruxelles qui était au duc et dans laquelle on avait de
+nombreux partisans; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon
+vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme
+on croyait pouvoir compter sur Bruxelles.
+
+Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à peine de l'endroit où l'on
+se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement
+avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on
+jugerait le plus convenable.
+
+Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à une armée
+nouvelle.
+
+C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable où
+le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, où des
+montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, où les
+restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses,
+rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les
+campagnes du Brabant.
+
+M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan,
+entre Héboken et Heckhout.
+
+La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en
+étaient enfuis; le feu allumé par eux la veille brûlait encore dans la
+cheminée.
+
+Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent
+dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une
+surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que
+les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions.
+
+Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette
+insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même où tant de braves gens
+mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du
+prince.
+
+Il était de ceux qui disaient:
+
+« Le misérable n'a pas de coeur! »
+
+Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il
+frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux
+lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait,
+toutes les maisons étaient ainsi.
+
+A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et fit sa grimace
+ordinaire.
+
+[Illustration: Il la lança dans le poste. -- PAGE 37.]
+
+-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers.
+
+-- Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes harassés, mourant de faim,
+général.
+
+-- Oui; mais vous êtes vivants, et si vous restez ici une heure de plus,
+vous êtes morts; peut-être est-il déjà trop tard.
+
+M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque
+grand danger caché dans cette solitude.
+
+On décampa.
+
+Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et
+Joyeuse se chargea de l'arrière-garde.
+
+Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou
+affaiblis par leurs blessures, ou harassés de fatigue, et se couchèrent
+dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un
+sinistre pressentiment.
+
+Avec eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne
+pouvaient plus se traîner, ou qui s'étaient blessés en marchant.
+
+A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et
+en état de combattre.
+
+
+
+LXVII
+
+
+LES VOYAGEURS
+
+
+Tandis que ce désastre s'accomplissait, précurseur d'un désastre plus
+grand encore, deux voyageurs, montés sur d'excellents chevaux du Perche,
+sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraîche, et poussaient
+en avant dans la direction de Malines.
+
+Ils marchaient côte à côte, les manteaux en trousse, sans armes
+apparentes, à part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait
+briller la poignée de cuivre à la ceinture de l'un d'eux.
+
+Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensée, peut-être la
+même, sans échanger une seule parole.
+
+Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient
+alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte
+de commis-voyageurs, précurseurs et naïfs, qui, à cette époque, faisaient
+le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent à la
+spécialité de la grande propagande commerciale.
+
+Quiconque les eût vus trotter si paisiblement sur la route, éclairée par
+la lune, les eût pris pour de bonnes gens, pressés de trouver un lit,
+après une journée convenablement faite.
+
+Cependant il n'eût fallu qu'entendre quelques phrases, détachées de leur
+conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas
+conserver d'eux cette opinion erronée que leur donnait la première
+apparence.
+
+Et d'abord, le plus étrange des mots échangés entre eux fut le premier mot
+qu'ils échangèrent, quand ils furent arrivés à une demi-lieue de Bruxelles
+à peu près.
+
+-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez
+en vérité eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en
+faisant cette marche, et nous arrivons à Malines au moment où, selon toute
+probabilité, le résultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera
+là-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de très petites
+marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes étapes, en deux
+jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement à l'heure
+probable où le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder à terre,
+après s'être élevé jusqu'au septième ciel.
+
+Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se révoltait aucunement de
+cette appellation, malgré ses habits d'homme, répondit d'une voix calme,
+grave et douce à la fois:
+
+-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protéger ce misérable prince,
+et il le frappera cruellement; hâtons-nous donc de mettre à exécution nos
+projets, car je ne suis pas de ceux qui croient à la fatalité, moi, et je
+pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontés et de leurs
+faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'était
+pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui.
+
+En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacée.
+
+-- Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé des deux voyageurs; prenez
+votre manteau.
+
+-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni
+tourments de l'esprit.
+
+Remy leva les yeux au ciel, et demeura plongé dans un sombre silence.
+
+Parfois, il arrêtait son cheval et se retournait sur ses étriers, tandis
+que sa compagne le devançait, muette comme une statue équestre.
+
+Après une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut
+rejointe:
+
+-- Tu ne vois plus personne derrière nous? dit-elle.
+
+-- Non, madame, personne.
+
+-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit à Valenciennes, et qui
+s'était enquis de nous après nous avoir observés si longtemps avec
+surprise?
+
+-- Je ne le revois plus.
+
+-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer à Mons.
+
+-- Et moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant d'entrer à Bruxelles.
+
+-- A Bruxelles, tu dis?
+
+-- Oui, mais il se sera arrêté dans cette dernière ville.
+
+-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle
+craignait que sur cette route déserte on ne pût l'entendre; Remy, ne t'a-
+t-il point paru qu'il ressemblait....
+
+-- A qui, madame?
+
+-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, à ce malheureux
+jeune homme.
+
+-- Oh! non, non, madame, se hâta de dire Remy, pas le moins du monde; et,
+d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitté Paris et
+que nous sommes sur cette route?
+
+-- Mais comme il savait où nous étions, Remy, quand nous changions de
+demeure à Paris.
+
+-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre,
+et, comme je vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il
+avait pris un parti désespéré, mais vis-à-vis de lui seul.
+
+-- Hélas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu
+allège celle de ce pauvre enfant!
+
+Remy répondit par un soupir au soupir de sa maîtresse, et ils continuèrent
+leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin
+sonore.
+
+Deux heures se passèrent ainsi.
+
+Au moment où nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la
+tête.
+
+Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin.
+
+Il s'arrêta, écouta, mais ne vit rien.
+
+Ses yeux, cherchèrent inutilement à percer la profondeur de la nuit, mais
+comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le
+bourg avec sa compagne.
+
+-- Madame, lui dit-il, le jour va bientôt venir; si vous m'en croyez, nous
+nous arrêterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos.
+
+-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous
+éprouvez. Remy, vous êtes inquiet.
+
+-- Oui, de votre santé, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter
+de pareilles fatigues, et c'est à peine si moi-même....
+
+-- Faites comme il vous plaira, Remy, répondit la dame.
+
+-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle à l'extrémité de laquelle
+j'aperçois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnaît
+les hôtelleries: hâtez-vous, je vous prie.
+
+-- Vous avez donc entendu quelque chose?
+
+-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'être trompé;
+mais, en tout cas, je reste un instant en arrière pour m'assurer de la
+réalité ou de la fausseté de mes doutes.
+
+La dame, sans répliquer, sans essayer de détourner Remy de son intention,
+toucha les flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle longue et
+tortueuse.
+
+[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.]
+
+Remy la laissa passer devant, mit pied à terre et lâcha la bride à son
+cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne.
+
+Quant à lui, courbé derrière une borne gigantesque, il attendit.
+
+La dame heurta au seuil de l'hôtellerie derrière la porte de laquelle,
+suivant la coutume hospitalière des Flandres, veillait ou plutôt dormait
+une servante aux larges épaules et aux bras robustes.
+
+La fille avait déjà entendu le pas du cheval claquer sur le pavé de la
+ruelle, et, réveillée sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir
+dans ses bras le voyageur ou plutôt la voyageuse.
+
+Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintrée dans laquelle ils
+se précipitèrent, en reconnaissant une écurie.
+
+-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir près du feu
+en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrivé.
+
+La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'écurie,
+rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses
+doigts la massive chandelle, et se rendormit.
+
+Pendant ce temps, Remy, qui s'était placé en embuscade, guettait le
+passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval.
+
+Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prêtant l'oreille
+attentivement; puis, arrivé à la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et
+parut hésiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce côté.
+
+Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy, qui sentit sur son épaule le
+souffle de son cheval.
+
+Remy porta la main à son couteau.
+
+-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté, lui qui nous suit encore.
+Que nous veut-il?
+
+Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval
+soufflait avec effort en allongeant le cou.
+
+Il ne prononçait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards,
+dirigés tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans la ruelle, il
+n'était point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait
+retourner en arrière, pousser en avant, ou se diriger vers l'hôtellerie.
+
+-- Ils ont continué, murmura-t-il à demi-voix, continuons.
+
+Et, rendant les rênes à son cheval, il continua son chemin.
+
+-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route.
+
+Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment.
+
+-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on?
+
+-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous
+pouvez dormir en toute sécurité.
+
+-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien.
+
+-- Au moins vous souperez, madame, car hier déjà vous ne prîtes rien.
+
+-- Volontiers, Remy.
+
+On réveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le
+même air de bonne humeur que la première, et qui apprenant ce dont il
+était question, tira du buffet un quartier de porc salé, un levraut froid
+et des confitures; puis elle apporta un pot de bière de Louvain écumante
+et perlée.
+
+Remy se mit à table près de sa maîtresse.
+
+Alors celle-ci emplit à moitié un verre à anse de cette bière dont elle se
+mouilla les lèvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques
+miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain.
+
+-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante.
+
+-- Non, j'ai fini, merci.
+
+La servante, alors, se mit à regarder Remy qui ramassait le pain rompu par
+sa maîtresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bière.
+
+-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur?
+
+-- Non, mon enfant, merci.
+
+-- Vous ne la trouvez donc pas bonne?
+
+-- Je suis sûr qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim.
+
+La servante joignit les mains pour exprimer l'étonnement où la plongeait
+cette étrange sobriété: ce n'était pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en
+user ses compatriotes voyageurs.
+
+Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dépit dans le geste invocateur de
+la servante, jeta une pièce d'argent sur la table.
+
+-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous
+pouvez bien garder votre pièce: six deniers de dépense à deux!
+
+-- Gardez la pièce tout entière, ma bonne, dit la voyageuse, mon frère et
+moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer
+votre gain.
+
+La servante devint rouge de joie, et cependant en même temps des larmes de
+compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient été prononcées
+douloureusement.
+
+-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse
+d'ici à Malines?
+
+-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne
+sait peut-être pas cela, mais il existe une grande route excellente.
+
+-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre.
+
+-- Dame! je vous prévenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est
+une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout.
+
+-- En quoi, ma bonne?
+
+-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent
+le pays pour aller sous Bruxelles.
+
+-- Sous Bruxelles?
+
+-- Oui, ils émigrent momentanément.
+
+-- Pourquoi donc émigrent-ils?
+
+-- Je ne sais; c'est l'ordre.
+
+-- L'ordre de qui? du prince d'Orange?
+
+-- Non, de monseigneur.
+
+-- Qui est ce monseigneur!
+
+-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais
+enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on émigre.
+
+-- Et quels sont les émigrants?
+
+-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni
+digues ni remparts.
+
+-- C'est étrange, fit Remy.
+
+-- Mais nous-mêmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi
+que tous les gens du bourg. Hier, à onze heures, tous les bestiaux ont été
+dirigés sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voilà
+pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir à cette heure
+encombrement de chevaux, de chariots et de gens.
+
+-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous
+procurerait une retraite plus facile.
+
+-- Je ne sais; c'est l'ordre.
+
+Remy et sa compagne se regardèrent.
+
+-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons à Malines?
+
+-- Je le crois, à moins que vous ne préfériez faire comme tout le monde,
+c'est-à-dire vous acheminer sur Bruxelles.
+
+Remy regarda sa compagne.
+
+-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'écria la dame
+en se levant; ouvrez l'écurie, s'il vous plaît, ma bonne.
+
+Remy se leva comme sa compagne en murmurant à demi voix:
+
+-- Danger pour danger, je préfère celui que je connais: d'ailleurs le
+jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait,
+eh bien! nous verrions!
+
+Et comme les chevaux n'avaient pas même été dessellés, il tint l'étrier à
+sa compagne, se mit lui-même en selle, et le jour levant les trouva sur
+les bords de la Dyle.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+EXPLICATION
+
+
+Le danger que bravait Remy était un danger réel, car le voyageur de la
+nuit, après avoir dépassé le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne
+voyant plus personne sur la route, s'aperçut bien que ceux qu'il suivait
+s'étaient arrêtés dans le village.
+
+Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre à sa
+poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ
+de trèfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces
+fossés profonds qui en Flandre servent de clôture aux héritages.
+
+Il résultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait à portée de
+tout voir sans être vu.
+
+Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-même
+et comme la dame l'avait soupçonné, ce jeune homme c'était Henri du
+Bouchage, qu'une étrange fatalité jetait une fois encore en présence de la
+femme qu'il avait juré de fuir.
+
+Après son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystérieuse,
+c'est-à-dire après la perte de toutes ses espérances, Henri était revenu à
+l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme il l'avait dit, à quitter une vie
+qui se présentait pour lui si misérable à son aurore: et, en gentilhomme
+de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son père à garder pur, il
+s'était résolu au glorieux suicide du champ de bataille.
+
+Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frère, commandait une
+armée et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri
+n'hésita point; il sortit de son hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à-
+dire vingt heures après le départ de Remy et de sa compagne.
+
+Des lettres arrivées de Flandre annonçaient un coup de main décisif sur
+Anvers. Henri se flatta d'arriver à temps. Il se complaisait dans cette
+idée que du moins il mourrait l'épée à la main, dans les bras de son
+frère, sous un drapeau français; que sa mort ferait grand bruit, et que ce
+bruit percerait les ténèbres dans lesquelles vivait la dame de la maison
+mystérieuse.
+
+Nobles folies! glorieux et sombres rêves! Henri se reput quatre jours
+entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientôt
+finir.
+
+Au moment où, tout entier à ces rêves de mort, il apercevait la flèche
+aiguë du clocher de Valenciennes, et où huit heures sonnaient à la ville,
+il s'aperçut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux
+et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui
+rattachait les sangles du sien.
+
+Henri n'était pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce
+qui n'est point un écusson. Il fit en passant des excuses à cet homme, qui
+se retourna au son de sa voix, puis se détourna aussitôt.
+
+Henri, emporté par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrêter en
+vain, Henri tressaillit comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait pas à
+voir.
+
+-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy à Valenciennes; Remy, que j'ai
+laissé, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maîtresse, car il
+avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En vérité, la douleur
+me trouble le cerveau, m'altère la vue à ce point que tout ce qui
+m'entoure revêt la forme de mes immuables idées.
+
+Et, continuant son chemin, il était entré dans la ville sans que le
+soupçon qui avait effleuré son esprit, y eût pris racine un seul instant.
+
+A la première hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrêta, jeta la
+bride aux mains d'un valet d'écurie, et s'assit devant la porte, sur un
+banc, pendant qu'on préparait sa chambre et son souper.
+
+Mais tandis que, pensif, il était assis sur ce banc, il vit s'avancer les
+deux voyageurs qui marchaient côte à côte, et il remarqua que celui qu'il
+avait pris pour Remy tournait fréquemment la tête.
+
+L'autre avait le visage caché sous l'ombre d'un chapeau à larges bords.
+
+Remy, en passant devant l'hôtellerie, vit Henri sur le banc, et détourna
+encore la tête; mais cette précaution même contribua à le faire
+reconnaître.
+
+-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est
+froid, mon oeil clair, mes idées fraîches; revenu d'une première
+hallucination, je me possède complètement. Or, le même phénomène se
+produit, et je crois encore reconnaître, dans l'un de ces voyageurs, Remy,
+c'est-à-dire le serviteur de la maison du faubourg.
+
+Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et
+sans retard il faut que j'éclaircisse mes doutes.
+
+Henri, cette résolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur
+les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent déjà entrés
+dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne
+les aperçut plus.
+
+Il courut jusqu'aux portes; elles étaient fermées.
+
+Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.
+
+Henri entra dans toutes les hôtelleries, questionna, chercha et finit par
+apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de
+mince apparence, située rue du Beffroi.
+
+L'hôte était occupé à fermer lorsque du Bouchage entra.
+
+Tandis que cet homme, affriandé par la bonne mine du jeune voyageur, lui
+offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans
+l'intérieur de la chambre d'entrée, et de l'endroit où il se trouvait,
+pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-même,
+lequel montait, éclairé par la lampe d'une servante.
+
+Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, étant passé le premier,
+avait déjà disparu.
+
+Au haut de l'escalier, Remy s'arrêta. En le reconnaissant positivement,
+cette fois, le comte avait poussé une exclamation, et, au son de la voix
+du comte, Remy s'était retourné.
+
+Aussi, à son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, à
+son regard plein d'inquiétude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et,
+trop ému pour prendre un parti à l'instant même, s'éloigna-t-il en se
+demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitté
+sa maîtresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la même route que lui.
+
+Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prêté aucune attention
+au second cavalier.
+
+Sa pensée roulait d'abîme en abîme.
+
+Le lendemain, à l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir
+se trouver face à face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris
+d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du
+gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes,
+on avait ouvert les portes pour eux.
+
+De cette façon, et comme ils étaient partis vers une heure du matin, ils
+avaient six heures d'avance sur Henri.
+
+Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et
+rejoignit à Mons les voyageurs qu'il dépassa.
+
+Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eût fallu que Remy fût sorcier
+pour le reconnaître. Henri s'était affublé d'une casaque de soldat et
+avait acheté un autre cheval.
+
+Toutefois, l'oeil défiant du bon serviteur déjoua presque cette
+combinaison, et, à tout hasard, le compagnon de Remy, prévenu par un seul
+mot, eut le temps de détourner son visage que Henri, cette fois encore, ne
+put apercevoir.
+
+Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la
+première hôtellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il
+accompagnait ses questions d'un irrésistible auxiliaire, il finit par
+apprendre que le compagnon de Remy était un jeune homme fort beau, mais
+fort triste, sobre, résigné, et ne parlant jamais de fatigue.
+
+Henri tressaillit, un éclair illumina sa pensée.
+
+-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il.
+
+-- C'est possible, répondit l'hôte; aujourd'hui beaucoup de femmes passent
+ainsi déguisées pour aller rejoindre leurs amants à l'armée de Flandre, et
+comme notre état à nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne
+voyons rien.
+
+Cette explication brisa le coeur de Henri. N'était-il pas probable, en
+effet, que Remy accompagnât sa maîtresse déguisée en cavalier?
+
+Alors, et si cela était ainsi, Henri ne comprenait rien que de fâcheux
+dans cette aventure.
+
+Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame inconnue allait rejoindre son
+amant en Flandre.
+
+Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets éternels; cette fable
+d'un amour passé qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de deuil,
+c'était donc lui qui l'avait inventée pour éloigner un surveillant
+importun.
+
+-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brisé de cette espérance qu'il ne
+l'avait jamais été de son désespoir, eh bien! tant mieux, un moment
+viendra où j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher
+tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placée si
+haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarités
+ordinaires; alors, alors, moi qui m'étais fait l'idée d'une créature
+presque divine, alors, en voyant de près cette enveloppe si brillante
+d'une âme tout ordinaire, peut-être me précipiterai-je moi-même du faîte
+de mes illusions, du haut de mon amour.
+
+Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se déchirait la poitrine, à
+cette idée qu'il perdrait peut-être un jour cet amour et ces illusions qui
+le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur
+vide.
+
+Il en était là, les ayant dépassés comme nous avons dit et rêvant à la
+cause qui avait pu pousser en Flandre, en même temps que lui, ces deux
+personnages indispensables à son existence, lorsqu'il les vit entrer à
+Bruxelles.
+
+Nous savons comment il continua de les suivre.
+
+A Bruxelles, Henri avait pris de sérieuses informations sur la campagne
+projetée par M. le duc d'Anjou.
+
+Les Flamands étaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un
+Français de distinction; ils étaient trop fiers du succès que la cause
+nationale venait d'obtenir, car c'était déjà un succès que de voir Anvers
+fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appelé pour régner
+sur elles; ils étaient trop fiers, disons-nous, de ce succès pour se
+priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les
+questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, à toute époque,
+a paru si ridicule au peuple belge.
+
+Henri conçut dès lors des craintes sérieuses sur cette expédition, dont
+son frère menait une si grande part; il résolut en conséquence de
+précipiter sa marche sur Anvers.
+
+C'était pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne,
+quelque intérêt qu'ils parussent avoir à n'être pas reconnus, suivre
+obstinément la même route qu'il suivait.
+
+C'était une preuve que tous deux tendaient à un même but.
+
+Au sortir du bourg, Henri, caché dans les trèfles où nous l'avons laissé,
+était certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune
+homme qui accompagnait Remy.
+
+Là il reconnaîtrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin.
+
+Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il déchirait sa poitrine, tant il
+avait peur de perdre cette chimère qui le dévorait, mais qui le faisait
+vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuât.
+
+Lorsque les deux voyageurs passèrent devant le jeune homme, qu'ils étaient
+loin de soupçonner être caché là, la dame était occupée à lisser ses
+cheveux, qu'elle n'avait point osé renouer à l'hôtellerie.
+
+Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler évanoui dans le fossé où son
+cheval paissait tranquillement.
+
+Les voyageurs passèrent.
+
+Oh! alors, la colère s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il
+avait cru voir chez les habitants de la maison mystérieuse cette loyauté
+qu'il pratiquait lui-même.
+
+Mais après les protestations de Remy, mais après les hypocrites
+consolations de la dame, ce voyage ou plutôt cette disparition constituait
+une espèce de trahison envers l'homme qui avait si opiniâtrement, mais en
+même temps si respectueusement assiégé cette porte.
+
+Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune
+homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur,
+et remonta à cheval, bien décidé à ne plus prendre aucune des précautions
+qu'un reste de respect lui avait conseillé de prendre, et il se mit à
+suivre les voyageurs, ostensiblement et à visage découvert.
+
+Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hésitation dans sa marche, la
+route était à lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, réglant
+le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le précédaient.
+
+Il était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa compagne, mais à se faire
+seulement reconnaître d'eux.
+
+-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste à tous deux une parcelle de
+coeur, ma présence, bien qu'amenée par le hasard, n'en sera pas moins un
+sanglant reproche pour les gens sans foi qui me déchirent le coeur à
+plaisir.
+
+Il n'avait pas fait cinq cents pas à la suite des deux voyageurs, que Remy
+l'aperçut.
+
+Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et
+découvert, Remy se troubla.
+
+La dame s'en aperçut et se retourna.
+
+-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy?
+
+Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer.
+
+-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par
+l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute à Amsterdam,
+et passe par le théâtre de la guerre pour y chercher aventure.
+
+-- N'importe, je suis inquiète, Remy.
+
+-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eût été le comte du Bouchage, il
+nous eût déjà abordés; vous savez s'il était persévérant.
+
+-- Je sais aussi qu'il était respectueux, Remy, car, sans ce respect même,
+je me fusse contentée de vous dire: Éloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse
+point inquiétée davantage.
+
+-- Eh bien, madame, s'il était si respectueux, ce respect, il l'aura
+conservé, et vous n'aurez pas plus à craindre de lui, en supposant que ce
+soit lui, sur la route de Bruxelles à Anvers qu'à Paris, dans la rue de
+Bussy.
+
+-- N'importe, continua la dame en regardant encore derrière elle, nous
+voici à Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus
+vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers, hâtons-nous.
+
+-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point à Malines;
+nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'à ce bourg qu'on aperçoit
+là-bas à gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette façon nous
+éviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons
+moins embarrassés pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la
+nécessité exige que nous en changions.
+
+-- Allons, Remy, droit au bourg alors.
+
+Ils prirent à gauche, s'engageant dans un sentier à peine frayé, mais qui,
+cependant, se rendait visiblement à Villebrock.
+
+Henri quitta la route au même endroit qu'eux, prit le même sentier qu'eux,
+et les suivit, gardant toujours sa distance.
+
+L'inquiétude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son
+maintien agité, dans ce mouvement surtout qui lui était devenu habituel,
+de regarder en arrière avec une sorte de menace, et d'éperonner tout à
+coup son cheval.
+
+Ces différents symptômes, comme on le comprend bien, n'échappaient point à
+sa compagne.
+
+Ils arrivèrent à Villebrock.
+
+Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'était
+habitée; quelques chiens oubliés, quelques chats perdus couraient effarés
+dans cette solitude, les uns appelant leurs maîtres avec de longs
+hurlements, les autres fuyant légèrement, et s'arrêtant, lorsqu'ils se
+croyaient en sûreté, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse
+d'une porte ou par le soupirail d'une cave.
+
+Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne.
+
+De son côté, Henri, qui semblait une ombre attachée aux pas des voyageurs,
+de son côté Henri s'était arrêté à la première maison du bourg, avait
+heurté à la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux
+qui le précédaient, et alors ayant deviné que la guerre était cause de
+cette désertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs
+eussent pris un parti.
+
+C'est ce qu'ils firent après que leurs chevaux eurent déjeuné avec le
+grain que Remy trouva dans le coffre d'une hôtellerie abandonnée.
+
+-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans
+une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme
+des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Français ou
+de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation
+étrange où sont les Flandres, les routiers de toutes les espèces, les
+aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous étiez un homme je
+vous tiendrais un autre langage: mais vous êtes femme, vous êtes jeune,
+vous êtes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour
+votre honneur.
+
+-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame.
+
+-- C'est tout, au contraire, madame, répondit Remy, lorsque la vie a un
+but.
+
+-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy;
+vous savez que ma pensée, à moi, n'est pas sur cette terre.
+
+-- Alors, madame, répondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en
+croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sûr; j'ai
+des armes, nous nous défendrons ou nous nous cacherons, selon que
+j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles.
+
+-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera, répondit la
+dame en secouant la tête; je ne concevrais de craintes que pour vous, si
+j'avais des craintes.
+
+-- Alors, fit Remy, marchons.
+
+Et il poussa son cheval sans ajouter une parole.
+
+La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'était arrêté en
+même temps qu'eux, se remit en marche avec eux.
+
+
+
+
+LXIX
+
+L'EAU
+
+
+À fur et à mesure que les voyageurs avançaient, le pays prenait un aspect
+étrange.
+
+Il semblait que les campagnes fussent désertées comme les bourgs et les
+villages.
+
+En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la
+chèvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des
+haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges,
+nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son
+travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays à un autre, sa
+balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme
+du Nord, et qui se balance en marchant près de sa lourde charrette un
+fouet bruyant à la main.
+
+Aussi loin que s'étendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les
+petits coteaux, dans les grandes herbes, à la lisière des bois, pas une
+figure humaine, pas une voix.
+
+On eût dit la nature la veille du jour où l'homme et les animaux furent
+créés.
+
+Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproché par le sentiment des
+voyageurs qui le précédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux
+horizons lointains, aux nuages mêmes, l'explication de ce phénomène
+sinistre.
+
+Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se
+détachant sur la teinte pourprée du soleil couchant, Remy et sa compagne,
+penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux; puis,
+en arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la
+même distance et la même attitude.
+
+La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans
+l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menaçant que le silence.
+
+Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval:
+
+-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible à la crainte,
+vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie; eh bien! ce
+soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, une torpeur inconnue
+enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin.
+Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même; madame, je vous le
+confesse: pour la première fois de ma vie... j'ai peur.
+
+La dame se retourna; peut-être tous ces présages menaçants lui avaient-ils
+échappé, peut-être n'avait-elle rien vu.
+
+-- Il est toujours là? demanda-t-elle.
+
+-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy; ne songez
+plus à lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le
+danger que je crains ou plutôt que je sens, que je devine, avec un
+sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison; ce danger, qui
+s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est
+autre; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger.
+
+La dame secoua la tête.
+
+-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là-bas des saules qui courbent
+leurs cimes noires?
+
+-- Oui.
+
+-- A côté de ces arbres j'aperçois une petite maison; par grâce, allons-y;
+si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions
+l'hospitalité; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites
+pas d'objection, je vous en supplie.
+
+L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses
+discours décidèrent sa compagne à céder.
+
+Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquée par Remy.
+
+Quelques minutes après, les voyageurs heurtaient à la porte de cette
+maison, bâtie en effet sous un massif de saules.
+
+Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite rivière qui coulait à un quart
+de lieue de là; un ruisseau enfermé entre deux bras de roseaux et deux
+rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante;
+derrière la maison, bâtie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait
+un petit jardin, enclos d'une haie vive.
+
+Tout cela était vide, solitaire, désolé.
+
+Personne ne répondit aux coups redoublés que frappèrent les voyageurs.
+
+Remy n'hésita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule,
+l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pène.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Remy entra vivement. Il mettait à toutes ses actions depuis une heure
+l'activité d'un homme travaillé par la fièvre. La serrure, produit
+grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cédé presque sans
+résistance.
+
+Remy poussa précipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte
+derrière lui, tira un verrou massif, et ainsi retranché, respira comme
+s'il venait de gagner la vie.
+
+Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse, il l'installa dans l'unique
+chambre du premier étage, où, en tâtonnant, il rencontra un lit, une
+chaise et une table.
+
+Puis, un peu tranquillisé sur son compte, il redescendit au rez-de-
+chaussée, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit à guetter par une
+fenêtre grillée les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la
+maison, s'en était rapproché à l'instant même.
+
+Les réflexions de Henri étaient sombres et en harmonie avec celles de
+Remy.
+
+-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu à nous, mais
+connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contrée; les
+Français ont emporté Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les
+paysans ont été chercher un refuge dans les villes.
+
+Cette explication était spécieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas
+le jeune homme.
+
+D'ailleurs elle le ramenait à un autre ordre de pensées.
+
+-- Que vont faire de ce côté Remy et sa maîtresse? se demandait-il. Quelle
+impérieuse nécessité les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai,
+car le moment est enfin venu de parler à cette femme et d'en finir à
+jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est
+présentée aussi belle.
+
+Et il s'avança vers la maison.
+
+Mais tout à coup il s'arrêta.
+
+-- Non, non, dit-il avec une de ces hésitations subites si communes dans
+les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est-
+elle pas maîtresse de ses actions et sait-elle quelle fable a été forgée
+sur elle par ce misérable Remy? Oh! c'est à lui, c'est à lui seul que j'en
+veux, à lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste
+encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connaît pas, trahir les
+secrets de sa maîtresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y
+a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne
+puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la
+révélation entière de la vérité; c'est de voir cette femme arriver au
+camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois
+ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime!
+
+Eh bien! je la suivrai jusque-là; je verrai ce que je tremble de voir, et
+j'en mourrai: ce sera de la peine épargnée au mousquet et au canon.
+
+Hélas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces élans comme
+il en trouvait parfois au fond de son âme, pleine de religion et d'amour,
+je ne cherchais pas cette suprême angoisse; je m'en allais souriant à une
+mort réfléchie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de
+bataille avec un nom sur les lèvres, le vôtre, mon Dieu! avec un nom dans
+le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez à une mort
+désespérée, pleine de fiel et de tortures: soyez béni, j'accepte.
+
+Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait
+passés en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'à tout prendre,
+à part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position était moins cruelle
+qu'à Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole,
+qu'il n'avait jamais entendu, et marchant à sa suite, quelques-uns de ces
+arômes vivaces qui émanent de la femme que l'on aime venaient, mêlés à la
+brise, lui caresser le visage.
+
+Aussi, continuait-il, les yeux fixés sur cette chaumière où elle était
+renfermée:
+
+-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette
+maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis
+entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derrière
+la fenêtre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis
+encore trop heureux.
+
+Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la
+maison, écoutant avec un sentiment de mélancolie impossible à décrire le
+murmure de l'eau qui coulait à ses côtés.
+
+Tout à coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du côté du nord
+et passait emporté par le vent.
+
+-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers.
+
+Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter à cheval et de
+courir, guidé par le bruit, là où l'on se battait; mais pour cela il
+fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute.
+
+S'il ne l'avait point rencontrée sur sa route, Henri eût suivi son chemin,
+sans un regard en arrière, sans un soupir pour le passé, sans un regret
+pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute était entré dans son
+esprit, et avec le doute l'irrésolution.
+
+Il resta.
+
+Pendant deux heures, il resta couché, prêtant l'oreille aux détonations
+successives qui arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles pouvaient
+être ces détonations irrégulières et plus fortes qui de temps en temps
+étaient venues couper les autres.
+
+Il était loin de se douter que ces détonations étaient causées par les
+vaisseaux de son frère qui sautaient.
+
+-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout
+se tut.
+
+Le bruit du canon n'était point parvenu, à ce qu'il paraissait, dans
+l'intérieur de la maison, ou, s'il y était parvenu, les habitants
+provisoires y étaient demeurés insensibles.
+
+-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frère est
+vainqueur; mais, après Anvers, viendra Gand; après Gand, Bruges, et
+l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement.
+
+Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au
+camp des Français.
+
+Et comme, à la suite de toutes ces commotions qui avaient ébranlé l'air,
+la nature était rentrée dans son repos, Joyeuse, enveloppé de son manteau,
+rentra dans son immobilité.
+
+Il était tombé dans cette espèce d'assoupissement à laquelle, vers la fin
+de la nuit, la volonté de l'homme ne peut résister, lorsque son cheval,
+qui paissait à quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement.
+
+Henri ouvrit les yeux.
+
+L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée dans une autre
+direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourné à
+l'approche du jour, venait du sud-est.
+
+-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en
+flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre
+qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne étable?
+
+L'animal, comme s'il eût entendu l'interpellation, et comme s'il eût voulu
+y répondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de
+Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il écouta.
+
+-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus sérieux, à ce qu'il me paraît:
+quelque troupe de loups suivant les armées pour dévorer les cadavres.
+
+Le cheval hennit, baissa la tête, puis, par un mouvement rapide comme
+l'éclair, il se mit à fuir du côté de l'ouest.
+
+Mais, en fuyant, il passa à la portée de la main de son maître, qui le
+saisit par la bride comme il passait, et l'arrêta.
+
+Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna par la crinière et sauta en
+selle. Une fois là, comme il était bon cavalier, il se fit maître de
+l'animal et le contint.
+
+Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commença
+de l'entendre lui-même, et cette terreur qu'avait ressentie la brute
+grossière, l'homme fut étonné de la ressentir à son tour.
+
+Un long murmure, pareil à celui du vent, strident et grave à la fois,
+s'élevait des différents points d'un demi-cercle qui semblait s'étendre du
+sud au nord; des bouffées d'une brise fraîche et comme chargée de
+particules d'eau éclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors
+devenait semblable au fracas des marées montantes sur les grèves
+caillouteuses.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque
+c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent
+distincts.
+
+Une armée en marche, peut-être? mais non; -- il pencha son oreille vers la
+terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures,
+l'éclat des voix.
+
+Est-ce le crépitement d'un incendie? non encore, car on n'aperçoit aucune
+lueur à l'horizon, et le ciel semble même se rembrunir.
+
+Le bruit redoubla et devint distinct: c'était le roulement incessant,
+ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traînés au loin
+sur un pavé sonore.
+
+Henri crut un instant avoir trouvé la raison de ce bruit en l'attribuant à
+la cause que nous avons dite, mais aussitôt:
+
+-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussée pavée de ce côté, il n'y
+a pas mille canons dans l'armée.
+
+Le bruit approchait toujours.
+
+Henri mit son cheval au galop et gagna une éminence.
+
+-- Que vois-je! s'écria-t-il en atteignant le sommet.
+
+Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il
+n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui déchirant le
+flanc avec ses éperons, et lorsqu'il fut arrivé au sommet de la colline il
+se cabra à renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et
+cavalier, c'était, à l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie,
+pareille à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant un cercle immense
+et marchant vers la mer.
+
+Et cette bande s'élargissait pas à pas aux yeux de Henri, comme une bande
+d'étoffe qu'on déroule.
+
+Le jeune homme regardait encore indécis cet étrange phénomène, lorsqu'en
+ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperçut que la
+prairie s'imprégnait d'eau, que la petite rivière débordait, et commençait
+de noyer, sous sa nappe soulevée sans cause visible, les roseaux qui, un
+quart d'heure auparavant, se hérissaient sur ses deux rives.
+
+L'eau gagnait tout doucement du côté de la maison.
+
+-- Malheureux insensé que je suis! s'écria Henri, je n'avais pas deviné:
+c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues.
+
+Henri s'élança aussitôt du côté de la maison, et heurta furieusement à la
+porte.
+
+-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il.
+
+Nul ne répondit.
+
+-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux à force de terreur, ouvrez,
+c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez!
+
+-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, répondit
+Remy de l'intérieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai
+reconnu; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez
+cette porte vous me trouverez derrière elle, un pistolet à chaque main.
+
+-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent
+désespéré: l'eau, l'eau, c'est l'eau!...
+
+-- Pas de fable, pas de prétextes, pas de ruses déshonorantes, monsieur le
+comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps.
+
+-- Alors, j'y passerai! s'écria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au
+nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maîtresse, veux-tu
+ouvrir?
+
+-- Non!
+
+Le jeune homme regarda autour de lui, et aperçut une de ces pierres
+homériques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon; il
+souleva cette pierre entre ses bras, l'éleva sur sa tête, et s'avançant
+vers la maison, il la lança dans la porte.
+
+La porte vola en éclats.
+
+En même temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le
+toucher.
+
+Henri sauta sur Remy.
+
+Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu.
+
+-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insensé! s'écria Henri; ne
+te défends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement,
+regarde.
+
+Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça d'un coup de poing.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu?
+
+Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait à l'horizon,
+et qui grondait en marchant, comme le front d'une armée gigantesque.
+
+-- L'eau! murmura Remy.
+
+-- Oui, l'eau! l'eau! s'écria Henri; elle envahit; vois à nos pieds: la
+rivière déborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir
+d'ici.
+
+-- Madame! cria Remy, madame!
+
+-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prépare les chevaux; et vite, vite!
+
+-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera.
+
+Remy courut à l'écurie. Henri s'élança vers l'escalier.
+
+Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte.
+
+Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant.
+
+Mais elle, croyant à la trahison ou à la violence, se débattait de toute
+sa force et se cramponnait aux cloisons.
+
+-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve.
+
+Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment où il revenait avec les
+deux chevaux.
+
+-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutôt il vous
+sauvera; venez! venez!
+
+
+
+
+LXX
+
+LA FUITE
+
+
+Henri, sans perdre de temps à rassurer la dame, l'emporta hors de la
+maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.
+
+Mais elle, avec un mouvement d'invincible répugnance, glissa hors de cet
+anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé
+pour elle.
+
+-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon
+coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous
+serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique,
+pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s'agit de fuir
+plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les
+oiseaux qui fuient?
+
+En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées
+de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et,
+dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols
+bruyants, favorisés par la sombre rafale, avaient quelque chose de
+sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux.
+
+La dame ne répondit rien; mais, comme elle était en selle, elle poussa son
+cheval en avant sans détourner la tête.
+
+Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours,
+étaient fatigués.
+
+A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le
+suivre:
+
+-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et
+pourtant je le retiens des deux mains; par grâce, madame, tandis qu'il en
+est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras,
+mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre.
+
+-- Merci, monsieur, répondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et
+sans que la moindre altération se trahît dans son accent.
+
+-- Mais, madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui des regards
+désespérés, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous!
+
+En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment même;
+c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers,
+supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé
+avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines,
+commençait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les
+cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de
+démons passait sous sa feuillée.
+
+Les arbres déracinés s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons
+écroulées flottant à la surface de l'eau; les hennissements et les cris
+lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inondation, formaient
+un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait
+Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue.
+
+Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même
+l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.
+
+Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était
+évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.
+
+A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors
+il leur criait:
+
+-- Plus vite, madame! par grâce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt!
+la voici!
+
+Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillonnante, irritée; elle emporta
+comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maîtresse;
+elle souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et
+majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle
+arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de l'inconnue.
+
+Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la
+combattre.
+
+-- Mais vous voyez bien que vous êtes perdue! hurla-t-il, désespéré.
+Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi,
+venez!
+
+-- Non, monsieur, dit-elle.
+
+-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc!
+
+La dame détourna la tête; l'eau était à cinquante pas à peine.
+
+-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez!
+
+Le cheval de Remy, épuisé, butta des deux jambes de devant et ne put se
+relever, malgré les efforts de son cavalier.
+
+-- Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle, s'écria Remy.
+
+Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme
+un gigantesque monument sur la tête du fidèle serviteur.
+
+Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa
+monture, résolue à mourir avec Remy.
+
+Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé en même temps qu'elle; il
+la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur
+son cheval, il partit comme un trait.
+
+-- Remy! Remy! cria la dame, les bras étendus de son côté, Remy!
+
+Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet
+espoir indomptable, bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jusqu'au
+bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.
+
+A côté, de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses
+pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et
+que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne
+couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur.
+
+Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espérait, en mourant, que celle
+qu'il aimait uniquement serait sauvée.
+
+-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire à
+celui qui nous attend que vous vivez pour....
+
+Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla
+s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.
+
+-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je
+veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied à terre; au nom du Dieu
+vivant, je le veux!
+
+Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que
+le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant:
+
+-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci à vous qui me faites
+cette joie que je n'eusse jamais espérée.
+
+Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante
+l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort
+d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre.
+
+Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes
+pêle-mêle avec d'autres débris.
+
+C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et
+si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il
+soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers
+efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes
+efforts de son agonie.
+
+Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par
+la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de
+l'eau, tandis que de la main gauche Henri écartait les bois flottants et
+les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval.
+
+Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira:
+
+-- Adieu! madame, adieu!
+
+-- Par le ciel! s'écria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je
+te sauverai.
+
+Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la
+manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer
+librement.
+
+Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au
+cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés pliant sous lui, il
+disparut tout à fait.
+
+-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure.
+
+Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous!
+
+En ce moment, Henri sentit Remy qui lui échappait; il ne fit aucune
+résistance pour le retenir; toute résistance était inutile.
+
+Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au
+moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier
+moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la
+mort.
+
+Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de
+joie retentit à ses côtés.
+
+Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.
+
+Cette barque, c'était celle de la petite maison que nous avons vu soulever
+par l'eau; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces,
+grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa
+portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait
+atteinte.
+
+Ses deux rames étaient attachées à son abordage, une gaffe roulait au
+fond.
+
+Il tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraînant avec lui la dame,
+qu'il souleva par dessous ses épaules et que Remy reprit de ses mains.
+
+Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux.
+
+Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondées et la
+barque se balançant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris.
+
+A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline
+qui, entièrement entourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer.
+
+Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline vers laquelle
+d'ailleurs le courant les portait.
+
+Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et
+les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.
+
+Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Remy, on aborda ou plutôt
+on fut jeté contre la colline.
+
+Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui.
+
+Henri s'avança pour prendre la dame entre ses bras; mais elle étendit la
+main et, se levant seule, elle sauta à terre.
+
+Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idée de se rejeter dans
+l'abîme et de mourir à ses yeux; mais un irrésistible sentiment
+l'enchaînait à la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si
+longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais.
+
+Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de la dame et de
+Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus
+douloureuse que le sang.
+
+Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau;
+l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la
+colline.
+
+Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient contempler cette grande colère
+des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu.
+
+Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas
+de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes.
+
+Remy ressentait une vive douleur à l'épaule; un madrier flottant l'avait
+atteint au moment où son cheval s'était dérobé sous lui.
+
+Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait
+aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son
+pouvoir de la garantir.
+
+Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres, si miraculeusement
+échappés à la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour
+Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces.
+
+La jeune femme fut debout la première; elle remarqua qu'au fond de
+l'horizon, du côté de l'occident, on apercevait quelque chose comme des
+feux à travers la brume.
+
+Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation
+n'avait pu atteindre.
+
+Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui
+succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ.
+
+Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces
+feux, et il revint dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de
+l'endroit où l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui
+s'avançait en droite ligne vers les feux.
+
+Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin,
+c'était une double ligne d'arbres, directe et régulière.
+
+Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec
+celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner
+beaucoup au hasard.
+
+L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait rejetés à gauche
+de leur route en leur faisant décrire un angle considérable; cette
+dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout
+moyen de s'orienter.
+
+Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard;
+dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eût aperçu le clocher de
+Malines, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près.
+
+-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux?
+
+-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me
+semblent menaçants, à moi, et je m'en défie.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont
+français, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand désastre: les
+digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle
+a été vaincue; pour détruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé.
+Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumés par des ennemis
+que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse
+ayant pour but d'attirer les fugitifs?
+
+-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim
+tueraient ma maîtresse.
+
+-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je
+vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.
+
+-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous
+sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre
+bras, je suis prête.
+
+Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible
+d'autorité, auquel personne n'avait l'idée de résister un seul instant.
+
+Henri s'inclina et marcha le premier.
+
+L'inondation était plus calme, la jetée, qui venait aboutir à la colline,
+formait une espèce d'anse où l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans
+le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et
+des cadavres flottants.
+
+Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée.
+
+Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de
+nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à
+un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantée de
+tilleuls étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents
+soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannière française.
+
+Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva
+la mèche de son mousquet en criant:
+
+-- Qui vive?
+
+-- France! répondit du Bouchage.
+
+Puis se retournant vers Diane:
+
+-- Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée; je reconnais le guidon
+des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.
+
+Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes
+accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien
+accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils
+survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes.
+
+Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il
+fut ardemment questionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses
+compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose.
+
+Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les
+alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu.
+
+Tous deux étaient encore ruisselants d'eau.
+
+-- Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison: je me
+suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, pardonnez-moi.
+
+Et sans attendre les remercîments de ceux auxquels il avait sauvé la vie,
+Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.
+
+Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été
+le remercîment si bien mérité de son courage et de sa délicatesse.
+
+Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander
+l'hospitalité, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le
+_sauve qui peut_ des chefs.
+
+Partout où il y a homogénéité de position, identité de sentiment et
+habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité
+dans l'exécution après l'unité dans la pensée.
+
+C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis.
+
+Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher
+différents partis pour leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs
+rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la
+conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa
+bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal à cause de sa naissance,
+ils prirent la route de Bruxelles.
+
+Comme tous les acteurs de cette terrible scène, ils virent tous les
+progrès de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais
+le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous
+avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les
+éléments.
+
+Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté
+leurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils
+avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant
+trouvèrent-ils de la résistance; mais la mort hurlait derrière eux: ils
+attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles,
+perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et
+firent décamper les Flamands.
+
+Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du
+côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses
+compagnons.
+
+Tel fut le récit que firent à du Bouchage les gendarmes d'Aunis.
+
+-- Et le reste de l'armée? demanda Henri.
+
+-- Regardez, répondit l'enseigne, à chaque instant passent des cadavres
+qui répondent à votre question.
+
+-- Mais... mais mon frère? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée.
+
+-- Hélas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles
+certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retiré du
+feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation
+nous ne pouvons le dire.
+
+Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions; puis tout à
+coup:
+
+-- Et le duc? demanda-t-il.
+
+L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse:
+
+-- Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des premiers. Il était monté sur un
+cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien! tout
+à l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de débris;
+la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la
+hauteur de la selle.
+
+-- Grand Dieu! s'écria Henri.
+
+-- Grand Dieu! murmura Remy qui, à ces mots du comte: « Et le duc! »
+s'étant levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent
+vivement sur sa pâle compagne.
+
+-- Après? demanda le comte.
+
+-- Oui, après? balbutia Remy.
+
+-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un
+de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval; il
+l'atteignit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte
+blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau
+s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon
+gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous
+n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à
+notre prince.
+
+-- Mort! mort, lui aussi, l'héritier de la couronne, quel désastre!
+
+Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible à
+rendre:
+
+-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez.
+
+-- Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime, répondit-elle, en levant
+en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.
+
+-- Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy.
+
+-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à
+l'homme que lorsque Dieu oublie.
+
+Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette exaltation des deux
+étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort; il les observait de
+loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs
+désirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de
+leurs physionomies.
+
+La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.
+
+-- Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire?
+
+Le comte tressaillit.
+
+-- Moi? dit-il.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le
+jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir; alors moi aussi je
+tâcherai de l'attirer à terre, pour lui donner une sépulture chrétienne,
+et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.
+
+Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme
+un regard plein d'affectueux reproches.
+
+Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc
+d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait.
+
+
+
+
+LXXI
+
+TRANSFIGURATION
+
+
+Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle
+et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et
+d'admiration.
+
+[Illustration: Le bateau fut jeté contre la colline. -- PAGE 38.]
+
+Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué
+son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui
+imprime au front humide du dormeur les tortures chimériques de son rêve.
+
+Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au milieu de la mort sur
+son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête
+pour le ciel.
+
+La jeune femme, sortie de cette léthargie, promena autour d'elle un regard
+si doux, si suave, et chargé d'une si angélique bonté, que Henri, crédule
+comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder
+enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance
+et de pitié.
+
+Tandis que les gendarmes, après leur frugal repas, dormaient ça et là dans
+les décombres; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa
+tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était
+appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si
+basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise:
+
+-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie
+qui déborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après
+vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau.
+
+-- C'est vrai, monsieur, répondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t-
+elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis
+reconnaissante.
+
+-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et
+d'abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à
+ceux que vous aimez.
+
+-- Que dites-vous? demanda la dame.
+
+-- A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta
+Henri.
+
+-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le
+sont aussi.
+
+-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux
+genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui
+vous ai tant aimée. Oh! ne vous détournez pas; vous êtes jeune, vous êtes
+belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous
+ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour
+comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez
+les heures passées, pesez-les une à une: laquelle m'a donné la joie?
+laquelle l'espoir? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer,
+j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs;
+vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce
+moment, où vous détournez la tête, où chacune de mes paroles, toute
+brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre
+coeur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez.
+Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous? Qu'ai-je demandé?
+rien. Votre main, l'ai-je touchée? Jamais, autrement que pour vous tirer
+d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux
+flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus
+qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour.
+
+-- Oh! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi.
+
+-- Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez
+personne; oh! répétez-moi cette assurance: c'est une singulière faveur,
+n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est
+pas aimé! mais je préfère cela, puisque vous me dites en même temps que
+vous êtes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui êtes la seule
+adoration de ma vie, répondez-moi.
+
+Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune
+femme.
+
+-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitié
+de moi que vous: il a essayé de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne
+me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en
+Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune
+cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des espérances de mon
+frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aimé,
+mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer!
+
+-- Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse
+solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme; je suis
+une créature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous
+avais vu moins noble, moins bon, moins généreux; si je n'avais pour vous
+au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frère,
+je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des
+oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai
+pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis
+plus: à présent que je vous connais, je vous prendrais la main, je
+l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur
+ne bat plus; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour,
+si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par
+les tortures de l'âme; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un
+bonheur, j'en suis sûre...
+
+-- Oh! oui, s'écria Henri.
+
+-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque
+chose vient d'être changé en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer
+sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de
+cette noble créature qui repose là-bas et qui a pendant un instant le
+bonheur d'oublier! Hélas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa
+voix la première inflexion de sensibilité que Henri eût remarquée en elle,
+pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste; tu ne sais pas les
+progrès de ma pensée, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au
+sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois
+monter à Dieu.
+
+-- Que dites-vous? s'écria Henri: pensez-vous donc à mourir aussi, vous?
+
+Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et
+écouta.
+
+-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme.
+
+Henri fit un signe affirmatif.
+
+-- Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre: cette joie que vous avez
+remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la
+même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire:
+Lève-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu!
+
+-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez....
+Diane! nom chéri, nom adoré!...
+
+Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune femme, en répétant ce nom
+avec l'ivresse d'un indicible bonheur.
+
+-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom
+qui m'est échappé; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur
+en le prononçant.
+
+-- Oh! madame, madame, s'écria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne
+me dites pas que vous allez mourir.
+
+-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave,
+je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres
+passions, d'intérêts vils et de désirs sans noms; je dis que je n'ai plus
+rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables; je
+n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur,
+ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui
+l'emplissait tout entière est morte; je ne suis plus qu'une victime sans
+prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir, ni espérances, en renonçant
+au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me
+prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui
+n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance.
+
+Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva lentement et vint droit à sa
+maîtresse.
+
+-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre.
+
+-- Pour Dieu, répliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pâle et
+amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.
+
+-- C'est vrai! répondit Remy en laissant retomber sa tête sur sa poitrine,
+c'est vrai!
+
+Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit
+sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte.
+
+-- Oh! que suis-je auprès de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec
+le frisson de l'épouvante.
+
+-- Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai
+attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à
+jamais.
+
+Henri s'agenouilla.
+
+-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière;
+merci, je vois clairement ma destinée: à partir de cette heure, plus un
+mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi
+celui qui vous aimait.
+
+Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.
+
+Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme
+régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand,
+dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant
+d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.
+
+Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le
+commandement.
+
+Henri écoutait.
+
+-- Messieurs, messieurs! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral,
+je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles
+m'annoncer mon frère!
+
+-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane,
+et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le
+désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui
+n'aiment plus personne?
+
+-- Un cheval! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval!
+
+-- Mais par où sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous
+environne de tout côtés.
+
+-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien
+qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.
+
+-- Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne,
+le temps s'éclaircit et peut-être pourrez-vous voir.
+
+-- J'y vais, dit le jeune homme.
+
+Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les
+trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni
+s'éloigner.
+
+Remy avait repris sa place auprès de Diane.
+
+
+
+
+LXXII
+
+LES DEUX FRÈRES
+
+
+Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le
+voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de
+distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées
+et retranchées.
+
+A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les
+gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on
+vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et
+plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à
+reparaître, comme après un déluge.
+
+Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et
+c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent
+soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de
+cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y
+réussir, soit le bourg, soit la colline.
+
+De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi
+les trompettes sonnaient incessamment.
+
+[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. -- PAGE 60.]
+
+Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la
+colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel.
+
+Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et
+d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie.
+
+Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation,
+desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête
+d'une espèce de chemin de communication.
+
+Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits
+des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un
+détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux
+enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail
+peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils
+seraient par le fond solide du sol.
+
+Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait
+concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa
+compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin.
+
+En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de
+la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre
+en chemin pour se rendre au bourg.
+
+Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de
+soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir
+arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications.
+
+Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français
+poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que
+leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et
+surtout qu'on ne le craignait pour eux.
+
+Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc
+d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la
+chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé
+que cherchait l'ongle actif des chevaux.
+
+Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre.
+
+-- France! cria le cavalier qui venait de la colline.
+
+Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche.
+
+-- Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie,
+vous, monseigneur?
+
+-- Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier.
+
+Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au
+galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations
+frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux
+cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement.
+
+Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau-
+légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le
+chemin ouvert par les deux frères.
+
+Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et
+sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille
+Français crier merci au ciel et vive la France!
+
+-- Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive
+M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un
+autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur
+d'embrasser nos compatriotes.
+
+Une immense acclamation accueillit ces paroles.
+
+Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le
+premier:
+
+-- Et le duc? demanda Joyeuse à Henri.
+
+-- Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci.
+
+-- La nouvelle est-elle sûre?
+
+-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un
+signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était
+enfoncée sous l'eau.
+
+-- Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral.
+
+Puis, se retournant vers ses gens:
+
+-- Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une
+fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement;
+retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des
+vivres.
+
+-- Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher;
+les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres
+bêtes meurent de faim.
+
+-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment
+ferons-nous pour les hommes?
+
+-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande:
+les hommes vivront comme les chevaux.
+
+-- Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous
+parler un moment.
+
+-- Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un
+logement pour moi et m'y attendez.
+
+Henri alla retrouver ses deux compagnons.
+
+-- Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez-
+vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame
+soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à
+vous faire plus libres.
+
+Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne
+des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux
+ordres de l'amiral.
+
+Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le
+bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout
+désordre fût évité.
+
+Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux
+chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux
+de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue
+de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en
+parcourant les postes.
+
+Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de
+reconnaissance.
+
+-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son
+frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si
+cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout
+bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru
+mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture.
+
+Puis lui jetant le bras autour du cou:
+
+-- Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en
+Flandre quand je te croyais à Paris.
+
+-- Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à
+Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.
+
+-- Toujours par amour? demanda Joyeuse.
+
+-- Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus
+amoureux; ma passion, c'est la tristesse.
+
+-- Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que
+vous êtes tombé sur une misérable femme.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu,
+les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et
+homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu,
+ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation
+barbare, c'est une absence de charité chrétienne.
+
+-- Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu!
+
+-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà
+tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa
+possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments
+qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on
+doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement,
+bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place,
+moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais
+prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon
+l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son
+vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue
+jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore!
+alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à
+votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.
+
+Henri saisit la main de son frère.
+
+-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit-
+il.
+
+-- Si, par ma foi.
+
+-- Vous si bon, si généreux!
+
+-- Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère.
+
+-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.
+
+-- Mille démons! je ne veux pas la connaître.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime,
+et que je nommerais, moi, un acte de justice.
+
+-- Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que
+vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur
+l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre.
+
+-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.
+
+-- Vous voyez que nous manquons de vivres.
+
+-- Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer.
+
+-- Et l'avez-vous trouvé?
+
+-- Je pense qu'oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée,
+attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des
+forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps
+d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie
+véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres
+ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays.
+
+-- Pas trop, mon frère, pas trop.
+
+[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. -- PAGE 61.]
+
+-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des
+hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri,
+quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil
+et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son
+âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire
+immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les
+affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri,
+que les Anversois se sont bien battus?
+
+-- Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère.
+
+-- Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui
+m'a excité.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma
+connaissance.
+
+-- Un Français?
+
+-- Un Français.
+
+-- Dans les rangs des Flamands?
+
+-- A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un
+pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève.
+
+-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie;
+mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque
+chose aussi.
+
+-- Et que voulez-vous faire?
+
+-- Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie.
+
+-- Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce
+mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort
+obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent
+rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux
+et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en
+deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir,
+je vous réserve mieux que cela.
+
+-- Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je
+prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir
+ici.
+
+-- Allons, je comprends!
+
+-- Que comprenez-vous?
+
+-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira
+pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette
+insistance.
+
+-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère.
+
+-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se
+rendent parfois à un peu de bruit.
+
+-- Je n'espère pas cela.
+
+-- Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir.
+Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme,
+sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.
+
+-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère?
+
+-- Il le faut bien, puisque vous le voulez.
+
+-- Je puis partir ce soir même?
+
+-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre
+plus longtemps.
+
+-- Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition?
+
+-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri,
+vous comprenez bien cela.
+
+-- Moins, si vous voulez, mon frère.
+
+-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement
+engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de
+trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.
+
+-- Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire
+que vous ne me livrez pas.
+
+-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un
+autre officier commandera la reconnaissance.
+
+-- Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai.
+
+-- Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples,
+mais vous ne dépasserez point cela.
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?
+
+-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre
+d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que
+je voudrai.
+
+-- Va pour les gendarmes d'Aunis.
+
+-- Quand partirai-je?
+
+-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un
+jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles
+promptes et sûres.
+
+-- Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret?
+
+-- Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp.
+Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce
+soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il
+était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et
+faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint-
+Denis.
+
+-- Bien, mon frère; est-ce tout?
+
+-- C'est tout.
+
+Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans
+ses bras.
+
+-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est
+point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?
+
+-- Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette
+pensée, je vous jure, n'est plus en moi.
+
+-- Et depuis quand vous a-t-elle quitté?
+
+-- Depuis deux heures.
+
+-- A quelle occasion?
+
+-- Mon frère, excusez-moi.
+
+-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous.
+
+-- Oh! que vous êtes bon, mon frère!
+
+Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de
+l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers
+l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+L'EXPÉDITION
+
+
+Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy.
+
+-- Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous
+trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois
+qui aboutit à ce corridor; mêlez-vous à notre suite et ne soufflez mot.
+
+Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la
+maison:
+
+-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle.
+
+L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes
+vinrent se ranger devant la maison.
+
+Leurs gens venaient derrière eux avec quelques mulets et deux chariots.
+Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au milieu
+d'eux.
+
+-- Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le
+commandement de votre compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte;
+cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est
+pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les
+hommes de bonne volonté?
+
+Les trois cents hommes se présentèrent.
+
+-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a
+dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que
+cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard
+décidera.
+
+Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au
+sort, je vous en prie.
+
+Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières
+instructions à son frère.
+
+-- Écoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessèchent; il
+doit exister, à ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre
+Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le
+Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des
+bateaux ramenés d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable à passer.
+J'espère que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'à Rupelmonde
+pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.
+
+Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles.
+
+-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont
+pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de
+fausse pitié; à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou
+de poignard.
+
+Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre
+du départ.
+
+Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se
+mirent en route à l'instant même.
+
+Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet
+au poing.
+
+Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait
+aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà
+bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des
+précautions plus dangereuses que salutaires.
+
+Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard,
+après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la
+compagnie.
+
+Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à
+coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait
+embourbé.
+
+Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se
+résigner à marcher comme avec des entraves.
+
+Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la
+plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs
+terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils
+avaient voulu anéantir.
+
+Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de
+froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans
+l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis,
+préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route.
+
+On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit
+l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée
+de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou
+trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou,
+glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans
+l'eau encore rapide de la rivière.
+
+Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent
+des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme.
+
+Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait
+manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.
+
+Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un
+digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute
+la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité
+qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de
+cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la
+mort.
+
+A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi-
+douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les
+malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule
+nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours.
+
+L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce
+triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta
+assis et les retint en disant:
+
+-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose
+sera finie tout de suite.
+
+-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous,
+pauvres gens.
+
+Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on
+leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de
+monter en croupe derrière les valets.
+
+Ils suivirent ainsi le détachement.
+
+Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval
+pour quatre; ils furent recueillis également.
+
+Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les
+gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand,
+d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.
+
+Celui-ci refusait avec des menaces.
+
+L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la
+colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:
+
+-- Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.
+
+L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se
+donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent
+français:
+
+-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes
+pas à l'instant même.
+
+-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes
+nous sommes à vous.
+
+Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces
+paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et
+s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.
+
+Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le
+bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un
+coup de pistolet.
+
+Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore
+atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.
+
+Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y
+logèrent les premiers.
+
+Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.
+
+-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît?
+
+-- Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous
+gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît.
+
+-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez-
+vous point nous accompagner?
+
+-- Volontiers, messieurs.
+
+-- Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous
+suivre à pied.
+
+-- Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de
+marine qui n'avait point encore parlé.
+
+-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.
+
+-- Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé
+le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a
+passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous
+risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une
+troupe.
+
+-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.
+
+Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.
+
+-- Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin
+un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous.
+
+-- Et combien étaient-ils? demanda Henri.
+
+-- Une cinquantaine d'hommes.
+
+-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrête?
+
+-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent
+de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et,
+s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant
+nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée.
+
+-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des
+maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.
+
+-- Il y a un village, dit une voix.
+
+-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de
+deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve
+avec le bateau, tandis que nous le côtoierons.
+
+-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le
+voulez bien.
+
+-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez
+nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village.
+
+-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?
+
+-- Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous
+le remettrez.
+
+-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron,
+il s'éloigna du rivage.
+
+-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix
+que je connais.
+
+Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols
+dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le
+moins, ils firent à peine résistance.
+
+Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus
+forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.
+
+Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau.
+
+Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec
+promesse d'être relevés au bout d'une heure.
+
+Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en
+face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des
+cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on
+venait d'enlever.
+
+Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy,
+qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.
+
+Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant
+d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du
+bateau.
+
+Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens
+dans leurs diverses positions.
+
+Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.
+
+Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture
+de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise
+des Hollandais.
+
+Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui,
+l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis
+à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.
+
+L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés.
+
+Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.
+
+Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur
+fumeuse et presque compacte.
+
+La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot
+de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour
+des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout.
+
+On indiqua à Henri la place d'honneur.
+
+Il s'assit.
+
+-- Mangez, messieurs, dit-il.
+
+Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes
+sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec
+une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction.
+
+-- A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux
+officiers de marine?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Où sont-ils?
+
+-- Là, voyez, au bout de la table.
+
+Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à
+l'endroit le plus obscur de la chambre.
+
+-- Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce
+me semble.
+
+-- Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très
+fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de
+nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils
+ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous.
+Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants.
+Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la
+bonté de nous faire donner une chambre....
+
+Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident
+que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.
+
+-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier
+de marine eut cessé de parler.
+
+Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux
+et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde,
+que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi.
+
+Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon
+presque inintelligible ces deux mots:
+
+-- Oui, comte.
+
+A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.
+
+Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les
+assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri
+et la manifestation bien visible de son étonnement.
+
+Henri s'arrêta près des deux officiers.
+
+-- Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une
+grâce.
+
+-- Laquelle, monsieur le comte.
+
+-- Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M.
+Aurilly lui-même.
+
+-- Aurilly! s'écrièrent tous les assistants.
+
+-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le
+chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur,
+et je m'inclinerai devant lui.
+
+Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement
+devant l'inconnu.
+
+Celui-ci leva la tête.
+
+-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers.
+
+-- Le duc vivant!
+
+-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître
+votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à
+cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez
+pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.
+
+-- Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+PAUL-ÉMILE
+
+
+Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince.
+
+-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que
+moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas
+mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point
+reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.
+
+-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous
+retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés
+de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir
+perdu!
+
+-- Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me
+faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait
+mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se
+représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle
+oraison funèbre on prononcera sur ma tombe.
+
+-- Monseigneur, monseigneur!
+
+-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de
+Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre
+comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une
+faute.
+
+-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de
+pareilles choses, je vous prie.
+
+-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis
+Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée.
+
+-- Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de
+nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet
+avis eût été un blâme.
+
+-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort
+blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue?
+
+-- Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette
+de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait
+la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.
+
+Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà
+si fatal, d'un crêpe sinistre.
+
+-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci!
+qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous.
+
+Les officiers s'inclinèrent.
+
+-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?
+
+-- Cent cinquante, monseigneur.
+
+-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre
+de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais
+je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se
+faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient
+bien, ces couteaux!
+
+-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de
+Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé
+notre Paul-Émile.
+
+-- Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est
+Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec
+son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?
+
+Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question.
+
+-- Non, monseigneur, répondit-il, il vit.
+
+-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave
+Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse?
+
+-- Il n'est point ici, monseigneur.
+
+-- Ah! oui, blessé.
+
+-- Non, monseigneur, sain et sauf.
+
+-- Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier,
+hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le
+sang, après le sang les larmes.
+
+-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le
+proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de
+sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept
+lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur
+de son armée.
+
+Le duc pâlit.
+
+-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois
+mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu
+fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je
+revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de
+Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise:
+_Hilariter_.
+
+-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur,
+en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse
+jalousie.
+
+-- Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en
+France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu,
+plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de
+France, moi!
+
+Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été
+des sanglots.
+
+-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire
+de la France a sauvé Votre Altesse.
+
+-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était
+occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte
+que je me suis sauvé tout seul.
+
+-- Et comment cela, monseigneur?
+
+-- Mais à toutes jambes.
+
+Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes
+punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.
+
+-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il,
+n'est-ce pas, mon brave Aurilly?
+
+-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de
+Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en
+se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas
+invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama.
+
+-- Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la
+Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle
+de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la
+comparaison.
+
+-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?
+
+-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de
+quoi plaisanter, du Bouchage?
+
+-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant
+qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.
+
+-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si
+l'on pouvait ne pas fuir?
+
+Aurilly baissa la tête.
+
+-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est
+vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.
+
+A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose
+d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils
+déplaisaient ou non à leur maître.
+
+-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le
+moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au
+moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux
+et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit:
+
+-- Il faut donner, monseigneur.
+
+-- Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont
+cent contre un.
+
+-- Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je
+donnerai.
+
+-- Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au
+contraire.
+
+-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et
+vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout
+cheval m'est bon, à moi.
+
+Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me
+disant:
+
+-- Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si
+vous le voulez.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas
+tourner le dos!
+
+Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la
+première.
+
+Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose,
+moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés.
+
+S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous
+l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième
+grimace plus laide probablement encore que les deux premières.
+
+Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.
+
+-- Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur,
+sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on
+aurait tant de bonheur à lui adresser!
+
+-- Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet
+produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du
+prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point
+attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois
+qu'il a vraiment des instants de délire.
+
+-- Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est
+mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier
+service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi
+qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans
+l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est
+ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands
+ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs,
+et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la
+plus formidable armée qui ait jamais existé.
+
+-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le
+commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple
+gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France.
+
+-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de
+souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez
+pas même approché de votre assiette.
+
+-- Monseigneur, je n'ai pas faim.
+
+-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez
+aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop
+hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint
+le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me
+soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et
+à l'eau.
+
+-- Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura,
+excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.
+
+-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.
+
+Tout le monde s'inclina.
+
+[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. -- PAGE
+63.]
+
+-- Allez à votre visite, comte.
+
+Du Bouchage sortit de la salle.
+
+Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce
+fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux.
+
+Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc
+d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais
+ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.
+
+Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité
+qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et
+Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements,
+questionnait aussi.
+
+Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût
+consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût
+chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un
+simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral.
+
+Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être
+éclairé.
+
+Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la
+tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes
+instances.
+
+Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise
+intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait
+recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du
+Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.
+
+Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le
+coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait
+particulièrement celui-ci.
+
+-- Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il
+sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?
+
+-- Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je
+n'en doute pas.
+
+-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur?
+
+-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.
+
+-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez.
+
+-- Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons
+de mon service.
+
+-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques
+officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché,
+messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.
+
+-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma
+discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne
+pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt
+général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque
+ami, en le faisant escorter?
+
+-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je
+l'embrasse!
+
+-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec
+cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur,
+je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse
+motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait
+faire escorter, eh bien!...
+
+-- Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly.
+
+-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente.
+
+-- Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout
+franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons,
+allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.
+
+-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des
+plus mystérieuses.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté
+l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.
+
+-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru
+avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en
+voudrait-il aux indiscrets.
+
+-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des
+sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement,
+si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces.
+Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes?
+et où est-elle, Aurilly, cette parente?
+
+-- Là-haut.
+
+-- Comment! là-haut, dans cette maison-ci?
+
+-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.
+
+-- Chut! répéta le prince en riant aux éclats.
+
+
+
+
+LXXV
+
+UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU
+
+
+Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du
+prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour
+connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du
+duc d'Anjou.
+
+Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une
+conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et
+interrompue par son retour.
+
+Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il
+s'agissait: nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc.
+
+D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute
+avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne,
+jusqu'à ce que tous les officiers présents à la conversation fussent
+éloignés.
+
+Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes.
+
+Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre,
+puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de
+Diane.
+
+Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la
+rivière, il envoyait l'enseigne.
+
+Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et
+envoyait Henri où celui-ci devait envoyer l'enseigne.
+
+Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le
+plus important, et il le lui confiait: c'était chose toute naturelle, si
+naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son
+intention.
+
+Seulement il crut devoir faire une recommandation à l'enseigne des
+gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous
+sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il
+allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner.
+
+Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'échanger avec l'enseigne, le duc
+intervint.
+
+-- Des secrets! dit-il avec son sourire.
+
+Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait
+faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte:
+
+-- Non, monseigneur, répondit-il; monsieur le comte me demande seulement
+combien il me reste de livres de poudre sèche et en état de servir.
+
+Cette réponse avait deux buts, sinon deux résultats: le premier, de
+détourner les soupçons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au
+comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter.
+
+-- Ah! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles
+sous peine de compromettre par le rôle d'espion sa dignité de prince.
+
+Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait:
+
+-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas
+l'enseigne à Henri.
+
+Du Bouchage tressaillit; mais il était trop tard. Ce tressaillement lui-
+même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même
+si les ordres avaient été exécutes partout, il proposa au comte de le
+conduire jusqu'à son poste, proposition que le comte fut bien forcé
+d'accepter.
+
+Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à
+l'avance quelque réponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put
+faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots:
+
+-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y
+veillerais moi-même.
+
+-- Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme.
+
+En chemin, le duc demanda à du Bouchage:
+
+-- Où est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte?
+
+-- Dans la maison où j'avais placé le quartier général, Altesse.
+
+-- Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien
+l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation où nous sommes, pour ne
+pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui
+le surveillera, c'est moi.
+
+La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au
+confluent du fleuve et de la rivière; le duc fit à du Bouchage force
+recommandations de ne pas quitter son poste, et revint.
+
+Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et,
+couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.
+
+Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.
+
+Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.
+
+-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci.
+
+-- Oui, monseigneur, répondit Aurilly.
+
+-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler?
+
+-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.
+
+-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont
+point encore trop épaissi le cerveau.
+
+-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre
+Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais.
+
+-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine.
+
+-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.
+
+-- Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement
+de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure.
+
+-- Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux
+messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau?
+
+-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle
+était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu
+écrit, Aurilly?
+
+-- A qui, monseigneur?
+
+-- A ma soeur Margot.
+
+-- Avais-je donc à écrire à Sa Majesté?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle
+doit se bien tenir.
+
+-- A quelle occasion, monseigneur?
+
+-- A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui
+tomber sur le dos au midi.
+
+-- Ah! c'est juste.
+
+-- Tu n'as pas écrit?
+
+-- Dame! monseigneur!
+
+-- Tu dormais.
+
+-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec
+quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni
+plume.
+
+-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Évangile.
+
+-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la
+chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas
+écrire?
+
+-- Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, tu trouveras autre chose.
+
+-- Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma
+foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce
+que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.
+
+-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un
+instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi
+seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et
+ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici.
+
+-- J'y vais, monseigneur.
+
+[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu. --
+PAGE 68.]
+
+-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu
+t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien
+j'aime les intérieurs flamands, Aurilly?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Eh bien, tu m'appelleras.
+
+-- A l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille.
+
+Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre
+voisine, où se trouvait le pied de l'escalier.
+
+Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger
+craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais
+aucun bruit ne décela sa tentative.
+
+Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était
+installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.
+
+-- Eh bien? demanda celui-ci.
+
+-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être
+diablement pittoresque.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Je dis qu'un dragon la garde.
+
+-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître?
+
+-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie,
+c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre
+derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière.
+
+-- Bien, après?
+
+-- Monseigneur veut dire avant.
+
+-- Aurilly!
+
+-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur
+le seuil dans un grand manteau gris.
+
+-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa
+maîtresse?
+
+-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame
+ou du comte lui-même.
+
+-- Et quelle espèce de valet?
+
+-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et
+parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture et sur
+lequel il appuie une vigoureuse main.
+
+-- C'est piquant, dit le duc; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly.
+
+-- Oh! par exemple, non, monseigneur.
+
+-- Tu dis?
+
+-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit du
+couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire un mortel ennemi de
+MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des
+Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux,
+monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés; car les Joyeuse nous
+ont sauvés. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le
+diront.
+
+-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison,
+et cependant....
+
+-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage
+de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces
+d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mérite pas le nom d'hommes ni
+de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout.
+
+-- Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir,
+entends-tu?
+
+-- Oui, monseigneur, j'entends.
+
+-- Eh bien, réponds-moi alors.
+
+-- Eh bien, monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être; mais pas
+par la porte, au moins.
+
+-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la
+verrai par la fenêtre, au moins.
+
+-- Ah! voilà une idée, monseigneur, et la preuve que je la trouve
+excellente, c'est que je vais vous chercher une échelle.
+
+Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau
+d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrité leurs chevaux.
+
+Après quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque
+toujours sous un appentis, c'est-à-dire une échelle.
+
+Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour
+ne pas réveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres,
+et alla l'appliquer dans la rue à la muraille extérieure.
+
+Il fallait être prince et souverainement dédaigneux des scrupules
+vulgaires, comme le sont en général les despotes de droit divin, pour
+oser, en présence du factionnaire se promenant de long en large devant la
+porte où étaient enfermés les prisonniers, pour oser accomplir une action
+aussi audacieusement insultante à l'égard de du Bouchage, que celle que le
+prince était en train d'accomplir.
+
+Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant
+pas quels étaient ces deux hommes, s'apprêtait à leur crier: Qui vive!
+
+François haussa les épaules et marcha droit au soldat.
+
+Aurilly le suivit.
+
+-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus élevé du
+bourg, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant François, lui
+fit le salut d'honneur, et n'étaient ces tilleuls qui gênent la vue, à la
+lueur de la lune, on découvrirait une partie de la campagne.
+
+-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette échelle
+pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutôt, non, laisse-moi
+monter; un prince doit tout voir par lui-même.
+
+-- Ou dois-je appliquer l'échelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet.
+
+-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple.
+
+L'échelle appliquée, le duc monta.
+
+Soit qu'il se doutât du projet du prince, soit par discrétion naturelle,
+le factionnaire tourna la tête du côté opposé au prince.
+
+Le prince atteignit le haut de l'échelle; Aurilly demeura au pied.
+
+La chambre dans laquelle Henri avait enfermé Diane était tapissée de
+nattes et meublée d'un grand lit de chêne, avec des rideaux de serge,
+d'une table et de quelques chaises.
+
+La jeune femme, dont le coeur paraissait soulagé d'un poids énorme depuis
+cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp
+des gendarmes d'Aunis, avait demandé à Remy un peu de nourriture, que
+celui-ci avait montée avec l'empressement d'une joie indicible.
+
+Pour la première fois alors, depuis l'heure où Diane avait appris la mort
+de son père, Diane avait, goûté un mets plus substantiel que le pain; pour
+la première fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les
+gendarmes avaient trouvé dans la cave et avaient apporté à du Bouchage.
+
+Après ce repas, si léger qu'il fût, le sang de Diane, fouetté par tant
+d'émotions violentes et de fatigues inouïes, afflua plus impétueux à son
+coeur, dont il semblait avoir oublié le chemin; Remy vit ses yeux
+s'appesantir et sa tête se pencher sur son épaule.
+
+Il se retira discrètement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de
+la porte, non qu'il eût la moindre défiance, mais parce que, depuis le
+départ de Paris, c'était ainsi qu'il agissait.
+
+C'était à la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillité de
+la nuit, qu'Aurilly était monté et avait trouvé Remy couché en travers du
+corridor.
+
+Diane, de son côte, dormait le coude appuyé sur la table, sa tête appuyée
+sur sa main.
+
+Son corps souple et délicat était renversé de côté sur sa chaise au long
+dossier; la petite lampe de fer placée sur la table, près de l'assiette à
+demi garnie, éclairait cet intérieur qui paraissait si calme à la première
+vue, et dans lequel venait cependant de s'éteindre une tempête, qui allait
+se rallumer bientôt.
+
+Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin
+à peine effleuré par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice,
+placé entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumière et
+rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse.
+
+Les yeux fermés, ces yeux aux paupières veinées d'azur, la bouche
+suavement entr'ouverte, les cheveux rejetés en arrière par-dessus le
+capuchon du grossier vêtement d'homme qu'elle portait, Diane devait
+apparaître comme une vision sublime aux regards qui s'apprêtaient à violer
+le secret de sa retraite.
+
+Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il
+s'appuya sur le bord de la fenêtre, et dévora des yeux jusqu'aux moindres
+détails de cette idéale beauté.
+
+Mais tout à coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se
+froncèrent; il redescendit deux échelons avec une sorte de précipitation
+nerveuse.
+
+Dans cette situation, le prince n'était plus exposé aux reflets lumineux
+de la fenêtre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur,
+croisa ses bras sur sa poitrine, et rêva.
+
+Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards
+perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle à lui ses
+souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs.
+
+Après dix minutes de rêverie et d'immobilité, le duc remonta vers la
+fenêtre, plongea de nouveau ses regards à travers les vitres, mais ne
+parvint sans doute pas à la découverte qu'il désirait, car la même ombre
+resta sur son front, et la même incertitude dans son regard.
+
+Il en était là de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du
+pied de l'échelle.
+
+-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au
+bout de la rue voisine.
+
+Mais au lieu de se rendre à cet avis, le duc descendit lentement, sans
+rien perdre de son attention à interroger ses souvenirs.
+
+-- Il était temps! dit Aurilly.
+
+-- De quel côté vient le bruit? demanda le duc.
+
+-- De ce côté, dit Aurilly, et il étendit la main dans la direction d'une
+espèce de ruelle sombre.
+
+Le prince écouta.
+
+[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.]
+
+-- Je n'entends plus rien, dit-il.
+
+-- La personne se sera arrêtée; c'est quelque espion qui nous guette.
+
+-- Enlève l'échelle, dit le prince.
+
+Aurilly obéit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre
+qui bordait de chaque côté la porte de la maison.
+
+Le bruit ne s'était point renouvelé, et personne ne paraissait à
+l'extrémité de la ruelle.
+
+Aurilly revint.
+
+-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle?
+
+-- Fort belle, répondit le prince d'un air sombre.
+
+-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu?
+
+-- Elle dort.
+
+-- De quoi vous préoccupez-vous en ce cas?
+
+Le prince ne répondit pas.
+
+-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly.
+
+-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-là
+quelque part.
+
+-- Vous l'avez reconnue alors.
+
+-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue
+m'a frappé d'un coup violent au coeur.
+
+Aurilly regarda le prince tout étonné, puis, avec un sourire dont il ne se
+donna pas la peine de dissimuler l'ironie:
+
+-- Voyez-vous cela! dit-il.
+
+-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, répliqua sèchement François;
+ne voyez-vous pas que je souffre?
+
+-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'écria Aurilly.
+
+-- Oui, en vérité, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'éprouve;
+mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder.
+
+-- Cependant, justement à cause de l'effet que sa vue a produit sur vous,
+il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur.
+
+-- Certainement qu'il le faut, dit François.
+
+-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce à la cour que
+vous l'avez vue?
+
+-- Non, je ne crois pas.
+
+-- En France, en Navarre, en Flandre?
+
+-- Non.
+
+-- C'est une Espagnole peut-être?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Une Anglaise? quelque dame de la reine Élisabeth?
+
+-- Non, non, elle doit se rattacher à ma vie d'une façon plus intime; je
+crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance.
+
+-- Alors vous la reconnaîtrez facilement, car, Dieu merci! la vie de
+monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse
+parlait tout à l'heure.
+
+-- Tu trouves? dit François, avec un funèbre sourire.
+
+Aurilly s'inclina.
+
+-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maître de moi pour
+analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle à la façon
+d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit
+dans les rêves; aussi me semble-t-il que c'est dans un rêve que je l'ai
+vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rêves effrayants dans ma
+vie, et qui m'ont laissé comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis
+sûr maintenant, c'est dans un de ces rêves-là que j'ai vu la femme de là-
+haut.
+
+-- Monseigneur, monseigneur, s'écria Aurilly, que Votre Altesse me
+permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si
+douloureusement sa susceptibilités matière de sommeil; le coeur de Son
+Altesse est heureusement trempé de manière à lutter avec l'acier le plus
+dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espère; tenez,
+moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui
+nous surveille de cette rue, j'y monterais à mon tour, à l'échelle, et
+j'aurais raison, je vous le promets, du rêve, de l'ombre et du frisson de
+Votre Altesse.
+
+-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'échelle; dresse-la et
+monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas à moi? Regarde, Aurilly,
+regarde.
+
+Aurilly avait déjà fait quelques pas pour obéir à son maître, quand
+soudain un pas précipité retentit sur la place et Henri cria au duc:
+
+-- Alarme! monseigneur, alarme!
+
+D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.
+
+-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel prétexte avez-vous
+quitté votre poste?
+
+-- Monseigneur, répondit Henri avec fermeté, si Votre Altesse croit devoir
+me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir était de venir ici,
+et m'y voici venu.
+
+Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenêtre.
+
+-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il.
+
+-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du côté de l'Escaut; on ne sait
+s'ils sont amis ou ennemis.
+
+-- Nombreux? demanda le duc avec inquiétude.
+
+-- Très nombreux, monseigneur.
+
+-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir;
+faites réveiller vos gendarmes. Longeons la rivière qui est moins large,
+et décampons, c'est le plus prudent parti.
+
+-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois,
+de prévenir mon frère.
+
+-- Deux hommes suffiront.
+
+-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un
+gendarme.
+
+-- Non pas, morbleu! dit vivement François, non pas, du Bouchage, vous
+viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on
+se sépare d'un défenseur tel que vous.
+
+-- Votre Altesse emmène toute l'escorte?
+
+-- Toute.
+
+-- C'est bien, monseigneur, répliqua Henri en s'inclinant; dans combien de
+temps part Votre Altesse?
+
+-- Tout de suite, comte.
+
+-- Holà! quelqu'un! cria Henri.
+
+Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eût attendu que cet
+ordre de son chef pour paraître.
+
+Henri lui donna ses ordres, et presque aussitôt on vit les gendarmes se
+replier sur la place de toutes les extrémités du bourg, en faisant leurs
+préparatifs de départ.
+
+Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers.
+
+-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, à ce qu'il
+paraît; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier
+sans le prétexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cédons donc au
+nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sûr de ma vie et de ma
+liberté tant que je demeurerai au milieu de vous.
+
+Puis, se tournant vers Aurilly:
+
+-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et
+d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera
+point emmener sa maîtresse avec lui en ma présence. D'ailleurs nous
+n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la
+dame.
+
+-- Où va monseigneur?
+
+-- En France; je crois que mes affaires sont tout à fait gâtées ici.
+
+-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit
+prudent pour lui de retourner à la cour?
+
+-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrêterai en route
+dans un de mes apanages, à Château-Thierry, par exemple.
+
+-- Votre Altesse est-elle fixée?
+
+-- Oui, Château-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est à une
+distance convenable de Paris, à vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM.
+de Guise, qui sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est à Château-
+Thierry que tu m'amèneras la belle inconnue.
+
+-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-être pas emmener.
+
+-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne à Château-Thierry et
+qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules.
+
+-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre côté, si elle remarque que j'ai
+de la pente à la conduire vers vous.
+
+-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le répète, c'est
+vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est
+la première fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de
+l'argent?
+
+-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnés au sortir du
+camp des polders.
+
+-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par
+tous, amène-moi ma belle inconnue à Château-Thierry; peut-être qu'en la
+regardant de plus près je la reconnaîtrai.
+
+-- Et le valet aussi?
+
+-- Oui, s'il ne te gêne pas.
+
+-- Mais s'il me gêne?
+
+-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton
+chemin, jette-le dans un fossé.
+
+-- Bien, monseigneur.
+
+Tandis que les deux funèbres conspirateurs dressaient leurs plans dans
+l'ombre, Henri montait au premier et réveillait Remy.
+
+Remy, prévenu, frappa à la porte d'une certaine façon, et presque aussitôt
+la jeune femme ouvrit.
+
+Derrière Remy, elle aperçut du Bouchage.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait
+désappris.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hâta de dire le comte, je ne viens point
+vous importuner, je viens vous faire mes adieux.
+
+-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte?
+
+-- Pour la France, oui, madame.
+
+-- Et vous nous laissez?
+
+-- J'y suis forcé, madame, mon premier devoir étant d'obéir au prince.
+
+-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy.
+
+-- Quel prince? demanda Diane en pâlissant.
+
+-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement
+sauvé, nous a rejoints.
+
+Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pâle, qu'il semblait avoir
+été frappé d'une mort subite.
+
+-- Répétez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M.
+le duc d'Anjou est ici.
+
+-- S'il n'y était point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je
+vous eusse accompagnée jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous
+comptez vous retirer.
+
+-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent.
+
+Et il appuya un doigt sur ses lèvres.
+
+Un signe de tête de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe.
+
+-- Je vous eusse accompagnée d'autant plus volontiers, madame, continua
+Henri, que vous pourrez être inquiétée par les gens du prince.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, tout me porte à croire qu'il sait qu'une femme habite cette
+maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie à moi.
+
+-- Et d'où vous vient cette croyance?
+
+-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une échelle contre la muraille et
+regarder par cette fenêtre.
+
+-- Oh! s'écria Diane, mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire à son compagnon qu'il ne vous
+connaissait pas.
+
+-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy.
+
+-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits
+d'une suprême résolution.
+
+-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir à l'instant
+même; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi
+donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que
+jusqu'à mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu!
+madame, adieu!
+
+Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eût fait devant un
+autel, fit deux pas en arrière.
+
+-- Non! non! s'écria Diane avec l'égarement de la fièvre; non, Dieu n'a
+pas voulu cela; non; Dieu avait tué cet homme, il ne peut l'avoir
+ressuscité; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort!
+
+En ce moment même, et comme pour répondre à cette douloureuse invocation à
+la miséricorde céleste, la voix du prince retentit dans la rue.
+
+-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre.
+
+-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernière fois, adieu!
+
+Et serrant la main de Remy, il s'élança dans l'escalier.
+
+Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante et convulsive comme l'oiseau
+que fascine le serpent des Antilles.
+
+Elle aperçut le duc à cheval; son visage était coloré par la lueur des
+torches que portaient deux gendarmes.
+
+-- Oh! il vit le démon, il vit! murmura Diane à l'oreille de Remy avec un
+accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut épouvanté lui-
+même; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en
+France que nous allons.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+SÉDUCTION
+
+
+Les préparatifs du départ des gendarmes avaient jeté la confusion dans le
+bourg; leur départ fit succéder le plus profond silence au bruit des armes
+et des voix.
+
+Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et se perdre tout à fait; puis,
+lorsqu'il crut la maison complètement déserte, il descendit dans la salle
+basse pour s'occuper de son départ et de celui de Diane.
+
+Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un
+homme assis près du feu, le visage tourné de son côté.
+
+Cet homme guettait évidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant,
+il eût pris l'air de la plus profonde insouciance.
+
+Remy s'approcha, selon son habitude, avec une démarche lente et brisée, en
+découvrant son front chauve et pareil à celui d'un vieillard accablé
+d'années.
+
+Celui vers lequel il s'approchait avait la lumière derrière lui, de sorte
+que Remy ne put distinguer ses traits.
+
+-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici.
+
+-- Moi aussi, répondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que
+j'aurai des compagnons.
+
+-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy, car,
+excepté un jeune homme malade que je ramène en France...
+
+-- Ah! fit tout à coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un
+bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire.
+
+-- Vraiment? demanda Remy.
+
+-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame.
+
+-- De quelle jeune dame? s'écria Remy sur la défensive.
+
+-- Là! là! ne vous fâchez point, mon bon ami, répondit Aurilly; je suis
+l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maître par
+l'ordre de son frère; et, à son départ, le comte m'a recommandé une jeune
+dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France,
+après l'avoir suivi en Flandre....
+
+Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et
+affectueux. Il s'était placé, dans son mouvement, au milieu du rayon de la
+lampe, en sorte que toute la clarté l'illuminait.
+
+Remy alors put le voir.
+
+Mais, au lieu de s'avancer de son côté vers son interlocuteur, Remy fit un
+pas en arrière, et un sentiment semblable à celui de l'horreur se peignit
+un instant sur son visage mutilé.
+
+-- Vous ne répondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly
+de son visage le plus souriant.
+
+-- Monsieur, répondit Remy en affectant une voix cassée, pardonnez à un
+pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et
+défiant.
+
+-- Raison de plus, mon ami, répondit Aurilly, pour que vous acceptiez le
+secours et l'appui d'un honnête compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai
+dit tout à l'heure, je viens de la part d'un maître qui doit vous inspirer
+confiance.
+
+-- Assurément, monsieur.
+
+Et Remy fit un pas en arrière.
+
+-- Vous me quittez?...
+
+-- Je vais consulter ma maîtresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous
+comprenez.
+
+-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me présente moi-même, je lui
+expliquerai ma mission dans tous ses détails.
+
+-- Non, non, merci; madame dort peut-être encore, et son sommeil m'est
+sacré.
+
+-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien à vous dire, sinon ce
+que mon maître m'a chargé de vous communiquer.
+
+-- A moi?
+
+-- A vous et à la jeune dame.
+
+-- Votre maître, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas?
+
+-- Lui-même.
+
+-- Merci, monsieur.
+
+Lorsqu'il eut refermé la porte, toutes les apparences du vieillard,
+excepté le front chauve et le visage ridé, disparurent à l'instant même,
+et il monta l'escalier avec une telle précipitation et une vigueur si
+extraordinaire, que l'on n'eût pas donné vingt-cinq ans à ce vieillard
+qui, un instant auparavant, en paraissait soixante.
+
+-- Madame! madame! s'écria Remy d'une voix altérée, dès qu'il aperçut
+Diane.
+
+-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti?
+
+-- Si fait, madame; mais il y a ici un démon mille fois pire, mille fois
+plus à craindre que lui; un démon sur lequel tous les jours, depuis six
+ans, j'ai appelé la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son
+maître, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne.
+
+-- Aurilly, peut-être? demanda Diane.
+
+-- Aurilly lui-même; l'infâme est là, en bas, oublié comme un serpent hors
+du nid par son infernal complice.
+
+-- Oublié, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu
+sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand
+ce mal, il peut le faire lui-même; non! non! Remy, Aurilly n'est point
+oublié ici, il y est laissé, et laissé pour un dessein quelconque, crois-
+moi.
+
+-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez!
+
+-- Me connaît-il?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Et t'a-t-il reconnu?
+
+-- Oh! moi, madame, répondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me
+reconnaît pas.
+
+-- Il m'a devinée, peut-être?
+
+-- Non, car il a demandé à vous voir.
+
+-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupçonne.
+
+-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je
+remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est
+désert, l'infâme est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard à sa
+ceinture... j'ai un couteau à la mienne.
+
+-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de
+ce misérable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut,
+et si, dans la situation où nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le
+mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il présenté à vous, Remy?
+
+-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame.
+
+-- Tu vois bien, il ment; donc il a un intérêt à mentir. Sachons ce qu'il
+veut, tout en lui cachant notre volonté à nous.
+
+-- J'agirai selon vos ordres, madame.
+
+-- Pour le moment, que demande-t-il?
+
+-- A vous accompagner.
+
+-- En quelle qualité?
+
+-- En qualité d'intendant du comte.
+
+-- Dis-lui que j'accepte.
+
+-- Oh! madame!
+
+-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, où j'ai des
+parents, et que cependant j'hésite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il
+faut au moins combattre à armes égales.
+
+-- Mais il vous verra.
+
+-- Et mon masque! D'ailleurs je soupçonne qu'il me connaît, Remy.
+
+-- Alors, s'il vous connaît, il vous tend un piège.
+
+-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber.
+
+-- Cependant....
+
+-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! n'es-tu donc plus décidé à mourir pour l'accomplissement de
+notre voeu?
+
+-- Si fait; mais non pas à mourir sans vengeance.
+
+-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage,
+nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maître.
+
+-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite.
+
+-- Va, mon ami, va.
+
+Et Remy descendit, mais hésitant encore. Le brave jeune homme avait, à la
+vue d'Aurilly, ressenti malgré lui ce frissonnement nerveux plein de
+sombre terreur que l'on ressent à la vue des reptiles; il voulait tuer
+parce qu'il avait eu peur.
+
+Mais cependant, au fur et à mesure qu'il descendait, la résolution
+rentrait dans cette âme si fortement trempée, et en rouvrant la porte, il
+était résolu, malgré l'avis de Diane, à interroger Aurilly, à le
+confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui
+soupçonnait, à le poignarder sur la place.
+
+C'était ainsi que Remy entendait la diplomatie.
+
+Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenêtre afin de
+garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues.
+
+Remy vint à lui, armé d'une résolution inébranlable; aussi ses paroles
+furent-elles douces et calmes.
+
+-- Monsieur, lui dit-il, ma maîtresse ne peut accepter ce que vous lui
+proposez.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que vous n'êtes point l'intendant de M. du Bouchage.
+
+Aurilly pâlit.
+
+-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il.
+
+-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitté en me recommandant la
+personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas
+dit un mot de vous.
+
+-- Il ne m'a vu qu'après vous avoir quitté.
+
+-- Mensonges, monsieur, mensonges!
+
+Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences
+d'un vieillard.
+
+-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en fonçant le
+sourcil. Prenez garde, vous êtes vieux, je suis jeune; vous êtes faible,
+je suis fort.
+
+Remy sourit, mais ne répondit rien.
+
+-- Si je vous voulais du mal, à vous ou à votre maîtresse, continua
+Aurilly, je n'aurais que la main à lever.
+
+-- Oh! oh! fit Remy, peut-être me trompé-je, et est-ce du bien que vous
+lui voulez?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Expliquez-moi ce que vous désirez, alors.
+
+-- Mon ami, dit Aurilly, je désire faire votre fortune d'un seul coup, si
+vous me servez.
+
+-- Et si je ne vous sers pas?
+
+-- En ce cas-là, puisque vous me parlez franchement, je vous répondrai
+avec une pareille franchise: en ce cas-là, je désire vous tuer....
+
+-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire.
+
+-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela.
+
+Remy respira.
+
+-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse
+vos projets.
+
+-- Les voici: vous avez deviné juste, mon brave homme; je ne suis point au
+comte du Bouchage.
+
+-- Ah! et à qui êtes-vous?
+
+-- Je suis à un plus puissant seigneur.
+
+-- Faites-y attention: vous allez mentir encore.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons.
+
+-- Pas même la maison de France?
+
+-- Oh! oh! fit Remy.
+
+-- Et voilà comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux
+d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy.
+
+Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arrière.
+
+-- Vous êtes au roi? demanda-t-il avec une naïveté qui eût fait honneur
+même à un homme plus rusé que lui.
+
+-- Non, mais à son frère, M. le duc d'Anjou.
+
+-- Ah! très bien; je suis le très humble serviteur de M. le duc.
+
+-- A merveille.
+
+-- Mais après?
+
+-- Comment, après?
+
+-- Oui, que désire monseigneur?
+
+-- Monseigneur, très cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en
+essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main,
+monseigneur est amoureux de votre maîtresse.
+
+-- Il la connaît donc?
+
+-- Il l'a vue.
+
+-- Il l'a vue! s'écria Remy dont la main crispée s'appuya sur le manche de
+son couteau, et quand cela l'a-t-il vue?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Impossible, ma maîtresse n'a pas quitté sa chambre.
+
+-- Eh bien! voilà justement; le prince a agi comme un véritable écolier,
+preuve qu'il est véritablement amoureux.
+
+-- Comment a-t-il agi? voyons, dites.
+
+-- Il a pris une échelle et a grimpé au balcon.
+
+-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah!
+voilà comment il a agi?
+
+-- Il paraît qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly.
+
+-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous?
+
+-- Non, mais d'après ce que monseigneur m'a dit, je brûle de la voir, ne
+fût-ce que pour juger de l'exagération que l'amour apporte dans un esprit
+sensé. Ainsi donc, c'est convenu, vous êtes avec nous.
+
+Et pour la troisième fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or à Remy.
+
+-- Certainement que je suis à vous, dit Remy en repoussant la main
+d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon rôle dans les
+événements que vous préparez.
+
+-- Répondez-moi d'abord: la dame de là-haut est-elle la maîtresse de M. du
+Bouchage ou de son frère?
+
+Le sang monta au visage de Remy.
+
+-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de là-haut
+n'a pas d'amant.
+
+-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas
+d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouvé la pierre philosophale.
+
+-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma
+maîtresse?
+
+-- Oui.
+
+-- Et que veut-il?
+
+-- Il veut l'avoir à Château-Thierry, où il se rend à marches forcées.
+
+-- Voilà, sur mon âme, une passion venue bien vite.
+
+-- C'est comme cela que les passions viennent à monseigneur.
+
+-- Je ne vois à cela qu'un inconvénient, dit Remy.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que ma maîtresse va s'embarquer pour l'Angleterre.
+
+-- Diable! voilà en quoi justement vous pouvez m'être utile: décidez-la.
+
+-- A quoi?
+
+-- A prendre la route opposée.
+
+-- Vous ne connaissez pas ma maîtresse, monsieur; c'est une femme qui
+tient à ses idées; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en
+France au lieu d'aller à Londres. Une fois à Château-Thierry, croyez-vous
+qu'elle cède aux désirs du prince?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou.
+
+-- Bah! on aime toujours un prince du sang.
+
+-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupçonne ma maîtresse
+d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idée
+de l'enlever à celui qu'elle aime?
+
+-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idées triviales, et nous aurons de la
+peine à nous entendre, à ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai
+préféré la douceur à la violence, et maintenant, si tu me forces à changer
+de conduite, eh bien! soit, j'en changerai.
+
+-- Que ferez vous?
+
+-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque
+coin, et j'enlèverai la dame.
+
+-- Vous croyez à l'impunité?
+
+-- Je crois à tout ce que mon maître me dit de croire. Voyons, décideras-
+tu ta maîtresse à venir en France?
+
+-- J'y tâcherai; mais je ne puis répondre de rien.
+
+-- Et quand aurai-je la réponse?
+
+-- Le temps de monter chez elle et de la consulter.
+
+-- C'est bien; monte, je t'attends.
+
+-- J'obéis, monsieur.
+
+-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune
+et ta vie?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps.
+
+-- Ne vous hâtez pas trop.
+
+-- Bah! je suis sûr de la réponse; est-ce que les princes trouvent des
+cruelles?
+
+-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois.
+
+-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez.
+
+Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eût été certain de
+l'accomplissement de ses espérances, se dirigeait réellement vers
+l'écurie.
+
+-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy.
+
+-- Eh bien! madame, le duc vous a vue.
+
+-- Et....
+
+-- Et il vous aime.
+
+-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'écria Diane; mais tu es en délire,
+Remy.
+
+-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit.
+
+-- Et qui t'a dit cela?
+
+-- Cet homme! cet Aurilly! cet infâme!
+
+-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors.
+
+-- Si le duc vous eût reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se
+présenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc
+ne vous a pas reconnue.
+
+-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passé depuis
+six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliée. Suivons cet homme,
+Remy.
+
+-- Oui, mais cet homme vous reconnaîtra, lui.
+
+-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de mémoire que son maître?
+
+-- Oh! parce que son intérêt à lui est de se souvenir, tandis que
+l'intérêt du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre
+débauché, l'aveugle, le blasé, l'assassin de ses amours, cela se conçoit.
+Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura
+pas oublié, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre
+vengeresse, et vous dénoncera.
+
+-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu
+m'avais dit que tu avais un couteau.
+
+-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence à croire que Dieu est
+d'intelligence avec nous pour punir les méchants.
+
+Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier:
+
+-- Monsieur, dit-il, monsieur!
+
+-- Eh bien? demanda Aurilly.
+
+-- Eh bien, ma maîtresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi
+pourvu à sa sûreté, et elle accepte avec reconnaissance votre offre
+obligeante.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prévenez-la que les chevaux sont
+prêts.
+
+-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras à Diane.
+
+Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il
+était de voir le visage de l'inconnue.
+
+-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici à Château-
+Thierry les cordons de soie seront usés.... ou coupés.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+LE VOYAGE
+
+
+On se mit en route.
+
+Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite égalité, et, avec
+Diane, les airs du plus profond respect.
+
+Mais il était facile pour Remy de voir que ces airs de respect étaient
+intéressés.
+
+En effet, tenir l'étrier d'une femme quand elle monte à cheval ou qu'elle
+en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne
+laisser échapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son
+manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux.
+
+En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il
+regardait sous le masque; en tenant l'étrier, il provoquait un hasard qui
+lui fît entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus,
+n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mémoire exacte,
+comptait bien reconnaître.
+
+Mais le musicien avait affaire à forte partie; Remy réclama son service
+auprès de sa compagne, et se montra jaloux des prévenances d'Aurilly.
+
+Diane elle-même, sans paraître soupçonner les causes de cette
+bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux
+serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria
+Aurilly de laisser faire à Remy tout seul ce qui regardait Remy.
+
+Aurilly en fut réduit, pendant les longues marches, à espérer l'ombre et
+la pluie, pendant les haltes, à désirer les repas.
+
+Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien,
+et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils étaient pris par
+la jeune femme dans une chambre séparée.
+
+Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il était reconnu; il
+essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos
+aux portes; il essaya de voir par les fenêtres, mais il trouva devant les
+fenêtres d'épais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les manteaux des
+voyageurs.
+
+Ni questions ni tentatives de corruption ne réussirent sur Remy; le
+serviteur annonçait que telle était la volonté de sa maîtresse et par
+conséquent la sienne.
+
+-- Mais ces précautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait
+Aurilly.
+
+-- Non, pour tout le monde.
+
+-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas.
+
+-- Hasard, pur hasard, répondait Remy, et c'est justement parce que,
+malgré elle, ma maîtresse a été vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend
+ses précautions pour n'être plus vue par personne.
+
+Cependant les jours s'écoulaient, on approchait du terme, et, grâce aux
+précautions de Remy et de sa maîtresse, la curiosité d'Aurilly avait été
+mise en défaut.
+
+Déjà la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs.
+
+Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne
+mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences,
+commençait à perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature
+prenaient peu à peu le dessus.
+
+On eût dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, était caché
+un secret mortel.
+
+Un jour il demeura un peu en arrière avec Remy, et renouvela sur lui ses
+tentatives de séduction, que Remy repoussa, comme d'habitude.
+
+-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je
+voie ta maîtresse.
+
+-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au
+jour que vous voudrez.
+
+-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly.
+
+Un éclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy.
+
+-- Essayez! dit-il.
+
+Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait d'énergie dans celui qu'il
+prenait pour un vieillard.
+
+Il se mit à rire.
+
+-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la
+même, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue?
+
+-- Certes!
+
+-- Et qu'il m'a dit de lui amener à Château-Thierry?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux
+d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas à fuir, à
+m'échapper....
+
+-- En avons-nous l'air? dit Remy.
+
+-- Non.
+
+-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y
+fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Château-Thierry; si
+le duc désire nous voir, nous désirons le voir aussi, nous.
+
+-- Alors, dit Aurilly, cela tombe à merveille.
+
+Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir réel qu'avaient Remy et sa
+compagne de ne pas changer de chemin:
+
+-- Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quelques instants? dit-il.
+
+Et il montrait une espèce d'hôtellerie sur la route.
+
+-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maîtresse ne s'arrête que dans les
+villes.
+
+-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqué.
+
+-- C'est ainsi.
+
+-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrête un instant;
+continuez votre route, je vous rejoins.
+
+Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, descendit de cheval et s'approcha de
+l'hôte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le
+connaissait.
+
+Remy rejoignit Diane.
+
+-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme.
+
+-- Il exprimait son désir ordinaire.
+
+-- Celui de me voir?
+
+-- Oui.
+
+Diane sourit sous son masque.
+
+-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux.
+
+-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y
+pourra rien.
+
+-- Mais une fois que vous serez à Château-Thierry, ne faudra-t-il point
+qu'il vous voie à visage découvert?
+
+-- Qu'importe, si la découverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le
+maître ne m'a point reconnue.
+
+-- Oui, mais le valet vous reconnaîtra.
+
+-- Tu vois que jusqu'à présent ni ma voix ni ma démarche ne l'ont frappé.
+
+-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystères qui existent depuis huit
+jours pour Aurilly, n'avaient point existé pour le prince, ils n'avaient
+point excité sa curiosité, point éveillé ses souvenirs, au lieu que,
+depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera
+une mémoire éveillée sur tous les points, il vous reconnaîtra s'il ne vous
+a pas reconnue.
+
+En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin
+de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait
+tout à coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation.
+
+Le silence soudain qui accueillit son arrivée lui prouva significativement
+qu'il gênait; il se contenta donc de suivre par derrière comme il faisait
+quelquefois.
+
+Dès ce moment, le projet d'Aurilly fut arrêté.
+
+Il se défiait réellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy;
+seulement il se défiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit,
+flottant de conjectures en conjectures, ne s'était arrêté à la réalité.
+
+Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachât avec tant d'acharnement ce
+visage que tôt ou tard il devait voir.
+
+Pour mieux conduire son projet à sa fin, il sembla de ce moment y avoir
+complètement renoncé, et se montra le plus commode et le plus joyeux
+compagnon possible durant le reste de la journée.
+
+Remy ne remarqua point ce changement sans inquiétude.
+
+On arriva à une ville et l'on y coucha comme d'habitude.
+
+Le lendemain, sous prétexte que la traite était longue, on partit avec le
+jour.
+
+A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer les chevaux.
+
+A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'à quatre.
+
+Une grande forêt se présentait dans le lointain: c'était celle de La Fère.
+
+Elle avait cet aspect sombre et mystérieux de nos forêts du Nord; mais cet
+aspect si imposant pour les natures méridionales, à qui, avant toute
+chose, il faut la lumière du jour, et la chaleur du soleil, était
+impuissant sur Remy et sur Diane, habitués aux bois profonds de l'Anjou et
+de la Sologne.
+
+Seulement ils échangèrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux
+que c'était là que les attendait cet événement qui, depuis le moment du
+départ, planait sur leurs têtes.
+
+On entra dans la forêt.
+
+Il pouvait être six heures du soir.
+
+Au bout d'une demi-heure de marche, le jour était sur son déclin.
+
+Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un
+étang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer
+Morte, et qui côtoyait la route qui s'étendait devant les voyageurs.
+
+Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait détrempé le
+terrain argileux. Diane, assez sûre de son cheval, et d'ailleurs assez
+insouciante de sa propre sûreté, laissait aller son cheval sans le
+soutenir; Aurilly marchait à droite, Remy à gauche.
+
+Aurilly était sur la lisière de l'étang, Remy sur le milieu du chemin.
+
+Aucune créature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de
+verdure, sur la longue courbe du chemin.
+
+On eût dit que la forêt était un de ces bois enchantés sous l'ombre
+desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses
+profondeurs le rauque hurlement des loups que réveillait l'approche de la
+nuit.
+
+Tout à coup Diane sentit que la selle de son cheval, sellé comme
+d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta
+au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie.
+
+En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupée, et du bout de son
+poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque.
+
+Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou porté la main à son visage,
+Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son côté se
+penchait vers lui.
+
+Les yeux de ces deux créatures s'étreignirent dans un regard terrible; nul
+n'eût pu dire lequel était le plus pâle et lequel le plus menaçant.
+
+Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque
+et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant:
+
+-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!!
+
+-- C'est un nom que tu ne répéteras plus!... s'écria Remy en saisissant
+Aurilly à la ceinture et en l'enlevant de son cheval.
+
+Tous deux roulèrent sur le chemin.
+
+Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard.
+
+-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui
+appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici.
+
+Le dernier voile qui paraissait étendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se
+déchirer.
+
+-- Le Haudoin! s'écria-t-il, je suis mort!
+
+-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant sa main gauche sur la
+bouche du misérable qui se débattait sous lui, mais tout à l'heure!
+
+Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaîne.
+
+-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort.
+
+Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un râle
+inarticulé.
+
+Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur sa selle, appuyée au pommeau,
+frémissante, mais impitoyable, n'avait point détourné la tête de ce
+terrible spectacle.
+
+Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se
+renversa en arrière, et tomba de son cheval, raide comme si elle était
+morte.
+
+Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly,
+lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du
+cadavre et le précipita dans l'étang.
+
+La pluie continuait de tomber à flots.
+
+-- Efface, ô mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a
+encore d'autres coupables à frapper.
+
+Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses
+bras Diane encore évanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-même sur
+le sien en soutenant sa compagne.
+
+Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurlements des loups qui se
+rapprochaient, comme si cette scène les eût appelés, disparut dans les
+bois.
+
+Lorsque Diane fut revenue à elle, les deux voyageurs, sans échanger une
+seule parole, continuèrent leur route vers Château-Thierry.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DÉJEUNER, ET COMMENT
+CHICOT S'INVITA TOUT SEUL.
+
+
+Le lendemain du jour où les événements que nous venons de raconter
+s'étaient passés dans la forêt de la Fère, le roi de France sortait du
+bain à neuf heures du matin à peu près.
+
+Son valet de chambre, après l'avoir roulé dans une couverture de fine
+laine, et l'avoir épongé avec deux nappes de cette épaisse ouate de Perse,
+qui ressemble à la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait
+place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-mêmes, avaient fait place
+aux parfumeurs et aux courtisans.
+
+Enfin, ces derniers partis, le roi avait mandé son maître-d'hôtel, en lui
+disant qu'il prendrait autre chose que son consommé ordinaire, attendu
+qu'il se sentait en appétit ce matin.
+
+Cette bonne nouvelle, répandue à l'instant même dans le Louvre, y faisait
+naître une joie bien légitime, et le fumet des viandes commençait à
+s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes françaises, on
+se le rappelle, entra chez Sa Majesté pour prendre ses ordres.
+
+-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce
+matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point à faire
+le roi; je suis tout béat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je
+ne pèse pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon,
+comprends-tu cela, mon ami?
+
+-- Je le comprends d'autant mieux, sire, répondit le colonel des gardes
+françaises, que j'ai grand'faim moi-même.
+
+-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim.
+
+-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majesté exagère, mais trois fois par
+jour; et Votre Majesté?
+
+-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai reçu de bonnes
+nouvelles.
+
+-- Harnibieu! il paraît alors que vous avez reçu de bonnes nouvelles,
+sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares,
+à ce qu'il me semble.
+
+-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe?
+
+-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux
+proverbes, sire, et surtout à celui-là; il ne vous est rien venu du côté
+de la Navarre?
+
+-- Rien.
+
+-- Rien?
+
+-- Sans doute, preuve qu'on y dort.
+
+-- Et du côté de la Flandre?
+
+-- Rien.
+
+-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du côté de Paris?
+
+-- Rien.
+
+-- Preuve qu'on y fait des complots.
+
+-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je
+vais en avoir un.
+
+-- Vous, sire! s'écria Crillon, au comble de l'étonnement.
+
+-- Oui, la reine a rêvé cette nuit qu'elle était enceinte.
+
+-- Enfin, sire... dit Crillon.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majesté avait
+faim de si grand matin. Adieu, sire.
+
+-- Va, mon bon Crillon, va.
+
+-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majesté a si grand'faim,
+elle devrait bien m'inviter à déjeuner.
+
+-- Pourquoi cela, Crillon?
+
+-- Parce qu'on dit que Votre Majesté vit de l'air du temps, ce qui la fait
+maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais été enchanté de
+pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout
+le monde.
+
+-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me
+fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi,
+Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poétique, et ne
+se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple.
+
+-- J'écoute, sire.
+
+-- Rappelle-toi le roi Alexander.
+
+-- Quel roi Alexander?
+
+-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien!
+Alexandre aimait à se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre était
+beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait à
+l'Apollon, et même à l'Antinous.
+
+-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme
+lui et de vous baigner devant les vôtres, car vous êtes bien maigre, mon
+pauvre sire.
+
+-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'épaule, tu es un
+bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan,
+mon vieil ami.
+
+-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas à déjeuner, reprit Crillon en
+riant avec bonhomie et en prenant congé du roi, plutôt content que
+mécontent, car la tape sur l'épaule avait fait balance au déjeuner absent.
+
+Crillon parti, la table fut dressée aussitôt.
+
+Le maître-d'hôtel royal s'était surpassé. Une certaine bisque de perdreaux
+avec une purée de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du
+roi, que de belles huîtres avaient déjà tenté.
+
+Aussi le consommé habituel, ce fidèle réconfortant du monarque, fut-il
+négligé; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son écuelle d'or; ses
+yeux mendiants, comme eût dit Théophile, n'obtinrent absolument rien de Sa
+Majesté.
+
+Le roi commença l'attaque sur sa bisque de perdreaux.
+
+Il en était à sa quatrième bouchée, lorsqu'un pas léger effleura le
+parquet derrière lui, une chaise grinça sur ses roulettes, et une voix
+bien connue demanda aigrement:
+
+-- Un couvert!
+
+Le roi se retourna.
+
+-- Chicot! s'écria-t-il.
+
+-- En personne.
+
+Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire
+perdre, Chicot s'étendit dans sa chaise, prit une assiette, une
+fourchette, et sur le plat d'huîtres commença, en les arrosant de citron,
+à prélever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot.
+
+-- Toi ici! toi revenu! s'écria Henri.
+
+-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine.
+
+Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer à lui les
+perdreaux.
+
+-- Halte-là, Chicot, c'est mon plat! s'écria Henri en allongeant la main
+pour retenir la bisque.
+
+Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la
+moitié.
+
+Puis il se versa du vin, passa de la bisque à un pâté de thon, du thon à
+des écrevisses farcies, avala par manière d'acquit, et par-dessus le tout,
+le consommé royal; puis, poussant un grand soupir:
+
+-- Je n'ai plus faim, dit-il.
+
+-- Par la mordieu! je l'espère bien, Chicot.
+
+-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout
+guilleret ce matin.
+
+-- N'est-ce pas, Chicot?
+
+-- De charmantes petites couleurs.
+
+-- Hein?
+
+-- Est-ce à toi?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Alors, je t'en fais mon compliment.
+
+-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin.
+
+-- Tant mieux, mon roi, tant mieux.
+
+Ah ça! mais ton déjeuner ne finissait point là, et il te restait bien
+encore quelques petites friandises?
+
+-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre.
+
+-- Elles sont trop sucrées.
+
+-- Des noix farcies de raisin de Corinthe.
+
+-- Fi! on a laissé les pépins dans les raisins.
+
+-- Tu n'es content de rien.
+
+-- C'est que, parole d'honneur, tout dégénère, même la cuisine, et qu'on
+vit de plus en plus mal à la cour.
+
+-- Vivrait-on mieux à celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant.
+
+-- Eh! eh!... je ne dis pas non.
+
+-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements.
+
+-- Ah! quant à cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet.
+
+-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira.
+
+-- Très volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par où veux-tu que je
+commence?
+
+-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route?
+
+-- Oh! une véritable promenade.
+
+-- Tu n'as pas eu de désagréments par les chemins?
+
+-- Moi, j'ai fait un voyage de fée.
+
+-- Pas de mauvaises rencontres?
+
+-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un
+ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne? Tu calomnies tes sujets, mon
+fils.
+
+-- Je disais cela, reprit le roi, flatté de la tranquillité qui régnait
+dans son royaume, parce que n'ayant point de caractère officiel, ni même
+apparent, tu pouvais risquer.
+
+-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les
+voyageurs y sont nourris gratis, on les y héberge pour l'amour de Dieu,
+ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornières, elles sont
+tapissées de velours à franges d'or; c'est incroyable, mais cela est.
+
+-- Enfin, tu es content, Chicot?
+
+-- Enchanté.
+
+-- Oui, oui, ma police est bien faite.
+
+-- A merveille! c'est une justice à lui rendre.
+
+-- Et la route est sûre?
+
+-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui
+passent en chantant les louanges du roi.
+
+-- Chicot, nous en revenons à Virgile.
+
+-- A quel endroit de Virgile?
+
+-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_
+
+-- Ah! très bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs,
+mon fils?
+
+-- Hélas! parce qu'il n'en est pas de même dans les villes.
+
+-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption.
+
+-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre.
+
+-- Je te le dis, sur des roulettes.
+
+-- Moi, je vais seulement à Vincennes, trois quarts de lieue....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je manque d'être assassiné sur la route.
+
+-- Ah bah! fit Chicot.
+
+-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la
+relation circonstanciée; sans mes quarante-cinq, j'étais mort.
+
+-- Vraiment! et où la chose s'est-elle passée?
+
+-- Tu veux demander où elle devait se passer?
+
+-- Oui.
+
+-- A Bel-Esbat.
+
+-- Près du couvent de notre ami Gorenflot?
+
+-- Justement.
+
+-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami?
+
+-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son côté il avait
+entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font à
+cette heure tous mes fainéants de moines, il était debout sur son balcon,
+tandis que tout son couvent tenait la route.
+
+-- Et il n'a rien fait autre chose?
+
+-- Qui?
+
+-- Dom Modeste.
+
+-- Il m'a béni avec une majesté qui n'appartient qu'à lui, Chicot.
+
+-- Et ses moines?
+
+-- Ils ont crié vive le roi! à tue-tête.
+
+-- Et tu ne t'es pas aperçu d'autre chose?
+
+-- De quelle chose?
+
+-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe.
+
+-- Ils étaient armés de toutes pièces, Chicot; voilà où je reconnais la
+prévoyance du digne prieur; voilà où je me dis: Cet homme savait tout, et
+cependant cet homme n'a rien dit, rien demandé; il n'est pas venu le
+lendemain, comme d'Épernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant:
+Sire, pour avoir sauvé le roi.
+
+-- Oh! quant à cela, il en était incapable; d'ailleurs ses mains n'y
+entreraient pas, dans tes poches.
+
+-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands
+hommes qui illustreront mon règne, et je te déclare qu'à la première
+occasion je lui fais donner un évêché.
+
+-- Et tu feras très bien, mon roi.
+
+-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond,
+lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'élite sont complets;
+nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines
+vertus et certains vices de race, qui nous font des spécialités
+historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais
+paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idées, de
+l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais
+sans idée, sans force, sans volonté; vois plutôt Henri. Lorsque la nature,
+au contraire, pétrit de prime saut un homme né de rien, elle n'emploie que
+sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet.
+
+-- Tu trouves?
+
+-- Oui, savant, modeste, rusé, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra,
+un ministre, un général d'armée, un pape.
+
+-- Là, là! sire, arrêtez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous
+entendait, il crèverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi
+que tu en dises, le prieur dom Modeste.
+
+-- Tu es jaloux, Chicot!
+
+-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion.
+
+-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle
+point, _stemmata quid faciunt_?
+
+-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli être assassiné?
+
+-- Oui.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par la Ligue, mordieu!
+
+-- Comment se porte-t-elle, la Ligue?
+
+-- Toujours de même.
+
+-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle
+engraisse.
+
+-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop
+jeunes; c'est comme les enfants, Chicot.
+
+-- Ainsi, tu es content, mon fils?
+
+-- A peu près.
+
+-- Tu te trouves en paradis?
+
+-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu
+de ma joie, et j'y entrevois un surcroît de joie.
+
+-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton.
+
+-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant?
+
+-- Je crois bien.
+
+-- Et tu me fais languir, friand que tu es.
+
+-- Par où veux-tu que je commence, mon roi?
+
+-- Je te l'ai déjà dit, par le commencement; mais tu divagues toujours.
+
+-- Dois-je prendre à partir de mon départ?
+
+-- Non, le voyage a été excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas?
+
+-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble.
+
+-- Oui, voyons donc l'arrivée en Navarre.
+
+-- J'y suis.
+
+-- Que faisait Henri, quand tu es arrivé?
+
+-- L'amour.
+
+-- Avec Margot?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Cela m'eût étonné; il est donc toujours infidèle à sa femme? le
+scélérat; infidèle à une fille de France! Heureusement qu'elle le lui
+rend. Et lorsque tu es arrivé, quel était le nom de la rivale de Margot?
+
+-- Fosseuse.
+
+-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Béarn. On
+parlait ici d'une paysanne, d'une jardinière, d'une bourgeoise.
+
+-- Oh! c'est vieux tout cela.
+
+-- Ainsi, Margot est trompée?
+
+-- Autant que femme peut l'être.
+
+-- Et elle est furieuse?
+
+-- Enragée.
+
+-- Et elle se venge?
+
+-- Je le crois bien.
+
+Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille.
+
+-- Que va-t-elle faire? s'écria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et
+terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle
+un peu appeler son petit frère Henriquet contre son petit mari Henriot,
+heim?
+
+-- C'est possible.
+
+-- Tu l'as vue?
+
+-- Oui.
+
+-- Et au moment où tu l'as quittée, que faisait-elle?
+
+-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais.
+
+-- Elle se préparait à prendre un autre amant?
+
+-- Elle se préparait à être sage-femme.
+
+-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutôt cette inversion anti-
+française? Il y a équivoque, Chicot, gare à l'équivoque!
+
+-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien
+pour faire des équivoques, trop délicat pour faire des coq-à-l'âne, et
+trop véridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi;
+c'est bien sage-femme que j'ai dit.
+
+-- _Obstetrix?_
+
+-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux.
+
+-- Monsieur Chicot!
+
+-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot
+était en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nérac.
+
+-- Pour son compte! s'écria Henri en pâlissant, Margot aurait des enfants?
+
+-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers
+Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons,
+peste!
+
+-- Ainsi Margot accouche, verbe actif.
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus actif.
+
+-- Qui accouche-t-elle?
+
+-- Mademoiselle Fosseuse.
+
+-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi.
+
+-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engagé à te faire
+comprendre; je me suis engagé à te dire ce qui est, voilà tout.
+
+-- Mais ce n'est peut-être qu'à son corps défendant qu'elle a consenti à
+cette humiliation?
+
+-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment où il y a eu lutte, il y
+a eu infériorité de part ou d'autre; vois Hercule avec Antée, vois Jacob
+avec l'ange, eh bien! ta soeur a été moins forte que Henri, voilà tout.
+
+-- Mordieu! j'en suis aise, en vérité.
+
+-- Mauvais frère.
+
+-- Ils doivent s'exécrer alors?
+
+-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas.
+
+-- Mais en apparence?
+
+-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri.
+
+-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera
+tout à fait.
+
+-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai?
+
+-- Dis.
+
+-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les
+raccommode.
+
+-- Ainsi, il y a un nouvel amour?
+
+[Illustration: Remy le précipita dans l'étang. -- PAGE 76.]
+
+-- Eh! mon Dieu, oui.
+
+-- Du Béarnais?
+
+-- Du Béarnais.
+
+-- Pour qui?
+
+-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes très bien.
+
+-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte
+au commencement.
+
+-- Remonte, mais dis vite.
+
+-- Tu avais écrit une lettre au féroce Béarnais?
+
+-- Comment sais-tu cela?
+
+-- Parbleu! je l'ai lue.
+
+-- Qu'en dis-tu?
+
+-- Que si ce n'était pas délicat de procédé, c'était au moins astucieux de
+langage.
+
+-- Elle devait les brouiller.
+
+-- Oui, si Henri et Margot eussent été des conjoints ordinaires, des époux
+bourgeois.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Je veux dire que le Béarnais n'est point une bête.
+
+-- Oh!
+
+-- Et qu'il a deviné.
+
+-- Deviné quoi?
+
+-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme.
+
+-- C'était clair, cela.
+
+-- Oui, mais ce qui l'était moins, c'était le but dans lequel tu voulais
+les brouiller.
+
+-- Ah! diable! le but.
+
+-- Oui, ce damné Béarnais ne s'est-il pas avisé de croire que tu n'avais
+d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer à ta
+soeur la dot que tu lui dois!
+
+-- Ouais!
+
+-- Mon Dieu, oui, voilà ce que ce Béarnais du diable s'est logé dans
+l'esprit.
+
+-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; après?
+
+-- Eh bien! à peine eut-il deviné cela qu'il devint ce que tu es en ce
+moment, triste et mélancolique.
+
+-- Après, Chicot, après?
+
+-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aimé
+Fosseuse.
+
+-- Bah!
+
+-- C'est comme je te le dis; alors il a été pris de cet autre amour dont
+je te parlais.
+
+-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un païen, un Turc?
+il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot?
+
+-- Cette fois, mon fils, cela va t'étonner, mais Margot a été ravie.
+
+-- Du désastre de Fosseuse, je conçois cela.
+
+-- Non pas, non pas, enchantée pour son propre compte.
+
+-- Elle prend donc goût à l'état de sage-femme?
+
+-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme.
+
+-- Que sera-t-elle donc?
+
+-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragées sont même
+répandues à l'heure qu'il est.
+
+-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a
+achetées.
+
+-- Tu crois cela, mon roi?
+
+-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de
+la nouvelle maîtresse?
+
+-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture
+magnifique, et qui est fort capable de se défendre si on l'attaque.
+
+-- Et s'est-elle défendue?
+
+-- Pardieu!
+
+-- De sorte que Henri a été repoussé avec perte?
+
+-- D'abord.
+
+-- Ah! ah! et ensuite?
+
+-- Henri est entêté; il est revenu à la charge.
+
+-- De sorte?
+
+-- De sorte qu'il l'a prise.
+
+-- Comment cela?
+
+-- De force.
+
+-- De force!
+
+-- Oui, avec des pétards.
+
+-- Que diable me dis-tu donc là, Chicot?
+
+-- La vérité.
+
+-- Des pétards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des
+pétards?
+
+-- C'est mademoiselle Cahors.
+
+-- Mademoiselle Cahors!
+
+-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme
+Péronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le
+tuteur est, ou plutôt était M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis.
+
+-- Mordieu! s'écria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville!
+
+-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner après la
+lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se décidât à la prendre. Mais, à
+propos, tiens, voilà une lettre qu'il m'a chargé de te remettre en main
+propre.
+
+Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi.
+
+C'était celle que Henri avait écrite après la prise de Cahors, et qui
+finissait par ces mots:
+
+ _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos;
+ Chicotus coetera expediet._
+
+Ce qui signifiait:
+
+ « Ce que tu m'as dit, m'a été fort utile; je connais mes amis, connais
+ les tiens; Chicot te dira le reste. »
+
+
+
+
+LXXIX
+
+COMMENT APRÈS AVOIR REÇU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN REÇUT DU NORD
+
+
+Le roi, au comble de l'exaspération, put à peine lire la lettre que Chicot
+venait de lui donner.
+
+Pendant qu'il déchiffrait le latin du Béarnais avec des crispations
+d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand
+miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfèvrerie, admirait
+sa tenue et les grâces infinies que sa personne avait prises sous l'habit
+militaire.
+
+Infinies était le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tête,
+un peu chauve, était surmontée d'une salade conique dans le genre de ces
+armets allemands que l'on ciselait si curieusement à Trêves et à Mayence,
+et il était occupé pour le moment à replacer sur son buffle, graissé par
+la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que,
+pour déjeuner, il avait posée sur un buffet; en outre, tout en rebouclant
+sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des éperons plus capables
+d'éventrer que d'éperonner un cheval.
+
+-- Oh! je suis trahi! s'écria Henri lorsqu'il eut achevé la lecture; le
+Béarnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupçonné.
+
+-- Mon fils, répliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau
+que l'eau qui dort.
+
+-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes!
+
+Chicot s'avança vers la porte comme pour obéir.
+
+-- Non, reste.
+
+Chicot s'arrêta.
+
+-- Cahors pris! continua Henri.
+
+-- Et de la bonne façon même, dit Chicot.
+
+-- Mais il a donc des généraux, des ingénieurs?
+
+-- Nenni, dit Chicot, le Béarnais est trop pauvre; comment les paierait-
+il? Non pas, il fait tout lui-même.
+
+-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de dédain.
+
+--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais
+pas, non; il ressemble à ces gens qui tâtent l'eau avant que de se
+baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais
+augure, se prépare la poitrine avec quelques _meâ culpâ_, le front avec
+quelques réflexions philosophiques; cela lui prend les dix premières
+minutes qui suivent le premier coup de canon, après quoi il donne une tête
+dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une
+salamandre.
+
+-- Diable! fit Henri, diable!
+
+-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, là-bas.
+
+Le roi se leva précipitamment et arpenta la salle à grands pas.
+
+-- Voilà un échec pour moi! s'écriait-il en terminant tout haut sa pensée
+commencée tout bas, on en rira. Je serai chansonné. Ces coquins de Gascons
+sont caustiques, et je les entends déjà, aiguisant leurs dents et leurs
+sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement
+que j'ai eu l'idée d'envoyer à François ce secours tant demandé; Anvers va
+me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi.
+
+-- Amen! dit Chicot en plongeant délicatement, pour achever son dessert,
+le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:
+
+-- M. le comte du Bouchage!
+
+-- Ah! s'écria Henri, je te le disais bien, Chicot, voilà ma nouvelle qui
+arrive. Entrez, comte, entrez.
+
+L'huissier démasqua la porte, et l'on vit apparaître dans le cadre de
+cette porte, à la portière tombant à demi, le jeune homme qu'on venait
+d'annoncer, pareil à un portrait en pied d'Holbein ou du Titien.
+
+Il s'avança lentement et fléchit le genou au milieu du tapis de la
+chambre.
+
+-- Toujours pâle, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un
+moment, prends ton visage de Pâques, et ne me dis pas de bonnes choses
+avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton
+récit. Tu viens de Flandre, mon fils?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et lestement, à ce que je vois.
+
+-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre.
+
+-- Sois le bienvenu. Anvers, où en est Anvers?
+
+-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire.
+
+-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela?
+
+-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux.
+
+-- Ah ça, mais, et mon frère ne marchait-il pas sur Anvers?
+
+-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche,
+c'est sur Château-Thierry.
+
+-- Il a quitté l'armée?
+
+-- Il n'y a plus d'armée, sire.
+
+--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son
+fauteuil, mais Joyeuse?
+
+-- Sire, mon frère, après avoir fait des prodiges avec ses marins, après
+avoir soutenu toute la retraite, mon frère a rallié le peu d'hommes
+échappés au désastre, et a fait avec eux une escorte à M. le duc d'Anjou.
+
+-- Une défaite! murmura le roi.
+
+Puis, tout à coup, avec un éclair étrange dans le regard:
+
+-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frère?
+
+-- Absolument, sire.
+
+-- Sans retour?
+
+-- Je le crains.
+
+Le front du prince s'éclaircit graduellement comme sous le jour d'une
+pensée intérieure.
+
+-- Ce pauvre François, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes.
+Il a manqué celle de Navarre; il a étendu la main vers celle d'Angleterre;
+il a touché celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne régnera
+jamais: pauvre frère, lui qui en a tant envie!
+
+-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque
+chose, dit Chicot d'un ton solennel.
+
+-- Et combien de prisonniers? demanda le roi.
+
+-- Deux mille, à peu près.
+
+-- Combien de morts?
+
+-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre.
+
+-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan?
+
+-- Noyé.
+
+-- Noyé! Comment! vous vous êtes donc jetés dans l'Escaut?
+
+-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jeté sur nous.
+
+Le comte fit alors au roi un récit exact de la bataille et de
+l'inondation.
+
+Henri l'écouta d'un bout à l'autre avec une pose, un silence et une
+physionomie qui ne manquaient pas de majesté.
+
+Puis, lorsque le récit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant
+le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant après,
+revint avec un visage parfaitement rasséréné.
+
+-- Là! dit-il, j'espère que je prends les choses en roi. Un roi soutenu
+par le Seigneur est réellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez-
+moi, et puisque votre frère est sauvé comme le mien, Dieu merci, eh bien!
+déridons-nous un peu.
+
+-- Je suis à vos ordres, sire.
+
+-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle.
+
+-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tête, je n'ai rendu aucun
+service.
+
+-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frère en a rendu.
+
+[Illustration: Borromée.]
+
+-- D'immenses, sire.
+
+-- Il a sauvé l'armée, dis-tu, ou plutôt les débris de l'armée.
+
+-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise
+qu'il doit la vie à mon frère.
+
+-- Eh bien! du Bouchage, ma volonté est d'étendre mon bienfait sur vous
+deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a protégés
+d'une façon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-à-dire
+riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien
+inspirés toujours, lesquels avaient pour coutume de récompenser les
+messagers de mauvaises nouvelles.
+
+-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus
+pour avoir été porteurs de mauvais messages.
+
+-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le sénat qui a
+remercié Varron.
+
+-- Tu me cites des républicains. Valois, Valois, le malheur te rend
+humble.
+
+-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que désires-tu?
+
+-- Puisque Votre Majesté me fait l'honneur de me parler si
+affectueusement, j'oserai mettre à profit sa bienveillance; je suis las de
+la vie, sire; et cependant j'ai répugnance à abréger ma vie, car Dieu le
+défend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas
+sont des péchés mortels; se faire tuer à l'armée, se laisser mourir de
+faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des
+travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement
+clair, car, vous le savez, sire, nos pensées les plus secrètes sont à jour
+devant Dieu; je renonce donc à mourir avant le terme que Dieu a fixé à ma
+vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde.
+
+-- Mon ami! fit le roi.
+
+Chicot leva la tête et regarda avec intérêt ce jeune homme si beau, si
+brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si désespérée.
+
+-- Sire, continua le comte avec l'accent de la résolution, tout ce qui
+m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce désir; je veux me jeter
+dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affligés, comme il est en
+même temps souverain maître des heureux de la terre; daignez donc, sire,
+me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le
+prophète, mon coeur est triste comme la mort.
+
+Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique
+incessante de ses bras et de sa physionomie, pour écouter cette douleur
+majestueuse qui parlait si noblement, si sincèrement, par la voix la plus
+douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnée à la jeunesse et à
+la beauté.
+
+Son oeil brillant s'éteignit en reflétant le regard désolé du frère de
+Joyeuse, tout son corps s'étendit et s'affaissa par la sympathie de ce
+découragement qui semblait avoir, non pas détendu, mais tranché chaque
+fibre du corps de du Bouchage.
+
+Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre à l'audition de cette
+douloureuse requête.
+
+-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te
+sens homme encore, et tu crains les épreuves.
+
+-- Je ne crains pas pour les austérités, sire, mais pour le temps qu'elles
+laissent à l'indécision; non, non, ce n'est point pour adoucir les
+épreuves qui me seront imposées, car j'espère ne rien retirer à mon corps
+des souffrances physiques, à mon esprit des privations morales; c'est pour
+enlever à l'un ou à l'autre tout prétexte de revenir au passé; c'est pour
+faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me séparer à
+jamais du monde, et qui, d'après les règles ecclésiastiques, d'ordinaire
+pousse lentement comme une haie d'épines.
+
+-- Pauvre garçon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en
+scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garçon! je crois
+qu'il fera un bon prédicateur, n'est-ce pas, Chicot?
+
+Chicot ne répondit rien. Du Bouchage continua:
+
+-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille même que s'établira la
+lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude
+opposition; mon frère le cardinal, si bon en même temps qu'il est si
+mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne
+réussit point à me persuader, comme j'en suis sûr, il s'attaquera aux
+impossibilités matérielles, et m'alléguera Rome, qui met des délais entre
+chaque degré des ordres. Là, Votre Majesté est toute-puissante, là je
+reconnaîtrai la force du bras que Votre Majesté veut bien étendre sur ma
+tête. Vous m'avez demandé ce que je désirais, sire, vous m'avez promis de
+satisfaire à mon désir; mon désir, vous le voyez, est tout en Dieu;
+obtenez de Rome que je sois dispensé du noviciat.
+
+Le roi, de rêveur qu'il était, se releva souriant, et prenant la main du
+comte:
+
+-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux être à
+Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maître que moi.
+
+-- Beau compliment que tu lui fais là! murmura Chicot entre sa moustache
+et ses dents.
+
+-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonné selon tes désirs, cher
+comte, je te le promets.
+
+-- Et Votre Majesté me comble de joie! s'écria le jeune homme en baisant
+la main de Henri avec autant de joie que s'il eût été fait duc, pair ou
+maréchal de France. Ainsi, c'est chose dite.
+
+-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri.
+
+La figure de du Bouchage s'éclaira; quelque chose comme un sourire
+d'extase passa sur ses lèvres; il salua respectueusement le roi, et
+disparut.
+
+-- Voilà un heureux, un bien heureux jeune homme! s'écria Henri.
+
+-- Bon! s'écria Chicot, tu n'as rien à lui envier, ce me semble, il n'est
+pas plus lamentable que toi, sire.
+
+-- Mais comprends donc, Chicot, il va être moine, il va se donner au ciel.
+
+-- Eh! qui diable t'empêche d'en faire autant? Il demande des dispenses à
+son frère le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera
+toutes les dispenses nécessaires; il est encore mieux que toi avec Rome,
+celui-là; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise.
+
+-- Chicot!
+
+-- Et si la tonsure t'inquiète, car, enfin, c'est une opération délicate
+que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis
+ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te
+donneront ce précieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des
+couronnes que tu auras portées et qui justifiera la devise: _Manet ultima
+coelo_.
+
+-- De jolies mains, dis-tu?
+
+-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains
+de madame la duchesse de Montpensier après en avoir dit de ses épaules?
+Quel roi tu fais, et quelle sévérité tu montres à l'endroit de tes
+sujettes!
+
+Le roi fronça le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi
+blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurément.
+
+-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste,
+que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'intéressent
+personnellement.
+
+Le roi fit un geste moitié indifférent, moitié approbatif.
+
+Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux
+pieds de derrière.
+
+-- Voyons, dit-il à demi-voix, réponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse
+sont partis comme cela pour les Flandres.
+
+-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_?
+
+-- Il veut dire que ce sont des gens si âpres, l'un au plaisir, l'autre à
+la tristesse, qu'il me paraît surprenant qu'ils aient quitté Paris sans
+faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'étourdir.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment
+ils s'en sont allés.
+
+-- Sans doute, que je le sais.
+
+-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?...
+
+Chicot s'arrêta.
+
+-- Quoi?
+
+-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considérable, par exemple?
+
+-- Je ne l'ai pas entendu dire.
+
+-- Ont-ils enlevé quelque femme avec effraction et pistolades?
+
+-- Pas que je sache.
+
+-- Ont-ils... brûlé quelque chose, par hasard?
+
+-- Quoi?
+
+-- Que sais-je, moi? ce qu'on brûle pour se distraire quand on est grand
+seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple.
+
+-- Es-tu fou, Chicot? brûler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que
+l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-là?
+
+-- Ah! oui, l'on se gêne!
+
+-- Chicot!
+
+-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la
+fumée?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilité qu'il
+n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait duré l'interrogatoire qu'il
+venait de faire subir à Henri.
+
+-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri.
+
+-- Non, je ne la sais pas.
+
+-- C'est que tu deviens méchant.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, toi.
+
+-- Le séjour de la tombe m'avait édulcoré, grand roi, mais ta présence me
+_surit_. _Omnia letho putrescunt_.
+
+-- C'est-à-dire que je suis moisi? fit le roi.
+
+-- Un peu, mon fils, un peu.
+
+-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets
+d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractère.
+
+-- Des projets d'ambition, à moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils,
+tu n'étais que niais, tu deviens fou, il y a progrès.
+
+[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y pénétrez pas. -- PAGE
+96.]
+
+-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez éloigner de moi
+tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas,
+des crimes auxquels ils n'ont pas pensé; je dis que vous voulez
+m'accaparer, enfin.
+
+-- T'accaparer! moi! s'écria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu
+m'en préserve, tu es un être trop gênant, _bone Deus!_ sans compter que tu
+es difficile à nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple.
+
+-- Hum! fit le roi.
+
+-- Voyons, explique-moi d'où te vient cette idée cornue?
+
+-- Vous avez commencé par écouter froidement mes éloges à l'endroit de
+votre ancien ami, dom Modeste, à qui vous devez beaucoup.
+
+-- Moi, je dois beaucoup à dom Modeste? Bon, bon, bon! après?
+
+-- Après, vous avez essayé de me calomnier mes Joyeuse, deux amis
+véritables, ceux-là.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Ensuite, vous avez lancé votre coup de griffe sur les Guises.
+
+-- Ah! tu les aimes à présent, ceux-là aussi; tu es dans ton jour d'aimer
+tout le monde, à ce qu'il paraît.
+
+-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois
+et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort;
+comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque
+en eux c'est toujours la même froideur de marbre, et que je n'ai pas
+l'habitude d'avoir peur des statues, si menaçantes qu'elles soient, je
+m'en tiens à celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu,
+Chicot, un fantôme, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un
+compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouchés
+et leurs grandes épées, sont les gens de mon royaume qui jusque
+aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que
+je dise à quoi?
+
+-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de
+subtilités dans les comparaisons.
+
+-- Ils ressemblent à ces perches qu'on lâche dans les étangs pour donner
+la chasse aux gros poissons et les empêcher d'engraisser par trop: mais
+suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs écailles.
+
+-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil!
+
+-- Tandis que ton Béarnais....
+
+-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Béarnais?
+
+-- Tandis que ton Béarnais, qui miaule comme un chat, mord comme un
+tigre....
+
+-- Sur ma vie, dit Chicot, voilà Valois qui pourlèche Guise! Allons,
+allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arrêter. Divorce tout de
+suite et épouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec
+elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas été
+amoureuse de toi dans le temps?
+
+Henri se rengorgea.
+
+-- Oui, dit-il, mais j'étais occupé ailleurs; voilà la source de toutes
+ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une
+rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je
+suis homme, et je n'ai qu'à en rire.
+
+Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu à l'italienne,
+quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte:
+
+-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majesté!
+
+-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi.
+
+-- C'est un capitaine, sire.
+
+-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu.
+
+En même temps un capitaine de gendarmes entra vêtu de l'uniforme de
+campagne, et fit le salut accoutumé.
+
+
+
+
+LXXX
+
+LES DEUX COMPÈRES
+
+
+Chicot, à cette annonce, s'était assis, et, selon son habitude, tournait
+impertinemment le dos à la porte, et son oeil à demi voilé se plongeait
+dans une de ces méditations intérieures qui lui étaient si habituelles,
+quand les premiers mots que prononça le messager des Guises le firent
+tressaillir.
+
+En conséquence, il rouvrit l'oeil.
+
+Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupé du nouveau venu, ne fit
+point attention à cette manifestation, toujours effrayante de la part de
+Chicot.
+
+Le messager se trouvait placé à dix pas du fauteuil dans lequel Chicot
+s'était blotti, et comme le profil de Chicot dépassait à peine les
+garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier,
+tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot.
+
+-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi à ce messager, dont la taille
+était assez noble et la mine assez guerrière.
+
+-- Non pas, sire, mais de Soissons, où M. le duc, qui n'a pas quitté cette
+ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de déposer
+aux pieds de Votre Majesté.
+
+L'oeil de Chicot étincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu,
+comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole.
+
+Le messager ouvrit son buffle fermé par des agrafes d'argent, et tira
+d'une poche de cuir, doublée de soie, placée sur le coeur, non pas une
+lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna l'autre à laquelle elle
+s'était attachée par la cire de son cachet, de sorte que, comme le
+capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis.
+
+L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le
+vol de l'oiseau.
+
+Il vit aussi, à la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se
+répandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme
+pour donner la première au roi.
+
+Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modèle de confiance, c'était son
+heure, ne fit attention à rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres
+qu'on voulait bien lui offrir, et lut.
+
+De son côté, le messager, voyant le roi absorbé dans sa lecture, s'absorba
+dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le
+reflet de toutes les pensées que cette intéressante lecture pouvait faire
+naître dans son esprit.
+
+-- Ah! maître Borromée! maître Borromée! murmura Chicot, en suivant de son
+côté des yeux chaque mouvement du fidèle de M. de Guise! Ah! tu es
+capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans
+ta poche; attends, mon mignon, attends.
+
+-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la
+lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et
+dites à M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait.
+
+-- Votre Majesté ne m'honore point d'une réponse écrite? demanda le
+messager.
+
+-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par conséquent, je le
+remercierai moi-même; allez!
+
+Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement.
+
+-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi à son compagnon, qu'il croyait
+toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur
+de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il
+craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relèvent la tête, car il
+a appris que les Allemands veulent déjà envoyer du renfort au roi de
+Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait.
+
+Chicot ne répondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication.
+
+-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armée qu'il vient de lever en
+Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prévient que, dans six
+semaines, cette armée sera tout à ma disposition avec son général. Que
+dis-tu de cela, Chicot?
+
+Silence absolu de la part du Gascon.
+
+-- En vérité, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon
+ami, que tu es entêté comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le
+malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu
+boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es.
+
+Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de
+manifester d'une façon si franche sur son ami.
+
+Il y avait quelque chose qui déplaisait plus encore à Henri que la
+contradiction, c'était le silence.
+
+-- Je crois, dit-il, que le drôle a eu l'impertinence de s'endormir.
+Chicot, continua-t-il en s'avançant vers le fauteuil, ton roi te parle,
+veux-tu répondre?
+
+Mais Chicot ne pouvait répondre, attendu qu'il n'était plus là. Et Henri
+trouva le fauteuil vide.
+
+Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'était pas plus dans la
+chambre que dans le fauteuil.
+
+Son casque avait disparu comme lui et avec lui.
+
+Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait
+quelquefois par l'esprit que Chicot était un être surhumain, quelque
+incarnation diabolique, de la bonne espèce, c'est vrai, mais diabolique,
+enfin.
+
+Il appela Nambu.
+
+Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'était un esprit fort au
+contraire, comme le sont en général ceux qui gardent les antichambres des
+rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des êtres vivants, et
+non des spectres.
+
+Nambu assura positivement à Sa Majesté avoir vu Chicot sortir cinq minutes
+avant la sortie de l'envoyé de monseigneur le duc de Guise.
+
+Seulement il sortait avec une légèreté et les précautions d'un homme qui
+ne voulait pas qu'on le vît sortir.
+
+-- Décidément, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fâché
+d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour
+tous, et même pour les plus spirituels.
+
+Maître Nambu avait raison; Chicot, coiffé de sa salade et raidi par sa
+longue épée, avait traversé les antichambres sans grand bruit; mais
+quelque précaution qu'il prît, il lui avait bien fallu laisser sonner ses
+éperons sur les degrés qui conduisaient des appartements au guichet du
+Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu à
+Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot près du roi, et
+beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salué le duc d'Anjou.
+
+Dans un angle du guichet, Chicot s'arrêta comme pour rattacher un éperon.
+
+Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, était sorti cinq minutes à
+peine après Chicot, auquel il n'avait prêté aucune attention. Il avait
+descendu les degrés et avait traversé les cours, fier et enchanté à la
+fois; fier, parce qu'à tout prendre il n'était point un soldat de mauvaise
+mine, et qu'il se plaisait à faire parader ses grâces devant les Suisses
+et les gardes de Sa Majesté très chrétienne: enchanté, parce que le roi
+l'avait accueilli de façon à prouver qu'il n'avait aucun soupçon contre M.
+de Guise. Au moment où il franchissait le guichet du Louvre, et où il
+traversait le pont-levis, il fut réveillé par un cliquetis d'éperons qui
+semblait être l'écho des siens.
+
+Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-être courir après lui, et
+grande fut sa stupéfaction en reconnaissant, sous les pointes retroussées
+de sa salade, le visage bénin et la physionomie chattemite du bourgeois
+Robert Briquet, sa damnée connaissance.
+
+On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes à l'égard l'un
+de l'autre n'avait pas été précisément un mouvement de sympathie.
+
+Borromée ouvrit sa bouche d'un demi-pied carré, comme dit Rabelais, et
+croyant voir que celui qui le suivait désirait avoir affaire à lui, il
+suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambées.
+
+On sait, au reste, quelles enjambées c'étaient que celles de Chicot.
+
+-- Corboeuf! dit Borromée.
+
+-- Ventre de biche! s'écria Chicot.
+
+-- Mon doux bourgeois!
+
+-- Mon révérend père!
+
+-- Avec cette salade!
+
+-- Sous ce buffle!
+
+-- C'est merveille pour moi de vous voir!
+
+-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre!
+
+Et les deux fiers à bras se regardèrent pendant quelques secondes avec
+l'hésitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour
+s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots.
+
+Borromée fut le premier qui passa du grave au doux.
+
+Les muscles de son visage se détendirent, et avec un air de franchise
+guerrière et d'aimable urbanité:
+
+-- Vive Dieu! dit-il, vous êtes un rusé compère, maître Robert Briquet!
+
+-- Moi, mon révérend! répondit Chicot, à quelle occasion me dites-vous
+cela, je vous prie?
+
+-- A l'occasion du couvent des Jacobins, où vous m'avez fait croire que
+vous n'étiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vérité, que vous soyez
+dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout
+ensemble.
+
+Chicot sentit que le compliment était fait des lèvres, et non du coeur.
+
+-- Ah! ah! répondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous,
+seigneur Borromée?
+
+-- De moi?
+
+-- Oui, de vous.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Pour m'avoir fait croire que vous n'étiez qu'un moine. Il faut, en
+vérité, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-même; et,
+compère, je ne vous déprécie point en disant cela, car le pape
+d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude éventeur de mèches.
+
+-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromée.
+
+-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi?
+
+-- Eh bien! touchez là.
+
+Et il tendit la main à Chicot.
+
+-- Ah! vous m'avez malmené au convent, frère capitaine, dit Chicot.
+
+-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon maître, et vous savez bien le
+souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'épée.
+
+-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant
+vous m'avez pris au piège.
+
+-- Au piège?
+
+-- Sans doute; car, sous ce déguisement vous tendiez un piège. Un brave
+capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse
+contre un froc.
+
+-- Avec un homme d'épée, dit Borromée, je n'aurai pas de secrets. Eh bien!
+oui, j'ai certains intérêts personnels dans le couvent des Jacobins; mais
+vous?
+
+-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut!
+
+-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous?
+
+-- Sur mon âme, j'en brûle.
+
+-- Aimez-vous le bon vin?
+
+-- Oui, quand il est bon.
+
+-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris.
+
+-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vôtre?
+
+-- _La Corne d'Abondance_.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant.
+
+-- Eh bien! que se passe-t-il donc?
+
+-- Rien.
+
+-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret?
+
+-- Non pas, au contraire.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Pas le moins du monde, et je m'en étonne.
+
+-- Vous plaît-il que nous y marchions, compère?
+
+-- Comment donc! tout de suite.
+
+-- Allons donc.
+
+-- Où est-ce?
+
+-- Du côté de la porte Bourdelle. L'hôte est un vieux dégustateur, et qui
+sait parfaitement apprécier la différence qu'il y a entre le palais d'un
+homme comme vous et le gosier d'un passant altéré.
+
+-- C'est-à-dire que nous y pourrons causer à l'aise.
+
+-- Dans la cave, si nous voulons.
+
+-- Et sans être dérangés?
+
+-- Nous fermerons les portes.
+
+-- Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et
+aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.
+
+-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte?
+
+-- Cela m'en a tout l'air.
+
+-- Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me
+vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout.
+
+-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet.
+
+-- Et qui tient. Venez, compère, venez.
+
+-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut
+faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet
+te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+LA CORNE D'ABONDANCE
+
+Le chemin que Borromée faisait suivre à Chicot, sans se douter que Chicot
+le connaissait aussi bien que lui, rappelait à notre Gascon les beaux
+jours de l'âge de sa jeunesse.
+
+En effet, combien de fois, la tête vide, les jambes souples, les bras
+pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de
+fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraîche de
+l'été, avait-il été trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers
+laquelle un étranger le conduisait en ce moment!
+
+Alors quelques pièces d'or, et même d'argent sonnant dans son escarcelle,
+le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux
+bonheur de fainéantiser, autant que bon lui semblerait, à lui qui n'avait
+ni maîtresse au logis, ni enfant affamé sur la porte, ni parents
+soupçonneux et grondants derrière la fenêtre.
+
+Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du
+cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutôt le trouvait exact aux premières
+fumées du repas préparé.
+
+Alors Gorenflot s'animait à vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent,
+toujours observateur toujours anatomiste, Chicot étudiait chacun de degrés
+de son ivresse, étudiant cette curieuse nature à travers la vapeur subtile
+d'une émotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur
+et de la liberté, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine
+de consolations à son cerveau.
+
+Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes
+pour tâcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandée aux soins de
+Remy, mais la rue était sinueuse, et s'arrêter n'eût pas été d'une bonne
+politique; il suivit donc le capitaine Borromée avec un petit soupir.
+
+Bientôt la grande rue Saint-Jacques apparut à ses yeux, puis le cloître
+Saint-Benoît, et presque en face du cloître, l'hôtellerie de _la Corne
+d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse,
+un peu lézardée, mais ombragée toujours par des platanes et des
+marronniers à l'extérieur, et meublée à l'intérieur de ses pots d'étain
+luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et
+de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent
+réellement le véritable or et le véritable argent dans la poche du
+cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte à la
+nature.
+
+Chicot, après son coup d'oeil jeté du seuil de la porte sur l'intérieur et
+l'extérieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa
+taille, qu'il avait déjà diminuée en présence du capitaine, il y ajouta
+une grimace de satyre fort différente de ses allures franches et de ses
+jeux honnêtes de physionomie, et se prépara à affronter la présence de son
+ancien hôte, maître Bonhomet.
+
+D'ailleurs Borromée passa le premier pour lui montrer le chemin, et, à la
+vue de ces deux nasques, maître Bonhomet ne se donna la peine de
+reconnaître que celui qui marchait devant.
+
+Si la façade de _la Corne d'Abondance_ s'était lézardée, la façade du
+digne cabaretier, de son côté aussi, avait subi les ravages du temps.
+
+Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerçures que
+le temps imprime au front des monuments, maître Bonhomet avait pris des
+façons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'épée,
+le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi
+dire, son visage.
+
+Mais Bonhomet respectait toujours l'épée: c'était son faible; il avait
+contracté cette habitude dans un quartier fort éloigné de toute
+surveillance municipale, sous l'influence des Bénédictins pacifiques.
+
+En effet, s'il s'élevait, par malheur, une querelle en ce glorieux
+cabaret, avant qu'on eût été à la Contrescarpe chercher les Suisses ou les
+archers du guet, l'épée avait déjà joué, et joué de façon à mettre
+plusieurs pourpoints en perce; ce méchef était arrivé sept ou huit fois à
+Bonhomet et lui avait coûté cent livres chaque fois; il respectait donc
+l'épée, d'après ce système: crainte fait respect.
+
+Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, écoliers, clercs,
+moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis
+une certaine célébrité en coiffant d'un large seau de plomb les
+récalcitrants ou déloyaux payeurs, et cette exécution mettait toujours de
+son côté certains piliers de cabaret qu'il s'était choisis parmi les plus
+vigoureux courtauds des boutiques voisines.
+
+Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit
+d'aller chercher lui-même à la cave; on connaissait si bien sa longanimité
+à l'égard de certaines pratiques créditées à son comptoir, que personne ne
+murmurait de ses humeurs fantasques.
+
+Ces humeurs, quelques vieux habitués les attribuaient à un fond de chagrin
+que maître Bonhomet aurait eu dans son ménage.
+
+Telles furent, du moins, les explications que Borromée crut devoir donner
+à Chicot sur le caractère de l'hôte dont ils allaient apprécier ensemble
+l'hospitalité.
+
+Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fâcheux résultat pour la
+décoration et le confortable de l'hôtellerie. En effet, le cabaretier se
+trouvant, c'était son idée du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne
+donna aucun soin à l'embellissement du cabaret; il en résulta que Chicot,
+en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'était changé,
+sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, était passée au
+noir.
+
+En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracté
+l'odeur si âcre et si fade du tabac brûlé, dont s'imprègnent aujourd'hui
+les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale
+tout ce qui est poreux et spongieux.
+
+Il résultait de là que, malgré sa crasse vénérable et sa tristesse
+apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par
+des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondément engagés dans
+chaque atome de l'établissement, en sorte que, permis soit-il de le dire,
+un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il
+respirait l'arôme et l'encens le plus cher à ce dieu.
+
+Chicot passa derrière Borromée, comme nous l'avons dit, et ne fut
+aucunement vu, ou plutôt aucunement reconnu de l'hôte de _la Corne
+d'Abondance_.
+
+Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il
+n'en eût pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromée
+l'arrêtant:
+
+-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derrière cette cloison un petit réduit
+où deux hommes à secrets peuvent honnêtement converser après boire, et
+même pendant qu'ils boivent.
+
+-- Allons-y, alors, dit Chicot.
+
+Borromée fit un signe à notre hôte, qui voulait dire:
+
+-- Compère, le cabinet est-il libre?
+
+Bonhomet répondit par un autre signe qui voulait dire:
+
+-- Il l'est.
+
+Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter à tous les
+angles du corridor, dans ce petit réduit si connu de ceux de nos lecteurs
+qui ont bien voulu perdre leur temps à lire la _Dame de Monsoreau_.
+
+-- Là! dit Borromée, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un
+privilège accordé aux familiers de l'établissement, et dont vous userez
+vous-même à votre tour, quand vous y serez plus connu.
+
+-- Lequel? demanda Chicot.
+
+-- C'est d'aller moi-même à la cave choisir le vin que nous allons boire.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilège. Allez.
+
+-- Borromée sortit.
+
+Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitôt que la porte se fut refermée
+derrière lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de
+Crédit tué par les mauvais payeurs, laquelle image était encadrée dans un
+cadre de bois noir, et faisait pendant à un autre représentant une
+douzaine de pauvres hères tirant le diable par la queue.
+
+Derrière cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir
+dans la grande salle sans être vu.
+
+Ce trou, Chicot le connaissait, car c'était un trou de sa façon.
+
+-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitué; tu
+me pousses dans un réduit où tu crois que je ne pourrai pas être vu, et
+d'où tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce réduit il y a un
+trou, grâce auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons,
+allons, mon capitaine, tu n'es pas fort!
+
+Et Chicot, tout en prononçant ces paroles avec un air de mépris qui
+n'appartenait qu'à lui, appliqua son oeil à la cloison, forée artistement
+dans un défaut du bois.
+
+Par ce trou, il aperçut Borromée appuyant d'abord précautionnellement son
+doigt sur ses lèvres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiesçait à
+ses désirs par un signe de tête olympien.
+
+Au mouvement des lèvres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille
+matière, devina que la phrase prononcée par lui voulait dire:
+
+-- Servez-nous dans ce réduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y
+pénétrez pas.
+
+Après quoi Borromée prit une veilleuse qui brûlait éternellement sur un
+bahut, souleva une trappe, et descendit lui-même à la cave, profitant du
+privilège le plus précieux accordé aux habitués de l'établissement.
+
+Aussitôt Chicot frappa à la cloison d'une façon particulière.
+
+En entendant cette façon de frapper, qui devait lui rappeler quelque
+souvenir profondément enraciné dans son coeur, Bonhomet tressaillit,
+regarda en l'air et écouta.
+
+Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'étonne que l'on n'ait
+pas obéi à un premier appel.
+
+Bonhomet se précipita vers le réduit et trouva Chicot debout et le visage
+menaçant.
+
+A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le
+monde, et pensait se trouver en face de son fantôme.
+
+-- Qu'est-ce à dire, mon maître, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous
+les gens de ma trempe à appeler deux fois?
+
+-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que
+votre ombre?
+
+-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment où vous me
+reconnaissez, mon maître, j'espère que vous m'obéirez de point en point.
+
+-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez.
+
+-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maître Bonhomet, et
+quelque chose qui s'y passe, j'espère que vous attendrez que je vous
+appelle pour y venir.
+
+-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la
+recommandation que vous me faites est exactement la même que vient de me
+faire votre compagnon.
+
+-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur
+Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement
+comme s'il n'appelait pas.
+
+-- C'est chose convenue, monsieur Chicot.
+
+-- Bien; et maintenant éloignez tous vos autres clients sous un prétexte
+quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi
+isolés chez vous, que si nous étions venus pour y pratiquer le jeûne, le
+jour du vendredi-saint.
+
+-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout
+l'hôtel, à l'exception de votre humble serviteur.
+
+-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conservé toute mon estime, dit
+majestueusement Chicot.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc
+se passer dans ma pauvre maison?
+
+Et comme il s'en allait à reculons, il rencontra Borromée qui remontait de
+la cave avec ses bouteilles.
+
+[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
+compagnon. -- PAGE 103.]
+
+-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une âme dans
+l'établissement.
+
+Bonhomet fit de sa tête, si dédaigneuse à l'ordinaire, un signe
+d'obéissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rêver aux moyens
+d'obéir à la double injonction de ses deux redoutables clients.
+
+Borromée rentra dans le réduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe
+en avant et le sourire sur les lèvres.
+
+Nous ignorons comment maître Bonhomet s'y était pris; mais, la dixième
+minute écoulée, le dernier écolier franchissait le seuil de sa porte,
+donnant le bras au dernier clerc, et disant:
+
+-- Oh! oh! le temps est à l'orage chez maître Bonhomet; décampons, ou gare
+la grêle.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+CE QUI ARRIVA DANS LE RÉDUIT DE MAÎTRE BONHOMET
+
+
+Lorsque le capitaine rentra dans le réduit avec un panier de douze
+bouteilles à la main, Chicot le reçut d'un air tellement ouvert et
+souriant, que Borromée fut tenté de prendre Chicot pour un niais.
+
+Borromée avait hâte de déboucher les bouteilles qu'il était allé chercher
+à la cave; mais ce n'était rien, en comparaison de la hâte de Chicot.
+
+Aussi les préparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en
+buveurs expérimentés, demandèrent quelques salaisons, dans le but louable
+de ne pas laisser éteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportées
+par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil.
+
+Bonhomet répondit à chacun d'eux; mais si quelqu'un eût pu juger ces deux
+coups d'oeil, il eût trouvé une grande différence entre celui qui était
+adressé à Borromée et celui qui était adressé à Chicot.
+
+Bonhomet sortit et les deux compagnons commencèrent à boire.
+
+D'abord, comme si l'occupation était trop importante pour que rien dût
+l'interrompre, les deux buveurs avalèrent bon nombre de rasades sans
+échanger une seule parole.
+
+Chicot surtout était merveilleux; sans avoir dit autre chose que:
+
+-- Par ma foi, voilà du joli bourgogne!
+
+Et:
+
+-- Sur mon âme, voilà d'excellent jambon!
+
+Il avait avalé deux bouteilles, c'est-à-dire une bouteille par phrase.
+
+-- Pardieu! murmurait à part lui Borromée, voilà une singulière chance que
+j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne.
+
+A la troisième bouteille, Chicot leva les yeux au ciel.
+
+-- En vérité, dit-il, nous buvons d'un train à nous enivrer.
+
+-- Bon! ce saucisson est si salé! dit Borromée.
+
+-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tête solide.
+
+Et chacun d'eux avala encore sa bouteille.
+
+Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout opposé: il déliait
+la langue de Chicot et nouait celle de Borromée.
+
+-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi.
+
+-- Ah! se dit tout bas Borromée, tu bavardes, donc tu te grises.
+
+-- Combien faut-il donc de bouteilles, compère? demanda Borromée.
+
+-- Pour quoi faire? dit Chicot.
+
+-- Pour être gai.
+
+-- Avec quatre, j'ai mon compte.
+
+-- Et pour être gris?
+
+-- Mettons-en six.
+
+-- Et pour être ivre?
+
+-- Doublons.
+
+-- Gascon! pensa Borromée; il balbutie et n'en est encore qu'à la
+quatrième.
+
+-- Alors nous avons de la marge, dit Borromée, en tirant du panier une
+cinquième bouteille pour lui et une cinquième pour Chicot.
+
+Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangées à la droite de
+Borromée, les unes étaient à moitié, les autres aux deux tiers, aucune
+n'était vide.
+
+Cela le confirma dans cette pensée qui lui était venue tout d'abord, que
+le capitaine avait de mauvaises intentions à son égard.
+
+Il se souleva pour aller au devant de la cinquième bouteille que lui
+présentait Borromée, et oscilla sur ses jambes.
+
+-- Bon! dit-il, avez-vous senti?
+
+-- Quoi?
+
+-- Une secousse de tremblement de terre.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'hôtellerie de _la Corne
+d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit bâtie sur pivot.
+
+-- Comment! elle est bâtie sur pivot? demanda Borromée.
+
+-- Sans doute, puisqu'elle tourne.
+
+-- C'est juste, dit Borromée en avalant son verre jusqu'à la dernière
+goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause.
+
+-- Parce que vous n'êtes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez
+pas lu le traité _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez
+qu'il n'y a pas d'effet sans cause.
+
+-- Eh bien! mon cher confrère, dit Borromée, car enfin vous êtes capitaine
+comme moi, n'est-ce pas?
+
+-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux,
+répondit Chicot.
+
+-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromée, dites-moi, puisqu'il n'y
+a pas d'effet sans cause, à ce que vous prétendez, dites-moi quelle était
+la cause de votre déguisement?
+
+-- De quel déguisement?
+
+-- De celui que vous portiez lorsque vous êtes venu chez dom Modeste.
+
+-- Comment donc étais-je déguisé?
+
+-- En bourgeois.
+
+-- Ah! c'est vrai.
+
+-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon éducation de philosophe.
+
+-- Volontiers; mais, à votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi
+vous étiez déguisé en moine? confidence pour confidence.
+
+-- Tope! dit Borromée.
+
+-- Touchez là, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine.
+
+Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot.
+
+-- A mon tour, dit Chicot.
+
+Et il frappa à côté de la main de Borromée.
+
+-- Bien! dit Borromée.
+
+-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'étais déguisé en bourgeois? demanda
+Chicot d'une langue qui allait s'épaississant de plus en plus.
+
+-- Oui, cela m'intrigue.
+
+-- Et vous me direz à votre tour?
+
+-- Parole d'honneur.
+
+-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue?
+
+-- C'est vrai, je l'avais oublié. Eh bien! c'est tout simple.
+
+-- Dites alors.
+
+-- Et en deux mots vous serez au courant.
+
+-- J'écoute.
+
+-- J'espionnais pour le roi.
+
+-- Comment, vous espionniez.
+
+-- Oui.
+
+-- Vous êtes donc espion par état?
+
+-- Non, en amateur.
+
+-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste?
+
+-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frère Borromée ensuite,
+puis le petit Jacques, puis tout le couvent.
+
+-- Et qu'avez-vous découvert, mon digne ami?
+
+-- J'ai d'abord découvert que dom Modeste était une grosse bête.
+
+-- Il ne faut pas être fort habile pour cela.
+
+-- Pardon, pardon, car Sa Majesté Henri III, qui n'est pas un niais, le
+regarde comme la lumière de l'Église, et compte en faire un évêque.
+
+-- Soit, je n'ai rien à dire contre cette promotion, au contraire; je
+rirai bien ce jour-là; et qu'avez-vous découvert encore?
+
+-- J'ai découvert que certain frère Borromée n'était pas un moine, mais un
+capitaine.
+
+-- Ah! vraiment! vous avez découvert cela?
+
+-- Du premier coup.
+
+-- Après?
+
+-- J'ai découvert que le petit Jacques s'exerçait avec le fleuret, en
+attendant qu'il s'escrimât avec l'épée, et qu'il s'exerçait sur une cible,
+en attendant qu'il s'exerçât sur un homme.
+
+-- Ah! tu as découvert cela! dit Borromée, en fronçant le sourcil, et,
+après, qu'as-tu découvert encore?
+
+-- Oh! donne-moi à boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien.
+
+-- Tu remarqueras que tu entames la sixième bouteille, dit Borromée en
+riant.
+
+-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne prétends pas le contraire; sommes-
+nous donc venus ici pour faire de la philosophie?
+
+-- Non, nous sommes venus ici pour boire.
+
+-- Buvons donc!
+
+Et Chicot remplit son verre.
+
+-- Eh bien! demanda Borromée lorsqu'il eut fait raison à Chicot, te
+souviens-tu?
+
+-- De quoi?
+
+-- De ce que tu as vu encore dans le couvent?
+
+-- Parbleu! dit Chicot.
+
+-- Eh bien! qu'as-tu vu?
+
+-- J'ai vu que les moines, au lieu d'être des frocards, étaient des
+soudards, et au lieu d'obéir à dom Modeste, t'obéissaient à toi. Voilà ce
+que j'ai vu.
+
+-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout?
+
+-- Non; mais à boire, à boire, à boire, ou la mémoire va m'échapper.
+
+Et comme la bouteille de Chicot était vide, il tendit son verre à
+Borromée, qui lui versa de la sienne.
+
+Chicot vida son verre sans reprendre haleine.
+
+-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromée.
+
+-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien!
+
+-- Qu'as-tu vu encore?
+
+-- J'ai vu qu'il y avait un complot.
+
+-- Un complot! dit Borromée, pâlissant.
+
+-- Un complot, oui, répondit Chicot.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre le roi.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- Dans le but de l'enlever.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand il reviendrait de Vincennes.
+
+-- Tonnerre!
+
+-- Plaît-il?
+
+-- Rien. Ah! vous avez vu cela?
+
+-- Je l'ai vu.
+
+-- Et vous en avez prévenu le roi!
+
+-- Parbleu! puisque j'étais venu pour cela.
+
+-- Alors c'est vous qui êtes cause que le coup a manqué?
+
+-- C'est moi, dit Chicot.
+
+-- Massacre! murmura Borromée entre ses dents.
+
+-- Vous dites? demanda Chicot.
+
+-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami.
+
+-- Bah! répondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore.
+Passez-moi une de vos bouteilles, à vous, et je vous étonnerai quand je
+vous dirai ce que j'ai vu.
+
+Borromée se hâta d'obtempérer au désir de Chicot.
+
+-- Voyons, dit-il, étonnez-moi.
+
+-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blessé.
+
+-- Bah!
+
+-- La belle merveille! il était sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de
+Cahors.
+
+-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors?
+
+-- Certainement. Ah! capitaine, c'était beau à voir, en vérité, et un
+brave comme vous eût pris plaisir à ce spectacle.
+
+-- Je n'en doute pas; vous étiez donc près du roi de Navarre?
+
+-- Côte à côte, cher ami, comme nous sommes.
+
+-- Et vous l'avez quitté?
+
+-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France.
+
+-- Et vous arrivez du Louvre?
+
+-- Un quart d'heure avant vous.
+
+-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quittés depuis ce temps-là, je ne
+vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre.
+
+-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus
+curieux.
+
+-- Dites, alors.
+
+-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile à dire:
+Dites!
+
+-- Faites un effort.
+
+-- Encore un verre de vin pour me délier la langue... tout plein, bon. Eh
+bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de
+Guise de ta poche, tu en as laissé tomber une autre.
+
+[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE
+105.]
+
+-- Une autre! s'écria Borromée en bondissant.
+
+-- Oui, dit Chicot, qui est là.
+
+Et après avoir fait deux ou trois écarts, d'une main avinée, il posa le
+bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromée, à l'endroit même
+où était la lettre.
+
+Borromée tressaillit comme si le doigt de Chicot eût été un fer rouge, et
+que ce fer rouge eût touché sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint.
+
+-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose.
+
+-- A quoi?
+
+-- A tout ce que vous avez vu.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous sussiez à qui cette lettre est adressée.
+
+-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la
+table; elle est adressée à madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- Sang du Christ! s'écria Borromée, et vous n'avez rien dit de cela au
+roi, j'espère?
+
+-- Pas un mot, mais je le lui dirai.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot.
+
+Et il laissa tomber sa tête sur ses bras, comme il avait laissé tomber ses
+bras sur la table.
+
+-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le
+capitaine d'une voix étranglée.
+
+-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement.
+
+-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre?
+
+-- J'irais au Louvre.
+
+-- Et vous me dénonceriez?
+
+-- Et je vous dénoncerais.
+
+-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie?
+
+-- Quoi?
+
+-- Qu'aussitôt votre somme achevé....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Le roi saura tout?
+
+-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tête et en regardant
+Borromée d'un air languissant, comprenez donc; vous êtes conspirateur, je
+suis espion; j'ai tant par complot que je dénonce; vous tramez un complot,
+je vous dénonce. Nous faisons chacun notre métier, et voilà. Bonsoir,
+capitaine.
+
+Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa première
+position, mais encore il s'était arrangé sur son siège et sur la table de
+telle façon, que le devant de sa tête étant enseveli dans ses mains et le
+derrière abrité par son casque, il ne présentait de surface que le dos.
+
+Mais aussi, ce dos, dépouillé de sa cuirasse placée sur une chaise,
+s'était complaisamment arrondi.
+
+-- Ah dit Borromée, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu
+veux me dénoncer, cher ami?
+
+-- Aussitôt que je serai réveillé, cher ami, c'est convenu, fit Chicot.
+
+-- Mais il faut savoir si tu te réveilleras! s'écria Borromée.
+
+Et, en même temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
+compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer à
+la table.
+
+Mais Borromée avait compté sans la cotte de mailles empruntée par Chicot
+au cabinet d'armes de dom Modeste.
+
+La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, à
+laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie.
+
+En outre, avant que l'assassin fût revenu de sa stupeur, le bras droit de
+Chicot, se détendant comme un ressort, décrivit un demi-cercle et vint
+frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromée,
+qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille.
+
+En une seconde, Borromée fut debout; en une autre seconde il eut l'épée à
+la main.
+
+Ces deux secondes avaient suffi à Chicot pour se redresser et dégainer à
+son tour.
+
+Toutes les vapeurs du vin s'étaient dissipées comme par enchantement;
+Chicot se tenait à demi rejeté sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le
+poignet ferme et prêt à recevoir son ennemi.
+
+La table, comme un champ de bataille sur lequel étaient couchées les
+bouteilles vides, s'étendait entre les deux adversaires, et servait de
+retranchement à chacun.
+
+Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son
+visage à terre, enivra Borromée, et, perdant toute prudence, il s'élança
+contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la
+table.
+
+-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que décidément c'est toi qui es
+ivre, car, d'un côté à l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre,
+tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon épée
+de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens!
+
+Et Chicot, sans même se fendre, allongea le bras avec la rapidité de
+l'éclair, et piqua Borromée au milieu du front.
+
+Borromée poussa un cri, plus encore de colère que de douleur; et comme, à
+tout prendre, il était d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement
+dans son attaque.
+
+Chicot, toujours de l'autre côté de la table, prit une chaise et s'assit
+tranquillement.
+
+-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les
+épaules. Cela prétend savoir manier une épée, et le moindre bourgeois, si
+c'était son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va
+m'éborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait
+plus que cela. Mais prends donc garde, âne bâté que tu es, les coups de
+bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais
+comme une mauviette.
+
+Et il le piqua au ventre, comme il l'avait piqué au front.
+
+Borromée rugit de fureur, et sauta en bas de la table.
+
+-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voilà de plain-pied, et nous pouvons
+causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc
+quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots?
+
+-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la vôtre, dit Borromée,
+ramené aux idées sérieuses, et effrayé, malgré lui, du feu sombre qui
+jaillissait des yeux de Chicot.
+
+-- Voilà parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que
+je vaux mieux que vous. Ah! pas mal.
+
+Borromée venait de porter à Chicot un coup qui avait effleuré sa poitrine.
+
+-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montrée au
+petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je
+n'ai point commencé la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a
+plus, je vous ai laissé accomplir votre projet, en vous donnant toute
+latitude, et même encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que
+j'ai un arrangement à vous proposer.
+
+-- Rien! s'écria Borromée, exaspéré de la tranquillité de Chicot, rien!
+
+Et il lui porta une botte qui eût percé le Gascon d'outre en outre, si
+celui-ci n'eût pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de
+la portée de son adversaire.
+
+-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir à me
+reprocher.
+
+-- Tais-toi! dit Borromée, inutile, tais-toi!
+
+-- Écoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton
+sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'à la dernière extrémité.
+
+-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'écria Borromée exaspéré.
+
+-- Non pas; déjà une fois dans ma vie j'ai tué un autre ferrailleur comme
+toi, je dirai même un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le
+connais, il était aussi de la maison de Guise, lui, un avocat.
+
+-- Ah! Nicolas David! murmura Borromée, effrayé du précédent et se
+remettant sur la défensive.
+
+-- Justement.
+
+-- Ah! c'est toi qui l'as tué?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si
+tu n'acceptes pas l'arrangement.
+
+-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons?
+
+-- Tu passeras du service du duc de Guise à celui du roi, sans quitter
+cependant celui du duc de Guise.
+
+-- C'est-à-dire que je me ferais espion comme toi?
+
+-- Non pas, il y aura une différence; moi on ne me paie pas, et toi on te
+paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise à
+madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et
+je te laisserai tranquille jusqu'à nouvelle occasion. Hein! suis-je
+gentil?
+
+-- Tiens, dit Borromée, voilà ma réponse.
+
+La réponse de Borromée était un coupe sur les armes, si rapidement
+exécuté, que le bout de l'épée effleura l'épaule de Chicot.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je
+te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli.
+
+Et Chicot, qui jusque-là s'était tenu sur la défensive, fit un pas en
+avant et attaqua à son tour.
+
+-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse.
+
+Et il fit sa feinte; Borromée para en rompant; mais, après ce premier pas
+de retraite, il fut forcé de s'arrêter, la cloison se trouvant derrière
+lui.
+
+-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet
+est meilleur que le tien; je lie donc l'épée, je reviens en tierce haute,
+je me fends, et tu es touché, ou plutôt tu es mort.
+
+En effet, le coup avait suivi ou plutôt accompagné la démonstration, et la
+fine rapière, pénétrant dans la poitrine de Borromée, avait glissé comme
+une aiguille entre deux côtes et piqué profondément, et avec un bruit mat,
+la cloison de sapin.
+
+[Illustration: Jacques Clément.]
+
+Borromée étendit les bras et laissa tomber son épée, ses yeux se
+dilatèrent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une écume rouge parut sur ses
+lèvres, sa tête se pencha sur son épaule avec un soupir qui ressemblait à
+un râle, puis ses jambes cessèrent de le soutenir, et son corps, en
+s'affaissant, élargit la coupure de l'épée, mais ne put la détacher de la
+cloison, maintenue qu'elle était contre la cloison par le poignet infernal
+de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable à un gigantesque phalène,
+resta cloué à la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes.
+
+Chicot, froid et impassible comme il était dans les circonstances
+extrêmes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il
+avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot
+lâcha l'épée qui demeura plantée horizontalement, détacha la ceinture du
+capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la
+suscription:
+
+ _Duchesse de Montpensier._
+
+Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la
+souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blessé.
+
+-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitié de
+moi!
+
+Ce dernier appel à la miséricorde divine, fait par un homme qui sans doute
+n'y avait guère songé que dans ce moment suprême, toucha Chicot.
+
+-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il
+meure au moins le plus doucement possible.
+
+Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son épée de la
+muraille, et, soutenant le corps de Borromée, il empêcha que ce corps ne
+tombât lourdement à terre.
+
+Mais cette dernière précaution était inutile, la mort était accourue
+rapide et glacée, elle avait déjà paralysé les membres du vaincu; ses
+jambes fléchirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement
+sur le plancher.
+
+Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec
+lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromée.
+
+Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet.
+
+Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait écouté à la porte, et avait
+successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement
+des épées et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout après la
+confidence qui lui avait été faite, trop d'expérience, ce digne monsieur
+Bonhomet, du caractère des gens d'épée en général, et de celui de Chicot
+en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'était
+passé.
+
+La seule chose qu'il ignorât, c'était celui des deux adversaires qui avait
+succombé.
+
+Il faut le dire à la louange de maître Bonhomet, sa figure prit une
+expression de joie véritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et
+qu'il vit que c'était le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte.
+
+Chicot, à qui rien n'échappait, remarqua cette expression, et lui en sut
+intérieurement gré.
+
+Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle.
+
+-- Ah! bon Jésus! s'écria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigné
+dans son sang.
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voilà ce que c'est
+que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois.
+
+-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'écria Bonhomet
+prêt à se pâmer.
+
+-- Eh bien! quoi? demanda Chicot.
+
+-- Que c'est mal à vous d'avoir choisi mon logis pour cette exécution; un
+si beau capitaine!
+
+-- Aimerais-tu mieux voir Chicot à terre et Borromée debout?
+
+-- Non, oh! non! s'écria l'hôte du plus profond de son coeur.
+
+-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la
+Providence.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal,
+cher ami.
+
+Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux épaules arrivassent
+à la hauteur de son oeil.
+
+Entre les deux épaules le pourpoint était troué, et une tache de sang
+ronde et large comme un écu d'argent rougissait les franges du trou.
+
+-- Du sang! s'écria Bonhomet, du sang! ah! vous êtes blessé!
+
+-- Attends, attends.
+
+Et Chicot défit son pourpoint, puis sa chemise.
+
+-- Regarde maintenant, dit-il.
+
+-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et
+vous dites que le scélérat a voulu vous assassiner?
+
+-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai été m'amuser à me donner
+un coup de poignard entre les deux épaules. Maintenant que vois-tu?
+
+-- Une maille rompue.
+
+-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang?
+
+-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles.
+
+-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot.
+
+Chicot enleva la cuirasse et mit à nu un torse qui semblait ne se composer
+que d'os, de muscles collés sur les os, et de peau collée sur les muscles.
+
+-- Ah! monsieur Chicot, s'écria Bonhomet, vous en avez large comme une
+assiette.
+
+-- Oui, c'est cela, le sang est extravasé; il y a ecchymose, comme disent
+les médecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie égale dans un
+verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache,
+mon ami, lave.
+
+-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire?
+
+-- Cela ne te regarde pas.
+
+-- Non. Donne-moi encre, plume et papier.
+
+-- A l'instant même, cher monsieur Chicot.
+
+Bonhomet s'élança hors du réduit.
+
+Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps à perdre,
+chauffait à la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de
+la cire le scel de la lettre.
+
+Après quoi, rien ne retenant plus la dépêche, Chicot la tira de son
+enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction.
+
+Comme il venait d'achever cette lecture, maître Bonhomet rentra avec
+l'huile, le vin, le papier et la plume.
+
+Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit à la
+table, et tendit le dos à Bonhomet avec un flegme stoïque.
+
+Bonhomet comprit la pantomime et commença les frictions.
+
+Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eût
+voluptueusement chatouillée, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre
+du duc de Guise à sa soeur, et faisait ses commentaires à chaque mot.
+
+Cette lettre était ainsi conçue:
+
+ « Chère soeur, l'expédition d'Anvers a réussi pour tout le monde, mais
+ a manqué pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en
+ croyez rien, il vit.
+
+ _Il vit_, entendez-vous, là est toute la question.
+
+ Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots séparent la
+ maison de Lorraine du trône de France mieux que ne le ferait le plus
+ profond abîme.
+
+ Cependant ne vous inquiétez pas trop de cela. J'ai découvert que deux
+ personnes que je croyais trépassées, existent encore, et il y a une
+ grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux
+ personnes.
+
+ Pensez donc à Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la
+ Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et
+ se tiennent prêts.
+
+ L'armée est sur pied; nous comptons douze mille hommes sûrs et bien
+ équipés; j'entrerai avec elle en France, sous prétexte de combattre
+ les huguenots allemands qui vont porter secours à Henri de Navarre;
+ je battrai les huguenots, et, entré en France en ami, j'agirai en
+ maître. »
+
+-- Eh! eh! fit Chicot.
+
+-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les
+frictions.
+
+-- Oui, mon brave.
+
+-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille.
+
+Chicot continua.
+
+ « _P.S._ J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-
+ Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous
+ ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent.... »
+
+-- Ah! diable! murmura Chicot, voilà qui devient obscur. Et il relut:
+
+ « J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq.... »
+
+-- Quel plan? se demanda Chicot.
+
+ « Seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous ferez à
+ ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent. »
+
+-- Quel honneur?
+
+Chicot reprit:
+
+ « Qu'ils n'en méritent.
+
+ Votre affectionné frère,
+
+ H. DE LORRAINE. »
+
+-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepté le post-scriptum. Bon! nous
+surveillerons le post-scriptum.
+
+-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot
+avait cessé d'écrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne
+m'avez point dit ce que j'aurais à faire de ce cadavre.
+
+-- C'est chose toute simple.
+
+-- Pour vous qui êtes plein d'imagination, oui, mais pour moi?
+
+-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris
+de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reîtres, et qu'on te l'ait
+apporté blessé, aurais-tu refusé de le recevoir?
+
+-- Non, certes, à moins que vous ne me l'eussiez défendu, cher monsieur
+Chicot.
+
+-- Suppose que, déposé dans ce coin, il soit, malgré les soins que tu lui
+donnais, passé de vie à trépas entre tes mains. Ce serait un malheur,
+voilà tout, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu mériterais des éloges pour ton
+humanité. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononcé
+le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine.
+
+-- De dom Modeste Gorenflot? s'écria Bonhomet avec étonnement.
+
+-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prévenir dom Modeste;
+dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des
+poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la
+bourse, je te dis cela par manière d'avis, et comme on retrouve dans une
+des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne conçoit
+aucun soupçon.
+
+-- Je comprends, cher monsieur Chicot.
+
+-- Il y a plus, tu reçois une récompense au lieu de subir une punition.
+
+-- Vous êtes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieuré
+Saint-Antoine.
+
+-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre.
+
+-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez?
+
+-- Justement.
+
+-- Il ne faudra pas dire qu'elle a été lue et copiée?
+
+-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu
+recevras une récompense.
+
+-- Il y a donc un secret dans cette lettre?
+
+-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher
+Bonhomet.
+
+Et Chicot, après cette réponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire
+du scel en employant le même procédé, puis il unit la cire si artistement,
+que l'oeil le plus exercé n'y eût pu voir la moindre fissure.
+
+Après quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur
+sa blessure le linge imprégné d'huile et de lie de vin en manière de
+cataplasme, remit la cotte de mailles préservatrice sur sa peau, sa
+chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son épée, l'essuya, la repoussa
+au fourreau et s'éloigna.
+
+Puis, revenant:
+
+-- Après tout, dit-il, si la fable que j'ai inventée ne te paraît pas
+bonne, il te reste à accuser le capitaine de s'être passé lui-même son
+épée au travers du corps.
+
+-- Un suicide?
+
+-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends.
+
+-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte.
+
+-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir à lui faire?
+
+-- Mais, oui, je crois.
+
+-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu.
+
+Puis, revenant une seconde fois:
+
+-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort.
+
+Et Chicot jeta trois écus d'or sur la table.
+
+Après quoi, il rapprocha son index de ses lèvres en signe de silence et
+sortit.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+LE MARI ET L'AMANT
+
+
+Ce ne fut pas sans une puissante émotion que Chicot revit la rue des
+Augustins si calme et si déserte, l'angle formé par le pâté de maisons qui
+précédaient la sienne, enfin sa chère maison elle-même avec son toit
+triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttières ornées de gargouilles.
+
+Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide à la place de cette
+maison; il avait si fort redouté de voir la rue bronzée par la fumée d'un
+incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de netteté, de grâce
+et de splendeur.
+
+Chicot avait caché dans le creux d'une pierre servant de base à une des
+colonnes de son balcon, la clef de sa maison chérie. En ce temps-là une
+clef quelconque de coffre ou de meuble égalait en pesanteur et en volume
+les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons
+étaient donc, d'après les proportions naturelles, égales à des clefs de
+villes modernes.
+
+Aussi Chicot avait-il calculé la difficulté qu'aurait sa poche à contenir
+la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher où nous avons
+dit.
+
+Chicot éprouvait donc, il faut l'avouer, un léger frisson en plongeant les
+doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille
+lorsqu'il sentit le froid du fer.
+
+La clef était bien réellement à la place où Chicot l'avait laissée.
+
+Il en était de même des meubles de la première chambre, de la planchette
+clouée sur la poutre et enfin des mille écus sommeillant toujours dans
+leur cachette de chêne.
+
+Chicot n'était point un avare: tout au contraire; souvent même il avait
+jeté l'or à pleines mains, sacrifiant ainsi le matériel au triomphe de
+l'idée, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur;
+mais quand l'idée avait cessé momentanément de commander à la matière,
+c'est-à-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice,
+lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle régnait dans l'âme de Chicot,
+et que cette âme permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette
+première, cette incessante, cette éternelle source des jouissances
+animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux
+que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet
+inestimable entier que l'on appelle un écu.
+
+-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa
+dalle ouverte, sa planchette à côté de lui et son trésor sous ses yeux;
+ventre de biche! j'ai là un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a
+fait respecter et a respecté lui-même mon argent; en vérité c'est une
+action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un
+remercîment à ce galant homme, et ce soir il l'aura.
+
+Et là-dessus Chicot replaça sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la
+planchette, s'approcha de la fenêtre, et regarda en face.
+
+La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination
+prête comme une couleur de teinte naturelle aux édifices dont elle connaît
+le caractère.
+
+-- Il ne doit pas encore être l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs
+ces gens-là, j'en suis certain, ne sont pas de bien enragés dormeurs;
+voyons.
+
+Il descendit et alla, préparant toutes les gracieusetés de sa mine riante,
+frapper à la porte du voisin.
+
+Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et
+attendit cependant assez longtemps pour se croire obligé de frapper de
+nouveau.
+
+A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre.
+
+-- Merci et bonsoir, dit Chicot en étendant la main, me voici de retour et
+je viens vous rendre mes grâces, mon cher voisin.
+
+-- Plaît-il? fit une voix désappointée et dont l'accent surprit fort
+Chicot.
+
+En même temps l'homme qui était venu ouvrir la porte faisait un pas en
+arrière.
+
+-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui étiez mon voisin
+au moment de mon départ, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais.
+
+-- Et moi aussi, dit le jeune homme.
+
+-- Vous êtes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges.
+
+-- Et vous, vous êtes l'Ombre.
+
+-- En vérité, dit Chicot, je tombe des nues.
+
+-- Enfin, que désirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu
+d'aigreur.
+
+-- Pardon, je vous dérange peut-être, mon cher monsieur?
+
+-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce
+qu'il y a pour votre service.
+
+-- Rien, sinon que je voulais parler au maître de la maison.
+
+-- Parlez alors.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute; le maître de la maison, c'est moi.
+
+-- Vous? et depuis quand je vous prie?
+
+-- Dame! depuis trois jours.
+
+-- Bon! la maison était donc à vendre?
+
+-- Il paraît, puisque je l'ai achetée.
+
+-- Mais l'ancien propriétaire?
+
+-- Ne l'habite plus, comme vous voyez.
+
+-- Où est-il?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot.
+
+-- Je ne demande pas mieux, répondit Ernauton avec une impatience visible;
+seulement entendons-nous vite.
+
+-- L'ancien propriétaire était un homme de vingt-cinq à trente ans, qui en
+paraissait quarante?
+
+-- Non; c'était un homme de soixante-cinq à soixante-six ans, qui
+paraissait son âge.
+
+-- Chauve?
+
+-- Non, au contraire, avec une forêt de cheveux blancs.
+
+-- Il a une cicatrice énorme au côté gauche de la tête, n'est-ce pas?
+
+-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides.
+
+-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot.
+
+-- Enfin, reprit Ernauton, après un instant de silence, que vouliez-vous à
+cet homme, mon cher monsieur l'Ombre?
+
+Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout à coup le mystère de la
+surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets.
+
+-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre
+voisins, dit-il, voilà tout.
+
+De cette façon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien.
+
+-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant
+considérablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebâillée, mon
+cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements
+plus précis.
+
+-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs.
+
+-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne
+m'empêche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec
+vous.
+
+-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant
+salut pour salut.
+
+Cependant comme, malgré cette réponse mentale, Chicot, dans sa
+préoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage
+entre la porte et le chambranle, lui dit:
+
+-- Bien au revoir, monsieur.
+
+-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot.
+
+-- Monsieur, c'est à mon grand regret, répondit Ernauton, mais je ne
+saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper à cette porte
+même, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discrétion
+possible à le recevoir.
+
+-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir
+importuné, et je me retire.
+
+-- Adieu, cher monsieur l'Ombre.
+
+-- Adieu, digne monsieur Ernauton.
+
+Et Chicot, en faisant un pas en arrière, se vit doucement fermer la porte
+au nez.
+
+Il écouta pour voir si le jeune homme défiant guettait son départ, mais le
+pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans
+inquiétude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien résolu à ne pas
+troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude à
+lui, à ne pas trop le perdre de vue.
+
+En effet, Chicot n'était pas homme à s'endormir sur un fait qui lui
+paraissait de quelque importance, sans avoir palpé, retourné, disséqué ce
+fait avec la patience d'un anatomiste distingué; malgré lui, et c'était un
+privilège ou un défaut de son organisation, malgré lui toute forme
+incrustée en son cerveau se présentait à l'analyse par ses côtés
+saillants, de façon que les parois cérébrales du pauvre Chicot en étaient
+blessées, gercées et sollicitées à un examen immédiat.
+
+Chicot, qui jusque-là avait été préoccupé de cette phrase de la lettre du
+duc de Guise:
+
+« J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq, »
+abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard
+l'examen, pour couler à fond, séance tenante, la préoccupation nouvelle
+qui venait de prendre la place de l'ancienne préoccupation.
+
+Chicot réfléchit qu'il était on ne peut plus étrange de voir Ernauton
+s'installer en maître dans cette maison mystérieuse dont les habitants
+avaient ainsi disparu tout à coup.
+
+D'autant plus, qu'à ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour
+Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou.
+
+C'était là un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de
+croire aux hasards providentiels.
+
+Il développait même à cet égard, lorsqu'on l'en sollicitait, des théories
+fort ingénieuses.
+
+La base de ces théories était une idée qui, à notre avis, en valait bien
+une autre.
+
+-- Cette idée, la voici.
+
+Le hasard est la réserve de Dieu.
+
+Le Tout-Puissant ne fait donner sa réserve qu'en des circonstances graves,
+surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour étudier et prévoir
+les chances d'après la nature et les éléments régulièrement organisés.
+
+Or, Dieu aime ou doit aimer à déjouer les combinaisons de ces orgueilleux,
+dont il a déjà puni l'orgueil passé en les noyant, et dont il doit punir
+l'orgueil à venir en les brûlant.
+
+Dieu donc, disons-nous, ou plutôt disait Chicot, Dieu aime à déjouer les
+combinaisons de ces orgueilleux avec les éléments qui leur sont inconnus,
+et dont ils ne peuvent prévoir l'intervention.
+
+Cette théorie, comme on le voit, renferme de spécieux arguments, et peut
+fournir de brillantes thèses; mais sans doute le lecteur, pressé comme
+Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous
+saura gré d'en arrêter le développement.
+
+Donc Chicot réfléchit qu'il était étrange de voir Ernauton dans cette
+maison où il avait vu Remy.
+
+Il réfléchit que cela était étrange par deux raisons: la première, à cause
+de là parfaite ignorance où les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce
+qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermédiaire
+inconnu à Chicot.
+
+La seconde, que la maison avait dû être vendue à Ernauton, qui n'avait pas
+d'argent pour l'acheter.
+
+-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodément qu'il
+put sur sa gouttière, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune
+homme prétend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle
+d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des
+fantaisies. Ernauton est beau, jeune et élégant: Ernauton a plus, on lui a
+donné rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a acheté la
+maison, et accepté le rendez-vous.
+
+Ernauton, continua Chicot, vit à la cour; ce doit donc être quelque femme
+de la cour à qui il ait affaire. Pauvre garçon, l'aimera-t-il? Dieu l'en
+préserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas
+lui faire de la morale, moi?
+
+De la morale doublement inutile et décuplement stupide.
+
+Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne
+voudrait pas l'écouter.
+
+Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu
+à ce pauvre Borromée.
+
+À ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'aperçois d'une chose:
+c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le
+fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tué Borromée, puisque la
+préoccupation où me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier
+que je l'ai tué; et lui de son côté, s'il m'eût cloué sur la table comme
+je l'ai cloué contre la cloison, lui, n'aurait certes pas à cette heure
+plus de remords que je n'en ai moi-même.
+
+Chicot en était là de ses raisonnements, de ses inductions et de sa
+philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout,
+lorsqu'il fut tiré de sa préoccupation par l'arrivée d'une litière venant
+du côté de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Cette litière s'arrêta au seuil de la maison mystérieuse.
+
+Une femme voilée en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait
+entr'ouverte.
+
+-- Pauvre garçon! murmura Chicot, je ne m'étais pas trompé, et c'était
+bien une femme qu'il attendait, et là-dessus je m'en vais dormir.
+
+Et là-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout.
+
+-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire:
+si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empêchera de dormir,
+ce sera la curiosité, et c'est si vrai ce que je dis là, que, si je
+demeure à mon observatoire, je ne serai préoccupé que d'une chose, c'est à
+savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour.
+
+Mieux vaut donc que je reste à mon observatoire, puisque si j'allais me
+coucher, je ne me relèverais certainement pas pour y revenir.
+
+Et là-dessus, Chicot se rassit.
+
+Une heure s'était écoulée à peu près, sans que nous puissions dire si
+Chicot pensait à la dame inconnue ou à Borromée, s'il était préoccupé par
+la curiosité ou bourrelé par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout
+de la rue le galop d'un cheval.
+
+En effet, bientôt un cavalier apparut enveloppé dans son manteau.
+
+Le cavalier s'arrêta au milieu de la rue et sembla chercher à se
+reconnaître.
+
+Alors le cavalier aperçut le groupe que formaient la litière et les
+porteurs.
+
+Le cavalier poussa son cheval sur eux; il était armé, car on entendait son
+épée battre sur ses éperons.
+
+Les porteurs voulurent s'opposer à son passage; mais il leur adressa
+quelques mots à voix basse, et non seulement ils s'écartèrent
+respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied à terre,
+reçut de ses mains les brides de son cheval.
+
+L'inconnu s'avança vers la porte, et y heurta rudement.
+
+-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes
+pressentiments, qui m'annonçaient qu'il allait se passer quelque chose, ne
+m'avaient point trompé. Voilà le mari, pauvre Ernauton! nous allons
+assister tout à l'heure à quelque égorgement.
+
+Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en
+frappant si rudement.
+
+Toutefois, malgré la façon magistrale dont avait frappé l'inconnu, on
+paraissait hésiter à ouvrir.
+
+-- Ouvrez! cria celui qui heurtait.
+
+-- Ouvrez, ouvrez! répétèrent les porteurs.
+
+-- Décidément, reprit Chicot, c'est le mari; il a menacé les porteurs de
+les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui.
+
+Pauvre Ernauton! il va être écorché vif.
+
+Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot.
+
+Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par conséquent, le cas échéant,
+je dois le secourir.
+
+Or, il me semble que le cas est échu ou n'échoira jamais.
+
+Chicot était résolu et généreux; curieux, en outre; il détacha sa longue
+épée, la mit sous son bras, et descendit précipitamment son escalier.
+
+Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science
+indispensable à quiconque veut écouter avec profit.
+
+Chicot se glissa sous le balcon, derrière un pilier et attendit.
+
+A peine était-il installé que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que
+l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte.
+
+Un instant après, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte.
+
+La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit à la litière, en ferma
+la porte et monta à cheval.
+
+-- Plus de doute, c'était le mari, dit Chicot, bonne pâte de mari après
+tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire éventrer
+mon ami de Carmainges.
+
+La litière se mit en route, le cavalier marchant à la portière.
+
+-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-là; que je sache
+ce qu'ils sont et où ils vont; je tirerai certainement de ma découverte
+quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges.
+
+Chicot suivit en effet le cortège, en observant cette précaution de
+demeurer dans l'ombre des murs et d'éteindre son pas dans le bruit du pas
+des hommes et des chevaux.
+
+La surprise de Chicot ne fut pas médiocre, lorsqu'il vit la litière
+s'arrêter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_.
+
+Presque aussitôt, comme si quelqu'un eût veillé, la porte s'ouvrit.
+
+La dame, toujours voilée, descendit, entra et monta à la tourelle, dont la
+fenêtre du premier étage était éclairée.
+
+Le mari monta derrière elle.
+
+Le tout était respectueusement précédé de dame Fournichon, laquelle tenait
+à la main un flambeau.
+
+-- Décidément, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus
+rien!...
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+COMMENT CHICOT COMMENÇA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE
+
+
+Chicot croyait bien avoir déjà vu quelque part la tournure de ce cavalier
+si complaisant; mais sa mémoire, s'étant un peu embrouillée pendant ce
+voyage de Navarre, où il avait vu tant de tournures différentes, ne lui
+fournissait pas avec sa facilité ordinaire le nom qu'il désirait
+prononcer.
+
+Tandis que, caché dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixés sur la
+fenêtre illuminée, ce que cet homme et cette femme étaient venus faire en
+tête-à-tête au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison
+mystérieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hôtellerie, et,
+dans le sillon de lumière qui s'échappa de l'ouverture, il aperçut comme
+une silhouette noire de moinillon.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, voilà ce me semble une robe de jacobin; maître
+Gorenflot se relâche-t-il donc de la discipline, qu'il permet à ses
+moutons d'aller vagabonder à pareille heure de la nuit et à pareille
+distance du prieuré?
+
+Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des
+Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait
+dans ce moine le mot de l'énigme qu'il avait vainement demandé jusque-là.
+
+D'ailleurs, de même que Chicot avait cru reconnaître la tournure du
+cavalier, il croyait reconnaître dans le moinillon certain mouvement
+d'épaule, certain déhanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux
+habitués des salles d'armes et des gymnases.
+
+-- Je veux être damné, murmura-t-il, si cette robe-là ne renferme point ce
+petit mécréant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui
+manie si habilement l'arquebuse et le fleuret.
+
+A peine cette idée fut-elle venue à Chicot, que, pour s'assurer de sa
+valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit
+compère, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe sèche et nerveuse
+pour aller plus vite.
+
+Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arrêtait
+de temps en temps pour jeter un regard derrière lui, comme s'il
+s'éloignait à grand'peine et à regret.
+
+Ce regard était constamment dirigé vers les vitres flamboyantes de
+l'hôtellerie.
+
+Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il était certain de ne pas s'être
+trompé.
+
+-- Holà! mon petit compère, dit-il; holà! mon petit Jacquot: holà! mon
+petit Clément. Halte!
+
+Et il prononça ce dernier mot d'une façon si militaire, que le moinillon
+en tressaillit.
+
+-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus
+provocateur que bienveillant.
+
+-- Moi! répliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me
+reconnais-tu, mon fils?
+
+-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'écria le moinillon.
+
+-- Moi-même, petit. Et où vas-tu comme cela si tard, enfant chéri?
+
+-- Au prieuré, monsieur Briquet.
+
+-- Soit; mais d'où viens-tu?
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, petit libertin.
+
+Le jeune homme tressaillit.
+
+-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis,
+au contraire, envoyé en commission importante par dom Modeste, et lui-même
+en fera foi près de vous, si besoin est.
+
+-- Là, là, tout doux, mon petit saint Jérôme; nous prenons feu comme une
+mèche, à ce qu'il paraît.
+
+-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites?
+
+-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret
+à pareille heure....
+
+-- D'un cabaret, moi?
+
+-- Eh! sans doute, cette maison d'où tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier-
+Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends!
+
+-- Je sortais de cette maison, dit Clément, vous avez raison, mais je ne
+sortais pas d'un cabaret.
+
+-- Comment, fit Chicot, l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un
+cabaret?
+
+-- Un cabaret est une maison où l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans
+cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi.
+
+-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu
+deviendras un jour un rude théologien; mais enfin si tu n'allais pas dans
+cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu.
+
+Clément ne répondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgré
+l'obscurité, une ferme volonté de ne pas dire un seul mot de plus.
+
+Cette résolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de
+tout savoir.
+
+Ce n'était pas que Clément mît de l'aigreur dans son silence; bien au
+contraire, il avait paru charmé de rencontrer d'une façon si inattendue
+son savant professeur d'armes, maître Robert Briquet, et il lui avait fait
+tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentrée et
+revêche.
+
+La conversation était complètement tombée. Chicot, pour la renouer, fut
+sur le point de prononcer le nom de frère Borromée; mais, quoique Chicot
+n'eût point de remords, ou ne crût pas en avoir, ce nom expira sur ses
+lèvres.
+
+Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose;
+on eût dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps
+possible aux environs de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un
+instant l'espoir de faire avec lui.
+
+Les yeux de Jacques Clément brillèrent aux mots d'espace et de liberté.
+
+Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir,
+l'escrime était fort en honneur: il ajouta négligemment qu'il en avait
+même rapporté quelques coups merveilleux.
+
+C'était mettre Jacques sur un terrain brûlant. Il demanda à connaître ces
+coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras
+du petit frère.
+
+Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniâtreté du
+petit Clément: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui
+montrait son ami maître Robert Briquet, il gardait un obstiné silence à
+l'endroit de ce qu'il était venu faire dans le quartier.
+
+Dépité, mais maître de lui, Chicot résolut d'essayer de l'injustice;
+l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient été
+inventées pour faire parler les femmes, les enfants et les inférieurs, de
+quelque nature qu'ils soient.
+
+-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait à sa première idée,
+n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hôtelleries,
+et dans quelles hôtelleries encore; dans celles où l'on trouve de belles
+dames, et tu t'arrêtes en extase devant la fenêtre où l'on peut voir leur
+ombre; petit, petit, je le dirai à dom Modeste.
+
+Le coup frappa juste, plus juste même que ne l'avait supposé Chicot, car
+il ne se doutait pas, en commençant, que la blessure dût être si profonde.
+
+-- Ce n'est pas vrai! s'écria-t-il, rouge de honte et de colère, je ne
+regarde point les femmes.
+
+-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort
+belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es
+retourné pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la
+tourelle, et je sais que tu lui as parlé.
+
+Chicot procédait par induction.
+
+Jacques ne put se contenir.
+
+-- Sans doute, je lui ai parlé! s'écria-t-il, est-ce un péché que de
+parler aux femmes?
+
+-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et poussé par
+la tentation de Satan.
+
+-- Satan n'a rien à faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle à
+cette dame puisque j'étais chargé de lui remettre une lettre.
+
+-- Chargé par dom Modeste! s'écria Chicot.
+
+-- Oui, allez donc vous plaindre à lui maintenant!
+
+Chicot, un moment étourdi et tâtonnant dans les ténèbres, sentit à ces
+paroles un éclair traverser l'obscurité de son cerveau.
+
+-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi.
+
+-- Que saviez-vous?
+
+-- Ce que tu ne voulais pas me dire.
+
+-- Je ne dis pas même mes secrets, à plus forte raison les secrets des
+autres.
+
+-- Oui; mais à moi.
+
+-- Pourquoi à vous?
+
+-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis à moi....
+
+-- Après?
+
+-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire.
+
+Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tête avec un sourire
+d'incrédulité.
+
+-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux
+pas me raconter?
+
+-- Je le veux bien, dit Jacques.
+
+Chicot fit un effort.
+
+-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borromée....
+
+La figure de Jacques s'assombrit.
+
+-- Oh! fit l'enfant, si j'avais été là....
+
+-- Si tu avais été là?
+
+-- La chose ne se serait point passée ainsi.
+
+-- Tu l'aurais défendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris
+querelle?
+
+-- Je l'eusse défendu contre tout le monde!
+
+-- De sorte qu'il n'eût pas été tué?
+
+-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui.
+
+-- Enfin, tu n'y étais pas, de sorte que le pauvre diable est trépassé
+dans une méchante hôtellerie et en trépassant a prononcé le nom de dom
+Modeste?
+
+-- Oui.
+
+-- Si bien qu'on a prévenu dom Modeste?
+
+-- Un homme tout effaré, qui a jeté l'alarme dans le couvent.
+
+-- Et dom Modeste a fait appeler sa litière, et a couru à la _Corne
+d'Abondance_.
+
+-- D'où savez-vous cela?
+
+-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi.
+
+Jacques recula de deux pas.
+
+-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'éclairait, à mesure qu'il
+parlait, à la propre lumière de ses paroles; on a trouvé une lettre dans
+la poche du mort.
+
+-- Une lettre, c'est cela.
+
+-- Et dom Modeste a chargé son petit Jacques de porter cette lettre à son
+adresse.
+
+-- Oui.
+
+-- Et le petit Jacques a couru à l'instant même à l'hôtel de Guise.
+
+-- Oh!
+
+-- Où il n'a trouvé personne.
+
+-- Bon Dieu!
+
+-- Que M. de Mayneville.
+
+-- Miséricorde!
+
+-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques à l'hôtellerie du _Fier-
+Chevalier_.
+
+-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'écria Jacques, si vous savez
+cela!...
+
+-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'écria Chicot,
+triomphant d'avoir dégagé cet inconnu, si important pour lui, des langes
+ténébreux où il était enveloppé d'abord.
+
+-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne
+suis pas coupable.
+
+-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais
+tu es coupable par pensée.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle.
+
+-- Moi!
+
+-- Et tu te retournes pour la voir encore à travers les carreaux.
+
+-- Moi!!!
+
+Le moinillon rougit et balbutia:
+
+-- C'est vrai, elle ressemble à une vierge Marie qui était au chevet de ma
+mère.
+
+-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas
+curieux!
+
+-- Alors il se fit raconter par le petit Clément, qu'il tenait désormais à
+sa discrétion, tout ce qu'il venait de raconter lui-même, mais, cette
+fois, avec des détails qu'il ne pouvait savoir.
+
+-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maître d'escrime tu
+avais dans frère Borromée!
+
+-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des
+morts.
+
+-- Non, mais avoue une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que Borromée tirait moins bien que celui qui l'a tué.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et maintenant, voilà tout ce que j'avais à te dire. Bonsoir, mon petit
+Jacques, à bientôt, et si tu veux....
+
+-- Quoi, monsieur Briquet?
+
+-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des leçons d'escrime à l'avenir.
+
+-- Oh! bien volontiers.
+
+-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au
+prieuré.
+
+-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir.
+
+Et le moinillon disparut en courant.
+
+Ce n'était pas sans raison que Chicot avait congédié son interlocuteur. Il
+en avait tiré tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre côté, il lui
+restait encore quelque chose à apprendre.
+
+Il rejoignit donc à grands pas sa maison. La litière, les porteurs et le
+cheval étaient toujours à la porte du _Fier-Chevalier_.
+
+Il regagna sans bruit sa gouttière.
+
+La maison située en face de la sienne était toujours éclairée.
+
+Dès lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison.
+
+Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui
+paraissait attendre avec impatience.
+
+Puis il vit revenir la litière, il vit partir Mayneville, enfin, il vit
+entrer la duchesse dans la chambre où palpitait Ernauton plutôt qu'il ne
+respirait.
+
+Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main à
+baiser.
+
+Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, à
+une table élégamment servie.
+
+-- C'est singulier, dit Chicot, cela commençait comme une conspiration, et
+cela finit comme un rendez-vous d'amour.
+
+Oui, continua Chicot, mais qui l'a donné ce rendez-vous d'amour?
+
+Madame de Montpensier.
+
+Puis s'éclairant à une lumière nouvelle:
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il. « Chère soeur, j'approuve votre plan à l'égard
+des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de
+l'honneur que vous ferez à ces drôles-là. »
+
+ Ventre de biche! s'écria Chicot, j'en reviens à ma première idée; ce
+n'est pas de l'amour, c'est une conspiration.
+
+Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges;
+surveillons les amours de madame la duchesse.
+
+Et Chicot surveilla jusqu'à minuit et demi, heure à laquelle Ernauton
+s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de
+Montpensier remontait en litière.
+
+-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette
+chance de mort qui doit délivrer le duc de Guise de l'héritier présomptif
+de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont
+vivants?
+
+Mordieu! je pourrais bien être sur la trace!
+
+
+
+
+LXXXV
+
+LE CARDINAL DE JOYEUSE
+
+
+La jeunesse a des opiniâtretés dans le mal et dans le bien qui valent
+l'aplomb des résolutions d'un âge mûr.
+
+Tendus vers le bien, ces sortes d'entêtements produisent les grandes
+actions et impriment à l'homme qui débute dans la vie un mouvement qui le
+porte, par une pente naturelle, vers un héroïsme quelconque.
+
+Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir été
+les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eût jamais vus;
+ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le pâtre de
+Montalte, et dont le génie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour
+s'être obstiné à mal faire sa besogne de porcher.
+
+Ainsi les pires natures Spartiates se développèrent-elles dans le sens de
+l'héroïsme, après avoir commencé par l'entêtement dans la dissimulation et
+la cruauté.
+
+Nous n'avons ici à tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant
+plus d'un biographe eût trouvé dans Henri du Bouchage, à vingt ans,
+l'étoffe d'un grand homme.
+
+Henri s'obstina dans son amour et dans sa séquestration du monde. Comme le
+lui avait demandé son frère, comme l'avait exigé le roi, il demeura
+quelques jours seul avec son éternelle pensée; puis, sa pensée s'étant
+faite de plus en plus immuable, il se décida un matin à visiter son frère
+le cardinal, personnage important, qui à l'âge de vingt-six ans était déjà
+cardinal depuis deux ans, et qui de l'archevêché de Narbonne était passé
+au plus haut degré des grandeurs ecclésiastiques, grâce à la noblesse de
+sa race et à la puissance de son esprit.
+
+François de Joyeuse, que nous avons déjà introduit en scène pour éclaircir
+le doute de Henri de Valois à l'égard de Sylla, François de Joyeuse, jeune
+et mondain, beau et spirituel, était un des hommes les plus remarquables
+de l'époque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par
+position, François de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est
+trop_, et justifier sa devise.
+
+Peut-être seul de tous les hommes de cour et François de Joyeuse était un
+homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux
+trônes religieux et laïque desquels il ressortissait comme gentil homme
+français et comme prince de l'Eglise; Sixte le protégeait contre Henri
+III, Henri III le protégeait contre Sixte. Il était Italien à Paris,
+Parisien à Rome, magnifique et adroit partout.
+
+L'épée seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait à ce dernier plus de
+poids dans la balance; mais on voyait, à certains sourires du cardinal,
+que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout élégant
+qu'il était, maniait si bien le bras de son frère, il savait user et même
+abuser des armes spirituelles confiées à lui par le souverain chef de
+l'Église.
+
+Le cardinal François de Joyeuse était promptement devenu riche, riche de
+son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses différents bénéfices.
+En ce temps-là, l'Église possédait, et même possédait beaucoup, et quand
+ses trésors étaient épuisés, elle connaissait les sources, aujourd'hui
+taries, où les renouveler.
+
+François de Joyeuse menait donc grand train. Laissant à son frère
+l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de curés,
+d'évêques, d'archevêques; il avait sa spécialité. Une fois cardinal, comme
+il était prince de l'Église, et par conséquent supérieur à son frère, il
+avait pris des pages à la mode italienne et des gardes à la mode
+française. Mais ces gardes et ces pages n'étaient encore pour lui qu'un
+plus grand moyen de liberté. Souvent il rangeait gardes et pages autour
+d'une grande litière, par les rideaux de laquelle passait la main gantée
+de son secrétaire, tandis que lui, à cheval, l'épée au dos, courait la
+ville déguisé avec une perruque, une fraise énorme, et des bottes de
+cavalier dont le bruit réjouissait l'âme.
+
+Le cardinal jouissait donc d'une fort grande considération, car, à de
+certaines élévations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent,
+comme si elles étaient composées rien que d'atomes crochus, toutes les
+autres fortunes à s'allier à elles comme des satellites, et par cette
+raison, le nom glorieux de son père, l'illustration récente et inouïe de
+son frère Anne, jetaient sur lui tout leur éclat. En outre, comme il avait
+suivi scrupuleusement ce précepte, de cacher sa vie et de répandre son
+esprit, il n'était connu que par ses beaux côtés, et, dans sa famille
+même, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des
+empereurs chargés de gloire et couronnés par toute une nation.
+
+Ce fut vers ce prélat que le comte du Bouchage alla se réfugier après son
+explication avec son frère, après son entretien avec le roi de France.
+Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'écouler quelques jours pour
+obéir à l'injonction de son aîné et de son roi.
+
+François habitait une belle maison dans la Cité. La cour immense de cette
+maison ne désemplissait pas de cavaliers et de litières; mais le prélat,
+dont le jardin confinait à la berge de la rivière, laissait ses cours et
+ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de
+sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi
+loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, près de cette porte, il
+arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prélat, auquel une
+indisposition grave ou une pénitence austère servait de prétexte pour ne
+pas recevoir. C'était encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi
+de France, c'était Venise entre les deux bras de la Seine.
+
+François était fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des
+frères et ses frères presque autant que ses amis. Plus âgé de cinq ans que
+du Bouchage, il ne lui épargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni
+la bourse ni le sourire.
+
+Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du
+Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le
+respectait plus peut-être qu'il ne respectait leur aîné à tous deux.
+Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri,
+confiait en tremblant ses amours à Anne, il n'eût pas même osé se
+confesser à François.
+
+Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hôtel du cardinal, sa résolution
+était prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite.
+
+Il entra dans la cour d'où sortaient à l'instant même plusieurs
+gentilshommes fatigués d'avoir sollicité, sans l'avoir obtenue, la faveur
+d'une audience.
+
+Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui
+avait dit, à lui comme aux autres, que son frère était en conférence; mais
+il ne serait venu à aucun domestique l'idée de fermer une porte devant du
+Bouchage.
+
+Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au
+jardin, véritable jardin de prélat romain, avec de l'ombre, de la
+fraîcheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui à la villa
+Pamphile ou au palais Borghèse.
+
+Henri s'arrêta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau
+roula sur ses gonds, et un homme entra caché dans un large manteau brun et
+suivi d'une sorte de page. Cet homme aperçut Henri, qui était trop absorbé
+dans son rêve pour penser à lui, et se glissa entre les arbres, évitant
+d'être vu ni par du Bouchage ni par aucun autre.
+
+Henri ne prit pas garde à cette entrée mystérieuse; ce ne fut qu'en se
+retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements.
+
+Après dix minutes d'attente, il allait y entrer à son tour et questionner
+un valet de pied pour savoir à quelle heure précisément son frère serait
+visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'aperçut, vint
+à lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, où le
+cardinal l'attendait.
+
+Henri se rendit lentement à cette invitation, car il devinait une nouvelle
+lutte: il trouva son frère le cardinal qu'un valet de chambre accommodait
+dans un habit de prélat, un peu mondain peut-être, mais élégant et surtout
+commode.
+
+-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frère?
+
+-- Excellentes nouvelles quant à notre famille, dit Henri; Anne, vous le
+savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit.
+
+-- Et, Dieu merci! vous aussi vous êtes sain et sauf, Henri?
+
+-- Oui, mon frère.
+
+-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous.
+
+-- Mon frère, je suis tellement reconnaissant à Dieu, que j'ai formé le
+projet de me consacrer à son service; je viens donc vous parler
+sérieusement de ce projet, qui me parait mûr, et dont je vous ai déjà dit
+quelques mots.
+
+-- Vous pensez toujours à cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant
+échapper une légère exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un
+combat à livrer.
+
+-- Toujours, mon frère.
+
+-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas
+déjà dit?
+
+-- Je n'ai pas écouté ce que l'on m'a dit, mon frère, parce qu'une voix
+plus forte, qui parle en moi, m'empêche d'entendre toute parole qui me
+détournerait de Dieu.
+
+-- Vous n'êtes pas assez ignorant des choses du monde, mon frère, dit le
+cardinal du ton le plus sérieux, pour croire que cette voix soit
+véritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est
+un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien à voir dans cette
+affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas
+la voix du ciel avec celle de la terre.
+
+-- Je ne confonds pas, mon frère, je veux dire seulement que quelque chose
+d'irrésistible m'entraîne vers la retraite et la solitude.
+
+-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh
+bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de
+vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes.
+
+-- Merci! oh! merci, mon frère!
+
+-- Écoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux écuyers, et
+voyager par toute l'Europe, comme il convient à un fils de la maison dont
+nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie même,
+les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous
+ensevelirez dans vos pensées jusqu'à ce que le germe dévorant qui
+travaille en vous soit éteint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez.
+
+Henri, qui s'était assis, se leva plus sérieux que n'avait été son frère.
+
+-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur.
+
+-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude.
+
+[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloître,
+mon frère. -- PAGE 121.]
+
+-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler
+du cloître, mon frère, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de
+la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas,
+la savourer du moins.
+
+-- C'est là une absurde pensée, permettez-moi de vous le dire, Henri, car
+enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloître. Eh
+bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce
+projet. Je connais des bénédictins fort savants, des augustins très
+ingénieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au
+milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une année
+charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas
+s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette année, vous persistez dans
+votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition,
+et moi-même vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut
+éternel.
+
+-- Vous ne me comprenez décidément pas, mon frère, répondit du Bouchage en
+secouant la tête, ou plutôt votre généreuse intelligence ne veut pas me
+comprendre: ce n'est pas un séjour gai, une aimable retraite que je veux,
+c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens à prononcer mes
+voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe à
+creuser, qu'une longue prière à dire.
+
+Le cardinal fronça le sourcil et se leva de son siège.
+
+-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma
+résistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos
+résolutions; mais vous m'y forcez, écoutez-moi.
+
+-- Ah! mon frère, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me
+convaincre, c'est impossible.
+
+-- Mon frère, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous
+offensez, en disant que vient de lui cette résolution farouche: Dieu
+n'accepte pas des sacrifices irréfléchis. Vous êtes faible, puisque vous
+vous laissez abattre par la première douleur; comment Dieu vous saurait-il
+gré d'une victime presque indigne que vous lui offrez?
+
+Henri fit un mouvement.
+
+-- Oh! je ne veux plus vous ménager, mon frère, vous qui ne ménagez
+personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que
+vous causerez à notre frère aîné, à moi.
+
+-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur,
+pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carrière si sombre
+et si déshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon
+frère, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces
+diamants, cette pourpre, n'êtes-vous pas l'honneur et la joie de notre
+maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frère aîné
+celui des rois de la terre?
+
+-- Enfant! enfant! s'écria le cardinal avec impatience; vous me feriez
+croire que la tête vous a tourné. Comment! vous allez comparer ma maison à
+un cloître; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes
+gardes, à la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule
+richesse du cloître! Êtes-vous en démence? N'avez-vous pas dit tout à
+l'heure que vous repoussez ces superfluités qui sont mon nécessaire, les
+tableaux, les vases précieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi,
+le désir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre?
+Voilà une carrière, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous!
+vous, c'est la sape du mineur, c'est la bêche du trappiste, c'est la tombe
+du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et
+tout cela, j'en rougis pour vous qui êtes un homme, tout cela, parce que
+vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En vérité, Henri, vous faites
+tort à votre race!
+
+-- Mon frère! s'écria le jeune homme pâle et les yeux flamboyants d'un feu
+sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tête d'un coup de pistolet, ou
+que je profite de l'honneur que j'ai de porter une épée pour me l'enfoncer
+dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui êtes cardinal et prince,
+donnez-moi l'absolution de ce péché mortel, la chose sera faite si vite
+que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensée:
+que je déshonore ma race, ce que, grâce à Dieu, ne fera jamais un Joyeuse.
+
+-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant à lui son frère, et
+le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aimé de tous, oublie et
+sois clément pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en égoïste; écoute:
+chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition
+satisfaite, les autres par les bénédictions de tout genre que Dieu fait
+fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le
+poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre
+père en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire
+de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser
+fléchir: le cloître ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras,
+car tu me répondrais, malheureux, par un sourire, hélas! trop
+intelligible; non, je te dirai que le cloître est plus fatal que la tombe:
+la tombe n'éteint que la vie, le cloître éteint l'intelligence, le cloître
+courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidité des voûtes passe
+peu à peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour
+faire du cloîtré une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frère,
+mon frère, prends-y garde: nous n'avons que quelques années, nous n'avons
+qu'une jeunesse. Eh bien! les années de la belle jeunesse se passeront
+aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais à trente ans tu
+te feras homme, la sève de maturité viendra; elle entraînera ce reste de
+douleur usée, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car
+alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de
+flamme, ton oeil n'aura plus d'étincelles, ceux que tu chercheras, te
+fuiront comme un sépulcre blanchi, dont tout regard craint la noire
+profondeur: Henri, je te parle avec amitié, avec sagesse; écoute-moi.
+
+Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espéra l'avoir
+attendri et ébranlé dans sa résolution.
+
+-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonné
+que tu traînes à ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les
+fêtes, assieds-toi avec lui à nos festins; imite le faon blessé, qui
+traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de
+son flanc la flèche retenue aux lèvres de la blessure; quelquefois la
+flèche tombe.
+
+-- Mon frère, par grâce, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je
+vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la décision d'une
+heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse résolution. Mon frère, au
+nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grâce que je vous demande.
+
+-- Eh bien! quelle grâce demandes-tu, voyons?
+
+-- Une dispense, monseigneur.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour abréger mon noviciat.
+
+-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme,
+pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es
+bien un homme de notre monde, tu ressembles à ces jeunes gens qui se font
+volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du
+travail de la tranchée et du balayage des tentes. Il y a de la ressource,
+Henri; tant mieux, tant mieux!
+
+-- Cette dispense, mon frère, cette dispense, je vous la demande à genoux.
+
+-- Je te la promets; je vais écrire à Rome. C'est un mois qu'il faut pour
+que la réponse arrive; mais en échange, promets-moi une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui
+se présenteront à vous; et si dans un mois vous tenez encore à vos
+projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Êtes
+vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien à demander?
+
+-- Non, mon frère, merci; mais un mois, c'est si long, et les délais me
+tuent.
+
+-- En attendant, mon frère, et pour commencer à vous distraire, vous
+plairait-il de déjeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin.
+
+Et le prélat se mit à sourire d'un air que lui eût envié le plus mondain
+des favoris de Henri III.
+
+-- Mon frère... dit du Bouchage en se défendant.
+
+-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez
+de Flandre, et que votre maison ne doit pas être remontée encore.
+
+A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portière qui fermait un
+grand cabinet somptueusement meublé:
+
+-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage
+de demeurer avec nous.
+
+Mais au moment où le cardinal avait soulevé la portière, Henri avait vu, à
+demi-couché sur des coussins, le page qui était rentré avec le gentilhomme
+de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant même que le prélat
+n'eût dénoncé son sexe, il avait reconnu une femme.
+
+Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le
+prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par
+la main, Henri du Bouchage s'élançait hors de l'appartement, si bien que
+lorsque François ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un
+coeur vers le monde, la chambre était parfaitement vide.
+
+François fronça le sourcil, et s'asseyant devant une table chargée de
+papiers et de lettres, il écrivit précipitamment quelques lignes.
+
+-- Veuillez sonner, chère comtesse, dit-il, vous avez la main sur le
+timbre.
+
+Le page obéit.
+
+Un valet de chambre de confiance parut.
+
+-- Qu'un courrier monte à l'instant même à cheval, dit François, et porte
+cette lettre à M. le grand-amiral, à Château-Thierry.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+ON A DES NOUVELLES D'AURILLY
+
+
+Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant
+des finances, lorsqu'on vint le prévenir que M. de Joyeuse l'aîné venait
+d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de
+Château-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou.
+
+Le roi quitta précipitamment sa besogne et courut à la rencontre de cet
+ami si cher.
+
+Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine-
+mère était venue ce soir-là, escortée de ses filles d'honneur, et ces
+demoiselles si fringantes étaient des soleils toujours escortés de
+satellites.
+
+Le roi donna sa main à baiser à Joyeuse et promena un regard satisfait sur
+l'assemblée.
+
+[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.]
+
+Dans l'angle de la porte d'entrée, à sa place ordinaire, se tenait Henri
+du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs.
+
+Le roi le remercia et le salua d'un signe de tête amical, auquel Henri
+répondit par une révérence profonde.
+
+Ces intelligences firent tourner la tête à Joyeuse qui sourit de loin à
+son frère, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser
+l'étiquette.
+
+-- Sire, dit Joyeuse, je suis mandé vers Votre Majesté par M. le duc
+d'Anjou, revenu tout récemment de l'expédition des Flandres.
+
+-- Mon frère se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi.
+
+-- Aussi bien, sire, que le permet l'état de son esprit, cependant je ne
+cacherai pas à Votre Majesté que monseigneur paraît souffrant.
+
+-- Il aurait besoin de distraction après son malheur, dit le roi, heureux
+de proclamer l'échec arrivé à son frère tout en paraissant le plaindre.
+
+-- Je crois que oui, sire.
+
+-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le désastre avait été cruel.
+
+-- Sire....
+
+-- Mais que, grâce à vous, bonne partie de l'armée avait été sauvée;
+merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou désire-t-il
+pas nous voir?
+
+-- Ardemment, sire.
+
+-- Aussi, le verrons-nous. Êtes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri,
+en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son
+visage s'obstinait à cacher.
+
+-- Sire, répondit-elle, je serais allée seule au devant de mon fils; mais,
+puisque Votre Majesté daigne se réunir à moi dans ce voeu de bonne amitié,
+le voyage me sera une partie de plaisir.
+
+-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous
+partirons demain, je coucherai à Meaux.
+
+-- Sire, je vais donc annoncer à monseigneur cette bonne nouvelle?
+
+-- Non pas! me quitter si tôt, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends
+qu'un Joyeuse soit aimé de mon frère et désiré, mais nous en avons deux...
+Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Château-Thierry, s'il vous
+plaît.
+
+-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, après avoir annoncé l'arrivée
+de Sa Majesté à monseigneur le duc d'Anjou, de revenir à Paris?
+
+-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi.
+
+Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait.
+
+-- Vous permettez, sire, que je dise un mot à mon frère? demanda-t-il.
+
+-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas.
+
+-- Il y a qu'il veut brûler le pavé pour faire la commission, et le
+briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le
+cardinal.
+
+-- Va donc, va, et tance-moi cet enragé amoureux.
+
+Anne courut après son frère et le rejoignit dans les antichambres.
+
+-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri?
+
+-- Mais oui, mon frère.
+
+-- Parce que vous voulez bien vite revenir?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Vous ne comptez donc séjourner que quelque temps à Château-Thierry?
+
+-- Le moins possible.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Où l'on s'amuse, mon frère, là n'est point ma place.
+
+-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc
+d'Anjou doit donner des fêtes à la cour, que vous devriez rester à
+Château-Thierry.
+
+-- Cela m'est impossible, mon frère.
+
+-- A cause de vos désirs de retraite, de vos projets d'austérité?
+
+-- Oui, mon frère.
+
+-- Vous êtes allé au roi demander une dispense?
+
+-- Qui vous a dit cela?
+
+-- Je le sais.
+
+-- C'est vrai, j'y suis allé.
+
+-- Vous ne l'obtiendrez pas.
+
+-- Pourquoi cela, mon frère?
+
+-- Parce que le roi n'a pas intérêt à se priver d'un serviteur tel que
+vous.
+
+-- Mon frère le cardinal fera alors ce que Sa Majesté ne voudra pas faire.
+
+-- Pour une femme, tout cela!
+
+-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage.
+
+-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons
+au but. Vous partez pour Château-Thierry; en bien! au lieu de revenir
+aussi précipitamment que vous le voudriez, je désire que vous m'attendiez
+dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vécu ensemble;
+j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous.
+
+-- Mon frère, vous allez à Château-Thierry pour vous amuser, vous. Mon
+frère, si je reste à Château-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs.
+
+-- Oh! que non pas! je résiste, moi, et suis d'un heureux tempérament,
+fort propre à battre en brèche vos mélancolies.
+
+-- Mon frère....
+
+-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une impérieuse insistance, je
+représente ici notre père, et vous enjoints de m'attendre à Château-
+Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le vôtre. Il donne, au
+rez-de-chaussée, sur le parc.
+
+-- Si vous ordonnez, mon frère... dit Henri avec résignation.
+
+-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, désir ou ordre, mais
+attendez-moi.
+
+-- J'obéirai, mon frère.
+
+-- Et je suis persuadé que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en
+pressant le jeune homme dans ses bras.
+
+Celui-ci se déroba un peu aigrement peut-être à l'accolade fraternelle,
+demanda ses chevaux et partit immédiatement pour Château-Thierry.
+
+Il courait avec la colère d'un homme contrarié, c'est-à-dire qu'il
+dévorait l'espace.
+
+Le soir même il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle
+Château-Thierry est assis, avec la Marne à ses pieds.
+
+Son nom lui fit ouvrir les portes du château qu'habitait le prince; mais,
+quant à une audience, il fut plus d'une heure à l'obtenir.
+
+Le prince, disaient les uns, était dans ses appartements; il dormait,
+disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre.
+
+Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une réponse
+positive.
+
+Henri insista pour n'avoir plus à penser au service du roi et se livrer,
+dès lors, tout entier à sa tristesse.
+
+Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frère des plus
+familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier étage,
+où le prince consentait enfin à le recevoir.
+
+Une demi-heure s'écoula, la nuit tombait insensiblement du ciel.
+
+Le pas traînant et lourd du duc d'Anjou résonna dans la galerie; Henri,
+qui le reconnut, se prépara au cérémonial d'usage.
+
+Mais le prince, qui paraissait fort pressé, dispensa vite son ambassadeur
+de ces formalités en lui prenant la main et en l'embrassant.
+
+-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous dérange-t-on pour venir voir un
+pauvre vaincu?
+
+-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prévenir qu'il a grand désir de voir
+Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa
+Majesté qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Château-
+Thierry demain au plus tard.
+
+-- Le roi viendra demain! s'écria François avec un mouvement d'impatience.
+
+Mais il se reprit promptement.
+
+-- Demain, demain! dit-il, mais, en vérité, rien ne sera prêt au château
+ni dans la ville pour recevoir Sa Majesté.
+
+Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge
+de le commenter.
+
+-- La grande hâte où Leurs Majestés sont de voir Votre Altesse ne leur a
+pas permis de penser aux embarras.
+
+-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilité, c'est à moi de mettre
+le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre célérité,
+car vous avez couru vite, à ce que je vois: reposez-vous.
+
+-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres à me transmettre? demanda
+respectueusement Henri.
+
+-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de
+service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appétit et
+sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et à laquelle, vous le
+comprenez, je ne fais participer personne.
+
+A propos, vous savez la nouvelle?
+
+[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. --
+PAGE 137.]
+
+-- Non, monseigneur; quelle nouvelle?
+
+-- Aurilly a été mangé par les loups....
+
+-- Aurilly! s'écria Henri avec surprise.
+
+-- Eh! oui... dévoré!... C'est étrange: comme tout ce qui m'approche meurt
+mal! Bonsoir, comte, dormez bien.
+
+Et le prince s'éloigna d'un pas rapide.
+
+
+
+
+LIXXVII
+
+DOUTE
+
+
+Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre
+d'officiers de sa connaissance qui accoururent à lui, et qui avec force
+amitiés lui offrirent de le conduire à l'appartement de son frère, situé à
+l'un des angles, du château.
+
+C'était la bibliothèque que le duc avait donnée pour habitation à Joyeuse,
+durant son séjour à Château-Thierry.
+
+Deux salons, meublés au temps de François 1er, communiquaient l'un avec
+l'autre et aboutissaient à la bibliothèque; cette dernière pièce donnait
+sur les jardins.
+
+C'est dans la bibliothèque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit
+paresseux et cultivé à la fois: en étendant le bras il touchait à la
+science, en ouvrant les fenêtres il savourait la nature; les organisations
+supérieures ont besoin de jouissances plus complètes, et la brise du
+matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau
+charme aux triolets de Clément Marot ou aux odes de Ronsard.
+
+Henri décida qu'il garderait toutes choses comme elles étaient, non pas
+qu'il fût mu par le sybaritisme poétique de son frère, mais au contraire
+par insouciance, et parce qu'il lui était indifférent d'être là ou
+ailleurs.
+
+Mais comme, en quelque situation d'esprit que fût le comte, il avait été
+élevé à ne jamais négliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la
+maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du
+château qu'habitait le prince depuis son retour.
+
+Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicérone à Henri;
+c'était ce jeune enseigne dont une indiscrétion avait, dans le petit
+village de Flandre où nous avons fait faire une halte d'un instant à nos
+personnages, livré au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas
+quitté le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner
+Henri.
+
+En arrivant à Château-Thierry, le prince avait d'abord cherché la
+dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements,
+recevait matin et soir, et, pendant la journée, courait le cerf dans la
+forêt, ou volait à la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort
+d'Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que l'on sût par quelle voie,
+le prince s'était retiré dans un pavillon situé au milieu du parc; ce
+pavillon, espèce de retraite inaccessible, excepté aux familiers de la
+maison du prince, était perdu sous le feuillage des arbres, et
+apparaissait à peine au-dessus des charmilles gigantesques et à travers
+l'épaisseur des haies.
+
+C'était dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'était retiré;
+ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'était le chagrin que lui
+avait causé la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux
+qui le connaissaient prétendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon
+quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, éclaterait au jour.
+
+L'une ou l'autre de ces suppositions était d'autant plus probable, que le
+prince semblait désespéré quand une affaire ou une visite l'appelait au
+château; si bien qu'aussitôt cette visite reçue ou cette affaire achevée,
+il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de
+chambre qui l'avaient vu naître.
+
+-- Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas gaies, si le prince est de
+cette humeur.
+
+-- Assurément, répondit l'enseigne, car chacun saura compatir à la douleur
+du prince, frappé dans son orgueil et dans ses affections.
+
+Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un étrange
+intérêt à ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à la cour,
+et qu'il avait revu en Flandre; cette espèce d'indifférence avec laquelle
+le prince lui avait annoncé la perte qu'il avait faite; cette réclusion
+dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se
+rattachait pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame mystérieuse et
+sombre sur laquelle, depuis quelque temps, étaient brodés les événements
+de sa vie.
+
+-- Et, demanda-t-il à l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'où
+vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly?
+
+-- Non.
+
+-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose à ce sujet?
+
+-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte
+toujours quelque chose.
+
+-- Eh bien! voyons.
+
+-- On dit que le prince chassait sous les saules près de la rivière, et
+qu'il s'était écarté des autres chasseurs, car il fait tout par élans, et
+s'emporte à la chasse comme au jeu, comme au feu, comme à la douleur,
+quand tout à coup on le vit revenir avec un visage consterné.
+
+Les courtisans l'interrogèrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une
+simple aventure de chasse.
+
+Il tenait à la main deux rouleaux d'or.
+
+-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadée; Aurilly est
+mort, Aurilly a été mangé par les loups!
+
+Chacun se récria.
+
+-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le
+pauvre joueur de luth avait toujours été plus grand musicien que bon
+cavalier; il paraît que son cheval l'a emporté, et qu'il est tombé dans
+une fondrière où il s'est tué; le lendemain deux voyageurs qui passaient
+près de cette fondrière, ont trouvé son corps à moitié mangé par les
+loups, et la preuve que la chose s'est bien passée ainsi, et que les
+voleurs n'ont rien à faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux
+d'or qu'il avait sur lui et qui ont été fidèlement rapportés.
+
+-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or,
+continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient été remis au prince par ces
+deux voyageurs, qui, l'ayant rencontré et reconnu au bord de la rivière,
+lui avaient annoncé cette nouvelle de la mort d'Aurilly.
+
+-- C'est étrange, murmura Henri.
+
+-- D'autant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on,
+encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la
+petite porte du parc, du côté des châtaigniers, et, par cette porte,
+passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans
+le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince
+a émigré dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée.
+
+-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri.
+
+-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du
+soir pour la garde du château, j'ai rencontré un homme qui m'a paru
+étranger à la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet
+homme s'étant détourné à ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon
+de son justaucorps.
+
+-- Le capuchon de son justaucorps!
+
+-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais
+pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrâmes là-
+bas.
+
+Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui à cet intérêt
+sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: à lui aussi qui avait vu
+Diane et son compagnon confiés à Aurilly, cette idée était venue que les
+deux voyageurs qui avaient annoncé au prince la mort du malheureux joueur
+de luth, étaient de sa connaissance.
+
+Henri regarda avec attention l'enseigne.
+
+-- Et quand vous crûtes avoir reconnu cet homme, quelle idée vous est
+venue, monsieur? demanda-t-il.
+
+-- Voici ce que je pense, répondit l'enseigne; cependant je ne voudrais
+rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renoncé à ses idées sur la
+Flandre; il entretient en conséquence des espions; l'homme au surcot de
+laine est un espion, qui dans sa tournée aura appris l'accident arrivé au
+musicien et aura apporté deux nouvelles à la fois.
+
+-- Cela est vraisemblable, dit Henri rêveur; mais cet homme, que faisait-
+il quand vous l'avez vu?
+
+-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de
+vos fenêtres, et gagnait les serres.
+
+-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont
+deux....
+
+-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une
+seule, l'homme au surcot.
+
+-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Et ces serres, ont-elles une sortie?
+
+-- Sur la ville, oui, comte.
+
+Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence;
+ces détails, indifférents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce
+mystère avoir une double vue, avaient un immense intérêt.
+
+La nuit était venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient
+sans lumière dans l'appartement de Joyeuse.
+
+Fatigué de la route, alourdi par les événements étranges qu'on venait de
+lui raconter, sans force contre les émotions qu'ils venaient de faire
+naître en lui, le comte était renversé sur le lit de son frère et
+plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait
+constellé de diamants.
+
+Le jeune enseigne était assis sur le rebord de la fenêtre, et se laissait
+aller volontiers, lui aussi, à cet abandon de l'esprit, à cette poésie de
+la jeunesse, à cet engourdissement velouté de bien-être que donne la
+fraîcheur embaumée du soir.
+
+Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient,
+les lumières s'allumaient peu à peu, les chiens aboyaient au loin dans les
+chenils contre les valets chargés de fermer le soir les écuries.
+
+Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention,
+se pencha en dehors de la fenêtre et appelant d'une voix brève et basse le
+comte étendu sur le lit:
+
+-- Venez, venez, dit-il.
+
+-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rêve.
+
+-- L'homme, l'homme!
+
+-- Quel homme?
+
+-- L'homme au surcot, l'espion.
+
+-- Oh! fit Henri en bondissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur
+l'enseigne.
+
+-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous là-bas? il longe la haie;
+attendez, il va reparaître; tenez, regardez dans cet espace éclairé par la
+lune; le voilà, le voilà!
+
+-- Oui.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est sinistre?
+
+-- Sinistre, c'est le mot, répondit du Bouchage en s'assombrissant lui-
+même.
+
+-- Croyez-vous que ce soit un espion?
+
+-- Je ne crois rien et je crois tout.
+
+-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres.
+
+-- Le pavillon du prince est donc là? demanda du Bouchage, en désignant du
+doigt le point d'où paraissait venir l'étranger.
+
+-- Voyez cette lumière qui tremble au milieu du feuillage.
+
+-Eh bien?
+
+-- C'est celle de la salle à manger.
+
+-- Ah! s'écria Henri, le voilà qui reparaît encore.
+
+-- Oui, décidément il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez-
+vous?
+
+-- Quoi?
+
+-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure.
+
+-- C'est étrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de
+très ordinaire, et cependant....
+
+-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore?
+
+On entendait le bruit d'une espèce de cloche.
+
+-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper
+avec nous, comte?
+
+-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse,
+j'appellerai.
+
+-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre
+compagnie.
+
+-- Non pas; impossible.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne
+vous retarde point.
+
+-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantôme.
+
+-- Oh! oui, je vous en réponds; à moins, continua Henri, craignant d'en
+avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me
+paraît plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les
+espions.
+
+-- Certainement, dit l'enseigne en riant.
+
+Et il prit congé de du Bouchage.
+
+A peine fut-il hors de la bibliothèque, que Henri s'élança dans le jardin.
+
+-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaîtrais dans les
+ténèbres de l'enfer.
+
+Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux
+mains humides sur son front brûlant.
+
+-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une hallucination de mon pauvre
+cerveau malade, et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans la
+veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui
+ont creusé un sillon si sombre dans ma vie?
+
+En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre
+lui-même, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce château, chez le duc
+d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou
+pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitté Diane, lui,
+son éternel compagnon? Non! ce n'est pas lui.
+
+Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive,
+reprenant le dessus sur le doute:
+
+-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il désespéré et en s'appuyant à la
+muraille pour ne pas tomber.
+
+Comme il achevait de formuler cette pensée dominante, invincible,
+maîtresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de
+nouveau, et quoique ce bruit fût presque imperceptible, ses sens
+surexcités le saisirent.
+
+Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme.
+
+Il écouta de nouveau.
+
+Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son
+propre coeur.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'il vît apparaître rien de ce qu'il
+attendait.
+
+Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un
+approchait.
+
+Il entendait crier le sable sous ses pas.
+
+Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce
+fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore.
+
+-- Le voilà qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagné?
+
+Le groupe s'avançait du côté où la lune argentait un espace de terrain
+vide.
+
+C'est au moment où, marchant en sens opposé, l'homme au surcot traversait
+cet espace, que Henri avait cru reconnaître Remy.
+
+Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point à s'y
+tromper.
+
+Un froid mortel descendit jusqu'à son coeur et sembla l'avoir fait de
+marbre.
+
+Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la première était
+vêtue d'un surcot de laine, et, à cette seconde apparition comme à la
+première, le comte crut bien reconnaître Remy.
+
+La seconde, complètement enveloppée d'un grand manteau d'homme, échappait
+à toute analyse.
+
+Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eût pu
+voir.
+
+Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et dès que les deux
+mystérieux personnages eurent disparu derrière la charmille, le jeune
+homme s'élança derrière et se glissa de massifs en massifs à la suite de
+ceux qu'il voulait connaître.
+
+-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon
+Dieu? est-ce que c'est possible?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+CERTITUDE
+
+
+Henri se glissa le long de la charmille par le côté sombre, en observant
+la précaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long
+des feuillages.
+
+Obligé de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait
+bien voir. Cependant, à la tournure, aux habits, à la démarche, il
+persistait à reconnaître Remy dans l'homme au surcot de laine.
+
+De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des réalités,
+s'élevaient dans son esprit à l'égard du compagnon de cet homme.
+
+Ce chemin de la charmille aboutissait à la grande haie d'épines et à la
+muraille de peupliers qui séparait du reste du parc le pavillon de M. le
+duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel,
+comme nous l'avons dit, il disparaissait entièrement dans le coin isolé du
+château. Il y avait de belles pièces d'eau, des taillis sombres percés
+d'allées sinueuses, et des arbres séculaires sur le dôme desquels la lune
+versait les cascades de sa lumière argentée, tandis que, dessous, l'ombre
+était noire, opaque, impénétrable.
+
+En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer.
+
+En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se
+livrer à des indiscrétions aussi téméraires, c'était le fait, non plus
+d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lâche espion ou d'un jaloux
+décidé à toutes les extrémités.
+
+Mais comme, en ouvrant la barrière qui séparait le grand parc du petit,
+l'homme fit un mouvement qui laissa son visage à découvert, et que ce
+visage était bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et
+poussa résolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver.
+
+La porte avait été refermée; Henri sauta par-dessus les traverses et se
+remit à suivre les deux étranges visiteurs du prince.
+
+Ceux-ci se hâtaient.
+
+D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir.
+
+Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy
+et de son compagnon.
+
+Henri se jeta derrière le plus gros des arbres, et attendit.
+
+Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salué très bas, que le compagnon
+de Remy avait fait une révérence de femme et non un salut d'homme, et que
+le duc, transporté, avait offert son bras à ce dernier comme il eût fait à
+une femme.
+
+Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le
+vestibule, dont la porte s'était refermée derrière eux.
+
+-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'où je
+puisse voir chaque signe sans être vu.
+
+Il se décida pour un massif situé entre le pavillon et les espaliers,
+massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impénétrable, car
+ce n'était pas la nuit, par la fraîcheur et l'humidité naturellement
+répandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et
+les buissons.
+
+Caché derrière la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de
+toute la hauteur du piédestal, Henri put voir ce qui se passait dans le
+pavillon, dont la principale fenêtre s'ouvrait tout entière devant lui.
+
+Comme nul ne pouvait, ou plutôt ne devait pénétrer jusque-là, aucune
+précaution n'avait été prise.
+
+Une table était dressée, servie avec luxe et chargée de vins précieux
+enfermés dans des verres de Venise.
+
+Deux sièges seulement à cette table attendaient deux convives.
+
+Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en
+lui indiquant l'autre siège, il sembla l'inviter à se séparer de son
+manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort
+incommode lorsqu'on était arrivé au but de cette course, et que ce but
+était un souper.
+
+Alors, la personne à laquelle l'invitation était faite jeta son manteau
+sur une chaise, et la lumière des flambeaux éclaira sans aucune ombre le
+visage pâle et majestueusement beau d'une femme que les yeux épouvantés de
+Henri reconnurent tout d'abord.
+
+C'était la dame de la maison mystérieuse de la rue des Augustins, la
+voyageuse de Flandre: c'était cette Diane enfin dont les regards étaient
+mortels comme des coups de poignard.
+
+Cette fois elle portait les habits de son sexe, était vêtue d'une robe de
+brocart; des diamants brillaient à son cou, dans ses cheveux et à ses
+poignets.
+
+Sous cette parure, la pâleur de son visage ressortait encore davantage, et
+sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eût pu croire que le duc,
+par l'emploi de quelque moyen magique, avait évoqué l'ombre de cette femme
+plutôt que la femme elle-même.
+
+Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croisé ses bras plus
+froids que le marbre lui-même, Henri fût tombé à la renverse dans le
+bassin de la fontaine.
+
+Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse
+créature qui s'était assise en face de lui, et qui touchait à peine aux
+objets servis devant elle. De temps en temps François s'allongeait sur la
+table pour baiser une des mains de sa muette et pâle convive, qui semblait
+aussi insensible à ses baisers que si sa main eût été sculptée dans
+l'albâtre dont elle avait la transparence et la blancheur.
+
+De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main à son front,
+essuyait avec cette main la sueur glacée qui en dégouttait et se
+demandait:
+
+-- Est-elle vivante? est-elle morte?
+
+Le duc faisait tous ses efforts et déployait toute son éloquence pour
+dérider ce front austère.
+
+Remy, seul serviteur, car le duc avait éloigné tout le monde, servait ces
+deux personnes, et de temps en temps, frôlant avec le coude sa maîtresse
+lorsqu'il passait derrière elle, semblait la ranimer par ce contact, et la
+rappeler à la vie ou plutôt à la situation.
+
+Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux
+lançaient un éclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touché
+un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opéré sur le
+mécanisme des yeux l'éclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des
+lèvres le sourire.
+
+Puis elle retombait dans son immobilité.
+
+Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnés commença
+d'échauffer sa nouvelle conquête.
+
+Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure à la magnifique
+horloge accrochée au-dessus de la tête du prince, sur le mur opposé à
+elle, Diane parut faire un effort sur elle-même et, gardant le sourire sur
+les lèvres, prit une part plus active à la conversation.
+
+Henri, sous son abri de feuillage, se déchirait les poings et maudissait
+toute la création, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'à Dieu qui
+l'avait créé lui-même.
+
+Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si
+sévère, s'abandonnât ainsi vulgairement au prince, parce qu'il était doré
+en ce palais.
+
+Son horreur pour Remy était telle, qu'il lui eût ouvert sans pitié les
+entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un
+homme.
+
+C'est dans ce paroxysme de rage et de mépris, que se passa pour Henri le
+temps de ce souper si délicieux pour le duc d'Anjou.
+
+Diane sonna. Le prince, échauffé par le vin et par les galants propos, se
+leva de table pour aller embrasser Diane.
+
+Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha à son côté s'il
+avait une épée, dans sa poitrine s'il avait un poignard.
+
+Diane, avec un sourire étrange, et qui certes n'avait eu jusque-là son
+équivalent sur aucun visage, Diane l'arrêta en chemin.
+
+-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je
+partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente.
+
+A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui
+contenait vingt pêches magnifiques, et en prit une.
+
+Puis, détachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame
+était d'argent et le manche de malachite, elle sépara la pêche en deux
+parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement à
+ses lèvres, comme s'il eût baisé celles de Diane.
+
+Cette action passionnée produisit une telle impression sur lui-même, qu'un
+nuage obscurcit sa vue au moment où il mordait dans le fruit.
+
+Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile.
+
+Remy, adossé à un pilier de bois sculpté, regardait aussi d'un air sombre.
+
+Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur
+qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait
+mordu.
+
+Cette sueur était sans doute le symptôme d'une indisposition subite; car,
+tandis que Diane mangeait l'autre moitié de la pêche, le prince laissa
+retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant
+avec effort, il sembla inviter sa belle convive à prendre avec lui l'air
+dans le jardin.
+
+Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait
+le duc.
+
+Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout à fait.
+
+Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau à un
+mouchoir brodé d'or, et le remettait dans sa gaîne de chagrin.
+
+Ils arrivèrent ainsi tout près du buisson où se cachait Henri.
+
+Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme.
+
+-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur
+assiège mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame.
+
+Diane arracha quelques fleurs à un jasmin, une branche à une clématite et
+deux belles roses qui tapissaient tout un côté du socle de la statue,
+derrière laquelle Henri se rapetissait effrayé.
+
+-- Que faites-vous, madame? demanda le prince.
+
+-- On m'a toujours assuré, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs
+était le meilleur remède aux étourdissements. Je cueille un bouquet dans
+l'espoir que, donné par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je
+lui souhaite.
+
+Mais, tout en réunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une
+rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment.
+
+Le mouvement de François fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il
+ne donnât le temps à Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques
+gouttes d'une liqueur renfermée dans un flacon d'or qu'elle tira de son
+sein.
+
+Puis elle prit la rose que le prince avait ramassée et la mettant à sa
+ceinture:
+
+-- Celle-là est pour moi, dit-elle, changeons.
+
+Et, en échange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui
+tendit le bouquet.
+
+[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.]
+
+Le prince le prit avidement, le respira avec délices et passa son bras
+autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans
+doute de troubler les sens de François, car il fléchit sur ses genoux et
+fut forcé de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait là.
+
+Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait
+aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de
+cette scène, ou plutôt semblait en dévorer chaque détail.
+
+Lorsqu'il vit le prince fléchir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon.
+Diane, de son côté, sentant François chanceler, s'assit près de lui sur le
+banc.
+
+L'étourdissement de François dura cette fois plus long-temps que le
+premier; le prince avait la tête penchée sur la poitrine. Il paraissait
+avoir perdu le fil de ses idées et presque le sentiment de son existence,
+et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane
+indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimère d'amour.
+
+Enfin, il releva lentement la tête, et ses lèvres se trouvant à la hauteur
+du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle
+convive; mais comme si elle n'eût point vu ce mouvement, la jeune femme se
+leva.
+
+-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer.
+
+-- Oh! oui, rentrons! s'écria le prince dans un transport de joie; oui,
+venez, merci!
+
+Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fût Diane qui
+s'appuyât à son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grâce à
+ce soutien, marchant plus à l'aise, il parut oublier fièvre et
+étourdissement; se redressant tout à coup, il appuya, presque par
+surprise, ses lèvres sur le col de la jeune femme.
+
+Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eût ressenti la
+morsure d'un fer rouge.
+
+-- Remy, un flambeau! s'écria-t-elle, un flambeau!
+
+Aussitôt Remy rentra dans la salle à manger et alluma, aux bougies de la
+table, un flambeau isolé qu'il prit sur un guéridon; et, se rapprochant
+vivement de l'entrée du pavillon ce flambeau à la main:
+
+-- Voilà, madame, dit-il.
+
+-- Où va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et
+détournant la tête.
+
+-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas,
+madame? répliqua le prince avec ivresse.
+
+-- Volontiers, monseigneur, répondit Diane.
+
+Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince.
+
+Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenêtre par où l'air
+s'engouffra de telle façon, que la bougie portée par Diane lança, comme
+furieuse, toute sa flamme et sa fumée sur le visage de François, placé
+précisément dans le courant d'air.
+
+Les deux amants, Henri les jugea tels, arrivèrent ainsi, en traversant une
+galerie, jusqu'à la chambre du duc, et disparurent derrière la tenture de
+fleurs de lis qui lui servait de portière.
+
+Henri avait vu tout ce qui s'était passé avec une fureur croissante, et
+cependant cette fureur était telle qu'elle touchait à l'anéantissement.
+
+On eût dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui
+avait imposé une si cruelle épreuve.
+
+Il était sorti de sa cachette, et, brisé, les bras pendants, l'oeil atone,
+il se préparait à regagner, demi-mort, son appartement dans le château.
+
+Lorsque, soudain, la portière derrière laquelle il venait de voir
+disparaître Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se
+précipitant dans la salle à manger, entraîna Remy, qui, debout, immobile,
+semblait n'attendre que son retour.
+
+-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini....
+
+Et tous deux s'élancèrent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin.
+
+Mais, à leur vue, Henri avait retrouvé toute sa force; Henri s'élança au
+devant d'eux, et ils le trouvèrent tout à coup au milieu de l'allée,
+debout, les bras croisés, et plus terrible dans son silence, que nul ne le
+fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en était arrivé à ce degré
+d'exaspération, qu'il eût tué quiconque se fût avisé de soutenir que les
+femmes n'étaient pas des monstres envoyés par l'enfer pour souiller le
+monde.
+
+Il saisit Diane par le bras, et l'arrêta court, malgré le cri de terreur
+qu'elle poussa, malgré le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et
+qui effleura les chairs.
+
+-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement
+de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et à qui
+vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait
+plus d'avenir, mais seulement un passé. Ah! belle hypocrite, et toi, lâche
+menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; à l'un je
+dis: je te méprise; à l'autre: tu me fais horreur!
+
+-- Passage! cria Remy, d'une voix étranglée, passage! jeune fou... ou
+sinon....
+
+-- Soit, répondit Henri, achève ton ouvrage, et tue mon corps, misérable,
+puisque tu as tué mon âme.
+
+-- Silence! murmura Remy furieux, en enfonçant de plus en plus sa lame
+sous laquelle criait déjà la poitrine du jeune homme.
+
+Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du
+Bouchage, elle l'amena en face d'elle.
+
+Elle était d'une pâleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur
+ses épaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait à ce
+dernier un froid pareil à celui d'un cadavre.
+
+-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas témérairement des choses de Dieu!...
+Je suis Diane de Méridor, la maîtresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou
+laissa tuer misérablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours
+que Remy a poignardé Aurilly, le complice du prince; et quant au prince,
+je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place!
+monsieur, place à Diane de Méridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des
+Hospitalières.
+
+Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui
+l'attendait.
+
+Henri tomba agenouillé, puis renversé en arrière, suivant des yeux le
+groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des
+taillis, comme eût fait une infernale vision.
+
+Ce n'est qu'une heure après que le jeune homme, brisé de fatigue, écrasé
+de terreur et la tête en feu, réussit à trouver assez de force pour se
+traîner jusqu'à son appartement; encore fallut-il qu'il se reprît à dix
+fois pour escalader la fenêtre. Il fit quelques pas dans la chambre et
+s'en alla, tout trébuchant, tomber sur son lit.
+
+Tout dormait dans le château.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+FATALITÉ
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allées
+sablées de Château-Thierry.
+
+De nombreux travailleurs, commandés la veille, avaient, dès l'aube,
+commencé la toilette du parc et des appartements destinés à recevoir le
+roi qu'on attendait.
+
+Rien encore ne remuait dans le pavillon où reposait le duc, car il avait
+défendu, la veille, à ses deux vieux serviteurs, de le réveiller. Ils
+devaient attendre qu'il appelât.
+
+Vers neuf heures et demie, deux courriers, lancés à toute bride, entrèrent
+dans la ville, annonçant la prochaine arrivée de Sa Majesté.
+
+Les échevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie
+sur le passage de ce cortège.
+
+A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il était monté à cheval
+depuis le dernier relais. C'était une occasion qu'il saisissait toujours,
+et principalement à son entrée dans les villes, étant beau cavalier.
+
+La reine-mère le suivait en litière; cinquante gentilshommes, richement
+vêtus et bien montés, venaient à leur suite.
+
+Une compagnie des gardes, commandée par Crillon lui-même, cent vingt
+Suisses, autant d'Écossais, commandés par Larchant, et toute la maison de
+plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armée dont
+les files suivaient les sinuosités de la route qui monte de la rivière au
+sommet de la colline.
+
+Enfin le cortège entra en ville au son des cloches, des canons et des
+musiques de tout genre.
+
+Les acclamations des habitants furent vives; le roi était si rare en ce
+temps-là, que, vu de près, il semblait encore avoir gardé un reflet de la
+Divinité.
+
+Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frère. Il ne trouva
+que Henri du Bouchage à la grille du château.
+
+[Illustration: Veuillez prévenir madame la supérieure. -- PAGE 148.]
+
+Une fois dans l'intérieur, Henri III s'informa de la santé du duc d'Anjou,
+à l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majesté.
+
+-- Sire, répondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le
+pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il
+est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore
+aujourd'hui.
+
+-- C'est un endroit bien retiré, à ce qu'il paraît, dit Henri, mécontent,
+que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu?
+
+-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse
+n'attendait peut-être pas si tôt Votre Majesté.
+
+-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela
+chez les gens sans les prévenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivée depuis
+hier.
+
+Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri,
+qui voulait paraître doux et bon aux dépens de François, s'écria:
+
+-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui.
+
+-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litière.
+
+Toute l'escorte prit la route du vieux parc.
+
+Au moment où les premiers gardes touchaient la charmille, un cri déchirant
+et lugubre perça les airs.
+
+-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mère.
+
+-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages,
+c'est un cri de détresse ou de désespoir.
+
+-- Mon prince! mon pauvre duc! s'écria l'autre vieux serviteur de François
+en paraissant à une fenêtre avec les signes de la plus violente douleur.
+
+Tous coururent vers le pavillon, le roi entraîné par les autres.
+
+Il arriva au moment où l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son
+valet de chambre, entré sans ordre, pour annoncer l'arrivée du roi, venait
+d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre à coucher.
+
+Le prince était froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un
+mouvement étrange des paupières et une contraction grimaçante des lèvres.
+
+Le roi s'arrêta sur le seuil de la porte, et tout le monde derrière lui.
+
+-- Voilà un vilain pronostic! murmura-t-il.
+
+-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie.
+
+-- Ce pauvre François! dit Henri, heureux d'être congédié et d'éviter
+ainsi le spectacle de cette agonie.
+
+Toute la foule s'écoula sur les traces du roi.
+
+-- Étrange! étrange! murmura Catherine agenouillée près du prince ou
+plutôt du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux
+serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le
+médecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hâter la
+venue des médecins du roi restés à Meaux avec la reine, elle examinait
+avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacité que Miron
+lui-même aurait pu le faire, les diagnostics de cette étrange maladie à
+laquelle succombait son fils.
+
+Elle avait de l'expérience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle
+questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui
+s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur
+désespoir.
+
+Tous deux répondirent que le prince était rentré la veille à la nuit,
+après avoir été dérangé fort inopportunément par M. Henri du Bouchage,
+venant de la part du roi.
+
+Puis ils ajoutèrent qu'à la suite de cette audience, donnée au grand
+château, le prince avait commandé un souper délicat, ordonné que nul ne se
+présentât au pavillon sans être mandé; enfin, enjoint positivement qu'on
+ne le réveillât pas au matin, ou qu'on n'entrât pas chez lui avant un
+appel positif.
+
+-- Il attendait quelque maîtresse, sans doute? demanda la reine-mère.
+
+-- Nous le croyons, madame, répondirent humblement les valets, mais la
+discrétion nous a empêchés de nous en assurer.
+
+-- En desservant, cependant, vous avez dû voir si mon fils a soupé seul?
+
+-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur
+était que nul n'entrât dans le pavillon.
+
+-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc pénétré ici?
+
+-- Personne, madame.
+
+-- Retirez-vous.
+
+Et Catherine, cette fois, demeura tout à fait seule.
+
+Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait déposé, elle
+commença une minutieuse investigation de chacun des symptômes ou de
+chacune des traces qui surgissaient à ses yeux comme résultat de ses
+soupçons ou de ses craintes.
+
+Elle avait vu le front de François chargé d'une teinte bistrée, ses yeux
+sanglants et cerclés de bleu, ses lèvres labourées par un sillon semblable
+à celui qu'imprimé le soufre brûlant sur des chairs vives.
+
+Elle observa le même signe sur les narines et sur les ailes du nez.
+
+-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince.
+
+Et la première chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'était
+consumée toute la bougie allumée la veille au soir par Remy.
+
+-- Cette bougie a brûlé longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que
+François était dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis....
+
+Catherine le saisit précipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs
+étaient encore fraîches, à l'exception d'une rose qui était noircie et
+desséchée:
+
+-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on versé sur les feuilles de cette
+fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses.
+
+Elle éloigna le bouquet d'elle en frissonnant:
+
+-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front;
+mais les lèvres?
+
+Catherine courut à la salle à manger. Les valets n'avaient pas menti, rien
+n'indiquait qu'on eût touché au couvert depuis la fin du repas.
+
+Sur le bord de la table, une moitié de pêche, dans laquelle s'imprimait un
+demi-cercle de dents, fixa plus particulièrement les regards de Catherine.
+
+Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'était
+émaillé au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se
+distinguait plus particulièrement sur la tranche, à l'endroit où le
+couteau avait dû passer.
+
+-- Voilà pour les lèvres, dit-elle; mais François a mordu seulement une
+bouchée dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps à sa main ce bouquet,
+dont les fleurs sont encore fraîches, le mal n'est pas sans remède, le
+poison ne peut avoir pénétré profondément.
+
+Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette
+paralysie si complète et ce travail si avancé de la décomposition! Il faut
+que je n'aie pas tout vu.
+
+En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit
+suspendu à son bâton de bois de rose, par sa chaîne d'argent, le papegai
+rouge et bleu qu'affectionnait François.
+
+L'oiseau était mort, raide, et les ailes hérissées.
+
+Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'était déjà
+occupée une fois, pour s'assurer, à sa complète combustion, que le prince
+était rentré de bonne heure.
+
+-- La fumée! se dit Catherine, la fumée! La mèche du flambeau était
+empoisonnée; mon fils est mort!
+
+Aussitôt elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers.
+
+-- Miron! Miron! disaient les uns.
+
+-- Un prêtre, disaient les autres.
+
+Mais elle, pendant ce temps, approchait des lèvres de François un des
+flacons qu'elle portait toujours dans son aumônière, et interrogea les
+traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison.
+
+Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait
+plus un regard, à ce gosier ne montait plus la voix.
+
+Catherine, sombre et muette, s'éloigna de la chambre en faisant signe aux
+deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communiqué avec
+personne.
+
+Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, où elle s'assit, les
+tenant l'un et l'autre sous son regard.
+
+-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a été empoisonné dans son souper, c'est
+vous qui avez servi ce souper?
+
+A ces paroles on vit la pâleur de la mort envahir le visage des deux
+hommes.
+
+-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne
+nous accuse pas.
+
+-- Vous êtes des niais; croyez-vous que si je vous soupçonnais, la chose
+ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassiné votre
+maître, mais d'autres l'ont tué, et il faut que je connaisse les
+meurtriers. Qui est entré au pavillon?
+
+-- Un vieil homme, vêtu misérablement, que monseigneur recevait depuis
+deux jours.
+
+-- Mais... la femme?
+
+-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majesté veut-elle
+parler?
+
+-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet....
+
+[Illustration: Diane avait déjà pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.]
+
+Les deux serviteurs se regardèrent avec tant de naïveté, que Catherine
+reconnut leur innocence à ce seul regard.
+
+-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le
+gouverneur du château.
+
+Les deux valets se précipitèrent vers la porte.
+
+-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil.
+Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai
+pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-là
+vous mourrez tous deux. Allez!
+
+Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit
+que le duc avait reçu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui
+l'avait affecté profondément, que là était la cause de son mal, qu'en
+interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de
+son alarme.
+
+Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne
+sut dire ce qu'étaient devenus Remy et Diane.
+
+Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le
+révélât.
+
+Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentée, exagérée, tronquée,
+parcourut Château-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son
+caractère et son penchant, l'accident survenu au duc.
+
+Mais nul, excepté Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc était un
+homme mort.
+
+Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour
+mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence.
+
+Le roi, frappé d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au
+monde, eût bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mère s'opposa à
+ce départ, et force fut à la cour de demeurer au château.
+
+Les médecins arrivèrent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et
+jugea sa gravité; mais il était trop bon courtisan pour ne pas taire la
+vérité, surtout lorsqu'il eut consulté les regards de Catherine.
+
+On l'interrogeait de toutes parts, et il répondait que certainement M. le
+duc d'Anjou avait éprouvé de grands chagrins et essuyé un violent choc.
+
+Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas.
+
+Lorsque Henri III lui demanda de répondre affirmativement ou négativement
+à cette question:
+
+-- Le duc vivra-t-il?
+
+-- Dans trois jours, je le dirai à Votre Majesté, répliqua le médecin.
+
+-- Et à moi, que me direz-vous? fit Catherine à voix basse.
+
+-- A vous, madame, c'est différent; je répondrai sans hésitation.
+
+-- Quoi?
+
+-- Que Votre Majesté m'interroge.
+
+-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron?
+
+-- Demain au soir, madame.
+
+-- Si tôt?
+
+-- Ah! madame, murmura le médecin, la dose était aussi par trop forte.
+
+Catherine mit un doigt sur ses lèvres, regarda le moribond et répéta tout
+bas son mot sinistre:
+
+-- Fatalité!
+
+
+
+
+XC
+
+LES HOSPITALIÈRES
+
+
+Le comte avait passé une terrible nuit, dans un état voisin du délire et
+de la mort.
+
+Cependant, fidèle à ses devoirs, dès qu'il entendit annoncer l'arrivée du
+roi, il se leva et le reçut à la grille comme nous avons dit; mais après
+avoir présenté ses hommages à Sa Majesté, salué la reine-mère et serré la
+main de l'amiral, il s'était renfermé dans sa chambre, non plus pour
+mourir, mais pour mettre décidément à exécution son projet que rien ne
+pouvait plus combattre.
+
+Aussi, vers onze heures du matin, c'est-à-dire quand à la suite de cette
+terrible nouvelle qui s'était répandue: Le duc d'Anjou est atteint à mort!
+chacun se fut dispersé, laissant le roi tout étourdi de ce nouvel
+événement, Henri alla frapper à la porte de son frère qui, ayant passé une
+partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa
+chambre.
+
+-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse à moitié endormi: qu'y a-t-il?
+
+-- Je viens vous dire adieu, mon frère, répondit Henri.
+
+-- Comment, adieu?... tu pars?
+
+-- Je pars, oui, mon frère, et rien ne me retient plus ici, je présume.
+
+-- Comment, rien?
+
+-- Sans doute; ces fêtes auxquelles vous désiriez que j'assistasse n'ayant
+pas lieu, me voilà dégagé de ma promesse.
+
+-- Vous vous trompez, Henri, répondit le grand-amiral; je ne vous permets
+pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier.
+
+-- Soit, mon frère; mais alors, pour la première fois de ma vie, j'aurai
+la douleur de désobéir à vos ordres et de vous manquer de respect; car à
+partir de ce moment, je vous le déclare, Anne, rien ne me retiendra plus
+pour entrer en religion.
+
+-- Mais cette dispense venant de Rome?
+
+-- Je l'attendrai dans un couvent.
+
+-- En vérité, vous êtes décidément fou! s'écria Joyeuse, en se levant avec
+la stupéfaction peinte sur son visage.
+
+-- Au contraire, mon cher et honoré frère, je suis le plus sage de tous,
+car moi seul sais bien ce que je fais.
+
+-- Henri, vous nous aviez promis un mois.
+
+-- Impossible, mon frère!
+
+-- Encore huit jours.
+
+-- Pas une heure.
+
+-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant!
+
+-- Au contraire, je ne souffre plus, voilà pourquoi je vois que le mal est
+sans remède.
+
+-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut
+l'attendrir, je la fléchirai.
+
+-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissât-elle
+fléchir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus à l'aimer.
+
+-- Allons! en voilà bien d'une autre.
+
+-- C'est ainsi, mon frère.
+
+-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est
+de la rage, pardieu!
+
+-- Oh! non, certes! s'écria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette
+femme et moi il ne peut plus rien exister.
+
+-- Qu'est-ce à dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme
+alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de
+secrets l'un pour l'autre.
+
+Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au
+sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil
+de son frère pût pénétrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans
+son coeur; il tomba donc dans un excès contraire, comme il arrive en
+pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui était échappée,
+il en prononça une plus imprudente encore.
+
+-- Mon frère, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra
+plus, puisqu'elle appartient maintenant à Dieu.
+
+-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti.
+
+-- Non, mon frère, cette femme ne m'a point menti, cette femme est
+Hospitalière; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans
+les bras du Seigneur.
+
+Anne eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne point manifester à Henri la
+joie que cette révélation lui causait.
+
+Il poursuivit:
+
+-- Voilà du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parlé.
+
+-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris récemment le voile; mais,
+j'en suis certain, comme la mienne, sa résolution est irrévocable. Ainsi,
+ne me retenez plus, mon frère, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez-
+moi vous remercier de toutes vos bontés, de toute votre patience, de votre
+amour infini pour un pauvre insensé, et adieu!
+
+Joyeuse regarda le visage de son frère; il le regarda en homme attendri
+qui compte sur son attendrissement pour décider la persuasion dans autrui.
+
+Mais Henri demeura inébranlable à cet attendrissement, et répondit par son
+triste et éternel sourire.
+
+Joyeuse embrassa son frère, et le laissa partir.
+
+-- Va, se dit-il à lui-même, tout n'est point fini encore, et, si pressé
+que tu sois, je t'aurai bientôt rattrapé.
+
+Il alla trouver le roi qui déjeunait dans son lit, ayant Chicot à ses
+côtés.
+
+-- Bonjour! bonjour! dit Henri à Joyeuse, je suis bien aise de te voir,
+Anne, je craignais que tu ne restasses couché toute la journée, paresseux!
+Comment va mon frère?
+
+-- Hélas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien.
+
+-- Duquel?
+
+-- De Henri.
+
+-- Veut-il toujours se faire moine?
+
+-- Plus que jamais.
+
+-- Il prend l'habit?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Il a raison, mon fils.
+
+-- Comment, sire?
+
+-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin.
+
+-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que
+prend ton frère.
+
+-- Sire, Votre Majesté veut-elle me permettre une question?
+
+-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort à Château-Thierry, et tes
+questions me distrairont un peu.
+
+-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume?
+
+-- Comme le blason, mon cher.
+
+-- Qu'est-ce que les Hospitalières, s'il vous plaît?
+
+-- C'est une toute petite communauté très distinguée, très rigide, très
+sévère, composée de vingt dames chanoinesses de saint Joseph.
+
+-- Y fait-on des voeux?
+
+-- Oui, par faveur, et sur la présentation de la reine.
+
+-- Est-ce une indiscrétion que de vous demander où est située cette
+communauté, sire?
+
+-- Non pas: elle est située rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cité,
+derrière le cloître Notre-Dame.
+
+-- A Paris?
+
+-- A Paris.
+
+-- Merci, sire.
+
+-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frère aurait
+changé d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire
+Hospitalière maintenant?
+
+-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'après ce que Votre Majesté
+me fait l'honneur de me dire; mais je le soupçonne d'avoir eu la tête
+montée par quelqu'un de cette communauté; je voudrais, en conséquence,
+découvrir ce quelqu'un et lui parler.
+
+-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voilà bientôt
+sept ans, une supérieure qui était fort belle.
+
+-- Eh bien! sire, c'est peut-être encore la même.
+
+-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entré en
+religion; ou à peu près.
+
+-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, à tout hasard, je vous prie, une lettre
+pour cette supérieure, et mon congé pour deux jours.
+
+-- Tu me quittes! s'écria le roi, tu me laisses tout seul ici?
+
+-- Ingrat! fit Chicot en haussant les épaules; est-ce que je ne suis pas
+là, moi?
+
+-- Ma lettre, sire, s'il vous plaît, dit Joyeuse.
+
+Le roi soupira, et cependant il écrivit.
+
+-- Mais tu n'as que faire à Paris? dit Henri en remettant la lettre à
+Joyeuse.
+
+-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frère.
+
+-- C'est juste; va donc, et reviens vite.
+
+Joyeuse ne se fit point réitérer cette permission; il commanda ses chevaux
+sans bruit, et s'assurant que Henri était déjà parti, il poussa au galop
+jusqu'à sa destination.
+
+Sans débotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet-
+Saint-Landry.
+
+Cette rue aboutissait à la rue d'Enfer, et à sa parallèle, la rue des
+Marmouzets.
+
+Une maison noire et vénérable, derrière les murs de laquelle on
+distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenêtres rares et
+grillées, une petite porte en guichet; voilà quelle était l'apparence
+extérieure du couvent des Hospitalières.
+
+Sur la clef de voûte du porche, un grossier artisan avait gravé ces mots
+latins avec un ciseau:
+
+ MATRONAE HOSPITES
+
+Le temps avait à demi rongé l'inscription et la pierre.
+
+Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des
+Marmouzets, de peur que leur présence dans la rue ne fit une trop grande
+rumeur.
+
+Alors, frappant à la grille du tour:
+
+-- Veuillez prévenir madame la supérieure, dit-il, que monseigneur le duc
+de Joyeuse, grand-amiral de France, désire l'entretenir de la part du roi.
+
+La figure de la religieuse qui avait paru derrière la grille rougit sous
+sa guimpe, et le tour se referma.
+
+Cinq minutes après, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle
+du parloir.
+
+Une femme belle et de haute stature fit à Joyeuse une profonde révérence,
+que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout à la fois.
+
+-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez
+admis au nombre de vos pensionnaires une personne à qui je dois parler.
+Veuillez me mettre en rapport avec cette personne.
+
+-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plaît?
+
+-- Je l'ignore, madame.
+
+-- Alors, comment pourrai-je accéder à votre demande?
+
+-- Rien de plus aisé. Qui avez-vous admis depuis un mois?
+
+-- Vous me désignez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la
+supérieure, et je ne pourrais me rendre à votre désir.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que, depuis un mois, je n'ai reçu personne, si ce n'est ce matin.
+
+-- Ce matin?
+
+-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivée, deux heures
+après la sienne, ressemble trop à une poursuite pour que je vous accorde
+la permission de lui parler.
+
+-- Madame, je vous en prie.
+
+-- Impossible, monsieur.
+
+-- Montrez-moi seulement cette dame.
+
+-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous
+ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler à quelqu'un ici, excepté à
+moi, il faut un ordre écrit du roi.
+
+-- Voici cet ordre, madame, répondit Joyeuse en exhibant la lettre que
+Henri lui avait signée.
+
+La supérieure lut et s'inclina.
+
+-- Que la volonté de Sa Majesté soit faite, dit-elle, même quand elle
+contrarie la volonté de Dieu.
+
+Et elle se dirigea vers la cour du couvent.
+
+-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arrêtant avec politesse, vous
+voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-être
+cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment
+elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle était accompagnée?
+
+-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, répliqua la supérieure, vous ne
+faites pas erreur, et cette dame qui est arrivée ce matin seulement après
+s'être fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandée une
+personne qui a toute autorité sur moi, est bien la personne à qui monsieur
+le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler.
+
+A ces mots, la supérieure fit une nouvelle révérence au duc et disparut.
+
+Dix minutes après, elle revint accompagnée d'une Hospitalière dont le
+voile était rabattu tout entier sur son visage.
+
+C'était Diane, qui avait déjà pris l'habit de l'ordre.
+
+Le duc remercia la supérieure, offrit un escabeau à la dame étrangère,
+s'assit lui-même, et la supérieure partit en fermant de sa main les portes
+du parloir désert et sombre.
+
+-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre préambule, vous êtes la dame de la
+rue des Augustins, cette femme mystérieuse que mon frère, M. le comte du
+Bouchage, aime follement et mortellement.
+
+L'Hospitalière inclina la tête pour répondre, mais elle ne parla pas.
+
+Cette affectation parut une incivilité à Joyeuse; il était déjà fort mal
+disposé envers son interlocutrice; il continua:
+
+-- Vous n'avez pas supposé, madame, qu'il suffît d'être belle, ou de
+paraître belle, de n'avoir pas un coeur caché sous cette beauté, de faire
+naître une misérable passion dans l'âme d'un jeune homme et de dire un
+jour à cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai
+pas, et ne veux pas en avoir.
+
+-- Ce n'est pas cela que j'ai répondu, monsieur, et vous êtes mal informé,
+dit l'Hospitalière, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colère
+de Joyeuse en fut un moment affaiblie.
+
+-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repoussé mon frère,
+et vous l'avez réduit au désespoir.
+
+-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherché à éloigner de moi M.
+du Bouchage.
+
+-- Cela s'appelle le manège de la coquetterie, madame, et le résultat fait
+la faute.
+
+-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien;
+vous vous irritez contre moi, je ne répondrai plus.
+
+-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'échauffant par degrés, vous avez perdu mon
+frère, et vous croyez vous justifier avec cette majesté provocatrice; non,
+non, la démarche que je fais doit vous éclairer sur mes intentions; je
+suis sérieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains
+et de mes lèvres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me fléchir.
+
+L'Hospitalière se leva.
+
+-- Si vous êtes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le même sang-
+froid, insultez-moi, monsieur; si vous êtes venu pour me faire changer
+d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous.
+
+-- Ah! vous n'êtes pas une créature humaine, s'écria Joyeuse exaspéré,
+vous êtes un démon!
+
+-- J'ai dit que je ne répondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je
+me retire.
+
+Et l'Hospitalière fit un pas vers la porte.
+
+Joyeuse l'arrêta.
+
+-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous
+laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu à vous joindre, puisque
+votre insensibilité m'a confirmé dans cette idée, qui m'était déjà venue,
+que vous êtes une créature infernale, envoyée par l'ennemi des hommes pour
+perdre mon frère, je veux voir ce visage sur lequel l'abîme a écrit ses
+plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui égare les
+esprits. A nous deux, Satan!
+
+Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en manière
+d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de
+l'Hospitalière; mais celle-ci, muette, impassible, sans colère, sans
+reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si
+cruellement:
+
+-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites là est indigne d'un
+gentilhomme!
+
+Joyeuse fut frappé au coeur: tant de mansuétude amollit sa colère, tant de
+beauté bouleversa sa raison.
+
+-- Certes, murmura-t-il après un long silence, vous êtes belle, et Henri a
+dû vous aimer; mais Dieu ne vous a donné la beauté que pour la répandre
+comme un parfum sur une existence attachée à la vôtre.
+
+-- Monsieur, n'avez-vous point parlé à votre frère? ou si vous lui avez
+parlé, il n'a point jugé à propos de vous faire son confident; sans cela
+il vous eût raconté que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aimé, je
+n'aimerai plus; j'ai vécu, je dois mourir.
+
+Joyeuse n'avait pas cessé de regarder Diane; la flamme de ces regards
+tout-puissants s'était infiltrée jusqu'au fond de son âme, pareille à ces
+jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en
+passant auprès d'elles.
+
+Ce rayon avait dévoré toute matière dans le coeur de l'amiral; l'or pur
+bouillonnait seul, et ce coeur éclatait comme le creuset sous la fusion du
+métal.
+
+-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant
+de fixer sur elle un regard où s'éteignait de plus en plus le feu de la
+colère; oh! oui, Henri a dû vous aimer.... Oh! madame, par pitié, à
+genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frère!
+
+Diane resta froide et silencieuse.
+
+-- Ne réduisez pas une famille à l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre
+race, ne faites pas mourir l'un de désespoir, les autres de regret.
+
+Diane ne répondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant
+incliné devant elle.
+
+-- Oh! s'écria enfin Joyeuse en étreignant furieusement son coeur avec une
+main crispée; oh! ayez pitié de mon frère, ayez pitié de moi-même! Je
+brûle! ce regard m'a dévoré!... Adieu, madame, adieu!
+
+Il se releva comme un fou, secoua ou plutôt arracha les verrous de la
+porté du parloir, et s'enfuit éperdu jusqu'à ses gens, qui l'attendaient
+au coin de la rue d'Enfer.
+
+
+
+
+XCI
+
+SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE
+
+
+Le dimanche, 10 juin, à onze heures environ, toute la cour était
+rassemblée dans la chambre qui précédait le cabinet où, depuis sa
+rencontre avec Diane de Méridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et
+fatalement.
+
+Ni la science des médecins, ni le désespoir de sa mère, ni les prières
+ordonnées par le roi, n'avaient conjuré l'événement suprême.
+
+Miron, le matin de ce 10 juin, déclara au roi que la maladie était sans
+remède, et que François d'Anjou ne passerait pas la journée.
+
+Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les
+assistants:
+
+-- Voilà qui va donner bien des espérances à mes ennemis, dit-il.
+
+A quoi la reine-mère répondit:
+
+-- Notre destinée est dans les mains de Dieu, mon fils.
+
+A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit près de Henri III, ajouta
+tout bas:
+
+-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire.
+
+Néanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la
+vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis
+quelques jours, avait effrayé tous les assistants comme autrefois la sueur
+de sang de Charles IX, s'arrêta subitement, et le froid gagna toutes les
+extrémités.
+
+Henri était assis au chevet du lit de son frère.
+
+Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacée du moribond.
+
+L'évêque de Château-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prières
+des agonisants, que tous les assistants répétaient, agenouillés et les
+mains jointes.
+
+Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se dégagea d'un nuage et
+inonda le lit d'une auréole d'or.
+
+François, qui n'avait pu jusque-là remuer un seul doigt, et dont
+l'intelligence avait été voilée comme ce soleil qui reparaissait, François
+leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme épouvanté.
+
+Il regarda autour de lui, entendit les prières, sentit son mal et sa
+faiblesse, devina sa position, peut-être parce qu'il entrevoyait déjà ce
+monde obscur et sinistre où vont certaines âmes après qu'elles ont quitté
+la terre.
+
+Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit frémir
+toute l'assemblée.
+
+Puis fronçant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensée un des
+mystères de sa vie:
+
+-- Bussy! murmura-t-il; Diane!
+
+Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait
+articulé d'une voix affaiblie.
+
+Avec la dernière syllabe de ce nom, François d'Anjou rendit le dernier
+soupir.
+
+En ce moment même, par une coïncidence étrange, le soleil, qui dorait
+l'écusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces
+fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi
+sombres que l'azur qu'elles étoilaient naguère d'une constellation
+presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du rêveur va chercher au
+ciel.
+
+Catherine laissa tomber la main de son fils.
+
+Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'épaule de Chicot, qui
+frissonnait aussi, mais à cause du respect que tout chrétien doit aux
+morts.
+
+Miron approcha une patène d'or des lèvres de François, et après trois
+secondes, l'ayant examinée:
+
+-- Monseigneur est mort, dit-il.
+
+Sur quoi, un long gémissement s'éleva des antichambres, comme
+accompagnement du psaume que murmurait le cardinal:
+
+ _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._
+
+-- Mort! répéta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frère,
+mon frère!
+
+-- L'unique héritier du trône de France, murmura Catherine, qui,
+abandonnant la ruelle du mort, était déjà revenue près du seul fils qui
+lui restait.
+
+-- Oh! dit Henri, ce trône de France est bien large pour un roi sans
+postérité; la couronne est bien large pour une tête seule... Pas
+d'enfants, pas d'héritiers!... Qui me succédera?
+
+Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et
+dans les salles.
+
+Nambu se précipita vers la chambre mortuaire, en annonçant:
+
+-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise!
+
+Frappé de cette réponse à la question qu'il s'adressait, le roi pâlit, se
+leva et regarda sa mère.
+
+Catherine était plus pâle que son fils. A l'annonce de cet horrible
+malheur qu'un hasard présageait à sa race, elle saisit la main du roi et
+l'êtreignit pour lui dire:
+
+-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis près de vous!
+
+Le fils et la mère s'étaient compris dans la même terreur et dans la même
+menace.
+
+Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que
+ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frère, avec un
+certain embarras.
+
+Henri III, debout, avec cette majesté suprême que lui seul peut-être
+trouvait en de certains moments dans sa nature si étrangement poétique,*
+Henri III arrêta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui
+montrait le cadavre royal sur le lit froissé par l'agonie.
+
+Le duc se courba et tomba lentement à genoux.
+
+Autour de lui, tout courba la tête et plia le jarret.
+
+Henri III resta seul debout avec sa mère, et son regard brilla une
+dernière fois d'orgueil.
+
+Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes:
+
+ _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._
+
+(Il renversera le puissant du trône et fera monter celui qui se
+prosternait.)
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE
+LXIV. Préparatifs de bataille
+LXV. Monseigneur
+LXVI. Français et Flamands
+LXVII. Les Voyageurs
+LXVIII. Explication
+LXIX. L'Eau
+LXX. La Fuite
+LXXI. Transfiguration
+LXXII. Les deux Frères
+LXXIII. L'Expédition
+LXXIV. Paul-Émile
+LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou
+LXXVI. Séduction
+LXXVII. Le Voyage
+LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon à déjeuner, et
+ comment Chicot s'invita tout seul
+LXXIX. Comment, après avoir reçu des nouvelles du Midi, Henri en reçut
+ du Nord
+LXXX. Les deux Compères
+LXXXI. La Corne d'Abondance
+LXXXII. Ce qui arriva dans le réduit de maître Bonhomet
+LXXXIII. Le Mari et l'Amant
+LXXXIV. Comment Chicot commença à voir clair dans la lettre de M. de
+ Guise
+LXXXV. Le cardinal de Joyeuse
+LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly
+LXXXVII. Doute
+LXXXVIII. Certitude
+LXXXIX. Fatalité
+XC. Les Hospitalières
+XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq — Tome 3, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ — TOME 3 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas
+#35 in our series by Alexandre Dumas
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+
+
+Title: Les Quarante-Cinq, v3
+
+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: March, 2005 [EBook #7772]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 15, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+LES QUARANTE-CINQ
+TROISIEME PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+XLIV
+
+PREPARATIFS DE BATAILLE
+
+
+Le camp du nouveau duc de Brabant etait assis sur les deux rives de
+l'Escaut: l'armee, bien disciplinee, etait cependant agitee d'un esprit
+d'agitation facile a comprendre.
+
+[Illustration: Tu es un traitre, et en traitre tu mourras. -- PAGE 19.]
+
+En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point
+par sympathie pour le susdit duc, mais pour etre aussi desagreables que
+possible a l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se
+battaient donc plutot par amour-propre que par conviction ou par
+devoument, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils
+abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.
+
+D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'a
+l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori etait: " Henri
+de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi Francois de France ne se
+ferait-il pas huguenot? "
+
+De l'autre cote, au contraire, c'est-a-dire chez l'ennemi, existaient, en
+opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes
+distincts, une cause parfaitement arretee, le tout parfaitement pur
+d'ambition ou de colere.
+
+Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais a ses conditions et
+a son heure; elle ne refusait pas precisement Francois, mais elle se
+reservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et
+l'experience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
+etendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine,
+elle trouvait Alexandre Farnese dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas
+d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou,
+comme elle avait accepte le secours d'Anjou contre l'Espagne?
+
+Quitte, apres cela, a repousser l'Espagne apres que l'Espagne l'aurait
+aidee a repousser Anjou.
+
+Ces republicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens.
+
+Tout a coup ils virent apparaitre une flotte a l'embouchure de l'Escaut,
+et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France,
+et que ce grand amiral de France amenait un secours a leur ennemi.
+
+Depuis qu'il etait venu mettre le siege devant Anvers, le duc d'Anjou
+etait devenu naturellement l'ennemi des Anversois.
+
+En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivee de Joyeuse, les
+calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque egale a celle que
+faisaient les Flamands. Les calvinistes etaient fort braves, mais en meme
+temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent,
+mais n'aimaient point qu'on vint rogner leurs lauriers, surtout avec des
+epees qui avaient servi a saigner tant de huguenots au jour de la Saint-
+Barthelemy.
+
+De la, force querelles qui commencerent le soir meme de l'arrivee de
+Joyeuse, et se continuerent triomphalement le lendemain et le
+surlendemain.
+
+Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle
+de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders
+servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de
+morts qu'une affaire en rase campagne n'en eut coute aux Francais. Si le
+siege d'Anvers, comme celui de Troie, eut dure neuf ans, les assieges
+n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les
+assiegeants; ceux-ci se fussent certainement detruits eux-memes.
+
+Francois faisait, dans toutes ces querelles, l'office de mediateur, mais
+non sans d'enormes difficultes; il y avait des engagements pris avec les
+huguenots francais: blesser ceux-ci, c'etait se retirer l'appui moral des
+huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers.
+
+D'un autre cote, brusquer les catholiques envoyes par le roi pour se faire
+tuer a son service, etait pour le duc d'Anjou chose non-seulement
+impolitique, mais encore compromettante.
+
+L'arrivee de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-meme ne comptait
+pas, avait bouleverse les Espagnols, et de leur cote les Lorrains en
+crevaient de fureur.
+
+C'etait bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir a la fois de
+cette double satisfaction.
+
+Mais le duc ne menageait point ainsi tous les partis sans que la
+discipline de son armee en souffrit fort.
+
+Joyeuse, a qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se
+trouvait mal a l'aise au milieu de cette reunion d'hommes si divers de
+sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succes etait
+passe. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand echec courait dans
+l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de
+capitaine, il deplorait d'etre venu de si loin pour partager une defaite.
+
+Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou
+avait eu grand tort de mettre le siege devant Anvers. Le prince d'Orange,
+qui lui avait donne ce traitre conseil, avait disparu depuis que le
+conseil avait ete suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il etait devenu. Son
+armee etait en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc
+d'Anjou l'appui de cette armee; cependant on n'entendait point dire le
+moins du monde qu'il y eut division entre les soldats de Guillaume et les
+Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assieges n'etait pas
+venue rejouir les assiegeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant
+la place.
+
+Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siege, c'est
+que cette ville importante d'Anvers etait presque une capitale: or,
+posseder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est
+un avantage reel; mais prendre d'assaut la deuxieme capitale de ses futurs
+Etats, c'etait s'exposer a la desaffection des Flamands, et Joyeuse
+connaissait trop bien les Flamands pour esperer, en supposant que le duc
+d'Anjou prit Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tot ou tard de cette
+prise, et avec usure.
+
+Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette
+nuit meme ou nous avons introduit nos lecteurs dans le camp francais.
+
+Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc etait assis
+ou plutot couche sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit
+de repos, et il ecoutait, non point les avis du grand amiral de France,
+mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.
+
+Aurilly, par ses laches complaisances, par ses basses flatteries et par
+ses continuelles assiduites, avait enchaine la faveur du prince; jamais il
+ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit
+le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait evite l'ecueil
+ou la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'etaient brises.
+
+Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts
+sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres
+habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait,
+quelle que fut cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande
+fortune, adroitement disposee en cas de revers; de sorte qu'il paraissait
+toujours etre le pauvre musicien Aurilly, courant apres un ecu, et
+chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim.
+
+L'influence de cet homme etait immense parce qu'elle etait secrete.
+
+Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses developpements de strategie et
+detourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arriere, interrompant
+tout net le fil de son discours.
+
+Francois avait l'air de ne pas ecouter, mais il ecoutait reellement; aussi
+cette impatience de Joyeuse ne lui echappa-t-elle point, et, sur-le-champ:
+
+-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous?
+
+-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir
+de m'ecouter.
+
+-- Mais j'ecoute, monsieur de Joyeuse, j'ecoute, repondit allegrement le
+duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien epaissi par la
+guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis ecouter deux personnes
+parlant ensemble, quand Cesar dictait sept lettres a la fois!
+
+-- Monseigneur, repondit Joyeuse en lancant au pauvre musicien un coup
+d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilite ordinaire, je ne suis
+pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle.
+
+-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly.
+
+Aurilly s'inclina.
+
+-- Donc, continua Francois, vous n'approuvez pas mon coup de main sur
+Anvers, monsieur de Joyeuse?
+
+-- Non, monseigneur.
+
+-- J'ai adopte ce plan en conseil, cependant.
+
+-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande reserve que je prends
+la parole, apres tant d'experimentes capitaines.
+
+Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.
+
+Plusieurs voix s'eleverent pour affirmer au grand amiral que son avis
+etait le leur.
+
+D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment.
+
+-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince a l'un de ses plus braves
+colonels, vous n'etes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous?
+
+-- Si fait, monseigneur, repondit M. de Saint-Aignan.
+
+-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace....
+
+Chacun se mit a rire. Joyeuse palit, le comte rougit.
+
+-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son
+avis de cette facon, c'est un conseiller peu poli, voila tout.
+
+-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu
+tort de me reprocher une infirmite contractee a son service; j'ai, a la
+prise de Cateau-Cambresis, recu un coup de pique dans la tete, et, depuis
+ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces
+dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je
+vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fierement le
+comte en se retournant.
+
+-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche
+que vous faites, et vous avez raison.
+
+Le sang monta au visage du duc Francois.
+
+-- Et a qui ce reproche? dit-il.
+
+-- Mais, a moi, probablement, monseigneur.
+
+-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse,
+a vous qu'il ne connait pas?
+
+-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez
+peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.
+
+-- Mais enfin, s'ecria le prince, il faut que ma position se dessine dans
+le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je
+le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais ou, m'a parle
+d'une royaute. Ou est-elle, cette royaute? dans Anvers. Ou est-il, lui!
+dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et,
+Anvers pris, nous saurons a quoi nous en tenir.
+
+-- Eh! monseigneur, vous le savez deja, sur mon ame, ou vous seriez en
+verite moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donne le conseil de
+prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se
+mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre
+Altesse duc de Brabant, s'est reserve la lieutenance generale du duche; le
+prince d'Orange, qui a interet a ruiner les Espagnols par vous et vous par
+les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous
+succedera, s'il ne vous remplace et ne vous succede deja; le prince
+d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'a present en suivant les conseils du
+prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un
+revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront apres vous
+comme ces chiens timides qui ne courent qu'apres les fuyards.
+
+-- Quoi! vous supposez que je puisse etre battu par des marchands de
+laine, par des buveurs de biere?
+
+-- Ces marchands de laine, ces buveurs de biere ont donne fort a faire au
+roi Philippe de Valois, a l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui
+etaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la
+comparaison ne puisse pas vous etre trop desagreable.
+
+-- Ainsi, vous craignez un echec?
+
+-- Oui, monseigneur, je le crains.
+
+-- Vous ne serez donc pas la, monsieur de Joyeuse?
+
+-- Pourquoi donc n'y serais-je point?
+
+-- Parce que je m'etonne que vous doutiez a ce point de votre propre
+bravoure, que vous vous voyiez deja en fuite devant les Flamands: en tout
+cas, rassurez-vous: ces prudents commercants ont l'habitude, quand ils
+marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils
+aient la chance de vous atteindre, courussent-ils apres vous.
+
+-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au
+premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le
+seront au dernier, voila tout.
+
+-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse:
+vous approuvez que j'aie pris les petites places.
+
+-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se defend point.
+
+-- Eh bien! apres avoir pris les petites places qui ne se defendaient pas,
+comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se
+defend, ou plutot parce qu'elle menace de se defendre.
+
+-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sur que de
+trebucher dans un fosse en continuant de marcher en avant.
+
+-- Soit, je trebucherai, mais je ne reculerai pas.
+
+-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant,
+et nous, de notre cote, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous
+sommes ici pour lui obeir.
+
+-- Ce n'est pas repondre, duc.
+
+-- C'est cependant la seule reponse que je puisse faire a Votre Altesse.
+
+-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me
+rendre a votre avis.
+
+[Illustration: Derriere une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.]
+
+-- Monseigneur, voyez l'armee du prince d'Orange, elle etait votre, n'est-
+ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans
+Anvers, ce qui est bien different; voyez le Taciturne, comme vous
+l'appelez vous-meme: il etait votre ami et votre conseiller; non-seulement
+vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez
+etre sur que l'ami s'est change en ennemi; voyez les Flamands: lorsque
+vous etiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en
+vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes a votre vue et
+braquent leurs canons a votre approche, ni plus ni moins que si vous etiez
+le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et
+Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment
+sera celui ou vous crierez feu a votre maitre d'artillerie.
+
+-- Eh bien! repondit le duc d'Anjou, on battra du meme coup Anvers et
+Orange, Flamands et Hollandais.
+
+-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner
+l'assaut a Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois,
+et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous
+sans rien dire, avec ces eternels huit ou dix mille hommes, toujours
+detruits et toujours renaissants, a l'aide desquels depuis dix ou douze
+ans il tient en echec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de
+Parme.
+
+-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion?
+
+-- Dans laquelle?
+
+-- Que nous serons battus.
+
+-- Immanquablement.
+
+-- Eh bien! c'est facile a eviter, pour votre part, du moins, monsieur de
+Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frere vous a envoye vers moi
+pour me soutenir; votre responsabilite est a couvert, si je vous donne
+conge en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'etre soutenu.
+
+-- Votre Altesse peut me donner conge, dit Joyeuse; mais, a la veille
+d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.
+
+Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince
+comprit qu'il avait ete trop loin.
+
+-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme,
+vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou
+plutot que, dans la position ou je suis, je ne puis avouer tout haut que
+j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai ete trop
+jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la superiorite des
+armes francaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous
+commettre un pire? Nous voici devant des gens armes, c'est-a-dire devant
+des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je
+leur cede? Demain alors, ils reprendront piece a piece ce que j'ai
+conquis; non, l'epee est tiree, frappons, ou sinon nous serons frappes;
+voila mon sentiment.
+
+-- Du moment ou Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai
+d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obeir, monseigneur, et d'aussi
+grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez a la mort, que si vous
+me menez a la victoire; cependant... mais non, monseigneur.
+
+-- Quoi?
+
+-- Non, je veux et dois me taire.
+
+-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.
+
+-- Alors en particulier, monseigneur.
+
+-- En particulier?
+
+-- Oui, s'il plait a Votre Altesse.
+
+Tous se leverent et reculerent jusqu'aux extremites de la spacieuse tente
+de Francois.
+
+-- Parlez, dit celui-ci.
+
+-- Monseigneur peut prendre indifferemment un revers que lui infligerait
+l'Espagne, un echec qui rendrait triomphants ces buveurs de biere
+flamands, ou ce prince d'Orange a double face; mais s'accommoderait-il
+aussi volontiers de faire rire a ses depens M. le duc de Guise?
+
+Francois fronca le sourcil.
+
+-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il a faire dans tout ceci?
+
+-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tente, dit-on, de faire assassiner
+monseigneur; si Salcede ne l'a pas avoue sur l'echafaud, il l'a avoue a la
+gene. Or, c'est une grande joie a offrir au Lorrain, qui joue un grand
+role dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous
+Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse delier, cette mort d'un
+fils de France, qu'il avait promis de payer si cher a Salcede. Lisez
+l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont
+pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus
+illustres et des meilleurs chevaliers francais.
+
+Le duc secoua la tete.
+
+-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain
+maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
+voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai
+encore des batailles a gagner.
+
+-- Et Cateau-Cambresis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous
+etes le seul.
+
+-- Comparez donc cette escarmouche a Jarnac et a Moncontour, Joyeuse, et
+faites le compte de ce que je redois a mon bien-aime frere Henri. Non,
+non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince
+francais, moi.
+
+Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse,
+s'etaient eloignes:
+
+-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cesse, les
+terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.
+
+Joyeuse s'inclina.
+
+-- Monseigneur voudra bien detailler ses ordres, dit-il, nous les
+attendons.
+
+-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galere amirale, n'est-ce pas,
+monsieur de Joyeuse?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant
+dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous
+embosser en face du quai. La, si le quai est defendu, vous foudroierez la
+ville en tentant un debarquement avec vos quinze cents hommes.
+
+Du reste de l'armee je ferai deux colonnes, l'une commandee par M. le
+comte de Saint-Aignan, l'autre commandee par moi-meme. Toutes deux
+tenteront l'escalade par surprise au moment ou les premiers coups de canon
+partiront.
+
+La cavalerie demeurera en reserve, en cas d'echec, pour proteger la
+retraite de la colonne repoussee.
+
+De ces trois attaques, l'une reussira certainement. Le premier corps,
+etabli sur le rempart, tirera une fusee pour rallier a lui les autres
+corps.
+
+-- Mais il faut tout prevoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que
+vous ne croyez pas supposable, c'est-a-dire que les trois colonnes
+d'attaque soient repoussees toutes trois.
+
+-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos
+batteries, et nous nous repandons dans les polders, ou les Anversois ne se
+hasarderont point a nous venir chercher.
+
+On s'inclina en signe d'adhesion.
+
+-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.
+
+Qu'on eveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un
+feu, pas un coup de mousquet ne revelent notre dessein. Vous serez dans le
+port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre depart. Nous,
+qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en meme
+temps que vous.
+
+Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici
+ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous.
+
+Les capitaines quitterent la tente du prince, et donnerent leurs ordres
+avec les precautions indiquees.
+
+Bientot, toute cette fourmiliere humaine fit entendre son murmure confus:
+mais on pouvait croire que c'etait celui du vent, se jouant dans les
+gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.
+
+L'amiral s'etait rendu a son bord.
+
+
+
+
+LXV
+
+MONSEIGNEUR
+
+
+Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprets,
+hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
+attribuant toute la mauvaise volonte possible.
+
+Anvers etait comme une ruche quand vient le soir, calme et deserte a
+l'exterieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.
+
+Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
+barricadaient leurs maisons, doublaient les chaines et fraternisaient avec
+les bataillons du prince d'Orange, dont une partie deja etait en garnison
+a Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitot
+rentrees, s'egrenaient dans la ville.
+
+ [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]
+
+Lorsque tout fut pret pour une vigoureuse defense, le prince d'Orange, par
+un soir sombre et sans lune, entra a son tour dans la ville sans
+manifestation aucune, mais avec le calme et la fermete qui presidaient a
+l'accomplissement de toutes ses resolutions, lorsque ces resolutions
+etaient une fois prises.
+
+Il descendit a l'hotel-de-ville, ou ses affides avaient tout prepare pour
+son installation.
+
+La il recut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
+revue les officiers des troupes soldees, puis enfin recut les principaux
+officiers qu'il mit au courant de ses projets.
+
+Parmi ses projets, le plus arrete etait de profiter de la manifestation du
+duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
+arrivait ou le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-la voyait avec
+joie ce nouveau competiteur a la souveraine puissance se perdre comme les
+autres.
+
+Le soir meme ou le duc d'Anjou s'appretait a attaquer, comme nous l'avons
+vu, le prince d'Orange, qui etait depuis deux jours dans la ville, tenait
+conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.
+
+A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
+d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
+prince d'Orange secouait la tete comme un homme surpris de cette
+incertitude.
+
+Mais, a chaque hochement de tete, le commandant de la place repondait:
+
+-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
+venir: attendons donc monseigneur.
+
+Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
+froncant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.
+
+Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
+battements, et semblait demander au balancier d'accelerer la venue du
+personnage attendu si impatiemment.
+
+Neuf heures du soir sonnerent: l'incertitude etait devenue une anxiete
+reelle; quelques vedettes pretendaient avoir apercu du mouvement dans le
+camp francais.
+
+Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait ete expediee
+sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
+cote de la terre que de ce qui se passait du cote de la mer, avaient
+desire avoir des nouvelles precises de la flotte francaise: la petite
+barque n'etait point revenue.
+
+Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colere ses gants de buffle, il
+dit aux Anversois:
+
+-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
+brulee quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la difference
+qui existe sous ce rapport entre les Francais et les Espagnols.
+
+Ces paroles n'etaient point faites pour rassurer messieurs les officiers
+civils, aussi se regarderent-ils avec beaucoup d'emotion.
+
+En ce moment, un espion qu'on avait envoye sur la route de Malines, et qui
+avait pousse son cheval jusqu'a Saint-Nicolas, revint en annoncant qu'il
+n'avait rien vu ni entendu qui annoncat le moins du monde la venue de la
+personne que l'on attendait.
+
+-- Messieurs, s'ecria le Taciturne a cette nouvelle, vous le voyez, nous
+attendrions inutilement; faisons nous-memes nos affaires; le temps nous
+presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
+confiance en des talents superieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
+sur soi-meme qu'il faut se reposer.
+
+Deliberons donc, messieurs.
+
+Il n'avait point acheve, que la portiere de la salle se souleva et qu'un
+valet de la ville apparut et prononca ce seul mot qui, dans un pareil
+moment, paraissait en valoir mille autres:
+
+-- Monseigneur!
+
+Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empecher de
+manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire
+l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de
+ce nom vague et respectueux:
+
+Monseigneur!
+
+A peine le son de cette voix tremblante d'emotion s'etait-il eteint, qu'un
+homme d'une taille elevee et imperieuse, portant avec une grace supreme le
+manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua
+courtoisement ceux qui se trouvaient la.
+
+Mais au premier regard son oeil fier et percant demela le prince au milieu
+des officiers. Il marcha droit a lui et lui offrit la main.
+
+Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.
+
+Ils s'appelerent monseigneur l'un l'autre.
+
+Apres ce bref echange de civilites, l'inconnu se debarrassa de son
+manteau.
+
+Il etait vetu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de
+longues bottes de cuir.
+
+Il etait arme d'une longue epee qui semblait faire partie, non de son
+costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance a son cote;
+une petite dague etait passee a sa ceinture, pres d'une aumoniere gonflee
+de papiers.
+
+Au moment ou il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont
+nous avons parle, toutes souillees de poussiere et de boue.
+
+Ses eperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son
+sinistre a chaque pas qu'il faisait sur les dalles.
+
+Il prit place a la table du conseil.
+
+-- Eh bien! ou en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il.
+
+-- Monseigneur, repondit le Taciturne, vous avez du voir en venant
+jusqu'ici que les rues etaient barricadees.
+
+-- J'ai vu cela.
+
+-- Et les maisons crenelees, ajouta un officier.
+
+-- Quant a cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne precaution.
+
+-- Et les chaines doublees, dit un autre.
+
+-- A merveille, repliqua l'inconnu d'un ton insouciant.
+
+-- Monseigneur n'approuve point ces preparatifs de defense? demanda une
+voix avec un accent sensible d'inquietude et de desappointement.
+
+-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les
+circonstances ou nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles
+fatiguent le soldat et inquietent le bourgeois. Vous avez un plan
+d'attaque et de defense, je suppose?
+
+-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, repondit le
+bourgmestre.
+
+-- Dites, messieurs, dites.
+
+-- Monseigneur est arrive un peu tard, ajouta le prince, et, en
+l'attendant, j'ai du agir.
+
+-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque
+vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai
+point perdu mon temps en route.
+
+Puis, se retournant du cote des bourgeois:
+
+-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se
+prepare dans le camp des Francais; ils se disposent a une attaque; mais
+comme nous ne savons de quel cote l'attaque aura lieu, nous avons fait
+disposer le canon de telle sorte qu'il soit partage avec egalite sur toute
+l'etendue du rempart.
+
+-- C'est sage, repondit l'inconnu avec un leger sourire, et regardant a la
+derobee le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre,
+parler de guerre tous les bourgeois.
+
+-- Il en a ete de meme de nos troupes civiques, continua le bourgmestre,
+elles sont reparties par postes doubles sur toute l'etendue des murailles,
+et ont ordre de courir a l'instant meme au point d'attaque.
+
+L'inconnu ne repondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange
+parlat a son tour.
+
+-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des
+membres du conseil est qu'il semble impossible que les Francais meditent
+autre chose qu'une feinte.
+
+-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu.
+
+-- Dans le but de nous intimider et de nous amener a un arrangement a
+l'amiable qui livre la ville aux Francais.
+
+L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eut dit qu'il etait
+etranger a tout ce qui se passait, tant il ecoutait toutes ces paroles
+avec une insouciance qui tenait du dedain.
+
+-- Cependant, dit une voix inquiete, ce soir on a cru remarquer dans le
+camp des preparatifs d'attaque.
+
+-- Soupcons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-meme examine
+le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons
+paraissaient cloues au sol, les hommes se preparaient au sommeil sans
+aucune emotion, M. le duc d'Anjou donnait a diner dans sa tente.
+
+L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui
+sembla qu'un leger sourire crispait la levre du Taciturne, tandis que,
+d'un mouvement a peine visible, ses epaules dedaigneuses accompagnaient ce
+sourire.
+
+-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous etes dans l'erreur complete; ce
+n'est point une attaque furtive qu'on vous prepare en ce moment, c'est un
+bel et bon assaut que vous allez essuyer.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets.
+
+-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humilies que l'on parut
+douter de leurs connaissances en strategie.
+
+-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez a un
+choc, et que vous avez pris toutes vos precautions pour cet evenement.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez....
+
+-- Achevez, monseigneur.
+
+-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez.
+
+-- A la bonne heure! s'ecria le prince d'Orange, voila parler.
+
+-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit des lors qu'il allait
+trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.
+
+-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'ecrierent tous ensemble le
+bourgmestre et les autres membres du conseil.
+
+-- Je le sais, dit l'inconnu.
+
+Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblee, mais, si
+leger qu'il fut, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui
+venait d'etre introduit sur la scene pour y jouer, selon toute
+probabilite, le premier role.
+
+-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme
+habitue a lutter contre toutes les apprehensions, tous les amours-propres
+et tous les prejuges bourgeois.
+
+-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que
+cependant Votre Altesse nous permette de lui dire....
+
+-- Dites.
+
+-- Que s'il en etait ainsi....
+
+-- Apres?
+
+-- Nous en aurions des nouvelles.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par notre espion de marine.
+
+En ce moment un homme pousse par l'huissier entra lourdement dans la
+salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avancant
+moitie vers le bourgmestre, moitie vers le prince d'Orange.
+
+-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami.
+
+-- Moi-meme, monsieur le bourgmestre, repondit le nouveau venu.
+
+-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoye a
+la decouverte.
+
+A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange,
+l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avanca
+precipitamment pour mieux voir celui que l'on designait par ce titre.
+
+Le nouveau venu etait un de ces marins flamands dont le type est si
+reconnaissable, etant si accentue: la tete carree, les yeux bleus, le col
+court et les epaules larges; il froissait entre ses grosses mains son
+bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut pres des officiers, on vit qu'il
+laissait sur les dalles une large trace d'eau.
+
+C'est que ses vetements grossiers etaient litteralement trempes et
+degouttants.
+
+-- Oh! oh! voila un brave qui est revenu a la nage, dit l'inconnu en
+regardant le marin avec cette habitude de l'autorite, qui impose soudain
+au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique a la fois le
+commandement et la caresse.
+
+-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est
+large et rapide aussi, monseigneur.
+
+-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la
+faveur qu'il faisait a un simple matelot en l'appelant par son nom.
+
+Aussi, a partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et
+s'adressant a lui, quoique envoye par un autre, c'etait peut-etre a cet
+autre qu'il eut du rendre compte de sa mission:
+
+-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai
+passe avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur
+l'Escaut avec nos batiments, et j'ai pousse jusqu'a ces damnes Francais.
+Ah! pardon, monseigneur.
+
+Goes s'arreta.
+
+-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'a moitie damne.
+
+-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner....
+
+L'inconnu fit un signe de tete. Goes continua:
+
+-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppes de linge,
+j'ai entendu une voix qui criait:
+
+-- Hola de la barque, que voulez-vous?
+
+Je croyais que c'etait a moi que l'interpellation etait adressee, et
+j'allais repondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derriere
+moi:
+
+-- Canot amiral.
+
+L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tete qui signifiait:
+
+-- Que vous avais-je dit?
+
+-- Au meme instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je
+sentis un choc epouvantable; ma barque s'enfonca; l'eau me couvrit la
+tete; je roulai dans un abime sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut
+me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.
+
+C'etait tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse a
+bord, avait passe sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas
+ete broye ou noye.
+
+-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que
+ses previsions s'etaient realisees; va, et tais-toi.
+
+Et etendant le bras de son cote, il lui mit une bourse dans la main.
+
+Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'etait le conge de
+l'inconnu.
+
+Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira,
+visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait ete du cadeau du
+prince d'Orange.
+
+-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce
+rapport? doutez-vous encore que les Francais vont appareiller, et croyez-
+vous que c'etait pour passer la nuit a bord que M. de Joyeuse se rendait
+du camp a la galere amirale?
+
+-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois.
+
+-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses
+de mon avis, je suis sur. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigne,
+et, surtout, je connais ceux qui sont la de l'autre cote.
+
+Et sa main designait les polders.
+
+-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eut bien etonne de ne pas les voir
+attaquer cette nuit.
+
+Donc, tenez-vous prets, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
+ils attaqueront serieusement.
+
+-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivee,
+monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez
+maintenant.
+
+-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les
+Francais vont attaquer?
+
+-- Voici les probabilites: l'infanterie est catholique, elle se battra
+seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un cote; la cavalerie est
+calviniste, elle se battra seule aussi. Deux cotes. La marine est a M. de
+Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il
+voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois cotes.
+
+-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.
+
+-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de
+meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, a la
+garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie
+au moment ou les Francais s'y attendront le moins. Ils croient attaquer:
+qu'ils soient prevenus et attaques eux-memes; si vous les attendez a
+l'assaut, vous etes perdus, car a l'assaut le Francais n'a pas d'egal,
+comme vous n'avez pas d'egaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous
+defendez l'approche de vos villes.
+
+Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le
+Taciturne.
+
+-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir ete, sans le savoir,
+du meme avis que le premier capitaine du siecle.
+
+Tous deux s'inclinerent courtoisement.
+
+-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse
+sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espere que vos officiers
+conduiront cette sortie de facon que vous repousserez les assiegeants.
+
+-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont
+forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au
+milieu de la ville dans deux heures.
+
+-- Vous avez vous-memes six vieux navires et trente barques a Sainte-
+Marie, c'est-a-dire a une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade
+maritime, c'est votre chaine fermant l'Escaut.
+
+-- Oui, monseigneur, c'est cela meme. Comment connaissez-vous tous ces
+details?
+
+L'inconnu sourit.
+
+-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est la qu'est le sort de la
+bataille.
+
+-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort a nos braves
+marins.
+
+-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui
+etaient la; vingt hommes intelligents, braves et devoues suffiront.
+
+Les Anversois ouvrirent de grands yeux.
+
+-- Voulez-vous, dit l'inconnu, detruire la flotte francaise tout entiere
+aux depens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques?
+
+-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'etaient pas deja si
+vieux nos vaisseaux, elles n'etaient pas deja si vieilles nos barques.
+
+-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur.
+
+-- Voila, dit tout bas le Taciturne a l'inconnu, les hommes contre
+lesquels j'ai chaque jour a lutter. Oh! s'il n'y avait que les evenements,
+je les eusse deja surmontes.
+
+-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main a son aumoniere,
+qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous
+allez etre payes en traites sur vous-memes, j'espere que vous les
+trouverez bonnes.
+
+-- Monseigneur, dit le bourgmestre, apres un instant de deliberation avec
+les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des
+commercants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines
+hesitations, car notre ame, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais
+en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances ou, pour le
+bien general, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos
+barrages comme vous l'entendrez.
+
+-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire a vous. Il m'eut
+fallu six mois a moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix
+minutes.
+
+-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle facon
+j'en dispose:
+
+Les Francais, la galere amirale en tete, vont essayer de forcer le
+passage. Je double les chaines du barrage, en leur laissant assez de
+longueur pour que la flotte se trouve engagee au milieu de vos barques et
+de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt
+braves que j'y ai laisses jettent des grappins, et, les grappins jetes,
+ils fuient dans une barque apres avoir mis le feu a votre barrage charge
+de matieres inflammables.
+
+-- Et, vous l'entendez, s'ecria le Taciturne, la flotte francaise brule
+tout entiere.
+
+-- Oui, tout entiere, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus
+de retraite a travers les polders, car vous lachez les ecluses de Malines,
+de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repousses d'abord par vous,
+poursuivis par vos digues rompues, enveloppes de tous les cotes par cette
+maree inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux
+et pas de reflux, les Francais seront tous noyes, abimes, aneantis.
+
+Les officiers pousserent un cri de joie.
+
+-- Il n'y a qu'un inconvenient, dit le prince.
+
+-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu.
+
+-- C'est qu'il faudrait toute une journee pour expedier les ordres
+differents aux differentes villes, et que nous n'avons qu'une heure.
+
+-- Une heure suffit, repondit celui qu'on appelait monseigneur.
+
+-- Mais qui previendra la flottille?
+
+-- Elle est prevenue.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par moi. Si ces messieurs avaient refuse de me la donner, je la leur
+achetais.
+
+-- Mais Malines, Lier, Duffel?
+
+-- Je suis passe par Malines et par Lier, et j'ai envoye un agent sur a
+Duffel. A onze heures les Francais seront battus, a minuit la flotte sera
+brulee, a une heure les Francais seront en pleine retraite, a deux heures
+Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses ecluses, Duffel lancera ses
+canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un ocean furieux
+qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en meme
+temps, je vous le repete, noiera les Francais, et cela de telle facon,
+qu'il n'en rentrera pas un seul en France.
+
+Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis,
+tout a coup, les Flamands eclaterent en applaudissements.
+
+Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.
+
+-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est pret de notre cote?
+
+-- Tout, repondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du cote des Francais
+tout est pret aussi.
+
+Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portiere.
+
+-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les
+Francais sont en marche et s'avancent vers la ville.
+
+-- Aux armes! cria le bourgmestre.
+
+-Aux armes! repeterent les assistants.
+
+-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix male et
+imperieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une derniere
+recommandation plus importante que toutes les autres.
+
+-- Faites! faites! s'ecrierent toutes les voix.
+
+-- Les Francais vont etre surpris, donc ce ne sera pas meme un combat, pas
+meme une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut etre
+legers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous
+ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous
+avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas!
+
+Et l'inconnu montra sa large poitrine protegee seulement par un buffle.
+
+-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua
+l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hotel-de-Ville, ou vous
+trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.
+
+-- Merci, monseigneur, dit le prince a l'inconnu, vous venez de sauver a
+la fois la Belgique et la Hollande.
+
+-- Prince, vous me comblez, repondit celui-ci.
+
+-- Est-ce que Votre Altesse consentira a tirer l'epee contre les Francais?
+demanda le prince.
+
+-- Je m'arrangerai de maniere a combattre en face des huguenots, repondit
+l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eut envie son sombre
+compagnon, et que Dieu seul comprit.
+
+
+
+
+LXVI
+
+FRANCAIS ET FLAMANDS
+
+
+Au moment ou tout le conseil sortait de l'hotel-de-ville, et ou les
+officiers allaient se mettre a la tete de leurs hommes et executer les
+ordres du chef inconnu qui semblait envoye aux Flamands par la Providence
+elle-meme, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la
+ville, retentit et se resuma dans un grand cri.
+
+En meme temps l'artillerie tonna.
+
+Cette artillerie vint surprendre les Francais au milieu de leur marche
+nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-memes la ville endormie.
+Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hata.
+
+Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise a l'echelade, comme on
+disait en ce temps-la, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre
+le faire a Cahors, on pouvait combler le fosse avec des fascines et faire
+sauter les portes avec des petards.
+
+Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet
+etait presque nul; apres avoir repondu par des cris aux cris de leurs
+adversaires, les Francais s'avancerent en silence vers le rempart avec
+cette fougueuse intrepidite qui leur est habituelle dans l'attaque.
+
+Mais tout a coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous cotes
+s'elancent des gens armes; seulement, ce n'est point l'ardente impetuosite
+des Francais qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui
+n'empeche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif
+comme une muraille roulante. C'etaient les Flamands qui s'avancaient en
+bataillons serres, en groupes compactes au-dessus desquels continuait a
+tonner une artillerie plus bruyante que formidable.
+
+Alors le combat s'engage pied a pied, l'epee et le couteau se choquent, la
+pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la detonation des
+arquebuses eclairent les visages rougis de sang.
+
+Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec
+rage, le Francais avec depit. Le Flamand est furieux d'avoir a se battre,
+car il ne se bat ni par etat ni par plaisir. Le Francais est furieux
+d'avoir ete attaque lorsqu'il attaquait. Au moment ou l'on en vient aux
+mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre,
+des detonations pressees se font entendre du cote de Sainte-Marie, et une
+lueur s'eleve au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est
+Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forcant la barriere qui
+defend l'Escaut, qui va penetrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la
+ville. Du moins, c'est ce qu'esperent les Francais.
+
+Mais il n'en est point ainsi.
+
+Pousse par un vent d'ouest, c'est-a-dire par le plus favorable a une
+pareille entreprise, Joyeuse avait leve l'ancre, et, la galere amirale en
+tete, il s'etait laisse aller a cette brise qui le poussait malgre le
+courant. Tout etait pret pour le combat; ses marins, armes de leurs sabres
+d'abordage, etaient a l'arriere; ses canonniers, meche allumee, etaient a
+leurs pieces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des
+matelots d'elite, armes de haches, se tenaient prets a sauter sur les
+navires et les barques ennemis et a briser chaines et cordages pour faire
+une trouee a la flotte. On avancait en silence. Les sept batiments de
+Joyeuse, disposes en maniere de coin, dont la galere amirale formait
+l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantomes gigantesques
+glissant a fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste etait sur son banc
+de quart, n'avait pu rester a son poste. Vetu d'une magnifique armure, il
+avait pris sur la galere la place du premier lieutenant, et, courbe sur le
+beaupre, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la
+profondeur de la nuit. Bientot, a travers cette double obscurite, il vit
+apparaitre la digue qui s'etendait sombre en travers du fleuve; elle
+semblait abandonnee et deserte. Seulement il y avait, dans ce pays
+d'embuches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude.
+
+Cependant on avancait toujours; on etait en vue du barrage, a dix
+encablures a peine, et a chaque seconde on s'en rapprochait davantage,
+sans qu'un seul _qui vive_! fut encore venu frapper l'oreille des
+Francais.
+
+Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une negligence dont ils se
+rejouissaient; le jeune amiral, plus prevoyant, y devinait quelque ruse
+dont il s'effrayait.
+
+Enfin la proue de la galere amirale s'engagea au milieu des agres des deux
+batiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant
+elle, elle fit flechir par le milieu toute cette digue flexible dont les
+compartiments tenaient l'un a l'autre par des chaines, et qui, cedant sans
+se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux francais la meme
+forme que ses vaisseaux offraient eux-memes.
+
+Tout a coup, et au moment ou les porteurs de haches recevaient l'ordre de
+descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetes par des
+mains invisibles, vinrent se cramponner aux agres des vaisseaux francais.
+
+Les Flamands prevenaient la manoeuvre des Francais et faisaient ce qu'ils
+allaient faire.
+
+Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharne. Il
+l'accepta. Les grappins lances de son cote lierent par des noeuds de fer
+les batiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un
+matelot, il s'elanca le premier sur celui des batiments qu'il retenait
+d'une plus sure etreinte, en criant: A l'abordage! a l'abordage!
+
+Tout son equipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le meme
+cri que lui; mais aucun cri ne repondit au sien, aucune force ne s'opposa
+a son agression.
+
+Seulement on vit trois barques chargees d'hommes glissant silencieusement
+sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardes.
+
+Ces barques fuyaient a force de rames, les oiseaux s'eloignaient a tire
+d'ailes.
+
+Les assaillants restaient immobiles sur ces batiments qu'ils venaient de
+conquerir sans lutte.
+
+Il en etait de meme sur toute la ligne.
+
+Tout a coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une
+odeur de souffre se repandit dans l'air. Un eclair traversa son esprit;
+il courut a une ecoutille qu'il souleva: les entrailles du batiment
+brulaient.
+
+A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la
+ligne.
+
+Chacun remonta plus precipitamment qu'il n'etait descendu; Joyeuse,
+descendu le premier, remonta le dernier.
+
+Au moment ou il atteignait la muraille de sa galere, la flamme faisait
+eclater le pont du batiment qu'il quittait.
+
+Alors, comme de vingt volcans, s'elancerent des flammes, chaque barque,
+chaque sloop, chaque batiment etait un cratere; la flotte francaise, d'un
+port plus considerable, semblait dominer un abime de feu.
+
+L'ordre avait ete donne de trancher les cordages, de rompre les chaines,
+de briser les grappins; les matelots s'etaient elances dans les agres avec
+la rapidite d'hommes convaincus que de cette rapidite dependait leur
+salut.
+
+Mais l'oeuvre etait immense; peut-etre se fut-on detache des grappins
+jetes par les ennemis sur la flotte francaise, mais il y avait encore ceux
+jetes par la flotte francaise sur les batiments ennemis.
+
+Tout a coup vingt detonations se firent entendre; les batiments francais
+tremblerent dans leur membrure, gemirent dans leur profondeur.
+
+C'etaient les canons qui defendaient la digue, et qui, charges jusqu'a la
+gueule et abandonnes par les Anversois, eclataient tout seuls au fur et a
+mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se
+trouvait dans leur direction, mais brisant.
+
+Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mats,
+s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aigues, venaient
+lecher les flancs cuivres des batiments francais.
+
+Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinee d'or, donnant, calme et
+d'une voix imperieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes,
+ressemblait a une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'ecailles,
+qui, a chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussiere
+d'etincelles.
+
+Mais bientot les detonations redoublerent plus fortes et plus
+foudroyantes; ce n'etaient plus les canons qui tonnaient, c'etaient les
+saintes-barbes qui prenaient feu, c'etaient les batiments eux-memes qui
+eclataient.
+
+Tant qu il avait espere rompre les liens mortels qui l'attachaient a ses
+ennemis, Joyeuse avait lutte; mais il n'y avait plus d'espoir d'y reussir:
+la flamme avait gagne les vaisseaux francais, et a chaque vaisseau ennemi
+qui sautait, une pluie de feu, pareille a un bouquet d'artifice, retombait
+sur son pont.
+
+Seulement, ce feu, c'etait le feu gregeois, ce feu implacable, qui
+s'augmente de ce qui eteint les autres feux, et qui devore sa proie
+jusqu'au fond de l'eau.
+
+Les batiments anversois, en eclatant, avaient rompu les digues; mais les
+batiments francais, au lieu de continuer leur route, allaient a la derive
+tout en flammes eux-memes, et entrainant apres eux quelques fragments du
+brulot rongeur, qui les avait etreints de ses bras de flammes.
+
+Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre
+de mettre toutes les barques a la mer, et de prendre terre sur la rive
+gauche.
+
+L'ordre fut transmis aux autres batiments a l'aide des porte-voix; ceux
+qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la meme idee.
+
+Tout l'equipage fut embarque jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse
+quittat le pont de sa galere.
+
+Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid a tout le monde: chacun
+de ses marins avait a la main sa hache ou son sabre d'abordage.
+
+Avant qu'il eut atteint les rives du fleuve, la galere amirale sautait,
+eclairant d'un cote la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense
+horizon du fleuve qui allait, en s'elargissant toujours, se perdre dans la
+mer.
+
+Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait eteint son feu: non pas
+que le combat eut diminue de rage, mais au contraire parce que Flamands et
+Francais en etant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns
+sans tirer sur les autres.
+
+La cavalerie calviniste avait charge a son tour, faisant des prodiges;
+devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux,
+elle broie; mais les Flamands blesses eventrent les chevaux avec leurs
+larges coutelas.
+
+[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.]
+
+Malgre cette charge brillante de la cavalerie, un peu de desordre se met
+dans les colonnes francaises, et elles ne font plus que se maintenir au
+lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des
+bataillons frais qui se ruent sur l'armee du duc d'Anjou.
+
+Tout a coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles
+de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les
+flancs des Anversois, et un choc effroyable ebranle toute cette masse si
+serree, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers
+sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.
+
+Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots
+qui les poussent: quinze cents hommes armes de haches et de coutelas et
+conduits par Joyeuse auquel on a amene un cheval sans maitre, sont tombes
+tout a coup sur les Flamands; ils ont a venger leur flotte en flammes et
+deux cents de leurs compagnons brules ou noyes.
+
+Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont elances sur le
+premier groupe qu'a son langage et a son costume ils ont reconnu pour un
+ennemi.
+
+Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue epee de combat; son poignet
+tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une
+tete, chaque coup de pointe trouait un homme.
+
+Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut devore comme un grain
+de ble par une legion de fourmis.
+
+Ivres de ce premier succes, les marins pousserent en avant.
+
+Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppee
+par ces torrents d'hommes, en perdait peu a peu; mais l'infanterie du
+comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps a corps avec les
+Flamands.
+
+Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il
+avait entendu les detonations des canons et les explosions des batiments
+sans soupconner autre chose qu'un combat acharne, qui de ce cote devait
+naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire
+que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte francaise!
+
+Il s'attendait donc a chaque instant a une diversion de la part de
+Joyeuse, lorsque tout a coup ou vint lui dire que la flotte etait detruite
+et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.
+
+Des lors le prince commenca de concevoir une grande inquietude: la flotte,
+c'etait la retraite et par consequent la surete de l'armee.
+
+Le duc envoya l'ordre a la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle
+charge, et cavaliers et chevaux epuises se rallierent pour se ruer de
+nouveau sur les Anversois.
+
+On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la melee: Tenez ferme,
+monsieur de Saint-Aignan! France! France!
+
+Et, comme un faucheur entamant un champ de ble, son epee tournoyait dans
+l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible
+favori, le cybarite delicat, semblait avoir revetu avec sa cuirasse la
+force fabuleuse de l'Hercule nemeen.
+
+Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait
+cette epee eclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la
+cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat.
+
+Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un
+beau cheval noir.
+
+Il portait des armes noires, c'est-a-dire le casque, les brassards, la
+cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il etait suivi de cinq cents
+cavaliers bien montes qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.
+
+De son cote, Guillaume le Taciturne, par la porte parallele, sortait avec
+son infanterie d'elite, qui n'avait pas encore donne.
+
+Le cavalier aux armes noires courut au plus presse: c'etait a l'endroit ou
+Joyeuse combattait avec ses marins.
+
+Les Flamands le reconnaissaient et s'ecartaient devant lui en criant
+joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent
+l'ennemi flechir; ils entendirent ces cris, et tout a coup ils se
+trouverent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait
+subitement comme par enchantement.
+
+Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se
+heurterent avec un sombre acharnement.
+
+Du premier choc de leurs epees se degagea une gerbe d'etincelles.
+
+Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de
+l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement pares. En meme temps
+un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant
+sur la cuirasse, alla, au defaut de l'armure, lui tirer quelques goutes de
+sang de l'epaule.
+
+-- Ah! s'ecria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est
+un Francais, et il y a plus, cet homme a etudie les armes sous le meme
+maitre que moi.
+
+A ces paroles, on vit l'inconnu se detourner et essayer de se jeter sur un
+autre point.
+
+-- Si tu es Francais, lui cria Joyeuse, tu es un traitre, car tu combats
+contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.
+
+L'inconnu ne repondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec
+fureur.
+
+Mais, cette fois, Joyeuse etait prevenu et savait a quelle habile epee il
+avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portes avec
+autant d'adresse que de rage, de force que de colere.
+
+Ce fut l'inconnu qui a son tour fit un mouvement de retraite.
+
+-- Tiens! lui cria le jeune homme, voila ce qu'on fait quand on se bat
+pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent a defendre une tete sans
+casque, un front sans visiere.
+
+Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en
+mettant a decouvert sa noble et belle tete, dont les yeux etincelaient de
+vigueur, d'orgueil et de jeunesse.
+
+Le cavalier aux armes noires, au lieu de repondre avec la voix ou de
+suivre l'exemple donne, poussa un sourd rugissement et leva l'epee sur
+cette tete nue.
+
+-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un
+traitre, et en traitre tu mourras.
+
+Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de
+pointe, dont l'un penetra a travers une des ouvertures de la visiere de
+son casque.
+
+-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enleverai ton casque,
+qui te defend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que
+je trouverai sur mon chemin.
+
+L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa
+jonction avec lui, se pencha a son oreille et lui dit:
+
+-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre presence est utile la-bas.
+
+L'inconnu suivit des yeux la direction indiquee par la main de son
+interlocuteur, et il vit les Flamands hesiter devant la cavalerie
+calviniste.
+
+-- En effet, dit-il d'une voix sombre, la sont ceux que je cherchais.
+
+En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui,
+lasses de frapper sans relache avec leurs armes de geant, firent leur
+premier pas en arriere.
+
+Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaitre dans la melee et
+dans la nuit.
+
+Un quart d'heure apres, les Francais pliaient sur toute la ligne et
+cherchaient a reculer sans fuir.
+
+M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes
+une retraite en bon ordre.
+
+Mais une derniere troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes
+d'infanterie sortit toute fraiche de la ville, et tomba sur cette armee
+harassee et deja marchant a reculons. C'etaient ces vieilles bandes du
+prince d'Orange, qui tour a tour avaient lutte contre le duc d'Albe,
+contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnese.
+
+Alors il fallut se decidera quitter le champ de bataille et a faire
+retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas
+d'evenement etait detruite.
+
+Malgre le sang-froid des chefs, malgre la bravoure du plus grand nombre,
+une affreuse deroute commenca.
+
+Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait a
+peine donne, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau a l'arriere-
+garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laisse les deux tiers sur le
+champ de bataille.
+
+Le jeune amiral etait remonte sur son troisieme cheval, les deux autres
+ayant ete tues sous lui. Son epee s'etait brisee, et il avait pris des
+mains d'un marin blesse une de ces pesantes haches d'abordage, qui
+tournait autour de sa tete avec la meme facilite qu'une fronde aux mains
+d'un frondeur.
+
+De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil a ces sangliers
+qui ne peuvent se decider a fuir, et qui reviennent desesperement sur le
+chasseur.
+
+De leur cote, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils
+avaient appele monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, etaient lestes
+a la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relache a l'armee
+angevine.
+
+Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au
+coeur l'inconnu en face de ce grand desastre.
+
+-- Assez, messieurs, assez, dit-il en francais a ses gens, ils sont
+chasses ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chasses de Flandre:
+n'en demandons pas plus au Dieu des armees.
+
+-- Ah! c'etait un Francais, c'etait un Francais! s'ecria Joyeuse, je
+t'avais devine, traitre. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort
+des traitres!
+
+Cette furieuse imprecation sembla decourager l'homme que n'avaient pu
+ebranler mille epees levees contre lui: il tourna bride, et, vainqueur,
+s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.
+
+Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien a la face des choses:
+la peur est contagieuse, elle avait gagne l'armee tout entiere, et, sous
+le poids de cette panique insensee, les soldats commencerent a fuir en
+desesperes.
+
+Les chevaux s'animaient malgre la fatigue car eux-memes semblaient etre
+aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver
+des abris: en quelques heures l'armee n'exista plus a l'etat d'armee.
+
+C'etait le moment ou, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les
+digues et se levaient les ecluses. Depuis Lier jusqu'a Termonde, depuis
+Haesdonk jusqu'a Malines, chaque petite riviere, grossie par ses
+affluents, chaque canal deborde envoyait dans le plat pays son contingent
+d'eau furieuse.
+
+Ainsi, quand les Francais fugitifs commencerent a s'arreter, ayant lasse
+leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur
+ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient
+echappe sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin etre sauves, et
+respirerent un instant, les uns avec une priere, les autres avec un
+blaspheme, c'etait a cette heure meme qu'un nouvel ennemi, aveugle,
+impitoyable, se dechainait sur eux avec la celerite du vent, avec
+l'impetuosite de la mer; toutefois, malgre l'imminence du danger qui
+commencait a les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.
+
+Joyeuse avait commande une halte a ses marins, reduits a huit cents, et
+les seuls qui eussent conserve une espece d'ordre dans cette effroyable
+deroute.
+
+Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la
+menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses
+fantassins epars.
+
+Le duc d'Anjou, a la tete des fuyards, monte sur un excellent cheval, et
+accompagne d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en
+avant, sans paraitre songer a rien.
+
+-- Le miserable n'a pas de coeur, disaient les uns.
+
+-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.
+
+Quelques heures de repos, prises de deux heures a six heures du matin,
+rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.
+
+Seulement, les vivres manquaient.
+
+Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigues encore que les hommes, se
+trainant a peine, car ils n'avaient pas mange depuis la veille.
+
+Aussi marchaient-ils a la queue de l'armee.
+
+On esperait gagner Bruxelles qui etait au duc et dans laquelle on avait de
+nombreux partisans; cependant on n'etait pas sans inquietude sur son bon
+vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme
+on croyait pouvoir compter sur Bruxelles.
+
+La, a Bruxelles, c'est-a-dire a huit lieues a peine de l'endroit ou l'on
+se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement
+avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on
+jugerait le plus convenable.
+
+Les debris que l'on ramenait devaient servir de noyau a une armee
+nouvelle.
+
+C'est qu'a cette heure encore nul ne prevoyait le moment epouvantable ou
+le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, ou des
+montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs tetes, ou les
+restes de tant de braves gens, emportes par les eaux bourbeuses,
+rouleraient jusqu'a la mer, ou s'arreteraient en route pour engraisser les
+campagnes du Brabant.
+
+M. le duc d'Anjou se fit servir a dejeuner dans la cabane d'un paysan,
+entre Heboken et Heckhout.
+
+La cabane etait vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en
+etaient enfuis; le feu allume par eux la veille brulait encore dans la
+cheminee.
+
+Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'eparpillerent
+dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une
+surprise melee d'effroi que toutes les maisons etaient desertes, et que
+les habitants en avaient a peu pres emporte toutes les provisions.
+
+Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette
+insouciance du duc d'Anjou, a l'heure meme ou tant de braves gens
+mouraient pour lui, repugnait a son esprit, et il s'etait eloigne du
+prince.
+
+Il etait de ceux qui disaient:
+
+" Le miserable n'a pas de coeur! "
+
+Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il
+frappait a la porte d'une quatrieme, quand on vint lui dire qu'a deux
+lieues a la ronde, c'est-a-dire dans le cercle du pays que l'on occupait,
+toutes les maisons etaient ainsi.
+
+A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronca le sourcil et fit sa grimace
+ordinaire.
+
+[Illustration: Il la lanca dans le poste. -- PAGE 37.]
+
+-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers.
+
+-- Mais, repondirent ceux-ci, nous sommes harasses, mourant de faim,
+general.
+
+-- Oui; mais vous etes vivants, et si vous restez ici une heure de plus,
+vous etes morts; peut-etre est-il deja trop tard.
+
+M. de Saint-Aignan ne pouvait rien designer, mais il soupconnait quelque
+grand danger cache dans cette solitude.
+
+On decampa.
+
+Le duc d'Anjou prit la tete, M. de Saint-Aignan garda le centre, et
+Joyeuse se chargea de l'arriere-garde.
+
+Mais deux ou trois mille hommes encore se detacherent des groupes, ou
+affaiblis par leurs blessures, ou harasses de fatigue, et se coucherent
+dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnes, desoles, frappes d'un
+sinistre pressentiment.
+
+Avec eux resterent les cavaliers demontes, ceux dont les chevaux ne
+pouvaient plus se trainer, ou qui s'etaient blesses en marchant.
+
+A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et
+en etat de combattre.
+
+
+
+LXVII
+
+
+LES VOYAGEURS
+
+
+Tandis que ce desastre s'accomplissait, precurseur d'un desastre plus
+grand encore, deux voyageurs, montes sur d'excellents chevaux du Perche,
+sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraiche, et poussaient
+en avant dans la direction de Malines.
+
+Ils marchaient cote a cote, les manteaux en trousse, sans armes
+apparentes, a part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait
+briller la poignee de cuivre a la ceinture de l'un d'eux.
+
+Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensee, peut-etre la
+meme, sans echanger une seule parole.
+
+Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient
+alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte
+de commis-voyageurs, precurseurs et naifs, qui, a cette epoque, faisaient
+le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent a la
+specialite de la grande propagande commerciale.
+
+Quiconque les eut vus trotter si paisiblement sur la route, eclairee par
+la lune, les eut pris pour de bonnes gens, presses de trouver un lit,
+apres une journee convenablement faite.
+
+Cependant il n'eut fallu qu'entendre quelques phrases, detachees de leur
+conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas
+conserver d'eux cette opinion erronee que leur donnait la premiere
+apparence.
+
+Et d'abord, le plus etrange des mots echanges entre eux fut le premier mot
+qu'ils echangerent, quand ils furent arrives a une demi-lieue de Bruxelles
+a peu pres.
+
+-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez
+en verite eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en
+faisant cette marche, et nous arrivons a Malines au moment ou, selon toute
+probabilite, le resultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera
+la-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de tres petites
+marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes etapes, en deux
+jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement a l'heure
+probable ou le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder a terre,
+apres s'etre eleve jusqu'au septieme ciel.
+
+Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se revoltait aucunement de
+cette appellation, malgre ses habits d'homme, repondit d'une voix calme,
+grave et douce a la fois:
+
+-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de proteger ce miserable prince,
+et il le frappera cruellement; hatons-nous donc de mettre a execution nos
+projets, car je ne suis pas de ceux qui croient a la fatalite, moi, et je
+pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontes et de leurs
+faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'etait
+pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui.
+
+En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacee.
+
+-- Vous frissonnez, madame, dit le plus age des deux voyageurs; prenez
+votre manteau.
+
+-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni
+tourments de l'esprit.
+
+Remy leva les yeux au ciel, et demeura plonge dans un sombre silence.
+
+Parfois, il arretait son cheval et se retournait sur ses etriers, tandis
+que sa compagne le devancait, muette comme une statue equestre.
+
+Apres une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut
+rejointe:
+
+-- Tu ne vois plus personne derriere nous? dit-elle.
+
+-- Non, madame, personne.
+
+-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit a Valenciennes, et qui
+s'etait enquis de nous apres nous avoir observes si longtemps avec
+surprise?
+
+-- Je ne le revois plus.
+
+-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer a Mons.
+
+-- Et moi, madame, je suis sur de l'avoir revu avant d'entrer a Bruxelles.
+
+-- A Bruxelles, tu dis?
+
+-- Oui, mais il se sera arrete dans cette derniere ville.
+
+-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle
+craignait que sur cette route deserte on ne put l'entendre; Remy, ne t'a-
+t-il point paru qu'il ressemblait....
+
+-- A qui, madame?
+
+-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, a ce malheureux
+jeune homme.
+
+-- Oh! non, non, madame, se hata de dire Remy, pas le moins du monde; et,
+d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitte Paris et
+que nous sommes sur cette route?
+
+-- Mais comme il savait ou nous etions, Remy, quand nous changions de
+demeure a Paris.
+
+-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre,
+et, comme je vous l'ai dit la-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il
+avait pris un parti desespere, mais vis-a-vis de lui seul.
+
+-- Helas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu
+allege celle de ce pauvre enfant!
+
+Remy repondit par un soupir au soupir de sa maitresse, et ils continuerent
+leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin
+sonore.
+
+Deux heures se passerent ainsi.
+
+Au moment ou nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la
+tete.
+
+Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin.
+
+Il s'arreta, ecouta, mais ne vit rien.
+
+Ses yeux, chercherent inutilement a percer la profondeur de la nuit, mais
+comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le
+bourg avec sa compagne.
+
+-- Madame, lui dit-il, le jour va bientot venir; si vous m'en croyez, nous
+nous arreterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos.
+
+-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous
+eprouvez. Remy, vous etes inquiet.
+
+-- Oui, de votre sante, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter
+de pareilles fatigues, et c'est a peine si moi-meme....
+
+-- Faites comme il vous plaira, Remy, repondit la dame.
+
+-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle a l'extremite de laquelle
+j'apercois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnait
+les hotelleries: hatez-vous, je vous prie.
+
+-- Vous avez donc entendu quelque chose?
+
+-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'etre trompe;
+mais, en tout cas, je reste un instant en arriere pour m'assurer de la
+realite ou de la faussete de mes doutes.
+
+La dame, sans repliquer, sans essayer de detourner Remy de son intention,
+toucha les flancs de son cheval, qui penetra dans la ruelle longue et
+tortueuse.
+
+[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.]
+
+Remy la laissa passer devant, mit pied a terre et lacha la bride a son
+cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne.
+
+Quant a lui, courbe derriere une borne gigantesque, il attendit.
+
+La dame heurta au seuil de l'hotellerie derriere la porte de laquelle,
+suivant la coutume hospitaliere des Flandres, veillait ou plutot dormait
+une servante aux larges epaules et aux bras robustes.
+
+La fille avait deja entendu le pas du cheval claquer sur le pave de la
+ruelle, et, reveillee sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir
+dans ses bras le voyageur ou plutot la voyageuse.
+
+Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintree dans laquelle ils
+se precipiterent, en reconnaissant une ecurie.
+
+-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir pres du feu
+en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrive.
+
+La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'ecurie,
+rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses
+doigts la massive chandelle, et se rendormit.
+
+Pendant ce temps, Remy, qui s'etait place en embuscade, guettait le
+passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval.
+
+Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en pretant l'oreille
+attentivement; puis, arrive a la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et
+parut hesiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce cote.
+
+Il s'arreta tout a fait a deux pas de Remy, qui sentit sur son epaule le
+souffle de son cheval.
+
+Remy porta la main a son couteau.
+
+-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce cote, lui qui nous suit encore.
+Que nous veut-il?
+
+Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval
+soufflait avec effort en allongeant le cou.
+
+Il ne prononcait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards,
+diriges tantot en avant, tantot en arriere, tantot dans la ruelle, il
+n'etait point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait
+retourner en arriere, pousser en avant, ou se diriger vers l'hotellerie.
+
+-- Ils ont continue, murmura-t-il a demi-voix, continuons.
+
+Et, rendant les renes a son cheval, il continua son chemin.
+
+-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route.
+
+Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment.
+
+-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on?
+
+-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous
+pouvez dormir en toute securite.
+
+-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien.
+
+-- Au moins vous souperez, madame, car hier deja vous ne prites rien.
+
+-- Volontiers, Remy.
+
+On reveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le
+meme air de bonne humeur que la premiere, et qui apprenant ce dont il
+etait question, tira du buffet un quartier de porc sale, un levraut froid
+et des confitures; puis elle apporta un pot de biere de Louvain ecumante
+et perlee.
+
+Remy se mit a table pres de sa maitresse.
+
+Alors celle-ci emplit a moitie un verre a anse de cette biere dont elle se
+mouilla les levres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques
+miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain.
+
+-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante.
+
+-- Non, j'ai fini, merci.
+
+La servante, alors, se mit a regarder Remy qui ramassait le pain rompu par
+sa maitresse, le mangeait lentement et buvait un verre de biere.
+
+-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur?
+
+-- Non, mon enfant, merci.
+
+-- Vous ne la trouvez donc pas bonne?
+
+-- Je suis sur qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim.
+
+La servante joignit les mains pour exprimer l'etonnement ou la plongeait
+cette etrange sobriete: ce n'etait pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en
+user ses compatriotes voyageurs.
+
+Remy, comprenant qu'il y avait un peu de depit dans le geste invocateur de
+la servante, jeta une piece d'argent sur la table.
+
+-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous
+pouvez bien garder votre piece: six deniers de depense a deux!
+
+-- Gardez la piece tout entiere, ma bonne, dit la voyageuse, mon frere et
+moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer
+votre gain.
+
+La servante devint rouge de joie, et cependant en meme temps des larmes de
+compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient ete prononcees
+douloureusement.
+
+-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse
+d'ici a Malines?
+
+-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne
+sait peut-etre pas cela, mais il existe une grande route excellente.
+
+-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre.
+
+-- Dame! je vous prevenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est
+une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout.
+
+-- En quoi, ma bonne?
+
+-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent
+le pays pour aller sous Bruxelles.
+
+-- Sous Bruxelles?
+
+-- Oui, ils emigrent momentanement.
+
+-- Pourquoi donc emigrent-ils?
+
+-- Je ne sais; c'est l'ordre.
+
+-- L'ordre de qui? du prince d'Orange?
+
+-- Non, de monseigneur.
+
+-- Qui est ce monseigneur!
+
+-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais
+enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on emigre.
+
+-- Et quels sont les emigrants?
+
+-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni
+digues ni remparts.
+
+-- C'est etrange, fit Remy.
+
+-- Mais nous-memes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi
+que tous les gens du bourg. Hier, a onze heures, tous les bestiaux ont ete
+diriges sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voila
+pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir a cette heure
+encombrement de chevaux, de chariots et de gens.
+
+-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous
+procurerait une retraite plus facile.
+
+-- Je ne sais; c'est l'ordre.
+
+Remy et sa compagne se regarderent.
+
+-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons a Malines?
+
+-- Je le crois, a moins que vous ne preferiez faire comme tout le monde,
+c'est-a-dire vous acheminer sur Bruxelles.
+
+Remy regarda sa compagne.
+
+-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'ecria la dame
+en se levant; ouvrez l'ecurie, s'il vous plait, ma bonne.
+
+Remy se leva comme sa compagne en murmurant a demi voix:
+
+-- Danger pour danger, je prefere celui que je connais: d'ailleurs le
+jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait,
+eh bien! nous verrions!
+
+Et comme les chevaux n'avaient pas meme ete desselles, il tint l'etrier a
+sa compagne, se mit lui-meme en selle, et le jour levant les trouva sur
+les bords de la Dyle.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+EXPLICATION
+
+
+Le danger que bravait Remy etait un danger reel, car le voyageur de la
+nuit, apres avoir depasse le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne
+voyant plus personne sur la route, s'apercut bien que ceux qu'il suivait
+s'etaient arretes dans le village.
+
+Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre a sa
+poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ
+de trefle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces
+fosses profonds qui en Flandre servent de cloture aux heritages.
+
+Il resultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait a portee de
+tout voir sans etre vu.
+
+Ce jeune homme, on l'a deja reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-meme
+et comme la dame l'avait soupconne, ce jeune homme c'etait Henri du
+Bouchage, qu'une etrange fatalite jetait une fois encore en presence de la
+femme qu'il avait jure de fuir.
+
+Apres son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mysterieuse,
+c'est-a-dire apres la perte de toutes ses esperances, Henri etait revenu a
+l'hotel de Joyeuse, bien decide, comme il l'avait dit, a quitter une vie
+qui se presentait pour lui si miserable a son aurore: et, en gentilhomme
+de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son pere a garder pur, il
+s'etait resolu au glorieux suicide du champ de bataille.
+
+Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frere, commandait une
+armee et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri
+n'hesita point; il sortit de son hotel a la fin du jour suivant, c'est-a-
+dire vingt heures apres le depart de Remy et de sa compagne.
+
+Des lettres arrivees de Flandre annoncaient un coup de main decisif sur
+Anvers. Henri se flatta d'arriver a temps. Il se complaisait dans cette
+idee que du moins il mourrait l'epee a la main, dans les bras de son
+frere, sous un drapeau francais; que sa mort ferait grand bruit, et que ce
+bruit percerait les tenebres dans lesquelles vivait la dame de la maison
+mysterieuse.
+
+Nobles folies! glorieux et sombres reves! Henri se reput quatre jours
+entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientot
+finir.
+
+Au moment ou, tout entier a ces reves de mort, il apercevait la fleche
+aigue du clocher de Valenciennes, et ou huit heures sonnaient a la ville,
+il s'apercut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux
+et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui
+rattachait les sangles du sien.
+
+Henri n'etait pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce
+qui n'est point un ecusson. Il fit en passant des excuses a cet homme, qui
+se retourna au son de sa voix, puis se detourna aussitot.
+
+Henri, emporte par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arreter en
+vain, Henri tressaillit comme s'il eut vu ce qu'il ne s'attendait pas a
+voir.
+
+-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy a Valenciennes; Remy, que j'ai
+laisse, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maitresse, car il
+avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En verite, la douleur
+me trouble le cerveau, m'altere la vue a ce point que tout ce qui
+m'entoure revet la forme de mes immuables idees.
+
+Et, continuant son chemin, il etait entre dans la ville sans que le
+soupcon qui avait effleure son esprit, y eut pris racine un seul instant.
+
+A la premiere hotellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arreta, jeta la
+bride aux mains d'un valet d'ecurie, et s'assit devant la porte, sur un
+banc, pendant qu'on preparait sa chambre et son souper.
+
+Mais tandis que, pensif, il etait assis sur ce banc, il vit s'avancer les
+deux voyageurs qui marchaient cote a cote, et il remarqua que celui qu'il
+avait pris pour Remy tournait frequemment la tete.
+
+L'autre avait le visage cache sous l'ombre d'un chapeau a larges bords.
+
+Remy, en passant devant l'hotellerie, vit Henri sur le banc, et detourna
+encore la tete; mais cette precaution meme contribua a le faire
+reconnaitre.
+
+-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est
+froid, mon oeil clair, mes idees fraiches; revenu d'une premiere
+hallucination, je me possede completement. Or, le meme phenomene se
+produit, et je crois encore reconnaitre, dans l'un de ces voyageurs, Remy,
+c'est-a-dire le serviteur de la maison du faubourg.
+
+Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et
+sans retard il faut que j'eclaircisse mes doutes.
+
+Henri, cette resolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur
+les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent deja entres
+dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne
+les apercut plus.
+
+Il courut jusqu'aux portes; elles etaient fermees.
+
+Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.
+
+Henri entra dans toutes les hotelleries, questionna, chercha et finit par
+apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de
+mince apparence, situee rue du Beffroi.
+
+L'hote etait occupe a fermer lorsque du Bouchage entra.
+
+Tandis que cet homme, affriande par la bonne mine du jeune voyageur, lui
+offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans
+l'interieur de la chambre d'entree, et de l'endroit ou il se trouvait,
+pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-meme,
+lequel montait, eclaire par la lampe d'une servante.
+
+Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, etant passe le premier,
+avait deja disparu.
+
+Au haut de l'escalier, Remy s'arreta. En le reconnaissant positivement,
+cette fois, le comte avait pousse une exclamation, et, au son de la voix
+du comte, Remy s'etait retourne.
+
+Aussi, a son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, a
+son regard plein d'inquietude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et,
+trop emu pour prendre un parti a l'instant meme, s'eloigna-t-il en se
+demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitte
+sa maitresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la meme route que lui.
+
+Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prete aucune attention
+au second cavalier.
+
+Sa pensee roulait d'abime en abime.
+
+Le lendemain, a l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir
+se trouver face a face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris
+d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du
+gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes,
+on avait ouvert les portes pour eux.
+
+De cette facon, et comme ils etaient partis vers une heure du matin, ils
+avaient six heures d'avance sur Henri.
+
+Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et
+rejoignit a Mons les voyageurs qu'il depassa.
+
+Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eut fallu que Remy fut sorcier
+pour le reconnaitre. Henri s'etait affuble d'une casaque de soldat et
+avait achete un autre cheval.
+
+Toutefois, l'oeil defiant du bon serviteur dejoua presque cette
+combinaison, et, a tout hasard, le compagnon de Remy, prevenu par un seul
+mot, eut le temps de detourner son visage que Henri, cette fois encore, ne
+put apercevoir.
+
+Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la
+premiere hotellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il
+accompagnait ses questions d'un irresistible auxiliaire, il finit par
+apprendre que le compagnon de Remy etait un jeune homme fort beau, mais
+fort triste, sobre, resigne, et ne parlant jamais de fatigue.
+
+Henri tressaillit, un eclair illumina sa pensee.
+
+-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il.
+
+-- C'est possible, repondit l'hote; aujourd'hui beaucoup de femmes passent
+ainsi deguisees pour aller rejoindre leurs amants a l'armee de Flandre, et
+comme notre etat a nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne
+voyons rien.
+
+Cette explication brisa le coeur de Henri. N'etait-il pas probable, en
+effet, que Remy accompagnat sa maitresse deguisee en cavalier?
+
+Alors, et si cela etait ainsi, Henri ne comprenait rien que de facheux
+dans cette aventure.
+
+Sans doute, comme le disait l'hote, la dame inconnue allait rejoindre son
+amant en Flandre.
+
+Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets eternels; cette fable
+d'un amour passe qui avait a tout jamais habille sa maitresse de deuil,
+c'etait donc lui qui l'avait inventee pour eloigner un surveillant
+importun.
+
+-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brise de cette esperance qu'il ne
+l'avait jamais ete de son desespoir, eh bien! tant mieux, un moment
+viendra ou j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher
+tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placee si
+haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarites
+ordinaires; alors, alors, moi qui m'etais fait l'idee d'une creature
+presque divine, alors, en voyant de pres cette enveloppe si brillante
+d'une ame tout ordinaire, peut-etre me precipiterai-je moi-meme du faite
+de mes illusions, du haut de mon amour.
+
+Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se dechirait la poitrine, a
+cette idee qu'il perdrait peut-etre un jour cet amour et ces illusions qui
+le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur
+vide.
+
+Il en etait la, les ayant depasses comme nous avons dit et revant a la
+cause qui avait pu pousser en Flandre, en meme temps que lui, ces deux
+personnages indispensables a son existence, lorsqu'il les vit entrer a
+Bruxelles.
+
+Nous savons comment il continua de les suivre.
+
+A Bruxelles, Henri avait pris de serieuses informations sur la campagne
+projetee par M. le duc d'Anjou.
+
+Les Flamands etaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un
+Francais de distinction; ils etaient trop fiers du succes que la cause
+nationale venait d'obtenir, car c'etait deja un succes que de voir Anvers
+fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appele pour regner
+sur elles; ils etaient trop fiers, disons-nous, de ce succes pour se
+priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les
+questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, a toute epoque,
+a paru si ridicule au peuple belge.
+
+Henri concut des lors des craintes serieuses sur cette expedition, dont
+son frere menait une si grande part; il resolut en consequence de
+precipiter sa marche sur Anvers.
+
+C'etait pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne,
+quelque interet qu'ils parussent avoir a n'etre pas reconnus, suivre
+obstinement la meme route qu'il suivait.
+
+C'etait une preuve que tous deux tendaient a un meme but.
+
+Au sortir du bourg, Henri, cache dans les trefles ou nous l'avons laisse,
+etait certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune
+homme qui accompagnait Remy.
+
+La il reconnaitrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin.
+
+Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il dechirait sa poitrine, tant il
+avait peur de perdre cette chimere qui le devorait, mais qui le faisait
+vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuat.
+
+Lorsque les deux voyageurs passerent devant le jeune homme, qu'ils etaient
+loin de soupconner etre cache la, la dame etait occupee a lisser ses
+cheveux, qu'elle n'avait point ose renouer a l'hotellerie.
+
+Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler evanoui dans le fosse ou son
+cheval paissait tranquillement.
+
+Les voyageurs passerent.
+
+Oh! alors, la colere s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il
+avait cru voir chez les habitants de la maison mysterieuse cette loyaute
+qu'il pratiquait lui-meme.
+
+Mais apres les protestations de Remy, mais apres les hypocrites
+consolations de la dame, ce voyage ou plutot cette disparition constituait
+une espece de trahison envers l'homme qui avait si opiniatrement, mais en
+meme temps si respectueusement assiege cette porte.
+
+Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune
+homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur,
+et remonta a cheval, bien decide a ne plus prendre aucune des precautions
+qu'un reste de respect lui avait conseille de prendre, et il se mit a
+suivre les voyageurs, ostensiblement et a visage decouvert.
+
+Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hesitation dans sa marche, la
+route etait a lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, reglant
+le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le precedaient.
+
+Il etait decide a ne parler ni a Remy, ni a sa compagne, mais a se faire
+seulement reconnaitre d'eux.
+
+-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste a tous deux une parcelle de
+coeur, ma presence, bien qu'amenee par le hasard, n'en sera pas moins un
+sanglant reproche pour les gens sans foi qui me dechirent le coeur a
+plaisir.
+
+Il n'avait pas fait cinq cents pas a la suite des deux voyageurs, que Remy
+l'apercut.
+
+Le voyant ainsi delibere, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et
+decouvert, Remy se troubla.
+
+La dame s'en apercut et se retourna.
+
+-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy?
+
+Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer.
+
+-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par
+l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute a Amsterdam,
+et passe par le theatre de la guerre pour y chercher aventure.
+
+-- N'importe, je suis inquiete, Remy.
+
+-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eut ete le comte du Bouchage, il
+nous eut deja abordes; vous savez s'il etait perseverant.
+
+-- Je sais aussi qu'il etait respectueux, Remy, car, sans ce respect meme,
+je me fusse contentee de vous dire: Eloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse
+point inquietee davantage.
+
+-- Eh bien, madame, s'il etait si respectueux, ce respect, il l'aura
+conserve, et vous n'aurez pas plus a craindre de lui, en supposant que ce
+soit lui, sur la route de Bruxelles a Anvers qu'a Paris, dans la rue de
+Bussy.
+
+-- N'importe, continua la dame en regardant encore derriere elle, nous
+voici a Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus
+vite, mais hatons-nous d'arriver a Anvers, hatons-nous.
+
+-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point a Malines;
+nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'a ce bourg qu'on apercoit
+la-bas a gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette facon nous
+eviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons
+moins embarrasses pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la
+necessite exige que nous en changions.
+
+-- Allons, Remy, droit au bourg alors.
+
+Ils prirent a gauche, s'engageant dans un sentier a peine fraye, mais qui,
+cependant, se rendait visiblement a Villebrock.
+
+Henri quitta la route au meme endroit qu'eux, prit le meme sentier qu'eux,
+et les suivit, gardant toujours sa distance.
+
+L'inquietude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son
+maintien agite, dans ce mouvement surtout qui lui etait devenu habituel,
+de regarder en arriere avec une sorte de menace, et d'eperonner tout a
+coup son cheval.
+
+Ces differents symptomes, comme on le comprend bien, n'echappaient point a
+sa compagne.
+
+Ils arriverent a Villebrock.
+
+Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'etait
+habitee; quelques chiens oublies, quelques chats perdus couraient effares
+dans cette solitude, les uns appelant leurs maitres avec de longs
+hurlements, les autres fuyant legerement, et s'arretant, lorsqu'ils se
+croyaient en surete, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse
+d'une porte ou par le soupirail d'une cave.
+
+Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne.
+
+De son cote, Henri, qui semblait une ombre attachee aux pas des voyageurs,
+de son cote Henri s'etait arrete a la premiere maison du bourg, avait
+heurte a la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux
+qui le precedaient, et alors ayant devine que la guerre etait cause de
+cette desertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs
+eussent pris un parti.
+
+C'est ce qu'ils firent apres que leurs chevaux eurent dejeune avec le
+grain que Remy trouva dans le coffre d'une hotellerie abandonnee.
+
+-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans
+une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme
+des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Francais ou
+de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation
+etrange ou sont les Flandres, les routiers de toutes les especes, les
+aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous etiez un homme je
+vous tiendrais un autre langage: mais vous etes femme, vous etes jeune,
+vous etes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour
+votre honneur.
+
+-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame.
+
+-- C'est tout, au contraire, madame, repondit Remy, lorsque la vie a un
+but.
+
+-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy;
+vous savez que ma pensee, a moi, n'est pas sur cette terre.
+
+-- Alors, madame, repondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en
+croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sur; j'ai
+des armes, nous nous defendrons ou nous nous cacherons, selon que
+j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles.
+
+-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arretera, repondit la
+dame en secouant la tete; je ne concevrais de craintes que pour vous, si
+j'avais des craintes.
+
+-- Alors, fit Remy, marchons.
+
+Et il poussa son cheval sans ajouter une parole.
+
+La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'etait arrete en
+meme temps qu'eux, se remit en marche avec eux.
+
+
+
+
+LXIX
+
+L'EAU
+
+
+A fur et a mesure que les voyageurs avancaient, le pays prenait un aspect
+etrange.
+
+Il semblait que les campagnes fussent desertees comme les bourgs et les
+villages.
+
+En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la
+chevre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des
+haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges,
+nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son
+travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays a un autre, sa
+balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme
+du Nord, et qui se balance en marchant pres de sa lourde charrette un
+fouet bruyant a la main.
+
+Aussi loin que s'etendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les
+petits coteaux, dans les grandes herbes, a la lisiere des bois, pas une
+figure humaine, pas une voix.
+
+On eut dit la nature la veille du jour ou l'homme et les animaux furent
+crees.
+
+Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproche par le sentiment des
+voyageurs qui le precedaient, Henri demandait a l'air, aux arbres, aux
+horizons lointains, aux nuages memes, l'explication de ce phenomene
+sinistre.
+
+Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'etaient, se
+detachant sur la teinte pourpree du soleil couchant, Remy et sa compagne,
+penches pour ecouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'a eux; puis,
+en arriere, a cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la
+meme distance et la meme attitude.
+
+La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans
+l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menacant que le silence.
+
+Remy arreta sa compagne, en posant la main sur les renes de son cheval:
+
+-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible a la crainte,
+vous savez si je ferais un pas en arriere pour sauver ma vie; eh bien! ce
+soir, quelque chose d'etrange se passe en moi, une torpeur inconnue
+enchaine mes facultes, me paralyse, et me defend d'aller plus loin.
+Madame, appelez cela terreur, timidite, panique meme; madame, je vous le
+confesse: pour la premiere fois de ma vie... j'ai peur.
+
+La dame se retourna; peut-etre tous ces presages menacants lui avaient-ils
+echappe, peut-etre n'avait-elle rien vu.
+
+-- Il est toujours la? demanda-t-elle.
+
+-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, repondit Remy; ne songez
+plus a lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le
+danger que je crains ou plutot que je sens, que je devine, avec un
+sentiment d'instinct bien plutot qu'a l'aide de ma raison; ce danger, qui
+s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-etre, ce danger est
+autre; il est inconnu, et voila pourquoi je l'appelle un danger.
+
+La dame secoua la tete.
+
+-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous la-bas des saules qui courbent
+leurs cimes noires?
+
+-- Oui.
+
+-- A cote de ces arbres j'apercois une petite maison; par grace, allons-y;
+si elle est habitee, raison de plus pour que nous y demandions
+l'hospitalite; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites
+pas d'objection, je vous en supplie.
+
+L'emotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses
+discours deciderent sa compagne a ceder.
+
+Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquee par Remy.
+
+Quelques minutes apres, les voyageurs heurtaient a la porte de cette
+maison, batie en effet sous un massif de saules.
+
+Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite riviere qui coulait a un quart
+de lieue de la; un ruisseau enferme entre deux bras de roseaux et deux
+rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante;
+derriere la maison, batie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait
+un petit jardin, enclos d'une haie vive.
+
+Tout cela etait vide, solitaire, desole.
+
+Personne ne repondit aux coups redoubles que frapperent les voyageurs.
+
+Remy n'hesita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule,
+l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pene.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Remy entra vivement. Il mettait a toutes ses actions depuis une heure
+l'activite d'un homme travaille par la fievre. La serrure, produit
+grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cede presque sans
+resistance.
+
+Remy poussa precipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte
+derriere lui, tira un verrou massif, et ainsi retranche, respira comme
+s'il venait de gagner la vie.
+
+Non content d'avoir abrite ainsi sa maitresse, il l'installa dans l'unique
+chambre du premier etage, ou, en tatonnant, il rencontra un lit, une
+chaise et une table.
+
+Puis, un peu tranquillise sur son compte, il redescendit au rez-de-
+chaussee, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit a guetter par une
+fenetre grillee les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la
+maison, s'en etait rapproche a l'instant meme.
+
+Les reflexions de Henri etaient sombres et en harmonie avec celles de
+Remy.
+
+-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu a nous, mais
+connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contree; les
+Francais ont emporte Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les
+paysans ont ete chercher un refuge dans les villes.
+
+Cette explication etait specieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas
+le jeune homme.
+
+D'ailleurs elle le ramenait a un autre ordre de pensees.
+
+-- Que vont faire de ce cote Remy et sa maitresse? se demandait-il. Quelle
+imperieuse necessite les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai,
+car le moment est enfin venu de parler a cette femme et d'en finir a
+jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est
+presentee aussi belle.
+
+Et il s'avanca vers la maison.
+
+Mais tout a coup il s'arreta.
+
+-- Non, non, dit-il avec une de ces hesitations subites si communes dans
+les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est-
+elle pas maitresse de ses actions et sait-elle quelle fable a ete forgee
+sur elle par ce miserable Remy? Oh! c'est a lui, c'est a lui seul que j'en
+veux, a lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste
+encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connait pas, trahir les
+secrets de sa maitresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y
+a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne
+puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la
+revelation entiere de la verite; c'est de voir cette femme arriver au
+camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois
+ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime!
+
+Eh bien! je la suivrai jusque-la; je verrai ce que je tremble de voir, et
+j'en mourrai: ce sera de la peine epargnee au mousquet et au canon.
+
+Helas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces elans comme
+il en trouvait parfois au fond de son ame, pleine de religion et d'amour,
+je ne cherchais pas cette supreme angoisse; je m'en allais souriant a une
+mort reflechie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de
+bataille avec un nom sur les levres, le votre, mon Dieu! avec un nom dans
+le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez a une mort
+desesperee, pleine de fiel et de tortures: soyez beni, j'accepte.
+
+Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait
+passes en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'a tout prendre,
+a part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position etait moins cruelle
+qu'a Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole,
+qu'il n'avait jamais entendu, et marchant a sa suite, quelques-uns de ces
+aromes vivaces qui emanent de la femme que l'on aime venaient, meles a la
+brise, lui caresser le visage.
+
+Aussi, continuait-il, les yeux fixes sur cette chaumiere ou elle etait
+renfermee:
+
+-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette
+maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis
+entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derriere
+la fenetre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis
+encore trop heureux.
+
+Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la
+maison, ecoutant avec un sentiment de melancolie impossible a decrire le
+murmure de l'eau qui coulait a ses cotes.
+
+Tout a coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du cote du nord
+et passait emporte par le vent.
+
+-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers.
+
+Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter a cheval et de
+courir, guide par le bruit, la ou l'on se battait; mais pour cela il
+fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute.
+
+S'il ne l'avait point rencontree sur sa route, Henri eut suivi son chemin,
+sans un regard en arriere, sans un soupir pour le passe, sans un regret
+pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute etait entre dans son
+esprit, et avec le doute l'irresolution.
+
+Il resta.
+
+Pendant deux heures, il resta couche, pretant l'oreille aux detonations
+successives qui arrivaient jusqu'a lui, se demandant quelles pouvaient
+etre ces detonations irregulieres et plus fortes qui de temps en temps
+etaient venues couper les autres.
+
+Il etait loin de se douter que ces detonations etaient causees par les
+vaisseaux de son frere qui sautaient.
+
+-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout
+se tut.
+
+Le bruit du canon n'etait point parvenu, a ce qu'il paraissait, dans
+l'interieur de la maison, ou, s'il y etait parvenu, les habitants
+provisoires y etaient demeures insensibles.
+
+-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frere est
+vainqueur; mais, apres Anvers, viendra Gand; apres Gand, Bruges, et
+l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement.
+
+Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au
+camp des Francais.
+
+Et comme, a la suite de toutes ces commotions qui avaient ebranle l'air,
+la nature etait rentree dans son repos, Joyeuse, enveloppe de son manteau,
+rentra dans son immobilite.
+
+Il etait tombe dans cette espece d'assoupissement a laquelle, vers la fin
+de la nuit, la volonte de l'homme ne peut resister, lorsque son cheval,
+qui paissait a quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement.
+
+Henri ouvrit les yeux.
+
+L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tete tournee dans une autre
+direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourne a
+l'approche du jour, venait du sud-est.
+
+-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en
+flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre
+qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne etable?
+
+L'animal, comme s'il eut entendu l'interpellation, et comme s'il eut voulu
+y repondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de
+Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il ecouta.
+
+-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus serieux, a ce qu'il me parait:
+quelque troupe de loups suivant les armees pour devorer les cadavres.
+
+Le cheval hennit, baissa la tete, puis, par un mouvement rapide comme
+l'eclair, il se mit a fuir du cote de l'ouest.
+
+Mais, en fuyant, il passa a la portee de la main de son maitre, qui le
+saisit par la bride comme il passait, et l'arreta.
+
+Henri, sans rassembler les renes, l'empoigna par la criniere et sauta en
+selle. Une fois la, comme il etait bon cavalier, il se fit maitre de
+l'animal et le contint.
+
+Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commenca
+de l'entendre lui-meme, et cette terreur qu'avait ressentie la brute
+grossiere, l'homme fut etonne de la ressentir a son tour.
+
+Un long murmure, pareil a celui du vent, strident et grave a la fois,
+s'elevait des differents points d'un demi-cercle qui semblait s'etendre du
+sud au nord; des bouffees d'une brise fraiche et comme chargee de
+particules d'eau eclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors
+devenait semblable au fracas des marees montantes sur les greves
+caillouteuses.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque
+c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent
+distincts.
+
+Une armee en marche, peut-etre? mais non; -- il pencha son oreille vers la
+terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures,
+l'eclat des voix.
+
+Est-ce le crepitement d'un incendie? non encore, car on n'apercoit aucune
+lueur a l'horizon, et le ciel semble meme se rembrunir.
+
+Le bruit redoubla et devint distinct: c'etait le roulement incessant,
+ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traines au loin
+sur un pave sonore.
+
+Henri crut un instant avoir trouve la raison de ce bruit en l'attribuant a
+la cause que nous avons dite, mais aussitot:
+
+-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussee pavee de ce cote, il n'y
+a pas mille canons dans l'armee.
+
+Le bruit approchait toujours.
+
+Henri mit son cheval au galop et gagna une eminence.
+
+-- Que vois-je! s'ecria-t-il en atteignant le sommet.
+
+Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il
+n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui dechirant le
+flanc avec ses eperons, et lorsqu'il fut arrive au sommet de la colline il
+se cabra a renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et
+cavalier, c'etait, a l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie,
+pareille a un niveau, s'avancant sur la plaine, formant un cercle immense
+et marchant vers la mer.
+
+Et cette bande s'elargissait pas a pas aux yeux de Henri, comme une bande
+d'etoffe qu'on deroule.
+
+Le jeune homme regardait encore indecis cet etrange phenomene, lorsqu'en
+ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'apercut que la
+prairie s'impregnait d'eau, que la petite riviere debordait, et commencait
+de noyer, sous sa nappe soulevee sans cause visible, les roseaux qui, un
+quart d'heure auparavant, se herissaient sur ses deux rives.
+
+L'eau gagnait tout doucement du cote de la maison.
+
+-- Malheureux insense que je suis! s'ecria Henri, je n'avais pas devine:
+c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues.
+
+Henri s'elanca aussitot du cote de la maison, et heurta furieusement a la
+porte.
+
+-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il.
+
+Nul ne repondit.
+
+-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux a force de terreur, ouvrez,
+c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez!
+
+-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, repondit
+Remy de l'interieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai
+reconnu; mais je vous previens d'une chose, c'est que si vous enfoncez
+cette porte vous me trouverez derriere elle, un pistolet a chaque main.
+
+-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent
+desespere: l'eau, l'eau, c'est l'eau!...
+
+-- Pas de fable, pas de pretextes, pas de ruses deshonorantes, monsieur le
+comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps.
+
+-- Alors, j'y passerai! s'ecria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au
+nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maitresse, veux-tu
+ouvrir?
+
+-- Non!
+
+Le jeune homme regarda autour de lui, et apercut une de ces pierres
+homeriques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Telamon; il
+souleva cette pierre entre ses bras, l'eleva sur sa tete, et s'avancant
+vers la maison, il la lanca dans la porte.
+
+La porte vola en eclats.
+
+En meme temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le
+toucher.
+
+Henri sauta sur Remy.
+
+Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu.
+
+-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insense! s'ecria Henri; ne
+te defends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement,
+regarde.
+
+Et il le traina pres de la fenetre, qu'il enfonca d'un coup de poing.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu?
+
+Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait a l'horizon,
+et qui grondait en marchant, comme le front d'une armee gigantesque.
+
+-- L'eau! murmura Remy.
+
+-- Oui, l'eau! l'eau! s'ecria Henri; elle envahit; vois a nos pieds: la
+riviere deborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir
+d'ici.
+
+-- Madame! cria Remy, madame!
+
+-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prepare les chevaux; et vite, vite!
+
+-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera.
+
+Remy courut a l'ecurie. Henri s'elanca vers l'escalier.
+
+Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte.
+
+Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eut fait d'un enfant.
+
+Mais elle, croyant a la trahison ou a la violence, se debattait de toute
+sa force et se cramponnait aux cloisons.
+
+-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve.
+
+Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment ou il revenait avec les
+deux chevaux.
+
+-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutot il vous
+sauvera; venez! venez!
+
+
+
+
+LXX
+
+LA FUITE
+
+
+Henri, sans perdre de temps a rassurer la dame, l'emporta hors de la
+maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.
+
+Mais elle, avec un mouvement d'invincible repugnance, glissa hors de cet
+anneau vivant, et fut recue par Remy, qui l'assit sur le cheval prepare
+pour elle.
+
+-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon
+coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous
+serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique,
+pour cette faveur, je fusse pret a sacrifier ma vie; il s'agit de fuir
+plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les
+oiseaux qui fuient?
+
+En effet, dans le crepuscule a peine naissant encore, on voyait des nuees
+de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effare, et,
+dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols
+bruyants, favorises par la sombre rafale, avaient quelque chose de
+sinistre a l'oreille, d'eblouissant aux yeux.
+
+La dame ne repondit rien; mais, comme elle etait en selle, elle poussa son
+cheval en avant sans detourner la tete.
+
+Mais son cheval et celui de Remy, forces de marcher depuis deux jours,
+etaient fatigues.
+
+A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le
+suivre:
+
+-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les votres, et
+pourtant je le retiens des deux mains; par grace, madame, tandis qu'il en
+est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras,
+mais prenez mon cheval et laissez-moi le votre.
+
+-- Merci, monsieur, repondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et
+sans que la moindre alteration se trahit dans son accent.
+
+-- Mais, madame, s'ecriait Henri en jetant derriere lui des regards
+desesperes, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous!
+
+En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment meme;
+c'etait la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers,
+supports, terrasses avaient cede, un double rang de pilotis s'etait brise
+avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines,
+commencait d'envahir un bois de chenes dont on voyait frissonner les
+cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de
+demons passait sous sa feuillee.
+
+Les arbres deracines s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons
+ecroulees flottant a la surface de l'eau; les hennissements et les cris
+lointains des hommes et des chevaux, entraines par l'inondation, formaient
+un concert de sons si etranges et si lugubres, que le frisson qui agitait
+Henri passa jusqu'a l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue.
+
+Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eut senti lui-meme
+l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.
+
+Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il etait
+evident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.
+
+A chaque instant Henri s'arretait pour attendre ses compagnons, et alors
+il leur criait:
+
+-- Plus vite, madame! par grace, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt!
+la voici!
+
+Elle arrivait, en effet, ecumeuse, tourbillonnante, irritee; elle emporta
+comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrite sa maitresse;
+elle souleva comme une paille la barque attachee aux rives du ruisseau, et
+majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle
+arriva, pareille a un mur, derriere les chevaux de Remy et de l'inconnue.
+
+Henri jeta un cri d'epouvante et revint sur l'eau, comme s'il eut voulu la
+combattre.
+
+-- Mais vous voyez bien que vous etes perdue! hurla-t-il, desespere.
+Allons, madame, il est encore temps peut-etre, descendez, venez avec moi,
+venez!
+
+-- Non, monsieur, dit-elle.
+
+-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc!
+
+La dame detourna la tete; l'eau etait a cinquante pas a peine.
+
+-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez!
+
+Le cheval de Remy, epuise, butta des deux jambes de devant et ne put se
+relever, malgre les efforts de son cavalier.
+
+-- Sauvez-la! sauvez-la! fut-ce malgre elle, s'ecria Remy.
+
+Et en meme temps, comme il se degageait des etriers, l'eau s'ecroula comme
+un gigantesque monument sur la tete du fidele serviteur.
+
+Sa maitresse, a cette vue, poussa un cri terrible et s'elanca en bas de sa
+monture, resolue a mourir avec Remy.
+
+Mais Henri, voyant son intention, s'etait elance en meme temps qu'elle; il
+la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur
+son cheval, il partit comme un trait.
+
+-- Remy! Remy! cria la dame, les bras etendus de son cote, Remy!
+
+Un cri lui repondit. Remy etait revenu a la surface de l'eau, et, avec cet
+espoir indomptable, bien qu'insense, qui accompagne le mourant jusqu'au
+bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.
+
+A cote, de lui passa son cheval, battant l'eau desesperement avec ses
+pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maitresse, et
+que, devant le flot, a vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne
+couraient pas, mais volaient sur le troisieme cheval, fou de terreur.
+
+Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il esperait, en mourant, que celle
+qu'il aimait uniquement serait sauvee.
+
+-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire a
+celui qui nous attend que vous vivez pour....
+
+Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tete et alla
+s'ecrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.
+
+-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je
+veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied a terre; au nom du Dieu
+vivant, je le veux!
+
+Elle prononca ces paroles avec tant d'energie et de sauvage autorite, que
+le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser a terre, en disant:
+
+-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci a vous qui me faites
+cette joie que je n'eusse jamais esperee.
+
+Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante
+l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort
+d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied a terre.
+
+Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes
+pele-mele avec d'autres debris.
+
+C'etait un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et
+si devoue, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il
+soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers
+efforts du cheval expirant, cherchaient a utiliser jusqu'aux supremes
+efforts de son agonie.
+
+Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par
+la main droite de Henri, continuait de depasser de la tete le niveau de
+l'eau, tandis que de la main gauche Henri ecartait les bois flottants et
+les cadavres dont le choc eut submerge ou ecrase son cheval.
+
+Un de ces corps flottants, en passant pres d'eux, cria ou plutot soupira:
+
+-- Adieu! madame, adieu!
+
+-- Par le ciel! s'ecria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je
+te sauverai.
+
+Et, sans calculer le danger de ce surcroit de pesanteur, il saisit la
+manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer
+librement.
+
+Mais en meme temps le cheval, epuise du triple poids, s'enfoncait jusqu'au
+cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brises pliant sous lui, il
+disparut tout a fait.
+
+-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure.
+
+Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon ame, elle etait a vous!
+
+En ce moment, Henri sentit Remy qui lui echappait; il ne fit aucune
+resistance pour le retenir; toute resistance etait inutile.
+
+Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au
+moins, mourut la derniere, et qu'il se put dire a lui-meme, a son dernier
+moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer a la
+mort.
+
+Tout a coup, et comme il ne songeait plus qu'a mourir lui-meme, un cri de
+joie retentit a ses cotes.
+
+Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.
+
+Cette barque, c'etait celle de la petite maison que nous avons vu soulever
+par l'eau; l'eau l'avait entrainee, et Remy, qui avait repris ses forces,
+grace au secours que lui avait porte Henri, Remy, la voyant passer a sa
+portee, s'etait detache du groupe, haletant, et en deux brassees l'avait
+atteinte.
+
+Ses deux rames etaient attachees a son abordage, une gaffe roulait au
+fond.
+
+Il tendit la gaffe a Henri qui la saisit, entrainant avec lui la dame,
+qu'il souleva par dessous ses epaules et que Remy reprit de ses mains.
+
+Puis, lui-meme, saisissant le rebord de la barque, il monta pres d'eux.
+
+Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondees et la
+barque se balancant comme un atome sur cet ocean tout couvert de debris.
+
+A deux cents pas a peu pres, vers la gauche, s'elevait une petite colline
+qui, entierement entouree d'eau, semblait une ile au milieu de la mer.
+
+Henri saisit les avirons et rama du cote de la colline vers laquelle
+d'ailleurs le courant les portait.
+
+Remy prit la gaffe et, debout a l'avant, s'occupa d'ecarter les poutres et
+les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.
+
+Grace a la force de Henri, grace a l'adresse de Remy, on aborda ou plutot
+on fut jete contre la colline.
+
+Remy sauta a terre et saisit la chaine de la barque, qu'il tira vers lui.
+
+Henri s'avanca pour prendre la dame entre ses bras; mais elle etendit la
+main et, se levant seule, elle sauta a terre.
+
+Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idee de se rejeter dans
+l'abime et de mourir a ses yeux; mais un irresistible sentiment
+l'enchainait a la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si
+longtemps desire la presence sans l'obtenir jamais.
+
+Il tira la barque a terre et alla s'asseoir a dix pas de la dame et de
+Remy, livide, degouttant d'une eau qui s'echappait de ses habits, plus
+douloureuse que le sang.
+
+Ils etaient sauves du danger le plus pressant, c'est-a-dire de l'eau;
+l'inondation, si forte qu'elle fut, ne monterait jamais a la hauteur de la
+colline.
+
+Au-dessous d'eux, des lors, ils pouvaient contempler cette grande colere
+des flots, qui n'a de colere au-dessus d'elle que celle de Dieu.
+
+Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas
+de cadavres francais, pres d'eux, leurs chevaux et leurs armes.
+
+Remy ressentait une vive douleur a l'epaule; un madrier flottant l'avait
+atteint au moment ou son cheval s'etait derobe sous lui.
+
+Quant a sa compagne, a part le froid qu'elle eprouvait, elle n'avait
+aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il etait en son
+pouvoir de la garantir.
+
+Henri fut bien surpris de voir que ces deux etres, si miraculeusement
+echappes a la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour
+Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de graces.
+
+La jeune femme fut debout la premiere; elle remarqua qu'au fond de
+l'horizon, du cote de l'occident, on apercevait quelque chose comme des
+feux a travers la brume.
+
+Il va sans dire que ces feux brulaient sur un point eleve que l'inondation
+n'avait pu atteindre.
+
+Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crepuscule qui
+succedait a la nuit, ces feux etaient distants d'une lieue environ.
+
+Remy s'avanca sur le point de la colline qui se prolongeait du cote de ces
+feux, et il revint dire qu'il croyait qu'a mille pas a peu pres de
+l'endroit ou l'on avait pris terre, commencait une espece de jetee qui
+s'avancait en droite ligne vers les feux.
+
+Ce qui faisait croire a Remy a une jetee, ou tout au moins a un chemin,
+c'etait une double ligne d'arbres, directe et reguliere.
+
+Henri fit a son tour ses observations, qui se trouverent concorder avec
+celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner
+beaucoup au hasard.
+
+L'eau, entrainee sur la declivite de la plaine, les avait rejetes a gauche
+de leur route en leur faisant decrire un angle considerable; cette
+derivation, ajoutee a la course insensee des chevaux, leur otait tout
+moyen de s'orienter.
+
+Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout charge de brouillard;
+dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eut apercu le clocher de
+Malines, dont on ne devait etre eloigne que de deux lieues a peu pres.
+
+-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux?
+
+-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, a vous, un abri hospitalier, me
+semblent menacants, a moi, et je m'en defie.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont
+francais, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand desastre: les
+digues ont ete rompues pour achever de detruire l'armee francaise, si elle
+a ete vaincue; pour detruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphe.
+Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumes par des ennemis
+que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse
+ayant pour but d'attirer les fugitifs?
+
+-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim
+tueraient ma maitresse.
+
+-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je
+vais gagner la jetee, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.
+
+-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous
+sommes sauves tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre
+bras, je suis prete.
+
+Chacune des paroles de cette etrange creature avait un accent irresistible
+d'autorite, auquel personne n'avait l'idee de resister un seul instant.
+
+Henri s'inclina et marcha le premier.
+
+L'inondation etait plus calme, la jetee, qui venait aboutir a la colline,
+formait une espece d'anse ou l'eau s'endormait. Tous trois monterent dans
+le petit bateau, et le bateau fut lance de nouveau au milieu des debris et
+des cadavres flottants.
+
+Un quart d'heure apres ils abordaient a la jetee.
+
+Ils assurerent la chaine du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de
+nouveau, suivirent la jetee pendant une heure a peu pres, et arriverent a
+un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantee de
+tilleuls etaient reunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents
+soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une banniere francaise.
+
+Tout a coup la sentinelle, placee a cent pas a peu pres du bivouac, aviva
+la meche de son mousquet en criant:
+
+-- Qui vive?
+
+-- France! repondit du Bouchage.
+
+Puis se retournant vers Diane:
+
+-- Maintenant, madame, dit-il, vous etes sauvee; je reconnais le guidon
+des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.
+
+Au cri de la sentinelle et a la reponse du comte, quelques gendarmes
+accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien
+accueillis au milieu de ce desastre terrible, d'abord parce qu'ils
+survivaient au desastre, ensuite parce qu'ils etaient des compatriotes.
+
+Henri se fit reconnaitre tant personnellement qu'en nommant son frere. Il
+fut ardemment questionne et raconta de quelle facon miraculeuse lui et ses
+compagnons avaient echappe a la mort, mais sans rien dire autre chose.
+
+Remy et sa maitresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les
+alla chercher pour les inviter a s'approcher du feu.
+
+Tous deux etaient encore ruisselants d'eau.
+
+-- Madame, dit-il, vous serez respectee ici comme dans votre maison: je me
+suis permis de dire que vous etiez une de mes parentes, pardonnez-moi.
+
+Et sans attendre les remerciments de ceux auxquels il avait sauve la vie,
+Henri s'eloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.
+
+Remy et Diane echangerent un regard qui, s'il eut ete vu du comte, eut ete
+le remerciment si bien merite de son courage et de sa delicatesse.
+
+Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander
+l'hospitalite, s'etaient retires en bon ordre apres la deroute et le
+_sauve qui peut_ des chefs.
+
+Partout ou il y a homogeneite de position, identite de sentiment et
+habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontaneite
+dans l'execution apres l'unite dans la pensee.
+
+C'est ce qui etait arrive cette nuit meme aux gendarmes d'Aunis.
+
+Voyant leurs chefs les abandonner et les autres regiments chercher
+differents partis pour leur salut, ils s'entregarderent, serrerent leurs
+rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la
+conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort a cause de sa
+bravoure, et qu'ils respectaient a un degre egal a cause de sa naissance,
+ils prirent la route de Bruxelles.
+
+Comme tous les acteurs de cette terrible scene, ils virent tous les
+progres de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais
+le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous
+avons parle, position forte a la fois contre les hommes et contre les
+elements.
+
+Les habitants, sachant qu'ils etaient en surete, n'avaient pas quitte
+leurs maisons, a part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils
+avaient envoyes a la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant
+trouverent-ils de la resistance; mais la mort hurlait derriere eux: ils
+attaquerent en hommes desesperes, triompherent de tous les obstacles,
+perdirent dix hommes a l'attaque de la chaussee, mais se logerent et
+firent decamper les Flamands.
+
+Une heure apres, le bourg etait entierement cerne par les eaux, excepte du
+cote de cette chaussee par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses
+compagnons.
+
+Tel fut le recit que firent a du Bouchage les gendarmes d'Aunis.
+
+-- Et le reste de l'armee? demanda Henri.
+
+-- Regardez, repondit l'enseigne, a chaque instant passent des cadavres
+qui repondent a votre question.
+
+-- Mais... mais mon frere? hasarda du Bouchage d'une voix etranglee.
+
+-- Helas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles
+certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retire du
+feu. Il est certain qu'il avait survecu a la bataille, mais a l'inondation
+nous ne pouvons le dire.
+
+Henri baissa la tete, et s'abima dans d'ameres reflexions; puis tout a
+coup:
+
+-- Et le duc? demanda-t-il.
+
+L'enseigne se pencha vers Henri, et a voix basse:
+
+-- Comte, dit-il, le duc s'etait sauve des premiers. Il etait monte sur un
+cheval blanc sans aucune tache qu'une etoile noire au front. Eh bien! tout
+a l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de debris;
+la jambe d'un cavalier etait prise dans l'etrier et surnageait a la
+hauteur de la selle.
+
+-- Grand Dieu! s'ecria Henri.
+
+-- Grand Dieu! murmura Remy qui, a ces mots du comte: " Et le duc! "
+s'etant leve, venait d'entendre ce recit, et dont les yeux se reporterent
+vivement sur sa pale compagne.
+
+-- Apres? demanda le comte.
+
+-- Oui, apres? balbutia Remy.
+
+-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau a l'angle de cette digue, un
+de mes hommes s'aventura pour saisir les renes flottantes du cheval; il
+l'atteignit, souleva l'animal expire. Nous vimes alors apparaitre la botte
+blanche et l'eperon d'or que portait le duc. Mais, au meme instant, l'eau
+s'enfla comme si elle se fut indignee de se voir arracher sa proie. Mon
+gendarme lacha prise pour n'etre point entraine, et tout disparut. Nous
+n'aurons pas meme la consolation de donner une sepulture chretienne a
+notre prince.
+
+-- Mort! mort, lui aussi, l'heritier de la couronne, quel desastre!
+
+Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible a
+rendre:
+
+-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez.
+
+-- Soit loue le Seigneur qui m'epargne un crime, repondit-elle, en levant
+en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.
+
+-- Oui, mais il nous enleve la vengeance, repondit Remy.
+
+-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient a
+l'homme que lorsque Dieu oublie.
+
+Le comte voyait avec une espece d'effroi cette exaltation des deux
+etranges personnages qu'il avait sauves de la mort; il les observait de
+loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idee de leurs
+desirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de
+leurs physionomies.
+
+La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.
+
+-- Mais vous-meme, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire?
+
+Le comte tressaillit.
+
+-- Moi? dit-il.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- J'attendrai ici que le corps de mon frere passe devant moi, repliqua le
+jeune homme avec l'accent d'un sombre desespoir; alors moi aussi je
+tacherai de l'attirer a terre, pour lui donner une sepulture chretienne,
+et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.
+
+Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme
+un regard plein d'affectueux reproches.
+
+Quant a la dame, depuis que l'enseigne avait annonce cette mort du duc
+d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait.
+
+
+
+
+LXXI
+
+TRANSFIGURATION
+
+
+Apres qu'elle eut fait sa priere, la compagne de Remy se souleva si belle
+et si radieuse, que le comte laissa echapper un cri de surprise et
+d'admiration.
+
+[Illustration: Le bateau fut jete contre la colline. -- PAGE 38.]
+
+Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les reves auraient fatigue
+son cerveau et altere la serenite de ses traits, sommeil de plomb qui
+imprime au front humide du dormeur les tortures chimeriques de son reve.
+
+Ou plutot c'etait la fille de Jaire, reveillee au milieu de la mort sur
+son tombeau, et se relevant de sa couche funebre, deja epuree et prete
+pour le ciel.
+
+La jeune femme, sortie de cette lethargie, promena autour d'elle un regard
+si doux, si suave, et charge d'une si angelique bonte, que Henri, credule
+comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir a ses peines et ceder
+enfin a un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance
+et de pitie.
+
+Tandis que les gendarmes, apres leur frugal repas, dormaient ca et la dans
+les decombres; tandis que Remy lui-meme cedait au sommeil et laissait sa
+tete s'appuyer sur la traverse d'une barriere a laquelle son banc etait
+appuye, Henri vint se placer pres de la jeune femme, et d'une voix si
+basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise:
+
+-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie
+qui deborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en surete, apres
+vous avoir vue la-bas sur le seuil du tombeau.
+
+-- C'est vrai, monsieur, repondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t-
+elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis
+reconnaissante.
+
+-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et
+d'abnegation, quand je n'aurais reussi qu'a vous sauver pour vous rendre a
+ceux que vous aimez.
+
+-- Que dites-vous? demanda la dame.
+
+-- A ceux que vous alliez rejoindre a travers tant de perils, ajouta
+Henri.
+
+-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le
+sont aussi.
+
+-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux
+genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui
+vous ai tant aimee. Oh! ne vous detournez pas; vous etes jeune, vous etes
+belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous
+ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour
+comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez
+les heures passees, pesez-les une a une: laquelle m'a donne la joie?
+laquelle l'espoir? et cependant j'ai persiste. Vous m'avez fait pleurer,
+j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai devore mes douleurs;
+vous m'avez pousse a la mort, j'y marchais sans me plaindre. Meme en ce
+moment, ou vous detournez la tete, ou chacune de mes paroles, toute
+brulante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacee tombant sur votre
+coeur, mon ame est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez.
+Tout a l'heure n'allais-je pas mourir pres de vous? Qu'ai-je demande?
+rien. Votre main, l'ai-je touchee? Jamais, autrement que pour vous tirer
+d'un peril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux
+flots, avez-vous senti l'etreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus
+qu'une ame, et tout en moi a ete purifie au feu devorant de mon amour.
+
+-- Oh! monsieur, par pitie ne me parlez point ainsi.
+
+-- Par pitie aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez
+personne; oh! repetez-moi cette assurance: c'est une singuliere faveur,
+n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est
+pas aime! mais je prefere cela, puisque vous me dites en meme temps que
+vous etes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui etes la seule
+adoration de ma vie, repondez-moi.
+
+Malgre les instances de Henri, un soupir fut toute la reponse de la jeune
+femme.
+
+-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitie
+de moi que vous: il a essaye de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne
+me repondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en
+Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune
+cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des esperances de mon
+frere, que moi qui meurs a vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aime,
+mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer!
+
+-- Monsieur le comte, repliqua la jeune femme avec une majestueuse
+solennite, ne me dites point de ces choses qu'on dit a une femme; je suis
+une creature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous
+avais vu moins noble, moins bon, moins genereux; si je n'avais pour vous
+au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frere,
+je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des
+oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai
+pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis
+plus: a present que je vous connais, je vous prendrais la main, je
+l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur
+ne bat plus; vivez pres de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour,
+si telle est votre joie, a cette execution douloureuse d'un corps tue par
+les tortures de l'ame; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un
+bonheur, j'en suis sure...
+
+-- Oh! oui, s'ecria Henri.
+
+-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Des aujourd'hui quelque
+chose vient d'etre change en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer
+sur aucun bras de ce monde, pas meme sur le bras de ce genereux ami, de
+cette noble creature qui repose la-bas et qui a pendant un instant le
+bonheur d'oublier! Helas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant a sa
+voix la premiere inflexion de sensibilite que Henri eut remarquee en elle,
+pauvre Remy, ton reveil a toi aussi va etre triste; tu ne sais pas les
+progres de ma pensee, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au
+sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois
+monter a Dieu.
+
+-- Que dites-vous? s'ecria Henri: pensez-vous donc a mourir aussi, vous?
+
+Remy, reveille par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tete et
+ecouta.
+
+-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme.
+
+Henri fit un signe affirmatif.
+
+-- Cette priere, c'etaient mes adieux a la terre: cette joie que vous avez
+remarquee sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la
+meme que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire:
+Leve-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu!
+
+-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez....
+Diane! nom cheri, nom adore!...
+
+Et l'infortune se coucha aux pieds de la jeune femme, en repetant ce nom
+avec l'ivresse d'un indicible bonheur.
+
+-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom
+qui m'est echappe; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur
+en le prononcant.
+
+-- Oh! madame, madame, s'ecria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne
+me dites pas que vous allez mourir.
+
+-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave,
+je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres
+passions, d'interets vils et de desirs sans noms; je dis que je n'ai plus
+rien a faire parmi les creatures que Dieu avait creees mes semblables; je
+n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur,
+ma tete ne roule plus une seule pensee, depuis que la pensee qui
+l'emplissait tout entiere est morte; je ne suis plus qu'une victime sans
+prix, puisque je ne sacrifie rien, ni desir, ni esperances, en renoncant
+au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me
+prendra en misericorde, je l'espere, lui qui m'a fait tant souffrir et qui
+n'a pas voulu que je succombasse a ma souffrance.
+
+Remy, qui avait ecoute ces paroles, se leva lentement et vint droit a sa
+maitresse.
+
+-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre.
+
+-- Pour Dieu, repliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pale et
+amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.
+
+-- C'est vrai! repondit Remy en laissant retomber sa tete sur sa poitrine,
+c'est vrai!
+
+Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'etreignit
+sur sa poitrine comme il eut fait de la relique d'une sainte.
+
+-- Oh! que suis-je aupres de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec
+le frisson de l'epouvante.
+
+-- Vous etes, repondit Diane, la seule creature humaine sur laquelle j'ai
+attache deux fois mes yeux depuis que j'ai condamne mes yeux a se fermer a
+jamais.
+
+Henri s'agenouilla.
+
+-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous reveler a moi tout entiere;
+merci, je vois clairement ma destinee: a partir de cette heure, plus un
+mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi
+celui qui vous aimait.
+
+Vous etes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.
+
+Il venait d'achever ces paroles et se relevait penetre de ce charme
+regenerateur qui accompagne toute grande et immuable resolution, quand,
+dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'eclaircissant
+d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.
+
+Les gendarmes sauterent sur leurs armes, et furent a cheval avant le
+commandement.
+
+Henri ecoutait.
+
+-- Messieurs, messieurs! s'ecria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral,
+je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles
+m'annoncer mon frere!
+
+-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane,
+et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le
+desespoir, enfant, comme ceux qui ne desirent plus rien, comme ceux qui
+n'aiment plus personne?
+
+-- Un cheval! s'ecria Henri, qu'on me prete un cheval!
+
+-- Mais par ou sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous
+environne de tout cotes.
+
+-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien
+qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.
+
+-- Montez en haut de la chaussee, monsieur le comte, repondit l'enseigne,
+le temps s'eclaircit et peut-etre pourrez-vous voir.
+
+-- J'y vais, dit le jeune homme.
+
+Henri s'avanca en effet vers l'eminence designee par l'enseigne, les
+trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni
+s'eloigner.
+
+Remy avait repris sa place aupres de Diane.
+
+
+
+
+LXXII
+
+LES DEUX FRERES
+
+
+Un quart d'heure apres, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le
+voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empechait de
+distinguer, un detachement considerable de troupes francaises cantonnees
+et retranchees.
+
+A part un large fosse d'eau qui entourait le bourg occupe par les
+gendarmes d'Aunis, la plaine commencait a se degager comme un etang qu'on
+vide, la pente naturelle du terrain entrainant les eaux vers la mer, et
+plusieurs points du terrain, plus eleves que les autres, commencant a
+reparaitre, comme apres un deluge.
+
+Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et
+c'etait un triste spectacle que de voir, au fur et a mesure que le vent
+soulevait le voile de vapeurs etendu sur la plaine, une cinquantaine de
+cavaliers enfoncant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y
+reussir, soit le bourg, soit la colline.
+
+De la colline on avait entendu leurs cris de detresse, et voila pourquoi
+les trompettes sonnaient incessamment.
+
+[Illustration: Le duc lui frappa sur l'epaule. -- PAGE 60.]
+
+Des que le vent eut acheve de chasser le brouillard, Henri apercut sur la
+colline le drapeau de France, se deroulant superbement dans le ciel.
+
+Les gendarmes hissaient, de leur cote, la cornette d'Aunis, et de part et
+d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tires en signe de joie.
+
+Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scene de desolation,
+dessechant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crete
+d'une espece de chemin de communication.
+
+Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier a s'apercevoir, aux bruits
+des fers de son cheval, qu'une route ferree conduisait, en faisant un
+detour circulaire, du bourg a la colline; il en conclut que les chevaux
+enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'a mi-jambe, jusqu'au poitrail
+peut-etre, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils
+seraient par le fond solide du sol.
+
+Il demanda de tenter l'epreuve, et, comme personne ne lui faisait
+concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda a l'enseigne Remy et sa
+compagne, et s'aventura dans le perilleux chemin.
+
+En meme temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de
+la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son cote, de se mettre
+en chemin pour se rendre au bourg.
+
+Tout le versant de la colline qui regardait le bourg etait garni de
+soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir
+arreter le cavalier imprudent par leurs supplications.
+
+Les deux deputes de ces deux troncons du grand corps francais
+poursuivirent courageusement leur chemin, et bientot ils s'apercurent que
+leur tache etait moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et
+surtout qu'on ne le craignait pour eux.
+
+Un large filet d'eau, qui s'echappait d'un aqueduc, creve par le choc
+d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme a dessein, la
+chaussee bourbeuse, decouvrant sous son flot plus limpide le fond du fosse
+que cherchait l'ongle actif des chevaux.
+
+Deja les cavaliers n'etaient plus qu'a deux cents pas l'un de l'autre.
+
+-- France! cria le cavalier qui venait de la colline.
+
+Et il leva son toquet, ombrage d'une plume blanche.
+
+-- Oh! c'est vous! s'ecria Henri avec une grande exclamation de joie,
+vous, monseigneur?
+
+-- Toi, Henri! toi, mon frere! s'ecria l'autre cavalier.
+
+Et au risque de devier a droite ou a gauche, les deux chevaux partirent au
+galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientot, aux acclamations
+frenetiques des spectateurs de la chaussee et de la colline, les deux
+cavaliers s'embrasserent longuement et tendrement.
+
+Aussitot, le bourg et la colline se degarnirent: gendarmes et chevau-
+legers, gentilshommes huguenots et catholiques, se precipiterent dans le
+chemin ouvert par les deux freres.
+
+Bientot les deux camps s'etaient joints, les bras s'etaient ouverts, et
+sur le chemin ou tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille
+Francais crier merci au ciel et vive la France!
+
+-- Messieurs, dit tout a coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive
+M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est a M. le duc de Joyeuse et non a un
+autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur
+d'embrasser nos compatriotes.
+
+Une immense acclamation accueillit ces paroles.
+
+Les deux freres echangerent quelques mots trempes de larmes; puis le
+premier:
+
+-- Et le duc? demanda Joyeuse a Henri.
+
+-- Il est mort, a ce qu'il parait, repondit celui-ci.
+
+-- La nouvelle est-elle sure?
+
+-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noye et l'ont reconnu a un
+signe. Ce cheval tirait encore a son etrier un cavalier dont la tete etait
+enfoncee sous l'eau.
+
+-- Voila un sombre jour pour la France, dit l'amiral.
+
+Puis, se retournant vers ses gens:
+
+-- Allons, messieurs, dit-il a haute voix, ne perdons pas de temps. Une
+fois les eaux ecoulees, nous serons attaques tres probablement;
+retranchons-nous jusqu'a ce qu'il nous soit arrive des nouvelles et des
+vivres.
+
+-- Mais, monseigneur, repondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher;
+les chevaux n'ont point mange depuis hier quatre heures, et les pauvres
+betes meurent de faim.
+
+-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment
+ferons-nous pour les hommes?
+
+-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande:
+les hommes vivront comme les chevaux.
+
+-- Mon frere, interrompit Henri, tachez, je vous prie, que je puisse vous
+parler un moment.
+
+-- Je vais aller occuper le bourg, repondit Joyeuse, choisissez-y un
+logement pour moi et m'y attendez.
+
+Henri alla retrouver ses deux compagnons.
+
+-- Vous voila au milieu d'une armee, dit-il a Remy; croyez-moi, cachez-
+vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame
+soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai a
+vous faire plus libres.
+
+Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur ceda l'enseigne
+des gendarmes, redevenu, par l'arrivee de Joyeuse, simple officier aux
+ordres de l'amiral.
+
+Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le
+bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes severes pour que tout
+desordre fut evite.
+
+Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux
+chevaux, et d'eau a tout le monde, distribua aux blesses quelques tonneaux
+de biere et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-meme, a la vue
+de tous, dina d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en
+parcourant les postes.
+
+Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de
+reconnaissance.
+
+-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son
+frere, viennent les Flamands, et je les battrai; et meme, vrai Dieu! si
+cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout
+bas a Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru
+mordre avec tant d'enthousiasme, voila une execrable nourriture.
+
+Puis lui jetant le bras autour du cou:
+
+-- Ca, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en
+Flandre quand je te croyais a Paris.
+
+-- Mon frere, dit Henri a l'amiral, la vie m'etait devenue insupportable a
+Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.
+
+-- Toujours par amour? demanda Joyeuse.
+
+-- Non, par desespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus
+amoureux; ma passion, c'est la tristesse.
+
+-- Mon frere, mon frere, s'ecria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que
+vous etes tombe sur une miserable femme.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, Henri, il arrive qu'a un certain degre de mechancete ou de vertu,
+les etres crees depassent la volonte du createur et se font bourreaux et
+homicides, ce que l'Eglise reprouve egalement; ainsi, par trop de vertu,
+ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation
+barbare, c'est une absence de charite chretienne.
+
+-- Oh! mon frere, mon frere, s'ecria Henri, ne calomniez point la vertu!
+
+-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voila
+tout. Je le repete donc, cette femme est une miserable femme, et sa
+possession, si desirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments
+qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on
+doit user de ses forces et de sa puissance, car on se defend legitimement,
+bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'a votre place,
+moi, je serais alle prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais
+prise elle-meme comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon
+l'habitude de toute creature domptee, qui devient aussi humble devant son
+vainqueur qu'elle etait feroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue
+jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore!
+alors je l'eusse repoussee en repondant: Vous faites bien, madame, c'est a
+votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.
+
+Henri saisit la main de son frere.
+
+-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez la, Joyeuse, lui dit-
+il.
+
+-- Si, par ma foi.
+
+-- Vous si bon, si genereux!
+
+-- Generosite avec les gens sans coeur, c'est duperie, frere.
+
+-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.
+
+-- Mille demons! je ne veux pas la connaitre.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime,
+et que je nommerais, moi, un acte de justice.
+
+-- Oh! mon bon frere, dit le jeune homme avec un angelique sourire, que
+vous etes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plait, monseigneur
+l'amiral, laissons la mon fol amour, et causons des choses de la guerre.
+
+-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.
+
+-- Vous voyez que nous manquons de vivres.
+
+-- Je le sais, et j'ai deja pense au moyen de nous en procurer.
+
+-- Et l'avez-vous trouve?
+
+-- Je pense qu'oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir recu des nouvelles de l'armee,
+attendu que la position est bonne et que je la defendrais contre des
+forces quintuples; mais je puis envoyer a la decouverte un corps
+d'eclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie
+veritable des gens reduits a la situation ou nous sommes; des vivres
+ensuite, car, en verite, cette Flandre est un beau pays.
+
+-- Pas trop, mon frere, pas trop.
+
+[Illustration: Aucun bruit ne decela sa tentative. -- PAGE 61.]
+
+-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des
+hommes qui, eternellement, gatent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri,
+quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil
+et la precipitation l'ont ruine vite, ce malheureux Francois. Dieu a son
+ame, n'en parlons plus; mais, en verite, il pouvait s'acquerir une gloire
+immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les
+affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri,
+que les Anversois se sont bien battus?
+
+-- Et vous aussi, a ce qu'on dit, mon frere.
+
+-- Oui, j'etais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui
+m'a excite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que j'ai rencontre, sur le champ de bataille, une epee de ma
+connaissance.
+
+-- Un Francais?
+
+-- Un Francais.
+
+-- Dans les rangs des Flamands?
+
+-- A leur tete. Henri, voila un secret qu'il faut savoir pour donner un
+pendant a l'ecartelement de Salcede en place de Greve.
+
+-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, a ma grande joie;
+mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque
+chose aussi.
+
+-- Et que voulez-vous faire?
+
+-- Donnez-moi le commandement de vos eclaireurs, je vous prie.
+
+-- Non, c'est en verite trop perilleux, Henri; je ne vous dirais pas ce
+mot devant des etrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort
+obscure, et par consequent d'une laide mort. Les eclaireurs peuvent
+rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fleaux
+et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-la vous coupe en
+deux ou vous defigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument a mourir,
+je vous reserve mieux que cela.
+
+-- Mon frere, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je
+prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir
+ici.
+
+-- Allons, je comprends!
+
+-- Que comprenez-vous?
+
+-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'eclat n'amollira
+pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette
+insistance.
+
+-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frere.
+
+-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui resistent a un grand amour, se
+rendent parfois a un peu de bruit.
+
+-- Je n'espere pas cela.
+
+-- Triple fou que vous etes alors, si vous le faites sans cet espoir.
+Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme,
+sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.
+
+-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frere?
+
+-- Il le faut bien, puisque vous le voulez.
+
+-- Je puis partir ce soir meme?
+
+-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre
+plus longtemps.
+
+-- Combien mettez-vous d'hommes a ma disposition?
+
+-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis degarnir ma position, Henri,
+vous comprenez bien cela.
+
+-- Moins, si vous voulez, mon frere.
+
+-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement
+engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire a plus de
+trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.
+
+-- Mon frere, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire
+que vous ne me livrez pas.
+
+-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un
+autre officier commandera la reconnaissance.
+
+-- Mon frere, donnez vos ordres, et je les executerai.
+
+-- Vous n'engagerez donc le combat qu'a forces egales, doubles ou triples,
+mais vous ne depasserez point cela.
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Tres bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?
+
+-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre
+d'amis dans ce regiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que
+je voudrai.
+
+-- Va pour les gendarmes d'Aunis.
+
+-- Quand partirai-je?
+
+-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un
+jour, aux betes pour deux. Rappelez-vous que je desire avoir des nouvelles
+promptes et sures.
+
+-- Je pars, mon frere; avez-vous quelque ordre secret?
+
+-- Ne repandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est a mon camp.
+Exagerez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce
+soit un mechant homme et un pauvre general, comme, a tout prendre, il
+etait de la maison de France, faites-le mettre dans une boite de chene, et
+faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterre a Saint-
+Denis.
+
+-- Bien, mon frere; est-ce tout?
+
+-- C'est tout.
+
+Henri prit la main de son aine pour la baiser, mais celui-ci le serra dans
+ses bras.
+
+-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est
+point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?
+
+-- Mon frere, j'ai eu cette pensee en venant vous rejoindre; mais cette
+pensee, je vous jure, n'est plus en moi.
+
+-- Et depuis quand vous a-t-elle quitte?
+
+-- Depuis deux heures.
+
+-- A quelle occasion?
+
+-- Mon frere, excusez-moi.
+
+-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont a vous.
+
+-- Oh! que vous etes bon, mon frere!
+
+Et les jeunes gens se jeterent une seconde fois dans les bras l'un de
+l'autre, et se separerent, non sans retourner encore la tete l'un vers
+l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+L'EXPEDITION
+
+
+Henri, transporte de joie, se hata d'aller rejoindre Diane et Remy.
+
+-- Tenez-vous prets dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous
+trouverez deux chevaux tout selles a la porte du petit escalier de bois
+qui aboutit a ce corridor; melez-vous a notre suite et ne soufflez mot.
+
+Puis, apparaissant au balcon de chataignier qui faisait le tour de la
+maison:
+
+-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle.
+
+L'appel retentit aussitot dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes
+vinrent se ranger devant la maison.
+
+Leurs gens venaient derriere eux avec quelques mulets et deux chariots.
+Remy et sa compagne, selon le conseil donne, se dissimulaient au milieu
+d'eux.
+
+-- Gendarmes, dit Henri, mon frere l'amiral m'a donne momentanement le
+commandement de votre compagnie, et m'a charge d'aller a la decouverte;
+cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est
+pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les
+hommes de bonne volonte?
+
+Les trois cents hommes se presenterent.
+
+-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a
+dit que vous aviez ete l'exemple de l'armee, mais je ne puis prendre que
+cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard
+decidera.
+
+Monsieur, continua Henri en s'adressant a l'enseigne, faites tirer au
+sort, je vous en prie.
+
+Pendant qu'on procedait a cette operation, Joyeuse donnait ses dernieres
+instructions a son frere.
+
+-- Ecoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessechent; il
+doit exister, a ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre
+Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une riviere et un fleuve, le
+Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des
+bateaux ramenes d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable a passer.
+J'espere que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'a Rupelmonde
+pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.
+
+Henri s'appretait a partir sur ces paroles.
+
+-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont
+pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de
+fausse pitie; a la premiere apparence de trahison, un coup de pistolet ou
+de poignard.
+
+Ce dernier point regle, il embrassa tendrement son frere, et donna l'ordre
+du depart.
+
+Les cent hommes tires au sort par l'enseigne, du Bouchage en tete, se
+mirent en route a l'instant meme.
+
+Henri placa le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet
+au poing.
+
+Remy et sa compagne etaient meles aux gens de la suite. Henri n'avait fait
+aucune recommandation a leur egard, pensant que la curiosite etait deja
+bien assez excitee a leur endroit, sans l'augmenter encore par des
+precautions plus dangereuses que salutaires.
+
+Lui-meme, sans avoir fatigue ou importune ses hotes par un seul regard,
+apres etre sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la
+compagnie.
+
+Cette marche de la troupe etait lente, le chemin parfois manquait tout a
+coup sous les pieds des chevaux, et le detachement tout entier se trouvait
+embourbe.
+
+Tant que l'on n'eut point trouve la chaussee que l'on cherchait, on dut se
+resigner a marcher comme avec des entraves.
+
+Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la
+plaine; c'etaient des paysans un peu trop prompts a revenir dans leurs
+terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils
+avaient voulu aneantir.
+
+Parfois aussi, ce n'etaient que de malheureux Francais a moitie morts de
+froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armes, et qui, dans
+l'incertitude ou ils etaient de tomber sur des amis ou des ennemis,
+preferaient attendre le jour pour reprendre leur penible route.
+
+On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit
+l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussee
+de pierre; mais alors les dangers succederent aux difficultes: deux ou
+trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou,
+glissant sur les pierres fangeuses, roulerent avec leurs cavaliers dans
+l'eau encore rapide de la riviere.
+
+Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarre a l'autre bord, partirent
+des coups de feu qui blesserent deux valets d'armee et un gendarme.
+
+Un des deux valets avait ete blesse aux cotes de Diane; elle avait
+manifeste des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.
+
+Henri, dans ces differentes circonstances, se montra pour ses hommes un
+digne capitaine et un veritable ami; il marchait le premier, forcant toute
+la troupe a suivre sa trace, et se fiant moins encore a sa propre sagacite
+qu'a l'instinct du cheval que lui avait donne son frere, si bien que de
+cette facon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la
+mort.
+
+A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrerent une demi-
+douzaine de soldats francais accroupis devant un feu de tourbe: les
+malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule
+nourriture qu'ils eussent rencontree depuis deux jours.
+
+L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce
+triste festin: deux ou trois se leverent pour fuir; mais l'un d'eux resta
+assis et les retint en disant:
+
+-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose
+sera finie tout de suite.
+
+-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez a nous,
+pauvres gens.
+
+Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent a eux; on
+leur donna des manteaux, un coup de genievre; on y ajouta la permission de
+monter en croupe derriere les valets.
+
+Ils suivirent ainsi le detachement.
+
+Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-legers avec un cheval
+pour quatre; ils furent recueillis egalement.
+
+Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit etait profonde; les
+gendarmes trouverent la deux hommes qui tachaient, en mauvais flamand,
+d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.
+
+Celui-ci refusait avec des menaces.
+
+L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avanca doucement en tete de la
+colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:
+
+-- Vous etes des Francais, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.
+
+L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se
+donner la peine d'essayer a lui parler sa langue, il lui dit en excellent
+francais:
+
+-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes
+pas a l'instant meme.
+
+-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes
+nous sommes a vous.
+
+Mais pendant le mouvement que les deux Francais firent en entendant ces
+paroles, le batelier detacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et
+s'eloigna rapidement en les laissant sur le bord.
+
+Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilite pouvait etre le
+bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un
+coup de pistolet.
+
+Le bateau sans guide tourna sur lui-meme; mais comme il n'avait pas encore
+atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.
+
+Les deux hommes s'en emparerent aussitot qu'il toucha le bord, et s'y
+logerent les premiers.
+
+Cet empressement a s'isoler etonna l'enseigne.
+
+-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui etes-vous, s'il vous plait?
+
+-- Monsieur, nous sommes officiers au regiment de la Marine, et vous
+gendarmes d'Aunis, a ce qu'il parait.
+
+-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous etre utiles; n'allez-
+vous point nous accompagner?
+
+-- Volontiers, messieurs.
+
+-- Montez sur les chariots alors, si vous etes trop fatigues pour nous
+suivre a pied.
+
+-- Puis-je vous demander ou vous allez? fit celui des deux officiers de
+marine qui n'avait point encore parle.
+
+-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'a Rupelmonde.
+
+-- Prenez garde, reprit le meme interlocuteur, nous n'avons pas traverse
+le fleuve plus tot, parce que, ce matin, un detachement d'Espagnols a
+passe venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous
+risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquietude, mais vous, toute une
+troupe.
+
+-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.
+
+Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.
+
+-- Il y a, repondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontre ce matin
+un detachement d'Espagnols qui suivaient le meme chemin que nous.
+
+-- Et combien etaient-ils? demanda Henri.
+
+-- Une cinquantaine d'hommes.
+
+-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrete?
+
+-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent
+de nous assurer du bateau a tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et,
+s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant
+nos chevaux par la bride, l'operation serait terminee.
+
+-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des
+maisons a l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.
+
+-- Il y a un village, dit une voix.
+
+-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle forme par la jonction de
+deux rivieres. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve
+avec le bateau, tandis que nous le cotoierons.
+
+-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le
+voulez bien.
+
+-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez
+nous rejoindre aussitot que nous serons installes dans le village.
+
+-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?
+
+-- Vous trouverez a cent pas du village un poste de dix hommes, a qui vous
+le remettrez.
+
+-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron,
+il s'eloigna du rivage.
+
+-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix
+que je connais.
+
+Une heure apres il trouva le village garde par le detachement d'Espagnols
+dont avait parle l'officier: surpris au moment ou ils s'y attendaient le
+moins, ils firent a peine resistance.
+
+Henri fit desarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus
+forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.
+
+Un autre poste de dix hommes fut envoye pour garder le bateau.
+
+Dix autres hommes furent disperses en sentinelles sur divers points avec
+promesse d'etre releves au bout d'une heure.
+
+Henri decida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en
+face de celle ou etaient enfermes les prisonniers espagnols. Le souper des
+cinquante ou soixante premiers etait pret; c'etait celui du poste qu'on
+venait d'enlever.
+
+Henri choisit, au premier etage, une chambre pour Diane et pour Remy,
+qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.
+
+Il fit placer a table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant
+d'inviter a souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du
+bateau.
+
+Puis il s'en alla, avant de se mettre a table lui-meme, visiter ses gens
+dans leurs diverses positions.
+
+Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.
+
+Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture
+de tous ses gens, et pour donner les ordres necessaires en cas de surprise
+des Hollandais.
+
+Les officiers, malgre son invitation de ne point s'inquieter de lui,
+l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'etaient mis
+a table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.
+
+L'entree du comte reveilla les dormeurs, et fit lever les eveilles.
+
+Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.
+
+Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, eclairaient d'une lueur
+fumeuse et presque compacte.
+
+La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot
+de biere fraiche par chaque homme, eut eu un aspect appetissant, meme pour
+des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manque de tout.
+
+On indiqua a Henri la place d'honneur.
+
+Il s'assit.
+
+-- Mangez, messieurs, dit-il.
+
+Aussitot cette permission donnee, le bruit des couteaux et des fourchettes
+sur les assiettes de faience prouva a Henri qu'elle etait attendue avec
+une certaine impatience et accueillie avec une supreme satisfaction.
+
+-- A propos, demanda Henri a l'enseigne, a-t-on retrouve nos deux
+officiers de marine?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Ou sont-ils?
+
+-- La, voyez, au bout de la table.
+
+Non-seulement ils etaient assis au bout de la table, mais encore a
+l'endroit le plus obscur de la chambre.
+
+-- Messieurs, dit Henri, vous etes mal places et vous ne mangez point, ce
+me semble.
+
+-- Merci, monsieur le comte, repondit l'un d'eux, nous sommes tres
+fatigues, et nous avions en verite plus besoin de sommeil que de
+nourriture; nous avons deja dit cela a messieurs vos officiers, mais ils
+ont insiste, disant que votre ordre etait que nous soupassions avec vous.
+Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants.
+Mais neanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la
+bonte de nous faire donner une chambre....
+
+Henri avait ecoute avec la plus grande attention, mais il etait evident
+que c'etait bien plutot la voix qu'il ecoutait que la parole.
+
+-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier
+de marine eut cesse de parler.
+
+Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux
+et qui s'obstinait a ne pas souffler mot, avec une attention si profonde,
+que plusieurs des convives commencerent a le regarder aussi.
+
+Celui-ci, force de repondre a la question du comte, articula d'une facon
+presque inintelligible ces deux mots:
+
+-- Oui, comte.
+
+A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.
+
+Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les
+assistants suivaient avec une attention singuliere les mouvements de Henri
+et la manifestation bien visible de son etonnement.
+
+Henri s'arreta pres des deux officiers.
+
+-- Monsieur, dit-il a celui qui avait parle le premier, faites-moi une
+grace.
+
+-- Laquelle, monsieur le comte.
+
+-- Assurez-moi que vous n'etes pas le frere de M. Aurilly, ou peut-etre M.
+Aurilly lui-meme.
+
+-- Aurilly! s'ecrierent tous les assistants.
+
+-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le
+chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur,
+et je m'inclinerai devant lui.
+
+Et en meme temps, son chapeau a la main, Henri s'inclina respectueusement
+devant l'inconnu.
+
+Celui-ci leva la tete.
+
+-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'ecrierent les officiers.
+
+-- Le duc vivant!
+
+-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaitre
+votre prince vaincu et fugitif, je ne resisterai pas plus longtemps a
+cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez
+pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.
+
+-- Vive monseigneur! s'ecrierent les officiers.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+PAUL-EMILE
+
+
+Toutes ces acclamations, bien que sinceres, effaroucherent le prince.
+
+-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que
+moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchante de n'etre pas
+mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point
+reconnu, je ne me fusse pas le premier vante d'etre vivant.
+
+-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous
+retrouviez au milieu d'une troupe de Francais, vous nous voyiez desesperes
+de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir
+perdu!
+
+-- Messieurs, repondit le prince, outre une foule de raisons qui me
+faisaient desirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait
+mort, que je n'eusse point ete fache de cette occasion, qui ne se
+representera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle
+oraison funebre on prononcera sur ma tombe.
+
+-- Monseigneur, monseigneur!
+
+-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de
+Macedoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre
+comme tous les artistes. Eh bien! sans vanite, j'ai, je crois, fait une
+faute.
+
+-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de
+pareilles choses, je vous prie.
+
+-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis
+Boniface VIII, cette infaillibilite est fort discutee.
+
+-- Voyez a quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de
+nous se fut permis de donner son avis sur cette expedition, et que cet
+avis eut ete un blame.
+
+-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point deja fort
+blame moi-meme; non pas d'avoir livre la bataille, mais de l'avoir perdue?
+
+-- Monseigneur, cette bonte nous effraie, et que Votre Altesse me permette
+de le lui dire, cette gaite n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait
+la bonte de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.
+
+Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, deja
+si fatal, d'un crepe sinistre.
+
+-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci!
+qu'a cette heure, et je me sens a merveille au milieu de vous.
+
+Les officiers s'inclinerent.
+
+-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?
+
+-- Cent cinquante, monseigneur.
+
+-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du desastre
+de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues a Anvers, mais
+je doute que les beautes flamandes puissent s'en servir, a moins de se
+faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient
+bien, ces couteaux!
+
+-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de
+Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conserve
+notre Paul-Emile.
+
+-- Sur mon ame, messieurs, reprit le duc, le Paul-Emile d'Anvers, c'est
+Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec
+son heroique modele, ton frere est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?
+
+Henri se sentit le coeur dechire par cette froide question.
+
+-- Non, monseigneur, repondit-il, il vit.
+
+-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glace; quoi! notre brave
+Joyeuse a survecu. Ou est-il que je l'embrasse?
+
+-- Il n'est point ici, monseigneur.
+
+-- Ah! oui, blesse.
+
+-- Non, monseigneur, sain et sauf.
+
+-- Mais fugitif comme moi, errant, affame, honteux et pauvre guerrier,
+helas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'epee, apres l'epee le
+sang, apres le sang les larmes.
+
+-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgre le
+proverbe, d'apprendre a Votre Altesse que mon frere a eu le bonheur de
+sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg a sept
+lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme eclaireur
+de son armee.
+
+Le duc palit.
+
+-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauve ces trois
+mille hommes? Sais-tu que c'est un Xenophon, ton frere; il est pardieu
+fort heureux que mon frere, a moi, m'ait envoye le tien, sans quoi je
+revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de
+Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise:
+_Hilariter_.
+
+-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoque de douleur,
+en voyant que cette hilarite du prince cachait une sombre et douloureuse
+jalousie.
+
+-- Non, sur mon ame, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en
+France pareils a Francois Ier apres la bataille de Pavie. Tout est perdu,
+plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouve la devise de la maison de
+France, moi!
+
+Un morne silence accueillit ces rires dechirants comme s'ils eussent ete
+des sanglots.
+
+-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutelaire
+de la France a sauve Votre Altesse.
+
+-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutelaire de la France etait
+occupe a autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte
+que je me suis sauve tout seul.
+
+-- Et comment cela, monseigneur?
+
+-- Mais a toutes jambes.
+
+Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eut certes
+punie de mort si elle eut ete faite par un autre que par lui.
+
+-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il,
+n'est-ce pas, mon brave Aurilly?
+
+-Chacun, dit Henri, connait la froide bravoure et le genie militaire de
+Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous dechirer le coeur en
+se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur general n'est pas
+invincible, et Annibal lui-meme a ete vaincu a Zama.
+
+-- Oui, repondit le duc, mais Annibal avait gagne les batailles de la
+Trebie, de Trasimene et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagne que celle
+de Cateau-Cambresis; ce n'est point assez, en verite, pour soutenir la
+comparaison.
+
+-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?
+
+-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de
+quoi plaisanter, du Bouchage?
+
+-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant
+qu'il etait besoin qu'il vint en aide a son maitre.
+
+-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande a l'ombre de Saint-Aignan si
+l'on pouvait ne pas fuir?
+
+Aurilly baissa la tete.
+
+-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est
+vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.
+
+A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose
+d'odieux, les officiers froncerent le sourcil, sans s'inquieter s'ils
+deplaisaient ou non a leur maitre.
+
+-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraitre avoir le
+moins du monde remarque ce signe de desapprobation, imaginez-vous qu'au
+moment ou la bataille se declarait perdue, il reunit cinq cents chevaux
+et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint a moi et me dit:
+
+-- Il faut donner, monseigneur.
+
+-- Comment, donner? lui repondis-je; vous etes fou, Saint-Aignan, ils sont
+cent contre un.
+
+-- Fussent-ils mille, repliqua-t-il avec une affreuse grimace, je
+donnerai.
+
+-- Donnez, mon cher, donnez, repondis-je; moi je ne donne pas, au
+contraire.
+
+-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et
+vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout
+cheval m'est bon, a moi.
+
+Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me
+disant:
+
+-- Prince, voila un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si
+vous le voulez.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas
+tourner le dos!
+
+Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la
+premiere.
+
+Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prevu la chose,
+moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restes.
+
+S'il m'eut ecoute, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous
+l'aurions a cette table, et il ne ferait pas a cette heure une troisieme
+grimace plus laide probablement encore que les deux premieres.
+
+Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.
+
+-- Ce miserable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur,
+sa honte et surtout sa naissance le protegent-ils contre l'appel qu'on
+aurait tant de bonheur a lui adresser!
+
+-- Messieurs, dit a voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet
+produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du
+prince, vous voyez comme monseigneur est affecte, ne faites donc point
+attention a ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrive, je crois
+qu'il a vraiment des instants de delire.
+
+-- Et voila, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est
+mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier
+service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'etait moi
+qui etais mort; de sorte que ce bruit s'est repandu non-seulement dans
+l'armee francaise, mais encore dans l'armee flamande, qui alors s'est
+ralentie a ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands
+ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs,
+et sanglante meme, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la
+plus formidable armee qui ait jamais existe.
+
+-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le
+commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus a moi, simple
+gentilhomme, de donner un seul ordre la ou est un fils de France.
+
+-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner a tout le monde de
+souper, et a vous particulierement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez
+pas meme approche de votre assiette.
+
+-- Monseigneur, je n'ai pas faim.
+
+-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez
+aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en rejouir trop
+hautement, avant que nous n'ayons gagne une meilleure citadelle ou rejoint
+le corps d'armee de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me
+soucie moins que jamais d'etre pris, maintenant que j'ai echappe au feu et
+a l'eau.
+
+-- Monseigneur, Votre Altesse sera obeie rigoureusement, et nul ne saura,
+excepte ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.
+
+-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.
+
+Tout le monde s'inclina.
+
+[Illustration: Le duc plongea ses regards a travers les vitres. -- PAGE
+63.]
+
+-- Allez a votre visite, comte.
+
+Du Bouchage sortit de la salle.
+
+Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant a ce vagabond, a ce
+fugitif, a ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et imperieux.
+
+Commander a cent hommes ou a cent mille, c'est toujours commander; le duc
+d'Anjou en eut agi de meme avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais
+ce qu'ils croient meriter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.
+
+Tandis que du Bouchage executait l'ordre avec d'autant plus de ponctualite
+qu'il voulait paraitre moins depite d'obeir, Francois questionnait, et
+Aurilly, cette ombre du maitre, laquelle suivait tous ses mouvements,
+questionnait aussi.
+
+Le duc trouvait etonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eut
+consenti a prendre ainsi le commandement d'une poignee d'hommes, et se fut
+charge d'une expedition aussi perilleuse. C'etait en effet le poste d'un
+simple enseigne et non celui du frere d'un grand-amiral.
+
+Chez le prince tout etait soupcon, et tout soupcon avait besoin d'etre
+eclaire.
+
+Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frere a la
+tete de la reconnaissance, n'avait fait que ceder a ses pressantes
+instances.
+
+Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise
+intention aucune, etait l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait
+recueilli du Bouchage, et s'etait vu enlever son commandement, comme du
+Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.
+
+Le prince avait cru apercevoir un leger sentiment d'irritabilite dans le
+coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voila pourquoi il interrogeait
+particulierement celui-ci.
+
+-- Mais, demanda le prince, quelle etait donc l'intention du comte, qu'il
+sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?
+
+-- Rendre service a l'armee d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je
+n'en doute pas.
+
+-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur?
+
+-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.
+
+-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-meme, monsieur; vous savez.
+
+-- Monseigneur, je ne puis donner, meme a Votre Altesse, que les raisons
+de mon service.
+
+-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques
+officiers demeures a table, j'avais parfaitement raison de me tenir cache,
+messieurs, puisqu'il y a dans mon armee des secrets dont on m'exclut.
+
+-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma
+discretion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne
+pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'interet
+general, M. Henri eut voulu rendre service a quelque parent ou a quelque
+ami, en le faisant escorter?
+
+-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je
+l'embrasse!
+
+-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se meler a la conversation avec
+cette respectueuse familiarite dont il avait pris l'habitude, monseigneur,
+je viens de decouvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse
+motiver la defiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait
+faire escorter, eh bien!...
+
+-- Eh bien! fit le prince, acheve, Aurilly.
+
+-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente.
+
+-- Ah! ah! ah! s'ecria le duc, que ne me disait-on la chose tout
+franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons,
+allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.
+
+-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des
+plus mysterieuses.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, la dame, comme la celebre Bradamante dont j'ai vingt fois chante
+l'histoire a Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.
+
+-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru
+avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilite, en
+voudrait-il aux indiscrets.
+
+-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des
+sepulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement,
+si nous voyons la dame, nous tacherons de ne pas lui faire de grimaces.
+Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes?
+et ou est-elle, Aurilly, cette parente?
+
+-- La-haut.
+
+-- Comment! la-haut, dans cette maison-ci?
+
+-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.
+
+-- Chut! repeta le prince en riant aux eclats.
+
+
+
+
+LXXV
+
+UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU
+
+
+Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste eclat de rire du
+prince; mais il n'avait point assez vecu aupres de Son Altesse pour
+connaitre toutes les menaces renfermees dans une manifestation joyeuse du
+duc d'Anjou.
+
+Il eut pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une
+conversation hostile avait ete tenue par le duc en son absence et
+interrompue par son retour.
+
+Mais Henri n'avait point assez de defiance pour deviner de quoi il
+s'agissait: nul n'etait assez son ami pour le lui dire en presence du duc.
+
+D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute
+avait deja a peu pres arrete son plan, retenait Henri pres de sa personne,
+jusqu'a ce que tous les officiers presents a la conversation fussent
+eloignes.
+
+Le duc avait fait quelques changements a la distribution des postes.
+
+Ainsi, quand il etait seul, Henri avait juge a propos de se faire centre,
+puisqu'il etait chef, et d'etablir son quartier general dans la maison de
+Diane.
+
+Puis, au poste le plus important apres celui-la, et qui etait celui de la
+riviere, il envoyait l'enseigne.
+
+Le duc, devenu chef a la place de Henri, prenait la place de Henri, et
+envoyait Henri ou celui-ci devait envoyer l'enseigne.
+
+Henri ne s'en etonna point. Le prince s'etait apercu que ce point etait le
+plus important, et il le lui confiait: c'etait chose toute naturelle, si
+naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se meprit a son
+intention.
+
+Seulement il crut devoir faire une recommandation a l'enseigne des
+gendarmes, et s'approcha de lui. C'etait tout naturel aussi qu'il mit sous
+sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il
+allait etre force, momentanement du moins, d'abandonner.
+
+Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'echanger avec l'enseigne, le duc
+intervint.
+
+-- Des secrets! dit-il avec son sourire.
+
+Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscretion qu'il avait
+faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte:
+
+-- Non, monseigneur, repondit-il; monsieur le comte me demande seulement
+combien il me reste de livres de poudre seche et en etat de servir.
+
+Cette reponse avait deux buts, sinon deux resultats: le premier, de
+detourner les soupcons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au
+comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter.
+
+-- Ah! c'est different, repondit le duc, force d'ajouter foi a ces paroles
+sous peine de compromettre par le role d'espion sa dignite de prince.
+
+Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait:
+
+-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas
+l'enseigne a Henri.
+
+Du Bouchage tressaillit; mais il etait trop tard. Ce tressaillement lui-
+meme n'avait point echappe au duc, et, comme pour s'assurer par lui-meme
+si les ordres avaient ete executes partout, il proposa au comte de le
+conduire jusqu'a son poste, proposition que le comte fut bien force
+d'accepter.
+
+Henri eut voulu prevenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de preparer a
+l'avance quelque reponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put
+faire, ce fut de congedier l'enseigne par ces mots:
+
+-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y
+veillerais moi-meme.
+
+-- Oui, monsieur le comte, repliqua le jeune homme.
+
+En chemin, le duc demanda a du Bouchage:
+
+-- Ou est cette poudre que vous recommandez a notre jeune officier, comte?
+
+-- Dans la maison ou j'avais place le quartier general, Altesse.
+
+-- Soyez tranquille, du Bouchage, repondit le duc, je connais trop bien
+l'importance d'un pareil depot, dans la situation ou nous sommes, pour ne
+pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui
+le surveillera, c'est moi.
+
+La conversation en resta la. On arriva, sans parler davantage, au
+confluent du fleuve et de la riviere; le duc fit a du Bouchage force
+recommandations de ne pas quitter son poste, et revint.
+
+Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitte la salle du repas, et,
+couche sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.
+
+Le duc lui frappa sur l'epaule et le reveilla.
+
+Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.
+
+-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci.
+
+-- Oui, monseigneur, repondit Aurilly.
+
+-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler?
+
+-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.
+
+-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la biere de Louvain ne t'ont
+point encore trop epaissi le cerveau.
+
+-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre
+Altesse verra que je suis plus ingenieux que jamais.
+
+-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination a ton aide et devine.
+
+-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.
+
+-- Ah! parbleu! c'est une affaire de temperament cela; il s'agit seulement
+de me dire ce qui pique ma curiosite a cette heure.
+
+-- Vous voulez savoir quelle est la brave creature qui suit ces deux
+messieurs de Joyeuse a travers le feu et a travers l'eau?
+
+-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle
+etait la, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu
+ecrit, Aurilly?
+
+-- A qui, monseigneur?
+
+-- A ma soeur Margot.
+
+-- Avais-je donc a ecrire a Sa Majeste?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruines, et sur ce qu'elle
+doit se bien tenir.
+
+-- A quelle occasion, monseigneur?
+
+-- A cette occasion, que l'Espagne, debarrassee de moi au nord, va lui
+tomber sur le dos au midi.
+
+-- Ah! c'est juste.
+
+-- Tu n'as pas ecrit?
+
+-- Dame! monseigneur!
+
+-- Tu dormais.
+
+-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idee me fut-elle venue d'ecrire, avec
+quoi eusse-je ecrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni
+plume.
+
+-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Evangile.
+
+-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la
+chaumiere d'un paysan qui, il y a mille a parier contre un, ne sait pas
+ecrire?
+
+-- Cherche toujours, imbecile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, tu trouveras autre chose.
+
+-- Oh! imbecile que je suis! s'ecria Aurilly, en se frappant le front, ma
+foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tete s'embourbe; cela tient a ce
+que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.
+
+-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-la pour un
+instant, et puisque tu n'as pas ecrit, toi, j'ecrirai, moi; cherche-moi
+seulement tout ce qu'il me faut pour ecrire; cherche, Aurilly, cherche, et
+ne reviens que lorsque tu auras trouve; moi, je reste ici.
+
+-- J'y vais, monseigneur.
+
+[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis pres du feu. --
+PAGE 68.]
+
+-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu
+t'apercois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien
+j'aime les interieurs flamands, Aurilly?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Eh bien, tu m'appelleras.
+
+-- A l'instant meme, monseigneur; vous pouvez etre tranquille.
+
+Aurilly se leva, et, leger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre
+voisine, ou se trouvait le pied de l'escalier.
+
+Aurilly etait leger comme un oiseau; aussi a peine entendit-on un leger
+craquement au moment ou il mit le pied sur les premieres marches; mais
+aucun bruit ne decela sa tentative.
+
+Au bout de cinq minutes, il revint pres de son maitre qui s'etait
+installe, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.
+
+-- Eh bien? demanda celui-ci.
+
+-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit etre
+diablement pittoresque.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Je dis qu'un dragon la garde.
+
+-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maitre?
+
+-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie,
+c'est une triste verite. Le tresor est au premier, dans une chambre
+derriere une porte sous laquelle on voit luire de la lumiere.
+
+-- Bien, apres?
+
+-- Monseigneur veut dire avant.
+
+-- Aurilly!
+
+-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couche sur
+le seuil dans un grand manteau gris.
+
+-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme a la porte de sa
+maitresse?
+
+-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame
+ou du comte lui-meme.
+
+-- Et quelle espece de valet?
+
+-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et
+parfaitement, c'est un large couteau flamand passe a sa ceinture et sur
+lequel il appuie une vigoureuse main.
+
+-- C'est piquant, dit le duc; reveille-moi un peu ce gaillard-la, Aurilly.
+
+-- Oh! par exemple, non, monseigneur.
+
+-- Tu dis?
+
+-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver a l'endroit du
+couteau flamand, je ne vais pas m'amuser a me faire un mortel ennemi de
+MM. de Joyeuse, qui sont tres bien en cour. Si nous eussions ete roi des
+Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'a faire les gracieux,
+monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauves; car les Joyeuse nous
+ont sauves. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le
+diront.
+
+-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison,
+et cependant....
+
+-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage
+de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces especes
+d'animaux qui peuplent les polders; cela ne merite pas le nom d'hommes ni
+de femmes; ce sont des males et des femelles, voila tout.
+
+-- Je veux voir cette maitresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir,
+entends-tu?
+
+-- Oui, monseigneur, j'entends.
+
+-- Eh bien, reponds-moi alors.
+
+-- Eh bien, monseigneur, je reponds que vous la verrez peut-etre; mais pas
+par la porte, au moins.
+
+-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la
+verrai par la fenetre, au moins.
+
+-- Ah! voila une idee, monseigneur, et la preuve que je la trouve
+excellente, c'est que je vais vous chercher une echelle.
+
+Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau
+d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrite leurs chevaux.
+
+Apres quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque
+toujours sous un appentis, c'est-a-dire une echelle.
+
+Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour
+ne pas reveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres,
+et alla l'appliquer dans la rue a la muraille exterieure.
+
+Il fallait etre prince et souverainement dedaigneux des scrupules
+vulgaires, comme le sont en general les despotes de droit divin, pour
+oser, en presence du factionnaire se promenant de long en large devant la
+porte ou etaient enfermes les prisonniers, pour oser accomplir une action
+aussi audacieusement insultante a l'egard de du Bouchage, que celle que le
+prince etait en train d'accomplir.
+
+Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant
+pas quels etaient ces deux hommes, s'appretait a leur crier: Qui vive!
+
+Francois haussa les epaules et marcha droit au soldat.
+
+Aurilly le suivit.
+
+-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus eleve du
+bourg, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant Francois, lui
+fit le salut d'honneur, et n'etaient ces tilleuls qui genent la vue, a la
+lueur de la lune, on decouvrirait une partie de la campagne.
+
+-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette echelle
+pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutot, non, laisse-moi
+monter; un prince doit tout voir par lui-meme.
+
+-- Ou dois-je appliquer l'echelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet.
+
+-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple.
+
+L'echelle appliquee, le duc monta.
+
+Soit qu'il se doutat du projet du prince, soit par discretion naturelle,
+le factionnaire tourna la tete du cote oppose au prince.
+
+Le prince atteignit le haut de l'echelle; Aurilly demeura au pied.
+
+La chambre dans laquelle Henri avait enferme Diane etait tapissee de
+nattes et meublee d'un grand lit de chene, avec des rideaux de serge,
+d'une table et de quelques chaises.
+
+La jeune femme, dont le coeur paraissait soulage d'un poids enorme depuis
+cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp
+des gendarmes d'Aunis, avait demande a Remy un peu de nourriture, que
+celui-ci avait montee avec l'empressement d'une joie indicible.
+
+Pour la premiere fois alors, depuis l'heure ou Diane avait appris la mort
+de son pere, Diane avait, goute un mets plus substantiel que le pain; pour
+la premiere fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les
+gendarmes avaient trouve dans la cave et avaient apporte a du Bouchage.
+
+Apres ce repas, si leger qu'il fut, le sang de Diane, fouette par tant
+d'emotions violentes et de fatigues inouies, afflua plus impetueux a son
+coeur, dont il semblait avoir oublie le chemin; Remy vit ses yeux
+s'appesantir et sa tete se pencher sur son epaule.
+
+Il se retira discretement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de
+la porte, non qu'il eut la moindre defiance, mais parce que, depuis le
+depart de Paris, c'etait ainsi qu'il agissait.
+
+C'etait a la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillite de
+la nuit, qu'Aurilly etait monte et avait trouve Remy couche en travers du
+corridor.
+
+Diane, de son cote, dormait le coude appuye sur la table, sa tete appuyee
+sur sa main.
+
+Son corps souple et delicat etait renverse de cote sur sa chaise au long
+dossier; la petite lampe de fer placee sur la table, pres de l'assiette a
+demi garnie, eclairait cet interieur qui paraissait si calme a la premiere
+vue, et dans lequel venait cependant de s'eteindre une tempete, qui allait
+se rallumer bientot.
+
+Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin
+a peine effleure par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice,
+place entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumiere et
+rafraichissait la teinte du visage de la dormeuse.
+
+Les yeux fermes, ces yeux aux paupieres veinees d'azur, la bouche
+suavement entr'ouverte, les cheveux rejetes en arriere par-dessus le
+capuchon du grossier vetement d'homme qu'elle portait, Diane devait
+apparaitre comme une vision sublime aux regards qui s'appretaient a violer
+le secret de sa retraite.
+
+Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il
+s'appuya sur le bord de la fenetre, et devora des yeux jusqu'aux moindres
+details de cette ideale beaute.
+
+Mais tout a coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se
+froncerent; il redescendit deux echelons avec une sorte de precipitation
+nerveuse.
+
+Dans cette situation, le prince n'etait plus expose aux reflets lumineux
+de la fenetre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur,
+croisa ses bras sur sa poitrine, et reva.
+
+Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards
+perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle a lui ses
+souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs.
+
+Apres dix minutes de reverie et d'immobilite, le duc remonta vers la
+fenetre, plongea de nouveau ses regards a travers les vitres, mais ne
+parvint sans doute pas a la decouverte qu'il desirait, car la meme ombre
+resta sur son front, et la meme incertitude dans son regard.
+
+Il en etait la de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du
+pied de l'echelle.
+
+-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au
+bout de la rue voisine.
+
+Mais au lieu de se rendre a cet avis, le duc descendit lentement, sans
+rien perdre de son attention a interroger ses souvenirs.
+
+-- Il etait temps! dit Aurilly.
+
+-- De quel cote vient le bruit? demanda le duc.
+
+-- De ce cote, dit Aurilly, et il etendit la main dans la direction d'une
+espece de ruelle sombre.
+
+Le prince ecouta.
+
+[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.]
+
+-- Je n'entends plus rien, dit-il.
+
+-- La personne se sera arretee; c'est quelque espion qui nous guette.
+
+-- Enleve l'echelle, dit le prince.
+
+Aurilly obeit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre
+qui bordait de chaque cote la porte de la maison.
+
+Le bruit ne s'etait point renouvele, et personne ne paraissait a
+l'extremite de la ruelle.
+
+Aurilly revint.
+
+-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle?
+
+-- Fort belle, repondit le prince d'un air sombre.
+
+-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu?
+
+-- Elle dort.
+
+-- De quoi vous preoccupez-vous en ce cas?
+
+Le prince ne repondit pas.
+
+-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly.
+
+-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-la
+quelque part.
+
+-- Vous l'avez reconnue alors.
+
+-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue
+m'a frappe d'un coup violent au coeur.
+
+Aurilly regarda le prince tout etonne, puis, avec un sourire dont il ne se
+donna pas la peine de dissimuler l'ironie:
+
+-- Voyez-vous cela! dit-il.
+
+-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, repliqua sechement Francois;
+ne voyez-vous pas que je souffre?
+
+-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'ecria Aurilly.
+
+-- Oui, en verite, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'eprouve;
+mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder.
+
+-- Cependant, justement a cause de l'effet que sa vue a produit sur vous,
+il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur.
+
+-- Certainement qu'il le faut, dit Francois.
+
+-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce a la cour que
+vous l'avez vue?
+
+-- Non, je ne crois pas.
+
+-- En France, en Navarre, en Flandre?
+
+-- Non.
+
+-- C'est une Espagnole peut-etre?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Une Anglaise? quelque dame de la reine Elisabeth?
+
+-- Non, non, elle doit se rattacher a ma vie d'une facon plus intime; je
+crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance.
+
+-- Alors vous la reconnaitrez facilement, car, Dieu merci! la vie de
+monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse
+parlait tout a l'heure.
+
+-- Tu trouves? dit Francois, avec un funebre sourire.
+
+Aurilly s'inclina.
+
+-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maitre de moi pour
+analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle a la facon
+d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit
+dans les reves; aussi me semble-t-il que c'est dans un reve que je l'ai
+vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois reves effrayants dans ma
+vie, et qui m'ont laisse comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis
+sur maintenant, c'est dans un de ces reves-la que j'ai vu la femme de la-
+haut.
+
+-- Monseigneur, monseigneur, s'ecria Aurilly, que Votre Altesse me
+permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si
+douloureusement sa susceptibilites matiere de sommeil; le coeur de Son
+Altesse est heureusement trempe de maniere a lutter avec l'acier le plus
+dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espere; tenez,
+moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui
+nous surveille de cette rue, j'y monterais a mon tour, a l'echelle, et
+j'aurais raison, je vous le promets, du reve, de l'ombre et du frisson de
+Votre Altesse.
+
+-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'echelle; dresse-la et
+monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas a moi? Regarde, Aurilly,
+regarde.
+
+Aurilly avait deja fait quelques pas pour obeir a son maitre, quand
+soudain un pas precipite retentit sur la place et Henri cria au duc:
+
+-- Alarme! monseigneur, alarme!
+
+D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.
+
+-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel pretexte avez-vous
+quitte votre poste?
+
+-- Monseigneur, repondit Henri avec fermete, si Votre Altesse croit devoir
+me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir etait de venir ici,
+et m'y voici venu.
+
+Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenetre.
+
+-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il.
+
+-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du cote de l'Escaut; on ne sait
+s'ils sont amis ou ennemis.
+
+-- Nombreux? demanda le duc avec inquietude.
+
+-- Tres nombreux, monseigneur.
+
+-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir;
+faites reveiller vos gendarmes. Longeons la riviere qui est moins large,
+et decampons, c'est le plus prudent parti.
+
+-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois,
+de prevenir mon frere.
+
+-- Deux hommes suffiront.
+
+-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un
+gendarme.
+
+-- Non pas, morbleu! dit vivement Francois, non pas, du Bouchage, vous
+viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on
+se separe d'un defenseur tel que vous.
+
+-- Votre Altesse emmene toute l'escorte?
+
+-- Toute.
+
+-- C'est bien, monseigneur, repliqua Henri en s'inclinant; dans combien de
+temps part Votre Altesse?
+
+-- Tout de suite, comte.
+
+-- Hola! quelqu'un! cria Henri.
+
+Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eut attendu que cet
+ordre de son chef pour paraitre.
+
+Henri lui donna ses ordres, et presque aussitot on vit les gendarmes se
+replier sur la place de toutes les extremites du bourg, en faisant leurs
+preparatifs de depart.
+
+Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers.
+
+-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, a ce qu'il
+parait; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier
+sans le pretexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cedons donc au
+nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sur de ma vie et de ma
+liberte tant que je demeurerai au milieu de vous.
+
+Puis, se tournant vers Aurilly:
+
+-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et
+d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera
+point emmener sa maitresse avec lui en ma presence. D'ailleurs nous
+n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la
+dame.
+
+-- Ou va monseigneur?
+
+-- En France; je crois que mes affaires sont tout a fait gatees ici.
+
+-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit
+prudent pour lui de retourner a la cour?
+
+-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arreterai en route
+dans un de mes apanages, a Chateau-Thierry, par exemple.
+
+-- Votre Altesse est-elle fixee?
+
+-- Oui, Chateau-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est a une
+distance convenable de Paris, a vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM.
+de Guise, qui sont la moitie de l'annee a Soissons. Donc, c'est a Chateau-
+Thierry que tu m'ameneras la belle inconnue.
+
+-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-etre pas emmener.
+
+-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne a Chateau-Thierry et
+qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules.
+
+-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre cote, si elle remarque que j'ai
+de la pente a la conduire vers vous.
+
+-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le repete, c'est
+vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est
+la premiere fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de
+l'argent?
+
+-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnes au sortir du
+camp des polders.
+
+-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par
+tous, amene-moi ma belle inconnue a Chateau-Thierry; peut-etre qu'en la
+regardant de plus pres je la reconnaitrai.
+
+-- Et le valet aussi?
+
+-- Oui, s'il ne te gene pas.
+
+-- Mais s'il me gene?
+
+-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton
+chemin, jette-le dans un fosse.
+
+-- Bien, monseigneur.
+
+Tandis que les deux funebres conspirateurs dressaient leurs plans dans
+l'ombre, Henri montait au premier et reveillait Remy.
+
+Remy, prevenu, frappa a la porte d'une certaine facon, et presque aussitot
+la jeune femme ouvrit.
+
+Derriere Remy, elle apercut du Bouchage.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait
+desappris.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hata de dire le comte, je ne viens point
+vous importuner, je viens vous faire mes adieux.
+
+-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte?
+
+-- Pour la France, oui, madame.
+
+-- Et vous nous laissez?
+
+-- J'y suis force, madame, mon premier devoir etant d'obeir au prince.
+
+-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy.
+
+-- Quel prince? demanda Diane en palissant.
+
+-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement
+sauve, nous a rejoints.
+
+Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pale, qu'il semblait avoir
+ete frappe d'une mort subite.
+
+-- Repetez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M.
+le duc d'Anjou est ici.
+
+-- S'il n'y etait point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je
+vous eusse accompagnee jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous
+comptez vous retirer.
+
+-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent.
+
+Et il appuya un doigt sur ses levres.
+
+Un signe de tete de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe.
+
+-- Je vous eusse accompagnee d'autant plus volontiers, madame, continua
+Henri, que vous pourrez etre inquietee par les gens du prince.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, tout me porte a croire qu'il sait qu'une femme habite cette
+maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie a moi.
+
+-- Et d'ou vous vient cette croyance?
+
+-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une echelle contre la muraille et
+regarder par cette fenetre.
+
+-- Oh! s'ecria Diane, mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire a son compagnon qu'il ne vous
+connaissait pas.
+
+-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy.
+
+-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits
+d'une supreme resolution.
+
+-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir a l'instant
+meme; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi
+donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que
+jusqu'a mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu!
+madame, adieu!
+
+Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eut fait devant un
+autel, fit deux pas en arriere.
+
+-- Non! non! s'ecria Diane avec l'egarement de la fievre; non, Dieu n'a
+pas voulu cela; non; Dieu avait tue cet homme, il ne peut l'avoir
+ressuscite; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort!
+
+En ce moment meme, et comme pour repondre a cette douloureuse invocation a
+la misericorde celeste, la voix du prince retentit dans la rue.
+
+-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre.
+
+-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une derniere fois, adieu!
+
+Et serrant la main de Remy, il s'elanca dans l'escalier.
+
+Diane s'approcha de la fenetre, tremblante et convulsive comme l'oiseau
+que fascine le serpent des Antilles.
+
+Elle apercut le duc a cheval; son visage etait colore par la lueur des
+torches que portaient deux gendarmes.
+
+-- Oh! il vit le demon, il vit! murmura Diane a l'oreille de Remy avec un
+accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut epouvante lui-
+meme; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en
+France que nous allons.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+SEDUCTION
+
+
+Les preparatifs du depart des gendarmes avaient jete la confusion dans le
+bourg; leur depart fit succeder le plus profond silence au bruit des armes
+et des voix.
+
+Remy laissa ce bruit s'eteindre peu a peu et se perdre tout a fait; puis,
+lorsqu'il crut la maison completement deserte, il descendit dans la salle
+basse pour s'occuper de son depart et de celui de Diane.
+
+Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un
+homme assis pres du feu, le visage tourne de son cote.
+
+Cet homme guettait evidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant,
+il eut pris l'air de la plus profonde insouciance.
+
+Remy s'approcha, selon son habitude, avec une demarche lente et brisee, en
+decouvrant son front chauve et pareil a celui d'un vieillard accable
+d'annees.
+
+Celui vers lequel il s'approchait avait la lumiere derriere lui, de sorte
+que Remy ne put distinguer ses traits.
+
+-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici.
+
+-- Moi aussi, repondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que
+j'aurai des compagnons.
+
+-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hata de dire Remy, car,
+excepte un jeune homme malade que je ramene en France...
+
+-- Ah! fit tout a coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un
+bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire.
+
+-- Vraiment? demanda Remy.
+
+-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame.
+
+-- De quelle jeune dame? s'ecria Remy sur la defensive.
+
+-- La! la! ne vous fachez point, mon bon ami, repondit Aurilly; je suis
+l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maitre par
+l'ordre de son frere; et, a son depart, le comte m'a recommande une jeune
+dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France,
+apres l'avoir suivi en Flandre....
+
+Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et
+affectueux. Il s'etait place, dans son mouvement, au milieu du rayon de la
+lampe, en sorte que toute la clarte l'illuminait.
+
+Remy alors put le voir.
+
+Mais, au lieu de s'avancer de son cote vers son interlocuteur, Remy fit un
+pas en arriere, et un sentiment semblable a celui de l'horreur se peignit
+un instant sur son visage mutile.
+
+-- Vous ne repondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly
+de son visage le plus souriant.
+
+-- Monsieur, repondit Remy en affectant une voix cassee, pardonnez a un
+pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et
+defiant.
+
+-- Raison de plus, mon ami, repondit Aurilly, pour que vous acceptiez le
+secours et l'appui d'un honnete compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai
+dit tout a l'heure, je viens de la part d'un maitre qui doit vous inspirer
+confiance.
+
+-- Assurement, monsieur.
+
+Et Remy fit un pas en arriere.
+
+-- Vous me quittez?...
+
+-- Je vais consulter ma maitresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous
+comprenez.
+
+-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me presente moi-meme, je lui
+expliquerai ma mission dans tous ses details.
+
+-- Non, non, merci; madame dort peut-etre encore, et son sommeil m'est
+sacre.
+
+-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien a vous dire, sinon ce
+que mon maitre m'a charge de vous communiquer.
+
+-- A moi?
+
+-- A vous et a la jeune dame.
+
+-- Votre maitre, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas?
+
+-- Lui-meme.
+
+-- Merci, monsieur.
+
+Lorsqu'il eut referme la porte, toutes les apparences du vieillard,
+excepte le front chauve et le visage ride, disparurent a l'instant meme,
+et il monta l'escalier avec une telle precipitation et une vigueur si
+extraordinaire, que l'on n'eut pas donne vingt-cinq ans a ce vieillard
+qui, un instant auparavant, en paraissait soixante.
+
+-- Madame! madame! s'ecria Remy d'une voix alteree, des qu'il apercut
+Diane.
+
+-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti?
+
+-- Si fait, madame; mais il y a ici un demon mille fois pire, mille fois
+plus a craindre que lui; un demon sur lequel tous les jours, depuis six
+ans, j'ai appele la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son
+maitre, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne.
+
+-- Aurilly, peut-etre? demanda Diane.
+
+-- Aurilly lui-meme; l'infame est la, en bas, oublie comme un serpent hors
+du nid par son infernal complice.
+
+-- Oublie, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu
+sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand
+ce mal, il peut le faire lui-meme; non! non! Remy, Aurilly n'est point
+oublie ici, il y est laisse, et laisse pour un dessein quelconque, crois-
+moi.
+
+-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez!
+
+-- Me connait-il?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Et t'a-t-il reconnu?
+
+-- Oh! moi, madame, repondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me
+reconnait pas.
+
+-- Il m'a devinee, peut-etre?
+
+-- Non, car il a demande a vous voir.
+
+-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupconne.
+
+-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je
+remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est
+desert, l'infame est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard a sa
+ceinture... j'ai un couteau a la mienne.
+
+-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de
+ce miserable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut,
+et si, dans la situation ou nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le
+mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il presente a vous, Remy?
+
+-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame.
+
+-- Tu vois bien, il ment; donc il a un interet a mentir. Sachons ce qu'il
+veut, tout en lui cachant notre volonte a nous.
+
+-- J'agirai selon vos ordres, madame.
+
+-- Pour le moment, que demande-t-il?
+
+-- A vous accompagner.
+
+-- En quelle qualite?
+
+-- En qualite d'intendant du comte.
+
+-- Dis-lui que j'accepte.
+
+-- Oh! madame!
+
+-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, ou j'ai des
+parents, et que cependant j'hesite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il
+faut au moins combattre a armes egales.
+
+-- Mais il vous verra.
+
+-- Et mon masque! D'ailleurs je soupconne qu'il me connait, Remy.
+
+-- Alors, s'il vous connait, il vous tend un piege.
+
+-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber.
+
+-- Cependant....
+
+-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! n'es-tu donc plus decide a mourir pour l'accomplissement de
+notre voeu?
+
+-- Si fait; mais non pas a mourir sans vengeance.
+
+-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage,
+nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maitre.
+
+-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite.
+
+-- Va, mon ami, va.
+
+Et Remy descendit, mais hesitant encore. Le brave jeune homme avait, a la
+vue d'Aurilly, ressenti malgre lui ce frissonnement nerveux plein de
+sombre terreur que l'on ressent a la vue des reptiles; il voulait tuer
+parce qu'il avait eu peur.
+
+Mais cependant, au fur et a mesure qu'il descendait, la resolution
+rentrait dans cette ame si fortement trempee, et en rouvrant la porte, il
+etait resolu, malgre l'avis de Diane, a interroger Aurilly, a le
+confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui
+soupconnait, a le poignarder sur la place.
+
+C'etait ainsi que Remy entendait la diplomatie.
+
+Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenetre afin de
+garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues.
+
+Remy vint a lui, arme d'une resolution inebranlable; aussi ses paroles
+furent-elles douces et calmes.
+
+-- Monsieur, lui dit-il, ma maitresse ne peut accepter ce que vous lui
+proposez.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que vous n'etes point l'intendant de M. du Bouchage.
+
+Aurilly palit.
+
+-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il.
+
+-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitte en me recommandant la
+personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas
+dit un mot de vous.
+
+-- Il ne m'a vu qu'apres vous avoir quitte.
+
+-- Mensonges, monsieur, mensonges!
+
+Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences
+d'un vieillard.
+
+-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en foncant le
+sourcil. Prenez garde, vous etes vieux, je suis jeune; vous etes faible,
+je suis fort.
+
+Remy sourit, mais ne repondit rien.
+
+-- Si je vous voulais du mal, a vous ou a votre maitresse, continua
+Aurilly, je n'aurais que la main a lever.
+
+-- Oh! oh! fit Remy, peut-etre me trompe-je, et est-ce du bien que vous
+lui voulez?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Expliquez-moi ce que vous desirez, alors.
+
+-- Mon ami, dit Aurilly, je desire faire votre fortune d'un seul coup, si
+vous me servez.
+
+-- Et si je ne vous sers pas?
+
+-- En ce cas-la, puisque vous me parlez franchement, je vous repondrai
+avec une pareille franchise: en ce cas-la, je desire vous tuer....
+
+-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire.
+
+-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela.
+
+Remy respira.
+
+-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse
+vos projets.
+
+-- Les voici: vous avez devine juste, mon brave homme; je ne suis point au
+comte du Bouchage.
+
+-- Ah! et a qui etes-vous?
+
+-- Je suis a un plus puissant seigneur.
+
+-- Faites-y attention: vous allez mentir encore.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons.
+
+-- Pas meme la maison de France?
+
+-- Oh! oh! fit Remy.
+
+-- Et voila comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux
+d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy.
+
+Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arriere.
+
+-- Vous etes au roi? demanda-t-il avec une naivete qui eut fait honneur
+meme a un homme plus ruse que lui.
+
+-- Non, mais a son frere, M. le duc d'Anjou.
+
+-- Ah! tres bien; je suis le tres humble serviteur de M. le duc.
+
+-- A merveille.
+
+-- Mais apres?
+
+-- Comment, apres?
+
+-- Oui, que desire monseigneur?
+
+-- Monseigneur, tres cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en
+essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main,
+monseigneur est amoureux de votre maitresse.
+
+-- Il la connait donc?
+
+-- Il l'a vue.
+
+-- Il l'a vue! s'ecria Remy dont la main crispee s'appuya sur le manche de
+son couteau, et quand cela l'a-t-il vue?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Impossible, ma maitresse n'a pas quitte sa chambre.
+
+-- Eh bien! voila justement; le prince a agi comme un veritable ecolier,
+preuve qu'il est veritablement amoureux.
+
+-- Comment a-t-il agi? voyons, dites.
+
+-- Il a pris une echelle et a grimpe au balcon.
+
+-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah!
+voila comment il a agi?
+
+-- Il parait qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly.
+
+-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous?
+
+-- Non, mais d'apres ce que monseigneur m'a dit, je brule de la voir, ne
+fut-ce que pour juger de l'exageration que l'amour apporte dans un esprit
+sense. Ainsi donc, c'est convenu, vous etes avec nous.
+
+Et pour la troisieme fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or a Remy.
+
+-- Certainement que je suis a vous, dit Remy en repoussant la main
+d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon role dans les
+evenements que vous preparez.
+
+-- Repondez-moi d'abord: la dame de la-haut est-elle la maitresse de M. du
+Bouchage ou de son frere?
+
+Le sang monta au visage de Remy.
+
+-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de la-haut
+n'a pas d'amant.
+
+-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas
+d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouve la pierre philosophale.
+
+-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma
+maitresse?
+
+-- Oui.
+
+-- Et que veut-il?
+
+-- Il veut l'avoir a Chateau-Thierry, ou il se rend a marches forcees.
+
+-- Voila, sur mon ame, une passion venue bien vite.
+
+-- C'est comme cela que les passions viennent a monseigneur.
+
+-- Je ne vois a cela qu'un inconvenient, dit Remy.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que ma maitresse va s'embarquer pour l'Angleterre.
+
+-- Diable! voila en quoi justement vous pouvez m'etre utile: decidez-la.
+
+-- A quoi?
+
+-- A prendre la route opposee.
+
+-- Vous ne connaissez pas ma maitresse, monsieur; c'est une femme qui
+tient a ses idees; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en
+France au lieu d'aller a Londres. Une fois a Chateau-Thierry, croyez-vous
+qu'elle cede aux desirs du prince?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou.
+
+-- Bah! on aime toujours un prince du sang.
+
+-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupconne ma maitresse
+d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idee
+de l'enlever a celui qu'elle aime?
+
+-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idees triviales, et nous aurons de la
+peine a nous entendre, a ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai
+prefere la douceur a la violence, et maintenant, si tu me forces a changer
+de conduite, eh bien! soit, j'en changerai.
+
+-- Que ferez vous?
+
+-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque
+coin, et j'enleverai la dame.
+
+-- Vous croyez a l'impunite?
+
+-- Je crois a tout ce que mon maitre me dit de croire. Voyons, decideras-
+tu ta maitresse a venir en France?
+
+-- J'y tacherai; mais je ne puis repondre de rien.
+
+-- Et quand aurai-je la reponse?
+
+-- Le temps de monter chez elle et de la consulter.
+
+-- C'est bien; monte, je t'attends.
+
+-- J'obeis, monsieur.
+
+-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune
+et ta vie?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps.
+
+-- Ne vous hatez pas trop.
+
+-- Bah! je suis sur de la reponse; est-ce que les princes trouvent des
+cruelles?
+
+-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois.
+
+-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez.
+
+Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eut ete certain de
+l'accomplissement de ses esperances, se dirigeait reellement vers
+l'ecurie.
+
+-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy.
+
+-- Eh bien! madame, le duc vous a vue.
+
+-- Et....
+
+-- Et il vous aime.
+
+-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'ecria Diane; mais tu es en delire,
+Remy.
+
+-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit.
+
+-- Et qui t'a dit cela?
+
+-- Cet homme! cet Aurilly! cet infame!
+
+-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors.
+
+-- Si le duc vous eut reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se
+presenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc
+ne vous a pas reconnue.
+
+-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passe depuis
+six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliee. Suivons cet homme,
+Remy.
+
+-- Oui, mais cet homme vous reconnaitra, lui.
+
+-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de memoire que son maitre?
+
+-- Oh! parce que son interet a lui est de se souvenir, tandis que
+l'interet du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre
+debauche, l'aveugle, le blase, l'assassin de ses amours, cela se concoit.
+Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura
+pas oublie, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre
+vengeresse, et vous denoncera.
+
+-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu
+m'avais dit que tu avais un couteau.
+
+-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence a croire que Dieu est
+d'intelligence avec nous pour punir les mechants.
+
+Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier:
+
+-- Monsieur, dit-il, monsieur!
+
+-- Eh bien? demanda Aurilly.
+
+-- Eh bien, ma maitresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi
+pourvu a sa surete, et elle accepte avec reconnaissance votre offre
+obligeante.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prevenez-la que les chevaux sont
+prets.
+
+-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras a Diane.
+
+Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il
+etait de voir le visage de l'inconnue.
+
+-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici a Chateau-
+Thierry les cordons de soie seront uses.... ou coupes.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+LE VOYAGE
+
+
+On se mit en route.
+
+Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite egalite, et, avec
+Diane, les airs du plus profond respect.
+
+Mais il etait facile pour Remy de voir que ces airs de respect etaient
+interesses.
+
+En effet, tenir l'etrier d'une femme quand elle monte a cheval ou qu'elle
+en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne
+laisser echapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son
+manteau, c'est le role d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux.
+
+En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il
+regardait sous le masque; en tenant l'etrier, il provoquait un hasard qui
+lui fit entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus,
+n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa memoire exacte,
+comptait bien reconnaitre.
+
+Mais le musicien avait affaire a forte partie; Remy reclama son service
+aupres de sa compagne, et se montra jaloux des prevenances d'Aurilly.
+
+Diane elle-meme, sans paraitre soupconner les causes de cette
+bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux
+serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria
+Aurilly de laisser faire a Remy tout seul ce qui regardait Remy.
+
+Aurilly en fut reduit, pendant les longues marches, a esperer l'ombre et
+la pluie, pendant les haltes, a desirer les repas.
+
+Pourtant il fut trompe dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien,
+et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils etaient pris par
+la jeune femme dans une chambre separee.
+
+Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il etait reconnu; il
+essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos
+aux portes; il essaya de voir par les fenetres, mais il trouva devant les
+fenetres d'epais rideaux, ou, a defaut de rideaux, les manteaux des
+voyageurs.
+
+Ni questions ni tentatives de corruption ne reussirent sur Remy; le
+serviteur annoncait que telle etait la volonte de sa maitresse et par
+consequent la sienne.
+
+-- Mais ces precautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait
+Aurilly.
+
+-- Non, pour tout le monde.
+
+-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas.
+
+-- Hasard, pur hasard, repondait Remy, et c'est justement parce que,
+malgre elle, ma maitresse a ete vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend
+ses precautions pour n'etre plus vue par personne.
+
+Cependant les jours s'ecoulaient, on approchait du terme, et, grace aux
+precautions de Remy et de sa maitresse, la curiosite d'Aurilly avait ete
+mise en defaut.
+
+Deja la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs.
+
+Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne
+mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences,
+commencait a perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature
+prenaient peu a peu le dessus.
+
+On eut dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, etait cache
+un secret mortel.
+
+Un jour il demeura un peu en arriere avec Remy, et renouvela sur lui ses
+tentatives de seduction, que Remy repoussa, comme d'habitude.
+
+-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je
+voie ta maitresse.
+
+-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au
+jour que vous voudrez.
+
+-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly.
+
+Un eclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy.
+
+-- Essayez! dit-il.
+
+Aurilly vit l'eclair, il comprit ce qui vivait d'energie dans celui qu'il
+prenait pour un vieillard.
+
+Il se mit a rire.
+
+-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la
+meme, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue?
+
+-- Certes!
+
+-- Et qu'il m'a dit de lui amener a Chateau-Thierry?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux
+d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas a fuir, a
+m'echapper....
+
+-- En avons-nous l'air? dit Remy.
+
+-- Non.
+
+-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y
+fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Chateau-Thierry; si
+le duc desire nous voir, nous desirons le voir aussi, nous.
+
+-- Alors, dit Aurilly, cela tombe a merveille.
+
+Puis, comme s'il eut voulu s'assurer du desir reel qu'avaient Remy et sa
+compagne de ne pas changer de chemin:
+
+-- Votre maitresse veut-elle s'arreter ici quelques instants? dit-il.
+
+Et il montrait une espece d'hotellerie sur la route.
+
+-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maitresse ne s'arrete que dans les
+villes.
+
+-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarque.
+
+-- C'est ainsi.
+
+-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrete un instant;
+continuez votre route, je vous rejoins.
+
+Et Aurilly indiqua le chemin a Remy, descendit de cheval et s'approcha de
+l'hote, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le
+connaissait.
+
+Remy rejoignit Diane.
+
+-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme.
+
+-- Il exprimait son desir ordinaire.
+
+-- Celui de me voir?
+
+-- Oui.
+
+Diane sourit sous son masque.
+
+-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux.
+
+-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y
+pourra rien.
+
+-- Mais une fois que vous serez a Chateau-Thierry, ne faudra-t-il point
+qu'il vous voie a visage decouvert?
+
+-- Qu'importe, si la decouverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le
+maitre ne m'a point reconnue.
+
+-- Oui, mais le valet vous reconnaitra.
+
+-- Tu vois que jusqu'a present ni ma voix ni ma demarche ne l'ont frappe.
+
+-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mysteres qui existent depuis huit
+jours pour Aurilly, n'avaient point existe pour le prince, ils n'avaient
+point excite sa curiosite, point eveille ses souvenirs, au lieu que,
+depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera
+une memoire eveillee sur tous les points, il vous reconnaitra s'il ne vous
+a pas reconnue.
+
+En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin
+de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait
+tout a coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation.
+
+Le silence soudain qui accueillit son arrivee lui prouva significativement
+qu'il genait; il se contenta donc de suivre par derriere comme il faisait
+quelquefois.
+
+Des ce moment, le projet d'Aurilly fut arrete.
+
+Il se defiait reellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy;
+seulement il se defiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit,
+flottant de conjectures en conjectures, ne s'etait arrete a la realite.
+
+Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachat avec tant d'acharnement ce
+visage que tot ou tard il devait voir.
+
+Pour mieux conduire son projet a sa fin, il sembla de ce moment y avoir
+completement renonce, et se montra le plus commode et le plus joyeux
+compagnon possible durant le reste de la journee.
+
+Remy ne remarqua point ce changement sans inquietude.
+
+On arriva a une ville et l'on y coucha comme d'habitude.
+
+Le lendemain, sous pretexte que la traite etait longue, on partit avec le
+jour.
+
+A midi, il fallut s'arreter pour laisser reposer les chevaux.
+
+A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'a quatre.
+
+Une grande foret se presentait dans le lointain: c'etait celle de La Fere.
+
+Elle avait cet aspect sombre et mysterieux de nos forets du Nord; mais cet
+aspect si imposant pour les natures meridionales, a qui, avant toute
+chose, il faut la lumiere du jour, et la chaleur du soleil, etait
+impuissant sur Remy et sur Diane, habitues aux bois profonds de l'Anjou et
+de la Sologne.
+
+Seulement ils echangerent un regard comme s'ils eussent compris tous deux
+que c'etait la que les attendait cet evenement qui, depuis le moment du
+depart, planait sur leurs tetes.
+
+On entra dans la foret.
+
+Il pouvait etre six heures du soir.
+
+Au bout d'une demi-heure de marche, le jour etait sur son declin.
+
+Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un
+etang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer
+Morte, et qui cotoyait la route qui s'etendait devant les voyageurs.
+
+Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait detrempe le
+terrain argileux. Diane, assez sure de son cheval, et d'ailleurs assez
+insouciante de sa propre surete, laissait aller son cheval sans le
+soutenir; Aurilly marchait a droite, Remy a gauche.
+
+Aurilly etait sur la lisiere de l'etang, Remy sur le milieu du chemin.
+
+Aucune creature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de
+verdure, sur la longue courbe du chemin.
+
+On eut dit que la foret etait un de ces bois enchantes sous l'ombre
+desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eut entendu parfois sortir de ses
+profondeurs le rauque hurlement des loups que reveillait l'approche de la
+nuit.
+
+Tout a coup Diane sentit que la selle de son cheval, selle comme
+d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta
+au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie.
+
+En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupee, et du bout de son
+poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque.
+
+Avant qu'elle eut devine le mouvement ou porte la main a son visage,
+Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son cote se
+penchait vers lui.
+
+Les yeux de ces deux creatures s'etreignirent dans un regard terrible; nul
+n'eut pu dire lequel etait le plus pale et lequel le plus menacant.
+
+Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque
+et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant:
+
+-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!!
+
+-- C'est un nom que tu ne repeteras plus!... s'ecria Remy en saisissant
+Aurilly a la ceinture et en l'enlevant de son cheval.
+
+Tous deux roulerent sur le chemin.
+
+Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard.
+
+-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui
+appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici.
+
+Le dernier voile qui paraissait etendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se
+dechirer.
+
+-- Le Haudoin! s'ecria-t-il, je suis mort!
+
+-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en etendant sa main gauche sur la
+bouche du miserable qui se debattait sous lui, mais tout a l'heure!
+
+Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaine.
+
+-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort.
+
+Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un rale
+inarticule.
+
+Diane, les yeux hagards, a demi-tournee sur sa selle, appuyee au pommeau,
+fremissante, mais impitoyable, n'avait point detourne la tete de ce
+terrible spectacle.
+
+Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se
+renversa en arriere, et tomba de son cheval, raide comme si elle etait
+morte.
+
+Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly,
+lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du
+cadavre et le precipita dans l'etang.
+
+La pluie continuait de tomber a flots.
+
+-- Efface, o mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a
+encore d'autres coupables a frapper.
+
+Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses
+bras Diane encore evanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-meme sur
+le sien en soutenant sa compagne.
+
+Le cheval d'Aurilly, effraye par les hurlements des loups qui se
+rapprochaient, comme si cette scene les eut appeles, disparut dans les
+bois.
+
+Lorsque Diane fut revenue a elle, les deux voyageurs, sans echanger une
+seule parole, continuerent leur route vers Chateau-Thierry.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DEJEUNER, ET COMMENT
+CHICOT S'INVITA TOUT SEUL.
+
+
+Le lendemain du jour ou les evenements que nous venons de raconter
+s'etaient passes dans la foret de la Fere, le roi de France sortait du
+bain a neuf heures du matin a peu pres.
+
+Son valet de chambre, apres l'avoir roule dans une couverture de fine
+laine, et l'avoir eponge avec deux nappes de cette epaisse ouate de Perse,
+qui ressemble a la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait
+place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-memes, avaient fait place
+aux parfumeurs et aux courtisans.
+
+Enfin, ces derniers partis, le roi avait mande son maitre-d'hotel, en lui
+disant qu'il prendrait autre chose que son consomme ordinaire, attendu
+qu'il se sentait en appetit ce matin.
+
+Cette bonne nouvelle, repandue a l'instant meme dans le Louvre, y faisait
+naitre une joie bien legitime, et le fumet des viandes commencait a
+s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes francaises, on
+se le rappelle, entra chez Sa Majeste pour prendre ses ordres.
+
+-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce
+matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point a faire
+le roi; je suis tout beat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je
+ne pese pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon,
+comprends-tu cela, mon ami?
+
+-- Je le comprends d'autant mieux, sire, repondit le colonel des gardes
+francaises, que j'ai grand'faim moi-meme.
+
+-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim.
+
+-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majeste exagere, mais trois fois par
+jour; et Votre Majeste?
+
+-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai recu de bonnes
+nouvelles.
+
+-- Harnibieu! il parait alors que vous avez recu de bonnes nouvelles,
+sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares,
+a ce qu'il me semble.
+
+-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe?
+
+-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux
+proverbes, sire, et surtout a celui-la; il ne vous est rien venu du cote
+de la Navarre?
+
+-- Rien.
+
+-- Rien?
+
+-- Sans doute, preuve qu'on y dort.
+
+-- Et du cote de la Flandre?
+
+-- Rien.
+
+-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du cote de Paris?
+
+-- Rien.
+
+-- Preuve qu'on y fait des complots.
+
+-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je
+vais en avoir un.
+
+-- Vous, sire! s'ecria Crillon, au comble de l'etonnement.
+
+-- Oui, la reine a reve cette nuit qu'elle etait enceinte.
+
+-- Enfin, sire... dit Crillon.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majeste avait
+faim de si grand matin. Adieu, sire.
+
+-- Va, mon bon Crillon, va.
+
+-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majeste a si grand'faim,
+elle devrait bien m'inviter a dejeuner.
+
+-- Pourquoi cela, Crillon?
+
+-- Parce qu'on dit que Votre Majeste vit de l'air du temps, ce qui la fait
+maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais ete enchante de
+pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout
+le monde.
+
+-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me
+fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi,
+Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poetique, et ne
+se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple.
+
+-- J'ecoute, sire.
+
+-- Rappelle-toi le roi Alexander.
+
+-- Quel roi Alexander?
+
+-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien!
+Alexandre aimait a se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre etait
+beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait a
+l'Apollon, et meme a l'Antinous.
+
+-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme
+lui et de vous baigner devant les votres, car vous etes bien maigre, mon
+pauvre sire.
+
+-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'epaule, tu es un
+bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan,
+mon vieil ami.
+
+-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas a dejeuner, reprit Crillon en
+riant avec bonhomie et en prenant conge du roi, plutot content que
+mecontent, car la tape sur l'epaule avait fait balance au dejeuner absent.
+
+Crillon parti, la table fut dressee aussitot.
+
+Le maitre-d'hotel royal s'etait surpasse. Une certaine bisque de perdreaux
+avec une puree de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du
+roi, que de belles huitres avaient deja tente.
+
+Aussi le consomme habituel, ce fidele reconfortant du monarque, fut-il
+neglige; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son ecuelle d'or; ses
+yeux mendiants, comme eut dit Theophile, n'obtinrent absolument rien de Sa
+Majeste.
+
+Le roi commenca l'attaque sur sa bisque de perdreaux.
+
+Il en etait a sa quatrieme bouchee, lorsqu'un pas leger effleura le
+parquet derriere lui, une chaise grinca sur ses roulettes, et une voix
+bien connue demanda aigrement:
+
+-- Un couvert!
+
+Le roi se retourna.
+
+-- Chicot! s'ecria-t-il.
+
+-- En personne.
+
+Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire
+perdre, Chicot s'etendit dans sa chaise, prit une assiette, une
+fourchette, et sur le plat d'huitres commenca, en les arrosant de citron,
+a prelever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot.
+
+-- Toi ici! toi revenu! s'ecria Henri.
+
+-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine.
+
+Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer a lui les
+perdreaux.
+
+-- Halte-la, Chicot, c'est mon plat! s'ecria Henri en allongeant la main
+pour retenir la bisque.
+
+Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la
+moitie.
+
+Puis il se versa du vin, passa de la bisque a un pate de thon, du thon a
+des ecrevisses farcies, avala par maniere d'acquit, et par-dessus le tout,
+le consomme royal; puis, poussant un grand soupir:
+
+-- Je n'ai plus faim, dit-il.
+
+-- Par la mordieu! je l'espere bien, Chicot.
+
+-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout
+guilleret ce matin.
+
+-- N'est-ce pas, Chicot?
+
+-- De charmantes petites couleurs.
+
+-- Hein?
+
+-- Est-ce a toi?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Alors, je t'en fais mon compliment.
+
+-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin.
+
+-- Tant mieux, mon roi, tant mieux.
+
+Ah ca! mais ton dejeuner ne finissait point la, et il te restait bien
+encore quelques petites friandises?
+
+-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre.
+
+-- Elles sont trop sucrees.
+
+-- Des noix farcies de raisin de Corinthe.
+
+-- Fi! on a laisse les pepins dans les raisins.
+
+-- Tu n'es content de rien.
+
+-- C'est que, parole d'honneur, tout degenere, meme la cuisine, et qu'on
+vit de plus en plus mal a la cour.
+
+-- Vivrait-on mieux a celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant.
+
+-- Eh! eh!... je ne dis pas non.
+
+-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements.
+
+-- Ah! quant a cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet.
+
+-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira.
+
+-- Tres volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par ou veux-tu que je
+commence?
+
+-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route?
+
+-- Oh! une veritable promenade.
+
+-- Tu n'as pas eu de desagrements par les chemins?
+
+-- Moi, j'ai fait un voyage de fee.
+
+-- Pas de mauvaises rencontres?
+
+-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un
+ambassadeur de Sa Majeste tres chretienne? Tu calomnies tes sujets, mon
+fils.
+
+-- Je disais cela, reprit le roi, flatte de la tranquillite qui regnait
+dans son royaume, parce que n'ayant point de caractere officiel, ni meme
+apparent, tu pouvais risquer.
+
+-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les
+voyageurs y sont nourris gratis, on les y heberge pour l'amour de Dieu,
+ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornieres, elles sont
+tapissees de velours a franges d'or; c'est incroyable, mais cela est.
+
+-- Enfin, tu es content, Chicot?
+
+-- Enchante.
+
+-- Oui, oui, ma police est bien faite.
+
+-- A merveille! c'est une justice a lui rendre.
+
+-- Et la route est sure?
+
+-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui
+passent en chantant les louanges du roi.
+
+-- Chicot, nous en revenons a Virgile.
+
+-- A quel endroit de Virgile?
+
+-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_
+
+-- Ah! tres bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs,
+mon fils?
+
+-- Helas! parce qu'il n'en est pas de meme dans les villes.
+
+-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption.
+
+-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre.
+
+-- Je te le dis, sur des roulettes.
+
+-- Moi, je vais seulement a Vincennes, trois quarts de lieue....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je manque d'etre assassine sur la route.
+
+-- Ah bah! fit Chicot.
+
+-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la
+relation circonstanciee; sans mes quarante-cinq, j'etais mort.
+
+-- Vraiment! et ou la chose s'est-elle passee?
+
+-- Tu veux demander ou elle devait se passer?
+
+-- Oui.
+
+-- A Bel-Esbat.
+
+-- Pres du couvent de notre ami Gorenflot?
+
+-- Justement.
+
+-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami?
+
+-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son cote il avait
+entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font a
+cette heure tous mes faineants de moines, il etait debout sur son balcon,
+tandis que tout son couvent tenait la route.
+
+-- Et il n'a rien fait autre chose?
+
+-- Qui?
+
+-- Dom Modeste.
+
+-- Il m'a beni avec une majeste qui n'appartient qu'a lui, Chicot.
+
+-- Et ses moines?
+
+-- Ils ont crie vive le roi! a tue-tete.
+
+-- Et tu ne t'es pas apercu d'autre chose?
+
+-- De quelle chose?
+
+-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe.
+
+-- Ils etaient armes de toutes pieces, Chicot; voila ou je reconnais la
+prevoyance du digne prieur; voila ou je me dis: Cet homme savait tout, et
+cependant cet homme n'a rien dit, rien demande; il n'est pas venu le
+lendemain, comme d'Epernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant:
+Sire, pour avoir sauve le roi.
+
+-- Oh! quant a cela, il en etait incapable; d'ailleurs ses mains n'y
+entreraient pas, dans tes poches.
+
+-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands
+hommes qui illustreront mon regne, et je te declare qu'a la premiere
+occasion je lui fais donner un eveche.
+
+-- Et tu feras tres bien, mon roi.
+
+-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond,
+lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'elite sont complets;
+nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines
+vertus et certains vices de race, qui nous font des specialites
+historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais
+paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idees, de
+l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais
+sans idee, sans force, sans volonte; vois plutot Henri. Lorsque la nature,
+au contraire, petrit de prime saut un homme ne de rien, elle n'emploie que
+sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet.
+
+-- Tu trouves?
+
+-- Oui, savant, modeste, ruse, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra,
+un ministre, un general d'armee, un pape.
+
+-- La, la! sire, arretez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous
+entendait, il creverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi
+que tu en dises, le prieur dom Modeste.
+
+-- Tu es jaloux, Chicot!
+
+-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion.
+
+-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle
+point, _stemmata quid faciunt_?
+
+-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli etre assassine?
+
+-- Oui.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par la Ligue, mordieu!
+
+-- Comment se porte-t-elle, la Ligue?
+
+-- Toujours de meme.
+
+-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle
+engraisse.
+
+-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop
+jeunes; c'est comme les enfants, Chicot.
+
+-- Ainsi, tu es content, mon fils?
+
+-- A peu pres.
+
+-- Tu te trouves en paradis?
+
+-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu
+de ma joie, et j'y entrevois un surcroit de joie.
+
+-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton.
+
+-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant?
+
+-- Je crois bien.
+
+-- Et tu me fais languir, friand que tu es.
+
+-- Par ou veux-tu que je commence, mon roi?
+
+-- Je te l'ai deja dit, par le commencement; mais tu divagues toujours.
+
+-- Dois-je prendre a partir de mon depart?
+
+-- Non, le voyage a ete excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas?
+
+-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble.
+
+-- Oui, voyons donc l'arrivee en Navarre.
+
+-- J'y suis.
+
+-- Que faisait Henri, quand tu es arrive?
+
+-- L'amour.
+
+-- Avec Margot?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Cela m'eut etonne; il est donc toujours infidele a sa femme? le
+scelerat; infidele a une fille de France! Heureusement qu'elle le lui
+rend. Et lorsque tu es arrive, quel etait le nom de la rivale de Margot?
+
+-- Fosseuse.
+
+-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Bearn. On
+parlait ici d'une paysanne, d'une jardiniere, d'une bourgeoise.
+
+-- Oh! c'est vieux tout cela.
+
+-- Ainsi, Margot est trompee?
+
+-- Autant que femme peut l'etre.
+
+-- Et elle est furieuse?
+
+-- Enragee.
+
+-- Et elle se venge?
+
+-- Je le crois bien.
+
+Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille.
+
+-- Que va-t-elle faire? s'ecria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et
+terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle
+un peu appeler son petit frere Henriquet contre son petit mari Henriot,
+heim?
+
+-- C'est possible.
+
+-- Tu l'as vue?
+
+-- Oui.
+
+-- Et au moment ou tu l'as quittee, que faisait-elle?
+
+-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais.
+
+-- Elle se preparait a prendre un autre amant?
+
+-- Elle se preparait a etre sage-femme.
+
+-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutot cette inversion anti-
+francaise? Il y a equivoque, Chicot, gare a l'equivoque!
+
+-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien
+pour faire des equivoques, trop delicat pour faire des coq-a-l'ane, et
+trop veridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi;
+c'est bien sage-femme que j'ai dit.
+
+-- _Obstetrix?_
+
+-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux.
+
+-- Monsieur Chicot!
+
+-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot
+etait en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nerac.
+
+-- Pour son compte! s'ecria Henri en palissant, Margot aurait des enfants?
+
+-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers
+Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons,
+peste!
+
+-- Ainsi Margot accouche, verbe actif.
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus actif.
+
+-- Qui accouche-t-elle?
+
+-- Mademoiselle Fosseuse.
+
+-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi.
+
+-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engage a te faire
+comprendre; je me suis engage a te dire ce qui est, voila tout.
+
+-- Mais ce n'est peut-etre qu'a son corps defendant qu'elle a consenti a
+cette humiliation?
+
+-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment ou il y a eu lutte, il y
+a eu inferiorite de part ou d'autre; vois Hercule avec Antee, vois Jacob
+avec l'ange, eh bien! ta soeur a ete moins forte que Henri, voila tout.
+
+-- Mordieu! j'en suis aise, en verite.
+
+-- Mauvais frere.
+
+-- Ils doivent s'execrer alors?
+
+-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas.
+
+-- Mais en apparence?
+
+-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri.
+
+-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera
+tout a fait.
+
+-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai?
+
+-- Dis.
+
+-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les
+raccommode.
+
+-- Ainsi, il y a un nouvel amour?
+
+[Illustration: Remy le precipita dans l'etang. -- PAGE 76.]
+
+-- Eh! mon Dieu, oui.
+
+-- Du Bearnais?
+
+-- Du Bearnais.
+
+-- Pour qui?
+
+-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes tres bien.
+
+-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte
+au commencement.
+
+-- Remonte, mais dis vite.
+
+-- Tu avais ecrit une lettre au feroce Bearnais?
+
+-- Comment sais-tu cela?
+
+-- Parbleu! je l'ai lue.
+
+-- Qu'en dis-tu?
+
+-- Que si ce n'etait pas delicat de procede, c'etait au moins astucieux de
+langage.
+
+-- Elle devait les brouiller.
+
+-- Oui, si Henri et Margot eussent ete des conjoints ordinaires, des epoux
+bourgeois.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Je veux dire que le Bearnais n'est point une bete.
+
+-- Oh!
+
+-- Et qu'il a devine.
+
+-- Devine quoi?
+
+-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme.
+
+-- C'etait clair, cela.
+
+-- Oui, mais ce qui l'etait moins, c'etait le but dans lequel tu voulais
+les brouiller.
+
+-- Ah! diable! le but.
+
+-- Oui, ce damne Bearnais ne s'est-il pas avise de croire que tu n'avais
+d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer a ta
+soeur la dot que tu lui dois!
+
+-- Ouais!
+
+-- Mon Dieu, oui, voila ce que ce Bearnais du diable s'est loge dans
+l'esprit.
+
+-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; apres?
+
+-- Eh bien! a peine eut-il devine cela qu'il devint ce que tu es en ce
+moment, triste et melancolique.
+
+-- Apres, Chicot, apres?
+
+-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aime
+Fosseuse.
+
+-- Bah!
+
+-- C'est comme je te le dis; alors il a ete pris de cet autre amour dont
+je te parlais.
+
+-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un paien, un Turc?
+il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot?
+
+-- Cette fois, mon fils, cela va t'etonner, mais Margot a ete ravie.
+
+-- Du desastre de Fosseuse, je concois cela.
+
+-- Non pas, non pas, enchantee pour son propre compte.
+
+-- Elle prend donc gout a l'etat de sage-femme?
+
+-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme.
+
+-- Que sera-t-elle donc?
+
+-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragees sont meme
+repandues a l'heure qu'il est.
+
+-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a
+achetees.
+
+-- Tu crois cela, mon roi?
+
+-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de
+la nouvelle maitresse?
+
+-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture
+magnifique, et qui est fort capable de se defendre si on l'attaque.
+
+-- Et s'est-elle defendue?
+
+-- Pardieu!
+
+-- De sorte que Henri a ete repousse avec perte?
+
+-- D'abord.
+
+-- Ah! ah! et ensuite?
+
+-- Henri est entete; il est revenu a la charge.
+
+-- De sorte?
+
+-- De sorte qu'il l'a prise.
+
+-- Comment cela?
+
+-- De force.
+
+-- De force!
+
+-- Oui, avec des petards.
+
+-- Que diable me dis-tu donc la, Chicot?
+
+-- La verite.
+
+-- Des petards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des
+petards?
+
+-- C'est mademoiselle Cahors.
+
+-- Mademoiselle Cahors!
+
+-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme
+Peronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le
+tuteur est, ou plutot etait M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis.
+
+-- Mordieu! s'ecria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville!
+
+-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner apres la
+lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se decidat a la prendre. Mais, a
+propos, tiens, voila une lettre qu'il m'a charge de te remettre en main
+propre.
+
+Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi.
+
+C'etait celle que Henri avait ecrite apres la prise de Cahors, et qui
+finissait par ces mots:
+
+ _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos;
+ Chicotus coetera expediet._
+
+Ce qui signifiait:
+
+ " Ce que tu m'as dit, m'a ete fort utile; je connais mes amis, connais
+ les tiens; Chicot te dira le reste. "
+
+
+
+
+LXXIX
+
+COMMENT APRES AVOIR RECU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN RECUT DU NORD
+
+
+Le roi, au comble de l'exasperation, put a peine lire la lettre que Chicot
+venait de lui donner.
+
+Pendant qu'il dechiffrait le latin du Bearnais avec des crispations
+d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand
+miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfevrerie, admirait
+sa tenue et les graces infinies que sa personne avait prises sous l'habit
+militaire.
+
+Infinies etait le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tete,
+un peu chauve, etait surmontee d'une salade conique dans le genre de ces
+armets allemands que l'on ciselait si curieusement a Treves et a Mayence,
+et il etait occupe pour le moment a replacer sur son buffle, graisse par
+la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que,
+pour dejeuner, il avait posee sur un buffet; en outre, tout en rebouclant
+sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des eperons plus capables
+d'eventrer que d'eperonner un cheval.
+
+-- Oh! je suis trahi! s'ecria Henri lorsqu'il eut acheve la lecture; le
+Bearnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupconne.
+
+-- Mon fils, repliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau
+que l'eau qui dort.
+
+-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes!
+
+Chicot s'avanca vers la porte comme pour obeir.
+
+-- Non, reste.
+
+Chicot s'arreta.
+
+-- Cahors pris! continua Henri.
+
+-- Et de la bonne facon meme, dit Chicot.
+
+-- Mais il a donc des generaux, des ingenieurs?
+
+-- Nenni, dit Chicot, le Bearnais est trop pauvre; comment les paierait-
+il? Non pas, il fait tout lui-meme.
+
+-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de dedain.
+
+--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais
+pas, non; il ressemble a ces gens qui tatent l'eau avant que de se
+baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais
+augure, se prepare la poitrine avec quelques _mea culpa_, le front avec
+quelques reflexions philosophiques; cela lui prend les dix premieres
+minutes qui suivent le premier coup de canon, apres quoi il donne une tete
+dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une
+salamandre.
+
+-- Diable! fit Henri, diable!
+
+-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, la-bas.
+
+Le roi se leva precipitamment et arpenta la salle a grands pas.
+
+-- Voila un echec pour moi! s'ecriait-il en terminant tout haut sa pensee
+commencee tout bas, on en rira. Je serai chansonne. Ces coquins de Gascons
+sont caustiques, et je les entends deja, aiguisant leurs dents et leurs
+sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement
+que j'ai eu l'idee d'envoyer a Francois ce secours tant demande; Anvers va
+me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi.
+
+-- Amen! dit Chicot en plongeant delicatement, pour achever son dessert,
+le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonca:
+
+-- M. le comte du Bouchage!
+
+-- Ah! s'ecria Henri, je te le disais bien, Chicot, voila ma nouvelle qui
+arrive. Entrez, comte, entrez.
+
+L'huissier demasqua la porte, et l'on vit apparaitre dans le cadre de
+cette porte, a la portiere tombant a demi, le jeune homme qu'on venait
+d'annoncer, pareil a un portrait en pied d'Holbein ou du Titien.
+
+Il s'avanca lentement et flechit le genou au milieu du tapis de la
+chambre.
+
+-- Toujours pale, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un
+moment, prends ton visage de Paques, et ne me dis pas de bonnes choses
+avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton
+recit. Tu viens de Flandre, mon fils?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et lestement, a ce que je vois.
+
+-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre.
+
+-- Sois le bienvenu. Anvers, ou en est Anvers?
+
+-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire.
+
+-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela?
+
+-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux.
+
+-- Ah ca, mais, et mon frere ne marchait-il pas sur Anvers?
+
+-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche,
+c'est sur Chateau-Thierry.
+
+-- Il a quitte l'armee?
+
+-- Il n'y a plus d'armee, sire.
+
+--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son
+fauteuil, mais Joyeuse?
+
+-- Sire, mon frere, apres avoir fait des prodiges avec ses marins, apres
+avoir soutenu toute la retraite, mon frere a rallie le peu d'hommes
+echappes au desastre, et a fait avec eux une escorte a M. le duc d'Anjou.
+
+-- Une defaite! murmura le roi.
+
+Puis, tout a coup, avec un eclair etrange dans le regard:
+
+-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frere?
+
+-- Absolument, sire.
+
+-- Sans retour?
+
+-- Je le crains.
+
+Le front du prince s'eclaircit graduellement comme sous le jour d'une
+pensee interieure.
+
+-- Ce pauvre Francois, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes.
+Il a manque celle de Navarre; il a etendu la main vers celle d'Angleterre;
+il a touche celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne regnera
+jamais: pauvre frere, lui qui en a tant envie!
+
+-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque
+chose, dit Chicot d'un ton solennel.
+
+-- Et combien de prisonniers? demanda le roi.
+
+-- Deux mille, a peu pres.
+
+-- Combien de morts?
+
+-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre.
+
+-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan?
+
+-- Noye.
+
+-- Noye! Comment! vous vous etes donc jetes dans l'Escaut?
+
+-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jete sur nous.
+
+Le comte fit alors au roi un recit exact de la bataille et de
+l'inondation.
+
+Henri l'ecouta d'un bout a l'autre avec une pose, un silence et une
+physionomie qui ne manquaient pas de majeste.
+
+Puis, lorsque le recit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant
+le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant apres,
+revint avec un visage parfaitement rasserene.
+
+-- La! dit-il, j'espere que je prends les choses en roi. Un roi soutenu
+par le Seigneur est reellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez-
+moi, et puisque votre frere est sauve comme le mien, Dieu merci, eh bien!
+deridons-nous un peu.
+
+-- Je suis a vos ordres, sire.
+
+-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle.
+
+-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tete, je n'ai rendu aucun
+service.
+
+-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frere en a rendu.
+
+[Illustration: Borromee.]
+
+-- D'immenses, sire.
+
+-- Il a sauve l'armee, dis-tu, ou plutot les debris de l'armee.
+
+-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise
+qu'il doit la vie a mon frere.
+
+-- Eh bien! du Bouchage, ma volonte est d'etendre mon bienfait sur vous
+deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a proteges
+d'une facon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-a-dire
+riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien
+inspires toujours, lesquels avaient pour coutume de recompenser les
+messagers de mauvaises nouvelles.
+
+-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus
+pour avoir ete porteurs de mauvais messages.
+
+-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le senat qui a
+remercie Varron.
+
+-- Tu me cites des republicains. Valois, Valois, le malheur te rend
+humble.
+
+-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que desires-tu?
+
+-- Puisque Votre Majeste me fait l'honneur de me parler si
+affectueusement, j'oserai mettre a profit sa bienveillance; je suis las de
+la vie, sire; et cependant j'ai repugnance a abreger ma vie, car Dieu le
+defend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas
+sont des peches mortels; se faire tuer a l'armee, se laisser mourir de
+faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des
+travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement
+clair, car, vous le savez, sire, nos pensees les plus secretes sont a jour
+devant Dieu; je renonce donc a mourir avant le terme que Dieu a fixe a ma
+vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde.
+
+-- Mon ami! fit le roi.
+
+Chicot leva la tete et regarda avec interet ce jeune homme si beau, si
+brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si desesperee.
+
+-- Sire, continua le comte avec l'accent de la resolution, tout ce qui
+m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce desir; je veux me jeter
+dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affliges, comme il est en
+meme temps souverain maitre des heureux de la terre; daignez donc, sire,
+me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le
+prophete, mon coeur est triste comme la mort.
+
+Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique
+incessante de ses bras et de sa physionomie, pour ecouter cette douleur
+majestueuse qui parlait si noblement, si sincerement, par la voix la plus
+douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnee a la jeunesse et a
+la beaute.
+
+Son oeil brillant s'eteignit en refletant le regard desole du frere de
+Joyeuse, tout son corps s'etendit et s'affaissa par la sympathie de ce
+decouragement qui semblait avoir, non pas detendu, mais tranche chaque
+fibre du corps de du Bouchage.
+
+Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre a l'audition de cette
+douloureuse requete.
+
+-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te
+sens homme encore, et tu crains les epreuves.
+
+-- Je ne crains pas pour les austerites, sire, mais pour le temps qu'elles
+laissent a l'indecision; non, non, ce n'est point pour adoucir les
+epreuves qui me seront imposees, car j'espere ne rien retirer a mon corps
+des souffrances physiques, a mon esprit des privations morales; c'est pour
+enlever a l'un ou a l'autre tout pretexte de revenir au passe; c'est pour
+faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me separer a
+jamais du monde, et qui, d'apres les regles ecclesiastiques, d'ordinaire
+pousse lentement comme une haie d'epines.
+
+-- Pauvre garcon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en
+scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garcon! je crois
+qu'il fera un bon predicateur, n'est-ce pas, Chicot?
+
+Chicot ne repondit rien. Du Bouchage continua:
+
+-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille meme que s'etablira la
+lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude
+opposition; mon frere le cardinal, si bon en meme temps qu'il est si
+mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne
+reussit point a me persuader, comme j'en suis sur, il s'attaquera aux
+impossibilites materielles, et m'alleguera Rome, qui met des delais entre
+chaque degre des ordres. La, Votre Majeste est toute-puissante, la je
+reconnaitrai la force du bras que Votre Majeste veut bien etendre sur ma
+tete. Vous m'avez demande ce que je desirais, sire, vous m'avez promis de
+satisfaire a mon desir; mon desir, vous le voyez, est tout en Dieu;
+obtenez de Rome que je sois dispense du noviciat.
+
+Le roi, de reveur qu'il etait, se releva souriant, et prenant la main du
+comte:
+
+-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux etre a
+Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maitre que moi.
+
+-- Beau compliment que tu lui fais la! murmura Chicot entre sa moustache
+et ses dents.
+
+-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonne selon tes desirs, cher
+comte, je te le promets.
+
+-- Et Votre Majeste me comble de joie! s'ecria le jeune homme en baisant
+la main de Henri avec autant de joie que s'il eut ete fait duc, pair ou
+marechal de France. Ainsi, c'est chose dite.
+
+-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri.
+
+La figure de du Bouchage s'eclaira; quelque chose comme un sourire
+d'extase passa sur ses levres; il salua respectueusement le roi, et
+disparut.
+
+-- Voila un heureux, un bien heureux jeune homme! s'ecria Henri.
+
+-- Bon! s'ecria Chicot, tu n'as rien a lui envier, ce me semble, il n'est
+pas plus lamentable que toi, sire.
+
+-- Mais comprends donc, Chicot, il va etre moine, il va se donner au ciel.
+
+-- Eh! qui diable t'empeche d'en faire autant? Il demande des dispenses a
+son frere le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera
+toutes les dispenses necessaires; il est encore mieux que toi avec Rome,
+celui-la; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise.
+
+-- Chicot!
+
+-- Et si la tonsure t'inquiete, car, enfin, c'est une operation delicate
+que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis
+ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te
+donneront ce precieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des
+couronnes que tu auras portees et qui justifiera la devise: _Manet ultima
+coelo_.
+
+-- De jolies mains, dis-tu?
+
+-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains
+de madame la duchesse de Montpensier apres en avoir dit de ses epaules?
+Quel roi tu fais, et quelle severite tu montres a l'endroit de tes
+sujettes!
+
+Le roi fronca le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi
+blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurement.
+
+-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste,
+que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'interessent
+personnellement.
+
+Le roi fit un geste moitie indifferent, moitie approbatif.
+
+Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux
+pieds de derriere.
+
+-- Voyons, dit-il a demi-voix, reponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse
+sont partis comme cela pour les Flandres.
+
+-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_?
+
+-- Il veut dire que ce sont des gens si apres, l'un au plaisir, l'autre a
+la tristesse, qu'il me parait surprenant qu'ils aient quitte Paris sans
+faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'etourdir.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment
+ils s'en sont alles.
+
+-- Sans doute, que je le sais.
+
+-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?...
+
+Chicot s'arreta.
+
+-- Quoi?
+
+-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considerable, par exemple?
+
+-- Je ne l'ai pas entendu dire.
+
+-- Ont-ils enleve quelque femme avec effraction et pistolades?
+
+-- Pas que je sache.
+
+-- Ont-ils... brule quelque chose, par hasard?
+
+-- Quoi?
+
+-- Que sais-je, moi? ce qu'on brule pour se distraire quand on est grand
+seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple.
+
+-- Es-tu fou, Chicot? bruler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que
+l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-la?
+
+-- Ah! oui, l'on se gene!
+
+-- Chicot!
+
+-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la
+fumee?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilite qu'il
+n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait dure l'interrogatoire qu'il
+venait de faire subir a Henri.
+
+-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri.
+
+-- Non, je ne la sais pas.
+
+-- C'est que tu deviens mechant.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, toi.
+
+-- Le sejour de la tombe m'avait edulcore, grand roi, mais ta presence me
+_surit_. _Omnia letho putrescunt_.
+
+-- C'est-a-dire que je suis moisi? fit le roi.
+
+-- Un peu, mon fils, un peu.
+
+-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets
+d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractere.
+
+-- Des projets d'ambition, a moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils,
+tu n'etais que niais, tu deviens fou, il y a progres.
+
+[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y penetrez pas. -- PAGE
+96.]
+
+-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez eloigner de moi
+tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas,
+des crimes auxquels ils n'ont pas pense; je dis que vous voulez
+m'accaparer, enfin.
+
+-- T'accaparer! moi! s'ecria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu
+m'en preserve, tu es un etre trop genant, _bone Deus!_ sans compter que tu
+es difficile a nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple.
+
+-- Hum! fit le roi.
+
+-- Voyons, explique-moi d'ou te vient cette idee cornue?
+
+-- Vous avez commence par ecouter froidement mes eloges a l'endroit de
+votre ancien ami, dom Modeste, a qui vous devez beaucoup.
+
+-- Moi, je dois beaucoup a dom Modeste? Bon, bon, bon! apres?
+
+-- Apres, vous avez essaye de me calomnier mes Joyeuse, deux amis
+veritables, ceux-la.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Ensuite, vous avez lance votre coup de griffe sur les Guises.
+
+-- Ah! tu les aimes a present, ceux-la aussi; tu es dans ton jour d'aimer
+tout le monde, a ce qu'il parait.
+
+-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois
+et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort;
+comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque
+en eux c'est toujours la meme froideur de marbre, et que je n'ai pas
+l'habitude d'avoir peur des statues, si menacantes qu'elles soient, je
+m'en tiens a celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu,
+Chicot, un fantome, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un
+compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouches
+et leurs grandes epees, sont les gens de mon royaume qui jusque
+aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que
+je dise a quoi?
+
+-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de
+subtilites dans les comparaisons.
+
+-- Ils ressemblent a ces perches qu'on lache dans les etangs pour donner
+la chasse aux gros poissons et les empecher d'engraisser par trop: mais
+suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs ecailles.
+
+-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil!
+
+-- Tandis que ton Bearnais....
+
+-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Bearnais?
+
+-- Tandis que ton Bearnais, qui miaule comme un chat, mord comme un
+tigre....
+
+-- Sur ma vie, dit Chicot, voila Valois qui pourleche Guise! Allons,
+allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arreter. Divorce tout de
+suite et epouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec
+elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas ete
+amoureuse de toi dans le temps?
+
+Henri se rengorgea.
+
+-- Oui, dit-il, mais j'etais occupe ailleurs; voila la source de toutes
+ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une
+rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je
+suis homme, et je n'ai qu'a en rire.
+
+Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu a l'italienne,
+quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte:
+
+-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majeste!
+
+-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi.
+
+-- C'est un capitaine, sire.
+
+-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu.
+
+En meme temps un capitaine de gendarmes entra vetu de l'uniforme de
+campagne, et fit le salut accoutume.
+
+
+
+
+LXXX
+
+LES DEUX COMPERES
+
+
+Chicot, a cette annonce, s'etait assis, et, selon son habitude, tournait
+impertinemment le dos a la porte, et son oeil a demi voile se plongeait
+dans une de ces meditations interieures qui lui etaient si habituelles,
+quand les premiers mots que prononca le messager des Guises le firent
+tressaillir.
+
+En consequence, il rouvrit l'oeil.
+
+Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupe du nouveau venu, ne fit
+point attention a cette manifestation, toujours effrayante de la part de
+Chicot.
+
+Le messager se trouvait place a dix pas du fauteuil dans lequel Chicot
+s'etait blotti, et comme le profil de Chicot depassait a peine les
+garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier,
+tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot.
+
+-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi a ce messager, dont la taille
+etait assez noble et la mine assez guerriere.
+
+-- Non pas, sire, mais de Soissons, ou M. le duc, qui n'a pas quitte cette
+ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de deposer
+aux pieds de Votre Majeste.
+
+L'oeil de Chicot etincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu,
+comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole.
+
+Le messager ouvrit son buffle ferme par des agrafes d'argent, et tira
+d'une poche de cuir, doublee de soie, placee sur le coeur, non pas une
+lettre, mais deux lettres, car l'une entraina l'autre a laquelle elle
+s'etait attachee par la cire de son cachet, de sorte que, comme le
+capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis.
+
+L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le
+vol de l'oiseau.
+
+Il vit aussi, a la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se
+repandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme
+pour donner la premiere au roi.
+
+Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modele de confiance, c'etait son
+heure, ne fit attention a rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres
+qu'on voulait bien lui offrir, et lut.
+
+De son cote, le messager, voyant le roi absorbe dans sa lecture, s'absorba
+dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le
+reflet de toutes les pensees que cette interessante lecture pouvait faire
+naitre dans son esprit.
+
+-- Ah! maitre Borromee! maitre Borromee! murmura Chicot, en suivant de son
+cote des yeux chaque mouvement du fidele de M. de Guise! Ah! tu es
+capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans
+ta poche; attends, mon mignon, attends.
+
+-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la
+lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et
+dites a M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait.
+
+-- Votre Majeste ne m'honore point d'une reponse ecrite? demanda le
+messager.
+
+-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par consequent, je le
+remercierai moi-meme; allez!
+
+Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement.
+
+-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi a son compagnon, qu'il croyait
+toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur
+de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il
+craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relevent la tete, car il
+a appris que les Allemands veulent deja envoyer du renfort au roi de
+Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait.
+
+Chicot ne repondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication.
+
+-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armee qu'il vient de lever en
+Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me previent que, dans six
+semaines, cette armee sera tout a ma disposition avec son general. Que
+dis-tu de cela, Chicot?
+
+Silence absolu de la part du Gascon.
+
+-- En verite, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon
+ami, que tu es entete comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le
+malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu
+boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es.
+
+Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de
+manifester d'une facon si franche sur son ami.
+
+Il y avait quelque chose qui deplaisait plus encore a Henri que la
+contradiction, c'etait le silence.
+
+-- Je crois, dit-il, que le drole a eu l'impertinence de s'endormir.
+Chicot, continua-t-il en s'avancant vers le fauteuil, ton roi te parle,
+veux-tu repondre?
+
+Mais Chicot ne pouvait repondre, attendu qu'il n'etait plus la. Et Henri
+trouva le fauteuil vide.
+
+Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'etait pas plus dans la
+chambre que dans le fauteuil.
+
+Son casque avait disparu comme lui et avec lui.
+
+Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait
+quelquefois par l'esprit que Chicot etait un etre surhumain, quelque
+incarnation diabolique, de la bonne espece, c'est vrai, mais diabolique,
+enfin.
+
+Il appela Nambu.
+
+Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'etait un esprit fort au
+contraire, comme le sont en general ceux qui gardent les antichambres des
+rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des etres vivants, et
+non des spectres.
+
+Nambu assura positivement a Sa Majeste avoir vu Chicot sortir cinq minutes
+avant la sortie de l'envoye de monseigneur le duc de Guise.
+
+Seulement il sortait avec une legerete et les precautions d'un homme qui
+ne voulait pas qu'on le vit sortir.
+
+-- Decidement, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fache
+d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour
+tous, et meme pour les plus spirituels.
+
+Maitre Nambu avait raison; Chicot, coiffe de sa salade et raidi par sa
+longue epee, avait traverse les antichambres sans grand bruit; mais
+quelque precaution qu'il prit, il lui avait bien fallu laisser sonner ses
+eperons sur les degres qui conduisaient des appartements au guichet du
+Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu a
+Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot pres du roi, et
+beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salue le duc d'Anjou.
+
+Dans un angle du guichet, Chicot s'arreta comme pour rattacher un eperon.
+
+Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, etait sorti cinq minutes a
+peine apres Chicot, auquel il n'avait prete aucune attention. Il avait
+descendu les degres et avait traverse les cours, fier et enchante a la
+fois; fier, parce qu'a tout prendre il n'etait point un soldat de mauvaise
+mine, et qu'il se plaisait a faire parader ses graces devant les Suisses
+et les gardes de Sa Majeste tres chretienne: enchante, parce que le roi
+l'avait accueilli de facon a prouver qu'il n'avait aucun soupcon contre M.
+de Guise. Au moment ou il franchissait le guichet du Louvre, et ou il
+traversait le pont-levis, il fut reveille par un cliquetis d'eperons qui
+semblait etre l'echo des siens.
+
+Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-etre courir apres lui, et
+grande fut sa stupefaction en reconnaissant, sous les pointes retroussees
+de sa salade, le visage benin et la physionomie chattemite du bourgeois
+Robert Briquet, sa damnee connaissance.
+
+On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes a l'egard l'un
+de l'autre n'avait pas ete precisement un mouvement de sympathie.
+
+Borromee ouvrit sa bouche d'un demi-pied carre, comme dit Rabelais, et
+croyant voir que celui qui le suivait desirait avoir affaire a lui, il
+suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambees.
+
+On sait, au reste, quelles enjambees c'etaient que celles de Chicot.
+
+-- Corboeuf! dit Borromee.
+
+-- Ventre de biche! s'ecria Chicot.
+
+-- Mon doux bourgeois!
+
+-- Mon reverend pere!
+
+-- Avec cette salade!
+
+-- Sous ce buffle!
+
+-- C'est merveille pour moi de vous voir!
+
+-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre!
+
+Et les deux fiers a bras se regarderent pendant quelques secondes avec
+l'hesitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour
+s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots.
+
+Borromee fut le premier qui passa du grave au doux.
+
+Les muscles de son visage se detendirent, et avec un air de franchise
+guerriere et d'aimable urbanite:
+
+-- Vive Dieu! dit-il, vous etes un ruse compere, maitre Robert Briquet!
+
+-- Moi, mon reverend! repondit Chicot, a quelle occasion me dites-vous
+cela, je vous prie?
+
+-- A l'occasion du couvent des Jacobins, ou vous m'avez fait croire que
+vous n'etiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en verite, que vous soyez
+dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout
+ensemble.
+
+Chicot sentit que le compliment etait fait des levres, et non du coeur.
+
+-- Ah! ah! repondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous,
+seigneur Borromee?
+
+-- De moi?
+
+-- Oui, de vous.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Pour m'avoir fait croire que vous n'etiez qu'un moine. Il faut, en
+verite, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-meme; et,
+compere, je ne vous deprecie point en disant cela, car le pape
+d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude eventeur de meches.
+
+-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromee.
+
+-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi?
+
+-- Eh bien! touchez la.
+
+Et il tendit la main a Chicot.
+
+-- Ah! vous m'avez malmene au convent, frere capitaine, dit Chicot.
+
+-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon maitre, et vous savez bien le
+souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'epee.
+
+-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant
+vous m'avez pris au piege.
+
+-- Au piege?
+
+-- Sans doute; car, sous ce deguisement vous tendiez un piege. Un brave
+capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse
+contre un froc.
+
+-- Avec un homme d'epee, dit Borromee, je n'aurai pas de secrets. Eh bien!
+oui, j'ai certains interets personnels dans le couvent des Jacobins; mais
+vous?
+
+-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut!
+
+-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous?
+
+-- Sur mon ame, j'en brule.
+
+-- Aimez-vous le bon vin?
+
+-- Oui, quand il est bon.
+
+-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris.
+
+-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le votre?
+
+-- _La Corne d'Abondance_.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant.
+
+-- Eh bien! que se passe-t-il donc?
+
+-- Rien.
+
+-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret?
+
+-- Non pas, au contraire.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Pas le moins du monde, et je m'en etonne.
+
+-- Vous plait-il que nous y marchions, compere?
+
+-- Comment donc! tout de suite.
+
+-- Allons donc.
+
+-- Ou est-ce?
+
+-- Du cote de la porte Bourdelle. L'hote est un vieux degustateur, et qui
+sait parfaitement apprecier la difference qu'il y a entre le palais d'un
+homme comme vous et le gosier d'un passant altere.
+
+-- C'est-a-dire que nous y pourrons causer a l'aise.
+
+-- Dans la cave, si nous voulons.
+
+-- Et sans etre deranges?
+
+-- Nous fermerons les portes.
+
+-- Allons, dit Chicot, je vois que vous etes l'homme de ressource, et
+aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.
+
+-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hote?
+
+-- Cela m'en a tout l'air.
+
+-- Ma foi non, et cette fois vous etes dans l'erreur; maitre Bonhomet me
+vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voila tout.
+
+-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voila un nom qui promet.
+
+-- Et qui tient. Venez, compere, venez.
+
+-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut
+faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet
+te reconnait tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+LA CORNE D'ABONDANCE
+
+Le chemin que Borromee faisait suivre a Chicot, sans se douter que Chicot
+le connaissait aussi bien que lui, rappelait a notre Gascon les beaux
+jours de l'age de sa jeunesse.
+
+En effet, combien de fois, la tete vide, les jambes souples, les bras
+pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de
+fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraiche de
+l'ete, avait-il ete trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers
+laquelle un etranger le conduisait en ce moment!
+
+Alors quelques pieces d'or, et meme d'argent sonnant dans son escarcelle,
+le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux
+bonheur de faineantiser, autant que bon lui semblerait, a lui qui n'avait
+ni maitresse au logis, ni enfant affame sur la porte, ni parents
+soupconneux et grondants derriere la fenetre.
+
+Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du
+cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutot le trouvait exact aux premieres
+fumees du repas prepare.
+
+Alors Gorenflot s'animait a vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent,
+toujours observateur toujours anatomiste, Chicot etudiait chacun de degres
+de son ivresse, etudiant cette curieuse nature a travers la vapeur subtile
+d'une emotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur
+et de la liberte, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine
+de consolations a son cerveau.
+
+Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes
+pour tacher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandee aux soins de
+Remy, mais la rue etait sinueuse, et s'arreter n'eut pas ete d'une bonne
+politique; il suivit donc le capitaine Borromee avec un petit soupir.
+
+Bientot la grande rue Saint-Jacques apparut a ses yeux, puis le cloitre
+Saint-Benoit, et presque en face du cloitre, l'hotellerie de _la Corne
+d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse,
+un peu lezardee, mais ombragee toujours par des platanes et des
+marronniers a l'exterieur, et meublee a l'interieur de ses pots d'etain
+luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et
+de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent
+reellement le veritable or et le veritable argent dans la poche du
+cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte a la
+nature.
+
+Chicot, apres son coup d'oeil jete du seuil de la porte sur l'interieur et
+l'exterieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa
+taille, qu'il avait deja diminuee en presence du capitaine, il y ajouta
+une grimace de satyre fort differente de ses allures franches et de ses
+jeux honnetes de physionomie, et se prepara a affronter la presence de son
+ancien hote, maitre Bonhomet.
+
+D'ailleurs Borromee passa le premier pour lui montrer le chemin, et, a la
+vue de ces deux nasques, maitre Bonhomet ne se donna la peine de
+reconnaitre que celui qui marchait devant.
+
+Si la facade de _la Corne d'Abondance_ s'etait lezardee, la facade du
+digne cabaretier, de son cote aussi, avait subi les ravages du temps.
+
+Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gercures que
+le temps imprime au front des monuments, maitre Bonhomet avait pris des
+facons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'epee,
+le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi
+dire, son visage.
+
+Mais Bonhomet respectait toujours l'epee: c'etait son faible; il avait
+contracte cette habitude dans un quartier fort eloigne de toute
+surveillance municipale, sous l'influence des Benedictins pacifiques.
+
+En effet, s'il s'elevait, par malheur, une querelle en ce glorieux
+cabaret, avant qu'on eut ete a la Contrescarpe chercher les Suisses ou les
+archers du guet, l'epee avait deja joue, et joue de facon a mettre
+plusieurs pourpoints en perce; ce mechef etait arrive sept ou huit fois a
+Bonhomet et lui avait coute cent livres chaque fois; il respectait donc
+l'epee, d'apres ce systeme: crainte fait respect.
+
+Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, ecoliers, clercs,
+moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis
+une certaine celebrite en coiffant d'un large seau de plomb les
+recalcitrants ou deloyaux payeurs, et cette execution mettait toujours de
+son cote certains piliers de cabaret qu'il s'etait choisis parmi les plus
+vigoureux courtauds des boutiques voisines.
+
+Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit
+d'aller chercher lui-meme a la cave; on connaissait si bien sa longanimite
+a l'egard de certaines pratiques creditees a son comptoir, que personne ne
+murmurait de ses humeurs fantasques.
+
+Ces humeurs, quelques vieux habitues les attribuaient a un fond de chagrin
+que maitre Bonhomet aurait eu dans son menage.
+
+Telles furent, du moins, les explications que Borromee crut devoir donner
+a Chicot sur le caractere de l'hote dont ils allaient apprecier ensemble
+l'hospitalite.
+
+Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un facheux resultat pour la
+decoration et le confortable de l'hotellerie. En effet, le cabaretier se
+trouvant, c'etait son idee du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne
+donna aucun soin a l'embellissement du cabaret; il en resulta que Chicot,
+en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'etait change,
+sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, etait passee au
+noir.
+
+En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracte
+l'odeur si acre et si fade du tabac brule, dont s'impregnent aujourd'hui
+les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale
+tout ce qui est poreux et spongieux.
+
+Il resultait de la que, malgre sa crasse venerable et sa tristesse
+apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par
+des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondement engages dans
+chaque atome de l'etablissement, en sorte que, permis soit-il de le dire,
+un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il
+respirait l'arome et l'encens le plus cher a ce dieu.
+
+Chicot passa derriere Borromee, comme nous l'avons dit, et ne fut
+aucunement vu, ou plutot aucunement reconnu de l'hote de _la Corne
+d'Abondance_.
+
+Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il
+n'en eut pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromee
+l'arretant:
+
+-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derriere cette cloison un petit reduit
+ou deux hommes a secrets peuvent honnetement converser apres boire, et
+meme pendant qu'ils boivent.
+
+-- Allons-y, alors, dit Chicot.
+
+Borromee fit un signe a notre hote, qui voulait dire:
+
+-- Compere, le cabinet est-il libre?
+
+Bonhomet repondit par un autre signe qui voulait dire:
+
+-- Il l'est.
+
+Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter a tous les
+angles du corridor, dans ce petit reduit si connu de ceux de nos lecteurs
+qui ont bien voulu perdre leur temps a lire la _Dame de Monsoreau_.
+
+-- La! dit Borromee, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un
+privilege accorde aux familiers de l'etablissement, et dont vous userez
+vous-meme a votre tour, quand vous y serez plus connu.
+
+-- Lequel? demanda Chicot.
+
+-- C'est d'aller moi-meme a la cave choisir le vin que nous allons boire.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilege. Allez.
+
+-- Borromee sortit.
+
+Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitot que la porte se fut refermee
+derriere lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de
+Credit tue par les mauvais payeurs, laquelle image etait encadree dans un
+cadre de bois noir, et faisait pendant a un autre representant une
+douzaine de pauvres heres tirant le diable par la queue.
+
+Derriere cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir
+dans la grande salle sans etre vu.
+
+Ce trou, Chicot le connaissait, car c'etait un trou de sa facon.
+
+-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitue; tu
+me pousses dans un reduit ou tu crois que je ne pourrai pas etre vu, et
+d'ou tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce reduit il y a un
+trou, grace auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons,
+allons, mon capitaine, tu n'es pas fort!
+
+Et Chicot, tout en prononcant ces paroles avec un air de mepris qui
+n'appartenait qu'a lui, appliqua son oeil a la cloison, foree artistement
+dans un defaut du bois.
+
+Par ce trou, il apercut Borromee appuyant d'abord precautionnellement son
+doigt sur ses levres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiescait a
+ses desirs par un signe de tete olympien.
+
+Au mouvement des levres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille
+matiere, devina que la phrase prononcee par lui voulait dire:
+
+-- Servez-nous dans ce reduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y
+penetrez pas.
+
+Apres quoi Borromee prit une veilleuse qui brulait eternellement sur un
+bahut, souleva une trappe, et descendit lui-meme a la cave, profitant du
+privilege le plus precieux accorde aux habitues de l'etablissement.
+
+Aussitot Chicot frappa a la cloison d'une facon particuliere.
+
+En entendant cette facon de frapper, qui devait lui rappeler quelque
+souvenir profondement enracine dans son coeur, Bonhomet tressaillit,
+regarda en l'air et ecouta.
+
+Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'etonne que l'on n'ait
+pas obei a un premier appel.
+
+Bonhomet se precipita vers le reduit et trouva Chicot debout et le visage
+menacant.
+
+A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le
+monde, et pensait se trouver en face de son fantome.
+
+-- Qu'est-ce a dire, mon maitre, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous
+les gens de ma trempe a appeler deux fois?
+
+-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que
+votre ombre?
+
+-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment ou vous me
+reconnaissez, mon maitre, j'espere que vous m'obeirez de point en point.
+
+-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez.
+
+-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maitre Bonhomet, et
+quelque chose qui s'y passe, j'espere que vous attendrez que je vous
+appelle pour y venir.
+
+-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la
+recommandation que vous me faites est exactement la meme que vient de me
+faire votre compagnon.
+
+-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur
+Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement
+comme s'il n'appelait pas.
+
+-- C'est chose convenue, monsieur Chicot.
+
+-- Bien; et maintenant eloignez tous vos autres clients sous un pretexte
+quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi
+isoles chez vous, que si nous etions venus pour y pratiquer le jeune, le
+jour du vendredi-saint.
+
+-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout
+l'hotel, a l'exception de votre humble serviteur.
+
+-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conserve toute mon estime, dit
+majestueusement Chicot.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc
+se passer dans ma pauvre maison?
+
+Et comme il s'en allait a reculons, il rencontra Borromee qui remontait de
+la cave avec ses bouteilles.
+
+[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
+compagnon. -- PAGE 103.]
+
+-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une ame dans
+l'etablissement.
+
+Bonhomet fit de sa tete, si dedaigneuse a l'ordinaire, un signe
+d'obeissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rever aux moyens
+d'obeir a la double injonction de ses deux redoutables clients.
+
+Borromee rentra dans le reduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe
+en avant et le sourire sur les levres.
+
+Nous ignorons comment maitre Bonhomet s'y etait pris; mais, la dixieme
+minute ecoulee, le dernier ecolier franchissait le seuil de sa porte,
+donnant le bras au dernier clerc, et disant:
+
+-- Oh! oh! le temps est a l'orage chez maitre Bonhomet; decampons, ou gare
+la grele.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+CE QUI ARRIVA DANS LE REDUIT DE MAITRE BONHOMET
+
+
+Lorsque le capitaine rentra dans le reduit avec un panier de douze
+bouteilles a la main, Chicot le recut d'un air tellement ouvert et
+souriant, que Borromee fut tente de prendre Chicot pour un niais.
+
+Borromee avait hate de deboucher les bouteilles qu'il etait alle chercher
+a la cave; mais ce n'etait rien, en comparaison de la hate de Chicot.
+
+Aussi les preparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en
+buveurs experimentes, demanderent quelques salaisons, dans le but louable
+de ne pas laisser eteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportees
+par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil.
+
+Bonhomet repondit a chacun d'eux; mais si quelqu'un eut pu juger ces deux
+coups d'oeil, il eut trouve une grande difference entre celui qui etait
+adresse a Borromee et celui qui etait adresse a Chicot.
+
+Bonhomet sortit et les deux compagnons commencerent a boire.
+
+D'abord, comme si l'occupation etait trop importante pour que rien dut
+l'interrompre, les deux buveurs avalerent bon nombre de rasades sans
+echanger une seule parole.
+
+Chicot surtout etait merveilleux; sans avoir dit autre chose que:
+
+-- Par ma foi, voila du joli bourgogne!
+
+Et:
+
+-- Sur mon ame, voila d'excellent jambon!
+
+Il avait avale deux bouteilles, c'est-a-dire une bouteille par phrase.
+
+-- Pardieu! murmurait a part lui Borromee, voila une singuliere chance que
+j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne.
+
+A la troisieme bouteille, Chicot leva les yeux au ciel.
+
+-- En verite, dit-il, nous buvons d'un train a nous enivrer.
+
+-- Bon! ce saucisson est si sale! dit Borromee.
+
+-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tete solide.
+
+Et chacun d'eux avala encore sa bouteille.
+
+Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout oppose: il deliait
+la langue de Chicot et nouait celle de Borromee.
+
+-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi.
+
+-- Ah! se dit tout bas Borromee, tu bavardes, donc tu te grises.
+
+-- Combien faut-il donc de bouteilles, compere? demanda Borromee.
+
+-- Pour quoi faire? dit Chicot.
+
+-- Pour etre gai.
+
+-- Avec quatre, j'ai mon compte.
+
+-- Et pour etre gris?
+
+-- Mettons-en six.
+
+-- Et pour etre ivre?
+
+-- Doublons.
+
+-- Gascon! pensa Borromee; il balbutie et n'en est encore qu'a la
+quatrieme.
+
+-- Alors nous avons de la marge, dit Borromee, en tirant du panier une
+cinquieme bouteille pour lui et une cinquieme pour Chicot.
+
+Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangees a la droite de
+Borromee, les unes etaient a moitie, les autres aux deux tiers, aucune
+n'etait vide.
+
+Cela le confirma dans cette pensee qui lui etait venue tout d'abord, que
+le capitaine avait de mauvaises intentions a son egard.
+
+Il se souleva pour aller au devant de la cinquieme bouteille que lui
+presentait Borromee, et oscilla sur ses jambes.
+
+-- Bon! dit-il, avez-vous senti?
+
+-- Quoi?
+
+-- Une secousse de tremblement de terre.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'hotellerie de _la Corne
+d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit batie sur pivot.
+
+-- Comment! elle est batie sur pivot? demanda Borromee.
+
+-- Sans doute, puisqu'elle tourne.
+
+-- C'est juste, dit Borromee en avalant son verre jusqu'a la derniere
+goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause.
+
+-- Parce que vous n'etes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez
+pas lu le traite _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez
+qu'il n'y a pas d'effet sans cause.
+
+-- Eh bien! mon cher confrere, dit Borromee, car enfin vous etes capitaine
+comme moi, n'est-ce pas?
+
+-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'a la pointe des cheveux,
+repondit Chicot.
+
+-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromee, dites-moi, puisqu'il n'y
+a pas d'effet sans cause, a ce que vous pretendez, dites-moi quelle etait
+la cause de votre deguisement?
+
+-- De quel deguisement?
+
+-- De celui que vous portiez lorsque vous etes venu chez dom Modeste.
+
+-- Comment donc etais-je deguise?
+
+-- En bourgeois.
+
+-- Ah! c'est vrai.
+
+-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon education de philosophe.
+
+-- Volontiers; mais, a votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi
+vous etiez deguise en moine? confidence pour confidence.
+
+-- Tope! dit Borromee.
+
+-- Touchez la, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine.
+
+Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot.
+
+-- A mon tour, dit Chicot.
+
+Et il frappa a cote de la main de Borromee.
+
+-- Bien! dit Borromee.
+
+-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'etais deguise en bourgeois? demanda
+Chicot d'une langue qui allait s'epaississant de plus en plus.
+
+-- Oui, cela m'intrigue.
+
+-- Et vous me direz a votre tour?
+
+-- Parole d'honneur.
+
+-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue?
+
+-- C'est vrai, je l'avais oublie. Eh bien! c'est tout simple.
+
+-- Dites alors.
+
+-- Et en deux mots vous serez au courant.
+
+-- J'ecoute.
+
+-- J'espionnais pour le roi.
+
+-- Comment, vous espionniez.
+
+-- Oui.
+
+-- Vous etes donc espion par etat?
+
+-- Non, en amateur.
+
+-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste?
+
+-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frere Borromee ensuite,
+puis le petit Jacques, puis tout le couvent.
+
+-- Et qu'avez-vous decouvert, mon digne ami?
+
+-- J'ai d'abord decouvert que dom Modeste etait une grosse bete.
+
+-- Il ne faut pas etre fort habile pour cela.
+
+-- Pardon, pardon, car Sa Majeste Henri III, qui n'est pas un niais, le
+regarde comme la lumiere de l'Eglise, et compte en faire un eveque.
+
+-- Soit, je n'ai rien a dire contre cette promotion, au contraire; je
+rirai bien ce jour-la; et qu'avez-vous decouvert encore?
+
+-- J'ai decouvert que certain frere Borromee n'etait pas un moine, mais un
+capitaine.
+
+-- Ah! vraiment! vous avez decouvert cela?
+
+-- Du premier coup.
+
+-- Apres?
+
+-- J'ai decouvert que le petit Jacques s'exercait avec le fleuret, en
+attendant qu'il s'escrimat avec l'epee, et qu'il s'exercait sur une cible,
+en attendant qu'il s'exercat sur un homme.
+
+-- Ah! tu as decouvert cela! dit Borromee, en froncant le sourcil, et,
+apres, qu'as-tu decouvert encore?
+
+-- Oh! donne-moi a boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien.
+
+-- Tu remarqueras que tu entames la sixieme bouteille, dit Borromee en
+riant.
+
+-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne pretends pas le contraire; sommes-
+nous donc venus ici pour faire de la philosophie?
+
+-- Non, nous sommes venus ici pour boire.
+
+-- Buvons donc!
+
+Et Chicot remplit son verre.
+
+-- Eh bien! demanda Borromee lorsqu'il eut fait raison a Chicot, te
+souviens-tu?
+
+-- De quoi?
+
+-- De ce que tu as vu encore dans le couvent?
+
+-- Parbleu! dit Chicot.
+
+-- Eh bien! qu'as-tu vu?
+
+-- J'ai vu que les moines, au lieu d'etre des frocards, etaient des
+soudards, et au lieu d'obeir a dom Modeste, t'obeissaient a toi. Voila ce
+que j'ai vu.
+
+-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout?
+
+-- Non; mais a boire, a boire, a boire, ou la memoire va m'echapper.
+
+Et comme la bouteille de Chicot etait vide, il tendit son verre a
+Borromee, qui lui versa de la sienne.
+
+Chicot vida son verre sans reprendre haleine.
+
+-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromee.
+
+-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien!
+
+-- Qu'as-tu vu encore?
+
+-- J'ai vu qu'il y avait un complot.
+
+-- Un complot! dit Borromee, palissant.
+
+-- Un complot, oui, repondit Chicot.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre le roi.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- Dans le but de l'enlever.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand il reviendrait de Vincennes.
+
+-- Tonnerre!
+
+-- Plait-il?
+
+-- Rien. Ah! vous avez vu cela?
+
+-- Je l'ai vu.
+
+-- Et vous en avez prevenu le roi!
+
+-- Parbleu! puisque j'etais venu pour cela.
+
+-- Alors c'est vous qui etes cause que le coup a manque?
+
+-- C'est moi, dit Chicot.
+
+-- Massacre! murmura Borromee entre ses dents.
+
+-- Vous dites? demanda Chicot.
+
+-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami.
+
+-- Bah! repondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore.
+Passez-moi une de vos bouteilles, a vous, et je vous etonnerai quand je
+vous dirai ce que j'ai vu.
+
+Borromee se hata d'obtemperer au desir de Chicot.
+
+-- Voyons, dit-il, etonnez-moi.
+
+-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blesse.
+
+-- Bah!
+
+-- La belle merveille! il etait sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de
+Cahors.
+
+-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors?
+
+-- Certainement. Ah! capitaine, c'etait beau a voir, en verite, et un
+brave comme vous eut pris plaisir a ce spectacle.
+
+-- Je n'en doute pas; vous etiez donc pres du roi de Navarre?
+
+-- Cote a cote, cher ami, comme nous sommes.
+
+-- Et vous l'avez quitte?
+
+-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France.
+
+-- Et vous arrivez du Louvre?
+
+-- Un quart d'heure avant vous.
+
+-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quittes depuis ce temps-la, je ne
+vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre.
+
+-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus
+curieux.
+
+-- Dites, alors.
+
+-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile a dire:
+Dites!
+
+-- Faites un effort.
+
+-- Encore un verre de vin pour me delier la langue... tout plein, bon. Eh
+bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de
+Guise de ta poche, tu en as laisse tomber une autre.
+
+[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE
+105.]
+
+-- Une autre! s'ecria Borromee en bondissant.
+
+-- Oui, dit Chicot, qui est la.
+
+Et apres avoir fait deux ou trois ecarts, d'une main avinee, il posa le
+bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromee, a l'endroit meme
+ou etait la lettre.
+
+Borromee tressaillit comme si le doigt de Chicot eut ete un fer rouge, et
+que ce fer rouge eut touche sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint.
+
+-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose.
+
+-- A quoi?
+
+-- A tout ce que vous avez vu.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous sussiez a qui cette lettre est adressee.
+
+-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la
+table; elle est adressee a madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- Sang du Christ! s'ecria Borromee, et vous n'avez rien dit de cela au
+roi, j'espere?
+
+-- Pas un mot, mais je le lui dirai.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot.
+
+Et il laissa tomber sa tete sur ses bras, comme il avait laisse tomber ses
+bras sur la table.
+
+-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le
+capitaine d'une voix etranglee.
+
+-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement.
+
+-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre?
+
+-- J'irais au Louvre.
+
+-- Et vous me denonceriez?
+
+-- Et je vous denoncerais.
+
+-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie?
+
+-- Quoi?
+
+-- Qu'aussitot votre somme acheve....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Le roi saura tout?
+
+-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tete et en regardant
+Borromee d'un air languissant, comprenez donc; vous etes conspirateur, je
+suis espion; j'ai tant par complot que je denonce; vous tramez un complot,
+je vous denonce. Nous faisons chacun notre metier, et voila. Bonsoir,
+capitaine.
+
+Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa premiere
+position, mais encore il s'etait arrange sur son siege et sur la table de
+telle facon, que le devant de sa tete etant enseveli dans ses mains et le
+derriere abrite par son casque, il ne presentait de surface que le dos.
+
+Mais aussi, ce dos, depouille de sa cuirasse placee sur une chaise,
+s'etait complaisamment arrondi.
+
+-- Ah dit Borromee, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu
+veux me denoncer, cher ami?
+
+-- Aussitot que je serai reveille, cher ami, c'est convenu, fit Chicot.
+
+-- Mais il faut savoir si tu te reveilleras! s'ecria Borromee.
+
+Et, en meme temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
+compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer a
+la table.
+
+Mais Borromee avait compte sans la cotte de mailles empruntee par Chicot
+au cabinet d'armes de dom Modeste.
+
+La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, a
+laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie.
+
+En outre, avant que l'assassin fut revenu de sa stupeur, le bras droit de
+Chicot, se detendant comme un ressort, decrivit un demi-cercle et vint
+frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromee,
+qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille.
+
+En une seconde, Borromee fut debout; en une autre seconde il eut l'epee a
+la main.
+
+Ces deux secondes avaient suffi a Chicot pour se redresser et degainer a
+son tour.
+
+Toutes les vapeurs du vin s'etaient dissipees comme par enchantement;
+Chicot se tenait a demi rejete sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le
+poignet ferme et pret a recevoir son ennemi.
+
+La table, comme un champ de bataille sur lequel etaient couchees les
+bouteilles vides, s'etendait entre les deux adversaires, et servait de
+retranchement a chacun.
+
+Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son
+visage a terre, enivra Borromee, et, perdant toute prudence, il s'elanca
+contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la
+table.
+
+-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que decidement c'est toi qui es
+ivre, car, d'un cote a l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre,
+tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon epee
+de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens!
+
+Et Chicot, sans meme se fendre, allongea le bras avec la rapidite de
+l'eclair, et piqua Borromee au milieu du front.
+
+Borromee poussa un cri, plus encore de colere que de douleur; et comme, a
+tout prendre, il etait d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement
+dans son attaque.
+
+Chicot, toujours de l'autre cote de la table, prit une chaise et s'assit
+tranquillement.
+
+-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les
+epaules. Cela pretend savoir manier une epee, et le moindre bourgeois, si
+c'etait son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va
+m'eborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait
+plus que cela. Mais prends donc garde, ane bate que tu es, les coups de
+bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais
+comme une mauviette.
+
+Et il le piqua au ventre, comme il l'avait pique au front.
+
+Borromee rugit de fureur, et sauta en bas de la table.
+
+-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voila de plain-pied, et nous pouvons
+causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc
+quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots?
+
+-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la votre, dit Borromee,
+ramene aux idees serieuses, et effraye, malgre lui, du feu sombre qui
+jaillissait des yeux de Chicot.
+
+-- Voila parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que
+je vaux mieux que vous. Ah! pas mal.
+
+Borromee venait de porter a Chicot un coup qui avait effleure sa poitrine.
+
+-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montree au
+petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je
+n'ai point commence la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a
+plus, je vous ai laisse accomplir votre projet, en vous donnant toute
+latitude, et meme encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que
+j'ai un arrangement a vous proposer.
+
+-- Rien! s'ecria Borromee, exaspere de la tranquillite de Chicot, rien!
+
+Et il lui porta une botte qui eut perce le Gascon d'outre en outre, si
+celui-ci n'eut pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de
+la portee de son adversaire.
+
+-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir a me
+reprocher.
+
+-- Tais-toi! dit Borromee, inutile, tais-toi!
+
+-- Ecoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton
+sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'a la derniere extremite.
+
+-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'ecria Borromee exaspere.
+
+-- Non pas; deja une fois dans ma vie j'ai tue un autre ferrailleur comme
+toi, je dirai meme un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le
+connais, il etait aussi de la maison de Guise, lui, un avocat.
+
+-- Ah! Nicolas David! murmura Borromee, effraye du precedent et se
+remettant sur la defensive.
+
+-- Justement.
+
+-- Ah! c'est toi qui l'as tue?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si
+tu n'acceptes pas l'arrangement.
+
+-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons?
+
+-- Tu passeras du service du duc de Guise a celui du roi, sans quitter
+cependant celui du duc de Guise.
+
+-- C'est-a-dire que je me ferais espion comme toi?
+
+-- Non pas, il y aura une difference; moi on ne me paie pas, et toi on te
+paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise a
+madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et
+je te laisserai tranquille jusqu'a nouvelle occasion. Hein! suis-je
+gentil?
+
+-- Tiens, dit Borromee, voila ma reponse.
+
+La reponse de Borromee etait un coupe sur les armes, si rapidement
+execute, que le bout de l'epee effleura l'epaule de Chicot.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je
+te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli.
+
+Et Chicot, qui jusque-la s'etait tenu sur la defensive, fit un pas en
+avant et attaqua a son tour.
+
+-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse.
+
+Et il fit sa feinte; Borromee para en rompant; mais, apres ce premier pas
+de retraite, il fut force de s'arreter, la cloison se trouvant derriere
+lui.
+
+-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet
+est meilleur que le tien; je lie donc l'epee, je reviens en tierce haute,
+je me fends, et tu es touche, ou plutot tu es mort.
+
+En effet, le coup avait suivi ou plutot accompagne la demonstration, et la
+fine rapiere, penetrant dans la poitrine de Borromee, avait glisse comme
+une aiguille entre deux cotes et pique profondement, et avec un bruit mat,
+la cloison de sapin.
+
+[Illustration: Jacques Clement.]
+
+Borromee etendit les bras et laissa tomber son epee, ses yeux se
+dilaterent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une ecume rouge parut sur ses
+levres, sa tete se pencha sur son epaule avec un soupir qui ressemblait a
+un rale, puis ses jambes cesserent de le soutenir, et son corps, en
+s'affaissant, elargit la coupure de l'epee, mais ne put la detacher de la
+cloison, maintenue qu'elle etait contre la cloison par le poignet infernal
+de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable a un gigantesque phalene,
+resta cloue a la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes.
+
+Chicot, froid et impassible comme il etait dans les circonstances
+extremes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il
+avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot
+lacha l'epee qui demeura plantee horizontalement, detacha la ceinture du
+capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la
+suscription:
+
+ _Duchesse de Montpensier._
+
+Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la
+souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blesse.
+
+-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitie de
+moi!
+
+Ce dernier appel a la misericorde divine, fait par un homme qui sans doute
+n'y avait guere songe que dans ce moment supreme, toucha Chicot.
+
+-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il
+meure au moins le plus doucement possible.
+
+Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son epee de la
+muraille, et, soutenant le corps de Borromee, il empecha que ce corps ne
+tombat lourdement a terre.
+
+Mais cette derniere precaution etait inutile, la mort etait accourue
+rapide et glacee, elle avait deja paralyse les membres du vaincu; ses
+jambes flechirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement
+sur le plancher.
+
+Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec
+lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromee.
+
+Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet.
+
+Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait ecoute a la porte, et avait
+successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement
+des epees et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout apres la
+confidence qui lui avait ete faite, trop d'experience, ce digne monsieur
+Bonhomet, du caractere des gens d'epee en general, et de celui de Chicot
+en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'etait
+passe.
+
+La seule chose qu'il ignorat, c'etait celui des deux adversaires qui avait
+succombe.
+
+Il faut le dire a la louange de maitre Bonhomet, sa figure prit une
+expression de joie veritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et
+qu'il vit que c'etait le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte.
+
+Chicot, a qui rien n'echappait, remarqua cette expression, et lui en sut
+interieurement gre.
+
+Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle.
+
+-- Ah! bon Jesus! s'ecria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigne
+dans son sang.
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voila ce que c'est
+que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois.
+
+-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'ecria Bonhomet
+pret a se pamer.
+
+-- Eh bien! quoi? demanda Chicot.
+
+-- Que c'est mal a vous d'avoir choisi mon logis pour cette execution; un
+si beau capitaine!
+
+-- Aimerais-tu mieux voir Chicot a terre et Borromee debout?
+
+-- Non, oh! non! s'ecria l'hote du plus profond de son coeur.
+
+-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la
+Providence.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal,
+cher ami.
+
+Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux epaules arrivassent
+a la hauteur de son oeil.
+
+Entre les deux epaules le pourpoint etait troue, et une tache de sang
+ronde et large comme un ecu d'argent rougissait les franges du trou.
+
+-- Du sang! s'ecria Bonhomet, du sang! ah! vous etes blesse!
+
+-- Attends, attends.
+
+Et Chicot defit son pourpoint, puis sa chemise.
+
+-- Regarde maintenant, dit-il.
+
+-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et
+vous dites que le scelerat a voulu vous assassiner?
+
+-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai ete m'amuser a me donner
+un coup de poignard entre les deux epaules. Maintenant que vois-tu?
+
+-- Une maille rompue.
+
+-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang?
+
+-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles.
+
+-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot.
+
+Chicot enleva la cuirasse et mit a nu un torse qui semblait ne se composer
+que d'os, de muscles colles sur les os, et de peau collee sur les muscles.
+
+-- Ah! monsieur Chicot, s'ecria Bonhomet, vous en avez large comme une
+assiette.
+
+-- Oui, c'est cela, le sang est extravase; il y a ecchymose, comme disent
+les medecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie egale dans un
+verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache,
+mon ami, lave.
+
+-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire?
+
+-- Cela ne te regarde pas.
+
+-- Non. Donne-moi encre, plume et papier.
+
+-- A l'instant meme, cher monsieur Chicot.
+
+Bonhomet s'elanca hors du reduit.
+
+Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps a perdre,
+chauffait a la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de
+la cire le scel de la lettre.
+
+Apres quoi, rien ne retenant plus la depeche, Chicot la tira de son
+enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction.
+
+Comme il venait d'achever cette lecture, maitre Bonhomet rentra avec
+l'huile, le vin, le papier et la plume.
+
+Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit a la
+table, et tendit le dos a Bonhomet avec un flegme stoique.
+
+Bonhomet comprit la pantomime et commenca les frictions.
+
+Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eut
+voluptueusement chatouillee, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre
+du duc de Guise a sa soeur, et faisait ses commentaires a chaque mot.
+
+Cette lettre etait ainsi concue:
+
+ " Chere soeur, l'expedition d'Anvers a reussi pour tout le monde, mais
+ a manque pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en
+ croyez rien, il vit.
+
+ _Il vit_, entendez-vous, la est toute la question.
+
+ Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots separent la
+ maison de Lorraine du trone de France mieux que ne le ferait le plus
+ profond abime.
+
+ Cependant ne vous inquietez pas trop de cela. J'ai decouvert que deux
+ personnes que je croyais trepassees, existent encore, et il y a une
+ grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux
+ personnes.
+
+ Pensez donc a Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la
+ Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et
+ se tiennent prets.
+
+ L'armee est sur pied; nous comptons douze mille hommes surs et bien
+ equipes; j'entrerai avec elle en France, sous pretexte de combattre
+ les huguenots allemands qui vont porter secours a Henri de Navarre;
+ je battrai les huguenots, et, entre en France en ami, j'agirai en
+ maitre. "
+
+-- Eh! eh! fit Chicot.
+
+-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les
+frictions.
+
+-- Oui, mon brave.
+
+-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille.
+
+Chicot continua.
+
+ " _P.S._ J'approuve entierement votre plan a l'egard des Quarante-
+ Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chere soeur, que vous
+ ferez a ces droles-la plus d'honneur qu'ils n'en meritent.... "
+
+-- Ah! diable! murmura Chicot, voila qui devient obscur. Et il relut:
+
+ " J'approuve entierement votre plan a l'egard des Quarante-Cinq.... "
+
+-- Quel plan? se demanda Chicot.
+
+ " Seulement, permettez-moi de vous dire, chere soeur, que vous ferez a
+ ces droles-la plus d'honneur qu'ils n'en meritent. "
+
+-- Quel honneur?
+
+Chicot reprit:
+
+ " Qu'ils n'en meritent.
+
+ Votre affectionne frere,
+
+ H. DE LORRAINE. "
+
+-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepte le post-scriptum. Bon! nous
+surveillerons le post-scriptum.
+
+-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot
+avait cesse d'ecrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne
+m'avez point dit ce que j'aurais a faire de ce cadavre.
+
+-- C'est chose toute simple.
+
+-- Pour vous qui etes plein d'imagination, oui, mais pour moi?
+
+-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris
+de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reitres, et qu'on te l'ait
+apporte blesse, aurais-tu refuse de le recevoir?
+
+-- Non, certes, a moins que vous ne me l'eussiez defendu, cher monsieur
+Chicot.
+
+-- Suppose que, depose dans ce coin, il soit, malgre les soins que tu lui
+donnais, passe de vie a trepas entre tes mains. Ce serait un malheur,
+voila tout, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu meriterais des eloges pour ton
+humanite. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononce
+le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine.
+
+-- De dom Modeste Gorenflot? s'ecria Bonhomet avec etonnement.
+
+-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prevenir dom Modeste;
+dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des
+poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la
+bourse, je te dis cela par maniere d'avis, et comme on retrouve dans une
+des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne concoit
+aucun soupcon.
+
+-- Je comprends, cher monsieur Chicot.
+
+-- Il y a plus, tu recois une recompense au lieu de subir une punition.
+
+-- Vous etes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieure
+Saint-Antoine.
+
+-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre.
+
+-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez?
+
+-- Justement.
+
+-- Il ne faudra pas dire qu'elle a ete lue et copiee?
+
+-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu
+recevras une recompense.
+
+-- Il y a donc un secret dans cette lettre?
+
+-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher
+Bonhomet.
+
+Et Chicot, apres cette reponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire
+du scel en employant le meme procede, puis il unit la cire si artistement,
+que l'oeil le plus exerce n'y eut pu voir la moindre fissure.
+
+Apres quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur
+sa blessure le linge impregne d'huile et de lie de vin en maniere de
+cataplasme, remit la cotte de mailles preservatrice sur sa peau, sa
+chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son epee, l'essuya, la repoussa
+au fourreau et s'eloigna.
+
+Puis, revenant:
+
+-- Apres tout, dit-il, si la fable que j'ai inventee ne te parait pas
+bonne, il te reste a accuser le capitaine de s'etre passe lui-meme son
+epee au travers du corps.
+
+-- Un suicide?
+
+-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends.
+
+-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte.
+
+-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir a lui faire?
+
+-- Mais, oui, je crois.
+
+-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu.
+
+Puis, revenant une seconde fois:
+
+-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort.
+
+Et Chicot jeta trois ecus d'or sur la table.
+
+Apres quoi, il rapprocha son index de ses levres en signe de silence et
+sortit.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+LE MARI ET L'AMANT
+
+
+Ce ne fut pas sans une puissante emotion que Chicot revit la rue des
+Augustins si calme et si deserte, l'angle forme par le pate de maisons qui
+precedaient la sienne, enfin sa chere maison elle-meme avec son toit
+triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttieres ornees de gargouilles.
+
+Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide a la place de cette
+maison; il avait si fort redoute de voir la rue bronzee par la fumee d'un
+incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de nettete, de grace
+et de splendeur.
+
+Chicot avait cache dans le creux d'une pierre servant de base a une des
+colonnes de son balcon, la clef de sa maison cherie. En ce temps-la une
+clef quelconque de coffre ou de meuble egalait en pesanteur et en volume
+les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons
+etaient donc, d'apres les proportions naturelles, egales a des clefs de
+villes modernes.
+
+Aussi Chicot avait-il calcule la difficulte qu'aurait sa poche a contenir
+la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher ou nous avons
+dit.
+
+Chicot eprouvait donc, il faut l'avouer, un leger frisson en plongeant les
+doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille
+lorsqu'il sentit le froid du fer.
+
+La clef etait bien reellement a la place ou Chicot l'avait laissee.
+
+Il en etait de meme des meubles de la premiere chambre, de la planchette
+clouee sur la poutre et enfin des mille ecus sommeillant toujours dans
+leur cachette de chene.
+
+Chicot n'etait point un avare: tout au contraire; souvent meme il avait
+jete l'or a pleines mains, sacrifiant ainsi le materiel au triomphe de
+l'idee, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur;
+mais quand l'idee avait cesse momentanement de commander a la matiere,
+c'est-a-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice,
+lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle regnait dans l'ame de Chicot,
+et que cette ame permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette
+premiere, cette incessante, cette eternelle source des jouissances
+animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux
+que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet
+inestimable entier que l'on appelle un ecu.
+
+-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa
+dalle ouverte, sa planchette a cote de lui et son tresor sous ses yeux;
+ventre de biche! j'ai la un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a
+fait respecter et a respecte lui-meme mon argent; en verite c'est une
+action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un
+remerciment a ce galant homme, et ce soir il l'aura.
+
+Et la-dessus Chicot replaca sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la
+planchette, s'approcha de la fenetre, et regarda en face.
+
+La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination
+prete comme une couleur de teinte naturelle aux edifices dont elle connait
+le caractere.
+
+-- Il ne doit pas encore etre l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs
+ces gens-la, j'en suis certain, ne sont pas de bien enrages dormeurs;
+voyons.
+
+Il descendit et alla, preparant toutes les gracieusetes de sa mine riante,
+frapper a la porte du voisin.
+
+Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et
+attendit cependant assez longtemps pour se croire oblige de frapper de
+nouveau.
+
+A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre.
+
+-- Merci et bonsoir, dit Chicot en etendant la main, me voici de retour et
+je viens vous rendre mes graces, mon cher voisin.
+
+-- Plait-il? fit une voix desappointee et dont l'accent surprit fort
+Chicot.
+
+En meme temps l'homme qui etait venu ouvrir la porte faisait un pas en
+arriere.
+
+-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui etiez mon voisin
+au moment de mon depart, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais.
+
+-- Et moi aussi, dit le jeune homme.
+
+-- Vous etes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges.
+
+-- Et vous, vous etes l'Ombre.
+
+-- En verite, dit Chicot, je tombe des nues.
+
+-- Enfin, que desirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu
+d'aigreur.
+
+-- Pardon, je vous derange peut-etre, mon cher monsieur?
+
+-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce
+qu'il y a pour votre service.
+
+-- Rien, sinon que je voulais parler au maitre de la maison.
+
+-- Parlez alors.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute; le maitre de la maison, c'est moi.
+
+-- Vous? et depuis quand je vous prie?
+
+-- Dame! depuis trois jours.
+
+-- Bon! la maison etait donc a vendre?
+
+-- Il parait, puisque je l'ai achetee.
+
+-- Mais l'ancien proprietaire?
+
+-- Ne l'habite plus, comme vous voyez.
+
+-- Ou est-il?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot.
+
+-- Je ne demande pas mieux, repondit Ernauton avec une impatience visible;
+seulement entendons-nous vite.
+
+-- L'ancien proprietaire etait un homme de vingt-cinq a trente ans, qui en
+paraissait quarante?
+
+-- Non; c'etait un homme de soixante-cinq a soixante-six ans, qui
+paraissait son age.
+
+-- Chauve?
+
+-- Non, au contraire, avec une foret de cheveux blancs.
+
+-- Il a une cicatrice enorme au cote gauche de la tete, n'est-ce pas?
+
+-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides.
+
+-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot.
+
+-- Enfin, reprit Ernauton, apres un instant de silence, que vouliez-vous a
+cet homme, mon cher monsieur l'Ombre?
+
+Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout a coup le mystere de la
+surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets.
+
+-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre
+voisins, dit-il, voila tout.
+
+De cette facon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien.
+
+-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant
+considerablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebaillee, mon
+cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements
+plus precis.
+
+-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs.
+
+-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne
+m'empeche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec
+vous.
+
+-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant
+salut pour salut.
+
+Cependant comme, malgre cette reponse mentale, Chicot, dans sa
+preoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage
+entre la porte et le chambranle, lui dit:
+
+-- Bien au revoir, monsieur.
+
+-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot.
+
+-- Monsieur, c'est a mon grand regret, repondit Ernauton, mais je ne
+saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper a cette porte
+meme, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discretion
+possible a le recevoir.
+
+-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir
+importune, et je me retire.
+
+-- Adieu, cher monsieur l'Ombre.
+
+-- Adieu, digne monsieur Ernauton.
+
+Et Chicot, en faisant un pas en arriere, se vit doucement fermer la porte
+au nez.
+
+Il ecouta pour voir si le jeune homme defiant guettait son depart, mais le
+pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans
+inquietude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien resolu a ne pas
+troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude a
+lui, a ne pas trop le perdre de vue.
+
+En effet, Chicot n'etait pas homme a s'endormir sur un fait qui lui
+paraissait de quelque importance, sans avoir palpe, retourne, disseque ce
+fait avec la patience d'un anatomiste distingue; malgre lui, et c'etait un
+privilege ou un defaut de son organisation, malgre lui toute forme
+incrustee en son cerveau se presentait a l'analyse par ses cotes
+saillants, de facon que les parois cerebrales du pauvre Chicot en etaient
+blessees, gercees et sollicitees a un examen immediat.
+
+Chicot, qui jusque-la avait ete preoccupe de cette phrase de la lettre du
+duc de Guise:
+
+" J'approuve entierement votre plan a l'egard des Quarante-Cinq, "
+abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard
+l'examen, pour couler a fond, seance tenante, la preoccupation nouvelle
+qui venait de prendre la place de l'ancienne preoccupation.
+
+Chicot reflechit qu'il etait on ne peut plus etrange de voir Ernauton
+s'installer en maitre dans cette maison mysterieuse dont les habitants
+avaient ainsi disparu tout a coup.
+
+D'autant plus, qu'a ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour
+Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou.
+
+C'etait la un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de
+croire aux hasards providentiels.
+
+Il developpait meme a cet egard, lorsqu'on l'en sollicitait, des theories
+fort ingenieuses.
+
+La base de ces theories etait une idee qui, a notre avis, en valait bien
+une autre.
+
+-- Cette idee, la voici.
+
+Le hasard est la reserve de Dieu.
+
+Le Tout-Puissant ne fait donner sa reserve qu'en des circonstances graves,
+surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour etudier et prevoir
+les chances d'apres la nature et les elements regulierement organises.
+
+Or, Dieu aime ou doit aimer a dejouer les combinaisons de ces orgueilleux,
+dont il a deja puni l'orgueil passe en les noyant, et dont il doit punir
+l'orgueil a venir en les brulant.
+
+Dieu donc, disons-nous, ou plutot disait Chicot, Dieu aime a dejouer les
+combinaisons de ces orgueilleux avec les elements qui leur sont inconnus,
+et dont ils ne peuvent prevoir l'intervention.
+
+Cette theorie, comme on le voit, renferme de specieux arguments, et peut
+fournir de brillantes theses; mais sans doute le lecteur, presse comme
+Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous
+saura gre d'en arreter le developpement.
+
+Donc Chicot reflechit qu'il etait etrange de voir Ernauton dans cette
+maison ou il avait vu Remy.
+
+Il reflechit que cela etait etrange par deux raisons: la premiere, a cause
+de la parfaite ignorance ou les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce
+qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermediaire
+inconnu a Chicot.
+
+La seconde, que la maison avait du etre vendue a Ernauton, qui n'avait pas
+d'argent pour l'acheter.
+
+-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodement qu'il
+put sur sa gouttiere, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune
+homme pretend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle
+d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des
+fantaisies. Ernauton est beau, jeune et elegant: Ernauton a plus, on lui a
+donne rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a achete la
+maison, et accepte le rendez-vous.
+
+Ernauton, continua Chicot, vit a la cour; ce doit donc etre quelque femme
+de la cour a qui il ait affaire. Pauvre garcon, l'aimera-t-il? Dieu l'en
+preserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas
+lui faire de la morale, moi?
+
+De la morale doublement inutile et decuplement stupide.
+
+Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne
+voudrait pas l'ecouter.
+
+Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu
+a ce pauvre Borromee.
+
+A ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'apercois d'une chose:
+c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le
+fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tue Borromee, puisque la
+preoccupation ou me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier
+que je l'ai tue; et lui de son cote, s'il m'eut cloue sur la table comme
+je l'ai cloue contre la cloison, lui, n'aurait certes pas a cette heure
+plus de remords que je n'en ai moi-meme.
+
+Chicot en etait la de ses raisonnements, de ses inductions et de sa
+philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout,
+lorsqu'il fut tire de sa preoccupation par l'arrivee d'une litiere venant
+du cote de l'hotellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Cette litiere s'arreta au seuil de la maison mysterieuse.
+
+Une femme voilee en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait
+entr'ouverte.
+
+-- Pauvre garcon! murmura Chicot, je ne m'etais pas trompe, et c'etait
+bien une femme qu'il attendait, et la-dessus je m'en vais dormir.
+
+Et la-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout.
+
+-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire:
+si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empechera de dormir,
+ce sera la curiosite, et c'est si vrai ce que je dis la, que, si je
+demeure a mon observatoire, je ne serai preoccupe que d'une chose, c'est a
+savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour.
+
+Mieux vaut donc que je reste a mon observatoire, puisque si j'allais me
+coucher, je ne me releverais certainement pas pour y revenir.
+
+Et la-dessus, Chicot se rassit.
+
+Une heure s'etait ecoulee a peu pres, sans que nous puissions dire si
+Chicot pensait a la dame inconnue ou a Borromee, s'il etait preoccupe par
+la curiosite ou bourrele par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout
+de la rue le galop d'un cheval.
+
+En effet, bientot un cavalier apparut enveloppe dans son manteau.
+
+Le cavalier s'arreta au milieu de la rue et sembla chercher a se
+reconnaitre.
+
+Alors le cavalier apercut le groupe que formaient la litiere et les
+porteurs.
+
+Le cavalier poussa son cheval sur eux; il etait arme, car on entendait son
+epee battre sur ses eperons.
+
+Les porteurs voulurent s'opposer a son passage; mais il leur adressa
+quelques mots a voix basse, et non seulement ils s'ecarterent
+respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied a terre,
+recut de ses mains les brides de son cheval.
+
+L'inconnu s'avanca vers la porte, et y heurta rudement.
+
+-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes
+pressentiments, qui m'annoncaient qu'il allait se passer quelque chose, ne
+m'avaient point trompe. Voila le mari, pauvre Ernauton! nous allons
+assister tout a l'heure a quelque egorgement.
+
+Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en
+frappant si rudement.
+
+Toutefois, malgre la facon magistrale dont avait frappe l'inconnu, on
+paraissait hesiter a ouvrir.
+
+-- Ouvrez! cria celui qui heurtait.
+
+-- Ouvrez, ouvrez! repeterent les porteurs.
+
+-- Decidement, reprit Chicot, c'est le mari; il a menace les porteurs de
+les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui.
+
+Pauvre Ernauton! il va etre ecorche vif.
+
+Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot.
+
+Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par consequent, le cas echeant,
+je dois le secourir.
+
+Or, il me semble que le cas est echu ou n'echoira jamais.
+
+Chicot etait resolu et genereux; curieux, en outre; il detacha sa longue
+epee, la mit sous son bras, et descendit precipitamment son escalier.
+
+Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science
+indispensable a quiconque veut ecouter avec profit.
+
+Chicot se glissa sous le balcon, derriere un pilier et attendit.
+
+A peine etait-il installe que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que
+l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte.
+
+Un instant apres, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte.
+
+La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit a la litiere, en ferma
+la porte et monta a cheval.
+
+-- Plus de doute, c'etait le mari, dit Chicot, bonne pate de mari apres
+tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire eventrer
+mon ami de Carmainges.
+
+La litiere se mit en route, le cavalier marchant a la portiere.
+
+-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-la; que je sache
+ce qu'ils sont et ou ils vont; je tirerai certainement de ma decouverte
+quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges.
+
+Chicot suivit en effet le cortege, en observant cette precaution de
+demeurer dans l'ombre des murs et d'eteindre son pas dans le bruit du pas
+des hommes et des chevaux.
+
+La surprise de Chicot ne fut pas mediocre, lorsqu'il vit la litiere
+s'arreter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_.
+
+Presque aussitot, comme si quelqu'un eut veille, la porte s'ouvrit.
+
+La dame, toujours voilee, descendit, entra et monta a la tourelle, dont la
+fenetre du premier etage etait eclairee.
+
+Le mari monta derriere elle.
+
+Le tout etait respectueusement precede de dame Fournichon, laquelle tenait
+a la main un flambeau.
+
+-- Decidement, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus
+rien!...
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+COMMENT CHICOT COMMENCA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE
+
+
+Chicot croyait bien avoir deja vu quelque part la tournure de ce cavalier
+si complaisant; mais sa memoire, s'etant un peu embrouillee pendant ce
+voyage de Navarre, ou il avait vu tant de tournures differentes, ne lui
+fournissait pas avec sa facilite ordinaire le nom qu'il desirait
+prononcer.
+
+Tandis que, cache dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixes sur la
+fenetre illuminee, ce que cet homme et cette femme etaient venus faire en
+tete-a-tete au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison
+mysterieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hotellerie, et,
+dans le sillon de lumiere qui s'echappa de l'ouverture, il apercut comme
+une silhouette noire de moinillon.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, voila ce me semble une robe de jacobin; maitre
+Gorenflot se relache-t-il donc de la discipline, qu'il permet a ses
+moutons d'aller vagabonder a pareille heure de la nuit et a pareille
+distance du prieure?
+
+Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des
+Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait
+dans ce moine le mot de l'enigme qu'il avait vainement demande jusque-la.
+
+D'ailleurs, de meme que Chicot avait cru reconnaitre la tournure du
+cavalier, il croyait reconnaitre dans le moinillon certain mouvement
+d'epaule, certain dehanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux
+habitues des salles d'armes et des gymnases.
+
+-- Je veux etre damne, murmura-t-il, si cette robe-la ne renferme point ce
+petit mecreant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui
+manie si habilement l'arquebuse et le fleuret.
+
+A peine cette idee fut-elle venue a Chicot, que, pour s'assurer de sa
+valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit
+compere, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe seche et nerveuse
+pour aller plus vite.
+
+Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arretait
+de temps en temps pour jeter un regard derriere lui, comme s'il
+s'eloignait a grand'peine et a regret.
+
+Ce regard etait constamment dirige vers les vitres flamboyantes de
+l'hotellerie.
+
+Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il etait certain de ne pas s'etre
+trompe.
+
+-- Hola! mon petit compere, dit-il; hola! mon petit Jacquot: hola! mon
+petit Clement. Halte!
+
+Et il prononca ce dernier mot d'une facon si militaire, que le moinillon
+en tressaillit.
+
+-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus
+provocateur que bienveillant.
+
+-- Moi! repliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me
+reconnais-tu, mon fils?
+
+-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'ecria le moinillon.
+
+-- Moi-meme, petit. Et ou vas-tu comme cela si tard, enfant cheri?
+
+-- Au prieure, monsieur Briquet.
+
+-- Soit; mais d'ou viens-tu?
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, petit libertin.
+
+Le jeune homme tressaillit.
+
+-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis,
+au contraire, envoye en commission importante par dom Modeste, et lui-meme
+en fera foi pres de vous, si besoin est.
+
+-- La, la, tout doux, mon petit saint Jerome; nous prenons feu comme une
+meche, a ce qu'il parait.
+
+-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites?
+
+-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret
+a pareille heure....
+
+-- D'un cabaret, moi?
+
+-- Eh! sans doute, cette maison d'ou tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier-
+Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends!
+
+-- Je sortais de cette maison, dit Clement, vous avez raison, mais je ne
+sortais pas d'un cabaret.
+
+-- Comment, fit Chicot, l'hotellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un
+cabaret?
+
+-- Un cabaret est une maison ou l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans
+cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi.
+
+-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu
+deviendras un jour un rude theologien; mais enfin si tu n'allais pas dans
+cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu.
+
+Clement ne repondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgre
+l'obscurite, une ferme volonte de ne pas dire un seul mot de plus.
+
+Cette resolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de
+tout savoir.
+
+Ce n'etait pas que Clement mit de l'aigreur dans son silence; bien au
+contraire, il avait paru charme de rencontrer d'une facon si inattendue
+son savant professeur d'armes, maitre Robert Briquet, et il lui avait fait
+tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentree et
+reveche.
+
+La conversation etait completement tombee. Chicot, pour la renouer, fut
+sur le point de prononcer le nom de frere Borromee; mais, quoique Chicot
+n'eut point de remords, ou ne crut pas en avoir, ce nom expira sur ses
+levres.
+
+Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose;
+on eut dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps
+possible aux environs de l'hotellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un
+instant l'espoir de faire avec lui.
+
+Les yeux de Jacques Clement brillerent aux mots d'espace et de liberte.
+
+Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir,
+l'escrime etait fort en honneur: il ajouta negligemment qu'il en avait
+meme rapporte quelques coups merveilleux.
+
+C'etait mettre Jacques sur un terrain brulant. Il demanda a connaitre ces
+coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras
+du petit frere.
+
+Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniatrete du
+petit Clement: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui
+montrait son ami maitre Robert Briquet, il gardait un obstine silence a
+l'endroit de ce qu'il etait venu faire dans le quartier.
+
+Depite, mais maitre de lui, Chicot resolut d'essayer de l'injustice;
+l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient ete
+inventees pour faire parler les femmes, les enfants et les inferieurs, de
+quelque nature qu'ils soient.
+
+-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait a sa premiere idee,
+n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hotelleries,
+et dans quelles hotelleries encore; dans celles ou l'on trouve de belles
+dames, et tu t'arretes en extase devant la fenetre ou l'on peut voir leur
+ombre; petit, petit, je le dirai a dom Modeste.
+
+Le coup frappa juste, plus juste meme que ne l'avait suppose Chicot, car
+il ne se doutait pas, en commencant, que la blessure dut etre si profonde.
+
+-- Ce n'est pas vrai! s'ecria-t-il, rouge de honte et de colere, je ne
+regarde point les femmes.
+
+-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort
+belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es
+retourne pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la
+tourelle, et je sais que tu lui as parle.
+
+Chicot procedait par induction.
+
+Jacques ne put se contenir.
+
+-- Sans doute, je lui ai parle! s'ecria-t-il, est-ce un peche que de
+parler aux femmes?
+
+-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et pousse par
+la tentation de Satan.
+
+-- Satan n'a rien a faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle a
+cette dame puisque j'etais charge de lui remettre une lettre.
+
+-- Charge par dom Modeste! s'ecria Chicot.
+
+-- Oui, allez donc vous plaindre a lui maintenant!
+
+Chicot, un moment etourdi et tatonnant dans les tenebres, sentit a ces
+paroles un eclair traverser l'obscurite de son cerveau.
+
+-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi.
+
+-- Que saviez-vous?
+
+-- Ce que tu ne voulais pas me dire.
+
+-- Je ne dis pas meme mes secrets, a plus forte raison les secrets des
+autres.
+
+-- Oui; mais a moi.
+
+-- Pourquoi a vous?
+
+-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis a moi....
+
+-- Apres?
+
+-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire.
+
+Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tete avec un sourire
+d'incredulite.
+
+-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux
+pas me raconter?
+
+-- Je le veux bien, dit Jacques.
+
+Chicot fit un effort.
+
+-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borromee....
+
+La figure de Jacques s'assombrit.
+
+-- Oh! fit l'enfant, si j'avais ete la....
+
+-- Si tu avais ete la?
+
+-- La chose ne se serait point passee ainsi.
+
+-- Tu l'aurais defendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris
+querelle?
+
+-- Je l'eusse defendu contre tout le monde!
+
+-- De sorte qu'il n'eut pas ete tue?
+
+-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui.
+
+-- Enfin, tu n'y etais pas, de sorte que le pauvre diable est trepasse
+dans une mechante hotellerie et en trepassant a prononce le nom de dom
+Modeste?
+
+-- Oui.
+
+-- Si bien qu'on a prevenu dom Modeste?
+
+-- Un homme tout effare, qui a jete l'alarme dans le couvent.
+
+-- Et dom Modeste a fait appeler sa litiere, et a couru a la _Corne
+d'Abondance_.
+
+-- D'ou savez-vous cela?
+
+-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi.
+
+Jacques recula de deux pas.
+
+-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'eclairait, a mesure qu'il
+parlait, a la propre lumiere de ses paroles; on a trouve une lettre dans
+la poche du mort.
+
+-- Une lettre, c'est cela.
+
+-- Et dom Modeste a charge son petit Jacques de porter cette lettre a son
+adresse.
+
+-- Oui.
+
+-- Et le petit Jacques a couru a l'instant meme a l'hotel de Guise.
+
+-- Oh!
+
+-- Ou il n'a trouve personne.
+
+-- Bon Dieu!
+
+-- Que M. de Mayneville.
+
+-- Misericorde!
+
+-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques a l'hotellerie du _Fier-
+Chevalier_.
+
+-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'ecria Jacques, si vous savez
+cela!...
+
+-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'ecria Chicot,
+triomphant d'avoir degage cet inconnu, si important pour lui, des langes
+tenebreux ou il etait enveloppe d'abord.
+
+-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne
+suis pas coupable.
+
+-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais
+tu es coupable par pensee.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle.
+
+-- Moi!
+
+-- Et tu te retournes pour la voir encore a travers les carreaux.
+
+-- Moi!!!
+
+Le moinillon rougit et balbutia:
+
+-- C'est vrai, elle ressemble a une vierge Marie qui etait au chevet de ma
+mere.
+
+-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas
+curieux!
+
+-- Alors il se fit raconter par le petit Clement, qu'il tenait desormais a
+sa discretion, tout ce qu'il venait de raconter lui-meme, mais, cette
+fois, avec des details qu'il ne pouvait savoir.
+
+-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maitre d'escrime tu
+avais dans frere Borromee!
+
+-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des
+morts.
+
+-- Non, mais avoue une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que Borromee tirait moins bien que celui qui l'a tue.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et maintenant, voila tout ce que j'avais a te dire. Bonsoir, mon petit
+Jacques, a bientot, et si tu veux....
+
+-- Quoi, monsieur Briquet?
+
+-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des lecons d'escrime a l'avenir.
+
+-- Oh! bien volontiers.
+
+-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au
+prieure.
+
+-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir.
+
+Et le moinillon disparut en courant.
+
+Ce n'etait pas sans raison que Chicot avait congedie son interlocuteur. Il
+en avait tire tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre cote, il lui
+restait encore quelque chose a apprendre.
+
+Il rejoignit donc a grands pas sa maison. La litiere, les porteurs et le
+cheval etaient toujours a la porte du _Fier-Chevalier_.
+
+Il regagna sans bruit sa gouttiere.
+
+La maison situee en face de la sienne etait toujours eclairee.
+
+Des lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison.
+
+Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui
+paraissait attendre avec impatience.
+
+Puis il vit revenir la litiere, il vit partir Mayneville, enfin, il vit
+entrer la duchesse dans la chambre ou palpitait Ernauton plutot qu'il ne
+respirait.
+
+Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main a
+baiser.
+
+Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, a
+une table elegamment servie.
+
+-- C'est singulier, dit Chicot, cela commencait comme une conspiration, et
+cela finit comme un rendez-vous d'amour.
+
+Oui, continua Chicot, mais qui l'a donne ce rendez-vous d'amour?
+
+Madame de Montpensier.
+
+Puis s'eclairant a une lumiere nouvelle:
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il. " Chere soeur, j'approuve votre plan a l'egard
+des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de
+l'honneur que vous ferez a ces droles-la. "
+
+ Ventre de biche! s'ecria Chicot, j'en reviens a ma premiere idee; ce
+n'est pas de l'amour, c'est une conspiration.
+
+Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges;
+surveillons les amours de madame la duchesse.
+
+Et Chicot surveilla jusqu'a minuit et demi, heure a laquelle Ernauton
+s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de
+Montpensier remontait en litiere.
+
+-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette
+chance de mort qui doit delivrer le duc de Guise de l'heritier presomptif
+de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont
+vivants?
+
+Mordieu! je pourrais bien etre sur la trace!
+
+
+
+
+LXXXV
+
+LE CARDINAL DE JOYEUSE
+
+
+La jeunesse a des opiniatretes dans le mal et dans le bien qui valent
+l'aplomb des resolutions d'un age mur.
+
+Tendus vers le bien, ces sortes d'entetements produisent les grandes
+actions et impriment a l'homme qui debute dans la vie un mouvement qui le
+porte, par une pente naturelle, vers un heroisme quelconque.
+
+Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir ete
+les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eut jamais vus;
+ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le patre de
+Montalte, et dont le genie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour
+s'etre obstine a mal faire sa besogne de porcher.
+
+Ainsi les pires natures Spartiates se developperent-elles dans le sens de
+l'heroisme, apres avoir commence par l'entetement dans la dissimulation et
+la cruaute.
+
+Nous n'avons ici a tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant
+plus d'un biographe eut trouve dans Henri du Bouchage, a vingt ans,
+l'etoffe d'un grand homme.
+
+Henri s'obstina dans son amour et dans sa sequestration du monde. Comme le
+lui avait demande son frere, comme l'avait exige le roi, il demeura
+quelques jours seul avec son eternelle pensee; puis, sa pensee s'etant
+faite de plus en plus immuable, il se decida un matin a visiter son frere
+le cardinal, personnage important, qui a l'age de vingt-six ans etait deja
+cardinal depuis deux ans, et qui de l'archeveche de Narbonne etait passe
+au plus haut degre des grandeurs ecclesiastiques, grace a la noblesse de
+sa race et a la puissance de son esprit.
+
+Francois de Joyeuse, que nous avons deja introduit en scene pour eclaircir
+le doute de Henri de Valois a l'egard de Sylla, Francois de Joyeuse, jeune
+et mondain, beau et spirituel, etait un des hommes les plus remarquables
+de l'epoque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par
+position, Francois de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est
+trop_, et justifier sa devise.
+
+Peut-etre seul de tous les hommes de cour et Francois de Joyeuse etait un
+homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux
+trones religieux et laique desquels il ressortissait comme gentil homme
+francais et comme prince de l'Eglise; Sixte le protegeait contre Henri
+III, Henri III le protegeait contre Sixte. Il etait Italien a Paris,
+Parisien a Rome, magnifique et adroit partout.
+
+L'epee seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait a ce dernier plus de
+poids dans la balance; mais on voyait, a certains sourires du cardinal,
+que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout elegant
+qu'il etait, maniait si bien le bras de son frere, il savait user et meme
+abuser des armes spirituelles confiees a lui par le souverain chef de
+l'Eglise.
+
+Le cardinal Francois de Joyeuse etait promptement devenu riche, riche de
+son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses differents benefices.
+En ce temps-la, l'Eglise possedait, et meme possedait beaucoup, et quand
+ses tresors etaient epuises, elle connaissait les sources, aujourd'hui
+taries, ou les renouveler.
+
+Francois de Joyeuse menait donc grand train. Laissant a son frere
+l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de cures,
+d'eveques, d'archeveques; il avait sa specialite. Une fois cardinal, comme
+il etait prince de l'Eglise, et par consequent superieur a son frere, il
+avait pris des pages a la mode italienne et des gardes a la mode
+francaise. Mais ces gardes et ces pages n'etaient encore pour lui qu'un
+plus grand moyen de liberte. Souvent il rangeait gardes et pages autour
+d'une grande litiere, par les rideaux de laquelle passait la main gantee
+de son secretaire, tandis que lui, a cheval, l'epee au dos, courait la
+ville deguise avec une perruque, une fraise enorme, et des bottes de
+cavalier dont le bruit rejouissait l'ame.
+
+Le cardinal jouissait donc d'une fort grande consideration, car, a de
+certaines elevations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent,
+comme si elles etaient composees rien que d'atomes crochus, toutes les
+autres fortunes a s'allier a elles comme des satellites, et par cette
+raison, le nom glorieux de son pere, l'illustration recente et inouie de
+son frere Anne, jetaient sur lui tout leur eclat. En outre, comme il avait
+suivi scrupuleusement ce precepte, de cacher sa vie et de repandre son
+esprit, il n'etait connu que par ses beaux cotes, et, dans sa famille
+meme, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des
+empereurs charges de gloire et couronnes par toute une nation.
+
+Ce fut vers ce prelat que le comte du Bouchage alla se refugier apres son
+explication avec son frere, apres son entretien avec le roi de France.
+Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'ecouler quelques jours pour
+obeir a l'injonction de son aine et de son roi.
+
+Francois habitait une belle maison dans la Cite. La cour immense de cette
+maison ne desemplissait pas de cavaliers et de litieres; mais le prelat,
+dont le jardin confinait a la berge de la riviere, laissait ses cours et
+ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de
+sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi
+loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, pres de cette porte, il
+arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prelat, auquel une
+indisposition grave ou une penitence austere servait de pretexte pour ne
+pas recevoir. C'etait encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi
+de France, c'etait Venise entre les deux bras de la Seine.
+
+Francois etait fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des
+freres et ses freres presque autant que ses amis. Plus age de cinq ans que
+du Bouchage, il ne lui epargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni
+la bourse ni le sourire.
+
+Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du
+Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le
+respectait plus peut-etre qu'il ne respectait leur aine a tous deux.
+Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri,
+confiait en tremblant ses amours a Anne, il n'eut pas meme ose se
+confesser a Francois.
+
+Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hotel du cardinal, sa resolution
+etait prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite.
+
+Il entra dans la cour d'ou sortaient a l'instant meme plusieurs
+gentilshommes fatigues d'avoir sollicite, sans l'avoir obtenue, la faveur
+d'une audience.
+
+Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui
+avait dit, a lui comme aux autres, que son frere etait en conference; mais
+il ne serait venu a aucun domestique l'idee de fermer une porte devant du
+Bouchage.
+
+Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au
+jardin, veritable jardin de prelat romain, avec de l'ombre, de la
+fraicheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui a la villa
+Pamphile ou au palais Borghese.
+
+Henri s'arreta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau
+roula sur ses gonds, et un homme entra cache dans un large manteau brun et
+suivi d'une sorte de page. Cet homme apercut Henri, qui etait trop absorbe
+dans son reve pour penser a lui, et se glissa entre les arbres, evitant
+d'etre vu ni par du Bouchage ni par aucun autre.
+
+Henri ne prit pas garde a cette entree mysterieuse; ce ne fut qu'en se
+retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements.
+
+Apres dix minutes d'attente, il allait y entrer a son tour et questionner
+un valet de pied pour savoir a quelle heure precisement son frere serait
+visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'apercut, vint
+a lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, ou le
+cardinal l'attendait.
+
+Henri se rendit lentement a cette invitation, car il devinait une nouvelle
+lutte: il trouva son frere le cardinal qu'un valet de chambre accommodait
+dans un habit de prelat, un peu mondain peut-etre, mais elegant et surtout
+commode.
+
+-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frere?
+
+-- Excellentes nouvelles quant a notre famille, dit Henri; Anne, vous le
+savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit.
+
+-- Et, Dieu merci! vous aussi vous etes sain et sauf, Henri?
+
+-- Oui, mon frere.
+
+-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous.
+
+-- Mon frere, je suis tellement reconnaissant a Dieu, que j'ai forme le
+projet de me consacrer a son service; je viens donc vous parler
+serieusement de ce projet, qui me parait mur, et dont je vous ai deja dit
+quelques mots.
+
+-- Vous pensez toujours a cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant
+echapper une legere exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un
+combat a livrer.
+
+-- Toujours, mon frere.
+
+-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas
+deja dit?
+
+-- Je n'ai pas ecoute ce que l'on m'a dit, mon frere, parce qu'une voix
+plus forte, qui parle en moi, m'empeche d'entendre toute parole qui me
+detournerait de Dieu.
+
+-- Vous n'etes pas assez ignorant des choses du monde, mon frere, dit le
+cardinal du ton le plus serieux, pour croire que cette voix soit
+veritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est
+un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien a voir dans cette
+affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas
+la voix du ciel avec celle de la terre.
+
+-- Je ne confonds pas, mon frere, je veux dire seulement que quelque chose
+d'irresistible m'entraine vers la retraite et la solitude.
+
+-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh
+bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de
+vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes.
+
+-- Merci! oh! merci, mon frere!
+
+-- Ecoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux ecuyers, et
+voyager par toute l'Europe, comme il convient a un fils de la maison dont
+nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie meme,
+les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous
+ensevelirez dans vos pensees jusqu'a ce que le germe devorant qui
+travaille en vous soit eteint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez.
+
+Henri, qui s'etait assis, se leva plus serieux que n'avait ete son frere.
+
+-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur.
+
+-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude.
+
+[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloitre,
+mon frere. -- PAGE 121.]
+
+-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler
+du cloitre, mon frere, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de
+la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas,
+la savourer du moins.
+
+-- C'est la une absurde pensee, permettez-moi de vous le dire, Henri, car
+enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloitre. Eh
+bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce
+projet. Je connais des benedictins fort savants, des augustins tres
+ingenieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au
+milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une annee
+charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas
+s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette annee, vous persistez dans
+votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition,
+et moi-meme vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut
+eternel.
+
+-- Vous ne me comprenez decidement pas, mon frere, repondit du Bouchage en
+secouant la tete, ou plutot votre genereuse intelligence ne veut pas me
+comprendre: ce n'est pas un sejour gai, une aimable retraite que je veux,
+c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens a prononcer mes
+voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe a
+creuser, qu'une longue priere a dire.
+
+Le cardinal fronca le sourcil et se leva de son siege.
+
+-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma
+resistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos
+resolutions; mais vous m'y forcez, ecoutez-moi.
+
+-- Ah! mon frere, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me
+convaincre, c'est impossible.
+
+-- Mon frere, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous
+offensez, en disant que vient de lui cette resolution farouche: Dieu
+n'accepte pas des sacrifices irreflechis. Vous etes faible, puisque vous
+vous laissez abattre par la premiere douleur; comment Dieu vous saurait-il
+gre d'une victime presque indigne que vous lui offrez?
+
+Henri fit un mouvement.
+
+-- Oh! je ne veux plus vous menager, mon frere, vous qui ne menagez
+personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que
+vous causerez a notre frere aine, a moi.
+
+-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur,
+pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carriere si sombre
+et si deshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon
+frere, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces
+diamants, cette pourpre, n'etes-vous pas l'honneur et la joie de notre
+maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frere aine
+celui des rois de la terre?
+
+-- Enfant! enfant! s'ecria le cardinal avec impatience; vous me feriez
+croire que la tete vous a tourne. Comment! vous allez comparer ma maison a
+un cloitre; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes
+gardes, a la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule
+richesse du cloitre! Etes-vous en demence? N'avez-vous pas dit tout a
+l'heure que vous repoussez ces superfluites qui sont mon necessaire, les
+tableaux, les vases precieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi,
+le desir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre?
+Voila une carriere, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous!
+vous, c'est la sape du mineur, c'est la beche du trappiste, c'est la tombe
+du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et
+tout cela, j'en rougis pour vous qui etes un homme, tout cela, parce que
+vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En verite, Henri, vous faites
+tort a votre race!
+
+-- Mon frere! s'ecria le jeune homme pale et les yeux flamboyants d'un feu
+sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tete d'un coup de pistolet, ou
+que je profite de l'honneur que j'ai de porter une epee pour me l'enfoncer
+dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui etes cardinal et prince,
+donnez-moi l'absolution de ce peche mortel, la chose sera faite si vite
+que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensee:
+que je deshonore ma race, ce que, grace a Dieu, ne fera jamais un Joyeuse.
+
+-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant a lui son frere, et
+le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aime de tous, oublie et
+sois clement pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en egoiste; ecoute:
+chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition
+satisfaite, les autres par les benedictions de tout genre que Dieu fait
+fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le
+poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre
+pere en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire
+de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser
+flechir: le cloitre ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras,
+car tu me repondrais, malheureux, par un sourire, helas! trop
+intelligible; non, je te dirai que le cloitre est plus fatal que la tombe:
+la tombe n'eteint que la vie, le cloitre eteint l'intelligence, le cloitre
+courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidite des voutes passe
+peu a peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour
+faire du cloitre une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frere,
+mon frere, prends-y garde: nous n'avons que quelques annees, nous n'avons
+qu'une jeunesse. Eh bien! les annees de la belle jeunesse se passeront
+aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais a trente ans tu
+te feras homme, la seve de maturite viendra; elle entrainera ce reste de
+douleur usee, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car
+alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de
+flamme, ton oeil n'aura plus d'etincelles, ceux que tu chercheras, te
+fuiront comme un sepulcre blanchi, dont tout regard craint la noire
+profondeur: Henri, je te parle avec amitie, avec sagesse; ecoute-moi.
+
+Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espera l'avoir
+attendri et ebranle dans sa resolution.
+
+-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonne
+que tu traines a ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les
+fetes, assieds-toi avec lui a nos festins; imite le faon blesse, qui
+traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de
+son flanc la fleche retenue aux levres de la blessure; quelquefois la
+fleche tombe.
+
+-- Mon frere, par grace, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je
+vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la decision d'une
+heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse resolution. Mon frere, au
+nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grace que je vous demande.
+
+-- Eh bien! quelle grace demandes-tu, voyons?
+
+-- Une dispense, monseigneur.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour abreger mon noviciat.
+
+-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme,
+pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es
+bien un homme de notre monde, tu ressembles a ces jeunes gens qui se font
+volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du
+travail de la tranchee et du balayage des tentes. Il y a de la ressource,
+Henri; tant mieux, tant mieux!
+
+-- Cette dispense, mon frere, cette dispense, je vous la demande a genoux.
+
+-- Je te la promets; je vais ecrire a Rome. C'est un mois qu'il faut pour
+que la reponse arrive; mais en echange, promets-moi une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui
+se presenteront a vous; et si dans un mois vous tenez encore a vos
+projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Etes
+vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien a demander?
+
+-- Non, mon frere, merci; mais un mois, c'est si long, et les delais me
+tuent.
+
+-- En attendant, mon frere, et pour commencer a vous distraire, vous
+plairait-il de dejeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin.
+
+Et le prelat se mit a sourire d'un air que lui eut envie le plus mondain
+des favoris de Henri III.
+
+-- Mon frere... dit du Bouchage en se defendant.
+
+-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez
+de Flandre, et que votre maison ne doit pas etre remontee encore.
+
+A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portiere qui fermait un
+grand cabinet somptueusement meuble:
+
+-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage
+de demeurer avec nous.
+
+Mais au moment ou le cardinal avait souleve la portiere, Henri avait vu, a
+demi-couche sur des coussins, le page qui etait rentre avec le gentilhomme
+de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant meme que le prelat
+n'eut denonce son sexe, il avait reconnu une femme.
+
+Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le
+prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par
+la main, Henri du Bouchage s'elancait hors de l'appartement, si bien que
+lorsque Francois ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un
+coeur vers le monde, la chambre etait parfaitement vide.
+
+Francois fronca le sourcil, et s'asseyant devant une table chargee de
+papiers et de lettres, il ecrivit precipitamment quelques lignes.
+
+-- Veuillez sonner, chere comtesse, dit-il, vous avez la main sur le
+timbre.
+
+Le page obeit.
+
+Un valet de chambre de confiance parut.
+
+-- Qu'un courrier monte a l'instant meme a cheval, dit Francois, et porte
+cette lettre a M. le grand-amiral, a Chateau-Thierry.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+ON A DES NOUVELLES D'AURILLY
+
+
+Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant
+des finances, lorsqu'on vint le prevenir que M. de Joyeuse l'aine venait
+d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de
+Chateau-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou.
+
+Le roi quitta precipitamment sa besogne et courut a la rencontre de cet
+ami si cher.
+
+Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine-
+mere etait venue ce soir-la, escortee de ses filles d'honneur, et ces
+demoiselles si fringantes etaient des soleils toujours escortes de
+satellites.
+
+Le roi donna sa main a baiser a Joyeuse et promena un regard satisfait sur
+l'assemblee.
+
+[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.]
+
+Dans l'angle de la porte d'entree, a sa place ordinaire, se tenait Henri
+du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs.
+
+Le roi le remercia et le salua d'un signe de tete amical, auquel Henri
+repondit par une reverence profonde.
+
+Ces intelligences firent tourner la tete a Joyeuse qui sourit de loin a
+son frere, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser
+l'etiquette.
+
+-- Sire, dit Joyeuse, je suis mande vers Votre Majeste par M. le duc
+d'Anjou, revenu tout recemment de l'expedition des Flandres.
+
+-- Mon frere se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi.
+
+-- Aussi bien, sire, que le permet l'etat de son esprit, cependant je ne
+cacherai pas a Votre Majeste que monseigneur parait souffrant.
+
+-- Il aurait besoin de distraction apres son malheur, dit le roi, heureux
+de proclamer l'echec arrive a son frere tout en paraissant le plaindre.
+
+-- Je crois que oui, sire.
+
+-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le desastre avait ete cruel.
+
+-- Sire....
+
+-- Mais que, grace a vous, bonne partie de l'armee avait ete sauvee;
+merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou desire-t-il
+pas nous voir?
+
+-- Ardemment, sire.
+
+-- Aussi, le verrons-nous. Etes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri,
+en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son
+visage s'obstinait a cacher.
+
+-- Sire, repondit-elle, je serais allee seule au devant de mon fils; mais,
+puisque Votre Majeste daigne se reunir a moi dans ce voeu de bonne amitie,
+le voyage me sera une partie de plaisir.
+
+-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous
+partirons demain, je coucherai a Meaux.
+
+-- Sire, je vais donc annoncer a monseigneur cette bonne nouvelle?
+
+-- Non pas! me quitter si tot, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends
+qu'un Joyeuse soit aime de mon frere et desire, mais nous en avons deux...
+Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Chateau-Thierry, s'il vous
+plait.
+
+-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, apres avoir annonce l'arrivee
+de Sa Majeste a monseigneur le duc d'Anjou, de revenir a Paris?
+
+-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi.
+
+Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait.
+
+-- Vous permettez, sire, que je dise un mot a mon frere? demanda-t-il.
+
+-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas.
+
+-- Il y a qu'il veut bruler le pave pour faire la commission, et le
+briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le
+cardinal.
+
+-- Va donc, va, et tance-moi cet enrage amoureux.
+
+Anne courut apres son frere et le rejoignit dans les antichambres.
+
+-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri?
+
+-- Mais oui, mon frere.
+
+-- Parce que vous voulez bien vite revenir?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Vous ne comptez donc sejourner que quelque temps a Chateau-Thierry?
+
+-- Le moins possible.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Ou l'on s'amuse, mon frere, la n'est point ma place.
+
+-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc
+d'Anjou doit donner des fetes a la cour, que vous devriez rester a
+Chateau-Thierry.
+
+-- Cela m'est impossible, mon frere.
+
+-- A cause de vos desirs de retraite, de vos projets d'austerite?
+
+-- Oui, mon frere.
+
+-- Vous etes alle au roi demander une dispense?
+
+-- Qui vous a dit cela?
+
+-- Je le sais.
+
+-- C'est vrai, j'y suis alle.
+
+-- Vous ne l'obtiendrez pas.
+
+-- Pourquoi cela, mon frere?
+
+-- Parce que le roi n'a pas interet a se priver d'un serviteur tel que
+vous.
+
+-- Mon frere le cardinal fera alors ce que Sa Majeste ne voudra pas faire.
+
+-- Pour une femme, tout cela!
+
+-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage.
+
+-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons
+au but. Vous partez pour Chateau-Thierry; en bien! au lieu de revenir
+aussi precipitamment que vous le voudriez, je desire que vous m'attendiez
+dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vecu ensemble;
+j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous.
+
+-- Mon frere, vous allez a Chateau-Thierry pour vous amuser, vous. Mon
+frere, si je reste a Chateau-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs.
+
+-- Oh! que non pas! je resiste, moi, et suis d'un heureux temperament,
+fort propre a battre en breche vos melancolies.
+
+-- Mon frere....
+
+-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une imperieuse insistance, je
+represente ici notre pere, et vous enjoints de m'attendre a Chateau-
+Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le votre. Il donne, au
+rez-de-chaussee, sur le parc.
+
+-- Si vous ordonnez, mon frere... dit Henri avec resignation.
+
+-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, desir ou ordre, mais
+attendez-moi.
+
+-- J'obeirai, mon frere.
+
+-- Et je suis persuade que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en
+pressant le jeune homme dans ses bras.
+
+Celui-ci se deroba un peu aigrement peut-etre a l'accolade fraternelle,
+demanda ses chevaux et partit immediatement pour Chateau-Thierry.
+
+Il courait avec la colere d'un homme contrarie, c'est-a-dire qu'il
+devorait l'espace.
+
+Le soir meme il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle
+Chateau-Thierry est assis, avec la Marne a ses pieds.
+
+Son nom lui fit ouvrir les portes du chateau qu'habitait le prince; mais,
+quant a une audience, il fut plus d'une heure a l'obtenir.
+
+Le prince, disaient les uns, etait dans ses appartements; il dormait,
+disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre.
+
+Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une reponse
+positive.
+
+Henri insista pour n'avoir plus a penser au service du roi et se livrer,
+des lors, tout entier a sa tristesse.
+
+Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frere des plus
+familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier etage,
+ou le prince consentait enfin a le recevoir.
+
+Une demi-heure s'ecoula, la nuit tombait insensiblement du ciel.
+
+Le pas trainant et lourd du duc d'Anjou resonna dans la galerie; Henri,
+qui le reconnut, se prepara au ceremonial d'usage.
+
+Mais le prince, qui paraissait fort presse, dispensa vite son ambassadeur
+de ces formalites en lui prenant la main et en l'embrassant.
+
+-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous derange-t-on pour venir voir un
+pauvre vaincu?
+
+-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prevenir qu'il a grand desir de voir
+Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa
+Majeste qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Chateau-
+Thierry demain au plus tard.
+
+-- Le roi viendra demain! s'ecria Francois avec un mouvement d'impatience.
+
+Mais il se reprit promptement.
+
+-- Demain, demain! dit-il, mais, en verite, rien ne sera pret au chateau
+ni dans la ville pour recevoir Sa Majeste.
+
+Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge
+de le commenter.
+
+-- La grande hate ou Leurs Majestes sont de voir Votre Altesse ne leur a
+pas permis de penser aux embarras.
+
+-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilite, c'est a moi de mettre
+le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre celerite,
+car vous avez couru vite, a ce que je vois: reposez-vous.
+
+-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres a me transmettre? demanda
+respectueusement Henri.
+
+-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de
+service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appetit et
+sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et a laquelle, vous le
+comprenez, je ne fais participer personne.
+
+A propos, vous savez la nouvelle?
+
+[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. --
+PAGE 137.]
+
+-- Non, monseigneur; quelle nouvelle?
+
+-- Aurilly a ete mange par les loups....
+
+-- Aurilly! s'ecria Henri avec surprise.
+
+-- Eh! oui... devore!... C'est etrange: comme tout ce qui m'approche meurt
+mal! Bonsoir, comte, dormez bien.
+
+Et le prince s'eloigna d'un pas rapide.
+
+
+
+
+LIXXVII
+
+DOUTE
+
+
+Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre
+d'officiers de sa connaissance qui accoururent a lui, et qui avec force
+amities lui offrirent de le conduire a l'appartement de son frere, situe a
+l'un des angles, du chateau.
+
+C'etait la bibliotheque que le duc avait donnee pour habitation a Joyeuse,
+durant son sejour a Chateau-Thierry.
+
+Deux salons, meubles au temps de Francois 1er, communiquaient l'un avec
+l'autre et aboutissaient a la bibliotheque; cette derniere piece donnait
+sur les jardins.
+
+C'est dans la bibliotheque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit
+paresseux et cultive a la fois: en etendant le bras il touchait a la
+science, en ouvrant les fenetres il savourait la nature; les organisations
+superieures ont besoin de jouissances plus completes, et la brise du
+matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau
+charme aux triolets de Clement Marot ou aux odes de Ronsard.
+
+Henri decida qu'il garderait toutes choses comme elles etaient, non pas
+qu'il fut mu par le sybaritisme poetique de son frere, mais au contraire
+par insouciance, et parce qu'il lui etait indifferent d'etre la ou
+ailleurs.
+
+Mais comme, en quelque situation d'esprit que fut le comte, il avait ete
+eleve a ne jamais negliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la
+maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du
+chateau qu'habitait le prince depuis son retour.
+
+Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicerone a Henri;
+c'etait ce jeune enseigne dont une indiscretion avait, dans le petit
+village de Flandre ou nous avons fait faire une halte d'un instant a nos
+personnages, livre au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas
+quitte le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner
+Henri.
+
+En arrivant a Chateau-Thierry, le prince avait d'abord cherche la
+dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements,
+recevait matin et soir, et, pendant la journee, courait le cerf dans la
+foret, ou volait a la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort
+d'Aurilly, nouvelle arrivee au prince sans que l'on sut par quelle voie,
+le prince s'etait retire dans un pavillon situe au milieu du parc; ce
+pavillon, espece de retraite inaccessible, excepte aux familiers de la
+maison du prince, etait perdu sous le feuillage des arbres, et
+apparaissait a peine au-dessus des charmilles gigantesques et a travers
+l'epaisseur des haies.
+
+C'etait dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'etait retire;
+ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'etait le chagrin que lui
+avait cause la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux
+qui le connaissaient pretendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon
+quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, eclaterait au jour.
+
+L'une ou l'autre de ces suppositions etait d'autant plus probable, que le
+prince semblait desespere quand une affaire ou une visite l'appelait au
+chateau; si bien qu'aussitot cette visite recue ou cette affaire achevee,
+il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de
+chambre qui l'avaient vu naitre.
+
+-- Alors, fit Henri, les fetes ne seront pas gaies, si le prince est de
+cette humeur.
+
+-- Assurement, repondit l'enseigne, car chacun saura compatir a la douleur
+du prince, frappe dans son orgueil et dans ses affections.
+
+Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un etrange
+interet a ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu a la cour,
+et qu'il avait revu en Flandre; cette espece d'indifference avec laquelle
+le prince lui avait annonce la perte qu'il avait faite; cette reclusion
+dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se
+rattachait pour lui, sans qu'il sut comment, a la trame mysterieuse et
+sombre sur laquelle, depuis quelque temps, etaient brodes les evenements
+de sa vie.
+
+-- Et, demanda-t-il a l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'ou
+vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly?
+
+-- Non.
+
+-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose a ce sujet?
+
+-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte
+toujours quelque chose.
+
+-- Eh bien! voyons.
+
+-- On dit que le prince chassait sous les saules pres de la riviere, et
+qu'il s'etait ecarte des autres chasseurs, car il fait tout par elans, et
+s'emporte a la chasse comme au jeu, comme au feu, comme a la douleur,
+quand tout a coup on le vit revenir avec un visage consterne.
+
+Les courtisans l'interrogerent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une
+simple aventure de chasse.
+
+Il tenait a la main deux rouleaux d'or.
+
+-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadee; Aurilly est
+mort, Aurilly a ete mange par les loups!
+
+Chacun se recria.
+
+-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le
+pauvre joueur de luth avait toujours ete plus grand musicien que bon
+cavalier; il parait que son cheval l'a emporte, et qu'il est tombe dans
+une fondriere ou il s'est tue; le lendemain deux voyageurs qui passaient
+pres de cette fondriere, ont trouve son corps a moitie mange par les
+loups, et la preuve que la chose s'est bien passee ainsi, et que les
+voleurs n'ont rien a faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux
+d'or qu'il avait sur lui et qui ont ete fidelement rapportes.
+
+-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or,
+continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient ete remis au prince par ces
+deux voyageurs, qui, l'ayant rencontre et reconnu au bord de la riviere,
+lui avaient annonce cette nouvelle de la mort d'Aurilly.
+
+-- C'est etrange, murmura Henri.
+
+-- D'autant plus etrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on,
+encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la
+petite porte du parc, du cote des chataigniers, et, par cette porte,
+passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans
+le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince
+a emigre dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'a la derobee.
+
+-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri.
+
+-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du
+soir pour la garde du chateau, j'ai rencontre un homme qui m'a paru
+etranger a la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet
+homme s'etant detourne a ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon
+de son justaucorps.
+
+-- Le capuchon de son justaucorps!
+
+-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappele, je ne sais
+pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrames la-
+bas.
+
+Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui a cet interet
+sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: a lui aussi qui avait vu
+Diane et son compagnon confies a Aurilly, cette idee etait venue que les
+deux voyageurs qui avaient annonce au prince la mort du malheureux joueur
+de luth, etaient de sa connaissance.
+
+Henri regarda avec attention l'enseigne.
+
+-- Et quand vous crutes avoir reconnu cet homme, quelle idee vous est
+venue, monsieur? demanda-t-il.
+
+-- Voici ce que je pense, repondit l'enseigne; cependant je ne voudrais
+rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renonce a ses idees sur la
+Flandre; il entretient en consequence des espions; l'homme au surcot de
+laine est un espion, qui dans sa tournee aura appris l'accident arrive au
+musicien et aura apporte deux nouvelles a la fois.
+
+-- Cela est vraisemblable, dit Henri reveur; mais cet homme, que faisait-
+il quand vous l'avez vu?
+
+-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de
+vos fenetres, et gagnait les serres.
+
+-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont
+deux....
+
+-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une
+seule, l'homme au surcot.
+
+-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Et ces serres, ont-elles une sortie?
+
+-- Sur la ville, oui, comte.
+
+Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence;
+ces details, indifferents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce
+mystere avoir une double vue, avaient un immense interet.
+
+La nuit etait venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient
+sans lumiere dans l'appartement de Joyeuse.
+
+Fatigue de la route, alourdi par les evenements etranges qu'on venait de
+lui raconter, sans force contre les emotions qu'ils venaient de faire
+naitre en lui, le comte etait renverse sur le lit de son frere et
+plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait
+constelle de diamants.
+
+Le jeune enseigne etait assis sur le rebord de la fenetre, et se laissait
+aller volontiers, lui aussi, a cet abandon de l'esprit, a cette poesie de
+la jeunesse, a cet engourdissement veloute de bien-etre que donne la
+fraicheur embaumee du soir.
+
+Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient,
+les lumieres s'allumaient peu a peu, les chiens aboyaient au loin dans les
+chenils contre les valets charges de fermer le soir les ecuries.
+
+Tout a coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention,
+se pencha en dehors de la fenetre et appelant d'une voix breve et basse le
+comte etendu sur le lit:
+
+-- Venez, venez, dit-il.
+
+-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son reve.
+
+-- L'homme, l'homme!
+
+-- Quel homme?
+
+-- L'homme au surcot, l'espion.
+
+-- Oh! fit Henri en bondissant du lit a la fenetre et en s'appuyant sur
+l'enseigne.
+
+-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous la-bas? il longe la haie;
+attendez, il va reparaitre; tenez, regardez dans cet espace eclaire par la
+lune; le voila, le voila!
+
+-- Oui.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est sinistre?
+
+-- Sinistre, c'est le mot, repondit du Bouchage en s'assombrissant lui-
+meme.
+
+-- Croyez-vous que ce soit un espion?
+
+-- Je ne crois rien et je crois tout.
+
+-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres.
+
+-- Le pavillon du prince est donc la? demanda du Bouchage, en designant du
+doigt le point d'ou paraissait venir l'etranger.
+
+-- Voyez cette lumiere qui tremble au milieu du feuillage.
+
+-Eh bien?
+
+-- C'est celle de la salle a manger.
+
+-- Ah! s'ecria Henri, le voila qui reparait encore.
+
+-- Oui, decidement il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez-
+vous?
+
+-- Quoi?
+
+-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure.
+
+-- C'est etrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de
+tres ordinaire, et cependant....
+
+-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore?
+
+On entendait le bruit d'une espece de cloche.
+
+-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper
+avec nous, comte?
+
+-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse,
+j'appellerai.
+
+-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous rejouir dans notre
+compagnie.
+
+-- Non pas; impossible.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne
+vous retarde point.
+
+-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantome.
+
+-- Oh! oui, je vous en reponds; a moins, continua Henri, craignant d'en
+avoir trop dit, a moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me
+parait plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les
+espions.
+
+-- Certainement, dit l'enseigne en riant.
+
+Et il prit conge de du Bouchage.
+
+A peine fut-il hors de la bibliotheque, que Henri s'elanca dans le jardin.
+
+-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaitrais dans les
+tenebres de l'enfer.
+
+Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux
+mains humides sur son front brulant.
+
+-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutot une hallucination de mon pauvre
+cerveau malade, et n'est-il pas ecrit que dans le sommeil ou dans la
+veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui
+ont creuse un sillon si sombre dans ma vie?
+
+En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre
+lui-meme, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce chateau, chez le duc
+d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou
+pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitte Diane, lui,
+son eternel compagnon? Non! ce n'est pas lui.
+
+Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive,
+reprenant le dessus sur le doute:
+
+-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il desespere et en s'appuyant a la
+muraille pour ne pas tomber.
+
+Comme il achevait de formuler cette pensee dominante, invincible,
+maitresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de
+nouveau, et quoique ce bruit fut presque imperceptible, ses sens
+surexcites le saisirent.
+
+Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme.
+
+Il ecouta de nouveau.
+
+Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son
+propre coeur.
+
+Quelques minutes s'ecoulerent sans qu'il vit apparaitre rien de ce qu'il
+attendait.
+
+Cependant, a defaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un
+approchait.
+
+Il entendait crier le sable sous ses pas.
+
+Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce
+fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore.
+
+-- Le voila qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagne?
+
+Le groupe s'avancait du cote ou la lune argentait un espace de terrain
+vide.
+
+C'est au moment ou, marchant en sens oppose, l'homme au surcot traversait
+cet espace, que Henri avait cru reconnaitre Remy.
+
+Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point a s'y
+tromper.
+
+Un froid mortel descendit jusqu'a son coeur et sembla l'avoir fait de
+marbre.
+
+Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la premiere etait
+vetue d'un surcot de laine, et, a cette seconde apparition comme a la
+premiere, le comte crut bien reconnaitre Remy.
+
+La seconde, completement enveloppee d'un grand manteau d'homme, echappait
+a toute analyse.
+
+Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eut pu
+voir.
+
+Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et des que les deux
+mysterieux personnages eurent disparu derriere la charmille, le jeune
+homme s'elanca derriere et se glissa de massifs en massifs a la suite de
+ceux qu'il voulait connaitre.
+
+-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon
+Dieu? est-ce que c'est possible?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+CERTITUDE
+
+
+Henri se glissa le long de la charmille par le cote sombre, en observant
+la precaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long
+des feuillages.
+
+Oblige de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait
+bien voir. Cependant, a la tournure, aux habits, a la demarche, il
+persistait a reconnaitre Remy dans l'homme au surcot de laine.
+
+De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des realites,
+s'elevaient dans son esprit a l'egard du compagnon de cet homme.
+
+Ce chemin de la charmille aboutissait a la grande haie d'epines et a la
+muraille de peupliers qui separait du reste du parc le pavillon de M. le
+duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel,
+comme nous l'avons dit, il disparaissait entierement dans le coin isole du
+chateau. Il y avait de belles pieces d'eau, des taillis sombres perces
+d'allees sinueuses, et des arbres seculaires sur le dome desquels la lune
+versait les cascades de sa lumiere argentee, tandis que, dessous, l'ombre
+etait noire, opaque, impenetrable.
+
+En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer.
+
+En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se
+livrer a des indiscretions aussi temeraires, c'etait le fait, non plus
+d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lache espion ou d'un jaloux
+decide a toutes les extremites.
+
+Mais comme, en ouvrant la barriere qui separait le grand parc du petit,
+l'homme fit un mouvement qui laissa son visage a decouvert, et que ce
+visage etait bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et
+poussa resolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver.
+
+La porte avait ete refermee; Henri sauta par-dessus les traverses et se
+remit a suivre les deux etranges visiteurs du prince.
+
+Ceux-ci se hataient.
+
+D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir.
+
+Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy
+et de son compagnon.
+
+Henri se jeta derriere le plus gros des arbres, et attendit.
+
+Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salue tres bas, que le compagnon
+de Remy avait fait une reverence de femme et non un salut d'homme, et que
+le duc, transporte, avait offert son bras a ce dernier comme il eut fait a
+une femme.
+
+Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le
+vestibule, dont la porte s'etait refermee derriere eux.
+
+-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'ou je
+puisse voir chaque signe sans etre vu.
+
+Il se decida pour un massif situe entre le pavillon et les espaliers,
+massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impenetrable, car
+ce n'etait pas la nuit, par la fraicheur et l'humidite naturellement
+repandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et
+les buissons.
+
+Cache derriere la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de
+toute la hauteur du piedestal, Henri put voir ce qui se passait dans le
+pavillon, dont la principale fenetre s'ouvrait tout entiere devant lui.
+
+Comme nul ne pouvait, ou plutot ne devait penetrer jusque-la, aucune
+precaution n'avait ete prise.
+
+Une table etait dressee, servie avec luxe et chargee de vins precieux
+enfermes dans des verres de Venise.
+
+Deux sieges seulement a cette table attendaient deux convives.
+
+Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en
+lui indiquant l'autre siege, il sembla l'inviter a se separer de son
+manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort
+incommode lorsqu'on etait arrive au but de cette course, et que ce but
+etait un souper.
+
+Alors, la personne a laquelle l'invitation etait faite jeta son manteau
+sur une chaise, et la lumiere des flambeaux eclaira sans aucune ombre le
+visage pale et majestueusement beau d'une femme que les yeux epouvantes de
+Henri reconnurent tout d'abord.
+
+C'etait la dame de la maison mysterieuse de la rue des Augustins, la
+voyageuse de Flandre: c'etait cette Diane enfin dont les regards etaient
+mortels comme des coups de poignard.
+
+Cette fois elle portait les habits de son sexe, etait vetue d'une robe de
+brocart; des diamants brillaient a son cou, dans ses cheveux et a ses
+poignets.
+
+Sous cette parure, la paleur de son visage ressortait encore davantage, et
+sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eut pu croire que le duc,
+par l'emploi de quelque moyen magique, avait evoque l'ombre de cette femme
+plutot que la femme elle-meme.
+
+Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croise ses bras plus
+froids que le marbre lui-meme, Henri fut tombe a la renverse dans le
+bassin de la fontaine.
+
+Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse
+creature qui s'etait assise en face de lui, et qui touchait a peine aux
+objets servis devant elle. De temps en temps Francois s'allongeait sur la
+table pour baiser une des mains de sa muette et pale convive, qui semblait
+aussi insensible a ses baisers que si sa main eut ete sculptee dans
+l'albatre dont elle avait la transparence et la blancheur.
+
+De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main a son front,
+essuyait avec cette main la sueur glacee qui en degouttait et se
+demandait:
+
+-- Est-elle vivante? est-elle morte?
+
+Le duc faisait tous ses efforts et deployait toute son eloquence pour
+derider ce front austere.
+
+Remy, seul serviteur, car le duc avait eloigne tout le monde, servait ces
+deux personnes, et de temps en temps, frolant avec le coude sa maitresse
+lorsqu'il passait derriere elle, semblait la ranimer par ce contact, et la
+rappeler a la vie ou plutot a la situation.
+
+Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux
+lancaient un eclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touche
+un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opere sur le
+mecanisme des yeux l'eclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des
+levres le sourire.
+
+Puis elle retombait dans son immobilite.
+
+Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnes commenca
+d'echauffer sa nouvelle conquete.
+
+Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure a la magnifique
+horloge accrochee au-dessus de la tete du prince, sur le mur oppose a
+elle, Diane parut faire un effort sur elle-meme et, gardant le sourire sur
+les levres, prit une part plus active a la conversation.
+
+Henri, sous son abri de feuillage, se dechirait les poings et maudissait
+toute la creation, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'a Dieu qui
+l'avait cree lui-meme.
+
+Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si
+severe, s'abandonnat ainsi vulgairement au prince, parce qu'il etait dore
+en ce palais.
+
+Son horreur pour Remy etait telle, qu'il lui eut ouvert sans pitie les
+entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un
+homme.
+
+C'est dans ce paroxysme de rage et de mepris, que se passa pour Henri le
+temps de ce souper si delicieux pour le duc d'Anjou.
+
+Diane sonna. Le prince, echauffe par le vin et par les galants propos, se
+leva de table pour aller embrasser Diane.
+
+Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha a son cote s'il
+avait une epee, dans sa poitrine s'il avait un poignard.
+
+Diane, avec un sourire etrange, et qui certes n'avait eu jusque-la son
+equivalent sur aucun visage, Diane l'arreta en chemin.
+
+-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je
+partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente.
+
+A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui
+contenait vingt peches magnifiques, et en prit une.
+
+Puis, detachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame
+etait d'argent et le manche de malachite, elle separa la peche en deux
+parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement a
+ses levres, comme s'il eut baise celles de Diane.
+
+Cette action passionnee produisit une telle impression sur lui-meme, qu'un
+nuage obscurcit sa vue au moment ou il mordait dans le fruit.
+
+Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile.
+
+Remy, adosse a un pilier de bois sculpte, regardait aussi d'un air sombre.
+
+Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur
+qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait
+mordu.
+
+Cette sueur etait sans doute le symptome d'une indisposition subite; car,
+tandis que Diane mangeait l'autre moitie de la peche, le prince laissa
+retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant
+avec effort, il sembla inviter sa belle convive a prendre avec lui l'air
+dans le jardin.
+
+Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait
+le duc.
+
+Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout a fait.
+
+Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau a un
+mouchoir brode d'or, et le remettait dans sa gaine de chagrin.
+
+Ils arriverent ainsi tout pres du buisson ou se cachait Henri.
+
+Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme.
+
+-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur
+assiege mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame.
+
+Diane arracha quelques fleurs a un jasmin, une branche a une clematite et
+deux belles roses qui tapissaient tout un cote du socle de la statue,
+derriere laquelle Henri se rapetissait effraye.
+
+-- Que faites-vous, madame? demanda le prince.
+
+-- On m'a toujours assure, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs
+etait le meilleur remede aux etourdissements. Je cueille un bouquet dans
+l'espoir que, donne par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je
+lui souhaite.
+
+Mais, tout en reunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une
+rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment.
+
+Le mouvement de Francois fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il
+ne donnat le temps a Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques
+gouttes d'une liqueur renfermee dans un flacon d'or qu'elle tira de son
+sein.
+
+Puis elle prit la rose que le prince avait ramassee et la mettant a sa
+ceinture:
+
+-- Celle-la est pour moi, dit-elle, changeons.
+
+Et, en echange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui
+tendit le bouquet.
+
+[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.]
+
+Le prince le prit avidement, le respira avec delices et passa son bras
+autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans
+doute de troubler les sens de Francois, car il flechit sur ses genoux et
+fut force de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait la.
+
+Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait
+aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de
+cette scene, ou plutot semblait en devorer chaque detail.
+
+Lorsqu'il vit le prince flechir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon.
+Diane, de son cote, sentant Francois chanceler, s'assit pres de lui sur le
+banc.
+
+L'etourdissement de Francois dura cette fois plus long-temps que le
+premier; le prince avait la tete penchee sur la poitrine. Il paraissait
+avoir perdu le fil de ses idees et presque le sentiment de son existence,
+et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane
+indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimere d'amour.
+
+Enfin, il releva lentement la tete, et ses levres se trouvant a la hauteur
+du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle
+convive; mais comme si elle n'eut point vu ce mouvement, la jeune femme se
+leva.
+
+-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer.
+
+-- Oh! oui, rentrons! s'ecria le prince dans un transport de joie; oui,
+venez, merci!
+
+Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fut Diane qui
+s'appuyat a son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grace a
+ce soutien, marchant plus a l'aise, il parut oublier fievre et
+etourdissement; se redressant tout a coup, il appuya, presque par
+surprise, ses levres sur le col de la jeune femme.
+
+Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eut ressenti la
+morsure d'un fer rouge.
+
+-- Remy, un flambeau! s'ecria-t-elle, un flambeau!
+
+Aussitot Remy rentra dans la salle a manger et alluma, aux bougies de la
+table, un flambeau isole qu'il prit sur un gueridon; et, se rapprochant
+vivement de l'entree du pavillon ce flambeau a la main:
+
+-- Voila, madame, dit-il.
+
+-- Ou va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et
+detournant la tete.
+
+-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas,
+madame? repliqua le prince avec ivresse.
+
+-- Volontiers, monseigneur, repondit Diane.
+
+Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince.
+
+Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenetre par ou l'air
+s'engouffra de telle facon, que la bougie portee par Diane lanca, comme
+furieuse, toute sa flamme et sa fumee sur le visage de Francois, place
+precisement dans le courant d'air.
+
+Les deux amants, Henri les jugea tels, arriverent ainsi, en traversant une
+galerie, jusqu'a la chambre du duc, et disparurent derriere la tenture de
+fleurs de lis qui lui servait de portiere.
+
+Henri avait vu tout ce qui s'etait passe avec une fureur croissante, et
+cependant cette fureur etait telle qu'elle touchait a l'aneantissement.
+
+On eut dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui
+avait impose une si cruelle epreuve.
+
+Il etait sorti de sa cachette, et, brise, les bras pendants, l'oeil atone,
+il se preparait a regagner, demi-mort, son appartement dans le chateau.
+
+Lorsque, soudain, la portiere derriere laquelle il venait de voir
+disparaitre Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se
+precipitant dans la salle a manger, entraina Remy, qui, debout, immobile,
+semblait n'attendre que son retour.
+
+-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini....
+
+Et tous deux s'elancerent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin.
+
+Mais, a leur vue, Henri avait retrouve toute sa force; Henri s'elanca au
+devant d'eux, et ils le trouverent tout a coup au milieu de l'allee,
+debout, les bras croises, et plus terrible dans son silence, que nul ne le
+fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en etait arrive a ce degre
+d'exasperation, qu'il eut tue quiconque se fut avise de soutenir que les
+femmes n'etaient pas des monstres envoyes par l'enfer pour souiller le
+monde.
+
+Il saisit Diane par le bras, et l'arreta court, malgre le cri de terreur
+qu'elle poussa, malgre le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et
+qui effleura les chairs.
+
+-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement
+de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et a qui
+vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait
+plus d'avenir, mais seulement un passe. Ah! belle hypocrite, et toi, lache
+menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; a l'un je
+dis: je te meprise; a l'autre: tu me fais horreur!
+
+-- Passage! cria Remy, d'une voix etranglee, passage! jeune fou... ou
+sinon....
+
+-- Soit, repondit Henri, acheve ton ouvrage, et tue mon corps, miserable,
+puisque tu as tue mon ame.
+
+-- Silence! murmura Remy furieux, en enfoncant de plus en plus sa lame
+sous laquelle criait deja la poitrine du jeune homme.
+
+Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du
+Bouchage, elle l'amena en face d'elle.
+
+Elle etait d'une paleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur
+ses epaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait a ce
+dernier un froid pareil a celui d'un cadavre.
+
+-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas temerairement des choses de Dieu!...
+Je suis Diane de Meridor, la maitresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou
+laissa tuer miserablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours
+que Remy a poignarde Aurilly, le complice du prince; et quant au prince,
+je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place!
+monsieur, place a Diane de Meridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des
+Hospitalieres.
+
+Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui
+l'attendait.
+
+Henri tomba agenouille, puis renverse en arriere, suivant des yeux le
+groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des
+taillis, comme eut fait une infernale vision.
+
+Ce n'est qu'une heure apres que le jeune homme, brise de fatigue, ecrase
+de terreur et la tete en feu, reussit a trouver assez de force pour se
+trainer jusqu'a son appartement; encore fallut-il qu'il se reprit a dix
+fois pour escalader la fenetre. Il fit quelques pas dans la chambre et
+s'en alla, tout trebuchant, tomber sur son lit.
+
+Tout dormait dans le chateau.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+FATALITE
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allees
+sablees de Chateau-Thierry.
+
+De nombreux travailleurs, commandes la veille, avaient, des l'aube,
+commence la toilette du parc et des appartements destines a recevoir le
+roi qu'on attendait.
+
+Rien encore ne remuait dans le pavillon ou reposait le duc, car il avait
+defendu, la veille, a ses deux vieux serviteurs, de le reveiller. Ils
+devaient attendre qu'il appelat.
+
+Vers neuf heures et demie, deux courriers, lances a toute bride, entrerent
+dans la ville, annoncant la prochaine arrivee de Sa Majeste.
+
+Les echevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie
+sur le passage de ce cortege.
+
+A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il etait monte a cheval
+depuis le dernier relais. C'etait une occasion qu'il saisissait toujours,
+et principalement a son entree dans les villes, etant beau cavalier.
+
+La reine-mere le suivait en litiere; cinquante gentilshommes, richement
+vetus et bien montes, venaient a leur suite.
+
+Une compagnie des gardes, commandee par Crillon lui-meme, cent vingt
+Suisses, autant d'Ecossais, commandes par Larchant, et toute la maison de
+plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armee dont
+les files suivaient les sinuosites de la route qui monte de la riviere au
+sommet de la colline.
+
+Enfin le cortege entra en ville au son des cloches, des canons et des
+musiques de tout genre.
+
+Les acclamations des habitants furent vives; le roi etait si rare en ce
+temps-la, que, vu de pres, il semblait encore avoir garde un reflet de la
+Divinite.
+
+Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frere. Il ne trouva
+que Henri du Bouchage a la grille du chateau.
+
+[Illustration: Veuillez prevenir madame la superieure. -- PAGE 148.]
+
+Une fois dans l'interieur, Henri III s'informa de la sante du duc d'Anjou,
+a l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majeste.
+
+-- Sire, repondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le
+pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il
+est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore
+aujourd'hui.
+
+-- C'est un endroit bien retire, a ce qu'il parait, dit Henri, mecontent,
+que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu?
+
+-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse
+n'attendait peut-etre pas si tot Votre Majeste.
+
+-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela
+chez les gens sans les prevenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivee depuis
+hier.
+
+Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri,
+qui voulait paraitre doux et bon aux depens de Francois, s'ecria:
+
+-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui.
+
+-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litiere.
+
+Toute l'escorte prit la route du vieux parc.
+
+Au moment ou les premiers gardes touchaient la charmille, un cri dechirant
+et lugubre perca les airs.
+
+-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mere.
+
+-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages,
+c'est un cri de detresse ou de desespoir.
+
+-- Mon prince! mon pauvre duc! s'ecria l'autre vieux serviteur de Francois
+en paraissant a une fenetre avec les signes de la plus violente douleur.
+
+Tous coururent vers le pavillon, le roi entraine par les autres.
+
+Il arriva au moment ou l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son
+valet de chambre, entre sans ordre, pour annoncer l'arrivee du roi, venait
+d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre a coucher.
+
+Le prince etait froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un
+mouvement etrange des paupieres et une contraction grimacante des levres.
+
+Le roi s'arreta sur le seuil de la porte, et tout le monde derriere lui.
+
+-- Voila un vilain pronostic! murmura-t-il.
+
+-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie.
+
+-- Ce pauvre Francois! dit Henri, heureux d'etre congedie et d'eviter
+ainsi le spectacle de cette agonie.
+
+Toute la foule s'ecoula sur les traces du roi.
+
+-- Etrange! etrange! murmura Catherine agenouillee pres du prince ou
+plutot du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux
+serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le
+medecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hater la
+venue des medecins du roi restes a Meaux avec la reine, elle examinait
+avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacite que Miron
+lui-meme aurait pu le faire, les diagnostics de cette etrange maladie a
+laquelle succombait son fils.
+
+Elle avait de l'experience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle
+questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui
+s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur
+desespoir.
+
+Tous deux repondirent que le prince etait rentre la veille a la nuit,
+apres avoir ete derange fort inopportunement par M. Henri du Bouchage,
+venant de la part du roi.
+
+Puis ils ajouterent qu'a la suite de cette audience, donnee au grand
+chateau, le prince avait commande un souper delicat, ordonne que nul ne se
+presentat au pavillon sans etre mande; enfin, enjoint positivement qu'on
+ne le reveillat pas au matin, ou qu'on n'entrat pas chez lui avant un
+appel positif.
+
+-- Il attendait quelque maitresse, sans doute? demanda la reine-mere.
+
+-- Nous le croyons, madame, repondirent humblement les valets, mais la
+discretion nous a empeches de nous en assurer.
+
+-- En desservant, cependant, vous avez du voir si mon fils a soupe seul?
+
+-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur
+etait que nul n'entrat dans le pavillon.
+
+-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc penetre ici?
+
+-- Personne, madame.
+
+-- Retirez-vous.
+
+Et Catherine, cette fois, demeura tout a fait seule.
+
+Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait depose, elle
+commenca une minutieuse investigation de chacun des symptomes ou de
+chacune des traces qui surgissaient a ses yeux comme resultat de ses
+soupcons ou de ses craintes.
+
+Elle avait vu le front de Francois charge d'une teinte bistree, ses yeux
+sanglants et cercles de bleu, ses levres labourees par un sillon semblable
+a celui qu'imprime le soufre brulant sur des chairs vives.
+
+Elle observa le meme signe sur les narines et sur les ailes du nez.
+
+-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince.
+
+Et la premiere chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'etait
+consumee toute la bougie allumee la veille au soir par Remy.
+
+-- Cette bougie a brule longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que
+Francois etait dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis....
+
+Catherine le saisit precipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs
+etaient encore fraiches, a l'exception d'une rose qui etait noircie et
+dessechee:
+
+-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on verse sur les feuilles de cette
+fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses.
+
+Elle eloigna le bouquet d'elle en frissonnant:
+
+-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front;
+mais les levres?
+
+Catherine courut a la salle a manger. Les valets n'avaient pas menti, rien
+n'indiquait qu'on eut touche au couvert depuis la fin du repas.
+
+Sur le bord de la table, une moitie de peche, dans laquelle s'imprimait un
+demi-cercle de dents, fixa plus particulierement les regards de Catherine.
+
+Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'etait
+emaille au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se
+distinguait plus particulierement sur la tranche, a l'endroit ou le
+couteau avait du passer.
+
+-- Voila pour les levres, dit-elle; mais Francois a mordu seulement une
+bouchee dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps a sa main ce bouquet,
+dont les fleurs sont encore fraiches, le mal n'est pas sans remede, le
+poison ne peut avoir penetre profondement.
+
+Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette
+paralysie si complete et ce travail si avance de la decomposition! Il faut
+que je n'aie pas tout vu.
+
+En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit
+suspendu a son baton de bois de rose, par sa chaine d'argent, le papegai
+rouge et bleu qu'affectionnait Francois.
+
+L'oiseau etait mort, raide, et les ailes herissees.
+
+Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'etait deja
+occupee une fois, pour s'assurer, a sa complete combustion, que le prince
+etait rentre de bonne heure.
+
+-- La fumee! se dit Catherine, la fumee! La meche du flambeau etait
+empoisonnee; mon fils est mort!
+
+Aussitot elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers.
+
+-- Miron! Miron! disaient les uns.
+
+-- Un pretre, disaient les autres.
+
+Mais elle, pendant ce temps, approchait des levres de Francois un des
+flacons qu'elle portait toujours dans son aumoniere, et interrogea les
+traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison.
+
+Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait
+plus un regard, a ce gosier ne montait plus la voix.
+
+Catherine, sombre et muette, s'eloigna de la chambre en faisant signe aux
+deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communique avec
+personne.
+
+Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, ou elle s'assit, les
+tenant l'un et l'autre sous son regard.
+
+-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a ete empoisonne dans son souper, c'est
+vous qui avez servi ce souper?
+
+A ces paroles on vit la paleur de la mort envahir le visage des deux
+hommes.
+
+-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne
+nous accuse pas.
+
+-- Vous etes des niais; croyez-vous que si je vous soupconnais, la chose
+ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassine votre
+maitre, mais d'autres l'ont tue, et il faut que je connaisse les
+meurtriers. Qui est entre au pavillon?
+
+-- Un vieil homme, vetu miserablement, que monseigneur recevait depuis
+deux jours.
+
+-- Mais... la femme?
+
+-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majeste veut-elle
+parler?
+
+-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet....
+
+[Illustration: Diane avait deja pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.]
+
+Les deux serviteurs se regarderent avec tant de naivete, que Catherine
+reconnut leur innocence a ce seul regard.
+
+-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le
+gouverneur du chateau.
+
+Les deux valets se precipiterent vers la porte.
+
+-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil.
+Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai
+pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-la
+vous mourrez tous deux. Allez!
+
+Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit
+que le duc avait recu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui
+l'avait affecte profondement, que la etait la cause de son mal, qu'en
+interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de
+son alarme.
+
+Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne
+sut dire ce qu'etaient devenus Remy et Diane.
+
+Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le
+revelat.
+
+Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentee, exageree, tronquee,
+parcourut Chateau-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son
+caractere et son penchant, l'accident survenu au duc.
+
+Mais nul, excepte Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc etait un
+homme mort.
+
+Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour
+mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence.
+
+Le roi, frappe d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au
+monde, eut bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mere s'opposa a
+ce depart, et force fut a la cour de demeurer au chateau.
+
+Les medecins arriverent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et
+jugea sa gravite; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas taire la
+verite, surtout lorsqu'il eut consulte les regards de Catherine.
+
+On l'interrogeait de toutes parts, et il repondait que certainement M. le
+duc d'Anjou avait eprouve de grands chagrins et essuye un violent choc.
+
+Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas.
+
+Lorsque Henri III lui demanda de repondre affirmativement ou negativement
+a cette question:
+
+-- Le duc vivra-t-il?
+
+-- Dans trois jours, je le dirai a Votre Majeste, repliqua le medecin.
+
+-- Et a moi, que me direz-vous? fit Catherine a voix basse.
+
+-- A vous, madame, c'est different; je repondrai sans hesitation.
+
+-- Quoi?
+
+-- Que Votre Majeste m'interroge.
+
+-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron?
+
+-- Demain au soir, madame.
+
+-- Si tot?
+
+-- Ah! madame, murmura le medecin, la dose etait aussi par trop forte.
+
+Catherine mit un doigt sur ses levres, regarda le moribond et repeta tout
+bas son mot sinistre:
+
+-- Fatalite!
+
+
+
+
+XC
+
+LES HOSPITALIERES
+
+
+Le comte avait passe une terrible nuit, dans un etat voisin du delire et
+de la mort.
+
+Cependant, fidele a ses devoirs, des qu'il entendit annoncer l'arrivee du
+roi, il se leva et le recut a la grille comme nous avons dit; mais apres
+avoir presente ses hommages a Sa Majeste, salue la reine-mere et serre la
+main de l'amiral, il s'etait renferme dans sa chambre, non plus pour
+mourir, mais pour mettre decidement a execution son projet que rien ne
+pouvait plus combattre.
+
+Aussi, vers onze heures du matin, c'est-a-dire quand a la suite de cette
+terrible nouvelle qui s'etait repandue: Le duc d'Anjou est atteint a mort!
+chacun se fut disperse, laissant le roi tout etourdi de ce nouvel
+evenement, Henri alla frapper a la porte de son frere qui, ayant passe une
+partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa
+chambre.
+
+-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse a moitie endormi: qu'y a-t-il?
+
+-- Je viens vous dire adieu, mon frere, repondit Henri.
+
+-- Comment, adieu?... tu pars?
+
+-- Je pars, oui, mon frere, et rien ne me retient plus ici, je presume.
+
+-- Comment, rien?
+
+-- Sans doute; ces fetes auxquelles vous desiriez que j'assistasse n'ayant
+pas lieu, me voila degage de ma promesse.
+
+-- Vous vous trompez, Henri, repondit le grand-amiral; je ne vous permets
+pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier.
+
+-- Soit, mon frere; mais alors, pour la premiere fois de ma vie, j'aurai
+la douleur de desobeir a vos ordres et de vous manquer de respect; car a
+partir de ce moment, je vous le declare, Anne, rien ne me retiendra plus
+pour entrer en religion.
+
+-- Mais cette dispense venant de Rome?
+
+-- Je l'attendrai dans un couvent.
+
+-- En verite, vous etes decidement fou! s'ecria Joyeuse, en se levant avec
+la stupefaction peinte sur son visage.
+
+-- Au contraire, mon cher et honore frere, je suis le plus sage de tous,
+car moi seul sais bien ce que je fais.
+
+-- Henri, vous nous aviez promis un mois.
+
+-- Impossible, mon frere!
+
+-- Encore huit jours.
+
+-- Pas une heure.
+
+-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant!
+
+-- Au contraire, je ne souffre plus, voila pourquoi je vois que le mal est
+sans remede.
+
+-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut
+l'attendrir, je la flechirai.
+
+-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissat-elle
+flechir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus a l'aimer.
+
+-- Allons! en voila bien d'une autre.
+
+-- C'est ainsi, mon frere.
+
+-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est
+de la rage, pardieu!
+
+-- Oh! non, certes! s'ecria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette
+femme et moi il ne peut plus rien exister.
+
+-- Qu'est-ce a dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme
+alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de
+secrets l'un pour l'autre.
+
+Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au
+sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil
+de son frere put penetrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans
+son coeur; il tomba donc dans un exces contraire, comme il arrive en
+pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui etait echappee,
+il en prononca une plus imprudente encore.
+
+-- Mon frere, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra
+plus, puisqu'elle appartient maintenant a Dieu.
+
+-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti.
+
+-- Non, mon frere, cette femme ne m'a point menti, cette femme est
+Hospitaliere; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans
+les bras du Seigneur.
+
+Anne eut assez de pouvoir sur lui-meme pour ne point manifester a Henri la
+joie que cette revelation lui causait.
+
+Il poursuivit:
+
+-- Voila du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parle.
+
+-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris recemment le voile; mais,
+j'en suis certain, comme la mienne, sa resolution est irrevocable. Ainsi,
+ne me retenez plus, mon frere, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez-
+moi vous remercier de toutes vos bontes, de toute votre patience, de votre
+amour infini pour un pauvre insense, et adieu!
+
+Joyeuse regarda le visage de son frere; il le regarda en homme attendri
+qui compte sur son attendrissement pour decider la persuasion dans autrui.
+
+Mais Henri demeura inebranlable a cet attendrissement, et repondit par son
+triste et eternel sourire.
+
+Joyeuse embrassa son frere, et le laissa partir.
+
+-- Va, se dit-il a lui-meme, tout n'est point fini encore, et, si presse
+que tu sois, je t'aurai bientot rattrape.
+
+Il alla trouver le roi qui dejeunait dans son lit, ayant Chicot a ses
+cotes.
+
+-- Bonjour! bonjour! dit Henri a Joyeuse, je suis bien aise de te voir,
+Anne, je craignais que tu ne restasses couche toute la journee, paresseux!
+Comment va mon frere?
+
+-- Helas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien.
+
+-- Duquel?
+
+-- De Henri.
+
+-- Veut-il toujours se faire moine?
+
+-- Plus que jamais.
+
+-- Il prend l'habit?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Il a raison, mon fils.
+
+-- Comment, sire?
+
+-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin.
+
+-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que
+prend ton frere.
+
+-- Sire, Votre Majeste veut-elle me permettre une question?
+
+-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort a Chateau-Thierry, et tes
+questions me distrairont un peu.
+
+-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume?
+
+-- Comme le blason, mon cher.
+
+-- Qu'est-ce que les Hospitalieres, s'il vous plait?
+
+-- C'est une toute petite communaute tres distinguee, tres rigide, tres
+severe, composee de vingt dames chanoinesses de saint Joseph.
+
+-- Y fait-on des voeux?
+
+-- Oui, par faveur, et sur la presentation de la reine.
+
+-- Est-ce une indiscretion que de vous demander ou est situee cette
+communaute, sire?
+
+-- Non pas: elle est situee rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cite,
+derriere le cloitre Notre-Dame.
+
+-- A Paris?
+
+-- A Paris.
+
+-- Merci, sire.
+
+-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frere aurait
+change d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire
+Hospitaliere maintenant?
+
+-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'apres ce que Votre Majeste
+me fait l'honneur de me dire; mais je le soupconne d'avoir eu la tete
+montee par quelqu'un de cette communaute; je voudrais, en consequence,
+decouvrir ce quelqu'un et lui parler.
+
+-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voila bientot
+sept ans, une superieure qui etait fort belle.
+
+-- Eh bien! sire, c'est peut-etre encore la meme.
+
+-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entre en
+religion; ou a peu pres.
+
+-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, a tout hasard, je vous prie, une lettre
+pour cette superieure, et mon conge pour deux jours.
+
+-- Tu me quittes! s'ecria le roi, tu me laisses tout seul ici?
+
+-- Ingrat! fit Chicot en haussant les epaules; est-ce que je ne suis pas
+la, moi?
+
+-- Ma lettre, sire, s'il vous plait, dit Joyeuse.
+
+Le roi soupira, et cependant il ecrivit.
+
+-- Mais tu n'as que faire a Paris? dit Henri en remettant la lettre a
+Joyeuse.
+
+-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frere.
+
+-- C'est juste; va donc, et reviens vite.
+
+Joyeuse ne se fit point reiterer cette permission; il commanda ses chevaux
+sans bruit, et s'assurant que Henri etait deja parti, il poussa au galop
+jusqu'a sa destination.
+
+Sans debotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet-
+Saint-Landry.
+
+Cette rue aboutissait a la rue d'Enfer, et a sa parallele, la rue des
+Marmouzets.
+
+Une maison noire et venerable, derriere les murs de laquelle on
+distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenetres rares et
+grillees, une petite porte en guichet; voila quelle etait l'apparence
+exterieure du couvent des Hospitalieres.
+
+Sur la clef de voute du porche, un grossier artisan avait grave ces mots
+latins avec un ciseau:
+
+ MATRONAE HOSPITES
+
+Le temps avait a demi ronge l'inscription et la pierre.
+
+Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des
+Marmouzets, de peur que leur presence dans la rue ne fit une trop grande
+rumeur.
+
+Alors, frappant a la grille du tour:
+
+-- Veuillez prevenir madame la superieure, dit-il, que monseigneur le duc
+de Joyeuse, grand-amiral de France, desire l'entretenir de la part du roi.
+
+La figure de la religieuse qui avait paru derriere la grille rougit sous
+sa guimpe, et le tour se referma.
+
+Cinq minutes apres, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle
+du parloir.
+
+Une femme belle et de haute stature fit a Joyeuse une profonde reverence,
+que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout a la fois.
+
+-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez
+admis au nombre de vos pensionnaires une personne a qui je dois parler.
+Veuillez me mettre en rapport avec cette personne.
+
+-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plait?
+
+-- Je l'ignore, madame.
+
+-- Alors, comment pourrai-je acceder a votre demande?
+
+-- Rien de plus aise. Qui avez-vous admis depuis un mois?
+
+-- Vous me designez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la
+superieure, et je ne pourrais me rendre a votre desir.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que, depuis un mois, je n'ai recu personne, si ce n'est ce matin.
+
+-- Ce matin?
+
+-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivee, deux heures
+apres la sienne, ressemble trop a une poursuite pour que je vous accorde
+la permission de lui parler.
+
+-- Madame, je vous en prie.
+
+-- Impossible, monsieur.
+
+-- Montrez-moi seulement cette dame.
+
+-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous
+ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler a quelqu'un ici, excepte a
+moi, il faut un ordre ecrit du roi.
+
+-- Voici cet ordre, madame, repondit Joyeuse en exhibant la lettre que
+Henri lui avait signee.
+
+La superieure lut et s'inclina.
+
+-- Que la volonte de Sa Majeste soit faite, dit-elle, meme quand elle
+contrarie la volonte de Dieu.
+
+Et elle se dirigea vers la cour du couvent.
+
+-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arretant avec politesse, vous
+voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-etre
+cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment
+elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle etait accompagnee?
+
+-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, repliqua la superieure, vous ne
+faites pas erreur, et cette dame qui est arrivee ce matin seulement apres
+s'etre fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandee une
+personne qui a toute autorite sur moi, est bien la personne a qui monsieur
+le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler.
+
+A ces mots, la superieure fit une nouvelle reverence au duc et disparut.
+
+Dix minutes apres, elle revint accompagnee d'une Hospitaliere dont le
+voile etait rabattu tout entier sur son visage.
+
+C'etait Diane, qui avait deja pris l'habit de l'ordre.
+
+Le duc remercia la superieure, offrit un escabeau a la dame etrangere,
+s'assit lui-meme, et la superieure partit en fermant de sa main les portes
+du parloir desert et sombre.
+
+-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre preambule, vous etes la dame de la
+rue des Augustins, cette femme mysterieuse que mon frere, M. le comte du
+Bouchage, aime follement et mortellement.
+
+L'Hospitaliere inclina la tete pour repondre, mais elle ne parla pas.
+
+Cette affectation parut une incivilite a Joyeuse; il etait deja fort mal
+dispose envers son interlocutrice; il continua:
+
+-- Vous n'avez pas suppose, madame, qu'il suffit d'etre belle, ou de
+paraitre belle, de n'avoir pas un coeur cache sous cette beaute, de faire
+naitre une miserable passion dans l'ame d'un jeune homme et de dire un
+jour a cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai
+pas, et ne veux pas en avoir.
+
+-- Ce n'est pas cela que j'ai repondu, monsieur, et vous etes mal informe,
+dit l'Hospitaliere, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colere
+de Joyeuse en fut un moment affaiblie.
+
+-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repousse mon frere,
+et vous l'avez reduit au desespoir.
+
+-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherche a eloigner de moi M.
+du Bouchage.
+
+-- Cela s'appelle le manege de la coquetterie, madame, et le resultat fait
+la faute.
+
+-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien;
+vous vous irritez contre moi, je ne repondrai plus.
+
+-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'echauffant par degres, vous avez perdu mon
+frere, et vous croyez vous justifier avec cette majeste provocatrice; non,
+non, la demarche que je fais doit vous eclairer sur mes intentions; je
+suis serieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains
+et de mes levres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me flechir.
+
+L'Hospitaliere se leva.
+
+-- Si vous etes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le meme sang-
+froid, insultez-moi, monsieur; si vous etes venu pour me faire changer
+d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous.
+
+-- Ah! vous n'etes pas une creature humaine, s'ecria Joyeuse exaspere,
+vous etes un demon!
+
+-- J'ai dit que je ne repondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je
+me retire.
+
+Et l'Hospitaliere fit un pas vers la porte.
+
+Joyeuse l'arreta.
+
+-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous
+laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu a vous joindre, puisque
+votre insensibilite m'a confirme dans cette idee, qui m'etait deja venue,
+que vous etes une creature infernale, envoyee par l'ennemi des hommes pour
+perdre mon frere, je veux voir ce visage sur lequel l'abime a ecrit ses
+plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui egare les
+esprits. A nous deux, Satan!
+
+Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en maniere
+d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de
+l'Hospitaliere; mais celle-ci, muette, impassible, sans colere, sans
+reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si
+cruellement:
+
+-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites la est indigne d'un
+gentilhomme!
+
+Joyeuse fut frappe au coeur: tant de mansuetude amollit sa colere, tant de
+beaute bouleversa sa raison.
+
+-- Certes, murmura-t-il apres un long silence, vous etes belle, et Henri a
+du vous aimer; mais Dieu ne vous a donne la beaute que pour la repandre
+comme un parfum sur une existence attachee a la votre.
+
+-- Monsieur, n'avez-vous point parle a votre frere? ou si vous lui avez
+parle, il n'a point juge a propos de vous faire son confident; sans cela
+il vous eut raconte que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aime, je
+n'aimerai plus; j'ai vecu, je dois mourir.
+
+Joyeuse n'avait pas cesse de regarder Diane; la flamme de ces regards
+tout-puissants s'etait infiltree jusqu'au fond de son ame, pareille a ces
+jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en
+passant aupres d'elles.
+
+Ce rayon avait devore toute matiere dans le coeur de l'amiral; l'or pur
+bouillonnait seul, et ce coeur eclatait comme le creuset sous la fusion du
+metal.
+
+-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant
+de fixer sur elle un regard ou s'eteignait de plus en plus le feu de la
+colere; oh! oui, Henri a du vous aimer.... Oh! madame, par pitie, a
+genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frere!
+
+Diane resta froide et silencieuse.
+
+-- Ne reduisez pas une famille a l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre
+race, ne faites pas mourir l'un de desespoir, les autres de regret.
+
+Diane ne repondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant
+incline devant elle.
+
+-- Oh! s'ecria enfin Joyeuse en etreignant furieusement son coeur avec une
+main crispee; oh! ayez pitie de mon frere, ayez pitie de moi-meme! Je
+brule! ce regard m'a devore!... Adieu, madame, adieu!
+
+Il se releva comme un fou, secoua ou plutot arracha les verrous de la
+porte du parloir, et s'enfuit eperdu jusqu'a ses gens, qui l'attendaient
+au coin de la rue d'Enfer.
+
+
+
+
+XCI
+
+SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE
+
+
+Le dimanche, 10 juin, a onze heures environ, toute la cour etait
+rassemblee dans la chambre qui precedait le cabinet ou, depuis sa
+rencontre avec Diane de Meridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et
+fatalement.
+
+Ni la science des medecins, ni le desespoir de sa mere, ni les prieres
+ordonnees par le roi, n'avaient conjure l'evenement supreme.
+
+Miron, le matin de ce 10 juin, declara au roi que la maladie etait sans
+remede, et que Francois d'Anjou ne passerait pas la journee.
+
+Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les
+assistants:
+
+-- Voila qui va donner bien des esperances a mes ennemis, dit-il.
+
+A quoi la reine-mere repondit:
+
+-- Notre destinee est dans les mains de Dieu, mon fils.
+
+A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit pres de Henri III, ajouta
+tout bas:
+
+-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire.
+
+Neanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la
+vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis
+quelques jours, avait effraye tous les assistants comme autrefois la sueur
+de sang de Charles IX, s'arreta subitement, et le froid gagna toutes les
+extremites.
+
+Henri etait assis au chevet du lit de son frere.
+
+Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacee du moribond.
+
+L'eveque de Chateau-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prieres
+des agonisants, que tous les assistants repetaient, agenouilles et les
+mains jointes.
+
+Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se degagea d'un nuage et
+inonda le lit d'une aureole d'or.
+
+Francois, qui n'avait pu jusque-la remuer un seul doigt, et dont
+l'intelligence avait ete voilee comme ce soleil qui reparaissait, Francois
+leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme epouvante.
+
+Il regarda autour de lui, entendit les prieres, sentit son mal et sa
+faiblesse, devina sa position, peut-etre parce qu'il entrevoyait deja ce
+monde obscur et sinistre ou vont certaines ames apres qu'elles ont quitte
+la terre.
+
+Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit fremir
+toute l'assemblee.
+
+Puis froncant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensee un des
+mysteres de sa vie:
+
+-- Bussy! murmura-t-il; Diane!
+
+Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait
+articule d'une voix affaiblie.
+
+Avec la derniere syllabe de ce nom, Francois d'Anjou rendit le dernier
+soupir.
+
+En ce moment meme, par une coincidence etrange, le soleil, qui dorait
+l'ecusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces
+fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi
+sombres que l'azur qu'elles etoilaient naguere d'une constellation
+presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du reveur va chercher au
+ciel.
+
+Catherine laissa tomber la main de son fils.
+
+Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'epaule de Chicot, qui
+frissonnait aussi, mais a cause du respect que tout chretien doit aux
+morts.
+
+Miron approcha une patene d'or des levres de Francois, et apres trois
+secondes, l'ayant examinee:
+
+-- Monseigneur est mort, dit-il.
+
+Sur quoi, un long gemissement s'eleva des antichambres, comme
+accompagnement du psaume que murmurait le cardinal:
+
+ _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._
+
+-- Mort! repeta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frere,
+mon frere!
+
+-- L'unique heritier du trone de France, murmura Catherine, qui,
+abandonnant la ruelle du mort, etait deja revenue pres du seul fils qui
+lui restait.
+
+-- Oh! dit Henri, ce trone de France est bien large pour un roi sans
+posterite; la couronne est bien large pour une tete seule... Pas
+d'enfants, pas d'heritiers!... Qui me succedera?
+
+Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et
+dans les salles.
+
+Nambu se precipita vers la chambre mortuaire, en annoncant:
+
+-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise!
+
+Frappe de cette reponse a la question qu'il s'adressait, le roi palit, se
+leva et regarda sa mere.
+
+Catherine etait plus pale que son fils. A l'annonce de cet horrible
+malheur qu'un hasard presageait a sa race, elle saisit la main du roi et
+l'etreignit pour lui dire:
+
+-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis pres de vous!
+
+Le fils et la mere s'etaient compris dans la meme terreur et dans la meme
+menace.
+
+Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que
+ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frere, avec un
+certain embarras.
+
+Henri III, debout, avec cette majeste supreme que lui seul peut-etre
+trouvait en de certains moments dans sa nature si etrangement poetique,*
+Henri III arreta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui
+montrait le cadavre royal sur le lit froisse par l'agonie.
+
+Le duc se courba et tomba lentement a genoux.
+
+Autour de lui, tout courba la tete et plia le jarret.
+
+Henri III resta seul debout avec sa mere, et son regard brilla une
+derniere fois d'orgueil.
+
+Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes:
+
+ _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._
+
+(Il renversera le puissant du trone et fera monter celui qui se
+prosternait.)
+
+
+FIN DE LA TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+CHAPITRE
+LXIV. Preparatifs de bataille
+LXV. Monseigneur
+LXVI. Francais et Flamands
+LXVII. Les Voyageurs
+LXVIII. Explication
+LXIX. L'Eau
+LXX. La Fuite
+LXXI. Transfiguration
+LXXII. Les deux Freres
+LXXIII. L'Expedition
+LXXIV. Paul-Emile
+LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou
+LXXVI. Seduction
+LXXVII. Le Voyage
+LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon a dejeuner, et
+ comment Chicot s'invita tout seul
+LXXIX. Comment, apres avoir recu des nouvelles du Midi, Henri en recut
+ du Nord
+LXXX. Les deux Comperes
+LXXXI. La Corne d'Abondance
+LXXXII. Ce qui arriva dans le reduit de maitre Bonhomet
+LXXXIII. Le Mari et l'Amant
+LXXXIV. Comment Chicot commenca a voir clair dans la lettre de M. de
+ Guise
+LXXXV. Le cardinal de Joyeuse
+LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly
+LXXXVII. Doute
+LXXXVIII. Certitude
+LXXXIX. Fatalite
+XC. Les Hospitalieres
+XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 ***
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+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
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+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7lqc310.zip b/old/7lqc310.zip
new file mode 100644
index 0000000..d4bee22
--- /dev/null
+++ b/old/7lqc310.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8lqc310.txt b/old/8lqc310.txt
new file mode 100644
index 0000000..6eb2abd
--- /dev/null
+++ b/old/8lqc310.txt
@@ -0,0 +1,12451 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas
+#35 in our series by Alexandre Dumas
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Quarante-Cinq, v3
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March, 2005 [EBook #7772]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 15, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+LES QUARANTE-CINQ
+TROISIÈME PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+XLIV
+
+PRÉPARATIFS DE BATAILLE
+
+
+Le camp du nouveau duc de Brabant était assis sur les deux rives de
+l'Escaut: l'armée, bien disciplinée, était cependant agitée d'un esprit
+d'agitation facile à comprendre.
+
+[Illustration: Tu es un traître, et en traître tu mourras. -- PAGE 19.]
+
+En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point
+par sympathie pour le susdit duc, mais pour être aussi désagréables que
+possible à l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se
+battaient donc plutôt par amour-propre que par conviction ou par
+dévoûment, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils
+abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.
+
+D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'à
+l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori était: « Henri
+de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi François de France ne se
+ferait-il pas huguenot? »
+
+De l'autre côté, au contraire, c'est-à-dire chez l'ennemi, existaient, en
+opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes
+distincts, une cause parfaitement arrêtée, le tout parfaitement pur
+d'ambition ou de colère.
+
+Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais à ses conditions et
+à son heure; elle ne refusait pas précisément François, mais elle se
+réservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et
+l'expérience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
+étendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine,
+elle trouvait Alexandre Farnèse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas
+d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou,
+comme elle avait accepté le secours d'Anjou contre l'Espagne?
+
+Quitte, après cela, à repousser l'Espagne après que l'Espagne l'aurait
+aidée à repousser Anjou.
+
+Ces républicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens.
+
+Tout à coup ils virent apparaître une flotte à l'embouchure de l'Escaut,
+et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France,
+et que ce grand amiral de France amenait un secours à leur ennemi.
+
+Depuis qu'il était venu mettre le siège devant Anvers, le duc d'Anjou
+était devenu naturellement l'ennemi des Anversois.
+
+En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivée de Joyeuse, les
+calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque égale à celle que
+faisaient les Flamands. Les calvinistes étaient fort braves, mais en même
+temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent,
+mais n'aimaient point qu'on vînt rogner leurs lauriers, surtout avec des
+épées qui avaient servi à saigner tant de huguenots au jour de la Saint-
+Barthélemy.
+
+De là, force querelles qui commencèrent le soir même de l'arrivée de
+Joyeuse, et se continuèrent triomphalement le lendemain et le
+surlendemain.
+
+Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle
+de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders
+servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de
+morts qu'une affaire en rase campagne n'en eût coûté aux Français. Si le
+siège d'Anvers, comme celui de Troie, eût duré neuf ans, les assiégés
+n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les
+assiégeants; ceux-ci se fussent certainement détruits eux-mêmes.
+
+François faisait, dans toutes ces querelles, l'office de médiateur, mais
+non sans d'énormes difficultés; il y avait des engagements pris avec les
+huguenots français: blesser ceux-ci, c'était se retirer l'appui moral des
+huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers.
+
+D'un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire
+tuer à son service, était pour le duc d'Anjou chose non-seulement
+impolitique, mais encore compromettante.
+
+L'arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-même ne comptait
+pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en
+crevaient de fureur.
+
+C'était bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir à la fois de
+cette double satisfaction.
+
+Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la
+discipline de son armée en souffrît fort.
+
+Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se
+trouvait mal à l'aise au milieu de cette réunion d'hommes si divers de
+sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succès était
+passé. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand échec courait dans
+l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de
+capitaine, il déplorait d'être venu de si loin pour partager une défaite.
+
+Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou
+avait eu grand tort de mettre le siège devant Anvers. Le prince d'Orange,
+qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le
+conseil avait été suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il était devenu. Son
+armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc
+d'Anjou l'appui de cette armée; cependant on n'entendait point dire le
+moins du monde qu'il y eût division entre les soldats de Guillaume et les
+Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assiégés n'était pas
+venue réjouir les assiégeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant
+la place.
+
+Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siège, c'est
+que cette ville importante d'Anvers était presque une capitale: or,
+posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est
+un avantage réel; mais prendre d'assaut la deuxième capitale de ses futurs
+États, c'était s'exposer à la désaffection des Flamands, et Joyeuse
+connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc
+d'Anjou prît Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette
+prise, et avec usure.
+
+Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette
+nuit même où nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français.
+
+Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis
+ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit
+de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France,
+mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.
+
+Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par
+ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince; jamais il
+ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit
+le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait évité l'écueil
+où la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'étaient brisés.
+
+Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts
+sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres
+habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait,
+quelle que fût cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande
+fortune, adroitement disposée en cas de revers; de sorte qu'il paraissait
+toujours être le pauvre musicien Aurilly, courant après un écu, et
+chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim.
+
+L'influence de cet homme était immense parce qu'elle était secrète.
+
+Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses développements de stratégie et
+détourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrière, interrompant
+tout net le fil de son discours.
+
+François avait l'air de ne pas écouter, mais il écoutait réellement; aussi
+cette impatience de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point, et, sur-le-champ:
+
+-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous?
+
+-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir
+de m'écouter.
+
+-- Mais j'écoute, monsieur de Joyeuse, j'écoute, répondit allègrement le
+duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien épaissi par la
+guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis écouter deux personnes
+parlant ensemble, quand César dictait sept lettres à la fois!
+
+-- Monseigneur, répondit Joyeuse en lançant au pauvre musicien un coup
+d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilité ordinaire, je ne suis
+pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle.
+
+-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly.
+
+Aurilly s'inclina.
+
+-- Donc, continua François, vous n'approuvez pas mon coup de main sur
+Anvers, monsieur de Joyeuse?
+
+-- Non, monseigneur.
+
+-- J'ai adopté ce plan en conseil, cependant.
+
+-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande réserve que je prends
+la parole, après tant d'expérimentés capitaines.
+
+Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.
+
+Plusieurs voix s'élevèrent pour affirmer au grand amiral que son avis
+était le leur.
+
+D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment.
+
+-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince à l'un de ses plus braves
+colonels, vous n'êtes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous?
+
+-- Si fait, monseigneur, répondit M. de Saint-Aignan.
+
+-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace....
+
+Chacun se mit à rire. Joyeuse pâlit, le comte rougit.
+
+-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son
+avis de cette façon, c'est un conseiller peu poli, voilà tout.
+
+-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu
+tort de me reprocher une infirmité contractée à son service; j'ai, à la
+prise de Cateau-Cambrésis, reçu un coup de pique dans la tête, et, depuis
+ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces
+dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je
+vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fièrement le
+comte en se retournant.
+
+-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche
+que vous faites, et vous avez raison.
+
+Le sang monta au visage du duc François.
+
+-- Et à qui ce reproche? dit-il.
+
+-- Mais, à moi, probablement, monseigneur.
+
+-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse,
+à vous qu'il ne connaît pas?
+
+-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez
+peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.
+
+-- Mais enfin, s'écria le prince, il faut que ma position se dessine dans
+le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je
+le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais où, m'a parlé
+d'une royauté. Où est-elle, cette royauté? dans Anvers. Où est-il, lui!
+dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et,
+Anvers pris, nous saurons à quoi nous en tenir.
+
+-- Eh! monseigneur, vous le savez déjà, sur mon âme, ou vous seriez en
+vérité moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de
+prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se
+mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre
+Altesse duc de Brabant, s'est réservé la lieutenance générale du duché; le
+prince d'Orange, qui a intérêt à ruiner les Espagnols par vous et vous par
+les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous
+succédera, s'il ne vous remplace et ne vous succède déjà; le prince
+d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'à présent en suivant les conseils du
+prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un
+revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront après vous
+comme ces chiens timides qui ne courent qu'après les fuyards.
+
+-- Quoi! vous supposez que je puisse être battu par des marchands de
+laine, par des buveurs dé bière?
+
+-- Ces marchands de laine, ces buveurs de bière ont donné fort à faire au
+roi Philippe de Valois, à l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui
+étaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la
+comparaison ne puisse pas vous être trop désagréable.
+
+-- Ainsi, vous craignez un échec?
+
+-- Oui, monseigneur, je le crains.
+
+-- Vous ne serez donc pas là, monsieur de Joyeuse?
+
+-- Pourquoi donc n'y serais-je point?
+
+-- Parce que je m'étonne que vous doutiez à ce point de votre propre
+bravoure, que vous vous voyiez déjà en fuite devant les Flamands: en tout
+cas, rassurez-vous: ces prudents commerçants ont l'habitude, quand ils
+marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils
+aient la chance de vous atteindre, courussent-ils après vous.
+
+-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au
+premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le
+seront au dernier, voilà tout.
+
+-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse:
+vous approuvez que j'aie pris les petites places.
+
+-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se défend point.
+
+-- Eh bien! après avoir pris les petites places qui ne se défendaient pas,
+comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se
+défend, ou plutôt parce qu'elle menace de se défendre.
+
+-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sûr que de
+trébucher dans un fossé en continuant de marcher en avant.
+
+-- Soit, je trébucherai, mais je ne reculerai pas.
+
+-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant,
+et nous, de notre côté, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous
+sommes ici pour lui obéir.
+
+-- Ce n'est pas répondre, duc.
+
+-- C'est cependant la seule réponse que je puisse faire à Votre Altesse.
+
+-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me
+rendre à votre avis.
+
+[Illustration: Derrière une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.]
+
+-- Monseigneur, voyez l'armée du prince d'Orange, elle était vôtre, n'est-
+ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans
+Anvers, ce qui est bien différent; voyez le Taciturne, comme vous
+l'appelez vous-même: il était votre ami et votre conseiller; non-seulement
+vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez
+être sûr que l'ami s'est changé en ennemi; voyez les Flamands: lorsque
+vous étiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en
+vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes à votre vue et
+braquent leurs canons à votre approche, ni plus ni moins que si vous étiez
+le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et
+Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment
+sera celui où vous crierez feu à votre maître d'artillerie.
+
+-- Eh bien! répondit le duc d'Anjou, on battra du même coup Anvers et
+Orange, Flamands et Hollandais.
+
+-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner
+l'assaut à Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois,
+et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous
+sans rien dire, avec ces éternels huit ou dix mille hommes, toujours
+détruits et toujours renaissants, à l'aide desquels depuis dix ou douze
+ans il tient en échec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de
+Parme.
+
+-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion?
+
+-- Dans laquelle?
+
+-- Que nous serons battus.
+
+-- Immanquablement.
+
+-- Eh bien! c'est facile à éviter, pour votre part, du moins, monsieur de
+Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frère vous a envoyé vers moi
+pour me soutenir; votre responsabilité est à couvert, si je vous donne
+congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'être soutenu.
+
+-- Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse; mais, à la veille
+d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.
+
+Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince
+comprit qu'il avait été trop loin.
+
+-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme,
+vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou
+plutôt que, dans la position où je suis, je ne puis avouer tout haut que
+j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai été trop
+jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supériorité des
+armes françaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous
+commettre un pire? Nous voici devant des gens armés, c'est-à-dire devant
+des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je
+leur cède? Demain alors, ils reprendront pièce à pièce ce que j'ai
+conquis; non, l'épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés;
+voilà mon sentiment.
+
+-- Du moment où Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai
+d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d'aussi
+grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez à la mort, que si vous
+me menez à la victoire; cependant... mais non, monseigneur.
+
+-- Quoi?
+
+-- Non, je veux et dois me taire.
+
+-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.
+
+-- Alors en particulier, monseigneur.
+
+-- En particulier?
+
+-- Oui, s'il plaît à Votre Altesse.
+
+Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux extrémités de la spacieuse tente
+de François.
+
+-- Parlez, dit celui-ci.
+
+-- Monseigneur peut prendre indifféremment un revers que lui infligerait
+l'Espagne, un échec qui rendrait triomphants ces buveurs de bière
+flamands, ou ce prince d'Orange à double face; mais s'accommoderait-il
+aussi volontiers de faire rire à ses dépens M. le duc de Guise?
+
+François fronça le sourcil.
+
+-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il à faire dans tout ceci?
+
+-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tenté, dit-on, de faire assassiner
+monseigneur; si Salcède ne l'a pas avoué sur l'échafaud, il l'a avoué à la
+gêne. Or, c'est une grande joie à offrir au Lorrain, qui joue un grand
+rôle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous
+Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse délier, cette mort d'un
+fils de France, qu'il avait promis de payer si cher à Salcède. Lisez
+l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont
+pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus
+illustres et des meilleurs chevaliers français.
+
+Le duc secoua la tête.
+
+-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain
+maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
+voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai
+encore des batailles à gagner.
+
+-- Et Cateau-Cambrésis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous
+êtes le seul.
+
+-- Comparez donc cette escarmouche à Jarnac et à Moncontour, Joyeuse, et
+faites le compte de ce que je redois à mon bien-aimé frère Henri. Non,
+non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince
+français, moi.
+
+Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse,
+s'étaient éloignés:
+
+-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cessé, les
+terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.
+
+Joyeuse s'inclina.
+
+-- Monseigneur voudra bien détailler ses ordres, dit-il, nous les
+attendons.
+
+-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galère amirale, n'est-ce pas,
+monsieur de Joyeuse?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant
+dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous
+embosser en face du quai. Là, si le quai est défendu, vous foudroierez la
+ville en tentant un débarquement avec vos quinze cents hommes.
+
+Du reste de l'armée je ferai deux colonnes, l'une commandée par M. le
+comte de Saint-Aignan, l'autre commandée par moi-même. Toutes deux
+tenteront l'escalade par surprise au moment où les premiers coups de canon
+partiront.
+
+La cavalerie demeurera en réserve, en cas d'échec, pour protéger la
+retraite de la colonne repoussée.
+
+De ces trois attaques, l'une réussira certainement. Le premier corps,
+établi sur le rempart, tirera une fusée pour rallier à lui les autres
+corps.
+
+-- Mais il faut tout prévoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que
+vous ne croyez pas supposable, c'est-à-dire que les trois colonnes
+d'attaque soient repoussées toutes trois.
+
+-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos
+batteries, et nous nous répandons dans les polders, où les Anversois ne se
+hasarderont point à nous venir chercher.
+
+On s'inclina en signe d'adhésion.
+
+-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.
+
+Qu'on éveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un
+feu, pas un coup de mousquet ne révèlent notre dessein. Vous serez dans le
+port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre départ. Nous,
+qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en même
+temps que vous.
+
+Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici
+ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous.
+
+Les capitaines quittèrent la tente du prince, et donnèrent leurs ordres
+avec les précautions indiquées.
+
+Bientôt, toute cette fourmilière humaine fit entendre son murmure confus:
+mais on pouvait croire que c'était celui du vent, se jouant dans les
+gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.
+
+L'amiral s'était rendu à son bord.
+
+
+
+
+LXV
+
+MONSEIGNEUR
+
+
+Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprêts,
+hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
+attribuant toute la mauvaise volonté possible.
+
+Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte à
+l'extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.
+
+Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
+barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec
+les bataillons du prince d'Orange, dont une partie déjà était en garnison
+à Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt
+rentrées, s'égrenaient dans la ville.
+
+ [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]
+
+Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse défense, le prince d'Orange, par
+un soir sombre et sans lune, entra à son tour dans la ville sans
+manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient à
+l'accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions
+étaient une fois prises.
+
+Il descendit à l'hôtel-de-ville, où ses affidés avaient tout préparé pour
+son installation.
+
+Là il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
+revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux
+officiers qu'il mit au courant de ses projets.
+
+Parmi ses projets, le plus arrêté était de profiter de la manifestation du
+duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
+arrivait où le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-là voyait avec
+joie ce nouveau compétiteur à la souveraine puissance se perdre comme les
+autres.
+
+Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait à attaquer, comme nous l'avons
+vu, le prince d'Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait
+conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.
+
+A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
+d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
+prince d'Orange secouait la tête comme un homme surpris de cette
+incertitude.
+
+Mais, à chaque hochement de tête, le commandant de la place répondait:
+
+-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
+venir: attendons donc monseigneur.
+
+Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
+fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.
+
+Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
+battements, et semblait demander au balancier d'accélérer la venue du
+personnage attendu si impatiemment.
+
+Neuf heures du soir sonnèrent: l'incertitude était devenue une anxiété
+réelle; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le
+camp français.
+
+Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait été expédiée
+sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
+côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient
+désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française: la petite
+barque n'était point revenue.
+
+Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colère ses gants de buffle, il
+dit aux Anversois:
+
+-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
+brûlée quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la différence
+qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols.
+
+Ces paroles n'étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers
+civils, aussi se regardèrent-ils avec beaucoup d'émotion.
+
+En ce moment, un espion qu'on avait envoyé sur la route de Malines, et qui
+avait poussé son cheval jusqu'à Saint-Nicolas, revint en annonçant qu'il
+n'avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la
+personne que l'on attendait.
+
+-- Messieurs, s'écria le Taciturne à cette nouvelle, vous le voyez, nous
+attendrions inutilement; faisons nous-mêmes nos affaires; le temps nous
+presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
+confiance en des talents supérieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
+sur soi-même qu'il faut se reposer.
+
+Délibérons donc, messieurs.
+
+Il n'avait point achevé, que la portière de la salle se souleva et qu'un
+valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil
+moment, paraissait en valoir mille autres:
+
+-- Monseigneur!
+
+Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empêcher de
+manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire
+l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de
+ce nom vague et respectueux:
+
+Monseigneur!
+
+A peine le son de cette voix tremblante d'émotion s'était-il éteint, qu'un
+homme d'une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce suprême le
+manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua
+courtoisement ceux qui se trouvaient là.
+
+Mais au premier regard son oeil fier et perçant démêla le prince au milieu
+des officiers. Il marcha droit à lui et lui offrit la main.
+
+Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.
+
+Ils s'appelèrent monseigneur l'un l'autre.
+
+Après ce bref échange de civilités, l'inconnu se débarrassa de son
+manteau.
+
+Il était vêtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de
+longues bottes de cuir.
+
+Il était armé d'une longue épée qui semblait faire partie, non de son
+costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance à son côté;
+une petite dague était passée à sa ceinture, près d'une aumônière gonflée
+de papiers.
+
+Au moment où il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont
+nous avons parlé, toutes souillées de poussière et de boue.
+
+Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son
+sinistre à chaque pas qu'il faisait sur les dalles.
+
+Il prit place à la table du conseil.
+
+-- Eh bien! où en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il.
+
+-- Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez dû voir en venant
+jusqu'ici que les rues étaient barricadées.
+
+-- J'ai vu cela.
+
+-- Et les maisons crénelées, ajouta un officier.
+
+-- Quant à cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne précaution.
+
+-- Et les chaînes doublées, dit un autre.
+
+-- A merveille, répliqua l'inconnu d'un ton insouciant.
+
+-- Monseigneur n'approuve point ces préparatifs de défense? demanda une
+voix avec un accent sensible d'inquiétude et de désappointement.
+
+-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les
+circonstances où nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles
+fatiguent le soldat et inquiètent le bourgeois. Vous avez un plan
+d'attaque et de défense, je suppose?
+
+-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le
+bourgmestre.
+
+-- Dites, messieurs, dites.
+
+-- Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en
+l'attendant, j'ai dû agir.
+
+-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque
+vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai
+point perdu mon temps en route.
+
+Puis, se retournant du côté des bourgeois:
+
+-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se
+prépare dans le camp des Français; ils se disposent à une attaque; mais
+comme nous ne savons de quel côté l'attaque aura lieu, nous avons fait
+disposer le canon de telle sorte qu'il soit partagé avec égalité sur toute
+l'étendue du rempart.
+
+-- C'est sage, répondit l'inconnu avec un léger sourire, et regardant à la
+dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre,
+parler de guerre tous les bourgeois.
+
+-- Il en a été de même de nos troupes civiques, continua le bourgmestre,
+elles sont réparties par postes doubles sur toute l'étendue des murailles,
+et ont ordre de courir à l'instant même au point d'attaque.
+
+L'inconnu ne répondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange
+parlât à son tour.
+
+-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des
+membres du conseil est qu'il semble impossible que les Français méditent
+autre chose qu'une feinte.
+
+-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu.
+
+-- Dans le but de nous intimider et de nous amener à un arrangement à
+l'amiable qui livre la ville aux Français.
+
+L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eût dit qu'il était
+étranger à tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles
+avec une insouciance qui tenait du dédain.
+
+-- Cependant, dit une voix inquiète, ce soir on a cru remarquer dans le
+camp des préparatifs d'attaque.
+
+-- Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-même examiné
+le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons
+paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans
+aucune émotion, M. le duc d'Anjou donnait à dîner dans sa tente.
+
+L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui
+sembla qu'un léger sourire crispait la lèvre du Taciturne, tandis que,
+d'un mouvement à peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce
+sourire.
+
+-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous êtes dans l'erreur complète; ce
+n'est point une attaque furtive qu'on vous prépare en ce moment, c'est un
+bel et bon assaut que vous allez essuyer.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets.
+
+-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humiliés que l'on parût
+douter de leurs connaissances en stratégie.
+
+-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez à un
+choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez....
+
+-- Achevez, monseigneur.
+
+-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez.
+
+-- A la bonne heure! s'écria le prince d'Orange, voilà parler.
+
+-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit dès lors qu'il allait
+trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.
+
+-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'écrièrent tous ensemble le
+bourgmestre et les autres membres du conseil.
+
+-- Je le sais, dit l'inconnu.
+
+Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblée, mais, si
+léger qu'il fût, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui
+venait d'être introduit sur la scène pour y jouer, selon toute
+probabilité, le premier rôle.
+
+-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme
+habitué à lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres
+et tous les préjugés bourgeois.
+
+-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que
+cependant Votre Altesse nous permette de lui dire....
+
+-- Dites.
+
+-- Que s'il en était ainsi....
+
+-- Après?
+
+-- Nous en aurions des nouvelles.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par notre espion de marine.
+
+En ce moment un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la
+salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avançant
+moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange.
+
+-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami.
+
+-- Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu.
+
+-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à
+la découverte.
+
+A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange,
+l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança
+précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre.
+
+Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si
+reconnaissable, étant si accentué: la tête carrée, les yeux bleus, le col
+court et les épaules larges; il froissait entre ses grosses mains son
+bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il
+laissait sur les dalles une large trace d'eau.
+
+C'est que ses vêtements grossiers étaient littéralement trempés et
+dégouttants.
+
+-- Oh! oh! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en
+regardant le marin avec cette habitude de l'autorité, qui impose soudain
+au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique à la fois le
+commandement et la caresse.
+
+-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est
+large et rapide aussi, monseigneur.
+
+-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la
+faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom.
+
+Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et
+s'adressant à lui, quoique envoyé par un autre, c'était peut-être à cet
+autre qu'il eût dû rendre compte de sa mission:
+
+-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai
+passé avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur
+l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français.
+Ah! pardon, monseigneur.
+
+Goes s'arrêta.
+
+-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'à moitié damné.
+
+-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner....
+
+L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua:
+
+-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge,
+j'ai entendu une voix qui criait:
+
+-- Holà de la barque, que voulez-vous?
+
+Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et
+j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière
+moi:
+
+-- Canot amiral.
+
+L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait:
+
+-- Que vous avais-je dit?
+
+-- Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je
+sentis un choc épouvantable; ma barque s'enfonça; l'eau me couvrit la
+tête; je roulai dans un abîme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut
+me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.
+
+C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à
+bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas
+été broyé ou noyé.
+
+-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que
+ses prévisions s'étaient réalisées; va, et tais-toi.
+
+Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main.
+
+Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'était le congé de
+l'inconnu.
+
+Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira,
+visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du
+prince d'Orange.
+
+-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce
+rapport? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez-
+vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait
+du camp à la galère amirale?
+
+-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois.
+
+-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses
+de mon avis, je suis sûr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné,
+et, surtout, je connais ceux qui sont là de l'autre côté.
+
+Et sa main désignait les polders.
+
+-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir
+attaquer cette nuit.
+
+Donc, tenez-vous prêts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
+ils attaqueront sérieusement.
+
+-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée,
+monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez
+maintenant.
+
+-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les
+Français vont attaquer?
+
+-- Voici les probabilités: l'infanterie est catholique, elle se battra
+seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un côté; la cavalerie est
+calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de
+Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il
+voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés.
+
+-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.
+
+-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de
+meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la
+garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie
+au moment où les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer:
+qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes; si vous les attendez à
+l'assaut, vous êtes perdus, car à l'assaut le Français n'a pas d'égal,
+comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous
+défendez l'approche de vos villes.
+
+Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le
+Taciturne.
+
+-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir,
+du même avis que le premier capitaine du siècle.
+
+Tous deux s'inclinèrent courtoisement.
+
+-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse
+sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers
+conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants.
+
+-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont
+forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au
+milieu de la ville dans deux heures.
+
+-- Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte-
+Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade
+maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut.
+
+-- Oui, monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces
+détails?
+
+L'inconnu sourit.
+
+-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est là qu'est le sort de la
+bataille.
+
+-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves
+marins.
+
+-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui
+étaient là; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront.
+
+Les Anversois ouvrirent de grands yeux.
+
+-- Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière
+aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques?
+
+-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si
+vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles nos barques.
+
+-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur.
+
+-- Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre
+lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh! s'il n'y avait que les événements,
+je les eusse déjà surmontés.
+
+-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière,
+qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous
+allez être payés en traites sur vous-mêmes, j'espère que vous les
+trouverez bonnes.
+
+-- Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibération avec
+les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des
+commerçants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines
+hésitations, car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais
+en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances où, pour le
+bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos
+barrages comme vous l'entendrez.
+
+-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût
+fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix
+minutes.
+
+-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle façon
+j'en dispose:
+
+Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le
+passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de
+longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et
+de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt
+braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés,
+ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé
+de matières inflammables.
+
+-- Et, vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle
+tout entière.
+
+-- Oui, tout entière, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus
+de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines,
+de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous,
+poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette
+marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux
+et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis.
+
+Les officiers poussèrent un cri de joie.
+
+-- Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince.
+
+-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu.
+
+-- C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres
+différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure.
+
+-- Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait monseigneur.
+
+-- Mais qui préviendra la flottille?
+
+-- Elle est prévenue.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur
+achetais.
+
+-- Mais Malines, Lier, Duffel?
+
+-- Je suis passé par Malines et par Lier, et j'ai envoyé un agent sûr à
+Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera
+brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures
+Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses
+canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un océan furieux
+qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en même
+temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon,
+qu'il n'en rentrera pas un seul en France.
+
+Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis,
+tout à coup, les Flamands éclatèrent en applaudissements.
+
+Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.
+
+-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté?
+
+-- Tout, répondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français
+tout est prêt aussi.
+
+Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière.
+
+-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les
+Français sont en marche et s'avancent vers la ville.
+
+-- Aux armes! cria le bourgmestre.
+
+-Aux armes! répétèrent les assistants.
+
+-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et
+impérieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernière
+recommandation plus importante que toutes les autres.
+
+-- Faites! faites! s'écrièrent toutes les voix.
+
+-- Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas
+même une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut être
+légers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous
+ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous
+avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas!
+
+Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle.
+
+-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua
+l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où vous
+trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.
+
+-- Merci, monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à
+la fois la Belgique et la Hollande.
+
+-- Prince, vous me comblez, répondit celui-ci.
+
+-- Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français?
+demanda le prince.
+
+-- Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit
+l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eût envié son sombre
+compagnon, et que Dieu seul comprit.
+
+
+
+
+LXVI
+
+FRANÇAIS ET FLAMANDS
+
+
+Au moment où tout le conseil sortait de l'hôtel-de-ville, et où les
+officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les
+ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence
+elle-même, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la
+ville, retentit et se résuma dans un grand cri.
+
+En même temps l'artillerie tonna.
+
+Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche
+nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endormie.
+Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hâta.
+
+Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on
+disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre
+le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire
+sauter les portes avec des pétards.
+
+Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet
+était presque nul; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs
+adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec
+cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque.
+
+Mais tout à coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés
+s'élancent des gens armés; seulement, ce n'est point l'ardente impétuosité
+des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui
+n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif
+comme une muraille roulante. C'étaient les Flamands qui s'avançaient en
+bataillons serrés, en groupes compactes au-dessus desquels continuait à
+tonner une artillerie plus bruyante que formidable.
+
+Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la
+pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des
+arquebuses éclairent les visages rougis de sang.
+
+Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec
+rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre,
+car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux
+d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait. Au moment où l'on en vient aux
+mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre,
+des détonations pressées se font entendre du côté de Sainte-Marie, et une
+lueur s'élève au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est
+Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forçant la barrière qui
+défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la
+ville. Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français.
+
+Mais il n'en est point ainsi.
+
+Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une
+pareille entreprise, Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en
+tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le
+courant. Tout était prêt pour le combat; ses marins, armés de leurs sabres
+d'abordage, étaient à l'arrière; ses canonniers, mèche allumée, étaient à
+leurs pièces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des
+matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les
+navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire
+une trouée à la flotte. On avançait en silence. Les sept bâtiments de
+Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait
+l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantômes gigantesques
+glissant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc
+de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il
+avait pris sur la galère la place du premier lieutenant, et, courbé sur le
+beaupré, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la
+profondeur de la nuit. Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit
+apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve; elle
+semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays
+d'embûches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude.
+
+Cependant on avançait toujours; on était en vue du barrage, à dix
+encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage,
+sans qu'un seul _qui vive_! fût encore venu frapper l'oreille des
+Français.
+
+Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une négligence dont ils se
+réjouissaient; le jeune amiral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse
+dont il s'effrayait.
+
+Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux
+bâtiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant
+elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les
+compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans
+se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français la même
+forme que ses vaisseaux offraient eux-mêmes.
+
+Tout à coup, et au moment où les porteurs de haches recevaient l'ordre de
+descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetés par des
+mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français.
+
+Les Flamands prévenaient la manoeuvre des Français et faisaient ce qu'ils
+allaient faire.
+
+Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il
+l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des noeuds de fer
+les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un
+matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait
+d'une plus sûre étreinte, en criant: A l'abordage! à l'abordage!
+
+Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même
+cri que lui; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa
+à son agression.
+
+Seulement on vit trois barques chargées d'hommes glissant silencieusement
+sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés.
+
+Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire
+d'ailes.
+
+Les assaillants restaient immobiles sur ces bâtiments qu'ils venaient de
+conquérir sans lutte.
+
+Il en était de même sur toute la ligne.
+
+Tout à coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une
+odeur de souffre se répandit dans l'air. Un éclair traversa son esprit;
+il courut à une écoutille qu'il souleva: les entrailles du bâtiment
+brûlaient.
+
+A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la
+ligne.
+
+Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu; Joyeuse,
+descendu le premier, remonta le dernier.
+
+Au moment où il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait
+éclater le pont du bâtiment qu'il quittait.
+
+Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes, chaque barque,
+chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère; la flotte française, d'un
+port plus considérable, semblait dominer un abîme de feu.
+
+L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes,
+de briser les grappins; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec
+la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur
+salut.
+
+Mais l'oeuvre était immense; peut-être se fût-on détaché des grappins
+jetés par les ennemis sur la flotte française, mais il y avait encore ceux
+jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis.
+
+Tout à coup vingt détonations se firent entendre; les bâtiments français
+tremblèrent dans leur membrure, gémirent dans leur profondeur.
+
+C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la
+gueule et abandonnés par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à
+mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se
+trouvait dans leur direction, mais brisant.
+
+Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mâts,
+s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aiguës, venaient
+lécher les flancs cuivrés des bâtiments français.
+
+Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinée d'or, donnant, calme et
+d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes,
+ressemblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés,
+qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière
+d'étincelles.
+
+Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus
+foudroyantes; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les
+saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux-mêmes qui
+éclataient.
+
+Tant qu il avait espéré rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses
+ennemis, Joyeuse avait lutté; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir:
+la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi
+qui sautait, une pluie de feu, pareille à un bouquet d'artifice, retombait
+sur son pont.
+
+Seulement, ce feu, c'était le feu grégeois, ce feu implacable, qui
+s'augmente de ce qui éteint les autres feux, et qui dévore sa proie
+jusqu'au fond de l'eau.
+
+Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues; mais les
+bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive
+tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du
+brûlot rongeur, qui les avait étreints de ses bras de flammes.
+
+Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre
+de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive
+gauche.
+
+L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix; ceux
+qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la même idée.
+
+Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse
+quittât le pont de sa galère.
+
+Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid à tout le monde: chacun
+de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage.
+
+Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait,
+éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense
+horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant toujours, se perdre dans la
+mer.
+
+Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu: non pas
+que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et
+Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns
+sans tirer sur les autres.
+
+La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges;
+devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux,
+elle broie; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs
+larges coutelas.
+
+[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.]
+
+Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met
+dans les colonnes françaises, et elles ne font plus que se maintenir au
+lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des
+bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou.
+
+Tout à coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles
+de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les
+flancs des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse si
+serrée, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers
+sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.
+
+Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots
+qui les poussent: quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et
+conduits par Joyeuse auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés
+tout à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur flotte en flammes et
+deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés.
+
+Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont élancés sur le
+premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un
+ennemi.
+
+Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat; son poignet
+tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une
+tête, chaque coup de pointe trouait un homme.
+
+Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain
+de blé par une légion de fourmis.
+
+Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant.
+
+Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée
+par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu; mais l'infanterie du
+comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les
+Flamands.
+
+Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il
+avait entendu les détonations des canons et les explosions des bâtiments
+sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait
+naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire
+que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française!
+
+Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de
+Joyeuse, lorsque tout à coup ou vint lui dire que la flotte était détruite
+et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.
+
+Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude: la flotte,
+c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée.
+
+Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle
+charge, et cavaliers et chevaux épuisés se rallièrent pour se ruer de
+nouveau sur les Anversois.
+
+On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée: Tenez ferme,
+monsieur de Saint-Aignan! France! France!
+
+Et, comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans
+l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible
+favori, le cybarite délicat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la
+force fabuleuse de l'Hercule néméen.
+
+Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait
+cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la
+cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat.
+
+Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un
+beau cheval noir.
+
+Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la
+cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il était suivi de cinq cents
+cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.
+
+De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec
+son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné.
+
+Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé: c'était à l'endroit où
+Joyeuse combattait avec ses marins.
+
+Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant
+joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent
+l'ennemi fléchir; ils entendirent ces cris, et tout à coup ils se
+trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait
+subitement comme par enchantement.
+
+Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se
+heurtèrent avec un sombre acharnement.
+
+Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles.
+
+Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de
+l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps
+un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant
+sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques goûtes de
+sang de l'épaule.
+
+-- Ah! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est
+un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même
+maître que moi.
+
+A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un
+autre point.
+
+-- Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats
+contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.
+
+L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec
+fureur.
+
+Mais, cette fois, Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il
+avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portés avec
+autant d'adresse que de rage, de force que de colère.
+
+Ce fut l'inconnu qui à son tour fit un mouvement de retraite.
+
+-- Tiens! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat
+pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans
+casque, un front sans visière.
+
+Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en
+mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de
+vigueur, d'orgueil et de jeunesse.
+
+Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de
+suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur
+cette tête nue.
+
+-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un
+traître, et en traître tu mourras.
+
+Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de
+pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de
+son casque.
+
+-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque,
+qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que
+je trouverai sur mon chemin.
+
+L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa
+jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit:
+
+-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre présence est utile là-bas.
+
+L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son
+interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie
+calviniste.
+
+-- En effet, dit-il d'une voix sombre, là sont ceux que je cherchais.
+
+En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui,
+lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géant, firent leur
+premier pas en arrière.
+
+Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et
+dans la nuit.
+
+Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la ligne et
+cherchaient à reculer sans fuir.
+
+M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes
+une retraite en bon ordre.
+
+Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes
+d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée
+harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du
+prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe,
+contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnèse.
+
+Alors il fallut se décidera quitter le champ de bataille et à faire
+retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas
+d'événement était détruite.
+
+Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bravoure du plus grand nombre,
+une affreuse déroute commença.
+
+Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à
+peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau à l'arrière-
+garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le
+champ de bataille.
+
+Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres
+ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des
+mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui
+tournait autour de sa tête avec la même facilité qu'une fronde aux mains
+d'un frondeur.
+
+De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sangliers
+qui ne peuvent se décider à fuir, et qui reviennent désespérément sur le
+chasseur.
+
+De leur côté, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils
+avaient appelé monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, étaient lestes
+à la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relâche à l'armée
+angevine.
+
+Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au
+coeur l'inconnu en face de ce grand désastre.
+
+-- Assez, messieurs, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont
+chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre:
+n'en demandons pas plus au Dieu des armées.
+
+-- Ah! c'était un Français, c'était un Français! s'écria Joyeuse, je
+t'avais deviné, traître. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort
+des traîtres!
+
+Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu
+ébranler mille épées levées contre lui: il tourna bride, et, vainqueur,
+s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.
+
+Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses:
+la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée tout entière, et, sous
+le poids de cette panique insensée, les soldats commencèrent à fuir en
+désespérés.
+
+Les chevaux s'animaient malgré la fatigue car eux-mêmes semblaient être
+aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver
+des abris: en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée.
+
+C'était le moment où, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les
+digues et se levaient les écluses. Depuis Lier jusqu'à Termonde, depuis
+Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite rivière, grossie par ses
+affluents, chaque canal débordé envoyait dans le plat pays son contingent
+d'eau furieuse.
+
+Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'arrêter, ayant lassé
+leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur
+ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient
+échappé sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin être sauvés, et
+respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un
+blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle,
+impitoyable, se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec
+l'impétuosité de la mer; toutefois, malgré l'imminence du danger qui
+commençait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.
+
+Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et
+les seuls qui eussent conservé une espèce d'ordre dans cette effroyable
+déroute.
+
+Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la
+menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses
+fantassins épars.
+
+Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval, et
+accompagné d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en
+avant, sans paraître songer à rien.
+
+-- Le misérable n'a pas de coeur, disaient les uns.
+
+-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.
+
+Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin,
+rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.
+
+Seulement, les vivres manquaient.
+
+Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se
+traînant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille.
+
+Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée.
+
+On espérait gagner Bruxelles qui était au duc et dans laquelle on avait de
+nombreux partisans; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon
+vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme
+on croyait pouvoir compter sur Bruxelles.
+
+Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à peine de l'endroit où l'on
+se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement
+avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on
+jugerait le plus convenable.
+
+Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à une armée
+nouvelle.
+
+C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable où
+le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, où des
+montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, où les
+restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses,
+rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les
+campagnes du Brabant.
+
+M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan,
+entre Héboken et Heckhout.
+
+La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en
+étaient enfuis; le feu allumé par eux la veille brûlait encore dans la
+cheminée.
+
+Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent
+dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une
+surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que
+les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions.
+
+Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette
+insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même où tant de braves gens
+mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du
+prince.
+
+Il était de ceux qui disaient:
+
+« Le misérable n'a pas de coeur! »
+
+Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il
+frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux
+lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait,
+toutes les maisons étaient ainsi.
+
+A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et fit sa grimace
+ordinaire.
+
+[Illustration: Il la lança dans le poste. -- PAGE 37.]
+
+-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers.
+
+-- Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes harassés, mourant de faim,
+général.
+
+-- Oui; mais vous êtes vivants, et si vous restez ici une heure de plus,
+vous êtes morts; peut-être est-il déjà trop tard.
+
+M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque
+grand danger caché dans cette solitude.
+
+On décampa.
+
+Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et
+Joyeuse se chargea de l'arrière-garde.
+
+Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou
+affaiblis par leurs blessures, ou harassés de fatigue, et se couchèrent
+dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un
+sinistre pressentiment.
+
+Avec eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne
+pouvaient plus se traîner, ou qui s'étaient blessés en marchant.
+
+A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et
+en état de combattre.
+
+
+
+LXVII
+
+
+LES VOYAGEURS
+
+
+Tandis que ce désastre s'accomplissait, précurseur d'un désastre plus
+grand encore, deux voyageurs, montés sur d'excellents chevaux du Perche,
+sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraîche, et poussaient
+en avant dans la direction de Malines.
+
+Ils marchaient côte à côte, les manteaux en trousse, sans armes
+apparentes, à part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait
+briller la poignée de cuivre à la ceinture de l'un d'eux.
+
+Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensée, peut-être la
+même, sans échanger une seule parole.
+
+Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient
+alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte
+de commis-voyageurs, précurseurs et naïfs, qui, à cette époque, faisaient
+le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent à la
+spécialité de la grande propagande commerciale.
+
+Quiconque les eût vus trotter si paisiblement sur la route, éclairée par
+la lune, les eût pris pour de bonnes gens, pressés de trouver un lit,
+après une journée convenablement faite.
+
+Cependant il n'eût fallu qu'entendre quelques phrases, détachées de leur
+conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas
+conserver d'eux cette opinion erronée que leur donnait la première
+apparence.
+
+Et d'abord, le plus étrange des mots échangés entre eux fut le premier mot
+qu'ils échangèrent, quand ils furent arrivés à une demi-lieue de Bruxelles
+à peu près.
+
+-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez
+en vérité eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en
+faisant cette marche, et nous arrivons à Malines au moment où, selon toute
+probabilité, le résultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera
+là-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de très petites
+marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes étapes, en deux
+jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement à l'heure
+probable où le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder à terre,
+après s'être élevé jusqu'au septième ciel.
+
+Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se révoltait aucunement de
+cette appellation, malgré ses habits d'homme, répondit d'une voix calme,
+grave et douce à la fois:
+
+-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protéger ce misérable prince,
+et il le frappera cruellement; hâtons-nous donc de mettre à exécution nos
+projets, car je ne suis pas de ceux qui croient à la fatalité, moi, et je
+pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontés et de leurs
+faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'était
+pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui.
+
+En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacée.
+
+-- Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé des deux voyageurs; prenez
+votre manteau.
+
+-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni
+tourments de l'esprit.
+
+Remy leva les yeux au ciel, et demeura plongé dans un sombre silence.
+
+Parfois, il arrêtait son cheval et se retournait sur ses étriers, tandis
+que sa compagne le devançait, muette comme une statue équestre.
+
+Après une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut
+rejointe:
+
+-- Tu ne vois plus personne derrière nous? dit-elle.
+
+-- Non, madame, personne.
+
+-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit à Valenciennes, et qui
+s'était enquis de nous après nous avoir observés si longtemps avec
+surprise?
+
+-- Je ne le revois plus.
+
+-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer à Mons.
+
+-- Et moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant d'entrer à Bruxelles.
+
+-- A Bruxelles, tu dis?
+
+-- Oui, mais il se sera arrêté dans cette dernière ville.
+
+-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle
+craignait que sur cette route déserte on ne pût l'entendre; Remy, ne t'a-
+t-il point paru qu'il ressemblait....
+
+-- A qui, madame?
+
+-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, à ce malheureux
+jeune homme.
+
+-- Oh! non, non, madame, se hâta de dire Remy, pas le moins du monde; et,
+d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitté Paris et
+que nous sommes sur cette route?
+
+-- Mais comme il savait où nous étions, Remy, quand nous changions de
+demeure à Paris.
+
+-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre,
+et, comme je vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il
+avait pris un parti désespéré, mais vis-à-vis de lui seul.
+
+-- Hélas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu
+allège celle de ce pauvre enfant!
+
+Remy répondit par un soupir au soupir de sa maîtresse, et ils continuèrent
+leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin
+sonore.
+
+Deux heures se passèrent ainsi.
+
+Au moment où nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la
+tête.
+
+Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin.
+
+Il s'arrêta, écouta, mais ne vit rien.
+
+Ses yeux, cherchèrent inutilement à percer la profondeur de la nuit, mais
+comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le
+bourg avec sa compagne.
+
+-- Madame, lui dit-il, le jour va bientôt venir; si vous m'en croyez, nous
+nous arrêterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos.
+
+-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous
+éprouvez. Remy, vous êtes inquiet.
+
+-- Oui, de votre santé, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter
+de pareilles fatigues, et c'est à peine si moi-même....
+
+-- Faites comme il vous plaira, Remy, répondit la dame.
+
+-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle à l'extrémité de laquelle
+j'aperçois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnaît
+les hôtelleries: hâtez-vous, je vous prie.
+
+-- Vous avez donc entendu quelque chose?
+
+-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'être trompé;
+mais, en tout cas, je reste un instant en arrière pour m'assurer de la
+réalité ou de la fausseté de mes doutes.
+
+La dame, sans répliquer, sans essayer de détourner Remy de son intention,
+toucha les flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle longue et
+tortueuse.
+
+[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.]
+
+Remy la laissa passer devant, mit pied à terre et lâcha la bride à son
+cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne.
+
+Quant à lui, courbé derrière une borne gigantesque, il attendit.
+
+La dame heurta au seuil de l'hôtellerie derrière la porte de laquelle,
+suivant la coutume hospitalière des Flandres, veillait ou plutôt dormait
+une servante aux larges épaules et aux bras robustes.
+
+La fille avait déjà entendu le pas du cheval claquer sur le pavé de la
+ruelle, et, réveillée sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir
+dans ses bras le voyageur ou plutôt la voyageuse.
+
+Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintrée dans laquelle ils
+se précipitèrent, en reconnaissant une écurie.
+
+-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir près du feu
+en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrivé.
+
+La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'écurie,
+rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses
+doigts la massive chandelle, et se rendormit.
+
+Pendant ce temps, Remy, qui s'était placé en embuscade, guettait le
+passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval.
+
+Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prêtant l'oreille
+attentivement; puis, arrivé à la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et
+parut hésiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce côté.
+
+Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy, qui sentit sur son épaule le
+souffle de son cheval.
+
+Remy porta la main à son couteau.
+
+-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté, lui qui nous suit encore.
+Que nous veut-il?
+
+Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval
+soufflait avec effort en allongeant le cou.
+
+Il ne prononçait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards,
+dirigés tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans la ruelle, il
+n'était point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait
+retourner en arrière, pousser en avant, ou se diriger vers l'hôtellerie.
+
+-- Ils ont continué, murmura-t-il à demi-voix, continuons.
+
+Et, rendant les rênes à son cheval, il continua son chemin.
+
+-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route.
+
+Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment.
+
+-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on?
+
+-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous
+pouvez dormir en toute sécurité.
+
+-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien.
+
+-- Au moins vous souperez, madame, car hier déjà vous ne prîtes rien.
+
+-- Volontiers, Remy.
+
+On réveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le
+même air de bonne humeur que la première, et qui apprenant ce dont il
+était question, tira du buffet un quartier de porc salé, un levraut froid
+et des confitures; puis elle apporta un pot de bière de Louvain écumante
+et perlée.
+
+Remy se mit à table près de sa maîtresse.
+
+Alors celle-ci emplit à moitié un verre à anse de cette bière dont elle se
+mouilla les lèvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques
+miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain.
+
+-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante.
+
+-- Non, j'ai fini, merci.
+
+La servante, alors, se mit à regarder Remy qui ramassait le pain rompu par
+sa maîtresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bière.
+
+-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur?
+
+-- Non, mon enfant, merci.
+
+-- Vous ne la trouvez donc pas bonne?
+
+-- Je suis sûr qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim.
+
+La servante joignit les mains pour exprimer l'étonnement où la plongeait
+cette étrange sobriété: ce n'était pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en
+user ses compatriotes voyageurs.
+
+Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dépit dans le geste invocateur de
+la servante, jeta une pièce d'argent sur la table.
+
+-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous
+pouvez bien garder votre pièce: six deniers de dépense à deux!
+
+-- Gardez la pièce tout entière, ma bonne, dit la voyageuse, mon frère et
+moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer
+votre gain.
+
+La servante devint rouge de joie, et cependant en même temps des larmes de
+compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient été prononcées
+douloureusement.
+
+-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse
+d'ici à Malines?
+
+-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne
+sait peut-être pas cela, mais il existe une grande route excellente.
+
+-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre.
+
+-- Dame! je vous prévenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est
+une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout.
+
+-- En quoi, ma bonne?
+
+-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent
+le pays pour aller sous Bruxelles.
+
+-- Sous Bruxelles?
+
+-- Oui, ils émigrent momentanément.
+
+-- Pourquoi donc émigrent-ils?
+
+-- Je ne sais; c'est l'ordre.
+
+-- L'ordre de qui? du prince d'Orange?
+
+-- Non, de monseigneur.
+
+-- Qui est ce monseigneur!
+
+-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais
+enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on émigre.
+
+-- Et quels sont les émigrants?
+
+-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni
+digues ni remparts.
+
+-- C'est étrange, fit Remy.
+
+-- Mais nous-mêmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi
+que tous les gens du bourg. Hier, à onze heures, tous les bestiaux ont été
+dirigés sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voilà
+pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir à cette heure
+encombrement de chevaux, de chariots et de gens.
+
+-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous
+procurerait une retraite plus facile.
+
+-- Je ne sais; c'est l'ordre.
+
+Remy et sa compagne se regardèrent.
+
+-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons à Malines?
+
+-- Je le crois, à moins que vous ne préfériez faire comme tout le monde,
+c'est-à-dire vous acheminer sur Bruxelles.
+
+Remy regarda sa compagne.
+
+-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'écria la dame
+en se levant; ouvrez l'écurie, s'il vous plaît, ma bonne.
+
+Remy se leva comme sa compagne en murmurant à demi voix:
+
+-- Danger pour danger, je préfère celui que je connais: d'ailleurs le
+jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait,
+eh bien! nous verrions!
+
+Et comme les chevaux n'avaient pas même été dessellés, il tint l'étrier à
+sa compagne, se mit lui-même en selle, et le jour levant les trouva sur
+les bords de la Dyle.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+EXPLICATION
+
+
+Le danger que bravait Remy était un danger réel, car le voyageur de la
+nuit, après avoir dépassé le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne
+voyant plus personne sur la route, s'aperçut bien que ceux qu'il suivait
+s'étaient arrêtés dans le village.
+
+Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre à sa
+poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ
+de trèfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces
+fossés profonds qui en Flandre servent de clôture aux héritages.
+
+Il résultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait à portée de
+tout voir sans être vu.
+
+Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-même
+et comme la dame l'avait soupçonné, ce jeune homme c'était Henri du
+Bouchage, qu'une étrange fatalité jetait une fois encore en présence de la
+femme qu'il avait juré de fuir.
+
+Après son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystérieuse,
+c'est-à-dire après la perte de toutes ses espérances, Henri était revenu à
+l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme il l'avait dit, à quitter une vie
+qui se présentait pour lui si misérable à son aurore: et, en gentilhomme
+de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son père à garder pur, il
+s'était résolu au glorieux suicide du champ de bataille.
+
+Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frère, commandait une
+armée et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri
+n'hésita point; il sortit de son hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à-
+dire vingt heures après le départ de Remy et de sa compagne.
+
+Des lettres arrivées de Flandre annonçaient un coup de main décisif sur
+Anvers. Henri se flatta d'arriver à temps. Il se complaisait dans cette
+idée que du moins il mourrait l'épée à la main, dans les bras de son
+frère, sous un drapeau français; que sa mort ferait grand bruit, et que ce
+bruit percerait les ténèbres dans lesquelles vivait la dame de la maison
+mystérieuse.
+
+Nobles folies! glorieux et sombres rêves! Henri se reput quatre jours
+entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientôt
+finir.
+
+Au moment où, tout entier à ces rêves de mort, il apercevait la flèche
+aiguë du clocher de Valenciennes, et où huit heures sonnaient à la ville,
+il s'aperçut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux
+et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui
+rattachait les sangles du sien.
+
+Henri n'était pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce
+qui n'est point un écusson. Il fit en passant des excuses à cet homme, qui
+se retourna au son de sa voix, puis se détourna aussitôt.
+
+Henri, emporté par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrêter en
+vain, Henri tressaillit comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait pas à
+voir.
+
+-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy à Valenciennes; Remy, que j'ai
+laissé, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maîtresse, car il
+avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En vérité, la douleur
+me trouble le cerveau, m'altère la vue à ce point que tout ce qui
+m'entoure revêt la forme de mes immuables idées.
+
+Et, continuant son chemin, il était entré dans la ville sans que le
+soupçon qui avait effleuré son esprit, y eût pris racine un seul instant.
+
+A la première hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrêta, jeta la
+bride aux mains d'un valet d'écurie, et s'assit devant la porte, sur un
+banc, pendant qu'on préparait sa chambre et son souper.
+
+Mais tandis que, pensif, il était assis sur ce banc, il vit s'avancer les
+deux voyageurs qui marchaient côte à côte, et il remarqua que celui qu'il
+avait pris pour Remy tournait fréquemment la tête.
+
+L'autre avait le visage caché sous l'ombre d'un chapeau à larges bords.
+
+Remy, en passant devant l'hôtellerie, vit Henri sur le banc, et détourna
+encore la tête; mais cette précaution même contribua à le faire
+reconnaître.
+
+-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est
+froid, mon oeil clair, mes idées fraîches; revenu d'une première
+hallucination, je me possède complètement. Or, le même phénomène se
+produit, et je crois encore reconnaître, dans l'un de ces voyageurs, Remy,
+c'est-à-dire le serviteur de la maison du faubourg.
+
+Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et
+sans retard il faut que j'éclaircisse mes doutes.
+
+Henri, cette résolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur
+les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent déjà entrés
+dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne
+les aperçut plus.
+
+Il courut jusqu'aux portes; elles étaient fermées.
+
+Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.
+
+Henri entra dans toutes les hôtelleries, questionna, chercha et finit par
+apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de
+mince apparence, située rue du Beffroi.
+
+L'hôte était occupé à fermer lorsque du Bouchage entra.
+
+Tandis que cet homme, affriandé par la bonne mine du jeune voyageur, lui
+offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans
+l'intérieur de la chambre d'entrée, et de l'endroit où il se trouvait,
+pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-même,
+lequel montait, éclairé par la lampe d'une servante.
+
+Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, étant passé le premier,
+avait déjà disparu.
+
+Au haut de l'escalier, Remy s'arrêta. En le reconnaissant positivement,
+cette fois, le comte avait poussé une exclamation, et, au son de la voix
+du comte, Remy s'était retourné.
+
+Aussi, à son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, à
+son regard plein d'inquiétude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et,
+trop ému pour prendre un parti à l'instant même, s'éloigna-t-il en se
+demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitté
+sa maîtresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la même route que lui.
+
+Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prêté aucune attention
+au second cavalier.
+
+Sa pensée roulait d'abîme en abîme.
+
+Le lendemain, à l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir
+se trouver face à face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris
+d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du
+gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes,
+on avait ouvert les portes pour eux.
+
+De cette façon, et comme ils étaient partis vers une heure du matin, ils
+avaient six heures d'avance sur Henri.
+
+Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et
+rejoignit à Mons les voyageurs qu'il dépassa.
+
+Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eût fallu que Remy fût sorcier
+pour le reconnaître. Henri s'était affublé d'une casaque de soldat et
+avait acheté un autre cheval.
+
+Toutefois, l'oeil défiant du bon serviteur déjoua presque cette
+combinaison, et, à tout hasard, le compagnon de Remy, prévenu par un seul
+mot, eut le temps de détourner son visage que Henri, cette fois encore, ne
+put apercevoir.
+
+Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la
+première hôtellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il
+accompagnait ses questions d'un irrésistible auxiliaire, il finit par
+apprendre que le compagnon de Remy était un jeune homme fort beau, mais
+fort triste, sobre, résigné, et ne parlant jamais de fatigue.
+
+Henri tressaillit, un éclair illumina sa pensée.
+
+-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il.
+
+-- C'est possible, répondit l'hôte; aujourd'hui beaucoup de femmes passent
+ainsi déguisées pour aller rejoindre leurs amants à l'armée de Flandre, et
+comme notre état à nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne
+voyons rien.
+
+Cette explication brisa le coeur de Henri. N'était-il pas probable, en
+effet, que Remy accompagnât sa maîtresse déguisée en cavalier?
+
+Alors, et si cela était ainsi, Henri ne comprenait rien que de fâcheux
+dans cette aventure.
+
+Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame inconnue allait rejoindre son
+amant en Flandre.
+
+Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets éternels; cette fable
+d'un amour passé qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de deuil,
+c'était donc lui qui l'avait inventée pour éloigner un surveillant
+importun.
+
+-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brisé de cette espérance qu'il ne
+l'avait jamais été de son désespoir, eh bien! tant mieux, un moment
+viendra où j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher
+tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placée si
+haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarités
+ordinaires; alors, alors, moi qui m'étais fait l'idée d'une créature
+presque divine, alors, en voyant de près cette enveloppe si brillante
+d'une âme tout ordinaire, peut-être me précipiterai-je moi-même du faîte
+de mes illusions, du haut de mon amour.
+
+Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se déchirait la poitrine, à
+cette idée qu'il perdrait peut-être un jour cet amour et ces illusions qui
+le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur
+vide.
+
+Il en était là, les ayant dépassés comme nous avons dit et rêvant à la
+cause qui avait pu pousser en Flandre, en même temps que lui, ces deux
+personnages indispensables à son existence, lorsqu'il les vit entrer à
+Bruxelles.
+
+Nous savons comment il continua de les suivre.
+
+A Bruxelles, Henri avait pris de sérieuses informations sur la campagne
+projetée par M. le duc d'Anjou.
+
+Les Flamands étaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un
+Français de distinction; ils étaient trop fiers du succès que la cause
+nationale venait d'obtenir, car c'était déjà un succès que de voir Anvers
+fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appelé pour régner
+sur elles; ils étaient trop fiers, disons-nous, de ce succès pour se
+priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les
+questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, à toute époque,
+a paru si ridicule au peuple belge.
+
+Henri conçut dès lors des craintes sérieuses sur cette expédition, dont
+son frère menait une si grande part; il résolut en conséquence de
+précipiter sa marche sur Anvers.
+
+C'était pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne,
+quelque intérêt qu'ils parussent avoir à n'être pas reconnus, suivre
+obstinément la même route qu'il suivait.
+
+C'était une preuve que tous deux tendaient à un même but.
+
+Au sortir du bourg, Henri, caché dans les trèfles où nous l'avons laissé,
+était certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune
+homme qui accompagnait Remy.
+
+Là il reconnaîtrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin.
+
+Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il déchirait sa poitrine, tant il
+avait peur de perdre cette chimère qui le dévorait, mais qui le faisait
+vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuât.
+
+Lorsque les deux voyageurs passèrent devant le jeune homme, qu'ils étaient
+loin de soupçonner être caché là, la dame était occupée à lisser ses
+cheveux, qu'elle n'avait point osé renouer à l'hôtellerie.
+
+Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler évanoui dans le fossé où son
+cheval paissait tranquillement.
+
+Les voyageurs passèrent.
+
+Oh! alors, la colère s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il
+avait cru voir chez les habitants de la maison mystérieuse cette loyauté
+qu'il pratiquait lui-même.
+
+Mais après les protestations de Remy, mais après les hypocrites
+consolations de la dame, ce voyage ou plutôt cette disparition constituait
+une espèce de trahison envers l'homme qui avait si opiniâtrement, mais en
+même temps si respectueusement assiégé cette porte.
+
+Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune
+homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur,
+et remonta à cheval, bien décidé à ne plus prendre aucune des précautions
+qu'un reste de respect lui avait conseillé de prendre, et il se mit à
+suivre les voyageurs, ostensiblement et à visage découvert.
+
+Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hésitation dans sa marche, la
+route était à lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, réglant
+le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le précédaient.
+
+Il était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa compagne, mais à se faire
+seulement reconnaître d'eux.
+
+-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste à tous deux une parcelle de
+coeur, ma présence, bien qu'amenée par le hasard, n'en sera pas moins un
+sanglant reproche pour les gens sans foi qui me déchirent le coeur à
+plaisir.
+
+Il n'avait pas fait cinq cents pas à la suite des deux voyageurs, que Remy
+l'aperçut.
+
+Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et
+découvert, Remy se troubla.
+
+La dame s'en aperçut et se retourna.
+
+-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy?
+
+Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer.
+
+-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par
+l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute à Amsterdam,
+et passe par le théâtre de la guerre pour y chercher aventure.
+
+-- N'importe, je suis inquiète, Remy.
+
+-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eût été le comte du Bouchage, il
+nous eût déjà abordés; vous savez s'il était persévérant.
+
+-- Je sais aussi qu'il était respectueux, Remy, car, sans ce respect même,
+je me fusse contentée de vous dire: Éloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse
+point inquiétée davantage.
+
+-- Eh bien, madame, s'il était si respectueux, ce respect, il l'aura
+conservé, et vous n'aurez pas plus à craindre de lui, en supposant que ce
+soit lui, sur la route de Bruxelles à Anvers qu'à Paris, dans la rue de
+Bussy.
+
+-- N'importe, continua la dame en regardant encore derrière elle, nous
+voici à Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus
+vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers, hâtons-nous.
+
+-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point à Malines;
+nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'à ce bourg qu'on aperçoit
+là-bas à gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette façon nous
+éviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons
+moins embarrassés pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la
+nécessité exige que nous en changions.
+
+-- Allons, Remy, droit au bourg alors.
+
+Ils prirent à gauche, s'engageant dans un sentier à peine frayé, mais qui,
+cependant, se rendait visiblement à Villebrock.
+
+Henri quitta la route au même endroit qu'eux, prit le même sentier qu'eux,
+et les suivit, gardant toujours sa distance.
+
+L'inquiétude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son
+maintien agité, dans ce mouvement surtout qui lui était devenu habituel,
+de regarder en arrière avec une sorte de menace, et d'éperonner tout à
+coup son cheval.
+
+Ces différents symptômes, comme on le comprend bien, n'échappaient point à
+sa compagne.
+
+Ils arrivèrent à Villebrock.
+
+Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'était
+habitée; quelques chiens oubliés, quelques chats perdus couraient effarés
+dans cette solitude, les uns appelant leurs maîtres avec de longs
+hurlements, les autres fuyant légèrement, et s'arrêtant, lorsqu'ils se
+croyaient en sûreté, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse
+d'une porte ou par le soupirail d'une cave.
+
+Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne.
+
+De son côté, Henri, qui semblait une ombre attachée aux pas des voyageurs,
+de son côté Henri s'était arrêté à la première maison du bourg, avait
+heurté à la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux
+qui le précédaient, et alors ayant deviné que la guerre était cause de
+cette désertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs
+eussent pris un parti.
+
+C'est ce qu'ils firent après que leurs chevaux eurent déjeuné avec le
+grain que Remy trouva dans le coffre d'une hôtellerie abandonnée.
+
+-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans
+une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme
+des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Français ou
+de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation
+étrange où sont les Flandres, les routiers de toutes les espèces, les
+aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous étiez un homme je
+vous tiendrais un autre langage: mais vous êtes femme, vous êtes jeune,
+vous êtes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour
+votre honneur.
+
+-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame.
+
+-- C'est tout, au contraire, madame, répondit Remy, lorsque la vie a un
+but.
+
+-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy;
+vous savez que ma pensée, à moi, n'est pas sur cette terre.
+
+-- Alors, madame, répondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en
+croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sûr; j'ai
+des armes, nous nous défendrons ou nous nous cacherons, selon que
+j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles.
+
+-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera, répondit la
+dame en secouant la tête; je ne concevrais de craintes que pour vous, si
+j'avais des craintes.
+
+-- Alors, fit Remy, marchons.
+
+Et il poussa son cheval sans ajouter une parole.
+
+La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'était arrêté en
+même temps qu'eux, se remit en marche avec eux.
+
+
+
+
+LXIX
+
+L'EAU
+
+
+À fur et à mesure que les voyageurs avançaient, le pays prenait un aspect
+étrange.
+
+Il semblait que les campagnes fussent désertées comme les bourgs et les
+villages.
+
+En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la
+chèvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des
+haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges,
+nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son
+travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays à un autre, sa
+balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme
+du Nord, et qui se balance en marchant près de sa lourde charrette un
+fouet bruyant à la main.
+
+Aussi loin que s'étendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les
+petits coteaux, dans les grandes herbes, à la lisière des bois, pas une
+figure humaine, pas une voix.
+
+On eût dit la nature la veille du jour où l'homme et les animaux furent
+créés.
+
+Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproché par le sentiment des
+voyageurs qui le précédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux
+horizons lointains, aux nuages mêmes, l'explication de ce phénomène
+sinistre.
+
+Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se
+détachant sur la teinte pourprée du soleil couchant, Remy et sa compagne,
+penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux; puis,
+en arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la
+même distance et la même attitude.
+
+La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans
+l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menaçant que le silence.
+
+Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval:
+
+-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible à la crainte,
+vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie; eh bien! ce
+soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, une torpeur inconnue
+enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin.
+Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même; madame, je vous le
+confesse: pour la première fois de ma vie... j'ai peur.
+
+La dame se retourna; peut-être tous ces présages menaçants lui avaient-ils
+échappé, peut-être n'avait-elle rien vu.
+
+-- Il est toujours là? demanda-t-elle.
+
+-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy; ne songez
+plus à lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le
+danger que je crains ou plutôt que je sens, que je devine, avec un
+sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison; ce danger, qui
+s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est
+autre; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger.
+
+La dame secoua la tête.
+
+-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là-bas des saules qui courbent
+leurs cimes noires?
+
+-- Oui.
+
+-- A côté de ces arbres j'aperçois une petite maison; par grâce, allons-y;
+si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions
+l'hospitalité; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites
+pas d'objection, je vous en supplie.
+
+L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses
+discours décidèrent sa compagne à céder.
+
+Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquée par Remy.
+
+Quelques minutes après, les voyageurs heurtaient à la porte de cette
+maison, bâtie en effet sous un massif de saules.
+
+Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite rivière qui coulait à un quart
+de lieue de là; un ruisseau enfermé entre deux bras de roseaux et deux
+rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante;
+derrière la maison, bâtie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait
+un petit jardin, enclos d'une haie vive.
+
+Tout cela était vide, solitaire, désolé.
+
+Personne ne répondit aux coups redoublés que frappèrent les voyageurs.
+
+Remy n'hésita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule,
+l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pène.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Remy entra vivement. Il mettait à toutes ses actions depuis une heure
+l'activité d'un homme travaillé par la fièvre. La serrure, produit
+grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cédé presque sans
+résistance.
+
+Remy poussa précipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte
+derrière lui, tira un verrou massif, et ainsi retranché, respira comme
+s'il venait de gagner la vie.
+
+Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse, il l'installa dans l'unique
+chambre du premier étage, où, en tâtonnant, il rencontra un lit, une
+chaise et une table.
+
+Puis, un peu tranquillisé sur son compte, il redescendit au rez-de-
+chaussée, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit à guetter par une
+fenêtre grillée les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la
+maison, s'en était rapproché à l'instant même.
+
+Les réflexions de Henri étaient sombres et en harmonie avec celles de
+Remy.
+
+-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu à nous, mais
+connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contrée; les
+Français ont emporté Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les
+paysans ont été chercher un refuge dans les villes.
+
+Cette explication était spécieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas
+le jeune homme.
+
+D'ailleurs elle le ramenait à un autre ordre de pensées.
+
+-- Que vont faire de ce côté Remy et sa maîtresse? se demandait-il. Quelle
+impérieuse nécessité les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai,
+car le moment est enfin venu de parler à cette femme et d'en finir à
+jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est
+présentée aussi belle.
+
+Et il s'avança vers la maison.
+
+Mais tout à coup il s'arrêta.
+
+-- Non, non, dit-il avec une de ces hésitations subites si communes dans
+les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est-
+elle pas maîtresse de ses actions et sait-elle quelle fable a été forgée
+sur elle par ce misérable Remy? Oh! c'est à lui, c'est à lui seul que j'en
+veux, à lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste
+encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connaît pas, trahir les
+secrets de sa maîtresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y
+a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne
+puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la
+révélation entière de la vérité; c'est de voir cette femme arriver au
+camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois
+ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime!
+
+Eh bien! je la suivrai jusque-là; je verrai ce que je tremble de voir, et
+j'en mourrai: ce sera de la peine épargnée au mousquet et au canon.
+
+Hélas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces élans comme
+il en trouvait parfois au fond de son âme, pleine de religion et d'amour,
+je ne cherchais pas cette suprême angoisse; je m'en allais souriant à une
+mort réfléchie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de
+bataille avec un nom sur les lèvres, le vôtre, mon Dieu! avec un nom dans
+le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez à une mort
+désespérée, pleine de fiel et de tortures: soyez béni, j'accepte.
+
+Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait
+passés en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'à tout prendre,
+à part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position était moins cruelle
+qu'à Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole,
+qu'il n'avait jamais entendu, et marchant à sa suite, quelques-uns de ces
+arômes vivaces qui émanent de la femme que l'on aime venaient, mêlés à la
+brise, lui caresser le visage.
+
+Aussi, continuait-il, les yeux fixés sur cette chaumière où elle était
+renfermée:
+
+-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette
+maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis
+entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derrière
+la fenêtre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis
+encore trop heureux.
+
+Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la
+maison, écoutant avec un sentiment de mélancolie impossible à décrire le
+murmure de l'eau qui coulait à ses côtés.
+
+Tout à coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du côté du nord
+et passait emporté par le vent.
+
+-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers.
+
+Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter à cheval et de
+courir, guidé par le bruit, là où l'on se battait; mais pour cela il
+fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute.
+
+S'il ne l'avait point rencontrée sur sa route, Henri eût suivi son chemin,
+sans un regard en arrière, sans un soupir pour le passé, sans un regret
+pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute était entré dans son
+esprit, et avec le doute l'irrésolution.
+
+Il resta.
+
+Pendant deux heures, il resta couché, prêtant l'oreille aux détonations
+successives qui arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles pouvaient
+être ces détonations irrégulières et plus fortes qui de temps en temps
+étaient venues couper les autres.
+
+Il était loin de se douter que ces détonations étaient causées par les
+vaisseaux de son frère qui sautaient.
+
+-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout
+se tut.
+
+Le bruit du canon n'était point parvenu, à ce qu'il paraissait, dans
+l'intérieur de la maison, ou, s'il y était parvenu, les habitants
+provisoires y étaient demeurés insensibles.
+
+-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frère est
+vainqueur; mais, après Anvers, viendra Gand; après Gand, Bruges, et
+l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement.
+
+Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au
+camp des Français.
+
+Et comme, à la suite de toutes ces commotions qui avaient ébranlé l'air,
+la nature était rentrée dans son repos, Joyeuse, enveloppé de son manteau,
+rentra dans son immobilité.
+
+Il était tombé dans cette espèce d'assoupissement à laquelle, vers la fin
+de la nuit, la volonté de l'homme ne peut résister, lorsque son cheval,
+qui paissait à quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement.
+
+Henri ouvrit les yeux.
+
+L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée dans une autre
+direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourné à
+l'approche du jour, venait du sud-est.
+
+-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en
+flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre
+qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne étable?
+
+L'animal, comme s'il eût entendu l'interpellation, et comme s'il eût voulu
+y répondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de
+Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il écouta.
+
+-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus sérieux, à ce qu'il me paraît:
+quelque troupe de loups suivant les armées pour dévorer les cadavres.
+
+Le cheval hennit, baissa la tête, puis, par un mouvement rapide comme
+l'éclair, il se mit à fuir du côté de l'ouest.
+
+Mais, en fuyant, il passa à la portée de la main de son maître, qui le
+saisit par la bride comme il passait, et l'arrêta.
+
+Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna par la crinière et sauta en
+selle. Une fois là, comme il était bon cavalier, il se fit maître de
+l'animal et le contint.
+
+Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commença
+de l'entendre lui-même, et cette terreur qu'avait ressentie la brute
+grossière, l'homme fut étonné de la ressentir à son tour.
+
+Un long murmure, pareil à celui du vent, strident et grave à la fois,
+s'élevait des différents points d'un demi-cercle qui semblait s'étendre du
+sud au nord; des bouffées d'une brise fraîche et comme chargée de
+particules d'eau éclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors
+devenait semblable au fracas des marées montantes sur les grèves
+caillouteuses.
+
+-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque
+c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent
+distincts.
+
+Une armée en marche, peut-être? mais non; -- il pencha son oreille vers la
+terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures,
+l'éclat des voix.
+
+Est-ce le crépitement d'un incendie? non encore, car on n'aperçoit aucune
+lueur à l'horizon, et le ciel semble même se rembrunir.
+
+Le bruit redoubla et devint distinct: c'était le roulement incessant,
+ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traînés au loin
+sur un pavé sonore.
+
+Henri crut un instant avoir trouvé la raison de ce bruit en l'attribuant à
+la cause que nous avons dite, mais aussitôt:
+
+-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussée pavée de ce côté, il n'y
+a pas mille canons dans l'armée.
+
+Le bruit approchait toujours.
+
+Henri mit son cheval au galop et gagna une éminence.
+
+-- Que vois-je! s'écria-t-il en atteignant le sommet.
+
+Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il
+n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui déchirant le
+flanc avec ses éperons, et lorsqu'il fut arrivé au sommet de la colline il
+se cabra à renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et
+cavalier, c'était, à l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie,
+pareille à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant un cercle immense
+et marchant vers la mer.
+
+Et cette bande s'élargissait pas à pas aux yeux de Henri, comme une bande
+d'étoffe qu'on déroule.
+
+Le jeune homme regardait encore indécis cet étrange phénomène, lorsqu'en
+ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperçut que la
+prairie s'imprégnait d'eau, que la petite rivière débordait, et commençait
+de noyer, sous sa nappe soulevée sans cause visible, les roseaux qui, un
+quart d'heure auparavant, se hérissaient sur ses deux rives.
+
+L'eau gagnait tout doucement du côté de la maison.
+
+-- Malheureux insensé que je suis! s'écria Henri, je n'avais pas deviné:
+c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues.
+
+Henri s'élança aussitôt du côté de la maison, et heurta furieusement à la
+porte.
+
+-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il.
+
+Nul ne répondit.
+
+-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux à force de terreur, ouvrez,
+c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez!
+
+-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, répondit
+Remy de l'intérieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai
+reconnu; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez
+cette porte vous me trouverez derrière elle, un pistolet à chaque main.
+
+-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent
+désespéré: l'eau, l'eau, c'est l'eau!...
+
+-- Pas de fable, pas de prétextes, pas de ruses déshonorantes, monsieur le
+comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps.
+
+-- Alors, j'y passerai! s'écria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au
+nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maîtresse, veux-tu
+ouvrir?
+
+-- Non!
+
+Le jeune homme regarda autour de lui, et aperçut une de ces pierres
+homériques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon; il
+souleva cette pierre entre ses bras, l'éleva sur sa tête, et s'avançant
+vers la maison, il la lança dans la porte.
+
+La porte vola en éclats.
+
+En même temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le
+toucher.
+
+Henri sauta sur Remy.
+
+Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu.
+
+-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insensé! s'écria Henri; ne
+te défends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement,
+regarde.
+
+Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça d'un coup de poing.
+
+-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu?
+
+Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait à l'horizon,
+et qui grondait en marchant, comme le front d'une armée gigantesque.
+
+-- L'eau! murmura Remy.
+
+-- Oui, l'eau! l'eau! s'écria Henri; elle envahit; vois à nos pieds: la
+rivière déborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir
+d'ici.
+
+-- Madame! cria Remy, madame!
+
+-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prépare les chevaux; et vite, vite!
+
+-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera.
+
+Remy courut à l'écurie. Henri s'élança vers l'escalier.
+
+Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte.
+
+Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant.
+
+Mais elle, croyant à la trahison ou à la violence, se débattait de toute
+sa force et se cramponnait aux cloisons.
+
+-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve.
+
+Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment où il revenait avec les
+deux chevaux.
+
+-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutôt il vous
+sauvera; venez! venez!
+
+
+
+
+LXX
+
+LA FUITE
+
+
+Henri, sans perdre de temps à rassurer la dame, l'emporta hors de la
+maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.
+
+Mais elle, avec un mouvement d'invincible répugnance, glissa hors de cet
+anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé
+pour elle.
+
+-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon
+coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous
+serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique,
+pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s'agit de fuir
+plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les
+oiseaux qui fuient?
+
+En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées
+de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et,
+dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols
+bruyants, favorisés par la sombre rafale, avaient quelque chose de
+sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux.
+
+La dame ne répondit rien; mais, comme elle était en selle, elle poussa son
+cheval en avant sans détourner la tête.
+
+Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours,
+étaient fatigués.
+
+A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le
+suivre:
+
+-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et
+pourtant je le retiens des deux mains; par grâce, madame, tandis qu'il en
+est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras,
+mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre.
+
+-- Merci, monsieur, répondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et
+sans que la moindre altération se trahît dans son accent.
+
+-- Mais, madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui des regards
+désespérés, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous!
+
+En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment même;
+c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers,
+supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé
+avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines,
+commençait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les
+cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de
+démons passait sous sa feuillée.
+
+Les arbres déracinés s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons
+écroulées flottant à la surface de l'eau; les hennissements et les cris
+lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inondation, formaient
+un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait
+Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue.
+
+Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même
+l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.
+
+Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était
+évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.
+
+A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors
+il leur criait:
+
+-- Plus vite, madame! par grâce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt!
+la voici!
+
+Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillonnante, irritée; elle emporta
+comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maîtresse;
+elle souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et
+majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle
+arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de l'inconnue.
+
+Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la
+combattre.
+
+-- Mais vous voyez bien que vous êtes perdue! hurla-t-il, désespéré.
+Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi,
+venez!
+
+-- Non, monsieur, dit-elle.
+
+-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc!
+
+La dame détourna la tête; l'eau était à cinquante pas à peine.
+
+-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez!
+
+Le cheval de Remy, épuisé, butta des deux jambes de devant et ne put se
+relever, malgré les efforts de son cavalier.
+
+-- Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle, s'écria Remy.
+
+Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme
+un gigantesque monument sur la tête du fidèle serviteur.
+
+Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa
+monture, résolue à mourir avec Remy.
+
+Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé en même temps qu'elle; il
+la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur
+son cheval, il partit comme un trait.
+
+-- Remy! Remy! cria la dame, les bras étendus de son côté, Remy!
+
+Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet
+espoir indomptable, bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jusqu'au
+bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.
+
+A côté, de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses
+pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et
+que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne
+couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur.
+
+Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espérait, en mourant, que celle
+qu'il aimait uniquement serait sauvée.
+
+-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire à
+celui qui nous attend que vous vivez pour....
+
+Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla
+s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.
+
+-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je
+veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied à terre; au nom du Dieu
+vivant, je le veux!
+
+Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que
+le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant:
+
+-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci à vous qui me faites
+cette joie que je n'eusse jamais espérée.
+
+Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante
+l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort
+d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre.
+
+Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes
+pêle-mêle avec d'autres débris.
+
+C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et
+si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il
+soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers
+efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes
+efforts de son agonie.
+
+Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par
+la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de
+l'eau, tandis que de la main gauche Henri écartait les bois flottants et
+les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval.
+
+Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira:
+
+-- Adieu! madame, adieu!
+
+-- Par le ciel! s'écria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je
+te sauverai.
+
+Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la
+manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer
+librement.
+
+Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au
+cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés pliant sous lui, il
+disparut tout à fait.
+
+-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure.
+
+Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous!
+
+En ce moment, Henri sentit Remy qui lui échappait; il ne fit aucune
+résistance pour le retenir; toute résistance était inutile.
+
+Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au
+moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier
+moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la
+mort.
+
+Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de
+joie retentit à ses côtés.
+
+Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.
+
+Cette barque, c'était celle de la petite maison que nous avons vu soulever
+par l'eau; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces,
+grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa
+portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait
+atteinte.
+
+Ses deux rames étaient attachées à son abordage, une gaffe roulait au
+fond.
+
+Il tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraînant avec lui la dame,
+qu'il souleva par dessous ses épaules et que Remy reprit de ses mains.
+
+Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux.
+
+Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondées et la
+barque se balançant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris.
+
+A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline
+qui, entièrement entourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer.
+
+Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline vers laquelle
+d'ailleurs le courant les portait.
+
+Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et
+les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.
+
+Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Remy, on aborda ou plutôt
+on fut jeté contre la colline.
+
+Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui.
+
+Henri s'avança pour prendre la dame entre ses bras; mais elle étendit la
+main et, se levant seule, elle sauta à terre.
+
+Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idée de se rejeter dans
+l'abîme et de mourir à ses yeux; mais un irrésistible sentiment
+l'enchaînait à la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si
+longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais.
+
+Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de la dame et de
+Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus
+douloureuse que le sang.
+
+Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau;
+l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la
+colline.
+
+Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient contempler cette grande colère
+des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu.
+
+Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas
+de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes.
+
+Remy ressentait une vive douleur à l'épaule; un madrier flottant l'avait
+atteint au moment où son cheval s'était dérobé sous lui.
+
+Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait
+aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son
+pouvoir de la garantir.
+
+Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres, si miraculeusement
+échappés à la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour
+Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces.
+
+La jeune femme fut debout la première; elle remarqua qu'au fond de
+l'horizon, du côté de l'occident, on apercevait quelque chose comme des
+feux à travers la brume.
+
+Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation
+n'avait pu atteindre.
+
+Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui
+succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ.
+
+Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces
+feux, et il revint dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de
+l'endroit où l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui
+s'avançait en droite ligne vers les feux.
+
+Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin,
+c'était une double ligne d'arbres, directe et régulière.
+
+Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec
+celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner
+beaucoup au hasard.
+
+L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait rejetés à gauche
+de leur route en leur faisant décrire un angle considérable; cette
+dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout
+moyen de s'orienter.
+
+Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard;
+dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eût aperçu le clocher de
+Malines, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près.
+
+-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux?
+
+-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me
+semblent menaçants, à moi, et je m'en défie.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont
+français, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand désastre: les
+digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle
+a été vaincue; pour détruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé.
+Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumés par des ennemis
+que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse
+ayant pour but d'attirer les fugitifs?
+
+-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim
+tueraient ma maîtresse.
+
+-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je
+vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.
+
+-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous
+sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre
+bras, je suis prête.
+
+Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible
+d'autorité, auquel personne n'avait l'idée de résister un seul instant.
+
+Henri s'inclina et marcha le premier.
+
+L'inondation était plus calme, la jetée, qui venait aboutir à la colline,
+formait une espèce d'anse où l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans
+le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et
+des cadavres flottants.
+
+Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée.
+
+Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de
+nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à
+un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantée de
+tilleuls étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents
+soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannière française.
+
+Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva
+la mèche de son mousquet en criant:
+
+-- Qui vive?
+
+-- France! répondit du Bouchage.
+
+Puis se retournant vers Diane:
+
+-- Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée; je reconnais le guidon
+des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.
+
+Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes
+accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien
+accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils
+survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes.
+
+Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il
+fut ardemment questionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses
+compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose.
+
+Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les
+alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu.
+
+Tous deux étaient encore ruisselants d'eau.
+
+-- Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison: je me
+suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, pardonnez-moi.
+
+Et sans attendre les remercîments de ceux auxquels il avait sauvé la vie,
+Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.
+
+Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été
+le remercîment si bien mérité de son courage et de sa délicatesse.
+
+Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander
+l'hospitalité, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le
+_sauve qui peut_ des chefs.
+
+Partout où il y a homogénéité de position, identité de sentiment et
+habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité
+dans l'exécution après l'unité dans la pensée.
+
+C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis.
+
+Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher
+différents partis pour leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs
+rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la
+conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa
+bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal à cause de sa naissance,
+ils prirent la route de Bruxelles.
+
+Comme tous les acteurs de cette terrible scène, ils virent tous les
+progrès de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais
+le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous
+avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les
+éléments.
+
+Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté
+leurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils
+avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant
+trouvèrent-ils de la résistance; mais la mort hurlait derrière eux: ils
+attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles,
+perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et
+firent décamper les Flamands.
+
+Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du
+côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses
+compagnons.
+
+Tel fut le récit que firent à du Bouchage les gendarmes d'Aunis.
+
+-- Et le reste de l'armée? demanda Henri.
+
+-- Regardez, répondit l'enseigne, à chaque instant passent des cadavres
+qui répondent à votre question.
+
+-- Mais... mais mon frère? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée.
+
+-- Hélas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles
+certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retiré du
+feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation
+nous ne pouvons le dire.
+
+Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions; puis tout à
+coup:
+
+-- Et le duc? demanda-t-il.
+
+L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse:
+
+-- Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des premiers. Il était monté sur un
+cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien! tout
+à l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de débris;
+la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la
+hauteur de la selle.
+
+-- Grand Dieu! s'écria Henri.
+
+-- Grand Dieu! murmura Remy qui, à ces mots du comte: « Et le duc! »
+s'étant levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent
+vivement sur sa pâle compagne.
+
+-- Après? demanda le comte.
+
+-- Oui, après? balbutia Remy.
+
+-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un
+de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval; il
+l'atteignit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte
+blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau
+s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon
+gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous
+n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à
+notre prince.
+
+-- Mort! mort, lui aussi, l'héritier de la couronne, quel désastre!
+
+Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible à
+rendre:
+
+-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez.
+
+-- Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime, répondit-elle, en levant
+en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.
+
+-- Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy.
+
+-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à
+l'homme que lorsque Dieu oublie.
+
+Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette exaltation des deux
+étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort; il les observait de
+loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs
+désirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de
+leurs physionomies.
+
+La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.
+
+-- Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire?
+
+Le comte tressaillit.
+
+-- Moi? dit-il.
+
+-- Oui, vous.
+
+-- J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le
+jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir; alors moi aussi je
+tâcherai de l'attirer à terre, pour lui donner une sépulture chrétienne,
+et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.
+
+Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme
+un regard plein d'affectueux reproches.
+
+Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc
+d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait.
+
+
+
+
+LXXI
+
+TRANSFIGURATION
+
+
+Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle
+et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et
+d'admiration.
+
+[Illustration: Le bateau fut jeté contre la colline. -- PAGE 38.]
+
+Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué
+son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui
+imprime au front humide du dormeur les tortures chimériques de son rêve.
+
+Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au milieu de la mort sur
+son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête
+pour le ciel.
+
+La jeune femme, sortie de cette léthargie, promena autour d'elle un regard
+si doux, si suave, et chargé d'une si angélique bonté, que Henri, crédule
+comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder
+enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance
+et de pitié.
+
+Tandis que les gendarmes, après leur frugal repas, dormaient ça et là dans
+les décombres; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa
+tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était
+appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si
+basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise:
+
+-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie
+qui déborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après
+vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau.
+
+-- C'est vrai, monsieur, répondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t-
+elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis
+reconnaissante.
+
+-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et
+d'abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à
+ceux que vous aimez.
+
+-- Que dites-vous? demanda la dame.
+
+-- A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta
+Henri.
+
+-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le
+sont aussi.
+
+-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux
+genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui
+vous ai tant aimée. Oh! ne vous détournez pas; vous êtes jeune, vous êtes
+belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous
+ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour
+comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez
+les heures passées, pesez-les une à une: laquelle m'a donné la joie?
+laquelle l'espoir? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer,
+j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs;
+vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce
+moment, où vous détournez la tête, où chacune de mes paroles, toute
+brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre
+coeur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez.
+Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous? Qu'ai-je demandé?
+rien. Votre main, l'ai-je touchée? Jamais, autrement que pour vous tirer
+d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux
+flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus
+qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour.
+
+-- Oh! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi.
+
+-- Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez
+personne; oh! répétez-moi cette assurance: c'est une singulière faveur,
+n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est
+pas aimé! mais je préfère cela, puisque vous me dites en même temps que
+vous êtes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui êtes la seule
+adoration de ma vie, répondez-moi.
+
+Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune
+femme.
+
+-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitié
+de moi que vous: il a essayé de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne
+me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en
+Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune
+cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des espérances de mon
+frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aimé,
+mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer!
+
+-- Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse
+solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme; je suis
+une créature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous
+avais vu moins noble, moins bon, moins généreux; si je n'avais pour vous
+au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frère,
+je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des
+oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai
+pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis
+plus: à présent que je vous connais, je vous prendrais la main, je
+l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur
+ne bat plus; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour,
+si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par
+les tortures de l'âme; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un
+bonheur, j'en suis sûre...
+
+-- Oh! oui, s'écria Henri.
+
+-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque
+chose vient d'être changé en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer
+sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de
+cette noble créature qui repose là-bas et qui a pendant un instant le
+bonheur d'oublier! Hélas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa
+voix la première inflexion de sensibilité que Henri eût remarquée en elle,
+pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste; tu ne sais pas les
+progrès de ma pensée, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au
+sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois
+monter à Dieu.
+
+-- Que dites-vous? s'écria Henri: pensez-vous donc à mourir aussi, vous?
+
+Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et
+écouta.
+
+-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme.
+
+Henri fit un signe affirmatif.
+
+-- Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre: cette joie que vous avez
+remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la
+même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire:
+Lève-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu!
+
+-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez....
+Diane! nom chéri, nom adoré!...
+
+Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune femme, en répétant ce nom
+avec l'ivresse d'un indicible bonheur.
+
+-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom
+qui m'est échappé; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur
+en le prononçant.
+
+-- Oh! madame, madame, s'écria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne
+me dites pas que vous allez mourir.
+
+-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave,
+je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres
+passions, d'intérêts vils et de désirs sans noms; je dis que je n'ai plus
+rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables; je
+n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur,
+ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui
+l'emplissait tout entière est morte; je ne suis plus qu'une victime sans
+prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir, ni espérances, en renonçant
+au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me
+prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui
+n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance.
+
+Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva lentement et vint droit à sa
+maîtresse.
+
+-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre.
+
+-- Pour Dieu, répliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pâle et
+amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.
+
+-- C'est vrai! répondit Remy en laissant retomber sa tête sur sa poitrine,
+c'est vrai!
+
+Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit
+sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte.
+
+-- Oh! que suis-je auprès de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec
+le frisson de l'épouvante.
+
+-- Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai
+attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à
+jamais.
+
+Henri s'agenouilla.
+
+-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière;
+merci, je vois clairement ma destinée: à partir de cette heure, plus un
+mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi
+celui qui vous aimait.
+
+Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.
+
+Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme
+régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand,
+dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant
+d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.
+
+Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le
+commandement.
+
+Henri écoutait.
+
+-- Messieurs, messieurs! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral,
+je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles
+m'annoncer mon frère!
+
+-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane,
+et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le
+désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui
+n'aiment plus personne?
+
+-- Un cheval! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval!
+
+-- Mais par où sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous
+environne de tout côtés.
+
+-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien
+qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.
+
+-- Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne,
+le temps s'éclaircit et peut-être pourrez-vous voir.
+
+-- J'y vais, dit le jeune homme.
+
+Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les
+trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni
+s'éloigner.
+
+Remy avait repris sa place auprès de Diane.
+
+
+
+
+LXXII
+
+LES DEUX FRÈRES
+
+
+Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le
+voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de
+distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées
+et retranchées.
+
+A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les
+gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on
+vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et
+plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à
+reparaître, comme après un déluge.
+
+Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et
+c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent
+soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de
+cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y
+réussir, soit le bourg, soit la colline.
+
+De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi
+les trompettes sonnaient incessamment.
+
+[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. -- PAGE 60.]
+
+Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la
+colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel.
+
+Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et
+d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie.
+
+Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation,
+desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête
+d'une espèce de chemin de communication.
+
+Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits
+des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un
+détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux
+enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail
+peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils
+seraient par le fond solide du sol.
+
+Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait
+concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa
+compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin.
+
+En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de
+la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre
+en chemin pour se rendre au bourg.
+
+Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de
+soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir
+arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications.
+
+Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français
+poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que
+leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et
+surtout qu'on ne le craignait pour eux.
+
+Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc
+d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la
+chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé
+que cherchait l'ongle actif des chevaux.
+
+Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre.
+
+-- France! cria le cavalier qui venait de la colline.
+
+Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche.
+
+-- Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie,
+vous, monseigneur?
+
+-- Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier.
+
+Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au
+galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations
+frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux
+cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement.
+
+Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau-
+légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le
+chemin ouvert par les deux frères.
+
+Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et
+sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille
+Français crier merci au ciel et vive la France!
+
+-- Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive
+M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un
+autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur
+d'embrasser nos compatriotes.
+
+Une immense acclamation accueillit ces paroles.
+
+Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le
+premier:
+
+-- Et le duc? demanda Joyeuse à Henri.
+
+-- Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci.
+
+-- La nouvelle est-elle sûre?
+
+-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un
+signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était
+enfoncée sous l'eau.
+
+-- Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral.
+
+Puis, se retournant vers ses gens:
+
+-- Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une
+fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement;
+retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des
+vivres.
+
+-- Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher;
+les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres
+bêtes meurent de faim.
+
+-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment
+ferons-nous pour les hommes?
+
+-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande:
+les hommes vivront comme les chevaux.
+
+-- Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous
+parler un moment.
+
+-- Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un
+logement pour moi et m'y attendez.
+
+Henri alla retrouver ses deux compagnons.
+
+-- Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez-
+vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame
+soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à
+vous faire plus libres.
+
+Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne
+des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux
+ordres de l'amiral.
+
+Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le
+bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout
+désordre fût évité.
+
+Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux
+chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux
+de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue
+de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en
+parcourant les postes.
+
+Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de
+reconnaissance.
+
+-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son
+frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si
+cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout
+bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru
+mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture.
+
+Puis lui jetant le bras autour du cou:
+
+-- Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en
+Flandre quand je te croyais à Paris.
+
+-- Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à
+Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.
+
+-- Toujours par amour? demanda Joyeuse.
+
+-- Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus
+amoureux; ma passion, c'est la tristesse.
+
+-- Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que
+vous êtes tombé sur une misérable femme.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu,
+les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et
+homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu,
+ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation
+barbare, c'est une absence de charité chrétienne.
+
+-- Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu!
+
+-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà
+tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa
+possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments
+qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on
+doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement,
+bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place,
+moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais
+prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon
+l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son
+vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue
+jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore!
+alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à
+votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.
+
+Henri saisit la main de son frère.
+
+-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit-
+il.
+
+-- Si, par ma foi.
+
+-- Vous si bon, si généreux!
+
+-- Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère.
+
+-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.
+
+-- Mille démons! je ne veux pas la connaître.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime,
+et que je nommerais, moi, un acte de justice.
+
+-- Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que
+vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur
+l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre.
+
+-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.
+
+-- Vous voyez que nous manquons de vivres.
+
+-- Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer.
+
+-- Et l'avez-vous trouvé?
+
+-- Je pense qu'oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée,
+attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des
+forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps
+d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie
+véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres
+ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays.
+
+-- Pas trop, mon frère, pas trop.
+
+[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. -- PAGE 61.]
+
+-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des
+hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri,
+quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil
+et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son
+âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire
+immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les
+affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri,
+que les Anversois se sont bien battus?
+
+-- Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère.
+
+-- Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui
+m'a excité.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma
+connaissance.
+
+-- Un Français?
+
+-- Un Français.
+
+-- Dans les rangs des Flamands?
+
+-- A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un
+pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève.
+
+-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie;
+mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque
+chose aussi.
+
+-- Et que voulez-vous faire?
+
+-- Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie.
+
+-- Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce
+mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort
+obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent
+rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux
+et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en
+deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir,
+je vous réserve mieux que cela.
+
+-- Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je
+prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir
+ici.
+
+-- Allons, je comprends!
+
+-- Que comprenez-vous?
+
+-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira
+pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette
+insistance.
+
+-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère.
+
+-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se
+rendent parfois à un peu de bruit.
+
+-- Je n'espère pas cela.
+
+-- Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir.
+Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme,
+sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.
+
+-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère?
+
+-- Il le faut bien, puisque vous le voulez.
+
+-- Je puis partir ce soir même?
+
+-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre
+plus longtemps.
+
+-- Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition?
+
+-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri,
+vous comprenez bien cela.
+
+-- Moins, si vous voulez, mon frère.
+
+-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement
+engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de
+trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.
+
+-- Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire
+que vous ne me livrez pas.
+
+-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un
+autre officier commandera la reconnaissance.
+
+-- Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai.
+
+-- Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples,
+mais vous ne dépasserez point cela.
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?
+
+-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre
+d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que
+je voudrai.
+
+-- Va pour les gendarmes d'Aunis.
+
+-- Quand partirai-je?
+
+-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un
+jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles
+promptes et sûres.
+
+-- Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret?
+
+-- Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp.
+Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce
+soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il
+était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et
+faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint-
+Denis.
+
+-- Bien, mon frère; est-ce tout?
+
+-- C'est tout.
+
+Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans
+ses bras.
+
+-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est
+point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?
+
+-- Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette
+pensée, je vous jure, n'est plus en moi.
+
+-- Et depuis quand vous a-t-elle quitté?
+
+-- Depuis deux heures.
+
+-- A quelle occasion?
+
+-- Mon frère, excusez-moi.
+
+-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous.
+
+-- Oh! que vous êtes bon, mon frère!
+
+Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de
+l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers
+l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+L'EXPÉDITION
+
+
+Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy.
+
+-- Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous
+trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois
+qui aboutit à ce corridor; mêlez-vous à notre suite et ne soufflez mot.
+
+Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la
+maison:
+
+-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle.
+
+L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes
+vinrent se ranger devant la maison.
+
+Leurs gens venaient derrière eux avec quelques mulets et deux chariots.
+Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au milieu
+d'eux.
+
+-- Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le
+commandement de votre compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte;
+cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est
+pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les
+hommes de bonne volonté?
+
+Les trois cents hommes se présentèrent.
+
+-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a
+dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que
+cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard
+décidera.
+
+Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au
+sort, je vous en prie.
+
+Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières
+instructions à son frère.
+
+-- Écoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessèchent; il
+doit exister, à ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre
+Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le
+Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des
+bateaux ramenés d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable à passer.
+J'espère que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'à Rupelmonde
+pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.
+
+Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles.
+
+-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont
+pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de
+fausse pitié; à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou
+de poignard.
+
+Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre
+du départ.
+
+Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se
+mirent en route à l'instant même.
+
+Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet
+au poing.
+
+Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait
+aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà
+bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des
+précautions plus dangereuses que salutaires.
+
+Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard,
+après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la
+compagnie.
+
+Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à
+coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait
+embourbé.
+
+Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se
+résigner à marcher comme avec des entraves.
+
+Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la
+plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs
+terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils
+avaient voulu anéantir.
+
+Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de
+froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans
+l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis,
+préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route.
+
+On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit
+l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée
+de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou
+trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou,
+glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans
+l'eau encore rapide de la rivière.
+
+Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent
+des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme.
+
+Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait
+manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.
+
+Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un
+digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute
+la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité
+qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de
+cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la
+mort.
+
+A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi-
+douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les
+malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule
+nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours.
+
+L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce
+triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta
+assis et les retint en disant:
+
+-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose
+sera finie tout de suite.
+
+-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous,
+pauvres gens.
+
+Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on
+leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de
+monter en croupe derrière les valets.
+
+Ils suivirent ainsi le détachement.
+
+Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval
+pour quatre; ils furent recueillis également.
+
+Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les
+gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand,
+d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.
+
+Celui-ci refusait avec des menaces.
+
+L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la
+colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:
+
+-- Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.
+
+L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se
+donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent
+français:
+
+-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes
+pas à l'instant même.
+
+-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes
+nous sommes à vous.
+
+Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces
+paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et
+s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.
+
+Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le
+bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un
+coup de pistolet.
+
+Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore
+atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.
+
+Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y
+logèrent les premiers.
+
+Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.
+
+-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît?
+
+-- Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous
+gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît.
+
+-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez-
+vous point nous accompagner?
+
+-- Volontiers, messieurs.
+
+-- Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous
+suivre à pied.
+
+-- Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de
+marine qui n'avait point encore parlé.
+
+-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.
+
+-- Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé
+le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a
+passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous
+risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une
+troupe.
+
+-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.
+
+Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.
+
+-- Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin
+un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous.
+
+-- Et combien étaient-ils? demanda Henri.
+
+-- Une cinquantaine d'hommes.
+
+-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrête?
+
+-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent
+de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et,
+s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant
+nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée.
+
+-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des
+maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.
+
+-- Il y a un village, dit une voix.
+
+-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de
+deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve
+avec le bateau, tandis que nous le côtoierons.
+
+-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le
+voulez bien.
+
+-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez
+nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village.
+
+-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?
+
+-- Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous
+le remettrez.
+
+-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron,
+il s'éloigna du rivage.
+
+-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix
+que je connais.
+
+Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols
+dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le
+moins, ils firent à peine résistance.
+
+Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus
+forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.
+
+Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau.
+
+Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec
+promesse d'être relevés au bout d'une heure.
+
+Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en
+face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des
+cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on
+venait d'enlever.
+
+Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy,
+qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.
+
+Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant
+d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du
+bateau.
+
+Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens
+dans leurs diverses positions.
+
+Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.
+
+Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture
+de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise
+des Hollandais.
+
+Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui,
+l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis
+à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.
+
+L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés.
+
+Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.
+
+Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur
+fumeuse et presque compacte.
+
+La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot
+de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour
+des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout.
+
+On indiqua à Henri la place d'honneur.
+
+Il s'assit.
+
+-- Mangez, messieurs, dit-il.
+
+Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes
+sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec
+une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction.
+
+-- A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux
+officiers de marine?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Où sont-ils?
+
+-- Là, voyez, au bout de la table.
+
+Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à
+l'endroit le plus obscur de la chambre.
+
+-- Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce
+me semble.
+
+-- Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très
+fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de
+nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils
+ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous.
+Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants.
+Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la
+bonté de nous faire donner une chambre....
+
+Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident
+que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.
+
+-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier
+de marine eut cessé de parler.
+
+Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux
+et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde,
+que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi.
+
+Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon
+presque inintelligible ces deux mots:
+
+-- Oui, comte.
+
+A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.
+
+Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les
+assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri
+et la manifestation bien visible de son étonnement.
+
+Henri s'arrêta près des deux officiers.
+
+-- Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une
+grâce.
+
+-- Laquelle, monsieur le comte.
+
+-- Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M.
+Aurilly lui-même.
+
+-- Aurilly! s'écrièrent tous les assistants.
+
+-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le
+chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur,
+et je m'inclinerai devant lui.
+
+Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement
+devant l'inconnu.
+
+Celui-ci leva la tête.
+
+-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers.
+
+-- Le duc vivant!
+
+-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître
+votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à
+cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez
+pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.
+
+-- Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+PAUL-ÉMILE
+
+
+Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince.
+
+-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que
+moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas
+mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point
+reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.
+
+-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous
+retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés
+de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir
+perdu!
+
+-- Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me
+faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait
+mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se
+représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle
+oraison funèbre on prononcera sur ma tombe.
+
+-- Monseigneur, monseigneur!
+
+-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de
+Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre
+comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une
+faute.
+
+-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de
+pareilles choses, je vous prie.
+
+-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis
+Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée.
+
+-- Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de
+nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet
+avis eût été un blâme.
+
+-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort
+blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue?
+
+-- Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette
+de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait
+la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.
+
+Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà
+si fatal, d'un crêpe sinistre.
+
+-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci!
+qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous.
+
+Les officiers s'inclinèrent.
+
+-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?
+
+-- Cent cinquante, monseigneur.
+
+-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre
+de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais
+je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se
+faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient
+bien, ces couteaux!
+
+-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de
+Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé
+notre Paul-Émile.
+
+-- Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est
+Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec
+son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?
+
+Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question.
+
+-- Non, monseigneur, répondit-il, il vit.
+
+-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave
+Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse?
+
+-- Il n'est point ici, monseigneur.
+
+-- Ah! oui, blessé.
+
+-- Non, monseigneur, sain et sauf.
+
+-- Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier,
+hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le
+sang, après le sang les larmes.
+
+-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le
+proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de
+sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept
+lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur
+de son armée.
+
+Le duc pâlit.
+
+-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois
+mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu
+fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je
+revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de
+Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise:
+_Hilariter_.
+
+-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur,
+en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse
+jalousie.
+
+-- Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en
+France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu,
+plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de
+France, moi!
+
+Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été
+des sanglots.
+
+-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire
+de la France a sauvé Votre Altesse.
+
+-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était
+occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte
+que je me suis sauvé tout seul.
+
+-- Et comment cela, monseigneur?
+
+-- Mais à toutes jambes.
+
+Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes
+punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.
+
+-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il,
+n'est-ce pas, mon brave Aurilly?
+
+-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de
+Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en
+se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas
+invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama.
+
+-- Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la
+Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle
+de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la
+comparaison.
+
+-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?
+
+-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de
+quoi plaisanter, du Bouchage?
+
+-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant
+qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.
+
+-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si
+l'on pouvait ne pas fuir?
+
+Aurilly baissa la tête.
+
+-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est
+vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.
+
+A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose
+d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils
+déplaisaient ou non à leur maître.
+
+-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le
+moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au
+moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux
+et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit:
+
+-- Il faut donner, monseigneur.
+
+-- Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont
+cent contre un.
+
+-- Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je
+donnerai.
+
+-- Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au
+contraire.
+
+-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et
+vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout
+cheval m'est bon, à moi.
+
+Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me
+disant:
+
+-- Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si
+vous le voulez.
+
+Puis, se retournant vers ses hommes:
+
+-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas
+tourner le dos!
+
+Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la
+première.
+
+Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose,
+moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés.
+
+S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous
+l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième
+grimace plus laide probablement encore que les deux premières.
+
+Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.
+
+-- Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur,
+sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on
+aurait tant de bonheur à lui adresser!
+
+-- Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet
+produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du
+prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point
+attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois
+qu'il a vraiment des instants de délire.
+
+-- Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est
+mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier
+service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi
+qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans
+l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est
+ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands
+ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs,
+et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la
+plus formidable armée qui ait jamais existé.
+
+-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le
+commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple
+gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France.
+
+-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de
+souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez
+pas même approché de votre assiette.
+
+-- Monseigneur, je n'ai pas faim.
+
+-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez
+aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop
+hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint
+le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me
+soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et
+à l'eau.
+
+-- Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura,
+excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.
+
+-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.
+
+Tout le monde s'inclina.
+
+[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. -- PAGE
+63.]
+
+-- Allez à votre visite, comte.
+
+Du Bouchage sortit de la salle.
+
+Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce
+fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux.
+
+Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc
+d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais
+ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.
+
+Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité
+qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et
+Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements,
+questionnait aussi.
+
+Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût
+consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût
+chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un
+simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral.
+
+Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être
+éclairé.
+
+Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la
+tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes
+instances.
+
+Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise
+intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait
+recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du
+Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.
+
+Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le
+coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait
+particulièrement celui-ci.
+
+-- Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il
+sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?
+
+-- Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je
+n'en doute pas.
+
+-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur?
+
+-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.
+
+-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez.
+
+-- Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons
+de mon service.
+
+-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques
+officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché,
+messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.
+
+-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma
+discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne
+pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt
+général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque
+ami, en le faisant escorter?
+
+-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je
+l'embrasse!
+
+-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec
+cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur,
+je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse
+motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait
+faire escorter, eh bien!...
+
+-- Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly.
+
+-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente.
+
+-- Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout
+franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons,
+allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.
+
+-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des
+plus mystérieuses.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté
+l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.
+
+-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru
+avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en
+voudrait-il aux indiscrets.
+
+-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des
+sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement,
+si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces.
+Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes?
+et où est-elle, Aurilly, cette parente?
+
+-- Là-haut.
+
+-- Comment! là-haut, dans cette maison-ci?
+
+-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.
+
+-- Chut! répéta le prince en riant aux éclats.
+
+
+
+
+LXXV
+
+UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU
+
+
+Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du
+prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour
+connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du
+duc d'Anjou.
+
+Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une
+conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et
+interrompue par son retour.
+
+Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il
+s'agissait: nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc.
+
+D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute
+avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne,
+jusqu'à ce que tous les officiers présents à la conversation fussent
+éloignés.
+
+Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes.
+
+Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre,
+puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de
+Diane.
+
+Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la
+rivière, il envoyait l'enseigne.
+
+Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et
+envoyait Henri où celui-ci devait envoyer l'enseigne.
+
+Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le
+plus important, et il le lui confiait: c'était chose toute naturelle, si
+naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son
+intention.
+
+Seulement il crut devoir faire une recommandation à l'enseigne des
+gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous
+sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il
+allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner.
+
+Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'échanger avec l'enseigne, le duc
+intervint.
+
+-- Des secrets! dit-il avec son sourire.
+
+Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait
+faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte:
+
+-- Non, monseigneur, répondit-il; monsieur le comte me demande seulement
+combien il me reste de livres de poudre sèche et en état de servir.
+
+Cette réponse avait deux buts, sinon deux résultats: le premier, de
+détourner les soupçons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au
+comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter.
+
+-- Ah! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles
+sous peine de compromettre par le rôle d'espion sa dignité de prince.
+
+Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait:
+
+-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas
+l'enseigne à Henri.
+
+Du Bouchage tressaillit; mais il était trop tard. Ce tressaillement lui-
+même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même
+si les ordres avaient été exécutes partout, il proposa au comte de le
+conduire jusqu'à son poste, proposition que le comte fut bien forcé
+d'accepter.
+
+Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à
+l'avance quelque réponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put
+faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots:
+
+-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y
+veillerais moi-même.
+
+-- Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme.
+
+En chemin, le duc demanda à du Bouchage:
+
+-- Où est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte?
+
+-- Dans la maison où j'avais placé le quartier général, Altesse.
+
+-- Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien
+l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation où nous sommes, pour ne
+pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui
+le surveillera, c'est moi.
+
+La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au
+confluent du fleuve et de la rivière; le duc fit à du Bouchage force
+recommandations de ne pas quitter son poste, et revint.
+
+Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et,
+couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.
+
+Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.
+
+Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.
+
+-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci.
+
+-- Oui, monseigneur, répondit Aurilly.
+
+-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler?
+
+-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.
+
+-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont
+point encore trop épaissi le cerveau.
+
+-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre
+Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais.
+
+-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine.
+
+-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.
+
+-- Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement
+de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure.
+
+-- Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux
+messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau?
+
+-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle
+était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu
+écrit, Aurilly?
+
+-- A qui, monseigneur?
+
+-- A ma soeur Margot.
+
+-- Avais-je donc à écrire à Sa Majesté?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Sur quoi?
+
+-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle
+doit se bien tenir.
+
+-- A quelle occasion, monseigneur?
+
+-- A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui
+tomber sur le dos au midi.
+
+-- Ah! c'est juste.
+
+-- Tu n'as pas écrit?
+
+-- Dame! monseigneur!
+
+-- Tu dormais.
+
+-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec
+quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni
+plume.
+
+-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Évangile.
+
+-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la
+chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas
+écrire?
+
+-- Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, tu trouveras autre chose.
+
+-- Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma
+foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce
+que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.
+
+-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un
+instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi
+seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et
+ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici.
+
+-- J'y vais, monseigneur.
+
+[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu. --
+PAGE 68.]
+
+-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu
+t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien
+j'aime les intérieurs flamands, Aurilly?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Eh bien, tu m'appelleras.
+
+-- A l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille.
+
+Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre
+voisine, où se trouvait le pied de l'escalier.
+
+Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger
+craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais
+aucun bruit ne décela sa tentative.
+
+Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était
+installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.
+
+-- Eh bien? demanda celui-ci.
+
+-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être
+diablement pittoresque.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Je dis qu'un dragon la garde.
+
+-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître?
+
+-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie,
+c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre
+derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière.
+
+-- Bien, après?
+
+-- Monseigneur veut dire avant.
+
+-- Aurilly!
+
+-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur
+le seuil dans un grand manteau gris.
+
+-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa
+maîtresse?
+
+-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame
+ou du comte lui-même.
+
+-- Et quelle espèce de valet?
+
+-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et
+parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture et sur
+lequel il appuie une vigoureuse main.
+
+-- C'est piquant, dit le duc; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly.
+
+-- Oh! par exemple, non, monseigneur.
+
+-- Tu dis?
+
+-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit du
+couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire un mortel ennemi de
+MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des
+Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux,
+monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés; car les Joyeuse nous
+ont sauvés. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le
+diront.
+
+-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison,
+et cependant....
+
+-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage
+de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces
+d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mérite pas le nom d'hommes ni
+de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout.
+
+-- Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir,
+entends-tu?
+
+-- Oui, monseigneur, j'entends.
+
+-- Eh bien, réponds-moi alors.
+
+-- Eh bien, monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être; mais pas
+par la porte, au moins.
+
+-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la
+verrai par la fenêtre, au moins.
+
+-- Ah! voilà une idée, monseigneur, et la preuve que je la trouve
+excellente, c'est que je vais vous chercher une échelle.
+
+Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau
+d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrité leurs chevaux.
+
+Après quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque
+toujours sous un appentis, c'est-à-dire une échelle.
+
+Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour
+ne pas réveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres,
+et alla l'appliquer dans la rue à la muraille extérieure.
+
+Il fallait être prince et souverainement dédaigneux des scrupules
+vulgaires, comme le sont en général les despotes de droit divin, pour
+oser, en présence du factionnaire se promenant de long en large devant la
+porte où étaient enfermés les prisonniers, pour oser accomplir une action
+aussi audacieusement insultante à l'égard de du Bouchage, que celle que le
+prince était en train d'accomplir.
+
+Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant
+pas quels étaient ces deux hommes, s'apprêtait à leur crier: Qui vive!
+
+François haussa les épaules et marcha droit au soldat.
+
+Aurilly le suivit.
+
+-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus élevé du
+bourg, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant François, lui
+fit le salut d'honneur, et n'étaient ces tilleuls qui gênent la vue, à la
+lueur de la lune, on découvrirait une partie de la campagne.
+
+-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette échelle
+pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutôt, non, laisse-moi
+monter; un prince doit tout voir par lui-même.
+
+-- Ou dois-je appliquer l'échelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet.
+
+-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple.
+
+L'échelle appliquée, le duc monta.
+
+Soit qu'il se doutât du projet du prince, soit par discrétion naturelle,
+le factionnaire tourna la tête du côté opposé au prince.
+
+Le prince atteignit le haut de l'échelle; Aurilly demeura au pied.
+
+La chambre dans laquelle Henri avait enfermé Diane était tapissée de
+nattes et meublée d'un grand lit de chêne, avec des rideaux de serge,
+d'une table et de quelques chaises.
+
+La jeune femme, dont le coeur paraissait soulagé d'un poids énorme depuis
+cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp
+des gendarmes d'Aunis, avait demandé à Remy un peu de nourriture, que
+celui-ci avait montée avec l'empressement d'une joie indicible.
+
+Pour la première fois alors, depuis l'heure où Diane avait appris la mort
+de son père, Diane avait, goûté un mets plus substantiel que le pain; pour
+la première fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les
+gendarmes avaient trouvé dans la cave et avaient apporté à du Bouchage.
+
+Après ce repas, si léger qu'il fût, le sang de Diane, fouetté par tant
+d'émotions violentes et de fatigues inouïes, afflua plus impétueux à son
+coeur, dont il semblait avoir oublié le chemin; Remy vit ses yeux
+s'appesantir et sa tête se pencher sur son épaule.
+
+Il se retira discrètement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de
+la porte, non qu'il eût la moindre défiance, mais parce que, depuis le
+départ de Paris, c'était ainsi qu'il agissait.
+
+C'était à la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillité de
+la nuit, qu'Aurilly était monté et avait trouvé Remy couché en travers du
+corridor.
+
+Diane, de son côte, dormait le coude appuyé sur la table, sa tête appuyée
+sur sa main.
+
+Son corps souple et délicat était renversé de côté sur sa chaise au long
+dossier; la petite lampe de fer placée sur la table, près de l'assiette à
+demi garnie, éclairait cet intérieur qui paraissait si calme à la première
+vue, et dans lequel venait cependant de s'éteindre une tempête, qui allait
+se rallumer bientôt.
+
+Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin
+à peine effleuré par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice,
+placé entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumière et
+rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse.
+
+Les yeux fermés, ces yeux aux paupières veinées d'azur, la bouche
+suavement entr'ouverte, les cheveux rejetés en arrière par-dessus le
+capuchon du grossier vêtement d'homme qu'elle portait, Diane devait
+apparaître comme une vision sublime aux regards qui s'apprêtaient à violer
+le secret de sa retraite.
+
+Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il
+s'appuya sur le bord de la fenêtre, et dévora des yeux jusqu'aux moindres
+détails de cette idéale beauté.
+
+Mais tout à coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se
+froncèrent; il redescendit deux échelons avec une sorte de précipitation
+nerveuse.
+
+Dans cette situation, le prince n'était plus exposé aux reflets lumineux
+de la fenêtre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur,
+croisa ses bras sur sa poitrine, et rêva.
+
+Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards
+perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle à lui ses
+souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs.
+
+Après dix minutes de rêverie et d'immobilité, le duc remonta vers la
+fenêtre, plongea de nouveau ses regards à travers les vitres, mais ne
+parvint sans doute pas à la découverte qu'il désirait, car la même ombre
+resta sur son front, et la même incertitude dans son regard.
+
+Il en était là de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du
+pied de l'échelle.
+
+-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au
+bout de la rue voisine.
+
+Mais au lieu de se rendre à cet avis, le duc descendit lentement, sans
+rien perdre de son attention à interroger ses souvenirs.
+
+-- Il était temps! dit Aurilly.
+
+-- De quel côté vient le bruit? demanda le duc.
+
+-- De ce côté, dit Aurilly, et il étendit la main dans la direction d'une
+espèce de ruelle sombre.
+
+Le prince écouta.
+
+[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.]
+
+-- Je n'entends plus rien, dit-il.
+
+-- La personne se sera arrêtée; c'est quelque espion qui nous guette.
+
+-- Enlève l'échelle, dit le prince.
+
+Aurilly obéit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre
+qui bordait de chaque côté la porte de la maison.
+
+Le bruit ne s'était point renouvelé, et personne ne paraissait à
+l'extrémité de la ruelle.
+
+Aurilly revint.
+
+-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle?
+
+-- Fort belle, répondit le prince d'un air sombre.
+
+-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu?
+
+-- Elle dort.
+
+-- De quoi vous préoccupez-vous en ce cas?
+
+Le prince ne répondit pas.
+
+-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly.
+
+-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-là
+quelque part.
+
+-- Vous l'avez reconnue alors.
+
+-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue
+m'a frappé d'un coup violent au coeur.
+
+Aurilly regarda le prince tout étonné, puis, avec un sourire dont il ne se
+donna pas la peine de dissimuler l'ironie:
+
+-- Voyez-vous cela! dit-il.
+
+-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, répliqua sèchement François;
+ne voyez-vous pas que je souffre?
+
+-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'écria Aurilly.
+
+-- Oui, en vérité, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'éprouve;
+mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder.
+
+-- Cependant, justement à cause de l'effet que sa vue a produit sur vous,
+il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur.
+
+-- Certainement qu'il le faut, dit François.
+
+-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce à la cour que
+vous l'avez vue?
+
+-- Non, je ne crois pas.
+
+-- En France, en Navarre, en Flandre?
+
+-- Non.
+
+-- C'est une Espagnole peut-être?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Une Anglaise? quelque dame de la reine Élisabeth?
+
+-- Non, non, elle doit se rattacher à ma vie d'une façon plus intime; je
+crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance.
+
+-- Alors vous la reconnaîtrez facilement, car, Dieu merci! la vie de
+monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse
+parlait tout à l'heure.
+
+-- Tu trouves? dit François, avec un funèbre sourire.
+
+Aurilly s'inclina.
+
+-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maître de moi pour
+analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle à la façon
+d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit
+dans les rêves; aussi me semble-t-il que c'est dans un rêve que je l'ai
+vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rêves effrayants dans ma
+vie, et qui m'ont laissé comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis
+sûr maintenant, c'est dans un de ces rêves-là que j'ai vu la femme de là-
+haut.
+
+-- Monseigneur, monseigneur, s'écria Aurilly, que Votre Altesse me
+permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si
+douloureusement sa susceptibilités matière de sommeil; le coeur de Son
+Altesse est heureusement trempé de manière à lutter avec l'acier le plus
+dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espère; tenez,
+moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui
+nous surveille de cette rue, j'y monterais à mon tour, à l'échelle, et
+j'aurais raison, je vous le promets, du rêve, de l'ombre et du frisson de
+Votre Altesse.
+
+-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'échelle; dresse-la et
+monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas à moi? Regarde, Aurilly,
+regarde.
+
+Aurilly avait déjà fait quelques pas pour obéir à son maître, quand
+soudain un pas précipité retentit sur la place et Henri cria au duc:
+
+-- Alarme! monseigneur, alarme!
+
+D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc.
+
+-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel prétexte avez-vous
+quitté votre poste?
+
+-- Monseigneur, répondit Henri avec fermeté, si Votre Altesse croit devoir
+me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir était de venir ici,
+et m'y voici venu.
+
+Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenêtre.
+
+-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il.
+
+-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du côté de l'Escaut; on ne sait
+s'ils sont amis ou ennemis.
+
+-- Nombreux? demanda le duc avec inquiétude.
+
+-- Très nombreux, monseigneur.
+
+-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir;
+faites réveiller vos gendarmes. Longeons la rivière qui est moins large,
+et décampons, c'est le plus prudent parti.
+
+-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois,
+de prévenir mon frère.
+
+-- Deux hommes suffiront.
+
+-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un
+gendarme.
+
+-- Non pas, morbleu! dit vivement François, non pas, du Bouchage, vous
+viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on
+se sépare d'un défenseur tel que vous.
+
+-- Votre Altesse emmène toute l'escorte?
+
+-- Toute.
+
+-- C'est bien, monseigneur, répliqua Henri en s'inclinant; dans combien de
+temps part Votre Altesse?
+
+-- Tout de suite, comte.
+
+-- Holà! quelqu'un! cria Henri.
+
+Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eût attendu que cet
+ordre de son chef pour paraître.
+
+Henri lui donna ses ordres, et presque aussitôt on vit les gendarmes se
+replier sur la place de toutes les extrémités du bourg, en faisant leurs
+préparatifs de départ.
+
+Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers.
+
+-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, à ce qu'il
+paraît; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier
+sans le prétexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cédons donc au
+nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sûr de ma vie et de ma
+liberté tant que je demeurerai au milieu de vous.
+
+Puis, se tournant vers Aurilly:
+
+-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et
+d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera
+point emmener sa maîtresse avec lui en ma présence. D'ailleurs nous
+n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la
+dame.
+
+-- Où va monseigneur?
+
+-- En France; je crois que mes affaires sont tout à fait gâtées ici.
+
+-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit
+prudent pour lui de retourner à la cour?
+
+-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrêterai en route
+dans un de mes apanages, à Château-Thierry, par exemple.
+
+-- Votre Altesse est-elle fixée?
+
+-- Oui, Château-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est à une
+distance convenable de Paris, à vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM.
+de Guise, qui sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est à Château-
+Thierry que tu m'amèneras la belle inconnue.
+
+-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-être pas emmener.
+
+-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne à Château-Thierry et
+qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules.
+
+-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre côté, si elle remarque que j'ai
+de la pente à la conduire vers vous.
+
+-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le répète, c'est
+vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est
+la première fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de
+l'argent?
+
+-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnés au sortir du
+camp des polders.
+
+-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par
+tous, amène-moi ma belle inconnue à Château-Thierry; peut-être qu'en la
+regardant de plus près je la reconnaîtrai.
+
+-- Et le valet aussi?
+
+-- Oui, s'il ne te gêne pas.
+
+-- Mais s'il me gêne?
+
+-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton
+chemin, jette-le dans un fossé.
+
+-- Bien, monseigneur.
+
+Tandis que les deux funèbres conspirateurs dressaient leurs plans dans
+l'ombre, Henri montait au premier et réveillait Remy.
+
+Remy, prévenu, frappa à la porte d'une certaine façon, et presque aussitôt
+la jeune femme ouvrit.
+
+Derrière Remy, elle aperçut du Bouchage.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait
+désappris.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hâta de dire le comte, je ne viens point
+vous importuner, je viens vous faire mes adieux.
+
+-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte?
+
+-- Pour la France, oui, madame.
+
+-- Et vous nous laissez?
+
+-- J'y suis forcé, madame, mon premier devoir étant d'obéir au prince.
+
+-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy.
+
+-- Quel prince? demanda Diane en pâlissant.
+
+-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement
+sauvé, nous a rejoints.
+
+Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pâle, qu'il semblait avoir
+été frappé d'une mort subite.
+
+-- Répétez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M.
+le duc d'Anjou est ici.
+
+-- S'il n'y était point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je
+vous eusse accompagnée jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous
+comptez vous retirer.
+
+-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent.
+
+Et il appuya un doigt sur ses lèvres.
+
+Un signe de tête de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe.
+
+-- Je vous eusse accompagnée d'autant plus volontiers, madame, continua
+Henri, que vous pourrez être inquiétée par les gens du prince.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, tout me porte à croire qu'il sait qu'une femme habite cette
+maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie à moi.
+
+-- Et d'où vous vient cette croyance?
+
+-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une échelle contre la muraille et
+regarder par cette fenêtre.
+
+-- Oh! s'écria Diane, mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire à son compagnon qu'il ne vous
+connaissait pas.
+
+-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy.
+
+-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits
+d'une suprême résolution.
+
+-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir à l'instant
+même; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi
+donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que
+jusqu'à mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu!
+madame, adieu!
+
+Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eût fait devant un
+autel, fit deux pas en arrière.
+
+-- Non! non! s'écria Diane avec l'égarement de la fièvre; non, Dieu n'a
+pas voulu cela; non; Dieu avait tué cet homme, il ne peut l'avoir
+ressuscité; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort!
+
+En ce moment même, et comme pour répondre à cette douloureuse invocation à
+la miséricorde céleste, la voix du prince retentit dans la rue.
+
+-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre.
+
+-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernière fois, adieu!
+
+Et serrant la main de Remy, il s'élança dans l'escalier.
+
+Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante et convulsive comme l'oiseau
+que fascine le serpent des Antilles.
+
+Elle aperçut le duc à cheval; son visage était coloré par la lueur des
+torches que portaient deux gendarmes.
+
+-- Oh! il vit le démon, il vit! murmura Diane à l'oreille de Remy avec un
+accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut épouvanté lui-
+même; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en
+France que nous allons.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+SÉDUCTION
+
+
+Les préparatifs du départ des gendarmes avaient jeté la confusion dans le
+bourg; leur départ fit succéder le plus profond silence au bruit des armes
+et des voix.
+
+Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et se perdre tout à fait; puis,
+lorsqu'il crut la maison complètement déserte, il descendit dans la salle
+basse pour s'occuper de son départ et de celui de Diane.
+
+Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un
+homme assis près du feu, le visage tourné de son côté.
+
+Cet homme guettait évidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant,
+il eût pris l'air de la plus profonde insouciance.
+
+Remy s'approcha, selon son habitude, avec une démarche lente et brisée, en
+découvrant son front chauve et pareil à celui d'un vieillard accablé
+d'années.
+
+Celui vers lequel il s'approchait avait la lumière derrière lui, de sorte
+que Remy ne put distinguer ses traits.
+
+-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici.
+
+-- Moi aussi, répondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que
+j'aurai des compagnons.
+
+-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy, car,
+excepté un jeune homme malade que je ramène en France...
+
+-- Ah! fit tout à coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un
+bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire.
+
+-- Vraiment? demanda Remy.
+
+-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame.
+
+-- De quelle jeune dame? s'écria Remy sur la défensive.
+
+-- Là! là! ne vous fâchez point, mon bon ami, répondit Aurilly; je suis
+l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maître par
+l'ordre de son frère; et, à son départ, le comte m'a recommandé une jeune
+dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France,
+après l'avoir suivi en Flandre....
+
+Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et
+affectueux. Il s'était placé, dans son mouvement, au milieu du rayon de la
+lampe, en sorte que toute la clarté l'illuminait.
+
+Remy alors put le voir.
+
+Mais, au lieu de s'avancer de son côté vers son interlocuteur, Remy fit un
+pas en arrière, et un sentiment semblable à celui de l'horreur se peignit
+un instant sur son visage mutilé.
+
+-- Vous ne répondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly
+de son visage le plus souriant.
+
+-- Monsieur, répondit Remy en affectant une voix cassée, pardonnez à un
+pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et
+défiant.
+
+-- Raison de plus, mon ami, répondit Aurilly, pour que vous acceptiez le
+secours et l'appui d'un honnête compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai
+dit tout à l'heure, je viens de la part d'un maître qui doit vous inspirer
+confiance.
+
+-- Assurément, monsieur.
+
+Et Remy fit un pas en arrière.
+
+-- Vous me quittez?...
+
+-- Je vais consulter ma maîtresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous
+comprenez.
+
+-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me présente moi-même, je lui
+expliquerai ma mission dans tous ses détails.
+
+-- Non, non, merci; madame dort peut-être encore, et son sommeil m'est
+sacré.
+
+-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien à vous dire, sinon ce
+que mon maître m'a chargé de vous communiquer.
+
+-- A moi?
+
+-- A vous et à la jeune dame.
+
+-- Votre maître, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas?
+
+-- Lui-même.
+
+-- Merci, monsieur.
+
+Lorsqu'il eut refermé la porte, toutes les apparences du vieillard,
+excepté le front chauve et le visage ridé, disparurent à l'instant même,
+et il monta l'escalier avec une telle précipitation et une vigueur si
+extraordinaire, que l'on n'eût pas donné vingt-cinq ans à ce vieillard
+qui, un instant auparavant, en paraissait soixante.
+
+-- Madame! madame! s'écria Remy d'une voix altérée, dès qu'il aperçut
+Diane.
+
+-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti?
+
+-- Si fait, madame; mais il y a ici un démon mille fois pire, mille fois
+plus à craindre que lui; un démon sur lequel tous les jours, depuis six
+ans, j'ai appelé la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son
+maître, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne.
+
+-- Aurilly, peut-être? demanda Diane.
+
+-- Aurilly lui-même; l'infâme est là, en bas, oublié comme un serpent hors
+du nid par son infernal complice.
+
+-- Oublié, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu
+sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand
+ce mal, il peut le faire lui-même; non! non! Remy, Aurilly n'est point
+oublié ici, il y est laissé, et laissé pour un dessein quelconque, crois-
+moi.
+
+-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez!
+
+-- Me connaît-il?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Et t'a-t-il reconnu?
+
+-- Oh! moi, madame, répondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me
+reconnaît pas.
+
+-- Il m'a devinée, peut-être?
+
+-- Non, car il a demandé à vous voir.
+
+-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupçonne.
+
+-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je
+remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est
+désert, l'infâme est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard à sa
+ceinture... j'ai un couteau à la mienne.
+
+-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de
+ce misérable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut,
+et si, dans la situation où nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le
+mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il présenté à vous, Remy?
+
+-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame.
+
+-- Tu vois bien, il ment; donc il a un intérêt à mentir. Sachons ce qu'il
+veut, tout en lui cachant notre volonté à nous.
+
+-- J'agirai selon vos ordres, madame.
+
+-- Pour le moment, que demande-t-il?
+
+-- A vous accompagner.
+
+-- En quelle qualité?
+
+-- En qualité d'intendant du comte.
+
+-- Dis-lui que j'accepte.
+
+-- Oh! madame!
+
+-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, où j'ai des
+parents, et que cependant j'hésite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il
+faut au moins combattre à armes égales.
+
+-- Mais il vous verra.
+
+-- Et mon masque! D'ailleurs je soupçonne qu'il me connaît, Remy.
+
+-- Alors, s'il vous connaît, il vous tend un piège.
+
+-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber.
+
+-- Cependant....
+
+-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien! n'es-tu donc plus décidé à mourir pour l'accomplissement de
+notre voeu?
+
+-- Si fait; mais non pas à mourir sans vengeance.
+
+-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage,
+nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maître.
+
+-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite.
+
+-- Va, mon ami, va.
+
+Et Remy descendit, mais hésitant encore. Le brave jeune homme avait, à la
+vue d'Aurilly, ressenti malgré lui ce frissonnement nerveux plein de
+sombre terreur que l'on ressent à la vue des reptiles; il voulait tuer
+parce qu'il avait eu peur.
+
+Mais cependant, au fur et à mesure qu'il descendait, la résolution
+rentrait dans cette âme si fortement trempée, et en rouvrant la porte, il
+était résolu, malgré l'avis de Diane, à interroger Aurilly, à le
+confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui
+soupçonnait, à le poignarder sur la place.
+
+C'était ainsi que Remy entendait la diplomatie.
+
+Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenêtre afin de
+garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues.
+
+Remy vint à lui, armé d'une résolution inébranlable; aussi ses paroles
+furent-elles douces et calmes.
+
+-- Monsieur, lui dit-il, ma maîtresse ne peut accepter ce que vous lui
+proposez.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que vous n'êtes point l'intendant de M. du Bouchage.
+
+Aurilly pâlit.
+
+-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il.
+
+-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitté en me recommandant la
+personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas
+dit un mot de vous.
+
+-- Il ne m'a vu qu'après vous avoir quitté.
+
+-- Mensonges, monsieur, mensonges!
+
+Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences
+d'un vieillard.
+
+-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en fonçant le
+sourcil. Prenez garde, vous êtes vieux, je suis jeune; vous êtes faible,
+je suis fort.
+
+Remy sourit, mais ne répondit rien.
+
+-- Si je vous voulais du mal, à vous ou à votre maîtresse, continua
+Aurilly, je n'aurais que la main à lever.
+
+-- Oh! oh! fit Remy, peut-être me trompé-je, et est-ce du bien que vous
+lui voulez?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Expliquez-moi ce que vous désirez, alors.
+
+-- Mon ami, dit Aurilly, je désire faire votre fortune d'un seul coup, si
+vous me servez.
+
+-- Et si je ne vous sers pas?
+
+-- En ce cas-là, puisque vous me parlez franchement, je vous répondrai
+avec une pareille franchise: en ce cas-là, je désire vous tuer....
+
+-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire.
+
+-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela.
+
+Remy respira.
+
+-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse
+vos projets.
+
+-- Les voici: vous avez deviné juste, mon brave homme; je ne suis point au
+comte du Bouchage.
+
+-- Ah! et à qui êtes-vous?
+
+-- Je suis à un plus puissant seigneur.
+
+-- Faites-y attention: vous allez mentir encore.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons.
+
+-- Pas même la maison de France?
+
+-- Oh! oh! fit Remy.
+
+-- Et voilà comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux
+d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy.
+
+Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arrière.
+
+-- Vous êtes au roi? demanda-t-il avec une naïveté qui eût fait honneur
+même à un homme plus rusé que lui.
+
+-- Non, mais à son frère, M. le duc d'Anjou.
+
+-- Ah! très bien; je suis le très humble serviteur de M. le duc.
+
+-- A merveille.
+
+-- Mais après?
+
+-- Comment, après?
+
+-- Oui, que désire monseigneur?
+
+-- Monseigneur, très cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en
+essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main,
+monseigneur est amoureux de votre maîtresse.
+
+-- Il la connaît donc?
+
+-- Il l'a vue.
+
+-- Il l'a vue! s'écria Remy dont la main crispée s'appuya sur le manche de
+son couteau, et quand cela l'a-t-il vue?
+
+-- Ce soir.
+
+-- Impossible, ma maîtresse n'a pas quitté sa chambre.
+
+-- Eh bien! voilà justement; le prince a agi comme un véritable écolier,
+preuve qu'il est véritablement amoureux.
+
+-- Comment a-t-il agi? voyons, dites.
+
+-- Il a pris une échelle et a grimpé au balcon.
+
+-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah!
+voilà comment il a agi?
+
+-- Il paraît qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly.
+
+-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous?
+
+-- Non, mais d'après ce que monseigneur m'a dit, je brûle de la voir, ne
+fût-ce que pour juger de l'exagération que l'amour apporte dans un esprit
+sensé. Ainsi donc, c'est convenu, vous êtes avec nous.
+
+Et pour la troisième fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or à Remy.
+
+-- Certainement que je suis à vous, dit Remy en repoussant la main
+d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon rôle dans les
+événements que vous préparez.
+
+-- Répondez-moi d'abord: la dame de là-haut est-elle la maîtresse de M. du
+Bouchage ou de son frère?
+
+Le sang monta au visage de Remy.
+
+-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de là-haut
+n'a pas d'amant.
+
+-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas
+d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouvé la pierre philosophale.
+
+-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma
+maîtresse?
+
+-- Oui.
+
+-- Et que veut-il?
+
+-- Il veut l'avoir à Château-Thierry, où il se rend à marches forcées.
+
+-- Voilà, sur mon âme, une passion venue bien vite.
+
+-- C'est comme cela que les passions viennent à monseigneur.
+
+-- Je ne vois à cela qu'un inconvénient, dit Remy.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que ma maîtresse va s'embarquer pour l'Angleterre.
+
+-- Diable! voilà en quoi justement vous pouvez m'être utile: décidez-la.
+
+-- A quoi?
+
+-- A prendre la route opposée.
+
+-- Vous ne connaissez pas ma maîtresse, monsieur; c'est une femme qui
+tient à ses idées; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en
+France au lieu d'aller à Londres. Une fois à Château-Thierry, croyez-vous
+qu'elle cède aux désirs du prince?
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou.
+
+-- Bah! on aime toujours un prince du sang.
+
+-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupçonne ma maîtresse
+d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idée
+de l'enlever à celui qu'elle aime?
+
+-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idées triviales, et nous aurons de la
+peine à nous entendre, à ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai
+préféré la douceur à la violence, et maintenant, si tu me forces à changer
+de conduite, eh bien! soit, j'en changerai.
+
+-- Que ferez vous?
+
+-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque
+coin, et j'enlèverai la dame.
+
+-- Vous croyez à l'impunité?
+
+-- Je crois à tout ce que mon maître me dit de croire. Voyons, décideras-
+tu ta maîtresse à venir en France?
+
+-- J'y tâcherai; mais je ne puis répondre de rien.
+
+-- Et quand aurai-je la réponse?
+
+-- Le temps de monter chez elle et de la consulter.
+
+-- C'est bien; monte, je t'attends.
+
+-- J'obéis, monsieur.
+
+-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune
+et ta vie?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps.
+
+-- Ne vous hâtez pas trop.
+
+-- Bah! je suis sûr de la réponse; est-ce que les princes trouvent des
+cruelles?
+
+-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois.
+
+-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez.
+
+Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eût été certain de
+l'accomplissement de ses espérances, se dirigeait réellement vers
+l'écurie.
+
+-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy.
+
+-- Eh bien! madame, le duc vous a vue.
+
+-- Et....
+
+-- Et il vous aime.
+
+-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'écria Diane; mais tu es en délire,
+Remy.
+
+-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit.
+
+-- Et qui t'a dit cela?
+
+-- Cet homme! cet Aurilly! cet infâme!
+
+-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors.
+
+-- Si le duc vous eût reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se
+présenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc
+ne vous a pas reconnue.
+
+-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passé depuis
+six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliée. Suivons cet homme,
+Remy.
+
+-- Oui, mais cet homme vous reconnaîtra, lui.
+
+-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de mémoire que son maître?
+
+-- Oh! parce que son intérêt à lui est de se souvenir, tandis que
+l'intérêt du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre
+débauché, l'aveugle, le blasé, l'assassin de ses amours, cela se conçoit.
+Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura
+pas oublié, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre
+vengeresse, et vous dénoncera.
+
+-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu
+m'avais dit que tu avais un couteau.
+
+-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence à croire que Dieu est
+d'intelligence avec nous pour punir les méchants.
+
+Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier:
+
+-- Monsieur, dit-il, monsieur!
+
+-- Eh bien? demanda Aurilly.
+
+-- Eh bien, ma maîtresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi
+pourvu à sa sûreté, et elle accepte avec reconnaissance votre offre
+obligeante.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prévenez-la que les chevaux sont
+prêts.
+
+-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras à Diane.
+
+Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il
+était de voir le visage de l'inconnue.
+
+-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici à Château-
+Thierry les cordons de soie seront usés.... ou coupés.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+LE VOYAGE
+
+
+On se mit en route.
+
+Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite égalité, et, avec
+Diane, les airs du plus profond respect.
+
+Mais il était facile pour Remy de voir que ces airs de respect étaient
+intéressés.
+
+En effet, tenir l'étrier d'une femme quand elle monte à cheval ou qu'elle
+en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne
+laisser échapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son
+manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux.
+
+En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il
+regardait sous le masque; en tenant l'étrier, il provoquait un hasard qui
+lui fît entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus,
+n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mémoire exacte,
+comptait bien reconnaître.
+
+Mais le musicien avait affaire à forte partie; Remy réclama son service
+auprès de sa compagne, et se montra jaloux des prévenances d'Aurilly.
+
+Diane elle-même, sans paraître soupçonner les causes de cette
+bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux
+serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria
+Aurilly de laisser faire à Remy tout seul ce qui regardait Remy.
+
+Aurilly en fut réduit, pendant les longues marches, à espérer l'ombre et
+la pluie, pendant les haltes, à désirer les repas.
+
+Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien,
+et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils étaient pris par
+la jeune femme dans une chambre séparée.
+
+Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il était reconnu; il
+essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos
+aux portes; il essaya de voir par les fenêtres, mais il trouva devant les
+fenêtres d'épais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les manteaux des
+voyageurs.
+
+Ni questions ni tentatives de corruption ne réussirent sur Remy; le
+serviteur annonçait que telle était la volonté de sa maîtresse et par
+conséquent la sienne.
+
+-- Mais ces précautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait
+Aurilly.
+
+-- Non, pour tout le monde.
+
+-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas.
+
+-- Hasard, pur hasard, répondait Remy, et c'est justement parce que,
+malgré elle, ma maîtresse a été vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend
+ses précautions pour n'être plus vue par personne.
+
+Cependant les jours s'écoulaient, on approchait du terme, et, grâce aux
+précautions de Remy et de sa maîtresse, la curiosité d'Aurilly avait été
+mise en défaut.
+
+Déjà la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs.
+
+Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne
+mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences,
+commençait à perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature
+prenaient peu à peu le dessus.
+
+On eût dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, était caché
+un secret mortel.
+
+Un jour il demeura un peu en arrière avec Remy, et renouvela sur lui ses
+tentatives de séduction, que Remy repoussa, comme d'habitude.
+
+-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je
+voie ta maîtresse.
+
+-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au
+jour que vous voudrez.
+
+-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly.
+
+Un éclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy.
+
+-- Essayez! dit-il.
+
+Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait d'énergie dans celui qu'il
+prenait pour un vieillard.
+
+Il se mit à rire.
+
+-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la
+même, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue?
+
+-- Certes!
+
+-- Et qu'il m'a dit de lui amener à Château-Thierry?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux
+d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas à fuir, à
+m'échapper....
+
+-- En avons-nous l'air? dit Remy.
+
+-- Non.
+
+-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y
+fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Château-Thierry; si
+le duc désire nous voir, nous désirons le voir aussi, nous.
+
+-- Alors, dit Aurilly, cela tombe à merveille.
+
+Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir réel qu'avaient Remy et sa
+compagne de ne pas changer de chemin:
+
+-- Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quelques instants? dit-il.
+
+Et il montrait une espèce d'hôtellerie sur la route.
+
+-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maîtresse ne s'arrête que dans les
+villes.
+
+-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqué.
+
+-- C'est ainsi.
+
+-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrête un instant;
+continuez votre route, je vous rejoins.
+
+Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, descendit de cheval et s'approcha de
+l'hôte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le
+connaissait.
+
+Remy rejoignit Diane.
+
+-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme.
+
+-- Il exprimait son désir ordinaire.
+
+-- Celui de me voir?
+
+-- Oui.
+
+Diane sourit sous son masque.
+
+-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux.
+
+-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y
+pourra rien.
+
+-- Mais une fois que vous serez à Château-Thierry, ne faudra-t-il point
+qu'il vous voie à visage découvert?
+
+-- Qu'importe, si la découverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le
+maître ne m'a point reconnue.
+
+-- Oui, mais le valet vous reconnaîtra.
+
+-- Tu vois que jusqu'à présent ni ma voix ni ma démarche ne l'ont frappé.
+
+-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystères qui existent depuis huit
+jours pour Aurilly, n'avaient point existé pour le prince, ils n'avaient
+point excité sa curiosité, point éveillé ses souvenirs, au lieu que,
+depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera
+une mémoire éveillée sur tous les points, il vous reconnaîtra s'il ne vous
+a pas reconnue.
+
+En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin
+de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait
+tout à coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation.
+
+Le silence soudain qui accueillit son arrivée lui prouva significativement
+qu'il gênait; il se contenta donc de suivre par derrière comme il faisait
+quelquefois.
+
+Dès ce moment, le projet d'Aurilly fut arrêté.
+
+Il se défiait réellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy;
+seulement il se défiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit,
+flottant de conjectures en conjectures, ne s'était arrêté à la réalité.
+
+Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachât avec tant d'acharnement ce
+visage que tôt ou tard il devait voir.
+
+Pour mieux conduire son projet à sa fin, il sembla de ce moment y avoir
+complètement renoncé, et se montra le plus commode et le plus joyeux
+compagnon possible durant le reste de la journée.
+
+Remy ne remarqua point ce changement sans inquiétude.
+
+On arriva à une ville et l'on y coucha comme d'habitude.
+
+Le lendemain, sous prétexte que la traite était longue, on partit avec le
+jour.
+
+A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer les chevaux.
+
+A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'à quatre.
+
+Une grande forêt se présentait dans le lointain: c'était celle de La Fère.
+
+Elle avait cet aspect sombre et mystérieux de nos forêts du Nord; mais cet
+aspect si imposant pour les natures méridionales, à qui, avant toute
+chose, il faut la lumière du jour, et la chaleur du soleil, était
+impuissant sur Remy et sur Diane, habitués aux bois profonds de l'Anjou et
+de la Sologne.
+
+Seulement ils échangèrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux
+que c'était là que les attendait cet événement qui, depuis le moment du
+départ, planait sur leurs têtes.
+
+On entra dans la forêt.
+
+Il pouvait être six heures du soir.
+
+Au bout d'une demi-heure de marche, le jour était sur son déclin.
+
+Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un
+étang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer
+Morte, et qui côtoyait la route qui s'étendait devant les voyageurs.
+
+Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait détrempé le
+terrain argileux. Diane, assez sûre de son cheval, et d'ailleurs assez
+insouciante de sa propre sûreté, laissait aller son cheval sans le
+soutenir; Aurilly marchait à droite, Remy à gauche.
+
+Aurilly était sur la lisière de l'étang, Remy sur le milieu du chemin.
+
+Aucune créature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de
+verdure, sur la longue courbe du chemin.
+
+On eût dit que la forêt était un de ces bois enchantés sous l'ombre
+desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses
+profondeurs le rauque hurlement des loups que réveillait l'approche de la
+nuit.
+
+Tout à coup Diane sentit que la selle de son cheval, sellé comme
+d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta
+au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie.
+
+En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupée, et du bout de son
+poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque.
+
+Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou porté la main à son visage,
+Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son côté se
+penchait vers lui.
+
+Les yeux de ces deux créatures s'étreignirent dans un regard terrible; nul
+n'eût pu dire lequel était le plus pâle et lequel le plus menaçant.
+
+Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque
+et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant:
+
+-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!!
+
+-- C'est un nom que tu ne répéteras plus!... s'écria Remy en saisissant
+Aurilly à la ceinture et en l'enlevant de son cheval.
+
+Tous deux roulèrent sur le chemin.
+
+Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard.
+
+-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui
+appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici.
+
+Le dernier voile qui paraissait étendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se
+déchirer.
+
+-- Le Haudoin! s'écria-t-il, je suis mort!
+
+-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant sa main gauche sur la
+bouche du misérable qui se débattait sous lui, mais tout à l'heure!
+
+Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaîne.
+
+-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort.
+
+Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un râle
+inarticulé.
+
+Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur sa selle, appuyée au pommeau,
+frémissante, mais impitoyable, n'avait point détourné la tête de ce
+terrible spectacle.
+
+Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se
+renversa en arrière, et tomba de son cheval, raide comme si elle était
+morte.
+
+Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly,
+lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du
+cadavre et le précipita dans l'étang.
+
+La pluie continuait de tomber à flots.
+
+-- Efface, ô mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a
+encore d'autres coupables à frapper.
+
+Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses
+bras Diane encore évanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-même sur
+le sien en soutenant sa compagne.
+
+Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurlements des loups qui se
+rapprochaient, comme si cette scène les eût appelés, disparut dans les
+bois.
+
+Lorsque Diane fut revenue à elle, les deux voyageurs, sans échanger une
+seule parole, continuèrent leur route vers Château-Thierry.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DÉJEUNER, ET COMMENT
+CHICOT S'INVITA TOUT SEUL.
+
+
+Le lendemain du jour où les événements que nous venons de raconter
+s'étaient passés dans la forêt de la Fère, le roi de France sortait du
+bain à neuf heures du matin à peu près.
+
+Son valet de chambre, après l'avoir roulé dans une couverture de fine
+laine, et l'avoir épongé avec deux nappes de cette épaisse ouate de Perse,
+qui ressemble à la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait
+place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-mêmes, avaient fait place
+aux parfumeurs et aux courtisans.
+
+Enfin, ces derniers partis, le roi avait mandé son maître-d'hôtel, en lui
+disant qu'il prendrait autre chose que son consommé ordinaire, attendu
+qu'il se sentait en appétit ce matin.
+
+Cette bonne nouvelle, répandue à l'instant même dans le Louvre, y faisait
+naître une joie bien légitime, et le fumet des viandes commençait à
+s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes françaises, on
+se le rappelle, entra chez Sa Majesté pour prendre ses ordres.
+
+-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce
+matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point à faire
+le roi; je suis tout béat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je
+ne pèse pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon,
+comprends-tu cela, mon ami?
+
+-- Je le comprends d'autant mieux, sire, répondit le colonel des gardes
+françaises, que j'ai grand'faim moi-même.
+
+-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim.
+
+-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majesté exagère, mais trois fois par
+jour; et Votre Majesté?
+
+-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai reçu de bonnes
+nouvelles.
+
+-- Harnibieu! il paraît alors que vous avez reçu de bonnes nouvelles,
+sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares,
+à ce qu'il me semble.
+
+-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe?
+
+-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux
+proverbes, sire, et surtout à celui-là; il ne vous est rien venu du côté
+de la Navarre?
+
+-- Rien.
+
+-- Rien?
+
+-- Sans doute, preuve qu'on y dort.
+
+-- Et du côté de la Flandre?
+
+-- Rien.
+
+-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du côté de Paris?
+
+-- Rien.
+
+-- Preuve qu'on y fait des complots.
+
+-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je
+vais en avoir un.
+
+-- Vous, sire! s'écria Crillon, au comble de l'étonnement.
+
+-- Oui, la reine a rêvé cette nuit qu'elle était enceinte.
+
+-- Enfin, sire... dit Crillon.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majesté avait
+faim de si grand matin. Adieu, sire.
+
+-- Va, mon bon Crillon, va.
+
+-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majesté a si grand'faim,
+elle devrait bien m'inviter à déjeuner.
+
+-- Pourquoi cela, Crillon?
+
+-- Parce qu'on dit que Votre Majesté vit de l'air du temps, ce qui la fait
+maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais été enchanté de
+pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout
+le monde.
+
+-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me
+fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi,
+Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poétique, et ne
+se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple.
+
+-- J'écoute, sire.
+
+-- Rappelle-toi le roi Alexander.
+
+-- Quel roi Alexander?
+
+-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien!
+Alexandre aimait à se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre était
+beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait à
+l'Apollon, et même à l'Antinous.
+
+-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme
+lui et de vous baigner devant les vôtres, car vous êtes bien maigre, mon
+pauvre sire.
+
+-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'épaule, tu es un
+bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan,
+mon vieil ami.
+
+-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas à déjeuner, reprit Crillon en
+riant avec bonhomie et en prenant congé du roi, plutôt content que
+mécontent, car la tape sur l'épaule avait fait balance au déjeuner absent.
+
+Crillon parti, la table fut dressée aussitôt.
+
+Le maître-d'hôtel royal s'était surpassé. Une certaine bisque de perdreaux
+avec une purée de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du
+roi, que de belles huîtres avaient déjà tenté.
+
+Aussi le consommé habituel, ce fidèle réconfortant du monarque, fut-il
+négligé; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son écuelle d'or; ses
+yeux mendiants, comme eût dit Théophile, n'obtinrent absolument rien de Sa
+Majesté.
+
+Le roi commença l'attaque sur sa bisque de perdreaux.
+
+Il en était à sa quatrième bouchée, lorsqu'un pas léger effleura le
+parquet derrière lui, une chaise grinça sur ses roulettes, et une voix
+bien connue demanda aigrement:
+
+-- Un couvert!
+
+Le roi se retourna.
+
+-- Chicot! s'écria-t-il.
+
+-- En personne.
+
+Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire
+perdre, Chicot s'étendit dans sa chaise, prit une assiette, une
+fourchette, et sur le plat d'huîtres commença, en les arrosant de citron,
+à prélever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot.
+
+-- Toi ici! toi revenu! s'écria Henri.
+
+-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine.
+
+Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer à lui les
+perdreaux.
+
+-- Halte-là, Chicot, c'est mon plat! s'écria Henri en allongeant la main
+pour retenir la bisque.
+
+Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la
+moitié.
+
+Puis il se versa du vin, passa de la bisque à un pâté de thon, du thon à
+des écrevisses farcies, avala par manière d'acquit, et par-dessus le tout,
+le consommé royal; puis, poussant un grand soupir:
+
+-- Je n'ai plus faim, dit-il.
+
+-- Par la mordieu! je l'espère bien, Chicot.
+
+-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout
+guilleret ce matin.
+
+-- N'est-ce pas, Chicot?
+
+-- De charmantes petites couleurs.
+
+-- Hein?
+
+-- Est-ce à toi?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Alors, je t'en fais mon compliment.
+
+-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin.
+
+-- Tant mieux, mon roi, tant mieux.
+
+Ah ça! mais ton déjeuner ne finissait point là, et il te restait bien
+encore quelques petites friandises?
+
+-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre.
+
+-- Elles sont trop sucrées.
+
+-- Des noix farcies de raisin de Corinthe.
+
+-- Fi! on a laissé les pépins dans les raisins.
+
+-- Tu n'es content de rien.
+
+-- C'est que, parole d'honneur, tout dégénère, même la cuisine, et qu'on
+vit de plus en plus mal à la cour.
+
+-- Vivrait-on mieux à celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant.
+
+-- Eh! eh!... je ne dis pas non.
+
+-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements.
+
+-- Ah! quant à cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet.
+
+-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira.
+
+-- Très volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par où veux-tu que je
+commence?
+
+-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route?
+
+-- Oh! une véritable promenade.
+
+-- Tu n'as pas eu de désagréments par les chemins?
+
+-- Moi, j'ai fait un voyage de fée.
+
+-- Pas de mauvaises rencontres?
+
+-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un
+ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne? Tu calomnies tes sujets, mon
+fils.
+
+-- Je disais cela, reprit le roi, flatté de la tranquillité qui régnait
+dans son royaume, parce que n'ayant point de caractère officiel, ni même
+apparent, tu pouvais risquer.
+
+-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les
+voyageurs y sont nourris gratis, on les y héberge pour l'amour de Dieu,
+ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornières, elles sont
+tapissées de velours à franges d'or; c'est incroyable, mais cela est.
+
+-- Enfin, tu es content, Chicot?
+
+-- Enchanté.
+
+-- Oui, oui, ma police est bien faite.
+
+-- A merveille! c'est une justice à lui rendre.
+
+-- Et la route est sûre?
+
+-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui
+passent en chantant les louanges du roi.
+
+-- Chicot, nous en revenons à Virgile.
+
+-- A quel endroit de Virgile?
+
+-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_
+
+-- Ah! très bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs,
+mon fils?
+
+-- Hélas! parce qu'il n'en est pas de même dans les villes.
+
+-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption.
+
+-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre.
+
+-- Je te le dis, sur des roulettes.
+
+-- Moi, je vais seulement à Vincennes, trois quarts de lieue....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je manque d'être assassiné sur la route.
+
+-- Ah bah! fit Chicot.
+
+-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la
+relation circonstanciée; sans mes quarante-cinq, j'étais mort.
+
+-- Vraiment! et où la chose s'est-elle passée?
+
+-- Tu veux demander où elle devait se passer?
+
+-- Oui.
+
+-- A Bel-Esbat.
+
+-- Près du couvent de notre ami Gorenflot?
+
+-- Justement.
+
+-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami?
+
+-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son côté il avait
+entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font à
+cette heure tous mes fainéants de moines, il était debout sur son balcon,
+tandis que tout son couvent tenait la route.
+
+-- Et il n'a rien fait autre chose?
+
+-- Qui?
+
+-- Dom Modeste.
+
+-- Il m'a béni avec une majesté qui n'appartient qu'à lui, Chicot.
+
+-- Et ses moines?
+
+-- Ils ont crié vive le roi! à tue-tête.
+
+-- Et tu ne t'es pas aperçu d'autre chose?
+
+-- De quelle chose?
+
+-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe.
+
+-- Ils étaient armés de toutes pièces, Chicot; voilà où je reconnais la
+prévoyance du digne prieur; voilà où je me dis: Cet homme savait tout, et
+cependant cet homme n'a rien dit, rien demandé; il n'est pas venu le
+lendemain, comme d'Épernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant:
+Sire, pour avoir sauvé le roi.
+
+-- Oh! quant à cela, il en était incapable; d'ailleurs ses mains n'y
+entreraient pas, dans tes poches.
+
+-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands
+hommes qui illustreront mon règne, et je te déclare qu'à la première
+occasion je lui fais donner un évêché.
+
+-- Et tu feras très bien, mon roi.
+
+-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond,
+lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'élite sont complets;
+nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines
+vertus et certains vices de race, qui nous font des spécialités
+historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais
+paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idées, de
+l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais
+sans idée, sans force, sans volonté; vois plutôt Henri. Lorsque la nature,
+au contraire, pétrit de prime saut un homme né de rien, elle n'emploie que
+sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet.
+
+-- Tu trouves?
+
+-- Oui, savant, modeste, rusé, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra,
+un ministre, un général d'armée, un pape.
+
+-- Là, là! sire, arrêtez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous
+entendait, il crèverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi
+que tu en dises, le prieur dom Modeste.
+
+-- Tu es jaloux, Chicot!
+
+-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion.
+
+-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle
+point, _stemmata quid faciunt_?
+
+-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli être assassiné?
+
+-- Oui.
+
+-- Par qui?
+
+-- Par la Ligue, mordieu!
+
+-- Comment se porte-t-elle, la Ligue?
+
+-- Toujours de même.
+
+-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle
+engraisse.
+
+-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop
+jeunes; c'est comme les enfants, Chicot.
+
+-- Ainsi, tu es content, mon fils?
+
+-- A peu près.
+
+-- Tu te trouves en paradis?
+
+-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu
+de ma joie, et j'y entrevois un surcroît de joie.
+
+-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton.
+
+-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant?
+
+-- Je crois bien.
+
+-- Et tu me fais languir, friand que tu es.
+
+-- Par où veux-tu que je commence, mon roi?
+
+-- Je te l'ai déjà dit, par le commencement; mais tu divagues toujours.
+
+-- Dois-je prendre à partir de mon départ?
+
+-- Non, le voyage a été excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas?
+
+-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble.
+
+-- Oui, voyons donc l'arrivée en Navarre.
+
+-- J'y suis.
+
+-- Que faisait Henri, quand tu es arrivé?
+
+-- L'amour.
+
+-- Avec Margot?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Cela m'eût étonné; il est donc toujours infidèle à sa femme? le
+scélérat; infidèle à une fille de France! Heureusement qu'elle le lui
+rend. Et lorsque tu es arrivé, quel était le nom de la rivale de Margot?
+
+-- Fosseuse.
+
+-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Béarn. On
+parlait ici d'une paysanne, d'une jardinière, d'une bourgeoise.
+
+-- Oh! c'est vieux tout cela.
+
+-- Ainsi, Margot est trompée?
+
+-- Autant que femme peut l'être.
+
+-- Et elle est furieuse?
+
+-- Enragée.
+
+-- Et elle se venge?
+
+-- Je le crois bien.
+
+Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille.
+
+-- Que va-t-elle faire? s'écria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et
+terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle
+un peu appeler son petit frère Henriquet contre son petit mari Henriot,
+heim?
+
+-- C'est possible.
+
+-- Tu l'as vue?
+
+-- Oui.
+
+-- Et au moment où tu l'as quittée, que faisait-elle?
+
+-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais.
+
+-- Elle se préparait à prendre un autre amant?
+
+-- Elle se préparait à être sage-femme.
+
+-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutôt cette inversion anti-
+française? Il y a équivoque, Chicot, gare à l'équivoque!
+
+-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien
+pour faire des équivoques, trop délicat pour faire des coq-à-l'âne, et
+trop véridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi;
+c'est bien sage-femme que j'ai dit.
+
+-- _Obstetrix?_
+
+-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux.
+
+-- Monsieur Chicot!
+
+-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot
+était en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nérac.
+
+-- Pour son compte! s'écria Henri en pâlissant, Margot aurait des enfants?
+
+-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers
+Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons,
+peste!
+
+-- Ainsi Margot accouche, verbe actif.
+
+-- Tout ce qu'il y a de plus actif.
+
+-- Qui accouche-t-elle?
+
+-- Mademoiselle Fosseuse.
+
+-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi.
+
+-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engagé à te faire
+comprendre; je me suis engagé à te dire ce qui est, voilà tout.
+
+-- Mais ce n'est peut-être qu'à son corps défendant qu'elle a consenti à
+cette humiliation?
+
+-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment où il y a eu lutte, il y
+a eu infériorité de part ou d'autre; vois Hercule avec Antée, vois Jacob
+avec l'ange, eh bien! ta soeur a été moins forte que Henri, voilà tout.
+
+-- Mordieu! j'en suis aise, en vérité.
+
+-- Mauvais frère.
+
+-- Ils doivent s'exécrer alors?
+
+-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas.
+
+-- Mais en apparence?
+
+-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri.
+
+-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera
+tout à fait.
+
+-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai?
+
+-- Dis.
+
+-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les
+raccommode.
+
+-- Ainsi, il y a un nouvel amour?
+
+[Illustration: Remy le précipita dans l'étang. -- PAGE 76.]
+
+-- Eh! mon Dieu, oui.
+
+-- Du Béarnais?
+
+-- Du Béarnais.
+
+-- Pour qui?
+
+-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes très bien.
+
+-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte
+au commencement.
+
+-- Remonte, mais dis vite.
+
+-- Tu avais écrit une lettre au féroce Béarnais?
+
+-- Comment sais-tu cela?
+
+-- Parbleu! je l'ai lue.
+
+-- Qu'en dis-tu?
+
+-- Que si ce n'était pas délicat de procédé, c'était au moins astucieux de
+langage.
+
+-- Elle devait les brouiller.
+
+-- Oui, si Henri et Margot eussent été des conjoints ordinaires, des époux
+bourgeois.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Je veux dire que le Béarnais n'est point une bête.
+
+-- Oh!
+
+-- Et qu'il a deviné.
+
+-- Deviné quoi?
+
+-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme.
+
+-- C'était clair, cela.
+
+-- Oui, mais ce qui l'était moins, c'était le but dans lequel tu voulais
+les brouiller.
+
+-- Ah! diable! le but.
+
+-- Oui, ce damné Béarnais ne s'est-il pas avisé de croire que tu n'avais
+d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer à ta
+soeur la dot que tu lui dois!
+
+-- Ouais!
+
+-- Mon Dieu, oui, voilà ce que ce Béarnais du diable s'est logé dans
+l'esprit.
+
+-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; après?
+
+-- Eh bien! à peine eut-il deviné cela qu'il devint ce que tu es en ce
+moment, triste et mélancolique.
+
+-- Après, Chicot, après?
+
+-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aimé
+Fosseuse.
+
+-- Bah!
+
+-- C'est comme je te le dis; alors il a été pris de cet autre amour dont
+je te parlais.
+
+-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un païen, un Turc?
+il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot?
+
+-- Cette fois, mon fils, cela va t'étonner, mais Margot a été ravie.
+
+-- Du désastre de Fosseuse, je conçois cela.
+
+-- Non pas, non pas, enchantée pour son propre compte.
+
+-- Elle prend donc goût à l'état de sage-femme?
+
+-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme.
+
+-- Que sera-t-elle donc?
+
+-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragées sont même
+répandues à l'heure qu'il est.
+
+-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a
+achetées.
+
+-- Tu crois cela, mon roi?
+
+-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de
+la nouvelle maîtresse?
+
+-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture
+magnifique, et qui est fort capable de se défendre si on l'attaque.
+
+-- Et s'est-elle défendue?
+
+-- Pardieu!
+
+-- De sorte que Henri a été repoussé avec perte?
+
+-- D'abord.
+
+-- Ah! ah! et ensuite?
+
+-- Henri est entêté; il est revenu à la charge.
+
+-- De sorte?
+
+-- De sorte qu'il l'a prise.
+
+-- Comment cela?
+
+-- De force.
+
+-- De force!
+
+-- Oui, avec des pétards.
+
+-- Que diable me dis-tu donc là, Chicot?
+
+-- La vérité.
+
+-- Des pétards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des
+pétards?
+
+-- C'est mademoiselle Cahors.
+
+-- Mademoiselle Cahors!
+
+-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme
+Péronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le
+tuteur est, ou plutôt était M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis.
+
+-- Mordieu! s'écria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville!
+
+-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner après la
+lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se décidât à la prendre. Mais, à
+propos, tiens, voilà une lettre qu'il m'a chargé de te remettre en main
+propre.
+
+Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi.
+
+C'était celle que Henri avait écrite après la prise de Cahors, et qui
+finissait par ces mots:
+
+ _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos;
+ Chicotus coetera expediet._
+
+Ce qui signifiait:
+
+ « Ce que tu m'as dit, m'a été fort utile; je connais mes amis, connais
+ les tiens; Chicot te dira le reste. »
+
+
+
+
+LXXIX
+
+COMMENT APRÈS AVOIR REÇU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN REÇUT DU NORD
+
+
+Le roi, au comble de l'exaspération, put à peine lire la lettre que Chicot
+venait de lui donner.
+
+Pendant qu'il déchiffrait le latin du Béarnais avec des crispations
+d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand
+miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfèvrerie, admirait
+sa tenue et les grâces infinies que sa personne avait prises sous l'habit
+militaire.
+
+Infinies était le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tête,
+un peu chauve, était surmontée d'une salade conique dans le genre de ces
+armets allemands que l'on ciselait si curieusement à Trêves et à Mayence,
+et il était occupé pour le moment à replacer sur son buffle, graissé par
+la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que,
+pour déjeuner, il avait posée sur un buffet; en outre, tout en rebouclant
+sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des éperons plus capables
+d'éventrer que d'éperonner un cheval.
+
+-- Oh! je suis trahi! s'écria Henri lorsqu'il eut achevé la lecture; le
+Béarnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupçonné.
+
+-- Mon fils, répliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau
+que l'eau qui dort.
+
+-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes!
+
+Chicot s'avança vers la porte comme pour obéir.
+
+-- Non, reste.
+
+Chicot s'arrêta.
+
+-- Cahors pris! continua Henri.
+
+-- Et de la bonne façon même, dit Chicot.
+
+-- Mais il a donc des généraux, des ingénieurs?
+
+-- Nenni, dit Chicot, le Béarnais est trop pauvre; comment les paierait-
+il? Non pas, il fait tout lui-même.
+
+-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de dédain.
+
+--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais
+pas, non; il ressemble à ces gens qui tâtent l'eau avant que de se
+baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais
+augure, se prépare la poitrine avec quelques _meâ culpâ_, le front avec
+quelques réflexions philosophiques; cela lui prend les dix premières
+minutes qui suivent le premier coup de canon, après quoi il donne une tête
+dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une
+salamandre.
+
+-- Diable! fit Henri, diable!
+
+-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, là-bas.
+
+Le roi se leva précipitamment et arpenta la salle à grands pas.
+
+-- Voilà un échec pour moi! s'écriait-il en terminant tout haut sa pensée
+commencée tout bas, on en rira. Je serai chansonné. Ces coquins de Gascons
+sont caustiques, et je les entends déjà, aiguisant leurs dents et leurs
+sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement
+que j'ai eu l'idée d'envoyer à François ce secours tant demandé; Anvers va
+me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi.
+
+-- Amen! dit Chicot en plongeant délicatement, pour achever son dessert,
+le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:
+
+-- M. le comte du Bouchage!
+
+-- Ah! s'écria Henri, je te le disais bien, Chicot, voilà ma nouvelle qui
+arrive. Entrez, comte, entrez.
+
+L'huissier démasqua la porte, et l'on vit apparaître dans le cadre de
+cette porte, à la portière tombant à demi, le jeune homme qu'on venait
+d'annoncer, pareil à un portrait en pied d'Holbein ou du Titien.
+
+Il s'avança lentement et fléchit le genou au milieu du tapis de la
+chambre.
+
+-- Toujours pâle, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un
+moment, prends ton visage de Pâques, et ne me dis pas de bonnes choses
+avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton
+récit. Tu viens de Flandre, mon fils?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et lestement, à ce que je vois.
+
+-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre.
+
+-- Sois le bienvenu. Anvers, où en est Anvers?
+
+-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire.
+
+-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela?
+
+-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux.
+
+-- Ah ça, mais, et mon frère ne marchait-il pas sur Anvers?
+
+-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche,
+c'est sur Château-Thierry.
+
+-- Il a quitté l'armée?
+
+-- Il n'y a plus d'armée, sire.
+
+--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son
+fauteuil, mais Joyeuse?
+
+-- Sire, mon frère, après avoir fait des prodiges avec ses marins, après
+avoir soutenu toute la retraite, mon frère a rallié le peu d'hommes
+échappés au désastre, et a fait avec eux une escorte à M. le duc d'Anjou.
+
+-- Une défaite! murmura le roi.
+
+Puis, tout à coup, avec un éclair étrange dans le regard:
+
+-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frère?
+
+-- Absolument, sire.
+
+-- Sans retour?
+
+-- Je le crains.
+
+Le front du prince s'éclaircit graduellement comme sous le jour d'une
+pensée intérieure.
+
+-- Ce pauvre François, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes.
+Il a manqué celle de Navarre; il a étendu la main vers celle d'Angleterre;
+il a touché celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne régnera
+jamais: pauvre frère, lui qui en a tant envie!
+
+-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque
+chose, dit Chicot d'un ton solennel.
+
+-- Et combien de prisonniers? demanda le roi.
+
+-- Deux mille, à peu près.
+
+-- Combien de morts?
+
+-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre.
+
+-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan?
+
+-- Noyé.
+
+-- Noyé! Comment! vous vous êtes donc jetés dans l'Escaut?
+
+-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jeté sur nous.
+
+Le comte fit alors au roi un récit exact de la bataille et de
+l'inondation.
+
+Henri l'écouta d'un bout à l'autre avec une pose, un silence et une
+physionomie qui ne manquaient pas de majesté.
+
+Puis, lorsque le récit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant
+le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant après,
+revint avec un visage parfaitement rasséréné.
+
+-- Là! dit-il, j'espère que je prends les choses en roi. Un roi soutenu
+par le Seigneur est réellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez-
+moi, et puisque votre frère est sauvé comme le mien, Dieu merci, eh bien!
+déridons-nous un peu.
+
+-- Je suis à vos ordres, sire.
+
+-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle.
+
+-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tête, je n'ai rendu aucun
+service.
+
+-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frère en a rendu.
+
+[Illustration: Borromée.]
+
+-- D'immenses, sire.
+
+-- Il a sauvé l'armée, dis-tu, ou plutôt les débris de l'armée.
+
+-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise
+qu'il doit la vie à mon frère.
+
+-- Eh bien! du Bouchage, ma volonté est d'étendre mon bienfait sur vous
+deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a protégés
+d'une façon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-à-dire
+riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien
+inspirés toujours, lesquels avaient pour coutume de récompenser les
+messagers de mauvaises nouvelles.
+
+-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus
+pour avoir été porteurs de mauvais messages.
+
+-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le sénat qui a
+remercié Varron.
+
+-- Tu me cites des républicains. Valois, Valois, le malheur te rend
+humble.
+
+-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que désires-tu?
+
+-- Puisque Votre Majesté me fait l'honneur de me parler si
+affectueusement, j'oserai mettre à profit sa bienveillance; je suis las de
+la vie, sire; et cependant j'ai répugnance à abréger ma vie, car Dieu le
+défend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas
+sont des péchés mortels; se faire tuer à l'armée, se laisser mourir de
+faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des
+travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement
+clair, car, vous le savez, sire, nos pensées les plus secrètes sont à jour
+devant Dieu; je renonce donc à mourir avant le terme que Dieu a fixé à ma
+vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde.
+
+-- Mon ami! fit le roi.
+
+Chicot leva la tête et regarda avec intérêt ce jeune homme si beau, si
+brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si désespérée.
+
+-- Sire, continua le comte avec l'accent de la résolution, tout ce qui
+m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce désir; je veux me jeter
+dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affligés, comme il est en
+même temps souverain maître des heureux de la terre; daignez donc, sire,
+me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le
+prophète, mon coeur est triste comme la mort.
+
+Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique
+incessante de ses bras et de sa physionomie, pour écouter cette douleur
+majestueuse qui parlait si noblement, si sincèrement, par la voix la plus
+douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnée à la jeunesse et à
+la beauté.
+
+Son oeil brillant s'éteignit en reflétant le regard désolé du frère de
+Joyeuse, tout son corps s'étendit et s'affaissa par la sympathie de ce
+découragement qui semblait avoir, non pas détendu, mais tranché chaque
+fibre du corps de du Bouchage.
+
+Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre à l'audition de cette
+douloureuse requête.
+
+-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te
+sens homme encore, et tu crains les épreuves.
+
+-- Je ne crains pas pour les austérités, sire, mais pour le temps qu'elles
+laissent à l'indécision; non, non, ce n'est point pour adoucir les
+épreuves qui me seront imposées, car j'espère ne rien retirer à mon corps
+des souffrances physiques, à mon esprit des privations morales; c'est pour
+enlever à l'un ou à l'autre tout prétexte de revenir au passé; c'est pour
+faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me séparer à
+jamais du monde, et qui, d'après les règles ecclésiastiques, d'ordinaire
+pousse lentement comme une haie d'épines.
+
+-- Pauvre garçon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en
+scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garçon! je crois
+qu'il fera un bon prédicateur, n'est-ce pas, Chicot?
+
+Chicot ne répondit rien. Du Bouchage continua:
+
+-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille même que s'établira la
+lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude
+opposition; mon frère le cardinal, si bon en même temps qu'il est si
+mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne
+réussit point à me persuader, comme j'en suis sûr, il s'attaquera aux
+impossibilités matérielles, et m'alléguera Rome, qui met des délais entre
+chaque degré des ordres. Là, Votre Majesté est toute-puissante, là je
+reconnaîtrai la force du bras que Votre Majesté veut bien étendre sur ma
+tête. Vous m'avez demandé ce que je désirais, sire, vous m'avez promis de
+satisfaire à mon désir; mon désir, vous le voyez, est tout en Dieu;
+obtenez de Rome que je sois dispensé du noviciat.
+
+Le roi, de rêveur qu'il était, se releva souriant, et prenant la main du
+comte:
+
+-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux être à
+Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maître que moi.
+
+-- Beau compliment que tu lui fais là! murmura Chicot entre sa moustache
+et ses dents.
+
+-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonné selon tes désirs, cher
+comte, je te le promets.
+
+-- Et Votre Majesté me comble de joie! s'écria le jeune homme en baisant
+la main de Henri avec autant de joie que s'il eût été fait duc, pair ou
+maréchal de France. Ainsi, c'est chose dite.
+
+-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri.
+
+La figure de du Bouchage s'éclaira; quelque chose comme un sourire
+d'extase passa sur ses lèvres; il salua respectueusement le roi, et
+disparut.
+
+-- Voilà un heureux, un bien heureux jeune homme! s'écria Henri.
+
+-- Bon! s'écria Chicot, tu n'as rien à lui envier, ce me semble, il n'est
+pas plus lamentable que toi, sire.
+
+-- Mais comprends donc, Chicot, il va être moine, il va se donner au ciel.
+
+-- Eh! qui diable t'empêche d'en faire autant? Il demande des dispenses à
+son frère le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera
+toutes les dispenses nécessaires; il est encore mieux que toi avec Rome,
+celui-là; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise.
+
+-- Chicot!
+
+-- Et si la tonsure t'inquiète, car, enfin, c'est une opération délicate
+que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis
+ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te
+donneront ce précieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des
+couronnes que tu auras portées et qui justifiera la devise: _Manet ultima
+coelo_.
+
+-- De jolies mains, dis-tu?
+
+-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains
+de madame la duchesse de Montpensier après en avoir dit de ses épaules?
+Quel roi tu fais, et quelle sévérité tu montres à l'endroit de tes
+sujettes!
+
+Le roi fronça le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi
+blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurément.
+
+-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste,
+que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'intéressent
+personnellement.
+
+Le roi fit un geste moitié indifférent, moitié approbatif.
+
+Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux
+pieds de derrière.
+
+-- Voyons, dit-il à demi-voix, réponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse
+sont partis comme cela pour les Flandres.
+
+-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_?
+
+-- Il veut dire que ce sont des gens si âpres, l'un au plaisir, l'autre à
+la tristesse, qu'il me paraît surprenant qu'ils aient quitté Paris sans
+faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'étourdir.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment
+ils s'en sont allés.
+
+-- Sans doute, que je le sais.
+
+-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?...
+
+Chicot s'arrêta.
+
+-- Quoi?
+
+-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considérable, par exemple?
+
+-- Je ne l'ai pas entendu dire.
+
+-- Ont-ils enlevé quelque femme avec effraction et pistolades?
+
+-- Pas que je sache.
+
+-- Ont-ils... brûlé quelque chose, par hasard?
+
+-- Quoi?
+
+-- Que sais-je, moi? ce qu'on brûle pour se distraire quand on est grand
+seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple.
+
+-- Es-tu fou, Chicot? brûler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que
+l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-là?
+
+-- Ah! oui, l'on se gêne!
+
+-- Chicot!
+
+-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la
+fumée?
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilité qu'il
+n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait duré l'interrogatoire qu'il
+venait de faire subir à Henri.
+
+-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri.
+
+-- Non, je ne la sais pas.
+
+-- C'est que tu deviens méchant.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, toi.
+
+-- Le séjour de la tombe m'avait édulcoré, grand roi, mais ta présence me
+_surit_. _Omnia letho putrescunt_.
+
+-- C'est-à-dire que je suis moisi? fit le roi.
+
+-- Un peu, mon fils, un peu.
+
+-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets
+d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractère.
+
+-- Des projets d'ambition, à moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils,
+tu n'étais que niais, tu deviens fou, il y a progrès.
+
+[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y pénétrez pas. -- PAGE
+96.]
+
+-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez éloigner de moi
+tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas,
+des crimes auxquels ils n'ont pas pensé; je dis que vous voulez
+m'accaparer, enfin.
+
+-- T'accaparer! moi! s'écria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu
+m'en préserve, tu es un être trop gênant, _bone Deus!_ sans compter que tu
+es difficile à nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple.
+
+-- Hum! fit le roi.
+
+-- Voyons, explique-moi d'où te vient cette idée cornue?
+
+-- Vous avez commencé par écouter froidement mes éloges à l'endroit de
+votre ancien ami, dom Modeste, à qui vous devez beaucoup.
+
+-- Moi, je dois beaucoup à dom Modeste? Bon, bon, bon! après?
+
+-- Après, vous avez essayé de me calomnier mes Joyeuse, deux amis
+véritables, ceux-là.
+
+-- Je ne dis pas non.
+
+-- Ensuite, vous avez lancé votre coup de griffe sur les Guises.
+
+-- Ah! tu les aimes à présent, ceux-là aussi; tu es dans ton jour d'aimer
+tout le monde, à ce qu'il paraît.
+
+-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois
+et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort;
+comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque
+en eux c'est toujours la même froideur de marbre, et que je n'ai pas
+l'habitude d'avoir peur des statues, si menaçantes qu'elles soient, je
+m'en tiens à celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu,
+Chicot, un fantôme, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un
+compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouchés
+et leurs grandes épées, sont les gens de mon royaume qui jusque
+aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que
+je dise à quoi?
+
+-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de
+subtilités dans les comparaisons.
+
+-- Ils ressemblent à ces perches qu'on lâche dans les étangs pour donner
+la chasse aux gros poissons et les empêcher d'engraisser par trop: mais
+suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs écailles.
+
+-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil!
+
+-- Tandis que ton Béarnais....
+
+-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Béarnais?
+
+-- Tandis que ton Béarnais, qui miaule comme un chat, mord comme un
+tigre....
+
+-- Sur ma vie, dit Chicot, voilà Valois qui pourlèche Guise! Allons,
+allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arrêter. Divorce tout de
+suite et épouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec
+elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas été
+amoureuse de toi dans le temps?
+
+Henri se rengorgea.
+
+-- Oui, dit-il, mais j'étais occupé ailleurs; voilà la source de toutes
+ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une
+rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je
+suis homme, et je n'ai qu'à en rire.
+
+Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu à l'italienne,
+quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte:
+
+-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majesté!
+
+-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi.
+
+-- C'est un capitaine, sire.
+
+-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu.
+
+En même temps un capitaine de gendarmes entra vêtu de l'uniforme de
+campagne, et fit le salut accoutumé.
+
+
+
+
+LXXX
+
+LES DEUX COMPÈRES
+
+
+Chicot, à cette annonce, s'était assis, et, selon son habitude, tournait
+impertinemment le dos à la porte, et son oeil à demi voilé se plongeait
+dans une de ces méditations intérieures qui lui étaient si habituelles,
+quand les premiers mots que prononça le messager des Guises le firent
+tressaillir.
+
+En conséquence, il rouvrit l'oeil.
+
+Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupé du nouveau venu, ne fit
+point attention à cette manifestation, toujours effrayante de la part de
+Chicot.
+
+Le messager se trouvait placé à dix pas du fauteuil dans lequel Chicot
+s'était blotti, et comme le profil de Chicot dépassait à peine les
+garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier,
+tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot.
+
+-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi à ce messager, dont la taille
+était assez noble et la mine assez guerrière.
+
+-- Non pas, sire, mais de Soissons, où M. le duc, qui n'a pas quitté cette
+ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de déposer
+aux pieds de Votre Majesté.
+
+L'oeil de Chicot étincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu,
+comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole.
+
+Le messager ouvrit son buffle fermé par des agrafes d'argent, et tira
+d'une poche de cuir, doublée de soie, placée sur le coeur, non pas une
+lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna l'autre à laquelle elle
+s'était attachée par la cire de son cachet, de sorte que, comme le
+capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis.
+
+L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le
+vol de l'oiseau.
+
+Il vit aussi, à la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se
+répandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme
+pour donner la première au roi.
+
+Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modèle de confiance, c'était son
+heure, ne fit attention à rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres
+qu'on voulait bien lui offrir, et lut.
+
+De son côté, le messager, voyant le roi absorbé dans sa lecture, s'absorba
+dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le
+reflet de toutes les pensées que cette intéressante lecture pouvait faire
+naître dans son esprit.
+
+-- Ah! maître Borromée! maître Borromée! murmura Chicot, en suivant de son
+côté des yeux chaque mouvement du fidèle de M. de Guise! Ah! tu es
+capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans
+ta poche; attends, mon mignon, attends.
+
+-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la
+lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et
+dites à M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait.
+
+-- Votre Majesté ne m'honore point d'une réponse écrite? demanda le
+messager.
+
+-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par conséquent, je le
+remercierai moi-même; allez!
+
+Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement.
+
+-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi à son compagnon, qu'il croyait
+toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur
+de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il
+craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relèvent la tête, car il
+a appris que les Allemands veulent déjà envoyer du renfort au roi de
+Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait.
+
+Chicot ne répondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication.
+
+-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armée qu'il vient de lever en
+Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prévient que, dans six
+semaines, cette armée sera tout à ma disposition avec son général. Que
+dis-tu de cela, Chicot?
+
+Silence absolu de la part du Gascon.
+
+-- En vérité, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon
+ami, que tu es entêté comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le
+malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu
+boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es.
+
+Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de
+manifester d'une façon si franche sur son ami.
+
+Il y avait quelque chose qui déplaisait plus encore à Henri que la
+contradiction, c'était le silence.
+
+-- Je crois, dit-il, que le drôle a eu l'impertinence de s'endormir.
+Chicot, continua-t-il en s'avançant vers le fauteuil, ton roi te parle,
+veux-tu répondre?
+
+Mais Chicot ne pouvait répondre, attendu qu'il n'était plus là. Et Henri
+trouva le fauteuil vide.
+
+Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'était pas plus dans la
+chambre que dans le fauteuil.
+
+Son casque avait disparu comme lui et avec lui.
+
+Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait
+quelquefois par l'esprit que Chicot était un être surhumain, quelque
+incarnation diabolique, de la bonne espèce, c'est vrai, mais diabolique,
+enfin.
+
+Il appela Nambu.
+
+Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'était un esprit fort au
+contraire, comme le sont en général ceux qui gardent les antichambres des
+rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des êtres vivants, et
+non des spectres.
+
+Nambu assura positivement à Sa Majesté avoir vu Chicot sortir cinq minutes
+avant la sortie de l'envoyé de monseigneur le duc de Guise.
+
+Seulement il sortait avec une légèreté et les précautions d'un homme qui
+ne voulait pas qu'on le vît sortir.
+
+-- Décidément, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fâché
+d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour
+tous, et même pour les plus spirituels.
+
+Maître Nambu avait raison; Chicot, coiffé de sa salade et raidi par sa
+longue épée, avait traversé les antichambres sans grand bruit; mais
+quelque précaution qu'il prît, il lui avait bien fallu laisser sonner ses
+éperons sur les degrés qui conduisaient des appartements au guichet du
+Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu à
+Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot près du roi, et
+beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salué le duc d'Anjou.
+
+Dans un angle du guichet, Chicot s'arrêta comme pour rattacher un éperon.
+
+Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, était sorti cinq minutes à
+peine après Chicot, auquel il n'avait prêté aucune attention. Il avait
+descendu les degrés et avait traversé les cours, fier et enchanté à la
+fois; fier, parce qu'à tout prendre il n'était point un soldat de mauvaise
+mine, et qu'il se plaisait à faire parader ses grâces devant les Suisses
+et les gardes de Sa Majesté très chrétienne: enchanté, parce que le roi
+l'avait accueilli de façon à prouver qu'il n'avait aucun soupçon contre M.
+de Guise. Au moment où il franchissait le guichet du Louvre, et où il
+traversait le pont-levis, il fut réveillé par un cliquetis d'éperons qui
+semblait être l'écho des siens.
+
+Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-être courir après lui, et
+grande fut sa stupéfaction en reconnaissant, sous les pointes retroussées
+de sa salade, le visage bénin et la physionomie chattemite du bourgeois
+Robert Briquet, sa damnée connaissance.
+
+On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes à l'égard l'un
+de l'autre n'avait pas été précisément un mouvement de sympathie.
+
+Borromée ouvrit sa bouche d'un demi-pied carré, comme dit Rabelais, et
+croyant voir que celui qui le suivait désirait avoir affaire à lui, il
+suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambées.
+
+On sait, au reste, quelles enjambées c'étaient que celles de Chicot.
+
+-- Corboeuf! dit Borromée.
+
+-- Ventre de biche! s'écria Chicot.
+
+-- Mon doux bourgeois!
+
+-- Mon révérend père!
+
+-- Avec cette salade!
+
+-- Sous ce buffle!
+
+-- C'est merveille pour moi de vous voir!
+
+-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre!
+
+Et les deux fiers à bras se regardèrent pendant quelques secondes avec
+l'hésitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour
+s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots.
+
+Borromée fut le premier qui passa du grave au doux.
+
+Les muscles de son visage se détendirent, et avec un air de franchise
+guerrière et d'aimable urbanité:
+
+-- Vive Dieu! dit-il, vous êtes un rusé compère, maître Robert Briquet!
+
+-- Moi, mon révérend! répondit Chicot, à quelle occasion me dites-vous
+cela, je vous prie?
+
+-- A l'occasion du couvent des Jacobins, où vous m'avez fait croire que
+vous n'étiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vérité, que vous soyez
+dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout
+ensemble.
+
+Chicot sentit que le compliment était fait des lèvres, et non du coeur.
+
+-- Ah! ah! répondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous,
+seigneur Borromée?
+
+-- De moi?
+
+-- Oui, de vous.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Pour m'avoir fait croire que vous n'étiez qu'un moine. Il faut, en
+vérité, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-même; et,
+compère, je ne vous déprécie point en disant cela, car le pape
+d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude éventeur de mèches.
+
+-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromée.
+
+-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi?
+
+-- Eh bien! touchez là.
+
+Et il tendit la main à Chicot.
+
+-- Ah! vous m'avez malmené au convent, frère capitaine, dit Chicot.
+
+-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon maître, et vous savez bien le
+souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'épée.
+
+-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant
+vous m'avez pris au piège.
+
+-- Au piège?
+
+-- Sans doute; car, sous ce déguisement vous tendiez un piège. Un brave
+capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse
+contre un froc.
+
+-- Avec un homme d'épée, dit Borromée, je n'aurai pas de secrets. Eh bien!
+oui, j'ai certains intérêts personnels dans le couvent des Jacobins; mais
+vous?
+
+-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut!
+
+-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous?
+
+-- Sur mon âme, j'en brûle.
+
+-- Aimez-vous le bon vin?
+
+-- Oui, quand il est bon.
+
+-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris.
+
+-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vôtre?
+
+-- _La Corne d'Abondance_.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant.
+
+-- Eh bien! que se passe-t-il donc?
+
+-- Rien.
+
+-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret?
+
+-- Non pas, au contraire.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Pas le moins du monde, et je m'en étonne.
+
+-- Vous plaît-il que nous y marchions, compère?
+
+-- Comment donc! tout de suite.
+
+-- Allons donc.
+
+-- Où est-ce?
+
+-- Du côté de la porte Bourdelle. L'hôte est un vieux dégustateur, et qui
+sait parfaitement apprécier la différence qu'il y a entre le palais d'un
+homme comme vous et le gosier d'un passant altéré.
+
+-- C'est-à-dire que nous y pourrons causer à l'aise.
+
+-- Dans la cave, si nous voulons.
+
+-- Et sans être dérangés?
+
+-- Nous fermerons les portes.
+
+-- Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et
+aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.
+
+-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte?
+
+-- Cela m'en a tout l'air.
+
+-- Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me
+vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout.
+
+-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet.
+
+-- Et qui tient. Venez, compère, venez.
+
+-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut
+faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet
+te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+LA CORNE D'ABONDANCE
+
+Le chemin que Borromée faisait suivre à Chicot, sans se douter que Chicot
+le connaissait aussi bien que lui, rappelait à notre Gascon les beaux
+jours de l'âge de sa jeunesse.
+
+En effet, combien de fois, la tête vide, les jambes souples, les bras
+pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de
+fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraîche de
+l'été, avait-il été trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers
+laquelle un étranger le conduisait en ce moment!
+
+Alors quelques pièces d'or, et même d'argent sonnant dans son escarcelle,
+le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux
+bonheur de fainéantiser, autant que bon lui semblerait, à lui qui n'avait
+ni maîtresse au logis, ni enfant affamé sur la porte, ni parents
+soupçonneux et grondants derrière la fenêtre.
+
+Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du
+cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutôt le trouvait exact aux premières
+fumées du repas préparé.
+
+Alors Gorenflot s'animait à vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent,
+toujours observateur toujours anatomiste, Chicot étudiait chacun de degrés
+de son ivresse, étudiant cette curieuse nature à travers la vapeur subtile
+d'une émotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur
+et de la liberté, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine
+de consolations à son cerveau.
+
+Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes
+pour tâcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandée aux soins de
+Remy, mais la rue était sinueuse, et s'arrêter n'eût pas été d'une bonne
+politique; il suivit donc le capitaine Borromée avec un petit soupir.
+
+Bientôt la grande rue Saint-Jacques apparut à ses yeux, puis le cloître
+Saint-Benoît, et presque en face du cloître, l'hôtellerie de _la Corne
+d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse,
+un peu lézardée, mais ombragée toujours par des platanes et des
+marronniers à l'extérieur, et meublée à l'intérieur de ses pots d'étain
+luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et
+de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent
+réellement le véritable or et le véritable argent dans la poche du
+cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte à la
+nature.
+
+Chicot, après son coup d'oeil jeté du seuil de la porte sur l'intérieur et
+l'extérieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa
+taille, qu'il avait déjà diminuée en présence du capitaine, il y ajouta
+une grimace de satyre fort différente de ses allures franches et de ses
+jeux honnêtes de physionomie, et se prépara à affronter la présence de son
+ancien hôte, maître Bonhomet.
+
+D'ailleurs Borromée passa le premier pour lui montrer le chemin, et, à la
+vue de ces deux nasques, maître Bonhomet ne se donna la peine de
+reconnaître que celui qui marchait devant.
+
+Si la façade de _la Corne d'Abondance_ s'était lézardée, la façade du
+digne cabaretier, de son côté aussi, avait subi les ravages du temps.
+
+Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerçures que
+le temps imprime au front des monuments, maître Bonhomet avait pris des
+façons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'épée,
+le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi
+dire, son visage.
+
+Mais Bonhomet respectait toujours l'épée: c'était son faible; il avait
+contracté cette habitude dans un quartier fort éloigné de toute
+surveillance municipale, sous l'influence des Bénédictins pacifiques.
+
+En effet, s'il s'élevait, par malheur, une querelle en ce glorieux
+cabaret, avant qu'on eût été à la Contrescarpe chercher les Suisses ou les
+archers du guet, l'épée avait déjà joué, et joué de façon à mettre
+plusieurs pourpoints en perce; ce méchef était arrivé sept ou huit fois à
+Bonhomet et lui avait coûté cent livres chaque fois; il respectait donc
+l'épée, d'après ce système: crainte fait respect.
+
+Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, écoliers, clercs,
+moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis
+une certaine célébrité en coiffant d'un large seau de plomb les
+récalcitrants ou déloyaux payeurs, et cette exécution mettait toujours de
+son côté certains piliers de cabaret qu'il s'était choisis parmi les plus
+vigoureux courtauds des boutiques voisines.
+
+Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit
+d'aller chercher lui-même à la cave; on connaissait si bien sa longanimité
+à l'égard de certaines pratiques créditées à son comptoir, que personne ne
+murmurait de ses humeurs fantasques.
+
+Ces humeurs, quelques vieux habitués les attribuaient à un fond de chagrin
+que maître Bonhomet aurait eu dans son ménage.
+
+Telles furent, du moins, les explications que Borromée crut devoir donner
+à Chicot sur le caractère de l'hôte dont ils allaient apprécier ensemble
+l'hospitalité.
+
+Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fâcheux résultat pour la
+décoration et le confortable de l'hôtellerie. En effet, le cabaretier se
+trouvant, c'était son idée du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne
+donna aucun soin à l'embellissement du cabaret; il en résulta que Chicot,
+en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'était changé,
+sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, était passée au
+noir.
+
+En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracté
+l'odeur si âcre et si fade du tabac brûlé, dont s'imprègnent aujourd'hui
+les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale
+tout ce qui est poreux et spongieux.
+
+Il résultait de là que, malgré sa crasse vénérable et sa tristesse
+apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par
+des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondément engagés dans
+chaque atome de l'établissement, en sorte que, permis soit-il de le dire,
+un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il
+respirait l'arôme et l'encens le plus cher à ce dieu.
+
+Chicot passa derrière Borromée, comme nous l'avons dit, et ne fut
+aucunement vu, ou plutôt aucunement reconnu de l'hôte de _la Corne
+d'Abondance_.
+
+Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il
+n'en eût pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromée
+l'arrêtant:
+
+-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derrière cette cloison un petit réduit
+où deux hommes à secrets peuvent honnêtement converser après boire, et
+même pendant qu'ils boivent.
+
+-- Allons-y, alors, dit Chicot.
+
+Borromée fit un signe à notre hôte, qui voulait dire:
+
+-- Compère, le cabinet est-il libre?
+
+Bonhomet répondit par un autre signe qui voulait dire:
+
+-- Il l'est.
+
+Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter à tous les
+angles du corridor, dans ce petit réduit si connu de ceux de nos lecteurs
+qui ont bien voulu perdre leur temps à lire la _Dame de Monsoreau_.
+
+-- Là! dit Borromée, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un
+privilège accordé aux familiers de l'établissement, et dont vous userez
+vous-même à votre tour, quand vous y serez plus connu.
+
+-- Lequel? demanda Chicot.
+
+-- C'est d'aller moi-même à la cave choisir le vin que nous allons boire.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilège. Allez.
+
+-- Borromée sortit.
+
+Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitôt que la porte se fut refermée
+derrière lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de
+Crédit tué par les mauvais payeurs, laquelle image était encadrée dans un
+cadre de bois noir, et faisait pendant à un autre représentant une
+douzaine de pauvres hères tirant le diable par la queue.
+
+Derrière cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir
+dans la grande salle sans être vu.
+
+Ce trou, Chicot le connaissait, car c'était un trou de sa façon.
+
+-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitué; tu
+me pousses dans un réduit où tu crois que je ne pourrai pas être vu, et
+d'où tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce réduit il y a un
+trou, grâce auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons,
+allons, mon capitaine, tu n'es pas fort!
+
+Et Chicot, tout en prononçant ces paroles avec un air de mépris qui
+n'appartenait qu'à lui, appliqua son oeil à la cloison, forée artistement
+dans un défaut du bois.
+
+Par ce trou, il aperçut Borromée appuyant d'abord précautionnellement son
+doigt sur ses lèvres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiesçait à
+ses désirs par un signe de tête olympien.
+
+Au mouvement des lèvres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille
+matière, devina que la phrase prononcée par lui voulait dire:
+
+-- Servez-nous dans ce réduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y
+pénétrez pas.
+
+Après quoi Borromée prit une veilleuse qui brûlait éternellement sur un
+bahut, souleva une trappe, et descendit lui-même à la cave, profitant du
+privilège le plus précieux accordé aux habitués de l'établissement.
+
+Aussitôt Chicot frappa à la cloison d'une façon particulière.
+
+En entendant cette façon de frapper, qui devait lui rappeler quelque
+souvenir profondément enraciné dans son coeur, Bonhomet tressaillit,
+regarda en l'air et écouta.
+
+Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'étonne que l'on n'ait
+pas obéi à un premier appel.
+
+Bonhomet se précipita vers le réduit et trouva Chicot debout et le visage
+menaçant.
+
+A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le
+monde, et pensait se trouver en face de son fantôme.
+
+-- Qu'est-ce à dire, mon maître, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous
+les gens de ma trempe à appeler deux fois?
+
+-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que
+votre ombre?
+
+-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment où vous me
+reconnaissez, mon maître, j'espère que vous m'obéirez de point en point.
+
+-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez.
+
+-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maître Bonhomet, et
+quelque chose qui s'y passe, j'espère que vous attendrez que je vous
+appelle pour y venir.
+
+-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la
+recommandation que vous me faites est exactement la même que vient de me
+faire votre compagnon.
+
+-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur
+Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement
+comme s'il n'appelait pas.
+
+-- C'est chose convenue, monsieur Chicot.
+
+-- Bien; et maintenant éloignez tous vos autres clients sous un prétexte
+quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi
+isolés chez vous, que si nous étions venus pour y pratiquer le jeûne, le
+jour du vendredi-saint.
+
+-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout
+l'hôtel, à l'exception de votre humble serviteur.
+
+-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conservé toute mon estime, dit
+majestueusement Chicot.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc
+se passer dans ma pauvre maison?
+
+Et comme il s'en allait à reculons, il rencontra Borromée qui remontait de
+la cave avec ses bouteilles.
+
+[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
+compagnon. -- PAGE 103.]
+
+-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une âme dans
+l'établissement.
+
+Bonhomet fit de sa tête, si dédaigneuse à l'ordinaire, un signe
+d'obéissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rêver aux moyens
+d'obéir à la double injonction de ses deux redoutables clients.
+
+Borromée rentra dans le réduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe
+en avant et le sourire sur les lèvres.
+
+Nous ignorons comment maître Bonhomet s'y était pris; mais, la dixième
+minute écoulée, le dernier écolier franchissait le seuil de sa porte,
+donnant le bras au dernier clerc, et disant:
+
+-- Oh! oh! le temps est à l'orage chez maître Bonhomet; décampons, ou gare
+la grêle.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+CE QUI ARRIVA DANS LE RÉDUIT DE MAÎTRE BONHOMET
+
+
+Lorsque le capitaine rentra dans le réduit avec un panier de douze
+bouteilles à la main, Chicot le reçut d'un air tellement ouvert et
+souriant, que Borromée fut tenté de prendre Chicot pour un niais.
+
+Borromée avait hâte de déboucher les bouteilles qu'il était allé chercher
+à la cave; mais ce n'était rien, en comparaison de la hâte de Chicot.
+
+Aussi les préparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en
+buveurs expérimentés, demandèrent quelques salaisons, dans le but louable
+de ne pas laisser éteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportées
+par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil.
+
+Bonhomet répondit à chacun d'eux; mais si quelqu'un eût pu juger ces deux
+coups d'oeil, il eût trouvé une grande différence entre celui qui était
+adressé à Borromée et celui qui était adressé à Chicot.
+
+Bonhomet sortit et les deux compagnons commencèrent à boire.
+
+D'abord, comme si l'occupation était trop importante pour que rien dût
+l'interrompre, les deux buveurs avalèrent bon nombre de rasades sans
+échanger une seule parole.
+
+Chicot surtout était merveilleux; sans avoir dit autre chose que:
+
+-- Par ma foi, voilà du joli bourgogne!
+
+Et:
+
+-- Sur mon âme, voilà d'excellent jambon!
+
+Il avait avalé deux bouteilles, c'est-à-dire une bouteille par phrase.
+
+-- Pardieu! murmurait à part lui Borromée, voilà une singulière chance que
+j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne.
+
+A la troisième bouteille, Chicot leva les yeux au ciel.
+
+-- En vérité, dit-il, nous buvons d'un train à nous enivrer.
+
+-- Bon! ce saucisson est si salé! dit Borromée.
+
+-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tête solide.
+
+Et chacun d'eux avala encore sa bouteille.
+
+Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout opposé: il déliait
+la langue de Chicot et nouait celle de Borromée.
+
+-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi.
+
+-- Ah! se dit tout bas Borromée, tu bavardes, donc tu te grises.
+
+-- Combien faut-il donc de bouteilles, compère? demanda Borromée.
+
+-- Pour quoi faire? dit Chicot.
+
+-- Pour être gai.
+
+-- Avec quatre, j'ai mon compte.
+
+-- Et pour être gris?
+
+-- Mettons-en six.
+
+-- Et pour être ivre?
+
+-- Doublons.
+
+-- Gascon! pensa Borromée; il balbutie et n'en est encore qu'à la
+quatrième.
+
+-- Alors nous avons de la marge, dit Borromée, en tirant du panier une
+cinquième bouteille pour lui et une cinquième pour Chicot.
+
+Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangées à la droite de
+Borromée, les unes étaient à moitié, les autres aux deux tiers, aucune
+n'était vide.
+
+Cela le confirma dans cette pensée qui lui était venue tout d'abord, que
+le capitaine avait de mauvaises intentions à son égard.
+
+Il se souleva pour aller au devant de la cinquième bouteille que lui
+présentait Borromée, et oscilla sur ses jambes.
+
+-- Bon! dit-il, avez-vous senti?
+
+-- Quoi?
+
+-- Une secousse de tremblement de terre.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'hôtellerie de _la Corne
+d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit bâtie sur pivot.
+
+-- Comment! elle est bâtie sur pivot? demanda Borromée.
+
+-- Sans doute, puisqu'elle tourne.
+
+-- C'est juste, dit Borromée en avalant son verre jusqu'à la dernière
+goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause.
+
+-- Parce que vous n'êtes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez
+pas lu le traité _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez
+qu'il n'y a pas d'effet sans cause.
+
+-- Eh bien! mon cher confrère, dit Borromée, car enfin vous êtes capitaine
+comme moi, n'est-ce pas?
+
+-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux,
+répondit Chicot.
+
+-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromée, dites-moi, puisqu'il n'y
+a pas d'effet sans cause, à ce que vous prétendez, dites-moi quelle était
+la cause de votre déguisement?
+
+-- De quel déguisement?
+
+-- De celui que vous portiez lorsque vous êtes venu chez dom Modeste.
+
+-- Comment donc étais-je déguisé?
+
+-- En bourgeois.
+
+-- Ah! c'est vrai.
+
+-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon éducation de philosophe.
+
+-- Volontiers; mais, à votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi
+vous étiez déguisé en moine? confidence pour confidence.
+
+-- Tope! dit Borromée.
+
+-- Touchez là, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine.
+
+Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot.
+
+-- A mon tour, dit Chicot.
+
+Et il frappa à côté de la main de Borromée.
+
+-- Bien! dit Borromée.
+
+-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'étais déguisé en bourgeois? demanda
+Chicot d'une langue qui allait s'épaississant de plus en plus.
+
+-- Oui, cela m'intrigue.
+
+-- Et vous me direz à votre tour?
+
+-- Parole d'honneur.
+
+-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue?
+
+-- C'est vrai, je l'avais oublié. Eh bien! c'est tout simple.
+
+-- Dites alors.
+
+-- Et en deux mots vous serez au courant.
+
+-- J'écoute.
+
+-- J'espionnais pour le roi.
+
+-- Comment, vous espionniez.
+
+-- Oui.
+
+-- Vous êtes donc espion par état?
+
+-- Non, en amateur.
+
+-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste?
+
+-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frère Borromée ensuite,
+puis le petit Jacques, puis tout le couvent.
+
+-- Et qu'avez-vous découvert, mon digne ami?
+
+-- J'ai d'abord découvert que dom Modeste était une grosse bête.
+
+-- Il ne faut pas être fort habile pour cela.
+
+-- Pardon, pardon, car Sa Majesté Henri III, qui n'est pas un niais, le
+regarde comme la lumière de l'Église, et compte en faire un évêque.
+
+-- Soit, je n'ai rien à dire contre cette promotion, au contraire; je
+rirai bien ce jour-là; et qu'avez-vous découvert encore?
+
+-- J'ai découvert que certain frère Borromée n'était pas un moine, mais un
+capitaine.
+
+-- Ah! vraiment! vous avez découvert cela?
+
+-- Du premier coup.
+
+-- Après?
+
+-- J'ai découvert que le petit Jacques s'exerçait avec le fleuret, en
+attendant qu'il s'escrimât avec l'épée, et qu'il s'exerçait sur une cible,
+en attendant qu'il s'exerçât sur un homme.
+
+-- Ah! tu as découvert cela! dit Borromée, en fronçant le sourcil, et,
+après, qu'as-tu découvert encore?
+
+-- Oh! donne-moi à boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien.
+
+-- Tu remarqueras que tu entames la sixième bouteille, dit Borromée en
+riant.
+
+-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne prétends pas le contraire; sommes-
+nous donc venus ici pour faire de la philosophie?
+
+-- Non, nous sommes venus ici pour boire.
+
+-- Buvons donc!
+
+Et Chicot remplit son verre.
+
+-- Eh bien! demanda Borromée lorsqu'il eut fait raison à Chicot, te
+souviens-tu?
+
+-- De quoi?
+
+-- De ce que tu as vu encore dans le couvent?
+
+-- Parbleu! dit Chicot.
+
+-- Eh bien! qu'as-tu vu?
+
+-- J'ai vu que les moines, au lieu d'être des frocards, étaient des
+soudards, et au lieu d'obéir à dom Modeste, t'obéissaient à toi. Voilà ce
+que j'ai vu.
+
+-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout?
+
+-- Non; mais à boire, à boire, à boire, ou la mémoire va m'échapper.
+
+Et comme la bouteille de Chicot était vide, il tendit son verre à
+Borromée, qui lui versa de la sienne.
+
+Chicot vida son verre sans reprendre haleine.
+
+-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromée.
+
+-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien!
+
+-- Qu'as-tu vu encore?
+
+-- J'ai vu qu'il y avait un complot.
+
+-- Un complot! dit Borromée, pâlissant.
+
+-- Un complot, oui, répondit Chicot.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre le roi.
+
+-- Dans quel but?
+
+-- Dans le but de l'enlever.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand il reviendrait de Vincennes.
+
+-- Tonnerre!
+
+-- Plaît-il?
+
+-- Rien. Ah! vous avez vu cela?
+
+-- Je l'ai vu.
+
+-- Et vous en avez prévenu le roi!
+
+-- Parbleu! puisque j'étais venu pour cela.
+
+-- Alors c'est vous qui êtes cause que le coup a manqué?
+
+-- C'est moi, dit Chicot.
+
+-- Massacre! murmura Borromée entre ses dents.
+
+-- Vous dites? demanda Chicot.
+
+-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami.
+
+-- Bah! répondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore.
+Passez-moi une de vos bouteilles, à vous, et je vous étonnerai quand je
+vous dirai ce que j'ai vu.
+
+Borromée se hâta d'obtempérer au désir de Chicot.
+
+-- Voyons, dit-il, étonnez-moi.
+
+-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blessé.
+
+-- Bah!
+
+-- La belle merveille! il était sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de
+Cahors.
+
+-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors?
+
+-- Certainement. Ah! capitaine, c'était beau à voir, en vérité, et un
+brave comme vous eût pris plaisir à ce spectacle.
+
+-- Je n'en doute pas; vous étiez donc près du roi de Navarre?
+
+-- Côte à côte, cher ami, comme nous sommes.
+
+-- Et vous l'avez quitté?
+
+-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France.
+
+-- Et vous arrivez du Louvre?
+
+-- Un quart d'heure avant vous.
+
+-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quittés depuis ce temps-là, je ne
+vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre.
+
+-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus
+curieux.
+
+-- Dites, alors.
+
+-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile à dire:
+Dites!
+
+-- Faites un effort.
+
+-- Encore un verre de vin pour me délier la langue... tout plein, bon. Eh
+bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de
+Guise de ta poche, tu en as laissé tomber une autre.
+
+[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE
+105.]
+
+-- Une autre! s'écria Borromée en bondissant.
+
+-- Oui, dit Chicot, qui est là.
+
+Et après avoir fait deux ou trois écarts, d'une main avinée, il posa le
+bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromée, à l'endroit même
+où était la lettre.
+
+Borromée tressaillit comme si le doigt de Chicot eût été un fer rouge, et
+que ce fer rouge eût touché sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint.
+
+-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose.
+
+-- A quoi?
+
+-- A tout ce que vous avez vu.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous sussiez à qui cette lettre est adressée.
+
+-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la
+table; elle est adressée à madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- Sang du Christ! s'écria Borromée, et vous n'avez rien dit de cela au
+roi, j'espère?
+
+-- Pas un mot, mais je le lui dirai.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot.
+
+Et il laissa tomber sa tête sur ses bras, comme il avait laissé tomber ses
+bras sur la table.
+
+-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le
+capitaine d'une voix étranglée.
+
+-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement.
+
+-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre?
+
+-- J'irais au Louvre.
+
+-- Et vous me dénonceriez?
+
+-- Et je vous dénoncerais.
+
+-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie?
+
+-- Quoi?
+
+-- Qu'aussitôt votre somme achevé....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Le roi saura tout?
+
+-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tête et en regardant
+Borromée d'un air languissant, comprenez donc; vous êtes conspirateur, je
+suis espion; j'ai tant par complot que je dénonce; vous tramez un complot,
+je vous dénonce. Nous faisons chacun notre métier, et voilà. Bonsoir,
+capitaine.
+
+Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa première
+position, mais encore il s'était arrangé sur son siège et sur la table de
+telle façon, que le devant de sa tête étant enseveli dans ses mains et le
+derrière abrité par son casque, il ne présentait de surface que le dos.
+
+Mais aussi, ce dos, dépouillé de sa cuirasse placée sur une chaise,
+s'était complaisamment arrondi.
+
+-- Ah dit Borromée, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu
+veux me dénoncer, cher ami?
+
+-- Aussitôt que je serai réveillé, cher ami, c'est convenu, fit Chicot.
+
+-- Mais il faut savoir si tu te réveilleras! s'écria Borromée.
+
+Et, en même temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son
+compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer à
+la table.
+
+Mais Borromée avait compté sans la cotte de mailles empruntée par Chicot
+au cabinet d'armes de dom Modeste.
+
+La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, à
+laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie.
+
+En outre, avant que l'assassin fût revenu de sa stupeur, le bras droit de
+Chicot, se détendant comme un ressort, décrivit un demi-cercle et vint
+frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromée,
+qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille.
+
+En une seconde, Borromée fut debout; en une autre seconde il eut l'épée à
+la main.
+
+Ces deux secondes avaient suffi à Chicot pour se redresser et dégainer à
+son tour.
+
+Toutes les vapeurs du vin s'étaient dissipées comme par enchantement;
+Chicot se tenait à demi rejeté sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le
+poignet ferme et prêt à recevoir son ennemi.
+
+La table, comme un champ de bataille sur lequel étaient couchées les
+bouteilles vides, s'étendait entre les deux adversaires, et servait de
+retranchement à chacun.
+
+Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son
+visage à terre, enivra Borromée, et, perdant toute prudence, il s'élança
+contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la
+table.
+
+-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que décidément c'est toi qui es
+ivre, car, d'un côté à l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre,
+tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon épée
+de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens!
+
+Et Chicot, sans même se fendre, allongea le bras avec la rapidité de
+l'éclair, et piqua Borromée au milieu du front.
+
+Borromée poussa un cri, plus encore de colère que de douleur; et comme, à
+tout prendre, il était d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement
+dans son attaque.
+
+Chicot, toujours de l'autre côté de la table, prit une chaise et s'assit
+tranquillement.
+
+-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les
+épaules. Cela prétend savoir manier une épée, et le moindre bourgeois, si
+c'était son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va
+m'éborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait
+plus que cela. Mais prends donc garde, âne bâté que tu es, les coups de
+bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais
+comme une mauviette.
+
+Et il le piqua au ventre, comme il l'avait piqué au front.
+
+Borromée rugit de fureur, et sauta en bas de la table.
+
+-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voilà de plain-pied, et nous pouvons
+causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc
+quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots?
+
+-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la vôtre, dit Borromée,
+ramené aux idées sérieuses, et effrayé, malgré lui, du feu sombre qui
+jaillissait des yeux de Chicot.
+
+-- Voilà parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que
+je vaux mieux que vous. Ah! pas mal.
+
+Borromée venait de porter à Chicot un coup qui avait effleuré sa poitrine.
+
+-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montrée au
+petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je
+n'ai point commencé la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a
+plus, je vous ai laissé accomplir votre projet, en vous donnant toute
+latitude, et même encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que
+j'ai un arrangement à vous proposer.
+
+-- Rien! s'écria Borromée, exaspéré de la tranquillité de Chicot, rien!
+
+Et il lui porta une botte qui eût percé le Gascon d'outre en outre, si
+celui-ci n'eût pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de
+la portée de son adversaire.
+
+-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir à me
+reprocher.
+
+-- Tais-toi! dit Borromée, inutile, tais-toi!
+
+-- Écoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton
+sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'à la dernière extrémité.
+
+-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'écria Borromée exaspéré.
+
+-- Non pas; déjà une fois dans ma vie j'ai tué un autre ferrailleur comme
+toi, je dirai même un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le
+connais, il était aussi de la maison de Guise, lui, un avocat.
+
+-- Ah! Nicolas David! murmura Borromée, effrayé du précédent et se
+remettant sur la défensive.
+
+-- Justement.
+
+-- Ah! c'est toi qui l'as tué?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si
+tu n'acceptes pas l'arrangement.
+
+-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons?
+
+-- Tu passeras du service du duc de Guise à celui du roi, sans quitter
+cependant celui du duc de Guise.
+
+-- C'est-à-dire que je me ferais espion comme toi?
+
+-- Non pas, il y aura une différence; moi on ne me paie pas, et toi on te
+paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise à
+madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et
+je te laisserai tranquille jusqu'à nouvelle occasion. Hein! suis-je
+gentil?
+
+-- Tiens, dit Borromée, voilà ma réponse.
+
+La réponse de Borromée était un coupe sur les armes, si rapidement
+exécuté, que le bout de l'épée effleura l'épaule de Chicot.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je
+te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli.
+
+Et Chicot, qui jusque-là s'était tenu sur la défensive, fit un pas en
+avant et attaqua à son tour.
+
+-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse.
+
+Et il fit sa feinte; Borromée para en rompant; mais, après ce premier pas
+de retraite, il fut forcé de s'arrêter, la cloison se trouvant derrière
+lui.
+
+-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet
+est meilleur que le tien; je lie donc l'épée, je reviens en tierce haute,
+je me fends, et tu es touché, ou plutôt tu es mort.
+
+En effet, le coup avait suivi ou plutôt accompagné la démonstration, et la
+fine rapière, pénétrant dans la poitrine de Borromée, avait glissé comme
+une aiguille entre deux côtes et piqué profondément, et avec un bruit mat,
+la cloison de sapin.
+
+[Illustration: Jacques Clément.]
+
+Borromée étendit les bras et laissa tomber son épée, ses yeux se
+dilatèrent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une écume rouge parut sur ses
+lèvres, sa tête se pencha sur son épaule avec un soupir qui ressemblait à
+un râle, puis ses jambes cessèrent de le soutenir, et son corps, en
+s'affaissant, élargit la coupure de l'épée, mais ne put la détacher de la
+cloison, maintenue qu'elle était contre la cloison par le poignet infernal
+de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable à un gigantesque phalène,
+resta cloué à la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes.
+
+Chicot, froid et impassible comme il était dans les circonstances
+extrêmes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il
+avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot
+lâcha l'épée qui demeura plantée horizontalement, détacha la ceinture du
+capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la
+suscription:
+
+ _Duchesse de Montpensier._
+
+Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la
+souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blessé.
+
+-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitié de
+moi!
+
+Ce dernier appel à la miséricorde divine, fait par un homme qui sans doute
+n'y avait guère songé que dans ce moment suprême, toucha Chicot.
+
+-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il
+meure au moins le plus doucement possible.
+
+Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son épée de la
+muraille, et, soutenant le corps de Borromée, il empêcha que ce corps ne
+tombât lourdement à terre.
+
+Mais cette dernière précaution était inutile, la mort était accourue
+rapide et glacée, elle avait déjà paralysé les membres du vaincu; ses
+jambes fléchirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement
+sur le plancher.
+
+Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec
+lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromée.
+
+Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet.
+
+Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait écouté à la porte, et avait
+successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement
+des épées et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout après la
+confidence qui lui avait été faite, trop d'expérience, ce digne monsieur
+Bonhomet, du caractère des gens d'épée en général, et de celui de Chicot
+en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'était
+passé.
+
+La seule chose qu'il ignorât, c'était celui des deux adversaires qui avait
+succombé.
+
+Il faut le dire à la louange de maître Bonhomet, sa figure prit une
+expression de joie véritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et
+qu'il vit que c'était le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte.
+
+Chicot, à qui rien n'échappait, remarqua cette expression, et lui en sut
+intérieurement gré.
+
+Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle.
+
+-- Ah! bon Jésus! s'écria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigné
+dans son sang.
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voilà ce que c'est
+que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois.
+
+-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'écria Bonhomet
+prêt à se pâmer.
+
+-- Eh bien! quoi? demanda Chicot.
+
+-- Que c'est mal à vous d'avoir choisi mon logis pour cette exécution; un
+si beau capitaine!
+
+-- Aimerais-tu mieux voir Chicot à terre et Borromée debout?
+
+-- Non, oh! non! s'écria l'hôte du plus profond de son coeur.
+
+-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la
+Providence.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal,
+cher ami.
+
+Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux épaules arrivassent
+à la hauteur de son oeil.
+
+Entre les deux épaules le pourpoint était troué, et une tache de sang
+ronde et large comme un écu d'argent rougissait les franges du trou.
+
+-- Du sang! s'écria Bonhomet, du sang! ah! vous êtes blessé!
+
+-- Attends, attends.
+
+Et Chicot défit son pourpoint, puis sa chemise.
+
+-- Regarde maintenant, dit-il.
+
+-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et
+vous dites que le scélérat a voulu vous assassiner?
+
+-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai été m'amuser à me donner
+un coup de poignard entre les deux épaules. Maintenant que vois-tu?
+
+-- Une maille rompue.
+
+-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang?
+
+-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles.
+
+-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot.
+
+Chicot enleva la cuirasse et mit à nu un torse qui semblait ne se composer
+que d'os, de muscles collés sur les os, et de peau collée sur les muscles.
+
+-- Ah! monsieur Chicot, s'écria Bonhomet, vous en avez large comme une
+assiette.
+
+-- Oui, c'est cela, le sang est extravasé; il y a ecchymose, comme disent
+les médecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie égale dans un
+verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache,
+mon ami, lave.
+
+-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire?
+
+-- Cela ne te regarde pas.
+
+-- Non. Donne-moi encre, plume et papier.
+
+-- A l'instant même, cher monsieur Chicot.
+
+Bonhomet s'élança hors du réduit.
+
+Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps à perdre,
+chauffait à la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de
+la cire le scel de la lettre.
+
+Après quoi, rien ne retenant plus la dépêche, Chicot la tira de son
+enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction.
+
+Comme il venait d'achever cette lecture, maître Bonhomet rentra avec
+l'huile, le vin, le papier et la plume.
+
+Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit à la
+table, et tendit le dos à Bonhomet avec un flegme stoïque.
+
+Bonhomet comprit la pantomime et commença les frictions.
+
+Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eût
+voluptueusement chatouillée, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre
+du duc de Guise à sa soeur, et faisait ses commentaires à chaque mot.
+
+Cette lettre était ainsi conçue:
+
+ « Chère soeur, l'expédition d'Anvers a réussi pour tout le monde, mais
+ a manqué pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en
+ croyez rien, il vit.
+
+ _Il vit_, entendez-vous, là est toute la question.
+
+ Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots séparent la
+ maison de Lorraine du trône de France mieux que ne le ferait le plus
+ profond abîme.
+
+ Cependant ne vous inquiétez pas trop de cela. J'ai découvert que deux
+ personnes que je croyais trépassées, existent encore, et il y a une
+ grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux
+ personnes.
+
+ Pensez donc à Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la
+ Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et
+ se tiennent prêts.
+
+ L'armée est sur pied; nous comptons douze mille hommes sûrs et bien
+ équipés; j'entrerai avec elle en France, sous prétexte de combattre
+ les huguenots allemands qui vont porter secours à Henri de Navarre;
+ je battrai les huguenots, et, entré en France en ami, j'agirai en
+ maître. »
+
+-- Eh! eh! fit Chicot.
+
+-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les
+frictions.
+
+-- Oui, mon brave.
+
+-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille.
+
+Chicot continua.
+
+ « _P.S._ J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-
+ Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous
+ ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent.... »
+
+-- Ah! diable! murmura Chicot, voilà qui devient obscur. Et il relut:
+
+ « J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq.... »
+
+-- Quel plan? se demanda Chicot.
+
+ « Seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous ferez à
+ ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent. »
+
+-- Quel honneur?
+
+Chicot reprit:
+
+ « Qu'ils n'en méritent.
+
+ Votre affectionné frère,
+
+ H. DE LORRAINE. »
+
+-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepté le post-scriptum. Bon! nous
+surveillerons le post-scriptum.
+
+-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot
+avait cessé d'écrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne
+m'avez point dit ce que j'aurais à faire de ce cadavre.
+
+-- C'est chose toute simple.
+
+-- Pour vous qui êtes plein d'imagination, oui, mais pour moi?
+
+-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris
+de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reîtres, et qu'on te l'ait
+apporté blessé, aurais-tu refusé de le recevoir?
+
+-- Non, certes, à moins que vous ne me l'eussiez défendu, cher monsieur
+Chicot.
+
+-- Suppose que, déposé dans ce coin, il soit, malgré les soins que tu lui
+donnais, passé de vie à trépas entre tes mains. Ce serait un malheur,
+voilà tout, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu mériterais des éloges pour ton
+humanité. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononcé
+le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine.
+
+-- De dom Modeste Gorenflot? s'écria Bonhomet avec étonnement.
+
+-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prévenir dom Modeste;
+dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des
+poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la
+bourse, je te dis cela par manière d'avis, et comme on retrouve dans une
+des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne conçoit
+aucun soupçon.
+
+-- Je comprends, cher monsieur Chicot.
+
+-- Il y a plus, tu reçois une récompense au lieu de subir une punition.
+
+-- Vous êtes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieuré
+Saint-Antoine.
+
+-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre.
+
+-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez?
+
+-- Justement.
+
+-- Il ne faudra pas dire qu'elle a été lue et copiée?
+
+-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu
+recevras une récompense.
+
+-- Il y a donc un secret dans cette lettre?
+
+-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher
+Bonhomet.
+
+Et Chicot, après cette réponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire
+du scel en employant le même procédé, puis il unit la cire si artistement,
+que l'oeil le plus exercé n'y eût pu voir la moindre fissure.
+
+Après quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur
+sa blessure le linge imprégné d'huile et de lie de vin en manière de
+cataplasme, remit la cotte de mailles préservatrice sur sa peau, sa
+chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son épée, l'essuya, la repoussa
+au fourreau et s'éloigna.
+
+Puis, revenant:
+
+-- Après tout, dit-il, si la fable que j'ai inventée ne te paraît pas
+bonne, il te reste à accuser le capitaine de s'être passé lui-même son
+épée au travers du corps.
+
+-- Un suicide?
+
+-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends.
+
+-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte.
+
+-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir à lui faire?
+
+-- Mais, oui, je crois.
+
+-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu.
+
+Puis, revenant une seconde fois:
+
+-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort.
+
+Et Chicot jeta trois écus d'or sur la table.
+
+Après quoi, il rapprocha son index de ses lèvres en signe de silence et
+sortit.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+LE MARI ET L'AMANT
+
+
+Ce ne fut pas sans une puissante émotion que Chicot revit la rue des
+Augustins si calme et si déserte, l'angle formé par le pâté de maisons qui
+précédaient la sienne, enfin sa chère maison elle-même avec son toit
+triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttières ornées de gargouilles.
+
+Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide à la place de cette
+maison; il avait si fort redouté de voir la rue bronzée par la fumée d'un
+incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de netteté, de grâce
+et de splendeur.
+
+Chicot avait caché dans le creux d'une pierre servant de base à une des
+colonnes de son balcon, la clef de sa maison chérie. En ce temps-là une
+clef quelconque de coffre ou de meuble égalait en pesanteur et en volume
+les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons
+étaient donc, d'après les proportions naturelles, égales à des clefs de
+villes modernes.
+
+Aussi Chicot avait-il calculé la difficulté qu'aurait sa poche à contenir
+la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher où nous avons
+dit.
+
+Chicot éprouvait donc, il faut l'avouer, un léger frisson en plongeant les
+doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille
+lorsqu'il sentit le froid du fer.
+
+La clef était bien réellement à la place où Chicot l'avait laissée.
+
+Il en était de même des meubles de la première chambre, de la planchette
+clouée sur la poutre et enfin des mille écus sommeillant toujours dans
+leur cachette de chêne.
+
+Chicot n'était point un avare: tout au contraire; souvent même il avait
+jeté l'or à pleines mains, sacrifiant ainsi le matériel au triomphe de
+l'idée, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur;
+mais quand l'idée avait cessé momentanément de commander à la matière,
+c'est-à-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice,
+lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle régnait dans l'âme de Chicot,
+et que cette âme permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette
+première, cette incessante, cette éternelle source des jouissances
+animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux
+que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet
+inestimable entier que l'on appelle un écu.
+
+-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa
+dalle ouverte, sa planchette à côté de lui et son trésor sous ses yeux;
+ventre de biche! j'ai là un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a
+fait respecter et a respecté lui-même mon argent; en vérité c'est une
+action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un
+remercîment à ce galant homme, et ce soir il l'aura.
+
+Et là-dessus Chicot replaça sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la
+planchette, s'approcha de la fenêtre, et regarda en face.
+
+La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination
+prête comme une couleur de teinte naturelle aux édifices dont elle connaît
+le caractère.
+
+-- Il ne doit pas encore être l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs
+ces gens-là, j'en suis certain, ne sont pas de bien enragés dormeurs;
+voyons.
+
+Il descendit et alla, préparant toutes les gracieusetés de sa mine riante,
+frapper à la porte du voisin.
+
+Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et
+attendit cependant assez longtemps pour se croire obligé de frapper de
+nouveau.
+
+A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre.
+
+-- Merci et bonsoir, dit Chicot en étendant la main, me voici de retour et
+je viens vous rendre mes grâces, mon cher voisin.
+
+-- Plaît-il? fit une voix désappointée et dont l'accent surprit fort
+Chicot.
+
+En même temps l'homme qui était venu ouvrir la porte faisait un pas en
+arrière.
+
+-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui étiez mon voisin
+au moment de mon départ, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais.
+
+-- Et moi aussi, dit le jeune homme.
+
+-- Vous êtes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges.
+
+-- Et vous, vous êtes l'Ombre.
+
+-- En vérité, dit Chicot, je tombe des nues.
+
+-- Enfin, que désirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu
+d'aigreur.
+
+-- Pardon, je vous dérange peut-être, mon cher monsieur?
+
+-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce
+qu'il y a pour votre service.
+
+-- Rien, sinon que je voulais parler au maître de la maison.
+
+-- Parlez alors.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute; le maître de la maison, c'est moi.
+
+-- Vous? et depuis quand je vous prie?
+
+-- Dame! depuis trois jours.
+
+-- Bon! la maison était donc à vendre?
+
+-- Il paraît, puisque je l'ai achetée.
+
+-- Mais l'ancien propriétaire?
+
+-- Ne l'habite plus, comme vous voyez.
+
+-- Où est-il?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot.
+
+-- Je ne demande pas mieux, répondit Ernauton avec une impatience visible;
+seulement entendons-nous vite.
+
+-- L'ancien propriétaire était un homme de vingt-cinq à trente ans, qui en
+paraissait quarante?
+
+-- Non; c'était un homme de soixante-cinq à soixante-six ans, qui
+paraissait son âge.
+
+-- Chauve?
+
+-- Non, au contraire, avec une forêt de cheveux blancs.
+
+-- Il a une cicatrice énorme au côté gauche de la tête, n'est-ce pas?
+
+-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides.
+
+-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot.
+
+-- Enfin, reprit Ernauton, après un instant de silence, que vouliez-vous à
+cet homme, mon cher monsieur l'Ombre?
+
+Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout à coup le mystère de la
+surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets.
+
+-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre
+voisins, dit-il, voilà tout.
+
+De cette façon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien.
+
+-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant
+considérablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebâillée, mon
+cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements
+plus précis.
+
+-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs.
+
+-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne
+m'empêche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec
+vous.
+
+-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant
+salut pour salut.
+
+Cependant comme, malgré cette réponse mentale, Chicot, dans sa
+préoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage
+entre la porte et le chambranle, lui dit:
+
+-- Bien au revoir, monsieur.
+
+-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot.
+
+-- Monsieur, c'est à mon grand regret, répondit Ernauton, mais je ne
+saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper à cette porte
+même, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discrétion
+possible à le recevoir.
+
+-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir
+importuné, et je me retire.
+
+-- Adieu, cher monsieur l'Ombre.
+
+-- Adieu, digne monsieur Ernauton.
+
+Et Chicot, en faisant un pas en arrière, se vit doucement fermer la porte
+au nez.
+
+Il écouta pour voir si le jeune homme défiant guettait son départ, mais le
+pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans
+inquiétude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien résolu à ne pas
+troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude à
+lui, à ne pas trop le perdre de vue.
+
+En effet, Chicot n'était pas homme à s'endormir sur un fait qui lui
+paraissait de quelque importance, sans avoir palpé, retourné, disséqué ce
+fait avec la patience d'un anatomiste distingué; malgré lui, et c'était un
+privilège ou un défaut de son organisation, malgré lui toute forme
+incrustée en son cerveau se présentait à l'analyse par ses côtés
+saillants, de façon que les parois cérébrales du pauvre Chicot en étaient
+blessées, gercées et sollicitées à un examen immédiat.
+
+Chicot, qui jusque-là avait été préoccupé de cette phrase de la lettre du
+duc de Guise:
+
+« J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq, »
+abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard
+l'examen, pour couler à fond, séance tenante, la préoccupation nouvelle
+qui venait de prendre la place de l'ancienne préoccupation.
+
+Chicot réfléchit qu'il était on ne peut plus étrange de voir Ernauton
+s'installer en maître dans cette maison mystérieuse dont les habitants
+avaient ainsi disparu tout à coup.
+
+D'autant plus, qu'à ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour
+Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou.
+
+C'était là un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de
+croire aux hasards providentiels.
+
+Il développait même à cet égard, lorsqu'on l'en sollicitait, des théories
+fort ingénieuses.
+
+La base de ces théories était une idée qui, à notre avis, en valait bien
+une autre.
+
+-- Cette idée, la voici.
+
+Le hasard est la réserve de Dieu.
+
+Le Tout-Puissant ne fait donner sa réserve qu'en des circonstances graves,
+surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour étudier et prévoir
+les chances d'après la nature et les éléments régulièrement organisés.
+
+Or, Dieu aime ou doit aimer à déjouer les combinaisons de ces orgueilleux,
+dont il a déjà puni l'orgueil passé en les noyant, et dont il doit punir
+l'orgueil à venir en les brûlant.
+
+Dieu donc, disons-nous, ou plutôt disait Chicot, Dieu aime à déjouer les
+combinaisons de ces orgueilleux avec les éléments qui leur sont inconnus,
+et dont ils ne peuvent prévoir l'intervention.
+
+Cette théorie, comme on le voit, renferme de spécieux arguments, et peut
+fournir de brillantes thèses; mais sans doute le lecteur, pressé comme
+Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous
+saura gré d'en arrêter le développement.
+
+Donc Chicot réfléchit qu'il était étrange de voir Ernauton dans cette
+maison où il avait vu Remy.
+
+Il réfléchit que cela était étrange par deux raisons: la première, à cause
+de là parfaite ignorance où les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce
+qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermédiaire
+inconnu à Chicot.
+
+La seconde, que la maison avait dû être vendue à Ernauton, qui n'avait pas
+d'argent pour l'acheter.
+
+-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodément qu'il
+put sur sa gouttière, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune
+homme prétend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle
+d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des
+fantaisies. Ernauton est beau, jeune et élégant: Ernauton a plus, on lui a
+donné rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a acheté la
+maison, et accepté le rendez-vous.
+
+Ernauton, continua Chicot, vit à la cour; ce doit donc être quelque femme
+de la cour à qui il ait affaire. Pauvre garçon, l'aimera-t-il? Dieu l'en
+préserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas
+lui faire de la morale, moi?
+
+De la morale doublement inutile et décuplement stupide.
+
+Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne
+voudrait pas l'écouter.
+
+Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu
+à ce pauvre Borromée.
+
+À ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'aperçois d'une chose:
+c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le
+fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tué Borromée, puisque la
+préoccupation où me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier
+que je l'ai tué; et lui de son côté, s'il m'eût cloué sur la table comme
+je l'ai cloué contre la cloison, lui, n'aurait certes pas à cette heure
+plus de remords que je n'en ai moi-même.
+
+Chicot en était là de ses raisonnements, de ses inductions et de sa
+philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout,
+lorsqu'il fut tiré de sa préoccupation par l'arrivée d'une litière venant
+du côté de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Cette litière s'arrêta au seuil de la maison mystérieuse.
+
+Une femme voilée en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait
+entr'ouverte.
+
+-- Pauvre garçon! murmura Chicot, je ne m'étais pas trompé, et c'était
+bien une femme qu'il attendait, et là-dessus je m'en vais dormir.
+
+Et là-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout.
+
+-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire:
+si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empêchera de dormir,
+ce sera la curiosité, et c'est si vrai ce que je dis là, que, si je
+demeure à mon observatoire, je ne serai préoccupé que d'une chose, c'est à
+savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour.
+
+Mieux vaut donc que je reste à mon observatoire, puisque si j'allais me
+coucher, je ne me relèverais certainement pas pour y revenir.
+
+Et là-dessus, Chicot se rassit.
+
+Une heure s'était écoulée à peu près, sans que nous puissions dire si
+Chicot pensait à la dame inconnue ou à Borromée, s'il était préoccupé par
+la curiosité ou bourrelé par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout
+de la rue le galop d'un cheval.
+
+En effet, bientôt un cavalier apparut enveloppé dans son manteau.
+
+Le cavalier s'arrêta au milieu de la rue et sembla chercher à se
+reconnaître.
+
+Alors le cavalier aperçut le groupe que formaient la litière et les
+porteurs.
+
+Le cavalier poussa son cheval sur eux; il était armé, car on entendait son
+épée battre sur ses éperons.
+
+Les porteurs voulurent s'opposer à son passage; mais il leur adressa
+quelques mots à voix basse, et non seulement ils s'écartèrent
+respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied à terre,
+reçut de ses mains les brides de son cheval.
+
+L'inconnu s'avança vers la porte, et y heurta rudement.
+
+-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes
+pressentiments, qui m'annonçaient qu'il allait se passer quelque chose, ne
+m'avaient point trompé. Voilà le mari, pauvre Ernauton! nous allons
+assister tout à l'heure à quelque égorgement.
+
+Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en
+frappant si rudement.
+
+Toutefois, malgré la façon magistrale dont avait frappé l'inconnu, on
+paraissait hésiter à ouvrir.
+
+-- Ouvrez! cria celui qui heurtait.
+
+-- Ouvrez, ouvrez! répétèrent les porteurs.
+
+-- Décidément, reprit Chicot, c'est le mari; il a menacé les porteurs de
+les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui.
+
+Pauvre Ernauton! il va être écorché vif.
+
+Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot.
+
+Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par conséquent, le cas échéant,
+je dois le secourir.
+
+Or, il me semble que le cas est échu ou n'échoira jamais.
+
+Chicot était résolu et généreux; curieux, en outre; il détacha sa longue
+épée, la mit sous son bras, et descendit précipitamment son escalier.
+
+Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science
+indispensable à quiconque veut écouter avec profit.
+
+Chicot se glissa sous le balcon, derrière un pilier et attendit.
+
+A peine était-il installé que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que
+l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte.
+
+Un instant après, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte.
+
+La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit à la litière, en ferma
+la porte et monta à cheval.
+
+-- Plus de doute, c'était le mari, dit Chicot, bonne pâte de mari après
+tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire éventrer
+mon ami de Carmainges.
+
+La litière se mit en route, le cavalier marchant à la portière.
+
+-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-là; que je sache
+ce qu'ils sont et où ils vont; je tirerai certainement de ma découverte
+quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges.
+
+Chicot suivit en effet le cortège, en observant cette précaution de
+demeurer dans l'ombre des murs et d'éteindre son pas dans le bruit du pas
+des hommes et des chevaux.
+
+La surprise de Chicot ne fut pas médiocre, lorsqu'il vit la litière
+s'arrêter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_.
+
+Presque aussitôt, comme si quelqu'un eût veillé, la porte s'ouvrit.
+
+La dame, toujours voilée, descendit, entra et monta à la tourelle, dont la
+fenêtre du premier étage était éclairée.
+
+Le mari monta derrière elle.
+
+Le tout était respectueusement précédé de dame Fournichon, laquelle tenait
+à la main un flambeau.
+
+-- Décidément, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus
+rien!...
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+COMMENT CHICOT COMMENÇA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE
+
+
+Chicot croyait bien avoir déjà vu quelque part la tournure de ce cavalier
+si complaisant; mais sa mémoire, s'étant un peu embrouillée pendant ce
+voyage de Navarre, où il avait vu tant de tournures différentes, ne lui
+fournissait pas avec sa facilité ordinaire le nom qu'il désirait
+prononcer.
+
+Tandis que, caché dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixés sur la
+fenêtre illuminée, ce que cet homme et cette femme étaient venus faire en
+tête-à-tête au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison
+mystérieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hôtellerie, et,
+dans le sillon de lumière qui s'échappa de l'ouverture, il aperçut comme
+une silhouette noire de moinillon.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, voilà ce me semble une robe de jacobin; maître
+Gorenflot se relâche-t-il donc de la discipline, qu'il permet à ses
+moutons d'aller vagabonder à pareille heure de la nuit et à pareille
+distance du prieuré?
+
+Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des
+Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait
+dans ce moine le mot de l'énigme qu'il avait vainement demandé jusque-là.
+
+D'ailleurs, de même que Chicot avait cru reconnaître la tournure du
+cavalier, il croyait reconnaître dans le moinillon certain mouvement
+d'épaule, certain déhanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux
+habitués des salles d'armes et des gymnases.
+
+-- Je veux être damné, murmura-t-il, si cette robe-là ne renferme point ce
+petit mécréant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui
+manie si habilement l'arquebuse et le fleuret.
+
+A peine cette idée fut-elle venue à Chicot, que, pour s'assurer de sa
+valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit
+compère, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe sèche et nerveuse
+pour aller plus vite.
+
+Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arrêtait
+de temps en temps pour jeter un regard derrière lui, comme s'il
+s'éloignait à grand'peine et à regret.
+
+Ce regard était constamment dirigé vers les vitres flamboyantes de
+l'hôtellerie.
+
+Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il était certain de ne pas s'être
+trompé.
+
+-- Holà! mon petit compère, dit-il; holà! mon petit Jacquot: holà! mon
+petit Clément. Halte!
+
+Et il prononça ce dernier mot d'une façon si militaire, que le moinillon
+en tressaillit.
+
+-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus
+provocateur que bienveillant.
+
+-- Moi! répliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me
+reconnais-tu, mon fils?
+
+-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'écria le moinillon.
+
+-- Moi-même, petit. Et où vas-tu comme cela si tard, enfant chéri?
+
+-- Au prieuré, monsieur Briquet.
+
+-- Soit; mais d'où viens-tu?
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, petit libertin.
+
+Le jeune homme tressaillit.
+
+-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis,
+au contraire, envoyé en commission importante par dom Modeste, et lui-même
+en fera foi près de vous, si besoin est.
+
+-- Là, là, tout doux, mon petit saint Jérôme; nous prenons feu comme une
+mèche, à ce qu'il paraît.
+
+-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites?
+
+-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret
+à pareille heure....
+
+-- D'un cabaret, moi?
+
+-- Eh! sans doute, cette maison d'où tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier-
+Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends!
+
+-- Je sortais de cette maison, dit Clément, vous avez raison, mais je ne
+sortais pas d'un cabaret.
+
+-- Comment, fit Chicot, l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un
+cabaret?
+
+-- Un cabaret est une maison où l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans
+cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi.
+
+-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu
+deviendras un jour un rude théologien; mais enfin si tu n'allais pas dans
+cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu.
+
+Clément ne répondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgré
+l'obscurité, une ferme volonté de ne pas dire un seul mot de plus.
+
+Cette résolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de
+tout savoir.
+
+Ce n'était pas que Clément mît de l'aigreur dans son silence; bien au
+contraire, il avait paru charmé de rencontrer d'une façon si inattendue
+son savant professeur d'armes, maître Robert Briquet, et il lui avait fait
+tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentrée et
+revêche.
+
+La conversation était complètement tombée. Chicot, pour la renouer, fut
+sur le point de prononcer le nom de frère Borromée; mais, quoique Chicot
+n'eût point de remords, ou ne crût pas en avoir, ce nom expira sur ses
+lèvres.
+
+Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose;
+on eût dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps
+possible aux environs de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un
+instant l'espoir de faire avec lui.
+
+Les yeux de Jacques Clément brillèrent aux mots d'espace et de liberté.
+
+Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir,
+l'escrime était fort en honneur: il ajouta négligemment qu'il en avait
+même rapporté quelques coups merveilleux.
+
+C'était mettre Jacques sur un terrain brûlant. Il demanda à connaître ces
+coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras
+du petit frère.
+
+Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniâtreté du
+petit Clément: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui
+montrait son ami maître Robert Briquet, il gardait un obstiné silence à
+l'endroit de ce qu'il était venu faire dans le quartier.
+
+Dépité, mais maître de lui, Chicot résolut d'essayer de l'injustice;
+l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient été
+inventées pour faire parler les femmes, les enfants et les inférieurs, de
+quelque nature qu'ils soient.
+
+-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait à sa première idée,
+n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hôtelleries,
+et dans quelles hôtelleries encore; dans celles où l'on trouve de belles
+dames, et tu t'arrêtes en extase devant la fenêtre où l'on peut voir leur
+ombre; petit, petit, je le dirai à dom Modeste.
+
+Le coup frappa juste, plus juste même que ne l'avait supposé Chicot, car
+il ne se doutait pas, en commençant, que la blessure dût être si profonde.
+
+-- Ce n'est pas vrai! s'écria-t-il, rouge de honte et de colère, je ne
+regarde point les femmes.
+
+-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort
+belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es
+retourné pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la
+tourelle, et je sais que tu lui as parlé.
+
+Chicot procédait par induction.
+
+Jacques ne put se contenir.
+
+-- Sans doute, je lui ai parlé! s'écria-t-il, est-ce un péché que de
+parler aux femmes?
+
+-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et poussé par
+la tentation de Satan.
+
+-- Satan n'a rien à faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle à
+cette dame puisque j'étais chargé de lui remettre une lettre.
+
+-- Chargé par dom Modeste! s'écria Chicot.
+
+-- Oui, allez donc vous plaindre à lui maintenant!
+
+Chicot, un moment étourdi et tâtonnant dans les ténèbres, sentit à ces
+paroles un éclair traverser l'obscurité de son cerveau.
+
+-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi.
+
+-- Que saviez-vous?
+
+-- Ce que tu ne voulais pas me dire.
+
+-- Je ne dis pas même mes secrets, à plus forte raison les secrets des
+autres.
+
+-- Oui; mais à moi.
+
+-- Pourquoi à vous?
+
+-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis à moi....
+
+-- Après?
+
+-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire.
+
+Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tête avec un sourire
+d'incrédulité.
+
+-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux
+pas me raconter?
+
+-- Je le veux bien, dit Jacques.
+
+Chicot fit un effort.
+
+-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borromée....
+
+La figure de Jacques s'assombrit.
+
+-- Oh! fit l'enfant, si j'avais été là....
+
+-- Si tu avais été là?
+
+-- La chose ne se serait point passée ainsi.
+
+-- Tu l'aurais défendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris
+querelle?
+
+-- Je l'eusse défendu contre tout le monde!
+
+-- De sorte qu'il n'eût pas été tué?
+
+-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui.
+
+-- Enfin, tu n'y étais pas, de sorte que le pauvre diable est trépassé
+dans une méchante hôtellerie et en trépassant a prononcé le nom de dom
+Modeste?
+
+-- Oui.
+
+-- Si bien qu'on a prévenu dom Modeste?
+
+-- Un homme tout effaré, qui a jeté l'alarme dans le couvent.
+
+-- Et dom Modeste a fait appeler sa litière, et a couru à la _Corne
+d'Abondance_.
+
+-- D'où savez-vous cela?
+
+-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi.
+
+Jacques recula de deux pas.
+
+-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'éclairait, à mesure qu'il
+parlait, à la propre lumière de ses paroles; on a trouvé une lettre dans
+la poche du mort.
+
+-- Une lettre, c'est cela.
+
+-- Et dom Modeste a chargé son petit Jacques de porter cette lettre à son
+adresse.
+
+-- Oui.
+
+-- Et le petit Jacques a couru à l'instant même à l'hôtel de Guise.
+
+-- Oh!
+
+-- Où il n'a trouvé personne.
+
+-- Bon Dieu!
+
+-- Que M. de Mayneville.
+
+-- Miséricorde!
+
+-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques à l'hôtellerie du _Fier-
+Chevalier_.
+
+-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'écria Jacques, si vous savez
+cela!...
+
+-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'écria Chicot,
+triomphant d'avoir dégagé cet inconnu, si important pour lui, des langes
+ténébreux où il était enveloppé d'abord.
+
+-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne
+suis pas coupable.
+
+-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais
+tu es coupable par pensée.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle.
+
+-- Moi!
+
+-- Et tu te retournes pour la voir encore à travers les carreaux.
+
+-- Moi!!!
+
+Le moinillon rougit et balbutia:
+
+-- C'est vrai, elle ressemble à une vierge Marie qui était au chevet de ma
+mère.
+
+-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas
+curieux!
+
+-- Alors il se fit raconter par le petit Clément, qu'il tenait désormais à
+sa discrétion, tout ce qu'il venait de raconter lui-même, mais, cette
+fois, avec des détails qu'il ne pouvait savoir.
+
+-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maître d'escrime tu
+avais dans frère Borromée!
+
+-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des
+morts.
+
+-- Non, mais avoue une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que Borromée tirait moins bien que celui qui l'a tué.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Et maintenant, voilà tout ce que j'avais à te dire. Bonsoir, mon petit
+Jacques, à bientôt, et si tu veux....
+
+-- Quoi, monsieur Briquet?
+
+-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des leçons d'escrime à l'avenir.
+
+-- Oh! bien volontiers.
+
+-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au
+prieuré.
+
+-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir.
+
+Et le moinillon disparut en courant.
+
+Ce n'était pas sans raison que Chicot avait congédié son interlocuteur. Il
+en avait tiré tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre côté, il lui
+restait encore quelque chose à apprendre.
+
+Il rejoignit donc à grands pas sa maison. La litière, les porteurs et le
+cheval étaient toujours à la porte du _Fier-Chevalier_.
+
+Il regagna sans bruit sa gouttière.
+
+La maison située en face de la sienne était toujours éclairée.
+
+Dès lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison.
+
+Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui
+paraissait attendre avec impatience.
+
+Puis il vit revenir la litière, il vit partir Mayneville, enfin, il vit
+entrer la duchesse dans la chambre où palpitait Ernauton plutôt qu'il ne
+respirait.
+
+Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main à
+baiser.
+
+Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, à
+une table élégamment servie.
+
+-- C'est singulier, dit Chicot, cela commençait comme une conspiration, et
+cela finit comme un rendez-vous d'amour.
+
+Oui, continua Chicot, mais qui l'a donné ce rendez-vous d'amour?
+
+Madame de Montpensier.
+
+Puis s'éclairant à une lumière nouvelle:
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il. « Chère soeur, j'approuve votre plan à l'égard
+des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de
+l'honneur que vous ferez à ces drôles-là. »
+
+ Ventre de biche! s'écria Chicot, j'en reviens à ma première idée; ce
+n'est pas de l'amour, c'est une conspiration.
+
+Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges;
+surveillons les amours de madame la duchesse.
+
+Et Chicot surveilla jusqu'à minuit et demi, heure à laquelle Ernauton
+s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de
+Montpensier remontait en litière.
+
+-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette
+chance de mort qui doit délivrer le duc de Guise de l'héritier présomptif
+de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont
+vivants?
+
+Mordieu! je pourrais bien être sur la trace!
+
+
+
+
+LXXXV
+
+LE CARDINAL DE JOYEUSE
+
+
+La jeunesse a des opiniâtretés dans le mal et dans le bien qui valent
+l'aplomb des résolutions d'un âge mûr.
+
+Tendus vers le bien, ces sortes d'entêtements produisent les grandes
+actions et impriment à l'homme qui débute dans la vie un mouvement qui le
+porte, par une pente naturelle, vers un héroïsme quelconque.
+
+Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir été
+les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eût jamais vus;
+ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le pâtre de
+Montalte, et dont le génie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour
+s'être obstiné à mal faire sa besogne de porcher.
+
+Ainsi les pires natures Spartiates se développèrent-elles dans le sens de
+l'héroïsme, après avoir commencé par l'entêtement dans la dissimulation et
+la cruauté.
+
+Nous n'avons ici à tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant
+plus d'un biographe eût trouvé dans Henri du Bouchage, à vingt ans,
+l'étoffe d'un grand homme.
+
+Henri s'obstina dans son amour et dans sa séquestration du monde. Comme le
+lui avait demandé son frère, comme l'avait exigé le roi, il demeura
+quelques jours seul avec son éternelle pensée; puis, sa pensée s'étant
+faite de plus en plus immuable, il se décida un matin à visiter son frère
+le cardinal, personnage important, qui à l'âge de vingt-six ans était déjà
+cardinal depuis deux ans, et qui de l'archevêché de Narbonne était passé
+au plus haut degré des grandeurs ecclésiastiques, grâce à la noblesse de
+sa race et à la puissance de son esprit.
+
+François de Joyeuse, que nous avons déjà introduit en scène pour éclaircir
+le doute de Henri de Valois à l'égard de Sylla, François de Joyeuse, jeune
+et mondain, beau et spirituel, était un des hommes les plus remarquables
+de l'époque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par
+position, François de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est
+trop_, et justifier sa devise.
+
+Peut-être seul de tous les hommes de cour et François de Joyeuse était un
+homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux
+trônes religieux et laïque desquels il ressortissait comme gentil homme
+français et comme prince de l'Eglise; Sixte le protégeait contre Henri
+III, Henri III le protégeait contre Sixte. Il était Italien à Paris,
+Parisien à Rome, magnifique et adroit partout.
+
+L'épée seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait à ce dernier plus de
+poids dans la balance; mais on voyait, à certains sourires du cardinal,
+que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout élégant
+qu'il était, maniait si bien le bras de son frère, il savait user et même
+abuser des armes spirituelles confiées à lui par le souverain chef de
+l'Église.
+
+Le cardinal François de Joyeuse était promptement devenu riche, riche de
+son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses différents bénéfices.
+En ce temps-là, l'Église possédait, et même possédait beaucoup, et quand
+ses trésors étaient épuisés, elle connaissait les sources, aujourd'hui
+taries, où les renouveler.
+
+François de Joyeuse menait donc grand train. Laissant à son frère
+l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de curés,
+d'évêques, d'archevêques; il avait sa spécialité. Une fois cardinal, comme
+il était prince de l'Église, et par conséquent supérieur à son frère, il
+avait pris des pages à la mode italienne et des gardes à la mode
+française. Mais ces gardes et ces pages n'étaient encore pour lui qu'un
+plus grand moyen de liberté. Souvent il rangeait gardes et pages autour
+d'une grande litière, par les rideaux de laquelle passait la main gantée
+de son secrétaire, tandis que lui, à cheval, l'épée au dos, courait la
+ville déguisé avec une perruque, une fraise énorme, et des bottes de
+cavalier dont le bruit réjouissait l'âme.
+
+Le cardinal jouissait donc d'une fort grande considération, car, à de
+certaines élévations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent,
+comme si elles étaient composées rien que d'atomes crochus, toutes les
+autres fortunes à s'allier à elles comme des satellites, et par cette
+raison, le nom glorieux de son père, l'illustration récente et inouïe de
+son frère Anne, jetaient sur lui tout leur éclat. En outre, comme il avait
+suivi scrupuleusement ce précepte, de cacher sa vie et de répandre son
+esprit, il n'était connu que par ses beaux côtés, et, dans sa famille
+même, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des
+empereurs chargés de gloire et couronnés par toute une nation.
+
+Ce fut vers ce prélat que le comte du Bouchage alla se réfugier après son
+explication avec son frère, après son entretien avec le roi de France.
+Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'écouler quelques jours pour
+obéir à l'injonction de son aîné et de son roi.
+
+François habitait une belle maison dans la Cité. La cour immense de cette
+maison ne désemplissait pas de cavaliers et de litières; mais le prélat,
+dont le jardin confinait à la berge de la rivière, laissait ses cours et
+ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de
+sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi
+loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, près de cette porte, il
+arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prélat, auquel une
+indisposition grave ou une pénitence austère servait de prétexte pour ne
+pas recevoir. C'était encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi
+de France, c'était Venise entre les deux bras de la Seine.
+
+François était fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des
+frères et ses frères presque autant que ses amis. Plus âgé de cinq ans que
+du Bouchage, il ne lui épargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni
+la bourse ni le sourire.
+
+Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du
+Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le
+respectait plus peut-être qu'il ne respectait leur aîné à tous deux.
+Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri,
+confiait en tremblant ses amours à Anne, il n'eût pas même osé se
+confesser à François.
+
+Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hôtel du cardinal, sa résolution
+était prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite.
+
+Il entra dans la cour d'où sortaient à l'instant même plusieurs
+gentilshommes fatigués d'avoir sollicité, sans l'avoir obtenue, la faveur
+d'une audience.
+
+Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui
+avait dit, à lui comme aux autres, que son frère était en conférence; mais
+il ne serait venu à aucun domestique l'idée de fermer une porte devant du
+Bouchage.
+
+Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au
+jardin, véritable jardin de prélat romain, avec de l'ombre, de la
+fraîcheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui à la villa
+Pamphile ou au palais Borghèse.
+
+Henri s'arrêta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau
+roula sur ses gonds, et un homme entra caché dans un large manteau brun et
+suivi d'une sorte de page. Cet homme aperçut Henri, qui était trop absorbé
+dans son rêve pour penser à lui, et se glissa entre les arbres, évitant
+d'être vu ni par du Bouchage ni par aucun autre.
+
+Henri ne prit pas garde à cette entrée mystérieuse; ce ne fut qu'en se
+retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements.
+
+Après dix minutes d'attente, il allait y entrer à son tour et questionner
+un valet de pied pour savoir à quelle heure précisément son frère serait
+visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'aperçut, vint
+à lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, où le
+cardinal l'attendait.
+
+Henri se rendit lentement à cette invitation, car il devinait une nouvelle
+lutte: il trouva son frère le cardinal qu'un valet de chambre accommodait
+dans un habit de prélat, un peu mondain peut-être, mais élégant et surtout
+commode.
+
+-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frère?
+
+-- Excellentes nouvelles quant à notre famille, dit Henri; Anne, vous le
+savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit.
+
+-- Et, Dieu merci! vous aussi vous êtes sain et sauf, Henri?
+
+-- Oui, mon frère.
+
+-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous.
+
+-- Mon frère, je suis tellement reconnaissant à Dieu, que j'ai formé le
+projet de me consacrer à son service; je viens donc vous parler
+sérieusement de ce projet, qui me parait mûr, et dont je vous ai déjà dit
+quelques mots.
+
+-- Vous pensez toujours à cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant
+échapper une légère exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un
+combat à livrer.
+
+-- Toujours, mon frère.
+
+-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas
+déjà dit?
+
+-- Je n'ai pas écouté ce que l'on m'a dit, mon frère, parce qu'une voix
+plus forte, qui parle en moi, m'empêche d'entendre toute parole qui me
+détournerait de Dieu.
+
+-- Vous n'êtes pas assez ignorant des choses du monde, mon frère, dit le
+cardinal du ton le plus sérieux, pour croire que cette voix soit
+véritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est
+un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien à voir dans cette
+affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas
+la voix du ciel avec celle de la terre.
+
+-- Je ne confonds pas, mon frère, je veux dire seulement que quelque chose
+d'irrésistible m'entraîne vers la retraite et la solitude.
+
+-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh
+bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de
+vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes.
+
+-- Merci! oh! merci, mon frère!
+
+-- Écoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux écuyers, et
+voyager par toute l'Europe, comme il convient à un fils de la maison dont
+nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie même,
+les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous
+ensevelirez dans vos pensées jusqu'à ce que le germe dévorant qui
+travaille en vous soit éteint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez.
+
+Henri, qui s'était assis, se leva plus sérieux que n'avait été son frère.
+
+-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur.
+
+-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude.
+
+[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloître,
+mon frère. -- PAGE 121.]
+
+-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler
+du cloître, mon frère, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de
+la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas,
+la savourer du moins.
+
+-- C'est là une absurde pensée, permettez-moi de vous le dire, Henri, car
+enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloître. Eh
+bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce
+projet. Je connais des bénédictins fort savants, des augustins très
+ingénieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au
+milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une année
+charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas
+s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette année, vous persistez dans
+votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition,
+et moi-même vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut
+éternel.
+
+-- Vous ne me comprenez décidément pas, mon frère, répondit du Bouchage en
+secouant la tête, ou plutôt votre généreuse intelligence ne veut pas me
+comprendre: ce n'est pas un séjour gai, une aimable retraite que je veux,
+c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens à prononcer mes
+voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe à
+creuser, qu'une longue prière à dire.
+
+Le cardinal fronça le sourcil et se leva de son siège.
+
+-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma
+résistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos
+résolutions; mais vous m'y forcez, écoutez-moi.
+
+-- Ah! mon frère, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me
+convaincre, c'est impossible.
+
+-- Mon frère, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous
+offensez, en disant que vient de lui cette résolution farouche: Dieu
+n'accepte pas des sacrifices irréfléchis. Vous êtes faible, puisque vous
+vous laissez abattre par la première douleur; comment Dieu vous saurait-il
+gré d'une victime presque indigne que vous lui offrez?
+
+Henri fit un mouvement.
+
+-- Oh! je ne veux plus vous ménager, mon frère, vous qui ne ménagez
+personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que
+vous causerez à notre frère aîné, à moi.
+
+-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur,
+pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carrière si sombre
+et si déshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon
+frère, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces
+diamants, cette pourpre, n'êtes-vous pas l'honneur et la joie de notre
+maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frère aîné
+celui des rois de la terre?
+
+-- Enfant! enfant! s'écria le cardinal avec impatience; vous me feriez
+croire que la tête vous a tourné. Comment! vous allez comparer ma maison à
+un cloître; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes
+gardes, à la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule
+richesse du cloître! Êtes-vous en démence? N'avez-vous pas dit tout à
+l'heure que vous repoussez ces superfluités qui sont mon nécessaire, les
+tableaux, les vases précieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi,
+le désir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre?
+Voilà une carrière, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous!
+vous, c'est la sape du mineur, c'est la bêche du trappiste, c'est la tombe
+du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et
+tout cela, j'en rougis pour vous qui êtes un homme, tout cela, parce que
+vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En vérité, Henri, vous faites
+tort à votre race!
+
+-- Mon frère! s'écria le jeune homme pâle et les yeux flamboyants d'un feu
+sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tête d'un coup de pistolet, ou
+que je profite de l'honneur que j'ai de porter une épée pour me l'enfoncer
+dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui êtes cardinal et prince,
+donnez-moi l'absolution de ce péché mortel, la chose sera faite si vite
+que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensée:
+que je déshonore ma race, ce que, grâce à Dieu, ne fera jamais un Joyeuse.
+
+-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant à lui son frère, et
+le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aimé de tous, oublie et
+sois clément pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en égoïste; écoute:
+chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition
+satisfaite, les autres par les bénédictions de tout genre que Dieu fait
+fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le
+poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre
+père en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire
+de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser
+fléchir: le cloître ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras,
+car tu me répondrais, malheureux, par un sourire, hélas! trop
+intelligible; non, je te dirai que le cloître est plus fatal que la tombe:
+la tombe n'éteint que la vie, le cloître éteint l'intelligence, le cloître
+courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidité des voûtes passe
+peu à peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour
+faire du cloîtré une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frère,
+mon frère, prends-y garde: nous n'avons que quelques années, nous n'avons
+qu'une jeunesse. Eh bien! les années de la belle jeunesse se passeront
+aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais à trente ans tu
+te feras homme, la sève de maturité viendra; elle entraînera ce reste de
+douleur usée, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car
+alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de
+flamme, ton oeil n'aura plus d'étincelles, ceux que tu chercheras, te
+fuiront comme un sépulcre blanchi, dont tout regard craint la noire
+profondeur: Henri, je te parle avec amitié, avec sagesse; écoute-moi.
+
+Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espéra l'avoir
+attendri et ébranlé dans sa résolution.
+
+-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonné
+que tu traînes à ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les
+fêtes, assieds-toi avec lui à nos festins; imite le faon blessé, qui
+traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de
+son flanc la flèche retenue aux lèvres de la blessure; quelquefois la
+flèche tombe.
+
+-- Mon frère, par grâce, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je
+vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la décision d'une
+heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse résolution. Mon frère, au
+nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grâce que je vous demande.
+
+-- Eh bien! quelle grâce demandes-tu, voyons?
+
+-- Une dispense, monseigneur.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Pour abréger mon noviciat.
+
+-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme,
+pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es
+bien un homme de notre monde, tu ressembles à ces jeunes gens qui se font
+volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du
+travail de la tranchée et du balayage des tentes. Il y a de la ressource,
+Henri; tant mieux, tant mieux!
+
+-- Cette dispense, mon frère, cette dispense, je vous la demande à genoux.
+
+-- Je te la promets; je vais écrire à Rome. C'est un mois qu'il faut pour
+que la réponse arrive; mais en échange, promets-moi une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui
+se présenteront à vous; et si dans un mois vous tenez encore à vos
+projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Êtes
+vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien à demander?
+
+-- Non, mon frère, merci; mais un mois, c'est si long, et les délais me
+tuent.
+
+-- En attendant, mon frère, et pour commencer à vous distraire, vous
+plairait-il de déjeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin.
+
+Et le prélat se mit à sourire d'un air que lui eût envié le plus mondain
+des favoris de Henri III.
+
+-- Mon frère... dit du Bouchage en se défendant.
+
+-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez
+de Flandre, et que votre maison ne doit pas être remontée encore.
+
+A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portière qui fermait un
+grand cabinet somptueusement meublé:
+
+-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage
+de demeurer avec nous.
+
+Mais au moment où le cardinal avait soulevé la portière, Henri avait vu, à
+demi-couché sur des coussins, le page qui était rentré avec le gentilhomme
+de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant même que le prélat
+n'eût dénoncé son sexe, il avait reconnu une femme.
+
+Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le
+prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par
+la main, Henri du Bouchage s'élançait hors de l'appartement, si bien que
+lorsque François ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un
+coeur vers le monde, la chambre était parfaitement vide.
+
+François fronça le sourcil, et s'asseyant devant une table chargée de
+papiers et de lettres, il écrivit précipitamment quelques lignes.
+
+-- Veuillez sonner, chère comtesse, dit-il, vous avez la main sur le
+timbre.
+
+Le page obéit.
+
+Un valet de chambre de confiance parut.
+
+-- Qu'un courrier monte à l'instant même à cheval, dit François, et porte
+cette lettre à M. le grand-amiral, à Château-Thierry.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+ON A DES NOUVELLES D'AURILLY
+
+
+Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant
+des finances, lorsqu'on vint le prévenir que M. de Joyeuse l'aîné venait
+d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de
+Château-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou.
+
+Le roi quitta précipitamment sa besogne et courut à la rencontre de cet
+ami si cher.
+
+Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine-
+mère était venue ce soir-là, escortée de ses filles d'honneur, et ces
+demoiselles si fringantes étaient des soleils toujours escortés de
+satellites.
+
+Le roi donna sa main à baiser à Joyeuse et promena un regard satisfait sur
+l'assemblée.
+
+[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.]
+
+Dans l'angle de la porte d'entrée, à sa place ordinaire, se tenait Henri
+du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs.
+
+Le roi le remercia et le salua d'un signe de tête amical, auquel Henri
+répondit par une révérence profonde.
+
+Ces intelligences firent tourner la tête à Joyeuse qui sourit de loin à
+son frère, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser
+l'étiquette.
+
+-- Sire, dit Joyeuse, je suis mandé vers Votre Majesté par M. le duc
+d'Anjou, revenu tout récemment de l'expédition des Flandres.
+
+-- Mon frère se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi.
+
+-- Aussi bien, sire, que le permet l'état de son esprit, cependant je ne
+cacherai pas à Votre Majesté que monseigneur paraît souffrant.
+
+-- Il aurait besoin de distraction après son malheur, dit le roi, heureux
+de proclamer l'échec arrivé à son frère tout en paraissant le plaindre.
+
+-- Je crois que oui, sire.
+
+-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le désastre avait été cruel.
+
+-- Sire....
+
+-- Mais que, grâce à vous, bonne partie de l'armée avait été sauvée;
+merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou désire-t-il
+pas nous voir?
+
+-- Ardemment, sire.
+
+-- Aussi, le verrons-nous. Êtes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri,
+en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son
+visage s'obstinait à cacher.
+
+-- Sire, répondit-elle, je serais allée seule au devant de mon fils; mais,
+puisque Votre Majesté daigne se réunir à moi dans ce voeu de bonne amitié,
+le voyage me sera une partie de plaisir.
+
+-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous
+partirons demain, je coucherai à Meaux.
+
+-- Sire, je vais donc annoncer à monseigneur cette bonne nouvelle?
+
+-- Non pas! me quitter si tôt, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends
+qu'un Joyeuse soit aimé de mon frère et désiré, mais nous en avons deux...
+Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Château-Thierry, s'il vous
+plaît.
+
+-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, après avoir annoncé l'arrivée
+de Sa Majesté à monseigneur le duc d'Anjou, de revenir à Paris?
+
+-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi.
+
+Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait.
+
+-- Vous permettez, sire, que je dise un mot à mon frère? demanda-t-il.
+
+-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas.
+
+-- Il y a qu'il veut brûler le pavé pour faire la commission, et le
+briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le
+cardinal.
+
+-- Va donc, va, et tance-moi cet enragé amoureux.
+
+Anne courut après son frère et le rejoignit dans les antichambres.
+
+-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri?
+
+-- Mais oui, mon frère.
+
+-- Parce que vous voulez bien vite revenir?
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Vous ne comptez donc séjourner que quelque temps à Château-Thierry?
+
+-- Le moins possible.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Où l'on s'amuse, mon frère, là n'est point ma place.
+
+-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc
+d'Anjou doit donner des fêtes à la cour, que vous devriez rester à
+Château-Thierry.
+
+-- Cela m'est impossible, mon frère.
+
+-- A cause de vos désirs de retraite, de vos projets d'austérité?
+
+-- Oui, mon frère.
+
+-- Vous êtes allé au roi demander une dispense?
+
+-- Qui vous a dit cela?
+
+-- Je le sais.
+
+-- C'est vrai, j'y suis allé.
+
+-- Vous ne l'obtiendrez pas.
+
+-- Pourquoi cela, mon frère?
+
+-- Parce que le roi n'a pas intérêt à se priver d'un serviteur tel que
+vous.
+
+-- Mon frère le cardinal fera alors ce que Sa Majesté ne voudra pas faire.
+
+-- Pour une femme, tout cela!
+
+-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage.
+
+-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons
+au but. Vous partez pour Château-Thierry; en bien! au lieu de revenir
+aussi précipitamment que vous le voudriez, je désire que vous m'attendiez
+dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vécu ensemble;
+j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous.
+
+-- Mon frère, vous allez à Château-Thierry pour vous amuser, vous. Mon
+frère, si je reste à Château-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs.
+
+-- Oh! que non pas! je résiste, moi, et suis d'un heureux tempérament,
+fort propre à battre en brèche vos mélancolies.
+
+-- Mon frère....
+
+-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une impérieuse insistance, je
+représente ici notre père, et vous enjoints de m'attendre à Château-
+Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le vôtre. Il donne, au
+rez-de-chaussée, sur le parc.
+
+-- Si vous ordonnez, mon frère... dit Henri avec résignation.
+
+-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, désir ou ordre, mais
+attendez-moi.
+
+-- J'obéirai, mon frère.
+
+-- Et je suis persuadé que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en
+pressant le jeune homme dans ses bras.
+
+Celui-ci se déroba un peu aigrement peut-être à l'accolade fraternelle,
+demanda ses chevaux et partit immédiatement pour Château-Thierry.
+
+Il courait avec la colère d'un homme contrarié, c'est-à-dire qu'il
+dévorait l'espace.
+
+Le soir même il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle
+Château-Thierry est assis, avec la Marne à ses pieds.
+
+Son nom lui fit ouvrir les portes du château qu'habitait le prince; mais,
+quant à une audience, il fut plus d'une heure à l'obtenir.
+
+Le prince, disaient les uns, était dans ses appartements; il dormait,
+disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre.
+
+Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une réponse
+positive.
+
+Henri insista pour n'avoir plus à penser au service du roi et se livrer,
+dès lors, tout entier à sa tristesse.
+
+Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frère des plus
+familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier étage,
+où le prince consentait enfin à le recevoir.
+
+Une demi-heure s'écoula, la nuit tombait insensiblement du ciel.
+
+Le pas traînant et lourd du duc d'Anjou résonna dans la galerie; Henri,
+qui le reconnut, se prépara au cérémonial d'usage.
+
+Mais le prince, qui paraissait fort pressé, dispensa vite son ambassadeur
+de ces formalités en lui prenant la main et en l'embrassant.
+
+-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous dérange-t-on pour venir voir un
+pauvre vaincu?
+
+-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prévenir qu'il a grand désir de voir
+Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa
+Majesté qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Château-
+Thierry demain au plus tard.
+
+-- Le roi viendra demain! s'écria François avec un mouvement d'impatience.
+
+Mais il se reprit promptement.
+
+-- Demain, demain! dit-il, mais, en vérité, rien ne sera prêt au château
+ni dans la ville pour recevoir Sa Majesté.
+
+Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge
+de le commenter.
+
+-- La grande hâte où Leurs Majestés sont de voir Votre Altesse ne leur a
+pas permis de penser aux embarras.
+
+-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilité, c'est à moi de mettre
+le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre célérité,
+car vous avez couru vite, à ce que je vois: reposez-vous.
+
+-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres à me transmettre? demanda
+respectueusement Henri.
+
+-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de
+service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appétit et
+sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et à laquelle, vous le
+comprenez, je ne fais participer personne.
+
+A propos, vous savez la nouvelle?
+
+[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. --
+PAGE 137.]
+
+-- Non, monseigneur; quelle nouvelle?
+
+-- Aurilly a été mangé par les loups....
+
+-- Aurilly! s'écria Henri avec surprise.
+
+-- Eh! oui... dévoré!... C'est étrange: comme tout ce qui m'approche meurt
+mal! Bonsoir, comte, dormez bien.
+
+Et le prince s'éloigna d'un pas rapide.
+
+
+
+
+LIXXVII
+
+DOUTE
+
+
+Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre
+d'officiers de sa connaissance qui accoururent à lui, et qui avec force
+amitiés lui offrirent de le conduire à l'appartement de son frère, situé à
+l'un des angles, du château.
+
+C'était la bibliothèque que le duc avait donnée pour habitation à Joyeuse,
+durant son séjour à Château-Thierry.
+
+Deux salons, meublés au temps de François 1er, communiquaient l'un avec
+l'autre et aboutissaient à la bibliothèque; cette dernière pièce donnait
+sur les jardins.
+
+C'est dans la bibliothèque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit
+paresseux et cultivé à la fois: en étendant le bras il touchait à la
+science, en ouvrant les fenêtres il savourait la nature; les organisations
+supérieures ont besoin de jouissances plus complètes, et la brise du
+matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau
+charme aux triolets de Clément Marot ou aux odes de Ronsard.
+
+Henri décida qu'il garderait toutes choses comme elles étaient, non pas
+qu'il fût mu par le sybaritisme poétique de son frère, mais au contraire
+par insouciance, et parce qu'il lui était indifférent d'être là ou
+ailleurs.
+
+Mais comme, en quelque situation d'esprit que fût le comte, il avait été
+élevé à ne jamais négliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la
+maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du
+château qu'habitait le prince depuis son retour.
+
+Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicérone à Henri;
+c'était ce jeune enseigne dont une indiscrétion avait, dans le petit
+village de Flandre où nous avons fait faire une halte d'un instant à nos
+personnages, livré au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas
+quitté le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner
+Henri.
+
+En arrivant à Château-Thierry, le prince avait d'abord cherché la
+dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements,
+recevait matin et soir, et, pendant la journée, courait le cerf dans la
+forêt, ou volait à la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort
+d'Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que l'on sût par quelle voie,
+le prince s'était retiré dans un pavillon situé au milieu du parc; ce
+pavillon, espèce de retraite inaccessible, excepté aux familiers de la
+maison du prince, était perdu sous le feuillage des arbres, et
+apparaissait à peine au-dessus des charmilles gigantesques et à travers
+l'épaisseur des haies.
+
+C'était dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'était retiré;
+ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'était le chagrin que lui
+avait causé la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux
+qui le connaissaient prétendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon
+quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, éclaterait au jour.
+
+L'une ou l'autre de ces suppositions était d'autant plus probable, que le
+prince semblait désespéré quand une affaire ou une visite l'appelait au
+château; si bien qu'aussitôt cette visite reçue ou cette affaire achevée,
+il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de
+chambre qui l'avaient vu naître.
+
+-- Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas gaies, si le prince est de
+cette humeur.
+
+-- Assurément, répondit l'enseigne, car chacun saura compatir à la douleur
+du prince, frappé dans son orgueil et dans ses affections.
+
+Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un étrange
+intérêt à ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à la cour,
+et qu'il avait revu en Flandre; cette espèce d'indifférence avec laquelle
+le prince lui avait annoncé la perte qu'il avait faite; cette réclusion
+dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se
+rattachait pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame mystérieuse et
+sombre sur laquelle, depuis quelque temps, étaient brodés les événements
+de sa vie.
+
+-- Et, demanda-t-il à l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'où
+vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly?
+
+-- Non.
+
+-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose à ce sujet?
+
+-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte
+toujours quelque chose.
+
+-- Eh bien! voyons.
+
+-- On dit que le prince chassait sous les saules près de la rivière, et
+qu'il s'était écarté des autres chasseurs, car il fait tout par élans, et
+s'emporte à la chasse comme au jeu, comme au feu, comme à la douleur,
+quand tout à coup on le vit revenir avec un visage consterné.
+
+Les courtisans l'interrogèrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une
+simple aventure de chasse.
+
+Il tenait à la main deux rouleaux d'or.
+
+-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadée; Aurilly est
+mort, Aurilly a été mangé par les loups!
+
+Chacun se récria.
+
+-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le
+pauvre joueur de luth avait toujours été plus grand musicien que bon
+cavalier; il paraît que son cheval l'a emporté, et qu'il est tombé dans
+une fondrière où il s'est tué; le lendemain deux voyageurs qui passaient
+près de cette fondrière, ont trouvé son corps à moitié mangé par les
+loups, et la preuve que la chose s'est bien passée ainsi, et que les
+voleurs n'ont rien à faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux
+d'or qu'il avait sur lui et qui ont été fidèlement rapportés.
+
+-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or,
+continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient été remis au prince par ces
+deux voyageurs, qui, l'ayant rencontré et reconnu au bord de la rivière,
+lui avaient annoncé cette nouvelle de la mort d'Aurilly.
+
+-- C'est étrange, murmura Henri.
+
+-- D'autant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on,
+encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la
+petite porte du parc, du côté des châtaigniers, et, par cette porte,
+passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans
+le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince
+a émigré dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée.
+
+-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri.
+
+-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du
+soir pour la garde du château, j'ai rencontré un homme qui m'a paru
+étranger à la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet
+homme s'étant détourné à ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon
+de son justaucorps.
+
+-- Le capuchon de son justaucorps!
+
+-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais
+pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrâmes là-
+bas.
+
+Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui à cet intérêt
+sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: à lui aussi qui avait vu
+Diane et son compagnon confiés à Aurilly, cette idée était venue que les
+deux voyageurs qui avaient annoncé au prince la mort du malheureux joueur
+de luth, étaient de sa connaissance.
+
+Henri regarda avec attention l'enseigne.
+
+-- Et quand vous crûtes avoir reconnu cet homme, quelle idée vous est
+venue, monsieur? demanda-t-il.
+
+-- Voici ce que je pense, répondit l'enseigne; cependant je ne voudrais
+rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renoncé à ses idées sur la
+Flandre; il entretient en conséquence des espions; l'homme au surcot de
+laine est un espion, qui dans sa tournée aura appris l'accident arrivé au
+musicien et aura apporté deux nouvelles à la fois.
+
+-- Cela est vraisemblable, dit Henri rêveur; mais cet homme, que faisait-
+il quand vous l'avez vu?
+
+-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de
+vos fenêtres, et gagnait les serres.
+
+-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont
+deux....
+
+-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une
+seule, l'homme au surcot.
+
+-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Et ces serres, ont-elles une sortie?
+
+-- Sur la ville, oui, comte.
+
+Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence;
+ces détails, indifférents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce
+mystère avoir une double vue, avaient un immense intérêt.
+
+La nuit était venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient
+sans lumière dans l'appartement de Joyeuse.
+
+Fatigué de la route, alourdi par les événements étranges qu'on venait de
+lui raconter, sans force contre les émotions qu'ils venaient de faire
+naître en lui, le comte était renversé sur le lit de son frère et
+plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait
+constellé de diamants.
+
+Le jeune enseigne était assis sur le rebord de la fenêtre, et se laissait
+aller volontiers, lui aussi, à cet abandon de l'esprit, à cette poésie de
+la jeunesse, à cet engourdissement velouté de bien-être que donne la
+fraîcheur embaumée du soir.
+
+Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient,
+les lumières s'allumaient peu à peu, les chiens aboyaient au loin dans les
+chenils contre les valets chargés de fermer le soir les écuries.
+
+Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention,
+se pencha en dehors de la fenêtre et appelant d'une voix brève et basse le
+comte étendu sur le lit:
+
+-- Venez, venez, dit-il.
+
+-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rêve.
+
+-- L'homme, l'homme!
+
+-- Quel homme?
+
+-- L'homme au surcot, l'espion.
+
+-- Oh! fit Henri en bondissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur
+l'enseigne.
+
+-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous là-bas? il longe la haie;
+attendez, il va reparaître; tenez, regardez dans cet espace éclairé par la
+lune; le voilà, le voilà!
+
+-- Oui.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est sinistre?
+
+-- Sinistre, c'est le mot, répondit du Bouchage en s'assombrissant lui-
+même.
+
+-- Croyez-vous que ce soit un espion?
+
+-- Je ne crois rien et je crois tout.
+
+-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres.
+
+-- Le pavillon du prince est donc là? demanda du Bouchage, en désignant du
+doigt le point d'où paraissait venir l'étranger.
+
+-- Voyez cette lumière qui tremble au milieu du feuillage.
+
+-Eh bien?
+
+-- C'est celle de la salle à manger.
+
+-- Ah! s'écria Henri, le voilà qui reparaît encore.
+
+-- Oui, décidément il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez-
+vous?
+
+-- Quoi?
+
+-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure.
+
+-- C'est étrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de
+très ordinaire, et cependant....
+
+-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore?
+
+On entendait le bruit d'une espèce de cloche.
+
+-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper
+avec nous, comte?
+
+-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse,
+j'appellerai.
+
+-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre
+compagnie.
+
+-- Non pas; impossible.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne
+vous retarde point.
+
+-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantôme.
+
+-- Oh! oui, je vous en réponds; à moins, continua Henri, craignant d'en
+avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me
+paraît plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les
+espions.
+
+-- Certainement, dit l'enseigne en riant.
+
+Et il prit congé de du Bouchage.
+
+A peine fut-il hors de la bibliothèque, que Henri s'élança dans le jardin.
+
+-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaîtrais dans les
+ténèbres de l'enfer.
+
+Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux
+mains humides sur son front brûlant.
+
+-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une hallucination de mon pauvre
+cerveau malade, et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans la
+veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui
+ont creusé un sillon si sombre dans ma vie?
+
+En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre
+lui-même, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce château, chez le duc
+d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou
+pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitté Diane, lui,
+son éternel compagnon? Non! ce n'est pas lui.
+
+Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive,
+reprenant le dessus sur le doute:
+
+-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il désespéré et en s'appuyant à la
+muraille pour ne pas tomber.
+
+Comme il achevait de formuler cette pensée dominante, invincible,
+maîtresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de
+nouveau, et quoique ce bruit fût presque imperceptible, ses sens
+surexcités le saisirent.
+
+Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme.
+
+Il écouta de nouveau.
+
+Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son
+propre coeur.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'il vît apparaître rien de ce qu'il
+attendait.
+
+Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un
+approchait.
+
+Il entendait crier le sable sous ses pas.
+
+Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce
+fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore.
+
+-- Le voilà qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagné?
+
+Le groupe s'avançait du côté où la lune argentait un espace de terrain
+vide.
+
+C'est au moment où, marchant en sens opposé, l'homme au surcot traversait
+cet espace, que Henri avait cru reconnaître Remy.
+
+Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point à s'y
+tromper.
+
+Un froid mortel descendit jusqu'à son coeur et sembla l'avoir fait de
+marbre.
+
+Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la première était
+vêtue d'un surcot de laine, et, à cette seconde apparition comme à la
+première, le comte crut bien reconnaître Remy.
+
+La seconde, complètement enveloppée d'un grand manteau d'homme, échappait
+à toute analyse.
+
+Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eût pu
+voir.
+
+Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et dès que les deux
+mystérieux personnages eurent disparu derrière la charmille, le jeune
+homme s'élança derrière et se glissa de massifs en massifs à la suite de
+ceux qu'il voulait connaître.
+
+-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon
+Dieu? est-ce que c'est possible?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+CERTITUDE
+
+
+Henri se glissa le long de la charmille par le côté sombre, en observant
+la précaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long
+des feuillages.
+
+Obligé de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait
+bien voir. Cependant, à la tournure, aux habits, à la démarche, il
+persistait à reconnaître Remy dans l'homme au surcot de laine.
+
+De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des réalités,
+s'élevaient dans son esprit à l'égard du compagnon de cet homme.
+
+Ce chemin de la charmille aboutissait à la grande haie d'épines et à la
+muraille de peupliers qui séparait du reste du parc le pavillon de M. le
+duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel,
+comme nous l'avons dit, il disparaissait entièrement dans le coin isolé du
+château. Il y avait de belles pièces d'eau, des taillis sombres percés
+d'allées sinueuses, et des arbres séculaires sur le dôme desquels la lune
+versait les cascades de sa lumière argentée, tandis que, dessous, l'ombre
+était noire, opaque, impénétrable.
+
+En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer.
+
+En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se
+livrer à des indiscrétions aussi téméraires, c'était le fait, non plus
+d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lâche espion ou d'un jaloux
+décidé à toutes les extrémités.
+
+Mais comme, en ouvrant la barrière qui séparait le grand parc du petit,
+l'homme fit un mouvement qui laissa son visage à découvert, et que ce
+visage était bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et
+poussa résolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver.
+
+La porte avait été refermée; Henri sauta par-dessus les traverses et se
+remit à suivre les deux étranges visiteurs du prince.
+
+Ceux-ci se hâtaient.
+
+D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir.
+
+Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy
+et de son compagnon.
+
+Henri se jeta derrière le plus gros des arbres, et attendit.
+
+Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salué très bas, que le compagnon
+de Remy avait fait une révérence de femme et non un salut d'homme, et que
+le duc, transporté, avait offert son bras à ce dernier comme il eût fait à
+une femme.
+
+Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le
+vestibule, dont la porte s'était refermée derrière eux.
+
+-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'où je
+puisse voir chaque signe sans être vu.
+
+Il se décida pour un massif situé entre le pavillon et les espaliers,
+massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impénétrable, car
+ce n'était pas la nuit, par la fraîcheur et l'humidité naturellement
+répandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et
+les buissons.
+
+Caché derrière la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de
+toute la hauteur du piédestal, Henri put voir ce qui se passait dans le
+pavillon, dont la principale fenêtre s'ouvrait tout entière devant lui.
+
+Comme nul ne pouvait, ou plutôt ne devait pénétrer jusque-là, aucune
+précaution n'avait été prise.
+
+Une table était dressée, servie avec luxe et chargée de vins précieux
+enfermés dans des verres de Venise.
+
+Deux sièges seulement à cette table attendaient deux convives.
+
+Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en
+lui indiquant l'autre siège, il sembla l'inviter à se séparer de son
+manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort
+incommode lorsqu'on était arrivé au but de cette course, et que ce but
+était un souper.
+
+Alors, la personne à laquelle l'invitation était faite jeta son manteau
+sur une chaise, et la lumière des flambeaux éclaira sans aucune ombre le
+visage pâle et majestueusement beau d'une femme que les yeux épouvantés de
+Henri reconnurent tout d'abord.
+
+C'était la dame de la maison mystérieuse de la rue des Augustins, la
+voyageuse de Flandre: c'était cette Diane enfin dont les regards étaient
+mortels comme des coups de poignard.
+
+Cette fois elle portait les habits de son sexe, était vêtue d'une robe de
+brocart; des diamants brillaient à son cou, dans ses cheveux et à ses
+poignets.
+
+Sous cette parure, la pâleur de son visage ressortait encore davantage, et
+sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eût pu croire que le duc,
+par l'emploi de quelque moyen magique, avait évoqué l'ombre de cette femme
+plutôt que la femme elle-même.
+
+Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croisé ses bras plus
+froids que le marbre lui-même, Henri fût tombé à la renverse dans le
+bassin de la fontaine.
+
+Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse
+créature qui s'était assise en face de lui, et qui touchait à peine aux
+objets servis devant elle. De temps en temps François s'allongeait sur la
+table pour baiser une des mains de sa muette et pâle convive, qui semblait
+aussi insensible à ses baisers que si sa main eût été sculptée dans
+l'albâtre dont elle avait la transparence et la blancheur.
+
+De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main à son front,
+essuyait avec cette main la sueur glacée qui en dégouttait et se
+demandait:
+
+-- Est-elle vivante? est-elle morte?
+
+Le duc faisait tous ses efforts et déployait toute son éloquence pour
+dérider ce front austère.
+
+Remy, seul serviteur, car le duc avait éloigné tout le monde, servait ces
+deux personnes, et de temps en temps, frôlant avec le coude sa maîtresse
+lorsqu'il passait derrière elle, semblait la ranimer par ce contact, et la
+rappeler à la vie ou plutôt à la situation.
+
+Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux
+lançaient un éclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touché
+un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opéré sur le
+mécanisme des yeux l'éclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des
+lèvres le sourire.
+
+Puis elle retombait dans son immobilité.
+
+Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnés commença
+d'échauffer sa nouvelle conquête.
+
+Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure à la magnifique
+horloge accrochée au-dessus de la tête du prince, sur le mur opposé à
+elle, Diane parut faire un effort sur elle-même et, gardant le sourire sur
+les lèvres, prit une part plus active à la conversation.
+
+Henri, sous son abri de feuillage, se déchirait les poings et maudissait
+toute la création, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'à Dieu qui
+l'avait créé lui-même.
+
+Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si
+sévère, s'abandonnât ainsi vulgairement au prince, parce qu'il était doré
+en ce palais.
+
+Son horreur pour Remy était telle, qu'il lui eût ouvert sans pitié les
+entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un
+homme.
+
+C'est dans ce paroxysme de rage et de mépris, que se passa pour Henri le
+temps de ce souper si délicieux pour le duc d'Anjou.
+
+Diane sonna. Le prince, échauffé par le vin et par les galants propos, se
+leva de table pour aller embrasser Diane.
+
+Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha à son côté s'il
+avait une épée, dans sa poitrine s'il avait un poignard.
+
+Diane, avec un sourire étrange, et qui certes n'avait eu jusque-là son
+équivalent sur aucun visage, Diane l'arrêta en chemin.
+
+-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je
+partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente.
+
+A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui
+contenait vingt pêches magnifiques, et en prit une.
+
+Puis, détachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame
+était d'argent et le manche de malachite, elle sépara la pêche en deux
+parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement à
+ses lèvres, comme s'il eût baisé celles de Diane.
+
+Cette action passionnée produisit une telle impression sur lui-même, qu'un
+nuage obscurcit sa vue au moment où il mordait dans le fruit.
+
+Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile.
+
+Remy, adossé à un pilier de bois sculpté, regardait aussi d'un air sombre.
+
+Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur
+qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait
+mordu.
+
+Cette sueur était sans doute le symptôme d'une indisposition subite; car,
+tandis que Diane mangeait l'autre moitié de la pêche, le prince laissa
+retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant
+avec effort, il sembla inviter sa belle convive à prendre avec lui l'air
+dans le jardin.
+
+Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait
+le duc.
+
+Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout à fait.
+
+Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau à un
+mouchoir brodé d'or, et le remettait dans sa gaîne de chagrin.
+
+Ils arrivèrent ainsi tout près du buisson où se cachait Henri.
+
+Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme.
+
+-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur
+assiège mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame.
+
+Diane arracha quelques fleurs à un jasmin, une branche à une clématite et
+deux belles roses qui tapissaient tout un côté du socle de la statue,
+derrière laquelle Henri se rapetissait effrayé.
+
+-- Que faites-vous, madame? demanda le prince.
+
+-- On m'a toujours assuré, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs
+était le meilleur remède aux étourdissements. Je cueille un bouquet dans
+l'espoir que, donné par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je
+lui souhaite.
+
+Mais, tout en réunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une
+rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment.
+
+Le mouvement de François fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il
+ne donnât le temps à Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques
+gouttes d'une liqueur renfermée dans un flacon d'or qu'elle tira de son
+sein.
+
+Puis elle prit la rose que le prince avait ramassée et la mettant à sa
+ceinture:
+
+-- Celle-là est pour moi, dit-elle, changeons.
+
+Et, en échange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui
+tendit le bouquet.
+
+[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.]
+
+Le prince le prit avidement, le respira avec délices et passa son bras
+autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans
+doute de troubler les sens de François, car il fléchit sur ses genoux et
+fut forcé de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait là.
+
+Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait
+aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de
+cette scène, ou plutôt semblait en dévorer chaque détail.
+
+Lorsqu'il vit le prince fléchir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon.
+Diane, de son côté, sentant François chanceler, s'assit près de lui sur le
+banc.
+
+L'étourdissement de François dura cette fois plus long-temps que le
+premier; le prince avait la tête penchée sur la poitrine. Il paraissait
+avoir perdu le fil de ses idées et presque le sentiment de son existence,
+et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane
+indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimère d'amour.
+
+Enfin, il releva lentement la tête, et ses lèvres se trouvant à la hauteur
+du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle
+convive; mais comme si elle n'eût point vu ce mouvement, la jeune femme se
+leva.
+
+-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer.
+
+-- Oh! oui, rentrons! s'écria le prince dans un transport de joie; oui,
+venez, merci!
+
+Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fût Diane qui
+s'appuyât à son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grâce à
+ce soutien, marchant plus à l'aise, il parut oublier fièvre et
+étourdissement; se redressant tout à coup, il appuya, presque par
+surprise, ses lèvres sur le col de la jeune femme.
+
+Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eût ressenti la
+morsure d'un fer rouge.
+
+-- Remy, un flambeau! s'écria-t-elle, un flambeau!
+
+Aussitôt Remy rentra dans la salle à manger et alluma, aux bougies de la
+table, un flambeau isolé qu'il prit sur un guéridon; et, se rapprochant
+vivement de l'entrée du pavillon ce flambeau à la main:
+
+-- Voilà, madame, dit-il.
+
+-- Où va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et
+détournant la tête.
+
+-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas,
+madame? répliqua le prince avec ivresse.
+
+-- Volontiers, monseigneur, répondit Diane.
+
+Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince.
+
+Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenêtre par où l'air
+s'engouffra de telle façon, que la bougie portée par Diane lança, comme
+furieuse, toute sa flamme et sa fumée sur le visage de François, placé
+précisément dans le courant d'air.
+
+Les deux amants, Henri les jugea tels, arrivèrent ainsi, en traversant une
+galerie, jusqu'à la chambre du duc, et disparurent derrière la tenture de
+fleurs de lis qui lui servait de portière.
+
+Henri avait vu tout ce qui s'était passé avec une fureur croissante, et
+cependant cette fureur était telle qu'elle touchait à l'anéantissement.
+
+On eût dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui
+avait imposé une si cruelle épreuve.
+
+Il était sorti de sa cachette, et, brisé, les bras pendants, l'oeil atone,
+il se préparait à regagner, demi-mort, son appartement dans le château.
+
+Lorsque, soudain, la portière derrière laquelle il venait de voir
+disparaître Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se
+précipitant dans la salle à manger, entraîna Remy, qui, debout, immobile,
+semblait n'attendre que son retour.
+
+-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini....
+
+Et tous deux s'élancèrent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin.
+
+Mais, à leur vue, Henri avait retrouvé toute sa force; Henri s'élança au
+devant d'eux, et ils le trouvèrent tout à coup au milieu de l'allée,
+debout, les bras croisés, et plus terrible dans son silence, que nul ne le
+fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en était arrivé à ce degré
+d'exaspération, qu'il eût tué quiconque se fût avisé de soutenir que les
+femmes n'étaient pas des monstres envoyés par l'enfer pour souiller le
+monde.
+
+Il saisit Diane par le bras, et l'arrêta court, malgré le cri de terreur
+qu'elle poussa, malgré le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et
+qui effleura les chairs.
+
+-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement
+de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et à qui
+vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait
+plus d'avenir, mais seulement un passé. Ah! belle hypocrite, et toi, lâche
+menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; à l'un je
+dis: je te méprise; à l'autre: tu me fais horreur!
+
+-- Passage! cria Remy, d'une voix étranglée, passage! jeune fou... ou
+sinon....
+
+-- Soit, répondit Henri, achève ton ouvrage, et tue mon corps, misérable,
+puisque tu as tué mon âme.
+
+-- Silence! murmura Remy furieux, en enfonçant de plus en plus sa lame
+sous laquelle criait déjà la poitrine du jeune homme.
+
+Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du
+Bouchage, elle l'amena en face d'elle.
+
+Elle était d'une pâleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur
+ses épaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait à ce
+dernier un froid pareil à celui d'un cadavre.
+
+-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas témérairement des choses de Dieu!...
+Je suis Diane de Méridor, la maîtresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou
+laissa tuer misérablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours
+que Remy a poignardé Aurilly, le complice du prince; et quant au prince,
+je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place!
+monsieur, place à Diane de Méridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des
+Hospitalières.
+
+Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui
+l'attendait.
+
+Henri tomba agenouillé, puis renversé en arrière, suivant des yeux le
+groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des
+taillis, comme eût fait une infernale vision.
+
+Ce n'est qu'une heure après que le jeune homme, brisé de fatigue, écrasé
+de terreur et la tête en feu, réussit à trouver assez de force pour se
+traîner jusqu'à son appartement; encore fallut-il qu'il se reprît à dix
+fois pour escalader la fenêtre. Il fit quelques pas dans la chambre et
+s'en alla, tout trébuchant, tomber sur son lit.
+
+Tout dormait dans le château.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+FATALITÉ
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allées
+sablées de Château-Thierry.
+
+De nombreux travailleurs, commandés la veille, avaient, dès l'aube,
+commencé la toilette du parc et des appartements destinés à recevoir le
+roi qu'on attendait.
+
+Rien encore ne remuait dans le pavillon où reposait le duc, car il avait
+défendu, la veille, à ses deux vieux serviteurs, de le réveiller. Ils
+devaient attendre qu'il appelât.
+
+Vers neuf heures et demie, deux courriers, lancés à toute bride, entrèrent
+dans la ville, annonçant la prochaine arrivée de Sa Majesté.
+
+Les échevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie
+sur le passage de ce cortège.
+
+A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il était monté à cheval
+depuis le dernier relais. C'était une occasion qu'il saisissait toujours,
+et principalement à son entrée dans les villes, étant beau cavalier.
+
+La reine-mère le suivait en litière; cinquante gentilshommes, richement
+vêtus et bien montés, venaient à leur suite.
+
+Une compagnie des gardes, commandée par Crillon lui-même, cent vingt
+Suisses, autant d'Écossais, commandés par Larchant, et toute la maison de
+plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armée dont
+les files suivaient les sinuosités de la route qui monte de la rivière au
+sommet de la colline.
+
+Enfin le cortège entra en ville au son des cloches, des canons et des
+musiques de tout genre.
+
+Les acclamations des habitants furent vives; le roi était si rare en ce
+temps-là, que, vu de près, il semblait encore avoir gardé un reflet de la
+Divinité.
+
+Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frère. Il ne trouva
+que Henri du Bouchage à la grille du château.
+
+[Illustration: Veuillez prévenir madame la supérieure. -- PAGE 148.]
+
+Une fois dans l'intérieur, Henri III s'informa de la santé du duc d'Anjou,
+à l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majesté.
+
+-- Sire, répondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le
+pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il
+est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore
+aujourd'hui.
+
+-- C'est un endroit bien retiré, à ce qu'il paraît, dit Henri, mécontent,
+que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu?
+
+-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse
+n'attendait peut-être pas si tôt Votre Majesté.
+
+-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela
+chez les gens sans les prévenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivée depuis
+hier.
+
+Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri,
+qui voulait paraître doux et bon aux dépens de François, s'écria:
+
+-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui.
+
+-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litière.
+
+Toute l'escorte prit la route du vieux parc.
+
+Au moment où les premiers gardes touchaient la charmille, un cri déchirant
+et lugubre perça les airs.
+
+-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mère.
+
+-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages,
+c'est un cri de détresse ou de désespoir.
+
+-- Mon prince! mon pauvre duc! s'écria l'autre vieux serviteur de François
+en paraissant à une fenêtre avec les signes de la plus violente douleur.
+
+Tous coururent vers le pavillon, le roi entraîné par les autres.
+
+Il arriva au moment où l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son
+valet de chambre, entré sans ordre, pour annoncer l'arrivée du roi, venait
+d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre à coucher.
+
+Le prince était froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un
+mouvement étrange des paupières et une contraction grimaçante des lèvres.
+
+Le roi s'arrêta sur le seuil de la porte, et tout le monde derrière lui.
+
+-- Voilà un vilain pronostic! murmura-t-il.
+
+-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie.
+
+-- Ce pauvre François! dit Henri, heureux d'être congédié et d'éviter
+ainsi le spectacle de cette agonie.
+
+Toute la foule s'écoula sur les traces du roi.
+
+-- Étrange! étrange! murmura Catherine agenouillée près du prince ou
+plutôt du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux
+serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le
+médecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hâter la
+venue des médecins du roi restés à Meaux avec la reine, elle examinait
+avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacité que Miron
+lui-même aurait pu le faire, les diagnostics de cette étrange maladie à
+laquelle succombait son fils.
+
+Elle avait de l'expérience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle
+questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui
+s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur
+désespoir.
+
+Tous deux répondirent que le prince était rentré la veille à la nuit,
+après avoir été dérangé fort inopportunément par M. Henri du Bouchage,
+venant de la part du roi.
+
+Puis ils ajoutèrent qu'à la suite de cette audience, donnée au grand
+château, le prince avait commandé un souper délicat, ordonné que nul ne se
+présentât au pavillon sans être mandé; enfin, enjoint positivement qu'on
+ne le réveillât pas au matin, ou qu'on n'entrât pas chez lui avant un
+appel positif.
+
+-- Il attendait quelque maîtresse, sans doute? demanda la reine-mère.
+
+-- Nous le croyons, madame, répondirent humblement les valets, mais la
+discrétion nous a empêchés de nous en assurer.
+
+-- En desservant, cependant, vous avez dû voir si mon fils a soupé seul?
+
+-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur
+était que nul n'entrât dans le pavillon.
+
+-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc pénétré ici?
+
+-- Personne, madame.
+
+-- Retirez-vous.
+
+Et Catherine, cette fois, demeura tout à fait seule.
+
+Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait déposé, elle
+commença une minutieuse investigation de chacun des symptômes ou de
+chacune des traces qui surgissaient à ses yeux comme résultat de ses
+soupçons ou de ses craintes.
+
+Elle avait vu le front de François chargé d'une teinte bistrée, ses yeux
+sanglants et cerclés de bleu, ses lèvres labourées par un sillon semblable
+à celui qu'imprimé le soufre brûlant sur des chairs vives.
+
+Elle observa le même signe sur les narines et sur les ailes du nez.
+
+-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince.
+
+Et la première chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'était
+consumée toute la bougie allumée la veille au soir par Remy.
+
+-- Cette bougie a brûlé longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que
+François était dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis....
+
+Catherine le saisit précipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs
+étaient encore fraîches, à l'exception d'une rose qui était noircie et
+desséchée:
+
+-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on versé sur les feuilles de cette
+fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses.
+
+Elle éloigna le bouquet d'elle en frissonnant:
+
+-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front;
+mais les lèvres?
+
+Catherine courut à la salle à manger. Les valets n'avaient pas menti, rien
+n'indiquait qu'on eût touché au couvert depuis la fin du repas.
+
+Sur le bord de la table, une moitié de pêche, dans laquelle s'imprimait un
+demi-cercle de dents, fixa plus particulièrement les regards de Catherine.
+
+Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'était
+émaillé au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se
+distinguait plus particulièrement sur la tranche, à l'endroit où le
+couteau avait dû passer.
+
+-- Voilà pour les lèvres, dit-elle; mais François a mordu seulement une
+bouchée dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps à sa main ce bouquet,
+dont les fleurs sont encore fraîches, le mal n'est pas sans remède, le
+poison ne peut avoir pénétré profondément.
+
+Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette
+paralysie si complète et ce travail si avancé de la décomposition! Il faut
+que je n'aie pas tout vu.
+
+En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit
+suspendu à son bâton de bois de rose, par sa chaîne d'argent, le papegai
+rouge et bleu qu'affectionnait François.
+
+L'oiseau était mort, raide, et les ailes hérissées.
+
+Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'était déjà
+occupée une fois, pour s'assurer, à sa complète combustion, que le prince
+était rentré de bonne heure.
+
+-- La fumée! se dit Catherine, la fumée! La mèche du flambeau était
+empoisonnée; mon fils est mort!
+
+Aussitôt elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers.
+
+-- Miron! Miron! disaient les uns.
+
+-- Un prêtre, disaient les autres.
+
+Mais elle, pendant ce temps, approchait des lèvres de François un des
+flacons qu'elle portait toujours dans son aumônière, et interrogea les
+traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison.
+
+Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait
+plus un regard, à ce gosier ne montait plus la voix.
+
+Catherine, sombre et muette, s'éloigna de la chambre en faisant signe aux
+deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communiqué avec
+personne.
+
+Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, où elle s'assit, les
+tenant l'un et l'autre sous son regard.
+
+-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a été empoisonné dans son souper, c'est
+vous qui avez servi ce souper?
+
+A ces paroles on vit la pâleur de la mort envahir le visage des deux
+hommes.
+
+-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne
+nous accuse pas.
+
+-- Vous êtes des niais; croyez-vous que si je vous soupçonnais, la chose
+ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassiné votre
+maître, mais d'autres l'ont tué, et il faut que je connaisse les
+meurtriers. Qui est entré au pavillon?
+
+-- Un vieil homme, vêtu misérablement, que monseigneur recevait depuis
+deux jours.
+
+-- Mais... la femme?
+
+-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majesté veut-elle
+parler?
+
+-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet....
+
+[Illustration: Diane avait déjà pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.]
+
+Les deux serviteurs se regardèrent avec tant de naïveté, que Catherine
+reconnut leur innocence à ce seul regard.
+
+-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le
+gouverneur du château.
+
+Les deux valets se précipitèrent vers la porte.
+
+-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil.
+Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai
+pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-là
+vous mourrez tous deux. Allez!
+
+Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit
+que le duc avait reçu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui
+l'avait affecté profondément, que là était la cause de son mal, qu'en
+interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de
+son alarme.
+
+Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne
+sut dire ce qu'étaient devenus Remy et Diane.
+
+Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le
+révélât.
+
+Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentée, exagérée, tronquée,
+parcourut Château-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son
+caractère et son penchant, l'accident survenu au duc.
+
+Mais nul, excepté Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc était un
+homme mort.
+
+Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour
+mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence.
+
+Le roi, frappé d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au
+monde, eût bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mère s'opposa à
+ce départ, et force fut à la cour de demeurer au château.
+
+Les médecins arrivèrent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et
+jugea sa gravité; mais il était trop bon courtisan pour ne pas taire la
+vérité, surtout lorsqu'il eut consulté les regards de Catherine.
+
+On l'interrogeait de toutes parts, et il répondait que certainement M. le
+duc d'Anjou avait éprouvé de grands chagrins et essuyé un violent choc.
+
+Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas.
+
+Lorsque Henri III lui demanda de répondre affirmativement ou négativement
+à cette question:
+
+-- Le duc vivra-t-il?
+
+-- Dans trois jours, je le dirai à Votre Majesté, répliqua le médecin.
+
+-- Et à moi, que me direz-vous? fit Catherine à voix basse.
+
+-- A vous, madame, c'est différent; je répondrai sans hésitation.
+
+-- Quoi?
+
+-- Que Votre Majesté m'interroge.
+
+-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron?
+
+-- Demain au soir, madame.
+
+-- Si tôt?
+
+-- Ah! madame, murmura le médecin, la dose était aussi par trop forte.
+
+Catherine mit un doigt sur ses lèvres, regarda le moribond et répéta tout
+bas son mot sinistre:
+
+-- Fatalité!
+
+
+
+
+XC
+
+LES HOSPITALIÈRES
+
+
+Le comte avait passé une terrible nuit, dans un état voisin du délire et
+de la mort.
+
+Cependant, fidèle à ses devoirs, dès qu'il entendit annoncer l'arrivée du
+roi, il se leva et le reçut à la grille comme nous avons dit; mais après
+avoir présenté ses hommages à Sa Majesté, salué la reine-mère et serré la
+main de l'amiral, il s'était renfermé dans sa chambre, non plus pour
+mourir, mais pour mettre décidément à exécution son projet que rien ne
+pouvait plus combattre.
+
+Aussi, vers onze heures du matin, c'est-à-dire quand à la suite de cette
+terrible nouvelle qui s'était répandue: Le duc d'Anjou est atteint à mort!
+chacun se fut dispersé, laissant le roi tout étourdi de ce nouvel
+événement, Henri alla frapper à la porte de son frère qui, ayant passé une
+partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa
+chambre.
+
+-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse à moitié endormi: qu'y a-t-il?
+
+-- Je viens vous dire adieu, mon frère, répondit Henri.
+
+-- Comment, adieu?... tu pars?
+
+-- Je pars, oui, mon frère, et rien ne me retient plus ici, je présume.
+
+-- Comment, rien?
+
+-- Sans doute; ces fêtes auxquelles vous désiriez que j'assistasse n'ayant
+pas lieu, me voilà dégagé de ma promesse.
+
+-- Vous vous trompez, Henri, répondit le grand-amiral; je ne vous permets
+pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier.
+
+-- Soit, mon frère; mais alors, pour la première fois de ma vie, j'aurai
+la douleur de désobéir à vos ordres et de vous manquer de respect; car à
+partir de ce moment, je vous le déclare, Anne, rien ne me retiendra plus
+pour entrer en religion.
+
+-- Mais cette dispense venant de Rome?
+
+-- Je l'attendrai dans un couvent.
+
+-- En vérité, vous êtes décidément fou! s'écria Joyeuse, en se levant avec
+la stupéfaction peinte sur son visage.
+
+-- Au contraire, mon cher et honoré frère, je suis le plus sage de tous,
+car moi seul sais bien ce que je fais.
+
+-- Henri, vous nous aviez promis un mois.
+
+-- Impossible, mon frère!
+
+-- Encore huit jours.
+
+-- Pas une heure.
+
+-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant!
+
+-- Au contraire, je ne souffre plus, voilà pourquoi je vois que le mal est
+sans remède.
+
+-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut
+l'attendrir, je la fléchirai.
+
+-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissât-elle
+fléchir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus à l'aimer.
+
+-- Allons! en voilà bien d'une autre.
+
+-- C'est ainsi, mon frère.
+
+-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est
+de la rage, pardieu!
+
+-- Oh! non, certes! s'écria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette
+femme et moi il ne peut plus rien exister.
+
+-- Qu'est-ce à dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme
+alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de
+secrets l'un pour l'autre.
+
+Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au
+sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil
+de son frère pût pénétrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans
+son coeur; il tomba donc dans un excès contraire, comme il arrive en
+pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui était échappée,
+il en prononça une plus imprudente encore.
+
+-- Mon frère, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra
+plus, puisqu'elle appartient maintenant à Dieu.
+
+-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti.
+
+-- Non, mon frère, cette femme ne m'a point menti, cette femme est
+Hospitalière; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans
+les bras du Seigneur.
+
+Anne eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne point manifester à Henri la
+joie que cette révélation lui causait.
+
+Il poursuivit:
+
+-- Voilà du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parlé.
+
+-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris récemment le voile; mais,
+j'en suis certain, comme la mienne, sa résolution est irrévocable. Ainsi,
+ne me retenez plus, mon frère, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez-
+moi vous remercier de toutes vos bontés, de toute votre patience, de votre
+amour infini pour un pauvre insensé, et adieu!
+
+Joyeuse regarda le visage de son frère; il le regarda en homme attendri
+qui compte sur son attendrissement pour décider la persuasion dans autrui.
+
+Mais Henri demeura inébranlable à cet attendrissement, et répondit par son
+triste et éternel sourire.
+
+Joyeuse embrassa son frère, et le laissa partir.
+
+-- Va, se dit-il à lui-même, tout n'est point fini encore, et, si pressé
+que tu sois, je t'aurai bientôt rattrapé.
+
+Il alla trouver le roi qui déjeunait dans son lit, ayant Chicot à ses
+côtés.
+
+-- Bonjour! bonjour! dit Henri à Joyeuse, je suis bien aise de te voir,
+Anne, je craignais que tu ne restasses couché toute la journée, paresseux!
+Comment va mon frère?
+
+-- Hélas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien.
+
+-- Duquel?
+
+-- De Henri.
+
+-- Veut-il toujours se faire moine?
+
+-- Plus que jamais.
+
+-- Il prend l'habit?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Il a raison, mon fils.
+
+-- Comment, sire?
+
+-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin.
+
+-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que
+prend ton frère.
+
+-- Sire, Votre Majesté veut-elle me permettre une question?
+
+-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort à Château-Thierry, et tes
+questions me distrairont un peu.
+
+-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume?
+
+-- Comme le blason, mon cher.
+
+-- Qu'est-ce que les Hospitalières, s'il vous plaît?
+
+-- C'est une toute petite communauté très distinguée, très rigide, très
+sévère, composée de vingt dames chanoinesses de saint Joseph.
+
+-- Y fait-on des voeux?
+
+-- Oui, par faveur, et sur la présentation de la reine.
+
+-- Est-ce une indiscrétion que de vous demander où est située cette
+communauté, sire?
+
+-- Non pas: elle est située rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cité,
+derrière le cloître Notre-Dame.
+
+-- A Paris?
+
+-- A Paris.
+
+-- Merci, sire.
+
+-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frère aurait
+changé d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire
+Hospitalière maintenant?
+
+-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'après ce que Votre Majesté
+me fait l'honneur de me dire; mais je le soupçonne d'avoir eu la tête
+montée par quelqu'un de cette communauté; je voudrais, en conséquence,
+découvrir ce quelqu'un et lui parler.
+
+-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voilà bientôt
+sept ans, une supérieure qui était fort belle.
+
+-- Eh bien! sire, c'est peut-être encore la même.
+
+-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entré en
+religion; ou à peu près.
+
+-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, à tout hasard, je vous prie, une lettre
+pour cette supérieure, et mon congé pour deux jours.
+
+-- Tu me quittes! s'écria le roi, tu me laisses tout seul ici?
+
+-- Ingrat! fit Chicot en haussant les épaules; est-ce que je ne suis pas
+là, moi?
+
+-- Ma lettre, sire, s'il vous plaît, dit Joyeuse.
+
+Le roi soupira, et cependant il écrivit.
+
+-- Mais tu n'as que faire à Paris? dit Henri en remettant la lettre à
+Joyeuse.
+
+-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frère.
+
+-- C'est juste; va donc, et reviens vite.
+
+Joyeuse ne se fit point réitérer cette permission; il commanda ses chevaux
+sans bruit, et s'assurant que Henri était déjà parti, il poussa au galop
+jusqu'à sa destination.
+
+Sans débotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet-
+Saint-Landry.
+
+Cette rue aboutissait à la rue d'Enfer, et à sa parallèle, la rue des
+Marmouzets.
+
+Une maison noire et vénérable, derrière les murs de laquelle on
+distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenêtres rares et
+grillées, une petite porte en guichet; voilà quelle était l'apparence
+extérieure du couvent des Hospitalières.
+
+Sur la clef de voûte du porche, un grossier artisan avait gravé ces mots
+latins avec un ciseau:
+
+ MATRONAE HOSPITES
+
+Le temps avait à demi rongé l'inscription et la pierre.
+
+Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des
+Marmouzets, de peur que leur présence dans la rue ne fit une trop grande
+rumeur.
+
+Alors, frappant à la grille du tour:
+
+-- Veuillez prévenir madame la supérieure, dit-il, que monseigneur le duc
+de Joyeuse, grand-amiral de France, désire l'entretenir de la part du roi.
+
+La figure de la religieuse qui avait paru derrière la grille rougit sous
+sa guimpe, et le tour se referma.
+
+Cinq minutes après, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle
+du parloir.
+
+Une femme belle et de haute stature fit à Joyeuse une profonde révérence,
+que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout à la fois.
+
+-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez
+admis au nombre de vos pensionnaires une personne à qui je dois parler.
+Veuillez me mettre en rapport avec cette personne.
+
+-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plaît?
+
+-- Je l'ignore, madame.
+
+-- Alors, comment pourrai-je accéder à votre demande?
+
+-- Rien de plus aisé. Qui avez-vous admis depuis un mois?
+
+-- Vous me désignez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la
+supérieure, et je ne pourrais me rendre à votre désir.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que, depuis un mois, je n'ai reçu personne, si ce n'est ce matin.
+
+-- Ce matin?
+
+-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivée, deux heures
+après la sienne, ressemble trop à une poursuite pour que je vous accorde
+la permission de lui parler.
+
+-- Madame, je vous en prie.
+
+-- Impossible, monsieur.
+
+-- Montrez-moi seulement cette dame.
+
+-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous
+ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler à quelqu'un ici, excepté à
+moi, il faut un ordre écrit du roi.
+
+-- Voici cet ordre, madame, répondit Joyeuse en exhibant la lettre que
+Henri lui avait signée.
+
+La supérieure lut et s'inclina.
+
+-- Que la volonté de Sa Majesté soit faite, dit-elle, même quand elle
+contrarie la volonté de Dieu.
+
+Et elle se dirigea vers la cour du couvent.
+
+-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arrêtant avec politesse, vous
+voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-être
+cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment
+elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle était accompagnée?
+
+-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, répliqua la supérieure, vous ne
+faites pas erreur, et cette dame qui est arrivée ce matin seulement après
+s'être fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandée une
+personne qui a toute autorité sur moi, est bien la personne à qui monsieur
+le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler.
+
+A ces mots, la supérieure fit une nouvelle révérence au duc et disparut.
+
+Dix minutes après, elle revint accompagnée d'une Hospitalière dont le
+voile était rabattu tout entier sur son visage.
+
+C'était Diane, qui avait déjà pris l'habit de l'ordre.
+
+Le duc remercia la supérieure, offrit un escabeau à la dame étrangère,
+s'assit lui-même, et la supérieure partit en fermant de sa main les portes
+du parloir désert et sombre.
+
+-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre préambule, vous êtes la dame de la
+rue des Augustins, cette femme mystérieuse que mon frère, M. le comte du
+Bouchage, aime follement et mortellement.
+
+L'Hospitalière inclina la tête pour répondre, mais elle ne parla pas.
+
+Cette affectation parut une incivilité à Joyeuse; il était déjà fort mal
+disposé envers son interlocutrice; il continua:
+
+-- Vous n'avez pas supposé, madame, qu'il suffît d'être belle, ou de
+paraître belle, de n'avoir pas un coeur caché sous cette beauté, de faire
+naître une misérable passion dans l'âme d'un jeune homme et de dire un
+jour à cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai
+pas, et ne veux pas en avoir.
+
+-- Ce n'est pas cela que j'ai répondu, monsieur, et vous êtes mal informé,
+dit l'Hospitalière, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colère
+de Joyeuse en fut un moment affaiblie.
+
+-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repoussé mon frère,
+et vous l'avez réduit au désespoir.
+
+-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherché à éloigner de moi M.
+du Bouchage.
+
+-- Cela s'appelle le manège de la coquetterie, madame, et le résultat fait
+la faute.
+
+-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien;
+vous vous irritez contre moi, je ne répondrai plus.
+
+-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'échauffant par degrés, vous avez perdu mon
+frère, et vous croyez vous justifier avec cette majesté provocatrice; non,
+non, la démarche que je fais doit vous éclairer sur mes intentions; je
+suis sérieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains
+et de mes lèvres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me fléchir.
+
+L'Hospitalière se leva.
+
+-- Si vous êtes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le même sang-
+froid, insultez-moi, monsieur; si vous êtes venu pour me faire changer
+d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous.
+
+-- Ah! vous n'êtes pas une créature humaine, s'écria Joyeuse exaspéré,
+vous êtes un démon!
+
+-- J'ai dit que je ne répondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je
+me retire.
+
+Et l'Hospitalière fit un pas vers la porte.
+
+Joyeuse l'arrêta.
+
+-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous
+laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu à vous joindre, puisque
+votre insensibilité m'a confirmé dans cette idée, qui m'était déjà venue,
+que vous êtes une créature infernale, envoyée par l'ennemi des hommes pour
+perdre mon frère, je veux voir ce visage sur lequel l'abîme a écrit ses
+plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui égare les
+esprits. A nous deux, Satan!
+
+Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en manière
+d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de
+l'Hospitalière; mais celle-ci, muette, impassible, sans colère, sans
+reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si
+cruellement:
+
+-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites là est indigne d'un
+gentilhomme!
+
+Joyeuse fut frappé au coeur: tant de mansuétude amollit sa colère, tant de
+beauté bouleversa sa raison.
+
+-- Certes, murmura-t-il après un long silence, vous êtes belle, et Henri a
+dû vous aimer; mais Dieu ne vous a donné la beauté que pour la répandre
+comme un parfum sur une existence attachée à la vôtre.
+
+-- Monsieur, n'avez-vous point parlé à votre frère? ou si vous lui avez
+parlé, il n'a point jugé à propos de vous faire son confident; sans cela
+il vous eût raconté que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aimé, je
+n'aimerai plus; j'ai vécu, je dois mourir.
+
+Joyeuse n'avait pas cessé de regarder Diane; la flamme de ces regards
+tout-puissants s'était infiltrée jusqu'au fond de son âme, pareille à ces
+jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en
+passant auprès d'elles.
+
+Ce rayon avait dévoré toute matière dans le coeur de l'amiral; l'or pur
+bouillonnait seul, et ce coeur éclatait comme le creuset sous la fusion du
+métal.
+
+-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant
+de fixer sur elle un regard où s'éteignait de plus en plus le feu de la
+colère; oh! oui, Henri a dû vous aimer.... Oh! madame, par pitié, à
+genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frère!
+
+Diane resta froide et silencieuse.
+
+-- Ne réduisez pas une famille à l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre
+race, ne faites pas mourir l'un de désespoir, les autres de regret.
+
+Diane ne répondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant
+incliné devant elle.
+
+-- Oh! s'écria enfin Joyeuse en étreignant furieusement son coeur avec une
+main crispée; oh! ayez pitié de mon frère, ayez pitié de moi-même! Je
+brûle! ce regard m'a dévoré!... Adieu, madame, adieu!
+
+Il se releva comme un fou, secoua ou plutôt arracha les verrous de la
+porté du parloir, et s'enfuit éperdu jusqu'à ses gens, qui l'attendaient
+au coin de la rue d'Enfer.
+
+
+
+
+XCI
+
+SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE
+
+
+Le dimanche, 10 juin, à onze heures environ, toute la cour était
+rassemblée dans la chambre qui précédait le cabinet où, depuis sa
+rencontre avec Diane de Méridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et
+fatalement.
+
+Ni la science des médecins, ni le désespoir de sa mère, ni les prières
+ordonnées par le roi, n'avaient conjuré l'événement suprême.
+
+Miron, le matin de ce 10 juin, déclara au roi que la maladie était sans
+remède, et que François d'Anjou ne passerait pas la journée.
+
+Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les
+assistants:
+
+-- Voilà qui va donner bien des espérances à mes ennemis, dit-il.
+
+A quoi la reine-mère répondit:
+
+-- Notre destinée est dans les mains de Dieu, mon fils.
+
+A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit près de Henri III, ajouta
+tout bas:
+
+-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire.
+
+Néanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la
+vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis
+quelques jours, avait effrayé tous les assistants comme autrefois la sueur
+de sang de Charles IX, s'arrêta subitement, et le froid gagna toutes les
+extrémités.
+
+Henri était assis au chevet du lit de son frère.
+
+Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacée du moribond.
+
+L'évêque de Château-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prières
+des agonisants, que tous les assistants répétaient, agenouillés et les
+mains jointes.
+
+Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se dégagea d'un nuage et
+inonda le lit d'une auréole d'or.
+
+François, qui n'avait pu jusque-là remuer un seul doigt, et dont
+l'intelligence avait été voilée comme ce soleil qui reparaissait, François
+leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme épouvanté.
+
+Il regarda autour de lui, entendit les prières, sentit son mal et sa
+faiblesse, devina sa position, peut-être parce qu'il entrevoyait déjà ce
+monde obscur et sinistre où vont certaines âmes après qu'elles ont quitté
+la terre.
+
+Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit frémir
+toute l'assemblée.
+
+Puis fronçant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensée un des
+mystères de sa vie:
+
+-- Bussy! murmura-t-il; Diane!
+
+Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait
+articulé d'une voix affaiblie.
+
+Avec la dernière syllabe de ce nom, François d'Anjou rendit le dernier
+soupir.
+
+En ce moment même, par une coïncidence étrange, le soleil, qui dorait
+l'écusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces
+fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi
+sombres que l'azur qu'elles étoilaient naguère d'une constellation
+presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du rêveur va chercher au
+ciel.
+
+Catherine laissa tomber la main de son fils.
+
+Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'épaule de Chicot, qui
+frissonnait aussi, mais à cause du respect que tout chrétien doit aux
+morts.
+
+Miron approcha une patène d'or des lèvres de François, et après trois
+secondes, l'ayant examinée:
+
+-- Monseigneur est mort, dit-il.
+
+Sur quoi, un long gémissement s'éleva des antichambres, comme
+accompagnement du psaume que murmurait le cardinal:
+
+ _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._
+
+-- Mort! répéta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frère,
+mon frère!
+
+-- L'unique héritier du trône de France, murmura Catherine, qui,
+abandonnant la ruelle du mort, était déjà revenue près du seul fils qui
+lui restait.
+
+-- Oh! dit Henri, ce trône de France est bien large pour un roi sans
+postérité; la couronne est bien large pour une tête seule... Pas
+d'enfants, pas d'héritiers!... Qui me succédera?
+
+Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et
+dans les salles.
+
+Nambu se précipita vers la chambre mortuaire, en annonçant:
+
+-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise!
+
+Frappé de cette réponse à la question qu'il s'adressait, le roi pâlit, se
+leva et regarda sa mère.
+
+Catherine était plus pâle que son fils. A l'annonce de cet horrible
+malheur qu'un hasard présageait à sa race, elle saisit la main du roi et
+l'êtreignit pour lui dire:
+
+-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis près de vous!
+
+Le fils et la mère s'étaient compris dans la même terreur et dans la même
+menace.
+
+Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que
+ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frère, avec un
+certain embarras.
+
+Henri III, debout, avec cette majesté suprême que lui seul peut-être
+trouvait en de certains moments dans sa nature si étrangement poétique,*
+Henri III arrêta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui
+montrait le cadavre royal sur le lit froissé par l'agonie.
+
+Le duc se courba et tomba lentement à genoux.
+
+Autour de lui, tout courba la tête et plia le jarret.
+
+Henri III resta seul debout avec sa mère, et son regard brilla une
+dernière fois d'orgueil.
+
+Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes:
+
+ _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._
+
+(Il renversera le puissant du trône et fera monter celui qui se
+prosternait.)
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE
+LXIV. Préparatifs de bataille
+LXV. Monseigneur
+LXVI. Français et Flamands
+LXVII. Les Voyageurs
+LXVIII. Explication
+LXIX. L'Eau
+LXX. La Fuite
+LXXI. Transfiguration
+LXXII. Les deux Frères
+LXXIII. L'Expédition
+LXXIV. Paul-Émile
+LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou
+LXXVI. Séduction
+LXXVII. Le Voyage
+LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon à déjeuner, et
+ comment Chicot s'invita tout seul
+LXXIX. Comment, après avoir reçu des nouvelles du Midi, Henri en reçut
+ du Nord
+LXXX. Les deux Compères
+LXXXI. La Corne d'Abondance
+LXXXII. Ce qui arriva dans le réduit de maître Bonhomet
+LXXXIII. Le Mari et l'Amant
+LXXXIV. Comment Chicot commença à voir clair dans la lettre de M. de
+ Guise
+LXXXV. Le cardinal de Joyeuse
+LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly
+LXXXVII. Doute
+LXXXVIII. Certitude
+LXXXIX. Fatalité
+XC. Les Hospitalières
+XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 ***
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+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
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+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
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+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
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+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
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+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
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+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
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+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
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+or [3] any Defect.
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+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
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+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
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+ or other equivalent proprietary form).
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+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
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+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
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+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
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+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
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+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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Binary files differ