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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:30:12 -0700 |
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If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Les Quarante-Cinq — Tome 3 + +Author: Alexandre Dumas + +Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7772] +Release Date: March, 2005 +First Posted: May 15, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ — TOME 3 *** + + + + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + +LES QUARANTE-CINQ +TROISIÈME PARTIE + +PAR +ALEXANDRE DUMAS + + + + +XLIV + +PRÉPARATIFS DE BATAILLE + + +Le camp du nouveau duc de Brabant était assis sur les deux rives de +l'Escaut: l'armée, bien disciplinée, était cependant agitée d'un esprit +d'agitation facile à comprendre. + +[Illustration: Tu es un traître, et en traître tu mourras. -- PAGE 19.] + +En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point +par sympathie pour le susdit duc, mais pour être aussi désagréables que +possible à l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se +battaient donc plutôt par amour-propre que par conviction ou par +dévoûment, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils +abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions. + +D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'à +l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori était: « Henri +de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi François de France ne se +ferait-il pas huguenot? » + +De l'autre côté, au contraire, c'est-à-dire chez l'ennemi, existaient, en +opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes +distincts, une cause parfaitement arrêtée, le tout parfaitement pur +d'ambition ou de colère. + +Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais à ses conditions et +à son heure; elle ne refusait pas précisément François, mais elle se +réservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et +l'expérience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en +étendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine, +elle trouvait Alexandre Farnèse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas +d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou, +comme elle avait accepté le secours d'Anjou contre l'Espagne? + +Quitte, après cela, à repousser l'Espagne après que l'Espagne l'aurait +aidée à repousser Anjou. + +Ces républicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens. + +Tout à coup ils virent apparaître une flotte à l'embouchure de l'Escaut, +et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France, +et que ce grand amiral de France amenait un secours à leur ennemi. + +Depuis qu'il était venu mettre le siège devant Anvers, le duc d'Anjou +était devenu naturellement l'ennemi des Anversois. + +En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivée de Joyeuse, les +calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque égale à celle que +faisaient les Flamands. Les calvinistes étaient fort braves, mais en même +temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent, +mais n'aimaient point qu'on vînt rogner leurs lauriers, surtout avec des +épées qui avaient servi à saigner tant de huguenots au jour de la Saint- +Barthélemy. + +De là, force querelles qui commencèrent le soir même de l'arrivée de +Joyeuse, et se continuèrent triomphalement le lendemain et le +surlendemain. + +Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle +de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders +servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de +morts qu'une affaire en rase campagne n'en eût coûté aux Français. Si le +siège d'Anvers, comme celui de Troie, eût duré neuf ans, les assiégés +n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les +assiégeants; ceux-ci se fussent certainement détruits eux-mêmes. + +François faisait, dans toutes ces querelles, l'office de médiateur, mais +non sans d'énormes difficultés; il y avait des engagements pris avec les +huguenots français: blesser ceux-ci, c'était se retirer l'appui moral des +huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers. + +D'un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire +tuer à son service, était pour le duc d'Anjou chose non-seulement +impolitique, mais encore compromettante. + +L'arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-même ne comptait +pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en +crevaient de fureur. + +C'était bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir à la fois de +cette double satisfaction. + +Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la +discipline de son armée en souffrît fort. + +Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se +trouvait mal à l'aise au milieu de cette réunion d'hommes si divers de +sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succès était +passé. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand échec courait dans +l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de +capitaine, il déplorait d'être venu de si loin pour partager une défaite. + +Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou +avait eu grand tort de mettre le siège devant Anvers. Le prince d'Orange, +qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le +conseil avait été suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il était devenu. Son +armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc +d'Anjou l'appui de cette armée; cependant on n'entendait point dire le +moins du monde qu'il y eût division entre les soldats de Guillaume et les +Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assiégés n'était pas +venue réjouir les assiégeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant +la place. + +Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siège, c'est +que cette ville importante d'Anvers était presque une capitale: or, +posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est +un avantage réel; mais prendre d'assaut la deuxième capitale de ses futurs +États, c'était s'exposer à la désaffection des Flamands, et Joyeuse +connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc +d'Anjou prît Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette +prise, et avec usure. + +Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette +nuit même où nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français. + +Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis +ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit +de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France, +mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly. + +Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par +ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince; jamais il +ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit +le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait évité l'écueil +où la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'étaient brisés. + +Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts +sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres +habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait, +quelle que fût cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande +fortune, adroitement disposée en cas de revers; de sorte qu'il paraissait +toujours être le pauvre musicien Aurilly, courant après un écu, et +chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim. + +L'influence de cet homme était immense parce qu'elle était secrète. + +Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses développements de stratégie et +détourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrière, interrompant +tout net le fil de son discours. + +François avait l'air de ne pas écouter, mais il écoutait réellement; aussi +cette impatience de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point, et, sur-le-champ: + +-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous? + +-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir +de m'écouter. + +-- Mais j'écoute, monsieur de Joyeuse, j'écoute, répondit allègrement le +duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien épaissi par la +guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis écouter deux personnes +parlant ensemble, quand César dictait sept lettres à la fois! + +-- Monseigneur, répondit Joyeuse en lançant au pauvre musicien un coup +d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilité ordinaire, je ne suis +pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle. + +-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly. + +Aurilly s'inclina. + +-- Donc, continua François, vous n'approuvez pas mon coup de main sur +Anvers, monsieur de Joyeuse? + +-- Non, monseigneur. + +-- J'ai adopté ce plan en conseil, cependant. + +-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande réserve que je prends +la parole, après tant d'expérimentés capitaines. + +Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui. + +Plusieurs voix s'élevèrent pour affirmer au grand amiral que son avis +était le leur. + +D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment. + +-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince à l'un de ses plus braves +colonels, vous n'êtes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous? + +-- Si fait, monseigneur, répondit M. de Saint-Aignan. + +-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace.... + +Chacun se mit à rire. Joyeuse pâlit, le comte rougit. + +-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son +avis de cette façon, c'est un conseiller peu poli, voilà tout. + +-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu +tort de me reprocher une infirmité contractée à son service; j'ai, à la +prise de Cateau-Cambrésis, reçu un coup de pique dans la tête, et, depuis +ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces +dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je +vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fièrement le +comte en se retournant. + +-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche +que vous faites, et vous avez raison. + +Le sang monta au visage du duc François. + +-- Et à qui ce reproche? dit-il. + +-- Mais, à moi, probablement, monseigneur. + +-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse, +à vous qu'il ne connaît pas? + +-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez +peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers. + +-- Mais enfin, s'écria le prince, il faut que ma position se dessine dans +le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je +le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais où, m'a parlé +d'une royauté. Où est-elle, cette royauté? dans Anvers. Où est-il, lui! +dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et, +Anvers pris, nous saurons à quoi nous en tenir. + +-- Eh! monseigneur, vous le savez déjà, sur mon âme, ou vous seriez en +vérité moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de +prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se +mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre +Altesse duc de Brabant, s'est réservé la lieutenance générale du duché; le +prince d'Orange, qui a intérêt à ruiner les Espagnols par vous et vous par +les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous +succédera, s'il ne vous remplace et ne vous succède déjà; le prince +d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'à présent en suivant les conseils du +prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un +revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront après vous +comme ces chiens timides qui ne courent qu'après les fuyards. + +-- Quoi! vous supposez que je puisse être battu par des marchands de +laine, par des buveurs dé bière? + +-- Ces marchands de laine, ces buveurs de bière ont donné fort à faire au +roi Philippe de Valois, à l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui +étaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la +comparaison ne puisse pas vous être trop désagréable. + +-- Ainsi, vous craignez un échec? + +-- Oui, monseigneur, je le crains. + +-- Vous ne serez donc pas là, monsieur de Joyeuse? + +-- Pourquoi donc n'y serais-je point? + +-- Parce que je m'étonne que vous doutiez à ce point de votre propre +bravoure, que vous vous voyiez déjà en fuite devant les Flamands: en tout +cas, rassurez-vous: ces prudents commerçants ont l'habitude, quand ils +marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils +aient la chance de vous atteindre, courussent-ils après vous. + +-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au +premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le +seront au dernier, voilà tout. + +-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse: +vous approuvez que j'aie pris les petites places. + +-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se défend point. + +-- Eh bien! après avoir pris les petites places qui ne se défendaient pas, +comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se +défend, ou plutôt parce qu'elle menace de se défendre. + +-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sûr que de +trébucher dans un fossé en continuant de marcher en avant. + +-- Soit, je trébucherai, mais je ne reculerai pas. + +-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant, +et nous, de notre côté, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous +sommes ici pour lui obéir. + +-- Ce n'est pas répondre, duc. + +-- C'est cependant la seule réponse que je puisse faire à Votre Altesse. + +-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me +rendre à votre avis. + +[Illustration: Derrière une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.] + +-- Monseigneur, voyez l'armée du prince d'Orange, elle était vôtre, n'est- +ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans +Anvers, ce qui est bien différent; voyez le Taciturne, comme vous +l'appelez vous-même: il était votre ami et votre conseiller; non-seulement +vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez +être sûr que l'ami s'est changé en ennemi; voyez les Flamands: lorsque +vous étiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en +vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes à votre vue et +braquent leurs canons à votre approche, ni plus ni moins que si vous étiez +le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et +Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment +sera celui où vous crierez feu à votre maître d'artillerie. + +-- Eh bien! répondit le duc d'Anjou, on battra du même coup Anvers et +Orange, Flamands et Hollandais. + +-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner +l'assaut à Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois, +et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous +sans rien dire, avec ces éternels huit ou dix mille hommes, toujours +détruits et toujours renaissants, à l'aide desquels depuis dix ou douze +ans il tient en échec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de +Parme. + +-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion? + +-- Dans laquelle? + +-- Que nous serons battus. + +-- Immanquablement. + +-- Eh bien! c'est facile à éviter, pour votre part, du moins, monsieur de +Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frère vous a envoyé vers moi +pour me soutenir; votre responsabilité est à couvert, si je vous donne +congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'être soutenu. + +-- Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse; mais, à la veille +d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter. + +Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince +comprit qu'il avait été trop loin. + +-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, +vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou +plutôt que, dans la position où je suis, je ne puis avouer tout haut que +j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai été trop +jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supériorité des +armes françaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous +commettre un pire? Nous voici devant des gens armés, c'est-à-dire devant +des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je +leur cède? Demain alors, ils reprendront pièce à pièce ce que j'ai +conquis; non, l'épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés; +voilà mon sentiment. + +-- Du moment où Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai +d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d'aussi +grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez à la mort, que si vous +me menez à la victoire; cependant... mais non, monseigneur. + +-- Quoi? + +-- Non, je veux et dois me taire. + +-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux. + +-- Alors en particulier, monseigneur. + +-- En particulier? + +-- Oui, s'il plaît à Votre Altesse. + +Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux extrémités de la spacieuse tente +de François. + +-- Parlez, dit celui-ci. + +-- Monseigneur peut prendre indifféremment un revers que lui infligerait +l'Espagne, un échec qui rendrait triomphants ces buveurs de bière +flamands, ou ce prince d'Orange à double face; mais s'accommoderait-il +aussi volontiers de faire rire à ses dépens M. le duc de Guise? + +François fronça le sourcil. + +-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il à faire dans tout ceci? + +-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tenté, dit-on, de faire assassiner +monseigneur; si Salcède ne l'a pas avoué sur l'échafaud, il l'a avoué à la +gêne. Or, c'est une grande joie à offrir au Lorrain, qui joue un grand +rôle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous +Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse délier, cette mort d'un +fils de France, qu'il avait promis de payer si cher à Salcède. Lisez +l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont +pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus +illustres et des meilleurs chevaliers français. + +Le duc secoua la tête. + +-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain +maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me +voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai +encore des batailles à gagner. + +-- Et Cateau-Cambrésis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous +êtes le seul. + +-- Comparez donc cette escarmouche à Jarnac et à Moncontour, Joyeuse, et +faites le compte de ce que je redois à mon bien-aimé frère Henri. Non, +non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince +français, moi. + +Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse, +s'étaient éloignés: + +-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cessé, les +terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit. + +Joyeuse s'inclina. + +-- Monseigneur voudra bien détailler ses ordres, dit-il, nous les +attendons. + +-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galère amirale, n'est-ce pas, +monsieur de Joyeuse? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant +dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous +embosser en face du quai. Là, si le quai est défendu, vous foudroierez la +ville en tentant un débarquement avec vos quinze cents hommes. + +Du reste de l'armée je ferai deux colonnes, l'une commandée par M. le +comte de Saint-Aignan, l'autre commandée par moi-même. Toutes deux +tenteront l'escalade par surprise au moment où les premiers coups de canon +partiront. + +La cavalerie demeurera en réserve, en cas d'échec, pour protéger la +retraite de la colonne repoussée. + +De ces trois attaques, l'une réussira certainement. Le premier corps, +établi sur le rempart, tirera une fusée pour rallier à lui les autres +corps. + +-- Mais il faut tout prévoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que +vous ne croyez pas supposable, c'est-à-dire que les trois colonnes +d'attaque soient repoussées toutes trois. + +-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos +batteries, et nous nous répandons dans les polders, où les Anversois ne se +hasarderont point à nous venir chercher. + +On s'inclina en signe d'adhésion. + +-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence. + +Qu'on éveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un +feu, pas un coup de mousquet ne révèlent notre dessein. Vous serez dans le +port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre départ. Nous, +qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en même +temps que vous. + +Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici +ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous. + +Les capitaines quittèrent la tente du prince, et donnèrent leurs ordres +avec les précautions indiquées. + +Bientôt, toute cette fourmilière humaine fit entendre son murmure confus: +mais on pouvait croire que c'était celui du vent, se jouant dans les +gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders. + +L'amiral s'était rendu à son bord. + + + + +LXV + +MONSEIGNEUR + + +Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprêts, +hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur +attribuant toute la mauvaise volonté possible. + +Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte à +l'extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement. + +Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues, +barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec +les bataillons du prince d'Orange, dont une partie déjà était en garnison +à Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt +rentrées, s'égrenaient dans la ville. + + [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.] + +Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse défense, le prince d'Orange, par +un soir sombre et sans lune, entra à son tour dans la ville sans +manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient à +l'accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions +étaient une fois prises. + +Il descendit à l'hôtel-de-ville, où ses affidés avaient tout préparé pour +son installation. + +Là il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en +revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux +officiers qu'il mit au courant de ses projets. + +Parmi ses projets, le plus arrêté était de profiter de la manifestation du +duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en +arrivait où le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-là voyait avec +joie ce nouveau compétiteur à la souveraine puissance se perdre comme les +autres. + +Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait à attaquer, comme nous l'avons +vu, le prince d'Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait +conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois. + +A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince +d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le +prince d'Orange secouait la tête comme un homme surpris de cette +incertitude. + +Mais, à chaque hochement de tête, le commandant de la place répondait: + +-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit +venir: attendons donc monseigneur. + +Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en +fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait. + +Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds +battements, et semblait demander au balancier d'accélérer la venue du +personnage attendu si impatiemment. + +Neuf heures du soir sonnèrent: l'incertitude était devenue une anxiété +réelle; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le +camp français. + +Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait été expédiée +sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du +côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient +désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française: la petite +barque n'était point revenue. + +Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colère ses gants de buffle, il +dit aux Anversois: + +-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et +brûlée quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la différence +qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols. + +Ces paroles n'étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers +civils, aussi se regardèrent-ils avec beaucoup d'émotion. + +En ce moment, un espion qu'on avait envoyé sur la route de Malines, et qui +avait poussé son cheval jusqu'à Saint-Nicolas, revint en annonçant qu'il +n'avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la +personne que l'on attendait. + +-- Messieurs, s'écria le Taciturne à cette nouvelle, vous le voyez, nous +attendrions inutilement; faisons nous-mêmes nos affaires; le temps nous +presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir +confiance en des talents supérieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est +sur soi-même qu'il faut se reposer. + +Délibérons donc, messieurs. + +Il n'avait point achevé, que la portière de la salle se souleva et qu'un +valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil +moment, paraissait en valoir mille autres: + +-- Monseigneur! + +Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empêcher de +manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire +l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de +ce nom vague et respectueux: + +Monseigneur! + +A peine le son de cette voix tremblante d'émotion s'était-il éteint, qu'un +homme d'une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce suprême le +manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua +courtoisement ceux qui se trouvaient là. + +Mais au premier regard son oeil fier et perçant démêla le prince au milieu +des officiers. Il marcha droit à lui et lui offrit la main. + +Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect. + +Ils s'appelèrent monseigneur l'un l'autre. + +Après ce bref échange de civilités, l'inconnu se débarrassa de son +manteau. + +Il était vêtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de +longues bottes de cuir. + +Il était armé d'une longue épée qui semblait faire partie, non de son +costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance à son côté; +une petite dague était passée à sa ceinture, près d'une aumônière gonflée +de papiers. + +Au moment où il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont +nous avons parlé, toutes souillées de poussière et de boue. + +Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son +sinistre à chaque pas qu'il faisait sur les dalles. + +Il prit place à la table du conseil. + +-- Eh bien! où en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il. + +-- Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez dû voir en venant +jusqu'ici que les rues étaient barricadées. + +-- J'ai vu cela. + +-- Et les maisons crénelées, ajouta un officier. + +-- Quant à cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne précaution. + +-- Et les chaînes doublées, dit un autre. + +-- A merveille, répliqua l'inconnu d'un ton insouciant. + +-- Monseigneur n'approuve point ces préparatifs de défense? demanda une +voix avec un accent sensible d'inquiétude et de désappointement. + +-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les +circonstances où nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles +fatiguent le soldat et inquiètent le bourgeois. Vous avez un plan +d'attaque et de défense, je suppose? + +-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le +bourgmestre. + +-- Dites, messieurs, dites. + +-- Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en +l'attendant, j'ai dû agir. + +-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque +vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai +point perdu mon temps en route. + +Puis, se retournant du côté des bourgeois: + +-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se +prépare dans le camp des Français; ils se disposent à une attaque; mais +comme nous ne savons de quel côté l'attaque aura lieu, nous avons fait +disposer le canon de telle sorte qu'il soit partagé avec égalité sur toute +l'étendue du rempart. + +-- C'est sage, répondit l'inconnu avec un léger sourire, et regardant à la +dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre, +parler de guerre tous les bourgeois. + +-- Il en a été de même de nos troupes civiques, continua le bourgmestre, +elles sont réparties par postes doubles sur toute l'étendue des murailles, +et ont ordre de courir à l'instant même au point d'attaque. + +L'inconnu ne répondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange +parlât à son tour. + +-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des +membres du conseil est qu'il semble impossible que les Français méditent +autre chose qu'une feinte. + +-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu. + +-- Dans le but de nous intimider et de nous amener à un arrangement à +l'amiable qui livre la ville aux Français. + +L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eût dit qu'il était +étranger à tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles +avec une insouciance qui tenait du dédain. + +-- Cependant, dit une voix inquiète, ce soir on a cru remarquer dans le +camp des préparatifs d'attaque. + +-- Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-même examiné +le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons +paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans +aucune émotion, M. le duc d'Anjou donnait à dîner dans sa tente. + +L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui +sembla qu'un léger sourire crispait la lèvre du Taciturne, tandis que, +d'un mouvement à peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce +sourire. + +-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous êtes dans l'erreur complète; ce +n'est point une attaque furtive qu'on vous prépare en ce moment, c'est un +bel et bon assaut que vous allez essuyer. + +-- Vraiment? + +-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets. + +-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humiliés que l'on parût +douter de leurs connaissances en stratégie. + +-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez à un +choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement. + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez.... + +-- Achevez, monseigneur. + +-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez. + +-- A la bonne heure! s'écria le prince d'Orange, voilà parler. + +-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit dès lors qu'il allait +trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent. + +-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'écrièrent tous ensemble le +bourgmestre et les autres membres du conseil. + +-- Je le sais, dit l'inconnu. + +Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblée, mais, si +léger qu'il fût, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui +venait d'être introduit sur la scène pour y jouer, selon toute +probabilité, le premier rôle. + +-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme +habitué à lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres +et tous les préjugés bourgeois. + +-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que +cependant Votre Altesse nous permette de lui dire.... + +-- Dites. + +-- Que s'il en était ainsi.... + +-- Après? + +-- Nous en aurions des nouvelles. + +-- Par qui? + +-- Par notre espion de marine. + +En ce moment un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la +salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avançant +moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange. + +-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami. + +-- Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu. + +-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à +la découverte. + +A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange, +l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança +précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre. + +Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si +reconnaissable, étant si accentué: la tête carrée, les yeux bleus, le col +court et les épaules larges; il froissait entre ses grosses mains son +bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il +laissait sur les dalles une large trace d'eau. + +C'est que ses vêtements grossiers étaient littéralement trempés et +dégouttants. + +-- Oh! oh! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en +regardant le marin avec cette habitude de l'autorité, qui impose soudain +au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique à la fois le +commandement et la caresse. + +-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est +large et rapide aussi, monseigneur. + +-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la +faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom. + +Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et +s'adressant à lui, quoique envoyé par un autre, c'était peut-être à cet +autre qu'il eût dû rendre compte de sa mission: + +-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai +passé avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur +l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français. +Ah! pardon, monseigneur. + +Goes s'arrêta. + +-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'à moitié damné. + +-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner.... + +L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua: + +-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge, +j'ai entendu une voix qui criait: + +-- Holà de la barque, que voulez-vous? + +Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et +j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière +moi: + +-- Canot amiral. + +L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait: + +-- Que vous avais-je dit? + +-- Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je +sentis un choc épouvantable; ma barque s'enfonça; l'eau me couvrit la +tête; je roulai dans un abîme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut +me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel. + +C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à +bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas +été broyé ou noyé. + +-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que +ses prévisions s'étaient réalisées; va, et tais-toi. + +Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main. + +Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'était le congé de +l'inconnu. + +Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira, +visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du +prince d'Orange. + +-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce +rapport? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez- +vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait +du camp à la galère amirale? + +-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois. + +-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses +de mon avis, je suis sûr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné, +et, surtout, je connais ceux qui sont là de l'autre côté. + +Et sa main désignait les polders. + +-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir +attaquer cette nuit. + +Donc, tenez-vous prêts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps, +ils attaqueront sérieusement. + +-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée, +monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez +maintenant. + +-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les +Français vont attaquer? + +-- Voici les probabilités: l'infanterie est catholique, elle se battra +seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un côté; la cavalerie est +calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de +Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il +voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés. + +-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre. + +-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de +meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la +garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie +au moment où les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer: +qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes; si vous les attendez à +l'assaut, vous êtes perdus, car à l'assaut le Français n'a pas d'égal, +comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous +défendez l'approche de vos villes. + +Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le +Taciturne. + +-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir, +du même avis que le premier capitaine du siècle. + +Tous deux s'inclinèrent courtoisement. + +-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse +sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers +conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants. + +-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont +forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au +milieu de la ville dans deux heures. + +-- Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte- +Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade +maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut. + +-- Oui, monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces +détails? + +L'inconnu sourit. + +-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est là qu'est le sort de la +bataille. + +-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves +marins. + +-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui +étaient là; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront. + +Les Anversois ouvrirent de grands yeux. + +-- Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière +aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques? + +-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si +vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles nos barques. + +-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur. + +-- Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre +lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh! s'il n'y avait que les événements, +je les eusse déjà surmontés. + +-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière, +qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous +allez être payés en traites sur vous-mêmes, j'espère que vous les +trouverez bonnes. + +-- Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibération avec +les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des +commerçants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines +hésitations, car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais +en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances où, pour le +bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos +barrages comme vous l'entendrez. + +-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût +fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix +minutes. + +-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle façon +j'en dispose: + +Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le +passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de +longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et +de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt +braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés, +ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé +de matières inflammables. + +-- Et, vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle +tout entière. + +-- Oui, tout entière, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus +de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines, +de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous, +poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette +marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux +et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis. + +Les officiers poussèrent un cri de joie. + +-- Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince. + +-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu. + +-- C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres +différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure. + +-- Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait monseigneur. + +-- Mais qui préviendra la flottille? + +-- Elle est prévenue. + +-- Par qui? + +-- Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur +achetais. + +-- Mais Malines, Lier, Duffel? + +-- Je suis passé par Malines et par Lier, et j'ai envoyé un agent sûr à +Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera +brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures +Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses +canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un océan furieux +qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en même +temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon, +qu'il n'en rentrera pas un seul en France. + +Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis, +tout à coup, les Flamands éclatèrent en applaudissements. + +Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main. + +-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté? + +-- Tout, répondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français +tout est prêt aussi. + +Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière. + +-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les +Français sont en marche et s'avancent vers la ville. + +-- Aux armes! cria le bourgmestre. + +-Aux armes! répétèrent les assistants. + +-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et +impérieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernière +recommandation plus importante que toutes les autres. + +-- Faites! faites! s'écrièrent toutes les voix. + +-- Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas +même une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut être +légers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous +ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous +avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas! + +Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle. + +-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua +l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où vous +trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons. + +-- Merci, monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à +la fois la Belgique et la Hollande. + +-- Prince, vous me comblez, répondit celui-ci. + +-- Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français? +demanda le prince. + +-- Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit +l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eût envié son sombre +compagnon, et que Dieu seul comprit. + + + + +LXVI + +FRANÇAIS ET FLAMANDS + + +Au moment où tout le conseil sortait de l'hôtel-de-ville, et où les +officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les +ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence +elle-même, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la +ville, retentit et se résuma dans un grand cri. + +En même temps l'artillerie tonna. + +Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche +nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endormie. +Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hâta. + +Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on +disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre +le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire +sauter les portes avec des pétards. + +Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet +était presque nul; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs +adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec +cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque. + +Mais tout à coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés +s'élancent des gens armés; seulement, ce n'est point l'ardente impétuosité +des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui +n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif +comme une muraille roulante. C'étaient les Flamands qui s'avançaient en +bataillons serrés, en groupes compactes au-dessus desquels continuait à +tonner une artillerie plus bruyante que formidable. + +Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la +pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des +arquebuses éclairent les visages rougis de sang. + +Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec +rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre, +car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux +d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait. Au moment où l'on en vient aux +mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre, +des détonations pressées se font entendre du côté de Sainte-Marie, et une +lueur s'élève au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est +Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forçant la barrière qui +défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la +ville. Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français. + +Mais il n'en est point ainsi. + +Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une +pareille entreprise, Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en +tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le +courant. Tout était prêt pour le combat; ses marins, armés de leurs sabres +d'abordage, étaient à l'arrière; ses canonniers, mèche allumée, étaient à +leurs pièces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des +matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les +navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire +une trouée à la flotte. On avançait en silence. Les sept bâtiments de +Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait +l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantômes gigantesques +glissant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc +de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il +avait pris sur la galère la place du premier lieutenant, et, courbé sur le +beaupré, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la +profondeur de la nuit. Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit +apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve; elle +semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays +d'embûches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude. + +Cependant on avançait toujours; on était en vue du barrage, à dix +encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage, +sans qu'un seul _qui vive_! fût encore venu frapper l'oreille des +Français. + +Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une négligence dont ils se +réjouissaient; le jeune amiral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse +dont il s'effrayait. + +Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux +bâtiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant +elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les +compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans +se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français la même +forme que ses vaisseaux offraient eux-mêmes. + +Tout à coup, et au moment où les porteurs de haches recevaient l'ordre de +descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetés par des +mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français. + +Les Flamands prévenaient la manoeuvre des Français et faisaient ce qu'ils +allaient faire. + +Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il +l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des noeuds de fer +les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un +matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait +d'une plus sûre étreinte, en criant: A l'abordage! à l'abordage! + +Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même +cri que lui; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa +à son agression. + +Seulement on vit trois barques chargées d'hommes glissant silencieusement +sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés. + +Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire +d'ailes. + +Les assaillants restaient immobiles sur ces bâtiments qu'ils venaient de +conquérir sans lutte. + +Il en était de même sur toute la ligne. + +Tout à coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une +odeur de souffre se répandit dans l'air. Un éclair traversa son esprit; +il courut à une écoutille qu'il souleva: les entrailles du bâtiment +brûlaient. + +A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la +ligne. + +Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu; Joyeuse, +descendu le premier, remonta le dernier. + +Au moment où il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait +éclater le pont du bâtiment qu'il quittait. + +Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes, chaque barque, +chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère; la flotte française, d'un +port plus considérable, semblait dominer un abîme de feu. + +L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes, +de briser les grappins; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec +la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur +salut. + +Mais l'oeuvre était immense; peut-être se fût-on détaché des grappins +jetés par les ennemis sur la flotte française, mais il y avait encore ceux +jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis. + +Tout à coup vingt détonations se firent entendre; les bâtiments français +tremblèrent dans leur membrure, gémirent dans leur profondeur. + +C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la +gueule et abandonnés par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à +mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se +trouvait dans leur direction, mais brisant. + +Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mâts, +s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aiguës, venaient +lécher les flancs cuivrés des bâtiments français. + +Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinée d'or, donnant, calme et +d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes, +ressemblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés, +qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière +d'étincelles. + +Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus +foudroyantes; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les +saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux-mêmes qui +éclataient. + +Tant qu il avait espéré rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses +ennemis, Joyeuse avait lutté; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir: +la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi +qui sautait, une pluie de feu, pareille à un bouquet d'artifice, retombait +sur son pont. + +Seulement, ce feu, c'était le feu grégeois, ce feu implacable, qui +s'augmente de ce qui éteint les autres feux, et qui dévore sa proie +jusqu'au fond de l'eau. + +Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues; mais les +bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive +tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du +brûlot rongeur, qui les avait étreints de ses bras de flammes. + +Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre +de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive +gauche. + +L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix; ceux +qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la même idée. + +Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse +quittât le pont de sa galère. + +Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid à tout le monde: chacun +de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage. + +Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait, +éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense +horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant toujours, se perdre dans la +mer. + +Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu: non pas +que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et +Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns +sans tirer sur les autres. + +La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges; +devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux, +elle broie; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs +larges coutelas. + +[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.] + +Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met +dans les colonnes françaises, et elles ne font plus que se maintenir au +lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des +bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou. + +Tout à coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles +de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les +flancs des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse si +serrée, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers +sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement. + +Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots +qui les poussent: quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et +conduits par Joyeuse auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés +tout à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur flotte en flammes et +deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés. + +Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont élancés sur le +premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un +ennemi. + +Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat; son poignet +tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une +tête, chaque coup de pointe trouait un homme. + +Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain +de blé par une légion de fourmis. + +Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant. + +Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée +par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu; mais l'infanterie du +comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les +Flamands. + +Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il +avait entendu les détonations des canons et les explosions des bâtiments +sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait +naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire +que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française! + +Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de +Joyeuse, lorsque tout à coup ou vint lui dire que la flotte était détruite +et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands. + +Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude: la flotte, +c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée. + +Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle +charge, et cavaliers et chevaux épuisés se rallièrent pour se ruer de +nouveau sur les Anversois. + +On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée: Tenez ferme, +monsieur de Saint-Aignan! France! France! + +Et, comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans +l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible +favori, le cybarite délicat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la +force fabuleuse de l'Hercule néméen. + +Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait +cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la +cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat. + +Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un +beau cheval noir. + +Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la +cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il était suivi de cinq cents +cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange. + +De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec +son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné. + +Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé: c'était à l'endroit où +Joyeuse combattait avec ses marins. + +Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant +joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent +l'ennemi fléchir; ils entendirent ces cris, et tout à coup ils se +trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait +subitement comme par enchantement. + +Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se +heurtèrent avec un sombre acharnement. + +Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles. + +Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de +l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps +un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant +sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques goûtes de +sang de l'épaule. + +-- Ah! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est +un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même +maître que moi. + +A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un +autre point. + +-- Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats +contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau. + +L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec +fureur. + +Mais, cette fois, Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il +avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portés avec +autant d'adresse que de rage, de force que de colère. + +Ce fut l'inconnu qui à son tour fit un mouvement de retraite. + +-- Tiens! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat +pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans +casque, un front sans visière. + +Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en +mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de +vigueur, d'orgueil et de jeunesse. + +Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de +suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur +cette tête nue. + +-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un +traître, et en traître tu mourras. + +Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de +pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de +son casque. + +-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque, +qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que +je trouverai sur mon chemin. + +L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa +jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit: + +-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre présence est utile là-bas. + +L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son +interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie +calviniste. + +-- En effet, dit-il d'une voix sombre, là sont ceux que je cherchais. + +En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui, +lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géant, firent leur +premier pas en arrière. + +Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et +dans la nuit. + +Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la ligne et +cherchaient à reculer sans fuir. + +M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes +une retraite en bon ordre. + +Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes +d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée +harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du +prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe, +contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnèse. + +Alors il fallut se décidera quitter le champ de bataille et à faire +retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas +d'événement était détruite. + +Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bravoure du plus grand nombre, +une affreuse déroute commença. + +Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à +peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau à l'arrière- +garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le +champ de bataille. + +Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres +ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des +mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui +tournait autour de sa tête avec la même facilité qu'une fronde aux mains +d'un frondeur. + +De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sangliers +qui ne peuvent se décider à fuir, et qui reviennent désespérément sur le +chasseur. + +De leur côté, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils +avaient appelé monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, étaient lestes +à la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relâche à l'armée +angevine. + +Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au +coeur l'inconnu en face de ce grand désastre. + +-- Assez, messieurs, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont +chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre: +n'en demandons pas plus au Dieu des armées. + +-- Ah! c'était un Français, c'était un Français! s'écria Joyeuse, je +t'avais deviné, traître. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort +des traîtres! + +Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu +ébranler mille épées levées contre lui: il tourna bride, et, vainqueur, +s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus. + +Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses: +la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée tout entière, et, sous +le poids de cette panique insensée, les soldats commencèrent à fuir en +désespérés. + +Les chevaux s'animaient malgré la fatigue car eux-mêmes semblaient être +aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver +des abris: en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée. + +C'était le moment où, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les +digues et se levaient les écluses. Depuis Lier jusqu'à Termonde, depuis +Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite rivière, grossie par ses +affluents, chaque canal débordé envoyait dans le plat pays son contingent +d'eau furieuse. + +Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'arrêter, ayant lassé +leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur +ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient +échappé sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin être sauvés, et +respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un +blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle, +impitoyable, se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec +l'impétuosité de la mer; toutefois, malgré l'imminence du danger qui +commençait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien. + +Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et +les seuls qui eussent conservé une espèce d'ordre dans cette effroyable +déroute. + +Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la +menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses +fantassins épars. + +Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval, et +accompagné d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en +avant, sans paraître songer à rien. + +-- Le misérable n'a pas de coeur, disaient les uns. + +-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres. + +Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin, +rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite. + +Seulement, les vivres manquaient. + +Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se +traînant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille. + +Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée. + +On espérait gagner Bruxelles qui était au duc et dans laquelle on avait de +nombreux partisans; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon +vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme +on croyait pouvoir compter sur Bruxelles. + +Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à peine de l'endroit où l'on +se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement +avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on +jugerait le plus convenable. + +Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à une armée +nouvelle. + +C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable où +le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, où des +montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, où les +restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses, +rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les +campagnes du Brabant. + +M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan, +entre Héboken et Heckhout. + +La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en +étaient enfuis; le feu allumé par eux la veille brûlait encore dans la +cheminée. + +Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent +dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une +surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que +les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions. + +Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette +insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même où tant de braves gens +mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du +prince. + +Il était de ceux qui disaient: + +« Le misérable n'a pas de coeur! » + +Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il +frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux +lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait, +toutes les maisons étaient ainsi. + +A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et fit sa grimace +ordinaire. + +[Illustration: Il la lança dans le poste. -- PAGE 37.] + +-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers. + +-- Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes harassés, mourant de faim, +général. + +-- Oui; mais vous êtes vivants, et si vous restez ici une heure de plus, +vous êtes morts; peut-être est-il déjà trop tard. + +M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque +grand danger caché dans cette solitude. + +On décampa. + +Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et +Joyeuse se chargea de l'arrière-garde. + +Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou +affaiblis par leurs blessures, ou harassés de fatigue, et se couchèrent +dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un +sinistre pressentiment. + +Avec eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne +pouvaient plus se traîner, ou qui s'étaient blessés en marchant. + +A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et +en état de combattre. + + + +LXVII + + +LES VOYAGEURS + + +Tandis que ce désastre s'accomplissait, précurseur d'un désastre plus +grand encore, deux voyageurs, montés sur d'excellents chevaux du Perche, +sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraîche, et poussaient +en avant dans la direction de Malines. + +Ils marchaient côte à côte, les manteaux en trousse, sans armes +apparentes, à part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait +briller la poignée de cuivre à la ceinture de l'un d'eux. + +Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensée, peut-être la +même, sans échanger une seule parole. + +Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient +alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte +de commis-voyageurs, précurseurs et naïfs, qui, à cette époque, faisaient +le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent à la +spécialité de la grande propagande commerciale. + +Quiconque les eût vus trotter si paisiblement sur la route, éclairée par +la lune, les eût pris pour de bonnes gens, pressés de trouver un lit, +après une journée convenablement faite. + +Cependant il n'eût fallu qu'entendre quelques phrases, détachées de leur +conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas +conserver d'eux cette opinion erronée que leur donnait la première +apparence. + +Et d'abord, le plus étrange des mots échangés entre eux fut le premier mot +qu'ils échangèrent, quand ils furent arrivés à une demi-lieue de Bruxelles +à peu près. + +-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez +en vérité eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en +faisant cette marche, et nous arrivons à Malines au moment où, selon toute +probabilité, le résultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera +là-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de très petites +marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes étapes, en deux +jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement à l'heure +probable où le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder à terre, +après s'être élevé jusqu'au septième ciel. + +Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se révoltait aucunement de +cette appellation, malgré ses habits d'homme, répondit d'une voix calme, +grave et douce à la fois: + +-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protéger ce misérable prince, +et il le frappera cruellement; hâtons-nous donc de mettre à exécution nos +projets, car je ne suis pas de ceux qui croient à la fatalité, moi, et je +pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontés et de leurs +faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'était +pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui. + +En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacée. + +-- Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé des deux voyageurs; prenez +votre manteau. + +-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni +tourments de l'esprit. + +Remy leva les yeux au ciel, et demeura plongé dans un sombre silence. + +Parfois, il arrêtait son cheval et se retournait sur ses étriers, tandis +que sa compagne le devançait, muette comme une statue équestre. + +Après une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut +rejointe: + +-- Tu ne vois plus personne derrière nous? dit-elle. + +-- Non, madame, personne. + +-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit à Valenciennes, et qui +s'était enquis de nous après nous avoir observés si longtemps avec +surprise? + +-- Je ne le revois plus. + +-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer à Mons. + +-- Et moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant d'entrer à Bruxelles. + +-- A Bruxelles, tu dis? + +-- Oui, mais il se sera arrêté dans cette dernière ville. + +-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle +craignait que sur cette route déserte on ne pût l'entendre; Remy, ne t'a- +t-il point paru qu'il ressemblait.... + +-- A qui, madame? + +-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, à ce malheureux +jeune homme. + +-- Oh! non, non, madame, se hâta de dire Remy, pas le moins du monde; et, +d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitté Paris et +que nous sommes sur cette route? + +-- Mais comme il savait où nous étions, Remy, quand nous changions de +demeure à Paris. + +-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre, +et, comme je vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il +avait pris un parti désespéré, mais vis-à-vis de lui seul. + +-- Hélas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu +allège celle de ce pauvre enfant! + +Remy répondit par un soupir au soupir de sa maîtresse, et ils continuèrent +leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin +sonore. + +Deux heures se passèrent ainsi. + +Au moment où nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la +tête. + +Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin. + +Il s'arrêta, écouta, mais ne vit rien. + +Ses yeux, cherchèrent inutilement à percer la profondeur de la nuit, mais +comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le +bourg avec sa compagne. + +-- Madame, lui dit-il, le jour va bientôt venir; si vous m'en croyez, nous +nous arrêterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos. + +-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous +éprouvez. Remy, vous êtes inquiet. + +-- Oui, de votre santé, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter +de pareilles fatigues, et c'est à peine si moi-même.... + +-- Faites comme il vous plaira, Remy, répondit la dame. + +-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle à l'extrémité de laquelle +j'aperçois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnaît +les hôtelleries: hâtez-vous, je vous prie. + +-- Vous avez donc entendu quelque chose? + +-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'être trompé; +mais, en tout cas, je reste un instant en arrière pour m'assurer de la +réalité ou de la fausseté de mes doutes. + +La dame, sans répliquer, sans essayer de détourner Remy de son intention, +toucha les flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle longue et +tortueuse. + +[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.] + +Remy la laissa passer devant, mit pied à terre et lâcha la bride à son +cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne. + +Quant à lui, courbé derrière une borne gigantesque, il attendit. + +La dame heurta au seuil de l'hôtellerie derrière la porte de laquelle, +suivant la coutume hospitalière des Flandres, veillait ou plutôt dormait +une servante aux larges épaules et aux bras robustes. + +La fille avait déjà entendu le pas du cheval claquer sur le pavé de la +ruelle, et, réveillée sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir +dans ses bras le voyageur ou plutôt la voyageuse. + +Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintrée dans laquelle ils +se précipitèrent, en reconnaissant une écurie. + +-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir près du feu +en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrivé. + +La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'écurie, +rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses +doigts la massive chandelle, et se rendormit. + +Pendant ce temps, Remy, qui s'était placé en embuscade, guettait le +passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval. + +Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prêtant l'oreille +attentivement; puis, arrivé à la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et +parut hésiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce côté. + +Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy, qui sentit sur son épaule le +souffle de son cheval. + +Remy porta la main à son couteau. + +-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté, lui qui nous suit encore. +Que nous veut-il? + +Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval +soufflait avec effort en allongeant le cou. + +Il ne prononçait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards, +dirigés tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans la ruelle, il +n'était point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait +retourner en arrière, pousser en avant, ou se diriger vers l'hôtellerie. + +-- Ils ont continué, murmura-t-il à demi-voix, continuons. + +Et, rendant les rênes à son cheval, il continua son chemin. + +-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route. + +Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment. + +-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on? + +-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous +pouvez dormir en toute sécurité. + +-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien. + +-- Au moins vous souperez, madame, car hier déjà vous ne prîtes rien. + +-- Volontiers, Remy. + +On réveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le +même air de bonne humeur que la première, et qui apprenant ce dont il +était question, tira du buffet un quartier de porc salé, un levraut froid +et des confitures; puis elle apporta un pot de bière de Louvain écumante +et perlée. + +Remy se mit à table près de sa maîtresse. + +Alors celle-ci emplit à moitié un verre à anse de cette bière dont elle se +mouilla les lèvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques +miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain. + +-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante. + +-- Non, j'ai fini, merci. + +La servante, alors, se mit à regarder Remy qui ramassait le pain rompu par +sa maîtresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bière. + +-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur? + +-- Non, mon enfant, merci. + +-- Vous ne la trouvez donc pas bonne? + +-- Je suis sûr qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim. + +La servante joignit les mains pour exprimer l'étonnement où la plongeait +cette étrange sobriété: ce n'était pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en +user ses compatriotes voyageurs. + +Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dépit dans le geste invocateur de +la servante, jeta une pièce d'argent sur la table. + +-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous +pouvez bien garder votre pièce: six deniers de dépense à deux! + +-- Gardez la pièce tout entière, ma bonne, dit la voyageuse, mon frère et +moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer +votre gain. + +La servante devint rouge de joie, et cependant en même temps des larmes de +compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient été prononcées +douloureusement. + +-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse +d'ici à Malines? + +-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne +sait peut-être pas cela, mais il existe une grande route excellente. + +-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre. + +-- Dame! je vous prévenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est +une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout. + +-- En quoi, ma bonne? + +-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent +le pays pour aller sous Bruxelles. + +-- Sous Bruxelles? + +-- Oui, ils émigrent momentanément. + +-- Pourquoi donc émigrent-ils? + +-- Je ne sais; c'est l'ordre. + +-- L'ordre de qui? du prince d'Orange? + +-- Non, de monseigneur. + +-- Qui est ce monseigneur! + +-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais +enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on émigre. + +-- Et quels sont les émigrants? + +-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni +digues ni remparts. + +-- C'est étrange, fit Remy. + +-- Mais nous-mêmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi +que tous les gens du bourg. Hier, à onze heures, tous les bestiaux ont été +dirigés sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voilà +pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir à cette heure +encombrement de chevaux, de chariots et de gens. + +-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous +procurerait une retraite plus facile. + +-- Je ne sais; c'est l'ordre. + +Remy et sa compagne se regardèrent. + +-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons à Malines? + +-- Je le crois, à moins que vous ne préfériez faire comme tout le monde, +c'est-à-dire vous acheminer sur Bruxelles. + +Remy regarda sa compagne. + +-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'écria la dame +en se levant; ouvrez l'écurie, s'il vous plaît, ma bonne. + +Remy se leva comme sa compagne en murmurant à demi voix: + +-- Danger pour danger, je préfère celui que je connais: d'ailleurs le +jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait, +eh bien! nous verrions! + +Et comme les chevaux n'avaient pas même été dessellés, il tint l'étrier à +sa compagne, se mit lui-même en selle, et le jour levant les trouva sur +les bords de la Dyle. + + + + +LXVIII + +EXPLICATION + + +Le danger que bravait Remy était un danger réel, car le voyageur de la +nuit, après avoir dépassé le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne +voyant plus personne sur la route, s'aperçut bien que ceux qu'il suivait +s'étaient arrêtés dans le village. + +Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre à sa +poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ +de trèfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces +fossés profonds qui en Flandre servent de clôture aux héritages. + +Il résultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait à portée de +tout voir sans être vu. + +Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-même +et comme la dame l'avait soupçonné, ce jeune homme c'était Henri du +Bouchage, qu'une étrange fatalité jetait une fois encore en présence de la +femme qu'il avait juré de fuir. + +Après son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystérieuse, +c'est-à-dire après la perte de toutes ses espérances, Henri était revenu à +l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme il l'avait dit, à quitter une vie +qui se présentait pour lui si misérable à son aurore: et, en gentilhomme +de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son père à garder pur, il +s'était résolu au glorieux suicide du champ de bataille. + +Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frère, commandait une +armée et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri +n'hésita point; il sortit de son hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à- +dire vingt heures après le départ de Remy et de sa compagne. + +Des lettres arrivées de Flandre annonçaient un coup de main décisif sur +Anvers. Henri se flatta d'arriver à temps. Il se complaisait dans cette +idée que du moins il mourrait l'épée à la main, dans les bras de son +frère, sous un drapeau français; que sa mort ferait grand bruit, et que ce +bruit percerait les ténèbres dans lesquelles vivait la dame de la maison +mystérieuse. + +Nobles folies! glorieux et sombres rêves! Henri se reput quatre jours +entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientôt +finir. + +Au moment où, tout entier à ces rêves de mort, il apercevait la flèche +aiguë du clocher de Valenciennes, et où huit heures sonnaient à la ville, +il s'aperçut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux +et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui +rattachait les sangles du sien. + +Henri n'était pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce +qui n'est point un écusson. Il fit en passant des excuses à cet homme, qui +se retourna au son de sa voix, puis se détourna aussitôt. + +Henri, emporté par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrêter en +vain, Henri tressaillit comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait pas à +voir. + +-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy à Valenciennes; Remy, que j'ai +laissé, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maîtresse, car il +avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En vérité, la douleur +me trouble le cerveau, m'altère la vue à ce point que tout ce qui +m'entoure revêt la forme de mes immuables idées. + +Et, continuant son chemin, il était entré dans la ville sans que le +soupçon qui avait effleuré son esprit, y eût pris racine un seul instant. + +A la première hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrêta, jeta la +bride aux mains d'un valet d'écurie, et s'assit devant la porte, sur un +banc, pendant qu'on préparait sa chambre et son souper. + +Mais tandis que, pensif, il était assis sur ce banc, il vit s'avancer les +deux voyageurs qui marchaient côte à côte, et il remarqua que celui qu'il +avait pris pour Remy tournait fréquemment la tête. + +L'autre avait le visage caché sous l'ombre d'un chapeau à larges bords. + +Remy, en passant devant l'hôtellerie, vit Henri sur le banc, et détourna +encore la tête; mais cette précaution même contribua à le faire +reconnaître. + +-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est +froid, mon oeil clair, mes idées fraîches; revenu d'une première +hallucination, je me possède complètement. Or, le même phénomène se +produit, et je crois encore reconnaître, dans l'un de ces voyageurs, Remy, +c'est-à-dire le serviteur de la maison du faubourg. + +Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et +sans retard il faut que j'éclaircisse mes doutes. + +Henri, cette résolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur +les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent déjà entrés +dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne +les aperçut plus. + +Il courut jusqu'aux portes; elles étaient fermées. + +Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir. + +Henri entra dans toutes les hôtelleries, questionna, chercha et finit par +apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de +mince apparence, située rue du Beffroi. + +L'hôte était occupé à fermer lorsque du Bouchage entra. + +Tandis que cet homme, affriandé par la bonne mine du jeune voyageur, lui +offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans +l'intérieur de la chambre d'entrée, et de l'endroit où il se trouvait, +pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-même, +lequel montait, éclairé par la lampe d'une servante. + +Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, étant passé le premier, +avait déjà disparu. + +Au haut de l'escalier, Remy s'arrêta. En le reconnaissant positivement, +cette fois, le comte avait poussé une exclamation, et, au son de la voix +du comte, Remy s'était retourné. + +Aussi, à son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, à +son regard plein d'inquiétude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et, +trop ému pour prendre un parti à l'instant même, s'éloigna-t-il en se +demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitté +sa maîtresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la même route que lui. + +Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prêté aucune attention +au second cavalier. + +Sa pensée roulait d'abîme en abîme. + +Le lendemain, à l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir +se trouver face à face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris +d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du +gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes, +on avait ouvert les portes pour eux. + +De cette façon, et comme ils étaient partis vers une heure du matin, ils +avaient six heures d'avance sur Henri. + +Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et +rejoignit à Mons les voyageurs qu'il dépassa. + +Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eût fallu que Remy fût sorcier +pour le reconnaître. Henri s'était affublé d'une casaque de soldat et +avait acheté un autre cheval. + +Toutefois, l'oeil défiant du bon serviteur déjoua presque cette +combinaison, et, à tout hasard, le compagnon de Remy, prévenu par un seul +mot, eut le temps de détourner son visage que Henri, cette fois encore, ne +put apercevoir. + +Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la +première hôtellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il +accompagnait ses questions d'un irrésistible auxiliaire, il finit par +apprendre que le compagnon de Remy était un jeune homme fort beau, mais +fort triste, sobre, résigné, et ne parlant jamais de fatigue. + +Henri tressaillit, un éclair illumina sa pensée. + +-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il. + +-- C'est possible, répondit l'hôte; aujourd'hui beaucoup de femmes passent +ainsi déguisées pour aller rejoindre leurs amants à l'armée de Flandre, et +comme notre état à nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne +voyons rien. + +Cette explication brisa le coeur de Henri. N'était-il pas probable, en +effet, que Remy accompagnât sa maîtresse déguisée en cavalier? + +Alors, et si cela était ainsi, Henri ne comprenait rien que de fâcheux +dans cette aventure. + +Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame inconnue allait rejoindre son +amant en Flandre. + +Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets éternels; cette fable +d'un amour passé qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de deuil, +c'était donc lui qui l'avait inventée pour éloigner un surveillant +importun. + +-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brisé de cette espérance qu'il ne +l'avait jamais été de son désespoir, eh bien! tant mieux, un moment +viendra où j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher +tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placée si +haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarités +ordinaires; alors, alors, moi qui m'étais fait l'idée d'une créature +presque divine, alors, en voyant de près cette enveloppe si brillante +d'une âme tout ordinaire, peut-être me précipiterai-je moi-même du faîte +de mes illusions, du haut de mon amour. + +Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se déchirait la poitrine, à +cette idée qu'il perdrait peut-être un jour cet amour et ces illusions qui +le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur +vide. + +Il en était là, les ayant dépassés comme nous avons dit et rêvant à la +cause qui avait pu pousser en Flandre, en même temps que lui, ces deux +personnages indispensables à son existence, lorsqu'il les vit entrer à +Bruxelles. + +Nous savons comment il continua de les suivre. + +A Bruxelles, Henri avait pris de sérieuses informations sur la campagne +projetée par M. le duc d'Anjou. + +Les Flamands étaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un +Français de distinction; ils étaient trop fiers du succès que la cause +nationale venait d'obtenir, car c'était déjà un succès que de voir Anvers +fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appelé pour régner +sur elles; ils étaient trop fiers, disons-nous, de ce succès pour se +priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les +questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, à toute époque, +a paru si ridicule au peuple belge. + +Henri conçut dès lors des craintes sérieuses sur cette expédition, dont +son frère menait une si grande part; il résolut en conséquence de +précipiter sa marche sur Anvers. + +C'était pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne, +quelque intérêt qu'ils parussent avoir à n'être pas reconnus, suivre +obstinément la même route qu'il suivait. + +C'était une preuve que tous deux tendaient à un même but. + +Au sortir du bourg, Henri, caché dans les trèfles où nous l'avons laissé, +était certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune +homme qui accompagnait Remy. + +Là il reconnaîtrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin. + +Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il déchirait sa poitrine, tant il +avait peur de perdre cette chimère qui le dévorait, mais qui le faisait +vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuât. + +Lorsque les deux voyageurs passèrent devant le jeune homme, qu'ils étaient +loin de soupçonner être caché là, la dame était occupée à lisser ses +cheveux, qu'elle n'avait point osé renouer à l'hôtellerie. + +Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler évanoui dans le fossé où son +cheval paissait tranquillement. + +Les voyageurs passèrent. + +Oh! alors, la colère s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il +avait cru voir chez les habitants de la maison mystérieuse cette loyauté +qu'il pratiquait lui-même. + +Mais après les protestations de Remy, mais après les hypocrites +consolations de la dame, ce voyage ou plutôt cette disparition constituait +une espèce de trahison envers l'homme qui avait si opiniâtrement, mais en +même temps si respectueusement assiégé cette porte. + +Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune +homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur, +et remonta à cheval, bien décidé à ne plus prendre aucune des précautions +qu'un reste de respect lui avait conseillé de prendre, et il se mit à +suivre les voyageurs, ostensiblement et à visage découvert. + +Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hésitation dans sa marche, la +route était à lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, réglant +le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le précédaient. + +Il était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa compagne, mais à se faire +seulement reconnaître d'eux. + +-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste à tous deux une parcelle de +coeur, ma présence, bien qu'amenée par le hasard, n'en sera pas moins un +sanglant reproche pour les gens sans foi qui me déchirent le coeur à +plaisir. + +Il n'avait pas fait cinq cents pas à la suite des deux voyageurs, que Remy +l'aperçut. + +Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et +découvert, Remy se troubla. + +La dame s'en aperçut et se retourna. + +-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy? + +Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer. + +-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par +l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute à Amsterdam, +et passe par le théâtre de la guerre pour y chercher aventure. + +-- N'importe, je suis inquiète, Remy. + +-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eût été le comte du Bouchage, il +nous eût déjà abordés; vous savez s'il était persévérant. + +-- Je sais aussi qu'il était respectueux, Remy, car, sans ce respect même, +je me fusse contentée de vous dire: Éloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse +point inquiétée davantage. + +-- Eh bien, madame, s'il était si respectueux, ce respect, il l'aura +conservé, et vous n'aurez pas plus à craindre de lui, en supposant que ce +soit lui, sur la route de Bruxelles à Anvers qu'à Paris, dans la rue de +Bussy. + +-- N'importe, continua la dame en regardant encore derrière elle, nous +voici à Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus +vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers, hâtons-nous. + +-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point à Malines; +nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'à ce bourg qu'on aperçoit +là-bas à gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette façon nous +éviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons +moins embarrassés pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la +nécessité exige que nous en changions. + +-- Allons, Remy, droit au bourg alors. + +Ils prirent à gauche, s'engageant dans un sentier à peine frayé, mais qui, +cependant, se rendait visiblement à Villebrock. + +Henri quitta la route au même endroit qu'eux, prit le même sentier qu'eux, +et les suivit, gardant toujours sa distance. + +L'inquiétude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son +maintien agité, dans ce mouvement surtout qui lui était devenu habituel, +de regarder en arrière avec une sorte de menace, et d'éperonner tout à +coup son cheval. + +Ces différents symptômes, comme on le comprend bien, n'échappaient point à +sa compagne. + +Ils arrivèrent à Villebrock. + +Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'était +habitée; quelques chiens oubliés, quelques chats perdus couraient effarés +dans cette solitude, les uns appelant leurs maîtres avec de longs +hurlements, les autres fuyant légèrement, et s'arrêtant, lorsqu'ils se +croyaient en sûreté, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse +d'une porte ou par le soupirail d'une cave. + +Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne. + +De son côté, Henri, qui semblait une ombre attachée aux pas des voyageurs, +de son côté Henri s'était arrêté à la première maison du bourg, avait +heurté à la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux +qui le précédaient, et alors ayant deviné que la guerre était cause de +cette désertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs +eussent pris un parti. + +C'est ce qu'ils firent après que leurs chevaux eurent déjeuné avec le +grain que Remy trouva dans le coffre d'une hôtellerie abandonnée. + +-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans +une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme +des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Français ou +de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation +étrange où sont les Flandres, les routiers de toutes les espèces, les +aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous étiez un homme je +vous tiendrais un autre langage: mais vous êtes femme, vous êtes jeune, +vous êtes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour +votre honneur. + +-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame. + +-- C'est tout, au contraire, madame, répondit Remy, lorsque la vie a un +but. + +-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy; +vous savez que ma pensée, à moi, n'est pas sur cette terre. + +-- Alors, madame, répondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en +croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sûr; j'ai +des armes, nous nous défendrons ou nous nous cacherons, selon que +j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles. + +-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera, répondit la +dame en secouant la tête; je ne concevrais de craintes que pour vous, si +j'avais des craintes. + +-- Alors, fit Remy, marchons. + +Et il poussa son cheval sans ajouter une parole. + +La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'était arrêté en +même temps qu'eux, se remit en marche avec eux. + + + + +LXIX + +L'EAU + + +À fur et à mesure que les voyageurs avançaient, le pays prenait un aspect +étrange. + +Il semblait que les campagnes fussent désertées comme les bourgs et les +villages. + +En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la +chèvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des +haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges, +nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son +travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays à un autre, sa +balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme +du Nord, et qui se balance en marchant près de sa lourde charrette un +fouet bruyant à la main. + +Aussi loin que s'étendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les +petits coteaux, dans les grandes herbes, à la lisière des bois, pas une +figure humaine, pas une voix. + +On eût dit la nature la veille du jour où l'homme et les animaux furent +créés. + +Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproché par le sentiment des +voyageurs qui le précédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux +horizons lointains, aux nuages mêmes, l'explication de ce phénomène +sinistre. + +Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se +détachant sur la teinte pourprée du soleil couchant, Remy et sa compagne, +penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux; puis, +en arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la +même distance et la même attitude. + +La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans +l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menaçant que le silence. + +Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval: + +-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible à la crainte, +vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie; eh bien! ce +soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, une torpeur inconnue +enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin. +Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même; madame, je vous le +confesse: pour la première fois de ma vie... j'ai peur. + +La dame se retourna; peut-être tous ces présages menaçants lui avaient-ils +échappé, peut-être n'avait-elle rien vu. + +-- Il est toujours là? demanda-t-elle. + +-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy; ne songez +plus à lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le +danger que je crains ou plutôt que je sens, que je devine, avec un +sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison; ce danger, qui +s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est +autre; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger. + +La dame secoua la tête. + +-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là-bas des saules qui courbent +leurs cimes noires? + +-- Oui. + +-- A côté de ces arbres j'aperçois une petite maison; par grâce, allons-y; +si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions +l'hospitalité; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites +pas d'objection, je vous en supplie. + +L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses +discours décidèrent sa compagne à céder. + +Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquée par Remy. + +Quelques minutes après, les voyageurs heurtaient à la porte de cette +maison, bâtie en effet sous un massif de saules. + +Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite rivière qui coulait à un quart +de lieue de là; un ruisseau enfermé entre deux bras de roseaux et deux +rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante; +derrière la maison, bâtie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait +un petit jardin, enclos d'une haie vive. + +Tout cela était vide, solitaire, désolé. + +Personne ne répondit aux coups redoublés que frappèrent les voyageurs. + +Remy n'hésita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule, +l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pène. + +La porte s'ouvrit. + +Remy entra vivement. Il mettait à toutes ses actions depuis une heure +l'activité d'un homme travaillé par la fièvre. La serrure, produit +grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cédé presque sans +résistance. + +Remy poussa précipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte +derrière lui, tira un verrou massif, et ainsi retranché, respira comme +s'il venait de gagner la vie. + +Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse, il l'installa dans l'unique +chambre du premier étage, où, en tâtonnant, il rencontra un lit, une +chaise et une table. + +Puis, un peu tranquillisé sur son compte, il redescendit au rez-de- +chaussée, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit à guetter par une +fenêtre grillée les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la +maison, s'en était rapproché à l'instant même. + +Les réflexions de Henri étaient sombres et en harmonie avec celles de +Remy. + +-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu à nous, mais +connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contrée; les +Français ont emporté Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les +paysans ont été chercher un refuge dans les villes. + +Cette explication était spécieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas +le jeune homme. + +D'ailleurs elle le ramenait à un autre ordre de pensées. + +-- Que vont faire de ce côté Remy et sa maîtresse? se demandait-il. Quelle +impérieuse nécessité les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai, +car le moment est enfin venu de parler à cette femme et d'en finir à +jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est +présentée aussi belle. + +Et il s'avança vers la maison. + +Mais tout à coup il s'arrêta. + +-- Non, non, dit-il avec une de ces hésitations subites si communes dans +les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est- +elle pas maîtresse de ses actions et sait-elle quelle fable a été forgée +sur elle par ce misérable Remy? Oh! c'est à lui, c'est à lui seul que j'en +veux, à lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste +encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connaît pas, trahir les +secrets de sa maîtresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y +a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne +puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la +révélation entière de la vérité; c'est de voir cette femme arriver au +camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois +ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime! + +Eh bien! je la suivrai jusque-là; je verrai ce que je tremble de voir, et +j'en mourrai: ce sera de la peine épargnée au mousquet et au canon. + +Hélas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces élans comme +il en trouvait parfois au fond de son âme, pleine de religion et d'amour, +je ne cherchais pas cette suprême angoisse; je m'en allais souriant à une +mort réfléchie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de +bataille avec un nom sur les lèvres, le vôtre, mon Dieu! avec un nom dans +le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez à une mort +désespérée, pleine de fiel et de tortures: soyez béni, j'accepte. + +Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait +passés en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'à tout prendre, +à part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position était moins cruelle +qu'à Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole, +qu'il n'avait jamais entendu, et marchant à sa suite, quelques-uns de ces +arômes vivaces qui émanent de la femme que l'on aime venaient, mêlés à la +brise, lui caresser le visage. + +Aussi, continuait-il, les yeux fixés sur cette chaumière où elle était +renfermée: + +-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette +maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis +entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derrière +la fenêtre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis +encore trop heureux. + +Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la +maison, écoutant avec un sentiment de mélancolie impossible à décrire le +murmure de l'eau qui coulait à ses côtés. + +Tout à coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du côté du nord +et passait emporté par le vent. + +-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers. + +Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter à cheval et de +courir, guidé par le bruit, là où l'on se battait; mais pour cela il +fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute. + +S'il ne l'avait point rencontrée sur sa route, Henri eût suivi son chemin, +sans un regard en arrière, sans un soupir pour le passé, sans un regret +pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute était entré dans son +esprit, et avec le doute l'irrésolution. + +Il resta. + +Pendant deux heures, il resta couché, prêtant l'oreille aux détonations +successives qui arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles pouvaient +être ces détonations irrégulières et plus fortes qui de temps en temps +étaient venues couper les autres. + +Il était loin de se douter que ces détonations étaient causées par les +vaisseaux de son frère qui sautaient. + +-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout +se tut. + +Le bruit du canon n'était point parvenu, à ce qu'il paraissait, dans +l'intérieur de la maison, ou, s'il y était parvenu, les habitants +provisoires y étaient demeurés insensibles. + +-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frère est +vainqueur; mais, après Anvers, viendra Gand; après Gand, Bruges, et +l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement. + +Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au +camp des Français. + +Et comme, à la suite de toutes ces commotions qui avaient ébranlé l'air, +la nature était rentrée dans son repos, Joyeuse, enveloppé de son manteau, +rentra dans son immobilité. + +Il était tombé dans cette espèce d'assoupissement à laquelle, vers la fin +de la nuit, la volonté de l'homme ne peut résister, lorsque son cheval, +qui paissait à quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement. + +Henri ouvrit les yeux. + +L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée dans une autre +direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourné à +l'approche du jour, venait du sud-est. + +-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en +flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre +qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne étable? + +L'animal, comme s'il eût entendu l'interpellation, et comme s'il eût voulu +y répondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de +Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il écouta. + +-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus sérieux, à ce qu'il me paraît: +quelque troupe de loups suivant les armées pour dévorer les cadavres. + +Le cheval hennit, baissa la tête, puis, par un mouvement rapide comme +l'éclair, il se mit à fuir du côté de l'ouest. + +Mais, en fuyant, il passa à la portée de la main de son maître, qui le +saisit par la bride comme il passait, et l'arrêta. + +Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna par la crinière et sauta en +selle. Une fois là, comme il était bon cavalier, il se fit maître de +l'animal et le contint. + +Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commença +de l'entendre lui-même, et cette terreur qu'avait ressentie la brute +grossière, l'homme fut étonné de la ressentir à son tour. + +Un long murmure, pareil à celui du vent, strident et grave à la fois, +s'élevait des différents points d'un demi-cercle qui semblait s'étendre du +sud au nord; des bouffées d'une brise fraîche et comme chargée de +particules d'eau éclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors +devenait semblable au fracas des marées montantes sur les grèves +caillouteuses. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque +c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent +distincts. + +Une armée en marche, peut-être? mais non; -- il pencha son oreille vers la +terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures, +l'éclat des voix. + +Est-ce le crépitement d'un incendie? non encore, car on n'aperçoit aucune +lueur à l'horizon, et le ciel semble même se rembrunir. + +Le bruit redoubla et devint distinct: c'était le roulement incessant, +ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traînés au loin +sur un pavé sonore. + +Henri crut un instant avoir trouvé la raison de ce bruit en l'attribuant à +la cause que nous avons dite, mais aussitôt: + +-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussée pavée de ce côté, il n'y +a pas mille canons dans l'armée. + +Le bruit approchait toujours. + +Henri mit son cheval au galop et gagna une éminence. + +-- Que vois-je! s'écria-t-il en atteignant le sommet. + +Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il +n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui déchirant le +flanc avec ses éperons, et lorsqu'il fut arrivé au sommet de la colline il +se cabra à renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et +cavalier, c'était, à l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie, +pareille à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant un cercle immense +et marchant vers la mer. + +Et cette bande s'élargissait pas à pas aux yeux de Henri, comme une bande +d'étoffe qu'on déroule. + +Le jeune homme regardait encore indécis cet étrange phénomène, lorsqu'en +ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperçut que la +prairie s'imprégnait d'eau, que la petite rivière débordait, et commençait +de noyer, sous sa nappe soulevée sans cause visible, les roseaux qui, un +quart d'heure auparavant, se hérissaient sur ses deux rives. + +L'eau gagnait tout doucement du côté de la maison. + +-- Malheureux insensé que je suis! s'écria Henri, je n'avais pas deviné: +c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues. + +Henri s'élança aussitôt du côté de la maison, et heurta furieusement à la +porte. + +-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il. + +Nul ne répondit. + +-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux à force de terreur, ouvrez, +c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez! + +-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, répondit +Remy de l'intérieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai +reconnu; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez +cette porte vous me trouverez derrière elle, un pistolet à chaque main. + +-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent +désespéré: l'eau, l'eau, c'est l'eau!... + +-- Pas de fable, pas de prétextes, pas de ruses déshonorantes, monsieur le +comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps. + +-- Alors, j'y passerai! s'écria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au +nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maîtresse, veux-tu +ouvrir? + +-- Non! + +Le jeune homme regarda autour de lui, et aperçut une de ces pierres +homériques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon; il +souleva cette pierre entre ses bras, l'éleva sur sa tête, et s'avançant +vers la maison, il la lança dans la porte. + +La porte vola en éclats. + +En même temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le +toucher. + +Henri sauta sur Remy. + +Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu. + +-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insensé! s'écria Henri; ne +te défends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement, +regarde. + +Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça d'un coup de poing. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu? + +Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait à l'horizon, +et qui grondait en marchant, comme le front d'une armée gigantesque. + +-- L'eau! murmura Remy. + +-- Oui, l'eau! l'eau! s'écria Henri; elle envahit; vois à nos pieds: la +rivière déborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir +d'ici. + +-- Madame! cria Remy, madame! + +-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prépare les chevaux; et vite, vite! + +-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera. + +Remy courut à l'écurie. Henri s'élança vers l'escalier. + +Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte. + +Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant. + +Mais elle, croyant à la trahison ou à la violence, se débattait de toute +sa force et se cramponnait aux cloisons. + +-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve. + +Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment où il revenait avec les +deux chevaux. + +-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutôt il vous +sauvera; venez! venez! + + + + +LXX + +LA FUITE + + +Henri, sans perdre de temps à rassurer la dame, l'emporta hors de la +maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval. + +Mais elle, avec un mouvement d'invincible répugnance, glissa hors de cet +anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé +pour elle. + +-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon +coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous +serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique, +pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s'agit de fuir +plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les +oiseaux qui fuient? + +En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées +de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et, +dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols +bruyants, favorisés par la sombre rafale, avaient quelque chose de +sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux. + +La dame ne répondit rien; mais, comme elle était en selle, elle poussa son +cheval en avant sans détourner la tête. + +Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours, +étaient fatigués. + +A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le +suivre: + +-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et +pourtant je le retiens des deux mains; par grâce, madame, tandis qu'il en +est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras, +mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre. + +-- Merci, monsieur, répondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et +sans que la moindre altération se trahît dans son accent. + +-- Mais, madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui des regards +désespérés, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous! + +En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment même; +c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers, +supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé +avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines, +commençait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les +cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de +démons passait sous sa feuillée. + +Les arbres déracinés s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons +écroulées flottant à la surface de l'eau; les hennissements et les cris +lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inondation, formaient +un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait +Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue. + +Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même +l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire. + +Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était +évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs. + +A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors +il leur criait: + +-- Plus vite, madame! par grâce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt! +la voici! + +Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillonnante, irritée; elle emporta +comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maîtresse; +elle souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et +majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle +arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de l'inconnue. + +Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la +combattre. + +-- Mais vous voyez bien que vous êtes perdue! hurla-t-il, désespéré. +Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi, +venez! + +-- Non, monsieur, dit-elle. + +-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc! + +La dame détourna la tête; l'eau était à cinquante pas à peine. + +-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez! + +Le cheval de Remy, épuisé, butta des deux jambes de devant et ne put se +relever, malgré les efforts de son cavalier. + +-- Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle, s'écria Remy. + +Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme +un gigantesque monument sur la tête du fidèle serviteur. + +Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa +monture, résolue à mourir avec Remy. + +Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé en même temps qu'elle; il +la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur +son cheval, il partit comme un trait. + +-- Remy! Remy! cria la dame, les bras étendus de son côté, Remy! + +Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet +espoir indomptable, bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jusqu'au +bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre. + +A côté, de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses +pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et +que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne +couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur. + +Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espérait, en mourant, que celle +qu'il aimait uniquement serait sauvée. + +-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire à +celui qui nous attend que vous vivez pour.... + +Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla +s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri. + +-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je +veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied à terre; au nom du Dieu +vivant, je le veux! + +Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que +le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant: + +-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci à vous qui me faites +cette joie que je n'eusse jamais espérée. + +Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante +l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort +d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre. + +Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes +pêle-mêle avec d'autres débris. + +C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et +si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il +soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers +efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes +efforts de son agonie. + +Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par +la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de +l'eau, tandis que de la main gauche Henri écartait les bois flottants et +les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval. + +Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira: + +-- Adieu! madame, adieu! + +-- Par le ciel! s'écria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je +te sauverai. + +Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la +manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer +librement. + +Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au +cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés pliant sous lui, il +disparut tout à fait. + +-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure. + +Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous! + +En ce moment, Henri sentit Remy qui lui échappait; il ne fit aucune +résistance pour le retenir; toute résistance était inutile. + +Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au +moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier +moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la +mort. + +Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de +joie retentit à ses côtés. + +Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque. + +Cette barque, c'était celle de la petite maison que nous avons vu soulever +par l'eau; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces, +grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa +portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait +atteinte. + +Ses deux rames étaient attachées à son abordage, une gaffe roulait au +fond. + +Il tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraînant avec lui la dame, +qu'il souleva par dessous ses épaules et que Remy reprit de ses mains. + +Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux. + +Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondées et la +barque se balançant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris. + +A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline +qui, entièrement entourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer. + +Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline vers laquelle +d'ailleurs le courant les portait. + +Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et +les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter. + +Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Remy, on aborda ou plutôt +on fut jeté contre la colline. + +Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui. + +Henri s'avança pour prendre la dame entre ses bras; mais elle étendit la +main et, se levant seule, elle sauta à terre. + +Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idée de se rejeter dans +l'abîme et de mourir à ses yeux; mais un irrésistible sentiment +l'enchaînait à la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si +longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais. + +Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de la dame et de +Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus +douloureuse que le sang. + +Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau; +l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la +colline. + +Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient contempler cette grande colère +des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu. + +Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas +de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes. + +Remy ressentait une vive douleur à l'épaule; un madrier flottant l'avait +atteint au moment où son cheval s'était dérobé sous lui. + +Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait +aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son +pouvoir de la garantir. + +Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres, si miraculeusement +échappés à la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour +Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces. + +La jeune femme fut debout la première; elle remarqua qu'au fond de +l'horizon, du côté de l'occident, on apercevait quelque chose comme des +feux à travers la brume. + +Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation +n'avait pu atteindre. + +Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui +succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ. + +Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces +feux, et il revint dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de +l'endroit où l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui +s'avançait en droite ligne vers les feux. + +Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin, +c'était une double ligne d'arbres, directe et régulière. + +Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec +celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner +beaucoup au hasard. + +L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait rejetés à gauche +de leur route en leur faisant décrire un angle considérable; cette +dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout +moyen de s'orienter. + +Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard; +dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eût aperçu le clocher de +Malines, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près. + +-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux? + +-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me +semblent menaçants, à moi, et je m'en défie. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont +français, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand désastre: les +digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle +a été vaincue; pour détruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé. +Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumés par des ennemis +que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse +ayant pour but d'attirer les fugitifs? + +-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim +tueraient ma maîtresse. + +-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je +vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles. + +-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous +sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre +bras, je suis prête. + +Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible +d'autorité, auquel personne n'avait l'idée de résister un seul instant. + +Henri s'inclina et marcha le premier. + +L'inondation était plus calme, la jetée, qui venait aboutir à la colline, +formait une espèce d'anse où l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans +le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et +des cadavres flottants. + +Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée. + +Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de +nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à +un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantée de +tilleuls étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents +soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannière française. + +Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva +la mèche de son mousquet en criant: + +-- Qui vive? + +-- France! répondit du Bouchage. + +Puis se retournant vers Diane: + +-- Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée; je reconnais le guidon +des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis. + +Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes +accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien +accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils +survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes. + +Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il +fut ardemment questionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses +compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose. + +Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les +alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu. + +Tous deux étaient encore ruisselants d'eau. + +-- Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison: je me +suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, pardonnez-moi. + +Et sans attendre les remercîments de ceux auxquels il avait sauvé la vie, +Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient. + +Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été +le remercîment si bien mérité de son courage et de sa délicatesse. + +Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander +l'hospitalité, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le +_sauve qui peut_ des chefs. + +Partout où il y a homogénéité de position, identité de sentiment et +habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité +dans l'exécution après l'unité dans la pensée. + +C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis. + +Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher +différents partis pour leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs +rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la +conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa +bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal à cause de sa naissance, +ils prirent la route de Bruxelles. + +Comme tous les acteurs de cette terrible scène, ils virent tous les +progrès de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais +le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous +avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les +éléments. + +Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté +leurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils +avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant +trouvèrent-ils de la résistance; mais la mort hurlait derrière eux: ils +attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles, +perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et +firent décamper les Flamands. + +Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du +côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses +compagnons. + +Tel fut le récit que firent à du Bouchage les gendarmes d'Aunis. + +-- Et le reste de l'armée? demanda Henri. + +-- Regardez, répondit l'enseigne, à chaque instant passent des cadavres +qui répondent à votre question. + +-- Mais... mais mon frère? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée. + +-- Hélas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles +certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retiré du +feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation +nous ne pouvons le dire. + +Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions; puis tout à +coup: + +-- Et le duc? demanda-t-il. + +L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse: + +-- Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des premiers. Il était monté sur un +cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien! tout +à l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de débris; +la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la +hauteur de la selle. + +-- Grand Dieu! s'écria Henri. + +-- Grand Dieu! murmura Remy qui, à ces mots du comte: « Et le duc! » +s'étant levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent +vivement sur sa pâle compagne. + +-- Après? demanda le comte. + +-- Oui, après? balbutia Remy. + +-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un +de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval; il +l'atteignit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte +blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau +s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon +gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous +n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à +notre prince. + +-- Mort! mort, lui aussi, l'héritier de la couronne, quel désastre! + +Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible à +rendre: + +-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez. + +-- Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime, répondit-elle, en levant +en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel. + +-- Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy. + +-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à +l'homme que lorsque Dieu oublie. + +Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette exaltation des deux +étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort; il les observait de +loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs +désirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de +leurs physionomies. + +La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation. + +-- Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire? + +Le comte tressaillit. + +-- Moi? dit-il. + +-- Oui, vous. + +-- J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le +jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir; alors moi aussi je +tâcherai de l'attirer à terre, pour lui donner une sépulture chrétienne, +et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas. + +Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme +un regard plein d'affectueux reproches. + +Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc +d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait. + + + + +LXXI + +TRANSFIGURATION + + +Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle +et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et +d'admiration. + +[Illustration: Le bateau fut jeté contre la colline. -- PAGE 38.] + +Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué +son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui +imprime au front humide du dormeur les tortures chimériques de son rêve. + +Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au milieu de la mort sur +son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête +pour le ciel. + +La jeune femme, sortie de cette léthargie, promena autour d'elle un regard +si doux, si suave, et chargé d'une si angélique bonté, que Henri, crédule +comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder +enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance +et de pitié. + +Tandis que les gendarmes, après leur frugal repas, dormaient ça et là dans +les décombres; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa +tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était +appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si +basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise: + +-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie +qui déborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après +vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau. + +-- C'est vrai, monsieur, répondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t- +elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis +reconnaissante. + +-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et +d'abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à +ceux que vous aimez. + +-- Que dites-vous? demanda la dame. + +-- A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta +Henri. + +-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le +sont aussi. + +-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux +genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui +vous ai tant aimée. Oh! ne vous détournez pas; vous êtes jeune, vous êtes +belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous +ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour +comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez +les heures passées, pesez-les une à une: laquelle m'a donné la joie? +laquelle l'espoir? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer, +j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs; +vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce +moment, où vous détournez la tête, où chacune de mes paroles, toute +brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre +coeur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez. +Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous? Qu'ai-je demandé? +rien. Votre main, l'ai-je touchée? Jamais, autrement que pour vous tirer +d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux +flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus +qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour. + +-- Oh! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi. + +-- Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez +personne; oh! répétez-moi cette assurance: c'est une singulière faveur, +n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est +pas aimé! mais je préfère cela, puisque vous me dites en même temps que +vous êtes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui êtes la seule +adoration de ma vie, répondez-moi. + +Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune +femme. + +-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitié +de moi que vous: il a essayé de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne +me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en +Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune +cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des espérances de mon +frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aimé, +mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer! + +-- Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse +solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme; je suis +une créature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous +avais vu moins noble, moins bon, moins généreux; si je n'avais pour vous +au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frère, +je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des +oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai +pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis +plus: à présent que je vous connais, je vous prendrais la main, je +l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur +ne bat plus; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour, +si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par +les tortures de l'âme; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un +bonheur, j'en suis sûre... + +-- Oh! oui, s'écria Henri. + +-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque +chose vient d'être changé en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer +sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de +cette noble créature qui repose là-bas et qui a pendant un instant le +bonheur d'oublier! Hélas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa +voix la première inflexion de sensibilité que Henri eût remarquée en elle, +pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste; tu ne sais pas les +progrès de ma pensée, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au +sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois +monter à Dieu. + +-- Que dites-vous? s'écria Henri: pensez-vous donc à mourir aussi, vous? + +Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et +écouta. + +-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme. + +Henri fit un signe affirmatif. + +-- Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre: cette joie que vous avez +remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la +même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire: +Lève-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu! + +-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez.... +Diane! nom chéri, nom adoré!... + +Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune femme, en répétant ce nom +avec l'ivresse d'un indicible bonheur. + +-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom +qui m'est échappé; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur +en le prononçant. + +-- Oh! madame, madame, s'écria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne +me dites pas que vous allez mourir. + +-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave, +je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres +passions, d'intérêts vils et de désirs sans noms; je dis que je n'ai plus +rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables; je +n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur, +ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui +l'emplissait tout entière est morte; je ne suis plus qu'une victime sans +prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir, ni espérances, en renonçant +au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me +prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui +n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance. + +Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva lentement et vint droit à sa +maîtresse. + +-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre. + +-- Pour Dieu, répliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pâle et +amaigrie comme celle de la sublime Madeleine. + +-- C'est vrai! répondit Remy en laissant retomber sa tête sur sa poitrine, +c'est vrai! + +Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit +sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte. + +-- Oh! que suis-je auprès de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec +le frisson de l'épouvante. + +-- Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai +attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à +jamais. + +Henri s'agenouilla. + +-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière; +merci, je vois clairement ma destinée: à partir de cette heure, plus un +mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi +celui qui vous aimait. + +Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu. + +Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme +régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand, +dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant +d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines. + +Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le +commandement. + +Henri écoutait. + +-- Messieurs, messieurs! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral, +je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles +m'annoncer mon frère! + +-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane, +et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le +désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui +n'aiment plus personne? + +-- Un cheval! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval! + +-- Mais par où sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous +environne de tout côtés. + +-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien +qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent. + +-- Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne, +le temps s'éclaircit et peut-être pourrez-vous voir. + +-- J'y vais, dit le jeune homme. + +Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les +trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni +s'éloigner. + +Remy avait repris sa place auprès de Diane. + + + + +LXXII + +LES DEUX FRÈRES + + +Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le +voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de +distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées +et retranchées. + +A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les +gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on +vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et +plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à +reparaître, comme après un déluge. + +Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et +c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent +soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de +cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y +réussir, soit le bourg, soit la colline. + +De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi +les trompettes sonnaient incessamment. + +[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. -- PAGE 60.] + +Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la +colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel. + +Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et +d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie. + +Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation, +desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête +d'une espèce de chemin de communication. + +Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits +des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un +détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux +enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail +peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils +seraient par le fond solide du sol. + +Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait +concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa +compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin. + +En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de +la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre +en chemin pour se rendre au bourg. + +Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de +soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir +arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications. + +Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français +poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que +leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et +surtout qu'on ne le craignait pour eux. + +Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc +d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la +chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé +que cherchait l'ongle actif des chevaux. + +Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre. + +-- France! cria le cavalier qui venait de la colline. + +Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche. + +-- Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie, +vous, monseigneur? + +-- Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier. + +Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au +galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations +frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux +cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement. + +Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau- +légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le +chemin ouvert par les deux frères. + +Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et +sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille +Français crier merci au ciel et vive la France! + +-- Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive +M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un +autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur +d'embrasser nos compatriotes. + +Une immense acclamation accueillit ces paroles. + +Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le +premier: + +-- Et le duc? demanda Joyeuse à Henri. + +-- Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci. + +-- La nouvelle est-elle sûre? + +-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un +signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était +enfoncée sous l'eau. + +-- Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral. + +Puis, se retournant vers ses gens: + +-- Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une +fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement; +retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des +vivres. + +-- Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher; +les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres +bêtes meurent de faim. + +-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment +ferons-nous pour les hommes? + +-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande: +les hommes vivront comme les chevaux. + +-- Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous +parler un moment. + +-- Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un +logement pour moi et m'y attendez. + +Henri alla retrouver ses deux compagnons. + +-- Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez- +vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame +soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à +vous faire plus libres. + +Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne +des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux +ordres de l'amiral. + +Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le +bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout +désordre fût évité. + +Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux +chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux +de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue +de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en +parcourant les postes. + +Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de +reconnaissance. + +-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son +frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si +cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout +bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru +mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture. + +Puis lui jetant le bras autour du cou: + +-- Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en +Flandre quand je te croyais à Paris. + +-- Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à +Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre. + +-- Toujours par amour? demanda Joyeuse. + +-- Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus +amoureux; ma passion, c'est la tristesse. + +-- Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que +vous êtes tombé sur une misérable femme. + +-- Comment cela? + +-- Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu, +les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et +homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu, +ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation +barbare, c'est une absence de charité chrétienne. + +-- Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu! + +-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà +tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa +possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments +qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on +doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement, +bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place, +moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais +prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon +l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son +vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue +jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore! +alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à +votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi. + +Henri saisit la main de son frère. + +-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit- +il. + +-- Si, par ma foi. + +-- Vous si bon, si généreux! + +-- Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère. + +-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme. + +-- Mille démons! je ne veux pas la connaître. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime, +et que je nommerais, moi, un acte de justice. + +-- Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que +vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur +l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre. + +-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou. + +-- Vous voyez que nous manquons de vivres. + +-- Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer. + +-- Et l'avez-vous trouvé? + +-- Je pense qu'oui. + +-- Lequel? + +-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée, +attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des +forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps +d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie +véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres +ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays. + +-- Pas trop, mon frère, pas trop. + +[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. -- PAGE 61.] + +-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des +hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri, +quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil +et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son +âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire +immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les +affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri, +que les Anversois se sont bien battus? + +-- Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère. + +-- Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui +m'a excité. + +-- Laquelle? + +-- C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma +connaissance. + +-- Un Français? + +-- Un Français. + +-- Dans les rangs des Flamands? + +-- A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un +pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève. + +-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie; +mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque +chose aussi. + +-- Et que voulez-vous faire? + +-- Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie. + +-- Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce +mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort +obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent +rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux +et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en +deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir, +je vous réserve mieux que cela. + +-- Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je +prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir +ici. + +-- Allons, je comprends! + +-- Que comprenez-vous? + +-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira +pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette +insistance. + +-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère. + +-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se +rendent parfois à un peu de bruit. + +-- Je n'espère pas cela. + +-- Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir. +Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme, +sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux. + +-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère? + +-- Il le faut bien, puisque vous le voulez. + +-- Je puis partir ce soir même? + +-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre +plus longtemps. + +-- Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition? + +-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri, +vous comprenez bien cela. + +-- Moins, si vous voulez, mon frère. + +-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement +engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de +trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer. + +-- Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire +que vous ne me livrez pas. + +-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un +autre officier commandera la reconnaissance. + +-- Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai. + +-- Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples, +mais vous ne dépasserez point cela. + +-- Je vous le jure. + +-- Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir? + +-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre +d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que +je voudrai. + +-- Va pour les gendarmes d'Aunis. + +-- Quand partirai-je? + +-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un +jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles +promptes et sûres. + +-- Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret? + +-- Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp. +Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce +soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il +était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et +faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint- +Denis. + +-- Bien, mon frère; est-ce tout? + +-- C'est tout. + +Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans +ses bras. + +-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est +point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement? + +-- Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette +pensée, je vous jure, n'est plus en moi. + +-- Et depuis quand vous a-t-elle quitté? + +-- Depuis deux heures. + +-- A quelle occasion? + +-- Mon frère, excusez-moi. + +-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous. + +-- Oh! que vous êtes bon, mon frère! + +Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de +l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers +l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main. + + + + +LXXIII + +L'EXPÉDITION + + +Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy. + +-- Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous +trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois +qui aboutit à ce corridor; mêlez-vous à notre suite et ne soufflez mot. + +Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la +maison: + +-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle. + +L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes +vinrent se ranger devant la maison. + +Leurs gens venaient derrière eux avec quelques mulets et deux chariots. +Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au milieu +d'eux. + +-- Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le +commandement de votre compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte; +cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est +pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les +hommes de bonne volonté? + +Les trois cents hommes se présentèrent. + +-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a +dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que +cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard +décidera. + +Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au +sort, je vous en prie. + +Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières +instructions à son frère. + +-- Écoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessèchent; il +doit exister, à ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre +Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le +Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des +bateaux ramenés d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable à passer. +J'espère que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'à Rupelmonde +pour trouver des magasins de vivres ou des moulins. + +Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles. + +-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont +pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de +fausse pitié; à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou +de poignard. + +Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre +du départ. + +Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se +mirent en route à l'instant même. + +Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet +au poing. + +Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait +aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà +bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des +précautions plus dangereuses que salutaires. + +Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard, +après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la +compagnie. + +Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à +coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait +embourbé. + +Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se +résigner à marcher comme avec des entraves. + +Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la +plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs +terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils +avaient voulu anéantir. + +Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de +froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans +l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis, +préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route. + +On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit +l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée +de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou +trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou, +glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans +l'eau encore rapide de la rivière. + +Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent +des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme. + +Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait +manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle. + +Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un +digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute +la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité +qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de +cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la +mort. + +A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi- +douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les +malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule +nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours. + +L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce +triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta +assis et les retint en disant: + +-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose +sera finie tout de suite. + +-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous, +pauvres gens. + +Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on +leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de +monter en croupe derrière les valets. + +Ils suivirent ainsi le détachement. + +Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval +pour quatre; ils furent recueillis également. + +Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les +gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand, +d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive. + +Celui-ci refusait avec des menaces. + +L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la +colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots: + +-- Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas. + +L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se +donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent +français: + +-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes +pas à l'instant même. + +-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes +nous sommes à vous. + +Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces +paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et +s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord. + +Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le +bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un +coup de pistolet. + +Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore +atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive. + +Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y +logèrent les premiers. + +Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne. + +-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît? + +-- Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous +gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît. + +-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez- +vous point nous accompagner? + +-- Volontiers, messieurs. + +-- Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous +suivre à pied. + +-- Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de +marine qui n'avait point encore parlé. + +-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde. + +-- Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé +le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a +passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous +risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une +troupe. + +-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef. + +Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait. + +-- Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin +un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous. + +-- Et combien étaient-ils? demanda Henri. + +-- Une cinquantaine d'hommes. + +-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrête? + +-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent +de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et, +s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant +nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée. + +-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des +maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut. + +-- Il y a un village, dit une voix. + +-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de +deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve +avec le bateau, tandis que nous le côtoierons. + +-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le +voulez bien. + +-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez +nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village. + +-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne? + +-- Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous +le remettrez. + +-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron, +il s'éloigna du rivage. + +-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix +que je connais. + +Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols +dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le +moins, ils firent à peine résistance. + +Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus +forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder. + +Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau. + +Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec +promesse d'être relevés au bout d'une heure. + +Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en +face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des +cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on +venait d'enlever. + +Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy, +qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde. + +Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant +d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du +bateau. + +Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens +dans leurs diverses positions. + +Au bout d'une demi-heure, Henri rentra. + +Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture +de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise +des Hollandais. + +Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui, +l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis +à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises. + +L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés. + +Henri jeta un coup d'oeil sur la salle. + +Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur +fumeuse et presque compacte. + +La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot +de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour +des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout. + +On indiqua à Henri la place d'honneur. + +Il s'assit. + +-- Mangez, messieurs, dit-il. + +Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes +sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec +une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction. + +-- A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux +officiers de marine? + +-- Oui, monsieur. + +-- Où sont-ils? + +-- Là, voyez, au bout de la table. + +Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à +l'endroit le plus obscur de la chambre. + +-- Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce +me semble. + +-- Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très +fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de +nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils +ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous. +Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants. +Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la +bonté de nous faire donner une chambre.... + +Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident +que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole. + +-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier +de marine eut cessé de parler. + +Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux +et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde, +que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi. + +Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon +presque inintelligible ces deux mots: + +-- Oui, comte. + +A ces deux mots, le jeune homme tressaillit. + +Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les +assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri +et la manifestation bien visible de son étonnement. + +Henri s'arrêta près des deux officiers. + +-- Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une +grâce. + +-- Laquelle, monsieur le comte. + +-- Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M. +Aurilly lui-même. + +-- Aurilly! s'écrièrent tous les assistants. + +-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le +chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur, +et je m'inclinerai devant lui. + +Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement +devant l'inconnu. + +Celui-ci leva la tête. + +-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers. + +-- Le duc vivant! + +-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître +votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à +cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez +pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou. + +-- Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers. + + + + +LXXIV + +PAUL-ÉMILE + + +Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince. + +-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que +moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas +mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point +reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant. + +-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous +retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés +de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir +perdu! + +-- Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me +faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait +mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se +représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle +oraison funèbre on prononcera sur ma tombe. + +-- Monseigneur, monseigneur! + +-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de +Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre +comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une +faute. + +-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de +pareilles choses, je vous prie. + +-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis +Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée. + +-- Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de +nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet +avis eût été un blâme. + +-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort +blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue? + +-- Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette +de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait +la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point. + +Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà +si fatal, d'un crêpe sinistre. + +-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci! +qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous. + +Les officiers s'inclinèrent. + +-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage? + +-- Cent cinquante, monseigneur. + +-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre +de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais +je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se +faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient +bien, ces couteaux! + +-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de +Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé +notre Paul-Émile. + +-- Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est +Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec +son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage? + +Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question. + +-- Non, monseigneur, répondit-il, il vit. + +-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave +Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse? + +-- Il n'est point ici, monseigneur. + +-- Ah! oui, blessé. + +-- Non, monseigneur, sain et sauf. + +-- Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier, +hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le +sang, après le sang les larmes. + +-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le +proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de +sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept +lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur +de son armée. + +Le duc pâlit. + +-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois +mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu +fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je +revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de +Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise: +_Hilariter_. + +-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur, +en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse +jalousie. + +-- Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en +France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu, +plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de +France, moi! + +Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été +des sanglots. + +-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire +de la France a sauvé Votre Altesse. + +-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était +occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte +que je me suis sauvé tout seul. + +-- Et comment cela, monseigneur? + +-- Mais à toutes jambes. + +Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes +punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui. + +-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il, +n'est-ce pas, mon brave Aurilly? + +-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de +Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en +se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas +invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama. + +-- Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la +Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle +de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la +comparaison. + +-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui? + +-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de +quoi plaisanter, du Bouchage? + +-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant +qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître. + +-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si +l'on pouvait ne pas fuir? + +Aurilly baissa la tête. + +-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est +vrai; je vais vous la conter en trois grimaces. + +A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose +d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils +déplaisaient ou non à leur maître. + +-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le +moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au +moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux +et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit: + +-- Il faut donner, monseigneur. + +-- Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont +cent contre un. + +-- Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je +donnerai. + +-- Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au +contraire. + +-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et +vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout +cheval m'est bon, à moi. + +Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me +disant: + +-- Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si +vous le voulez. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas +tourner le dos! + +Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la +première. + +Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose, +moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés. + +S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous +l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième +grimace plus laide probablement encore que les deux premières. + +Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants. + +-- Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur, +sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on +aurait tant de bonheur à lui adresser! + +-- Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet +produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du +prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point +attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois +qu'il a vraiment des instants de délire. + +-- Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est +mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier +service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi +qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans +l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est +ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands +ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs, +et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la +plus formidable armée qui ait jamais existé. + +-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le +commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple +gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France. + +-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de +souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez +pas même approché de votre assiette. + +-- Monseigneur, je n'ai pas faim. + +-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez +aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop +hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint +le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me +soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et +à l'eau. + +-- Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura, +excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous. + +-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc. + +Tout le monde s'inclina. + +[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. -- PAGE +63.] + +-- Allez à votre visite, comte. + +Du Bouchage sortit de la salle. + +Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce +fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux. + +Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc +d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais +ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit. + +Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité +qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et +Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements, +questionnait aussi. + +Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût +consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût +chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un +simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral. + +Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être +éclairé. + +Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la +tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes +instances. + +Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise +intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait +recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du +Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc. + +Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le +coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait +particulièrement celui-ci. + +-- Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il +sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement? + +-- Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je +n'en doute pas. + +-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur? + +-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas. + +-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez. + +-- Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons +de mon service. + +-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques +officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché, +messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut. + +-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma +discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne +pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt +général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque +ami, en le faisant escorter? + +-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je +l'embrasse! + +-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec +cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur, +je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse +motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait +faire escorter, eh bien!... + +-- Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly. + +-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente. + +-- Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout +franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons, +allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus. + +-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des +plus mystérieuses. + +-- Comment cela? + +-- Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté +l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme. + +-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru +avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en +voudrait-il aux indiscrets. + +-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des +sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement, +si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces. +Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes? +et où est-elle, Aurilly, cette parente? + +-- Là-haut. + +-- Comment! là-haut, dans cette maison-ci? + +-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage. + +-- Chut! répéta le prince en riant aux éclats. + + + + +LXXV + +UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU + + +Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du +prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour +connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du +duc d'Anjou. + +Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une +conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et +interrompue par son retour. + +Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il +s'agissait: nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc. + +D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute +avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne, +jusqu'à ce que tous les officiers présents à la conversation fussent +éloignés. + +Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes. + +Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre, +puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de +Diane. + +Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la +rivière, il envoyait l'enseigne. + +Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et +envoyait Henri où celui-ci devait envoyer l'enseigne. + +Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le +plus important, et il le lui confiait: c'était chose toute naturelle, si +naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son +intention. + +Seulement il crut devoir faire une recommandation à l'enseigne des +gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous +sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il +allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner. + +Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'échanger avec l'enseigne, le duc +intervint. + +-- Des secrets! dit-il avec son sourire. + +Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait +faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte: + +-- Non, monseigneur, répondit-il; monsieur le comte me demande seulement +combien il me reste de livres de poudre sèche et en état de servir. + +Cette réponse avait deux buts, sinon deux résultats: le premier, de +détourner les soupçons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au +comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter. + +-- Ah! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles +sous peine de compromettre par le rôle d'espion sa dignité de prince. + +Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait: + +-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas +l'enseigne à Henri. + +Du Bouchage tressaillit; mais il était trop tard. Ce tressaillement lui- +même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même +si les ordres avaient été exécutes partout, il proposa au comte de le +conduire jusqu'à son poste, proposition que le comte fut bien forcé +d'accepter. + +Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à +l'avance quelque réponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put +faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots: + +-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y +veillerais moi-même. + +-- Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme. + +En chemin, le duc demanda à du Bouchage: + +-- Où est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte? + +-- Dans la maison où j'avais placé le quartier général, Altesse. + +-- Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien +l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation où nous sommes, pour ne +pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui +le surveillera, c'est moi. + +La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au +confluent du fleuve et de la rivière; le duc fit à du Bouchage force +recommandations de ne pas quitter son poste, et revint. + +Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et, +couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier. + +Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla. + +Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince. + +-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci. + +-- Oui, monseigneur, répondit Aurilly. + +-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler? + +-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage. + +-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont +point encore trop épaissi le cerveau. + +-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre +Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais. + +-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine. + +-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse. + +-- Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement +de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure. + +-- Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux +messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau? + +-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle +était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu +écrit, Aurilly? + +-- A qui, monseigneur? + +-- A ma soeur Margot. + +-- Avais-je donc à écrire à Sa Majesté? + +-- Sans doute. + +-- Sur quoi? + +-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle +doit se bien tenir. + +-- A quelle occasion, monseigneur? + +-- A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui +tomber sur le dos au midi. + +-- Ah! c'est juste. + +-- Tu n'as pas écrit? + +-- Dame! monseigneur! + +-- Tu dormais. + +-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec +quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni +plume. + +-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Évangile. + +-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la +chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas +écrire? + +-- Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu trouveras autre chose. + +-- Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma +foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce +que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur. + +-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un +instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi +seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et +ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici. + +-- J'y vais, monseigneur. + +[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu. -- +PAGE 68.] + +-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu +t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien +j'aime les intérieurs flamands, Aurilly? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Eh bien, tu m'appelleras. + +-- A l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille. + +Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre +voisine, où se trouvait le pied de l'escalier. + +Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger +craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais +aucun bruit ne décela sa tentative. + +Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était +installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle. + +-- Eh bien? demanda celui-ci. + +-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être +diablement pittoresque. + +-- Pourquoi cela? + +-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut. + +-- Que dis-tu? + +-- Je dis qu'un dragon la garde. + +-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître? + +-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie, +c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre +derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière. + +-- Bien, après? + +-- Monseigneur veut dire avant. + +-- Aurilly! + +-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur +le seuil dans un grand manteau gris. + +-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa +maîtresse? + +-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame +ou du comte lui-même. + +-- Et quelle espèce de valet? + +-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et +parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture et sur +lequel il appuie une vigoureuse main. + +-- C'est piquant, dit le duc; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly. + +-- Oh! par exemple, non, monseigneur. + +-- Tu dis? + +-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit du +couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire un mortel ennemi de +MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des +Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux, +monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés; car les Joyeuse nous +ont sauvés. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le +diront. + +-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison, +et cependant.... + +-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage +de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces +d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mérite pas le nom d'hommes ni +de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout. + +-- Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir, +entends-tu? + +-- Oui, monseigneur, j'entends. + +-- Eh bien, réponds-moi alors. + +-- Eh bien, monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être; mais pas +par la porte, au moins. + +-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la +verrai par la fenêtre, au moins. + +-- Ah! voilà une idée, monseigneur, et la preuve que je la trouve +excellente, c'est que je vais vous chercher une échelle. + +Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau +d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrité leurs chevaux. + +Après quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque +toujours sous un appentis, c'est-à-dire une échelle. + +Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour +ne pas réveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres, +et alla l'appliquer dans la rue à la muraille extérieure. + +Il fallait être prince et souverainement dédaigneux des scrupules +vulgaires, comme le sont en général les despotes de droit divin, pour +oser, en présence du factionnaire se promenant de long en large devant la +porte où étaient enfermés les prisonniers, pour oser accomplir une action +aussi audacieusement insultante à l'égard de du Bouchage, que celle que le +prince était en train d'accomplir. + +Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant +pas quels étaient ces deux hommes, s'apprêtait à leur crier: Qui vive! + +François haussa les épaules et marcha droit au soldat. + +Aurilly le suivit. + +-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus élevé du +bourg, n'est-ce pas? + +-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant François, lui +fit le salut d'honneur, et n'étaient ces tilleuls qui gênent la vue, à la +lueur de la lune, on découvrirait une partie de la campagne. + +-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette échelle +pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutôt, non, laisse-moi +monter; un prince doit tout voir par lui-même. + +-- Ou dois-je appliquer l'échelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet. + +-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple. + +L'échelle appliquée, le duc monta. + +Soit qu'il se doutât du projet du prince, soit par discrétion naturelle, +le factionnaire tourna la tête du côté opposé au prince. + +Le prince atteignit le haut de l'échelle; Aurilly demeura au pied. + +La chambre dans laquelle Henri avait enfermé Diane était tapissée de +nattes et meublée d'un grand lit de chêne, avec des rideaux de serge, +d'une table et de quelques chaises. + +La jeune femme, dont le coeur paraissait soulagé d'un poids énorme depuis +cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp +des gendarmes d'Aunis, avait demandé à Remy un peu de nourriture, que +celui-ci avait montée avec l'empressement d'une joie indicible. + +Pour la première fois alors, depuis l'heure où Diane avait appris la mort +de son père, Diane avait, goûté un mets plus substantiel que le pain; pour +la première fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les +gendarmes avaient trouvé dans la cave et avaient apporté à du Bouchage. + +Après ce repas, si léger qu'il fût, le sang de Diane, fouetté par tant +d'émotions violentes et de fatigues inouïes, afflua plus impétueux à son +coeur, dont il semblait avoir oublié le chemin; Remy vit ses yeux +s'appesantir et sa tête se pencher sur son épaule. + +Il se retira discrètement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de +la porte, non qu'il eût la moindre défiance, mais parce que, depuis le +départ de Paris, c'était ainsi qu'il agissait. + +C'était à la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillité de +la nuit, qu'Aurilly était monté et avait trouvé Remy couché en travers du +corridor. + +Diane, de son côte, dormait le coude appuyé sur la table, sa tête appuyée +sur sa main. + +Son corps souple et délicat était renversé de côté sur sa chaise au long +dossier; la petite lampe de fer placée sur la table, près de l'assiette à +demi garnie, éclairait cet intérieur qui paraissait si calme à la première +vue, et dans lequel venait cependant de s'éteindre une tempête, qui allait +se rallumer bientôt. + +Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin +à peine effleuré par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice, +placé entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumière et +rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse. + +Les yeux fermés, ces yeux aux paupières veinées d'azur, la bouche +suavement entr'ouverte, les cheveux rejetés en arrière par-dessus le +capuchon du grossier vêtement d'homme qu'elle portait, Diane devait +apparaître comme une vision sublime aux regards qui s'apprêtaient à violer +le secret de sa retraite. + +Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il +s'appuya sur le bord de la fenêtre, et dévora des yeux jusqu'aux moindres +détails de cette idéale beauté. + +Mais tout à coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se +froncèrent; il redescendit deux échelons avec une sorte de précipitation +nerveuse. + +Dans cette situation, le prince n'était plus exposé aux reflets lumineux +de la fenêtre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur, +croisa ses bras sur sa poitrine, et rêva. + +Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards +perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle à lui ses +souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs. + +Après dix minutes de rêverie et d'immobilité, le duc remonta vers la +fenêtre, plongea de nouveau ses regards à travers les vitres, mais ne +parvint sans doute pas à la découverte qu'il désirait, car la même ombre +resta sur son front, et la même incertitude dans son regard. + +Il en était là de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du +pied de l'échelle. + +-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au +bout de la rue voisine. + +Mais au lieu de se rendre à cet avis, le duc descendit lentement, sans +rien perdre de son attention à interroger ses souvenirs. + +-- Il était temps! dit Aurilly. + +-- De quel côté vient le bruit? demanda le duc. + +-- De ce côté, dit Aurilly, et il étendit la main dans la direction d'une +espèce de ruelle sombre. + +Le prince écouta. + +[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.] + +-- Je n'entends plus rien, dit-il. + +-- La personne se sera arrêtée; c'est quelque espion qui nous guette. + +-- Enlève l'échelle, dit le prince. + +Aurilly obéit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre +qui bordait de chaque côté la porte de la maison. + +Le bruit ne s'était point renouvelé, et personne ne paraissait à +l'extrémité de la ruelle. + +Aurilly revint. + +-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle? + +-- Fort belle, répondit le prince d'un air sombre. + +-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu? + +-- Elle dort. + +-- De quoi vous préoccupez-vous en ce cas? + +Le prince ne répondit pas. + +-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly. + +-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-là +quelque part. + +-- Vous l'avez reconnue alors. + +-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue +m'a frappé d'un coup violent au coeur. + +Aurilly regarda le prince tout étonné, puis, avec un sourire dont il ne se +donna pas la peine de dissimuler l'ironie: + +-- Voyez-vous cela! dit-il. + +-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, répliqua sèchement François; +ne voyez-vous pas que je souffre? + +-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'écria Aurilly. + +-- Oui, en vérité, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'éprouve; +mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder. + +-- Cependant, justement à cause de l'effet que sa vue a produit sur vous, +il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur. + +-- Certainement qu'il le faut, dit François. + +-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce à la cour que +vous l'avez vue? + +-- Non, je ne crois pas. + +-- En France, en Navarre, en Flandre? + +-- Non. + +-- C'est une Espagnole peut-être? + +-- Je ne crois pas. + +-- Une Anglaise? quelque dame de la reine Élisabeth? + +-- Non, non, elle doit se rattacher à ma vie d'une façon plus intime; je +crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance. + +-- Alors vous la reconnaîtrez facilement, car, Dieu merci! la vie de +monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse +parlait tout à l'heure. + +-- Tu trouves? dit François, avec un funèbre sourire. + +Aurilly s'inclina. + +-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maître de moi pour +analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle à la façon +d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit +dans les rêves; aussi me semble-t-il que c'est dans un rêve que je l'ai +vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rêves effrayants dans ma +vie, et qui m'ont laissé comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis +sûr maintenant, c'est dans un de ces rêves-là que j'ai vu la femme de là- +haut. + +-- Monseigneur, monseigneur, s'écria Aurilly, que Votre Altesse me +permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si +douloureusement sa susceptibilités matière de sommeil; le coeur de Son +Altesse est heureusement trempé de manière à lutter avec l'acier le plus +dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espère; tenez, +moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui +nous surveille de cette rue, j'y monterais à mon tour, à l'échelle, et +j'aurais raison, je vous le promets, du rêve, de l'ombre et du frisson de +Votre Altesse. + +-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'échelle; dresse-la et +monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas à moi? Regarde, Aurilly, +regarde. + +Aurilly avait déjà fait quelques pas pour obéir à son maître, quand +soudain un pas précipité retentit sur la place et Henri cria au duc: + +-- Alarme! monseigneur, alarme! + +D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc. + +-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel prétexte avez-vous +quitté votre poste? + +-- Monseigneur, répondit Henri avec fermeté, si Votre Altesse croit devoir +me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir était de venir ici, +et m'y voici venu. + +Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenêtre. + +-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il. + +-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du côté de l'Escaut; on ne sait +s'ils sont amis ou ennemis. + +-- Nombreux? demanda le duc avec inquiétude. + +-- Très nombreux, monseigneur. + +-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir; +faites réveiller vos gendarmes. Longeons la rivière qui est moins large, +et décampons, c'est le plus prudent parti. + +-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois, +de prévenir mon frère. + +-- Deux hommes suffiront. + +-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un +gendarme. + +-- Non pas, morbleu! dit vivement François, non pas, du Bouchage, vous +viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on +se sépare d'un défenseur tel que vous. + +-- Votre Altesse emmène toute l'escorte? + +-- Toute. + +-- C'est bien, monseigneur, répliqua Henri en s'inclinant; dans combien de +temps part Votre Altesse? + +-- Tout de suite, comte. + +-- Holà! quelqu'un! cria Henri. + +Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eût attendu que cet +ordre de son chef pour paraître. + +Henri lui donna ses ordres, et presque aussitôt on vit les gendarmes se +replier sur la place de toutes les extrémités du bourg, en faisant leurs +préparatifs de départ. + +Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers. + +-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, à ce qu'il +paraît; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier +sans le prétexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cédons donc au +nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sûr de ma vie et de ma +liberté tant que je demeurerai au milieu de vous. + +Puis, se tournant vers Aurilly: + +-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et +d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera +point emmener sa maîtresse avec lui en ma présence. D'ailleurs nous +n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la +dame. + +-- Où va monseigneur? + +-- En France; je crois que mes affaires sont tout à fait gâtées ici. + +-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit +prudent pour lui de retourner à la cour? + +-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrêterai en route +dans un de mes apanages, à Château-Thierry, par exemple. + +-- Votre Altesse est-elle fixée? + +-- Oui, Château-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est à une +distance convenable de Paris, à vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM. +de Guise, qui sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est à Château- +Thierry que tu m'amèneras la belle inconnue. + +-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-être pas emmener. + +-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne à Château-Thierry et +qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules. + +-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre côté, si elle remarque que j'ai +de la pente à la conduire vers vous. + +-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le répète, c'est +vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est +la première fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de +l'argent? + +-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnés au sortir du +camp des polders. + +-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par +tous, amène-moi ma belle inconnue à Château-Thierry; peut-être qu'en la +regardant de plus près je la reconnaîtrai. + +-- Et le valet aussi? + +-- Oui, s'il ne te gêne pas. + +-- Mais s'il me gêne? + +-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton +chemin, jette-le dans un fossé. + +-- Bien, monseigneur. + +Tandis que les deux funèbres conspirateurs dressaient leurs plans dans +l'ombre, Henri montait au premier et réveillait Remy. + +Remy, prévenu, frappa à la porte d'une certaine façon, et presque aussitôt +la jeune femme ouvrit. + +Derrière Remy, elle aperçut du Bouchage. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait +désappris. + +-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hâta de dire le comte, je ne viens point +vous importuner, je viens vous faire mes adieux. + +-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte? + +-- Pour la France, oui, madame. + +-- Et vous nous laissez? + +-- J'y suis forcé, madame, mon premier devoir étant d'obéir au prince. + +-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy. + +-- Quel prince? demanda Diane en pâlissant. + +-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement +sauvé, nous a rejoints. + +Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pâle, qu'il semblait avoir +été frappé d'une mort subite. + +-- Répétez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M. +le duc d'Anjou est ici. + +-- S'il n'y était point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je +vous eusse accompagnée jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous +comptez vous retirer. + +-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent. + +Et il appuya un doigt sur ses lèvres. + +Un signe de tête de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe. + +-- Je vous eusse accompagnée d'autant plus volontiers, madame, continua +Henri, que vous pourrez être inquiétée par les gens du prince. + +-- Comment cela? + +-- Oui, tout me porte à croire qu'il sait qu'une femme habite cette +maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie à moi. + +-- Et d'où vous vient cette croyance? + +-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une échelle contre la muraille et +regarder par cette fenêtre. + +-- Oh! s'écria Diane, mon Dieu! mon Dieu! + +-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire à son compagnon qu'il ne vous +connaissait pas. + +-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy. + +-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits +d'une suprême résolution. + +-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir à l'instant +même; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi +donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que +jusqu'à mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu! +madame, adieu! + +Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eût fait devant un +autel, fit deux pas en arrière. + +-- Non! non! s'écria Diane avec l'égarement de la fièvre; non, Dieu n'a +pas voulu cela; non; Dieu avait tué cet homme, il ne peut l'avoir +ressuscité; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort! + +En ce moment même, et comme pour répondre à cette douloureuse invocation à +la miséricorde céleste, la voix du prince retentit dans la rue. + +-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre. + +-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernière fois, adieu! + +Et serrant la main de Remy, il s'élança dans l'escalier. + +Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante et convulsive comme l'oiseau +que fascine le serpent des Antilles. + +Elle aperçut le duc à cheval; son visage était coloré par la lueur des +torches que portaient deux gendarmes. + +-- Oh! il vit le démon, il vit! murmura Diane à l'oreille de Remy avec un +accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut épouvanté lui- +même; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en +France que nous allons. + + + + +LXXVI + +SÉDUCTION + + +Les préparatifs du départ des gendarmes avaient jeté la confusion dans le +bourg; leur départ fit succéder le plus profond silence au bruit des armes +et des voix. + +Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et se perdre tout à fait; puis, +lorsqu'il crut la maison complètement déserte, il descendit dans la salle +basse pour s'occuper de son départ et de celui de Diane. + +Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un +homme assis près du feu, le visage tourné de son côté. + +Cet homme guettait évidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant, +il eût pris l'air de la plus profonde insouciance. + +Remy s'approcha, selon son habitude, avec une démarche lente et brisée, en +découvrant son front chauve et pareil à celui d'un vieillard accablé +d'années. + +Celui vers lequel il s'approchait avait la lumière derrière lui, de sorte +que Remy ne put distinguer ses traits. + +-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici. + +-- Moi aussi, répondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que +j'aurai des compagnons. + +-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy, car, +excepté un jeune homme malade que je ramène en France... + +-- Ah! fit tout à coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un +bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire. + +-- Vraiment? demanda Remy. + +-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame. + +-- De quelle jeune dame? s'écria Remy sur la défensive. + +-- Là! là! ne vous fâchez point, mon bon ami, répondit Aurilly; je suis +l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maître par +l'ordre de son frère; et, à son départ, le comte m'a recommandé une jeune +dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France, +après l'avoir suivi en Flandre.... + +Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et +affectueux. Il s'était placé, dans son mouvement, au milieu du rayon de la +lampe, en sorte que toute la clarté l'illuminait. + +Remy alors put le voir. + +Mais, au lieu de s'avancer de son côté vers son interlocuteur, Remy fit un +pas en arrière, et un sentiment semblable à celui de l'horreur se peignit +un instant sur son visage mutilé. + +-- Vous ne répondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly +de son visage le plus souriant. + +-- Monsieur, répondit Remy en affectant une voix cassée, pardonnez à un +pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et +défiant. + +-- Raison de plus, mon ami, répondit Aurilly, pour que vous acceptiez le +secours et l'appui d'un honnête compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai +dit tout à l'heure, je viens de la part d'un maître qui doit vous inspirer +confiance. + +-- Assurément, monsieur. + +Et Remy fit un pas en arrière. + +-- Vous me quittez?... + +-- Je vais consulter ma maîtresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous +comprenez. + +-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me présente moi-même, je lui +expliquerai ma mission dans tous ses détails. + +-- Non, non, merci; madame dort peut-être encore, et son sommeil m'est +sacré. + +-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien à vous dire, sinon ce +que mon maître m'a chargé de vous communiquer. + +-- A moi? + +-- A vous et à la jeune dame. + +-- Votre maître, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas? + +-- Lui-même. + +-- Merci, monsieur. + +Lorsqu'il eut refermé la porte, toutes les apparences du vieillard, +excepté le front chauve et le visage ridé, disparurent à l'instant même, +et il monta l'escalier avec une telle précipitation et une vigueur si +extraordinaire, que l'on n'eût pas donné vingt-cinq ans à ce vieillard +qui, un instant auparavant, en paraissait soixante. + +-- Madame! madame! s'écria Remy d'une voix altérée, dès qu'il aperçut +Diane. + +-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti? + +-- Si fait, madame; mais il y a ici un démon mille fois pire, mille fois +plus à craindre que lui; un démon sur lequel tous les jours, depuis six +ans, j'ai appelé la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son +maître, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne. + +-- Aurilly, peut-être? demanda Diane. + +-- Aurilly lui-même; l'infâme est là, en bas, oublié comme un serpent hors +du nid par son infernal complice. + +-- Oublié, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu +sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand +ce mal, il peut le faire lui-même; non! non! Remy, Aurilly n'est point +oublié ici, il y est laissé, et laissé pour un dessein quelconque, crois- +moi. + +-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez! + +-- Me connaît-il? + +-- Je ne crois pas. + +-- Et t'a-t-il reconnu? + +-- Oh! moi, madame, répondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me +reconnaît pas. + +-- Il m'a devinée, peut-être? + +-- Non, car il a demandé à vous voir. + +-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupçonne. + +-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je +remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est +désert, l'infâme est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard à sa +ceinture... j'ai un couteau à la mienne. + +-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de +ce misérable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut, +et si, dans la situation où nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le +mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il présenté à vous, Remy? + +-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame. + +-- Tu vois bien, il ment; donc il a un intérêt à mentir. Sachons ce qu'il +veut, tout en lui cachant notre volonté à nous. + +-- J'agirai selon vos ordres, madame. + +-- Pour le moment, que demande-t-il? + +-- A vous accompagner. + +-- En quelle qualité? + +-- En qualité d'intendant du comte. + +-- Dis-lui que j'accepte. + +-- Oh! madame! + +-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, où j'ai des +parents, et que cependant j'hésite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il +faut au moins combattre à armes égales. + +-- Mais il vous verra. + +-- Et mon masque! D'ailleurs je soupçonne qu'il me connaît, Remy. + +-- Alors, s'il vous connaît, il vous tend un piège. + +-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber. + +-- Cependant.... + +-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort? + +-- Non. + +-- Eh bien! n'es-tu donc plus décidé à mourir pour l'accomplissement de +notre voeu? + +-- Si fait; mais non pas à mourir sans vengeance. + +-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage, +nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maître. + +-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite. + +-- Va, mon ami, va. + +Et Remy descendit, mais hésitant encore. Le brave jeune homme avait, à la +vue d'Aurilly, ressenti malgré lui ce frissonnement nerveux plein de +sombre terreur que l'on ressent à la vue des reptiles; il voulait tuer +parce qu'il avait eu peur. + +Mais cependant, au fur et à mesure qu'il descendait, la résolution +rentrait dans cette âme si fortement trempée, et en rouvrant la porte, il +était résolu, malgré l'avis de Diane, à interroger Aurilly, à le +confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui +soupçonnait, à le poignarder sur la place. + +C'était ainsi que Remy entendait la diplomatie. + +Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenêtre afin de +garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues. + +Remy vint à lui, armé d'une résolution inébranlable; aussi ses paroles +furent-elles douces et calmes. + +-- Monsieur, lui dit-il, ma maîtresse ne peut accepter ce que vous lui +proposez. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que vous n'êtes point l'intendant de M. du Bouchage. + +Aurilly pâlit. + +-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il. + +-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitté en me recommandant la +personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas +dit un mot de vous. + +-- Il ne m'a vu qu'après vous avoir quitté. + +-- Mensonges, monsieur, mensonges! + +Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences +d'un vieillard. + +-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en fonçant le +sourcil. Prenez garde, vous êtes vieux, je suis jeune; vous êtes faible, +je suis fort. + +Remy sourit, mais ne répondit rien. + +-- Si je vous voulais du mal, à vous ou à votre maîtresse, continua +Aurilly, je n'aurais que la main à lever. + +-- Oh! oh! fit Remy, peut-être me trompé-je, et est-ce du bien que vous +lui voulez? + +-- Sans doute. + +-- Expliquez-moi ce que vous désirez, alors. + +-- Mon ami, dit Aurilly, je désire faire votre fortune d'un seul coup, si +vous me servez. + +-- Et si je ne vous sers pas? + +-- En ce cas-là, puisque vous me parlez franchement, je vous répondrai +avec une pareille franchise: en ce cas-là, je désire vous tuer.... + +-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire. + +-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela. + +Remy respira. + +-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse +vos projets. + +-- Les voici: vous avez deviné juste, mon brave homme; je ne suis point au +comte du Bouchage. + +-- Ah! et à qui êtes-vous? + +-- Je suis à un plus puissant seigneur. + +-- Faites-y attention: vous allez mentir encore. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons. + +-- Pas même la maison de France? + +-- Oh! oh! fit Remy. + +-- Et voilà comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux +d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy. + +Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arrière. + +-- Vous êtes au roi? demanda-t-il avec une naïveté qui eût fait honneur +même à un homme plus rusé que lui. + +-- Non, mais à son frère, M. le duc d'Anjou. + +-- Ah! très bien; je suis le très humble serviteur de M. le duc. + +-- A merveille. + +-- Mais après? + +-- Comment, après? + +-- Oui, que désire monseigneur? + +-- Monseigneur, très cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en +essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main, +monseigneur est amoureux de votre maîtresse. + +-- Il la connaît donc? + +-- Il l'a vue. + +-- Il l'a vue! s'écria Remy dont la main crispée s'appuya sur le manche de +son couteau, et quand cela l'a-t-il vue? + +-- Ce soir. + +-- Impossible, ma maîtresse n'a pas quitté sa chambre. + +-- Eh bien! voilà justement; le prince a agi comme un véritable écolier, +preuve qu'il est véritablement amoureux. + +-- Comment a-t-il agi? voyons, dites. + +-- Il a pris une échelle et a grimpé au balcon. + +-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah! +voilà comment il a agi? + +-- Il paraît qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly. + +-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous? + +-- Non, mais d'après ce que monseigneur m'a dit, je brûle de la voir, ne +fût-ce que pour juger de l'exagération que l'amour apporte dans un esprit +sensé. Ainsi donc, c'est convenu, vous êtes avec nous. + +Et pour la troisième fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or à Remy. + +-- Certainement que je suis à vous, dit Remy en repoussant la main +d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon rôle dans les +événements que vous préparez. + +-- Répondez-moi d'abord: la dame de là-haut est-elle la maîtresse de M. du +Bouchage ou de son frère? + +Le sang monta au visage de Remy. + +-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de là-haut +n'a pas d'amant. + +-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas +d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouvé la pierre philosophale. + +-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma +maîtresse? + +-- Oui. + +-- Et que veut-il? + +-- Il veut l'avoir à Château-Thierry, où il se rend à marches forcées. + +-- Voilà, sur mon âme, une passion venue bien vite. + +-- C'est comme cela que les passions viennent à monseigneur. + +-- Je ne vois à cela qu'un inconvénient, dit Remy. + +-- Lequel? + +-- C'est que ma maîtresse va s'embarquer pour l'Angleterre. + +-- Diable! voilà en quoi justement vous pouvez m'être utile: décidez-la. + +-- A quoi? + +-- A prendre la route opposée. + +-- Vous ne connaissez pas ma maîtresse, monsieur; c'est une femme qui +tient à ses idées; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en +France au lieu d'aller à Londres. Une fois à Château-Thierry, croyez-vous +qu'elle cède aux désirs du prince? + +-- Pourquoi pas? + +-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou. + +-- Bah! on aime toujours un prince du sang. + +-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupçonne ma maîtresse +d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idée +de l'enlever à celui qu'elle aime? + +-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idées triviales, et nous aurons de la +peine à nous entendre, à ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai +préféré la douceur à la violence, et maintenant, si tu me forces à changer +de conduite, eh bien! soit, j'en changerai. + +-- Que ferez vous? + +-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque +coin, et j'enlèverai la dame. + +-- Vous croyez à l'impunité? + +-- Je crois à tout ce que mon maître me dit de croire. Voyons, décideras- +tu ta maîtresse à venir en France? + +-- J'y tâcherai; mais je ne puis répondre de rien. + +-- Et quand aurai-je la réponse? + +-- Le temps de monter chez elle et de la consulter. + +-- C'est bien; monte, je t'attends. + +-- J'obéis, monsieur. + +-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune +et ta vie? + +-- Je le sais. + +-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps. + +-- Ne vous hâtez pas trop. + +-- Bah! je suis sûr de la réponse; est-ce que les princes trouvent des +cruelles? + +-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois. + +-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez. + +Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eût été certain de +l'accomplissement de ses espérances, se dirigeait réellement vers +l'écurie. + +-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy. + +-- Eh bien! madame, le duc vous a vue. + +-- Et.... + +-- Et il vous aime. + +-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'écria Diane; mais tu es en délire, +Remy. + +-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit. + +-- Et qui t'a dit cela? + +-- Cet homme! cet Aurilly! cet infâme! + +-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors. + +-- Si le duc vous eût reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se +présenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc +ne vous a pas reconnue. + +-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passé depuis +six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliée. Suivons cet homme, +Remy. + +-- Oui, mais cet homme vous reconnaîtra, lui. + +-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de mémoire que son maître? + +-- Oh! parce que son intérêt à lui est de se souvenir, tandis que +l'intérêt du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre +débauché, l'aveugle, le blasé, l'assassin de ses amours, cela se conçoit. +Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura +pas oublié, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre +vengeresse, et vous dénoncera. + +-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu +m'avais dit que tu avais un couteau. + +-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence à croire que Dieu est +d'intelligence avec nous pour punir les méchants. + +Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier: + +-- Monsieur, dit-il, monsieur! + +-- Eh bien? demanda Aurilly. + +-- Eh bien, ma maîtresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi +pourvu à sa sûreté, et elle accepte avec reconnaissance votre offre +obligeante. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prévenez-la que les chevaux sont +prêts. + +-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras à Diane. + +Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il +était de voir le visage de l'inconnue. + +-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici à Château- +Thierry les cordons de soie seront usés.... ou coupés. + + + + +LXXVII + +LE VOYAGE + + +On se mit en route. + +Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite égalité, et, avec +Diane, les airs du plus profond respect. + +Mais il était facile pour Remy de voir que ces airs de respect étaient +intéressés. + +En effet, tenir l'étrier d'une femme quand elle monte à cheval ou qu'elle +en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne +laisser échapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son +manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux. + +En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il +regardait sous le masque; en tenant l'étrier, il provoquait un hasard qui +lui fît entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus, +n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mémoire exacte, +comptait bien reconnaître. + +Mais le musicien avait affaire à forte partie; Remy réclama son service +auprès de sa compagne, et se montra jaloux des prévenances d'Aurilly. + +Diane elle-même, sans paraître soupçonner les causes de cette +bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux +serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria +Aurilly de laisser faire à Remy tout seul ce qui regardait Remy. + +Aurilly en fut réduit, pendant les longues marches, à espérer l'ombre et +la pluie, pendant les haltes, à désirer les repas. + +Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien, +et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils étaient pris par +la jeune femme dans une chambre séparée. + +Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il était reconnu; il +essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos +aux portes; il essaya de voir par les fenêtres, mais il trouva devant les +fenêtres d'épais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les manteaux des +voyageurs. + +Ni questions ni tentatives de corruption ne réussirent sur Remy; le +serviteur annonçait que telle était la volonté de sa maîtresse et par +conséquent la sienne. + +-- Mais ces précautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait +Aurilly. + +-- Non, pour tout le monde. + +-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas. + +-- Hasard, pur hasard, répondait Remy, et c'est justement parce que, +malgré elle, ma maîtresse a été vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend +ses précautions pour n'être plus vue par personne. + +Cependant les jours s'écoulaient, on approchait du terme, et, grâce aux +précautions de Remy et de sa maîtresse, la curiosité d'Aurilly avait été +mise en défaut. + +Déjà la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs. + +Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne +mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences, +commençait à perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature +prenaient peu à peu le dessus. + +On eût dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, était caché +un secret mortel. + +Un jour il demeura un peu en arrière avec Remy, et renouvela sur lui ses +tentatives de séduction, que Remy repoussa, comme d'habitude. + +-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je +voie ta maîtresse. + +-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au +jour que vous voudrez. + +-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly. + +Un éclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy. + +-- Essayez! dit-il. + +Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait d'énergie dans celui qu'il +prenait pour un vieillard. + +Il se mit à rire. + +-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la +même, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue? + +-- Certes! + +-- Et qu'il m'a dit de lui amener à Château-Thierry? + +-- Oui. + +-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux +d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas à fuir, à +m'échapper.... + +-- En avons-nous l'air? dit Remy. + +-- Non. + +-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y +fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Château-Thierry; si +le duc désire nous voir, nous désirons le voir aussi, nous. + +-- Alors, dit Aurilly, cela tombe à merveille. + +Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir réel qu'avaient Remy et sa +compagne de ne pas changer de chemin: + +-- Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quelques instants? dit-il. + +Et il montrait une espèce d'hôtellerie sur la route. + +-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maîtresse ne s'arrête que dans les +villes. + +-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqué. + +-- C'est ainsi. + +-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrête un instant; +continuez votre route, je vous rejoins. + +Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, descendit de cheval et s'approcha de +l'hôte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le +connaissait. + +Remy rejoignit Diane. + +-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme. + +-- Il exprimait son désir ordinaire. + +-- Celui de me voir? + +-- Oui. + +Diane sourit sous son masque. + +-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux. + +-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y +pourra rien. + +-- Mais une fois que vous serez à Château-Thierry, ne faudra-t-il point +qu'il vous voie à visage découvert? + +-- Qu'importe, si la découverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le +maître ne m'a point reconnue. + +-- Oui, mais le valet vous reconnaîtra. + +-- Tu vois que jusqu'à présent ni ma voix ni ma démarche ne l'ont frappé. + +-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystères qui existent depuis huit +jours pour Aurilly, n'avaient point existé pour le prince, ils n'avaient +point excité sa curiosité, point éveillé ses souvenirs, au lieu que, +depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera +une mémoire éveillée sur tous les points, il vous reconnaîtra s'il ne vous +a pas reconnue. + +En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin +de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait +tout à coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation. + +Le silence soudain qui accueillit son arrivée lui prouva significativement +qu'il gênait; il se contenta donc de suivre par derrière comme il faisait +quelquefois. + +Dès ce moment, le projet d'Aurilly fut arrêté. + +Il se défiait réellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy; +seulement il se défiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit, +flottant de conjectures en conjectures, ne s'était arrêté à la réalité. + +Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachât avec tant d'acharnement ce +visage que tôt ou tard il devait voir. + +Pour mieux conduire son projet à sa fin, il sembla de ce moment y avoir +complètement renoncé, et se montra le plus commode et le plus joyeux +compagnon possible durant le reste de la journée. + +Remy ne remarqua point ce changement sans inquiétude. + +On arriva à une ville et l'on y coucha comme d'habitude. + +Le lendemain, sous prétexte que la traite était longue, on partit avec le +jour. + +A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer les chevaux. + +A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'à quatre. + +Une grande forêt se présentait dans le lointain: c'était celle de La Fère. + +Elle avait cet aspect sombre et mystérieux de nos forêts du Nord; mais cet +aspect si imposant pour les natures méridionales, à qui, avant toute +chose, il faut la lumière du jour, et la chaleur du soleil, était +impuissant sur Remy et sur Diane, habitués aux bois profonds de l'Anjou et +de la Sologne. + +Seulement ils échangèrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux +que c'était là que les attendait cet événement qui, depuis le moment du +départ, planait sur leurs têtes. + +On entra dans la forêt. + +Il pouvait être six heures du soir. + +Au bout d'une demi-heure de marche, le jour était sur son déclin. + +Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un +étang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer +Morte, et qui côtoyait la route qui s'étendait devant les voyageurs. + +Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait détrempé le +terrain argileux. Diane, assez sûre de son cheval, et d'ailleurs assez +insouciante de sa propre sûreté, laissait aller son cheval sans le +soutenir; Aurilly marchait à droite, Remy à gauche. + +Aurilly était sur la lisière de l'étang, Remy sur le milieu du chemin. + +Aucune créature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de +verdure, sur la longue courbe du chemin. + +On eût dit que la forêt était un de ces bois enchantés sous l'ombre +desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses +profondeurs le rauque hurlement des loups que réveillait l'approche de la +nuit. + +Tout à coup Diane sentit que la selle de son cheval, sellé comme +d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta +au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie. + +En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupée, et du bout de son +poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque. + +Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou porté la main à son visage, +Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son côté se +penchait vers lui. + +Les yeux de ces deux créatures s'étreignirent dans un regard terrible; nul +n'eût pu dire lequel était le plus pâle et lequel le plus menaçant. + +Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque +et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant: + +-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!! + +-- C'est un nom que tu ne répéteras plus!... s'écria Remy en saisissant +Aurilly à la ceinture et en l'enlevant de son cheval. + +Tous deux roulèrent sur le chemin. + +Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard. + +-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui +appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici. + +Le dernier voile qui paraissait étendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se +déchirer. + +-- Le Haudoin! s'écria-t-il, je suis mort! + +-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant sa main gauche sur la +bouche du misérable qui se débattait sous lui, mais tout à l'heure! + +Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaîne. + +-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort. + +Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un râle +inarticulé. + +Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur sa selle, appuyée au pommeau, +frémissante, mais impitoyable, n'avait point détourné la tête de ce +terrible spectacle. + +Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se +renversa en arrière, et tomba de son cheval, raide comme si elle était +morte. + +Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly, +lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du +cadavre et le précipita dans l'étang. + +La pluie continuait de tomber à flots. + +-- Efface, ô mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a +encore d'autres coupables à frapper. + +Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses +bras Diane encore évanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-même sur +le sien en soutenant sa compagne. + +Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurlements des loups qui se +rapprochaient, comme si cette scène les eût appelés, disparut dans les +bois. + +Lorsque Diane fut revenue à elle, les deux voyageurs, sans échanger une +seule parole, continuèrent leur route vers Château-Thierry. + + + + +LXXVIII + +COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DÉJEUNER, ET COMMENT +CHICOT S'INVITA TOUT SEUL. + + +Le lendemain du jour où les événements que nous venons de raconter +s'étaient passés dans la forêt de la Fère, le roi de France sortait du +bain à neuf heures du matin à peu près. + +Son valet de chambre, après l'avoir roulé dans une couverture de fine +laine, et l'avoir épongé avec deux nappes de cette épaisse ouate de Perse, +qui ressemble à la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait +place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-mêmes, avaient fait place +aux parfumeurs et aux courtisans. + +Enfin, ces derniers partis, le roi avait mandé son maître-d'hôtel, en lui +disant qu'il prendrait autre chose que son consommé ordinaire, attendu +qu'il se sentait en appétit ce matin. + +Cette bonne nouvelle, répandue à l'instant même dans le Louvre, y faisait +naître une joie bien légitime, et le fumet des viandes commençait à +s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes françaises, on +se le rappelle, entra chez Sa Majesté pour prendre ses ordres. + +-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce +matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point à faire +le roi; je suis tout béat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je +ne pèse pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon, +comprends-tu cela, mon ami? + +-- Je le comprends d'autant mieux, sire, répondit le colonel des gardes +françaises, que j'ai grand'faim moi-même. + +-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim. + +-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majesté exagère, mais trois fois par +jour; et Votre Majesté? + +-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai reçu de bonnes +nouvelles. + +-- Harnibieu! il paraît alors que vous avez reçu de bonnes nouvelles, +sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares, +à ce qu'il me semble. + +-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe? + +-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux +proverbes, sire, et surtout à celui-là; il ne vous est rien venu du côté +de la Navarre? + +-- Rien. + +-- Rien? + +-- Sans doute, preuve qu'on y dort. + +-- Et du côté de la Flandre? + +-- Rien. + +-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du côté de Paris? + +-- Rien. + +-- Preuve qu'on y fait des complots. + +-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je +vais en avoir un. + +-- Vous, sire! s'écria Crillon, au comble de l'étonnement. + +-- Oui, la reine a rêvé cette nuit qu'elle était enceinte. + +-- Enfin, sire... dit Crillon. + +-- Eh bien! quoi? + +-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majesté avait +faim de si grand matin. Adieu, sire. + +-- Va, mon bon Crillon, va. + +-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majesté a si grand'faim, +elle devrait bien m'inviter à déjeuner. + +-- Pourquoi cela, Crillon? + +-- Parce qu'on dit que Votre Majesté vit de l'air du temps, ce qui la fait +maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais été enchanté de +pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout +le monde. + +-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me +fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi, +Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poétique, et ne +se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple. + +-- J'écoute, sire. + +-- Rappelle-toi le roi Alexander. + +-- Quel roi Alexander? + +-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien! +Alexandre aimait à se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre était +beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait à +l'Apollon, et même à l'Antinous. + +-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme +lui et de vous baigner devant les vôtres, car vous êtes bien maigre, mon +pauvre sire. + +-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'épaule, tu es un +bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan, +mon vieil ami. + +-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas à déjeuner, reprit Crillon en +riant avec bonhomie et en prenant congé du roi, plutôt content que +mécontent, car la tape sur l'épaule avait fait balance au déjeuner absent. + +Crillon parti, la table fut dressée aussitôt. + +Le maître-d'hôtel royal s'était surpassé. Une certaine bisque de perdreaux +avec une purée de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du +roi, que de belles huîtres avaient déjà tenté. + +Aussi le consommé habituel, ce fidèle réconfortant du monarque, fut-il +négligé; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son écuelle d'or; ses +yeux mendiants, comme eût dit Théophile, n'obtinrent absolument rien de Sa +Majesté. + +Le roi commença l'attaque sur sa bisque de perdreaux. + +Il en était à sa quatrième bouchée, lorsqu'un pas léger effleura le +parquet derrière lui, une chaise grinça sur ses roulettes, et une voix +bien connue demanda aigrement: + +-- Un couvert! + +Le roi se retourna. + +-- Chicot! s'écria-t-il. + +-- En personne. + +Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire +perdre, Chicot s'étendit dans sa chaise, prit une assiette, une +fourchette, et sur le plat d'huîtres commença, en les arrosant de citron, +à prélever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot. + +-- Toi ici! toi revenu! s'écria Henri. + +-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine. + +Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer à lui les +perdreaux. + +-- Halte-là, Chicot, c'est mon plat! s'écria Henri en allongeant la main +pour retenir la bisque. + +Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la +moitié. + +Puis il se versa du vin, passa de la bisque à un pâté de thon, du thon à +des écrevisses farcies, avala par manière d'acquit, et par-dessus le tout, +le consommé royal; puis, poussant un grand soupir: + +-- Je n'ai plus faim, dit-il. + +-- Par la mordieu! je l'espère bien, Chicot. + +-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout +guilleret ce matin. + +-- N'est-ce pas, Chicot? + +-- De charmantes petites couleurs. + +-- Hein? + +-- Est-ce à toi? + +-- Parbleu! + +-- Alors, je t'en fais mon compliment. + +-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin. + +-- Tant mieux, mon roi, tant mieux. + +Ah ça! mais ton déjeuner ne finissait point là, et il te restait bien +encore quelques petites friandises? + +-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre. + +-- Elles sont trop sucrées. + +-- Des noix farcies de raisin de Corinthe. + +-- Fi! on a laissé les pépins dans les raisins. + +-- Tu n'es content de rien. + +-- C'est que, parole d'honneur, tout dégénère, même la cuisine, et qu'on +vit de plus en plus mal à la cour. + +-- Vivrait-on mieux à celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant. + +-- Eh! eh!... je ne dis pas non. + +-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements. + +-- Ah! quant à cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet. + +-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira. + +-- Très volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par où veux-tu que je +commence? + +-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route? + +-- Oh! une véritable promenade. + +-- Tu n'as pas eu de désagréments par les chemins? + +-- Moi, j'ai fait un voyage de fée. + +-- Pas de mauvaises rencontres? + +-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un +ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne? Tu calomnies tes sujets, mon +fils. + +-- Je disais cela, reprit le roi, flatté de la tranquillité qui régnait +dans son royaume, parce que n'ayant point de caractère officiel, ni même +apparent, tu pouvais risquer. + +-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les +voyageurs y sont nourris gratis, on les y héberge pour l'amour de Dieu, +ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornières, elles sont +tapissées de velours à franges d'or; c'est incroyable, mais cela est. + +-- Enfin, tu es content, Chicot? + +-- Enchanté. + +-- Oui, oui, ma police est bien faite. + +-- A merveille! c'est une justice à lui rendre. + +-- Et la route est sûre? + +-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui +passent en chantant les louanges du roi. + +-- Chicot, nous en revenons à Virgile. + +-- A quel endroit de Virgile? + +-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_ + +-- Ah! très bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs, +mon fils? + +-- Hélas! parce qu'il n'en est pas de même dans les villes. + +-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption. + +-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre. + +-- Je te le dis, sur des roulettes. + +-- Moi, je vais seulement à Vincennes, trois quarts de lieue.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! je manque d'être assassiné sur la route. + +-- Ah bah! fit Chicot. + +-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la +relation circonstanciée; sans mes quarante-cinq, j'étais mort. + +-- Vraiment! et où la chose s'est-elle passée? + +-- Tu veux demander où elle devait se passer? + +-- Oui. + +-- A Bel-Esbat. + +-- Près du couvent de notre ami Gorenflot? + +-- Justement. + +-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami? + +-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son côté il avait +entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font à +cette heure tous mes fainéants de moines, il était debout sur son balcon, +tandis que tout son couvent tenait la route. + +-- Et il n'a rien fait autre chose? + +-- Qui? + +-- Dom Modeste. + +-- Il m'a béni avec une majesté qui n'appartient qu'à lui, Chicot. + +-- Et ses moines? + +-- Ils ont crié vive le roi! à tue-tête. + +-- Et tu ne t'es pas aperçu d'autre chose? + +-- De quelle chose? + +-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe. + +-- Ils étaient armés de toutes pièces, Chicot; voilà où je reconnais la +prévoyance du digne prieur; voilà où je me dis: Cet homme savait tout, et +cependant cet homme n'a rien dit, rien demandé; il n'est pas venu le +lendemain, comme d'Épernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant: +Sire, pour avoir sauvé le roi. + +-- Oh! quant à cela, il en était incapable; d'ailleurs ses mains n'y +entreraient pas, dans tes poches. + +-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands +hommes qui illustreront mon règne, et je te déclare qu'à la première +occasion je lui fais donner un évêché. + +-- Et tu feras très bien, mon roi. + +-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond, +lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'élite sont complets; +nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines +vertus et certains vices de race, qui nous font des spécialités +historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais +paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idées, de +l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais +sans idée, sans force, sans volonté; vois plutôt Henri. Lorsque la nature, +au contraire, pétrit de prime saut un homme né de rien, elle n'emploie que +sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet. + +-- Tu trouves? + +-- Oui, savant, modeste, rusé, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra, +un ministre, un général d'armée, un pape. + +-- Là, là! sire, arrêtez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous +entendait, il crèverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi +que tu en dises, le prieur dom Modeste. + +-- Tu es jaloux, Chicot! + +-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion. + +-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle +point, _stemmata quid faciunt_? + +-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli être assassiné? + +-- Oui. + +-- Par qui? + +-- Par la Ligue, mordieu! + +-- Comment se porte-t-elle, la Ligue? + +-- Toujours de même. + +-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle +engraisse. + +-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop +jeunes; c'est comme les enfants, Chicot. + +-- Ainsi, tu es content, mon fils? + +-- A peu près. + +-- Tu te trouves en paradis? + +-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu +de ma joie, et j'y entrevois un surcroît de joie. + +-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton. + +-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant? + +-- Je crois bien. + +-- Et tu me fais languir, friand que tu es. + +-- Par où veux-tu que je commence, mon roi? + +-- Je te l'ai déjà dit, par le commencement; mais tu divagues toujours. + +-- Dois-je prendre à partir de mon départ? + +-- Non, le voyage a été excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas? + +-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble. + +-- Oui, voyons donc l'arrivée en Navarre. + +-- J'y suis. + +-- Que faisait Henri, quand tu es arrivé? + +-- L'amour. + +-- Avec Margot? + +-- Oh! non. + +-- Cela m'eût étonné; il est donc toujours infidèle à sa femme? le +scélérat; infidèle à une fille de France! Heureusement qu'elle le lui +rend. Et lorsque tu es arrivé, quel était le nom de la rivale de Margot? + +-- Fosseuse. + +-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Béarn. On +parlait ici d'une paysanne, d'une jardinière, d'une bourgeoise. + +-- Oh! c'est vieux tout cela. + +-- Ainsi, Margot est trompée? + +-- Autant que femme peut l'être. + +-- Et elle est furieuse? + +-- Enragée. + +-- Et elle se venge? + +-- Je le crois bien. + +Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille. + +-- Que va-t-elle faire? s'écria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et +terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle +un peu appeler son petit frère Henriquet contre son petit mari Henriot, +heim? + +-- C'est possible. + +-- Tu l'as vue? + +-- Oui. + +-- Et au moment où tu l'as quittée, que faisait-elle? + +-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais. + +-- Elle se préparait à prendre un autre amant? + +-- Elle se préparait à être sage-femme. + +-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutôt cette inversion anti- +française? Il y a équivoque, Chicot, gare à l'équivoque! + +-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien +pour faire des équivoques, trop délicat pour faire des coq-à-l'âne, et +trop véridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi; +c'est bien sage-femme que j'ai dit. + +-- _Obstetrix?_ + +-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux. + +-- Monsieur Chicot! + +-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot +était en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nérac. + +-- Pour son compte! s'écria Henri en pâlissant, Margot aurait des enfants? + +-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers +Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons, +peste! + +-- Ainsi Margot accouche, verbe actif. + +-- Tout ce qu'il y a de plus actif. + +-- Qui accouche-t-elle? + +-- Mademoiselle Fosseuse. + +-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi. + +-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engagé à te faire +comprendre; je me suis engagé à te dire ce qui est, voilà tout. + +-- Mais ce n'est peut-être qu'à son corps défendant qu'elle a consenti à +cette humiliation? + +-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment où il y a eu lutte, il y +a eu infériorité de part ou d'autre; vois Hercule avec Antée, vois Jacob +avec l'ange, eh bien! ta soeur a été moins forte que Henri, voilà tout. + +-- Mordieu! j'en suis aise, en vérité. + +-- Mauvais frère. + +-- Ils doivent s'exécrer alors? + +-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas. + +-- Mais en apparence? + +-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri. + +-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera +tout à fait. + +-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri. + +-- Bah! + +-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai? + +-- Dis. + +-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les +raccommode. + +-- Ainsi, il y a un nouvel amour? + +[Illustration: Remy le précipita dans l'étang. -- PAGE 76.] + +-- Eh! mon Dieu, oui. + +-- Du Béarnais? + +-- Du Béarnais. + +-- Pour qui? + +-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas? + +-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes très bien. + +-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte +au commencement. + +-- Remonte, mais dis vite. + +-- Tu avais écrit une lettre au féroce Béarnais? + +-- Comment sais-tu cela? + +-- Parbleu! je l'ai lue. + +-- Qu'en dis-tu? + +-- Que si ce n'était pas délicat de procédé, c'était au moins astucieux de +langage. + +-- Elle devait les brouiller. + +-- Oui, si Henri et Margot eussent été des conjoints ordinaires, des époux +bourgeois. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Je veux dire que le Béarnais n'est point une bête. + +-- Oh! + +-- Et qu'il a deviné. + +-- Deviné quoi? + +-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme. + +-- C'était clair, cela. + +-- Oui, mais ce qui l'était moins, c'était le but dans lequel tu voulais +les brouiller. + +-- Ah! diable! le but. + +-- Oui, ce damné Béarnais ne s'est-il pas avisé de croire que tu n'avais +d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer à ta +soeur la dot que tu lui dois! + +-- Ouais! + +-- Mon Dieu, oui, voilà ce que ce Béarnais du diable s'est logé dans +l'esprit. + +-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; après? + +-- Eh bien! à peine eut-il deviné cela qu'il devint ce que tu es en ce +moment, triste et mélancolique. + +-- Après, Chicot, après? + +-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aimé +Fosseuse. + +-- Bah! + +-- C'est comme je te le dis; alors il a été pris de cet autre amour dont +je te parlais. + +-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un païen, un Turc? +il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot? + +-- Cette fois, mon fils, cela va t'étonner, mais Margot a été ravie. + +-- Du désastre de Fosseuse, je conçois cela. + +-- Non pas, non pas, enchantée pour son propre compte. + +-- Elle prend donc goût à l'état de sage-femme? + +-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme. + +-- Que sera-t-elle donc? + +-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragées sont même +répandues à l'heure qu'il est. + +-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a +achetées. + +-- Tu crois cela, mon roi? + +-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de +la nouvelle maîtresse? + +-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture +magnifique, et qui est fort capable de se défendre si on l'attaque. + +-- Et s'est-elle défendue? + +-- Pardieu! + +-- De sorte que Henri a été repoussé avec perte? + +-- D'abord. + +-- Ah! ah! et ensuite? + +-- Henri est entêté; il est revenu à la charge. + +-- De sorte? + +-- De sorte qu'il l'a prise. + +-- Comment cela? + +-- De force. + +-- De force! + +-- Oui, avec des pétards. + +-- Que diable me dis-tu donc là, Chicot? + +-- La vérité. + +-- Des pétards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des +pétards? + +-- C'est mademoiselle Cahors. + +-- Mademoiselle Cahors! + +-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme +Péronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le +tuteur est, ou plutôt était M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis. + +-- Mordieu! s'écria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville! + +-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner après la +lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se décidât à la prendre. Mais, à +propos, tiens, voilà une lettre qu'il m'a chargé de te remettre en main +propre. + +Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi. + +C'était celle que Henri avait écrite après la prise de Cahors, et qui +finissait par ces mots: + + _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos; + Chicotus coetera expediet._ + +Ce qui signifiait: + + « Ce que tu m'as dit, m'a été fort utile; je connais mes amis, connais + les tiens; Chicot te dira le reste. » + + + + +LXXIX + +COMMENT APRÈS AVOIR REÇU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN REÇUT DU NORD + + +Le roi, au comble de l'exaspération, put à peine lire la lettre que Chicot +venait de lui donner. + +Pendant qu'il déchiffrait le latin du Béarnais avec des crispations +d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand +miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfèvrerie, admirait +sa tenue et les grâces infinies que sa personne avait prises sous l'habit +militaire. + +Infinies était le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tête, +un peu chauve, était surmontée d'une salade conique dans le genre de ces +armets allemands que l'on ciselait si curieusement à Trêves et à Mayence, +et il était occupé pour le moment à replacer sur son buffle, graissé par +la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que, +pour déjeuner, il avait posée sur un buffet; en outre, tout en rebouclant +sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des éperons plus capables +d'éventrer que d'éperonner un cheval. + +-- Oh! je suis trahi! s'écria Henri lorsqu'il eut achevé la lecture; le +Béarnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupçonné. + +-- Mon fils, répliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau +que l'eau qui dort. + +-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes! + +Chicot s'avança vers la porte comme pour obéir. + +-- Non, reste. + +Chicot s'arrêta. + +-- Cahors pris! continua Henri. + +-- Et de la bonne façon même, dit Chicot. + +-- Mais il a donc des généraux, des ingénieurs? + +-- Nenni, dit Chicot, le Béarnais est trop pauvre; comment les paierait- +il? Non pas, il fait tout lui-même. + +-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de dédain. + +--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais +pas, non; il ressemble à ces gens qui tâtent l'eau avant que de se +baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais +augure, se prépare la poitrine avec quelques _meâ culpâ_, le front avec +quelques réflexions philosophiques; cela lui prend les dix premières +minutes qui suivent le premier coup de canon, après quoi il donne une tête +dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une +salamandre. + +-- Diable! fit Henri, diable! + +-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, là-bas. + +Le roi se leva précipitamment et arpenta la salle à grands pas. + +-- Voilà un échec pour moi! s'écriait-il en terminant tout haut sa pensée +commencée tout bas, on en rira. Je serai chansonné. Ces coquins de Gascons +sont caustiques, et je les entends déjà, aiguisant leurs dents et leurs +sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement +que j'ai eu l'idée d'envoyer à François ce secours tant demandé; Anvers va +me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi. + +-- Amen! dit Chicot en plongeant délicatement, pour achever son dessert, +le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi. + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonça: + +-- M. le comte du Bouchage! + +-- Ah! s'écria Henri, je te le disais bien, Chicot, voilà ma nouvelle qui +arrive. Entrez, comte, entrez. + +L'huissier démasqua la porte, et l'on vit apparaître dans le cadre de +cette porte, à la portière tombant à demi, le jeune homme qu'on venait +d'annoncer, pareil à un portrait en pied d'Holbein ou du Titien. + +Il s'avança lentement et fléchit le genou au milieu du tapis de la +chambre. + +-- Toujours pâle, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un +moment, prends ton visage de Pâques, et ne me dis pas de bonnes choses +avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton +récit. Tu viens de Flandre, mon fils? + +-- Oui, sire. + +-- Et lestement, à ce que je vois. + +-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre. + +-- Sois le bienvenu. Anvers, où en est Anvers? + +-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire. + +-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela? + +-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux. + +-- Ah ça, mais, et mon frère ne marchait-il pas sur Anvers? + +-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche, +c'est sur Château-Thierry. + +-- Il a quitté l'armée? + +-- Il n'y a plus d'armée, sire. + +--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son +fauteuil, mais Joyeuse? + +-- Sire, mon frère, après avoir fait des prodiges avec ses marins, après +avoir soutenu toute la retraite, mon frère a rallié le peu d'hommes +échappés au désastre, et a fait avec eux une escorte à M. le duc d'Anjou. + +-- Une défaite! murmura le roi. + +Puis, tout à coup, avec un éclair étrange dans le regard: + +-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frère? + +-- Absolument, sire. + +-- Sans retour? + +-- Je le crains. + +Le front du prince s'éclaircit graduellement comme sous le jour d'une +pensée intérieure. + +-- Ce pauvre François, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes. +Il a manqué celle de Navarre; il a étendu la main vers celle d'Angleterre; +il a touché celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne régnera +jamais: pauvre frère, lui qui en a tant envie! + +-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque +chose, dit Chicot d'un ton solennel. + +-- Et combien de prisonniers? demanda le roi. + +-- Deux mille, à peu près. + +-- Combien de morts? + +-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre. + +-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan? + +-- Noyé. + +-- Noyé! Comment! vous vous êtes donc jetés dans l'Escaut? + +-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jeté sur nous. + +Le comte fit alors au roi un récit exact de la bataille et de +l'inondation. + +Henri l'écouta d'un bout à l'autre avec une pose, un silence et une +physionomie qui ne manquaient pas de majesté. + +Puis, lorsque le récit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant +le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant après, +revint avec un visage parfaitement rasséréné. + +-- Là! dit-il, j'espère que je prends les choses en roi. Un roi soutenu +par le Seigneur est réellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez- +moi, et puisque votre frère est sauvé comme le mien, Dieu merci, eh bien! +déridons-nous un peu. + +-- Je suis à vos ordres, sire. + +-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle. + +-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tête, je n'ai rendu aucun +service. + +-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frère en a rendu. + +[Illustration: Borromée.] + +-- D'immenses, sire. + +-- Il a sauvé l'armée, dis-tu, ou plutôt les débris de l'armée. + +-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise +qu'il doit la vie à mon frère. + +-- Eh bien! du Bouchage, ma volonté est d'étendre mon bienfait sur vous +deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a protégés +d'une façon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-à-dire +riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien +inspirés toujours, lesquels avaient pour coutume de récompenser les +messagers de mauvaises nouvelles. + +-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus +pour avoir été porteurs de mauvais messages. + +-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le sénat qui a +remercié Varron. + +-- Tu me cites des républicains. Valois, Valois, le malheur te rend +humble. + +-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que désires-tu? + +-- Puisque Votre Majesté me fait l'honneur de me parler si +affectueusement, j'oserai mettre à profit sa bienveillance; je suis las de +la vie, sire; et cependant j'ai répugnance à abréger ma vie, car Dieu le +défend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas +sont des péchés mortels; se faire tuer à l'armée, se laisser mourir de +faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des +travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement +clair, car, vous le savez, sire, nos pensées les plus secrètes sont à jour +devant Dieu; je renonce donc à mourir avant le terme que Dieu a fixé à ma +vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde. + +-- Mon ami! fit le roi. + +Chicot leva la tête et regarda avec intérêt ce jeune homme si beau, si +brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si désespérée. + +-- Sire, continua le comte avec l'accent de la résolution, tout ce qui +m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce désir; je veux me jeter +dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affligés, comme il est en +même temps souverain maître des heureux de la terre; daignez donc, sire, +me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le +prophète, mon coeur est triste comme la mort. + +Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique +incessante de ses bras et de sa physionomie, pour écouter cette douleur +majestueuse qui parlait si noblement, si sincèrement, par la voix la plus +douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnée à la jeunesse et à +la beauté. + +Son oeil brillant s'éteignit en reflétant le regard désolé du frère de +Joyeuse, tout son corps s'étendit et s'affaissa par la sympathie de ce +découragement qui semblait avoir, non pas détendu, mais tranché chaque +fibre du corps de du Bouchage. + +Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre à l'audition de cette +douloureuse requête. + +-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te +sens homme encore, et tu crains les épreuves. + +-- Je ne crains pas pour les austérités, sire, mais pour le temps qu'elles +laissent à l'indécision; non, non, ce n'est point pour adoucir les +épreuves qui me seront imposées, car j'espère ne rien retirer à mon corps +des souffrances physiques, à mon esprit des privations morales; c'est pour +enlever à l'un ou à l'autre tout prétexte de revenir au passé; c'est pour +faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me séparer à +jamais du monde, et qui, d'après les règles ecclésiastiques, d'ordinaire +pousse lentement comme une haie d'épines. + +-- Pauvre garçon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en +scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garçon! je crois +qu'il fera un bon prédicateur, n'est-ce pas, Chicot? + +Chicot ne répondit rien. Du Bouchage continua: + +-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille même que s'établira la +lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude +opposition; mon frère le cardinal, si bon en même temps qu'il est si +mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne +réussit point à me persuader, comme j'en suis sûr, il s'attaquera aux +impossibilités matérielles, et m'alléguera Rome, qui met des délais entre +chaque degré des ordres. Là, Votre Majesté est toute-puissante, là je +reconnaîtrai la force du bras que Votre Majesté veut bien étendre sur ma +tête. Vous m'avez demandé ce que je désirais, sire, vous m'avez promis de +satisfaire à mon désir; mon désir, vous le voyez, est tout en Dieu; +obtenez de Rome que je sois dispensé du noviciat. + +Le roi, de rêveur qu'il était, se releva souriant, et prenant la main du +comte: + +-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux être à +Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maître que moi. + +-- Beau compliment que tu lui fais là! murmura Chicot entre sa moustache +et ses dents. + +-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonné selon tes désirs, cher +comte, je te le promets. + +-- Et Votre Majesté me comble de joie! s'écria le jeune homme en baisant +la main de Henri avec autant de joie que s'il eût été fait duc, pair ou +maréchal de France. Ainsi, c'est chose dite. + +-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri. + +La figure de du Bouchage s'éclaira; quelque chose comme un sourire +d'extase passa sur ses lèvres; il salua respectueusement le roi, et +disparut. + +-- Voilà un heureux, un bien heureux jeune homme! s'écria Henri. + +-- Bon! s'écria Chicot, tu n'as rien à lui envier, ce me semble, il n'est +pas plus lamentable que toi, sire. + +-- Mais comprends donc, Chicot, il va être moine, il va se donner au ciel. + +-- Eh! qui diable t'empêche d'en faire autant? Il demande des dispenses à +son frère le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera +toutes les dispenses nécessaires; il est encore mieux que toi avec Rome, +celui-là; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise. + +-- Chicot! + +-- Et si la tonsure t'inquiète, car, enfin, c'est une opération délicate +que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis +ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te +donneront ce précieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des +couronnes que tu auras portées et qui justifiera la devise: _Manet ultima +coelo_. + +-- De jolies mains, dis-tu? + +-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains +de madame la duchesse de Montpensier après en avoir dit de ses épaules? +Quel roi tu fais, et quelle sévérité tu montres à l'endroit de tes +sujettes! + +Le roi fronça le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi +blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurément. + +-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste, +que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'intéressent +personnellement. + +Le roi fit un geste moitié indifférent, moitié approbatif. + +Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux +pieds de derrière. + +-- Voyons, dit-il à demi-voix, réponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse +sont partis comme cela pour les Flandres. + +-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_? + +-- Il veut dire que ce sont des gens si âpres, l'un au plaisir, l'autre à +la tristesse, qu'il me paraît surprenant qu'ils aient quitté Paris sans +faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'étourdir. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment +ils s'en sont allés. + +-- Sans doute, que je le sais. + +-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?... + +Chicot s'arrêta. + +-- Quoi? + +-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considérable, par exemple? + +-- Je ne l'ai pas entendu dire. + +-- Ont-ils enlevé quelque femme avec effraction et pistolades? + +-- Pas que je sache. + +-- Ont-ils... brûlé quelque chose, par hasard? + +-- Quoi? + +-- Que sais-je, moi? ce qu'on brûle pour se distraire quand on est grand +seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple. + +-- Es-tu fou, Chicot? brûler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que +l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-là? + +-- Ah! oui, l'on se gêne! + +-- Chicot! + +-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la +fumée? + +-- Ma foi, non. + +-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilité qu'il +n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait duré l'interrogatoire qu'il +venait de faire subir à Henri. + +-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri. + +-- Non, je ne la sais pas. + +-- C'est que tu deviens méchant. + +-- Moi? + +-- Oui, toi. + +-- Le séjour de la tombe m'avait édulcoré, grand roi, mais ta présence me +_surit_. _Omnia letho putrescunt_. + +-- C'est-à-dire que je suis moisi? fit le roi. + +-- Un peu, mon fils, un peu. + +-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets +d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractère. + +-- Des projets d'ambition, à moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils, +tu n'étais que niais, tu deviens fou, il y a progrès. + +[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y pénétrez pas. -- PAGE +96.] + +-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez éloigner de moi +tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas, +des crimes auxquels ils n'ont pas pensé; je dis que vous voulez +m'accaparer, enfin. + +-- T'accaparer! moi! s'écria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu +m'en préserve, tu es un être trop gênant, _bone Deus!_ sans compter que tu +es difficile à nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple. + +-- Hum! fit le roi. + +-- Voyons, explique-moi d'où te vient cette idée cornue? + +-- Vous avez commencé par écouter froidement mes éloges à l'endroit de +votre ancien ami, dom Modeste, à qui vous devez beaucoup. + +-- Moi, je dois beaucoup à dom Modeste? Bon, bon, bon! après? + +-- Après, vous avez essayé de me calomnier mes Joyeuse, deux amis +véritables, ceux-là. + +-- Je ne dis pas non. + +-- Ensuite, vous avez lancé votre coup de griffe sur les Guises. + +-- Ah! tu les aimes à présent, ceux-là aussi; tu es dans ton jour d'aimer +tout le monde, à ce qu'il paraît. + +-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois +et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort; +comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque +en eux c'est toujours la même froideur de marbre, et que je n'ai pas +l'habitude d'avoir peur des statues, si menaçantes qu'elles soient, je +m'en tiens à celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu, +Chicot, un fantôme, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un +compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouchés +et leurs grandes épées, sont les gens de mon royaume qui jusque +aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que +je dise à quoi? + +-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de +subtilités dans les comparaisons. + +-- Ils ressemblent à ces perches qu'on lâche dans les étangs pour donner +la chasse aux gros poissons et les empêcher d'engraisser par trop: mais +suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur. + +-- Eh bien? + +-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs écailles. + +-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil! + +-- Tandis que ton Béarnais.... + +-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Béarnais? + +-- Tandis que ton Béarnais, qui miaule comme un chat, mord comme un +tigre.... + +-- Sur ma vie, dit Chicot, voilà Valois qui pourlèche Guise! Allons, +allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arrêter. Divorce tout de +suite et épouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec +elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas été +amoureuse de toi dans le temps? + +Henri se rengorgea. + +-- Oui, dit-il, mais j'étais occupé ailleurs; voilà la source de toutes +ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une +rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je +suis homme, et je n'ai qu'à en rire. + +Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu à l'italienne, +quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte: + +-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majesté! + +-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi. + +-- C'est un capitaine, sire. + +-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu. + +En même temps un capitaine de gendarmes entra vêtu de l'uniforme de +campagne, et fit le salut accoutumé. + + + + +LXXX + +LES DEUX COMPÈRES + + +Chicot, à cette annonce, s'était assis, et, selon son habitude, tournait +impertinemment le dos à la porte, et son oeil à demi voilé se plongeait +dans une de ces méditations intérieures qui lui étaient si habituelles, +quand les premiers mots que prononça le messager des Guises le firent +tressaillir. + +En conséquence, il rouvrit l'oeil. + +Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupé du nouveau venu, ne fit +point attention à cette manifestation, toujours effrayante de la part de +Chicot. + +Le messager se trouvait placé à dix pas du fauteuil dans lequel Chicot +s'était blotti, et comme le profil de Chicot dépassait à peine les +garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier, +tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot. + +-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi à ce messager, dont la taille +était assez noble et la mine assez guerrière. + +-- Non pas, sire, mais de Soissons, où M. le duc, qui n'a pas quitté cette +ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de déposer +aux pieds de Votre Majesté. + +L'oeil de Chicot étincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu, +comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole. + +Le messager ouvrit son buffle fermé par des agrafes d'argent, et tira +d'une poche de cuir, doublée de soie, placée sur le coeur, non pas une +lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna l'autre à laquelle elle +s'était attachée par la cire de son cachet, de sorte que, comme le +capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis. + +L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le +vol de l'oiseau. + +Il vit aussi, à la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se +répandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme +pour donner la première au roi. + +Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modèle de confiance, c'était son +heure, ne fit attention à rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres +qu'on voulait bien lui offrir, et lut. + +De son côté, le messager, voyant le roi absorbé dans sa lecture, s'absorba +dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le +reflet de toutes les pensées que cette intéressante lecture pouvait faire +naître dans son esprit. + +-- Ah! maître Borromée! maître Borromée! murmura Chicot, en suivant de son +côté des yeux chaque mouvement du fidèle de M. de Guise! Ah! tu es +capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans +ta poche; attends, mon mignon, attends. + +-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la +lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et +dites à M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait. + +-- Votre Majesté ne m'honore point d'une réponse écrite? demanda le +messager. + +-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par conséquent, je le +remercierai moi-même; allez! + +Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement. + +-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi à son compagnon, qu'il croyait +toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur +de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il +craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relèvent la tête, car il +a appris que les Allemands veulent déjà envoyer du renfort au roi de +Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait. + +Chicot ne répondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication. + +-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armée qu'il vient de lever en +Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prévient que, dans six +semaines, cette armée sera tout à ma disposition avec son général. Que +dis-tu de cela, Chicot? + +Silence absolu de la part du Gascon. + +-- En vérité, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon +ami, que tu es entêté comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le +malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu +boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es. + +Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de +manifester d'une façon si franche sur son ami. + +Il y avait quelque chose qui déplaisait plus encore à Henri que la +contradiction, c'était le silence. + +-- Je crois, dit-il, que le drôle a eu l'impertinence de s'endormir. +Chicot, continua-t-il en s'avançant vers le fauteuil, ton roi te parle, +veux-tu répondre? + +Mais Chicot ne pouvait répondre, attendu qu'il n'était plus là. Et Henri +trouva le fauteuil vide. + +Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'était pas plus dans la +chambre que dans le fauteuil. + +Son casque avait disparu comme lui et avec lui. + +Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait +quelquefois par l'esprit que Chicot était un être surhumain, quelque +incarnation diabolique, de la bonne espèce, c'est vrai, mais diabolique, +enfin. + +Il appela Nambu. + +Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'était un esprit fort au +contraire, comme le sont en général ceux qui gardent les antichambres des +rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des êtres vivants, et +non des spectres. + +Nambu assura positivement à Sa Majesté avoir vu Chicot sortir cinq minutes +avant la sortie de l'envoyé de monseigneur le duc de Guise. + +Seulement il sortait avec une légèreté et les précautions d'un homme qui +ne voulait pas qu'on le vît sortir. + +-- Décidément, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fâché +d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour +tous, et même pour les plus spirituels. + +Maître Nambu avait raison; Chicot, coiffé de sa salade et raidi par sa +longue épée, avait traversé les antichambres sans grand bruit; mais +quelque précaution qu'il prît, il lui avait bien fallu laisser sonner ses +éperons sur les degrés qui conduisaient des appartements au guichet du +Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu à +Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot près du roi, et +beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salué le duc d'Anjou. + +Dans un angle du guichet, Chicot s'arrêta comme pour rattacher un éperon. + +Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, était sorti cinq minutes à +peine après Chicot, auquel il n'avait prêté aucune attention. Il avait +descendu les degrés et avait traversé les cours, fier et enchanté à la +fois; fier, parce qu'à tout prendre il n'était point un soldat de mauvaise +mine, et qu'il se plaisait à faire parader ses grâces devant les Suisses +et les gardes de Sa Majesté très chrétienne: enchanté, parce que le roi +l'avait accueilli de façon à prouver qu'il n'avait aucun soupçon contre M. +de Guise. Au moment où il franchissait le guichet du Louvre, et où il +traversait le pont-levis, il fut réveillé par un cliquetis d'éperons qui +semblait être l'écho des siens. + +Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-être courir après lui, et +grande fut sa stupéfaction en reconnaissant, sous les pointes retroussées +de sa salade, le visage bénin et la physionomie chattemite du bourgeois +Robert Briquet, sa damnée connaissance. + +On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes à l'égard l'un +de l'autre n'avait pas été précisément un mouvement de sympathie. + +Borromée ouvrit sa bouche d'un demi-pied carré, comme dit Rabelais, et +croyant voir que celui qui le suivait désirait avoir affaire à lui, il +suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambées. + +On sait, au reste, quelles enjambées c'étaient que celles de Chicot. + +-- Corboeuf! dit Borromée. + +-- Ventre de biche! s'écria Chicot. + +-- Mon doux bourgeois! + +-- Mon révérend père! + +-- Avec cette salade! + +-- Sous ce buffle! + +-- C'est merveille pour moi de vous voir! + +-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre! + +Et les deux fiers à bras se regardèrent pendant quelques secondes avec +l'hésitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour +s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots. + +Borromée fut le premier qui passa du grave au doux. + +Les muscles de son visage se détendirent, et avec un air de franchise +guerrière et d'aimable urbanité: + +-- Vive Dieu! dit-il, vous êtes un rusé compère, maître Robert Briquet! + +-- Moi, mon révérend! répondit Chicot, à quelle occasion me dites-vous +cela, je vous prie? + +-- A l'occasion du couvent des Jacobins, où vous m'avez fait croire que +vous n'étiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vérité, que vous soyez +dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout +ensemble. + +Chicot sentit que le compliment était fait des lèvres, et non du coeur. + +-- Ah! ah! répondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous, +seigneur Borromée? + +-- De moi? + +-- Oui, de vous. + +-- Et pourquoi? + +-- Pour m'avoir fait croire que vous n'étiez qu'un moine. Il faut, en +vérité, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-même; et, +compère, je ne vous déprécie point en disant cela, car le pape +d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude éventeur de mèches. + +-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromée. + +-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi? + +-- Eh bien! touchez là. + +Et il tendit la main à Chicot. + +-- Ah! vous m'avez malmené au convent, frère capitaine, dit Chicot. + +-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon maître, et vous savez bien le +souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'épée. + +-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant +vous m'avez pris au piège. + +-- Au piège? + +-- Sans doute; car, sous ce déguisement vous tendiez un piège. Un brave +capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse +contre un froc. + +-- Avec un homme d'épée, dit Borromée, je n'aurai pas de secrets. Eh bien! +oui, j'ai certains intérêts personnels dans le couvent des Jacobins; mais +vous? + +-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut! + +-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous? + +-- Sur mon âme, j'en brûle. + +-- Aimez-vous le bon vin? + +-- Oui, quand il est bon. + +-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris. + +-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vôtre? + +-- _La Corne d'Abondance_. + +-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant. + +-- Eh bien! que se passe-t-il donc? + +-- Rien. + +-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret? + +-- Non pas, au contraire. + +-- Vous le connaissez? + +-- Pas le moins du monde, et je m'en étonne. + +-- Vous plaît-il que nous y marchions, compère? + +-- Comment donc! tout de suite. + +-- Allons donc. + +-- Où est-ce? + +-- Du côté de la porte Bourdelle. L'hôte est un vieux dégustateur, et qui +sait parfaitement apprécier la différence qu'il y a entre le palais d'un +homme comme vous et le gosier d'un passant altéré. + +-- C'est-à-dire que nous y pourrons causer à l'aise. + +-- Dans la cave, si nous voulons. + +-- Et sans être dérangés? + +-- Nous fermerons les portes. + +-- Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et +aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents. + +-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte? + +-- Cela m'en a tout l'air. + +-- Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me +vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout. + +-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet. + +-- Et qui tient. Venez, compère, venez. + +-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut +faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet +te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot. + + + + +LXXXI + +LA CORNE D'ABONDANCE + +Le chemin que Borromée faisait suivre à Chicot, sans se douter que Chicot +le connaissait aussi bien que lui, rappelait à notre Gascon les beaux +jours de l'âge de sa jeunesse. + +En effet, combien de fois, la tête vide, les jambes souples, les bras +pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de +fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraîche de +l'été, avait-il été trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers +laquelle un étranger le conduisait en ce moment! + +Alors quelques pièces d'or, et même d'argent sonnant dans son escarcelle, +le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux +bonheur de fainéantiser, autant que bon lui semblerait, à lui qui n'avait +ni maîtresse au logis, ni enfant affamé sur la porte, ni parents +soupçonneux et grondants derrière la fenêtre. + +Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du +cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutôt le trouvait exact aux premières +fumées du repas préparé. + +Alors Gorenflot s'animait à vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent, +toujours observateur toujours anatomiste, Chicot étudiait chacun de degrés +de son ivresse, étudiant cette curieuse nature à travers la vapeur subtile +d'une émotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur +et de la liberté, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine +de consolations à son cerveau. + +Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes +pour tâcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandée aux soins de +Remy, mais la rue était sinueuse, et s'arrêter n'eût pas été d'une bonne +politique; il suivit donc le capitaine Borromée avec un petit soupir. + +Bientôt la grande rue Saint-Jacques apparut à ses yeux, puis le cloître +Saint-Benoît, et presque en face du cloître, l'hôtellerie de _la Corne +d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse, +un peu lézardée, mais ombragée toujours par des platanes et des +marronniers à l'extérieur, et meublée à l'intérieur de ses pots d'étain +luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et +de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent +réellement le véritable or et le véritable argent dans la poche du +cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte à la +nature. + +Chicot, après son coup d'oeil jeté du seuil de la porte sur l'intérieur et +l'extérieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa +taille, qu'il avait déjà diminuée en présence du capitaine, il y ajouta +une grimace de satyre fort différente de ses allures franches et de ses +jeux honnêtes de physionomie, et se prépara à affronter la présence de son +ancien hôte, maître Bonhomet. + +D'ailleurs Borromée passa le premier pour lui montrer le chemin, et, à la +vue de ces deux nasques, maître Bonhomet ne se donna la peine de +reconnaître que celui qui marchait devant. + +Si la façade de _la Corne d'Abondance_ s'était lézardée, la façade du +digne cabaretier, de son côté aussi, avait subi les ravages du temps. + +Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerçures que +le temps imprime au front des monuments, maître Bonhomet avait pris des +façons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'épée, +le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi +dire, son visage. + +Mais Bonhomet respectait toujours l'épée: c'était son faible; il avait +contracté cette habitude dans un quartier fort éloigné de toute +surveillance municipale, sous l'influence des Bénédictins pacifiques. + +En effet, s'il s'élevait, par malheur, une querelle en ce glorieux +cabaret, avant qu'on eût été à la Contrescarpe chercher les Suisses ou les +archers du guet, l'épée avait déjà joué, et joué de façon à mettre +plusieurs pourpoints en perce; ce méchef était arrivé sept ou huit fois à +Bonhomet et lui avait coûté cent livres chaque fois; il respectait donc +l'épée, d'après ce système: crainte fait respect. + +Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, écoliers, clercs, +moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis +une certaine célébrité en coiffant d'un large seau de plomb les +récalcitrants ou déloyaux payeurs, et cette exécution mettait toujours de +son côté certains piliers de cabaret qu'il s'était choisis parmi les plus +vigoureux courtauds des boutiques voisines. + +Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit +d'aller chercher lui-même à la cave; on connaissait si bien sa longanimité +à l'égard de certaines pratiques créditées à son comptoir, que personne ne +murmurait de ses humeurs fantasques. + +Ces humeurs, quelques vieux habitués les attribuaient à un fond de chagrin +que maître Bonhomet aurait eu dans son ménage. + +Telles furent, du moins, les explications que Borromée crut devoir donner +à Chicot sur le caractère de l'hôte dont ils allaient apprécier ensemble +l'hospitalité. + +Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fâcheux résultat pour la +décoration et le confortable de l'hôtellerie. En effet, le cabaretier se +trouvant, c'était son idée du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne +donna aucun soin à l'embellissement du cabaret; il en résulta que Chicot, +en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'était changé, +sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, était passée au +noir. + +En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracté +l'odeur si âcre et si fade du tabac brûlé, dont s'imprègnent aujourd'hui +les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale +tout ce qui est poreux et spongieux. + +Il résultait de là que, malgré sa crasse vénérable et sa tristesse +apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par +des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondément engagés dans +chaque atome de l'établissement, en sorte que, permis soit-il de le dire, +un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il +respirait l'arôme et l'encens le plus cher à ce dieu. + +Chicot passa derrière Borromée, comme nous l'avons dit, et ne fut +aucunement vu, ou plutôt aucunement reconnu de l'hôte de _la Corne +d'Abondance_. + +Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il +n'en eût pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromée +l'arrêtant: + +-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derrière cette cloison un petit réduit +où deux hommes à secrets peuvent honnêtement converser après boire, et +même pendant qu'ils boivent. + +-- Allons-y, alors, dit Chicot. + +Borromée fit un signe à notre hôte, qui voulait dire: + +-- Compère, le cabinet est-il libre? + +Bonhomet répondit par un autre signe qui voulait dire: + +-- Il l'est. + +Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter à tous les +angles du corridor, dans ce petit réduit si connu de ceux de nos lecteurs +qui ont bien voulu perdre leur temps à lire la _Dame de Monsoreau_. + +-- Là! dit Borromée, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un +privilège accordé aux familiers de l'établissement, et dont vous userez +vous-même à votre tour, quand vous y serez plus connu. + +-- Lequel? demanda Chicot. + +-- C'est d'aller moi-même à la cave choisir le vin que nous allons boire. + +-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilège. Allez. + +-- Borromée sortit. + +Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitôt que la porte se fut refermée +derrière lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de +Crédit tué par les mauvais payeurs, laquelle image était encadrée dans un +cadre de bois noir, et faisait pendant à un autre représentant une +douzaine de pauvres hères tirant le diable par la queue. + +Derrière cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir +dans la grande salle sans être vu. + +Ce trou, Chicot le connaissait, car c'était un trou de sa façon. + +-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitué; tu +me pousses dans un réduit où tu crois que je ne pourrai pas être vu, et +d'où tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce réduit il y a un +trou, grâce auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons, +allons, mon capitaine, tu n'es pas fort! + +Et Chicot, tout en prononçant ces paroles avec un air de mépris qui +n'appartenait qu'à lui, appliqua son oeil à la cloison, forée artistement +dans un défaut du bois. + +Par ce trou, il aperçut Borromée appuyant d'abord précautionnellement son +doigt sur ses lèvres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiesçait à +ses désirs par un signe de tête olympien. + +Au mouvement des lèvres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille +matière, devina que la phrase prononcée par lui voulait dire: + +-- Servez-nous dans ce réduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y +pénétrez pas. + +Après quoi Borromée prit une veilleuse qui brûlait éternellement sur un +bahut, souleva une trappe, et descendit lui-même à la cave, profitant du +privilège le plus précieux accordé aux habitués de l'établissement. + +Aussitôt Chicot frappa à la cloison d'une façon particulière. + +En entendant cette façon de frapper, qui devait lui rappeler quelque +souvenir profondément enraciné dans son coeur, Bonhomet tressaillit, +regarda en l'air et écouta. + +Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'étonne que l'on n'ait +pas obéi à un premier appel. + +Bonhomet se précipita vers le réduit et trouva Chicot debout et le visage +menaçant. + +A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le +monde, et pensait se trouver en face de son fantôme. + +-- Qu'est-ce à dire, mon maître, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous +les gens de ma trempe à appeler deux fois? + +-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que +votre ombre? + +-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment où vous me +reconnaissez, mon maître, j'espère que vous m'obéirez de point en point. + +-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez. + +-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maître Bonhomet, et +quelque chose qui s'y passe, j'espère que vous attendrez que je vous +appelle pour y venir. + +-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la +recommandation que vous me faites est exactement la même que vient de me +faire votre compagnon. + +-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur +Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement +comme s'il n'appelait pas. + +-- C'est chose convenue, monsieur Chicot. + +-- Bien; et maintenant éloignez tous vos autres clients sous un prétexte +quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi +isolés chez vous, que si nous étions venus pour y pratiquer le jeûne, le +jour du vendredi-saint. + +-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout +l'hôtel, à l'exception de votre humble serviteur. + +-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conservé toute mon estime, dit +majestueusement Chicot. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc +se passer dans ma pauvre maison? + +Et comme il s'en allait à reculons, il rencontra Borromée qui remontait de +la cave avec ses bouteilles. + +[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son +compagnon. -- PAGE 103.] + +-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une âme dans +l'établissement. + +Bonhomet fit de sa tête, si dédaigneuse à l'ordinaire, un signe +d'obéissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rêver aux moyens +d'obéir à la double injonction de ses deux redoutables clients. + +Borromée rentra dans le réduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe +en avant et le sourire sur les lèvres. + +Nous ignorons comment maître Bonhomet s'y était pris; mais, la dixième +minute écoulée, le dernier écolier franchissait le seuil de sa porte, +donnant le bras au dernier clerc, et disant: + +-- Oh! oh! le temps est à l'orage chez maître Bonhomet; décampons, ou gare +la grêle. + + + + +LXXXII + +CE QUI ARRIVA DANS LE RÉDUIT DE MAÎTRE BONHOMET + + +Lorsque le capitaine rentra dans le réduit avec un panier de douze +bouteilles à la main, Chicot le reçut d'un air tellement ouvert et +souriant, que Borromée fut tenté de prendre Chicot pour un niais. + +Borromée avait hâte de déboucher les bouteilles qu'il était allé chercher +à la cave; mais ce n'était rien, en comparaison de la hâte de Chicot. + +Aussi les préparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en +buveurs expérimentés, demandèrent quelques salaisons, dans le but louable +de ne pas laisser éteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportées +par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil. + +Bonhomet répondit à chacun d'eux; mais si quelqu'un eût pu juger ces deux +coups d'oeil, il eût trouvé une grande différence entre celui qui était +adressé à Borromée et celui qui était adressé à Chicot. + +Bonhomet sortit et les deux compagnons commencèrent à boire. + +D'abord, comme si l'occupation était trop importante pour que rien dût +l'interrompre, les deux buveurs avalèrent bon nombre de rasades sans +échanger une seule parole. + +Chicot surtout était merveilleux; sans avoir dit autre chose que: + +-- Par ma foi, voilà du joli bourgogne! + +Et: + +-- Sur mon âme, voilà d'excellent jambon! + +Il avait avalé deux bouteilles, c'est-à-dire une bouteille par phrase. + +-- Pardieu! murmurait à part lui Borromée, voilà une singulière chance que +j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne. + +A la troisième bouteille, Chicot leva les yeux au ciel. + +-- En vérité, dit-il, nous buvons d'un train à nous enivrer. + +-- Bon! ce saucisson est si salé! dit Borromée. + +-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tête solide. + +Et chacun d'eux avala encore sa bouteille. + +Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout opposé: il déliait +la langue de Chicot et nouait celle de Borromée. + +-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi. + +-- Ah! se dit tout bas Borromée, tu bavardes, donc tu te grises. + +-- Combien faut-il donc de bouteilles, compère? demanda Borromée. + +-- Pour quoi faire? dit Chicot. + +-- Pour être gai. + +-- Avec quatre, j'ai mon compte. + +-- Et pour être gris? + +-- Mettons-en six. + +-- Et pour être ivre? + +-- Doublons. + +-- Gascon! pensa Borromée; il balbutie et n'en est encore qu'à la +quatrième. + +-- Alors nous avons de la marge, dit Borromée, en tirant du panier une +cinquième bouteille pour lui et une cinquième pour Chicot. + +Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangées à la droite de +Borromée, les unes étaient à moitié, les autres aux deux tiers, aucune +n'était vide. + +Cela le confirma dans cette pensée qui lui était venue tout d'abord, que +le capitaine avait de mauvaises intentions à son égard. + +Il se souleva pour aller au devant de la cinquième bouteille que lui +présentait Borromée, et oscilla sur ses jambes. + +-- Bon! dit-il, avez-vous senti? + +-- Quoi? + +-- Une secousse de tremblement de terre. + +-- Bah! + +-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'hôtellerie de _la Corne +d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit bâtie sur pivot. + +-- Comment! elle est bâtie sur pivot? demanda Borromée. + +-- Sans doute, puisqu'elle tourne. + +-- C'est juste, dit Borromée en avalant son verre jusqu'à la dernière +goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause. + +-- Parce que vous n'êtes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez +pas lu le traité _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez +qu'il n'y a pas d'effet sans cause. + +-- Eh bien! mon cher confrère, dit Borromée, car enfin vous êtes capitaine +comme moi, n'est-ce pas? + +-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux, +répondit Chicot. + +-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromée, dites-moi, puisqu'il n'y +a pas d'effet sans cause, à ce que vous prétendez, dites-moi quelle était +la cause de votre déguisement? + +-- De quel déguisement? + +-- De celui que vous portiez lorsque vous êtes venu chez dom Modeste. + +-- Comment donc étais-je déguisé? + +-- En bourgeois. + +-- Ah! c'est vrai. + +-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon éducation de philosophe. + +-- Volontiers; mais, à votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi +vous étiez déguisé en moine? confidence pour confidence. + +-- Tope! dit Borromée. + +-- Touchez là, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine. + +Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot. + +-- A mon tour, dit Chicot. + +Et il frappa à côté de la main de Borromée. + +-- Bien! dit Borromée. + +-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'étais déguisé en bourgeois? demanda +Chicot d'une langue qui allait s'épaississant de plus en plus. + +-- Oui, cela m'intrigue. + +-- Et vous me direz à votre tour? + +-- Parole d'honneur. + +-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue? + +-- C'est vrai, je l'avais oublié. Eh bien! c'est tout simple. + +-- Dites alors. + +-- Et en deux mots vous serez au courant. + +-- J'écoute. + +-- J'espionnais pour le roi. + +-- Comment, vous espionniez. + +-- Oui. + +-- Vous êtes donc espion par état? + +-- Non, en amateur. + +-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste? + +-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frère Borromée ensuite, +puis le petit Jacques, puis tout le couvent. + +-- Et qu'avez-vous découvert, mon digne ami? + +-- J'ai d'abord découvert que dom Modeste était une grosse bête. + +-- Il ne faut pas être fort habile pour cela. + +-- Pardon, pardon, car Sa Majesté Henri III, qui n'est pas un niais, le +regarde comme la lumière de l'Église, et compte en faire un évêque. + +-- Soit, je n'ai rien à dire contre cette promotion, au contraire; je +rirai bien ce jour-là; et qu'avez-vous découvert encore? + +-- J'ai découvert que certain frère Borromée n'était pas un moine, mais un +capitaine. + +-- Ah! vraiment! vous avez découvert cela? + +-- Du premier coup. + +-- Après? + +-- J'ai découvert que le petit Jacques s'exerçait avec le fleuret, en +attendant qu'il s'escrimât avec l'épée, et qu'il s'exerçait sur une cible, +en attendant qu'il s'exerçât sur un homme. + +-- Ah! tu as découvert cela! dit Borromée, en fronçant le sourcil, et, +après, qu'as-tu découvert encore? + +-- Oh! donne-moi à boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien. + +-- Tu remarqueras que tu entames la sixième bouteille, dit Borromée en +riant. + +-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne prétends pas le contraire; sommes- +nous donc venus ici pour faire de la philosophie? + +-- Non, nous sommes venus ici pour boire. + +-- Buvons donc! + +Et Chicot remplit son verre. + +-- Eh bien! demanda Borromée lorsqu'il eut fait raison à Chicot, te +souviens-tu? + +-- De quoi? + +-- De ce que tu as vu encore dans le couvent? + +-- Parbleu! dit Chicot. + +-- Eh bien! qu'as-tu vu? + +-- J'ai vu que les moines, au lieu d'être des frocards, étaient des +soudards, et au lieu d'obéir à dom Modeste, t'obéissaient à toi. Voilà ce +que j'ai vu. + +-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout? + +-- Non; mais à boire, à boire, à boire, ou la mémoire va m'échapper. + +Et comme la bouteille de Chicot était vide, il tendit son verre à +Borromée, qui lui versa de la sienne. + +Chicot vida son verre sans reprendre haleine. + +-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromée. + +-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien! + +-- Qu'as-tu vu encore? + +-- J'ai vu qu'il y avait un complot. + +-- Un complot! dit Borromée, pâlissant. + +-- Un complot, oui, répondit Chicot. + +-- Contre qui? + +-- Contre le roi. + +-- Dans quel but? + +-- Dans le but de l'enlever. + +-- Et quand cela? + +-- Quand il reviendrait de Vincennes. + +-- Tonnerre! + +-- Plaît-il? + +-- Rien. Ah! vous avez vu cela? + +-- Je l'ai vu. + +-- Et vous en avez prévenu le roi! + +-- Parbleu! puisque j'étais venu pour cela. + +-- Alors c'est vous qui êtes cause que le coup a manqué? + +-- C'est moi, dit Chicot. + +-- Massacre! murmura Borromée entre ses dents. + +-- Vous dites? demanda Chicot. + +-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami. + +-- Bah! répondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore. +Passez-moi une de vos bouteilles, à vous, et je vous étonnerai quand je +vous dirai ce que j'ai vu. + +Borromée se hâta d'obtempérer au désir de Chicot. + +-- Voyons, dit-il, étonnez-moi. + +-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blessé. + +-- Bah! + +-- La belle merveille! il était sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de +Cahors. + +-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors? + +-- Certainement. Ah! capitaine, c'était beau à voir, en vérité, et un +brave comme vous eût pris plaisir à ce spectacle. + +-- Je n'en doute pas; vous étiez donc près du roi de Navarre? + +-- Côte à côte, cher ami, comme nous sommes. + +-- Et vous l'avez quitté? + +-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France. + +-- Et vous arrivez du Louvre? + +-- Un quart d'heure avant vous. + +-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quittés depuis ce temps-là, je ne +vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre. + +-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus +curieux. + +-- Dites, alors. + +-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile à dire: +Dites! + +-- Faites un effort. + +-- Encore un verre de vin pour me délier la langue... tout plein, bon. Eh +bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de +Guise de ta poche, tu en as laissé tomber une autre. + +[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE +105.] + +-- Une autre! s'écria Borromée en bondissant. + +-- Oui, dit Chicot, qui est là. + +Et après avoir fait deux ou trois écarts, d'une main avinée, il posa le +bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromée, à l'endroit même +où était la lettre. + +Borromée tressaillit comme si le doigt de Chicot eût été un fer rouge, et +que ce fer rouge eût touché sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint. + +-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose. + +-- A quoi? + +-- A tout ce que vous avez vu. + +-- Laquelle? + +-- C'est que vous sussiez à qui cette lettre est adressée. + +-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la +table; elle est adressée à madame la duchesse de Montpensier. + +-- Sang du Christ! s'écria Borromée, et vous n'avez rien dit de cela au +roi, j'espère? + +-- Pas un mot, mais je le lui dirai. + +-- Et quand cela? + +-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot. + +Et il laissa tomber sa tête sur ses bras, comme il avait laissé tomber ses +bras sur la table. + +-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le +capitaine d'une voix étranglée. + +-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement. + +-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre? + +-- J'irais au Louvre. + +-- Et vous me dénonceriez? + +-- Et je vous dénoncerais. + +-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie? + +-- Quoi? + +-- Qu'aussitôt votre somme achevé.... + +-- Eh bien? + +-- Le roi saura tout? + +-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tête et en regardant +Borromée d'un air languissant, comprenez donc; vous êtes conspirateur, je +suis espion; j'ai tant par complot que je dénonce; vous tramez un complot, +je vous dénonce. Nous faisons chacun notre métier, et voilà. Bonsoir, +capitaine. + +Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa première +position, mais encore il s'était arrangé sur son siège et sur la table de +telle façon, que le devant de sa tête étant enseveli dans ses mains et le +derrière abrité par son casque, il ne présentait de surface que le dos. + +Mais aussi, ce dos, dépouillé de sa cuirasse placée sur une chaise, +s'était complaisamment arrondi. + +-- Ah dit Borromée, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu +veux me dénoncer, cher ami? + +-- Aussitôt que je serai réveillé, cher ami, c'est convenu, fit Chicot. + +-- Mais il faut savoir si tu te réveilleras! s'écria Borromée. + +Et, en même temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son +compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer à +la table. + +Mais Borromée avait compté sans la cotte de mailles empruntée par Chicot +au cabinet d'armes de dom Modeste. + +La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, à +laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie. + +En outre, avant que l'assassin fût revenu de sa stupeur, le bras droit de +Chicot, se détendant comme un ressort, décrivit un demi-cercle et vint +frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromée, +qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille. + +En une seconde, Borromée fut debout; en une autre seconde il eut l'épée à +la main. + +Ces deux secondes avaient suffi à Chicot pour se redresser et dégainer à +son tour. + +Toutes les vapeurs du vin s'étaient dissipées comme par enchantement; +Chicot se tenait à demi rejeté sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le +poignet ferme et prêt à recevoir son ennemi. + +La table, comme un champ de bataille sur lequel étaient couchées les +bouteilles vides, s'étendait entre les deux adversaires, et servait de +retranchement à chacun. + +Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son +visage à terre, enivra Borromée, et, perdant toute prudence, il s'élança +contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la +table. + +-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que décidément c'est toi qui es +ivre, car, d'un côté à l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre, +tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon épée +de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens! + +Et Chicot, sans même se fendre, allongea le bras avec la rapidité de +l'éclair, et piqua Borromée au milieu du front. + +Borromée poussa un cri, plus encore de colère que de douleur; et comme, à +tout prendre, il était d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement +dans son attaque. + +Chicot, toujours de l'autre côté de la table, prit une chaise et s'assit +tranquillement. + +-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les +épaules. Cela prétend savoir manier une épée, et le moindre bourgeois, si +c'était son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va +m'éborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait +plus que cela. Mais prends donc garde, âne bâté que tu es, les coups de +bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais +comme une mauviette. + +Et il le piqua au ventre, comme il l'avait piqué au front. + +Borromée rugit de fureur, et sauta en bas de la table. + +-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voilà de plain-pied, et nous pouvons +causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc +quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots? + +-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la vôtre, dit Borromée, +ramené aux idées sérieuses, et effrayé, malgré lui, du feu sombre qui +jaillissait des yeux de Chicot. + +-- Voilà parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que +je vaux mieux que vous. Ah! pas mal. + +Borromée venait de porter à Chicot un coup qui avait effleuré sa poitrine. + +-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montrée au +petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je +n'ai point commencé la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a +plus, je vous ai laissé accomplir votre projet, en vous donnant toute +latitude, et même encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que +j'ai un arrangement à vous proposer. + +-- Rien! s'écria Borromée, exaspéré de la tranquillité de Chicot, rien! + +Et il lui porta une botte qui eût percé le Gascon d'outre en outre, si +celui-ci n'eût pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de +la portée de son adversaire. + +-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir à me +reprocher. + +-- Tais-toi! dit Borromée, inutile, tais-toi! + +-- Écoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton +sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'à la dernière extrémité. + +-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'écria Borromée exaspéré. + +-- Non pas; déjà une fois dans ma vie j'ai tué un autre ferrailleur comme +toi, je dirai même un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le +connais, il était aussi de la maison de Guise, lui, un avocat. + +-- Ah! Nicolas David! murmura Borromée, effrayé du précédent et se +remettant sur la défensive. + +-- Justement. + +-- Ah! c'est toi qui l'as tué? + +-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si +tu n'acceptes pas l'arrangement. + +-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons? + +-- Tu passeras du service du duc de Guise à celui du roi, sans quitter +cependant celui du duc de Guise. + +-- C'est-à-dire que je me ferais espion comme toi? + +-- Non pas, il y aura une différence; moi on ne me paie pas, et toi on te +paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise à +madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et +je te laisserai tranquille jusqu'à nouvelle occasion. Hein! suis-je +gentil? + +-- Tiens, dit Borromée, voilà ma réponse. + +La réponse de Borromée était un coupe sur les armes, si rapidement +exécuté, que le bout de l'épée effleura l'épaule de Chicot. + +-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je +te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli. + +Et Chicot, qui jusque-là s'était tenu sur la défensive, fit un pas en +avant et attaqua à son tour. + +-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse. + +Et il fit sa feinte; Borromée para en rompant; mais, après ce premier pas +de retraite, il fut forcé de s'arrêter, la cloison se trouvant derrière +lui. + +-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet +est meilleur que le tien; je lie donc l'épée, je reviens en tierce haute, +je me fends, et tu es touché, ou plutôt tu es mort. + +En effet, le coup avait suivi ou plutôt accompagné la démonstration, et la +fine rapière, pénétrant dans la poitrine de Borromée, avait glissé comme +une aiguille entre deux côtes et piqué profondément, et avec un bruit mat, +la cloison de sapin. + +[Illustration: Jacques Clément.] + +Borromée étendit les bras et laissa tomber son épée, ses yeux se +dilatèrent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une écume rouge parut sur ses +lèvres, sa tête se pencha sur son épaule avec un soupir qui ressemblait à +un râle, puis ses jambes cessèrent de le soutenir, et son corps, en +s'affaissant, élargit la coupure de l'épée, mais ne put la détacher de la +cloison, maintenue qu'elle était contre la cloison par le poignet infernal +de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable à un gigantesque phalène, +resta cloué à la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes. + +Chicot, froid et impassible comme il était dans les circonstances +extrêmes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il +avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot +lâcha l'épée qui demeura plantée horizontalement, détacha la ceinture du +capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la +suscription: + + _Duchesse de Montpensier._ + +Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la +souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blessé. + +-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitié de +moi! + +Ce dernier appel à la miséricorde divine, fait par un homme qui sans doute +n'y avait guère songé que dans ce moment suprême, toucha Chicot. + +-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il +meure au moins le plus doucement possible. + +Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son épée de la +muraille, et, soutenant le corps de Borromée, il empêcha que ce corps ne +tombât lourdement à terre. + +Mais cette dernière précaution était inutile, la mort était accourue +rapide et glacée, elle avait déjà paralysé les membres du vaincu; ses +jambes fléchirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement +sur le plancher. + +Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec +lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromée. + +Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet. + +Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait écouté à la porte, et avait +successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement +des épées et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout après la +confidence qui lui avait été faite, trop d'expérience, ce digne monsieur +Bonhomet, du caractère des gens d'épée en général, et de celui de Chicot +en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'était +passé. + +La seule chose qu'il ignorât, c'était celui des deux adversaires qui avait +succombé. + +Il faut le dire à la louange de maître Bonhomet, sa figure prit une +expression de joie véritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et +qu'il vit que c'était le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte. + +Chicot, à qui rien n'échappait, remarqua cette expression, et lui en sut +intérieurement gré. + +Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle. + +-- Ah! bon Jésus! s'écria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigné +dans son sang. + +-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voilà ce que c'est +que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. + +-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'écria Bonhomet +prêt à se pâmer. + +-- Eh bien! quoi? demanda Chicot. + +-- Que c'est mal à vous d'avoir choisi mon logis pour cette exécution; un +si beau capitaine! + +-- Aimerais-tu mieux voir Chicot à terre et Borromée debout? + +-- Non, oh! non! s'écria l'hôte du plus profond de son coeur. + +-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la +Providence. + +-- Vraiment? + +-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal, +cher ami. + +Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux épaules arrivassent +à la hauteur de son oeil. + +Entre les deux épaules le pourpoint était troué, et une tache de sang +ronde et large comme un écu d'argent rougissait les franges du trou. + +-- Du sang! s'écria Bonhomet, du sang! ah! vous êtes blessé! + +-- Attends, attends. + +Et Chicot défit son pourpoint, puis sa chemise. + +-- Regarde maintenant, dit-il. + +-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et +vous dites que le scélérat a voulu vous assassiner? + +-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai été m'amuser à me donner +un coup de poignard entre les deux épaules. Maintenant que vois-tu? + +-- Une maille rompue. + +-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang? + +-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles. + +-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot. + +Chicot enleva la cuirasse et mit à nu un torse qui semblait ne se composer +que d'os, de muscles collés sur les os, et de peau collée sur les muscles. + +-- Ah! monsieur Chicot, s'écria Bonhomet, vous en avez large comme une +assiette. + +-- Oui, c'est cela, le sang est extravasé; il y a ecchymose, comme disent +les médecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie égale dans un +verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache, +mon ami, lave. + +-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire? + +-- Cela ne te regarde pas. + +-- Non. Donne-moi encre, plume et papier. + +-- A l'instant même, cher monsieur Chicot. + +Bonhomet s'élança hors du réduit. + +Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps à perdre, +chauffait à la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de +la cire le scel de la lettre. + +Après quoi, rien ne retenant plus la dépêche, Chicot la tira de son +enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction. + +Comme il venait d'achever cette lecture, maître Bonhomet rentra avec +l'huile, le vin, le papier et la plume. + +Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit à la +table, et tendit le dos à Bonhomet avec un flegme stoïque. + +Bonhomet comprit la pantomime et commença les frictions. + +Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eût +voluptueusement chatouillée, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre +du duc de Guise à sa soeur, et faisait ses commentaires à chaque mot. + +Cette lettre était ainsi conçue: + + « Chère soeur, l'expédition d'Anvers a réussi pour tout le monde, mais + a manqué pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en + croyez rien, il vit. + + _Il vit_, entendez-vous, là est toute la question. + + Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots séparent la + maison de Lorraine du trône de France mieux que ne le ferait le plus + profond abîme. + + Cependant ne vous inquiétez pas trop de cela. J'ai découvert que deux + personnes que je croyais trépassées, existent encore, et il y a une + grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux + personnes. + + Pensez donc à Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la + Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et + se tiennent prêts. + + L'armée est sur pied; nous comptons douze mille hommes sûrs et bien + équipés; j'entrerai avec elle en France, sous prétexte de combattre + les huguenots allemands qui vont porter secours à Henri de Navarre; + je battrai les huguenots, et, entré en France en ami, j'agirai en + maître. » + +-- Eh! eh! fit Chicot. + +-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les +frictions. + +-- Oui, mon brave. + +-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille. + +Chicot continua. + + « _P.S._ J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante- + Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous + ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent.... » + +-- Ah! diable! murmura Chicot, voilà qui devient obscur. Et il relut: + + « J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq.... » + +-- Quel plan? se demanda Chicot. + + « Seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous ferez à + ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent. » + +-- Quel honneur? + +Chicot reprit: + + « Qu'ils n'en méritent. + + Votre affectionné frère, + + H. DE LORRAINE. » + +-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepté le post-scriptum. Bon! nous +surveillerons le post-scriptum. + +-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot +avait cessé d'écrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne +m'avez point dit ce que j'aurais à faire de ce cadavre. + +-- C'est chose toute simple. + +-- Pour vous qui êtes plein d'imagination, oui, mais pour moi? + +-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris +de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reîtres, et qu'on te l'ait +apporté blessé, aurais-tu refusé de le recevoir? + +-- Non, certes, à moins que vous ne me l'eussiez défendu, cher monsieur +Chicot. + +-- Suppose que, déposé dans ce coin, il soit, malgré les soins que tu lui +donnais, passé de vie à trépas entre tes mains. Ce serait un malheur, +voilà tout, n'est-ce pas? + +-- Certainement. + +-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu mériterais des éloges pour ton +humanité. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononcé +le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine. + +-- De dom Modeste Gorenflot? s'écria Bonhomet avec étonnement. + +-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prévenir dom Modeste; +dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des +poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la +bourse, je te dis cela par manière d'avis, et comme on retrouve dans une +des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne conçoit +aucun soupçon. + +-- Je comprends, cher monsieur Chicot. + +-- Il y a plus, tu reçois une récompense au lieu de subir une punition. + +-- Vous êtes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieuré +Saint-Antoine. + +-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre. + +-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez? + +-- Justement. + +-- Il ne faudra pas dire qu'elle a été lue et copiée? + +-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu +recevras une récompense. + +-- Il y a donc un secret dans cette lettre? + +-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher +Bonhomet. + +Et Chicot, après cette réponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire +du scel en employant le même procédé, puis il unit la cire si artistement, +que l'oeil le plus exercé n'y eût pu voir la moindre fissure. + +Après quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur +sa blessure le linge imprégné d'huile et de lie de vin en manière de +cataplasme, remit la cotte de mailles préservatrice sur sa peau, sa +chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son épée, l'essuya, la repoussa +au fourreau et s'éloigna. + +Puis, revenant: + +-- Après tout, dit-il, si la fable que j'ai inventée ne te paraît pas +bonne, il te reste à accuser le capitaine de s'être passé lui-même son +épée au travers du corps. + +-- Un suicide? + +-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends. + +-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte. + +-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir à lui faire? + +-- Mais, oui, je crois. + +-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu. + +Puis, revenant une seconde fois: + +-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort. + +Et Chicot jeta trois écus d'or sur la table. + +Après quoi, il rapprocha son index de ses lèvres en signe de silence et +sortit. + + + + +LXXXIII + +LE MARI ET L'AMANT + + +Ce ne fut pas sans une puissante émotion que Chicot revit la rue des +Augustins si calme et si déserte, l'angle formé par le pâté de maisons qui +précédaient la sienne, enfin sa chère maison elle-même avec son toit +triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttières ornées de gargouilles. + +Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide à la place de cette +maison; il avait si fort redouté de voir la rue bronzée par la fumée d'un +incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de netteté, de grâce +et de splendeur. + +Chicot avait caché dans le creux d'une pierre servant de base à une des +colonnes de son balcon, la clef de sa maison chérie. En ce temps-là une +clef quelconque de coffre ou de meuble égalait en pesanteur et en volume +les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons +étaient donc, d'après les proportions naturelles, égales à des clefs de +villes modernes. + +Aussi Chicot avait-il calculé la difficulté qu'aurait sa poche à contenir +la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher où nous avons +dit. + +Chicot éprouvait donc, il faut l'avouer, un léger frisson en plongeant les +doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille +lorsqu'il sentit le froid du fer. + +La clef était bien réellement à la place où Chicot l'avait laissée. + +Il en était de même des meubles de la première chambre, de la planchette +clouée sur la poutre et enfin des mille écus sommeillant toujours dans +leur cachette de chêne. + +Chicot n'était point un avare: tout au contraire; souvent même il avait +jeté l'or à pleines mains, sacrifiant ainsi le matériel au triomphe de +l'idée, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur; +mais quand l'idée avait cessé momentanément de commander à la matière, +c'est-à-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice, +lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle régnait dans l'âme de Chicot, +et que cette âme permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette +première, cette incessante, cette éternelle source des jouissances +animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux +que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet +inestimable entier que l'on appelle un écu. + +-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa +dalle ouverte, sa planchette à côté de lui et son trésor sous ses yeux; +ventre de biche! j'ai là un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a +fait respecter et a respecté lui-même mon argent; en vérité c'est une +action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un +remercîment à ce galant homme, et ce soir il l'aura. + +Et là-dessus Chicot replaça sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la +planchette, s'approcha de la fenêtre, et regarda en face. + +La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination +prête comme une couleur de teinte naturelle aux édifices dont elle connaît +le caractère. + +-- Il ne doit pas encore être l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs +ces gens-là, j'en suis certain, ne sont pas de bien enragés dormeurs; +voyons. + +Il descendit et alla, préparant toutes les gracieusetés de sa mine riante, +frapper à la porte du voisin. + +Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et +attendit cependant assez longtemps pour se croire obligé de frapper de +nouveau. + +A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre. + +-- Merci et bonsoir, dit Chicot en étendant la main, me voici de retour et +je viens vous rendre mes grâces, mon cher voisin. + +-- Plaît-il? fit une voix désappointée et dont l'accent surprit fort +Chicot. + +En même temps l'homme qui était venu ouvrir la porte faisait un pas en +arrière. + +-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui étiez mon voisin +au moment de mon départ, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais. + +-- Et moi aussi, dit le jeune homme. + +-- Vous êtes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges. + +-- Et vous, vous êtes l'Ombre. + +-- En vérité, dit Chicot, je tombe des nues. + +-- Enfin, que désirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu +d'aigreur. + +-- Pardon, je vous dérange peut-être, mon cher monsieur? + +-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce +qu'il y a pour votre service. + +-- Rien, sinon que je voulais parler au maître de la maison. + +-- Parlez alors. + +-- Comment cela? + +-- Sans doute; le maître de la maison, c'est moi. + +-- Vous? et depuis quand je vous prie? + +-- Dame! depuis trois jours. + +-- Bon! la maison était donc à vendre? + +-- Il paraît, puisque je l'ai achetée. + +-- Mais l'ancien propriétaire? + +-- Ne l'habite plus, comme vous voyez. + +-- Où est-il? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot. + +-- Je ne demande pas mieux, répondit Ernauton avec une impatience visible; +seulement entendons-nous vite. + +-- L'ancien propriétaire était un homme de vingt-cinq à trente ans, qui en +paraissait quarante? + +-- Non; c'était un homme de soixante-cinq à soixante-six ans, qui +paraissait son âge. + +-- Chauve? + +-- Non, au contraire, avec une forêt de cheveux blancs. + +-- Il a une cicatrice énorme au côté gauche de la tête, n'est-ce pas? + +-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides. + +-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot. + +-- Enfin, reprit Ernauton, après un instant de silence, que vouliez-vous à +cet homme, mon cher monsieur l'Ombre? + +Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout à coup le mystère de la +surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets. + +-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre +voisins, dit-il, voilà tout. + +De cette façon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien. + +-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant +considérablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebâillée, mon +cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements +plus précis. + +-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs. + +-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne +m'empêche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec +vous. + +-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant +salut pour salut. + +Cependant comme, malgré cette réponse mentale, Chicot, dans sa +préoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage +entre la porte et le chambranle, lui dit: + +-- Bien au revoir, monsieur. + +-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot. + +-- Monsieur, c'est à mon grand regret, répondit Ernauton, mais je ne +saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper à cette porte +même, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discrétion +possible à le recevoir. + +-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir +importuné, et je me retire. + +-- Adieu, cher monsieur l'Ombre. + +-- Adieu, digne monsieur Ernauton. + +Et Chicot, en faisant un pas en arrière, se vit doucement fermer la porte +au nez. + +Il écouta pour voir si le jeune homme défiant guettait son départ, mais le +pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans +inquiétude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien résolu à ne pas +troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude à +lui, à ne pas trop le perdre de vue. + +En effet, Chicot n'était pas homme à s'endormir sur un fait qui lui +paraissait de quelque importance, sans avoir palpé, retourné, disséqué ce +fait avec la patience d'un anatomiste distingué; malgré lui, et c'était un +privilège ou un défaut de son organisation, malgré lui toute forme +incrustée en son cerveau se présentait à l'analyse par ses côtés +saillants, de façon que les parois cérébrales du pauvre Chicot en étaient +blessées, gercées et sollicitées à un examen immédiat. + +Chicot, qui jusque-là avait été préoccupé de cette phrase de la lettre du +duc de Guise: + +« J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq, » +abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard +l'examen, pour couler à fond, séance tenante, la préoccupation nouvelle +qui venait de prendre la place de l'ancienne préoccupation. + +Chicot réfléchit qu'il était on ne peut plus étrange de voir Ernauton +s'installer en maître dans cette maison mystérieuse dont les habitants +avaient ainsi disparu tout à coup. + +D'autant plus, qu'à ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour +Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou. + +C'était là un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de +croire aux hasards providentiels. + +Il développait même à cet égard, lorsqu'on l'en sollicitait, des théories +fort ingénieuses. + +La base de ces théories était une idée qui, à notre avis, en valait bien +une autre. + +-- Cette idée, la voici. + +Le hasard est la réserve de Dieu. + +Le Tout-Puissant ne fait donner sa réserve qu'en des circonstances graves, +surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour étudier et prévoir +les chances d'après la nature et les éléments régulièrement organisés. + +Or, Dieu aime ou doit aimer à déjouer les combinaisons de ces orgueilleux, +dont il a déjà puni l'orgueil passé en les noyant, et dont il doit punir +l'orgueil à venir en les brûlant. + +Dieu donc, disons-nous, ou plutôt disait Chicot, Dieu aime à déjouer les +combinaisons de ces orgueilleux avec les éléments qui leur sont inconnus, +et dont ils ne peuvent prévoir l'intervention. + +Cette théorie, comme on le voit, renferme de spécieux arguments, et peut +fournir de brillantes thèses; mais sans doute le lecteur, pressé comme +Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous +saura gré d'en arrêter le développement. + +Donc Chicot réfléchit qu'il était étrange de voir Ernauton dans cette +maison où il avait vu Remy. + +Il réfléchit que cela était étrange par deux raisons: la première, à cause +de là parfaite ignorance où les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce +qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermédiaire +inconnu à Chicot. + +La seconde, que la maison avait dû être vendue à Ernauton, qui n'avait pas +d'argent pour l'acheter. + +-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodément qu'il +put sur sa gouttière, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune +homme prétend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle +d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des +fantaisies. Ernauton est beau, jeune et élégant: Ernauton a plus, on lui a +donné rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a acheté la +maison, et accepté le rendez-vous. + +Ernauton, continua Chicot, vit à la cour; ce doit donc être quelque femme +de la cour à qui il ait affaire. Pauvre garçon, l'aimera-t-il? Dieu l'en +préserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas +lui faire de la morale, moi? + +De la morale doublement inutile et décuplement stupide. + +Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne +voudrait pas l'écouter. + +Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu +à ce pauvre Borromée. + +À ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'aperçois d'une chose: +c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le +fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tué Borromée, puisque la +préoccupation où me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier +que je l'ai tué; et lui de son côté, s'il m'eût cloué sur la table comme +je l'ai cloué contre la cloison, lui, n'aurait certes pas à cette heure +plus de remords que je n'en ai moi-même. + +Chicot en était là de ses raisonnements, de ses inductions et de sa +philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout, +lorsqu'il fut tiré de sa préoccupation par l'arrivée d'une litière venant +du côté de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +Cette litière s'arrêta au seuil de la maison mystérieuse. + +Une femme voilée en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait +entr'ouverte. + +-- Pauvre garçon! murmura Chicot, je ne m'étais pas trompé, et c'était +bien une femme qu'il attendait, et là-dessus je m'en vais dormir. + +Et là-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout. + +-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire: +si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empêchera de dormir, +ce sera la curiosité, et c'est si vrai ce que je dis là, que, si je +demeure à mon observatoire, je ne serai préoccupé que d'une chose, c'est à +savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour. + +Mieux vaut donc que je reste à mon observatoire, puisque si j'allais me +coucher, je ne me relèverais certainement pas pour y revenir. + +Et là-dessus, Chicot se rassit. + +Une heure s'était écoulée à peu près, sans que nous puissions dire si +Chicot pensait à la dame inconnue ou à Borromée, s'il était préoccupé par +la curiosité ou bourrelé par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout +de la rue le galop d'un cheval. + +En effet, bientôt un cavalier apparut enveloppé dans son manteau. + +Le cavalier s'arrêta au milieu de la rue et sembla chercher à se +reconnaître. + +Alors le cavalier aperçut le groupe que formaient la litière et les +porteurs. + +Le cavalier poussa son cheval sur eux; il était armé, car on entendait son +épée battre sur ses éperons. + +Les porteurs voulurent s'opposer à son passage; mais il leur adressa +quelques mots à voix basse, et non seulement ils s'écartèrent +respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied à terre, +reçut de ses mains les brides de son cheval. + +L'inconnu s'avança vers la porte, et y heurta rudement. + +-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes +pressentiments, qui m'annonçaient qu'il allait se passer quelque chose, ne +m'avaient point trompé. Voilà le mari, pauvre Ernauton! nous allons +assister tout à l'heure à quelque égorgement. + +Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en +frappant si rudement. + +Toutefois, malgré la façon magistrale dont avait frappé l'inconnu, on +paraissait hésiter à ouvrir. + +-- Ouvrez! cria celui qui heurtait. + +-- Ouvrez, ouvrez! répétèrent les porteurs. + +-- Décidément, reprit Chicot, c'est le mari; il a menacé les porteurs de +les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui. + +Pauvre Ernauton! il va être écorché vif. + +Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot. + +Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par conséquent, le cas échéant, +je dois le secourir. + +Or, il me semble que le cas est échu ou n'échoira jamais. + +Chicot était résolu et généreux; curieux, en outre; il détacha sa longue +épée, la mit sous son bras, et descendit précipitamment son escalier. + +Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science +indispensable à quiconque veut écouter avec profit. + +Chicot se glissa sous le balcon, derrière un pilier et attendit. + +A peine était-il installé que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que +l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte. + +Un instant après, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte. + +La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit à la litière, en ferma +la porte et monta à cheval. + +-- Plus de doute, c'était le mari, dit Chicot, bonne pâte de mari après +tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire éventrer +mon ami de Carmainges. + +La litière se mit en route, le cavalier marchant à la portière. + +-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-là; que je sache +ce qu'ils sont et où ils vont; je tirerai certainement de ma découverte +quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges. + +Chicot suivit en effet le cortège, en observant cette précaution de +demeurer dans l'ombre des murs et d'éteindre son pas dans le bruit du pas +des hommes et des chevaux. + +La surprise de Chicot ne fut pas médiocre, lorsqu'il vit la litière +s'arrêter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_. + +Presque aussitôt, comme si quelqu'un eût veillé, la porte s'ouvrit. + +La dame, toujours voilée, descendit, entra et monta à la tourelle, dont la +fenêtre du premier étage était éclairée. + +Le mari monta derrière elle. + +Le tout était respectueusement précédé de dame Fournichon, laquelle tenait +à la main un flambeau. + +-- Décidément, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus +rien!... + + + + +LXXXIV + +COMMENT CHICOT COMMENÇA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE + + +Chicot croyait bien avoir déjà vu quelque part la tournure de ce cavalier +si complaisant; mais sa mémoire, s'étant un peu embrouillée pendant ce +voyage de Navarre, où il avait vu tant de tournures différentes, ne lui +fournissait pas avec sa facilité ordinaire le nom qu'il désirait +prononcer. + +Tandis que, caché dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixés sur la +fenêtre illuminée, ce que cet homme et cette femme étaient venus faire en +tête-à-tête au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison +mystérieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hôtellerie, et, +dans le sillon de lumière qui s'échappa de l'ouverture, il aperçut comme +une silhouette noire de moinillon. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, voilà ce me semble une robe de jacobin; maître +Gorenflot se relâche-t-il donc de la discipline, qu'il permet à ses +moutons d'aller vagabonder à pareille heure de la nuit et à pareille +distance du prieuré? + +Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des +Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait +dans ce moine le mot de l'énigme qu'il avait vainement demandé jusque-là. + +D'ailleurs, de même que Chicot avait cru reconnaître la tournure du +cavalier, il croyait reconnaître dans le moinillon certain mouvement +d'épaule, certain déhanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux +habitués des salles d'armes et des gymnases. + +-- Je veux être damné, murmura-t-il, si cette robe-là ne renferme point ce +petit mécréant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui +manie si habilement l'arquebuse et le fleuret. + +A peine cette idée fut-elle venue à Chicot, que, pour s'assurer de sa +valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit +compère, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe sèche et nerveuse +pour aller plus vite. + +Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arrêtait +de temps en temps pour jeter un regard derrière lui, comme s'il +s'éloignait à grand'peine et à regret. + +Ce regard était constamment dirigé vers les vitres flamboyantes de +l'hôtellerie. + +Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il était certain de ne pas s'être +trompé. + +-- Holà! mon petit compère, dit-il; holà! mon petit Jacquot: holà! mon +petit Clément. Halte! + +Et il prononça ce dernier mot d'une façon si militaire, que le moinillon +en tressaillit. + +-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus +provocateur que bienveillant. + +-- Moi! répliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me +reconnais-tu, mon fils? + +-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'écria le moinillon. + +-- Moi-même, petit. Et où vas-tu comme cela si tard, enfant chéri? + +-- Au prieuré, monsieur Briquet. + +-- Soit; mais d'où viens-tu? + +-- Moi? + +-- Sans doute, petit libertin. + +Le jeune homme tressaillit. + +-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis, +au contraire, envoyé en commission importante par dom Modeste, et lui-même +en fera foi près de vous, si besoin est. + +-- Là, là, tout doux, mon petit saint Jérôme; nous prenons feu comme une +mèche, à ce qu'il paraît. + +-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites? + +-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret +à pareille heure.... + +-- D'un cabaret, moi? + +-- Eh! sans doute, cette maison d'où tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier- +Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends! + +-- Je sortais de cette maison, dit Clément, vous avez raison, mais je ne +sortais pas d'un cabaret. + +-- Comment, fit Chicot, l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un +cabaret? + +-- Un cabaret est une maison où l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans +cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi. + +-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu +deviendras un jour un rude théologien; mais enfin si tu n'allais pas dans +cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu. + +Clément ne répondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgré +l'obscurité, une ferme volonté de ne pas dire un seul mot de plus. + +Cette résolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de +tout savoir. + +Ce n'était pas que Clément mît de l'aigreur dans son silence; bien au +contraire, il avait paru charmé de rencontrer d'une façon si inattendue +son savant professeur d'armes, maître Robert Briquet, et il lui avait fait +tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentrée et +revêche. + +La conversation était complètement tombée. Chicot, pour la renouer, fut +sur le point de prononcer le nom de frère Borromée; mais, quoique Chicot +n'eût point de remords, ou ne crût pas en avoir, ce nom expira sur ses +lèvres. + +Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose; +on eût dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps +possible aux environs de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un +instant l'espoir de faire avec lui. + +Les yeux de Jacques Clément brillèrent aux mots d'espace et de liberté. + +Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir, +l'escrime était fort en honneur: il ajouta négligemment qu'il en avait +même rapporté quelques coups merveilleux. + +C'était mettre Jacques sur un terrain brûlant. Il demanda à connaître ces +coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras +du petit frère. + +Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniâtreté du +petit Clément: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui +montrait son ami maître Robert Briquet, il gardait un obstiné silence à +l'endroit de ce qu'il était venu faire dans le quartier. + +Dépité, mais maître de lui, Chicot résolut d'essayer de l'injustice; +l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient été +inventées pour faire parler les femmes, les enfants et les inférieurs, de +quelque nature qu'ils soient. + +-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait à sa première idée, +n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hôtelleries, +et dans quelles hôtelleries encore; dans celles où l'on trouve de belles +dames, et tu t'arrêtes en extase devant la fenêtre où l'on peut voir leur +ombre; petit, petit, je le dirai à dom Modeste. + +Le coup frappa juste, plus juste même que ne l'avait supposé Chicot, car +il ne se doutait pas, en commençant, que la blessure dût être si profonde. + +-- Ce n'est pas vrai! s'écria-t-il, rouge de honte et de colère, je ne +regarde point les femmes. + +-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort +belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es +retourné pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la +tourelle, et je sais que tu lui as parlé. + +Chicot procédait par induction. + +Jacques ne put se contenir. + +-- Sans doute, je lui ai parlé! s'écria-t-il, est-ce un péché que de +parler aux femmes? + +-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et poussé par +la tentation de Satan. + +-- Satan n'a rien à faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle à +cette dame puisque j'étais chargé de lui remettre une lettre. + +-- Chargé par dom Modeste! s'écria Chicot. + +-- Oui, allez donc vous plaindre à lui maintenant! + +Chicot, un moment étourdi et tâtonnant dans les ténèbres, sentit à ces +paroles un éclair traverser l'obscurité de son cerveau. + +-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi. + +-- Que saviez-vous? + +-- Ce que tu ne voulais pas me dire. + +-- Je ne dis pas même mes secrets, à plus forte raison les secrets des +autres. + +-- Oui; mais à moi. + +-- Pourquoi à vous? + +-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis à moi.... + +-- Après? + +-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire. + +Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tête avec un sourire +d'incrédulité. + +-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux +pas me raconter? + +-- Je le veux bien, dit Jacques. + +Chicot fit un effort. + +-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borromée.... + +La figure de Jacques s'assombrit. + +-- Oh! fit l'enfant, si j'avais été là.... + +-- Si tu avais été là? + +-- La chose ne se serait point passée ainsi. + +-- Tu l'aurais défendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris +querelle? + +-- Je l'eusse défendu contre tout le monde! + +-- De sorte qu'il n'eût pas été tué? + +-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui. + +-- Enfin, tu n'y étais pas, de sorte que le pauvre diable est trépassé +dans une méchante hôtellerie et en trépassant a prononcé le nom de dom +Modeste? + +-- Oui. + +-- Si bien qu'on a prévenu dom Modeste? + +-- Un homme tout effaré, qui a jeté l'alarme dans le couvent. + +-- Et dom Modeste a fait appeler sa litière, et a couru à la _Corne +d'Abondance_. + +-- D'où savez-vous cela? + +-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi. + +Jacques recula de deux pas. + +-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'éclairait, à mesure qu'il +parlait, à la propre lumière de ses paroles; on a trouvé une lettre dans +la poche du mort. + +-- Une lettre, c'est cela. + +-- Et dom Modeste a chargé son petit Jacques de porter cette lettre à son +adresse. + +-- Oui. + +-- Et le petit Jacques a couru à l'instant même à l'hôtel de Guise. + +-- Oh! + +-- Où il n'a trouvé personne. + +-- Bon Dieu! + +-- Que M. de Mayneville. + +-- Miséricorde! + +-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques à l'hôtellerie du _Fier- +Chevalier_. + +-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'écria Jacques, si vous savez +cela!... + +-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'écria Chicot, +triomphant d'avoir dégagé cet inconnu, si important pour lui, des langes +ténébreux où il était enveloppé d'abord. + +-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne +suis pas coupable. + +-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais +tu es coupable par pensée. + +-- Moi? + +-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle. + +-- Moi! + +-- Et tu te retournes pour la voir encore à travers les carreaux. + +-- Moi!!! + +Le moinillon rougit et balbutia: + +-- C'est vrai, elle ressemble à une vierge Marie qui était au chevet de ma +mère. + +-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas +curieux! + +-- Alors il se fit raconter par le petit Clément, qu'il tenait désormais à +sa discrétion, tout ce qu'il venait de raconter lui-même, mais, cette +fois, avec des détails qu'il ne pouvait savoir. + +-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maître d'escrime tu +avais dans frère Borromée! + +-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des +morts. + +-- Non, mais avoue une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que Borromée tirait moins bien que celui qui l'a tué. + +-- C'est vrai. + +-- Et maintenant, voilà tout ce que j'avais à te dire. Bonsoir, mon petit +Jacques, à bientôt, et si tu veux.... + +-- Quoi, monsieur Briquet? + +-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des leçons d'escrime à l'avenir. + +-- Oh! bien volontiers. + +-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au +prieuré. + +-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir. + +Et le moinillon disparut en courant. + +Ce n'était pas sans raison que Chicot avait congédié son interlocuteur. Il +en avait tiré tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre côté, il lui +restait encore quelque chose à apprendre. + +Il rejoignit donc à grands pas sa maison. La litière, les porteurs et le +cheval étaient toujours à la porte du _Fier-Chevalier_. + +Il regagna sans bruit sa gouttière. + +La maison située en face de la sienne était toujours éclairée. + +Dès lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison. + +Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui +paraissait attendre avec impatience. + +Puis il vit revenir la litière, il vit partir Mayneville, enfin, il vit +entrer la duchesse dans la chambre où palpitait Ernauton plutôt qu'il ne +respirait. + +Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main à +baiser. + +Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, à +une table élégamment servie. + +-- C'est singulier, dit Chicot, cela commençait comme une conspiration, et +cela finit comme un rendez-vous d'amour. + +Oui, continua Chicot, mais qui l'a donné ce rendez-vous d'amour? + +Madame de Montpensier. + +Puis s'éclairant à une lumière nouvelle: + +-- Oh! oh! murmura-t-il. « Chère soeur, j'approuve votre plan à l'égard +des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de +l'honneur que vous ferez à ces drôles-là. » + + Ventre de biche! s'écria Chicot, j'en reviens à ma première idée; ce +n'est pas de l'amour, c'est une conspiration. + +Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges; +surveillons les amours de madame la duchesse. + +Et Chicot surveilla jusqu'à minuit et demi, heure à laquelle Ernauton +s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de +Montpensier remontait en litière. + +-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette +chance de mort qui doit délivrer le duc de Guise de l'héritier présomptif +de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont +vivants? + +Mordieu! je pourrais bien être sur la trace! + + + + +LXXXV + +LE CARDINAL DE JOYEUSE + + +La jeunesse a des opiniâtretés dans le mal et dans le bien qui valent +l'aplomb des résolutions d'un âge mûr. + +Tendus vers le bien, ces sortes d'entêtements produisent les grandes +actions et impriment à l'homme qui débute dans la vie un mouvement qui le +porte, par une pente naturelle, vers un héroïsme quelconque. + +Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir été +les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eût jamais vus; +ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le pâtre de +Montalte, et dont le génie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour +s'être obstiné à mal faire sa besogne de porcher. + +Ainsi les pires natures Spartiates se développèrent-elles dans le sens de +l'héroïsme, après avoir commencé par l'entêtement dans la dissimulation et +la cruauté. + +Nous n'avons ici à tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant +plus d'un biographe eût trouvé dans Henri du Bouchage, à vingt ans, +l'étoffe d'un grand homme. + +Henri s'obstina dans son amour et dans sa séquestration du monde. Comme le +lui avait demandé son frère, comme l'avait exigé le roi, il demeura +quelques jours seul avec son éternelle pensée; puis, sa pensée s'étant +faite de plus en plus immuable, il se décida un matin à visiter son frère +le cardinal, personnage important, qui à l'âge de vingt-six ans était déjà +cardinal depuis deux ans, et qui de l'archevêché de Narbonne était passé +au plus haut degré des grandeurs ecclésiastiques, grâce à la noblesse de +sa race et à la puissance de son esprit. + +François de Joyeuse, que nous avons déjà introduit en scène pour éclaircir +le doute de Henri de Valois à l'égard de Sylla, François de Joyeuse, jeune +et mondain, beau et spirituel, était un des hommes les plus remarquables +de l'époque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par +position, François de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est +trop_, et justifier sa devise. + +Peut-être seul de tous les hommes de cour et François de Joyeuse était un +homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux +trônes religieux et laïque desquels il ressortissait comme gentil homme +français et comme prince de l'Eglise; Sixte le protégeait contre Henri +III, Henri III le protégeait contre Sixte. Il était Italien à Paris, +Parisien à Rome, magnifique et adroit partout. + +L'épée seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait à ce dernier plus de +poids dans la balance; mais on voyait, à certains sourires du cardinal, +que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout élégant +qu'il était, maniait si bien le bras de son frère, il savait user et même +abuser des armes spirituelles confiées à lui par le souverain chef de +l'Église. + +Le cardinal François de Joyeuse était promptement devenu riche, riche de +son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses différents bénéfices. +En ce temps-là, l'Église possédait, et même possédait beaucoup, et quand +ses trésors étaient épuisés, elle connaissait les sources, aujourd'hui +taries, où les renouveler. + +François de Joyeuse menait donc grand train. Laissant à son frère +l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de curés, +d'évêques, d'archevêques; il avait sa spécialité. Une fois cardinal, comme +il était prince de l'Église, et par conséquent supérieur à son frère, il +avait pris des pages à la mode italienne et des gardes à la mode +française. Mais ces gardes et ces pages n'étaient encore pour lui qu'un +plus grand moyen de liberté. Souvent il rangeait gardes et pages autour +d'une grande litière, par les rideaux de laquelle passait la main gantée +de son secrétaire, tandis que lui, à cheval, l'épée au dos, courait la +ville déguisé avec une perruque, une fraise énorme, et des bottes de +cavalier dont le bruit réjouissait l'âme. + +Le cardinal jouissait donc d'une fort grande considération, car, à de +certaines élévations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent, +comme si elles étaient composées rien que d'atomes crochus, toutes les +autres fortunes à s'allier à elles comme des satellites, et par cette +raison, le nom glorieux de son père, l'illustration récente et inouïe de +son frère Anne, jetaient sur lui tout leur éclat. En outre, comme il avait +suivi scrupuleusement ce précepte, de cacher sa vie et de répandre son +esprit, il n'était connu que par ses beaux côtés, et, dans sa famille +même, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des +empereurs chargés de gloire et couronnés par toute une nation. + +Ce fut vers ce prélat que le comte du Bouchage alla se réfugier après son +explication avec son frère, après son entretien avec le roi de France. +Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'écouler quelques jours pour +obéir à l'injonction de son aîné et de son roi. + +François habitait une belle maison dans la Cité. La cour immense de cette +maison ne désemplissait pas de cavaliers et de litières; mais le prélat, +dont le jardin confinait à la berge de la rivière, laissait ses cours et +ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de +sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi +loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, près de cette porte, il +arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prélat, auquel une +indisposition grave ou une pénitence austère servait de prétexte pour ne +pas recevoir. C'était encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi +de France, c'était Venise entre les deux bras de la Seine. + +François était fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des +frères et ses frères presque autant que ses amis. Plus âgé de cinq ans que +du Bouchage, il ne lui épargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni +la bourse ni le sourire. + +Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du +Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le +respectait plus peut-être qu'il ne respectait leur aîné à tous deux. +Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri, +confiait en tremblant ses amours à Anne, il n'eût pas même osé se +confesser à François. + +Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hôtel du cardinal, sa résolution +était prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite. + +Il entra dans la cour d'où sortaient à l'instant même plusieurs +gentilshommes fatigués d'avoir sollicité, sans l'avoir obtenue, la faveur +d'une audience. + +Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui +avait dit, à lui comme aux autres, que son frère était en conférence; mais +il ne serait venu à aucun domestique l'idée de fermer une porte devant du +Bouchage. + +Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au +jardin, véritable jardin de prélat romain, avec de l'ombre, de la +fraîcheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui à la villa +Pamphile ou au palais Borghèse. + +Henri s'arrêta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau +roula sur ses gonds, et un homme entra caché dans un large manteau brun et +suivi d'une sorte de page. Cet homme aperçut Henri, qui était trop absorbé +dans son rêve pour penser à lui, et se glissa entre les arbres, évitant +d'être vu ni par du Bouchage ni par aucun autre. + +Henri ne prit pas garde à cette entrée mystérieuse; ce ne fut qu'en se +retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements. + +Après dix minutes d'attente, il allait y entrer à son tour et questionner +un valet de pied pour savoir à quelle heure précisément son frère serait +visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'aperçut, vint +à lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, où le +cardinal l'attendait. + +Henri se rendit lentement à cette invitation, car il devinait une nouvelle +lutte: il trouva son frère le cardinal qu'un valet de chambre accommodait +dans un habit de prélat, un peu mondain peut-être, mais élégant et surtout +commode. + +-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frère? + +-- Excellentes nouvelles quant à notre famille, dit Henri; Anne, vous le +savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit. + +-- Et, Dieu merci! vous aussi vous êtes sain et sauf, Henri? + +-- Oui, mon frère. + +-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous. + +-- Mon frère, je suis tellement reconnaissant à Dieu, que j'ai formé le +projet de me consacrer à son service; je viens donc vous parler +sérieusement de ce projet, qui me parait mûr, et dont je vous ai déjà dit +quelques mots. + +-- Vous pensez toujours à cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant +échapper une légère exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un +combat à livrer. + +-- Toujours, mon frère. + +-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas +déjà dit? + +-- Je n'ai pas écouté ce que l'on m'a dit, mon frère, parce qu'une voix +plus forte, qui parle en moi, m'empêche d'entendre toute parole qui me +détournerait de Dieu. + +-- Vous n'êtes pas assez ignorant des choses du monde, mon frère, dit le +cardinal du ton le plus sérieux, pour croire que cette voix soit +véritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est +un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien à voir dans cette +affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas +la voix du ciel avec celle de la terre. + +-- Je ne confonds pas, mon frère, je veux dire seulement que quelque chose +d'irrésistible m'entraîne vers la retraite et la solitude. + +-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh +bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de +vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes. + +-- Merci! oh! merci, mon frère! + +-- Écoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux écuyers, et +voyager par toute l'Europe, comme il convient à un fils de la maison dont +nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie même, +les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous +ensevelirez dans vos pensées jusqu'à ce que le germe dévorant qui +travaille en vous soit éteint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez. + +Henri, qui s'était assis, se leva plus sérieux que n'avait été son frère. + +-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur. + +-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude. + +[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloître, +mon frère. -- PAGE 121.] + +-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler +du cloître, mon frère, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de +la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas, +la savourer du moins. + +-- C'est là une absurde pensée, permettez-moi de vous le dire, Henri, car +enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloître. Eh +bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce +projet. Je connais des bénédictins fort savants, des augustins très +ingénieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au +milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une année +charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas +s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette année, vous persistez dans +votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition, +et moi-même vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut +éternel. + +-- Vous ne me comprenez décidément pas, mon frère, répondit du Bouchage en +secouant la tête, ou plutôt votre généreuse intelligence ne veut pas me +comprendre: ce n'est pas un séjour gai, une aimable retraite que je veux, +c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens à prononcer mes +voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe à +creuser, qu'une longue prière à dire. + +Le cardinal fronça le sourcil et se leva de son siège. + +-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma +résistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos +résolutions; mais vous m'y forcez, écoutez-moi. + +-- Ah! mon frère, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me +convaincre, c'est impossible. + +-- Mon frère, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous +offensez, en disant que vient de lui cette résolution farouche: Dieu +n'accepte pas des sacrifices irréfléchis. Vous êtes faible, puisque vous +vous laissez abattre par la première douleur; comment Dieu vous saurait-il +gré d'une victime presque indigne que vous lui offrez? + +Henri fit un mouvement. + +-- Oh! je ne veux plus vous ménager, mon frère, vous qui ne ménagez +personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que +vous causerez à notre frère aîné, à moi. + +-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur, +pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carrière si sombre +et si déshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon +frère, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces +diamants, cette pourpre, n'êtes-vous pas l'honneur et la joie de notre +maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frère aîné +celui des rois de la terre? + +-- Enfant! enfant! s'écria le cardinal avec impatience; vous me feriez +croire que la tête vous a tourné. Comment! vous allez comparer ma maison à +un cloître; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes +gardes, à la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule +richesse du cloître! Êtes-vous en démence? N'avez-vous pas dit tout à +l'heure que vous repoussez ces superfluités qui sont mon nécessaire, les +tableaux, les vases précieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi, +le désir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre? +Voilà une carrière, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous! +vous, c'est la sape du mineur, c'est la bêche du trappiste, c'est la tombe +du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et +tout cela, j'en rougis pour vous qui êtes un homme, tout cela, parce que +vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En vérité, Henri, vous faites +tort à votre race! + +-- Mon frère! s'écria le jeune homme pâle et les yeux flamboyants d'un feu +sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tête d'un coup de pistolet, ou +que je profite de l'honneur que j'ai de porter une épée pour me l'enfoncer +dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui êtes cardinal et prince, +donnez-moi l'absolution de ce péché mortel, la chose sera faite si vite +que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensée: +que je déshonore ma race, ce que, grâce à Dieu, ne fera jamais un Joyeuse. + +-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant à lui son frère, et +le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aimé de tous, oublie et +sois clément pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en égoïste; écoute: +chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition +satisfaite, les autres par les bénédictions de tout genre que Dieu fait +fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le +poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre +père en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire +de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser +fléchir: le cloître ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras, +car tu me répondrais, malheureux, par un sourire, hélas! trop +intelligible; non, je te dirai que le cloître est plus fatal que la tombe: +la tombe n'éteint que la vie, le cloître éteint l'intelligence, le cloître +courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidité des voûtes passe +peu à peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour +faire du cloîtré une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frère, +mon frère, prends-y garde: nous n'avons que quelques années, nous n'avons +qu'une jeunesse. Eh bien! les années de la belle jeunesse se passeront +aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais à trente ans tu +te feras homme, la sève de maturité viendra; elle entraînera ce reste de +douleur usée, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car +alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de +flamme, ton oeil n'aura plus d'étincelles, ceux que tu chercheras, te +fuiront comme un sépulcre blanchi, dont tout regard craint la noire +profondeur: Henri, je te parle avec amitié, avec sagesse; écoute-moi. + +Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espéra l'avoir +attendri et ébranlé dans sa résolution. + +-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonné +que tu traînes à ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les +fêtes, assieds-toi avec lui à nos festins; imite le faon blessé, qui +traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de +son flanc la flèche retenue aux lèvres de la blessure; quelquefois la +flèche tombe. + +-- Mon frère, par grâce, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je +vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la décision d'une +heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse résolution. Mon frère, au +nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grâce que je vous demande. + +-- Eh bien! quelle grâce demandes-tu, voyons? + +-- Une dispense, monseigneur. + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour abréger mon noviciat. + +-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme, +pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es +bien un homme de notre monde, tu ressembles à ces jeunes gens qui se font +volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du +travail de la tranchée et du balayage des tentes. Il y a de la ressource, +Henri; tant mieux, tant mieux! + +-- Cette dispense, mon frère, cette dispense, je vous la demande à genoux. + +-- Je te la promets; je vais écrire à Rome. C'est un mois qu'il faut pour +que la réponse arrive; mais en échange, promets-moi une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui +se présenteront à vous; et si dans un mois vous tenez encore à vos +projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Êtes +vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien à demander? + +-- Non, mon frère, merci; mais un mois, c'est si long, et les délais me +tuent. + +-- En attendant, mon frère, et pour commencer à vous distraire, vous +plairait-il de déjeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin. + +Et le prélat se mit à sourire d'un air que lui eût envié le plus mondain +des favoris de Henri III. + +-- Mon frère... dit du Bouchage en se défendant. + +-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez +de Flandre, et que votre maison ne doit pas être remontée encore. + +A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portière qui fermait un +grand cabinet somptueusement meublé: + +-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage +de demeurer avec nous. + +Mais au moment où le cardinal avait soulevé la portière, Henri avait vu, à +demi-couché sur des coussins, le page qui était rentré avec le gentilhomme +de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant même que le prélat +n'eût dénoncé son sexe, il avait reconnu une femme. + +Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le +prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par +la main, Henri du Bouchage s'élançait hors de l'appartement, si bien que +lorsque François ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un +coeur vers le monde, la chambre était parfaitement vide. + +François fronça le sourcil, et s'asseyant devant une table chargée de +papiers et de lettres, il écrivit précipitamment quelques lignes. + +-- Veuillez sonner, chère comtesse, dit-il, vous avez la main sur le +timbre. + +Le page obéit. + +Un valet de chambre de confiance parut. + +-- Qu'un courrier monte à l'instant même à cheval, dit François, et porte +cette lettre à M. le grand-amiral, à Château-Thierry. + + + + +LXXXVI + +ON A DES NOUVELLES D'AURILLY + + +Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant +des finances, lorsqu'on vint le prévenir que M. de Joyeuse l'aîné venait +d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de +Château-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou. + +Le roi quitta précipitamment sa besogne et courut à la rencontre de cet +ami si cher. + +Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine- +mère était venue ce soir-là, escortée de ses filles d'honneur, et ces +demoiselles si fringantes étaient des soleils toujours escortés de +satellites. + +Le roi donna sa main à baiser à Joyeuse et promena un regard satisfait sur +l'assemblée. + +[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.] + +Dans l'angle de la porte d'entrée, à sa place ordinaire, se tenait Henri +du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs. + +Le roi le remercia et le salua d'un signe de tête amical, auquel Henri +répondit par une révérence profonde. + +Ces intelligences firent tourner la tête à Joyeuse qui sourit de loin à +son frère, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser +l'étiquette. + +-- Sire, dit Joyeuse, je suis mandé vers Votre Majesté par M. le duc +d'Anjou, revenu tout récemment de l'expédition des Flandres. + +-- Mon frère se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi. + +-- Aussi bien, sire, que le permet l'état de son esprit, cependant je ne +cacherai pas à Votre Majesté que monseigneur paraît souffrant. + +-- Il aurait besoin de distraction après son malheur, dit le roi, heureux +de proclamer l'échec arrivé à son frère tout en paraissant le plaindre. + +-- Je crois que oui, sire. + +-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le désastre avait été cruel. + +-- Sire.... + +-- Mais que, grâce à vous, bonne partie de l'armée avait été sauvée; +merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou désire-t-il +pas nous voir? + +-- Ardemment, sire. + +-- Aussi, le verrons-nous. Êtes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri, +en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son +visage s'obstinait à cacher. + +-- Sire, répondit-elle, je serais allée seule au devant de mon fils; mais, +puisque Votre Majesté daigne se réunir à moi dans ce voeu de bonne amitié, +le voyage me sera une partie de plaisir. + +-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous +partirons demain, je coucherai à Meaux. + +-- Sire, je vais donc annoncer à monseigneur cette bonne nouvelle? + +-- Non pas! me quitter si tôt, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends +qu'un Joyeuse soit aimé de mon frère et désiré, mais nous en avons deux... +Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Château-Thierry, s'il vous +plaît. + +-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, après avoir annoncé l'arrivée +de Sa Majesté à monseigneur le duc d'Anjou, de revenir à Paris? + +-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi. + +Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait. + +-- Vous permettez, sire, que je dise un mot à mon frère? demanda-t-il. + +-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas. + +-- Il y a qu'il veut brûler le pavé pour faire la commission, et le +briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le +cardinal. + +-- Va donc, va, et tance-moi cet enragé amoureux. + +Anne courut après son frère et le rejoignit dans les antichambres. + +-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri? + +-- Mais oui, mon frère. + +-- Parce que vous voulez bien vite revenir? + +-- C'est vrai. + +-- Vous ne comptez donc séjourner que quelque temps à Château-Thierry? + +-- Le moins possible. + +-- Pourquoi cela? + +-- Où l'on s'amuse, mon frère, là n'est point ma place. + +-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc +d'Anjou doit donner des fêtes à la cour, que vous devriez rester à +Château-Thierry. + +-- Cela m'est impossible, mon frère. + +-- A cause de vos désirs de retraite, de vos projets d'austérité? + +-- Oui, mon frère. + +-- Vous êtes allé au roi demander une dispense? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Je le sais. + +-- C'est vrai, j'y suis allé. + +-- Vous ne l'obtiendrez pas. + +-- Pourquoi cela, mon frère? + +-- Parce que le roi n'a pas intérêt à se priver d'un serviteur tel que +vous. + +-- Mon frère le cardinal fera alors ce que Sa Majesté ne voudra pas faire. + +-- Pour une femme, tout cela! + +-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage. + +-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons +au but. Vous partez pour Château-Thierry; en bien! au lieu de revenir +aussi précipitamment que vous le voudriez, je désire que vous m'attendiez +dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vécu ensemble; +j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous. + +-- Mon frère, vous allez à Château-Thierry pour vous amuser, vous. Mon +frère, si je reste à Château-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs. + +-- Oh! que non pas! je résiste, moi, et suis d'un heureux tempérament, +fort propre à battre en brèche vos mélancolies. + +-- Mon frère.... + +-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une impérieuse insistance, je +représente ici notre père, et vous enjoints de m'attendre à Château- +Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le vôtre. Il donne, au +rez-de-chaussée, sur le parc. + +-- Si vous ordonnez, mon frère... dit Henri avec résignation. + +-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, désir ou ordre, mais +attendez-moi. + +-- J'obéirai, mon frère. + +-- Et je suis persuadé que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en +pressant le jeune homme dans ses bras. + +Celui-ci se déroba un peu aigrement peut-être à l'accolade fraternelle, +demanda ses chevaux et partit immédiatement pour Château-Thierry. + +Il courait avec la colère d'un homme contrarié, c'est-à-dire qu'il +dévorait l'espace. + +Le soir même il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle +Château-Thierry est assis, avec la Marne à ses pieds. + +Son nom lui fit ouvrir les portes du château qu'habitait le prince; mais, +quant à une audience, il fut plus d'une heure à l'obtenir. + +Le prince, disaient les uns, était dans ses appartements; il dormait, +disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre. + +Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une réponse +positive. + +Henri insista pour n'avoir plus à penser au service du roi et se livrer, +dès lors, tout entier à sa tristesse. + +Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frère des plus +familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier étage, +où le prince consentait enfin à le recevoir. + +Une demi-heure s'écoula, la nuit tombait insensiblement du ciel. + +Le pas traînant et lourd du duc d'Anjou résonna dans la galerie; Henri, +qui le reconnut, se prépara au cérémonial d'usage. + +Mais le prince, qui paraissait fort pressé, dispensa vite son ambassadeur +de ces formalités en lui prenant la main et en l'embrassant. + +-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous dérange-t-on pour venir voir un +pauvre vaincu? + +-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prévenir qu'il a grand désir de voir +Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa +Majesté qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Château- +Thierry demain au plus tard. + +-- Le roi viendra demain! s'écria François avec un mouvement d'impatience. + +Mais il se reprit promptement. + +-- Demain, demain! dit-il, mais, en vérité, rien ne sera prêt au château +ni dans la ville pour recevoir Sa Majesté. + +Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge +de le commenter. + +-- La grande hâte où Leurs Majestés sont de voir Votre Altesse ne leur a +pas permis de penser aux embarras. + +-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilité, c'est à moi de mettre +le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre célérité, +car vous avez couru vite, à ce que je vois: reposez-vous. + +-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres à me transmettre? demanda +respectueusement Henri. + +-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de +service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appétit et +sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et à laquelle, vous le +comprenez, je ne fais participer personne. + +A propos, vous savez la nouvelle? + +[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. -- +PAGE 137.] + +-- Non, monseigneur; quelle nouvelle? + +-- Aurilly a été mangé par les loups.... + +-- Aurilly! s'écria Henri avec surprise. + +-- Eh! oui... dévoré!... C'est étrange: comme tout ce qui m'approche meurt +mal! Bonsoir, comte, dormez bien. + +Et le prince s'éloigna d'un pas rapide. + + + + +LIXXVII + +DOUTE + + +Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre +d'officiers de sa connaissance qui accoururent à lui, et qui avec force +amitiés lui offrirent de le conduire à l'appartement de son frère, situé à +l'un des angles, du château. + +C'était la bibliothèque que le duc avait donnée pour habitation à Joyeuse, +durant son séjour à Château-Thierry. + +Deux salons, meublés au temps de François 1er, communiquaient l'un avec +l'autre et aboutissaient à la bibliothèque; cette dernière pièce donnait +sur les jardins. + +C'est dans la bibliothèque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit +paresseux et cultivé à la fois: en étendant le bras il touchait à la +science, en ouvrant les fenêtres il savourait la nature; les organisations +supérieures ont besoin de jouissances plus complètes, et la brise du +matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau +charme aux triolets de Clément Marot ou aux odes de Ronsard. + +Henri décida qu'il garderait toutes choses comme elles étaient, non pas +qu'il fût mu par le sybaritisme poétique de son frère, mais au contraire +par insouciance, et parce qu'il lui était indifférent d'être là ou +ailleurs. + +Mais comme, en quelque situation d'esprit que fût le comte, il avait été +élevé à ne jamais négliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la +maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du +château qu'habitait le prince depuis son retour. + +Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicérone à Henri; +c'était ce jeune enseigne dont une indiscrétion avait, dans le petit +village de Flandre où nous avons fait faire une halte d'un instant à nos +personnages, livré au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas +quitté le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner +Henri. + +En arrivant à Château-Thierry, le prince avait d'abord cherché la +dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements, +recevait matin et soir, et, pendant la journée, courait le cerf dans la +forêt, ou volait à la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort +d'Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que l'on sût par quelle voie, +le prince s'était retiré dans un pavillon situé au milieu du parc; ce +pavillon, espèce de retraite inaccessible, excepté aux familiers de la +maison du prince, était perdu sous le feuillage des arbres, et +apparaissait à peine au-dessus des charmilles gigantesques et à travers +l'épaisseur des haies. + +C'était dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'était retiré; +ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'était le chagrin que lui +avait causé la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux +qui le connaissaient prétendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon +quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, éclaterait au jour. + +L'une ou l'autre de ces suppositions était d'autant plus probable, que le +prince semblait désespéré quand une affaire ou une visite l'appelait au +château; si bien qu'aussitôt cette visite reçue ou cette affaire achevée, +il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de +chambre qui l'avaient vu naître. + +-- Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas gaies, si le prince est de +cette humeur. + +-- Assurément, répondit l'enseigne, car chacun saura compatir à la douleur +du prince, frappé dans son orgueil et dans ses affections. + +Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un étrange +intérêt à ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à la cour, +et qu'il avait revu en Flandre; cette espèce d'indifférence avec laquelle +le prince lui avait annoncé la perte qu'il avait faite; cette réclusion +dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se +rattachait pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame mystérieuse et +sombre sur laquelle, depuis quelque temps, étaient brodés les événements +de sa vie. + +-- Et, demanda-t-il à l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'où +vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly? + +-- Non. + +-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose à ce sujet? + +-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte +toujours quelque chose. + +-- Eh bien! voyons. + +-- On dit que le prince chassait sous les saules près de la rivière, et +qu'il s'était écarté des autres chasseurs, car il fait tout par élans, et +s'emporte à la chasse comme au jeu, comme au feu, comme à la douleur, +quand tout à coup on le vit revenir avec un visage consterné. + +Les courtisans l'interrogèrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une +simple aventure de chasse. + +Il tenait à la main deux rouleaux d'or. + +-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadée; Aurilly est +mort, Aurilly a été mangé par les loups! + +Chacun se récria. + +-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le +pauvre joueur de luth avait toujours été plus grand musicien que bon +cavalier; il paraît que son cheval l'a emporté, et qu'il est tombé dans +une fondrière où il s'est tué; le lendemain deux voyageurs qui passaient +près de cette fondrière, ont trouvé son corps à moitié mangé par les +loups, et la preuve que la chose s'est bien passée ainsi, et que les +voleurs n'ont rien à faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux +d'or qu'il avait sur lui et qui ont été fidèlement rapportés. + +-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or, +continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient été remis au prince par ces +deux voyageurs, qui, l'ayant rencontré et reconnu au bord de la rivière, +lui avaient annoncé cette nouvelle de la mort d'Aurilly. + +-- C'est étrange, murmura Henri. + +-- D'autant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on, +encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la +petite porte du parc, du côté des châtaigniers, et, par cette porte, +passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans +le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince +a émigré dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée. + +-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri. + +-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du +soir pour la garde du château, j'ai rencontré un homme qui m'a paru +étranger à la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet +homme s'étant détourné à ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon +de son justaucorps. + +-- Le capuchon de son justaucorps! + +-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais +pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrâmes là- +bas. + +Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui à cet intérêt +sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: à lui aussi qui avait vu +Diane et son compagnon confiés à Aurilly, cette idée était venue que les +deux voyageurs qui avaient annoncé au prince la mort du malheureux joueur +de luth, étaient de sa connaissance. + +Henri regarda avec attention l'enseigne. + +-- Et quand vous crûtes avoir reconnu cet homme, quelle idée vous est +venue, monsieur? demanda-t-il. + +-- Voici ce que je pense, répondit l'enseigne; cependant je ne voudrais +rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renoncé à ses idées sur la +Flandre; il entretient en conséquence des espions; l'homme au surcot de +laine est un espion, qui dans sa tournée aura appris l'accident arrivé au +musicien et aura apporté deux nouvelles à la fois. + +-- Cela est vraisemblable, dit Henri rêveur; mais cet homme, que faisait- +il quand vous l'avez vu? + +-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de +vos fenêtres, et gagnait les serres. + +-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont +deux.... + +-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une +seule, l'homme au surcot. + +-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres? + +-- C'est probable. + +-- Et ces serres, ont-elles une sortie? + +-- Sur la ville, oui, comte. + +Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence; +ces détails, indifférents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce +mystère avoir une double vue, avaient un immense intérêt. + +La nuit était venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient +sans lumière dans l'appartement de Joyeuse. + +Fatigué de la route, alourdi par les événements étranges qu'on venait de +lui raconter, sans force contre les émotions qu'ils venaient de faire +naître en lui, le comte était renversé sur le lit de son frère et +plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait +constellé de diamants. + +Le jeune enseigne était assis sur le rebord de la fenêtre, et se laissait +aller volontiers, lui aussi, à cet abandon de l'esprit, à cette poésie de +la jeunesse, à cet engourdissement velouté de bien-être que donne la +fraîcheur embaumée du soir. + +Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient, +les lumières s'allumaient peu à peu, les chiens aboyaient au loin dans les +chenils contre les valets chargés de fermer le soir les écuries. + +Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention, +se pencha en dehors de la fenêtre et appelant d'une voix brève et basse le +comte étendu sur le lit: + +-- Venez, venez, dit-il. + +-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rêve. + +-- L'homme, l'homme! + +-- Quel homme? + +-- L'homme au surcot, l'espion. + +-- Oh! fit Henri en bondissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur +l'enseigne. + +-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous là-bas? il longe la haie; +attendez, il va reparaître; tenez, regardez dans cet espace éclairé par la +lune; le voilà, le voilà! + +-- Oui. + +-- N'est-ce pas qu'il est sinistre? + +-- Sinistre, c'est le mot, répondit du Bouchage en s'assombrissant lui- +même. + +-- Croyez-vous que ce soit un espion? + +-- Je ne crois rien et je crois tout. + +-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres. + +-- Le pavillon du prince est donc là? demanda du Bouchage, en désignant du +doigt le point d'où paraissait venir l'étranger. + +-- Voyez cette lumière qui tremble au milieu du feuillage. + +-Eh bien? + +-- C'est celle de la salle à manger. + +-- Ah! s'écria Henri, le voilà qui reparaît encore. + +-- Oui, décidément il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez- +vous? + +-- Quoi? + +-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure. + +-- C'est étrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de +très ordinaire, et cependant.... + +-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas? + +-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore? + +On entendait le bruit d'une espèce de cloche. + +-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper +avec nous, comte? + +-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse, +j'appellerai. + +-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre +compagnie. + +-- Non pas; impossible. + +-- Pourquoi? + +-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne +vous retarde point. + +-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantôme. + +-- Oh! oui, je vous en réponds; à moins, continua Henri, craignant d'en +avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me +paraît plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les +espions. + +-- Certainement, dit l'enseigne en riant. + +Et il prit congé de du Bouchage. + +A peine fut-il hors de la bibliothèque, que Henri s'élança dans le jardin. + +-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaîtrais dans les +ténèbres de l'enfer. + +Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux +mains humides sur son front brûlant. + +-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une hallucination de mon pauvre +cerveau malade, et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans la +veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui +ont creusé un sillon si sombre dans ma vie? + +En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre +lui-même, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce château, chez le duc +d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou +pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitté Diane, lui, +son éternel compagnon? Non! ce n'est pas lui. + +Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive, +reprenant le dessus sur le doute: + +-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il désespéré et en s'appuyant à la +muraille pour ne pas tomber. + +Comme il achevait de formuler cette pensée dominante, invincible, +maîtresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de +nouveau, et quoique ce bruit fût presque imperceptible, ses sens +surexcités le saisirent. + +Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme. + +Il écouta de nouveau. + +Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son +propre coeur. + +Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'il vît apparaître rien de ce qu'il +attendait. + +Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un +approchait. + +Il entendait crier le sable sous ses pas. + +Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce +fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore. + +-- Le voilà qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagné? + +Le groupe s'avançait du côté où la lune argentait un espace de terrain +vide. + +C'est au moment où, marchant en sens opposé, l'homme au surcot traversait +cet espace, que Henri avait cru reconnaître Remy. + +Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point à s'y +tromper. + +Un froid mortel descendit jusqu'à son coeur et sembla l'avoir fait de +marbre. + +Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la première était +vêtue d'un surcot de laine, et, à cette seconde apparition comme à la +première, le comte crut bien reconnaître Remy. + +La seconde, complètement enveloppée d'un grand manteau d'homme, échappait +à toute analyse. + +Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eût pu +voir. + +Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et dès que les deux +mystérieux personnages eurent disparu derrière la charmille, le jeune +homme s'élança derrière et se glissa de massifs en massifs à la suite de +ceux qu'il voulait connaître. + +-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon +Dieu? est-ce que c'est possible? + + + + +LXXXVIII + +CERTITUDE + + +Henri se glissa le long de la charmille par le côté sombre, en observant +la précaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long +des feuillages. + +Obligé de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait +bien voir. Cependant, à la tournure, aux habits, à la démarche, il +persistait à reconnaître Remy dans l'homme au surcot de laine. + +De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des réalités, +s'élevaient dans son esprit à l'égard du compagnon de cet homme. + +Ce chemin de la charmille aboutissait à la grande haie d'épines et à la +muraille de peupliers qui séparait du reste du parc le pavillon de M. le +duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel, +comme nous l'avons dit, il disparaissait entièrement dans le coin isolé du +château. Il y avait de belles pièces d'eau, des taillis sombres percés +d'allées sinueuses, et des arbres séculaires sur le dôme desquels la lune +versait les cascades de sa lumière argentée, tandis que, dessous, l'ombre +était noire, opaque, impénétrable. + +En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer. + +En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se +livrer à des indiscrétions aussi téméraires, c'était le fait, non plus +d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lâche espion ou d'un jaloux +décidé à toutes les extrémités. + +Mais comme, en ouvrant la barrière qui séparait le grand parc du petit, +l'homme fit un mouvement qui laissa son visage à découvert, et que ce +visage était bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et +poussa résolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver. + +La porte avait été refermée; Henri sauta par-dessus les traverses et se +remit à suivre les deux étranges visiteurs du prince. + +Ceux-ci se hâtaient. + +D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir. + +Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy +et de son compagnon. + +Henri se jeta derrière le plus gros des arbres, et attendit. + +Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salué très bas, que le compagnon +de Remy avait fait une révérence de femme et non un salut d'homme, et que +le duc, transporté, avait offert son bras à ce dernier comme il eût fait à +une femme. + +Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le +vestibule, dont la porte s'était refermée derrière eux. + +-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'où je +puisse voir chaque signe sans être vu. + +Il se décida pour un massif situé entre le pavillon et les espaliers, +massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impénétrable, car +ce n'était pas la nuit, par la fraîcheur et l'humidité naturellement +répandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et +les buissons. + +Caché derrière la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de +toute la hauteur du piédestal, Henri put voir ce qui se passait dans le +pavillon, dont la principale fenêtre s'ouvrait tout entière devant lui. + +Comme nul ne pouvait, ou plutôt ne devait pénétrer jusque-là, aucune +précaution n'avait été prise. + +Une table était dressée, servie avec luxe et chargée de vins précieux +enfermés dans des verres de Venise. + +Deux sièges seulement à cette table attendaient deux convives. + +Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en +lui indiquant l'autre siège, il sembla l'inviter à se séparer de son +manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort +incommode lorsqu'on était arrivé au but de cette course, et que ce but +était un souper. + +Alors, la personne à laquelle l'invitation était faite jeta son manteau +sur une chaise, et la lumière des flambeaux éclaira sans aucune ombre le +visage pâle et majestueusement beau d'une femme que les yeux épouvantés de +Henri reconnurent tout d'abord. + +C'était la dame de la maison mystérieuse de la rue des Augustins, la +voyageuse de Flandre: c'était cette Diane enfin dont les regards étaient +mortels comme des coups de poignard. + +Cette fois elle portait les habits de son sexe, était vêtue d'une robe de +brocart; des diamants brillaient à son cou, dans ses cheveux et à ses +poignets. + +Sous cette parure, la pâleur de son visage ressortait encore davantage, et +sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eût pu croire que le duc, +par l'emploi de quelque moyen magique, avait évoqué l'ombre de cette femme +plutôt que la femme elle-même. + +Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croisé ses bras plus +froids que le marbre lui-même, Henri fût tombé à la renverse dans le +bassin de la fontaine. + +Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse +créature qui s'était assise en face de lui, et qui touchait à peine aux +objets servis devant elle. De temps en temps François s'allongeait sur la +table pour baiser une des mains de sa muette et pâle convive, qui semblait +aussi insensible à ses baisers que si sa main eût été sculptée dans +l'albâtre dont elle avait la transparence et la blancheur. + +De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main à son front, +essuyait avec cette main la sueur glacée qui en dégouttait et se +demandait: + +-- Est-elle vivante? est-elle morte? + +Le duc faisait tous ses efforts et déployait toute son éloquence pour +dérider ce front austère. + +Remy, seul serviteur, car le duc avait éloigné tout le monde, servait ces +deux personnes, et de temps en temps, frôlant avec le coude sa maîtresse +lorsqu'il passait derrière elle, semblait la ranimer par ce contact, et la +rappeler à la vie ou plutôt à la situation. + +Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux +lançaient un éclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touché +un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opéré sur le +mécanisme des yeux l'éclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des +lèvres le sourire. + +Puis elle retombait dans son immobilité. + +Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnés commença +d'échauffer sa nouvelle conquête. + +Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure à la magnifique +horloge accrochée au-dessus de la tête du prince, sur le mur opposé à +elle, Diane parut faire un effort sur elle-même et, gardant le sourire sur +les lèvres, prit une part plus active à la conversation. + +Henri, sous son abri de feuillage, se déchirait les poings et maudissait +toute la création, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'à Dieu qui +l'avait créé lui-même. + +Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si +sévère, s'abandonnât ainsi vulgairement au prince, parce qu'il était doré +en ce palais. + +Son horreur pour Remy était telle, qu'il lui eût ouvert sans pitié les +entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un +homme. + +C'est dans ce paroxysme de rage et de mépris, que se passa pour Henri le +temps de ce souper si délicieux pour le duc d'Anjou. + +Diane sonna. Le prince, échauffé par le vin et par les galants propos, se +leva de table pour aller embrasser Diane. + +Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha à son côté s'il +avait une épée, dans sa poitrine s'il avait un poignard. + +Diane, avec un sourire étrange, et qui certes n'avait eu jusque-là son +équivalent sur aucun visage, Diane l'arrêta en chemin. + +-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je +partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente. + +A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui +contenait vingt pêches magnifiques, et en prit une. + +Puis, détachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame +était d'argent et le manche de malachite, elle sépara la pêche en deux +parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement à +ses lèvres, comme s'il eût baisé celles de Diane. + +Cette action passionnée produisit une telle impression sur lui-même, qu'un +nuage obscurcit sa vue au moment où il mordait dans le fruit. + +Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile. + +Remy, adossé à un pilier de bois sculpté, regardait aussi d'un air sombre. + +Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur +qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait +mordu. + +Cette sueur était sans doute le symptôme d'une indisposition subite; car, +tandis que Diane mangeait l'autre moitié de la pêche, le prince laissa +retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant +avec effort, il sembla inviter sa belle convive à prendre avec lui l'air +dans le jardin. + +Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait +le duc. + +Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout à fait. + +Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau à un +mouchoir brodé d'or, et le remettait dans sa gaîne de chagrin. + +Ils arrivèrent ainsi tout près du buisson où se cachait Henri. + +Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme. + +-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur +assiège mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame. + +Diane arracha quelques fleurs à un jasmin, une branche à une clématite et +deux belles roses qui tapissaient tout un côté du socle de la statue, +derrière laquelle Henri se rapetissait effrayé. + +-- Que faites-vous, madame? demanda le prince. + +-- On m'a toujours assuré, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs +était le meilleur remède aux étourdissements. Je cueille un bouquet dans +l'espoir que, donné par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je +lui souhaite. + +Mais, tout en réunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une +rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment. + +Le mouvement de François fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il +ne donnât le temps à Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques +gouttes d'une liqueur renfermée dans un flacon d'or qu'elle tira de son +sein. + +Puis elle prit la rose que le prince avait ramassée et la mettant à sa +ceinture: + +-- Celle-là est pour moi, dit-elle, changeons. + +Et, en échange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui +tendit le bouquet. + +[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.] + +Le prince le prit avidement, le respira avec délices et passa son bras +autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans +doute de troubler les sens de François, car il fléchit sur ses genoux et +fut forcé de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait là. + +Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait +aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de +cette scène, ou plutôt semblait en dévorer chaque détail. + +Lorsqu'il vit le prince fléchir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon. +Diane, de son côté, sentant François chanceler, s'assit près de lui sur le +banc. + +L'étourdissement de François dura cette fois plus long-temps que le +premier; le prince avait la tête penchée sur la poitrine. Il paraissait +avoir perdu le fil de ses idées et presque le sentiment de son existence, +et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane +indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimère d'amour. + +Enfin, il releva lentement la tête, et ses lèvres se trouvant à la hauteur +du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle +convive; mais comme si elle n'eût point vu ce mouvement, la jeune femme se +leva. + +-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer. + +-- Oh! oui, rentrons! s'écria le prince dans un transport de joie; oui, +venez, merci! + +Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fût Diane qui +s'appuyât à son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grâce à +ce soutien, marchant plus à l'aise, il parut oublier fièvre et +étourdissement; se redressant tout à coup, il appuya, presque par +surprise, ses lèvres sur le col de la jeune femme. + +Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eût ressenti la +morsure d'un fer rouge. + +-- Remy, un flambeau! s'écria-t-elle, un flambeau! + +Aussitôt Remy rentra dans la salle à manger et alluma, aux bougies de la +table, un flambeau isolé qu'il prit sur un guéridon; et, se rapprochant +vivement de l'entrée du pavillon ce flambeau à la main: + +-- Voilà, madame, dit-il. + +-- Où va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et +détournant la tête. + +-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas, +madame? répliqua le prince avec ivresse. + +-- Volontiers, monseigneur, répondit Diane. + +Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince. + +Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenêtre par où l'air +s'engouffra de telle façon, que la bougie portée par Diane lança, comme +furieuse, toute sa flamme et sa fumée sur le visage de François, placé +précisément dans le courant d'air. + +Les deux amants, Henri les jugea tels, arrivèrent ainsi, en traversant une +galerie, jusqu'à la chambre du duc, et disparurent derrière la tenture de +fleurs de lis qui lui servait de portière. + +Henri avait vu tout ce qui s'était passé avec une fureur croissante, et +cependant cette fureur était telle qu'elle touchait à l'anéantissement. + +On eût dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui +avait imposé une si cruelle épreuve. + +Il était sorti de sa cachette, et, brisé, les bras pendants, l'oeil atone, +il se préparait à regagner, demi-mort, son appartement dans le château. + +Lorsque, soudain, la portière derrière laquelle il venait de voir +disparaître Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se +précipitant dans la salle à manger, entraîna Remy, qui, debout, immobile, +semblait n'attendre que son retour. + +-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini.... + +Et tous deux s'élancèrent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin. + +Mais, à leur vue, Henri avait retrouvé toute sa force; Henri s'élança au +devant d'eux, et ils le trouvèrent tout à coup au milieu de l'allée, +debout, les bras croisés, et plus terrible dans son silence, que nul ne le +fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en était arrivé à ce degré +d'exaspération, qu'il eût tué quiconque se fût avisé de soutenir que les +femmes n'étaient pas des monstres envoyés par l'enfer pour souiller le +monde. + +Il saisit Diane par le bras, et l'arrêta court, malgré le cri de terreur +qu'elle poussa, malgré le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et +qui effleura les chairs. + +-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement +de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et à qui +vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait +plus d'avenir, mais seulement un passé. Ah! belle hypocrite, et toi, lâche +menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; à l'un je +dis: je te méprise; à l'autre: tu me fais horreur! + +-- Passage! cria Remy, d'une voix étranglée, passage! jeune fou... ou +sinon.... + +-- Soit, répondit Henri, achève ton ouvrage, et tue mon corps, misérable, +puisque tu as tué mon âme. + +-- Silence! murmura Remy furieux, en enfonçant de plus en plus sa lame +sous laquelle criait déjà la poitrine du jeune homme. + +Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du +Bouchage, elle l'amena en face d'elle. + +Elle était d'une pâleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur +ses épaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait à ce +dernier un froid pareil à celui d'un cadavre. + +-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas témérairement des choses de Dieu!... +Je suis Diane de Méridor, la maîtresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou +laissa tuer misérablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours +que Remy a poignardé Aurilly, le complice du prince; et quant au prince, +je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place! +monsieur, place à Diane de Méridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des +Hospitalières. + +Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui +l'attendait. + +Henri tomba agenouillé, puis renversé en arrière, suivant des yeux le +groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des +taillis, comme eût fait une infernale vision. + +Ce n'est qu'une heure après que le jeune homme, brisé de fatigue, écrasé +de terreur et la tête en feu, réussit à trouver assez de force pour se +traîner jusqu'à son appartement; encore fallut-il qu'il se reprît à dix +fois pour escalader la fenêtre. Il fit quelques pas dans la chambre et +s'en alla, tout trébuchant, tomber sur son lit. + +Tout dormait dans le château. + + + + +LXXXIX + +FATALITÉ + + +Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allées +sablées de Château-Thierry. + +De nombreux travailleurs, commandés la veille, avaient, dès l'aube, +commencé la toilette du parc et des appartements destinés à recevoir le +roi qu'on attendait. + +Rien encore ne remuait dans le pavillon où reposait le duc, car il avait +défendu, la veille, à ses deux vieux serviteurs, de le réveiller. Ils +devaient attendre qu'il appelât. + +Vers neuf heures et demie, deux courriers, lancés à toute bride, entrèrent +dans la ville, annonçant la prochaine arrivée de Sa Majesté. + +Les échevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie +sur le passage de ce cortège. + +A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il était monté à cheval +depuis le dernier relais. C'était une occasion qu'il saisissait toujours, +et principalement à son entrée dans les villes, étant beau cavalier. + +La reine-mère le suivait en litière; cinquante gentilshommes, richement +vêtus et bien montés, venaient à leur suite. + +Une compagnie des gardes, commandée par Crillon lui-même, cent vingt +Suisses, autant d'Écossais, commandés par Larchant, et toute la maison de +plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armée dont +les files suivaient les sinuosités de la route qui monte de la rivière au +sommet de la colline. + +Enfin le cortège entra en ville au son des cloches, des canons et des +musiques de tout genre. + +Les acclamations des habitants furent vives; le roi était si rare en ce +temps-là, que, vu de près, il semblait encore avoir gardé un reflet de la +Divinité. + +Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frère. Il ne trouva +que Henri du Bouchage à la grille du château. + +[Illustration: Veuillez prévenir madame la supérieure. -- PAGE 148.] + +Une fois dans l'intérieur, Henri III s'informa de la santé du duc d'Anjou, +à l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majesté. + +-- Sire, répondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le +pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il +est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore +aujourd'hui. + +-- C'est un endroit bien retiré, à ce qu'il paraît, dit Henri, mécontent, +que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu? + +-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse +n'attendait peut-être pas si tôt Votre Majesté. + +-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela +chez les gens sans les prévenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivée depuis +hier. + +Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri, +qui voulait paraître doux et bon aux dépens de François, s'écria: + +-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui. + +-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litière. + +Toute l'escorte prit la route du vieux parc. + +Au moment où les premiers gardes touchaient la charmille, un cri déchirant +et lugubre perça les airs. + +-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mère. + +-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages, +c'est un cri de détresse ou de désespoir. + +-- Mon prince! mon pauvre duc! s'écria l'autre vieux serviteur de François +en paraissant à une fenêtre avec les signes de la plus violente douleur. + +Tous coururent vers le pavillon, le roi entraîné par les autres. + +Il arriva au moment où l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son +valet de chambre, entré sans ordre, pour annoncer l'arrivée du roi, venait +d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre à coucher. + +Le prince était froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un +mouvement étrange des paupières et une contraction grimaçante des lèvres. + +Le roi s'arrêta sur le seuil de la porte, et tout le monde derrière lui. + +-- Voilà un vilain pronostic! murmura-t-il. + +-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie. + +-- Ce pauvre François! dit Henri, heureux d'être congédié et d'éviter +ainsi le spectacle de cette agonie. + +Toute la foule s'écoula sur les traces du roi. + +-- Étrange! étrange! murmura Catherine agenouillée près du prince ou +plutôt du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux +serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le +médecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hâter la +venue des médecins du roi restés à Meaux avec la reine, elle examinait +avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacité que Miron +lui-même aurait pu le faire, les diagnostics de cette étrange maladie à +laquelle succombait son fils. + +Elle avait de l'expérience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle +questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui +s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur +désespoir. + +Tous deux répondirent que le prince était rentré la veille à la nuit, +après avoir été dérangé fort inopportunément par M. Henri du Bouchage, +venant de la part du roi. + +Puis ils ajoutèrent qu'à la suite de cette audience, donnée au grand +château, le prince avait commandé un souper délicat, ordonné que nul ne se +présentât au pavillon sans être mandé; enfin, enjoint positivement qu'on +ne le réveillât pas au matin, ou qu'on n'entrât pas chez lui avant un +appel positif. + +-- Il attendait quelque maîtresse, sans doute? demanda la reine-mère. + +-- Nous le croyons, madame, répondirent humblement les valets, mais la +discrétion nous a empêchés de nous en assurer. + +-- En desservant, cependant, vous avez dû voir si mon fils a soupé seul? + +-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur +était que nul n'entrât dans le pavillon. + +-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc pénétré ici? + +-- Personne, madame. + +-- Retirez-vous. + +Et Catherine, cette fois, demeura tout à fait seule. + +Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait déposé, elle +commença une minutieuse investigation de chacun des symptômes ou de +chacune des traces qui surgissaient à ses yeux comme résultat de ses +soupçons ou de ses craintes. + +Elle avait vu le front de François chargé d'une teinte bistrée, ses yeux +sanglants et cerclés de bleu, ses lèvres labourées par un sillon semblable +à celui qu'imprimé le soufre brûlant sur des chairs vives. + +Elle observa le même signe sur les narines et sur les ailes du nez. + +-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince. + +Et la première chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'était +consumée toute la bougie allumée la veille au soir par Remy. + +-- Cette bougie a brûlé longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que +François était dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis.... + +Catherine le saisit précipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs +étaient encore fraîches, à l'exception d'une rose qui était noircie et +desséchée: + +-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on versé sur les feuilles de cette +fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses. + +Elle éloigna le bouquet d'elle en frissonnant: + +-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front; +mais les lèvres? + +Catherine courut à la salle à manger. Les valets n'avaient pas menti, rien +n'indiquait qu'on eût touché au couvert depuis la fin du repas. + +Sur le bord de la table, une moitié de pêche, dans laquelle s'imprimait un +demi-cercle de dents, fixa plus particulièrement les regards de Catherine. + +Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'était +émaillé au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se +distinguait plus particulièrement sur la tranche, à l'endroit où le +couteau avait dû passer. + +-- Voilà pour les lèvres, dit-elle; mais François a mordu seulement une +bouchée dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps à sa main ce bouquet, +dont les fleurs sont encore fraîches, le mal n'est pas sans remède, le +poison ne peut avoir pénétré profondément. + +Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette +paralysie si complète et ce travail si avancé de la décomposition! Il faut +que je n'aie pas tout vu. + +En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit +suspendu à son bâton de bois de rose, par sa chaîne d'argent, le papegai +rouge et bleu qu'affectionnait François. + +L'oiseau était mort, raide, et les ailes hérissées. + +Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'était déjà +occupée une fois, pour s'assurer, à sa complète combustion, que le prince +était rentré de bonne heure. + +-- La fumée! se dit Catherine, la fumée! La mèche du flambeau était +empoisonnée; mon fils est mort! + +Aussitôt elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers. + +-- Miron! Miron! disaient les uns. + +-- Un prêtre, disaient les autres. + +Mais elle, pendant ce temps, approchait des lèvres de François un des +flacons qu'elle portait toujours dans son aumônière, et interrogea les +traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison. + +Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait +plus un regard, à ce gosier ne montait plus la voix. + +Catherine, sombre et muette, s'éloigna de la chambre en faisant signe aux +deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communiqué avec +personne. + +Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, où elle s'assit, les +tenant l'un et l'autre sous son regard. + +-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a été empoisonné dans son souper, c'est +vous qui avez servi ce souper? + +A ces paroles on vit la pâleur de la mort envahir le visage des deux +hommes. + +-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne +nous accuse pas. + +-- Vous êtes des niais; croyez-vous que si je vous soupçonnais, la chose +ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassiné votre +maître, mais d'autres l'ont tué, et il faut que je connaisse les +meurtriers. Qui est entré au pavillon? + +-- Un vieil homme, vêtu misérablement, que monseigneur recevait depuis +deux jours. + +-- Mais... la femme? + +-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majesté veut-elle +parler? + +-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet.... + +[Illustration: Diane avait déjà pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.] + +Les deux serviteurs se regardèrent avec tant de naïveté, que Catherine +reconnut leur innocence à ce seul regard. + +-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le +gouverneur du château. + +Les deux valets se précipitèrent vers la porte. + +-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil. +Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai +pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-là +vous mourrez tous deux. Allez! + +Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit +que le duc avait reçu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui +l'avait affecté profondément, que là était la cause de son mal, qu'en +interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de +son alarme. + +Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne +sut dire ce qu'étaient devenus Remy et Diane. + +Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le +révélât. + +Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentée, exagérée, tronquée, +parcourut Château-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son +caractère et son penchant, l'accident survenu au duc. + +Mais nul, excepté Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc était un +homme mort. + +Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour +mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence. + +Le roi, frappé d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au +monde, eût bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mère s'opposa à +ce départ, et force fut à la cour de demeurer au château. + +Les médecins arrivèrent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et +jugea sa gravité; mais il était trop bon courtisan pour ne pas taire la +vérité, surtout lorsqu'il eut consulté les regards de Catherine. + +On l'interrogeait de toutes parts, et il répondait que certainement M. le +duc d'Anjou avait éprouvé de grands chagrins et essuyé un violent choc. + +Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas. + +Lorsque Henri III lui demanda de répondre affirmativement ou négativement +à cette question: + +-- Le duc vivra-t-il? + +-- Dans trois jours, je le dirai à Votre Majesté, répliqua le médecin. + +-- Et à moi, que me direz-vous? fit Catherine à voix basse. + +-- A vous, madame, c'est différent; je répondrai sans hésitation. + +-- Quoi? + +-- Que Votre Majesté m'interroge. + +-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron? + +-- Demain au soir, madame. + +-- Si tôt? + +-- Ah! madame, murmura le médecin, la dose était aussi par trop forte. + +Catherine mit un doigt sur ses lèvres, regarda le moribond et répéta tout +bas son mot sinistre: + +-- Fatalité! + + + + +XC + +LES HOSPITALIÈRES + + +Le comte avait passé une terrible nuit, dans un état voisin du délire et +de la mort. + +Cependant, fidèle à ses devoirs, dès qu'il entendit annoncer l'arrivée du +roi, il se leva et le reçut à la grille comme nous avons dit; mais après +avoir présenté ses hommages à Sa Majesté, salué la reine-mère et serré la +main de l'amiral, il s'était renfermé dans sa chambre, non plus pour +mourir, mais pour mettre décidément à exécution son projet que rien ne +pouvait plus combattre. + +Aussi, vers onze heures du matin, c'est-à-dire quand à la suite de cette +terrible nouvelle qui s'était répandue: Le duc d'Anjou est atteint à mort! +chacun se fut dispersé, laissant le roi tout étourdi de ce nouvel +événement, Henri alla frapper à la porte de son frère qui, ayant passé une +partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa +chambre. + +-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse à moitié endormi: qu'y a-t-il? + +-- Je viens vous dire adieu, mon frère, répondit Henri. + +-- Comment, adieu?... tu pars? + +-- Je pars, oui, mon frère, et rien ne me retient plus ici, je présume. + +-- Comment, rien? + +-- Sans doute; ces fêtes auxquelles vous désiriez que j'assistasse n'ayant +pas lieu, me voilà dégagé de ma promesse. + +-- Vous vous trompez, Henri, répondit le grand-amiral; je ne vous permets +pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier. + +-- Soit, mon frère; mais alors, pour la première fois de ma vie, j'aurai +la douleur de désobéir à vos ordres et de vous manquer de respect; car à +partir de ce moment, je vous le déclare, Anne, rien ne me retiendra plus +pour entrer en religion. + +-- Mais cette dispense venant de Rome? + +-- Je l'attendrai dans un couvent. + +-- En vérité, vous êtes décidément fou! s'écria Joyeuse, en se levant avec +la stupéfaction peinte sur son visage. + +-- Au contraire, mon cher et honoré frère, je suis le plus sage de tous, +car moi seul sais bien ce que je fais. + +-- Henri, vous nous aviez promis un mois. + +-- Impossible, mon frère! + +-- Encore huit jours. + +-- Pas une heure. + +-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant! + +-- Au contraire, je ne souffre plus, voilà pourquoi je vois que le mal est +sans remède. + +-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut +l'attendrir, je la fléchirai. + +-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissât-elle +fléchir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus à l'aimer. + +-- Allons! en voilà bien d'une autre. + +-- C'est ainsi, mon frère. + +-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est +de la rage, pardieu! + +-- Oh! non, certes! s'écria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette +femme et moi il ne peut plus rien exister. + +-- Qu'est-ce à dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme +alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de +secrets l'un pour l'autre. + +Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au +sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil +de son frère pût pénétrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans +son coeur; il tomba donc dans un excès contraire, comme il arrive en +pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui était échappée, +il en prononça une plus imprudente encore. + +-- Mon frère, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra +plus, puisqu'elle appartient maintenant à Dieu. + +-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti. + +-- Non, mon frère, cette femme ne m'a point menti, cette femme est +Hospitalière; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans +les bras du Seigneur. + +Anne eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne point manifester à Henri la +joie que cette révélation lui causait. + +Il poursuivit: + +-- Voilà du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parlé. + +-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris récemment le voile; mais, +j'en suis certain, comme la mienne, sa résolution est irrévocable. Ainsi, +ne me retenez plus, mon frère, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez- +moi vous remercier de toutes vos bontés, de toute votre patience, de votre +amour infini pour un pauvre insensé, et adieu! + +Joyeuse regarda le visage de son frère; il le regarda en homme attendri +qui compte sur son attendrissement pour décider la persuasion dans autrui. + +Mais Henri demeura inébranlable à cet attendrissement, et répondit par son +triste et éternel sourire. + +Joyeuse embrassa son frère, et le laissa partir. + +-- Va, se dit-il à lui-même, tout n'est point fini encore, et, si pressé +que tu sois, je t'aurai bientôt rattrapé. + +Il alla trouver le roi qui déjeunait dans son lit, ayant Chicot à ses +côtés. + +-- Bonjour! bonjour! dit Henri à Joyeuse, je suis bien aise de te voir, +Anne, je craignais que tu ne restasses couché toute la journée, paresseux! +Comment va mon frère? + +-- Hélas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien. + +-- Duquel? + +-- De Henri. + +-- Veut-il toujours se faire moine? + +-- Plus que jamais. + +-- Il prend l'habit? + +-- Oui, sire. + +-- Il a raison, mon fils. + +-- Comment, sire? + +-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin. + +-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que +prend ton frère. + +-- Sire, Votre Majesté veut-elle me permettre une question? + +-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort à Château-Thierry, et tes +questions me distrairont un peu. + +-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume? + +-- Comme le blason, mon cher. + +-- Qu'est-ce que les Hospitalières, s'il vous plaît? + +-- C'est une toute petite communauté très distinguée, très rigide, très +sévère, composée de vingt dames chanoinesses de saint Joseph. + +-- Y fait-on des voeux? + +-- Oui, par faveur, et sur la présentation de la reine. + +-- Est-ce une indiscrétion que de vous demander où est située cette +communauté, sire? + +-- Non pas: elle est située rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cité, +derrière le cloître Notre-Dame. + +-- A Paris? + +-- A Paris. + +-- Merci, sire. + +-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frère aurait +changé d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire +Hospitalière maintenant? + +-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'après ce que Votre Majesté +me fait l'honneur de me dire; mais je le soupçonne d'avoir eu la tête +montée par quelqu'un de cette communauté; je voudrais, en conséquence, +découvrir ce quelqu'un et lui parler. + +-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voilà bientôt +sept ans, une supérieure qui était fort belle. + +-- Eh bien! sire, c'est peut-être encore la même. + +-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entré en +religion; ou à peu près. + +-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, à tout hasard, je vous prie, une lettre +pour cette supérieure, et mon congé pour deux jours. + +-- Tu me quittes! s'écria le roi, tu me laisses tout seul ici? + +-- Ingrat! fit Chicot en haussant les épaules; est-ce que je ne suis pas +là, moi? + +-- Ma lettre, sire, s'il vous plaît, dit Joyeuse. + +Le roi soupira, et cependant il écrivit. + +-- Mais tu n'as que faire à Paris? dit Henri en remettant la lettre à +Joyeuse. + +-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frère. + +-- C'est juste; va donc, et reviens vite. + +Joyeuse ne se fit point réitérer cette permission; il commanda ses chevaux +sans bruit, et s'assurant que Henri était déjà parti, il poussa au galop +jusqu'à sa destination. + +Sans débotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet- +Saint-Landry. + +Cette rue aboutissait à la rue d'Enfer, et à sa parallèle, la rue des +Marmouzets. + +Une maison noire et vénérable, derrière les murs de laquelle on +distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenêtres rares et +grillées, une petite porte en guichet; voilà quelle était l'apparence +extérieure du couvent des Hospitalières. + +Sur la clef de voûte du porche, un grossier artisan avait gravé ces mots +latins avec un ciseau: + + MATRONAE HOSPITES + +Le temps avait à demi rongé l'inscription et la pierre. + +Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des +Marmouzets, de peur que leur présence dans la rue ne fit une trop grande +rumeur. + +Alors, frappant à la grille du tour: + +-- Veuillez prévenir madame la supérieure, dit-il, que monseigneur le duc +de Joyeuse, grand-amiral de France, désire l'entretenir de la part du roi. + +La figure de la religieuse qui avait paru derrière la grille rougit sous +sa guimpe, et le tour se referma. + +Cinq minutes après, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle +du parloir. + +Une femme belle et de haute stature fit à Joyeuse une profonde révérence, +que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout à la fois. + +-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez +admis au nombre de vos pensionnaires une personne à qui je dois parler. +Veuillez me mettre en rapport avec cette personne. + +-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plaît? + +-- Je l'ignore, madame. + +-- Alors, comment pourrai-je accéder à votre demande? + +-- Rien de plus aisé. Qui avez-vous admis depuis un mois? + +-- Vous me désignez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la +supérieure, et je ne pourrais me rendre à votre désir. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que, depuis un mois, je n'ai reçu personne, si ce n'est ce matin. + +-- Ce matin? + +-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivée, deux heures +après la sienne, ressemble trop à une poursuite pour que je vous accorde +la permission de lui parler. + +-- Madame, je vous en prie. + +-- Impossible, monsieur. + +-- Montrez-moi seulement cette dame. + +-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous +ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler à quelqu'un ici, excepté à +moi, il faut un ordre écrit du roi. + +-- Voici cet ordre, madame, répondit Joyeuse en exhibant la lettre que +Henri lui avait signée. + +La supérieure lut et s'inclina. + +-- Que la volonté de Sa Majesté soit faite, dit-elle, même quand elle +contrarie la volonté de Dieu. + +Et elle se dirigea vers la cour du couvent. + +-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arrêtant avec politesse, vous +voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-être +cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment +elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle était accompagnée? + +-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, répliqua la supérieure, vous ne +faites pas erreur, et cette dame qui est arrivée ce matin seulement après +s'être fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandée une +personne qui a toute autorité sur moi, est bien la personne à qui monsieur +le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler. + +A ces mots, la supérieure fit une nouvelle révérence au duc et disparut. + +Dix minutes après, elle revint accompagnée d'une Hospitalière dont le +voile était rabattu tout entier sur son visage. + +C'était Diane, qui avait déjà pris l'habit de l'ordre. + +Le duc remercia la supérieure, offrit un escabeau à la dame étrangère, +s'assit lui-même, et la supérieure partit en fermant de sa main les portes +du parloir désert et sombre. + +-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre préambule, vous êtes la dame de la +rue des Augustins, cette femme mystérieuse que mon frère, M. le comte du +Bouchage, aime follement et mortellement. + +L'Hospitalière inclina la tête pour répondre, mais elle ne parla pas. + +Cette affectation parut une incivilité à Joyeuse; il était déjà fort mal +disposé envers son interlocutrice; il continua: + +-- Vous n'avez pas supposé, madame, qu'il suffît d'être belle, ou de +paraître belle, de n'avoir pas un coeur caché sous cette beauté, de faire +naître une misérable passion dans l'âme d'un jeune homme et de dire un +jour à cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai +pas, et ne veux pas en avoir. + +-- Ce n'est pas cela que j'ai répondu, monsieur, et vous êtes mal informé, +dit l'Hospitalière, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colère +de Joyeuse en fut un moment affaiblie. + +-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repoussé mon frère, +et vous l'avez réduit au désespoir. + +-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherché à éloigner de moi M. +du Bouchage. + +-- Cela s'appelle le manège de la coquetterie, madame, et le résultat fait +la faute. + +-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien; +vous vous irritez contre moi, je ne répondrai plus. + +-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'échauffant par degrés, vous avez perdu mon +frère, et vous croyez vous justifier avec cette majesté provocatrice; non, +non, la démarche que je fais doit vous éclairer sur mes intentions; je +suis sérieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains +et de mes lèvres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me fléchir. + +L'Hospitalière se leva. + +-- Si vous êtes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le même sang- +froid, insultez-moi, monsieur; si vous êtes venu pour me faire changer +d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous. + +-- Ah! vous n'êtes pas une créature humaine, s'écria Joyeuse exaspéré, +vous êtes un démon! + +-- J'ai dit que je ne répondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je +me retire. + +Et l'Hospitalière fit un pas vers la porte. + +Joyeuse l'arrêta. + +-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous +laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu à vous joindre, puisque +votre insensibilité m'a confirmé dans cette idée, qui m'était déjà venue, +que vous êtes une créature infernale, envoyée par l'ennemi des hommes pour +perdre mon frère, je veux voir ce visage sur lequel l'abîme a écrit ses +plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui égare les +esprits. A nous deux, Satan! + +Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en manière +d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de +l'Hospitalière; mais celle-ci, muette, impassible, sans colère, sans +reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si +cruellement: + +-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites là est indigne d'un +gentilhomme! + +Joyeuse fut frappé au coeur: tant de mansuétude amollit sa colère, tant de +beauté bouleversa sa raison. + +-- Certes, murmura-t-il après un long silence, vous êtes belle, et Henri a +dû vous aimer; mais Dieu ne vous a donné la beauté que pour la répandre +comme un parfum sur une existence attachée à la vôtre. + +-- Monsieur, n'avez-vous point parlé à votre frère? ou si vous lui avez +parlé, il n'a point jugé à propos de vous faire son confident; sans cela +il vous eût raconté que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aimé, je +n'aimerai plus; j'ai vécu, je dois mourir. + +Joyeuse n'avait pas cessé de regarder Diane; la flamme de ces regards +tout-puissants s'était infiltrée jusqu'au fond de son âme, pareille à ces +jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en +passant auprès d'elles. + +Ce rayon avait dévoré toute matière dans le coeur de l'amiral; l'or pur +bouillonnait seul, et ce coeur éclatait comme le creuset sous la fusion du +métal. + +-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant +de fixer sur elle un regard où s'éteignait de plus en plus le feu de la +colère; oh! oui, Henri a dû vous aimer.... Oh! madame, par pitié, à +genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frère! + +Diane resta froide et silencieuse. + +-- Ne réduisez pas une famille à l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre +race, ne faites pas mourir l'un de désespoir, les autres de regret. + +Diane ne répondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant +incliné devant elle. + +-- Oh! s'écria enfin Joyeuse en étreignant furieusement son coeur avec une +main crispée; oh! ayez pitié de mon frère, ayez pitié de moi-même! Je +brûle! ce regard m'a dévoré!... Adieu, madame, adieu! + +Il se releva comme un fou, secoua ou plutôt arracha les verrous de la +porté du parloir, et s'enfuit éperdu jusqu'à ses gens, qui l'attendaient +au coin de la rue d'Enfer. + + + + +XCI + +SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE + + +Le dimanche, 10 juin, à onze heures environ, toute la cour était +rassemblée dans la chambre qui précédait le cabinet où, depuis sa +rencontre avec Diane de Méridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et +fatalement. + +Ni la science des médecins, ni le désespoir de sa mère, ni les prières +ordonnées par le roi, n'avaient conjuré l'événement suprême. + +Miron, le matin de ce 10 juin, déclara au roi que la maladie était sans +remède, et que François d'Anjou ne passerait pas la journée. + +Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les +assistants: + +-- Voilà qui va donner bien des espérances à mes ennemis, dit-il. + +A quoi la reine-mère répondit: + +-- Notre destinée est dans les mains de Dieu, mon fils. + +A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit près de Henri III, ajouta +tout bas: + +-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire. + +Néanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la +vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis +quelques jours, avait effrayé tous les assistants comme autrefois la sueur +de sang de Charles IX, s'arrêta subitement, et le froid gagna toutes les +extrémités. + +Henri était assis au chevet du lit de son frère. + +Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacée du moribond. + +L'évêque de Château-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prières +des agonisants, que tous les assistants répétaient, agenouillés et les +mains jointes. + +Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se dégagea d'un nuage et +inonda le lit d'une auréole d'or. + +François, qui n'avait pu jusque-là remuer un seul doigt, et dont +l'intelligence avait été voilée comme ce soleil qui reparaissait, François +leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme épouvanté. + +Il regarda autour de lui, entendit les prières, sentit son mal et sa +faiblesse, devina sa position, peut-être parce qu'il entrevoyait déjà ce +monde obscur et sinistre où vont certaines âmes après qu'elles ont quitté +la terre. + +Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit frémir +toute l'assemblée. + +Puis fronçant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensée un des +mystères de sa vie: + +-- Bussy! murmura-t-il; Diane! + +Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait +articulé d'une voix affaiblie. + +Avec la dernière syllabe de ce nom, François d'Anjou rendit le dernier +soupir. + +En ce moment même, par une coïncidence étrange, le soleil, qui dorait +l'écusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces +fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi +sombres que l'azur qu'elles étoilaient naguère d'une constellation +presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du rêveur va chercher au +ciel. + +Catherine laissa tomber la main de son fils. + +Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'épaule de Chicot, qui +frissonnait aussi, mais à cause du respect que tout chrétien doit aux +morts. + +Miron approcha une patène d'or des lèvres de François, et après trois +secondes, l'ayant examinée: + +-- Monseigneur est mort, dit-il. + +Sur quoi, un long gémissement s'éleva des antichambres, comme +accompagnement du psaume que murmurait le cardinal: + + _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._ + +-- Mort! répéta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frère, +mon frère! + +-- L'unique héritier du trône de France, murmura Catherine, qui, +abandonnant la ruelle du mort, était déjà revenue près du seul fils qui +lui restait. + +-- Oh! dit Henri, ce trône de France est bien large pour un roi sans +postérité; la couronne est bien large pour une tête seule... Pas +d'enfants, pas d'héritiers!... Qui me succédera? + +Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et +dans les salles. + +Nambu se précipita vers la chambre mortuaire, en annonçant: + +-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise! + +Frappé de cette réponse à la question qu'il s'adressait, le roi pâlit, se +leva et regarda sa mère. + +Catherine était plus pâle que son fils. A l'annonce de cet horrible +malheur qu'un hasard présageait à sa race, elle saisit la main du roi et +l'êtreignit pour lui dire: + +-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis près de vous! + +Le fils et la mère s'étaient compris dans la même terreur et dans la même +menace. + +Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que +ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frère, avec un +certain embarras. + +Henri III, debout, avec cette majesté suprême que lui seul peut-être +trouvait en de certains moments dans sa nature si étrangement poétique,* +Henri III arrêta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui +montrait le cadavre royal sur le lit froissé par l'agonie. + +Le duc se courba et tomba lentement à genoux. + +Autour de lui, tout courba la tête et plia le jarret. + +Henri III resta seul debout avec sa mère, et son regard brilla une +dernière fois d'orgueil. + +Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes: + + _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._ + +(Il renversera le puissant du trône et fera monter celui qui se +prosternait.) + + +FIN DE LA TROISIÈME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE +LXIV. Préparatifs de bataille +LXV. Monseigneur +LXVI. Français et Flamands +LXVII. Les Voyageurs +LXVIII. Explication +LXIX. L'Eau +LXX. La Fuite +LXXI. Transfiguration +LXXII. Les deux Frères +LXXIII. L'Expédition +LXXIV. Paul-Émile +LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou +LXXVI. Séduction +LXXVII. Le Voyage +LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon à déjeuner, et + comment Chicot s'invita tout seul +LXXIX. Comment, après avoir reçu des nouvelles du Midi, Henri en reçut + du Nord +LXXX. Les deux Compères +LXXXI. La Corne d'Abondance +LXXXII. Ce qui arriva dans le réduit de maître Bonhomet +LXXXIII. Le Mari et l'Amant +LXXXIV. Comment Chicot commença à voir clair dans la lettre de M. de + Guise +LXXXV. Le cardinal de Joyeuse +LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly +LXXXVII. Doute +LXXXVIII. Certitude +LXXXIX. Fatalité +XC. Les Hospitalières +XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq — Tome 3, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ — TOME 3 *** + +***** This file should be named 7772-8.txt or 7772-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/7/7/7772/ + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Son mot favori etait: " Henri +de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi Francois de France ne se +ferait-il pas huguenot? " + +De l'autre cote, au contraire, c'est-a-dire chez l'ennemi, existaient, en +opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes +distincts, une cause parfaitement arretee, le tout parfaitement pur +d'ambition ou de colere. + +Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais a ses conditions et +a son heure; elle ne refusait pas precisement Francois, mais elle se +reservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et +l'experience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en +etendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine, +elle trouvait Alexandre Farnese dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas +d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou, +comme elle avait accepte le secours d'Anjou contre l'Espagne? + +Quitte, apres cela, a repousser l'Espagne apres que l'Espagne l'aurait +aidee a repousser Anjou. + +Ces republicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens. + +Tout a coup ils virent apparaitre une flotte a l'embouchure de l'Escaut, +et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France, +et que ce grand amiral de France amenait un secours a leur ennemi. + +Depuis qu'il etait venu mettre le siege devant Anvers, le duc d'Anjou +etait devenu naturellement l'ennemi des Anversois. + +En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivee de Joyeuse, les +calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque egale a celle que +faisaient les Flamands. Les calvinistes etaient fort braves, mais en meme +temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent, +mais n'aimaient point qu'on vint rogner leurs lauriers, surtout avec des +epees qui avaient servi a saigner tant de huguenots au jour de la Saint- +Barthelemy. + +De la, force querelles qui commencerent le soir meme de l'arrivee de +Joyeuse, et se continuerent triomphalement le lendemain et le +surlendemain. + +Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle +de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders +servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de +morts qu'une affaire en rase campagne n'en eut coute aux Francais. Si le +siege d'Anvers, comme celui de Troie, eut dure neuf ans, les assieges +n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les +assiegeants; ceux-ci se fussent certainement detruits eux-memes. + +Francois faisait, dans toutes ces querelles, l'office de mediateur, mais +non sans d'enormes difficultes; il y avait des engagements pris avec les +huguenots francais: blesser ceux-ci, c'etait se retirer l'appui moral des +huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers. + +D'un autre cote, brusquer les catholiques envoyes par le roi pour se faire +tuer a son service, etait pour le duc d'Anjou chose non-seulement +impolitique, mais encore compromettante. + +L'arrivee de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-meme ne comptait +pas, avait bouleverse les Espagnols, et de leur cote les Lorrains en +crevaient de fureur. + +C'etait bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir a la fois de +cette double satisfaction. + +Mais le duc ne menageait point ainsi tous les partis sans que la +discipline de son armee en souffrit fort. + +Joyeuse, a qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se +trouvait mal a l'aise au milieu de cette reunion d'hommes si divers de +sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succes etait +passe. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand echec courait dans +l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de +capitaine, il deplorait d'etre venu de si loin pour partager une defaite. + +Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou +avait eu grand tort de mettre le siege devant Anvers. Le prince d'Orange, +qui lui avait donne ce traitre conseil, avait disparu depuis que le +conseil avait ete suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il etait devenu. Son +armee etait en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc +d'Anjou l'appui de cette armee; cependant on n'entendait point dire le +moins du monde qu'il y eut division entre les soldats de Guillaume et les +Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assieges n'etait pas +venue rejouir les assiegeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant +la place. + +Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siege, c'est +que cette ville importante d'Anvers etait presque une capitale: or, +posseder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est +un avantage reel; mais prendre d'assaut la deuxieme capitale de ses futurs +Etats, c'etait s'exposer a la desaffection des Flamands, et Joyeuse +connaissait trop bien les Flamands pour esperer, en supposant que le duc +d'Anjou prit Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tot ou tard de cette +prise, et avec usure. + +Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette +nuit meme ou nous avons introduit nos lecteurs dans le camp francais. + +Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc etait assis +ou plutot couche sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit +de repos, et il ecoutait, non point les avis du grand amiral de France, +mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly. + +Aurilly, par ses laches complaisances, par ses basses flatteries et par +ses continuelles assiduites, avait enchaine la faveur du prince; jamais il +ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit +le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait evite l'ecueil +ou la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'etaient brises. + +Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts +sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres +habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait, +quelle que fut cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande +fortune, adroitement disposee en cas de revers; de sorte qu'il paraissait +toujours etre le pauvre musicien Aurilly, courant apres un ecu, et +chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim. + +L'influence de cet homme etait immense parce qu'elle etait secrete. + +Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses developpements de strategie et +detourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arriere, interrompant +tout net le fil de son discours. + +Francois avait l'air de ne pas ecouter, mais il ecoutait reellement; aussi +cette impatience de Joyeuse ne lui echappa-t-elle point, et, sur-le-champ: + +-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous? + +-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir +de m'ecouter. + +-- Mais j'ecoute, monsieur de Joyeuse, j'ecoute, repondit allegrement le +duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien epaissi par la +guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis ecouter deux personnes +parlant ensemble, quand Cesar dictait sept lettres a la fois! + +-- Monseigneur, repondit Joyeuse en lancant au pauvre musicien un coup +d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilite ordinaire, je ne suis +pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle. + +-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly. + +Aurilly s'inclina. + +-- Donc, continua Francois, vous n'approuvez pas mon coup de main sur +Anvers, monsieur de Joyeuse? + +-- Non, monseigneur. + +-- J'ai adopte ce plan en conseil, cependant. + +-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande reserve que je prends +la parole, apres tant d'experimentes capitaines. + +Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui. + +Plusieurs voix s'eleverent pour affirmer au grand amiral que son avis +etait le leur. + +D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment. + +-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince a l'un de ses plus braves +colonels, vous n'etes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous? + +-- Si fait, monseigneur, repondit M. de Saint-Aignan. + +-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace.... + +Chacun se mit a rire. Joyeuse palit, le comte rougit. + +-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son +avis de cette facon, c'est un conseiller peu poli, voila tout. + +-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu +tort de me reprocher une infirmite contractee a son service; j'ai, a la +prise de Cateau-Cambresis, recu un coup de pique dans la tete, et, depuis +ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces +dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je +vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fierement le +comte en se retournant. + +-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche +que vous faites, et vous avez raison. + +Le sang monta au visage du duc Francois. + +-- Et a qui ce reproche? dit-il. + +-- Mais, a moi, probablement, monseigneur. + +-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse, +a vous qu'il ne connait pas? + +-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez +peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers. + +-- Mais enfin, s'ecria le prince, il faut que ma position se dessine dans +le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je +le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais ou, m'a parle +d'une royaute. Ou est-elle, cette royaute? dans Anvers. Ou est-il, lui! +dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et, +Anvers pris, nous saurons a quoi nous en tenir. + +-- Eh! monseigneur, vous le savez deja, sur mon ame, ou vous seriez en +verite moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donne le conseil de +prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se +mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre +Altesse duc de Brabant, s'est reserve la lieutenance generale du duche; le +prince d'Orange, qui a interet a ruiner les Espagnols par vous et vous par +les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous +succedera, s'il ne vous remplace et ne vous succede deja; le prince +d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'a present en suivant les conseils du +prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un +revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront apres vous +comme ces chiens timides qui ne courent qu'apres les fuyards. + +-- Quoi! vous supposez que je puisse etre battu par des marchands de +laine, par des buveurs de biere? + +-- Ces marchands de laine, ces buveurs de biere ont donne fort a faire au +roi Philippe de Valois, a l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui +etaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la +comparaison ne puisse pas vous etre trop desagreable. + +-- Ainsi, vous craignez un echec? + +-- Oui, monseigneur, je le crains. + +-- Vous ne serez donc pas la, monsieur de Joyeuse? + +-- Pourquoi donc n'y serais-je point? + +-- Parce que je m'etonne que vous doutiez a ce point de votre propre +bravoure, que vous vous voyiez deja en fuite devant les Flamands: en tout +cas, rassurez-vous: ces prudents commercants ont l'habitude, quand ils +marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils +aient la chance de vous atteindre, courussent-ils apres vous. + +-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au +premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le +seront au dernier, voila tout. + +-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse: +vous approuvez que j'aie pris les petites places. + +-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se defend point. + +-- Eh bien! apres avoir pris les petites places qui ne se defendaient pas, +comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se +defend, ou plutot parce qu'elle menace de se defendre. + +-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sur que de +trebucher dans un fosse en continuant de marcher en avant. + +-- Soit, je trebucherai, mais je ne reculerai pas. + +-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant, +et nous, de notre cote, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous +sommes ici pour lui obeir. + +-- Ce n'est pas repondre, duc. + +-- C'est cependant la seule reponse que je puisse faire a Votre Altesse. + +-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me +rendre a votre avis. + +[Illustration: Derriere une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.] + +-- Monseigneur, voyez l'armee du prince d'Orange, elle etait votre, n'est- +ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans +Anvers, ce qui est bien different; voyez le Taciturne, comme vous +l'appelez vous-meme: il etait votre ami et votre conseiller; non-seulement +vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez +etre sur que l'ami s'est change en ennemi; voyez les Flamands: lorsque +vous etiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en +vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes a votre vue et +braquent leurs canons a votre approche, ni plus ni moins que si vous etiez +le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et +Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment +sera celui ou vous crierez feu a votre maitre d'artillerie. + +-- Eh bien! repondit le duc d'Anjou, on battra du meme coup Anvers et +Orange, Flamands et Hollandais. + +-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner +l'assaut a Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois, +et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous +sans rien dire, avec ces eternels huit ou dix mille hommes, toujours +detruits et toujours renaissants, a l'aide desquels depuis dix ou douze +ans il tient en echec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de +Parme. + +-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion? + +-- Dans laquelle? + +-- Que nous serons battus. + +-- Immanquablement. + +-- Eh bien! c'est facile a eviter, pour votre part, du moins, monsieur de +Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frere vous a envoye vers moi +pour me soutenir; votre responsabilite est a couvert, si je vous donne +conge en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'etre soutenu. + +-- Votre Altesse peut me donner conge, dit Joyeuse; mais, a la veille +d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter. + +Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince +comprit qu'il avait ete trop loin. + +-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, +vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou +plutot que, dans la position ou je suis, je ne puis avouer tout haut que +j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai ete trop +jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la superiorite des +armes francaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous +commettre un pire? Nous voici devant des gens armes, c'est-a-dire devant +des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je +leur cede? Demain alors, ils reprendront piece a piece ce que j'ai +conquis; non, l'epee est tiree, frappons, ou sinon nous serons frappes; +voila mon sentiment. + +-- Du moment ou Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai +d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obeir, monseigneur, et d'aussi +grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez a la mort, que si vous +me menez a la victoire; cependant... mais non, monseigneur. + +-- Quoi? + +-- Non, je veux et dois me taire. + +-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux. + +-- Alors en particulier, monseigneur. + +-- En particulier? + +-- Oui, s'il plait a Votre Altesse. + +Tous se leverent et reculerent jusqu'aux extremites de la spacieuse tente +de Francois. + +-- Parlez, dit celui-ci. + +-- Monseigneur peut prendre indifferemment un revers que lui infligerait +l'Espagne, un echec qui rendrait triomphants ces buveurs de biere +flamands, ou ce prince d'Orange a double face; mais s'accommoderait-il +aussi volontiers de faire rire a ses depens M. le duc de Guise? + +Francois fronca le sourcil. + +-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il a faire dans tout ceci? + +-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tente, dit-on, de faire assassiner +monseigneur; si Salcede ne l'a pas avoue sur l'echafaud, il l'a avoue a la +gene. Or, c'est une grande joie a offrir au Lorrain, qui joue un grand +role dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous +Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse delier, cette mort d'un +fils de France, qu'il avait promis de payer si cher a Salcede. Lisez +l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont +pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus +illustres et des meilleurs chevaliers francais. + +Le duc secoua la tete. + +-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain +maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me +voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai +encore des batailles a gagner. + +-- Et Cateau-Cambresis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous +etes le seul. + +-- Comparez donc cette escarmouche a Jarnac et a Moncontour, Joyeuse, et +faites le compte de ce que je redois a mon bien-aime frere Henri. Non, +non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince +francais, moi. + +Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse, +s'etaient eloignes: + +-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cesse, les +terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit. + +Joyeuse s'inclina. + +-- Monseigneur voudra bien detailler ses ordres, dit-il, nous les +attendons. + +-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galere amirale, n'est-ce pas, +monsieur de Joyeuse? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant +dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous +embosser en face du quai. La, si le quai est defendu, vous foudroierez la +ville en tentant un debarquement avec vos quinze cents hommes. + +Du reste de l'armee je ferai deux colonnes, l'une commandee par M. le +comte de Saint-Aignan, l'autre commandee par moi-meme. Toutes deux +tenteront l'escalade par surprise au moment ou les premiers coups de canon +partiront. + +La cavalerie demeurera en reserve, en cas d'echec, pour proteger la +retraite de la colonne repoussee. + +De ces trois attaques, l'une reussira certainement. Le premier corps, +etabli sur le rempart, tirera une fusee pour rallier a lui les autres +corps. + +-- Mais il faut tout prevoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que +vous ne croyez pas supposable, c'est-a-dire que les trois colonnes +d'attaque soient repoussees toutes trois. + +-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos +batteries, et nous nous repandons dans les polders, ou les Anversois ne se +hasarderont point a nous venir chercher. + +On s'inclina en signe d'adhesion. + +-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence. + +Qu'on eveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un +feu, pas un coup de mousquet ne revelent notre dessein. Vous serez dans le +port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre depart. Nous, +qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en meme +temps que vous. + +Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici +ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous. + +Les capitaines quitterent la tente du prince, et donnerent leurs ordres +avec les precautions indiquees. + +Bientot, toute cette fourmiliere humaine fit entendre son murmure confus: +mais on pouvait croire que c'etait celui du vent, se jouant dans les +gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders. + +L'amiral s'etait rendu a son bord. + + + + +LXV + +MONSEIGNEUR + + +Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprets, +hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur +attribuant toute la mauvaise volonte possible. + +Anvers etait comme une ruche quand vient le soir, calme et deserte a +l'exterieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement. + +Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues, +barricadaient leurs maisons, doublaient les chaines et fraternisaient avec +les bataillons du prince d'Orange, dont une partie deja etait en garnison +a Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitot +rentrees, s'egrenaient dans la ville. + + [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.] + +Lorsque tout fut pret pour une vigoureuse defense, le prince d'Orange, par +un soir sombre et sans lune, entra a son tour dans la ville sans +manifestation aucune, mais avec le calme et la fermete qui presidaient a +l'accomplissement de toutes ses resolutions, lorsque ces resolutions +etaient une fois prises. + +Il descendit a l'hotel-de-ville, ou ses affides avaient tout prepare pour +son installation. + +La il recut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en +revue les officiers des troupes soldees, puis enfin recut les principaux +officiers qu'il mit au courant de ses projets. + +Parmi ses projets, le plus arrete etait de profiter de la manifestation du +duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en +arrivait ou le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-la voyait avec +joie ce nouveau competiteur a la souveraine puissance se perdre comme les +autres. + +Le soir meme ou le duc d'Anjou s'appretait a attaquer, comme nous l'avons +vu, le prince d'Orange, qui etait depuis deux jours dans la ville, tenait +conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois. + +A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince +d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le +prince d'Orange secouait la tete comme un homme surpris de cette +incertitude. + +Mais, a chaque hochement de tete, le commandant de la place repondait: + +-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit +venir: attendons donc monseigneur. + +Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en +froncant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait. + +Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds +battements, et semblait demander au balancier d'accelerer la venue du +personnage attendu si impatiemment. + +Neuf heures du soir sonnerent: l'incertitude etait devenue une anxiete +reelle; quelques vedettes pretendaient avoir apercu du mouvement dans le +camp francais. + +Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait ete expediee +sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du +cote de la terre que de ce qui se passait du cote de la mer, avaient +desire avoir des nouvelles precises de la flotte francaise: la petite +barque n'etait point revenue. + +Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colere ses gants de buffle, il +dit aux Anversois: + +-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et +brulee quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la difference +qui existe sous ce rapport entre les Francais et les Espagnols. + +Ces paroles n'etaient point faites pour rassurer messieurs les officiers +civils, aussi se regarderent-ils avec beaucoup d'emotion. + +En ce moment, un espion qu'on avait envoye sur la route de Malines, et qui +avait pousse son cheval jusqu'a Saint-Nicolas, revint en annoncant qu'il +n'avait rien vu ni entendu qui annoncat le moins du monde la venue de la +personne que l'on attendait. + +-- Messieurs, s'ecria le Taciturne a cette nouvelle, vous le voyez, nous +attendrions inutilement; faisons nous-memes nos affaires; le temps nous +presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir +confiance en des talents superieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est +sur soi-meme qu'il faut se reposer. + +Deliberons donc, messieurs. + +Il n'avait point acheve, que la portiere de la salle se souleva et qu'un +valet de la ville apparut et prononca ce seul mot qui, dans un pareil +moment, paraissait en valoir mille autres: + +-- Monseigneur! + +Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empecher de +manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire +l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de +ce nom vague et respectueux: + +Monseigneur! + +A peine le son de cette voix tremblante d'emotion s'etait-il eteint, qu'un +homme d'une taille elevee et imperieuse, portant avec une grace supreme le +manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua +courtoisement ceux qui se trouvaient la. + +Mais au premier regard son oeil fier et percant demela le prince au milieu +des officiers. Il marcha droit a lui et lui offrit la main. + +Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect. + +Ils s'appelerent monseigneur l'un l'autre. + +Apres ce bref echange de civilites, l'inconnu se debarrassa de son +manteau. + +Il etait vetu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de +longues bottes de cuir. + +Il etait arme d'une longue epee qui semblait faire partie, non de son +costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance a son cote; +une petite dague etait passee a sa ceinture, pres d'une aumoniere gonflee +de papiers. + +Au moment ou il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont +nous avons parle, toutes souillees de poussiere et de boue. + +Ses eperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son +sinistre a chaque pas qu'il faisait sur les dalles. + +Il prit place a la table du conseil. + +-- Eh bien! ou en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il. + +-- Monseigneur, repondit le Taciturne, vous avez du voir en venant +jusqu'ici que les rues etaient barricadees. + +-- J'ai vu cela. + +-- Et les maisons crenelees, ajouta un officier. + +-- Quant a cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne precaution. + +-- Et les chaines doublees, dit un autre. + +-- A merveille, repliqua l'inconnu d'un ton insouciant. + +-- Monseigneur n'approuve point ces preparatifs de defense? demanda une +voix avec un accent sensible d'inquietude et de desappointement. + +-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les +circonstances ou nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles +fatiguent le soldat et inquietent le bourgeois. Vous avez un plan +d'attaque et de defense, je suppose? + +-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, repondit le +bourgmestre. + +-- Dites, messieurs, dites. + +-- Monseigneur est arrive un peu tard, ajouta le prince, et, en +l'attendant, j'ai du agir. + +-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque +vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai +point perdu mon temps en route. + +Puis, se retournant du cote des bourgeois: + +-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se +prepare dans le camp des Francais; ils se disposent a une attaque; mais +comme nous ne savons de quel cote l'attaque aura lieu, nous avons fait +disposer le canon de telle sorte qu'il soit partage avec egalite sur toute +l'etendue du rempart. + +-- C'est sage, repondit l'inconnu avec un leger sourire, et regardant a la +derobee le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre, +parler de guerre tous les bourgeois. + +-- Il en a ete de meme de nos troupes civiques, continua le bourgmestre, +elles sont reparties par postes doubles sur toute l'etendue des murailles, +et ont ordre de courir a l'instant meme au point d'attaque. + +L'inconnu ne repondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange +parlat a son tour. + +-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des +membres du conseil est qu'il semble impossible que les Francais meditent +autre chose qu'une feinte. + +-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu. + +-- Dans le but de nous intimider et de nous amener a un arrangement a +l'amiable qui livre la ville aux Francais. + +L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eut dit qu'il etait +etranger a tout ce qui se passait, tant il ecoutait toutes ces paroles +avec une insouciance qui tenait du dedain. + +-- Cependant, dit une voix inquiete, ce soir on a cru remarquer dans le +camp des preparatifs d'attaque. + +-- Soupcons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-meme examine +le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons +paraissaient cloues au sol, les hommes se preparaient au sommeil sans +aucune emotion, M. le duc d'Anjou donnait a diner dans sa tente. + +L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui +sembla qu'un leger sourire crispait la levre du Taciturne, tandis que, +d'un mouvement a peine visible, ses epaules dedaigneuses accompagnaient ce +sourire. + +-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous etes dans l'erreur complete; ce +n'est point une attaque furtive qu'on vous prepare en ce moment, c'est un +bel et bon assaut que vous allez essuyer. + +-- Vraiment? + +-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets. + +-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humilies que l'on parut +douter de leurs connaissances en strategie. + +-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez a un +choc, et que vous avez pris toutes vos precautions pour cet evenement. + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez.... + +-- Achevez, monseigneur. + +-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez. + +-- A la bonne heure! s'ecria le prince d'Orange, voila parler. + +-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit des lors qu'il allait +trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent. + +-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'ecrierent tous ensemble le +bourgmestre et les autres membres du conseil. + +-- Je le sais, dit l'inconnu. + +Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblee, mais, si +leger qu'il fut, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui +venait d'etre introduit sur la scene pour y jouer, selon toute +probabilite, le premier role. + +-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme +habitue a lutter contre toutes les apprehensions, tous les amours-propres +et tous les prejuges bourgeois. + +-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que +cependant Votre Altesse nous permette de lui dire.... + +-- Dites. + +-- Que s'il en etait ainsi.... + +-- Apres? + +-- Nous en aurions des nouvelles. + +-- Par qui? + +-- Par notre espion de marine. + +En ce moment un homme pousse par l'huissier entra lourdement dans la +salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avancant +moitie vers le bourgmestre, moitie vers le prince d'Orange. + +-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami. + +-- Moi-meme, monsieur le bourgmestre, repondit le nouveau venu. + +-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoye a +la decouverte. + +A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange, +l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avanca +precipitamment pour mieux voir celui que l'on designait par ce titre. + +Le nouveau venu etait un de ces marins flamands dont le type est si +reconnaissable, etant si accentue: la tete carree, les yeux bleus, le col +court et les epaules larges; il froissait entre ses grosses mains son +bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut pres des officiers, on vit qu'il +laissait sur les dalles une large trace d'eau. + +C'est que ses vetements grossiers etaient litteralement trempes et +degouttants. + +-- Oh! oh! voila un brave qui est revenu a la nage, dit l'inconnu en +regardant le marin avec cette habitude de l'autorite, qui impose soudain +au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique a la fois le +commandement et la caresse. + +-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est +large et rapide aussi, monseigneur. + +-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la +faveur qu'il faisait a un simple matelot en l'appelant par son nom. + +Aussi, a partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et +s'adressant a lui, quoique envoye par un autre, c'etait peut-etre a cet +autre qu'il eut du rendre compte de sa mission: + +-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai +passe avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur +l'Escaut avec nos batiments, et j'ai pousse jusqu'a ces damnes Francais. +Ah! pardon, monseigneur. + +Goes s'arreta. + +-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'a moitie damne. + +-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner.... + +L'inconnu fit un signe de tete. Goes continua: + +-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppes de linge, +j'ai entendu une voix qui criait: + +-- Hola de la barque, que voulez-vous? + +Je croyais que c'etait a moi que l'interpellation etait adressee, et +j'allais repondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derriere +moi: + +-- Canot amiral. + +L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tete qui signifiait: + +-- Que vous avais-je dit? + +-- Au meme instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je +sentis un choc epouvantable; ma barque s'enfonca; l'eau me couvrit la +tete; je roulai dans un abime sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut +me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel. + +C'etait tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse a +bord, avait passe sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas +ete broye ou noye. + +-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que +ses previsions s'etaient realisees; va, et tais-toi. + +Et etendant le bras de son cote, il lui mit une bourse dans la main. + +Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'etait le conge de +l'inconnu. + +Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira, +visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait ete du cadeau du +prince d'Orange. + +-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce +rapport? doutez-vous encore que les Francais vont appareiller, et croyez- +vous que c'etait pour passer la nuit a bord que M. de Joyeuse se rendait +du camp a la galere amirale? + +-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois. + +-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses +de mon avis, je suis sur. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigne, +et, surtout, je connais ceux qui sont la de l'autre cote. + +Et sa main designait les polders. + +-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eut bien etonne de ne pas les voir +attaquer cette nuit. + +Donc, tenez-vous prets, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps, +ils attaqueront serieusement. + +-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivee, +monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez +maintenant. + +-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les +Francais vont attaquer? + +-- Voici les probabilites: l'infanterie est catholique, elle se battra +seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un cote; la cavalerie est +calviniste, elle se battra seule aussi. Deux cotes. La marine est a M. de +Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il +voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois cotes. + +-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre. + +-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de +meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, a la +garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie +au moment ou les Francais s'y attendront le moins. Ils croient attaquer: +qu'ils soient prevenus et attaques eux-memes; si vous les attendez a +l'assaut, vous etes perdus, car a l'assaut le Francais n'a pas d'egal, +comme vous n'avez pas d'egaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous +defendez l'approche de vos villes. + +Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le +Taciturne. + +-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir ete, sans le savoir, +du meme avis que le premier capitaine du siecle. + +Tous deux s'inclinerent courtoisement. + +-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse +sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espere que vos officiers +conduiront cette sortie de facon que vous repousserez les assiegeants. + +-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont +forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au +milieu de la ville dans deux heures. + +-- Vous avez vous-memes six vieux navires et trente barques a Sainte- +Marie, c'est-a-dire a une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade +maritime, c'est votre chaine fermant l'Escaut. + +-- Oui, monseigneur, c'est cela meme. Comment connaissez-vous tous ces +details? + +L'inconnu sourit. + +-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est la qu'est le sort de la +bataille. + +-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort a nos braves +marins. + +-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui +etaient la; vingt hommes intelligents, braves et devoues suffiront. + +Les Anversois ouvrirent de grands yeux. + +-- Voulez-vous, dit l'inconnu, detruire la flotte francaise tout entiere +aux depens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques? + +-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'etaient pas deja si +vieux nos vaisseaux, elles n'etaient pas deja si vieilles nos barques. + +-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur. + +-- Voila, dit tout bas le Taciturne a l'inconnu, les hommes contre +lesquels j'ai chaque jour a lutter. Oh! s'il n'y avait que les evenements, +je les eusse deja surmontes. + +-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main a son aumoniere, +qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous +allez etre payes en traites sur vous-memes, j'espere que vous les +trouverez bonnes. + +-- Monseigneur, dit le bourgmestre, apres un instant de deliberation avec +les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des +commercants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines +hesitations, car notre ame, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais +en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances ou, pour le +bien general, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos +barrages comme vous l'entendrez. + +-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire a vous. Il m'eut +fallu six mois a moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix +minutes. + +-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle facon +j'en dispose: + +Les Francais, la galere amirale en tete, vont essayer de forcer le +passage. Je double les chaines du barrage, en leur laissant assez de +longueur pour que la flotte se trouve engagee au milieu de vos barques et +de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt +braves que j'y ai laisses jettent des grappins, et, les grappins jetes, +ils fuient dans une barque apres avoir mis le feu a votre barrage charge +de matieres inflammables. + +-- Et, vous l'entendez, s'ecria le Taciturne, la flotte francaise brule +tout entiere. + +-- Oui, tout entiere, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus +de retraite a travers les polders, car vous lachez les ecluses de Malines, +de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repousses d'abord par vous, +poursuivis par vos digues rompues, enveloppes de tous les cotes par cette +maree inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux +et pas de reflux, les Francais seront tous noyes, abimes, aneantis. + +Les officiers pousserent un cri de joie. + +-- Il n'y a qu'un inconvenient, dit le prince. + +-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu. + +-- C'est qu'il faudrait toute une journee pour expedier les ordres +differents aux differentes villes, et que nous n'avons qu'une heure. + +-- Une heure suffit, repondit celui qu'on appelait monseigneur. + +-- Mais qui previendra la flottille? + +-- Elle est prevenue. + +-- Par qui? + +-- Par moi. Si ces messieurs avaient refuse de me la donner, je la leur +achetais. + +-- Mais Malines, Lier, Duffel? + +-- Je suis passe par Malines et par Lier, et j'ai envoye un agent sur a +Duffel. A onze heures les Francais seront battus, a minuit la flotte sera +brulee, a une heure les Francais seront en pleine retraite, a deux heures +Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses ecluses, Duffel lancera ses +canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un ocean furieux +qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en meme +temps, je vous le repete, noiera les Francais, et cela de telle facon, +qu'il n'en rentrera pas un seul en France. + +Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis, +tout a coup, les Flamands eclaterent en applaudissements. + +Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main. + +-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est pret de notre cote? + +-- Tout, repondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du cote des Francais +tout est pret aussi. + +Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portiere. + +-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les +Francais sont en marche et s'avancent vers la ville. + +-- Aux armes! cria le bourgmestre. + +-Aux armes! repeterent les assistants. + +-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix male et +imperieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une derniere +recommandation plus importante que toutes les autres. + +-- Faites! faites! s'ecrierent toutes les voix. + +-- Les Francais vont etre surpris, donc ce ne sera pas meme un combat, pas +meme une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut etre +legers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous +ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous +avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas! + +Et l'inconnu montra sa large poitrine protegee seulement par un buffle. + +-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua +l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hotel-de-Ville, ou vous +trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons. + +-- Merci, monseigneur, dit le prince a l'inconnu, vous venez de sauver a +la fois la Belgique et la Hollande. + +-- Prince, vous me comblez, repondit celui-ci. + +-- Est-ce que Votre Altesse consentira a tirer l'epee contre les Francais? +demanda le prince. + +-- Je m'arrangerai de maniere a combattre en face des huguenots, repondit +l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eut envie son sombre +compagnon, et que Dieu seul comprit. + + + + +LXVI + +FRANCAIS ET FLAMANDS + + +Au moment ou tout le conseil sortait de l'hotel-de-ville, et ou les +officiers allaient se mettre a la tete de leurs hommes et executer les +ordres du chef inconnu qui semblait envoye aux Flamands par la Providence +elle-meme, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la +ville, retentit et se resuma dans un grand cri. + +En meme temps l'artillerie tonna. + +Cette artillerie vint surprendre les Francais au milieu de leur marche +nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-memes la ville endormie. +Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hata. + +Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise a l'echelade, comme on +disait en ce temps-la, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre +le faire a Cahors, on pouvait combler le fosse avec des fascines et faire +sauter les portes avec des petards. + +Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet +etait presque nul; apres avoir repondu par des cris aux cris de leurs +adversaires, les Francais s'avancerent en silence vers le rempart avec +cette fougueuse intrepidite qui leur est habituelle dans l'attaque. + +Mais tout a coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous cotes +s'elancent des gens armes; seulement, ce n'est point l'ardente impetuosite +des Francais qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui +n'empeche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif +comme une muraille roulante. C'etaient les Flamands qui s'avancaient en +bataillons serres, en groupes compactes au-dessus desquels continuait a +tonner une artillerie plus bruyante que formidable. + +Alors le combat s'engage pied a pied, l'epee et le couteau se choquent, la +pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la detonation des +arquebuses eclairent les visages rougis de sang. + +Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec +rage, le Francais avec depit. Le Flamand est furieux d'avoir a se battre, +car il ne se bat ni par etat ni par plaisir. Le Francais est furieux +d'avoir ete attaque lorsqu'il attaquait. Au moment ou l'on en vient aux +mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre, +des detonations pressees se font entendre du cote de Sainte-Marie, et une +lueur s'eleve au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est +Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forcant la barriere qui +defend l'Escaut, qui va penetrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la +ville. Du moins, c'est ce qu'esperent les Francais. + +Mais il n'en est point ainsi. + +Pousse par un vent d'ouest, c'est-a-dire par le plus favorable a une +pareille entreprise, Joyeuse avait leve l'ancre, et, la galere amirale en +tete, il s'etait laisse aller a cette brise qui le poussait malgre le +courant. Tout etait pret pour le combat; ses marins, armes de leurs sabres +d'abordage, etaient a l'arriere; ses canonniers, meche allumee, etaient a +leurs pieces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des +matelots d'elite, armes de haches, se tenaient prets a sauter sur les +navires et les barques ennemis et a briser chaines et cordages pour faire +une trouee a la flotte. On avancait en silence. Les sept batiments de +Joyeuse, disposes en maniere de coin, dont la galere amirale formait +l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantomes gigantesques +glissant a fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste etait sur son banc +de quart, n'avait pu rester a son poste. Vetu d'une magnifique armure, il +avait pris sur la galere la place du premier lieutenant, et, courbe sur le +beaupre, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la +profondeur de la nuit. Bientot, a travers cette double obscurite, il vit +apparaitre la digue qui s'etendait sombre en travers du fleuve; elle +semblait abandonnee et deserte. Seulement il y avait, dans ce pays +d'embuches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude. + +Cependant on avancait toujours; on etait en vue du barrage, a dix +encablures a peine, et a chaque seconde on s'en rapprochait davantage, +sans qu'un seul _qui vive_! fut encore venu frapper l'oreille des +Francais. + +Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une negligence dont ils se +rejouissaient; le jeune amiral, plus prevoyant, y devinait quelque ruse +dont il s'effrayait. + +Enfin la proue de la galere amirale s'engagea au milieu des agres des deux +batiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant +elle, elle fit flechir par le milieu toute cette digue flexible dont les +compartiments tenaient l'un a l'autre par des chaines, et qui, cedant sans +se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux francais la meme +forme que ses vaisseaux offraient eux-memes. + +Tout a coup, et au moment ou les porteurs de haches recevaient l'ordre de +descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetes par des +mains invisibles, vinrent se cramponner aux agres des vaisseaux francais. + +Les Flamands prevenaient la manoeuvre des Francais et faisaient ce qu'ils +allaient faire. + +Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharne. Il +l'accepta. Les grappins lances de son cote lierent par des noeuds de fer +les batiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un +matelot, il s'elanca le premier sur celui des batiments qu'il retenait +d'une plus sure etreinte, en criant: A l'abordage! a l'abordage! + +Tout son equipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le meme +cri que lui; mais aucun cri ne repondit au sien, aucune force ne s'opposa +a son agression. + +Seulement on vit trois barques chargees d'hommes glissant silencieusement +sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardes. + +Ces barques fuyaient a force de rames, les oiseaux s'eloignaient a tire +d'ailes. + +Les assaillants restaient immobiles sur ces batiments qu'ils venaient de +conquerir sans lutte. + +Il en etait de meme sur toute la ligne. + +Tout a coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une +odeur de souffre se repandit dans l'air. Un eclair traversa son esprit; +il courut a une ecoutille qu'il souleva: les entrailles du batiment +brulaient. + +A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la +ligne. + +Chacun remonta plus precipitamment qu'il n'etait descendu; Joyeuse, +descendu le premier, remonta le dernier. + +Au moment ou il atteignait la muraille de sa galere, la flamme faisait +eclater le pont du batiment qu'il quittait. + +Alors, comme de vingt volcans, s'elancerent des flammes, chaque barque, +chaque sloop, chaque batiment etait un cratere; la flotte francaise, d'un +port plus considerable, semblait dominer un abime de feu. + +L'ordre avait ete donne de trancher les cordages, de rompre les chaines, +de briser les grappins; les matelots s'etaient elances dans les agres avec +la rapidite d'hommes convaincus que de cette rapidite dependait leur +salut. + +Mais l'oeuvre etait immense; peut-etre se fut-on detache des grappins +jetes par les ennemis sur la flotte francaise, mais il y avait encore ceux +jetes par la flotte francaise sur les batiments ennemis. + +Tout a coup vingt detonations se firent entendre; les batiments francais +tremblerent dans leur membrure, gemirent dans leur profondeur. + +C'etaient les canons qui defendaient la digue, et qui, charges jusqu'a la +gueule et abandonnes par les Anversois, eclataient tout seuls au fur et a +mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se +trouvait dans leur direction, mais brisant. + +Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mats, +s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aigues, venaient +lecher les flancs cuivres des batiments francais. + +Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinee d'or, donnant, calme et +d'une voix imperieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes, +ressemblait a une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'ecailles, +qui, a chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussiere +d'etincelles. + +Mais bientot les detonations redoublerent plus fortes et plus +foudroyantes; ce n'etaient plus les canons qui tonnaient, c'etaient les +saintes-barbes qui prenaient feu, c'etaient les batiments eux-memes qui +eclataient. + +Tant qu il avait espere rompre les liens mortels qui l'attachaient a ses +ennemis, Joyeuse avait lutte; mais il n'y avait plus d'espoir d'y reussir: +la flamme avait gagne les vaisseaux francais, et a chaque vaisseau ennemi +qui sautait, une pluie de feu, pareille a un bouquet d'artifice, retombait +sur son pont. + +Seulement, ce feu, c'etait le feu gregeois, ce feu implacable, qui +s'augmente de ce qui eteint les autres feux, et qui devore sa proie +jusqu'au fond de l'eau. + +Les batiments anversois, en eclatant, avaient rompu les digues; mais les +batiments francais, au lieu de continuer leur route, allaient a la derive +tout en flammes eux-memes, et entrainant apres eux quelques fragments du +brulot rongeur, qui les avait etreints de ses bras de flammes. + +Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre +de mettre toutes les barques a la mer, et de prendre terre sur la rive +gauche. + +L'ordre fut transmis aux autres batiments a l'aide des porte-voix; ceux +qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la meme idee. + +Tout l'equipage fut embarque jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse +quittat le pont de sa galere. + +Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid a tout le monde: chacun +de ses marins avait a la main sa hache ou son sabre d'abordage. + +Avant qu'il eut atteint les rives du fleuve, la galere amirale sautait, +eclairant d'un cote la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense +horizon du fleuve qui allait, en s'elargissant toujours, se perdre dans la +mer. + +Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait eteint son feu: non pas +que le combat eut diminue de rage, mais au contraire parce que Flamands et +Francais en etant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns +sans tirer sur les autres. + +La cavalerie calviniste avait charge a son tour, faisant des prodiges; +devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux, +elle broie; mais les Flamands blesses eventrent les chevaux avec leurs +larges coutelas. + +[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.] + +Malgre cette charge brillante de la cavalerie, un peu de desordre se met +dans les colonnes francaises, et elles ne font plus que se maintenir au +lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des +bataillons frais qui se ruent sur l'armee du duc d'Anjou. + +Tout a coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles +de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les +flancs des Anversois, et un choc effroyable ebranle toute cette masse si +serree, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers +sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement. + +Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots +qui les poussent: quinze cents hommes armes de haches et de coutelas et +conduits par Joyeuse auquel on a amene un cheval sans maitre, sont tombes +tout a coup sur les Flamands; ils ont a venger leur flotte en flammes et +deux cents de leurs compagnons brules ou noyes. + +Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont elances sur le +premier groupe qu'a son langage et a son costume ils ont reconnu pour un +ennemi. + +Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue epee de combat; son poignet +tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une +tete, chaque coup de pointe trouait un homme. + +Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut devore comme un grain +de ble par une legion de fourmis. + +Ivres de ce premier succes, les marins pousserent en avant. + +Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppee +par ces torrents d'hommes, en perdait peu a peu; mais l'infanterie du +comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps a corps avec les +Flamands. + +Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il +avait entendu les detonations des canons et les explosions des batiments +sans soupconner autre chose qu'un combat acharne, qui de ce cote devait +naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire +que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte francaise! + +Il s'attendait donc a chaque instant a une diversion de la part de +Joyeuse, lorsque tout a coup ou vint lui dire que la flotte etait detruite +et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands. + +Des lors le prince commenca de concevoir une grande inquietude: la flotte, +c'etait la retraite et par consequent la surete de l'armee. + +Le duc envoya l'ordre a la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle +charge, et cavaliers et chevaux epuises se rallierent pour se ruer de +nouveau sur les Anversois. + +On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la melee: Tenez ferme, +monsieur de Saint-Aignan! France! France! + +Et, comme un faucheur entamant un champ de ble, son epee tournoyait dans +l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible +favori, le cybarite delicat, semblait avoir revetu avec sa cuirasse la +force fabuleuse de l'Hercule nemeen. + +Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait +cette epee eclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la +cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat. + +Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un +beau cheval noir. + +Il portait des armes noires, c'est-a-dire le casque, les brassards, la +cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il etait suivi de cinq cents +cavaliers bien montes qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange. + +De son cote, Guillaume le Taciturne, par la porte parallele, sortait avec +son infanterie d'elite, qui n'avait pas encore donne. + +Le cavalier aux armes noires courut au plus presse: c'etait a l'endroit ou +Joyeuse combattait avec ses marins. + +Les Flamands le reconnaissaient et s'ecartaient devant lui en criant +joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent +l'ennemi flechir; ils entendirent ces cris, et tout a coup ils se +trouverent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait +subitement comme par enchantement. + +Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se +heurterent avec un sombre acharnement. + +Du premier choc de leurs epees se degagea une gerbe d'etincelles. + +Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de +l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement pares. En meme temps +un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant +sur la cuirasse, alla, au defaut de l'armure, lui tirer quelques goutes de +sang de l'epaule. + +-- Ah! s'ecria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est +un Francais, et il y a plus, cet homme a etudie les armes sous le meme +maitre que moi. + +A ces paroles, on vit l'inconnu se detourner et essayer de se jeter sur un +autre point. + +-- Si tu es Francais, lui cria Joyeuse, tu es un traitre, car tu combats +contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau. + +L'inconnu ne repondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec +fureur. + +Mais, cette fois, Joyeuse etait prevenu et savait a quelle habile epee il +avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portes avec +autant d'adresse que de rage, de force que de colere. + +Ce fut l'inconnu qui a son tour fit un mouvement de retraite. + +-- Tiens! lui cria le jeune homme, voila ce qu'on fait quand on se bat +pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent a defendre une tete sans +casque, un front sans visiere. + +Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en +mettant a decouvert sa noble et belle tete, dont les yeux etincelaient de +vigueur, d'orgueil et de jeunesse. + +Le cavalier aux armes noires, au lieu de repondre avec la voix ou de +suivre l'exemple donne, poussa un sourd rugissement et leva l'epee sur +cette tete nue. + +-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un +traitre, et en traitre tu mourras. + +Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de +pointe, dont l'un penetra a travers une des ouvertures de la visiere de +son casque. + +-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enleverai ton casque, +qui te defend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que +je trouverai sur mon chemin. + +L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa +jonction avec lui, se pencha a son oreille et lui dit: + +-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre presence est utile la-bas. + +L'inconnu suivit des yeux la direction indiquee par la main de son +interlocuteur, et il vit les Flamands hesiter devant la cavalerie +calviniste. + +-- En effet, dit-il d'une voix sombre, la sont ceux que je cherchais. + +En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui, +lasses de frapper sans relache avec leurs armes de geant, firent leur +premier pas en arriere. + +Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaitre dans la melee et +dans la nuit. + +Un quart d'heure apres, les Francais pliaient sur toute la ligne et +cherchaient a reculer sans fuir. + +M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes +une retraite en bon ordre. + +Mais une derniere troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes +d'infanterie sortit toute fraiche de la ville, et tomba sur cette armee +harassee et deja marchant a reculons. C'etaient ces vieilles bandes du +prince d'Orange, qui tour a tour avaient lutte contre le duc d'Albe, +contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnese. + +Alors il fallut se decidera quitter le champ de bataille et a faire +retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas +d'evenement etait detruite. + +Malgre le sang-froid des chefs, malgre la bravoure du plus grand nombre, +une affreuse deroute commenca. + +Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait a +peine donne, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau a l'arriere- +garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laisse les deux tiers sur le +champ de bataille. + +Le jeune amiral etait remonte sur son troisieme cheval, les deux autres +ayant ete tues sous lui. Son epee s'etait brisee, et il avait pris des +mains d'un marin blesse une de ces pesantes haches d'abordage, qui +tournait autour de sa tete avec la meme facilite qu'une fronde aux mains +d'un frondeur. + +De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil a ces sangliers +qui ne peuvent se decider a fuir, et qui reviennent desesperement sur le +chasseur. + +De leur cote, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils +avaient appele monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, etaient lestes +a la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relache a l'armee +angevine. + +Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au +coeur l'inconnu en face de ce grand desastre. + +-- Assez, messieurs, assez, dit-il en francais a ses gens, ils sont +chasses ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chasses de Flandre: +n'en demandons pas plus au Dieu des armees. + +-- Ah! c'etait un Francais, c'etait un Francais! s'ecria Joyeuse, je +t'avais devine, traitre. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort +des traitres! + +Cette furieuse imprecation sembla decourager l'homme que n'avaient pu +ebranler mille epees levees contre lui: il tourna bride, et, vainqueur, +s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus. + +Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien a la face des choses: +la peur est contagieuse, elle avait gagne l'armee tout entiere, et, sous +le poids de cette panique insensee, les soldats commencerent a fuir en +desesperes. + +Les chevaux s'animaient malgre la fatigue car eux-memes semblaient etre +aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver +des abris: en quelques heures l'armee n'exista plus a l'etat d'armee. + +C'etait le moment ou, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les +digues et se levaient les ecluses. Depuis Lier jusqu'a Termonde, depuis +Haesdonk jusqu'a Malines, chaque petite riviere, grossie par ses +affluents, chaque canal deborde envoyait dans le plat pays son contingent +d'eau furieuse. + +Ainsi, quand les Francais fugitifs commencerent a s'arreter, ayant lasse +leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur +ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient +echappe sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin etre sauves, et +respirerent un instant, les uns avec une priere, les autres avec un +blaspheme, c'etait a cette heure meme qu'un nouvel ennemi, aveugle, +impitoyable, se dechainait sur eux avec la celerite du vent, avec +l'impetuosite de la mer; toutefois, malgre l'imminence du danger qui +commencait a les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien. + +Joyeuse avait commande une halte a ses marins, reduits a huit cents, et +les seuls qui eussent conserve une espece d'ordre dans cette effroyable +deroute. + +Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la +menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses +fantassins epars. + +Le duc d'Anjou, a la tete des fuyards, monte sur un excellent cheval, et +accompagne d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en +avant, sans paraitre songer a rien. + +-- Le miserable n'a pas de coeur, disaient les uns. + +-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres. + +Quelques heures de repos, prises de deux heures a six heures du matin, +rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite. + +Seulement, les vivres manquaient. + +Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigues encore que les hommes, se +trainant a peine, car ils n'avaient pas mange depuis la veille. + +Aussi marchaient-ils a la queue de l'armee. + +On esperait gagner Bruxelles qui etait au duc et dans laquelle on avait de +nombreux partisans; cependant on n'etait pas sans inquietude sur son bon +vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme +on croyait pouvoir compter sur Bruxelles. + +La, a Bruxelles, c'est-a-dire a huit lieues a peine de l'endroit ou l'on +se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement +avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on +jugerait le plus convenable. + +Les debris que l'on ramenait devaient servir de noyau a une armee +nouvelle. + +C'est qu'a cette heure encore nul ne prevoyait le moment epouvantable ou +le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, ou des +montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs tetes, ou les +restes de tant de braves gens, emportes par les eaux bourbeuses, +rouleraient jusqu'a la mer, ou s'arreteraient en route pour engraisser les +campagnes du Brabant. + +M. le duc d'Anjou se fit servir a dejeuner dans la cabane d'un paysan, +entre Heboken et Heckhout. + +La cabane etait vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en +etaient enfuis; le feu allume par eux la veille brulait encore dans la +cheminee. + +Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'eparpillerent +dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une +surprise melee d'effroi que toutes les maisons etaient desertes, et que +les habitants en avaient a peu pres emporte toutes les provisions. + +Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette +insouciance du duc d'Anjou, a l'heure meme ou tant de braves gens +mouraient pour lui, repugnait a son esprit, et il s'etait eloigne du +prince. + +Il etait de ceux qui disaient: + +" Le miserable n'a pas de coeur! " + +Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il +frappait a la porte d'une quatrieme, quand on vint lui dire qu'a deux +lieues a la ronde, c'est-a-dire dans le cercle du pays que l'on occupait, +toutes les maisons etaient ainsi. + +A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronca le sourcil et fit sa grimace +ordinaire. + +[Illustration: Il la lanca dans le poste. -- PAGE 37.] + +-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers. + +-- Mais, repondirent ceux-ci, nous sommes harasses, mourant de faim, +general. + +-- Oui; mais vous etes vivants, et si vous restez ici une heure de plus, +vous etes morts; peut-etre est-il deja trop tard. + +M. de Saint-Aignan ne pouvait rien designer, mais il soupconnait quelque +grand danger cache dans cette solitude. + +On decampa. + +Le duc d'Anjou prit la tete, M. de Saint-Aignan garda le centre, et +Joyeuse se chargea de l'arriere-garde. + +Mais deux ou trois mille hommes encore se detacherent des groupes, ou +affaiblis par leurs blessures, ou harasses de fatigue, et se coucherent +dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnes, desoles, frappes d'un +sinistre pressentiment. + +Avec eux resterent les cavaliers demontes, ceux dont les chevaux ne +pouvaient plus se trainer, ou qui s'etaient blesses en marchant. + +A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et +en etat de combattre. + + + +LXVII + + +LES VOYAGEURS + + +Tandis que ce desastre s'accomplissait, precurseur d'un desastre plus +grand encore, deux voyageurs, montes sur d'excellents chevaux du Perche, +sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraiche, et poussaient +en avant dans la direction de Malines. + +Ils marchaient cote a cote, les manteaux en trousse, sans armes +apparentes, a part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait +briller la poignee de cuivre a la ceinture de l'un d'eux. + +Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensee, peut-etre la +meme, sans echanger une seule parole. + +Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient +alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte +de commis-voyageurs, precurseurs et naifs, qui, a cette epoque, faisaient +le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent a la +specialite de la grande propagande commerciale. + +Quiconque les eut vus trotter si paisiblement sur la route, eclairee par +la lune, les eut pris pour de bonnes gens, presses de trouver un lit, +apres une journee convenablement faite. + +Cependant il n'eut fallu qu'entendre quelques phrases, detachees de leur +conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas +conserver d'eux cette opinion erronee que leur donnait la premiere +apparence. + +Et d'abord, le plus etrange des mots echanges entre eux fut le premier mot +qu'ils echangerent, quand ils furent arrives a une demi-lieue de Bruxelles +a peu pres. + +-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez +en verite eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en +faisant cette marche, et nous arrivons a Malines au moment ou, selon toute +probabilite, le resultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera +la-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de tres petites +marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes etapes, en deux +jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement a l'heure +probable ou le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder a terre, +apres s'etre eleve jusqu'au septieme ciel. + +Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se revoltait aucunement de +cette appellation, malgre ses habits d'homme, repondit d'une voix calme, +grave et douce a la fois: + +-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de proteger ce miserable prince, +et il le frappera cruellement; hatons-nous donc de mettre a execution nos +projets, car je ne suis pas de ceux qui croient a la fatalite, moi, et je +pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontes et de leurs +faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'etait +pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui. + +En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacee. + +-- Vous frissonnez, madame, dit le plus age des deux voyageurs; prenez +votre manteau. + +-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni +tourments de l'esprit. + +Remy leva les yeux au ciel, et demeura plonge dans un sombre silence. + +Parfois, il arretait son cheval et se retournait sur ses etriers, tandis +que sa compagne le devancait, muette comme une statue equestre. + +Apres une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut +rejointe: + +-- Tu ne vois plus personne derriere nous? dit-elle. + +-- Non, madame, personne. + +-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit a Valenciennes, et qui +s'etait enquis de nous apres nous avoir observes si longtemps avec +surprise? + +-- Je ne le revois plus. + +-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer a Mons. + +-- Et moi, madame, je suis sur de l'avoir revu avant d'entrer a Bruxelles. + +-- A Bruxelles, tu dis? + +-- Oui, mais il se sera arrete dans cette derniere ville. + +-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle +craignait que sur cette route deserte on ne put l'entendre; Remy, ne t'a- +t-il point paru qu'il ressemblait.... + +-- A qui, madame? + +-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, a ce malheureux +jeune homme. + +-- Oh! non, non, madame, se hata de dire Remy, pas le moins du monde; et, +d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitte Paris et +que nous sommes sur cette route? + +-- Mais comme il savait ou nous etions, Remy, quand nous changions de +demeure a Paris. + +-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre, +et, comme je vous l'ai dit la-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il +avait pris un parti desespere, mais vis-a-vis de lui seul. + +-- Helas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu +allege celle de ce pauvre enfant! + +Remy repondit par un soupir au soupir de sa maitresse, et ils continuerent +leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin +sonore. + +Deux heures se passerent ainsi. + +Au moment ou nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la +tete. + +Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin. + +Il s'arreta, ecouta, mais ne vit rien. + +Ses yeux, chercherent inutilement a percer la profondeur de la nuit, mais +comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le +bourg avec sa compagne. + +-- Madame, lui dit-il, le jour va bientot venir; si vous m'en croyez, nous +nous arreterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos. + +-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous +eprouvez. Remy, vous etes inquiet. + +-- Oui, de votre sante, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter +de pareilles fatigues, et c'est a peine si moi-meme.... + +-- Faites comme il vous plaira, Remy, repondit la dame. + +-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle a l'extremite de laquelle +j'apercois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnait +les hotelleries: hatez-vous, je vous prie. + +-- Vous avez donc entendu quelque chose? + +-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'etre trompe; +mais, en tout cas, je reste un instant en arriere pour m'assurer de la +realite ou de la faussete de mes doutes. + +La dame, sans repliquer, sans essayer de detourner Remy de son intention, +toucha les flancs de son cheval, qui penetra dans la ruelle longue et +tortueuse. + +[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.] + +Remy la laissa passer devant, mit pied a terre et lacha la bride a son +cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne. + +Quant a lui, courbe derriere une borne gigantesque, il attendit. + +La dame heurta au seuil de l'hotellerie derriere la porte de laquelle, +suivant la coutume hospitaliere des Flandres, veillait ou plutot dormait +une servante aux larges epaules et aux bras robustes. + +La fille avait deja entendu le pas du cheval claquer sur le pave de la +ruelle, et, reveillee sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir +dans ses bras le voyageur ou plutot la voyageuse. + +Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintree dans laquelle ils +se precipiterent, en reconnaissant une ecurie. + +-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir pres du feu +en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrive. + +La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'ecurie, +rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses +doigts la massive chandelle, et se rendormit. + +Pendant ce temps, Remy, qui s'etait place en embuscade, guettait le +passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval. + +Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en pretant l'oreille +attentivement; puis, arrive a la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et +parut hesiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce cote. + +Il s'arreta tout a fait a deux pas de Remy, qui sentit sur son epaule le +souffle de son cheval. + +Remy porta la main a son couteau. + +-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce cote, lui qui nous suit encore. +Que nous veut-il? + +Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval +soufflait avec effort en allongeant le cou. + +Il ne prononcait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards, +diriges tantot en avant, tantot en arriere, tantot dans la ruelle, il +n'etait point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait +retourner en arriere, pousser en avant, ou se diriger vers l'hotellerie. + +-- Ils ont continue, murmura-t-il a demi-voix, continuons. + +Et, rendant les renes a son cheval, il continua son chemin. + +-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route. + +Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment. + +-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on? + +-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous +pouvez dormir en toute securite. + +-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien. + +-- Au moins vous souperez, madame, car hier deja vous ne prites rien. + +-- Volontiers, Remy. + +On reveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le +meme air de bonne humeur que la premiere, et qui apprenant ce dont il +etait question, tira du buffet un quartier de porc sale, un levraut froid +et des confitures; puis elle apporta un pot de biere de Louvain ecumante +et perlee. + +Remy se mit a table pres de sa maitresse. + +Alors celle-ci emplit a moitie un verre a anse de cette biere dont elle se +mouilla les levres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques +miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain. + +-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante. + +-- Non, j'ai fini, merci. + +La servante, alors, se mit a regarder Remy qui ramassait le pain rompu par +sa maitresse, le mangeait lentement et buvait un verre de biere. + +-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur? + +-- Non, mon enfant, merci. + +-- Vous ne la trouvez donc pas bonne? + +-- Je suis sur qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim. + +La servante joignit les mains pour exprimer l'etonnement ou la plongeait +cette etrange sobriete: ce n'etait pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en +user ses compatriotes voyageurs. + +Remy, comprenant qu'il y avait un peu de depit dans le geste invocateur de +la servante, jeta une piece d'argent sur la table. + +-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous +pouvez bien garder votre piece: six deniers de depense a deux! + +-- Gardez la piece tout entiere, ma bonne, dit la voyageuse, mon frere et +moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer +votre gain. + +La servante devint rouge de joie, et cependant en meme temps des larmes de +compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient ete prononcees +douloureusement. + +-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse +d'ici a Malines? + +-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne +sait peut-etre pas cela, mais il existe une grande route excellente. + +-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre. + +-- Dame! je vous prevenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est +une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout. + +-- En quoi, ma bonne? + +-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent +le pays pour aller sous Bruxelles. + +-- Sous Bruxelles? + +-- Oui, ils emigrent momentanement. + +-- Pourquoi donc emigrent-ils? + +-- Je ne sais; c'est l'ordre. + +-- L'ordre de qui? du prince d'Orange? + +-- Non, de monseigneur. + +-- Qui est ce monseigneur! + +-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais +enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on emigre. + +-- Et quels sont les emigrants? + +-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni +digues ni remparts. + +-- C'est etrange, fit Remy. + +-- Mais nous-memes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi +que tous les gens du bourg. Hier, a onze heures, tous les bestiaux ont ete +diriges sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voila +pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir a cette heure +encombrement de chevaux, de chariots et de gens. + +-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous +procurerait une retraite plus facile. + +-- Je ne sais; c'est l'ordre. + +Remy et sa compagne se regarderent. + +-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons a Malines? + +-- Je le crois, a moins que vous ne preferiez faire comme tout le monde, +c'est-a-dire vous acheminer sur Bruxelles. + +Remy regarda sa compagne. + +-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'ecria la dame +en se levant; ouvrez l'ecurie, s'il vous plait, ma bonne. + +Remy se leva comme sa compagne en murmurant a demi voix: + +-- Danger pour danger, je prefere celui que je connais: d'ailleurs le +jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait, +eh bien! nous verrions! + +Et comme les chevaux n'avaient pas meme ete desselles, il tint l'etrier a +sa compagne, se mit lui-meme en selle, et le jour levant les trouva sur +les bords de la Dyle. + + + + +LXVIII + +EXPLICATION + + +Le danger que bravait Remy etait un danger reel, car le voyageur de la +nuit, apres avoir depasse le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne +voyant plus personne sur la route, s'apercut bien que ceux qu'il suivait +s'etaient arretes dans le village. + +Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre a sa +poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ +de trefle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces +fosses profonds qui en Flandre servent de cloture aux heritages. + +Il resultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait a portee de +tout voir sans etre vu. + +Ce jeune homme, on l'a deja reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-meme +et comme la dame l'avait soupconne, ce jeune homme c'etait Henri du +Bouchage, qu'une etrange fatalite jetait une fois encore en presence de la +femme qu'il avait jure de fuir. + +Apres son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mysterieuse, +c'est-a-dire apres la perte de toutes ses esperances, Henri etait revenu a +l'hotel de Joyeuse, bien decide, comme il l'avait dit, a quitter une vie +qui se presentait pour lui si miserable a son aurore: et, en gentilhomme +de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son pere a garder pur, il +s'etait resolu au glorieux suicide du champ de bataille. + +Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frere, commandait une +armee et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri +n'hesita point; il sortit de son hotel a la fin du jour suivant, c'est-a- +dire vingt heures apres le depart de Remy et de sa compagne. + +Des lettres arrivees de Flandre annoncaient un coup de main decisif sur +Anvers. Henri se flatta d'arriver a temps. Il se complaisait dans cette +idee que du moins il mourrait l'epee a la main, dans les bras de son +frere, sous un drapeau francais; que sa mort ferait grand bruit, et que ce +bruit percerait les tenebres dans lesquelles vivait la dame de la maison +mysterieuse. + +Nobles folies! glorieux et sombres reves! Henri se reput quatre jours +entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientot +finir. + +Au moment ou, tout entier a ces reves de mort, il apercevait la fleche +aigue du clocher de Valenciennes, et ou huit heures sonnaient a la ville, +il s'apercut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux +et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui +rattachait les sangles du sien. + +Henri n'etait pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce +qui n'est point un ecusson. Il fit en passant des excuses a cet homme, qui +se retourna au son de sa voix, puis se detourna aussitot. + +Henri, emporte par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arreter en +vain, Henri tressaillit comme s'il eut vu ce qu'il ne s'attendait pas a +voir. + +-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy a Valenciennes; Remy, que j'ai +laisse, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maitresse, car il +avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En verite, la douleur +me trouble le cerveau, m'altere la vue a ce point que tout ce qui +m'entoure revet la forme de mes immuables idees. + +Et, continuant son chemin, il etait entre dans la ville sans que le +soupcon qui avait effleure son esprit, y eut pris racine un seul instant. + +A la premiere hotellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arreta, jeta la +bride aux mains d'un valet d'ecurie, et s'assit devant la porte, sur un +banc, pendant qu'on preparait sa chambre et son souper. + +Mais tandis que, pensif, il etait assis sur ce banc, il vit s'avancer les +deux voyageurs qui marchaient cote a cote, et il remarqua que celui qu'il +avait pris pour Remy tournait frequemment la tete. + +L'autre avait le visage cache sous l'ombre d'un chapeau a larges bords. + +Remy, en passant devant l'hotellerie, vit Henri sur le banc, et detourna +encore la tete; mais cette precaution meme contribua a le faire +reconnaitre. + +-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est +froid, mon oeil clair, mes idees fraiches; revenu d'une premiere +hallucination, je me possede completement. Or, le meme phenomene se +produit, et je crois encore reconnaitre, dans l'un de ces voyageurs, Remy, +c'est-a-dire le serviteur de la maison du faubourg. + +Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et +sans retard il faut que j'eclaircisse mes doutes. + +Henri, cette resolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur +les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent deja entres +dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne +les apercut plus. + +Il courut jusqu'aux portes; elles etaient fermees. + +Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir. + +Henri entra dans toutes les hotelleries, questionna, chercha et finit par +apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de +mince apparence, situee rue du Beffroi. + +L'hote etait occupe a fermer lorsque du Bouchage entra. + +Tandis que cet homme, affriande par la bonne mine du jeune voyageur, lui +offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans +l'interieur de la chambre d'entree, et de l'endroit ou il se trouvait, +pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-meme, +lequel montait, eclaire par la lampe d'une servante. + +Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, etant passe le premier, +avait deja disparu. + +Au haut de l'escalier, Remy s'arreta. En le reconnaissant positivement, +cette fois, le comte avait pousse une exclamation, et, au son de la voix +du comte, Remy s'etait retourne. + +Aussi, a son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, a +son regard plein d'inquietude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et, +trop emu pour prendre un parti a l'instant meme, s'eloigna-t-il en se +demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitte +sa maitresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la meme route que lui. + +Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prete aucune attention +au second cavalier. + +Sa pensee roulait d'abime en abime. + +Le lendemain, a l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir +se trouver face a face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris +d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du +gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes, +on avait ouvert les portes pour eux. + +De cette facon, et comme ils etaient partis vers une heure du matin, ils +avaient six heures d'avance sur Henri. + +Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et +rejoignit a Mons les voyageurs qu'il depassa. + +Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eut fallu que Remy fut sorcier +pour le reconnaitre. Henri s'etait affuble d'une casaque de soldat et +avait achete un autre cheval. + +Toutefois, l'oeil defiant du bon serviteur dejoua presque cette +combinaison, et, a tout hasard, le compagnon de Remy, prevenu par un seul +mot, eut le temps de detourner son visage que Henri, cette fois encore, ne +put apercevoir. + +Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la +premiere hotellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il +accompagnait ses questions d'un irresistible auxiliaire, il finit par +apprendre que le compagnon de Remy etait un jeune homme fort beau, mais +fort triste, sobre, resigne, et ne parlant jamais de fatigue. + +Henri tressaillit, un eclair illumina sa pensee. + +-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il. + +-- C'est possible, repondit l'hote; aujourd'hui beaucoup de femmes passent +ainsi deguisees pour aller rejoindre leurs amants a l'armee de Flandre, et +comme notre etat a nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne +voyons rien. + +Cette explication brisa le coeur de Henri. N'etait-il pas probable, en +effet, que Remy accompagnat sa maitresse deguisee en cavalier? + +Alors, et si cela etait ainsi, Henri ne comprenait rien que de facheux +dans cette aventure. + +Sans doute, comme le disait l'hote, la dame inconnue allait rejoindre son +amant en Flandre. + +Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets eternels; cette fable +d'un amour passe qui avait a tout jamais habille sa maitresse de deuil, +c'etait donc lui qui l'avait inventee pour eloigner un surveillant +importun. + +-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brise de cette esperance qu'il ne +l'avait jamais ete de son desespoir, eh bien! tant mieux, un moment +viendra ou j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher +tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placee si +haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarites +ordinaires; alors, alors, moi qui m'etais fait l'idee d'une creature +presque divine, alors, en voyant de pres cette enveloppe si brillante +d'une ame tout ordinaire, peut-etre me precipiterai-je moi-meme du faite +de mes illusions, du haut de mon amour. + +Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se dechirait la poitrine, a +cette idee qu'il perdrait peut-etre un jour cet amour et ces illusions qui +le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur +vide. + +Il en etait la, les ayant depasses comme nous avons dit et revant a la +cause qui avait pu pousser en Flandre, en meme temps que lui, ces deux +personnages indispensables a son existence, lorsqu'il les vit entrer a +Bruxelles. + +Nous savons comment il continua de les suivre. + +A Bruxelles, Henri avait pris de serieuses informations sur la campagne +projetee par M. le duc d'Anjou. + +Les Flamands etaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un +Francais de distinction; ils etaient trop fiers du succes que la cause +nationale venait d'obtenir, car c'etait deja un succes que de voir Anvers +fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appele pour regner +sur elles; ils etaient trop fiers, disons-nous, de ce succes pour se +priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les +questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, a toute epoque, +a paru si ridicule au peuple belge. + +Henri concut des lors des craintes serieuses sur cette expedition, dont +son frere menait une si grande part; il resolut en consequence de +precipiter sa marche sur Anvers. + +C'etait pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne, +quelque interet qu'ils parussent avoir a n'etre pas reconnus, suivre +obstinement la meme route qu'il suivait. + +C'etait une preuve que tous deux tendaient a un meme but. + +Au sortir du bourg, Henri, cache dans les trefles ou nous l'avons laisse, +etait certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune +homme qui accompagnait Remy. + +La il reconnaitrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin. + +Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il dechirait sa poitrine, tant il +avait peur de perdre cette chimere qui le devorait, mais qui le faisait +vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuat. + +Lorsque les deux voyageurs passerent devant le jeune homme, qu'ils etaient +loin de soupconner etre cache la, la dame etait occupee a lisser ses +cheveux, qu'elle n'avait point ose renouer a l'hotellerie. + +Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler evanoui dans le fosse ou son +cheval paissait tranquillement. + +Les voyageurs passerent. + +Oh! alors, la colere s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il +avait cru voir chez les habitants de la maison mysterieuse cette loyaute +qu'il pratiquait lui-meme. + +Mais apres les protestations de Remy, mais apres les hypocrites +consolations de la dame, ce voyage ou plutot cette disparition constituait +une espece de trahison envers l'homme qui avait si opiniatrement, mais en +meme temps si respectueusement assiege cette porte. + +Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune +homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur, +et remonta a cheval, bien decide a ne plus prendre aucune des precautions +qu'un reste de respect lui avait conseille de prendre, et il se mit a +suivre les voyageurs, ostensiblement et a visage decouvert. + +Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hesitation dans sa marche, la +route etait a lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, reglant +le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le precedaient. + +Il etait decide a ne parler ni a Remy, ni a sa compagne, mais a se faire +seulement reconnaitre d'eux. + +-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste a tous deux une parcelle de +coeur, ma presence, bien qu'amenee par le hasard, n'en sera pas moins un +sanglant reproche pour les gens sans foi qui me dechirent le coeur a +plaisir. + +Il n'avait pas fait cinq cents pas a la suite des deux voyageurs, que Remy +l'apercut. + +Le voyant ainsi delibere, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et +decouvert, Remy se troubla. + +La dame s'en apercut et se retourna. + +-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy? + +Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer. + +-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par +l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute a Amsterdam, +et passe par le theatre de la guerre pour y chercher aventure. + +-- N'importe, je suis inquiete, Remy. + +-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eut ete le comte du Bouchage, il +nous eut deja abordes; vous savez s'il etait perseverant. + +-- Je sais aussi qu'il etait respectueux, Remy, car, sans ce respect meme, +je me fusse contentee de vous dire: Eloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse +point inquietee davantage. + +-- Eh bien, madame, s'il etait si respectueux, ce respect, il l'aura +conserve, et vous n'aurez pas plus a craindre de lui, en supposant que ce +soit lui, sur la route de Bruxelles a Anvers qu'a Paris, dans la rue de +Bussy. + +-- N'importe, continua la dame en regardant encore derriere elle, nous +voici a Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus +vite, mais hatons-nous d'arriver a Anvers, hatons-nous. + +-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point a Malines; +nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'a ce bourg qu'on apercoit +la-bas a gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette facon nous +eviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons +moins embarrasses pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la +necessite exige que nous en changions. + +-- Allons, Remy, droit au bourg alors. + +Ils prirent a gauche, s'engageant dans un sentier a peine fraye, mais qui, +cependant, se rendait visiblement a Villebrock. + +Henri quitta la route au meme endroit qu'eux, prit le meme sentier qu'eux, +et les suivit, gardant toujours sa distance. + +L'inquietude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son +maintien agite, dans ce mouvement surtout qui lui etait devenu habituel, +de regarder en arriere avec une sorte de menace, et d'eperonner tout a +coup son cheval. + +Ces differents symptomes, comme on le comprend bien, n'echappaient point a +sa compagne. + +Ils arriverent a Villebrock. + +Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'etait +habitee; quelques chiens oublies, quelques chats perdus couraient effares +dans cette solitude, les uns appelant leurs maitres avec de longs +hurlements, les autres fuyant legerement, et s'arretant, lorsqu'ils se +croyaient en surete, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse +d'une porte ou par le soupirail d'une cave. + +Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne. + +De son cote, Henri, qui semblait une ombre attachee aux pas des voyageurs, +de son cote Henri s'etait arrete a la premiere maison du bourg, avait +heurte a la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux +qui le precedaient, et alors ayant devine que la guerre etait cause de +cette desertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs +eussent pris un parti. + +C'est ce qu'ils firent apres que leurs chevaux eurent dejeune avec le +grain que Remy trouva dans le coffre d'une hotellerie abandonnee. + +-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans +une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme +des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Francais ou +de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation +etrange ou sont les Flandres, les routiers de toutes les especes, les +aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous etiez un homme je +vous tiendrais un autre langage: mais vous etes femme, vous etes jeune, +vous etes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour +votre honneur. + +-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame. + +-- C'est tout, au contraire, madame, repondit Remy, lorsque la vie a un +but. + +-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy; +vous savez que ma pensee, a moi, n'est pas sur cette terre. + +-- Alors, madame, repondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en +croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sur; j'ai +des armes, nous nous defendrons ou nous nous cacherons, selon que +j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles. + +-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arretera, repondit la +dame en secouant la tete; je ne concevrais de craintes que pour vous, si +j'avais des craintes. + +-- Alors, fit Remy, marchons. + +Et il poussa son cheval sans ajouter une parole. + +La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'etait arrete en +meme temps qu'eux, se remit en marche avec eux. + + + + +LXIX + +L'EAU + + +A fur et a mesure que les voyageurs avancaient, le pays prenait un aspect +etrange. + +Il semblait que les campagnes fussent desertees comme les bourgs et les +villages. + +En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la +chevre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des +haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges, +nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son +travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays a un autre, sa +balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme +du Nord, et qui se balance en marchant pres de sa lourde charrette un +fouet bruyant a la main. + +Aussi loin que s'etendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les +petits coteaux, dans les grandes herbes, a la lisiere des bois, pas une +figure humaine, pas une voix. + +On eut dit la nature la veille du jour ou l'homme et les animaux furent +crees. + +Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproche par le sentiment des +voyageurs qui le precedaient, Henri demandait a l'air, aux arbres, aux +horizons lointains, aux nuages memes, l'explication de ce phenomene +sinistre. + +Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'etaient, se +detachant sur la teinte pourpree du soleil couchant, Remy et sa compagne, +penches pour ecouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'a eux; puis, +en arriere, a cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la +meme distance et la meme attitude. + +La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans +l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menacant que le silence. + +Remy arreta sa compagne, en posant la main sur les renes de son cheval: + +-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible a la crainte, +vous savez si je ferais un pas en arriere pour sauver ma vie; eh bien! ce +soir, quelque chose d'etrange se passe en moi, une torpeur inconnue +enchaine mes facultes, me paralyse, et me defend d'aller plus loin. +Madame, appelez cela terreur, timidite, panique meme; madame, je vous le +confesse: pour la premiere fois de ma vie... j'ai peur. + +La dame se retourna; peut-etre tous ces presages menacants lui avaient-ils +echappe, peut-etre n'avait-elle rien vu. + +-- Il est toujours la? demanda-t-elle. + +-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, repondit Remy; ne songez +plus a lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le +danger que je crains ou plutot que je sens, que je devine, avec un +sentiment d'instinct bien plutot qu'a l'aide de ma raison; ce danger, qui +s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-etre, ce danger est +autre; il est inconnu, et voila pourquoi je l'appelle un danger. + +La dame secoua la tete. + +-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous la-bas des saules qui courbent +leurs cimes noires? + +-- Oui. + +-- A cote de ces arbres j'apercois une petite maison; par grace, allons-y; +si elle est habitee, raison de plus pour que nous y demandions +l'hospitalite; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites +pas d'objection, je vous en supplie. + +L'emotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses +discours deciderent sa compagne a ceder. + +Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquee par Remy. + +Quelques minutes apres, les voyageurs heurtaient a la porte de cette +maison, batie en effet sous un massif de saules. + +Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite riviere qui coulait a un quart +de lieue de la; un ruisseau enferme entre deux bras de roseaux et deux +rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante; +derriere la maison, batie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait +un petit jardin, enclos d'une haie vive. + +Tout cela etait vide, solitaire, desole. + +Personne ne repondit aux coups redoubles que frapperent les voyageurs. + +Remy n'hesita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule, +l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pene. + +La porte s'ouvrit. + +Remy entra vivement. Il mettait a toutes ses actions depuis une heure +l'activite d'un homme travaille par la fievre. La serrure, produit +grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cede presque sans +resistance. + +Remy poussa precipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte +derriere lui, tira un verrou massif, et ainsi retranche, respira comme +s'il venait de gagner la vie. + +Non content d'avoir abrite ainsi sa maitresse, il l'installa dans l'unique +chambre du premier etage, ou, en tatonnant, il rencontra un lit, une +chaise et une table. + +Puis, un peu tranquillise sur son compte, il redescendit au rez-de- +chaussee, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit a guetter par une +fenetre grillee les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la +maison, s'en etait rapproche a l'instant meme. + +Les reflexions de Henri etaient sombres et en harmonie avec celles de +Remy. + +-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu a nous, mais +connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contree; les +Francais ont emporte Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les +paysans ont ete chercher un refuge dans les villes. + +Cette explication etait specieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas +le jeune homme. + +D'ailleurs elle le ramenait a un autre ordre de pensees. + +-- Que vont faire de ce cote Remy et sa maitresse? se demandait-il. Quelle +imperieuse necessite les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai, +car le moment est enfin venu de parler a cette femme et d'en finir a +jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est +presentee aussi belle. + +Et il s'avanca vers la maison. + +Mais tout a coup il s'arreta. + +-- Non, non, dit-il avec une de ces hesitations subites si communes dans +les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est- +elle pas maitresse de ses actions et sait-elle quelle fable a ete forgee +sur elle par ce miserable Remy? Oh! c'est a lui, c'est a lui seul que j'en +veux, a lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste +encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connait pas, trahir les +secrets de sa maitresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y +a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne +puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la +revelation entiere de la verite; c'est de voir cette femme arriver au +camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois +ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime! + +Eh bien! je la suivrai jusque-la; je verrai ce que je tremble de voir, et +j'en mourrai: ce sera de la peine epargnee au mousquet et au canon. + +Helas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces elans comme +il en trouvait parfois au fond de son ame, pleine de religion et d'amour, +je ne cherchais pas cette supreme angoisse; je m'en allais souriant a une +mort reflechie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de +bataille avec un nom sur les levres, le votre, mon Dieu! avec un nom dans +le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez a une mort +desesperee, pleine de fiel et de tortures: soyez beni, j'accepte. + +Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait +passes en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'a tout prendre, +a part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position etait moins cruelle +qu'a Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole, +qu'il n'avait jamais entendu, et marchant a sa suite, quelques-uns de ces +aromes vivaces qui emanent de la femme que l'on aime venaient, meles a la +brise, lui caresser le visage. + +Aussi, continuait-il, les yeux fixes sur cette chaumiere ou elle etait +renfermee: + +-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette +maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis +entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derriere +la fenetre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis +encore trop heureux. + +Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la +maison, ecoutant avec un sentiment de melancolie impossible a decrire le +murmure de l'eau qui coulait a ses cotes. + +Tout a coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du cote du nord +et passait emporte par le vent. + +-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers. + +Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter a cheval et de +courir, guide par le bruit, la ou l'on se battait; mais pour cela il +fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute. + +S'il ne l'avait point rencontree sur sa route, Henri eut suivi son chemin, +sans un regard en arriere, sans un soupir pour le passe, sans un regret +pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute etait entre dans son +esprit, et avec le doute l'irresolution. + +Il resta. + +Pendant deux heures, il resta couche, pretant l'oreille aux detonations +successives qui arrivaient jusqu'a lui, se demandant quelles pouvaient +etre ces detonations irregulieres et plus fortes qui de temps en temps +etaient venues couper les autres. + +Il etait loin de se douter que ces detonations etaient causees par les +vaisseaux de son frere qui sautaient. + +-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout +se tut. + +Le bruit du canon n'etait point parvenu, a ce qu'il paraissait, dans +l'interieur de la maison, ou, s'il y etait parvenu, les habitants +provisoires y etaient demeures insensibles. + +-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frere est +vainqueur; mais, apres Anvers, viendra Gand; apres Gand, Bruges, et +l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement. + +Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au +camp des Francais. + +Et comme, a la suite de toutes ces commotions qui avaient ebranle l'air, +la nature etait rentree dans son repos, Joyeuse, enveloppe de son manteau, +rentra dans son immobilite. + +Il etait tombe dans cette espece d'assoupissement a laquelle, vers la fin +de la nuit, la volonte de l'homme ne peut resister, lorsque son cheval, +qui paissait a quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement. + +Henri ouvrit les yeux. + +L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tete tournee dans une autre +direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourne a +l'approche du jour, venait du sud-est. + +-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en +flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre +qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne etable? + +L'animal, comme s'il eut entendu l'interpellation, et comme s'il eut voulu +y repondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de +Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il ecouta. + +-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus serieux, a ce qu'il me parait: +quelque troupe de loups suivant les armees pour devorer les cadavres. + +Le cheval hennit, baissa la tete, puis, par un mouvement rapide comme +l'eclair, il se mit a fuir du cote de l'ouest. + +Mais, en fuyant, il passa a la portee de la main de son maitre, qui le +saisit par la bride comme il passait, et l'arreta. + +Henri, sans rassembler les renes, l'empoigna par la criniere et sauta en +selle. Une fois la, comme il etait bon cavalier, il se fit maitre de +l'animal et le contint. + +Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commenca +de l'entendre lui-meme, et cette terreur qu'avait ressentie la brute +grossiere, l'homme fut etonne de la ressentir a son tour. + +Un long murmure, pareil a celui du vent, strident et grave a la fois, +s'elevait des differents points d'un demi-cercle qui semblait s'etendre du +sud au nord; des bouffees d'une brise fraiche et comme chargee de +particules d'eau eclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors +devenait semblable au fracas des marees montantes sur les greves +caillouteuses. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque +c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent +distincts. + +Une armee en marche, peut-etre? mais non; -- il pencha son oreille vers la +terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures, +l'eclat des voix. + +Est-ce le crepitement d'un incendie? non encore, car on n'apercoit aucune +lueur a l'horizon, et le ciel semble meme se rembrunir. + +Le bruit redoubla et devint distinct: c'etait le roulement incessant, +ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traines au loin +sur un pave sonore. + +Henri crut un instant avoir trouve la raison de ce bruit en l'attribuant a +la cause que nous avons dite, mais aussitot: + +-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussee pavee de ce cote, il n'y +a pas mille canons dans l'armee. + +Le bruit approchait toujours. + +Henri mit son cheval au galop et gagna une eminence. + +-- Que vois-je! s'ecria-t-il en atteignant le sommet. + +Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il +n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui dechirant le +flanc avec ses eperons, et lorsqu'il fut arrive au sommet de la colline il +se cabra a renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et +cavalier, c'etait, a l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie, +pareille a un niveau, s'avancant sur la plaine, formant un cercle immense +et marchant vers la mer. + +Et cette bande s'elargissait pas a pas aux yeux de Henri, comme une bande +d'etoffe qu'on deroule. + +Le jeune homme regardait encore indecis cet etrange phenomene, lorsqu'en +ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'apercut que la +prairie s'impregnait d'eau, que la petite riviere debordait, et commencait +de noyer, sous sa nappe soulevee sans cause visible, les roseaux qui, un +quart d'heure auparavant, se herissaient sur ses deux rives. + +L'eau gagnait tout doucement du cote de la maison. + +-- Malheureux insense que je suis! s'ecria Henri, je n'avais pas devine: +c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues. + +Henri s'elanca aussitot du cote de la maison, et heurta furieusement a la +porte. + +-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il. + +Nul ne repondit. + +-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux a force de terreur, ouvrez, +c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez! + +-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, repondit +Remy de l'interieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai +reconnu; mais je vous previens d'une chose, c'est que si vous enfoncez +cette porte vous me trouverez derriere elle, un pistolet a chaque main. + +-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent +desespere: l'eau, l'eau, c'est l'eau!... + +-- Pas de fable, pas de pretextes, pas de ruses deshonorantes, monsieur le +comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps. + +-- Alors, j'y passerai! s'ecria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au +nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maitresse, veux-tu +ouvrir? + +-- Non! + +Le jeune homme regarda autour de lui, et apercut une de ces pierres +homeriques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Telamon; il +souleva cette pierre entre ses bras, l'eleva sur sa tete, et s'avancant +vers la maison, il la lanca dans la porte. + +La porte vola en eclats. + +En meme temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le +toucher. + +Henri sauta sur Remy. + +Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu. + +-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insense! s'ecria Henri; ne +te defends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement, +regarde. + +Et il le traina pres de la fenetre, qu'il enfonca d'un coup de poing. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu? + +Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait a l'horizon, +et qui grondait en marchant, comme le front d'une armee gigantesque. + +-- L'eau! murmura Remy. + +-- Oui, l'eau! l'eau! s'ecria Henri; elle envahit; vois a nos pieds: la +riviere deborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir +d'ici. + +-- Madame! cria Remy, madame! + +-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prepare les chevaux; et vite, vite! + +-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera. + +Remy courut a l'ecurie. Henri s'elanca vers l'escalier. + +Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte. + +Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eut fait d'un enfant. + +Mais elle, croyant a la trahison ou a la violence, se debattait de toute +sa force et se cramponnait aux cloisons. + +-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve. + +Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment ou il revenait avec les +deux chevaux. + +-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutot il vous +sauvera; venez! venez! + + + + +LXX + +LA FUITE + + +Henri, sans perdre de temps a rassurer la dame, l'emporta hors de la +maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval. + +Mais elle, avec un mouvement d'invincible repugnance, glissa hors de cet +anneau vivant, et fut recue par Remy, qui l'assit sur le cheval prepare +pour elle. + +-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon +coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous +serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique, +pour cette faveur, je fusse pret a sacrifier ma vie; il s'agit de fuir +plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les +oiseaux qui fuient? + +En effet, dans le crepuscule a peine naissant encore, on voyait des nuees +de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effare, et, +dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols +bruyants, favorises par la sombre rafale, avaient quelque chose de +sinistre a l'oreille, d'eblouissant aux yeux. + +La dame ne repondit rien; mais, comme elle etait en selle, elle poussa son +cheval en avant sans detourner la tete. + +Mais son cheval et celui de Remy, forces de marcher depuis deux jours, +etaient fatigues. + +A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le +suivre: + +-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les votres, et +pourtant je le retiens des deux mains; par grace, madame, tandis qu'il en +est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras, +mais prenez mon cheval et laissez-moi le votre. + +-- Merci, monsieur, repondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et +sans que la moindre alteration se trahit dans son accent. + +-- Mais, madame, s'ecriait Henri en jetant derriere lui des regards +desesperes, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous! + +En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment meme; +c'etait la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers, +supports, terrasses avaient cede, un double rang de pilotis s'etait brise +avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines, +commencait d'envahir un bois de chenes dont on voyait frissonner les +cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de +demons passait sous sa feuillee. + +Les arbres deracines s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons +ecroulees flottant a la surface de l'eau; les hennissements et les cris +lointains des hommes et des chevaux, entraines par l'inondation, formaient +un concert de sons si etranges et si lugubres, que le frisson qui agitait +Henri passa jusqu'a l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue. + +Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eut senti lui-meme +l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire. + +Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il etait +evident qu'elle aurait rejoint les voyageurs. + +A chaque instant Henri s'arretait pour attendre ses compagnons, et alors +il leur criait: + +-- Plus vite, madame! par grace, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt! +la voici! + +Elle arrivait, en effet, ecumeuse, tourbillonnante, irritee; elle emporta +comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrite sa maitresse; +elle souleva comme une paille la barque attachee aux rives du ruisseau, et +majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle +arriva, pareille a un mur, derriere les chevaux de Remy et de l'inconnue. + +Henri jeta un cri d'epouvante et revint sur l'eau, comme s'il eut voulu la +combattre. + +-- Mais vous voyez bien que vous etes perdue! hurla-t-il, desespere. +Allons, madame, il est encore temps peut-etre, descendez, venez avec moi, +venez! + +-- Non, monsieur, dit-elle. + +-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc! + +La dame detourna la tete; l'eau etait a cinquante pas a peine. + +-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez! + +Le cheval de Remy, epuise, butta des deux jambes de devant et ne put se +relever, malgre les efforts de son cavalier. + +-- Sauvez-la! sauvez-la! fut-ce malgre elle, s'ecria Remy. + +Et en meme temps, comme il se degageait des etriers, l'eau s'ecroula comme +un gigantesque monument sur la tete du fidele serviteur. + +Sa maitresse, a cette vue, poussa un cri terrible et s'elanca en bas de sa +monture, resolue a mourir avec Remy. + +Mais Henri, voyant son intention, s'etait elance en meme temps qu'elle; il +la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur +son cheval, il partit comme un trait. + +-- Remy! Remy! cria la dame, les bras etendus de son cote, Remy! + +Un cri lui repondit. Remy etait revenu a la surface de l'eau, et, avec cet +espoir indomptable, bien qu'insense, qui accompagne le mourant jusqu'au +bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre. + +A cote, de lui passa son cheval, battant l'eau desesperement avec ses +pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maitresse, et +que, devant le flot, a vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne +couraient pas, mais volaient sur le troisieme cheval, fou de terreur. + +Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il esperait, en mourant, que celle +qu'il aimait uniquement serait sauvee. + +-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire a +celui qui nous attend que vous vivez pour.... + +Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tete et alla +s'ecrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri. + +-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je +veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied a terre; au nom du Dieu +vivant, je le veux! + +Elle prononca ces paroles avec tant d'energie et de sauvage autorite, que +le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser a terre, en disant: + +-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci a vous qui me faites +cette joie que je n'eusse jamais esperee. + +Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante +l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort +d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied a terre. + +Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes +pele-mele avec d'autres debris. + +C'etait un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et +si devoue, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il +soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers +efforts du cheval expirant, cherchaient a utiliser jusqu'aux supremes +efforts de son agonie. + +Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par +la main droite de Henri, continuait de depasser de la tete le niveau de +l'eau, tandis que de la main gauche Henri ecartait les bois flottants et +les cadavres dont le choc eut submerge ou ecrase son cheval. + +Un de ces corps flottants, en passant pres d'eux, cria ou plutot soupira: + +-- Adieu! madame, adieu! + +-- Par le ciel! s'ecria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je +te sauverai. + +Et, sans calculer le danger de ce surcroit de pesanteur, il saisit la +manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer +librement. + +Mais en meme temps le cheval, epuise du triple poids, s'enfoncait jusqu'au +cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brises pliant sous lui, il +disparut tout a fait. + +-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure. + +Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon ame, elle etait a vous! + +En ce moment, Henri sentit Remy qui lui echappait; il ne fit aucune +resistance pour le retenir; toute resistance etait inutile. + +Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au +moins, mourut la derniere, et qu'il se put dire a lui-meme, a son dernier +moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer a la +mort. + +Tout a coup, et comme il ne songeait plus qu'a mourir lui-meme, un cri de +joie retentit a ses cotes. + +Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque. + +Cette barque, c'etait celle de la petite maison que nous avons vu soulever +par l'eau; l'eau l'avait entrainee, et Remy, qui avait repris ses forces, +grace au secours que lui avait porte Henri, Remy, la voyant passer a sa +portee, s'etait detache du groupe, haletant, et en deux brassees l'avait +atteinte. + +Ses deux rames etaient attachees a son abordage, une gaffe roulait au +fond. + +Il tendit la gaffe a Henri qui la saisit, entrainant avec lui la dame, +qu'il souleva par dessous ses epaules et que Remy reprit de ses mains. + +Puis, lui-meme, saisissant le rebord de la barque, il monta pres d'eux. + +Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondees et la +barque se balancant comme un atome sur cet ocean tout couvert de debris. + +A deux cents pas a peu pres, vers la gauche, s'elevait une petite colline +qui, entierement entouree d'eau, semblait une ile au milieu de la mer. + +Henri saisit les avirons et rama du cote de la colline vers laquelle +d'ailleurs le courant les portait. + +Remy prit la gaffe et, debout a l'avant, s'occupa d'ecarter les poutres et +les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter. + +Grace a la force de Henri, grace a l'adresse de Remy, on aborda ou plutot +on fut jete contre la colline. + +Remy sauta a terre et saisit la chaine de la barque, qu'il tira vers lui. + +Henri s'avanca pour prendre la dame entre ses bras; mais elle etendit la +main et, se levant seule, elle sauta a terre. + +Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idee de se rejeter dans +l'abime et de mourir a ses yeux; mais un irresistible sentiment +l'enchainait a la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si +longtemps desire la presence sans l'obtenir jamais. + +Il tira la barque a terre et alla s'asseoir a dix pas de la dame et de +Remy, livide, degouttant d'une eau qui s'echappait de ses habits, plus +douloureuse que le sang. + +Ils etaient sauves du danger le plus pressant, c'est-a-dire de l'eau; +l'inondation, si forte qu'elle fut, ne monterait jamais a la hauteur de la +colline. + +Au-dessous d'eux, des lors, ils pouvaient contempler cette grande colere +des flots, qui n'a de colere au-dessus d'elle que celle de Dieu. + +Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas +de cadavres francais, pres d'eux, leurs chevaux et leurs armes. + +Remy ressentait une vive douleur a l'epaule; un madrier flottant l'avait +atteint au moment ou son cheval s'etait derobe sous lui. + +Quant a sa compagne, a part le froid qu'elle eprouvait, elle n'avait +aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il etait en son +pouvoir de la garantir. + +Henri fut bien surpris de voir que ces deux etres, si miraculeusement +echappes a la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour +Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de graces. + +La jeune femme fut debout la premiere; elle remarqua qu'au fond de +l'horizon, du cote de l'occident, on apercevait quelque chose comme des +feux a travers la brume. + +Il va sans dire que ces feux brulaient sur un point eleve que l'inondation +n'avait pu atteindre. + +Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crepuscule qui +succedait a la nuit, ces feux etaient distants d'une lieue environ. + +Remy s'avanca sur le point de la colline qui se prolongeait du cote de ces +feux, et il revint dire qu'il croyait qu'a mille pas a peu pres de +l'endroit ou l'on avait pris terre, commencait une espece de jetee qui +s'avancait en droite ligne vers les feux. + +Ce qui faisait croire a Remy a une jetee, ou tout au moins a un chemin, +c'etait une double ligne d'arbres, directe et reguliere. + +Henri fit a son tour ses observations, qui se trouverent concorder avec +celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner +beaucoup au hasard. + +L'eau, entrainee sur la declivite de la plaine, les avait rejetes a gauche +de leur route en leur faisant decrire un angle considerable; cette +derivation, ajoutee a la course insensee des chevaux, leur otait tout +moyen de s'orienter. + +Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout charge de brouillard; +dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eut apercu le clocher de +Malines, dont on ne devait etre eloigne que de deux lieues a peu pres. + +-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux? + +-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, a vous, un abri hospitalier, me +semblent menacants, a moi, et je m'en defie. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont +francais, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand desastre: les +digues ont ete rompues pour achever de detruire l'armee francaise, si elle +a ete vaincue; pour detruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphe. +Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumes par des ennemis +que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse +ayant pour but d'attirer les fugitifs? + +-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim +tueraient ma maitresse. + +-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je +vais gagner la jetee, et je viendrai vous rapporter des nouvelles. + +-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous +sommes sauves tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre +bras, je suis prete. + +Chacune des paroles de cette etrange creature avait un accent irresistible +d'autorite, auquel personne n'avait l'idee de resister un seul instant. + +Henri s'inclina et marcha le premier. + +L'inondation etait plus calme, la jetee, qui venait aboutir a la colline, +formait une espece d'anse ou l'eau s'endormait. Tous trois monterent dans +le petit bateau, et le bateau fut lance de nouveau au milieu des debris et +des cadavres flottants. + +Un quart d'heure apres ils abordaient a la jetee. + +Ils assurerent la chaine du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de +nouveau, suivirent la jetee pendant une heure a peu pres, et arriverent a +un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantee de +tilleuls etaient reunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents +soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une banniere francaise. + +Tout a coup la sentinelle, placee a cent pas a peu pres du bivouac, aviva +la meche de son mousquet en criant: + +-- Qui vive? + +-- France! repondit du Bouchage. + +Puis se retournant vers Diane: + +-- Maintenant, madame, dit-il, vous etes sauvee; je reconnais le guidon +des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis. + +Au cri de la sentinelle et a la reponse du comte, quelques gendarmes +accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien +accueillis au milieu de ce desastre terrible, d'abord parce qu'ils +survivaient au desastre, ensuite parce qu'ils etaient des compatriotes. + +Henri se fit reconnaitre tant personnellement qu'en nommant son frere. Il +fut ardemment questionne et raconta de quelle facon miraculeuse lui et ses +compagnons avaient echappe a la mort, mais sans rien dire autre chose. + +Remy et sa maitresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les +alla chercher pour les inviter a s'approcher du feu. + +Tous deux etaient encore ruisselants d'eau. + +-- Madame, dit-il, vous serez respectee ici comme dans votre maison: je me +suis permis de dire que vous etiez une de mes parentes, pardonnez-moi. + +Et sans attendre les remerciments de ceux auxquels il avait sauve la vie, +Henri s'eloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient. + +Remy et Diane echangerent un regard qui, s'il eut ete vu du comte, eut ete +le remerciment si bien merite de son courage et de sa delicatesse. + +Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander +l'hospitalite, s'etaient retires en bon ordre apres la deroute et le +_sauve qui peut_ des chefs. + +Partout ou il y a homogeneite de position, identite de sentiment et +habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontaneite +dans l'execution apres l'unite dans la pensee. + +C'est ce qui etait arrive cette nuit meme aux gendarmes d'Aunis. + +Voyant leurs chefs les abandonner et les autres regiments chercher +differents partis pour leur salut, ils s'entregarderent, serrerent leurs +rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la +conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort a cause de sa +bravoure, et qu'ils respectaient a un degre egal a cause de sa naissance, +ils prirent la route de Bruxelles. + +Comme tous les acteurs de cette terrible scene, ils virent tous les +progres de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais +le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous +avons parle, position forte a la fois contre les hommes et contre les +elements. + +Les habitants, sachant qu'ils etaient en surete, n'avaient pas quitte +leurs maisons, a part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils +avaient envoyes a la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant +trouverent-ils de la resistance; mais la mort hurlait derriere eux: ils +attaquerent en hommes desesperes, triompherent de tous les obstacles, +perdirent dix hommes a l'attaque de la chaussee, mais se logerent et +firent decamper les Flamands. + +Une heure apres, le bourg etait entierement cerne par les eaux, excepte du +cote de cette chaussee par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses +compagnons. + +Tel fut le recit que firent a du Bouchage les gendarmes d'Aunis. + +-- Et le reste de l'armee? demanda Henri. + +-- Regardez, repondit l'enseigne, a chaque instant passent des cadavres +qui repondent a votre question. + +-- Mais... mais mon frere? hasarda du Bouchage d'une voix etranglee. + +-- Helas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles +certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retire du +feu. Il est certain qu'il avait survecu a la bataille, mais a l'inondation +nous ne pouvons le dire. + +Henri baissa la tete, et s'abima dans d'ameres reflexions; puis tout a +coup: + +-- Et le duc? demanda-t-il. + +L'enseigne se pencha vers Henri, et a voix basse: + +-- Comte, dit-il, le duc s'etait sauve des premiers. Il etait monte sur un +cheval blanc sans aucune tache qu'une etoile noire au front. Eh bien! tout +a l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de debris; +la jambe d'un cavalier etait prise dans l'etrier et surnageait a la +hauteur de la selle. + +-- Grand Dieu! s'ecria Henri. + +-- Grand Dieu! murmura Remy qui, a ces mots du comte: " Et le duc! " +s'etant leve, venait d'entendre ce recit, et dont les yeux se reporterent +vivement sur sa pale compagne. + +-- Apres? demanda le comte. + +-- Oui, apres? balbutia Remy. + +-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau a l'angle de cette digue, un +de mes hommes s'aventura pour saisir les renes flottantes du cheval; il +l'atteignit, souleva l'animal expire. Nous vimes alors apparaitre la botte +blanche et l'eperon d'or que portait le duc. Mais, au meme instant, l'eau +s'enfla comme si elle se fut indignee de se voir arracher sa proie. Mon +gendarme lacha prise pour n'etre point entraine, et tout disparut. Nous +n'aurons pas meme la consolation de donner une sepulture chretienne a +notre prince. + +-- Mort! mort, lui aussi, l'heritier de la couronne, quel desastre! + +Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible a +rendre: + +-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez. + +-- Soit loue le Seigneur qui m'epargne un crime, repondit-elle, en levant +en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel. + +-- Oui, mais il nous enleve la vengeance, repondit Remy. + +-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient a +l'homme que lorsque Dieu oublie. + +Le comte voyait avec une espece d'effroi cette exaltation des deux +etranges personnages qu'il avait sauves de la mort; il les observait de +loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idee de leurs +desirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de +leurs physionomies. + +La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation. + +-- Mais vous-meme, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire? + +Le comte tressaillit. + +-- Moi? dit-il. + +-- Oui, vous. + +-- J'attendrai ici que le corps de mon frere passe devant moi, repliqua le +jeune homme avec l'accent d'un sombre desespoir; alors moi aussi je +tacherai de l'attirer a terre, pour lui donner une sepulture chretienne, +et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas. + +Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme +un regard plein d'affectueux reproches. + +Quant a la dame, depuis que l'enseigne avait annonce cette mort du duc +d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait. + + + + +LXXI + +TRANSFIGURATION + + +Apres qu'elle eut fait sa priere, la compagne de Remy se souleva si belle +et si radieuse, que le comte laissa echapper un cri de surprise et +d'admiration. + +[Illustration: Le bateau fut jete contre la colline. -- PAGE 38.] + +Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les reves auraient fatigue +son cerveau et altere la serenite de ses traits, sommeil de plomb qui +imprime au front humide du dormeur les tortures chimeriques de son reve. + +Ou plutot c'etait la fille de Jaire, reveillee au milieu de la mort sur +son tombeau, et se relevant de sa couche funebre, deja epuree et prete +pour le ciel. + +La jeune femme, sortie de cette lethargie, promena autour d'elle un regard +si doux, si suave, et charge d'une si angelique bonte, que Henri, credule +comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir a ses peines et ceder +enfin a un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance +et de pitie. + +Tandis que les gendarmes, apres leur frugal repas, dormaient ca et la dans +les decombres; tandis que Remy lui-meme cedait au sommeil et laissait sa +tete s'appuyer sur la traverse d'une barriere a laquelle son banc etait +appuye, Henri vint se placer pres de la jeune femme, et d'une voix si +basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise: + +-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie +qui deborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en surete, apres +vous avoir vue la-bas sur le seuil du tombeau. + +-- C'est vrai, monsieur, repondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t- +elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis +reconnaissante. + +-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et +d'abnegation, quand je n'aurais reussi qu'a vous sauver pour vous rendre a +ceux que vous aimez. + +-- Que dites-vous? demanda la dame. + +-- A ceux que vous alliez rejoindre a travers tant de perils, ajouta +Henri. + +-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le +sont aussi. + +-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux +genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui +vous ai tant aimee. Oh! ne vous detournez pas; vous etes jeune, vous etes +belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous +ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour +comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez +les heures passees, pesez-les une a une: laquelle m'a donne la joie? +laquelle l'espoir? et cependant j'ai persiste. Vous m'avez fait pleurer, +j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai devore mes douleurs; +vous m'avez pousse a la mort, j'y marchais sans me plaindre. Meme en ce +moment, ou vous detournez la tete, ou chacune de mes paroles, toute +brulante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacee tombant sur votre +coeur, mon ame est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez. +Tout a l'heure n'allais-je pas mourir pres de vous? Qu'ai-je demande? +rien. Votre main, l'ai-je touchee? Jamais, autrement que pour vous tirer +d'un peril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux +flots, avez-vous senti l'etreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus +qu'une ame, et tout en moi a ete purifie au feu devorant de mon amour. + +-- Oh! monsieur, par pitie ne me parlez point ainsi. + +-- Par pitie aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez +personne; oh! repetez-moi cette assurance: c'est une singuliere faveur, +n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est +pas aime! mais je prefere cela, puisque vous me dites en meme temps que +vous etes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui etes la seule +adoration de ma vie, repondez-moi. + +Malgre les instances de Henri, un soupir fut toute la reponse de la jeune +femme. + +-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitie +de moi que vous: il a essaye de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne +me repondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en +Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune +cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des esperances de mon +frere, que moi qui meurs a vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aime, +mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer! + +-- Monsieur le comte, repliqua la jeune femme avec une majestueuse +solennite, ne me dites point de ces choses qu'on dit a une femme; je suis +une creature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous +avais vu moins noble, moins bon, moins genereux; si je n'avais pour vous +au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frere, +je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des +oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai +pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis +plus: a present que je vous connais, je vous prendrais la main, je +l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur +ne bat plus; vivez pres de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour, +si telle est votre joie, a cette execution douloureuse d'un corps tue par +les tortures de l'ame; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un +bonheur, j'en suis sure... + +-- Oh! oui, s'ecria Henri. + +-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Des aujourd'hui quelque +chose vient d'etre change en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer +sur aucun bras de ce monde, pas meme sur le bras de ce genereux ami, de +cette noble creature qui repose la-bas et qui a pendant un instant le +bonheur d'oublier! Helas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant a sa +voix la premiere inflexion de sensibilite que Henri eut remarquee en elle, +pauvre Remy, ton reveil a toi aussi va etre triste; tu ne sais pas les +progres de ma pensee, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au +sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois +monter a Dieu. + +-- Que dites-vous? s'ecria Henri: pensez-vous donc a mourir aussi, vous? + +Remy, reveille par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tete et +ecouta. + +-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme. + +Henri fit un signe affirmatif. + +-- Cette priere, c'etaient mes adieux a la terre: cette joie que vous avez +remarquee sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la +meme que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire: +Leve-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu! + +-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez.... +Diane! nom cheri, nom adore!... + +Et l'infortune se coucha aux pieds de la jeune femme, en repetant ce nom +avec l'ivresse d'un indicible bonheur. + +-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom +qui m'est echappe; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur +en le prononcant. + +-- Oh! madame, madame, s'ecria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne +me dites pas que vous allez mourir. + +-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave, +je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres +passions, d'interets vils et de desirs sans noms; je dis que je n'ai plus +rien a faire parmi les creatures que Dieu avait creees mes semblables; je +n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur, +ma tete ne roule plus une seule pensee, depuis que la pensee qui +l'emplissait tout entiere est morte; je ne suis plus qu'une victime sans +prix, puisque je ne sacrifie rien, ni desir, ni esperances, en renoncant +au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me +prendra en misericorde, je l'espere, lui qui m'a fait tant souffrir et qui +n'a pas voulu que je succombasse a ma souffrance. + +Remy, qui avait ecoute ces paroles, se leva lentement et vint droit a sa +maitresse. + +-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre. + +-- Pour Dieu, repliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pale et +amaigrie comme celle de la sublime Madeleine. + +-- C'est vrai! repondit Remy en laissant retomber sa tete sur sa poitrine, +c'est vrai! + +Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'etreignit +sur sa poitrine comme il eut fait de la relique d'une sainte. + +-- Oh! que suis-je aupres de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec +le frisson de l'epouvante. + +-- Vous etes, repondit Diane, la seule creature humaine sur laquelle j'ai +attache deux fois mes yeux depuis que j'ai condamne mes yeux a se fermer a +jamais. + +Henri s'agenouilla. + +-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous reveler a moi tout entiere; +merci, je vois clairement ma destinee: a partir de cette heure, plus un +mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi +celui qui vous aimait. + +Vous etes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu. + +Il venait d'achever ces paroles et se relevait penetre de ce charme +regenerateur qui accompagne toute grande et immuable resolution, quand, +dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'eclaircissant +d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines. + +Les gendarmes sauterent sur leurs armes, et furent a cheval avant le +commandement. + +Henri ecoutait. + +-- Messieurs, messieurs! s'ecria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral, +je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles +m'annoncer mon frere! + +-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane, +et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le +desespoir, enfant, comme ceux qui ne desirent plus rien, comme ceux qui +n'aiment plus personne? + +-- Un cheval! s'ecria Henri, qu'on me prete un cheval! + +-- Mais par ou sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous +environne de tout cotes. + +-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien +qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent. + +-- Montez en haut de la chaussee, monsieur le comte, repondit l'enseigne, +le temps s'eclaircit et peut-etre pourrez-vous voir. + +-- J'y vais, dit le jeune homme. + +Henri s'avanca en effet vers l'eminence designee par l'enseigne, les +trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni +s'eloigner. + +Remy avait repris sa place aupres de Diane. + + + + +LXXII + +LES DEUX FRERES + + +Un quart d'heure apres, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le +voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empechait de +distinguer, un detachement considerable de troupes francaises cantonnees +et retranchees. + +A part un large fosse d'eau qui entourait le bourg occupe par les +gendarmes d'Aunis, la plaine commencait a se degager comme un etang qu'on +vide, la pente naturelle du terrain entrainant les eaux vers la mer, et +plusieurs points du terrain, plus eleves que les autres, commencant a +reparaitre, comme apres un deluge. + +Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et +c'etait un triste spectacle que de voir, au fur et a mesure que le vent +soulevait le voile de vapeurs etendu sur la plaine, une cinquantaine de +cavaliers enfoncant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y +reussir, soit le bourg, soit la colline. + +De la colline on avait entendu leurs cris de detresse, et voila pourquoi +les trompettes sonnaient incessamment. + +[Illustration: Le duc lui frappa sur l'epaule. -- PAGE 60.] + +Des que le vent eut acheve de chasser le brouillard, Henri apercut sur la +colline le drapeau de France, se deroulant superbement dans le ciel. + +Les gendarmes hissaient, de leur cote, la cornette d'Aunis, et de part et +d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tires en signe de joie. + +Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scene de desolation, +dessechant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crete +d'une espece de chemin de communication. + +Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier a s'apercevoir, aux bruits +des fers de son cheval, qu'une route ferree conduisait, en faisant un +detour circulaire, du bourg a la colline; il en conclut que les chevaux +enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'a mi-jambe, jusqu'au poitrail +peut-etre, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils +seraient par le fond solide du sol. + +Il demanda de tenter l'epreuve, et, comme personne ne lui faisait +concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda a l'enseigne Remy et sa +compagne, et s'aventura dans le perilleux chemin. + +En meme temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de +la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son cote, de se mettre +en chemin pour se rendre au bourg. + +Tout le versant de la colline qui regardait le bourg etait garni de +soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir +arreter le cavalier imprudent par leurs supplications. + +Les deux deputes de ces deux troncons du grand corps francais +poursuivirent courageusement leur chemin, et bientot ils s'apercurent que +leur tache etait moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et +surtout qu'on ne le craignait pour eux. + +Un large filet d'eau, qui s'echappait d'un aqueduc, creve par le choc +d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme a dessein, la +chaussee bourbeuse, decouvrant sous son flot plus limpide le fond du fosse +que cherchait l'ongle actif des chevaux. + +Deja les cavaliers n'etaient plus qu'a deux cents pas l'un de l'autre. + +-- France! cria le cavalier qui venait de la colline. + +Et il leva son toquet, ombrage d'une plume blanche. + +-- Oh! c'est vous! s'ecria Henri avec une grande exclamation de joie, +vous, monseigneur? + +-- Toi, Henri! toi, mon frere! s'ecria l'autre cavalier. + +Et au risque de devier a droite ou a gauche, les deux chevaux partirent au +galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientot, aux acclamations +frenetiques des spectateurs de la chaussee et de la colline, les deux +cavaliers s'embrasserent longuement et tendrement. + +Aussitot, le bourg et la colline se degarnirent: gendarmes et chevau- +legers, gentilshommes huguenots et catholiques, se precipiterent dans le +chemin ouvert par les deux freres. + +Bientot les deux camps s'etaient joints, les bras s'etaient ouverts, et +sur le chemin ou tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille +Francais crier merci au ciel et vive la France! + +-- Messieurs, dit tout a coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive +M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est a M. le duc de Joyeuse et non a un +autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur +d'embrasser nos compatriotes. + +Une immense acclamation accueillit ces paroles. + +Les deux freres echangerent quelques mots trempes de larmes; puis le +premier: + +-- Et le duc? demanda Joyeuse a Henri. + +-- Il est mort, a ce qu'il parait, repondit celui-ci. + +-- La nouvelle est-elle sure? + +-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noye et l'ont reconnu a un +signe. Ce cheval tirait encore a son etrier un cavalier dont la tete etait +enfoncee sous l'eau. + +-- Voila un sombre jour pour la France, dit l'amiral. + +Puis, se retournant vers ses gens: + +-- Allons, messieurs, dit-il a haute voix, ne perdons pas de temps. Une +fois les eaux ecoulees, nous serons attaques tres probablement; +retranchons-nous jusqu'a ce qu'il nous soit arrive des nouvelles et des +vivres. + +-- Mais, monseigneur, repondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher; +les chevaux n'ont point mange depuis hier quatre heures, et les pauvres +betes meurent de faim. + +-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment +ferons-nous pour les hommes? + +-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande: +les hommes vivront comme les chevaux. + +-- Mon frere, interrompit Henri, tachez, je vous prie, que je puisse vous +parler un moment. + +-- Je vais aller occuper le bourg, repondit Joyeuse, choisissez-y un +logement pour moi et m'y attendez. + +Henri alla retrouver ses deux compagnons. + +-- Vous voila au milieu d'une armee, dit-il a Remy; croyez-moi, cachez- +vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame +soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai a +vous faire plus libres. + +Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur ceda l'enseigne +des gendarmes, redevenu, par l'arrivee de Joyeuse, simple officier aux +ordres de l'amiral. + +Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le +bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes severes pour que tout +desordre fut evite. + +Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux +chevaux, et d'eau a tout le monde, distribua aux blesses quelques tonneaux +de biere et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-meme, a la vue +de tous, dina d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en +parcourant les postes. + +Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de +reconnaissance. + +-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son +frere, viennent les Flamands, et je les battrai; et meme, vrai Dieu! si +cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout +bas a Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru +mordre avec tant d'enthousiasme, voila une execrable nourriture. + +Puis lui jetant le bras autour du cou: + +-- Ca, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en +Flandre quand je te croyais a Paris. + +-- Mon frere, dit Henri a l'amiral, la vie m'etait devenue insupportable a +Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre. + +-- Toujours par amour? demanda Joyeuse. + +-- Non, par desespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus +amoureux; ma passion, c'est la tristesse. + +-- Mon frere, mon frere, s'ecria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que +vous etes tombe sur une miserable femme. + +-- Comment cela? + +-- Oui, Henri, il arrive qu'a un certain degre de mechancete ou de vertu, +les etres crees depassent la volonte du createur et se font bourreaux et +homicides, ce que l'Eglise reprouve egalement; ainsi, par trop de vertu, +ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation +barbare, c'est une absence de charite chretienne. + +-- Oh! mon frere, mon frere, s'ecria Henri, ne calomniez point la vertu! + +-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voila +tout. Je le repete donc, cette femme est une miserable femme, et sa +possession, si desirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments +qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on +doit user de ses forces et de sa puissance, car on se defend legitimement, +bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'a votre place, +moi, je serais alle prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais +prise elle-meme comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon +l'habitude de toute creature domptee, qui devient aussi humble devant son +vainqueur qu'elle etait feroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue +jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore! +alors je l'eusse repoussee en repondant: Vous faites bien, madame, c'est a +votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi. + +Henri saisit la main de son frere. + +-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez la, Joyeuse, lui dit- +il. + +-- Si, par ma foi. + +-- Vous si bon, si genereux! + +-- Generosite avec les gens sans coeur, c'est duperie, frere. + +-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme. + +-- Mille demons! je ne veux pas la connaitre. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime, +et que je nommerais, moi, un acte de justice. + +-- Oh! mon bon frere, dit le jeune homme avec un angelique sourire, que +vous etes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plait, monseigneur +l'amiral, laissons la mon fol amour, et causons des choses de la guerre. + +-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou. + +-- Vous voyez que nous manquons de vivres. + +-- Je le sais, et j'ai deja pense au moyen de nous en procurer. + +-- Et l'avez-vous trouve? + +-- Je pense qu'oui. + +-- Lequel? + +-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir recu des nouvelles de l'armee, +attendu que la position est bonne et que je la defendrais contre des +forces quintuples; mais je puis envoyer a la decouverte un corps +d'eclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie +veritable des gens reduits a la situation ou nous sommes; des vivres +ensuite, car, en verite, cette Flandre est un beau pays. + +-- Pas trop, mon frere, pas trop. + +[Illustration: Aucun bruit ne decela sa tentative. -- PAGE 61.] + +-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des +hommes qui, eternellement, gatent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri, +quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil +et la precipitation l'ont ruine vite, ce malheureux Francois. Dieu a son +ame, n'en parlons plus; mais, en verite, il pouvait s'acquerir une gloire +immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les +affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri, +que les Anversois se sont bien battus? + +-- Et vous aussi, a ce qu'on dit, mon frere. + +-- Oui, j'etais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui +m'a excite. + +-- Laquelle? + +-- C'est que j'ai rencontre, sur le champ de bataille, une epee de ma +connaissance. + +-- Un Francais? + +-- Un Francais. + +-- Dans les rangs des Flamands? + +-- A leur tete. Henri, voila un secret qu'il faut savoir pour donner un +pendant a l'ecartelement de Salcede en place de Greve. + +-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, a ma grande joie; +mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque +chose aussi. + +-- Et que voulez-vous faire? + +-- Donnez-moi le commandement de vos eclaireurs, je vous prie. + +-- Non, c'est en verite trop perilleux, Henri; je ne vous dirais pas ce +mot devant des etrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort +obscure, et par consequent d'une laide mort. Les eclaireurs peuvent +rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fleaux +et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-la vous coupe en +deux ou vous defigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument a mourir, +je vous reserve mieux que cela. + +-- Mon frere, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je +prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir +ici. + +-- Allons, je comprends! + +-- Que comprenez-vous? + +-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'eclat n'amollira +pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette +insistance. + +-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frere. + +-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui resistent a un grand amour, se +rendent parfois a un peu de bruit. + +-- Je n'espere pas cela. + +-- Triple fou que vous etes alors, si vous le faites sans cet espoir. +Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme, +sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux. + +-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frere? + +-- Il le faut bien, puisque vous le voulez. + +-- Je puis partir ce soir meme? + +-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre +plus longtemps. + +-- Combien mettez-vous d'hommes a ma disposition? + +-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis degarnir ma position, Henri, +vous comprenez bien cela. + +-- Moins, si vous voulez, mon frere. + +-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement +engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire a plus de +trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer. + +-- Mon frere, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire +que vous ne me livrez pas. + +-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un +autre officier commandera la reconnaissance. + +-- Mon frere, donnez vos ordres, et je les executerai. + +-- Vous n'engagerez donc le combat qu'a forces egales, doubles ou triples, +mais vous ne depasserez point cela. + +-- Je vous le jure. + +-- Tres bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir? + +-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre +d'amis dans ce regiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que +je voudrai. + +-- Va pour les gendarmes d'Aunis. + +-- Quand partirai-je? + +-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un +jour, aux betes pour deux. Rappelez-vous que je desire avoir des nouvelles +promptes et sures. + +-- Je pars, mon frere; avez-vous quelque ordre secret? + +-- Ne repandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est a mon camp. +Exagerez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce +soit un mechant homme et un pauvre general, comme, a tout prendre, il +etait de la maison de France, faites-le mettre dans une boite de chene, et +faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterre a Saint- +Denis. + +-- Bien, mon frere; est-ce tout? + +-- C'est tout. + +Henri prit la main de son aine pour la baiser, mais celui-ci le serra dans +ses bras. + +-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est +point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement? + +-- Mon frere, j'ai eu cette pensee en venant vous rejoindre; mais cette +pensee, je vous jure, n'est plus en moi. + +-- Et depuis quand vous a-t-elle quitte? + +-- Depuis deux heures. + +-- A quelle occasion? + +-- Mon frere, excusez-moi. + +-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont a vous. + +-- Oh! que vous etes bon, mon frere! + +Et les jeunes gens se jeterent une seconde fois dans les bras l'un de +l'autre, et se separerent, non sans retourner encore la tete l'un vers +l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main. + + + + +LXXIII + +L'EXPEDITION + + +Henri, transporte de joie, se hata d'aller rejoindre Diane et Remy. + +-- Tenez-vous prets dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous +trouverez deux chevaux tout selles a la porte du petit escalier de bois +qui aboutit a ce corridor; melez-vous a notre suite et ne soufflez mot. + +Puis, apparaissant au balcon de chataignier qui faisait le tour de la +maison: + +-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle. + +L'appel retentit aussitot dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes +vinrent se ranger devant la maison. + +Leurs gens venaient derriere eux avec quelques mulets et deux chariots. +Remy et sa compagne, selon le conseil donne, se dissimulaient au milieu +d'eux. + +-- Gendarmes, dit Henri, mon frere l'amiral m'a donne momentanement le +commandement de votre compagnie, et m'a charge d'aller a la decouverte; +cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est +pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les +hommes de bonne volonte? + +Les trois cents hommes se presenterent. + +-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a +dit que vous aviez ete l'exemple de l'armee, mais je ne puis prendre que +cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard +decidera. + +Monsieur, continua Henri en s'adressant a l'enseigne, faites tirer au +sort, je vous en prie. + +Pendant qu'on procedait a cette operation, Joyeuse donnait ses dernieres +instructions a son frere. + +-- Ecoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessechent; il +doit exister, a ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre +Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une riviere et un fleuve, le +Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des +bateaux ramenes d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable a passer. +J'espere que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'a Rupelmonde +pour trouver des magasins de vivres ou des moulins. + +Henri s'appretait a partir sur ces paroles. + +-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont +pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de +fausse pitie; a la premiere apparence de trahison, un coup de pistolet ou +de poignard. + +Ce dernier point regle, il embrassa tendrement son frere, et donna l'ordre +du depart. + +Les cent hommes tires au sort par l'enseigne, du Bouchage en tete, se +mirent en route a l'instant meme. + +Henri placa le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet +au poing. + +Remy et sa compagne etaient meles aux gens de la suite. Henri n'avait fait +aucune recommandation a leur egard, pensant que la curiosite etait deja +bien assez excitee a leur endroit, sans l'augmenter encore par des +precautions plus dangereuses que salutaires. + +Lui-meme, sans avoir fatigue ou importune ses hotes par un seul regard, +apres etre sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la +compagnie. + +Cette marche de la troupe etait lente, le chemin parfois manquait tout a +coup sous les pieds des chevaux, et le detachement tout entier se trouvait +embourbe. + +Tant que l'on n'eut point trouve la chaussee que l'on cherchait, on dut se +resigner a marcher comme avec des entraves. + +Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la +plaine; c'etaient des paysans un peu trop prompts a revenir dans leurs +terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils +avaient voulu aneantir. + +Parfois aussi, ce n'etaient que de malheureux Francais a moitie morts de +froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armes, et qui, dans +l'incertitude ou ils etaient de tomber sur des amis ou des ennemis, +preferaient attendre le jour pour reprendre leur penible route. + +On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit +l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussee +de pierre; mais alors les dangers succederent aux difficultes: deux ou +trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou, +glissant sur les pierres fangeuses, roulerent avec leurs cavaliers dans +l'eau encore rapide de la riviere. + +Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarre a l'autre bord, partirent +des coups de feu qui blesserent deux valets d'armee et un gendarme. + +Un des deux valets avait ete blesse aux cotes de Diane; elle avait +manifeste des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle. + +Henri, dans ces differentes circonstances, se montra pour ses hommes un +digne capitaine et un veritable ami; il marchait le premier, forcant toute +la troupe a suivre sa trace, et se fiant moins encore a sa propre sagacite +qu'a l'instinct du cheval que lui avait donne son frere, si bien que de +cette facon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la +mort. + +A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrerent une demi- +douzaine de soldats francais accroupis devant un feu de tourbe: les +malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule +nourriture qu'ils eussent rencontree depuis deux jours. + +L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce +triste festin: deux ou trois se leverent pour fuir; mais l'un d'eux resta +assis et les retint en disant: + +-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose +sera finie tout de suite. + +-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez a nous, +pauvres gens. + +Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent a eux; on +leur donna des manteaux, un coup de genievre; on y ajouta la permission de +monter en croupe derriere les valets. + +Ils suivirent ainsi le detachement. + +Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-legers avec un cheval +pour quatre; ils furent recueillis egalement. + +Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit etait profonde; les +gendarmes trouverent la deux hommes qui tachaient, en mauvais flamand, +d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive. + +Celui-ci refusait avec des menaces. + +L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avanca doucement en tete de la +colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots: + +-- Vous etes des Francais, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas. + +L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se +donner la peine d'essayer a lui parler sa langue, il lui dit en excellent +francais: + +-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes +pas a l'instant meme. + +-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes +nous sommes a vous. + +Mais pendant le mouvement que les deux Francais firent en entendant ces +paroles, le batelier detacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et +s'eloigna rapidement en les laissant sur le bord. + +Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilite pouvait etre le +bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un +coup de pistolet. + +Le bateau sans guide tourna sur lui-meme; mais comme il n'avait pas encore +atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive. + +Les deux hommes s'en emparerent aussitot qu'il toucha le bord, et s'y +logerent les premiers. + +Cet empressement a s'isoler etonna l'enseigne. + +-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui etes-vous, s'il vous plait? + +-- Monsieur, nous sommes officiers au regiment de la Marine, et vous +gendarmes d'Aunis, a ce qu'il parait. + +-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous etre utiles; n'allez- +vous point nous accompagner? + +-- Volontiers, messieurs. + +-- Montez sur les chariots alors, si vous etes trop fatigues pour nous +suivre a pied. + +-- Puis-je vous demander ou vous allez? fit celui des deux officiers de +marine qui n'avait point encore parle. + +-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'a Rupelmonde. + +-- Prenez garde, reprit le meme interlocuteur, nous n'avons pas traverse +le fleuve plus tot, parce que, ce matin, un detachement d'Espagnols a +passe venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous +risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquietude, mais vous, toute une +troupe. + +-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef. + +Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait. + +-- Il y a, repondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontre ce matin +un detachement d'Espagnols qui suivaient le meme chemin que nous. + +-- Et combien etaient-ils? demanda Henri. + +-- Une cinquantaine d'hommes. + +-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrete? + +-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent +de nous assurer du bateau a tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et, +s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant +nos chevaux par la bride, l'operation serait terminee. + +-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des +maisons a l'embranchement du Rupel et de l'Escaut. + +-- Il y a un village, dit une voix. + +-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle forme par la jonction de +deux rivieres. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve +avec le bateau, tandis que nous le cotoierons. + +-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le +voulez bien. + +-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez +nous rejoindre aussitot que nous serons installes dans le village. + +-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne? + +-- Vous trouverez a cent pas du village un poste de dix hommes, a qui vous +le remettrez. + +-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron, +il s'eloigna du rivage. + +-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix +que je connais. + +Une heure apres il trouva le village garde par le detachement d'Espagnols +dont avait parle l'officier: surpris au moment ou ils s'y attendaient le +moins, ils firent a peine resistance. + +Henri fit desarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus +forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder. + +Un autre poste de dix hommes fut envoye pour garder le bateau. + +Dix autres hommes furent disperses en sentinelles sur divers points avec +promesse d'etre releves au bout d'une heure. + +Henri decida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en +face de celle ou etaient enfermes les prisonniers espagnols. Le souper des +cinquante ou soixante premiers etait pret; c'etait celui du poste qu'on +venait d'enlever. + +Henri choisit, au premier etage, une chambre pour Diane et pour Remy, +qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde. + +Il fit placer a table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant +d'inviter a souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du +bateau. + +Puis il s'en alla, avant de se mettre a table lui-meme, visiter ses gens +dans leurs diverses positions. + +Au bout d'une demi-heure, Henri rentra. + +Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture +de tous ses gens, et pour donner les ordres necessaires en cas de surprise +des Hollandais. + +Les officiers, malgre son invitation de ne point s'inquieter de lui, +l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'etaient mis +a table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises. + +L'entree du comte reveilla les dormeurs, et fit lever les eveilles. + +Henri jeta un coup d'oeil sur la salle. + +Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, eclairaient d'une lueur +fumeuse et presque compacte. + +La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot +de biere fraiche par chaque homme, eut eu un aspect appetissant, meme pour +des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manque de tout. + +On indiqua a Henri la place d'honneur. + +Il s'assit. + +-- Mangez, messieurs, dit-il. + +Aussitot cette permission donnee, le bruit des couteaux et des fourchettes +sur les assiettes de faience prouva a Henri qu'elle etait attendue avec +une certaine impatience et accueillie avec une supreme satisfaction. + +-- A propos, demanda Henri a l'enseigne, a-t-on retrouve nos deux +officiers de marine? + +-- Oui, monsieur. + +-- Ou sont-ils? + +-- La, voyez, au bout de la table. + +Non-seulement ils etaient assis au bout de la table, mais encore a +l'endroit le plus obscur de la chambre. + +-- Messieurs, dit Henri, vous etes mal places et vous ne mangez point, ce +me semble. + +-- Merci, monsieur le comte, repondit l'un d'eux, nous sommes tres +fatigues, et nous avions en verite plus besoin de sommeil que de +nourriture; nous avons deja dit cela a messieurs vos officiers, mais ils +ont insiste, disant que votre ordre etait que nous soupassions avec vous. +Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants. +Mais neanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la +bonte de nous faire donner une chambre.... + +Henri avait ecoute avec la plus grande attention, mais il etait evident +que c'etait bien plutot la voix qu'il ecoutait que la parole. + +-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier +de marine eut cesse de parler. + +Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux +et qui s'obstinait a ne pas souffler mot, avec une attention si profonde, +que plusieurs des convives commencerent a le regarder aussi. + +Celui-ci, force de repondre a la question du comte, articula d'une facon +presque inintelligible ces deux mots: + +-- Oui, comte. + +A ces deux mots, le jeune homme tressaillit. + +Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les +assistants suivaient avec une attention singuliere les mouvements de Henri +et la manifestation bien visible de son etonnement. + +Henri s'arreta pres des deux officiers. + +-- Monsieur, dit-il a celui qui avait parle le premier, faites-moi une +grace. + +-- Laquelle, monsieur le comte. + +-- Assurez-moi que vous n'etes pas le frere de M. Aurilly, ou peut-etre M. +Aurilly lui-meme. + +-- Aurilly! s'ecrierent tous les assistants. + +-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le +chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur, +et je m'inclinerai devant lui. + +Et en meme temps, son chapeau a la main, Henri s'inclina respectueusement +devant l'inconnu. + +Celui-ci leva la tete. + +-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'ecrierent les officiers. + +-- Le duc vivant! + +-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaitre +votre prince vaincu et fugitif, je ne resisterai pas plus longtemps a +cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez +pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou. + +-- Vive monseigneur! s'ecrierent les officiers. + + + + +LXXIV + +PAUL-EMILE + + +Toutes ces acclamations, bien que sinceres, effaroucherent le prince. + +-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que +moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchante de n'etre pas +mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point +reconnu, je ne me fusse pas le premier vante d'etre vivant. + +-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous +retrouviez au milieu d'une troupe de Francais, vous nous voyiez desesperes +de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir +perdu! + +-- Messieurs, repondit le prince, outre une foule de raisons qui me +faisaient desirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait +mort, que je n'eusse point ete fache de cette occasion, qui ne se +representera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle +oraison funebre on prononcera sur ma tombe. + +-- Monseigneur, monseigneur! + +-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de +Macedoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre +comme tous les artistes. Eh bien! sans vanite, j'ai, je crois, fait une +faute. + +-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de +pareilles choses, je vous prie. + +-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis +Boniface VIII, cette infaillibilite est fort discutee. + +-- Voyez a quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de +nous se fut permis de donner son avis sur cette expedition, et que cet +avis eut ete un blame. + +-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point deja fort +blame moi-meme; non pas d'avoir livre la bataille, mais de l'avoir perdue? + +-- Monseigneur, cette bonte nous effraie, et que Votre Altesse me permette +de le lui dire, cette gaite n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait +la bonte de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point. + +Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, deja +si fatal, d'un crepe sinistre. + +-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci! +qu'a cette heure, et je me sens a merveille au milieu de vous. + +Les officiers s'inclinerent. + +-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage? + +-- Cent cinquante, monseigneur. + +-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du desastre +de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues a Anvers, mais +je doute que les beautes flamandes puissent s'en servir, a moins de se +faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient +bien, ces couteaux! + +-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de +Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conserve +notre Paul-Emile. + +-- Sur mon ame, messieurs, reprit le duc, le Paul-Emile d'Anvers, c'est +Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec +son heroique modele, ton frere est mort, n'est-ce pas, du Bouchage? + +Henri se sentit le coeur dechire par cette froide question. + +-- Non, monseigneur, repondit-il, il vit. + +-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glace; quoi! notre brave +Joyeuse a survecu. Ou est-il que je l'embrasse? + +-- Il n'est point ici, monseigneur. + +-- Ah! oui, blesse. + +-- Non, monseigneur, sain et sauf. + +-- Mais fugitif comme moi, errant, affame, honteux et pauvre guerrier, +helas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'epee, apres l'epee le +sang, apres le sang les larmes. + +-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgre le +proverbe, d'apprendre a Votre Altesse que mon frere a eu le bonheur de +sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg a sept +lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme eclaireur +de son armee. + +Le duc palit. + +-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauve ces trois +mille hommes? Sais-tu que c'est un Xenophon, ton frere; il est pardieu +fort heureux que mon frere, a moi, m'ait envoye le tien, sans quoi je +revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de +Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise: +_Hilariter_. + +-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoque de douleur, +en voyant que cette hilarite du prince cachait une sombre et douloureuse +jalousie. + +-- Non, sur mon ame, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en +France pareils a Francois Ier apres la bataille de Pavie. Tout est perdu, +plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouve la devise de la maison de +France, moi! + +Un morne silence accueillit ces rires dechirants comme s'ils eussent ete +des sanglots. + +-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutelaire +de la France a sauve Votre Altesse. + +-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutelaire de la France etait +occupe a autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte +que je me suis sauve tout seul. + +-- Et comment cela, monseigneur? + +-- Mais a toutes jambes. + +Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eut certes +punie de mort si elle eut ete faite par un autre que par lui. + +-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il, +n'est-ce pas, mon brave Aurilly? + +-Chacun, dit Henri, connait la froide bravoure et le genie militaire de +Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous dechirer le coeur en +se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur general n'est pas +invincible, et Annibal lui-meme a ete vaincu a Zama. + +-- Oui, repondit le duc, mais Annibal avait gagne les batailles de la +Trebie, de Trasimene et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagne que celle +de Cateau-Cambresis; ce n'est point assez, en verite, pour soutenir la +comparaison. + +-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui? + +-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de +quoi plaisanter, du Bouchage? + +-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant +qu'il etait besoin qu'il vint en aide a son maitre. + +-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande a l'ombre de Saint-Aignan si +l'on pouvait ne pas fuir? + +Aurilly baissa la tete. + +-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est +vrai; je vais vous la conter en trois grimaces. + +A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose +d'odieux, les officiers froncerent le sourcil, sans s'inquieter s'ils +deplaisaient ou non a leur maitre. + +-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraitre avoir le +moins du monde remarque ce signe de desapprobation, imaginez-vous qu'au +moment ou la bataille se declarait perdue, il reunit cinq cents chevaux +et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint a moi et me dit: + +-- Il faut donner, monseigneur. + +-- Comment, donner? lui repondis-je; vous etes fou, Saint-Aignan, ils sont +cent contre un. + +-- Fussent-ils mille, repliqua-t-il avec une affreuse grimace, je +donnerai. + +-- Donnez, mon cher, donnez, repondis-je; moi je ne donne pas, au +contraire. + +-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et +vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout +cheval m'est bon, a moi. + +Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me +disant: + +-- Prince, voila un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si +vous le voulez. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas +tourner le dos! + +Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la +premiere. + +Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prevu la chose, +moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restes. + +S'il m'eut ecoute, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous +l'aurions a cette table, et il ne ferait pas a cette heure une troisieme +grimace plus laide probablement encore que les deux premieres. + +Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants. + +-- Ce miserable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur, +sa honte et surtout sa naissance le protegent-ils contre l'appel qu'on +aurait tant de bonheur a lui adresser! + +-- Messieurs, dit a voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet +produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du +prince, vous voyez comme monseigneur est affecte, ne faites donc point +attention a ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrive, je crois +qu'il a vraiment des instants de delire. + +-- Et voila, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est +mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier +service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'etait moi +qui etais mort; de sorte que ce bruit s'est repandu non-seulement dans +l'armee francaise, mais encore dans l'armee flamande, qui alors s'est +ralentie a ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands +ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs, +et sanglante meme, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la +plus formidable armee qui ait jamais existe. + +-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le +commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus a moi, simple +gentilhomme, de donner un seul ordre la ou est un fils de France. + +-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner a tout le monde de +souper, et a vous particulierement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez +pas meme approche de votre assiette. + +-- Monseigneur, je n'ai pas faim. + +-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez +aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en rejouir trop +hautement, avant que nous n'ayons gagne une meilleure citadelle ou rejoint +le corps d'armee de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me +soucie moins que jamais d'etre pris, maintenant que j'ai echappe au feu et +a l'eau. + +-- Monseigneur, Votre Altesse sera obeie rigoureusement, et nul ne saura, +excepte ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous. + +-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc. + +Tout le monde s'inclina. + +[Illustration: Le duc plongea ses regards a travers les vitres. -- PAGE +63.] + +-- Allez a votre visite, comte. + +Du Bouchage sortit de la salle. + +Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant a ce vagabond, a ce +fugitif, a ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et imperieux. + +Commander a cent hommes ou a cent mille, c'est toujours commander; le duc +d'Anjou en eut agi de meme avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais +ce qu'ils croient meriter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit. + +Tandis que du Bouchage executait l'ordre avec d'autant plus de ponctualite +qu'il voulait paraitre moins depite d'obeir, Francois questionnait, et +Aurilly, cette ombre du maitre, laquelle suivait tous ses mouvements, +questionnait aussi. + +Le duc trouvait etonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eut +consenti a prendre ainsi le commandement d'une poignee d'hommes, et se fut +charge d'une expedition aussi perilleuse. C'etait en effet le poste d'un +simple enseigne et non celui du frere d'un grand-amiral. + +Chez le prince tout etait soupcon, et tout soupcon avait besoin d'etre +eclaire. + +Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frere a la +tete de la reconnaissance, n'avait fait que ceder a ses pressantes +instances. + +Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise +intention aucune, etait l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait +recueilli du Bouchage, et s'etait vu enlever son commandement, comme du +Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc. + +Le prince avait cru apercevoir un leger sentiment d'irritabilite dans le +coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voila pourquoi il interrogeait +particulierement celui-ci. + +-- Mais, demanda le prince, quelle etait donc l'intention du comte, qu'il +sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement? + +-- Rendre service a l'armee d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je +n'en doute pas. + +-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur? + +-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas. + +-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-meme, monsieur; vous savez. + +-- Monseigneur, je ne puis donner, meme a Votre Altesse, que les raisons +de mon service. + +-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques +officiers demeures a table, j'avais parfaitement raison de me tenir cache, +messieurs, puisqu'il y a dans mon armee des secrets dont on m'exclut. + +-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma +discretion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne +pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'interet +general, M. Henri eut voulu rendre service a quelque parent ou a quelque +ami, en le faisant escorter? + +-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je +l'embrasse! + +-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se meler a la conversation avec +cette respectueuse familiarite dont il avait pris l'habitude, monseigneur, +je viens de decouvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse +motiver la defiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait +faire escorter, eh bien!... + +-- Eh bien! fit le prince, acheve, Aurilly. + +-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente. + +-- Ah! ah! ah! s'ecria le duc, que ne me disait-on la chose tout +franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons, +allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus. + +-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des +plus mysterieuses. + +-- Comment cela? + +-- Oui, la dame, comme la celebre Bradamante dont j'ai vingt fois chante +l'histoire a Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme. + +-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru +avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilite, en +voudrait-il aux indiscrets. + +-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des +sepulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement, +si nous voyons la dame, nous tacherons de ne pas lui faire de grimaces. +Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes? +et ou est-elle, Aurilly, cette parente? + +-- La-haut. + +-- Comment! la-haut, dans cette maison-ci? + +-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage. + +-- Chut! repeta le prince en riant aux eclats. + + + + +LXXV + +UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU + + +Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste eclat de rire du +prince; mais il n'avait point assez vecu aupres de Son Altesse pour +connaitre toutes les menaces renfermees dans une manifestation joyeuse du +duc d'Anjou. + +Il eut pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une +conversation hostile avait ete tenue par le duc en son absence et +interrompue par son retour. + +Mais Henri n'avait point assez de defiance pour deviner de quoi il +s'agissait: nul n'etait assez son ami pour le lui dire en presence du duc. + +D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute +avait deja a peu pres arrete son plan, retenait Henri pres de sa personne, +jusqu'a ce que tous les officiers presents a la conversation fussent +eloignes. + +Le duc avait fait quelques changements a la distribution des postes. + +Ainsi, quand il etait seul, Henri avait juge a propos de se faire centre, +puisqu'il etait chef, et d'etablir son quartier general dans la maison de +Diane. + +Puis, au poste le plus important apres celui-la, et qui etait celui de la +riviere, il envoyait l'enseigne. + +Le duc, devenu chef a la place de Henri, prenait la place de Henri, et +envoyait Henri ou celui-ci devait envoyer l'enseigne. + +Henri ne s'en etonna point. Le prince s'etait apercu que ce point etait le +plus important, et il le lui confiait: c'etait chose toute naturelle, si +naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se meprit a son +intention. + +Seulement il crut devoir faire une recommandation a l'enseigne des +gendarmes, et s'approcha de lui. C'etait tout naturel aussi qu'il mit sous +sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il +allait etre force, momentanement du moins, d'abandonner. + +Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'echanger avec l'enseigne, le duc +intervint. + +-- Des secrets! dit-il avec son sourire. + +Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscretion qu'il avait +faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte: + +-- Non, monseigneur, repondit-il; monsieur le comte me demande seulement +combien il me reste de livres de poudre seche et en etat de servir. + +Cette reponse avait deux buts, sinon deux resultats: le premier, de +detourner les soupcons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au +comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter. + +-- Ah! c'est different, repondit le duc, force d'ajouter foi a ces paroles +sous peine de compromettre par le role d'espion sa dignite de prince. + +Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait: + +-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas +l'enseigne a Henri. + +Du Bouchage tressaillit; mais il etait trop tard. Ce tressaillement lui- +meme n'avait point echappe au duc, et, comme pour s'assurer par lui-meme +si les ordres avaient ete executes partout, il proposa au comte de le +conduire jusqu'a son poste, proposition que le comte fut bien force +d'accepter. + +Henri eut voulu prevenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de preparer a +l'avance quelque reponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put +faire, ce fut de congedier l'enseigne par ces mots: + +-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y +veillerais moi-meme. + +-- Oui, monsieur le comte, repliqua le jeune homme. + +En chemin, le duc demanda a du Bouchage: + +-- Ou est cette poudre que vous recommandez a notre jeune officier, comte? + +-- Dans la maison ou j'avais place le quartier general, Altesse. + +-- Soyez tranquille, du Bouchage, repondit le duc, je connais trop bien +l'importance d'un pareil depot, dans la situation ou nous sommes, pour ne +pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui +le surveillera, c'est moi. + +La conversation en resta la. On arriva, sans parler davantage, au +confluent du fleuve et de la riviere; le duc fit a du Bouchage force +recommandations de ne pas quitter son poste, et revint. + +Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitte la salle du repas, et, +couche sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier. + +Le duc lui frappa sur l'epaule et le reveilla. + +Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince. + +-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci. + +-- Oui, monseigneur, repondit Aurilly. + +-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler? + +-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage. + +-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la biere de Louvain ne t'ont +point encore trop epaissi le cerveau. + +-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre +Altesse verra que je suis plus ingenieux que jamais. + +-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination a ton aide et devine. + +-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse. + +-- Ah! parbleu! c'est une affaire de temperament cela; il s'agit seulement +de me dire ce qui pique ma curiosite a cette heure. + +-- Vous voulez savoir quelle est la brave creature qui suit ces deux +messieurs de Joyeuse a travers le feu et a travers l'eau? + +-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle +etait la, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu +ecrit, Aurilly? + +-- A qui, monseigneur? + +-- A ma soeur Margot. + +-- Avais-je donc a ecrire a Sa Majeste? + +-- Sans doute. + +-- Sur quoi? + +-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruines, et sur ce qu'elle +doit se bien tenir. + +-- A quelle occasion, monseigneur? + +-- A cette occasion, que l'Espagne, debarrassee de moi au nord, va lui +tomber sur le dos au midi. + +-- Ah! c'est juste. + +-- Tu n'as pas ecrit? + +-- Dame! monseigneur! + +-- Tu dormais. + +-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idee me fut-elle venue d'ecrire, avec +quoi eusse-je ecrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni +plume. + +-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Evangile. + +-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la +chaumiere d'un paysan qui, il y a mille a parier contre un, ne sait pas +ecrire? + +-- Cherche toujours, imbecile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu trouveras autre chose. + +-- Oh! imbecile que je suis! s'ecria Aurilly, en se frappant le front, ma +foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tete s'embourbe; cela tient a ce +que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur. + +-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-la pour un +instant, et puisque tu n'as pas ecrit, toi, j'ecrirai, moi; cherche-moi +seulement tout ce qu'il me faut pour ecrire; cherche, Aurilly, cherche, et +ne reviens que lorsque tu auras trouve; moi, je reste ici. + +-- J'y vais, monseigneur. + +[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis pres du feu. -- +PAGE 68.] + +-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu +t'apercois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien +j'aime les interieurs flamands, Aurilly? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Eh bien, tu m'appelleras. + +-- A l'instant meme, monseigneur; vous pouvez etre tranquille. + +Aurilly se leva, et, leger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre +voisine, ou se trouvait le pied de l'escalier. + +Aurilly etait leger comme un oiseau; aussi a peine entendit-on un leger +craquement au moment ou il mit le pied sur les premieres marches; mais +aucun bruit ne decela sa tentative. + +Au bout de cinq minutes, il revint pres de son maitre qui s'etait +installe, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle. + +-- Eh bien? demanda celui-ci. + +-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit etre +diablement pittoresque. + +-- Pourquoi cela? + +-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut. + +-- Que dis-tu? + +-- Je dis qu'un dragon la garde. + +-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maitre? + +-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie, +c'est une triste verite. Le tresor est au premier, dans une chambre +derriere une porte sous laquelle on voit luire de la lumiere. + +-- Bien, apres? + +-- Monseigneur veut dire avant. + +-- Aurilly! + +-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couche sur +le seuil dans un grand manteau gris. + +-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme a la porte de sa +maitresse? + +-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame +ou du comte lui-meme. + +-- Et quelle espece de valet? + +-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et +parfaitement, c'est un large couteau flamand passe a sa ceinture et sur +lequel il appuie une vigoureuse main. + +-- C'est piquant, dit le duc; reveille-moi un peu ce gaillard-la, Aurilly. + +-- Oh! par exemple, non, monseigneur. + +-- Tu dis? + +-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver a l'endroit du +couteau flamand, je ne vais pas m'amuser a me faire un mortel ennemi de +MM. de Joyeuse, qui sont tres bien en cour. Si nous eussions ete roi des +Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'a faire les gracieux, +monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauves; car les Joyeuse nous +ont sauves. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le +diront. + +-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison, +et cependant.... + +-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage +de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces especes +d'animaux qui peuplent les polders; cela ne merite pas le nom d'hommes ni +de femmes; ce sont des males et des femelles, voila tout. + +-- Je veux voir cette maitresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir, +entends-tu? + +-- Oui, monseigneur, j'entends. + +-- Eh bien, reponds-moi alors. + +-- Eh bien, monseigneur, je reponds que vous la verrez peut-etre; mais pas +par la porte, au moins. + +-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la +verrai par la fenetre, au moins. + +-- Ah! voila une idee, monseigneur, et la preuve que je la trouve +excellente, c'est que je vais vous chercher une echelle. + +Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau +d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrite leurs chevaux. + +Apres quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque +toujours sous un appentis, c'est-a-dire une echelle. + +Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour +ne pas reveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres, +et alla l'appliquer dans la rue a la muraille exterieure. + +Il fallait etre prince et souverainement dedaigneux des scrupules +vulgaires, comme le sont en general les despotes de droit divin, pour +oser, en presence du factionnaire se promenant de long en large devant la +porte ou etaient enfermes les prisonniers, pour oser accomplir une action +aussi audacieusement insultante a l'egard de du Bouchage, que celle que le +prince etait en train d'accomplir. + +Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant +pas quels etaient ces deux hommes, s'appretait a leur crier: Qui vive! + +Francois haussa les epaules et marcha droit au soldat. + +Aurilly le suivit. + +-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus eleve du +bourg, n'est-ce pas? + +-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant Francois, lui +fit le salut d'honneur, et n'etaient ces tilleuls qui genent la vue, a la +lueur de la lune, on decouvrirait une partie de la campagne. + +-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette echelle +pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutot, non, laisse-moi +monter; un prince doit tout voir par lui-meme. + +-- Ou dois-je appliquer l'echelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet. + +-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple. + +L'echelle appliquee, le duc monta. + +Soit qu'il se doutat du projet du prince, soit par discretion naturelle, +le factionnaire tourna la tete du cote oppose au prince. + +Le prince atteignit le haut de l'echelle; Aurilly demeura au pied. + +La chambre dans laquelle Henri avait enferme Diane etait tapissee de +nattes et meublee d'un grand lit de chene, avec des rideaux de serge, +d'une table et de quelques chaises. + +La jeune femme, dont le coeur paraissait soulage d'un poids enorme depuis +cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp +des gendarmes d'Aunis, avait demande a Remy un peu de nourriture, que +celui-ci avait montee avec l'empressement d'une joie indicible. + +Pour la premiere fois alors, depuis l'heure ou Diane avait appris la mort +de son pere, Diane avait, goute un mets plus substantiel que le pain; pour +la premiere fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les +gendarmes avaient trouve dans la cave et avaient apporte a du Bouchage. + +Apres ce repas, si leger qu'il fut, le sang de Diane, fouette par tant +d'emotions violentes et de fatigues inouies, afflua plus impetueux a son +coeur, dont il semblait avoir oublie le chemin; Remy vit ses yeux +s'appesantir et sa tete se pencher sur son epaule. + +Il se retira discretement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de +la porte, non qu'il eut la moindre defiance, mais parce que, depuis le +depart de Paris, c'etait ainsi qu'il agissait. + +C'etait a la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillite de +la nuit, qu'Aurilly etait monte et avait trouve Remy couche en travers du +corridor. + +Diane, de son cote, dormait le coude appuye sur la table, sa tete appuyee +sur sa main. + +Son corps souple et delicat etait renverse de cote sur sa chaise au long +dossier; la petite lampe de fer placee sur la table, pres de l'assiette a +demi garnie, eclairait cet interieur qui paraissait si calme a la premiere +vue, et dans lequel venait cependant de s'eteindre une tempete, qui allait +se rallumer bientot. + +Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin +a peine effleure par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice, +place entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumiere et +rafraichissait la teinte du visage de la dormeuse. + +Les yeux fermes, ces yeux aux paupieres veinees d'azur, la bouche +suavement entr'ouverte, les cheveux rejetes en arriere par-dessus le +capuchon du grossier vetement d'homme qu'elle portait, Diane devait +apparaitre comme une vision sublime aux regards qui s'appretaient a violer +le secret de sa retraite. + +Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il +s'appuya sur le bord de la fenetre, et devora des yeux jusqu'aux moindres +details de cette ideale beaute. + +Mais tout a coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se +froncerent; il redescendit deux echelons avec une sorte de precipitation +nerveuse. + +Dans cette situation, le prince n'etait plus expose aux reflets lumineux +de la fenetre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur, +croisa ses bras sur sa poitrine, et reva. + +Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards +perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle a lui ses +souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs. + +Apres dix minutes de reverie et d'immobilite, le duc remonta vers la +fenetre, plongea de nouveau ses regards a travers les vitres, mais ne +parvint sans doute pas a la decouverte qu'il desirait, car la meme ombre +resta sur son front, et la meme incertitude dans son regard. + +Il en etait la de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du +pied de l'echelle. + +-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au +bout de la rue voisine. + +Mais au lieu de se rendre a cet avis, le duc descendit lentement, sans +rien perdre de son attention a interroger ses souvenirs. + +-- Il etait temps! dit Aurilly. + +-- De quel cote vient le bruit? demanda le duc. + +-- De ce cote, dit Aurilly, et il etendit la main dans la direction d'une +espece de ruelle sombre. + +Le prince ecouta. + +[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.] + +-- Je n'entends plus rien, dit-il. + +-- La personne se sera arretee; c'est quelque espion qui nous guette. + +-- Enleve l'echelle, dit le prince. + +Aurilly obeit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre +qui bordait de chaque cote la porte de la maison. + +Le bruit ne s'etait point renouvele, et personne ne paraissait a +l'extremite de la ruelle. + +Aurilly revint. + +-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle? + +-- Fort belle, repondit le prince d'un air sombre. + +-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu? + +-- Elle dort. + +-- De quoi vous preoccupez-vous en ce cas? + +Le prince ne repondit pas. + +-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly. + +-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-la +quelque part. + +-- Vous l'avez reconnue alors. + +-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue +m'a frappe d'un coup violent au coeur. + +Aurilly regarda le prince tout etonne, puis, avec un sourire dont il ne se +donna pas la peine de dissimuler l'ironie: + +-- Voyez-vous cela! dit-il. + +-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, repliqua sechement Francois; +ne voyez-vous pas que je souffre? + +-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'ecria Aurilly. + +-- Oui, en verite, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'eprouve; +mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder. + +-- Cependant, justement a cause de l'effet que sa vue a produit sur vous, +il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur. + +-- Certainement qu'il le faut, dit Francois. + +-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce a la cour que +vous l'avez vue? + +-- Non, je ne crois pas. + +-- En France, en Navarre, en Flandre? + +-- Non. + +-- C'est une Espagnole peut-etre? + +-- Je ne crois pas. + +-- Une Anglaise? quelque dame de la reine Elisabeth? + +-- Non, non, elle doit se rattacher a ma vie d'une facon plus intime; je +crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance. + +-- Alors vous la reconnaitrez facilement, car, Dieu merci! la vie de +monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse +parlait tout a l'heure. + +-- Tu trouves? dit Francois, avec un funebre sourire. + +Aurilly s'inclina. + +-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maitre de moi pour +analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle a la facon +d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit +dans les reves; aussi me semble-t-il que c'est dans un reve que je l'ai +vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois reves effrayants dans ma +vie, et qui m'ont laisse comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis +sur maintenant, c'est dans un de ces reves-la que j'ai vu la femme de la- +haut. + +-- Monseigneur, monseigneur, s'ecria Aurilly, que Votre Altesse me +permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si +douloureusement sa susceptibilites matiere de sommeil; le coeur de Son +Altesse est heureusement trempe de maniere a lutter avec l'acier le plus +dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espere; tenez, +moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui +nous surveille de cette rue, j'y monterais a mon tour, a l'echelle, et +j'aurais raison, je vous le promets, du reve, de l'ombre et du frisson de +Votre Altesse. + +-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'echelle; dresse-la et +monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas a moi? Regarde, Aurilly, +regarde. + +Aurilly avait deja fait quelques pas pour obeir a son maitre, quand +soudain un pas precipite retentit sur la place et Henri cria au duc: + +-- Alarme! monseigneur, alarme! + +D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc. + +-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel pretexte avez-vous +quitte votre poste? + +-- Monseigneur, repondit Henri avec fermete, si Votre Altesse croit devoir +me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir etait de venir ici, +et m'y voici venu. + +Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenetre. + +-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il. + +-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du cote de l'Escaut; on ne sait +s'ils sont amis ou ennemis. + +-- Nombreux? demanda le duc avec inquietude. + +-- Tres nombreux, monseigneur. + +-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir; +faites reveiller vos gendarmes. Longeons la riviere qui est moins large, +et decampons, c'est le plus prudent parti. + +-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois, +de prevenir mon frere. + +-- Deux hommes suffiront. + +-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un +gendarme. + +-- Non pas, morbleu! dit vivement Francois, non pas, du Bouchage, vous +viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on +se separe d'un defenseur tel que vous. + +-- Votre Altesse emmene toute l'escorte? + +-- Toute. + +-- C'est bien, monseigneur, repliqua Henri en s'inclinant; dans combien de +temps part Votre Altesse? + +-- Tout de suite, comte. + +-- Hola! quelqu'un! cria Henri. + +Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eut attendu que cet +ordre de son chef pour paraitre. + +Henri lui donna ses ordres, et presque aussitot on vit les gendarmes se +replier sur la place de toutes les extremites du bourg, en faisant leurs +preparatifs de depart. + +Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers. + +-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, a ce qu'il +parait; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier +sans le pretexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cedons donc au +nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sur de ma vie et de ma +liberte tant que je demeurerai au milieu de vous. + +Puis, se tournant vers Aurilly: + +-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et +d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera +point emmener sa maitresse avec lui en ma presence. D'ailleurs nous +n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la +dame. + +-- Ou va monseigneur? + +-- En France; je crois que mes affaires sont tout a fait gatees ici. + +-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit +prudent pour lui de retourner a la cour? + +-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arreterai en route +dans un de mes apanages, a Chateau-Thierry, par exemple. + +-- Votre Altesse est-elle fixee? + +-- Oui, Chateau-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est a une +distance convenable de Paris, a vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM. +de Guise, qui sont la moitie de l'annee a Soissons. Donc, c'est a Chateau- +Thierry que tu m'ameneras la belle inconnue. + +-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-etre pas emmener. + +-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne a Chateau-Thierry et +qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules. + +-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre cote, si elle remarque que j'ai +de la pente a la conduire vers vous. + +-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le repete, c'est +vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est +la premiere fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de +l'argent? + +-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnes au sortir du +camp des polders. + +-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par +tous, amene-moi ma belle inconnue a Chateau-Thierry; peut-etre qu'en la +regardant de plus pres je la reconnaitrai. + +-- Et le valet aussi? + +-- Oui, s'il ne te gene pas. + +-- Mais s'il me gene? + +-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton +chemin, jette-le dans un fosse. + +-- Bien, monseigneur. + +Tandis que les deux funebres conspirateurs dressaient leurs plans dans +l'ombre, Henri montait au premier et reveillait Remy. + +Remy, prevenu, frappa a la porte d'une certaine facon, et presque aussitot +la jeune femme ouvrit. + +Derriere Remy, elle apercut du Bouchage. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait +desappris. + +-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hata de dire le comte, je ne viens point +vous importuner, je viens vous faire mes adieux. + +-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte? + +-- Pour la France, oui, madame. + +-- Et vous nous laissez? + +-- J'y suis force, madame, mon premier devoir etant d'obeir au prince. + +-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy. + +-- Quel prince? demanda Diane en palissant. + +-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement +sauve, nous a rejoints. + +Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pale, qu'il semblait avoir +ete frappe d'une mort subite. + +-- Repetez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M. +le duc d'Anjou est ici. + +-- S'il n'y etait point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je +vous eusse accompagnee jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous +comptez vous retirer. + +-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent. + +Et il appuya un doigt sur ses levres. + +Un signe de tete de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe. + +-- Je vous eusse accompagnee d'autant plus volontiers, madame, continua +Henri, que vous pourrez etre inquietee par les gens du prince. + +-- Comment cela? + +-- Oui, tout me porte a croire qu'il sait qu'une femme habite cette +maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie a moi. + +-- Et d'ou vous vient cette croyance? + +-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une echelle contre la muraille et +regarder par cette fenetre. + +-- Oh! s'ecria Diane, mon Dieu! mon Dieu! + +-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire a son compagnon qu'il ne vous +connaissait pas. + +-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy. + +-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits +d'une supreme resolution. + +-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir a l'instant +meme; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi +donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que +jusqu'a mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu! +madame, adieu! + +Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eut fait devant un +autel, fit deux pas en arriere. + +-- Non! non! s'ecria Diane avec l'egarement de la fievre; non, Dieu n'a +pas voulu cela; non; Dieu avait tue cet homme, il ne peut l'avoir +ressuscite; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort! + +En ce moment meme, et comme pour repondre a cette douloureuse invocation a +la misericorde celeste, la voix du prince retentit dans la rue. + +-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre. + +-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une derniere fois, adieu! + +Et serrant la main de Remy, il s'elanca dans l'escalier. + +Diane s'approcha de la fenetre, tremblante et convulsive comme l'oiseau +que fascine le serpent des Antilles. + +Elle apercut le duc a cheval; son visage etait colore par la lueur des +torches que portaient deux gendarmes. + +-- Oh! il vit le demon, il vit! murmura Diane a l'oreille de Remy avec un +accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut epouvante lui- +meme; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en +France que nous allons. + + + + +LXXVI + +SEDUCTION + + +Les preparatifs du depart des gendarmes avaient jete la confusion dans le +bourg; leur depart fit succeder le plus profond silence au bruit des armes +et des voix. + +Remy laissa ce bruit s'eteindre peu a peu et se perdre tout a fait; puis, +lorsqu'il crut la maison completement deserte, il descendit dans la salle +basse pour s'occuper de son depart et de celui de Diane. + +Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un +homme assis pres du feu, le visage tourne de son cote. + +Cet homme guettait evidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant, +il eut pris l'air de la plus profonde insouciance. + +Remy s'approcha, selon son habitude, avec une demarche lente et brisee, en +decouvrant son front chauve et pareil a celui d'un vieillard accable +d'annees. + +Celui vers lequel il s'approchait avait la lumiere derriere lui, de sorte +que Remy ne put distinguer ses traits. + +-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici. + +-- Moi aussi, repondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que +j'aurai des compagnons. + +-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hata de dire Remy, car, +excepte un jeune homme malade que je ramene en France... + +-- Ah! fit tout a coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un +bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire. + +-- Vraiment? demanda Remy. + +-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame. + +-- De quelle jeune dame? s'ecria Remy sur la defensive. + +-- La! la! ne vous fachez point, mon bon ami, repondit Aurilly; je suis +l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maitre par +l'ordre de son frere; et, a son depart, le comte m'a recommande une jeune +dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France, +apres l'avoir suivi en Flandre.... + +Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et +affectueux. Il s'etait place, dans son mouvement, au milieu du rayon de la +lampe, en sorte que toute la clarte l'illuminait. + +Remy alors put le voir. + +Mais, au lieu de s'avancer de son cote vers son interlocuteur, Remy fit un +pas en arriere, et un sentiment semblable a celui de l'horreur se peignit +un instant sur son visage mutile. + +-- Vous ne repondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly +de son visage le plus souriant. + +-- Monsieur, repondit Remy en affectant une voix cassee, pardonnez a un +pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et +defiant. + +-- Raison de plus, mon ami, repondit Aurilly, pour que vous acceptiez le +secours et l'appui d'un honnete compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai +dit tout a l'heure, je viens de la part d'un maitre qui doit vous inspirer +confiance. + +-- Assurement, monsieur. + +Et Remy fit un pas en arriere. + +-- Vous me quittez?... + +-- Je vais consulter ma maitresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous +comprenez. + +-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me presente moi-meme, je lui +expliquerai ma mission dans tous ses details. + +-- Non, non, merci; madame dort peut-etre encore, et son sommeil m'est +sacre. + +-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien a vous dire, sinon ce +que mon maitre m'a charge de vous communiquer. + +-- A moi? + +-- A vous et a la jeune dame. + +-- Votre maitre, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas? + +-- Lui-meme. + +-- Merci, monsieur. + +Lorsqu'il eut referme la porte, toutes les apparences du vieillard, +excepte le front chauve et le visage ride, disparurent a l'instant meme, +et il monta l'escalier avec une telle precipitation et une vigueur si +extraordinaire, que l'on n'eut pas donne vingt-cinq ans a ce vieillard +qui, un instant auparavant, en paraissait soixante. + +-- Madame! madame! s'ecria Remy d'une voix alteree, des qu'il apercut +Diane. + +-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti? + +-- Si fait, madame; mais il y a ici un demon mille fois pire, mille fois +plus a craindre que lui; un demon sur lequel tous les jours, depuis six +ans, j'ai appele la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son +maitre, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne. + +-- Aurilly, peut-etre? demanda Diane. + +-- Aurilly lui-meme; l'infame est la, en bas, oublie comme un serpent hors +du nid par son infernal complice. + +-- Oublie, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu +sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand +ce mal, il peut le faire lui-meme; non! non! Remy, Aurilly n'est point +oublie ici, il y est laisse, et laisse pour un dessein quelconque, crois- +moi. + +-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez! + +-- Me connait-il? + +-- Je ne crois pas. + +-- Et t'a-t-il reconnu? + +-- Oh! moi, madame, repondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me +reconnait pas. + +-- Il m'a devinee, peut-etre? + +-- Non, car il a demande a vous voir. + +-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupconne. + +-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je +remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est +desert, l'infame est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard a sa +ceinture... j'ai un couteau a la mienne. + +-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de +ce miserable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut, +et si, dans la situation ou nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le +mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il presente a vous, Remy? + +-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame. + +-- Tu vois bien, il ment; donc il a un interet a mentir. Sachons ce qu'il +veut, tout en lui cachant notre volonte a nous. + +-- J'agirai selon vos ordres, madame. + +-- Pour le moment, que demande-t-il? + +-- A vous accompagner. + +-- En quelle qualite? + +-- En qualite d'intendant du comte. + +-- Dis-lui que j'accepte. + +-- Oh! madame! + +-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, ou j'ai des +parents, et que cependant j'hesite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il +faut au moins combattre a armes egales. + +-- Mais il vous verra. + +-- Et mon masque! D'ailleurs je soupconne qu'il me connait, Remy. + +-- Alors, s'il vous connait, il vous tend un piege. + +-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber. + +-- Cependant.... + +-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort? + +-- Non. + +-- Eh bien! n'es-tu donc plus decide a mourir pour l'accomplissement de +notre voeu? + +-- Si fait; mais non pas a mourir sans vengeance. + +-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage, +nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maitre. + +-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite. + +-- Va, mon ami, va. + +Et Remy descendit, mais hesitant encore. Le brave jeune homme avait, a la +vue d'Aurilly, ressenti malgre lui ce frissonnement nerveux plein de +sombre terreur que l'on ressent a la vue des reptiles; il voulait tuer +parce qu'il avait eu peur. + +Mais cependant, au fur et a mesure qu'il descendait, la resolution +rentrait dans cette ame si fortement trempee, et en rouvrant la porte, il +etait resolu, malgre l'avis de Diane, a interroger Aurilly, a le +confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui +soupconnait, a le poignarder sur la place. + +C'etait ainsi que Remy entendait la diplomatie. + +Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenetre afin de +garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues. + +Remy vint a lui, arme d'une resolution inebranlable; aussi ses paroles +furent-elles douces et calmes. + +-- Monsieur, lui dit-il, ma maitresse ne peut accepter ce que vous lui +proposez. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que vous n'etes point l'intendant de M. du Bouchage. + +Aurilly palit. + +-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il. + +-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitte en me recommandant la +personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas +dit un mot de vous. + +-- Il ne m'a vu qu'apres vous avoir quitte. + +-- Mensonges, monsieur, mensonges! + +Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences +d'un vieillard. + +-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en foncant le +sourcil. Prenez garde, vous etes vieux, je suis jeune; vous etes faible, +je suis fort. + +Remy sourit, mais ne repondit rien. + +-- Si je vous voulais du mal, a vous ou a votre maitresse, continua +Aurilly, je n'aurais que la main a lever. + +-- Oh! oh! fit Remy, peut-etre me trompe-je, et est-ce du bien que vous +lui voulez? + +-- Sans doute. + +-- Expliquez-moi ce que vous desirez, alors. + +-- Mon ami, dit Aurilly, je desire faire votre fortune d'un seul coup, si +vous me servez. + +-- Et si je ne vous sers pas? + +-- En ce cas-la, puisque vous me parlez franchement, je vous repondrai +avec une pareille franchise: en ce cas-la, je desire vous tuer.... + +-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire. + +-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela. + +Remy respira. + +-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse +vos projets. + +-- Les voici: vous avez devine juste, mon brave homme; je ne suis point au +comte du Bouchage. + +-- Ah! et a qui etes-vous? + +-- Je suis a un plus puissant seigneur. + +-- Faites-y attention: vous allez mentir encore. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons. + +-- Pas meme la maison de France? + +-- Oh! oh! fit Remy. + +-- Et voila comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux +d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy. + +Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arriere. + +-- Vous etes au roi? demanda-t-il avec une naivete qui eut fait honneur +meme a un homme plus ruse que lui. + +-- Non, mais a son frere, M. le duc d'Anjou. + +-- Ah! tres bien; je suis le tres humble serviteur de M. le duc. + +-- A merveille. + +-- Mais apres? + +-- Comment, apres? + +-- Oui, que desire monseigneur? + +-- Monseigneur, tres cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en +essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main, +monseigneur est amoureux de votre maitresse. + +-- Il la connait donc? + +-- Il l'a vue. + +-- Il l'a vue! s'ecria Remy dont la main crispee s'appuya sur le manche de +son couteau, et quand cela l'a-t-il vue? + +-- Ce soir. + +-- Impossible, ma maitresse n'a pas quitte sa chambre. + +-- Eh bien! voila justement; le prince a agi comme un veritable ecolier, +preuve qu'il est veritablement amoureux. + +-- Comment a-t-il agi? voyons, dites. + +-- Il a pris une echelle et a grimpe au balcon. + +-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah! +voila comment il a agi? + +-- Il parait qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly. + +-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous? + +-- Non, mais d'apres ce que monseigneur m'a dit, je brule de la voir, ne +fut-ce que pour juger de l'exageration que l'amour apporte dans un esprit +sense. Ainsi donc, c'est convenu, vous etes avec nous. + +Et pour la troisieme fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or a Remy. + +-- Certainement que je suis a vous, dit Remy en repoussant la main +d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon role dans les +evenements que vous preparez. + +-- Repondez-moi d'abord: la dame de la-haut est-elle la maitresse de M. du +Bouchage ou de son frere? + +Le sang monta au visage de Remy. + +-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de la-haut +n'a pas d'amant. + +-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas +d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouve la pierre philosophale. + +-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma +maitresse? + +-- Oui. + +-- Et que veut-il? + +-- Il veut l'avoir a Chateau-Thierry, ou il se rend a marches forcees. + +-- Voila, sur mon ame, une passion venue bien vite. + +-- C'est comme cela que les passions viennent a monseigneur. + +-- Je ne vois a cela qu'un inconvenient, dit Remy. + +-- Lequel? + +-- C'est que ma maitresse va s'embarquer pour l'Angleterre. + +-- Diable! voila en quoi justement vous pouvez m'etre utile: decidez-la. + +-- A quoi? + +-- A prendre la route opposee. + +-- Vous ne connaissez pas ma maitresse, monsieur; c'est une femme qui +tient a ses idees; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en +France au lieu d'aller a Londres. Une fois a Chateau-Thierry, croyez-vous +qu'elle cede aux desirs du prince? + +-- Pourquoi pas? + +-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou. + +-- Bah! on aime toujours un prince du sang. + +-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupconne ma maitresse +d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idee +de l'enlever a celui qu'elle aime? + +-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idees triviales, et nous aurons de la +peine a nous entendre, a ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai +prefere la douceur a la violence, et maintenant, si tu me forces a changer +de conduite, eh bien! soit, j'en changerai. + +-- Que ferez vous? + +-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque +coin, et j'enleverai la dame. + +-- Vous croyez a l'impunite? + +-- Je crois a tout ce que mon maitre me dit de croire. Voyons, decideras- +tu ta maitresse a venir en France? + +-- J'y tacherai; mais je ne puis repondre de rien. + +-- Et quand aurai-je la reponse? + +-- Le temps de monter chez elle et de la consulter. + +-- C'est bien; monte, je t'attends. + +-- J'obeis, monsieur. + +-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune +et ta vie? + +-- Je le sais. + +-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps. + +-- Ne vous hatez pas trop. + +-- Bah! je suis sur de la reponse; est-ce que les princes trouvent des +cruelles? + +-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois. + +-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez. + +Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eut ete certain de +l'accomplissement de ses esperances, se dirigeait reellement vers +l'ecurie. + +-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy. + +-- Eh bien! madame, le duc vous a vue. + +-- Et.... + +-- Et il vous aime. + +-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'ecria Diane; mais tu es en delire, +Remy. + +-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit. + +-- Et qui t'a dit cela? + +-- Cet homme! cet Aurilly! cet infame! + +-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors. + +-- Si le duc vous eut reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se +presenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc +ne vous a pas reconnue. + +-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passe depuis +six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliee. Suivons cet homme, +Remy. + +-- Oui, mais cet homme vous reconnaitra, lui. + +-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de memoire que son maitre? + +-- Oh! parce que son interet a lui est de se souvenir, tandis que +l'interet du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre +debauche, l'aveugle, le blase, l'assassin de ses amours, cela se concoit. +Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura +pas oublie, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre +vengeresse, et vous denoncera. + +-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu +m'avais dit que tu avais un couteau. + +-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence a croire que Dieu est +d'intelligence avec nous pour punir les mechants. + +Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier: + +-- Monsieur, dit-il, monsieur! + +-- Eh bien? demanda Aurilly. + +-- Eh bien, ma maitresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi +pourvu a sa surete, et elle accepte avec reconnaissance votre offre +obligeante. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prevenez-la que les chevaux sont +prets. + +-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras a Diane. + +Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il +etait de voir le visage de l'inconnue. + +-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici a Chateau- +Thierry les cordons de soie seront uses.... ou coupes. + + + + +LXXVII + +LE VOYAGE + + +On se mit en route. + +Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite egalite, et, avec +Diane, les airs du plus profond respect. + +Mais il etait facile pour Remy de voir que ces airs de respect etaient +interesses. + +En effet, tenir l'etrier d'une femme quand elle monte a cheval ou qu'elle +en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne +laisser echapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son +manteau, c'est le role d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux. + +En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il +regardait sous le masque; en tenant l'etrier, il provoquait un hasard qui +lui fit entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus, +n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa memoire exacte, +comptait bien reconnaitre. + +Mais le musicien avait affaire a forte partie; Remy reclama son service +aupres de sa compagne, et se montra jaloux des prevenances d'Aurilly. + +Diane elle-meme, sans paraitre soupconner les causes de cette +bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux +serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria +Aurilly de laisser faire a Remy tout seul ce qui regardait Remy. + +Aurilly en fut reduit, pendant les longues marches, a esperer l'ombre et +la pluie, pendant les haltes, a desirer les repas. + +Pourtant il fut trompe dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien, +et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils etaient pris par +la jeune femme dans une chambre separee. + +Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il etait reconnu; il +essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos +aux portes; il essaya de voir par les fenetres, mais il trouva devant les +fenetres d'epais rideaux, ou, a defaut de rideaux, les manteaux des +voyageurs. + +Ni questions ni tentatives de corruption ne reussirent sur Remy; le +serviteur annoncait que telle etait la volonte de sa maitresse et par +consequent la sienne. + +-- Mais ces precautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait +Aurilly. + +-- Non, pour tout le monde. + +-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas. + +-- Hasard, pur hasard, repondait Remy, et c'est justement parce que, +malgre elle, ma maitresse a ete vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend +ses precautions pour n'etre plus vue par personne. + +Cependant les jours s'ecoulaient, on approchait du terme, et, grace aux +precautions de Remy et de sa maitresse, la curiosite d'Aurilly avait ete +mise en defaut. + +Deja la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs. + +Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne +mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences, +commencait a perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature +prenaient peu a peu le dessus. + +On eut dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, etait cache +un secret mortel. + +Un jour il demeura un peu en arriere avec Remy, et renouvela sur lui ses +tentatives de seduction, que Remy repoussa, comme d'habitude. + +-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je +voie ta maitresse. + +-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au +jour que vous voudrez. + +-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly. + +Un eclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy. + +-- Essayez! dit-il. + +Aurilly vit l'eclair, il comprit ce qui vivait d'energie dans celui qu'il +prenait pour un vieillard. + +Il se mit a rire. + +-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la +meme, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue? + +-- Certes! + +-- Et qu'il m'a dit de lui amener a Chateau-Thierry? + +-- Oui. + +-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux +d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas a fuir, a +m'echapper.... + +-- En avons-nous l'air? dit Remy. + +-- Non. + +-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y +fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Chateau-Thierry; si +le duc desire nous voir, nous desirons le voir aussi, nous. + +-- Alors, dit Aurilly, cela tombe a merveille. + +Puis, comme s'il eut voulu s'assurer du desir reel qu'avaient Remy et sa +compagne de ne pas changer de chemin: + +-- Votre maitresse veut-elle s'arreter ici quelques instants? dit-il. + +Et il montrait une espece d'hotellerie sur la route. + +-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maitresse ne s'arrete que dans les +villes. + +-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarque. + +-- C'est ainsi. + +-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrete un instant; +continuez votre route, je vous rejoins. + +Et Aurilly indiqua le chemin a Remy, descendit de cheval et s'approcha de +l'hote, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le +connaissait. + +Remy rejoignit Diane. + +-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme. + +-- Il exprimait son desir ordinaire. + +-- Celui de me voir? + +-- Oui. + +Diane sourit sous son masque. + +-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux. + +-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y +pourra rien. + +-- Mais une fois que vous serez a Chateau-Thierry, ne faudra-t-il point +qu'il vous voie a visage decouvert? + +-- Qu'importe, si la decouverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le +maitre ne m'a point reconnue. + +-- Oui, mais le valet vous reconnaitra. + +-- Tu vois que jusqu'a present ni ma voix ni ma demarche ne l'ont frappe. + +-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mysteres qui existent depuis huit +jours pour Aurilly, n'avaient point existe pour le prince, ils n'avaient +point excite sa curiosite, point eveille ses souvenirs, au lieu que, +depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera +une memoire eveillee sur tous les points, il vous reconnaitra s'il ne vous +a pas reconnue. + +En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin +de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait +tout a coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation. + +Le silence soudain qui accueillit son arrivee lui prouva significativement +qu'il genait; il se contenta donc de suivre par derriere comme il faisait +quelquefois. + +Des ce moment, le projet d'Aurilly fut arrete. + +Il se defiait reellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy; +seulement il se defiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit, +flottant de conjectures en conjectures, ne s'etait arrete a la realite. + +Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachat avec tant d'acharnement ce +visage que tot ou tard il devait voir. + +Pour mieux conduire son projet a sa fin, il sembla de ce moment y avoir +completement renonce, et se montra le plus commode et le plus joyeux +compagnon possible durant le reste de la journee. + +Remy ne remarqua point ce changement sans inquietude. + +On arriva a une ville et l'on y coucha comme d'habitude. + +Le lendemain, sous pretexte que la traite etait longue, on partit avec le +jour. + +A midi, il fallut s'arreter pour laisser reposer les chevaux. + +A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'a quatre. + +Une grande foret se presentait dans le lointain: c'etait celle de La Fere. + +Elle avait cet aspect sombre et mysterieux de nos forets du Nord; mais cet +aspect si imposant pour les natures meridionales, a qui, avant toute +chose, il faut la lumiere du jour, et la chaleur du soleil, etait +impuissant sur Remy et sur Diane, habitues aux bois profonds de l'Anjou et +de la Sologne. + +Seulement ils echangerent un regard comme s'ils eussent compris tous deux +que c'etait la que les attendait cet evenement qui, depuis le moment du +depart, planait sur leurs tetes. + +On entra dans la foret. + +Il pouvait etre six heures du soir. + +Au bout d'une demi-heure de marche, le jour etait sur son declin. + +Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un +etang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer +Morte, et qui cotoyait la route qui s'etendait devant les voyageurs. + +Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait detrempe le +terrain argileux. Diane, assez sure de son cheval, et d'ailleurs assez +insouciante de sa propre surete, laissait aller son cheval sans le +soutenir; Aurilly marchait a droite, Remy a gauche. + +Aurilly etait sur la lisiere de l'etang, Remy sur le milieu du chemin. + +Aucune creature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de +verdure, sur la longue courbe du chemin. + +On eut dit que la foret etait un de ces bois enchantes sous l'ombre +desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eut entendu parfois sortir de ses +profondeurs le rauque hurlement des loups que reveillait l'approche de la +nuit. + +Tout a coup Diane sentit que la selle de son cheval, selle comme +d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta +au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie. + +En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupee, et du bout de son +poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque. + +Avant qu'elle eut devine le mouvement ou porte la main a son visage, +Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son cote se +penchait vers lui. + +Les yeux de ces deux creatures s'etreignirent dans un regard terrible; nul +n'eut pu dire lequel etait le plus pale et lequel le plus menacant. + +Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque +et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant: + +-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!! + +-- C'est un nom que tu ne repeteras plus!... s'ecria Remy en saisissant +Aurilly a la ceinture et en l'enlevant de son cheval. + +Tous deux roulerent sur le chemin. + +Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard. + +-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui +appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici. + +Le dernier voile qui paraissait etendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se +dechirer. + +-- Le Haudoin! s'ecria-t-il, je suis mort! + +-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en etendant sa main gauche sur la +bouche du miserable qui se debattait sous lui, mais tout a l'heure! + +Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaine. + +-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort. + +Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un rale +inarticule. + +Diane, les yeux hagards, a demi-tournee sur sa selle, appuyee au pommeau, +fremissante, mais impitoyable, n'avait point detourne la tete de ce +terrible spectacle. + +Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se +renversa en arriere, et tomba de son cheval, raide comme si elle etait +morte. + +Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly, +lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du +cadavre et le precipita dans l'etang. + +La pluie continuait de tomber a flots. + +-- Efface, o mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a +encore d'autres coupables a frapper. + +Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses +bras Diane encore evanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-meme sur +le sien en soutenant sa compagne. + +Le cheval d'Aurilly, effraye par les hurlements des loups qui se +rapprochaient, comme si cette scene les eut appeles, disparut dans les +bois. + +Lorsque Diane fut revenue a elle, les deux voyageurs, sans echanger une +seule parole, continuerent leur route vers Chateau-Thierry. + + + + +LXXVIII + +COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DEJEUNER, ET COMMENT +CHICOT S'INVITA TOUT SEUL. + + +Le lendemain du jour ou les evenements que nous venons de raconter +s'etaient passes dans la foret de la Fere, le roi de France sortait du +bain a neuf heures du matin a peu pres. + +Son valet de chambre, apres l'avoir roule dans une couverture de fine +laine, et l'avoir eponge avec deux nappes de cette epaisse ouate de Perse, +qui ressemble a la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait +place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-memes, avaient fait place +aux parfumeurs et aux courtisans. + +Enfin, ces derniers partis, le roi avait mande son maitre-d'hotel, en lui +disant qu'il prendrait autre chose que son consomme ordinaire, attendu +qu'il se sentait en appetit ce matin. + +Cette bonne nouvelle, repandue a l'instant meme dans le Louvre, y faisait +naitre une joie bien legitime, et le fumet des viandes commencait a +s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes francaises, on +se le rappelle, entra chez Sa Majeste pour prendre ses ordres. + +-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce +matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point a faire +le roi; je suis tout beat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je +ne pese pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon, +comprends-tu cela, mon ami? + +-- Je le comprends d'autant mieux, sire, repondit le colonel des gardes +francaises, que j'ai grand'faim moi-meme. + +-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim. + +-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majeste exagere, mais trois fois par +jour; et Votre Majeste? + +-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai recu de bonnes +nouvelles. + +-- Harnibieu! il parait alors que vous avez recu de bonnes nouvelles, +sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares, +a ce qu'il me semble. + +-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe? + +-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux +proverbes, sire, et surtout a celui-la; il ne vous est rien venu du cote +de la Navarre? + +-- Rien. + +-- Rien? + +-- Sans doute, preuve qu'on y dort. + +-- Et du cote de la Flandre? + +-- Rien. + +-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du cote de Paris? + +-- Rien. + +-- Preuve qu'on y fait des complots. + +-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je +vais en avoir un. + +-- Vous, sire! s'ecria Crillon, au comble de l'etonnement. + +-- Oui, la reine a reve cette nuit qu'elle etait enceinte. + +-- Enfin, sire... dit Crillon. + +-- Eh bien! quoi? + +-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majeste avait +faim de si grand matin. Adieu, sire. + +-- Va, mon bon Crillon, va. + +-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majeste a si grand'faim, +elle devrait bien m'inviter a dejeuner. + +-- Pourquoi cela, Crillon? + +-- Parce qu'on dit que Votre Majeste vit de l'air du temps, ce qui la fait +maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais ete enchante de +pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout +le monde. + +-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me +fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi, +Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poetique, et ne +se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple. + +-- J'ecoute, sire. + +-- Rappelle-toi le roi Alexander. + +-- Quel roi Alexander? + +-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien! +Alexandre aimait a se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre etait +beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait a +l'Apollon, et meme a l'Antinous. + +-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme +lui et de vous baigner devant les votres, car vous etes bien maigre, mon +pauvre sire. + +-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'epaule, tu es un +bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan, +mon vieil ami. + +-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas a dejeuner, reprit Crillon en +riant avec bonhomie et en prenant conge du roi, plutot content que +mecontent, car la tape sur l'epaule avait fait balance au dejeuner absent. + +Crillon parti, la table fut dressee aussitot. + +Le maitre-d'hotel royal s'etait surpasse. Une certaine bisque de perdreaux +avec une puree de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du +roi, que de belles huitres avaient deja tente. + +Aussi le consomme habituel, ce fidele reconfortant du monarque, fut-il +neglige; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son ecuelle d'or; ses +yeux mendiants, comme eut dit Theophile, n'obtinrent absolument rien de Sa +Majeste. + +Le roi commenca l'attaque sur sa bisque de perdreaux. + +Il en etait a sa quatrieme bouchee, lorsqu'un pas leger effleura le +parquet derriere lui, une chaise grinca sur ses roulettes, et une voix +bien connue demanda aigrement: + +-- Un couvert! + +Le roi se retourna. + +-- Chicot! s'ecria-t-il. + +-- En personne. + +Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire +perdre, Chicot s'etendit dans sa chaise, prit une assiette, une +fourchette, et sur le plat d'huitres commenca, en les arrosant de citron, +a prelever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot. + +-- Toi ici! toi revenu! s'ecria Henri. + +-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine. + +Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer a lui les +perdreaux. + +-- Halte-la, Chicot, c'est mon plat! s'ecria Henri en allongeant la main +pour retenir la bisque. + +Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la +moitie. + +Puis il se versa du vin, passa de la bisque a un pate de thon, du thon a +des ecrevisses farcies, avala par maniere d'acquit, et par-dessus le tout, +le consomme royal; puis, poussant un grand soupir: + +-- Je n'ai plus faim, dit-il. + +-- Par la mordieu! je l'espere bien, Chicot. + +-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout +guilleret ce matin. + +-- N'est-ce pas, Chicot? + +-- De charmantes petites couleurs. + +-- Hein? + +-- Est-ce a toi? + +-- Parbleu! + +-- Alors, je t'en fais mon compliment. + +-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin. + +-- Tant mieux, mon roi, tant mieux. + +Ah ca! mais ton dejeuner ne finissait point la, et il te restait bien +encore quelques petites friandises? + +-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre. + +-- Elles sont trop sucrees. + +-- Des noix farcies de raisin de Corinthe. + +-- Fi! on a laisse les pepins dans les raisins. + +-- Tu n'es content de rien. + +-- C'est que, parole d'honneur, tout degenere, meme la cuisine, et qu'on +vit de plus en plus mal a la cour. + +-- Vivrait-on mieux a celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant. + +-- Eh! eh!... je ne dis pas non. + +-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements. + +-- Ah! quant a cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet. + +-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira. + +-- Tres volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par ou veux-tu que je +commence? + +-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route? + +-- Oh! une veritable promenade. + +-- Tu n'as pas eu de desagrements par les chemins? + +-- Moi, j'ai fait un voyage de fee. + +-- Pas de mauvaises rencontres? + +-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un +ambassadeur de Sa Majeste tres chretienne? Tu calomnies tes sujets, mon +fils. + +-- Je disais cela, reprit le roi, flatte de la tranquillite qui regnait +dans son royaume, parce que n'ayant point de caractere officiel, ni meme +apparent, tu pouvais risquer. + +-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les +voyageurs y sont nourris gratis, on les y heberge pour l'amour de Dieu, +ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornieres, elles sont +tapissees de velours a franges d'or; c'est incroyable, mais cela est. + +-- Enfin, tu es content, Chicot? + +-- Enchante. + +-- Oui, oui, ma police est bien faite. + +-- A merveille! c'est une justice a lui rendre. + +-- Et la route est sure? + +-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui +passent en chantant les louanges du roi. + +-- Chicot, nous en revenons a Virgile. + +-- A quel endroit de Virgile? + +-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_ + +-- Ah! tres bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs, +mon fils? + +-- Helas! parce qu'il n'en est pas de meme dans les villes. + +-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption. + +-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre. + +-- Je te le dis, sur des roulettes. + +-- Moi, je vais seulement a Vincennes, trois quarts de lieue.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! je manque d'etre assassine sur la route. + +-- Ah bah! fit Chicot. + +-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la +relation circonstanciee; sans mes quarante-cinq, j'etais mort. + +-- Vraiment! et ou la chose s'est-elle passee? + +-- Tu veux demander ou elle devait se passer? + +-- Oui. + +-- A Bel-Esbat. + +-- Pres du couvent de notre ami Gorenflot? + +-- Justement. + +-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami? + +-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son cote il avait +entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font a +cette heure tous mes faineants de moines, il etait debout sur son balcon, +tandis que tout son couvent tenait la route. + +-- Et il n'a rien fait autre chose? + +-- Qui? + +-- Dom Modeste. + +-- Il m'a beni avec une majeste qui n'appartient qu'a lui, Chicot. + +-- Et ses moines? + +-- Ils ont crie vive le roi! a tue-tete. + +-- Et tu ne t'es pas apercu d'autre chose? + +-- De quelle chose? + +-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe. + +-- Ils etaient armes de toutes pieces, Chicot; voila ou je reconnais la +prevoyance du digne prieur; voila ou je me dis: Cet homme savait tout, et +cependant cet homme n'a rien dit, rien demande; il n'est pas venu le +lendemain, comme d'Epernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant: +Sire, pour avoir sauve le roi. + +-- Oh! quant a cela, il en etait incapable; d'ailleurs ses mains n'y +entreraient pas, dans tes poches. + +-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands +hommes qui illustreront mon regne, et je te declare qu'a la premiere +occasion je lui fais donner un eveche. + +-- Et tu feras tres bien, mon roi. + +-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond, +lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'elite sont complets; +nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines +vertus et certains vices de race, qui nous font des specialites +historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais +paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idees, de +l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais +sans idee, sans force, sans volonte; vois plutot Henri. Lorsque la nature, +au contraire, petrit de prime saut un homme ne de rien, elle n'emploie que +sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet. + +-- Tu trouves? + +-- Oui, savant, modeste, ruse, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra, +un ministre, un general d'armee, un pape. + +-- La, la! sire, arretez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous +entendait, il creverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi +que tu en dises, le prieur dom Modeste. + +-- Tu es jaloux, Chicot! + +-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion. + +-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle +point, _stemmata quid faciunt_? + +-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli etre assassine? + +-- Oui. + +-- Par qui? + +-- Par la Ligue, mordieu! + +-- Comment se porte-t-elle, la Ligue? + +-- Toujours de meme. + +-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle +engraisse. + +-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop +jeunes; c'est comme les enfants, Chicot. + +-- Ainsi, tu es content, mon fils? + +-- A peu pres. + +-- Tu te trouves en paradis? + +-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu +de ma joie, et j'y entrevois un surcroit de joie. + +-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton. + +-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant? + +-- Je crois bien. + +-- Et tu me fais languir, friand que tu es. + +-- Par ou veux-tu que je commence, mon roi? + +-- Je te l'ai deja dit, par le commencement; mais tu divagues toujours. + +-- Dois-je prendre a partir de mon depart? + +-- Non, le voyage a ete excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas? + +-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble. + +-- Oui, voyons donc l'arrivee en Navarre. + +-- J'y suis. + +-- Que faisait Henri, quand tu es arrive? + +-- L'amour. + +-- Avec Margot? + +-- Oh! non. + +-- Cela m'eut etonne; il est donc toujours infidele a sa femme? le +scelerat; infidele a une fille de France! Heureusement qu'elle le lui +rend. Et lorsque tu es arrive, quel etait le nom de la rivale de Margot? + +-- Fosseuse. + +-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Bearn. On +parlait ici d'une paysanne, d'une jardiniere, d'une bourgeoise. + +-- Oh! c'est vieux tout cela. + +-- Ainsi, Margot est trompee? + +-- Autant que femme peut l'etre. + +-- Et elle est furieuse? + +-- Enragee. + +-- Et elle se venge? + +-- Je le crois bien. + +Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille. + +-- Que va-t-elle faire? s'ecria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et +terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle +un peu appeler son petit frere Henriquet contre son petit mari Henriot, +heim? + +-- C'est possible. + +-- Tu l'as vue? + +-- Oui. + +-- Et au moment ou tu l'as quittee, que faisait-elle? + +-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais. + +-- Elle se preparait a prendre un autre amant? + +-- Elle se preparait a etre sage-femme. + +-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutot cette inversion anti- +francaise? Il y a equivoque, Chicot, gare a l'equivoque! + +-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien +pour faire des equivoques, trop delicat pour faire des coq-a-l'ane, et +trop veridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi; +c'est bien sage-femme que j'ai dit. + +-- _Obstetrix?_ + +-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux. + +-- Monsieur Chicot! + +-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot +etait en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nerac. + +-- Pour son compte! s'ecria Henri en palissant, Margot aurait des enfants? + +-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers +Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons, +peste! + +-- Ainsi Margot accouche, verbe actif. + +-- Tout ce qu'il y a de plus actif. + +-- Qui accouche-t-elle? + +-- Mademoiselle Fosseuse. + +-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi. + +-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engage a te faire +comprendre; je me suis engage a te dire ce qui est, voila tout. + +-- Mais ce n'est peut-etre qu'a son corps defendant qu'elle a consenti a +cette humiliation? + +-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment ou il y a eu lutte, il y +a eu inferiorite de part ou d'autre; vois Hercule avec Antee, vois Jacob +avec l'ange, eh bien! ta soeur a ete moins forte que Henri, voila tout. + +-- Mordieu! j'en suis aise, en verite. + +-- Mauvais frere. + +-- Ils doivent s'execrer alors? + +-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas. + +-- Mais en apparence? + +-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri. + +-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera +tout a fait. + +-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri. + +-- Bah! + +-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai? + +-- Dis. + +-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les +raccommode. + +-- Ainsi, il y a un nouvel amour? + +[Illustration: Remy le precipita dans l'etang. -- PAGE 76.] + +-- Eh! mon Dieu, oui. + +-- Du Bearnais? + +-- Du Bearnais. + +-- Pour qui? + +-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas? + +-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes tres bien. + +-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte +au commencement. + +-- Remonte, mais dis vite. + +-- Tu avais ecrit une lettre au feroce Bearnais? + +-- Comment sais-tu cela? + +-- Parbleu! je l'ai lue. + +-- Qu'en dis-tu? + +-- Que si ce n'etait pas delicat de procede, c'etait au moins astucieux de +langage. + +-- Elle devait les brouiller. + +-- Oui, si Henri et Margot eussent ete des conjoints ordinaires, des epoux +bourgeois. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Je veux dire que le Bearnais n'est point une bete. + +-- Oh! + +-- Et qu'il a devine. + +-- Devine quoi? + +-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme. + +-- C'etait clair, cela. + +-- Oui, mais ce qui l'etait moins, c'etait le but dans lequel tu voulais +les brouiller. + +-- Ah! diable! le but. + +-- Oui, ce damne Bearnais ne s'est-il pas avise de croire que tu n'avais +d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer a ta +soeur la dot que tu lui dois! + +-- Ouais! + +-- Mon Dieu, oui, voila ce que ce Bearnais du diable s'est loge dans +l'esprit. + +-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; apres? + +-- Eh bien! a peine eut-il devine cela qu'il devint ce que tu es en ce +moment, triste et melancolique. + +-- Apres, Chicot, apres? + +-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aime +Fosseuse. + +-- Bah! + +-- C'est comme je te le dis; alors il a ete pris de cet autre amour dont +je te parlais. + +-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un paien, un Turc? +il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot? + +-- Cette fois, mon fils, cela va t'etonner, mais Margot a ete ravie. + +-- Du desastre de Fosseuse, je concois cela. + +-- Non pas, non pas, enchantee pour son propre compte. + +-- Elle prend donc gout a l'etat de sage-femme? + +-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme. + +-- Que sera-t-elle donc? + +-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragees sont meme +repandues a l'heure qu'il est. + +-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a +achetees. + +-- Tu crois cela, mon roi? + +-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de +la nouvelle maitresse? + +-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture +magnifique, et qui est fort capable de se defendre si on l'attaque. + +-- Et s'est-elle defendue? + +-- Pardieu! + +-- De sorte que Henri a ete repousse avec perte? + +-- D'abord. + +-- Ah! ah! et ensuite? + +-- Henri est entete; il est revenu a la charge. + +-- De sorte? + +-- De sorte qu'il l'a prise. + +-- Comment cela? + +-- De force. + +-- De force! + +-- Oui, avec des petards. + +-- Que diable me dis-tu donc la, Chicot? + +-- La verite. + +-- Des petards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des +petards? + +-- C'est mademoiselle Cahors. + +-- Mademoiselle Cahors! + +-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme +Peronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le +tuteur est, ou plutot etait M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis. + +-- Mordieu! s'ecria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville! + +-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner apres la +lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se decidat a la prendre. Mais, a +propos, tiens, voila une lettre qu'il m'a charge de te remettre en main +propre. + +Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi. + +C'etait celle que Henri avait ecrite apres la prise de Cahors, et qui +finissait par ces mots: + + _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos; + Chicotus coetera expediet._ + +Ce qui signifiait: + + " Ce que tu m'as dit, m'a ete fort utile; je connais mes amis, connais + les tiens; Chicot te dira le reste. " + + + + +LXXIX + +COMMENT APRES AVOIR RECU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN RECUT DU NORD + + +Le roi, au comble de l'exasperation, put a peine lire la lettre que Chicot +venait de lui donner. + +Pendant qu'il dechiffrait le latin du Bearnais avec des crispations +d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand +miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfevrerie, admirait +sa tenue et les graces infinies que sa personne avait prises sous l'habit +militaire. + +Infinies etait le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tete, +un peu chauve, etait surmontee d'une salade conique dans le genre de ces +armets allemands que l'on ciselait si curieusement a Treves et a Mayence, +et il etait occupe pour le moment a replacer sur son buffle, graisse par +la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que, +pour dejeuner, il avait posee sur un buffet; en outre, tout en rebouclant +sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des eperons plus capables +d'eventrer que d'eperonner un cheval. + +-- Oh! je suis trahi! s'ecria Henri lorsqu'il eut acheve la lecture; le +Bearnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupconne. + +-- Mon fils, repliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau +que l'eau qui dort. + +-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes! + +Chicot s'avanca vers la porte comme pour obeir. + +-- Non, reste. + +Chicot s'arreta. + +-- Cahors pris! continua Henri. + +-- Et de la bonne facon meme, dit Chicot. + +-- Mais il a donc des generaux, des ingenieurs? + +-- Nenni, dit Chicot, le Bearnais est trop pauvre; comment les paierait- +il? Non pas, il fait tout lui-meme. + +-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de dedain. + +--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais +pas, non; il ressemble a ces gens qui tatent l'eau avant que de se +baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais +augure, se prepare la poitrine avec quelques _mea culpa_, le front avec +quelques reflexions philosophiques; cela lui prend les dix premieres +minutes qui suivent le premier coup de canon, apres quoi il donne une tete +dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une +salamandre. + +-- Diable! fit Henri, diable! + +-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, la-bas. + +Le roi se leva precipitamment et arpenta la salle a grands pas. + +-- Voila un echec pour moi! s'ecriait-il en terminant tout haut sa pensee +commencee tout bas, on en rira. Je serai chansonne. Ces coquins de Gascons +sont caustiques, et je les entends deja, aiguisant leurs dents et leurs +sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement +que j'ai eu l'idee d'envoyer a Francois ce secours tant demande; Anvers va +me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi. + +-- Amen! dit Chicot en plongeant delicatement, pour achever son dessert, +le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi. + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonca: + +-- M. le comte du Bouchage! + +-- Ah! s'ecria Henri, je te le disais bien, Chicot, voila ma nouvelle qui +arrive. Entrez, comte, entrez. + +L'huissier demasqua la porte, et l'on vit apparaitre dans le cadre de +cette porte, a la portiere tombant a demi, le jeune homme qu'on venait +d'annoncer, pareil a un portrait en pied d'Holbein ou du Titien. + +Il s'avanca lentement et flechit le genou au milieu du tapis de la +chambre. + +-- Toujours pale, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un +moment, prends ton visage de Paques, et ne me dis pas de bonnes choses +avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton +recit. Tu viens de Flandre, mon fils? + +-- Oui, sire. + +-- Et lestement, a ce que je vois. + +-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre. + +-- Sois le bienvenu. Anvers, ou en est Anvers? + +-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire. + +-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela? + +-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux. + +-- Ah ca, mais, et mon frere ne marchait-il pas sur Anvers? + +-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche, +c'est sur Chateau-Thierry. + +-- Il a quitte l'armee? + +-- Il n'y a plus d'armee, sire. + +--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son +fauteuil, mais Joyeuse? + +-- Sire, mon frere, apres avoir fait des prodiges avec ses marins, apres +avoir soutenu toute la retraite, mon frere a rallie le peu d'hommes +echappes au desastre, et a fait avec eux une escorte a M. le duc d'Anjou. + +-- Une defaite! murmura le roi. + +Puis, tout a coup, avec un eclair etrange dans le regard: + +-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frere? + +-- Absolument, sire. + +-- Sans retour? + +-- Je le crains. + +Le front du prince s'eclaircit graduellement comme sous le jour d'une +pensee interieure. + +-- Ce pauvre Francois, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes. +Il a manque celle de Navarre; il a etendu la main vers celle d'Angleterre; +il a touche celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne regnera +jamais: pauvre frere, lui qui en a tant envie! + +-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque +chose, dit Chicot d'un ton solennel. + +-- Et combien de prisonniers? demanda le roi. + +-- Deux mille, a peu pres. + +-- Combien de morts? + +-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre. + +-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan? + +-- Noye. + +-- Noye! Comment! vous vous etes donc jetes dans l'Escaut? + +-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jete sur nous. + +Le comte fit alors au roi un recit exact de la bataille et de +l'inondation. + +Henri l'ecouta d'un bout a l'autre avec une pose, un silence et une +physionomie qui ne manquaient pas de majeste. + +Puis, lorsque le recit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant +le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant apres, +revint avec un visage parfaitement rasserene. + +-- La! dit-il, j'espere que je prends les choses en roi. Un roi soutenu +par le Seigneur est reellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez- +moi, et puisque votre frere est sauve comme le mien, Dieu merci, eh bien! +deridons-nous un peu. + +-- Je suis a vos ordres, sire. + +-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle. + +-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tete, je n'ai rendu aucun +service. + +-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frere en a rendu. + +[Illustration: Borromee.] + +-- D'immenses, sire. + +-- Il a sauve l'armee, dis-tu, ou plutot les debris de l'armee. + +-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise +qu'il doit la vie a mon frere. + +-- Eh bien! du Bouchage, ma volonte est d'etendre mon bienfait sur vous +deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a proteges +d'une facon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-a-dire +riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien +inspires toujours, lesquels avaient pour coutume de recompenser les +messagers de mauvaises nouvelles. + +-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus +pour avoir ete porteurs de mauvais messages. + +-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le senat qui a +remercie Varron. + +-- Tu me cites des republicains. Valois, Valois, le malheur te rend +humble. + +-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que desires-tu? + +-- Puisque Votre Majeste me fait l'honneur de me parler si +affectueusement, j'oserai mettre a profit sa bienveillance; je suis las de +la vie, sire; et cependant j'ai repugnance a abreger ma vie, car Dieu le +defend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas +sont des peches mortels; se faire tuer a l'armee, se laisser mourir de +faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des +travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement +clair, car, vous le savez, sire, nos pensees les plus secretes sont a jour +devant Dieu; je renonce donc a mourir avant le terme que Dieu a fixe a ma +vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde. + +-- Mon ami! fit le roi. + +Chicot leva la tete et regarda avec interet ce jeune homme si beau, si +brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si desesperee. + +-- Sire, continua le comte avec l'accent de la resolution, tout ce qui +m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce desir; je veux me jeter +dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affliges, comme il est en +meme temps souverain maitre des heureux de la terre; daignez donc, sire, +me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le +prophete, mon coeur est triste comme la mort. + +Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique +incessante de ses bras et de sa physionomie, pour ecouter cette douleur +majestueuse qui parlait si noblement, si sincerement, par la voix la plus +douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnee a la jeunesse et a +la beaute. + +Son oeil brillant s'eteignit en refletant le regard desole du frere de +Joyeuse, tout son corps s'etendit et s'affaissa par la sympathie de ce +decouragement qui semblait avoir, non pas detendu, mais tranche chaque +fibre du corps de du Bouchage. + +Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre a l'audition de cette +douloureuse requete. + +-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te +sens homme encore, et tu crains les epreuves. + +-- Je ne crains pas pour les austerites, sire, mais pour le temps qu'elles +laissent a l'indecision; non, non, ce n'est point pour adoucir les +epreuves qui me seront imposees, car j'espere ne rien retirer a mon corps +des souffrances physiques, a mon esprit des privations morales; c'est pour +enlever a l'un ou a l'autre tout pretexte de revenir au passe; c'est pour +faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me separer a +jamais du monde, et qui, d'apres les regles ecclesiastiques, d'ordinaire +pousse lentement comme une haie d'epines. + +-- Pauvre garcon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en +scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garcon! je crois +qu'il fera un bon predicateur, n'est-ce pas, Chicot? + +Chicot ne repondit rien. Du Bouchage continua: + +-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille meme que s'etablira la +lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude +opposition; mon frere le cardinal, si bon en meme temps qu'il est si +mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne +reussit point a me persuader, comme j'en suis sur, il s'attaquera aux +impossibilites materielles, et m'alleguera Rome, qui met des delais entre +chaque degre des ordres. La, Votre Majeste est toute-puissante, la je +reconnaitrai la force du bras que Votre Majeste veut bien etendre sur ma +tete. Vous m'avez demande ce que je desirais, sire, vous m'avez promis de +satisfaire a mon desir; mon desir, vous le voyez, est tout en Dieu; +obtenez de Rome que je sois dispense du noviciat. + +Le roi, de reveur qu'il etait, se releva souriant, et prenant la main du +comte: + +-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux etre a +Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maitre que moi. + +-- Beau compliment que tu lui fais la! murmura Chicot entre sa moustache +et ses dents. + +-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonne selon tes desirs, cher +comte, je te le promets. + +-- Et Votre Majeste me comble de joie! s'ecria le jeune homme en baisant +la main de Henri avec autant de joie que s'il eut ete fait duc, pair ou +marechal de France. Ainsi, c'est chose dite. + +-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri. + +La figure de du Bouchage s'eclaira; quelque chose comme un sourire +d'extase passa sur ses levres; il salua respectueusement le roi, et +disparut. + +-- Voila un heureux, un bien heureux jeune homme! s'ecria Henri. + +-- Bon! s'ecria Chicot, tu n'as rien a lui envier, ce me semble, il n'est +pas plus lamentable que toi, sire. + +-- Mais comprends donc, Chicot, il va etre moine, il va se donner au ciel. + +-- Eh! qui diable t'empeche d'en faire autant? Il demande des dispenses a +son frere le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera +toutes les dispenses necessaires; il est encore mieux que toi avec Rome, +celui-la; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise. + +-- Chicot! + +-- Et si la tonsure t'inquiete, car, enfin, c'est une operation delicate +que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis +ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te +donneront ce precieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des +couronnes que tu auras portees et qui justifiera la devise: _Manet ultima +coelo_. + +-- De jolies mains, dis-tu? + +-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains +de madame la duchesse de Montpensier apres en avoir dit de ses epaules? +Quel roi tu fais, et quelle severite tu montres a l'endroit de tes +sujettes! + +Le roi fronca le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi +blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurement. + +-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste, +que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'interessent +personnellement. + +Le roi fit un geste moitie indifferent, moitie approbatif. + +Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux +pieds de derriere. + +-- Voyons, dit-il a demi-voix, reponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse +sont partis comme cela pour les Flandres. + +-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_? + +-- Il veut dire que ce sont des gens si apres, l'un au plaisir, l'autre a +la tristesse, qu'il me parait surprenant qu'ils aient quitte Paris sans +faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'etourdir. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment +ils s'en sont alles. + +-- Sans doute, que je le sais. + +-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?... + +Chicot s'arreta. + +-- Quoi? + +-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considerable, par exemple? + +-- Je ne l'ai pas entendu dire. + +-- Ont-ils enleve quelque femme avec effraction et pistolades? + +-- Pas que je sache. + +-- Ont-ils... brule quelque chose, par hasard? + +-- Quoi? + +-- Que sais-je, moi? ce qu'on brule pour se distraire quand on est grand +seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple. + +-- Es-tu fou, Chicot? bruler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que +l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-la? + +-- Ah! oui, l'on se gene! + +-- Chicot! + +-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la +fumee? + +-- Ma foi, non. + +-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilite qu'il +n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait dure l'interrogatoire qu'il +venait de faire subir a Henri. + +-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri. + +-- Non, je ne la sais pas. + +-- C'est que tu deviens mechant. + +-- Moi? + +-- Oui, toi. + +-- Le sejour de la tombe m'avait edulcore, grand roi, mais ta presence me +_surit_. _Omnia letho putrescunt_. + +-- C'est-a-dire que je suis moisi? fit le roi. + +-- Un peu, mon fils, un peu. + +-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets +d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractere. + +-- Des projets d'ambition, a moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils, +tu n'etais que niais, tu deviens fou, il y a progres. + +[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y penetrez pas. -- PAGE +96.] + +-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez eloigner de moi +tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas, +des crimes auxquels ils n'ont pas pense; je dis que vous voulez +m'accaparer, enfin. + +-- T'accaparer! moi! s'ecria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu +m'en preserve, tu es un etre trop genant, _bone Deus!_ sans compter que tu +es difficile a nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple. + +-- Hum! fit le roi. + +-- Voyons, explique-moi d'ou te vient cette idee cornue? + +-- Vous avez commence par ecouter froidement mes eloges a l'endroit de +votre ancien ami, dom Modeste, a qui vous devez beaucoup. + +-- Moi, je dois beaucoup a dom Modeste? Bon, bon, bon! apres? + +-- Apres, vous avez essaye de me calomnier mes Joyeuse, deux amis +veritables, ceux-la. + +-- Je ne dis pas non. + +-- Ensuite, vous avez lance votre coup de griffe sur les Guises. + +-- Ah! tu les aimes a present, ceux-la aussi; tu es dans ton jour d'aimer +tout le monde, a ce qu'il parait. + +-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois +et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort; +comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque +en eux c'est toujours la meme froideur de marbre, et que je n'ai pas +l'habitude d'avoir peur des statues, si menacantes qu'elles soient, je +m'en tiens a celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu, +Chicot, un fantome, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un +compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouches +et leurs grandes epees, sont les gens de mon royaume qui jusque +aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que +je dise a quoi? + +-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de +subtilites dans les comparaisons. + +-- Ils ressemblent a ces perches qu'on lache dans les etangs pour donner +la chasse aux gros poissons et les empecher d'engraisser par trop: mais +suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur. + +-- Eh bien? + +-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs ecailles. + +-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil! + +-- Tandis que ton Bearnais.... + +-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Bearnais? + +-- Tandis que ton Bearnais, qui miaule comme un chat, mord comme un +tigre.... + +-- Sur ma vie, dit Chicot, voila Valois qui pourleche Guise! Allons, +allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arreter. Divorce tout de +suite et epouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec +elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas ete +amoureuse de toi dans le temps? + +Henri se rengorgea. + +-- Oui, dit-il, mais j'etais occupe ailleurs; voila la source de toutes +ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une +rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je +suis homme, et je n'ai qu'a en rire. + +Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu a l'italienne, +quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte: + +-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majeste! + +-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi. + +-- C'est un capitaine, sire. + +-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu. + +En meme temps un capitaine de gendarmes entra vetu de l'uniforme de +campagne, et fit le salut accoutume. + + + + +LXXX + +LES DEUX COMPERES + + +Chicot, a cette annonce, s'etait assis, et, selon son habitude, tournait +impertinemment le dos a la porte, et son oeil a demi voile se plongeait +dans une de ces meditations interieures qui lui etaient si habituelles, +quand les premiers mots que prononca le messager des Guises le firent +tressaillir. + +En consequence, il rouvrit l'oeil. + +Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupe du nouveau venu, ne fit +point attention a cette manifestation, toujours effrayante de la part de +Chicot. + +Le messager se trouvait place a dix pas du fauteuil dans lequel Chicot +s'etait blotti, et comme le profil de Chicot depassait a peine les +garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier, +tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot. + +-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi a ce messager, dont la taille +etait assez noble et la mine assez guerriere. + +-- Non pas, sire, mais de Soissons, ou M. le duc, qui n'a pas quitte cette +ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de deposer +aux pieds de Votre Majeste. + +L'oeil de Chicot etincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu, +comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole. + +Le messager ouvrit son buffle ferme par des agrafes d'argent, et tira +d'une poche de cuir, doublee de soie, placee sur le coeur, non pas une +lettre, mais deux lettres, car l'une entraina l'autre a laquelle elle +s'etait attachee par la cire de son cachet, de sorte que, comme le +capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis. + +L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le +vol de l'oiseau. + +Il vit aussi, a la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se +repandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme +pour donner la premiere au roi. + +Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modele de confiance, c'etait son +heure, ne fit attention a rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres +qu'on voulait bien lui offrir, et lut. + +De son cote, le messager, voyant le roi absorbe dans sa lecture, s'absorba +dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le +reflet de toutes les pensees que cette interessante lecture pouvait faire +naitre dans son esprit. + +-- Ah! maitre Borromee! maitre Borromee! murmura Chicot, en suivant de son +cote des yeux chaque mouvement du fidele de M. de Guise! Ah! tu es +capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans +ta poche; attends, mon mignon, attends. + +-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la +lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et +dites a M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait. + +-- Votre Majeste ne m'honore point d'une reponse ecrite? demanda le +messager. + +-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par consequent, je le +remercierai moi-meme; allez! + +Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement. + +-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi a son compagnon, qu'il croyait +toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur +de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il +craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relevent la tete, car il +a appris que les Allemands veulent deja envoyer du renfort au roi de +Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait. + +Chicot ne repondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication. + +-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armee qu'il vient de lever en +Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me previent que, dans six +semaines, cette armee sera tout a ma disposition avec son general. Que +dis-tu de cela, Chicot? + +Silence absolu de la part du Gascon. + +-- En verite, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon +ami, que tu es entete comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le +malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu +boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es. + +Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de +manifester d'une facon si franche sur son ami. + +Il y avait quelque chose qui deplaisait plus encore a Henri que la +contradiction, c'etait le silence. + +-- Je crois, dit-il, que le drole a eu l'impertinence de s'endormir. +Chicot, continua-t-il en s'avancant vers le fauteuil, ton roi te parle, +veux-tu repondre? + +Mais Chicot ne pouvait repondre, attendu qu'il n'etait plus la. Et Henri +trouva le fauteuil vide. + +Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'etait pas plus dans la +chambre que dans le fauteuil. + +Son casque avait disparu comme lui et avec lui. + +Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait +quelquefois par l'esprit que Chicot etait un etre surhumain, quelque +incarnation diabolique, de la bonne espece, c'est vrai, mais diabolique, +enfin. + +Il appela Nambu. + +Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'etait un esprit fort au +contraire, comme le sont en general ceux qui gardent les antichambres des +rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des etres vivants, et +non des spectres. + +Nambu assura positivement a Sa Majeste avoir vu Chicot sortir cinq minutes +avant la sortie de l'envoye de monseigneur le duc de Guise. + +Seulement il sortait avec une legerete et les precautions d'un homme qui +ne voulait pas qu'on le vit sortir. + +-- Decidement, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fache +d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour +tous, et meme pour les plus spirituels. + +Maitre Nambu avait raison; Chicot, coiffe de sa salade et raidi par sa +longue epee, avait traverse les antichambres sans grand bruit; mais +quelque precaution qu'il prit, il lui avait bien fallu laisser sonner ses +eperons sur les degres qui conduisaient des appartements au guichet du +Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu a +Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot pres du roi, et +beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salue le duc d'Anjou. + +Dans un angle du guichet, Chicot s'arreta comme pour rattacher un eperon. + +Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, etait sorti cinq minutes a +peine apres Chicot, auquel il n'avait prete aucune attention. Il avait +descendu les degres et avait traverse les cours, fier et enchante a la +fois; fier, parce qu'a tout prendre il n'etait point un soldat de mauvaise +mine, et qu'il se plaisait a faire parader ses graces devant les Suisses +et les gardes de Sa Majeste tres chretienne: enchante, parce que le roi +l'avait accueilli de facon a prouver qu'il n'avait aucun soupcon contre M. +de Guise. Au moment ou il franchissait le guichet du Louvre, et ou il +traversait le pont-levis, il fut reveille par un cliquetis d'eperons qui +semblait etre l'echo des siens. + +Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-etre courir apres lui, et +grande fut sa stupefaction en reconnaissant, sous les pointes retroussees +de sa salade, le visage benin et la physionomie chattemite du bourgeois +Robert Briquet, sa damnee connaissance. + +On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes a l'egard l'un +de l'autre n'avait pas ete precisement un mouvement de sympathie. + +Borromee ouvrit sa bouche d'un demi-pied carre, comme dit Rabelais, et +croyant voir que celui qui le suivait desirait avoir affaire a lui, il +suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambees. + +On sait, au reste, quelles enjambees c'etaient que celles de Chicot. + +-- Corboeuf! dit Borromee. + +-- Ventre de biche! s'ecria Chicot. + +-- Mon doux bourgeois! + +-- Mon reverend pere! + +-- Avec cette salade! + +-- Sous ce buffle! + +-- C'est merveille pour moi de vous voir! + +-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre! + +Et les deux fiers a bras se regarderent pendant quelques secondes avec +l'hesitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour +s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots. + +Borromee fut le premier qui passa du grave au doux. + +Les muscles de son visage se detendirent, et avec un air de franchise +guerriere et d'aimable urbanite: + +-- Vive Dieu! dit-il, vous etes un ruse compere, maitre Robert Briquet! + +-- Moi, mon reverend! repondit Chicot, a quelle occasion me dites-vous +cela, je vous prie? + +-- A l'occasion du couvent des Jacobins, ou vous m'avez fait croire que +vous n'etiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en verite, que vous soyez +dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout +ensemble. + +Chicot sentit que le compliment etait fait des levres, et non du coeur. + +-- Ah! ah! repondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous, +seigneur Borromee? + +-- De moi? + +-- Oui, de vous. + +-- Et pourquoi? + +-- Pour m'avoir fait croire que vous n'etiez qu'un moine. Il faut, en +verite, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-meme; et, +compere, je ne vous deprecie point en disant cela, car le pape +d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude eventeur de meches. + +-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromee. + +-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi? + +-- Eh bien! touchez la. + +Et il tendit la main a Chicot. + +-- Ah! vous m'avez malmene au convent, frere capitaine, dit Chicot. + +-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon maitre, et vous savez bien le +souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'epee. + +-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant +vous m'avez pris au piege. + +-- Au piege? + +-- Sans doute; car, sous ce deguisement vous tendiez un piege. Un brave +capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse +contre un froc. + +-- Avec un homme d'epee, dit Borromee, je n'aurai pas de secrets. Eh bien! +oui, j'ai certains interets personnels dans le couvent des Jacobins; mais +vous? + +-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut! + +-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous? + +-- Sur mon ame, j'en brule. + +-- Aimez-vous le bon vin? + +-- Oui, quand il est bon. + +-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris. + +-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le votre? + +-- _La Corne d'Abondance_. + +-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant. + +-- Eh bien! que se passe-t-il donc? + +-- Rien. + +-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret? + +-- Non pas, au contraire. + +-- Vous le connaissez? + +-- Pas le moins du monde, et je m'en etonne. + +-- Vous plait-il que nous y marchions, compere? + +-- Comment donc! tout de suite. + +-- Allons donc. + +-- Ou est-ce? + +-- Du cote de la porte Bourdelle. L'hote est un vieux degustateur, et qui +sait parfaitement apprecier la difference qu'il y a entre le palais d'un +homme comme vous et le gosier d'un passant altere. + +-- C'est-a-dire que nous y pourrons causer a l'aise. + +-- Dans la cave, si nous voulons. + +-- Et sans etre deranges? + +-- Nous fermerons les portes. + +-- Allons, dit Chicot, je vois que vous etes l'homme de ressource, et +aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents. + +-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hote? + +-- Cela m'en a tout l'air. + +-- Ma foi non, et cette fois vous etes dans l'erreur; maitre Bonhomet me +vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voila tout. + +-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voila un nom qui promet. + +-- Et qui tient. Venez, compere, venez. + +-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut +faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet +te reconnait tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot. + + + + +LXXXI + +LA CORNE D'ABONDANCE + +Le chemin que Borromee faisait suivre a Chicot, sans se douter que Chicot +le connaissait aussi bien que lui, rappelait a notre Gascon les beaux +jours de l'age de sa jeunesse. + +En effet, combien de fois, la tete vide, les jambes souples, les bras +pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de +fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraiche de +l'ete, avait-il ete trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers +laquelle un etranger le conduisait en ce moment! + +Alors quelques pieces d'or, et meme d'argent sonnant dans son escarcelle, +le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux +bonheur de faineantiser, autant que bon lui semblerait, a lui qui n'avait +ni maitresse au logis, ni enfant affame sur la porte, ni parents +soupconneux et grondants derriere la fenetre. + +Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du +cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutot le trouvait exact aux premieres +fumees du repas prepare. + +Alors Gorenflot s'animait a vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent, +toujours observateur toujours anatomiste, Chicot etudiait chacun de degres +de son ivresse, etudiant cette curieuse nature a travers la vapeur subtile +d'une emotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur +et de la liberte, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine +de consolations a son cerveau. + +Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes +pour tacher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandee aux soins de +Remy, mais la rue etait sinueuse, et s'arreter n'eut pas ete d'une bonne +politique; il suivit donc le capitaine Borromee avec un petit soupir. + +Bientot la grande rue Saint-Jacques apparut a ses yeux, puis le cloitre +Saint-Benoit, et presque en face du cloitre, l'hotellerie de _la Corne +d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse, +un peu lezardee, mais ombragee toujours par des platanes et des +marronniers a l'exterieur, et meublee a l'interieur de ses pots d'etain +luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et +de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent +reellement le veritable or et le veritable argent dans la poche du +cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte a la +nature. + +Chicot, apres son coup d'oeil jete du seuil de la porte sur l'interieur et +l'exterieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa +taille, qu'il avait deja diminuee en presence du capitaine, il y ajouta +une grimace de satyre fort differente de ses allures franches et de ses +jeux honnetes de physionomie, et se prepara a affronter la presence de son +ancien hote, maitre Bonhomet. + +D'ailleurs Borromee passa le premier pour lui montrer le chemin, et, a la +vue de ces deux nasques, maitre Bonhomet ne se donna la peine de +reconnaitre que celui qui marchait devant. + +Si la facade de _la Corne d'Abondance_ s'etait lezardee, la facade du +digne cabaretier, de son cote aussi, avait subi les ravages du temps. + +Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gercures que +le temps imprime au front des monuments, maitre Bonhomet avait pris des +facons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'epee, +le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi +dire, son visage. + +Mais Bonhomet respectait toujours l'epee: c'etait son faible; il avait +contracte cette habitude dans un quartier fort eloigne de toute +surveillance municipale, sous l'influence des Benedictins pacifiques. + +En effet, s'il s'elevait, par malheur, une querelle en ce glorieux +cabaret, avant qu'on eut ete a la Contrescarpe chercher les Suisses ou les +archers du guet, l'epee avait deja joue, et joue de facon a mettre +plusieurs pourpoints en perce; ce mechef etait arrive sept ou huit fois a +Bonhomet et lui avait coute cent livres chaque fois; il respectait donc +l'epee, d'apres ce systeme: crainte fait respect. + +Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, ecoliers, clercs, +moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis +une certaine celebrite en coiffant d'un large seau de plomb les +recalcitrants ou deloyaux payeurs, et cette execution mettait toujours de +son cote certains piliers de cabaret qu'il s'etait choisis parmi les plus +vigoureux courtauds des boutiques voisines. + +Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit +d'aller chercher lui-meme a la cave; on connaissait si bien sa longanimite +a l'egard de certaines pratiques creditees a son comptoir, que personne ne +murmurait de ses humeurs fantasques. + +Ces humeurs, quelques vieux habitues les attribuaient a un fond de chagrin +que maitre Bonhomet aurait eu dans son menage. + +Telles furent, du moins, les explications que Borromee crut devoir donner +a Chicot sur le caractere de l'hote dont ils allaient apprecier ensemble +l'hospitalite. + +Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un facheux resultat pour la +decoration et le confortable de l'hotellerie. En effet, le cabaretier se +trouvant, c'etait son idee du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne +donna aucun soin a l'embellissement du cabaret; il en resulta que Chicot, +en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'etait change, +sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, etait passee au +noir. + +En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracte +l'odeur si acre et si fade du tabac brule, dont s'impregnent aujourd'hui +les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale +tout ce qui est poreux et spongieux. + +Il resultait de la que, malgre sa crasse venerable et sa tristesse +apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par +des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondement engages dans +chaque atome de l'etablissement, en sorte que, permis soit-il de le dire, +un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il +respirait l'arome et l'encens le plus cher a ce dieu. + +Chicot passa derriere Borromee, comme nous l'avons dit, et ne fut +aucunement vu, ou plutot aucunement reconnu de l'hote de _la Corne +d'Abondance_. + +Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il +n'en eut pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromee +l'arretant: + +-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derriere cette cloison un petit reduit +ou deux hommes a secrets peuvent honnetement converser apres boire, et +meme pendant qu'ils boivent. + +-- Allons-y, alors, dit Chicot. + +Borromee fit un signe a notre hote, qui voulait dire: + +-- Compere, le cabinet est-il libre? + +Bonhomet repondit par un autre signe qui voulait dire: + +-- Il l'est. + +Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter a tous les +angles du corridor, dans ce petit reduit si connu de ceux de nos lecteurs +qui ont bien voulu perdre leur temps a lire la _Dame de Monsoreau_. + +-- La! dit Borromee, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un +privilege accorde aux familiers de l'etablissement, et dont vous userez +vous-meme a votre tour, quand vous y serez plus connu. + +-- Lequel? demanda Chicot. + +-- C'est d'aller moi-meme a la cave choisir le vin que nous allons boire. + +-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilege. Allez. + +-- Borromee sortit. + +Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitot que la porte se fut refermee +derriere lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de +Credit tue par les mauvais payeurs, laquelle image etait encadree dans un +cadre de bois noir, et faisait pendant a un autre representant une +douzaine de pauvres heres tirant le diable par la queue. + +Derriere cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir +dans la grande salle sans etre vu. + +Ce trou, Chicot le connaissait, car c'etait un trou de sa facon. + +-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitue; tu +me pousses dans un reduit ou tu crois que je ne pourrai pas etre vu, et +d'ou tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce reduit il y a un +trou, grace auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons, +allons, mon capitaine, tu n'es pas fort! + +Et Chicot, tout en prononcant ces paroles avec un air de mepris qui +n'appartenait qu'a lui, appliqua son oeil a la cloison, foree artistement +dans un defaut du bois. + +Par ce trou, il apercut Borromee appuyant d'abord precautionnellement son +doigt sur ses levres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiescait a +ses desirs par un signe de tete olympien. + +Au mouvement des levres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille +matiere, devina que la phrase prononcee par lui voulait dire: + +-- Servez-nous dans ce reduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y +penetrez pas. + +Apres quoi Borromee prit une veilleuse qui brulait eternellement sur un +bahut, souleva une trappe, et descendit lui-meme a la cave, profitant du +privilege le plus precieux accorde aux habitues de l'etablissement. + +Aussitot Chicot frappa a la cloison d'une facon particuliere. + +En entendant cette facon de frapper, qui devait lui rappeler quelque +souvenir profondement enracine dans son coeur, Bonhomet tressaillit, +regarda en l'air et ecouta. + +Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'etonne que l'on n'ait +pas obei a un premier appel. + +Bonhomet se precipita vers le reduit et trouva Chicot debout et le visage +menacant. + +A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le +monde, et pensait se trouver en face de son fantome. + +-- Qu'est-ce a dire, mon maitre, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous +les gens de ma trempe a appeler deux fois? + +-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que +votre ombre? + +-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment ou vous me +reconnaissez, mon maitre, j'espere que vous m'obeirez de point en point. + +-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez. + +-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maitre Bonhomet, et +quelque chose qui s'y passe, j'espere que vous attendrez que je vous +appelle pour y venir. + +-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la +recommandation que vous me faites est exactement la meme que vient de me +faire votre compagnon. + +-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur +Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement +comme s'il n'appelait pas. + +-- C'est chose convenue, monsieur Chicot. + +-- Bien; et maintenant eloignez tous vos autres clients sous un pretexte +quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi +isoles chez vous, que si nous etions venus pour y pratiquer le jeune, le +jour du vendredi-saint. + +-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout +l'hotel, a l'exception de votre humble serviteur. + +-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conserve toute mon estime, dit +majestueusement Chicot. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc +se passer dans ma pauvre maison? + +Et comme il s'en allait a reculons, il rencontra Borromee qui remontait de +la cave avec ses bouteilles. + +[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son +compagnon. -- PAGE 103.] + +-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une ame dans +l'etablissement. + +Bonhomet fit de sa tete, si dedaigneuse a l'ordinaire, un signe +d'obeissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rever aux moyens +d'obeir a la double injonction de ses deux redoutables clients. + +Borromee rentra dans le reduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe +en avant et le sourire sur les levres. + +Nous ignorons comment maitre Bonhomet s'y etait pris; mais, la dixieme +minute ecoulee, le dernier ecolier franchissait le seuil de sa porte, +donnant le bras au dernier clerc, et disant: + +-- Oh! oh! le temps est a l'orage chez maitre Bonhomet; decampons, ou gare +la grele. + + + + +LXXXII + +CE QUI ARRIVA DANS LE REDUIT DE MAITRE BONHOMET + + +Lorsque le capitaine rentra dans le reduit avec un panier de douze +bouteilles a la main, Chicot le recut d'un air tellement ouvert et +souriant, que Borromee fut tente de prendre Chicot pour un niais. + +Borromee avait hate de deboucher les bouteilles qu'il etait alle chercher +a la cave; mais ce n'etait rien, en comparaison de la hate de Chicot. + +Aussi les preparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en +buveurs experimentes, demanderent quelques salaisons, dans le but louable +de ne pas laisser eteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportees +par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil. + +Bonhomet repondit a chacun d'eux; mais si quelqu'un eut pu juger ces deux +coups d'oeil, il eut trouve une grande difference entre celui qui etait +adresse a Borromee et celui qui etait adresse a Chicot. + +Bonhomet sortit et les deux compagnons commencerent a boire. + +D'abord, comme si l'occupation etait trop importante pour que rien dut +l'interrompre, les deux buveurs avalerent bon nombre de rasades sans +echanger une seule parole. + +Chicot surtout etait merveilleux; sans avoir dit autre chose que: + +-- Par ma foi, voila du joli bourgogne! + +Et: + +-- Sur mon ame, voila d'excellent jambon! + +Il avait avale deux bouteilles, c'est-a-dire une bouteille par phrase. + +-- Pardieu! murmurait a part lui Borromee, voila une singuliere chance que +j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne. + +A la troisieme bouteille, Chicot leva les yeux au ciel. + +-- En verite, dit-il, nous buvons d'un train a nous enivrer. + +-- Bon! ce saucisson est si sale! dit Borromee. + +-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tete solide. + +Et chacun d'eux avala encore sa bouteille. + +Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout oppose: il deliait +la langue de Chicot et nouait celle de Borromee. + +-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi. + +-- Ah! se dit tout bas Borromee, tu bavardes, donc tu te grises. + +-- Combien faut-il donc de bouteilles, compere? demanda Borromee. + +-- Pour quoi faire? dit Chicot. + +-- Pour etre gai. + +-- Avec quatre, j'ai mon compte. + +-- Et pour etre gris? + +-- Mettons-en six. + +-- Et pour etre ivre? + +-- Doublons. + +-- Gascon! pensa Borromee; il balbutie et n'en est encore qu'a la +quatrieme. + +-- Alors nous avons de la marge, dit Borromee, en tirant du panier une +cinquieme bouteille pour lui et une cinquieme pour Chicot. + +Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangees a la droite de +Borromee, les unes etaient a moitie, les autres aux deux tiers, aucune +n'etait vide. + +Cela le confirma dans cette pensee qui lui etait venue tout d'abord, que +le capitaine avait de mauvaises intentions a son egard. + +Il se souleva pour aller au devant de la cinquieme bouteille que lui +presentait Borromee, et oscilla sur ses jambes. + +-- Bon! dit-il, avez-vous senti? + +-- Quoi? + +-- Une secousse de tremblement de terre. + +-- Bah! + +-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'hotellerie de _la Corne +d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit batie sur pivot. + +-- Comment! elle est batie sur pivot? demanda Borromee. + +-- Sans doute, puisqu'elle tourne. + +-- C'est juste, dit Borromee en avalant son verre jusqu'a la derniere +goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause. + +-- Parce que vous n'etes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez +pas lu le traite _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez +qu'il n'y a pas d'effet sans cause. + +-- Eh bien! mon cher confrere, dit Borromee, car enfin vous etes capitaine +comme moi, n'est-ce pas? + +-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'a la pointe des cheveux, +repondit Chicot. + +-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromee, dites-moi, puisqu'il n'y +a pas d'effet sans cause, a ce que vous pretendez, dites-moi quelle etait +la cause de votre deguisement? + +-- De quel deguisement? + +-- De celui que vous portiez lorsque vous etes venu chez dom Modeste. + +-- Comment donc etais-je deguise? + +-- En bourgeois. + +-- Ah! c'est vrai. + +-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon education de philosophe. + +-- Volontiers; mais, a votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi +vous etiez deguise en moine? confidence pour confidence. + +-- Tope! dit Borromee. + +-- Touchez la, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine. + +Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot. + +-- A mon tour, dit Chicot. + +Et il frappa a cote de la main de Borromee. + +-- Bien! dit Borromee. + +-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'etais deguise en bourgeois? demanda +Chicot d'une langue qui allait s'epaississant de plus en plus. + +-- Oui, cela m'intrigue. + +-- Et vous me direz a votre tour? + +-- Parole d'honneur. + +-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue? + +-- C'est vrai, je l'avais oublie. Eh bien! c'est tout simple. + +-- Dites alors. + +-- Et en deux mots vous serez au courant. + +-- J'ecoute. + +-- J'espionnais pour le roi. + +-- Comment, vous espionniez. + +-- Oui. + +-- Vous etes donc espion par etat? + +-- Non, en amateur. + +-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste? + +-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frere Borromee ensuite, +puis le petit Jacques, puis tout le couvent. + +-- Et qu'avez-vous decouvert, mon digne ami? + +-- J'ai d'abord decouvert que dom Modeste etait une grosse bete. + +-- Il ne faut pas etre fort habile pour cela. + +-- Pardon, pardon, car Sa Majeste Henri III, qui n'est pas un niais, le +regarde comme la lumiere de l'Eglise, et compte en faire un eveque. + +-- Soit, je n'ai rien a dire contre cette promotion, au contraire; je +rirai bien ce jour-la; et qu'avez-vous decouvert encore? + +-- J'ai decouvert que certain frere Borromee n'etait pas un moine, mais un +capitaine. + +-- Ah! vraiment! vous avez decouvert cela? + +-- Du premier coup. + +-- Apres? + +-- J'ai decouvert que le petit Jacques s'exercait avec le fleuret, en +attendant qu'il s'escrimat avec l'epee, et qu'il s'exercait sur une cible, +en attendant qu'il s'exercat sur un homme. + +-- Ah! tu as decouvert cela! dit Borromee, en froncant le sourcil, et, +apres, qu'as-tu decouvert encore? + +-- Oh! donne-moi a boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien. + +-- Tu remarqueras que tu entames la sixieme bouteille, dit Borromee en +riant. + +-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne pretends pas le contraire; sommes- +nous donc venus ici pour faire de la philosophie? + +-- Non, nous sommes venus ici pour boire. + +-- Buvons donc! + +Et Chicot remplit son verre. + +-- Eh bien! demanda Borromee lorsqu'il eut fait raison a Chicot, te +souviens-tu? + +-- De quoi? + +-- De ce que tu as vu encore dans le couvent? + +-- Parbleu! dit Chicot. + +-- Eh bien! qu'as-tu vu? + +-- J'ai vu que les moines, au lieu d'etre des frocards, etaient des +soudards, et au lieu d'obeir a dom Modeste, t'obeissaient a toi. Voila ce +que j'ai vu. + +-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout? + +-- Non; mais a boire, a boire, a boire, ou la memoire va m'echapper. + +Et comme la bouteille de Chicot etait vide, il tendit son verre a +Borromee, qui lui versa de la sienne. + +Chicot vida son verre sans reprendre haleine. + +-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromee. + +-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien! + +-- Qu'as-tu vu encore? + +-- J'ai vu qu'il y avait un complot. + +-- Un complot! dit Borromee, palissant. + +-- Un complot, oui, repondit Chicot. + +-- Contre qui? + +-- Contre le roi. + +-- Dans quel but? + +-- Dans le but de l'enlever. + +-- Et quand cela? + +-- Quand il reviendrait de Vincennes. + +-- Tonnerre! + +-- Plait-il? + +-- Rien. Ah! vous avez vu cela? + +-- Je l'ai vu. + +-- Et vous en avez prevenu le roi! + +-- Parbleu! puisque j'etais venu pour cela. + +-- Alors c'est vous qui etes cause que le coup a manque? + +-- C'est moi, dit Chicot. + +-- Massacre! murmura Borromee entre ses dents. + +-- Vous dites? demanda Chicot. + +-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami. + +-- Bah! repondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore. +Passez-moi une de vos bouteilles, a vous, et je vous etonnerai quand je +vous dirai ce que j'ai vu. + +Borromee se hata d'obtemperer au desir de Chicot. + +-- Voyons, dit-il, etonnez-moi. + +-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blesse. + +-- Bah! + +-- La belle merveille! il etait sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de +Cahors. + +-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors? + +-- Certainement. Ah! capitaine, c'etait beau a voir, en verite, et un +brave comme vous eut pris plaisir a ce spectacle. + +-- Je n'en doute pas; vous etiez donc pres du roi de Navarre? + +-- Cote a cote, cher ami, comme nous sommes. + +-- Et vous l'avez quitte? + +-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France. + +-- Et vous arrivez du Louvre? + +-- Un quart d'heure avant vous. + +-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quittes depuis ce temps-la, je ne +vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre. + +-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus +curieux. + +-- Dites, alors. + +-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile a dire: +Dites! + +-- Faites un effort. + +-- Encore un verre de vin pour me delier la langue... tout plein, bon. Eh +bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de +Guise de ta poche, tu en as laisse tomber une autre. + +[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE +105.] + +-- Une autre! s'ecria Borromee en bondissant. + +-- Oui, dit Chicot, qui est la. + +Et apres avoir fait deux ou trois ecarts, d'une main avinee, il posa le +bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromee, a l'endroit meme +ou etait la lettre. + +Borromee tressaillit comme si le doigt de Chicot eut ete un fer rouge, et +que ce fer rouge eut touche sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint. + +-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose. + +-- A quoi? + +-- A tout ce que vous avez vu. + +-- Laquelle? + +-- C'est que vous sussiez a qui cette lettre est adressee. + +-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la +table; elle est adressee a madame la duchesse de Montpensier. + +-- Sang du Christ! s'ecria Borromee, et vous n'avez rien dit de cela au +roi, j'espere? + +-- Pas un mot, mais je le lui dirai. + +-- Et quand cela? + +-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot. + +Et il laissa tomber sa tete sur ses bras, comme il avait laisse tomber ses +bras sur la table. + +-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le +capitaine d'une voix etranglee. + +-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement. + +-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre? + +-- J'irais au Louvre. + +-- Et vous me denonceriez? + +-- Et je vous denoncerais. + +-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie? + +-- Quoi? + +-- Qu'aussitot votre somme acheve.... + +-- Eh bien? + +-- Le roi saura tout? + +-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tete et en regardant +Borromee d'un air languissant, comprenez donc; vous etes conspirateur, je +suis espion; j'ai tant par complot que je denonce; vous tramez un complot, +je vous denonce. Nous faisons chacun notre metier, et voila. Bonsoir, +capitaine. + +Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa premiere +position, mais encore il s'etait arrange sur son siege et sur la table de +telle facon, que le devant de sa tete etant enseveli dans ses mains et le +derriere abrite par son casque, il ne presentait de surface que le dos. + +Mais aussi, ce dos, depouille de sa cuirasse placee sur une chaise, +s'etait complaisamment arrondi. + +-- Ah dit Borromee, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu +veux me denoncer, cher ami? + +-- Aussitot que je serai reveille, cher ami, c'est convenu, fit Chicot. + +-- Mais il faut savoir si tu te reveilleras! s'ecria Borromee. + +Et, en meme temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son +compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer a +la table. + +Mais Borromee avait compte sans la cotte de mailles empruntee par Chicot +au cabinet d'armes de dom Modeste. + +La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, a +laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie. + +En outre, avant que l'assassin fut revenu de sa stupeur, le bras droit de +Chicot, se detendant comme un ressort, decrivit un demi-cercle et vint +frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromee, +qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille. + +En une seconde, Borromee fut debout; en une autre seconde il eut l'epee a +la main. + +Ces deux secondes avaient suffi a Chicot pour se redresser et degainer a +son tour. + +Toutes les vapeurs du vin s'etaient dissipees comme par enchantement; +Chicot se tenait a demi rejete sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le +poignet ferme et pret a recevoir son ennemi. + +La table, comme un champ de bataille sur lequel etaient couchees les +bouteilles vides, s'etendait entre les deux adversaires, et servait de +retranchement a chacun. + +Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son +visage a terre, enivra Borromee, et, perdant toute prudence, il s'elanca +contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la +table. + +-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que decidement c'est toi qui es +ivre, car, d'un cote a l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre, +tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon epee +de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens! + +Et Chicot, sans meme se fendre, allongea le bras avec la rapidite de +l'eclair, et piqua Borromee au milieu du front. + +Borromee poussa un cri, plus encore de colere que de douleur; et comme, a +tout prendre, il etait d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement +dans son attaque. + +Chicot, toujours de l'autre cote de la table, prit une chaise et s'assit +tranquillement. + +-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les +epaules. Cela pretend savoir manier une epee, et le moindre bourgeois, si +c'etait son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va +m'eborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait +plus que cela. Mais prends donc garde, ane bate que tu es, les coups de +bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais +comme une mauviette. + +Et il le piqua au ventre, comme il l'avait pique au front. + +Borromee rugit de fureur, et sauta en bas de la table. + +-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voila de plain-pied, et nous pouvons +causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc +quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots? + +-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la votre, dit Borromee, +ramene aux idees serieuses, et effraye, malgre lui, du feu sombre qui +jaillissait des yeux de Chicot. + +-- Voila parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que +je vaux mieux que vous. Ah! pas mal. + +Borromee venait de porter a Chicot un coup qui avait effleure sa poitrine. + +-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montree au +petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je +n'ai point commence la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a +plus, je vous ai laisse accomplir votre projet, en vous donnant toute +latitude, et meme encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que +j'ai un arrangement a vous proposer. + +-- Rien! s'ecria Borromee, exaspere de la tranquillite de Chicot, rien! + +Et il lui porta une botte qui eut perce le Gascon d'outre en outre, si +celui-ci n'eut pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de +la portee de son adversaire. + +-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir a me +reprocher. + +-- Tais-toi! dit Borromee, inutile, tais-toi! + +-- Ecoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton +sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'a la derniere extremite. + +-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'ecria Borromee exaspere. + +-- Non pas; deja une fois dans ma vie j'ai tue un autre ferrailleur comme +toi, je dirai meme un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le +connais, il etait aussi de la maison de Guise, lui, un avocat. + +-- Ah! Nicolas David! murmura Borromee, effraye du precedent et se +remettant sur la defensive. + +-- Justement. + +-- Ah! c'est toi qui l'as tue? + +-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si +tu n'acceptes pas l'arrangement. + +-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons? + +-- Tu passeras du service du duc de Guise a celui du roi, sans quitter +cependant celui du duc de Guise. + +-- C'est-a-dire que je me ferais espion comme toi? + +-- Non pas, il y aura une difference; moi on ne me paie pas, et toi on te +paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise a +madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et +je te laisserai tranquille jusqu'a nouvelle occasion. Hein! suis-je +gentil? + +-- Tiens, dit Borromee, voila ma reponse. + +La reponse de Borromee etait un coupe sur les armes, si rapidement +execute, que le bout de l'epee effleura l'epaule de Chicot. + +-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je +te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli. + +Et Chicot, qui jusque-la s'etait tenu sur la defensive, fit un pas en +avant et attaqua a son tour. + +-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse. + +Et il fit sa feinte; Borromee para en rompant; mais, apres ce premier pas +de retraite, il fut force de s'arreter, la cloison se trouvant derriere +lui. + +-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet +est meilleur que le tien; je lie donc l'epee, je reviens en tierce haute, +je me fends, et tu es touche, ou plutot tu es mort. + +En effet, le coup avait suivi ou plutot accompagne la demonstration, et la +fine rapiere, penetrant dans la poitrine de Borromee, avait glisse comme +une aiguille entre deux cotes et pique profondement, et avec un bruit mat, +la cloison de sapin. + +[Illustration: Jacques Clement.] + +Borromee etendit les bras et laissa tomber son epee, ses yeux se +dilaterent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une ecume rouge parut sur ses +levres, sa tete se pencha sur son epaule avec un soupir qui ressemblait a +un rale, puis ses jambes cesserent de le soutenir, et son corps, en +s'affaissant, elargit la coupure de l'epee, mais ne put la detacher de la +cloison, maintenue qu'elle etait contre la cloison par le poignet infernal +de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable a un gigantesque phalene, +resta cloue a la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes. + +Chicot, froid et impassible comme il etait dans les circonstances +extremes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il +avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot +lacha l'epee qui demeura plantee horizontalement, detacha la ceinture du +capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la +suscription: + + _Duchesse de Montpensier._ + +Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la +souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blesse. + +-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitie de +moi! + +Ce dernier appel a la misericorde divine, fait par un homme qui sans doute +n'y avait guere songe que dans ce moment supreme, toucha Chicot. + +-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il +meure au moins le plus doucement possible. + +Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son epee de la +muraille, et, soutenant le corps de Borromee, il empecha que ce corps ne +tombat lourdement a terre. + +Mais cette derniere precaution etait inutile, la mort etait accourue +rapide et glacee, elle avait deja paralyse les membres du vaincu; ses +jambes flechirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement +sur le plancher. + +Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec +lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromee. + +Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet. + +Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait ecoute a la porte, et avait +successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement +des epees et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout apres la +confidence qui lui avait ete faite, trop d'experience, ce digne monsieur +Bonhomet, du caractere des gens d'epee en general, et de celui de Chicot +en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'etait +passe. + +La seule chose qu'il ignorat, c'etait celui des deux adversaires qui avait +succombe. + +Il faut le dire a la louange de maitre Bonhomet, sa figure prit une +expression de joie veritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et +qu'il vit que c'etait le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte. + +Chicot, a qui rien n'echappait, remarqua cette expression, et lui en sut +interieurement gre. + +Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle. + +-- Ah! bon Jesus! s'ecria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigne +dans son sang. + +-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voila ce que c'est +que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. + +-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'ecria Bonhomet +pret a se pamer. + +-- Eh bien! quoi? demanda Chicot. + +-- Que c'est mal a vous d'avoir choisi mon logis pour cette execution; un +si beau capitaine! + +-- Aimerais-tu mieux voir Chicot a terre et Borromee debout? + +-- Non, oh! non! s'ecria l'hote du plus profond de son coeur. + +-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la +Providence. + +-- Vraiment? + +-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal, +cher ami. + +Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux epaules arrivassent +a la hauteur de son oeil. + +Entre les deux epaules le pourpoint etait troue, et une tache de sang +ronde et large comme un ecu d'argent rougissait les franges du trou. + +-- Du sang! s'ecria Bonhomet, du sang! ah! vous etes blesse! + +-- Attends, attends. + +Et Chicot defit son pourpoint, puis sa chemise. + +-- Regarde maintenant, dit-il. + +-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et +vous dites que le scelerat a voulu vous assassiner? + +-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai ete m'amuser a me donner +un coup de poignard entre les deux epaules. Maintenant que vois-tu? + +-- Une maille rompue. + +-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang? + +-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles. + +-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot. + +Chicot enleva la cuirasse et mit a nu un torse qui semblait ne se composer +que d'os, de muscles colles sur les os, et de peau collee sur les muscles. + +-- Ah! monsieur Chicot, s'ecria Bonhomet, vous en avez large comme une +assiette. + +-- Oui, c'est cela, le sang est extravase; il y a ecchymose, comme disent +les medecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie egale dans un +verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache, +mon ami, lave. + +-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire? + +-- Cela ne te regarde pas. + +-- Non. Donne-moi encre, plume et papier. + +-- A l'instant meme, cher monsieur Chicot. + +Bonhomet s'elanca hors du reduit. + +Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps a perdre, +chauffait a la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de +la cire le scel de la lettre. + +Apres quoi, rien ne retenant plus la depeche, Chicot la tira de son +enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction. + +Comme il venait d'achever cette lecture, maitre Bonhomet rentra avec +l'huile, le vin, le papier et la plume. + +Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit a la +table, et tendit le dos a Bonhomet avec un flegme stoique. + +Bonhomet comprit la pantomime et commenca les frictions. + +Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eut +voluptueusement chatouillee, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre +du duc de Guise a sa soeur, et faisait ses commentaires a chaque mot. + +Cette lettre etait ainsi concue: + + " Chere soeur, l'expedition d'Anvers a reussi pour tout le monde, mais + a manque pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en + croyez rien, il vit. + + _Il vit_, entendez-vous, la est toute la question. + + Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots separent la + maison de Lorraine du trone de France mieux que ne le ferait le plus + profond abime. + + Cependant ne vous inquietez pas trop de cela. J'ai decouvert que deux + personnes que je croyais trepassees, existent encore, et il y a une + grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux + personnes. + + Pensez donc a Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la + Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et + se tiennent prets. + + L'armee est sur pied; nous comptons douze mille hommes surs et bien + equipes; j'entrerai avec elle en France, sous pretexte de combattre + les huguenots allemands qui vont porter secours a Henri de Navarre; + je battrai les huguenots, et, entre en France en ami, j'agirai en + maitre. " + +-- Eh! eh! fit Chicot. + +-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les +frictions. + +-- Oui, mon brave. + +-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille. + +Chicot continua. + + " _P.S._ J'approuve entierement votre plan a l'egard des Quarante- + Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chere soeur, que vous + ferez a ces droles-la plus d'honneur qu'ils n'en meritent.... " + +-- Ah! diable! murmura Chicot, voila qui devient obscur. Et il relut: + + " J'approuve entierement votre plan a l'egard des Quarante-Cinq.... " + +-- Quel plan? se demanda Chicot. + + " Seulement, permettez-moi de vous dire, chere soeur, que vous ferez a + ces droles-la plus d'honneur qu'ils n'en meritent. " + +-- Quel honneur? + +Chicot reprit: + + " Qu'ils n'en meritent. + + Votre affectionne frere, + + H. DE LORRAINE. " + +-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepte le post-scriptum. Bon! nous +surveillerons le post-scriptum. + +-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot +avait cesse d'ecrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne +m'avez point dit ce que j'aurais a faire de ce cadavre. + +-- C'est chose toute simple. + +-- Pour vous qui etes plein d'imagination, oui, mais pour moi? + +-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris +de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reitres, et qu'on te l'ait +apporte blesse, aurais-tu refuse de le recevoir? + +-- Non, certes, a moins que vous ne me l'eussiez defendu, cher monsieur +Chicot. + +-- Suppose que, depose dans ce coin, il soit, malgre les soins que tu lui +donnais, passe de vie a trepas entre tes mains. Ce serait un malheur, +voila tout, n'est-ce pas? + +-- Certainement. + +-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu meriterais des eloges pour ton +humanite. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononce +le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine. + +-- De dom Modeste Gorenflot? s'ecria Bonhomet avec etonnement. + +-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prevenir dom Modeste; +dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des +poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la +bourse, je te dis cela par maniere d'avis, et comme on retrouve dans une +des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne concoit +aucun soupcon. + +-- Je comprends, cher monsieur Chicot. + +-- Il y a plus, tu recois une recompense au lieu de subir une punition. + +-- Vous etes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieure +Saint-Antoine. + +-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre. + +-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez? + +-- Justement. + +-- Il ne faudra pas dire qu'elle a ete lue et copiee? + +-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu +recevras une recompense. + +-- Il y a donc un secret dans cette lettre? + +-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher +Bonhomet. + +Et Chicot, apres cette reponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire +du scel en employant le meme procede, puis il unit la cire si artistement, +que l'oeil le plus exerce n'y eut pu voir la moindre fissure. + +Apres quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur +sa blessure le linge impregne d'huile et de lie de vin en maniere de +cataplasme, remit la cotte de mailles preservatrice sur sa peau, sa +chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son epee, l'essuya, la repoussa +au fourreau et s'eloigna. + +Puis, revenant: + +-- Apres tout, dit-il, si la fable que j'ai inventee ne te parait pas +bonne, il te reste a accuser le capitaine de s'etre passe lui-meme son +epee au travers du corps. + +-- Un suicide? + +-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends. + +-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte. + +-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir a lui faire? + +-- Mais, oui, je crois. + +-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu. + +Puis, revenant une seconde fois: + +-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort. + +Et Chicot jeta trois ecus d'or sur la table. + +Apres quoi, il rapprocha son index de ses levres en signe de silence et +sortit. + + + + +LXXXIII + +LE MARI ET L'AMANT + + +Ce ne fut pas sans une puissante emotion que Chicot revit la rue des +Augustins si calme et si deserte, l'angle forme par le pate de maisons qui +precedaient la sienne, enfin sa chere maison elle-meme avec son toit +triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttieres ornees de gargouilles. + +Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide a la place de cette +maison; il avait si fort redoute de voir la rue bronzee par la fumee d'un +incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de nettete, de grace +et de splendeur. + +Chicot avait cache dans le creux d'une pierre servant de base a une des +colonnes de son balcon, la clef de sa maison cherie. En ce temps-la une +clef quelconque de coffre ou de meuble egalait en pesanteur et en volume +les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons +etaient donc, d'apres les proportions naturelles, egales a des clefs de +villes modernes. + +Aussi Chicot avait-il calcule la difficulte qu'aurait sa poche a contenir +la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher ou nous avons +dit. + +Chicot eprouvait donc, il faut l'avouer, un leger frisson en plongeant les +doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille +lorsqu'il sentit le froid du fer. + +La clef etait bien reellement a la place ou Chicot l'avait laissee. + +Il en etait de meme des meubles de la premiere chambre, de la planchette +clouee sur la poutre et enfin des mille ecus sommeillant toujours dans +leur cachette de chene. + +Chicot n'etait point un avare: tout au contraire; souvent meme il avait +jete l'or a pleines mains, sacrifiant ainsi le materiel au triomphe de +l'idee, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur; +mais quand l'idee avait cesse momentanement de commander a la matiere, +c'est-a-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice, +lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle regnait dans l'ame de Chicot, +et que cette ame permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette +premiere, cette incessante, cette eternelle source des jouissances +animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux +que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet +inestimable entier que l'on appelle un ecu. + +-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa +dalle ouverte, sa planchette a cote de lui et son tresor sous ses yeux; +ventre de biche! j'ai la un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a +fait respecter et a respecte lui-meme mon argent; en verite c'est une +action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un +remerciment a ce galant homme, et ce soir il l'aura. + +Et la-dessus Chicot replaca sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la +planchette, s'approcha de la fenetre, et regarda en face. + +La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination +prete comme une couleur de teinte naturelle aux edifices dont elle connait +le caractere. + +-- Il ne doit pas encore etre l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs +ces gens-la, j'en suis certain, ne sont pas de bien enrages dormeurs; +voyons. + +Il descendit et alla, preparant toutes les gracieusetes de sa mine riante, +frapper a la porte du voisin. + +Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et +attendit cependant assez longtemps pour se croire oblige de frapper de +nouveau. + +A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre. + +-- Merci et bonsoir, dit Chicot en etendant la main, me voici de retour et +je viens vous rendre mes graces, mon cher voisin. + +-- Plait-il? fit une voix desappointee et dont l'accent surprit fort +Chicot. + +En meme temps l'homme qui etait venu ouvrir la porte faisait un pas en +arriere. + +-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui etiez mon voisin +au moment de mon depart, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais. + +-- Et moi aussi, dit le jeune homme. + +-- Vous etes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges. + +-- Et vous, vous etes l'Ombre. + +-- En verite, dit Chicot, je tombe des nues. + +-- Enfin, que desirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu +d'aigreur. + +-- Pardon, je vous derange peut-etre, mon cher monsieur? + +-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce +qu'il y a pour votre service. + +-- Rien, sinon que je voulais parler au maitre de la maison. + +-- Parlez alors. + +-- Comment cela? + +-- Sans doute; le maitre de la maison, c'est moi. + +-- Vous? et depuis quand je vous prie? + +-- Dame! depuis trois jours. + +-- Bon! la maison etait donc a vendre? + +-- Il parait, puisque je l'ai achetee. + +-- Mais l'ancien proprietaire? + +-- Ne l'habite plus, comme vous voyez. + +-- Ou est-il? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot. + +-- Je ne demande pas mieux, repondit Ernauton avec une impatience visible; +seulement entendons-nous vite. + +-- L'ancien proprietaire etait un homme de vingt-cinq a trente ans, qui en +paraissait quarante? + +-- Non; c'etait un homme de soixante-cinq a soixante-six ans, qui +paraissait son age. + +-- Chauve? + +-- Non, au contraire, avec une foret de cheveux blancs. + +-- Il a une cicatrice enorme au cote gauche de la tete, n'est-ce pas? + +-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides. + +-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot. + +-- Enfin, reprit Ernauton, apres un instant de silence, que vouliez-vous a +cet homme, mon cher monsieur l'Ombre? + +Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout a coup le mystere de la +surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets. + +-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre +voisins, dit-il, voila tout. + +De cette facon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien. + +-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant +considerablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebaillee, mon +cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements +plus precis. + +-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs. + +-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne +m'empeche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec +vous. + +-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant +salut pour salut. + +Cependant comme, malgre cette reponse mentale, Chicot, dans sa +preoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage +entre la porte et le chambranle, lui dit: + +-- Bien au revoir, monsieur. + +-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot. + +-- Monsieur, c'est a mon grand regret, repondit Ernauton, mais je ne +saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper a cette porte +meme, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discretion +possible a le recevoir. + +-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir +importune, et je me retire. + +-- Adieu, cher monsieur l'Ombre. + +-- Adieu, digne monsieur Ernauton. + +Et Chicot, en faisant un pas en arriere, se vit doucement fermer la porte +au nez. + +Il ecouta pour voir si le jeune homme defiant guettait son depart, mais le +pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans +inquietude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien resolu a ne pas +troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude a +lui, a ne pas trop le perdre de vue. + +En effet, Chicot n'etait pas homme a s'endormir sur un fait qui lui +paraissait de quelque importance, sans avoir palpe, retourne, disseque ce +fait avec la patience d'un anatomiste distingue; malgre lui, et c'etait un +privilege ou un defaut de son organisation, malgre lui toute forme +incrustee en son cerveau se presentait a l'analyse par ses cotes +saillants, de facon que les parois cerebrales du pauvre Chicot en etaient +blessees, gercees et sollicitees a un examen immediat. + +Chicot, qui jusque-la avait ete preoccupe de cette phrase de la lettre du +duc de Guise: + +" J'approuve entierement votre plan a l'egard des Quarante-Cinq, " +abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard +l'examen, pour couler a fond, seance tenante, la preoccupation nouvelle +qui venait de prendre la place de l'ancienne preoccupation. + +Chicot reflechit qu'il etait on ne peut plus etrange de voir Ernauton +s'installer en maitre dans cette maison mysterieuse dont les habitants +avaient ainsi disparu tout a coup. + +D'autant plus, qu'a ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour +Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou. + +C'etait la un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de +croire aux hasards providentiels. + +Il developpait meme a cet egard, lorsqu'on l'en sollicitait, des theories +fort ingenieuses. + +La base de ces theories etait une idee qui, a notre avis, en valait bien +une autre. + +-- Cette idee, la voici. + +Le hasard est la reserve de Dieu. + +Le Tout-Puissant ne fait donner sa reserve qu'en des circonstances graves, +surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour etudier et prevoir +les chances d'apres la nature et les elements regulierement organises. + +Or, Dieu aime ou doit aimer a dejouer les combinaisons de ces orgueilleux, +dont il a deja puni l'orgueil passe en les noyant, et dont il doit punir +l'orgueil a venir en les brulant. + +Dieu donc, disons-nous, ou plutot disait Chicot, Dieu aime a dejouer les +combinaisons de ces orgueilleux avec les elements qui leur sont inconnus, +et dont ils ne peuvent prevoir l'intervention. + +Cette theorie, comme on le voit, renferme de specieux arguments, et peut +fournir de brillantes theses; mais sans doute le lecteur, presse comme +Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous +saura gre d'en arreter le developpement. + +Donc Chicot reflechit qu'il etait etrange de voir Ernauton dans cette +maison ou il avait vu Remy. + +Il reflechit que cela etait etrange par deux raisons: la premiere, a cause +de la parfaite ignorance ou les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce +qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermediaire +inconnu a Chicot. + +La seconde, que la maison avait du etre vendue a Ernauton, qui n'avait pas +d'argent pour l'acheter. + +-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodement qu'il +put sur sa gouttiere, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune +homme pretend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle +d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des +fantaisies. Ernauton est beau, jeune et elegant: Ernauton a plus, on lui a +donne rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a achete la +maison, et accepte le rendez-vous. + +Ernauton, continua Chicot, vit a la cour; ce doit donc etre quelque femme +de la cour a qui il ait affaire. Pauvre garcon, l'aimera-t-il? Dieu l'en +preserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas +lui faire de la morale, moi? + +De la morale doublement inutile et decuplement stupide. + +Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne +voudrait pas l'ecouter. + +Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu +a ce pauvre Borromee. + +A ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'apercois d'une chose: +c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le +fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tue Borromee, puisque la +preoccupation ou me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier +que je l'ai tue; et lui de son cote, s'il m'eut cloue sur la table comme +je l'ai cloue contre la cloison, lui, n'aurait certes pas a cette heure +plus de remords que je n'en ai moi-meme. + +Chicot en etait la de ses raisonnements, de ses inductions et de sa +philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout, +lorsqu'il fut tire de sa preoccupation par l'arrivee d'une litiere venant +du cote de l'hotellerie du _Fier-Chevalier_. + +Cette litiere s'arreta au seuil de la maison mysterieuse. + +Une femme voilee en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait +entr'ouverte. + +-- Pauvre garcon! murmura Chicot, je ne m'etais pas trompe, et c'etait +bien une femme qu'il attendait, et la-dessus je m'en vais dormir. + +Et la-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout. + +-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire: +si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empechera de dormir, +ce sera la curiosite, et c'est si vrai ce que je dis la, que, si je +demeure a mon observatoire, je ne serai preoccupe que d'une chose, c'est a +savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour. + +Mieux vaut donc que je reste a mon observatoire, puisque si j'allais me +coucher, je ne me releverais certainement pas pour y revenir. + +Et la-dessus, Chicot se rassit. + +Une heure s'etait ecoulee a peu pres, sans que nous puissions dire si +Chicot pensait a la dame inconnue ou a Borromee, s'il etait preoccupe par +la curiosite ou bourrele par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout +de la rue le galop d'un cheval. + +En effet, bientot un cavalier apparut enveloppe dans son manteau. + +Le cavalier s'arreta au milieu de la rue et sembla chercher a se +reconnaitre. + +Alors le cavalier apercut le groupe que formaient la litiere et les +porteurs. + +Le cavalier poussa son cheval sur eux; il etait arme, car on entendait son +epee battre sur ses eperons. + +Les porteurs voulurent s'opposer a son passage; mais il leur adressa +quelques mots a voix basse, et non seulement ils s'ecarterent +respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied a terre, +recut de ses mains les brides de son cheval. + +L'inconnu s'avanca vers la porte, et y heurta rudement. + +-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes +pressentiments, qui m'annoncaient qu'il allait se passer quelque chose, ne +m'avaient point trompe. Voila le mari, pauvre Ernauton! nous allons +assister tout a l'heure a quelque egorgement. + +Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en +frappant si rudement. + +Toutefois, malgre la facon magistrale dont avait frappe l'inconnu, on +paraissait hesiter a ouvrir. + +-- Ouvrez! cria celui qui heurtait. + +-- Ouvrez, ouvrez! repeterent les porteurs. + +-- Decidement, reprit Chicot, c'est le mari; il a menace les porteurs de +les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui. + +Pauvre Ernauton! il va etre ecorche vif. + +Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot. + +Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par consequent, le cas echeant, +je dois le secourir. + +Or, il me semble que le cas est echu ou n'echoira jamais. + +Chicot etait resolu et genereux; curieux, en outre; il detacha sa longue +epee, la mit sous son bras, et descendit precipitamment son escalier. + +Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science +indispensable a quiconque veut ecouter avec profit. + +Chicot se glissa sous le balcon, derriere un pilier et attendit. + +A peine etait-il installe que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que +l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte. + +Un instant apres, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte. + +La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit a la litiere, en ferma +la porte et monta a cheval. + +-- Plus de doute, c'etait le mari, dit Chicot, bonne pate de mari apres +tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire eventrer +mon ami de Carmainges. + +La litiere se mit en route, le cavalier marchant a la portiere. + +-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-la; que je sache +ce qu'ils sont et ou ils vont; je tirerai certainement de ma decouverte +quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges. + +Chicot suivit en effet le cortege, en observant cette precaution de +demeurer dans l'ombre des murs et d'eteindre son pas dans le bruit du pas +des hommes et des chevaux. + +La surprise de Chicot ne fut pas mediocre, lorsqu'il vit la litiere +s'arreter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_. + +Presque aussitot, comme si quelqu'un eut veille, la porte s'ouvrit. + +La dame, toujours voilee, descendit, entra et monta a la tourelle, dont la +fenetre du premier etage etait eclairee. + +Le mari monta derriere elle. + +Le tout etait respectueusement precede de dame Fournichon, laquelle tenait +a la main un flambeau. + +-- Decidement, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus +rien!... + + + + +LXXXIV + +COMMENT CHICOT COMMENCA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE + + +Chicot croyait bien avoir deja vu quelque part la tournure de ce cavalier +si complaisant; mais sa memoire, s'etant un peu embrouillee pendant ce +voyage de Navarre, ou il avait vu tant de tournures differentes, ne lui +fournissait pas avec sa facilite ordinaire le nom qu'il desirait +prononcer. + +Tandis que, cache dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixes sur la +fenetre illuminee, ce que cet homme et cette femme etaient venus faire en +tete-a-tete au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison +mysterieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hotellerie, et, +dans le sillon de lumiere qui s'echappa de l'ouverture, il apercut comme +une silhouette noire de moinillon. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, voila ce me semble une robe de jacobin; maitre +Gorenflot se relache-t-il donc de la discipline, qu'il permet a ses +moutons d'aller vagabonder a pareille heure de la nuit et a pareille +distance du prieure? + +Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des +Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait +dans ce moine le mot de l'enigme qu'il avait vainement demande jusque-la. + +D'ailleurs, de meme que Chicot avait cru reconnaitre la tournure du +cavalier, il croyait reconnaitre dans le moinillon certain mouvement +d'epaule, certain dehanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux +habitues des salles d'armes et des gymnases. + +-- Je veux etre damne, murmura-t-il, si cette robe-la ne renferme point ce +petit mecreant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui +manie si habilement l'arquebuse et le fleuret. + +A peine cette idee fut-elle venue a Chicot, que, pour s'assurer de sa +valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit +compere, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe seche et nerveuse +pour aller plus vite. + +Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arretait +de temps en temps pour jeter un regard derriere lui, comme s'il +s'eloignait a grand'peine et a regret. + +Ce regard etait constamment dirige vers les vitres flamboyantes de +l'hotellerie. + +Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il etait certain de ne pas s'etre +trompe. + +-- Hola! mon petit compere, dit-il; hola! mon petit Jacquot: hola! mon +petit Clement. Halte! + +Et il prononca ce dernier mot d'une facon si militaire, que le moinillon +en tressaillit. + +-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus +provocateur que bienveillant. + +-- Moi! repliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me +reconnais-tu, mon fils? + +-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'ecria le moinillon. + +-- Moi-meme, petit. Et ou vas-tu comme cela si tard, enfant cheri? + +-- Au prieure, monsieur Briquet. + +-- Soit; mais d'ou viens-tu? + +-- Moi? + +-- Sans doute, petit libertin. + +Le jeune homme tressaillit. + +-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis, +au contraire, envoye en commission importante par dom Modeste, et lui-meme +en fera foi pres de vous, si besoin est. + +-- La, la, tout doux, mon petit saint Jerome; nous prenons feu comme une +meche, a ce qu'il parait. + +-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites? + +-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret +a pareille heure.... + +-- D'un cabaret, moi? + +-- Eh! sans doute, cette maison d'ou tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier- +Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends! + +-- Je sortais de cette maison, dit Clement, vous avez raison, mais je ne +sortais pas d'un cabaret. + +-- Comment, fit Chicot, l'hotellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un +cabaret? + +-- Un cabaret est une maison ou l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans +cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi. + +-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu +deviendras un jour un rude theologien; mais enfin si tu n'allais pas dans +cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu. + +Clement ne repondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgre +l'obscurite, une ferme volonte de ne pas dire un seul mot de plus. + +Cette resolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de +tout savoir. + +Ce n'etait pas que Clement mit de l'aigreur dans son silence; bien au +contraire, il avait paru charme de rencontrer d'une facon si inattendue +son savant professeur d'armes, maitre Robert Briquet, et il lui avait fait +tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentree et +reveche. + +La conversation etait completement tombee. Chicot, pour la renouer, fut +sur le point de prononcer le nom de frere Borromee; mais, quoique Chicot +n'eut point de remords, ou ne crut pas en avoir, ce nom expira sur ses +levres. + +Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose; +on eut dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps +possible aux environs de l'hotellerie du _Fier-Chevalier_. + +Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un +instant l'espoir de faire avec lui. + +Les yeux de Jacques Clement brillerent aux mots d'espace et de liberte. + +Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir, +l'escrime etait fort en honneur: il ajouta negligemment qu'il en avait +meme rapporte quelques coups merveilleux. + +C'etait mettre Jacques sur un terrain brulant. Il demanda a connaitre ces +coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras +du petit frere. + +Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniatrete du +petit Clement: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui +montrait son ami maitre Robert Briquet, il gardait un obstine silence a +l'endroit de ce qu'il etait venu faire dans le quartier. + +Depite, mais maitre de lui, Chicot resolut d'essayer de l'injustice; +l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient ete +inventees pour faire parler les femmes, les enfants et les inferieurs, de +quelque nature qu'ils soient. + +-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait a sa premiere idee, +n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hotelleries, +et dans quelles hotelleries encore; dans celles ou l'on trouve de belles +dames, et tu t'arretes en extase devant la fenetre ou l'on peut voir leur +ombre; petit, petit, je le dirai a dom Modeste. + +Le coup frappa juste, plus juste meme que ne l'avait suppose Chicot, car +il ne se doutait pas, en commencant, que la blessure dut etre si profonde. + +-- Ce n'est pas vrai! s'ecria-t-il, rouge de honte et de colere, je ne +regarde point les femmes. + +-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort +belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es +retourne pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la +tourelle, et je sais que tu lui as parle. + +Chicot procedait par induction. + +Jacques ne put se contenir. + +-- Sans doute, je lui ai parle! s'ecria-t-il, est-ce un peche que de +parler aux femmes? + +-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et pousse par +la tentation de Satan. + +-- Satan n'a rien a faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle a +cette dame puisque j'etais charge de lui remettre une lettre. + +-- Charge par dom Modeste! s'ecria Chicot. + +-- Oui, allez donc vous plaindre a lui maintenant! + +Chicot, un moment etourdi et tatonnant dans les tenebres, sentit a ces +paroles un eclair traverser l'obscurite de son cerveau. + +-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi. + +-- Que saviez-vous? + +-- Ce que tu ne voulais pas me dire. + +-- Je ne dis pas meme mes secrets, a plus forte raison les secrets des +autres. + +-- Oui; mais a moi. + +-- Pourquoi a vous? + +-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis a moi.... + +-- Apres? + +-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire. + +Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tete avec un sourire +d'incredulite. + +-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux +pas me raconter? + +-- Je le veux bien, dit Jacques. + +Chicot fit un effort. + +-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borromee.... + +La figure de Jacques s'assombrit. + +-- Oh! fit l'enfant, si j'avais ete la.... + +-- Si tu avais ete la? + +-- La chose ne se serait point passee ainsi. + +-- Tu l'aurais defendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris +querelle? + +-- Je l'eusse defendu contre tout le monde! + +-- De sorte qu'il n'eut pas ete tue? + +-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui. + +-- Enfin, tu n'y etais pas, de sorte que le pauvre diable est trepasse +dans une mechante hotellerie et en trepassant a prononce le nom de dom +Modeste? + +-- Oui. + +-- Si bien qu'on a prevenu dom Modeste? + +-- Un homme tout effare, qui a jete l'alarme dans le couvent. + +-- Et dom Modeste a fait appeler sa litiere, et a couru a la _Corne +d'Abondance_. + +-- D'ou savez-vous cela? + +-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi. + +Jacques recula de deux pas. + +-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'eclairait, a mesure qu'il +parlait, a la propre lumiere de ses paroles; on a trouve une lettre dans +la poche du mort. + +-- Une lettre, c'est cela. + +-- Et dom Modeste a charge son petit Jacques de porter cette lettre a son +adresse. + +-- Oui. + +-- Et le petit Jacques a couru a l'instant meme a l'hotel de Guise. + +-- Oh! + +-- Ou il n'a trouve personne. + +-- Bon Dieu! + +-- Que M. de Mayneville. + +-- Misericorde! + +-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques a l'hotellerie du _Fier- +Chevalier_. + +-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'ecria Jacques, si vous savez +cela!... + +-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'ecria Chicot, +triomphant d'avoir degage cet inconnu, si important pour lui, des langes +tenebreux ou il etait enveloppe d'abord. + +-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne +suis pas coupable. + +-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais +tu es coupable par pensee. + +-- Moi? + +-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle. + +-- Moi! + +-- Et tu te retournes pour la voir encore a travers les carreaux. + +-- Moi!!! + +Le moinillon rougit et balbutia: + +-- C'est vrai, elle ressemble a une vierge Marie qui etait au chevet de ma +mere. + +-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas +curieux! + +-- Alors il se fit raconter par le petit Clement, qu'il tenait desormais a +sa discretion, tout ce qu'il venait de raconter lui-meme, mais, cette +fois, avec des details qu'il ne pouvait savoir. + +-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maitre d'escrime tu +avais dans frere Borromee! + +-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des +morts. + +-- Non, mais avoue une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que Borromee tirait moins bien que celui qui l'a tue. + +-- C'est vrai. + +-- Et maintenant, voila tout ce que j'avais a te dire. Bonsoir, mon petit +Jacques, a bientot, et si tu veux.... + +-- Quoi, monsieur Briquet? + +-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des lecons d'escrime a l'avenir. + +-- Oh! bien volontiers. + +-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au +prieure. + +-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir. + +Et le moinillon disparut en courant. + +Ce n'etait pas sans raison que Chicot avait congedie son interlocuteur. Il +en avait tire tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre cote, il lui +restait encore quelque chose a apprendre. + +Il rejoignit donc a grands pas sa maison. La litiere, les porteurs et le +cheval etaient toujours a la porte du _Fier-Chevalier_. + +Il regagna sans bruit sa gouttiere. + +La maison situee en face de la sienne etait toujours eclairee. + +Des lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison. + +Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui +paraissait attendre avec impatience. + +Puis il vit revenir la litiere, il vit partir Mayneville, enfin, il vit +entrer la duchesse dans la chambre ou palpitait Ernauton plutot qu'il ne +respirait. + +Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main a +baiser. + +Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, a +une table elegamment servie. + +-- C'est singulier, dit Chicot, cela commencait comme une conspiration, et +cela finit comme un rendez-vous d'amour. + +Oui, continua Chicot, mais qui l'a donne ce rendez-vous d'amour? + +Madame de Montpensier. + +Puis s'eclairant a une lumiere nouvelle: + +-- Oh! oh! murmura-t-il. " Chere soeur, j'approuve votre plan a l'egard +des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de +l'honneur que vous ferez a ces droles-la. " + + Ventre de biche! s'ecria Chicot, j'en reviens a ma premiere idee; ce +n'est pas de l'amour, c'est une conspiration. + +Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges; +surveillons les amours de madame la duchesse. + +Et Chicot surveilla jusqu'a minuit et demi, heure a laquelle Ernauton +s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de +Montpensier remontait en litiere. + +-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette +chance de mort qui doit delivrer le duc de Guise de l'heritier presomptif +de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont +vivants? + +Mordieu! je pourrais bien etre sur la trace! + + + + +LXXXV + +LE CARDINAL DE JOYEUSE + + +La jeunesse a des opiniatretes dans le mal et dans le bien qui valent +l'aplomb des resolutions d'un age mur. + +Tendus vers le bien, ces sortes d'entetements produisent les grandes +actions et impriment a l'homme qui debute dans la vie un mouvement qui le +porte, par une pente naturelle, vers un heroisme quelconque. + +Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir ete +les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eut jamais vus; +ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le patre de +Montalte, et dont le genie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour +s'etre obstine a mal faire sa besogne de porcher. + +Ainsi les pires natures Spartiates se developperent-elles dans le sens de +l'heroisme, apres avoir commence par l'entetement dans la dissimulation et +la cruaute. + +Nous n'avons ici a tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant +plus d'un biographe eut trouve dans Henri du Bouchage, a vingt ans, +l'etoffe d'un grand homme. + +Henri s'obstina dans son amour et dans sa sequestration du monde. Comme le +lui avait demande son frere, comme l'avait exige le roi, il demeura +quelques jours seul avec son eternelle pensee; puis, sa pensee s'etant +faite de plus en plus immuable, il se decida un matin a visiter son frere +le cardinal, personnage important, qui a l'age de vingt-six ans etait deja +cardinal depuis deux ans, et qui de l'archeveche de Narbonne etait passe +au plus haut degre des grandeurs ecclesiastiques, grace a la noblesse de +sa race et a la puissance de son esprit. + +Francois de Joyeuse, que nous avons deja introduit en scene pour eclaircir +le doute de Henri de Valois a l'egard de Sylla, Francois de Joyeuse, jeune +et mondain, beau et spirituel, etait un des hommes les plus remarquables +de l'epoque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par +position, Francois de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est +trop_, et justifier sa devise. + +Peut-etre seul de tous les hommes de cour et Francois de Joyeuse etait un +homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux +trones religieux et laique desquels il ressortissait comme gentil homme +francais et comme prince de l'Eglise; Sixte le protegeait contre Henri +III, Henri III le protegeait contre Sixte. Il etait Italien a Paris, +Parisien a Rome, magnifique et adroit partout. + +L'epee seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait a ce dernier plus de +poids dans la balance; mais on voyait, a certains sourires du cardinal, +que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout elegant +qu'il etait, maniait si bien le bras de son frere, il savait user et meme +abuser des armes spirituelles confiees a lui par le souverain chef de +l'Eglise. + +Le cardinal Francois de Joyeuse etait promptement devenu riche, riche de +son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses differents benefices. +En ce temps-la, l'Eglise possedait, et meme possedait beaucoup, et quand +ses tresors etaient epuises, elle connaissait les sources, aujourd'hui +taries, ou les renouveler. + +Francois de Joyeuse menait donc grand train. Laissant a son frere +l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de cures, +d'eveques, d'archeveques; il avait sa specialite. Une fois cardinal, comme +il etait prince de l'Eglise, et par consequent superieur a son frere, il +avait pris des pages a la mode italienne et des gardes a la mode +francaise. Mais ces gardes et ces pages n'etaient encore pour lui qu'un +plus grand moyen de liberte. Souvent il rangeait gardes et pages autour +d'une grande litiere, par les rideaux de laquelle passait la main gantee +de son secretaire, tandis que lui, a cheval, l'epee au dos, courait la +ville deguise avec une perruque, une fraise enorme, et des bottes de +cavalier dont le bruit rejouissait l'ame. + +Le cardinal jouissait donc d'une fort grande consideration, car, a de +certaines elevations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent, +comme si elles etaient composees rien que d'atomes crochus, toutes les +autres fortunes a s'allier a elles comme des satellites, et par cette +raison, le nom glorieux de son pere, l'illustration recente et inouie de +son frere Anne, jetaient sur lui tout leur eclat. En outre, comme il avait +suivi scrupuleusement ce precepte, de cacher sa vie et de repandre son +esprit, il n'etait connu que par ses beaux cotes, et, dans sa famille +meme, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des +empereurs charges de gloire et couronnes par toute une nation. + +Ce fut vers ce prelat que le comte du Bouchage alla se refugier apres son +explication avec son frere, apres son entretien avec le roi de France. +Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'ecouler quelques jours pour +obeir a l'injonction de son aine et de son roi. + +Francois habitait une belle maison dans la Cite. La cour immense de cette +maison ne desemplissait pas de cavaliers et de litieres; mais le prelat, +dont le jardin confinait a la berge de la riviere, laissait ses cours et +ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de +sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi +loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, pres de cette porte, il +arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prelat, auquel une +indisposition grave ou une penitence austere servait de pretexte pour ne +pas recevoir. C'etait encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi +de France, c'etait Venise entre les deux bras de la Seine. + +Francois etait fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des +freres et ses freres presque autant que ses amis. Plus age de cinq ans que +du Bouchage, il ne lui epargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni +la bourse ni le sourire. + +Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du +Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le +respectait plus peut-etre qu'il ne respectait leur aine a tous deux. +Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri, +confiait en tremblant ses amours a Anne, il n'eut pas meme ose se +confesser a Francois. + +Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hotel du cardinal, sa resolution +etait prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite. + +Il entra dans la cour d'ou sortaient a l'instant meme plusieurs +gentilshommes fatigues d'avoir sollicite, sans l'avoir obtenue, la faveur +d'une audience. + +Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui +avait dit, a lui comme aux autres, que son frere etait en conference; mais +il ne serait venu a aucun domestique l'idee de fermer une porte devant du +Bouchage. + +Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au +jardin, veritable jardin de prelat romain, avec de l'ombre, de la +fraicheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui a la villa +Pamphile ou au palais Borghese. + +Henri s'arreta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau +roula sur ses gonds, et un homme entra cache dans un large manteau brun et +suivi d'une sorte de page. Cet homme apercut Henri, qui etait trop absorbe +dans son reve pour penser a lui, et se glissa entre les arbres, evitant +d'etre vu ni par du Bouchage ni par aucun autre. + +Henri ne prit pas garde a cette entree mysterieuse; ce ne fut qu'en se +retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements. + +Apres dix minutes d'attente, il allait y entrer a son tour et questionner +un valet de pied pour savoir a quelle heure precisement son frere serait +visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'apercut, vint +a lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, ou le +cardinal l'attendait. + +Henri se rendit lentement a cette invitation, car il devinait une nouvelle +lutte: il trouva son frere le cardinal qu'un valet de chambre accommodait +dans un habit de prelat, un peu mondain peut-etre, mais elegant et surtout +commode. + +-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frere? + +-- Excellentes nouvelles quant a notre famille, dit Henri; Anne, vous le +savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit. + +-- Et, Dieu merci! vous aussi vous etes sain et sauf, Henri? + +-- Oui, mon frere. + +-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous. + +-- Mon frere, je suis tellement reconnaissant a Dieu, que j'ai forme le +projet de me consacrer a son service; je viens donc vous parler +serieusement de ce projet, qui me parait mur, et dont je vous ai deja dit +quelques mots. + +-- Vous pensez toujours a cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant +echapper une legere exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un +combat a livrer. + +-- Toujours, mon frere. + +-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas +deja dit? + +-- Je n'ai pas ecoute ce que l'on m'a dit, mon frere, parce qu'une voix +plus forte, qui parle en moi, m'empeche d'entendre toute parole qui me +detournerait de Dieu. + +-- Vous n'etes pas assez ignorant des choses du monde, mon frere, dit le +cardinal du ton le plus serieux, pour croire que cette voix soit +veritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est +un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien a voir dans cette +affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas +la voix du ciel avec celle de la terre. + +-- Je ne confonds pas, mon frere, je veux dire seulement que quelque chose +d'irresistible m'entraine vers la retraite et la solitude. + +-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh +bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de +vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes. + +-- Merci! oh! merci, mon frere! + +-- Ecoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux ecuyers, et +voyager par toute l'Europe, comme il convient a un fils de la maison dont +nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie meme, +les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous +ensevelirez dans vos pensees jusqu'a ce que le germe devorant qui +travaille en vous soit eteint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez. + +Henri, qui s'etait assis, se leva plus serieux que n'avait ete son frere. + +-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur. + +-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude. + +[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloitre, +mon frere. -- PAGE 121.] + +-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler +du cloitre, mon frere, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de +la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas, +la savourer du moins. + +-- C'est la une absurde pensee, permettez-moi de vous le dire, Henri, car +enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloitre. Eh +bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce +projet. Je connais des benedictins fort savants, des augustins tres +ingenieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au +milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une annee +charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas +s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette annee, vous persistez dans +votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition, +et moi-meme vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut +eternel. + +-- Vous ne me comprenez decidement pas, mon frere, repondit du Bouchage en +secouant la tete, ou plutot votre genereuse intelligence ne veut pas me +comprendre: ce n'est pas un sejour gai, une aimable retraite que je veux, +c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens a prononcer mes +voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe a +creuser, qu'une longue priere a dire. + +Le cardinal fronca le sourcil et se leva de son siege. + +-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma +resistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos +resolutions; mais vous m'y forcez, ecoutez-moi. + +-- Ah! mon frere, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me +convaincre, c'est impossible. + +-- Mon frere, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous +offensez, en disant que vient de lui cette resolution farouche: Dieu +n'accepte pas des sacrifices irreflechis. Vous etes faible, puisque vous +vous laissez abattre par la premiere douleur; comment Dieu vous saurait-il +gre d'une victime presque indigne que vous lui offrez? + +Henri fit un mouvement. + +-- Oh! je ne veux plus vous menager, mon frere, vous qui ne menagez +personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que +vous causerez a notre frere aine, a moi. + +-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur, +pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carriere si sombre +et si deshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon +frere, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces +diamants, cette pourpre, n'etes-vous pas l'honneur et la joie de notre +maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frere aine +celui des rois de la terre? + +-- Enfant! enfant! s'ecria le cardinal avec impatience; vous me feriez +croire que la tete vous a tourne. Comment! vous allez comparer ma maison a +un cloitre; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes +gardes, a la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule +richesse du cloitre! Etes-vous en demence? N'avez-vous pas dit tout a +l'heure que vous repoussez ces superfluites qui sont mon necessaire, les +tableaux, les vases precieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi, +le desir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre? +Voila une carriere, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous! +vous, c'est la sape du mineur, c'est la beche du trappiste, c'est la tombe +du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et +tout cela, j'en rougis pour vous qui etes un homme, tout cela, parce que +vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En verite, Henri, vous faites +tort a votre race! + +-- Mon frere! s'ecria le jeune homme pale et les yeux flamboyants d'un feu +sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tete d'un coup de pistolet, ou +que je profite de l'honneur que j'ai de porter une epee pour me l'enfoncer +dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui etes cardinal et prince, +donnez-moi l'absolution de ce peche mortel, la chose sera faite si vite +que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensee: +que je deshonore ma race, ce que, grace a Dieu, ne fera jamais un Joyeuse. + +-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant a lui son frere, et +le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aime de tous, oublie et +sois clement pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en egoiste; ecoute: +chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition +satisfaite, les autres par les benedictions de tout genre que Dieu fait +fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le +poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre +pere en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire +de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser +flechir: le cloitre ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras, +car tu me repondrais, malheureux, par un sourire, helas! trop +intelligible; non, je te dirai que le cloitre est plus fatal que la tombe: +la tombe n'eteint que la vie, le cloitre eteint l'intelligence, le cloitre +courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidite des voutes passe +peu a peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour +faire du cloitre une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frere, +mon frere, prends-y garde: nous n'avons que quelques annees, nous n'avons +qu'une jeunesse. Eh bien! les annees de la belle jeunesse se passeront +aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais a trente ans tu +te feras homme, la seve de maturite viendra; elle entrainera ce reste de +douleur usee, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car +alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de +flamme, ton oeil n'aura plus d'etincelles, ceux que tu chercheras, te +fuiront comme un sepulcre blanchi, dont tout regard craint la noire +profondeur: Henri, je te parle avec amitie, avec sagesse; ecoute-moi. + +Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espera l'avoir +attendri et ebranle dans sa resolution. + +-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonne +que tu traines a ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les +fetes, assieds-toi avec lui a nos festins; imite le faon blesse, qui +traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de +son flanc la fleche retenue aux levres de la blessure; quelquefois la +fleche tombe. + +-- Mon frere, par grace, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je +vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la decision d'une +heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse resolution. Mon frere, au +nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grace que je vous demande. + +-- Eh bien! quelle grace demandes-tu, voyons? + +-- Une dispense, monseigneur. + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour abreger mon noviciat. + +-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme, +pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es +bien un homme de notre monde, tu ressembles a ces jeunes gens qui se font +volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du +travail de la tranchee et du balayage des tentes. Il y a de la ressource, +Henri; tant mieux, tant mieux! + +-- Cette dispense, mon frere, cette dispense, je vous la demande a genoux. + +-- Je te la promets; je vais ecrire a Rome. C'est un mois qu'il faut pour +que la reponse arrive; mais en echange, promets-moi une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui +se presenteront a vous; et si dans un mois vous tenez encore a vos +projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Etes +vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien a demander? + +-- Non, mon frere, merci; mais un mois, c'est si long, et les delais me +tuent. + +-- En attendant, mon frere, et pour commencer a vous distraire, vous +plairait-il de dejeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin. + +Et le prelat se mit a sourire d'un air que lui eut envie le plus mondain +des favoris de Henri III. + +-- Mon frere... dit du Bouchage en se defendant. + +-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez +de Flandre, et que votre maison ne doit pas etre remontee encore. + +A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portiere qui fermait un +grand cabinet somptueusement meuble: + +-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage +de demeurer avec nous. + +Mais au moment ou le cardinal avait souleve la portiere, Henri avait vu, a +demi-couche sur des coussins, le page qui etait rentre avec le gentilhomme +de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant meme que le prelat +n'eut denonce son sexe, il avait reconnu une femme. + +Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le +prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par +la main, Henri du Bouchage s'elancait hors de l'appartement, si bien que +lorsque Francois ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un +coeur vers le monde, la chambre etait parfaitement vide. + +Francois fronca le sourcil, et s'asseyant devant une table chargee de +papiers et de lettres, il ecrivit precipitamment quelques lignes. + +-- Veuillez sonner, chere comtesse, dit-il, vous avez la main sur le +timbre. + +Le page obeit. + +Un valet de chambre de confiance parut. + +-- Qu'un courrier monte a l'instant meme a cheval, dit Francois, et porte +cette lettre a M. le grand-amiral, a Chateau-Thierry. + + + + +LXXXVI + +ON A DES NOUVELLES D'AURILLY + + +Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant +des finances, lorsqu'on vint le prevenir que M. de Joyeuse l'aine venait +d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de +Chateau-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou. + +Le roi quitta precipitamment sa besogne et courut a la rencontre de cet +ami si cher. + +Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine- +mere etait venue ce soir-la, escortee de ses filles d'honneur, et ces +demoiselles si fringantes etaient des soleils toujours escortes de +satellites. + +Le roi donna sa main a baiser a Joyeuse et promena un regard satisfait sur +l'assemblee. + +[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.] + +Dans l'angle de la porte d'entree, a sa place ordinaire, se tenait Henri +du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs. + +Le roi le remercia et le salua d'un signe de tete amical, auquel Henri +repondit par une reverence profonde. + +Ces intelligences firent tourner la tete a Joyeuse qui sourit de loin a +son frere, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser +l'etiquette. + +-- Sire, dit Joyeuse, je suis mande vers Votre Majeste par M. le duc +d'Anjou, revenu tout recemment de l'expedition des Flandres. + +-- Mon frere se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi. + +-- Aussi bien, sire, que le permet l'etat de son esprit, cependant je ne +cacherai pas a Votre Majeste que monseigneur parait souffrant. + +-- Il aurait besoin de distraction apres son malheur, dit le roi, heureux +de proclamer l'echec arrive a son frere tout en paraissant le plaindre. + +-- Je crois que oui, sire. + +-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le desastre avait ete cruel. + +-- Sire.... + +-- Mais que, grace a vous, bonne partie de l'armee avait ete sauvee; +merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou desire-t-il +pas nous voir? + +-- Ardemment, sire. + +-- Aussi, le verrons-nous. Etes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri, +en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son +visage s'obstinait a cacher. + +-- Sire, repondit-elle, je serais allee seule au devant de mon fils; mais, +puisque Votre Majeste daigne se reunir a moi dans ce voeu de bonne amitie, +le voyage me sera une partie de plaisir. + +-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous +partirons demain, je coucherai a Meaux. + +-- Sire, je vais donc annoncer a monseigneur cette bonne nouvelle? + +-- Non pas! me quitter si tot, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends +qu'un Joyeuse soit aime de mon frere et desire, mais nous en avons deux... +Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Chateau-Thierry, s'il vous +plait. + +-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, apres avoir annonce l'arrivee +de Sa Majeste a monseigneur le duc d'Anjou, de revenir a Paris? + +-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi. + +Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait. + +-- Vous permettez, sire, que je dise un mot a mon frere? demanda-t-il. + +-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas. + +-- Il y a qu'il veut bruler le pave pour faire la commission, et le +briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le +cardinal. + +-- Va donc, va, et tance-moi cet enrage amoureux. + +Anne courut apres son frere et le rejoignit dans les antichambres. + +-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri? + +-- Mais oui, mon frere. + +-- Parce que vous voulez bien vite revenir? + +-- C'est vrai. + +-- Vous ne comptez donc sejourner que quelque temps a Chateau-Thierry? + +-- Le moins possible. + +-- Pourquoi cela? + +-- Ou l'on s'amuse, mon frere, la n'est point ma place. + +-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc +d'Anjou doit donner des fetes a la cour, que vous devriez rester a +Chateau-Thierry. + +-- Cela m'est impossible, mon frere. + +-- A cause de vos desirs de retraite, de vos projets d'austerite? + +-- Oui, mon frere. + +-- Vous etes alle au roi demander une dispense? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Je le sais. + +-- C'est vrai, j'y suis alle. + +-- Vous ne l'obtiendrez pas. + +-- Pourquoi cela, mon frere? + +-- Parce que le roi n'a pas interet a se priver d'un serviteur tel que +vous. + +-- Mon frere le cardinal fera alors ce que Sa Majeste ne voudra pas faire. + +-- Pour une femme, tout cela! + +-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage. + +-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons +au but. Vous partez pour Chateau-Thierry; en bien! au lieu de revenir +aussi precipitamment que vous le voudriez, je desire que vous m'attendiez +dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vecu ensemble; +j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous. + +-- Mon frere, vous allez a Chateau-Thierry pour vous amuser, vous. Mon +frere, si je reste a Chateau-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs. + +-- Oh! que non pas! je resiste, moi, et suis d'un heureux temperament, +fort propre a battre en breche vos melancolies. + +-- Mon frere.... + +-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une imperieuse insistance, je +represente ici notre pere, et vous enjoints de m'attendre a Chateau- +Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le votre. Il donne, au +rez-de-chaussee, sur le parc. + +-- Si vous ordonnez, mon frere... dit Henri avec resignation. + +-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, desir ou ordre, mais +attendez-moi. + +-- J'obeirai, mon frere. + +-- Et je suis persuade que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en +pressant le jeune homme dans ses bras. + +Celui-ci se deroba un peu aigrement peut-etre a l'accolade fraternelle, +demanda ses chevaux et partit immediatement pour Chateau-Thierry. + +Il courait avec la colere d'un homme contrarie, c'est-a-dire qu'il +devorait l'espace. + +Le soir meme il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle +Chateau-Thierry est assis, avec la Marne a ses pieds. + +Son nom lui fit ouvrir les portes du chateau qu'habitait le prince; mais, +quant a une audience, il fut plus d'une heure a l'obtenir. + +Le prince, disaient les uns, etait dans ses appartements; il dormait, +disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre. + +Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une reponse +positive. + +Henri insista pour n'avoir plus a penser au service du roi et se livrer, +des lors, tout entier a sa tristesse. + +Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frere des plus +familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier etage, +ou le prince consentait enfin a le recevoir. + +Une demi-heure s'ecoula, la nuit tombait insensiblement du ciel. + +Le pas trainant et lourd du duc d'Anjou resonna dans la galerie; Henri, +qui le reconnut, se prepara au ceremonial d'usage. + +Mais le prince, qui paraissait fort presse, dispensa vite son ambassadeur +de ces formalites en lui prenant la main et en l'embrassant. + +-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous derange-t-on pour venir voir un +pauvre vaincu? + +-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prevenir qu'il a grand desir de voir +Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa +Majeste qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Chateau- +Thierry demain au plus tard. + +-- Le roi viendra demain! s'ecria Francois avec un mouvement d'impatience. + +Mais il se reprit promptement. + +-- Demain, demain! dit-il, mais, en verite, rien ne sera pret au chateau +ni dans la ville pour recevoir Sa Majeste. + +Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge +de le commenter. + +-- La grande hate ou Leurs Majestes sont de voir Votre Altesse ne leur a +pas permis de penser aux embarras. + +-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilite, c'est a moi de mettre +le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre celerite, +car vous avez couru vite, a ce que je vois: reposez-vous. + +-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres a me transmettre? demanda +respectueusement Henri. + +-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de +service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appetit et +sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et a laquelle, vous le +comprenez, je ne fais participer personne. + +A propos, vous savez la nouvelle? + +[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. -- +PAGE 137.] + +-- Non, monseigneur; quelle nouvelle? + +-- Aurilly a ete mange par les loups.... + +-- Aurilly! s'ecria Henri avec surprise. + +-- Eh! oui... devore!... C'est etrange: comme tout ce qui m'approche meurt +mal! Bonsoir, comte, dormez bien. + +Et le prince s'eloigna d'un pas rapide. + + + + +LIXXVII + +DOUTE + + +Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre +d'officiers de sa connaissance qui accoururent a lui, et qui avec force +amities lui offrirent de le conduire a l'appartement de son frere, situe a +l'un des angles, du chateau. + +C'etait la bibliotheque que le duc avait donnee pour habitation a Joyeuse, +durant son sejour a Chateau-Thierry. + +Deux salons, meubles au temps de Francois 1er, communiquaient l'un avec +l'autre et aboutissaient a la bibliotheque; cette derniere piece donnait +sur les jardins. + +C'est dans la bibliotheque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit +paresseux et cultive a la fois: en etendant le bras il touchait a la +science, en ouvrant les fenetres il savourait la nature; les organisations +superieures ont besoin de jouissances plus completes, et la brise du +matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau +charme aux triolets de Clement Marot ou aux odes de Ronsard. + +Henri decida qu'il garderait toutes choses comme elles etaient, non pas +qu'il fut mu par le sybaritisme poetique de son frere, mais au contraire +par insouciance, et parce qu'il lui etait indifferent d'etre la ou +ailleurs. + +Mais comme, en quelque situation d'esprit que fut le comte, il avait ete +eleve a ne jamais negliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la +maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du +chateau qu'habitait le prince depuis son retour. + +Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicerone a Henri; +c'etait ce jeune enseigne dont une indiscretion avait, dans le petit +village de Flandre ou nous avons fait faire une halte d'un instant a nos +personnages, livre au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas +quitte le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner +Henri. + +En arrivant a Chateau-Thierry, le prince avait d'abord cherche la +dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements, +recevait matin et soir, et, pendant la journee, courait le cerf dans la +foret, ou volait a la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort +d'Aurilly, nouvelle arrivee au prince sans que l'on sut par quelle voie, +le prince s'etait retire dans un pavillon situe au milieu du parc; ce +pavillon, espece de retraite inaccessible, excepte aux familiers de la +maison du prince, etait perdu sous le feuillage des arbres, et +apparaissait a peine au-dessus des charmilles gigantesques et a travers +l'epaisseur des haies. + +C'etait dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'etait retire; +ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'etait le chagrin que lui +avait cause la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux +qui le connaissaient pretendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon +quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, eclaterait au jour. + +L'une ou l'autre de ces suppositions etait d'autant plus probable, que le +prince semblait desespere quand une affaire ou une visite l'appelait au +chateau; si bien qu'aussitot cette visite recue ou cette affaire achevee, +il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de +chambre qui l'avaient vu naitre. + +-- Alors, fit Henri, les fetes ne seront pas gaies, si le prince est de +cette humeur. + +-- Assurement, repondit l'enseigne, car chacun saura compatir a la douleur +du prince, frappe dans son orgueil et dans ses affections. + +Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un etrange +interet a ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu a la cour, +et qu'il avait revu en Flandre; cette espece d'indifference avec laquelle +le prince lui avait annonce la perte qu'il avait faite; cette reclusion +dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se +rattachait pour lui, sans qu'il sut comment, a la trame mysterieuse et +sombre sur laquelle, depuis quelque temps, etaient brodes les evenements +de sa vie. + +-- Et, demanda-t-il a l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'ou +vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly? + +-- Non. + +-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose a ce sujet? + +-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte +toujours quelque chose. + +-- Eh bien! voyons. + +-- On dit que le prince chassait sous les saules pres de la riviere, et +qu'il s'etait ecarte des autres chasseurs, car il fait tout par elans, et +s'emporte a la chasse comme au jeu, comme au feu, comme a la douleur, +quand tout a coup on le vit revenir avec un visage consterne. + +Les courtisans l'interrogerent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une +simple aventure de chasse. + +Il tenait a la main deux rouleaux d'or. + +-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadee; Aurilly est +mort, Aurilly a ete mange par les loups! + +Chacun se recria. + +-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le +pauvre joueur de luth avait toujours ete plus grand musicien que bon +cavalier; il parait que son cheval l'a emporte, et qu'il est tombe dans +une fondriere ou il s'est tue; le lendemain deux voyageurs qui passaient +pres de cette fondriere, ont trouve son corps a moitie mange par les +loups, et la preuve que la chose s'est bien passee ainsi, et que les +voleurs n'ont rien a faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux +d'or qu'il avait sur lui et qui ont ete fidelement rapportes. + +-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or, +continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient ete remis au prince par ces +deux voyageurs, qui, l'ayant rencontre et reconnu au bord de la riviere, +lui avaient annonce cette nouvelle de la mort d'Aurilly. + +-- C'est etrange, murmura Henri. + +-- D'autant plus etrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on, +encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la +petite porte du parc, du cote des chataigniers, et, par cette porte, +passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans +le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince +a emigre dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'a la derobee. + +-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri. + +-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du +soir pour la garde du chateau, j'ai rencontre un homme qui m'a paru +etranger a la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet +homme s'etant detourne a ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon +de son justaucorps. + +-- Le capuchon de son justaucorps! + +-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappele, je ne sais +pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrames la- +bas. + +Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui a cet interet +sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: a lui aussi qui avait vu +Diane et son compagnon confies a Aurilly, cette idee etait venue que les +deux voyageurs qui avaient annonce au prince la mort du malheureux joueur +de luth, etaient de sa connaissance. + +Henri regarda avec attention l'enseigne. + +-- Et quand vous crutes avoir reconnu cet homme, quelle idee vous est +venue, monsieur? demanda-t-il. + +-- Voici ce que je pense, repondit l'enseigne; cependant je ne voudrais +rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renonce a ses idees sur la +Flandre; il entretient en consequence des espions; l'homme au surcot de +laine est un espion, qui dans sa tournee aura appris l'accident arrive au +musicien et aura apporte deux nouvelles a la fois. + +-- Cela est vraisemblable, dit Henri reveur; mais cet homme, que faisait- +il quand vous l'avez vu? + +-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de +vos fenetres, et gagnait les serres. + +-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont +deux.... + +-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une +seule, l'homme au surcot. + +-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres? + +-- C'est probable. + +-- Et ces serres, ont-elles une sortie? + +-- Sur la ville, oui, comte. + +Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence; +ces details, indifferents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce +mystere avoir une double vue, avaient un immense interet. + +La nuit etait venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient +sans lumiere dans l'appartement de Joyeuse. + +Fatigue de la route, alourdi par les evenements etranges qu'on venait de +lui raconter, sans force contre les emotions qu'ils venaient de faire +naitre en lui, le comte etait renverse sur le lit de son frere et +plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait +constelle de diamants. + +Le jeune enseigne etait assis sur le rebord de la fenetre, et se laissait +aller volontiers, lui aussi, a cet abandon de l'esprit, a cette poesie de +la jeunesse, a cet engourdissement veloute de bien-etre que donne la +fraicheur embaumee du soir. + +Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient, +les lumieres s'allumaient peu a peu, les chiens aboyaient au loin dans les +chenils contre les valets charges de fermer le soir les ecuries. + +Tout a coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention, +se pencha en dehors de la fenetre et appelant d'une voix breve et basse le +comte etendu sur le lit: + +-- Venez, venez, dit-il. + +-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son reve. + +-- L'homme, l'homme! + +-- Quel homme? + +-- L'homme au surcot, l'espion. + +-- Oh! fit Henri en bondissant du lit a la fenetre et en s'appuyant sur +l'enseigne. + +-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous la-bas? il longe la haie; +attendez, il va reparaitre; tenez, regardez dans cet espace eclaire par la +lune; le voila, le voila! + +-- Oui. + +-- N'est-ce pas qu'il est sinistre? + +-- Sinistre, c'est le mot, repondit du Bouchage en s'assombrissant lui- +meme. + +-- Croyez-vous que ce soit un espion? + +-- Je ne crois rien et je crois tout. + +-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres. + +-- Le pavillon du prince est donc la? demanda du Bouchage, en designant du +doigt le point d'ou paraissait venir l'etranger. + +-- Voyez cette lumiere qui tremble au milieu du feuillage. + +-Eh bien? + +-- C'est celle de la salle a manger. + +-- Ah! s'ecria Henri, le voila qui reparait encore. + +-- Oui, decidement il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez- +vous? + +-- Quoi? + +-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure. + +-- C'est etrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de +tres ordinaire, et cependant.... + +-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas? + +-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore? + +On entendait le bruit d'une espece de cloche. + +-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper +avec nous, comte? + +-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse, +j'appellerai. + +-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous rejouir dans notre +compagnie. + +-- Non pas; impossible. + +-- Pourquoi? + +-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne +vous retarde point. + +-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantome. + +-- Oh! oui, je vous en reponds; a moins, continua Henri, craignant d'en +avoir trop dit, a moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me +parait plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les +espions. + +-- Certainement, dit l'enseigne en riant. + +Et il prit conge de du Bouchage. + +A peine fut-il hors de la bibliotheque, que Henri s'elanca dans le jardin. + +-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaitrais dans les +tenebres de l'enfer. + +Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux +mains humides sur son front brulant. + +-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutot une hallucination de mon pauvre +cerveau malade, et n'est-il pas ecrit que dans le sommeil ou dans la +veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui +ont creuse un sillon si sombre dans ma vie? + +En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre +lui-meme, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce chateau, chez le duc +d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou +pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitte Diane, lui, +son eternel compagnon? Non! ce n'est pas lui. + +Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive, +reprenant le dessus sur le doute: + +-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il desespere et en s'appuyant a la +muraille pour ne pas tomber. + +Comme il achevait de formuler cette pensee dominante, invincible, +maitresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de +nouveau, et quoique ce bruit fut presque imperceptible, ses sens +surexcites le saisirent. + +Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme. + +Il ecouta de nouveau. + +Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son +propre coeur. + +Quelques minutes s'ecoulerent sans qu'il vit apparaitre rien de ce qu'il +attendait. + +Cependant, a defaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un +approchait. + +Il entendait crier le sable sous ses pas. + +Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce +fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore. + +-- Le voila qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagne? + +Le groupe s'avancait du cote ou la lune argentait un espace de terrain +vide. + +C'est au moment ou, marchant en sens oppose, l'homme au surcot traversait +cet espace, que Henri avait cru reconnaitre Remy. + +Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point a s'y +tromper. + +Un froid mortel descendit jusqu'a son coeur et sembla l'avoir fait de +marbre. + +Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la premiere etait +vetue d'un surcot de laine, et, a cette seconde apparition comme a la +premiere, le comte crut bien reconnaitre Remy. + +La seconde, completement enveloppee d'un grand manteau d'homme, echappait +a toute analyse. + +Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eut pu +voir. + +Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et des que les deux +mysterieux personnages eurent disparu derriere la charmille, le jeune +homme s'elanca derriere et se glissa de massifs en massifs a la suite de +ceux qu'il voulait connaitre. + +-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon +Dieu? est-ce que c'est possible? + + + + +LXXXVIII + +CERTITUDE + + +Henri se glissa le long de la charmille par le cote sombre, en observant +la precaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long +des feuillages. + +Oblige de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait +bien voir. Cependant, a la tournure, aux habits, a la demarche, il +persistait a reconnaitre Remy dans l'homme au surcot de laine. + +De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des realites, +s'elevaient dans son esprit a l'egard du compagnon de cet homme. + +Ce chemin de la charmille aboutissait a la grande haie d'epines et a la +muraille de peupliers qui separait du reste du parc le pavillon de M. le +duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel, +comme nous l'avons dit, il disparaissait entierement dans le coin isole du +chateau. Il y avait de belles pieces d'eau, des taillis sombres perces +d'allees sinueuses, et des arbres seculaires sur le dome desquels la lune +versait les cascades de sa lumiere argentee, tandis que, dessous, l'ombre +etait noire, opaque, impenetrable. + +En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer. + +En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se +livrer a des indiscretions aussi temeraires, c'etait le fait, non plus +d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lache espion ou d'un jaloux +decide a toutes les extremites. + +Mais comme, en ouvrant la barriere qui separait le grand parc du petit, +l'homme fit un mouvement qui laissa son visage a decouvert, et que ce +visage etait bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et +poussa resolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver. + +La porte avait ete refermee; Henri sauta par-dessus les traverses et se +remit a suivre les deux etranges visiteurs du prince. + +Ceux-ci se hataient. + +D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir. + +Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy +et de son compagnon. + +Henri se jeta derriere le plus gros des arbres, et attendit. + +Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salue tres bas, que le compagnon +de Remy avait fait une reverence de femme et non un salut d'homme, et que +le duc, transporte, avait offert son bras a ce dernier comme il eut fait a +une femme. + +Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le +vestibule, dont la porte s'etait refermee derriere eux. + +-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'ou je +puisse voir chaque signe sans etre vu. + +Il se decida pour un massif situe entre le pavillon et les espaliers, +massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impenetrable, car +ce n'etait pas la nuit, par la fraicheur et l'humidite naturellement +repandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et +les buissons. + +Cache derriere la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de +toute la hauteur du piedestal, Henri put voir ce qui se passait dans le +pavillon, dont la principale fenetre s'ouvrait tout entiere devant lui. + +Comme nul ne pouvait, ou plutot ne devait penetrer jusque-la, aucune +precaution n'avait ete prise. + +Une table etait dressee, servie avec luxe et chargee de vins precieux +enfermes dans des verres de Venise. + +Deux sieges seulement a cette table attendaient deux convives. + +Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en +lui indiquant l'autre siege, il sembla l'inviter a se separer de son +manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort +incommode lorsqu'on etait arrive au but de cette course, et que ce but +etait un souper. + +Alors, la personne a laquelle l'invitation etait faite jeta son manteau +sur une chaise, et la lumiere des flambeaux eclaira sans aucune ombre le +visage pale et majestueusement beau d'une femme que les yeux epouvantes de +Henri reconnurent tout d'abord. + +C'etait la dame de la maison mysterieuse de la rue des Augustins, la +voyageuse de Flandre: c'etait cette Diane enfin dont les regards etaient +mortels comme des coups de poignard. + +Cette fois elle portait les habits de son sexe, etait vetue d'une robe de +brocart; des diamants brillaient a son cou, dans ses cheveux et a ses +poignets. + +Sous cette parure, la paleur de son visage ressortait encore davantage, et +sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eut pu croire que le duc, +par l'emploi de quelque moyen magique, avait evoque l'ombre de cette femme +plutot que la femme elle-meme. + +Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croise ses bras plus +froids que le marbre lui-meme, Henri fut tombe a la renverse dans le +bassin de la fontaine. + +Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse +creature qui s'etait assise en face de lui, et qui touchait a peine aux +objets servis devant elle. De temps en temps Francois s'allongeait sur la +table pour baiser une des mains de sa muette et pale convive, qui semblait +aussi insensible a ses baisers que si sa main eut ete sculptee dans +l'albatre dont elle avait la transparence et la blancheur. + +De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main a son front, +essuyait avec cette main la sueur glacee qui en degouttait et se +demandait: + +-- Est-elle vivante? est-elle morte? + +Le duc faisait tous ses efforts et deployait toute son eloquence pour +derider ce front austere. + +Remy, seul serviteur, car le duc avait eloigne tout le monde, servait ces +deux personnes, et de temps en temps, frolant avec le coude sa maitresse +lorsqu'il passait derriere elle, semblait la ranimer par ce contact, et la +rappeler a la vie ou plutot a la situation. + +Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux +lancaient un eclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touche +un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opere sur le +mecanisme des yeux l'eclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des +levres le sourire. + +Puis elle retombait dans son immobilite. + +Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnes commenca +d'echauffer sa nouvelle conquete. + +Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure a la magnifique +horloge accrochee au-dessus de la tete du prince, sur le mur oppose a +elle, Diane parut faire un effort sur elle-meme et, gardant le sourire sur +les levres, prit une part plus active a la conversation. + +Henri, sous son abri de feuillage, se dechirait les poings et maudissait +toute la creation, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'a Dieu qui +l'avait cree lui-meme. + +Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si +severe, s'abandonnat ainsi vulgairement au prince, parce qu'il etait dore +en ce palais. + +Son horreur pour Remy etait telle, qu'il lui eut ouvert sans pitie les +entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un +homme. + +C'est dans ce paroxysme de rage et de mepris, que se passa pour Henri le +temps de ce souper si delicieux pour le duc d'Anjou. + +Diane sonna. Le prince, echauffe par le vin et par les galants propos, se +leva de table pour aller embrasser Diane. + +Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha a son cote s'il +avait une epee, dans sa poitrine s'il avait un poignard. + +Diane, avec un sourire etrange, et qui certes n'avait eu jusque-la son +equivalent sur aucun visage, Diane l'arreta en chemin. + +-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je +partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente. + +A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui +contenait vingt peches magnifiques, et en prit une. + +Puis, detachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame +etait d'argent et le manche de malachite, elle separa la peche en deux +parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement a +ses levres, comme s'il eut baise celles de Diane. + +Cette action passionnee produisit une telle impression sur lui-meme, qu'un +nuage obscurcit sa vue au moment ou il mordait dans le fruit. + +Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile. + +Remy, adosse a un pilier de bois sculpte, regardait aussi d'un air sombre. + +Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur +qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait +mordu. + +Cette sueur etait sans doute le symptome d'une indisposition subite; car, +tandis que Diane mangeait l'autre moitie de la peche, le prince laissa +retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant +avec effort, il sembla inviter sa belle convive a prendre avec lui l'air +dans le jardin. + +Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait +le duc. + +Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout a fait. + +Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau a un +mouchoir brode d'or, et le remettait dans sa gaine de chagrin. + +Ils arriverent ainsi tout pres du buisson ou se cachait Henri. + +Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme. + +-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur +assiege mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame. + +Diane arracha quelques fleurs a un jasmin, une branche a une clematite et +deux belles roses qui tapissaient tout un cote du socle de la statue, +derriere laquelle Henri se rapetissait effraye. + +-- Que faites-vous, madame? demanda le prince. + +-- On m'a toujours assure, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs +etait le meilleur remede aux etourdissements. Je cueille un bouquet dans +l'espoir que, donne par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je +lui souhaite. + +Mais, tout en reunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une +rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment. + +Le mouvement de Francois fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il +ne donnat le temps a Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques +gouttes d'une liqueur renfermee dans un flacon d'or qu'elle tira de son +sein. + +Puis elle prit la rose que le prince avait ramassee et la mettant a sa +ceinture: + +-- Celle-la est pour moi, dit-elle, changeons. + +Et, en echange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui +tendit le bouquet. + +[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.] + +Le prince le prit avidement, le respira avec delices et passa son bras +autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans +doute de troubler les sens de Francois, car il flechit sur ses genoux et +fut force de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait la. + +Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait +aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de +cette scene, ou plutot semblait en devorer chaque detail. + +Lorsqu'il vit le prince flechir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon. +Diane, de son cote, sentant Francois chanceler, s'assit pres de lui sur le +banc. + +L'etourdissement de Francois dura cette fois plus long-temps que le +premier; le prince avait la tete penchee sur la poitrine. Il paraissait +avoir perdu le fil de ses idees et presque le sentiment de son existence, +et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane +indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimere d'amour. + +Enfin, il releva lentement la tete, et ses levres se trouvant a la hauteur +du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle +convive; mais comme si elle n'eut point vu ce mouvement, la jeune femme se +leva. + +-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer. + +-- Oh! oui, rentrons! s'ecria le prince dans un transport de joie; oui, +venez, merci! + +Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fut Diane qui +s'appuyat a son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grace a +ce soutien, marchant plus a l'aise, il parut oublier fievre et +etourdissement; se redressant tout a coup, il appuya, presque par +surprise, ses levres sur le col de la jeune femme. + +Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eut ressenti la +morsure d'un fer rouge. + +-- Remy, un flambeau! s'ecria-t-elle, un flambeau! + +Aussitot Remy rentra dans la salle a manger et alluma, aux bougies de la +table, un flambeau isole qu'il prit sur un gueridon; et, se rapprochant +vivement de l'entree du pavillon ce flambeau a la main: + +-- Voila, madame, dit-il. + +-- Ou va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et +detournant la tete. + +-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas, +madame? repliqua le prince avec ivresse. + +-- Volontiers, monseigneur, repondit Diane. + +Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince. + +Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenetre par ou l'air +s'engouffra de telle facon, que la bougie portee par Diane lanca, comme +furieuse, toute sa flamme et sa fumee sur le visage de Francois, place +precisement dans le courant d'air. + +Les deux amants, Henri les jugea tels, arriverent ainsi, en traversant une +galerie, jusqu'a la chambre du duc, et disparurent derriere la tenture de +fleurs de lis qui lui servait de portiere. + +Henri avait vu tout ce qui s'etait passe avec une fureur croissante, et +cependant cette fureur etait telle qu'elle touchait a l'aneantissement. + +On eut dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui +avait impose une si cruelle epreuve. + +Il etait sorti de sa cachette, et, brise, les bras pendants, l'oeil atone, +il se preparait a regagner, demi-mort, son appartement dans le chateau. + +Lorsque, soudain, la portiere derriere laquelle il venait de voir +disparaitre Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se +precipitant dans la salle a manger, entraina Remy, qui, debout, immobile, +semblait n'attendre que son retour. + +-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini.... + +Et tous deux s'elancerent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin. + +Mais, a leur vue, Henri avait retrouve toute sa force; Henri s'elanca au +devant d'eux, et ils le trouverent tout a coup au milieu de l'allee, +debout, les bras croises, et plus terrible dans son silence, que nul ne le +fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en etait arrive a ce degre +d'exasperation, qu'il eut tue quiconque se fut avise de soutenir que les +femmes n'etaient pas des monstres envoyes par l'enfer pour souiller le +monde. + +Il saisit Diane par le bras, et l'arreta court, malgre le cri de terreur +qu'elle poussa, malgre le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et +qui effleura les chairs. + +-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement +de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et a qui +vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait +plus d'avenir, mais seulement un passe. Ah! belle hypocrite, et toi, lache +menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; a l'un je +dis: je te meprise; a l'autre: tu me fais horreur! + +-- Passage! cria Remy, d'une voix etranglee, passage! jeune fou... ou +sinon.... + +-- Soit, repondit Henri, acheve ton ouvrage, et tue mon corps, miserable, +puisque tu as tue mon ame. + +-- Silence! murmura Remy furieux, en enfoncant de plus en plus sa lame +sous laquelle criait deja la poitrine du jeune homme. + +Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du +Bouchage, elle l'amena en face d'elle. + +Elle etait d'une paleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur +ses epaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait a ce +dernier un froid pareil a celui d'un cadavre. + +-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas temerairement des choses de Dieu!... +Je suis Diane de Meridor, la maitresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou +laissa tuer miserablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours +que Remy a poignarde Aurilly, le complice du prince; et quant au prince, +je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place! +monsieur, place a Diane de Meridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des +Hospitalieres. + +Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui +l'attendait. + +Henri tomba agenouille, puis renverse en arriere, suivant des yeux le +groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des +taillis, comme eut fait une infernale vision. + +Ce n'est qu'une heure apres que le jeune homme, brise de fatigue, ecrase +de terreur et la tete en feu, reussit a trouver assez de force pour se +trainer jusqu'a son appartement; encore fallut-il qu'il se reprit a dix +fois pour escalader la fenetre. Il fit quelques pas dans la chambre et +s'en alla, tout trebuchant, tomber sur son lit. + +Tout dormait dans le chateau. + + + + +LXXXIX + +FATALITE + + +Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allees +sablees de Chateau-Thierry. + +De nombreux travailleurs, commandes la veille, avaient, des l'aube, +commence la toilette du parc et des appartements destines a recevoir le +roi qu'on attendait. + +Rien encore ne remuait dans le pavillon ou reposait le duc, car il avait +defendu, la veille, a ses deux vieux serviteurs, de le reveiller. Ils +devaient attendre qu'il appelat. + +Vers neuf heures et demie, deux courriers, lances a toute bride, entrerent +dans la ville, annoncant la prochaine arrivee de Sa Majeste. + +Les echevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie +sur le passage de ce cortege. + +A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il etait monte a cheval +depuis le dernier relais. C'etait une occasion qu'il saisissait toujours, +et principalement a son entree dans les villes, etant beau cavalier. + +La reine-mere le suivait en litiere; cinquante gentilshommes, richement +vetus et bien montes, venaient a leur suite. + +Une compagnie des gardes, commandee par Crillon lui-meme, cent vingt +Suisses, autant d'Ecossais, commandes par Larchant, et toute la maison de +plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armee dont +les files suivaient les sinuosites de la route qui monte de la riviere au +sommet de la colline. + +Enfin le cortege entra en ville au son des cloches, des canons et des +musiques de tout genre. + +Les acclamations des habitants furent vives; le roi etait si rare en ce +temps-la, que, vu de pres, il semblait encore avoir garde un reflet de la +Divinite. + +Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frere. Il ne trouva +que Henri du Bouchage a la grille du chateau. + +[Illustration: Veuillez prevenir madame la superieure. -- PAGE 148.] + +Une fois dans l'interieur, Henri III s'informa de la sante du duc d'Anjou, +a l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majeste. + +-- Sire, repondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le +pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il +est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore +aujourd'hui. + +-- C'est un endroit bien retire, a ce qu'il parait, dit Henri, mecontent, +que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu? + +-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse +n'attendait peut-etre pas si tot Votre Majeste. + +-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela +chez les gens sans les prevenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivee depuis +hier. + +Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri, +qui voulait paraitre doux et bon aux depens de Francois, s'ecria: + +-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui. + +-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litiere. + +Toute l'escorte prit la route du vieux parc. + +Au moment ou les premiers gardes touchaient la charmille, un cri dechirant +et lugubre perca les airs. + +-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mere. + +-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages, +c'est un cri de detresse ou de desespoir. + +-- Mon prince! mon pauvre duc! s'ecria l'autre vieux serviteur de Francois +en paraissant a une fenetre avec les signes de la plus violente douleur. + +Tous coururent vers le pavillon, le roi entraine par les autres. + +Il arriva au moment ou l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son +valet de chambre, entre sans ordre, pour annoncer l'arrivee du roi, venait +d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre a coucher. + +Le prince etait froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un +mouvement etrange des paupieres et une contraction grimacante des levres. + +Le roi s'arreta sur le seuil de la porte, et tout le monde derriere lui. + +-- Voila un vilain pronostic! murmura-t-il. + +-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie. + +-- Ce pauvre Francois! dit Henri, heureux d'etre congedie et d'eviter +ainsi le spectacle de cette agonie. + +Toute la foule s'ecoula sur les traces du roi. + +-- Etrange! etrange! murmura Catherine agenouillee pres du prince ou +plutot du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux +serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le +medecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hater la +venue des medecins du roi restes a Meaux avec la reine, elle examinait +avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacite que Miron +lui-meme aurait pu le faire, les diagnostics de cette etrange maladie a +laquelle succombait son fils. + +Elle avait de l'experience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle +questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui +s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur +desespoir. + +Tous deux repondirent que le prince etait rentre la veille a la nuit, +apres avoir ete derange fort inopportunement par M. Henri du Bouchage, +venant de la part du roi. + +Puis ils ajouterent qu'a la suite de cette audience, donnee au grand +chateau, le prince avait commande un souper delicat, ordonne que nul ne se +presentat au pavillon sans etre mande; enfin, enjoint positivement qu'on +ne le reveillat pas au matin, ou qu'on n'entrat pas chez lui avant un +appel positif. + +-- Il attendait quelque maitresse, sans doute? demanda la reine-mere. + +-- Nous le croyons, madame, repondirent humblement les valets, mais la +discretion nous a empeches de nous en assurer. + +-- En desservant, cependant, vous avez du voir si mon fils a soupe seul? + +-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur +etait que nul n'entrat dans le pavillon. + +-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc penetre ici? + +-- Personne, madame. + +-- Retirez-vous. + +Et Catherine, cette fois, demeura tout a fait seule. + +Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait depose, elle +commenca une minutieuse investigation de chacun des symptomes ou de +chacune des traces qui surgissaient a ses yeux comme resultat de ses +soupcons ou de ses craintes. + +Elle avait vu le front de Francois charge d'une teinte bistree, ses yeux +sanglants et cercles de bleu, ses levres labourees par un sillon semblable +a celui qu'imprime le soufre brulant sur des chairs vives. + +Elle observa le meme signe sur les narines et sur les ailes du nez. + +-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince. + +Et la premiere chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'etait +consumee toute la bougie allumee la veille au soir par Remy. + +-- Cette bougie a brule longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que +Francois etait dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis.... + +Catherine le saisit precipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs +etaient encore fraiches, a l'exception d'une rose qui etait noircie et +dessechee: + +-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on verse sur les feuilles de cette +fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses. + +Elle eloigna le bouquet d'elle en frissonnant: + +-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front; +mais les levres? + +Catherine courut a la salle a manger. Les valets n'avaient pas menti, rien +n'indiquait qu'on eut touche au couvert depuis la fin du repas. + +Sur le bord de la table, une moitie de peche, dans laquelle s'imprimait un +demi-cercle de dents, fixa plus particulierement les regards de Catherine. + +Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'etait +emaille au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se +distinguait plus particulierement sur la tranche, a l'endroit ou le +couteau avait du passer. + +-- Voila pour les levres, dit-elle; mais Francois a mordu seulement une +bouchee dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps a sa main ce bouquet, +dont les fleurs sont encore fraiches, le mal n'est pas sans remede, le +poison ne peut avoir penetre profondement. + +Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette +paralysie si complete et ce travail si avance de la decomposition! Il faut +que je n'aie pas tout vu. + +En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit +suspendu a son baton de bois de rose, par sa chaine d'argent, le papegai +rouge et bleu qu'affectionnait Francois. + +L'oiseau etait mort, raide, et les ailes herissees. + +Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'etait deja +occupee une fois, pour s'assurer, a sa complete combustion, que le prince +etait rentre de bonne heure. + +-- La fumee! se dit Catherine, la fumee! La meche du flambeau etait +empoisonnee; mon fils est mort! + +Aussitot elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers. + +-- Miron! Miron! disaient les uns. + +-- Un pretre, disaient les autres. + +Mais elle, pendant ce temps, approchait des levres de Francois un des +flacons qu'elle portait toujours dans son aumoniere, et interrogea les +traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison. + +Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait +plus un regard, a ce gosier ne montait plus la voix. + +Catherine, sombre et muette, s'eloigna de la chambre en faisant signe aux +deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communique avec +personne. + +Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, ou elle s'assit, les +tenant l'un et l'autre sous son regard. + +-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a ete empoisonne dans son souper, c'est +vous qui avez servi ce souper? + +A ces paroles on vit la paleur de la mort envahir le visage des deux +hommes. + +-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne +nous accuse pas. + +-- Vous etes des niais; croyez-vous que si je vous soupconnais, la chose +ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassine votre +maitre, mais d'autres l'ont tue, et il faut que je connaisse les +meurtriers. Qui est entre au pavillon? + +-- Un vieil homme, vetu miserablement, que monseigneur recevait depuis +deux jours. + +-- Mais... la femme? + +-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majeste veut-elle +parler? + +-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet.... + +[Illustration: Diane avait deja pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.] + +Les deux serviteurs se regarderent avec tant de naivete, que Catherine +reconnut leur innocence a ce seul regard. + +-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le +gouverneur du chateau. + +Les deux valets se precipiterent vers la porte. + +-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil. +Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai +pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-la +vous mourrez tous deux. Allez! + +Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit +que le duc avait recu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui +l'avait affecte profondement, que la etait la cause de son mal, qu'en +interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de +son alarme. + +Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne +sut dire ce qu'etaient devenus Remy et Diane. + +Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le +revelat. + +Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentee, exageree, tronquee, +parcourut Chateau-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son +caractere et son penchant, l'accident survenu au duc. + +Mais nul, excepte Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc etait un +homme mort. + +Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour +mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence. + +Le roi, frappe d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au +monde, eut bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mere s'opposa a +ce depart, et force fut a la cour de demeurer au chateau. + +Les medecins arriverent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et +jugea sa gravite; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas taire la +verite, surtout lorsqu'il eut consulte les regards de Catherine. + +On l'interrogeait de toutes parts, et il repondait que certainement M. le +duc d'Anjou avait eprouve de grands chagrins et essuye un violent choc. + +Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas. + +Lorsque Henri III lui demanda de repondre affirmativement ou negativement +a cette question: + +-- Le duc vivra-t-il? + +-- Dans trois jours, je le dirai a Votre Majeste, repliqua le medecin. + +-- Et a moi, que me direz-vous? fit Catherine a voix basse. + +-- A vous, madame, c'est different; je repondrai sans hesitation. + +-- Quoi? + +-- Que Votre Majeste m'interroge. + +-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron? + +-- Demain au soir, madame. + +-- Si tot? + +-- Ah! madame, murmura le medecin, la dose etait aussi par trop forte. + +Catherine mit un doigt sur ses levres, regarda le moribond et repeta tout +bas son mot sinistre: + +-- Fatalite! + + + + +XC + +LES HOSPITALIERES + + +Le comte avait passe une terrible nuit, dans un etat voisin du delire et +de la mort. + +Cependant, fidele a ses devoirs, des qu'il entendit annoncer l'arrivee du +roi, il se leva et le recut a la grille comme nous avons dit; mais apres +avoir presente ses hommages a Sa Majeste, salue la reine-mere et serre la +main de l'amiral, il s'etait renferme dans sa chambre, non plus pour +mourir, mais pour mettre decidement a execution son projet que rien ne +pouvait plus combattre. + +Aussi, vers onze heures du matin, c'est-a-dire quand a la suite de cette +terrible nouvelle qui s'etait repandue: Le duc d'Anjou est atteint a mort! +chacun se fut disperse, laissant le roi tout etourdi de ce nouvel +evenement, Henri alla frapper a la porte de son frere qui, ayant passe une +partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa +chambre. + +-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse a moitie endormi: qu'y a-t-il? + +-- Je viens vous dire adieu, mon frere, repondit Henri. + +-- Comment, adieu?... tu pars? + +-- Je pars, oui, mon frere, et rien ne me retient plus ici, je presume. + +-- Comment, rien? + +-- Sans doute; ces fetes auxquelles vous desiriez que j'assistasse n'ayant +pas lieu, me voila degage de ma promesse. + +-- Vous vous trompez, Henri, repondit le grand-amiral; je ne vous permets +pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier. + +-- Soit, mon frere; mais alors, pour la premiere fois de ma vie, j'aurai +la douleur de desobeir a vos ordres et de vous manquer de respect; car a +partir de ce moment, je vous le declare, Anne, rien ne me retiendra plus +pour entrer en religion. + +-- Mais cette dispense venant de Rome? + +-- Je l'attendrai dans un couvent. + +-- En verite, vous etes decidement fou! s'ecria Joyeuse, en se levant avec +la stupefaction peinte sur son visage. + +-- Au contraire, mon cher et honore frere, je suis le plus sage de tous, +car moi seul sais bien ce que je fais. + +-- Henri, vous nous aviez promis un mois. + +-- Impossible, mon frere! + +-- Encore huit jours. + +-- Pas une heure. + +-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant! + +-- Au contraire, je ne souffre plus, voila pourquoi je vois que le mal est +sans remede. + +-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut +l'attendrir, je la flechirai. + +-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissat-elle +flechir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus a l'aimer. + +-- Allons! en voila bien d'une autre. + +-- C'est ainsi, mon frere. + +-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est +de la rage, pardieu! + +-- Oh! non, certes! s'ecria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette +femme et moi il ne peut plus rien exister. + +-- Qu'est-ce a dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme +alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de +secrets l'un pour l'autre. + +Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au +sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil +de son frere put penetrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans +son coeur; il tomba donc dans un exces contraire, comme il arrive en +pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui etait echappee, +il en prononca une plus imprudente encore. + +-- Mon frere, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra +plus, puisqu'elle appartient maintenant a Dieu. + +-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti. + +-- Non, mon frere, cette femme ne m'a point menti, cette femme est +Hospitaliere; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans +les bras du Seigneur. + +Anne eut assez de pouvoir sur lui-meme pour ne point manifester a Henri la +joie que cette revelation lui causait. + +Il poursuivit: + +-- Voila du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parle. + +-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris recemment le voile; mais, +j'en suis certain, comme la mienne, sa resolution est irrevocable. Ainsi, +ne me retenez plus, mon frere, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez- +moi vous remercier de toutes vos bontes, de toute votre patience, de votre +amour infini pour un pauvre insense, et adieu! + +Joyeuse regarda le visage de son frere; il le regarda en homme attendri +qui compte sur son attendrissement pour decider la persuasion dans autrui. + +Mais Henri demeura inebranlable a cet attendrissement, et repondit par son +triste et eternel sourire. + +Joyeuse embrassa son frere, et le laissa partir. + +-- Va, se dit-il a lui-meme, tout n'est point fini encore, et, si presse +que tu sois, je t'aurai bientot rattrape. + +Il alla trouver le roi qui dejeunait dans son lit, ayant Chicot a ses +cotes. + +-- Bonjour! bonjour! dit Henri a Joyeuse, je suis bien aise de te voir, +Anne, je craignais que tu ne restasses couche toute la journee, paresseux! +Comment va mon frere? + +-- Helas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien. + +-- Duquel? + +-- De Henri. + +-- Veut-il toujours se faire moine? + +-- Plus que jamais. + +-- Il prend l'habit? + +-- Oui, sire. + +-- Il a raison, mon fils. + +-- Comment, sire? + +-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin. + +-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que +prend ton frere. + +-- Sire, Votre Majeste veut-elle me permettre une question? + +-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort a Chateau-Thierry, et tes +questions me distrairont un peu. + +-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume? + +-- Comme le blason, mon cher. + +-- Qu'est-ce que les Hospitalieres, s'il vous plait? + +-- C'est une toute petite communaute tres distinguee, tres rigide, tres +severe, composee de vingt dames chanoinesses de saint Joseph. + +-- Y fait-on des voeux? + +-- Oui, par faveur, et sur la presentation de la reine. + +-- Est-ce une indiscretion que de vous demander ou est situee cette +communaute, sire? + +-- Non pas: elle est situee rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cite, +derriere le cloitre Notre-Dame. + +-- A Paris? + +-- A Paris. + +-- Merci, sire. + +-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frere aurait +change d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire +Hospitaliere maintenant? + +-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'apres ce que Votre Majeste +me fait l'honneur de me dire; mais je le soupconne d'avoir eu la tete +montee par quelqu'un de cette communaute; je voudrais, en consequence, +decouvrir ce quelqu'un et lui parler. + +-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voila bientot +sept ans, une superieure qui etait fort belle. + +-- Eh bien! sire, c'est peut-etre encore la meme. + +-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entre en +religion; ou a peu pres. + +-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, a tout hasard, je vous prie, une lettre +pour cette superieure, et mon conge pour deux jours. + +-- Tu me quittes! s'ecria le roi, tu me laisses tout seul ici? + +-- Ingrat! fit Chicot en haussant les epaules; est-ce que je ne suis pas +la, moi? + +-- Ma lettre, sire, s'il vous plait, dit Joyeuse. + +Le roi soupira, et cependant il ecrivit. + +-- Mais tu n'as que faire a Paris? dit Henri en remettant la lettre a +Joyeuse. + +-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frere. + +-- C'est juste; va donc, et reviens vite. + +Joyeuse ne se fit point reiterer cette permission; il commanda ses chevaux +sans bruit, et s'assurant que Henri etait deja parti, il poussa au galop +jusqu'a sa destination. + +Sans debotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet- +Saint-Landry. + +Cette rue aboutissait a la rue d'Enfer, et a sa parallele, la rue des +Marmouzets. + +Une maison noire et venerable, derriere les murs de laquelle on +distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenetres rares et +grillees, une petite porte en guichet; voila quelle etait l'apparence +exterieure du couvent des Hospitalieres. + +Sur la clef de voute du porche, un grossier artisan avait grave ces mots +latins avec un ciseau: + + MATRONAE HOSPITES + +Le temps avait a demi ronge l'inscription et la pierre. + +Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des +Marmouzets, de peur que leur presence dans la rue ne fit une trop grande +rumeur. + +Alors, frappant a la grille du tour: + +-- Veuillez prevenir madame la superieure, dit-il, que monseigneur le duc +de Joyeuse, grand-amiral de France, desire l'entretenir de la part du roi. + +La figure de la religieuse qui avait paru derriere la grille rougit sous +sa guimpe, et le tour se referma. + +Cinq minutes apres, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle +du parloir. + +Une femme belle et de haute stature fit a Joyeuse une profonde reverence, +que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout a la fois. + +-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez +admis au nombre de vos pensionnaires une personne a qui je dois parler. +Veuillez me mettre en rapport avec cette personne. + +-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plait? + +-- Je l'ignore, madame. + +-- Alors, comment pourrai-je acceder a votre demande? + +-- Rien de plus aise. Qui avez-vous admis depuis un mois? + +-- Vous me designez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la +superieure, et je ne pourrais me rendre a votre desir. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que, depuis un mois, je n'ai recu personne, si ce n'est ce matin. + +-- Ce matin? + +-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivee, deux heures +apres la sienne, ressemble trop a une poursuite pour que je vous accorde +la permission de lui parler. + +-- Madame, je vous en prie. + +-- Impossible, monsieur. + +-- Montrez-moi seulement cette dame. + +-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous +ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler a quelqu'un ici, excepte a +moi, il faut un ordre ecrit du roi. + +-- Voici cet ordre, madame, repondit Joyeuse en exhibant la lettre que +Henri lui avait signee. + +La superieure lut et s'inclina. + +-- Que la volonte de Sa Majeste soit faite, dit-elle, meme quand elle +contrarie la volonte de Dieu. + +Et elle se dirigea vers la cour du couvent. + +-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arretant avec politesse, vous +voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-etre +cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment +elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle etait accompagnee? + +-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, repliqua la superieure, vous ne +faites pas erreur, et cette dame qui est arrivee ce matin seulement apres +s'etre fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandee une +personne qui a toute autorite sur moi, est bien la personne a qui monsieur +le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler. + +A ces mots, la superieure fit une nouvelle reverence au duc et disparut. + +Dix minutes apres, elle revint accompagnee d'une Hospitaliere dont le +voile etait rabattu tout entier sur son visage. + +C'etait Diane, qui avait deja pris l'habit de l'ordre. + +Le duc remercia la superieure, offrit un escabeau a la dame etrangere, +s'assit lui-meme, et la superieure partit en fermant de sa main les portes +du parloir desert et sombre. + +-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre preambule, vous etes la dame de la +rue des Augustins, cette femme mysterieuse que mon frere, M. le comte du +Bouchage, aime follement et mortellement. + +L'Hospitaliere inclina la tete pour repondre, mais elle ne parla pas. + +Cette affectation parut une incivilite a Joyeuse; il etait deja fort mal +dispose envers son interlocutrice; il continua: + +-- Vous n'avez pas suppose, madame, qu'il suffit d'etre belle, ou de +paraitre belle, de n'avoir pas un coeur cache sous cette beaute, de faire +naitre une miserable passion dans l'ame d'un jeune homme et de dire un +jour a cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai +pas, et ne veux pas en avoir. + +-- Ce n'est pas cela que j'ai repondu, monsieur, et vous etes mal informe, +dit l'Hospitaliere, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colere +de Joyeuse en fut un moment affaiblie. + +-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repousse mon frere, +et vous l'avez reduit au desespoir. + +-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherche a eloigner de moi M. +du Bouchage. + +-- Cela s'appelle le manege de la coquetterie, madame, et le resultat fait +la faute. + +-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien; +vous vous irritez contre moi, je ne repondrai plus. + +-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'echauffant par degres, vous avez perdu mon +frere, et vous croyez vous justifier avec cette majeste provocatrice; non, +non, la demarche que je fais doit vous eclairer sur mes intentions; je +suis serieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains +et de mes levres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me flechir. + +L'Hospitaliere se leva. + +-- Si vous etes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le meme sang- +froid, insultez-moi, monsieur; si vous etes venu pour me faire changer +d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous. + +-- Ah! vous n'etes pas une creature humaine, s'ecria Joyeuse exaspere, +vous etes un demon! + +-- J'ai dit que je ne repondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je +me retire. + +Et l'Hospitaliere fit un pas vers la porte. + +Joyeuse l'arreta. + +-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous +laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu a vous joindre, puisque +votre insensibilite m'a confirme dans cette idee, qui m'etait deja venue, +que vous etes une creature infernale, envoyee par l'ennemi des hommes pour +perdre mon frere, je veux voir ce visage sur lequel l'abime a ecrit ses +plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui egare les +esprits. A nous deux, Satan! + +Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en maniere +d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de +l'Hospitaliere; mais celle-ci, muette, impassible, sans colere, sans +reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si +cruellement: + +-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites la est indigne d'un +gentilhomme! + +Joyeuse fut frappe au coeur: tant de mansuetude amollit sa colere, tant de +beaute bouleversa sa raison. + +-- Certes, murmura-t-il apres un long silence, vous etes belle, et Henri a +du vous aimer; mais Dieu ne vous a donne la beaute que pour la repandre +comme un parfum sur une existence attachee a la votre. + +-- Monsieur, n'avez-vous point parle a votre frere? ou si vous lui avez +parle, il n'a point juge a propos de vous faire son confident; sans cela +il vous eut raconte que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aime, je +n'aimerai plus; j'ai vecu, je dois mourir. + +Joyeuse n'avait pas cesse de regarder Diane; la flamme de ces regards +tout-puissants s'etait infiltree jusqu'au fond de son ame, pareille a ces +jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en +passant aupres d'elles. + +Ce rayon avait devore toute matiere dans le coeur de l'amiral; l'or pur +bouillonnait seul, et ce coeur eclatait comme le creuset sous la fusion du +metal. + +-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant +de fixer sur elle un regard ou s'eteignait de plus en plus le feu de la +colere; oh! oui, Henri a du vous aimer.... Oh! madame, par pitie, a +genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frere! + +Diane resta froide et silencieuse. + +-- Ne reduisez pas une famille a l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre +race, ne faites pas mourir l'un de desespoir, les autres de regret. + +Diane ne repondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant +incline devant elle. + +-- Oh! s'ecria enfin Joyeuse en etreignant furieusement son coeur avec une +main crispee; oh! ayez pitie de mon frere, ayez pitie de moi-meme! Je +brule! ce regard m'a devore!... Adieu, madame, adieu! + +Il se releva comme un fou, secoua ou plutot arracha les verrous de la +porte du parloir, et s'enfuit eperdu jusqu'a ses gens, qui l'attendaient +au coin de la rue d'Enfer. + + + + +XCI + +SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE + + +Le dimanche, 10 juin, a onze heures environ, toute la cour etait +rassemblee dans la chambre qui precedait le cabinet ou, depuis sa +rencontre avec Diane de Meridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et +fatalement. + +Ni la science des medecins, ni le desespoir de sa mere, ni les prieres +ordonnees par le roi, n'avaient conjure l'evenement supreme. + +Miron, le matin de ce 10 juin, declara au roi que la maladie etait sans +remede, et que Francois d'Anjou ne passerait pas la journee. + +Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les +assistants: + +-- Voila qui va donner bien des esperances a mes ennemis, dit-il. + +A quoi la reine-mere repondit: + +-- Notre destinee est dans les mains de Dieu, mon fils. + +A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit pres de Henri III, ajouta +tout bas: + +-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire. + +Neanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la +vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis +quelques jours, avait effraye tous les assistants comme autrefois la sueur +de sang de Charles IX, s'arreta subitement, et le froid gagna toutes les +extremites. + +Henri etait assis au chevet du lit de son frere. + +Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacee du moribond. + +L'eveque de Chateau-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prieres +des agonisants, que tous les assistants repetaient, agenouilles et les +mains jointes. + +Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se degagea d'un nuage et +inonda le lit d'une aureole d'or. + +Francois, qui n'avait pu jusque-la remuer un seul doigt, et dont +l'intelligence avait ete voilee comme ce soleil qui reparaissait, Francois +leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme epouvante. + +Il regarda autour de lui, entendit les prieres, sentit son mal et sa +faiblesse, devina sa position, peut-etre parce qu'il entrevoyait deja ce +monde obscur et sinistre ou vont certaines ames apres qu'elles ont quitte +la terre. + +Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit fremir +toute l'assemblee. + +Puis froncant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensee un des +mysteres de sa vie: + +-- Bussy! murmura-t-il; Diane! + +Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait +articule d'une voix affaiblie. + +Avec la derniere syllabe de ce nom, Francois d'Anjou rendit le dernier +soupir. + +En ce moment meme, par une coincidence etrange, le soleil, qui dorait +l'ecusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces +fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi +sombres que l'azur qu'elles etoilaient naguere d'une constellation +presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du reveur va chercher au +ciel. + +Catherine laissa tomber la main de son fils. + +Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'epaule de Chicot, qui +frissonnait aussi, mais a cause du respect que tout chretien doit aux +morts. + +Miron approcha une patene d'or des levres de Francois, et apres trois +secondes, l'ayant examinee: + +-- Monseigneur est mort, dit-il. + +Sur quoi, un long gemissement s'eleva des antichambres, comme +accompagnement du psaume que murmurait le cardinal: + + _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._ + +-- Mort! repeta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frere, +mon frere! + +-- L'unique heritier du trone de France, murmura Catherine, qui, +abandonnant la ruelle du mort, etait deja revenue pres du seul fils qui +lui restait. + +-- Oh! dit Henri, ce trone de France est bien large pour un roi sans +posterite; la couronne est bien large pour une tete seule... Pas +d'enfants, pas d'heritiers!... Qui me succedera? + +Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et +dans les salles. + +Nambu se precipita vers la chambre mortuaire, en annoncant: + +-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise! + +Frappe de cette reponse a la question qu'il s'adressait, le roi palit, se +leva et regarda sa mere. + +Catherine etait plus pale que son fils. A l'annonce de cet horrible +malheur qu'un hasard presageait a sa race, elle saisit la main du roi et +l'etreignit pour lui dire: + +-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis pres de vous! + +Le fils et la mere s'etaient compris dans la meme terreur et dans la meme +menace. + +Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que +ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frere, avec un +certain embarras. + +Henri III, debout, avec cette majeste supreme que lui seul peut-etre +trouvait en de certains moments dans sa nature si etrangement poetique,* +Henri III arreta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui +montrait le cadavre royal sur le lit froisse par l'agonie. + +Le duc se courba et tomba lentement a genoux. + +Autour de lui, tout courba la tete et plia le jarret. + +Henri III resta seul debout avec sa mere, et son regard brilla une +derniere fois d'orgueil. + +Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes: + + _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._ + +(Il renversera le puissant du trone et fera monter celui qui se +prosternait.) + + +FIN DE LA TROISIEME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIERES + + +CHAPITRE +LXIV. Preparatifs de bataille +LXV. Monseigneur +LXVI. Francais et Flamands +LXVII. Les Voyageurs +LXVIII. Explication +LXIX. L'Eau +LXX. La Fuite +LXXI. Transfiguration +LXXII. Les deux Freres +LXXIII. L'Expedition +LXXIV. Paul-Emile +LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou +LXXVI. Seduction +LXXVII. Le Voyage +LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon a dejeuner, et + comment Chicot s'invita tout seul +LXXIX. Comment, apres avoir recu des nouvelles du Midi, Henri en recut + du Nord +LXXX. Les deux Comperes +LXXXI. La Corne d'Abondance +LXXXII. Ce qui arriva dans le reduit de maitre Bonhomet +LXXXIII. Le Mari et l'Amant +LXXXIV. Comment Chicot commenca a voir clair dans la lettre de M. de + Guise +LXXXV. Le cardinal de Joyeuse +LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly +LXXXVII. Doute +LXXXVIII. Certitude +LXXXIX. Fatalite +XC. Les Hospitalieres +XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 *** + +This file should be named 7lqc310.txt or 7lqc310.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7lqc311.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7lqc310a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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Son mot favori était: « Henri +de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi François de France ne se +ferait-il pas huguenot? » + +De l'autre côté, au contraire, c'est-à-dire chez l'ennemi, existaient, en +opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes +distincts, une cause parfaitement arrêtée, le tout parfaitement pur +d'ambition ou de colère. + +Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais à ses conditions et +à son heure; elle ne refusait pas précisément François, mais elle se +réservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et +l'expérience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en +étendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine, +elle trouvait Alexandre Farnèse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas +d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou, +comme elle avait accepté le secours d'Anjou contre l'Espagne? + +Quitte, après cela, à repousser l'Espagne après que l'Espagne l'aurait +aidée à repousser Anjou. + +Ces républicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens. + +Tout à coup ils virent apparaître une flotte à l'embouchure de l'Escaut, +et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France, +et que ce grand amiral de France amenait un secours à leur ennemi. + +Depuis qu'il était venu mettre le siège devant Anvers, le duc d'Anjou +était devenu naturellement l'ennemi des Anversois. + +En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivée de Joyeuse, les +calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque égale à celle que +faisaient les Flamands. Les calvinistes étaient fort braves, mais en même +temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent, +mais n'aimaient point qu'on vînt rogner leurs lauriers, surtout avec des +épées qui avaient servi à saigner tant de huguenots au jour de la Saint- +Barthélemy. + +De là, force querelles qui commencèrent le soir même de l'arrivée de +Joyeuse, et se continuèrent triomphalement le lendemain et le +surlendemain. + +Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle +de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders +servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de +morts qu'une affaire en rase campagne n'en eût coûté aux Français. Si le +siège d'Anvers, comme celui de Troie, eût duré neuf ans, les assiégés +n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les +assiégeants; ceux-ci se fussent certainement détruits eux-mêmes. + +François faisait, dans toutes ces querelles, l'office de médiateur, mais +non sans d'énormes difficultés; il y avait des engagements pris avec les +huguenots français: blesser ceux-ci, c'était se retirer l'appui moral des +huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers. + +D'un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire +tuer à son service, était pour le duc d'Anjou chose non-seulement +impolitique, mais encore compromettante. + +L'arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-même ne comptait +pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en +crevaient de fureur. + +C'était bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir à la fois de +cette double satisfaction. + +Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la +discipline de son armée en souffrît fort. + +Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se +trouvait mal à l'aise au milieu de cette réunion d'hommes si divers de +sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succès était +passé. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand échec courait dans +l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de +capitaine, il déplorait d'être venu de si loin pour partager une défaite. + +Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou +avait eu grand tort de mettre le siège devant Anvers. Le prince d'Orange, +qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le +conseil avait été suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il était devenu. Son +armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc +d'Anjou l'appui de cette armée; cependant on n'entendait point dire le +moins du monde qu'il y eût division entre les soldats de Guillaume et les +Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assiégés n'était pas +venue réjouir les assiégeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant +la place. + +Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siège, c'est +que cette ville importante d'Anvers était presque une capitale: or, +posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est +un avantage réel; mais prendre d'assaut la deuxième capitale de ses futurs +États, c'était s'exposer à la désaffection des Flamands, et Joyeuse +connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc +d'Anjou prît Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette +prise, et avec usure. + +Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette +nuit même où nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français. + +Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis +ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit +de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France, +mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly. + +Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par +ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince; jamais il +ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit +le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait évité l'écueil +où la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'étaient brisés. + +Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts +sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres +habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait, +quelle que fût cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande +fortune, adroitement disposée en cas de revers; de sorte qu'il paraissait +toujours être le pauvre musicien Aurilly, courant après un écu, et +chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim. + +L'influence de cet homme était immense parce qu'elle était secrète. + +Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses développements de stratégie et +détourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrière, interrompant +tout net le fil de son discours. + +François avait l'air de ne pas écouter, mais il écoutait réellement; aussi +cette impatience de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point, et, sur-le-champ: + +-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous? + +-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir +de m'écouter. + +-- Mais j'écoute, monsieur de Joyeuse, j'écoute, répondit allègrement le +duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien épaissi par la +guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis écouter deux personnes +parlant ensemble, quand César dictait sept lettres à la fois! + +-- Monseigneur, répondit Joyeuse en lançant au pauvre musicien un coup +d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilité ordinaire, je ne suis +pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle. + +-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly. + +Aurilly s'inclina. + +-- Donc, continua François, vous n'approuvez pas mon coup de main sur +Anvers, monsieur de Joyeuse? + +-- Non, monseigneur. + +-- J'ai adopté ce plan en conseil, cependant. + +-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande réserve que je prends +la parole, après tant d'expérimentés capitaines. + +Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui. + +Plusieurs voix s'élevèrent pour affirmer au grand amiral que son avis +était le leur. + +D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment. + +-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince à l'un de ses plus braves +colonels, vous n'êtes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous? + +-- Si fait, monseigneur, répondit M. de Saint-Aignan. + +-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace.... + +Chacun se mit à rire. Joyeuse pâlit, le comte rougit. + +-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son +avis de cette façon, c'est un conseiller peu poli, voilà tout. + +-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu +tort de me reprocher une infirmité contractée à son service; j'ai, à la +prise de Cateau-Cambrésis, reçu un coup de pique dans la tête, et, depuis +ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces +dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je +vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fièrement le +comte en se retournant. + +-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche +que vous faites, et vous avez raison. + +Le sang monta au visage du duc François. + +-- Et à qui ce reproche? dit-il. + +-- Mais, à moi, probablement, monseigneur. + +-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse, +à vous qu'il ne connaît pas? + +-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez +peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers. + +-- Mais enfin, s'écria le prince, il faut que ma position se dessine dans +le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je +le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais où, m'a parlé +d'une royauté. Où est-elle, cette royauté? dans Anvers. Où est-il, lui! +dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et, +Anvers pris, nous saurons à quoi nous en tenir. + +-- Eh! monseigneur, vous le savez déjà, sur mon âme, ou vous seriez en +vérité moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de +prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se +mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre +Altesse duc de Brabant, s'est réservé la lieutenance générale du duché; le +prince d'Orange, qui a intérêt à ruiner les Espagnols par vous et vous par +les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous +succédera, s'il ne vous remplace et ne vous succède déjà; le prince +d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'à présent en suivant les conseils du +prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un +revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront après vous +comme ces chiens timides qui ne courent qu'après les fuyards. + +-- Quoi! vous supposez que je puisse être battu par des marchands de +laine, par des buveurs dé bière? + +-- Ces marchands de laine, ces buveurs de bière ont donné fort à faire au +roi Philippe de Valois, à l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui +étaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la +comparaison ne puisse pas vous être trop désagréable. + +-- Ainsi, vous craignez un échec? + +-- Oui, monseigneur, je le crains. + +-- Vous ne serez donc pas là, monsieur de Joyeuse? + +-- Pourquoi donc n'y serais-je point? + +-- Parce que je m'étonne que vous doutiez à ce point de votre propre +bravoure, que vous vous voyiez déjà en fuite devant les Flamands: en tout +cas, rassurez-vous: ces prudents commerçants ont l'habitude, quand ils +marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils +aient la chance de vous atteindre, courussent-ils après vous. + +-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au +premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le +seront au dernier, voilà tout. + +-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse: +vous approuvez que j'aie pris les petites places. + +-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se défend point. + +-- Eh bien! après avoir pris les petites places qui ne se défendaient pas, +comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se +défend, ou plutôt parce qu'elle menace de se défendre. + +-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sûr que de +trébucher dans un fossé en continuant de marcher en avant. + +-- Soit, je trébucherai, mais je ne reculerai pas. + +-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant, +et nous, de notre côté, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous +sommes ici pour lui obéir. + +-- Ce n'est pas répondre, duc. + +-- C'est cependant la seule réponse que je puisse faire à Votre Altesse. + +-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me +rendre à votre avis. + +[Illustration: Derrière une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.] + +-- Monseigneur, voyez l'armée du prince d'Orange, elle était vôtre, n'est- +ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans +Anvers, ce qui est bien différent; voyez le Taciturne, comme vous +l'appelez vous-même: il était votre ami et votre conseiller; non-seulement +vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez +être sûr que l'ami s'est changé en ennemi; voyez les Flamands: lorsque +vous étiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en +vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes à votre vue et +braquent leurs canons à votre approche, ni plus ni moins que si vous étiez +le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et +Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment +sera celui où vous crierez feu à votre maître d'artillerie. + +-- Eh bien! répondit le duc d'Anjou, on battra du même coup Anvers et +Orange, Flamands et Hollandais. + +-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner +l'assaut à Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois, +et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous +sans rien dire, avec ces éternels huit ou dix mille hommes, toujours +détruits et toujours renaissants, à l'aide desquels depuis dix ou douze +ans il tient en échec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de +Parme. + +-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion? + +-- Dans laquelle? + +-- Que nous serons battus. + +-- Immanquablement. + +-- Eh bien! c'est facile à éviter, pour votre part, du moins, monsieur de +Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frère vous a envoyé vers moi +pour me soutenir; votre responsabilité est à couvert, si je vous donne +congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'être soutenu. + +-- Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse; mais, à la veille +d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter. + +Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince +comprit qu'il avait été trop loin. + +-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, +vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou +plutôt que, dans la position où je suis, je ne puis avouer tout haut que +j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai été trop +jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supériorité des +armes françaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous +commettre un pire? Nous voici devant des gens armés, c'est-à-dire devant +des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je +leur cède? Demain alors, ils reprendront pièce à pièce ce que j'ai +conquis; non, l'épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés; +voilà mon sentiment. + +-- Du moment où Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai +d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d'aussi +grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez à la mort, que si vous +me menez à la victoire; cependant... mais non, monseigneur. + +-- Quoi? + +-- Non, je veux et dois me taire. + +-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux. + +-- Alors en particulier, monseigneur. + +-- En particulier? + +-- Oui, s'il plaît à Votre Altesse. + +Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux extrémités de la spacieuse tente +de François. + +-- Parlez, dit celui-ci. + +-- Monseigneur peut prendre indifféremment un revers que lui infligerait +l'Espagne, un échec qui rendrait triomphants ces buveurs de bière +flamands, ou ce prince d'Orange à double face; mais s'accommoderait-il +aussi volontiers de faire rire à ses dépens M. le duc de Guise? + +François fronça le sourcil. + +-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il à faire dans tout ceci? + +-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tenté, dit-on, de faire assassiner +monseigneur; si Salcède ne l'a pas avoué sur l'échafaud, il l'a avoué à la +gêne. Or, c'est une grande joie à offrir au Lorrain, qui joue un grand +rôle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous +Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse délier, cette mort d'un +fils de France, qu'il avait promis de payer si cher à Salcède. Lisez +l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont +pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus +illustres et des meilleurs chevaliers français. + +Le duc secoua la tête. + +-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain +maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me +voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai +encore des batailles à gagner. + +-- Et Cateau-Cambrésis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous +êtes le seul. + +-- Comparez donc cette escarmouche à Jarnac et à Moncontour, Joyeuse, et +faites le compte de ce que je redois à mon bien-aimé frère Henri. Non, +non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince +français, moi. + +Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse, +s'étaient éloignés: + +-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cessé, les +terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit. + +Joyeuse s'inclina. + +-- Monseigneur voudra bien détailler ses ordres, dit-il, nous les +attendons. + +-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galère amirale, n'est-ce pas, +monsieur de Joyeuse? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant +dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous +embosser en face du quai. Là, si le quai est défendu, vous foudroierez la +ville en tentant un débarquement avec vos quinze cents hommes. + +Du reste de l'armée je ferai deux colonnes, l'une commandée par M. le +comte de Saint-Aignan, l'autre commandée par moi-même. Toutes deux +tenteront l'escalade par surprise au moment où les premiers coups de canon +partiront. + +La cavalerie demeurera en réserve, en cas d'échec, pour protéger la +retraite de la colonne repoussée. + +De ces trois attaques, l'une réussira certainement. Le premier corps, +établi sur le rempart, tirera une fusée pour rallier à lui les autres +corps. + +-- Mais il faut tout prévoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que +vous ne croyez pas supposable, c'est-à-dire que les trois colonnes +d'attaque soient repoussées toutes trois. + +-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos +batteries, et nous nous répandons dans les polders, où les Anversois ne se +hasarderont point à nous venir chercher. + +On s'inclina en signe d'adhésion. + +-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence. + +Qu'on éveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un +feu, pas un coup de mousquet ne révèlent notre dessein. Vous serez dans le +port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre départ. Nous, +qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en même +temps que vous. + +Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici +ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous. + +Les capitaines quittèrent la tente du prince, et donnèrent leurs ordres +avec les précautions indiquées. + +Bientôt, toute cette fourmilière humaine fit entendre son murmure confus: +mais on pouvait croire que c'était celui du vent, se jouant dans les +gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders. + +L'amiral s'était rendu à son bord. + + + + +LXV + +MONSEIGNEUR + + +Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprêts, +hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur +attribuant toute la mauvaise volonté possible. + +Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte à +l'extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement. + +Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues, +barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec +les bataillons du prince d'Orange, dont une partie déjà était en garnison +à Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt +rentrées, s'égrenaient dans la ville. + + [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.] + +Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse défense, le prince d'Orange, par +un soir sombre et sans lune, entra à son tour dans la ville sans +manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient à +l'accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions +étaient une fois prises. + +Il descendit à l'hôtel-de-ville, où ses affidés avaient tout préparé pour +son installation. + +Là il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en +revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux +officiers qu'il mit au courant de ses projets. + +Parmi ses projets, le plus arrêté était de profiter de la manifestation du +duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en +arrivait où le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-là voyait avec +joie ce nouveau compétiteur à la souveraine puissance se perdre comme les +autres. + +Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait à attaquer, comme nous l'avons +vu, le prince d'Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait +conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois. + +A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince +d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le +prince d'Orange secouait la tête comme un homme surpris de cette +incertitude. + +Mais, à chaque hochement de tête, le commandant de la place répondait: + +-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit +venir: attendons donc monseigneur. + +Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en +fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait. + +Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds +battements, et semblait demander au balancier d'accélérer la venue du +personnage attendu si impatiemment. + +Neuf heures du soir sonnèrent: l'incertitude était devenue une anxiété +réelle; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le +camp français. + +Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait été expédiée +sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du +côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient +désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française: la petite +barque n'était point revenue. + +Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colère ses gants de buffle, il +dit aux Anversois: + +-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et +brûlée quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la différence +qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols. + +Ces paroles n'étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers +civils, aussi se regardèrent-ils avec beaucoup d'émotion. + +En ce moment, un espion qu'on avait envoyé sur la route de Malines, et qui +avait poussé son cheval jusqu'à Saint-Nicolas, revint en annonçant qu'il +n'avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la +personne que l'on attendait. + +-- Messieurs, s'écria le Taciturne à cette nouvelle, vous le voyez, nous +attendrions inutilement; faisons nous-mêmes nos affaires; le temps nous +presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir +confiance en des talents supérieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est +sur soi-même qu'il faut se reposer. + +Délibérons donc, messieurs. + +Il n'avait point achevé, que la portière de la salle se souleva et qu'un +valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil +moment, paraissait en valoir mille autres: + +-- Monseigneur! + +Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empêcher de +manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire +l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de +ce nom vague et respectueux: + +Monseigneur! + +A peine le son de cette voix tremblante d'émotion s'était-il éteint, qu'un +homme d'une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce suprême le +manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua +courtoisement ceux qui se trouvaient là. + +Mais au premier regard son oeil fier et perçant démêla le prince au milieu +des officiers. Il marcha droit à lui et lui offrit la main. + +Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect. + +Ils s'appelèrent monseigneur l'un l'autre. + +Après ce bref échange de civilités, l'inconnu se débarrassa de son +manteau. + +Il était vêtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de +longues bottes de cuir. + +Il était armé d'une longue épée qui semblait faire partie, non de son +costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance à son côté; +une petite dague était passée à sa ceinture, près d'une aumônière gonflée +de papiers. + +Au moment où il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont +nous avons parlé, toutes souillées de poussière et de boue. + +Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son +sinistre à chaque pas qu'il faisait sur les dalles. + +Il prit place à la table du conseil. + +-- Eh bien! où en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il. + +-- Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez dû voir en venant +jusqu'ici que les rues étaient barricadées. + +-- J'ai vu cela. + +-- Et les maisons crénelées, ajouta un officier. + +-- Quant à cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne précaution. + +-- Et les chaînes doublées, dit un autre. + +-- A merveille, répliqua l'inconnu d'un ton insouciant. + +-- Monseigneur n'approuve point ces préparatifs de défense? demanda une +voix avec un accent sensible d'inquiétude et de désappointement. + +-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les +circonstances où nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles +fatiguent le soldat et inquiètent le bourgeois. Vous avez un plan +d'attaque et de défense, je suppose? + +-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le +bourgmestre. + +-- Dites, messieurs, dites. + +-- Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en +l'attendant, j'ai dû agir. + +-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque +vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai +point perdu mon temps en route. + +Puis, se retournant du côté des bourgeois: + +-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se +prépare dans le camp des Français; ils se disposent à une attaque; mais +comme nous ne savons de quel côté l'attaque aura lieu, nous avons fait +disposer le canon de telle sorte qu'il soit partagé avec égalité sur toute +l'étendue du rempart. + +-- C'est sage, répondit l'inconnu avec un léger sourire, et regardant à la +dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre, +parler de guerre tous les bourgeois. + +-- Il en a été de même de nos troupes civiques, continua le bourgmestre, +elles sont réparties par postes doubles sur toute l'étendue des murailles, +et ont ordre de courir à l'instant même au point d'attaque. + +L'inconnu ne répondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange +parlât à son tour. + +-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des +membres du conseil est qu'il semble impossible que les Français méditent +autre chose qu'une feinte. + +-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu. + +-- Dans le but de nous intimider et de nous amener à un arrangement à +l'amiable qui livre la ville aux Français. + +L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eût dit qu'il était +étranger à tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles +avec une insouciance qui tenait du dédain. + +-- Cependant, dit une voix inquiète, ce soir on a cru remarquer dans le +camp des préparatifs d'attaque. + +-- Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-même examiné +le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons +paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans +aucune émotion, M. le duc d'Anjou donnait à dîner dans sa tente. + +L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui +sembla qu'un léger sourire crispait la lèvre du Taciturne, tandis que, +d'un mouvement à peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce +sourire. + +-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous êtes dans l'erreur complète; ce +n'est point une attaque furtive qu'on vous prépare en ce moment, c'est un +bel et bon assaut que vous allez essuyer. + +-- Vraiment? + +-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets. + +-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humiliés que l'on parût +douter de leurs connaissances en stratégie. + +-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez à un +choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement. + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez.... + +-- Achevez, monseigneur. + +-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez. + +-- A la bonne heure! s'écria le prince d'Orange, voilà parler. + +-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit dès lors qu'il allait +trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent. + +-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'écrièrent tous ensemble le +bourgmestre et les autres membres du conseil. + +-- Je le sais, dit l'inconnu. + +Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblée, mais, si +léger qu'il fût, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui +venait d'être introduit sur la scène pour y jouer, selon toute +probabilité, le premier rôle. + +-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme +habitué à lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres +et tous les préjugés bourgeois. + +-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que +cependant Votre Altesse nous permette de lui dire.... + +-- Dites. + +-- Que s'il en était ainsi.... + +-- Après? + +-- Nous en aurions des nouvelles. + +-- Par qui? + +-- Par notre espion de marine. + +En ce moment un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la +salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avançant +moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange. + +-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami. + +-- Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu. + +-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à +la découverte. + +A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange, +l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança +précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre. + +Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si +reconnaissable, étant si accentué: la tête carrée, les yeux bleus, le col +court et les épaules larges; il froissait entre ses grosses mains son +bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il +laissait sur les dalles une large trace d'eau. + +C'est que ses vêtements grossiers étaient littéralement trempés et +dégouttants. + +-- Oh! oh! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en +regardant le marin avec cette habitude de l'autorité, qui impose soudain +au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique à la fois le +commandement et la caresse. + +-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est +large et rapide aussi, monseigneur. + +-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la +faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom. + +Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et +s'adressant à lui, quoique envoyé par un autre, c'était peut-être à cet +autre qu'il eût dû rendre compte de sa mission: + +-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai +passé avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur +l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français. +Ah! pardon, monseigneur. + +Goes s'arrêta. + +-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'à moitié damné. + +-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner.... + +L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua: + +-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge, +j'ai entendu une voix qui criait: + +-- Holà de la barque, que voulez-vous? + +Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et +j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière +moi: + +-- Canot amiral. + +L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait: + +-- Que vous avais-je dit? + +-- Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je +sentis un choc épouvantable; ma barque s'enfonça; l'eau me couvrit la +tête; je roulai dans un abîme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut +me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel. + +C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à +bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas +été broyé ou noyé. + +-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que +ses prévisions s'étaient réalisées; va, et tais-toi. + +Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main. + +Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'était le congé de +l'inconnu. + +Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira, +visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du +prince d'Orange. + +-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce +rapport? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez- +vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait +du camp à la galère amirale? + +-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois. + +-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses +de mon avis, je suis sûr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné, +et, surtout, je connais ceux qui sont là de l'autre côté. + +Et sa main désignait les polders. + +-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir +attaquer cette nuit. + +Donc, tenez-vous prêts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps, +ils attaqueront sérieusement. + +-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée, +monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez +maintenant. + +-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les +Français vont attaquer? + +-- Voici les probabilités: l'infanterie est catholique, elle se battra +seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un côté; la cavalerie est +calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de +Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il +voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés. + +-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre. + +-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de +meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la +garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie +au moment où les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer: +qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes; si vous les attendez à +l'assaut, vous êtes perdus, car à l'assaut le Français n'a pas d'égal, +comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous +défendez l'approche de vos villes. + +Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le +Taciturne. + +-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir, +du même avis que le premier capitaine du siècle. + +Tous deux s'inclinèrent courtoisement. + +-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse +sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers +conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants. + +-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont +forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au +milieu de la ville dans deux heures. + +-- Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte- +Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade +maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut. + +-- Oui, monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces +détails? + +L'inconnu sourit. + +-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est là qu'est le sort de la +bataille. + +-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves +marins. + +-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui +étaient là; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront. + +Les Anversois ouvrirent de grands yeux. + +-- Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière +aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques? + +-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si +vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles nos barques. + +-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur. + +-- Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre +lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh! s'il n'y avait que les événements, +je les eusse déjà surmontés. + +-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière, +qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous +allez être payés en traites sur vous-mêmes, j'espère que vous les +trouverez bonnes. + +-- Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibération avec +les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des +commerçants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines +hésitations, car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais +en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances où, pour le +bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos +barrages comme vous l'entendrez. + +-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût +fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix +minutes. + +-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle façon +j'en dispose: + +Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le +passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de +longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et +de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt +braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés, +ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé +de matières inflammables. + +-- Et, vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle +tout entière. + +-- Oui, tout entière, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus +de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines, +de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous, +poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette +marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux +et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis. + +Les officiers poussèrent un cri de joie. + +-- Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince. + +-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu. + +-- C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres +différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure. + +-- Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait monseigneur. + +-- Mais qui préviendra la flottille? + +-- Elle est prévenue. + +-- Par qui? + +-- Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur +achetais. + +-- Mais Malines, Lier, Duffel? + +-- Je suis passé par Malines et par Lier, et j'ai envoyé un agent sûr à +Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera +brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures +Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses +canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un océan furieux +qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en même +temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon, +qu'il n'en rentrera pas un seul en France. + +Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis, +tout à coup, les Flamands éclatèrent en applaudissements. + +Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main. + +-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté? + +-- Tout, répondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français +tout est prêt aussi. + +Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière. + +-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les +Français sont en marche et s'avancent vers la ville. + +-- Aux armes! cria le bourgmestre. + +-Aux armes! répétèrent les assistants. + +-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et +impérieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernière +recommandation plus importante que toutes les autres. + +-- Faites! faites! s'écrièrent toutes les voix. + +-- Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas +même une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut être +légers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous +ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous +avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas! + +Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle. + +-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua +l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où vous +trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons. + +-- Merci, monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à +la fois la Belgique et la Hollande. + +-- Prince, vous me comblez, répondit celui-ci. + +-- Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français? +demanda le prince. + +-- Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit +l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eût envié son sombre +compagnon, et que Dieu seul comprit. + + + + +LXVI + +FRANÇAIS ET FLAMANDS + + +Au moment où tout le conseil sortait de l'hôtel-de-ville, et où les +officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les +ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence +elle-même, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la +ville, retentit et se résuma dans un grand cri. + +En même temps l'artillerie tonna. + +Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche +nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endormie. +Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hâta. + +Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on +disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre +le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire +sauter les portes avec des pétards. + +Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet +était presque nul; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs +adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec +cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque. + +Mais tout à coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés +s'élancent des gens armés; seulement, ce n'est point l'ardente impétuosité +des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui +n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif +comme une muraille roulante. C'étaient les Flamands qui s'avançaient en +bataillons serrés, en groupes compactes au-dessus desquels continuait à +tonner une artillerie plus bruyante que formidable. + +Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la +pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des +arquebuses éclairent les visages rougis de sang. + +Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec +rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre, +car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux +d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait. Au moment où l'on en vient aux +mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre, +des détonations pressées se font entendre du côté de Sainte-Marie, et une +lueur s'élève au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est +Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forçant la barrière qui +défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la +ville. Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français. + +Mais il n'en est point ainsi. + +Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une +pareille entreprise, Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en +tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le +courant. Tout était prêt pour le combat; ses marins, armés de leurs sabres +d'abordage, étaient à l'arrière; ses canonniers, mèche allumée, étaient à +leurs pièces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des +matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les +navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire +une trouée à la flotte. On avançait en silence. Les sept bâtiments de +Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait +l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantômes gigantesques +glissant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc +de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il +avait pris sur la galère la place du premier lieutenant, et, courbé sur le +beaupré, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la +profondeur de la nuit. Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit +apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve; elle +semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays +d'embûches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude. + +Cependant on avançait toujours; on était en vue du barrage, à dix +encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage, +sans qu'un seul _qui vive_! fût encore venu frapper l'oreille des +Français. + +Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une négligence dont ils se +réjouissaient; le jeune amiral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse +dont il s'effrayait. + +Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux +bâtiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant +elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les +compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans +se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français la même +forme que ses vaisseaux offraient eux-mêmes. + +Tout à coup, et au moment où les porteurs de haches recevaient l'ordre de +descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetés par des +mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français. + +Les Flamands prévenaient la manoeuvre des Français et faisaient ce qu'ils +allaient faire. + +Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il +l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des noeuds de fer +les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un +matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait +d'une plus sûre étreinte, en criant: A l'abordage! à l'abordage! + +Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même +cri que lui; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa +à son agression. + +Seulement on vit trois barques chargées d'hommes glissant silencieusement +sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés. + +Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire +d'ailes. + +Les assaillants restaient immobiles sur ces bâtiments qu'ils venaient de +conquérir sans lutte. + +Il en était de même sur toute la ligne. + +Tout à coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une +odeur de souffre se répandit dans l'air. Un éclair traversa son esprit; +il courut à une écoutille qu'il souleva: les entrailles du bâtiment +brûlaient. + +A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la +ligne. + +Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu; Joyeuse, +descendu le premier, remonta le dernier. + +Au moment où il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait +éclater le pont du bâtiment qu'il quittait. + +Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes, chaque barque, +chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère; la flotte française, d'un +port plus considérable, semblait dominer un abîme de feu. + +L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes, +de briser les grappins; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec +la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur +salut. + +Mais l'oeuvre était immense; peut-être se fût-on détaché des grappins +jetés par les ennemis sur la flotte française, mais il y avait encore ceux +jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis. + +Tout à coup vingt détonations se firent entendre; les bâtiments français +tremblèrent dans leur membrure, gémirent dans leur profondeur. + +C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la +gueule et abandonnés par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à +mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se +trouvait dans leur direction, mais brisant. + +Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mâts, +s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aiguës, venaient +lécher les flancs cuivrés des bâtiments français. + +Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinée d'or, donnant, calme et +d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes, +ressemblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés, +qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière +d'étincelles. + +Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus +foudroyantes; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les +saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux-mêmes qui +éclataient. + +Tant qu il avait espéré rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses +ennemis, Joyeuse avait lutté; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir: +la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi +qui sautait, une pluie de feu, pareille à un bouquet d'artifice, retombait +sur son pont. + +Seulement, ce feu, c'était le feu grégeois, ce feu implacable, qui +s'augmente de ce qui éteint les autres feux, et qui dévore sa proie +jusqu'au fond de l'eau. + +Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues; mais les +bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive +tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du +brûlot rongeur, qui les avait étreints de ses bras de flammes. + +Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre +de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive +gauche. + +L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix; ceux +qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la même idée. + +Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse +quittât le pont de sa galère. + +Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid à tout le monde: chacun +de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage. + +Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait, +éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense +horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant toujours, se perdre dans la +mer. + +Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu: non pas +que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et +Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns +sans tirer sur les autres. + +La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges; +devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux, +elle broie; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs +larges coutelas. + +[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.] + +Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met +dans les colonnes françaises, et elles ne font plus que se maintenir au +lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des +bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou. + +Tout à coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles +de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les +flancs des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse si +serrée, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers +sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement. + +Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots +qui les poussent: quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et +conduits par Joyeuse auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés +tout à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur flotte en flammes et +deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés. + +Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont élancés sur le +premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un +ennemi. + +Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat; son poignet +tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une +tête, chaque coup de pointe trouait un homme. + +Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain +de blé par une légion de fourmis. + +Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant. + +Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée +par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu; mais l'infanterie du +comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les +Flamands. + +Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il +avait entendu les détonations des canons et les explosions des bâtiments +sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait +naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire +que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française! + +Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de +Joyeuse, lorsque tout à coup ou vint lui dire que la flotte était détruite +et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands. + +Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude: la flotte, +c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée. + +Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle +charge, et cavaliers et chevaux épuisés se rallièrent pour se ruer de +nouveau sur les Anversois. + +On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée: Tenez ferme, +monsieur de Saint-Aignan! France! France! + +Et, comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans +l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible +favori, le cybarite délicat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la +force fabuleuse de l'Hercule néméen. + +Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait +cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la +cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat. + +Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un +beau cheval noir. + +Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la +cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il était suivi de cinq cents +cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange. + +De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec +son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné. + +Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé: c'était à l'endroit où +Joyeuse combattait avec ses marins. + +Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant +joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent +l'ennemi fléchir; ils entendirent ces cris, et tout à coup ils se +trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait +subitement comme par enchantement. + +Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se +heurtèrent avec un sombre acharnement. + +Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles. + +Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de +l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps +un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant +sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques goûtes de +sang de l'épaule. + +-- Ah! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est +un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même +maître que moi. + +A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un +autre point. + +-- Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats +contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau. + +L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec +fureur. + +Mais, cette fois, Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il +avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portés avec +autant d'adresse que de rage, de force que de colère. + +Ce fut l'inconnu qui à son tour fit un mouvement de retraite. + +-- Tiens! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat +pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans +casque, un front sans visière. + +Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en +mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de +vigueur, d'orgueil et de jeunesse. + +Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de +suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur +cette tête nue. + +-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un +traître, et en traître tu mourras. + +Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de +pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de +son casque. + +-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque, +qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que +je trouverai sur mon chemin. + +L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa +jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit: + +-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre présence est utile là-bas. + +L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son +interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie +calviniste. + +-- En effet, dit-il d'une voix sombre, là sont ceux que je cherchais. + +En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui, +lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géant, firent leur +premier pas en arrière. + +Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et +dans la nuit. + +Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la ligne et +cherchaient à reculer sans fuir. + +M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes +une retraite en bon ordre. + +Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes +d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée +harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du +prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe, +contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnèse. + +Alors il fallut se décidera quitter le champ de bataille et à faire +retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas +d'événement était détruite. + +Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bravoure du plus grand nombre, +une affreuse déroute commença. + +Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à +peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau à l'arrière- +garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le +champ de bataille. + +Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres +ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des +mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui +tournait autour de sa tête avec la même facilité qu'une fronde aux mains +d'un frondeur. + +De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sangliers +qui ne peuvent se décider à fuir, et qui reviennent désespérément sur le +chasseur. + +De leur côté, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils +avaient appelé monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, étaient lestes +à la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relâche à l'armée +angevine. + +Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au +coeur l'inconnu en face de ce grand désastre. + +-- Assez, messieurs, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont +chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre: +n'en demandons pas plus au Dieu des armées. + +-- Ah! c'était un Français, c'était un Français! s'écria Joyeuse, je +t'avais deviné, traître. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort +des traîtres! + +Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu +ébranler mille épées levées contre lui: il tourna bride, et, vainqueur, +s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus. + +Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses: +la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée tout entière, et, sous +le poids de cette panique insensée, les soldats commencèrent à fuir en +désespérés. + +Les chevaux s'animaient malgré la fatigue car eux-mêmes semblaient être +aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver +des abris: en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée. + +C'était le moment où, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les +digues et se levaient les écluses. Depuis Lier jusqu'à Termonde, depuis +Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite rivière, grossie par ses +affluents, chaque canal débordé envoyait dans le plat pays son contingent +d'eau furieuse. + +Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'arrêter, ayant lassé +leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur +ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient +échappé sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin être sauvés, et +respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un +blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle, +impitoyable, se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec +l'impétuosité de la mer; toutefois, malgré l'imminence du danger qui +commençait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien. + +Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et +les seuls qui eussent conservé une espèce d'ordre dans cette effroyable +déroute. + +Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la +menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses +fantassins épars. + +Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval, et +accompagné d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en +avant, sans paraître songer à rien. + +-- Le misérable n'a pas de coeur, disaient les uns. + +-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres. + +Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin, +rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite. + +Seulement, les vivres manquaient. + +Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se +traînant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille. + +Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée. + +On espérait gagner Bruxelles qui était au duc et dans laquelle on avait de +nombreux partisans; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon +vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme +on croyait pouvoir compter sur Bruxelles. + +Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à peine de l'endroit où l'on +se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement +avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on +jugerait le plus convenable. + +Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à une armée +nouvelle. + +C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable où +le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, où des +montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, où les +restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses, +rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les +campagnes du Brabant. + +M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan, +entre Héboken et Heckhout. + +La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en +étaient enfuis; le feu allumé par eux la veille brûlait encore dans la +cheminée. + +Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent +dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une +surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que +les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions. + +Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette +insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même où tant de braves gens +mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du +prince. + +Il était de ceux qui disaient: + +« Le misérable n'a pas de coeur! » + +Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il +frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux +lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait, +toutes les maisons étaient ainsi. + +A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et fit sa grimace +ordinaire. + +[Illustration: Il la lança dans le poste. -- PAGE 37.] + +-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers. + +-- Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes harassés, mourant de faim, +général. + +-- Oui; mais vous êtes vivants, et si vous restez ici une heure de plus, +vous êtes morts; peut-être est-il déjà trop tard. + +M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque +grand danger caché dans cette solitude. + +On décampa. + +Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et +Joyeuse se chargea de l'arrière-garde. + +Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou +affaiblis par leurs blessures, ou harassés de fatigue, et se couchèrent +dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un +sinistre pressentiment. + +Avec eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne +pouvaient plus se traîner, ou qui s'étaient blessés en marchant. + +A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et +en état de combattre. + + + +LXVII + + +LES VOYAGEURS + + +Tandis que ce désastre s'accomplissait, précurseur d'un désastre plus +grand encore, deux voyageurs, montés sur d'excellents chevaux du Perche, +sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraîche, et poussaient +en avant dans la direction de Malines. + +Ils marchaient côte à côte, les manteaux en trousse, sans armes +apparentes, à part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait +briller la poignée de cuivre à la ceinture de l'un d'eux. + +Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensée, peut-être la +même, sans échanger une seule parole. + +Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient +alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte +de commis-voyageurs, précurseurs et naïfs, qui, à cette époque, faisaient +le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent à la +spécialité de la grande propagande commerciale. + +Quiconque les eût vus trotter si paisiblement sur la route, éclairée par +la lune, les eût pris pour de bonnes gens, pressés de trouver un lit, +après une journée convenablement faite. + +Cependant il n'eût fallu qu'entendre quelques phrases, détachées de leur +conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas +conserver d'eux cette opinion erronée que leur donnait la première +apparence. + +Et d'abord, le plus étrange des mots échangés entre eux fut le premier mot +qu'ils échangèrent, quand ils furent arrivés à une demi-lieue de Bruxelles +à peu près. + +-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez +en vérité eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en +faisant cette marche, et nous arrivons à Malines au moment où, selon toute +probabilité, le résultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera +là-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de très petites +marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes étapes, en deux +jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement à l'heure +probable où le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder à terre, +après s'être élevé jusqu'au septième ciel. + +Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se révoltait aucunement de +cette appellation, malgré ses habits d'homme, répondit d'une voix calme, +grave et douce à la fois: + +-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protéger ce misérable prince, +et il le frappera cruellement; hâtons-nous donc de mettre à exécution nos +projets, car je ne suis pas de ceux qui croient à la fatalité, moi, et je +pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontés et de leurs +faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'était +pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui. + +En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacée. + +-- Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé des deux voyageurs; prenez +votre manteau. + +-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni +tourments de l'esprit. + +Remy leva les yeux au ciel, et demeura plongé dans un sombre silence. + +Parfois, il arrêtait son cheval et se retournait sur ses étriers, tandis +que sa compagne le devançait, muette comme une statue équestre. + +Après une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut +rejointe: + +-- Tu ne vois plus personne derrière nous? dit-elle. + +-- Non, madame, personne. + +-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit à Valenciennes, et qui +s'était enquis de nous après nous avoir observés si longtemps avec +surprise? + +-- Je ne le revois plus. + +-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer à Mons. + +-- Et moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant d'entrer à Bruxelles. + +-- A Bruxelles, tu dis? + +-- Oui, mais il se sera arrêté dans cette dernière ville. + +-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle +craignait que sur cette route déserte on ne pût l'entendre; Remy, ne t'a- +t-il point paru qu'il ressemblait.... + +-- A qui, madame? + +-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, à ce malheureux +jeune homme. + +-- Oh! non, non, madame, se hâta de dire Remy, pas le moins du monde; et, +d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitté Paris et +que nous sommes sur cette route? + +-- Mais comme il savait où nous étions, Remy, quand nous changions de +demeure à Paris. + +-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre, +et, comme je vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il +avait pris un parti désespéré, mais vis-à-vis de lui seul. + +-- Hélas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu +allège celle de ce pauvre enfant! + +Remy répondit par un soupir au soupir de sa maîtresse, et ils continuèrent +leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin +sonore. + +Deux heures se passèrent ainsi. + +Au moment où nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la +tête. + +Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin. + +Il s'arrêta, écouta, mais ne vit rien. + +Ses yeux, cherchèrent inutilement à percer la profondeur de la nuit, mais +comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le +bourg avec sa compagne. + +-- Madame, lui dit-il, le jour va bientôt venir; si vous m'en croyez, nous +nous arrêterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos. + +-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous +éprouvez. Remy, vous êtes inquiet. + +-- Oui, de votre santé, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter +de pareilles fatigues, et c'est à peine si moi-même.... + +-- Faites comme il vous plaira, Remy, répondit la dame. + +-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle à l'extrémité de laquelle +j'aperçois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnaît +les hôtelleries: hâtez-vous, je vous prie. + +-- Vous avez donc entendu quelque chose? + +-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'être trompé; +mais, en tout cas, je reste un instant en arrière pour m'assurer de la +réalité ou de la fausseté de mes doutes. + +La dame, sans répliquer, sans essayer de détourner Remy de son intention, +toucha les flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle longue et +tortueuse. + +[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.] + +Remy la laissa passer devant, mit pied à terre et lâcha la bride à son +cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne. + +Quant à lui, courbé derrière une borne gigantesque, il attendit. + +La dame heurta au seuil de l'hôtellerie derrière la porte de laquelle, +suivant la coutume hospitalière des Flandres, veillait ou plutôt dormait +une servante aux larges épaules et aux bras robustes. + +La fille avait déjà entendu le pas du cheval claquer sur le pavé de la +ruelle, et, réveillée sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir +dans ses bras le voyageur ou plutôt la voyageuse. + +Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintrée dans laquelle ils +se précipitèrent, en reconnaissant une écurie. + +-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir près du feu +en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrivé. + +La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'écurie, +rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses +doigts la massive chandelle, et se rendormit. + +Pendant ce temps, Remy, qui s'était placé en embuscade, guettait le +passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval. + +Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prêtant l'oreille +attentivement; puis, arrivé à la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et +parut hésiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce côté. + +Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy, qui sentit sur son épaule le +souffle de son cheval. + +Remy porta la main à son couteau. + +-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté, lui qui nous suit encore. +Que nous veut-il? + +Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval +soufflait avec effort en allongeant le cou. + +Il ne prononçait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards, +dirigés tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans la ruelle, il +n'était point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait +retourner en arrière, pousser en avant, ou se diriger vers l'hôtellerie. + +-- Ils ont continué, murmura-t-il à demi-voix, continuons. + +Et, rendant les rênes à son cheval, il continua son chemin. + +-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route. + +Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment. + +-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on? + +-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous +pouvez dormir en toute sécurité. + +-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien. + +-- Au moins vous souperez, madame, car hier déjà vous ne prîtes rien. + +-- Volontiers, Remy. + +On réveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le +même air de bonne humeur que la première, et qui apprenant ce dont il +était question, tira du buffet un quartier de porc salé, un levraut froid +et des confitures; puis elle apporta un pot de bière de Louvain écumante +et perlée. + +Remy se mit à table près de sa maîtresse. + +Alors celle-ci emplit à moitié un verre à anse de cette bière dont elle se +mouilla les lèvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques +miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain. + +-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante. + +-- Non, j'ai fini, merci. + +La servante, alors, se mit à regarder Remy qui ramassait le pain rompu par +sa maîtresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bière. + +-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur? + +-- Non, mon enfant, merci. + +-- Vous ne la trouvez donc pas bonne? + +-- Je suis sûr qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim. + +La servante joignit les mains pour exprimer l'étonnement où la plongeait +cette étrange sobriété: ce n'était pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en +user ses compatriotes voyageurs. + +Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dépit dans le geste invocateur de +la servante, jeta une pièce d'argent sur la table. + +-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous +pouvez bien garder votre pièce: six deniers de dépense à deux! + +-- Gardez la pièce tout entière, ma bonne, dit la voyageuse, mon frère et +moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer +votre gain. + +La servante devint rouge de joie, et cependant en même temps des larmes de +compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient été prononcées +douloureusement. + +-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse +d'ici à Malines? + +-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne +sait peut-être pas cela, mais il existe une grande route excellente. + +-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre. + +-- Dame! je vous prévenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est +une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout. + +-- En quoi, ma bonne? + +-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent +le pays pour aller sous Bruxelles. + +-- Sous Bruxelles? + +-- Oui, ils émigrent momentanément. + +-- Pourquoi donc émigrent-ils? + +-- Je ne sais; c'est l'ordre. + +-- L'ordre de qui? du prince d'Orange? + +-- Non, de monseigneur. + +-- Qui est ce monseigneur! + +-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais +enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on émigre. + +-- Et quels sont les émigrants? + +-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni +digues ni remparts. + +-- C'est étrange, fit Remy. + +-- Mais nous-mêmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi +que tous les gens du bourg. Hier, à onze heures, tous les bestiaux ont été +dirigés sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voilà +pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir à cette heure +encombrement de chevaux, de chariots et de gens. + +-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous +procurerait une retraite plus facile. + +-- Je ne sais; c'est l'ordre. + +Remy et sa compagne se regardèrent. + +-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons à Malines? + +-- Je le crois, à moins que vous ne préfériez faire comme tout le monde, +c'est-à-dire vous acheminer sur Bruxelles. + +Remy regarda sa compagne. + +-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'écria la dame +en se levant; ouvrez l'écurie, s'il vous plaît, ma bonne. + +Remy se leva comme sa compagne en murmurant à demi voix: + +-- Danger pour danger, je préfère celui que je connais: d'ailleurs le +jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait, +eh bien! nous verrions! + +Et comme les chevaux n'avaient pas même été dessellés, il tint l'étrier à +sa compagne, se mit lui-même en selle, et le jour levant les trouva sur +les bords de la Dyle. + + + + +LXVIII + +EXPLICATION + + +Le danger que bravait Remy était un danger réel, car le voyageur de la +nuit, après avoir dépassé le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne +voyant plus personne sur la route, s'aperçut bien que ceux qu'il suivait +s'étaient arrêtés dans le village. + +Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre à sa +poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ +de trèfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces +fossés profonds qui en Flandre servent de clôture aux héritages. + +Il résultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait à portée de +tout voir sans être vu. + +Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-même +et comme la dame l'avait soupçonné, ce jeune homme c'était Henri du +Bouchage, qu'une étrange fatalité jetait une fois encore en présence de la +femme qu'il avait juré de fuir. + +Après son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystérieuse, +c'est-à-dire après la perte de toutes ses espérances, Henri était revenu à +l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme il l'avait dit, à quitter une vie +qui se présentait pour lui si misérable à son aurore: et, en gentilhomme +de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son père à garder pur, il +s'était résolu au glorieux suicide du champ de bataille. + +Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frère, commandait une +armée et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri +n'hésita point; il sortit de son hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à- +dire vingt heures après le départ de Remy et de sa compagne. + +Des lettres arrivées de Flandre annonçaient un coup de main décisif sur +Anvers. Henri se flatta d'arriver à temps. Il se complaisait dans cette +idée que du moins il mourrait l'épée à la main, dans les bras de son +frère, sous un drapeau français; que sa mort ferait grand bruit, et que ce +bruit percerait les ténèbres dans lesquelles vivait la dame de la maison +mystérieuse. + +Nobles folies! glorieux et sombres rêves! Henri se reput quatre jours +entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientôt +finir. + +Au moment où, tout entier à ces rêves de mort, il apercevait la flèche +aiguë du clocher de Valenciennes, et où huit heures sonnaient à la ville, +il s'aperçut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux +et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui +rattachait les sangles du sien. + +Henri n'était pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce +qui n'est point un écusson. Il fit en passant des excuses à cet homme, qui +se retourna au son de sa voix, puis se détourna aussitôt. + +Henri, emporté par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrêter en +vain, Henri tressaillit comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait pas à +voir. + +-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy à Valenciennes; Remy, que j'ai +laissé, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maîtresse, car il +avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En vérité, la douleur +me trouble le cerveau, m'altère la vue à ce point que tout ce qui +m'entoure revêt la forme de mes immuables idées. + +Et, continuant son chemin, il était entré dans la ville sans que le +soupçon qui avait effleuré son esprit, y eût pris racine un seul instant. + +A la première hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrêta, jeta la +bride aux mains d'un valet d'écurie, et s'assit devant la porte, sur un +banc, pendant qu'on préparait sa chambre et son souper. + +Mais tandis que, pensif, il était assis sur ce banc, il vit s'avancer les +deux voyageurs qui marchaient côte à côte, et il remarqua que celui qu'il +avait pris pour Remy tournait fréquemment la tête. + +L'autre avait le visage caché sous l'ombre d'un chapeau à larges bords. + +Remy, en passant devant l'hôtellerie, vit Henri sur le banc, et détourna +encore la tête; mais cette précaution même contribua à le faire +reconnaître. + +-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est +froid, mon oeil clair, mes idées fraîches; revenu d'une première +hallucination, je me possède complètement. Or, le même phénomène se +produit, et je crois encore reconnaître, dans l'un de ces voyageurs, Remy, +c'est-à-dire le serviteur de la maison du faubourg. + +Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et +sans retard il faut que j'éclaircisse mes doutes. + +Henri, cette résolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur +les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent déjà entrés +dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne +les aperçut plus. + +Il courut jusqu'aux portes; elles étaient fermées. + +Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir. + +Henri entra dans toutes les hôtelleries, questionna, chercha et finit par +apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de +mince apparence, située rue du Beffroi. + +L'hôte était occupé à fermer lorsque du Bouchage entra. + +Tandis que cet homme, affriandé par la bonne mine du jeune voyageur, lui +offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans +l'intérieur de la chambre d'entrée, et de l'endroit où il se trouvait, +pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-même, +lequel montait, éclairé par la lampe d'une servante. + +Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, étant passé le premier, +avait déjà disparu. + +Au haut de l'escalier, Remy s'arrêta. En le reconnaissant positivement, +cette fois, le comte avait poussé une exclamation, et, au son de la voix +du comte, Remy s'était retourné. + +Aussi, à son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, à +son regard plein d'inquiétude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et, +trop ému pour prendre un parti à l'instant même, s'éloigna-t-il en se +demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitté +sa maîtresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la même route que lui. + +Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prêté aucune attention +au second cavalier. + +Sa pensée roulait d'abîme en abîme. + +Le lendemain, à l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir +se trouver face à face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris +d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du +gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes, +on avait ouvert les portes pour eux. + +De cette façon, et comme ils étaient partis vers une heure du matin, ils +avaient six heures d'avance sur Henri. + +Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et +rejoignit à Mons les voyageurs qu'il dépassa. + +Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eût fallu que Remy fût sorcier +pour le reconnaître. Henri s'était affublé d'une casaque de soldat et +avait acheté un autre cheval. + +Toutefois, l'oeil défiant du bon serviteur déjoua presque cette +combinaison, et, à tout hasard, le compagnon de Remy, prévenu par un seul +mot, eut le temps de détourner son visage que Henri, cette fois encore, ne +put apercevoir. + +Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la +première hôtellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il +accompagnait ses questions d'un irrésistible auxiliaire, il finit par +apprendre que le compagnon de Remy était un jeune homme fort beau, mais +fort triste, sobre, résigné, et ne parlant jamais de fatigue. + +Henri tressaillit, un éclair illumina sa pensée. + +-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il. + +-- C'est possible, répondit l'hôte; aujourd'hui beaucoup de femmes passent +ainsi déguisées pour aller rejoindre leurs amants à l'armée de Flandre, et +comme notre état à nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne +voyons rien. + +Cette explication brisa le coeur de Henri. N'était-il pas probable, en +effet, que Remy accompagnât sa maîtresse déguisée en cavalier? + +Alors, et si cela était ainsi, Henri ne comprenait rien que de fâcheux +dans cette aventure. + +Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame inconnue allait rejoindre son +amant en Flandre. + +Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets éternels; cette fable +d'un amour passé qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de deuil, +c'était donc lui qui l'avait inventée pour éloigner un surveillant +importun. + +-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brisé de cette espérance qu'il ne +l'avait jamais été de son désespoir, eh bien! tant mieux, un moment +viendra où j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher +tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placée si +haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarités +ordinaires; alors, alors, moi qui m'étais fait l'idée d'une créature +presque divine, alors, en voyant de près cette enveloppe si brillante +d'une âme tout ordinaire, peut-être me précipiterai-je moi-même du faîte +de mes illusions, du haut de mon amour. + +Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se déchirait la poitrine, à +cette idée qu'il perdrait peut-être un jour cet amour et ces illusions qui +le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur +vide. + +Il en était là, les ayant dépassés comme nous avons dit et rêvant à la +cause qui avait pu pousser en Flandre, en même temps que lui, ces deux +personnages indispensables à son existence, lorsqu'il les vit entrer à +Bruxelles. + +Nous savons comment il continua de les suivre. + +A Bruxelles, Henri avait pris de sérieuses informations sur la campagne +projetée par M. le duc d'Anjou. + +Les Flamands étaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un +Français de distinction; ils étaient trop fiers du succès que la cause +nationale venait d'obtenir, car c'était déjà un succès que de voir Anvers +fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appelé pour régner +sur elles; ils étaient trop fiers, disons-nous, de ce succès pour se +priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les +questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, à toute époque, +a paru si ridicule au peuple belge. + +Henri conçut dès lors des craintes sérieuses sur cette expédition, dont +son frère menait une si grande part; il résolut en conséquence de +précipiter sa marche sur Anvers. + +C'était pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne, +quelque intérêt qu'ils parussent avoir à n'être pas reconnus, suivre +obstinément la même route qu'il suivait. + +C'était une preuve que tous deux tendaient à un même but. + +Au sortir du bourg, Henri, caché dans les trèfles où nous l'avons laissé, +était certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune +homme qui accompagnait Remy. + +Là il reconnaîtrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin. + +Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il déchirait sa poitrine, tant il +avait peur de perdre cette chimère qui le dévorait, mais qui le faisait +vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuât. + +Lorsque les deux voyageurs passèrent devant le jeune homme, qu'ils étaient +loin de soupçonner être caché là, la dame était occupée à lisser ses +cheveux, qu'elle n'avait point osé renouer à l'hôtellerie. + +Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler évanoui dans le fossé où son +cheval paissait tranquillement. + +Les voyageurs passèrent. + +Oh! alors, la colère s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il +avait cru voir chez les habitants de la maison mystérieuse cette loyauté +qu'il pratiquait lui-même. + +Mais après les protestations de Remy, mais après les hypocrites +consolations de la dame, ce voyage ou plutôt cette disparition constituait +une espèce de trahison envers l'homme qui avait si opiniâtrement, mais en +même temps si respectueusement assiégé cette porte. + +Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune +homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur, +et remonta à cheval, bien décidé à ne plus prendre aucune des précautions +qu'un reste de respect lui avait conseillé de prendre, et il se mit à +suivre les voyageurs, ostensiblement et à visage découvert. + +Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hésitation dans sa marche, la +route était à lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, réglant +le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le précédaient. + +Il était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa compagne, mais à se faire +seulement reconnaître d'eux. + +-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste à tous deux une parcelle de +coeur, ma présence, bien qu'amenée par le hasard, n'en sera pas moins un +sanglant reproche pour les gens sans foi qui me déchirent le coeur à +plaisir. + +Il n'avait pas fait cinq cents pas à la suite des deux voyageurs, que Remy +l'aperçut. + +Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et +découvert, Remy se troubla. + +La dame s'en aperçut et se retourna. + +-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy? + +Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer. + +-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par +l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute à Amsterdam, +et passe par le théâtre de la guerre pour y chercher aventure. + +-- N'importe, je suis inquiète, Remy. + +-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eût été le comte du Bouchage, il +nous eût déjà abordés; vous savez s'il était persévérant. + +-- Je sais aussi qu'il était respectueux, Remy, car, sans ce respect même, +je me fusse contentée de vous dire: Éloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse +point inquiétée davantage. + +-- Eh bien, madame, s'il était si respectueux, ce respect, il l'aura +conservé, et vous n'aurez pas plus à craindre de lui, en supposant que ce +soit lui, sur la route de Bruxelles à Anvers qu'à Paris, dans la rue de +Bussy. + +-- N'importe, continua la dame en regardant encore derrière elle, nous +voici à Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus +vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers, hâtons-nous. + +-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point à Malines; +nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'à ce bourg qu'on aperçoit +là-bas à gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette façon nous +éviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons +moins embarrassés pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la +nécessité exige que nous en changions. + +-- Allons, Remy, droit au bourg alors. + +Ils prirent à gauche, s'engageant dans un sentier à peine frayé, mais qui, +cependant, se rendait visiblement à Villebrock. + +Henri quitta la route au même endroit qu'eux, prit le même sentier qu'eux, +et les suivit, gardant toujours sa distance. + +L'inquiétude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son +maintien agité, dans ce mouvement surtout qui lui était devenu habituel, +de regarder en arrière avec une sorte de menace, et d'éperonner tout à +coup son cheval. + +Ces différents symptômes, comme on le comprend bien, n'échappaient point à +sa compagne. + +Ils arrivèrent à Villebrock. + +Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'était +habitée; quelques chiens oubliés, quelques chats perdus couraient effarés +dans cette solitude, les uns appelant leurs maîtres avec de longs +hurlements, les autres fuyant légèrement, et s'arrêtant, lorsqu'ils se +croyaient en sûreté, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse +d'une porte ou par le soupirail d'une cave. + +Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne. + +De son côté, Henri, qui semblait une ombre attachée aux pas des voyageurs, +de son côté Henri s'était arrêté à la première maison du bourg, avait +heurté à la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux +qui le précédaient, et alors ayant deviné que la guerre était cause de +cette désertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs +eussent pris un parti. + +C'est ce qu'ils firent après que leurs chevaux eurent déjeuné avec le +grain que Remy trouva dans le coffre d'une hôtellerie abandonnée. + +-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans +une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme +des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Français ou +de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation +étrange où sont les Flandres, les routiers de toutes les espèces, les +aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous étiez un homme je +vous tiendrais un autre langage: mais vous êtes femme, vous êtes jeune, +vous êtes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour +votre honneur. + +-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame. + +-- C'est tout, au contraire, madame, répondit Remy, lorsque la vie a un +but. + +-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy; +vous savez que ma pensée, à moi, n'est pas sur cette terre. + +-- Alors, madame, répondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en +croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sûr; j'ai +des armes, nous nous défendrons ou nous nous cacherons, selon que +j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles. + +-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera, répondit la +dame en secouant la tête; je ne concevrais de craintes que pour vous, si +j'avais des craintes. + +-- Alors, fit Remy, marchons. + +Et il poussa son cheval sans ajouter une parole. + +La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'était arrêté en +même temps qu'eux, se remit en marche avec eux. + + + + +LXIX + +L'EAU + + +À fur et à mesure que les voyageurs avançaient, le pays prenait un aspect +étrange. + +Il semblait que les campagnes fussent désertées comme les bourgs et les +villages. + +En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la +chèvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des +haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges, +nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son +travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays à un autre, sa +balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme +du Nord, et qui se balance en marchant près de sa lourde charrette un +fouet bruyant à la main. + +Aussi loin que s'étendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les +petits coteaux, dans les grandes herbes, à la lisière des bois, pas une +figure humaine, pas une voix. + +On eût dit la nature la veille du jour où l'homme et les animaux furent +créés. + +Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproché par le sentiment des +voyageurs qui le précédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux +horizons lointains, aux nuages mêmes, l'explication de ce phénomène +sinistre. + +Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se +détachant sur la teinte pourprée du soleil couchant, Remy et sa compagne, +penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux; puis, +en arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la +même distance et la même attitude. + +La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans +l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menaçant que le silence. + +Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval: + +-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible à la crainte, +vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie; eh bien! ce +soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, une torpeur inconnue +enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin. +Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même; madame, je vous le +confesse: pour la première fois de ma vie... j'ai peur. + +La dame se retourna; peut-être tous ces présages menaçants lui avaient-ils +échappé, peut-être n'avait-elle rien vu. + +-- Il est toujours là? demanda-t-elle. + +-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy; ne songez +plus à lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le +danger que je crains ou plutôt que je sens, que je devine, avec un +sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison; ce danger, qui +s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est +autre; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger. + +La dame secoua la tête. + +-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là-bas des saules qui courbent +leurs cimes noires? + +-- Oui. + +-- A côté de ces arbres j'aperçois une petite maison; par grâce, allons-y; +si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions +l'hospitalité; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites +pas d'objection, je vous en supplie. + +L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses +discours décidèrent sa compagne à céder. + +Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquée par Remy. + +Quelques minutes après, les voyageurs heurtaient à la porte de cette +maison, bâtie en effet sous un massif de saules. + +Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite rivière qui coulait à un quart +de lieue de là; un ruisseau enfermé entre deux bras de roseaux et deux +rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante; +derrière la maison, bâtie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait +un petit jardin, enclos d'une haie vive. + +Tout cela était vide, solitaire, désolé. + +Personne ne répondit aux coups redoublés que frappèrent les voyageurs. + +Remy n'hésita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule, +l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pène. + +La porte s'ouvrit. + +Remy entra vivement. Il mettait à toutes ses actions depuis une heure +l'activité d'un homme travaillé par la fièvre. La serrure, produit +grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cédé presque sans +résistance. + +Remy poussa précipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte +derrière lui, tira un verrou massif, et ainsi retranché, respira comme +s'il venait de gagner la vie. + +Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse, il l'installa dans l'unique +chambre du premier étage, où, en tâtonnant, il rencontra un lit, une +chaise et une table. + +Puis, un peu tranquillisé sur son compte, il redescendit au rez-de- +chaussée, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit à guetter par une +fenêtre grillée les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la +maison, s'en était rapproché à l'instant même. + +Les réflexions de Henri étaient sombres et en harmonie avec celles de +Remy. + +-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu à nous, mais +connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contrée; les +Français ont emporté Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les +paysans ont été chercher un refuge dans les villes. + +Cette explication était spécieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas +le jeune homme. + +D'ailleurs elle le ramenait à un autre ordre de pensées. + +-- Que vont faire de ce côté Remy et sa maîtresse? se demandait-il. Quelle +impérieuse nécessité les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai, +car le moment est enfin venu de parler à cette femme et d'en finir à +jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est +présentée aussi belle. + +Et il s'avança vers la maison. + +Mais tout à coup il s'arrêta. + +-- Non, non, dit-il avec une de ces hésitations subites si communes dans +les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est- +elle pas maîtresse de ses actions et sait-elle quelle fable a été forgée +sur elle par ce misérable Remy? Oh! c'est à lui, c'est à lui seul que j'en +veux, à lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste +encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connaît pas, trahir les +secrets de sa maîtresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y +a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne +puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la +révélation entière de la vérité; c'est de voir cette femme arriver au +camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois +ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime! + +Eh bien! je la suivrai jusque-là; je verrai ce que je tremble de voir, et +j'en mourrai: ce sera de la peine épargnée au mousquet et au canon. + +Hélas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces élans comme +il en trouvait parfois au fond de son âme, pleine de religion et d'amour, +je ne cherchais pas cette suprême angoisse; je m'en allais souriant à une +mort réfléchie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de +bataille avec un nom sur les lèvres, le vôtre, mon Dieu! avec un nom dans +le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez à une mort +désespérée, pleine de fiel et de tortures: soyez béni, j'accepte. + +Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait +passés en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'à tout prendre, +à part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position était moins cruelle +qu'à Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole, +qu'il n'avait jamais entendu, et marchant à sa suite, quelques-uns de ces +arômes vivaces qui émanent de la femme que l'on aime venaient, mêlés à la +brise, lui caresser le visage. + +Aussi, continuait-il, les yeux fixés sur cette chaumière où elle était +renfermée: + +-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette +maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis +entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derrière +la fenêtre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis +encore trop heureux. + +Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la +maison, écoutant avec un sentiment de mélancolie impossible à décrire le +murmure de l'eau qui coulait à ses côtés. + +Tout à coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du côté du nord +et passait emporté par le vent. + +-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers. + +Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter à cheval et de +courir, guidé par le bruit, là où l'on se battait; mais pour cela il +fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute. + +S'il ne l'avait point rencontrée sur sa route, Henri eût suivi son chemin, +sans un regard en arrière, sans un soupir pour le passé, sans un regret +pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute était entré dans son +esprit, et avec le doute l'irrésolution. + +Il resta. + +Pendant deux heures, il resta couché, prêtant l'oreille aux détonations +successives qui arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles pouvaient +être ces détonations irrégulières et plus fortes qui de temps en temps +étaient venues couper les autres. + +Il était loin de se douter que ces détonations étaient causées par les +vaisseaux de son frère qui sautaient. + +-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout +se tut. + +Le bruit du canon n'était point parvenu, à ce qu'il paraissait, dans +l'intérieur de la maison, ou, s'il y était parvenu, les habitants +provisoires y étaient demeurés insensibles. + +-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frère est +vainqueur; mais, après Anvers, viendra Gand; après Gand, Bruges, et +l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement. + +Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au +camp des Français. + +Et comme, à la suite de toutes ces commotions qui avaient ébranlé l'air, +la nature était rentrée dans son repos, Joyeuse, enveloppé de son manteau, +rentra dans son immobilité. + +Il était tombé dans cette espèce d'assoupissement à laquelle, vers la fin +de la nuit, la volonté de l'homme ne peut résister, lorsque son cheval, +qui paissait à quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement. + +Henri ouvrit les yeux. + +L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée dans une autre +direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourné à +l'approche du jour, venait du sud-est. + +-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en +flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre +qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne étable? + +L'animal, comme s'il eût entendu l'interpellation, et comme s'il eût voulu +y répondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de +Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il écouta. + +-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus sérieux, à ce qu'il me paraît: +quelque troupe de loups suivant les armées pour dévorer les cadavres. + +Le cheval hennit, baissa la tête, puis, par un mouvement rapide comme +l'éclair, il se mit à fuir du côté de l'ouest. + +Mais, en fuyant, il passa à la portée de la main de son maître, qui le +saisit par la bride comme il passait, et l'arrêta. + +Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna par la crinière et sauta en +selle. Une fois là, comme il était bon cavalier, il se fit maître de +l'animal et le contint. + +Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commença +de l'entendre lui-même, et cette terreur qu'avait ressentie la brute +grossière, l'homme fut étonné de la ressentir à son tour. + +Un long murmure, pareil à celui du vent, strident et grave à la fois, +s'élevait des différents points d'un demi-cercle qui semblait s'étendre du +sud au nord; des bouffées d'une brise fraîche et comme chargée de +particules d'eau éclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors +devenait semblable au fracas des marées montantes sur les grèves +caillouteuses. + +-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque +c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent +distincts. + +Une armée en marche, peut-être? mais non; -- il pencha son oreille vers la +terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures, +l'éclat des voix. + +Est-ce le crépitement d'un incendie? non encore, car on n'aperçoit aucune +lueur à l'horizon, et le ciel semble même se rembrunir. + +Le bruit redoubla et devint distinct: c'était le roulement incessant, +ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traînés au loin +sur un pavé sonore. + +Henri crut un instant avoir trouvé la raison de ce bruit en l'attribuant à +la cause que nous avons dite, mais aussitôt: + +-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussée pavée de ce côté, il n'y +a pas mille canons dans l'armée. + +Le bruit approchait toujours. + +Henri mit son cheval au galop et gagna une éminence. + +-- Que vois-je! s'écria-t-il en atteignant le sommet. + +Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il +n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui déchirant le +flanc avec ses éperons, et lorsqu'il fut arrivé au sommet de la colline il +se cabra à renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et +cavalier, c'était, à l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie, +pareille à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant un cercle immense +et marchant vers la mer. + +Et cette bande s'élargissait pas à pas aux yeux de Henri, comme une bande +d'étoffe qu'on déroule. + +Le jeune homme regardait encore indécis cet étrange phénomène, lorsqu'en +ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperçut que la +prairie s'imprégnait d'eau, que la petite rivière débordait, et commençait +de noyer, sous sa nappe soulevée sans cause visible, les roseaux qui, un +quart d'heure auparavant, se hérissaient sur ses deux rives. + +L'eau gagnait tout doucement du côté de la maison. + +-- Malheureux insensé que je suis! s'écria Henri, je n'avais pas deviné: +c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues. + +Henri s'élança aussitôt du côté de la maison, et heurta furieusement à la +porte. + +-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il. + +Nul ne répondit. + +-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux à force de terreur, ouvrez, +c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez! + +-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, répondit +Remy de l'intérieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai +reconnu; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez +cette porte vous me trouverez derrière elle, un pistolet à chaque main. + +-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent +désespéré: l'eau, l'eau, c'est l'eau!... + +-- Pas de fable, pas de prétextes, pas de ruses déshonorantes, monsieur le +comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps. + +-- Alors, j'y passerai! s'écria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au +nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maîtresse, veux-tu +ouvrir? + +-- Non! + +Le jeune homme regarda autour de lui, et aperçut une de ces pierres +homériques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon; il +souleva cette pierre entre ses bras, l'éleva sur sa tête, et s'avançant +vers la maison, il la lança dans la porte. + +La porte vola en éclats. + +En même temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le +toucher. + +Henri sauta sur Remy. + +Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu. + +-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insensé! s'écria Henri; ne +te défends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement, +regarde. + +Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça d'un coup de poing. + +-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu? + +Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait à l'horizon, +et qui grondait en marchant, comme le front d'une armée gigantesque. + +-- L'eau! murmura Remy. + +-- Oui, l'eau! l'eau! s'écria Henri; elle envahit; vois à nos pieds: la +rivière déborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir +d'ici. + +-- Madame! cria Remy, madame! + +-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prépare les chevaux; et vite, vite! + +-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera. + +Remy courut à l'écurie. Henri s'élança vers l'escalier. + +Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte. + +Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant. + +Mais elle, croyant à la trahison ou à la violence, se débattait de toute +sa force et se cramponnait aux cloisons. + +-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve. + +Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment où il revenait avec les +deux chevaux. + +-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutôt il vous +sauvera; venez! venez! + + + + +LXX + +LA FUITE + + +Henri, sans perdre de temps à rassurer la dame, l'emporta hors de la +maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval. + +Mais elle, avec un mouvement d'invincible répugnance, glissa hors de cet +anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé +pour elle. + +-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon +coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous +serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique, +pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s'agit de fuir +plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les +oiseaux qui fuient? + +En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées +de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et, +dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols +bruyants, favorisés par la sombre rafale, avaient quelque chose de +sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux. + +La dame ne répondit rien; mais, comme elle était en selle, elle poussa son +cheval en avant sans détourner la tête. + +Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours, +étaient fatigués. + +A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le +suivre: + +-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et +pourtant je le retiens des deux mains; par grâce, madame, tandis qu'il en +est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras, +mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre. + +-- Merci, monsieur, répondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et +sans que la moindre altération se trahît dans son accent. + +-- Mais, madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui des regards +désespérés, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous! + +En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment même; +c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers, +supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé +avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines, +commençait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les +cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de +démons passait sous sa feuillée. + +Les arbres déracinés s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons +écroulées flottant à la surface de l'eau; les hennissements et les cris +lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inondation, formaient +un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait +Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue. + +Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même +l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire. + +Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était +évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs. + +A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors +il leur criait: + +-- Plus vite, madame! par grâce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt! +la voici! + +Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillonnante, irritée; elle emporta +comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maîtresse; +elle souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et +majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle +arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de l'inconnue. + +Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la +combattre. + +-- Mais vous voyez bien que vous êtes perdue! hurla-t-il, désespéré. +Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi, +venez! + +-- Non, monsieur, dit-elle. + +-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc! + +La dame détourna la tête; l'eau était à cinquante pas à peine. + +-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez! + +Le cheval de Remy, épuisé, butta des deux jambes de devant et ne put se +relever, malgré les efforts de son cavalier. + +-- Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle, s'écria Remy. + +Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme +un gigantesque monument sur la tête du fidèle serviteur. + +Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa +monture, résolue à mourir avec Remy. + +Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé en même temps qu'elle; il +la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur +son cheval, il partit comme un trait. + +-- Remy! Remy! cria la dame, les bras étendus de son côté, Remy! + +Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet +espoir indomptable, bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jusqu'au +bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre. + +A côté, de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses +pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et +que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne +couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur. + +Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espérait, en mourant, que celle +qu'il aimait uniquement serait sauvée. + +-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire à +celui qui nous attend que vous vivez pour.... + +Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla +s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri. + +-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je +veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied à terre; au nom du Dieu +vivant, je le veux! + +Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que +le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant: + +-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci à vous qui me faites +cette joie que je n'eusse jamais espérée. + +Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante +l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort +d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre. + +Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes +pêle-mêle avec d'autres débris. + +C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et +si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il +soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers +efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes +efforts de son agonie. + +Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par +la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de +l'eau, tandis que de la main gauche Henri écartait les bois flottants et +les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval. + +Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira: + +-- Adieu! madame, adieu! + +-- Par le ciel! s'écria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je +te sauverai. + +Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la +manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer +librement. + +Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au +cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés pliant sous lui, il +disparut tout à fait. + +-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure. + +Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous! + +En ce moment, Henri sentit Remy qui lui échappait; il ne fit aucune +résistance pour le retenir; toute résistance était inutile. + +Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au +moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier +moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la +mort. + +Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de +joie retentit à ses côtés. + +Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque. + +Cette barque, c'était celle de la petite maison que nous avons vu soulever +par l'eau; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces, +grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa +portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait +atteinte. + +Ses deux rames étaient attachées à son abordage, une gaffe roulait au +fond. + +Il tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraînant avec lui la dame, +qu'il souleva par dessous ses épaules et que Remy reprit de ses mains. + +Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux. + +Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondées et la +barque se balançant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris. + +A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline +qui, entièrement entourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer. + +Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline vers laquelle +d'ailleurs le courant les portait. + +Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et +les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter. + +Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Remy, on aborda ou plutôt +on fut jeté contre la colline. + +Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui. + +Henri s'avança pour prendre la dame entre ses bras; mais elle étendit la +main et, se levant seule, elle sauta à terre. + +Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idée de se rejeter dans +l'abîme et de mourir à ses yeux; mais un irrésistible sentiment +l'enchaînait à la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si +longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais. + +Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de la dame et de +Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus +douloureuse que le sang. + +Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau; +l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la +colline. + +Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient contempler cette grande colère +des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu. + +Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas +de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes. + +Remy ressentait une vive douleur à l'épaule; un madrier flottant l'avait +atteint au moment où son cheval s'était dérobé sous lui. + +Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait +aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son +pouvoir de la garantir. + +Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres, si miraculeusement +échappés à la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour +Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces. + +La jeune femme fut debout la première; elle remarqua qu'au fond de +l'horizon, du côté de l'occident, on apercevait quelque chose comme des +feux à travers la brume. + +Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation +n'avait pu atteindre. + +Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui +succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ. + +Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces +feux, et il revint dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de +l'endroit où l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui +s'avançait en droite ligne vers les feux. + +Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin, +c'était une double ligne d'arbres, directe et régulière. + +Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec +celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner +beaucoup au hasard. + +L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait rejetés à gauche +de leur route en leur faisant décrire un angle considérable; cette +dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout +moyen de s'orienter. + +Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard; +dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eût aperçu le clocher de +Malines, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près. + +-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux? + +-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me +semblent menaçants, à moi, et je m'en défie. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont +français, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand désastre: les +digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle +a été vaincue; pour détruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé. +Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumés par des ennemis +que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse +ayant pour but d'attirer les fugitifs? + +-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim +tueraient ma maîtresse. + +-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je +vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles. + +-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous +sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre +bras, je suis prête. + +Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible +d'autorité, auquel personne n'avait l'idée de résister un seul instant. + +Henri s'inclina et marcha le premier. + +L'inondation était plus calme, la jetée, qui venait aboutir à la colline, +formait une espèce d'anse où l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans +le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et +des cadavres flottants. + +Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée. + +Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de +nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à +un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantée de +tilleuls étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents +soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannière française. + +Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva +la mèche de son mousquet en criant: + +-- Qui vive? + +-- France! répondit du Bouchage. + +Puis se retournant vers Diane: + +-- Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée; je reconnais le guidon +des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis. + +Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes +accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien +accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils +survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes. + +Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il +fut ardemment questionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses +compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose. + +Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les +alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu. + +Tous deux étaient encore ruisselants d'eau. + +-- Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison: je me +suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, pardonnez-moi. + +Et sans attendre les remercîments de ceux auxquels il avait sauvé la vie, +Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient. + +Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été +le remercîment si bien mérité de son courage et de sa délicatesse. + +Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander +l'hospitalité, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le +_sauve qui peut_ des chefs. + +Partout où il y a homogénéité de position, identité de sentiment et +habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité +dans l'exécution après l'unité dans la pensée. + +C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis. + +Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher +différents partis pour leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs +rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la +conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa +bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal à cause de sa naissance, +ils prirent la route de Bruxelles. + +Comme tous les acteurs de cette terrible scène, ils virent tous les +progrès de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais +le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous +avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les +éléments. + +Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté +leurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils +avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant +trouvèrent-ils de la résistance; mais la mort hurlait derrière eux: ils +attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles, +perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et +firent décamper les Flamands. + +Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du +côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses +compagnons. + +Tel fut le récit que firent à du Bouchage les gendarmes d'Aunis. + +-- Et le reste de l'armée? demanda Henri. + +-- Regardez, répondit l'enseigne, à chaque instant passent des cadavres +qui répondent à votre question. + +-- Mais... mais mon frère? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée. + +-- Hélas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles +certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retiré du +feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation +nous ne pouvons le dire. + +Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions; puis tout à +coup: + +-- Et le duc? demanda-t-il. + +L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse: + +-- Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des premiers. Il était monté sur un +cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien! tout +à l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de débris; +la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la +hauteur de la selle. + +-- Grand Dieu! s'écria Henri. + +-- Grand Dieu! murmura Remy qui, à ces mots du comte: « Et le duc! » +s'étant levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent +vivement sur sa pâle compagne. + +-- Après? demanda le comte. + +-- Oui, après? balbutia Remy. + +-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un +de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval; il +l'atteignit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte +blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau +s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon +gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous +n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à +notre prince. + +-- Mort! mort, lui aussi, l'héritier de la couronne, quel désastre! + +Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible à +rendre: + +-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez. + +-- Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime, répondit-elle, en levant +en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel. + +-- Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy. + +-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à +l'homme que lorsque Dieu oublie. + +Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette exaltation des deux +étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort; il les observait de +loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs +désirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de +leurs physionomies. + +La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation. + +-- Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire? + +Le comte tressaillit. + +-- Moi? dit-il. + +-- Oui, vous. + +-- J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le +jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir; alors moi aussi je +tâcherai de l'attirer à terre, pour lui donner une sépulture chrétienne, +et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas. + +Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme +un regard plein d'affectueux reproches. + +Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc +d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait. + + + + +LXXI + +TRANSFIGURATION + + +Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle +et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et +d'admiration. + +[Illustration: Le bateau fut jeté contre la colline. -- PAGE 38.] + +Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué +son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui +imprime au front humide du dormeur les tortures chimériques de son rêve. + +Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au milieu de la mort sur +son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête +pour le ciel. + +La jeune femme, sortie de cette léthargie, promena autour d'elle un regard +si doux, si suave, et chargé d'une si angélique bonté, que Henri, crédule +comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder +enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance +et de pitié. + +Tandis que les gendarmes, après leur frugal repas, dormaient ça et là dans +les décombres; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa +tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était +appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si +basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise: + +-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie +qui déborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après +vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau. + +-- C'est vrai, monsieur, répondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t- +elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis +reconnaissante. + +-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et +d'abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à +ceux que vous aimez. + +-- Que dites-vous? demanda la dame. + +-- A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta +Henri. + +-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le +sont aussi. + +-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux +genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui +vous ai tant aimée. Oh! ne vous détournez pas; vous êtes jeune, vous êtes +belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous +ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour +comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez +les heures passées, pesez-les une à une: laquelle m'a donné la joie? +laquelle l'espoir? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer, +j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs; +vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce +moment, où vous détournez la tête, où chacune de mes paroles, toute +brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre +coeur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez. +Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous? Qu'ai-je demandé? +rien. Votre main, l'ai-je touchée? Jamais, autrement que pour vous tirer +d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux +flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus +qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour. + +-- Oh! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi. + +-- Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez +personne; oh! répétez-moi cette assurance: c'est une singulière faveur, +n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est +pas aimé! mais je préfère cela, puisque vous me dites en même temps que +vous êtes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui êtes la seule +adoration de ma vie, répondez-moi. + +Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune +femme. + +-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitié +de moi que vous: il a essayé de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne +me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en +Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune +cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des espérances de mon +frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aimé, +mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer! + +-- Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse +solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme; je suis +une créature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous +avais vu moins noble, moins bon, moins généreux; si je n'avais pour vous +au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frère, +je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des +oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai +pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis +plus: à présent que je vous connais, je vous prendrais la main, je +l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur +ne bat plus; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour, +si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par +les tortures de l'âme; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un +bonheur, j'en suis sûre... + +-- Oh! oui, s'écria Henri. + +-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque +chose vient d'être changé en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer +sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de +cette noble créature qui repose là-bas et qui a pendant un instant le +bonheur d'oublier! Hélas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa +voix la première inflexion de sensibilité que Henri eût remarquée en elle, +pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste; tu ne sais pas les +progrès de ma pensée, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au +sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois +monter à Dieu. + +-- Que dites-vous? s'écria Henri: pensez-vous donc à mourir aussi, vous? + +Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et +écouta. + +-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme. + +Henri fit un signe affirmatif. + +-- Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre: cette joie que vous avez +remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la +même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire: +Lève-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu! + +-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez.... +Diane! nom chéri, nom adoré!... + +Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune femme, en répétant ce nom +avec l'ivresse d'un indicible bonheur. + +-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom +qui m'est échappé; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur +en le prononçant. + +-- Oh! madame, madame, s'écria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne +me dites pas que vous allez mourir. + +-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave, +je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres +passions, d'intérêts vils et de désirs sans noms; je dis que je n'ai plus +rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables; je +n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur, +ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui +l'emplissait tout entière est morte; je ne suis plus qu'une victime sans +prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir, ni espérances, en renonçant +au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me +prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui +n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance. + +Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva lentement et vint droit à sa +maîtresse. + +-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre. + +-- Pour Dieu, répliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pâle et +amaigrie comme celle de la sublime Madeleine. + +-- C'est vrai! répondit Remy en laissant retomber sa tête sur sa poitrine, +c'est vrai! + +Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit +sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte. + +-- Oh! que suis-je auprès de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec +le frisson de l'épouvante. + +-- Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai +attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à +jamais. + +Henri s'agenouilla. + +-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière; +merci, je vois clairement ma destinée: à partir de cette heure, plus un +mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi +celui qui vous aimait. + +Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu. + +Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme +régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand, +dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant +d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines. + +Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le +commandement. + +Henri écoutait. + +-- Messieurs, messieurs! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral, +je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles +m'annoncer mon frère! + +-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane, +et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le +désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui +n'aiment plus personne? + +-- Un cheval! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval! + +-- Mais par où sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous +environne de tout côtés. + +-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien +qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent. + +-- Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne, +le temps s'éclaircit et peut-être pourrez-vous voir. + +-- J'y vais, dit le jeune homme. + +Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les +trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni +s'éloigner. + +Remy avait repris sa place auprès de Diane. + + + + +LXXII + +LES DEUX FRÈRES + + +Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le +voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de +distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées +et retranchées. + +A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les +gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on +vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et +plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à +reparaître, comme après un déluge. + +Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et +c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent +soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de +cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y +réussir, soit le bourg, soit la colline. + +De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi +les trompettes sonnaient incessamment. + +[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. -- PAGE 60.] + +Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la +colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel. + +Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et +d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie. + +Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation, +desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête +d'une espèce de chemin de communication. + +Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits +des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un +détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux +enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail +peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils +seraient par le fond solide du sol. + +Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait +concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa +compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin. + +En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de +la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre +en chemin pour se rendre au bourg. + +Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de +soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir +arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications. + +Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français +poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que +leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et +surtout qu'on ne le craignait pour eux. + +Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc +d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la +chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé +que cherchait l'ongle actif des chevaux. + +Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre. + +-- France! cria le cavalier qui venait de la colline. + +Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche. + +-- Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie, +vous, monseigneur? + +-- Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier. + +Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au +galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations +frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux +cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement. + +Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau- +légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le +chemin ouvert par les deux frères. + +Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et +sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille +Français crier merci au ciel et vive la France! + +-- Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive +M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un +autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur +d'embrasser nos compatriotes. + +Une immense acclamation accueillit ces paroles. + +Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le +premier: + +-- Et le duc? demanda Joyeuse à Henri. + +-- Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci. + +-- La nouvelle est-elle sûre? + +-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un +signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était +enfoncée sous l'eau. + +-- Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral. + +Puis, se retournant vers ses gens: + +-- Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une +fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement; +retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des +vivres. + +-- Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher; +les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres +bêtes meurent de faim. + +-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment +ferons-nous pour les hommes? + +-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande: +les hommes vivront comme les chevaux. + +-- Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous +parler un moment. + +-- Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un +logement pour moi et m'y attendez. + +Henri alla retrouver ses deux compagnons. + +-- Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez- +vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame +soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à +vous faire plus libres. + +Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne +des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux +ordres de l'amiral. + +Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le +bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout +désordre fût évité. + +Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux +chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux +de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue +de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en +parcourant les postes. + +Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de +reconnaissance. + +-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son +frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si +cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout +bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru +mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture. + +Puis lui jetant le bras autour du cou: + +-- Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en +Flandre quand je te croyais à Paris. + +-- Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à +Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre. + +-- Toujours par amour? demanda Joyeuse. + +-- Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus +amoureux; ma passion, c'est la tristesse. + +-- Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que +vous êtes tombé sur une misérable femme. + +-- Comment cela? + +-- Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu, +les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et +homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu, +ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation +barbare, c'est une absence de charité chrétienne. + +-- Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu! + +-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà +tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa +possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments +qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on +doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement, +bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place, +moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais +prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon +l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son +vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue +jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore! +alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à +votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi. + +Henri saisit la main de son frère. + +-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit- +il. + +-- Si, par ma foi. + +-- Vous si bon, si généreux! + +-- Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère. + +-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme. + +-- Mille démons! je ne veux pas la connaître. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime, +et que je nommerais, moi, un acte de justice. + +-- Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que +vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur +l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre. + +-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou. + +-- Vous voyez que nous manquons de vivres. + +-- Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer. + +-- Et l'avez-vous trouvé? + +-- Je pense qu'oui. + +-- Lequel? + +-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée, +attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des +forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps +d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie +véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres +ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays. + +-- Pas trop, mon frère, pas trop. + +[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. -- PAGE 61.] + +-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des +hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri, +quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil +et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son +âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire +immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les +affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri, +que les Anversois se sont bien battus? + +-- Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère. + +-- Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui +m'a excité. + +-- Laquelle? + +-- C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma +connaissance. + +-- Un Français? + +-- Un Français. + +-- Dans les rangs des Flamands? + +-- A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un +pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève. + +-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie; +mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque +chose aussi. + +-- Et que voulez-vous faire? + +-- Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie. + +-- Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce +mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort +obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent +rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux +et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en +deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir, +je vous réserve mieux que cela. + +-- Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je +prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir +ici. + +-- Allons, je comprends! + +-- Que comprenez-vous? + +-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira +pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette +insistance. + +-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère. + +-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se +rendent parfois à un peu de bruit. + +-- Je n'espère pas cela. + +-- Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir. +Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme, +sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux. + +-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère? + +-- Il le faut bien, puisque vous le voulez. + +-- Je puis partir ce soir même? + +-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre +plus longtemps. + +-- Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition? + +-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri, +vous comprenez bien cela. + +-- Moins, si vous voulez, mon frère. + +-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement +engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de +trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer. + +-- Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire +que vous ne me livrez pas. + +-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un +autre officier commandera la reconnaissance. + +-- Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai. + +-- Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples, +mais vous ne dépasserez point cela. + +-- Je vous le jure. + +-- Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir? + +-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre +d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que +je voudrai. + +-- Va pour les gendarmes d'Aunis. + +-- Quand partirai-je? + +-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un +jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles +promptes et sûres. + +-- Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret? + +-- Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp. +Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce +soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il +était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et +faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint- +Denis. + +-- Bien, mon frère; est-ce tout? + +-- C'est tout. + +Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans +ses bras. + +-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est +point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement? + +-- Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette +pensée, je vous jure, n'est plus en moi. + +-- Et depuis quand vous a-t-elle quitté? + +-- Depuis deux heures. + +-- A quelle occasion? + +-- Mon frère, excusez-moi. + +-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous. + +-- Oh! que vous êtes bon, mon frère! + +Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de +l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers +l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main. + + + + +LXXIII + +L'EXPÉDITION + + +Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy. + +-- Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous +trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois +qui aboutit à ce corridor; mêlez-vous à notre suite et ne soufflez mot. + +Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la +maison: + +-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle. + +L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes +vinrent se ranger devant la maison. + +Leurs gens venaient derrière eux avec quelques mulets et deux chariots. +Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au milieu +d'eux. + +-- Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le +commandement de votre compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte; +cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est +pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les +hommes de bonne volonté? + +Les trois cents hommes se présentèrent. + +-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a +dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que +cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard +décidera. + +Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au +sort, je vous en prie. + +Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières +instructions à son frère. + +-- Écoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessèchent; il +doit exister, à ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre +Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le +Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des +bateaux ramenés d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable à passer. +J'espère que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'à Rupelmonde +pour trouver des magasins de vivres ou des moulins. + +Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles. + +-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont +pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de +fausse pitié; à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou +de poignard. + +Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre +du départ. + +Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se +mirent en route à l'instant même. + +Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet +au poing. + +Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait +aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà +bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des +précautions plus dangereuses que salutaires. + +Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard, +après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la +compagnie. + +Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à +coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait +embourbé. + +Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se +résigner à marcher comme avec des entraves. + +Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la +plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs +terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils +avaient voulu anéantir. + +Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de +froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans +l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis, +préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route. + +On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit +l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée +de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou +trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou, +glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans +l'eau encore rapide de la rivière. + +Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent +des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme. + +Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait +manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle. + +Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un +digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute +la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité +qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de +cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la +mort. + +A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi- +douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les +malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule +nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours. + +L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce +triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta +assis et les retint en disant: + +-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose +sera finie tout de suite. + +-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous, +pauvres gens. + +Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on +leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de +monter en croupe derrière les valets. + +Ils suivirent ainsi le détachement. + +Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval +pour quatre; ils furent recueillis également. + +Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les +gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand, +d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive. + +Celui-ci refusait avec des menaces. + +L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la +colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots: + +-- Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas. + +L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se +donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent +français: + +-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes +pas à l'instant même. + +-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes +nous sommes à vous. + +Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces +paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et +s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord. + +Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le +bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un +coup de pistolet. + +Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore +atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive. + +Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y +logèrent les premiers. + +Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne. + +-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît? + +-- Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous +gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît. + +-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez- +vous point nous accompagner? + +-- Volontiers, messieurs. + +-- Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous +suivre à pied. + +-- Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de +marine qui n'avait point encore parlé. + +-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde. + +-- Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé +le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a +passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous +risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une +troupe. + +-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef. + +Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait. + +-- Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin +un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous. + +-- Et combien étaient-ils? demanda Henri. + +-- Une cinquantaine d'hommes. + +-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrête? + +-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent +de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et, +s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant +nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée. + +-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des +maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut. + +-- Il y a un village, dit une voix. + +-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de +deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve +avec le bateau, tandis que nous le côtoierons. + +-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le +voulez bien. + +-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez +nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village. + +-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne? + +-- Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous +le remettrez. + +-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron, +il s'éloigna du rivage. + +-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix +que je connais. + +Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols +dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le +moins, ils firent à peine résistance. + +Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus +forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder. + +Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau. + +Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec +promesse d'être relevés au bout d'une heure. + +Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en +face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des +cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on +venait d'enlever. + +Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy, +qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde. + +Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant +d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du +bateau. + +Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens +dans leurs diverses positions. + +Au bout d'une demi-heure, Henri rentra. + +Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture +de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise +des Hollandais. + +Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui, +l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis +à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises. + +L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés. + +Henri jeta un coup d'oeil sur la salle. + +Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur +fumeuse et presque compacte. + +La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot +de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour +des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout. + +On indiqua à Henri la place d'honneur. + +Il s'assit. + +-- Mangez, messieurs, dit-il. + +Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes +sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec +une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction. + +-- A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux +officiers de marine? + +-- Oui, monsieur. + +-- Où sont-ils? + +-- Là, voyez, au bout de la table. + +Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à +l'endroit le plus obscur de la chambre. + +-- Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce +me semble. + +-- Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très +fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de +nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils +ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous. +Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants. +Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la +bonté de nous faire donner une chambre.... + +Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident +que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole. + +-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier +de marine eut cessé de parler. + +Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux +et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde, +que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi. + +Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon +presque inintelligible ces deux mots: + +-- Oui, comte. + +A ces deux mots, le jeune homme tressaillit. + +Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les +assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri +et la manifestation bien visible de son étonnement. + +Henri s'arrêta près des deux officiers. + +-- Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une +grâce. + +-- Laquelle, monsieur le comte. + +-- Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M. +Aurilly lui-même. + +-- Aurilly! s'écrièrent tous les assistants. + +-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le +chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur, +et je m'inclinerai devant lui. + +Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement +devant l'inconnu. + +Celui-ci leva la tête. + +-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers. + +-- Le duc vivant! + +-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître +votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à +cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez +pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou. + +-- Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers. + + + + +LXXIV + +PAUL-ÉMILE + + +Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince. + +-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que +moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas +mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point +reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant. + +-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous +retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés +de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir +perdu! + +-- Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me +faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait +mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se +représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle +oraison funèbre on prononcera sur ma tombe. + +-- Monseigneur, monseigneur! + +-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de +Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre +comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une +faute. + +-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de +pareilles choses, je vous prie. + +-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis +Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée. + +-- Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de +nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet +avis eût été un blâme. + +-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort +blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue? + +-- Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette +de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait +la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point. + +Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà +si fatal, d'un crêpe sinistre. + +-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci! +qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous. + +Les officiers s'inclinèrent. + +-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage? + +-- Cent cinquante, monseigneur. + +-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre +de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais +je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se +faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient +bien, ces couteaux! + +-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de +Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé +notre Paul-Émile. + +-- Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est +Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec +son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage? + +Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question. + +-- Non, monseigneur, répondit-il, il vit. + +-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave +Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse? + +-- Il n'est point ici, monseigneur. + +-- Ah! oui, blessé. + +-- Non, monseigneur, sain et sauf. + +-- Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier, +hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le +sang, après le sang les larmes. + +-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le +proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de +sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept +lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur +de son armée. + +Le duc pâlit. + +-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois +mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu +fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je +revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de +Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise: +_Hilariter_. + +-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur, +en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse +jalousie. + +-- Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en +France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu, +plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de +France, moi! + +Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été +des sanglots. + +-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire +de la France a sauvé Votre Altesse. + +-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était +occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte +que je me suis sauvé tout seul. + +-- Et comment cela, monseigneur? + +-- Mais à toutes jambes. + +Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes +punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui. + +-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il, +n'est-ce pas, mon brave Aurilly? + +-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de +Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en +se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas +invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama. + +-- Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la +Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle +de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la +comparaison. + +-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui? + +-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de +quoi plaisanter, du Bouchage? + +-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant +qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître. + +-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si +l'on pouvait ne pas fuir? + +Aurilly baissa la tête. + +-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est +vrai; je vais vous la conter en trois grimaces. + +A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose +d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils +déplaisaient ou non à leur maître. + +-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le +moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au +moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux +et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit: + +-- Il faut donner, monseigneur. + +-- Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont +cent contre un. + +-- Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je +donnerai. + +-- Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au +contraire. + +-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et +vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout +cheval m'est bon, à moi. + +Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me +disant: + +-- Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si +vous le voulez. + +Puis, se retournant vers ses hommes: + +-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas +tourner le dos! + +Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la +première. + +Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose, +moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés. + +S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous +l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième +grimace plus laide probablement encore que les deux premières. + +Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants. + +-- Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur, +sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on +aurait tant de bonheur à lui adresser! + +-- Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet +produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du +prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point +attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois +qu'il a vraiment des instants de délire. + +-- Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est +mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier +service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi +qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans +l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est +ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands +ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs, +et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la +plus formidable armée qui ait jamais existé. + +-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le +commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple +gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France. + +-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de +souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez +pas même approché de votre assiette. + +-- Monseigneur, je n'ai pas faim. + +-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez +aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop +hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint +le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me +soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et +à l'eau. + +-- Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura, +excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous. + +-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc. + +Tout le monde s'inclina. + +[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. -- PAGE +63.] + +-- Allez à votre visite, comte. + +Du Bouchage sortit de la salle. + +Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce +fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux. + +Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc +d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais +ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit. + +Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité +qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et +Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements, +questionnait aussi. + +Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût +consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût +chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un +simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral. + +Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être +éclairé. + +Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la +tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes +instances. + +Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise +intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait +recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du +Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc. + +Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le +coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait +particulièrement celui-ci. + +-- Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il +sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement? + +-- Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je +n'en doute pas. + +-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur? + +-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas. + +-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez. + +-- Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons +de mon service. + +-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques +officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché, +messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut. + +-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma +discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne +pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt +général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque +ami, en le faisant escorter? + +-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je +l'embrasse! + +-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec +cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur, +je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse +motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait +faire escorter, eh bien!... + +-- Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly. + +-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente. + +-- Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout +franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons, +allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus. + +-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des +plus mystérieuses. + +-- Comment cela? + +-- Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté +l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme. + +-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru +avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en +voudrait-il aux indiscrets. + +-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des +sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement, +si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces. +Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes? +et où est-elle, Aurilly, cette parente? + +-- Là-haut. + +-- Comment! là-haut, dans cette maison-ci? + +-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage. + +-- Chut! répéta le prince en riant aux éclats. + + + + +LXXV + +UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU + + +Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du +prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour +connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du +duc d'Anjou. + +Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une +conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et +interrompue par son retour. + +Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il +s'agissait: nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc. + +D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute +avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne, +jusqu'à ce que tous les officiers présents à la conversation fussent +éloignés. + +Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes. + +Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre, +puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de +Diane. + +Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la +rivière, il envoyait l'enseigne. + +Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et +envoyait Henri où celui-ci devait envoyer l'enseigne. + +Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le +plus important, et il le lui confiait: c'était chose toute naturelle, si +naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son +intention. + +Seulement il crut devoir faire une recommandation à l'enseigne des +gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous +sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il +allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner. + +Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'échanger avec l'enseigne, le duc +intervint. + +-- Des secrets! dit-il avec son sourire. + +Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait +faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte: + +-- Non, monseigneur, répondit-il; monsieur le comte me demande seulement +combien il me reste de livres de poudre sèche et en état de servir. + +Cette réponse avait deux buts, sinon deux résultats: le premier, de +détourner les soupçons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au +comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter. + +-- Ah! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles +sous peine de compromettre par le rôle d'espion sa dignité de prince. + +Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait: + +-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas +l'enseigne à Henri. + +Du Bouchage tressaillit; mais il était trop tard. Ce tressaillement lui- +même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même +si les ordres avaient été exécutes partout, il proposa au comte de le +conduire jusqu'à son poste, proposition que le comte fut bien forcé +d'accepter. + +Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à +l'avance quelque réponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put +faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots: + +-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y +veillerais moi-même. + +-- Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme. + +En chemin, le duc demanda à du Bouchage: + +-- Où est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte? + +-- Dans la maison où j'avais placé le quartier général, Altesse. + +-- Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien +l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation où nous sommes, pour ne +pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui +le surveillera, c'est moi. + +La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au +confluent du fleuve et de la rivière; le duc fit à du Bouchage force +recommandations de ne pas quitter son poste, et revint. + +Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et, +couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier. + +Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla. + +Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince. + +-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci. + +-- Oui, monseigneur, répondit Aurilly. + +-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler? + +-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage. + +-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont +point encore trop épaissi le cerveau. + +-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre +Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais. + +-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine. + +-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse. + +-- Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement +de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure. + +-- Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux +messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau? + +-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle +était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu +écrit, Aurilly? + +-- A qui, monseigneur? + +-- A ma soeur Margot. + +-- Avais-je donc à écrire à Sa Majesté? + +-- Sans doute. + +-- Sur quoi? + +-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle +doit se bien tenir. + +-- A quelle occasion, monseigneur? + +-- A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui +tomber sur le dos au midi. + +-- Ah! c'est juste. + +-- Tu n'as pas écrit? + +-- Dame! monseigneur! + +-- Tu dormais. + +-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec +quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni +plume. + +-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Évangile. + +-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la +chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas +écrire? + +-- Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu trouveras autre chose. + +-- Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma +foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce +que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur. + +-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un +instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi +seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et +ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici. + +-- J'y vais, monseigneur. + +[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu. -- +PAGE 68.] + +-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu +t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien +j'aime les intérieurs flamands, Aurilly? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Eh bien, tu m'appelleras. + +-- A l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille. + +Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre +voisine, où se trouvait le pied de l'escalier. + +Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger +craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais +aucun bruit ne décela sa tentative. + +Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était +installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle. + +-- Eh bien? demanda celui-ci. + +-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être +diablement pittoresque. + +-- Pourquoi cela? + +-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut. + +-- Que dis-tu? + +-- Je dis qu'un dragon la garde. + +-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître? + +-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie, +c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre +derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière. + +-- Bien, après? + +-- Monseigneur veut dire avant. + +-- Aurilly! + +-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur +le seuil dans un grand manteau gris. + +-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa +maîtresse? + +-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame +ou du comte lui-même. + +-- Et quelle espèce de valet? + +-- Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et +parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture et sur +lequel il appuie une vigoureuse main. + +-- C'est piquant, dit le duc; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly. + +-- Oh! par exemple, non, monseigneur. + +-- Tu dis? + +-- Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit du +couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire un mortel ennemi de +MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des +Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux, +monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés; car les Joyeuse nous +ont sauvés. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le +diront. + +-- Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison, +et cependant.... + +-- Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage +de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces +d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mérite pas le nom d'hommes ni +de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout. + +-- Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir, +entends-tu? + +-- Oui, monseigneur, j'entends. + +-- Eh bien, réponds-moi alors. + +-- Eh bien, monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être; mais pas +par la porte, au moins. + +-- Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la +verrai par la fenêtre, au moins. + +-- Ah! voilà une idée, monseigneur, et la preuve que je la trouve +excellente, c'est que je vais vous chercher une échelle. + +Aurilly se glissa dans la cour de la maison et alla se heurter au poteau +d'un appentis sous lequel les gendarmes avaient abrité leurs chevaux. + +Après quelques investigations, Aurilly trouva ce qu'on trouve presque +toujours sous un appentis, c'est-à-dire une échelle. + +Il la manoeuvra au milieu des hommes et des animaux assez habilement pour +ne pas réveiller les uns, et ne pas recevoir de coups de pied des autres, +et alla l'appliquer dans la rue à la muraille extérieure. + +Il fallait être prince et souverainement dédaigneux des scrupules +vulgaires, comme le sont en général les despotes de droit divin, pour +oser, en présence du factionnaire se promenant de long en large devant la +porte où étaient enfermés les prisonniers, pour oser accomplir une action +aussi audacieusement insultante à l'égard de du Bouchage, que celle que le +prince était en train d'accomplir. + +Aurilly le comprit et fit observer au prince la sentinelle qui, ne sachant +pas quels étaient ces deux hommes, s'apprêtait à leur crier: Qui vive! + +François haussa les épaules et marcha droit au soldat. + +Aurilly le suivit. + +-- Mon ami, dit le prince, cette place est le point le plus élevé du +bourg, n'est-ce pas? + +-- Oui, monseigneur, dit la sentinelle qui, reconnaissant François, lui +fit le salut d'honneur, et n'étaient ces tilleuls qui gênent la vue, à la +lueur de la lune, on découvrirait une partie de la campagne. + +-- Je m'en doutais, dit le prince; aussi ai-je fait apporter cette échelle +pour regarder par-dessus. Monte donc, Aurilly, ou plutôt, non, laisse-moi +monter; un prince doit tout voir par lui-même. + +-- Ou dois-je appliquer l'échelle, monseigneur? demanda l'hypocrite valet. + +-- Mais, au premier endroit venu, contre cette muraille, par exemple. + +L'échelle appliquée, le duc monta. + +Soit qu'il se doutât du projet du prince, soit par discrétion naturelle, +le factionnaire tourna la tête du côté opposé au prince. + +Le prince atteignit le haut de l'échelle; Aurilly demeura au pied. + +La chambre dans laquelle Henri avait enfermé Diane était tapissée de +nattes et meublée d'un grand lit de chêne, avec des rideaux de serge, +d'une table et de quelques chaises. + +La jeune femme, dont le coeur paraissait soulagé d'un poids énorme depuis +cette fausse nouvelle de la mort du prince, qu'elle avait apprise au camp +des gendarmes d'Aunis, avait demandé à Remy un peu de nourriture, que +celui-ci avait montée avec l'empressement d'une joie indicible. + +Pour la première fois alors, depuis l'heure où Diane avait appris la mort +de son père, Diane avait, goûté un mets plus substantiel que le pain; pour +la première fois, elle avait bu quelques gouttes d'un vin du Rhin que les +gendarmes avaient trouvé dans la cave et avaient apporté à du Bouchage. + +Après ce repas, si léger qu'il fût, le sang de Diane, fouetté par tant +d'émotions violentes et de fatigues inouïes, afflua plus impétueux à son +coeur, dont il semblait avoir oublié le chemin; Remy vit ses yeux +s'appesantir et sa tête se pencher sur son épaule. + +Il se retira discrètement, et, comme on l'a vu, se coucha sur le seuil de +la porte, non qu'il eût la moindre défiance, mais parce que, depuis le +départ de Paris, c'était ainsi qu'il agissait. + +C'était à la suite de ces dispositions qui assuraient la tranquillité de +la nuit, qu'Aurilly était monté et avait trouvé Remy couché en travers du +corridor. + +Diane, de son côte, dormait le coude appuyé sur la table, sa tête appuyée +sur sa main. + +Son corps souple et délicat était renversé de côté sur sa chaise au long +dossier; la petite lampe de fer placée sur la table, près de l'assiette à +demi garnie, éclairait cet intérieur qui paraissait si calme à la première +vue, et dans lequel venait cependant de s'éteindre une tempête, qui allait +se rallumer bientôt. + +Dans le cristal rayonnait, pur comme du diamant en fusion, le vin du Rhin +à peine effleuré par Diane; ce grand verre ayant la forme d'un calice, +placé entre la lampe et Diane, adoucissait encore la lumière et +rafraîchissait la teinte du visage de la dormeuse. + +Les yeux fermés, ces yeux aux paupières veinées d'azur, la bouche +suavement entr'ouverte, les cheveux rejetés en arrière par-dessus le +capuchon du grossier vêtement d'homme qu'elle portait, Diane devait +apparaître comme une vision sublime aux regards qui s'apprêtaient à violer +le secret de sa retraite. + +Le duc, en l'apercevant, ne put retenir un mouvement d'admiration; il +s'appuya sur le bord de la fenêtre, et dévora des yeux jusqu'aux moindres +détails de cette idéale beauté. + +Mais tout à coup, au milieu de cette contemplation, ses sourcils se +froncèrent; il redescendit deux échelons avec une sorte de précipitation +nerveuse. + +Dans cette situation, le prince n'était plus exposé aux reflets lumineux +de la fenêtre, reflets qu'il avait paru fuir: il s'adossa donc au mur, +croisa ses bras sur sa poitrine, et rêva. + +Aurilly, qui ne le perdait pas des yeux, put le voir avec ses regards +perdus dans le vague, comme sont ceux d'un homme qui appelle à lui ses +souvenirs les plus anciens et les plus fugitifs. + +Après dix minutes de rêverie et d'immobilité, le duc remonta vers la +fenêtre, plongea de nouveau ses regards à travers les vitres, mais ne +parvint sans doute pas à la découverte qu'il désirait, car la même ombre +resta sur son front, et la même incertitude dans son regard. + +Il en était là de ses recherches, lorsque Aurilly s'approcha vivement du +pied de l'échelle. + +-- Vite, vite, monseigneur, descendez, dit Aurilly, j'entends des pas au +bout de la rue voisine. + +Mais au lieu de se rendre à cet avis, le duc descendit lentement, sans +rien perdre de son attention à interroger ses souvenirs. + +-- Il était temps! dit Aurilly. + +-- De quel côté vient le bruit? demanda le duc. + +-- De ce côté, dit Aurilly, et il étendit la main dans la direction d'une +espèce de ruelle sombre. + +Le prince écouta. + +[Illustration: Maintenant tu es bien mort. -- PAGE 75.] + +-- Je n'entends plus rien, dit-il. + +-- La personne se sera arrêtée; c'est quelque espion qui nous guette. + +-- Enlève l'échelle, dit le prince. + +Aurilly obéit; le prince, pendant ce temps, s'assit sur le banc de pierre +qui bordait de chaque côté la porte de la maison. + +Le bruit ne s'était point renouvelé, et personne ne paraissait à +l'extrémité de la ruelle. + +Aurilly revint. + +-- Eh bien! monseigneur, demanda-t-il, est-elle belle? + +-- Fort belle, répondit le prince d'un air sombre. + +-- Qui vous fait si triste alors, monseigneur? Vous aurait-elle vu? + +-- Elle dort. + +-- De quoi vous préoccupez-vous en ce cas? + +Le prince ne répondit pas. + +-- Brune?... blonde?... interrogea Aurilly. + +-- C'est bizarre, Aurilly, murmura le prince, j'ai vu cette femme-là +quelque part. + +-- Vous l'avez reconnue alors. + +-- Non, car je ne puis mettre aucun nom sur son visage; seulement sa vue +m'a frappé d'un coup violent au coeur. + +Aurilly regarda le prince tout étonné, puis, avec un sourire dont il ne se +donna pas la peine de dissimuler l'ironie: + +-- Voyez-vous cela! dit-il. + +-- Eh! monsieur, ne riez pas, je vous prie, répliqua sèchement François; +ne voyez-vous pas que je souffre? + +-- Oh! monseigneur, est-il possible? s'écria Aurilly. + +-- Oui, en vérité, c'est comme je te le dis, je ne sais ce que j'éprouve; +mais, ajouta-t-il d'un air sombre, je crois que j'ai eu tort de regarder. + +-- Cependant, justement à cause de l'effet que sa vue a produit sur vous, +il faut savoir quelle est cette femme, monseigneur. + +-- Certainement qu'il le faut, dit François. + +-- Cherchez bien dans vos souvenirs, monseigneur; est-ce à la cour que +vous l'avez vue? + +-- Non, je ne crois pas. + +-- En France, en Navarre, en Flandre? + +-- Non. + +-- C'est une Espagnole peut-être? + +-- Je ne crois pas. + +-- Une Anglaise? quelque dame de la reine Élisabeth? + +-- Non, non, elle doit se rattacher à ma vie d'une façon plus intime; je +crois qu'elle m'est apparue dans quelque terrible circonstance. + +-- Alors vous la reconnaîtrez facilement, car, Dieu merci! la vie de +monseigneur n'a pas vu beaucoup de ces circonstances dont Son Altesse +parlait tout à l'heure. + +-- Tu trouves? dit François, avec un funèbre sourire. + +Aurilly s'inclina. + +-- Vois-tu, dit le duc, maintenant je me sens assez maître de moi pour +analyser mes sensations: cette femme est belle, mais belle à la façon +d'une morte, belle comme une ombre, belle comme les figures qu'on voit +dans les rêves; aussi me semble-t-il que c'est dans un rêve que je l'ai +vue; et, continua le duc, j'ai fait deux ou trois rêves effrayants dans ma +vie, et qui m'ont laissé comme un froid au coeur. Eh bien! oui, j'en suis +sûr maintenant, c'est dans un de ces rêves-là que j'ai vu la femme de là- +haut. + +-- Monseigneur, monseigneur, s'écria Aurilly, que Votre Altesse me +permette de lui dire que, rarement, je l'ai entendue exprimer si +douloureusement sa susceptibilités matière de sommeil; le coeur de Son +Altesse est heureusement trempé de manière à lutter avec l'acier le plus +dur; et les vivants n'y mordent pas plus que les ombres, j'espère; tenez, +moi, monseigneur, si je ne me sentais sous le poids de quelque regard qui +nous surveille de cette rue, j'y monterais à mon tour, à l'échelle, et +j'aurais raison, je vous le promets, du rêve, de l'ombre et du frisson de +Votre Altesse. + +-- Ma foi, tu as raison, Aurilly, va chercher l'échelle; dresse-la et +monte; qu'importe le surveillant! n'es-tu pas à moi? Regarde, Aurilly, +regarde. + +Aurilly avait déjà fait quelques pas pour obéir à son maître, quand +soudain un pas précipité retentit sur la place et Henri cria au duc: + +-- Alarme! monseigneur, alarme! + +D'un seul bond Aurilly rejoignit le duc. + +-- Vous, dit le prince, vous ici, comte! et sous quel prétexte avez-vous +quitté votre poste? + +-- Monseigneur, répondit Henri avec fermeté, si Votre Altesse croit devoir +me faire punir, elle le fera. En attendant, mon devoir était de venir ici, +et m'y voici venu. + +Le duc, avec un sourire significatif, jeta un coup d'oeil sur la fenêtre. + +-- Votre devoir, comte? Expliquez-moi cela, dit-il. + +-- Monseigneur, des cavaliers ont paru du côté de l'Escaut; on ne sait +s'ils sont amis ou ennemis. + +-- Nombreux? demanda le duc avec inquiétude. + +-- Très nombreux, monseigneur. + +-- Eh bien, comte, pas de fausse bravoure, vous avez bien fait de revenir; +faites réveiller vos gendarmes. Longeons la rivière qui est moins large, +et décampons, c'est le plus prudent parti. + +-- Sans doute, monseigneur, sans doute; mais il serait urgent, je crois, +de prévenir mon frère. + +-- Deux hommes suffiront. + +-- Si deux hommes suffisent, monseigneur, dit Henri, j'irai avec un +gendarme. + +-- Non pas, morbleu! dit vivement François, non pas, du Bouchage, vous +viendrez avec nous. Peste! ce n'est point en de pareils moments que l'on +se sépare d'un défenseur tel que vous. + +-- Votre Altesse emmène toute l'escorte? + +-- Toute. + +-- C'est bien, monseigneur, répliqua Henri en s'inclinant; dans combien de +temps part Votre Altesse? + +-- Tout de suite, comte. + +-- Holà! quelqu'un! cria Henri. + +Le jeune enseigne sortit de la ruelle comme s'il n'eût attendu que cet +ordre de son chef pour paraître. + +Henri lui donna ses ordres, et presque aussitôt on vit les gendarmes se +replier sur la place de toutes les extrémités du bourg, en faisant leurs +préparatifs de départ. + +Au milieu d'eux le duc s'entretenait avec les officiers. + +-- Messieurs, dit-il, le prince d'Orange me fait poursuivre, à ce qu'il +paraît; mais il ne convient pas qu'un fils de France soit fait prisonnier +sans le prétexte d'une bataille comme Poitiers ou Pavie. Cédons donc au +nombre et replions-nous sur Bruxelles. Je serai sûr de ma vie et de ma +liberté tant que je demeurerai au milieu de vous. + +Puis, se tournant vers Aurilly: + +-- Toi, tu vas rester ici, lui dit-il. Cette femme ne peut nous suivre. Et +d'ailleurs je connais assez ces Joyeuse pour savoir que celui-ci n'osera +point emmener sa maîtresse avec lui en ma présence. D'ailleurs nous +n'allons point au bal, et nous courrons d'un train qui fatiguerait la +dame. + +-- Où va monseigneur? + +-- En France; je crois que mes affaires sont tout à fait gâtées ici. + +-- Mais dans quelle partie de la France? Monseigneur pense-t-il qu'il soit +prudent pour lui de retourner à la cour? + +-- Non pas; aussi, selon toutes les apparences, je m'arrêterai en route +dans un de mes apanages, à Château-Thierry, par exemple. + +-- Votre Altesse est-elle fixée? + +-- Oui, Château-Thierry me convient sous tous les rapports, c'est à une +distance convenable de Paris, à vingt-quatre lieues; j'y surveillerai MM. +de Guise, qui sont la moitié de l'année à Soissons. Donc, c'est à Château- +Thierry que tu m'amèneras la belle inconnue. + +-- Mais, monseigneur, elle ne se laissera peut-être pas emmener. + +-- Es-tu fou? puisque du Bouchage m'accompagne à Château-Thierry et +qu'elle suit du Bouchage, les choses, au contraire, iront toutes seules. + +-- Mais elle peut vouloir aller d'un autre côté, si elle remarque que j'ai +de la pente à la conduire vers vous. + +-- Ce n'est pas vers moi que tu la conduiras, mais, je te le répète, c'est +vers le comte. Allons donc! mais, parole d'honneur, on croirait que c'est +la première fois que tu m'aides en pareille circonstance. As-tu de +l'argent? + +-- J'ai les deux rouleaux d'or que Votre Altesse m'a donnés au sortir du +camp des polders. + +-- Va donc de l'avant. Et par tous les moyens possibles, tu entends? par +tous, amène-moi ma belle inconnue à Château-Thierry; peut-être qu'en la +regardant de plus près je la reconnaîtrai. + +-- Et le valet aussi? + +-- Oui, s'il ne te gêne pas. + +-- Mais s'il me gêne? + +-- Fais de lui ce que tu fais d'une pierre que tu rencontres sur ton +chemin, jette-le dans un fossé. + +-- Bien, monseigneur. + +Tandis que les deux funèbres conspirateurs dressaient leurs plans dans +l'ombre, Henri montait au premier et réveillait Remy. + +Remy, prévenu, frappa à la porte d'une certaine façon, et presque aussitôt +la jeune femme ouvrit. + +Derrière Remy, elle aperçut du Bouchage. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-elle avec un sourire que son visage avait +désappris. + +-- Oh! pardonnez-moi, madame, se hâta de dire le comte, je ne viens point +vous importuner, je viens vous faire mes adieux. + +-- Vos adieux! vous partez, monsieur le comte? + +-- Pour la France, oui, madame. + +-- Et vous nous laissez? + +-- J'y suis forcé, madame, mon premier devoir étant d'obéir au prince. + +-- Au prince! il y a un prince, ici? dit Remy. + +-- Quel prince? demanda Diane en pâlissant. + +-- M. le duc d'Anjou que l'on croyait mort, et qui est miraculeusement +sauvé, nous a rejoints. + +Diane poussa un cri terrible, et Remy devint si pâle, qu'il semblait avoir +été frappé d'une mort subite. + +-- Répétez-moi, balbutia Diane, que M. le duc d'Anjou est vivant, que M. +le duc d'Anjou est ici. + +-- S'il n'y était point, madame, et s'il ne me commandait de le suivre, je +vous eusse accompagnée jusqu'au couvent dans lequel, m'avez-vous dit, vous +comptez vous retirer. + +-- Oui, oui, dit Remy, le couvent, madame, le couvent. + +Et il appuya un doigt sur ses lèvres. + +Un signe de tête de Diane lui apprit qu'elle avait compris ce signe. + +-- Je vous eusse accompagnée d'autant plus volontiers, madame, continua +Henri, que vous pourrez être inquiétée par les gens du prince. + +-- Comment cela? + +-- Oui, tout me porte à croire qu'il sait qu'une femme habite cette +maison, et il pense sans doute que cette femme est une amie à moi. + +-- Et d'où vous vient cette croyance? + +-- Notre jeune enseigne l'a vu dresser une échelle contre la muraille et +regarder par cette fenêtre. + +-- Oh! s'écria Diane, mon Dieu! mon Dieu! + +-- Rassurez-vous, madame, il a entendu dire à son compagnon qu'il ne vous +connaissait pas. + +-- N'importe, n'importe, dit la jeune femme en regardant Remy. + +-- Tout ce que vous voudrez, madame, tout, dit Remy en armant ses traits +d'une suprême résolution. + +-- Ne vous alarmez point, madame, dit Henri, le duc va partir à l'instant +même; un quart d'heure encore et vous serez seule et libre. Permettez-moi +donc de vous saluer avec respect et de vous dire encore une fois que +jusqu'à mon soupir de mort mon coeur battra pour vous et par vous. Adieu! +madame, adieu! + +Et le comte, s'inclinant aussi religieusement qu'il eût fait devant un +autel, fit deux pas en arrière. + +-- Non! non! s'écria Diane avec l'égarement de la fièvre; non, Dieu n'a +pas voulu cela; non; Dieu avait tué cet homme, il ne peut l'avoir +ressuscité; non, non, monsieur; vous vous trompez, il est mort! + +En ce moment même, et comme pour répondre à cette douloureuse invocation à +la miséricorde céleste, la voix du prince retentit dans la rue. + +-- Comte, disait-elle, comte, vous nous faites attendre. + +-- Vous l'entendez, madame, dit Henri. Une dernière fois, adieu! + +Et serrant la main de Remy, il s'élança dans l'escalier. + +Diane s'approcha de la fenêtre, tremblante et convulsive comme l'oiseau +que fascine le serpent des Antilles. + +Elle aperçut le duc à cheval; son visage était coloré par la lueur des +torches que portaient deux gendarmes. + +-- Oh! il vit le démon, il vit! murmura Diane à l'oreille de Remy avec un +accent tellement terrible, que le digne serviteur en fut épouvanté lui- +même; il vit, vivons aussi; il part pour la France. Soit, Remy, c'est en +France que nous allons. + + + + +LXXVI + +SÉDUCTION + + +Les préparatifs du départ des gendarmes avaient jeté la confusion dans le +bourg; leur départ fit succéder le plus profond silence au bruit des armes +et des voix. + +Remy laissa ce bruit s'éteindre peu à peu et se perdre tout à fait; puis, +lorsqu'il crut la maison complètement déserte, il descendit dans la salle +basse pour s'occuper de son départ et de celui de Diane. + +Mais, en poussant la porte de cette salle, il fut bien surpris de voir un +homme assis près du feu, le visage tourné de son côté. + +Cet homme guettait évidemment la sortie de Remy, quoique en l'apercevant, +il eût pris l'air de la plus profonde insouciance. + +Remy s'approcha, selon son habitude, avec une démarche lente et brisée, en +découvrant son front chauve et pareil à celui d'un vieillard accablé +d'années. + +Celui vers lequel il s'approchait avait la lumière derrière lui, de sorte +que Remy ne put distinguer ses traits. + +-- Pardon, monsieur, dit-il, je me croyais seul ou presque seul ici. + +-- Moi aussi, répondit l'interlocuteur; mais je vois avec plaisir que +j'aurai des compagnons. + +-- Oh! de bien tristes compagnons, monsieur, se hâta de dire Remy, car, +excepté un jeune homme malade que je ramène en France... + +-- Ah! fit tout à coup Aurilly en affectant toute la bonhomie d'un +bourgeois compatissant, je sais ce que vous voulez dire. + +-- Vraiment? demanda Remy. + +-- Oui, vous voulez parler de la jeune dame. + +-- De quelle jeune dame? s'écria Remy sur la défensive. + +-- Là! là! ne vous fâchez point, mon bon ami, répondit Aurilly; je suis +l'intendant de la maison de Joyeuse; j'ai rejoint mon jeune maître par +l'ordre de son frère; et, à son départ, le comte m'a recommandé une jeune +dame et un vieux serviteur qui ont l'intention de retourner en France, +après l'avoir suivi en Flandre.... + +Cet homme parlait ainsi en s'approchant de Remy avec un visage souriant et +affectueux. Il s'était placé, dans son mouvement, au milieu du rayon de la +lampe, en sorte que toute la clarté l'illuminait. + +Remy alors put le voir. + +Mais, au lieu de s'avancer de son côté vers son interlocuteur, Remy fit un +pas en arrière, et un sentiment semblable à celui de l'horreur se peignit +un instant sur son visage mutilé. + +-- Vous ne répondez pas, on dirait que je vous fais peur? demanda Aurilly +de son visage le plus souriant. + +-- Monsieur, répondit Remy en affectant une voix cassée, pardonnez à un +pauvre vieillard que ses malheurs et ses blessures ont rendu timide et +défiant. + +-- Raison de plus, mon ami, répondit Aurilly, pour que vous acceptiez le +secours et l'appui d'un honnête compagnon; d'ailleurs, comme je vous l'ai +dit tout à l'heure, je viens de la part d'un maître qui doit vous inspirer +confiance. + +-- Assurément, monsieur. + +Et Remy fit un pas en arrière. + +-- Vous me quittez?... + +-- Je vais consulter ma maîtresse; je ne puis rien prendre sur moi, vous +comprenez. + +-- Oh! c'est naturel; mais permettez que je me présente moi-même, je lui +expliquerai ma mission dans tous ses détails. + +-- Non, non, merci; madame dort peut-être encore, et son sommeil m'est +sacré. + +-- Comme vous voudrez. D'ailleurs, je n'ai plus rien à vous dire, sinon ce +que mon maître m'a chargé de vous communiquer. + +-- A moi? + +-- A vous et à la jeune dame. + +-- Votre maître, M. le comte du Bouchage, n'est-ce pas? + +-- Lui-même. + +-- Merci, monsieur. + +Lorsqu'il eut refermé la porte, toutes les apparences du vieillard, +excepté le front chauve et le visage ridé, disparurent à l'instant même, +et il monta l'escalier avec une telle précipitation et une vigueur si +extraordinaire, que l'on n'eût pas donné vingt-cinq ans à ce vieillard +qui, un instant auparavant, en paraissait soixante. + +-- Madame! madame! s'écria Remy d'une voix altérée, dès qu'il aperçut +Diane. + +-- Eh! qu'y a-t-il encore, Remy? le duc n'est-il point parti? + +-- Si fait, madame; mais il y a ici un démon mille fois pire, mille fois +plus à craindre que lui; un démon sur lequel tous les jours, depuis six +ans, j'ai appelé la vengeance du ciel comme vous le faisiez pour son +maître, et cela comme vous le faisiez aussi, en attendant la mienne. + +-- Aurilly, peut-être? demanda Diane. + +-- Aurilly lui-même; l'infâme est là, en bas, oublié comme un serpent hors +du nid par son infernal complice. + +-- Oublié, dis-tu, Remy! oh! tu te trompes; toi qui connais le duc, tu +sais bien qu'il ne laisse point au hasard le soin de faire le mal, quand +ce mal, il peut le faire lui-même; non! non! Remy, Aurilly n'est point +oublié ici, il y est laissé, et laissé pour un dessein quelconque, crois- +moi. + +-- Oh! sur lui, madame, je croirai tout ce que vous voudrez! + +-- Me connaît-il? + +-- Je ne crois pas. + +-- Et t'a-t-il reconnu? + +-- Oh! moi, madame, répondit Remy avec un triste sourire, moi, l'on ne me +reconnaît pas. + +-- Il m'a devinée, peut-être? + +-- Non, car il a demandé à vous voir. + +-- Remy, je te dis que, s'il ne m'a point reconnue, il me soupçonne. + +-- En ce cas, rien de plus simple, dit Remy d'un air sombre, et je +remercie Dieu de nous tracer si franchement notre route; le bourg est +désert, l'infâme est seul, comme je suis seul... j'ai vu un poignard à sa +ceinture... j'ai un couteau à la mienne. + +-- Un moment, Remy, un moment, dit Diane, je ne vous dispute pas la vie de +ce misérable; mais, avant de le tuer, il faut savoir ce qu'il nous veut, +et si, dans la situation où nous sommes, il n'y a pas moyen d'utiliser le +mal qu'il veut nous faire. Comment s'est-il présenté à vous, Remy? + +-- Comme l'intendant de M. du Bouchage, madame. + +-- Tu vois bien, il ment; donc il a un intérêt à mentir. Sachons ce qu'il +veut, tout en lui cachant notre volonté à nous. + +-- J'agirai selon vos ordres, madame. + +-- Pour le moment, que demande-t-il? + +-- A vous accompagner. + +-- En quelle qualité? + +-- En qualité d'intendant du comte. + +-- Dis-lui que j'accepte. + +-- Oh! madame! + +-- Ajoute que je suis sur le point de passer en Angleterre, où j'ai des +parents, et que cependant j'hésite; mens comme lui; pour vaincre, Remy, il +faut au moins combattre à armes égales. + +-- Mais il vous verra. + +-- Et mon masque! D'ailleurs je soupçonne qu'il me connaît, Remy. + +-- Alors, s'il vous connaît, il vous tend un piège. + +-- Le moyen de s'en garantir, est d'avoir l'air d'y tomber. + +-- Cependant.... + +-- Voyons, que crains-tu? connais-tu quelque chose de pire que la mort? + +-- Non. + +-- Eh bien! n'es-tu donc plus décidé à mourir pour l'accomplissement de +notre voeu? + +-- Si fait; mais non pas à mourir sans vengeance. + +-- Remy, Remy, dit Diane avec un regard brillant d'une exaltation sauvage, +nous nous vengerons, sois tranquille, toi du valet, moi du maître. + +-- Eh bien! soit, madame, c'est chose dite. + +-- Va, mon ami, va. + +Et Remy descendit, mais hésitant encore. Le brave jeune homme avait, à la +vue d'Aurilly, ressenti malgré lui ce frissonnement nerveux plein de +sombre terreur que l'on ressent à la vue des reptiles; il voulait tuer +parce qu'il avait eu peur. + +Mais cependant, au fur et à mesure qu'il descendait, la résolution +rentrait dans cette âme si fortement trempée, et en rouvrant la porte, il +était résolu, malgré l'avis de Diane, à interroger Aurilly, à le +confondre, et, s'il trouvait en lui les mauvaises intentions qu'il lui +soupçonnait, à le poignarder sur la place. + +C'était ainsi que Remy entendait la diplomatie. + +Aurilly l'attendait avec impatience; il avait ouvert la fenêtre afin de +garder d'un seul coup d'oeil toutes les issues. + +Remy vint à lui, armé d'une résolution inébranlable; aussi ses paroles +furent-elles douces et calmes. + +-- Monsieur, lui dit-il, ma maîtresse ne peut accepter ce que vous lui +proposez. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que vous n'êtes point l'intendant de M. du Bouchage. + +Aurilly pâlit. + +-- Mais qui vous a dit cela? demanda-t-il. + +-- Rien de plus simple. M. du Bouchage m'a quitté en me recommandant la +personne que j'accompagne, et M. du Bouchage, en me quittant, ne m'a pas +dit un mot de vous. + +-- Il ne m'a vu qu'après vous avoir quitté. + +-- Mensonges, monsieur, mensonges! + +Aurilly se redressa; l'aspect de Remy lui donnait toutes les apparences +d'un vieillard. + +-- Vous le prenez sur un singulier ton, brave homme, dit-il en fonçant le +sourcil. Prenez garde, vous êtes vieux, je suis jeune; vous êtes faible, +je suis fort. + +Remy sourit, mais ne répondit rien. + +-- Si je vous voulais du mal, à vous ou à votre maîtresse, continua +Aurilly, je n'aurais que la main à lever. + +-- Oh! oh! fit Remy, peut-être me trompé-je, et est-ce du bien que vous +lui voulez? + +-- Sans doute. + +-- Expliquez-moi ce que vous désirez, alors. + +-- Mon ami, dit Aurilly, je désire faire votre fortune d'un seul coup, si +vous me servez. + +-- Et si je ne vous sers pas? + +-- En ce cas-là, puisque vous me parlez franchement, je vous répondrai +avec une pareille franchise: en ce cas-là, je désire vous tuer.... + +-- Me tuer! ah! fit Remy avec un sombre sourire. + +-- Oui, j'ai plein pouvoir pour cela. + +Remy respira. + +-- Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse +vos projets. + +-- Les voici: vous avez deviné juste, mon brave homme; je ne suis point au +comte du Bouchage. + +-- Ah! et à qui êtes-vous? + +-- Je suis à un plus puissant seigneur. + +-- Faites-y attention: vous allez mentir encore. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Au-dessus de la maison de Joyeuse, je ne vois pas beaucoup de maisons. + +-- Pas même la maison de France? + +-- Oh! oh! fit Remy. + +-- Et voilà comme elle paie, ajouta Aurilly en glissant un des rouleaux +d'or du duc d'Anjou dans la main de Remy. + +Remy tressaillit au contact de cette main, et fit un pas en arrière. + +-- Vous êtes au roi? demanda-t-il avec une naïveté qui eût fait honneur +même à un homme plus rusé que lui. + +-- Non, mais à son frère, M. le duc d'Anjou. + +-- Ah! très bien; je suis le très humble serviteur de M. le duc. + +-- A merveille. + +-- Mais après? + +-- Comment, après? + +-- Oui, que désire monseigneur? + +-- Monseigneur, très cher, dit Aurilly en s'approchant de Remy et en +essayant pour la seconde fois de lui glisser le rouleau dans la main, +monseigneur est amoureux de votre maîtresse. + +-- Il la connaît donc? + +-- Il l'a vue. + +-- Il l'a vue! s'écria Remy dont la main crispée s'appuya sur le manche de +son couteau, et quand cela l'a-t-il vue? + +-- Ce soir. + +-- Impossible, ma maîtresse n'a pas quitté sa chambre. + +-- Eh bien! voilà justement; le prince a agi comme un véritable écolier, +preuve qu'il est véritablement amoureux. + +-- Comment a-t-il agi? voyons, dites. + +-- Il a pris une échelle et a grimpé au balcon. + +-- Ah! fit Remy en comprimant les battements tumultueux de son coeur; ah! +voilà comment il a agi? + +-- Il paraît qu'elle est fort belle, ajouta Aurilly. + +-- Vous ne l'avez donc pas vue, vous? + +-- Non, mais d'après ce que monseigneur m'a dit, je brûle de la voir, ne +fût-ce que pour juger de l'exagération que l'amour apporte dans un esprit +sensé. Ainsi donc, c'est convenu, vous êtes avec nous. + +Et pour la troisième fois, Aurilly essaya de faire accepter l'or à Remy. + +-- Certainement que je suis à vous, dit Remy en repoussant la main +d'Aurilly; mais encore faut-il que je sache quel est mon rôle dans les +événements que vous préparez. + +-- Répondez-moi d'abord: la dame de là-haut est-elle la maîtresse de M. du +Bouchage ou de son frère? + +Le sang monta au visage de Remy. + +-- Ni de l'un ni de l'autre, dit-il avec contrainte; la dame de là-haut +n'a pas d'amant. + +-- Pas d'amant! mais alors c'est un morceau de roi. Une femme qui n'a pas +d'amant! morbleu! monseigneur, nous avons trouvé la pierre philosophale. + +-- Donc, reprit Remy, monseigneur le duc d'Anjou est amoureux de ma +maîtresse? + +-- Oui. + +-- Et que veut-il? + +-- Il veut l'avoir à Château-Thierry, où il se rend à marches forcées. + +-- Voilà, sur mon âme, une passion venue bien vite. + +-- C'est comme cela que les passions viennent à monseigneur. + +-- Je ne vois à cela qu'un inconvénient, dit Remy. + +-- Lequel? + +-- C'est que ma maîtresse va s'embarquer pour l'Angleterre. + +-- Diable! voilà en quoi justement vous pouvez m'être utile: décidez-la. + +-- A quoi? + +-- A prendre la route opposée. + +-- Vous ne connaissez pas ma maîtresse, monsieur; c'est une femme qui +tient à ses idées; d'ailleurs, ce n'est pas le tout qu'elle aille en +France au lieu d'aller à Londres. Une fois à Château-Thierry, croyez-vous +qu'elle cède aux désirs du prince? + +-- Pourquoi pas? + +-- Elle n'aime pas le duc d'Anjou. + +-- Bah! on aime toujours un prince du sang. + +-- Mais comment monseigneur le duc d'Anjou, s'il soupçonne ma maîtresse +d'aimer M. le comte du Bouchage ou M. le duc de Joyeuse, a-t-il eu l'idée +de l'enlever à celui qu'elle aime? + +-- Bonhomme, dit Aurilly, tu as des idées triviales, et nous aurons de la +peine à nous entendre, à ce que je vois; aussi je ne discuterai pas; j'ai +préféré la douceur à la violence, et maintenant, si tu me forces à changer +de conduite, eh bien! soit, j'en changerai. + +-- Que ferez vous? + +-- Je te l'ai dit, j'ai plein pouvoir du prince. Je te tuerai dans quelque +coin, et j'enlèverai la dame. + +-- Vous croyez à l'impunité? + +-- Je crois à tout ce que mon maître me dit de croire. Voyons, décideras- +tu ta maîtresse à venir en France? + +-- J'y tâcherai; mais je ne puis répondre de rien. + +-- Et quand aurai-je la réponse? + +-- Le temps de monter chez elle et de la consulter. + +-- C'est bien; monte, je t'attends. + +-- J'obéis, monsieur. + +-- Un dernier mot, bonhomme: tu sais que je tiens dans ma main ta fortune +et ta vie? + +-- Je le sais. + +-- Cela suffit, va, je m'occuperai des chevaux pendant ce temps. + +-- Ne vous hâtez pas trop. + +-- Bah! je suis sûr de la réponse; est-ce que les princes trouvent des +cruelles? + +-- Il me semblait que cela arrivait quelquefois. + +-- Oui, dit Aurilly, mais c'est chose rare, allez. + +Et tandis que Remy remontait, Aurilly, comme s'il eût été certain de +l'accomplissement de ses espérances, se dirigeait réellement vers +l'écurie. + +-- Eh bien? demanda Diane en apercevant Remy. + +-- Eh bien! madame, le duc vous a vue. + +-- Et.... + +-- Et il vous aime. + +-- Le duc m'a vue! le duc m'aime! s'écria Diane; mais tu es en délire, +Remy. + +-- Non; je vous dis ce qu'il m'a dit. + +-- Et qui t'a dit cela? + +-- Cet homme! cet Aurilly! cet infâme! + +-- Mais s'il m'a vue, il m'a reconnue, alors. + +-- Si le duc vous eût reconnue, croyez-vous qu'Aurilly oserait se +présenter devant vous et vous parler d'amour au nom du prince? Non, le duc +ne vous a pas reconnue. + +-- Tu as raison, mille fois raison, Remy. Tant de choses ont passé depuis +six ans dans cet esprit infernal, qu'il m'a oubliée. Suivons cet homme, +Remy. + +-- Oui, mais cet homme vous reconnaîtra, lui. + +-- Pourquoi veux-tu qu'il ait plus de mémoire que son maître? + +-- Oh! parce que son intérêt à lui est de se souvenir, tandis que +l'intérêt du prince est d'oublier; que le duc oublie, lui, le sinistre +débauché, l'aveugle, le blasé, l'assassin de ses amours, cela se conçoit. +Lui, s'il n'oubliait pas, comment pourrait-il vivre? Mais Aurilly n'aura +pas oublié, lui; s'il voit votre visage, il croira voir une ombre +vengeresse, et vous dénoncera. + +-- Remy, je croyais t'avoir dit que j'avais un masque, je croyais que tu +m'avais dit que tu avais un couteau. + +-- C'est vrai, madame, dit Remy, et je commence à croire que Dieu est +d'intelligence avec nous pour punir les méchants. + +Alors appelant Aurilly du haut de l'escalier: + +-- Monsieur, dit-il, monsieur! + +-- Eh bien? demanda Aurilly. + +-- Eh bien, ma maîtresse remercie M. le comte du Bouchage d'avoir ainsi +pourvu à sa sûreté, et elle accepte avec reconnaissance votre offre +obligeante. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Aurilly, prévenez-la que les chevaux sont +prêts. + +-- Venez, madame, venez, dit Remy, en offrant son bras à Diane. + +Aurilly attendait au bas de l'escalier, lanterne en main, avide qu'il +était de voir le visage de l'inconnue. + +-- Diable! murmura-t-il, elle a un masque. Oh! mais d'ici à Château- +Thierry les cordons de soie seront usés.... ou coupés. + + + + +LXXVII + +LE VOYAGE + + +On se mit en route. + +Aurilly affectait avec Remy le ton de la plus parfaite égalité, et, avec +Diane, les airs du plus profond respect. + +Mais il était facile pour Remy de voir que ces airs de respect étaient +intéressés. + +En effet, tenir l'étrier d'une femme quand elle monte à cheval ou qu'elle +en descend, veiller sur chacun de ses mouvements avec sollicitude, et ne +laisser échapper jamais une occasion de ramasser son gant ou d'agrafer son +manteau, c'est le rôle d'un amant, d'un serviteur ou d'un curieux. + +En touchant le gant, Aurilly voyait la main; en agrafant le manteau, il +regardait sous le masque; en tenant l'étrier, il provoquait un hasard qui +lui fît entrevoir ce visage, que le prince, dans ses souvenirs confus, +n'avait point reconnu, mais que lui, Aurilly, avec sa mémoire exacte, +comptait bien reconnaître. + +Mais le musicien avait affaire à forte partie; Remy réclama son service +auprès de sa compagne, et se montra jaloux des prévenances d'Aurilly. + +Diane elle-même, sans paraître soupçonner les causes de cette +bienveillance, prit parti pour celui qu'Aurilly regardait comme un vieux +serviteur et voulait soulager d'une partie de sa peine, et elle pria +Aurilly de laisser faire à Remy tout seul ce qui regardait Remy. + +Aurilly en fut réduit, pendant les longues marches, à espérer l'ombre et +la pluie, pendant les haltes, à désirer les repas. + +Pourtant il fut trompé dans son attente, pluie ou soleil n'y faisait rien, +et le masque restait sur le visage; quant aux repas, ils étaient pris par +la jeune femme dans une chambre séparée. + +Aurilly comprit que, s'il ne reconnaissait pas, il était reconnu; il +essaya de voir par les serrures, mais la dame tournait constamment le dos +aux portes; il essaya de voir par les fenêtres, mais il trouva devant les +fenêtres d'épais rideaux, ou, à défaut de rideaux, les manteaux des +voyageurs. + +Ni questions ni tentatives de corruption ne réussirent sur Remy; le +serviteur annonçait que telle était la volonté de sa maîtresse et par +conséquent la sienne. + +-- Mais ces précautions sont-elles donc prises pour moi seul? demandait +Aurilly. + +-- Non, pour tout le monde. + +-- Mais enfin, M. le duc d'Anjou l'a vue; alors elle ne se cachait pas. + +-- Hasard, pur hasard, répondait Remy, et c'est justement parce que, +malgré elle, ma maîtresse a été vue par M. le duc d'Anjou, qu'elle prend +ses précautions pour n'être plus vue par personne. + +Cependant les jours s'écoulaient, on approchait du terme, et, grâce aux +précautions de Remy et de sa maîtresse, la curiosité d'Aurilly avait été +mise en défaut. + +Déjà la Picardie apparaissait aux regards des voyageurs. + +Aurilly qui, depuis trois ou quatre jours, essayait de tout, de la bonne +mine, de la bouderie, des petits soins, et presque des violences, +commençait à perdre patience, et les mauvais instincts de sa nature +prenaient peu à peu le dessus. + +On eût dit qu'il comprenait que, sous le voile de cette femme, était caché +un secret mortel. + +Un jour il demeura un peu en arrière avec Remy, et renouvela sur lui ses +tentatives de séduction, que Remy repoussa, comme d'habitude. + +-- Enfin, dit Aurilly, il faudra cependant bien qu'un jour ou l'autre je +voie ta maîtresse. + +-- Sans doute, dit Remy, mais ce sera au jour qu'elle voudra, et non au +jour que vous voudrez. + +-- Cependant si j'employais la force? dit Aurilly. + +Un éclair qu'il ne put retenir jaillit des yeux de Remy. + +-- Essayez! dit-il. + +Aurilly vit l'éclair, il comprit ce qui vivait d'énergie dans celui qu'il +prenait pour un vieillard. + +Il se mit à rire. + +-- Que je suis fou! dit-il, et que m'importe qui elle est? C'est bien la +même, n'est-ce pas, que M. le duc d'Anjou a vue? + +-- Certes! + +-- Et qu'il m'a dit de lui amener à Château-Thierry? + +-- Oui. + +-- Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut; ce n'es pas moi qui suis amoureux +d'elle, c'est monseigneur, et pourvu que vous ne cherchiez pas à fuir, à +m'échapper.... + +-- En avons-nous l'air? dit Remy. + +-- Non. + +-- Nous en avons si peu l'air, et c'est si peu notre intention, que, n'y +fussiez-vous pas, nous continuerions notre route pour Château-Thierry; si +le duc désire nous voir, nous désirons le voir aussi, nous. + +-- Alors, dit Aurilly, cela tombe à merveille. + +Puis, comme s'il eût voulu s'assurer du désir réel qu'avaient Remy et sa +compagne de ne pas changer de chemin: + +-- Votre maîtresse veut-elle s'arrêter ici quelques instants? dit-il. + +Et il montrait une espèce d'hôtellerie sur la route. + +-- Vous savez, lui dit Remy, que ma maîtresse ne s'arrête que dans les +villes. + +-- Je l'avais vu, dit Aurilly, mais je ne l'avais pas remarqué. + +-- C'est ainsi. + +-- Eh bien, moi qui n'ai pas fait de voeu, je m'arrête un instant; +continuez votre route, je vous rejoins. + +Et Aurilly indiqua le chemin à Remy, descendit de cheval et s'approcha de +l'hôte, qui vint au devant de lui avec de grands respects et comme s'il le +connaissait. + +Remy rejoignit Diane. + +-- Que vous disait-il? demanda la jeune femme. + +-- Il exprimait son désir ordinaire. + +-- Celui de me voir? + +-- Oui. + +Diane sourit sous son masque. + +-- Prenez garde, dit Remy, il est furieux. + +-- Il ne me verra pas. Je ne le veux pas, et c'est te dire qu'il n'y +pourra rien. + +-- Mais une fois que vous serez à Château-Thierry, ne faudra-t-il point +qu'il vous voie à visage découvert? + +-- Qu'importe, si la découverte arrive trop tard pour eux? D'ailleurs le +maître ne m'a point reconnue. + +-- Oui, mais le valet vous reconnaîtra. + +-- Tu vois que jusqu'à présent ni ma voix ni ma démarche ne l'ont frappé. + +-- N'importe, madame, dit Remy, tous ces mystères qui existent depuis huit +jours pour Aurilly, n'avaient point existé pour le prince, ils n'avaient +point excité sa curiosité, point éveillé ses souvenirs, au lieu que, +depuis huit jours, Aurilly cherche, calcule, suppute; votre vue frappera +une mémoire éveillée sur tous les points, il vous reconnaîtra s'il ne vous +a pas reconnue. + +En ce moment ils furent interrompus par Aurilly, qui avait pris un chemin +de traverse et qui les ayant suivis sans les perdre de vue, apparaissait +tout à coup dans l'espoir de saisir quelques mots de leur conversation. + +Le silence soudain qui accueillit son arrivée lui prouva significativement +qu'il gênait; il se contenta donc de suivre par derrière comme il faisait +quelquefois. + +Dès ce moment, le projet d'Aurilly fut arrêté. + +Il se défiait réellement de quelque chose, comme l'avait dit Remy; +seulement il se défiait instinctivement, car, pas un instant, son esprit, +flottant de conjectures en conjectures, ne s'était arrêté à la réalité. + +Il ne pouvait s'expliquer qu'on lui cachât avec tant d'acharnement ce +visage que tôt ou tard il devait voir. + +Pour mieux conduire son projet à sa fin, il sembla de ce moment y avoir +complètement renoncé, et se montra le plus commode et le plus joyeux +compagnon possible durant le reste de la journée. + +Remy ne remarqua point ce changement sans inquiétude. + +On arriva à une ville et l'on y coucha comme d'habitude. + +Le lendemain, sous prétexte que la traite était longue, on partit avec le +jour. + +A midi, il fallut s'arrêter pour laisser reposer les chevaux. + +A deux heures on se remit en route. On marcha encore jusqu'à quatre. + +Une grande forêt se présentait dans le lointain: c'était celle de La Fère. + +Elle avait cet aspect sombre et mystérieux de nos forêts du Nord; mais cet +aspect si imposant pour les natures méridionales, à qui, avant toute +chose, il faut la lumière du jour, et la chaleur du soleil, était +impuissant sur Remy et sur Diane, habitués aux bois profonds de l'Anjou et +de la Sologne. + +Seulement ils échangèrent un regard comme s'ils eussent compris tous deux +que c'était là que les attendait cet événement qui, depuis le moment du +départ, planait sur leurs têtes. + +On entra dans la forêt. + +Il pouvait être six heures du soir. + +Au bout d'une demi-heure de marche, le jour était sur son déclin. + +Un grand vent faisait tourbillonner les feuilles et les enlevait vers un +étang immense, perdu dans les profondeurs des arbres, comme une autre mer +Morte, et qui côtoyait la route qui s'étendait devant les voyageurs. + +Depuis deux heures la pluie, qui tombait par torrents, avait détrempé le +terrain argileux. Diane, assez sûre de son cheval, et d'ailleurs assez +insouciante de sa propre sûreté, laissait aller son cheval sans le +soutenir; Aurilly marchait à droite, Remy à gauche. + +Aurilly était sur la lisière de l'étang, Remy sur le milieu du chemin. + +Aucune créature humaine n'apparaissait sous les sombres arceaux de +verdure, sur la longue courbe du chemin. + +On eût dit que la forêt était un de ces bois enchantés sous l'ombre +desquels rien ne peut vivre, si l'on n'eût entendu parfois sortir de ses +profondeurs le rauque hurlement des loups que réveillait l'approche de la +nuit. + +Tout à coup Diane sentit que la selle de son cheval, sellé comme +d'habitude par Aurilly, vacillait et tournait; elle appela Remy, qui sauta +au bas du sien et se pencha pour resserrer la courroie. + +En ce moment Aurilly s'approcha de Diane occupée, et du bout de son +poignard coupa la ganse de soie qui retenait le masque. + +Avant qu'elle eût deviné le mouvement ou porté la main à son visage, +Aurilly enleva le masque et se pencha vers elle, qui de son côté se +penchait vers lui. + +Les yeux de ces deux créatures s'étreignirent dans un regard terrible; nul +n'eût pu dire lequel était le plus pâle et lequel le plus menaçant. + +Aurilly sentit une sueur froide inonder son front, laissa tomber le masque +et le stylet, et frappa ses deux mains avec angoisse en criant: + +-- Ciel et terre!... -- La dame de Monsoreau!!! + +-- C'est un nom que tu ne répéteras plus!... s'écria Remy en saisissant +Aurilly à la ceinture et en l'enlevant de son cheval. + +Tous deux roulèrent sur le chemin. + +Aurilly allongea la main pour ressaisir son poignard. + +-- Non, Aurilly, non, lui dit Remy en se penchant sur lui et en lui +appuyant le genou sur la poitrine, non, il faut demeurer ici. + +Le dernier voile qui paraissait étendu sur le souvenir d'Aurilly sembla se +déchirer. + +-- Le Haudoin! s'écria-t-il, je suis mort! + +-- Ce n'est pas encore vrai, dit Remy en étendant sa main gauche sur la +bouche du misérable qui se débattait sous lui, mais tout à l'heure! + +Et, de sa main droite, il tira son couteau de sa gaîne. + +-- Maintenant, dit-il, Aurilly, tu as raison, maintenant tu es bien mort. + +Et l'acier disparut dans la gorge du musicien, qui poussa un râle +inarticulé. + +Diane, les yeux hagards, à demi-tournée sur sa selle, appuyée au pommeau, +frémissante, mais impitoyable, n'avait point détourné la tête de ce +terrible spectacle. + +Cependant, lorsqu'elle vit le sang jaillir le long de la lame, elle se +renversa en arrière, et tomba de son cheval, raide comme si elle était +morte. + +Remy ne s'occupa point d'elle en ce terrible moment; il fouilla Aurilly, +lui enleva les deux rouleaux d'or, puis attacha une pierre au cou du +cadavre et le précipita dans l'étang. + +La pluie continuait de tomber à flots. + +-- Efface, ô mon Dieu! dit-il, efface la trace de ta justice, car elle a +encore d'autres coupables à frapper. + +Puis il se lava les mains dans l'eau sombre et dormante, prit dans ses +bras Diane encore évanouie, la hissa sur son cheval, et monta lui-même sur +le sien en soutenant sa compagne. + +Le cheval d'Aurilly, effrayé par les hurlements des loups qui se +rapprochaient, comme si cette scène les eût appelés, disparut dans les +bois. + +Lorsque Diane fut revenue à elle, les deux voyageurs, sans échanger une +seule parole, continuèrent leur route vers Château-Thierry. + + + + +LXXVIII + +COMMENT LE ROI HENRI III N'INVITA POINT CRILLON A DÉJEUNER, ET COMMENT +CHICOT S'INVITA TOUT SEUL. + + +Le lendemain du jour où les événements que nous venons de raconter +s'étaient passés dans la forêt de la Fère, le roi de France sortait du +bain à neuf heures du matin à peu près. + +Son valet de chambre, après l'avoir roulé dans une couverture de fine +laine, et l'avoir épongé avec deux nappes de cette épaisse ouate de Perse, +qui ressemble à la toison d'une brebis, le valet de chambre avait fait +place aux coiffeurs et aux habilleurs, qui, eux-mêmes, avaient fait place +aux parfumeurs et aux courtisans. + +Enfin, ces derniers partis, le roi avait mandé son maître-d'hôtel, en lui +disant qu'il prendrait autre chose que son consommé ordinaire, attendu +qu'il se sentait en appétit ce matin. + +Cette bonne nouvelle, répandue à l'instant même dans le Louvre, y faisait +naître une joie bien légitime, et le fumet des viandes commençait à +s'exhaler des offices, lorsque Crillon, colonel des gardes françaises, on +se le rappelle, entra chez Sa Majesté pour prendre ses ordres. + +-- Ma foi, mon bon Crillon, lui dit le roi, veille comme tu voudras ce +matin au salut de ma personne; mais, pour Dieu! ne me force point à faire +le roi; je suis tout béat et tout hilare aujourd'hui; il me semble que je +ne pèse pas une once et que je vais m'envoler. J'ai faim, Crillon, +comprends-tu cela, mon ami? + +-- Je le comprends d'autant mieux, sire, répondit le colonel des gardes +françaises, que j'ai grand'faim moi-même. + +-- Oh! toi, Crillon, dit en riant le roi, tu as toujours faim. + +-- Pas toujours, sire; oh! non, Votre Majesté exagère, mais trois fois par +jour; et Votre Majesté? + +-- Oh! moi, une fois par an, et encore quand j'ai reçu de bonnes +nouvelles. + +-- Harnibieu! il paraît alors que vous avez reçu de bonnes nouvelles, +sire? Tant mieux, tant mieux, car elles deviennent de plus en plus rares, +à ce qu'il me semble. + +-- Pas la moindre, Crillon; mais tu sais le proverbe? + +-- Ah! oui: pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je ne m'y fie pas aux +proverbes, sire, et surtout à celui-là; il ne vous est rien venu du côté +de la Navarre? + +-- Rien. + +-- Rien? + +-- Sans doute, preuve qu'on y dort. + +-- Et du côté de la Flandre? + +-- Rien. + +-- Rien? preuve qu'on s'y bat. Et du côté de Paris? + +-- Rien. + +-- Preuve qu'on y fait des complots. + +-- Ou des enfants, Crillon. A propos d'enfants, Crillon, je crois que je +vais en avoir un. + +-- Vous, sire! s'écria Crillon, au comble de l'étonnement. + +-- Oui, la reine a rêvé cette nuit qu'elle était enceinte. + +-- Enfin, sire... dit Crillon. + +-- Eh bien! quoi? + +-- Cela me rend on ne peut plus joyeux de savoir que Votre Majesté avait +faim de si grand matin. Adieu, sire. + +-- Va, mon bon Crillon, va. + +-- Harnibieu! sire, fit Crillon, puisque Votre Majesté a si grand'faim, +elle devrait bien m'inviter à déjeuner. + +-- Pourquoi cela, Crillon? + +-- Parce qu'on dit que Votre Majesté vit de l'air du temps, ce qui la fait +maigrir, attendu que l'air est mauvais, et que j'aurais été enchanté de +pouvoir dire: Harnibieu! ce sont pures calomnies, le roi mange comme tout +le monde. + +-- Non, Crillon, non, au contraire, laisse croire ce qu'on croit; cela me +fait rougir de manger comme un simple mortel, devant mes sujets. Ainsi, +Crillon, comprends bien ceci: un roi doit toujours rester poétique, et ne +se jamais montrer que noblement. Ainsi, voyons, un exemple. + +-- J'écoute, sire. + +-- Rappelle-toi le roi Alexander. + +-- Quel roi Alexander? + +-- Alexander Magnus. Ah! tu ne sais pas le latin, c'est vrai. Eh bien! +Alexandre aimait à se baigner devant ses soldats, parce qu'Alexandre était +beau, bien fait et suffisamment dodu, ce qui fait qu'on le comparait à +l'Apollon, et même à l'Antinous. + +-- Oh! oh! sire, fit Crillon, vous auriez diablement tort de faire comme +lui et de vous baigner devant les vôtres, car vous êtes bien maigre, mon +pauvre sire. + +-- Brave Crillon, va, dit Henri en lui frappant sur l'épaule, tu es un +bien excellent brutal, tu ne me flattes pas, toi; tu n'es pas courtisan, +mon vieil ami. + +-- C'est qu'aussi vous ne m'invitez pas à déjeuner, reprit Crillon en +riant avec bonhomie et en prenant congé du roi, plutôt content que +mécontent, car la tape sur l'épaule avait fait balance au déjeuner absent. + +Crillon parti, la table fut dressée aussitôt. + +Le maître-d'hôtel royal s'était surpassé. Une certaine bisque de perdreaux +avec une purée de truffes et de marrons attira tout d'abord l'attention du +roi, que de belles huîtres avaient déjà tenté. + +Aussi le consommé habituel, ce fidèle réconfortant du monarque, fut-il +négligé; il ouvrait en vain ses grands yeux dans son écuelle d'or; ses +yeux mendiants, comme eût dit Théophile, n'obtinrent absolument rien de Sa +Majesté. + +Le roi commença l'attaque sur sa bisque de perdreaux. + +Il en était à sa quatrième bouchée, lorsqu'un pas léger effleura le +parquet derrière lui, une chaise grinça sur ses roulettes, et une voix +bien connue demanda aigrement: + +-- Un couvert! + +Le roi se retourna. + +-- Chicot! s'écria-t-il. + +-- En personne. + +Et Chicot, reprenant ses habitudes, qu'aucune absence ne lui pouvait faire +perdre, Chicot s'étendit dans sa chaise, prit une assiette, une +fourchette, et sur le plat d'huîtres commença, en les arrosant de citron, +à prélever les plus grosses et les plus grasses, sans ajouter un seul mot. + +-- Toi ici! toi revenu! s'écria Henri. + +-- Chut! lui fit de la main Chicot, la bouche pleine. + +Et il profita de cette exclamation du roi pour attirer à lui les +perdreaux. + +-- Halte-là, Chicot, c'est mon plat! s'écria Henri en allongeant la main +pour retenir la bisque. + +Chicot partagea fraternellement avec son prince et lui en rendit la +moitié. + +Puis il se versa du vin, passa de la bisque à un pâté de thon, du thon à +des écrevisses farcies, avala par manière d'acquit, et par-dessus le tout, +le consommé royal; puis, poussant un grand soupir: + +-- Je n'ai plus faim, dit-il. + +-- Par la mordieu! je l'espère bien, Chicot. + +-- Ah!... bonjour, mon roi, comment vas-tu? Je te trouve un petit air tout +guilleret ce matin. + +-- N'est-ce pas, Chicot? + +-- De charmantes petites couleurs. + +-- Hein? + +-- Est-ce à toi? + +-- Parbleu! + +-- Alors, je t'en fais mon compliment. + +-- Le fait est que je me sens on ne peut plus dispos ce matin. + +-- Tant mieux, mon roi, tant mieux. + +Ah ça! mais ton déjeuner ne finissait point là, et il te restait bien +encore quelques petites friandises? + +-- Voici des cerises confites par les dames de Montmartre. + +-- Elles sont trop sucrées. + +-- Des noix farcies de raisin de Corinthe. + +-- Fi! on a laissé les pépins dans les raisins. + +-- Tu n'es content de rien. + +-- C'est que, parole d'honneur, tout dégénère, même la cuisine, et qu'on +vit de plus en plus mal à la cour. + +-- Vivrait-on mieux à celle du roi de Navarre? demanda Henri en riant. + +-- Eh! eh!... je ne dis pas non. + +-- Alors, c'est qu'il s'y est fait de grands changements. + +-- Ah! quant à cela, tu ne crois pas si bien dire, Henriquet. + +-- Parle-moi un peu de ton voyage, alors; cela me distraira. + +-- Très volontiers, je ne suis venu que pour cela. Par où veux-tu que je +commence? + +-- Par le commencement. Comment as-tu fait la route? + +-- Oh! une véritable promenade. + +-- Tu n'as pas eu de désagréments par les chemins? + +-- Moi, j'ai fait un voyage de fée. + +-- Pas de mauvaises rencontres? + +-- Allons donc! est-ce qu'on se permettrait de regarder de travers un +ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne? Tu calomnies tes sujets, mon +fils. + +-- Je disais cela, reprit le roi, flatté de la tranquillité qui régnait +dans son royaume, parce que n'ayant point de caractère officiel, ni même +apparent, tu pouvais risquer. + +-- Je te dis, Henriquet, que tu as le plus charmant royaume du monde; les +voyageurs y sont nourris gratis, on les y héberge pour l'amour de Dieu, +ils n'y marchent que sur des fleurs, et, quant aux ornières, elles sont +tapissées de velours à franges d'or; c'est incroyable, mais cela est. + +-- Enfin, tu es content, Chicot? + +-- Enchanté. + +-- Oui, oui, ma police est bien faite. + +-- A merveille! c'est une justice à lui rendre. + +-- Et la route est sûre? + +-- Comme celle du paradis: on n'y rencontre que de petits anges qui +passent en chantant les louanges du roi. + +-- Chicot, nous en revenons à Virgile. + +-- A quel endroit de Virgile? + +-- Aux Bucoliques. _O fortunatos nimium!_ + +-- Ah! très bien, et pourquoi cette exception en faveur des laboureurs, +mon fils? + +-- Hélas! parce qu'il n'en est pas de même dans les villes. + +-- Le fait est, Henri, que les villes sont un centre de corruption. + +-- Juges-en: tu fais cinq cents lieues sans encombre. + +-- Je te le dis, sur des roulettes. + +-- Moi, je vais seulement à Vincennes, trois quarts de lieue.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! je manque d'être assassiné sur la route. + +-- Ah bah! fit Chicot. + +-- Je te conterai cela, mon ami, je suis en train d'en faire imprimer la +relation circonstanciée; sans mes quarante-cinq, j'étais mort. + +-- Vraiment! et où la chose s'est-elle passée? + +-- Tu veux demander où elle devait se passer? + +-- Oui. + +-- A Bel-Esbat. + +-- Près du couvent de notre ami Gorenflot? + +-- Justement. + +-- Et comment s'est-il conduit dans cette circonstance, notre ami? + +-- A merveille, comme toujours, Chicot; je ne sais si de son côté il avait +entendu parler de quelque chose, mais, au lieu de ronfler comme font à +cette heure tous mes fainéants de moines, il était debout sur son balcon, +tandis que tout son couvent tenait la route. + +-- Et il n'a rien fait autre chose? + +-- Qui? + +-- Dom Modeste. + +-- Il m'a béni avec une majesté qui n'appartient qu'à lui, Chicot. + +-- Et ses moines? + +-- Ils ont crié vive le roi! à tue-tête. + +-- Et tu ne t'es pas aperçu d'autre chose? + +-- De quelle chose? + +-- C'est qu'ils portassent une arme quelconque sous leur robe. + +-- Ils étaient armés de toutes pièces, Chicot; voilà où je reconnais la +prévoyance du digne prieur; voilà où je me dis: Cet homme savait tout, et +cependant cet homme n'a rien dit, rien demandé; il n'est pas venu le +lendemain, comme d'Épernon, fouiller dans toutes mes poches, en me disant: +Sire, pour avoir sauvé le roi. + +-- Oh! quant à cela, il en était incapable; d'ailleurs ses mains n'y +entreraient pas, dans tes poches. + +-- Chicot, pas de plaisanteries sur dom Modeste, c'est un des plus grands +hommes qui illustreront mon règne, et je te déclare qu'à la première +occasion je lui fais donner un évêché. + +-- Et tu feras très bien, mon roi. + +-- Remarque une chose, Chicot, dit le roi en prenant son air profond, +lorsqu'ils sortent des rangs du peuple les gens d'élite sont complets; +nous autres gentilshommes, vois-tu, nous prenons dans notre sang certaines +vertus et certains vices de race, qui nous font des spécialités +historiques. Ainsi, les Valois sont fins et subtils, braves, mais +paresseux; les Lorrains sont ambitieux et avares avec des idées, de +l'intrigue, du mouvement; les Bourbons sont sensuels et circonspects, mais +sans idée, sans force, sans volonté; vois plutôt Henri. Lorsque la nature, +au contraire, pétrit de prime saut un homme né de rien, elle n'emploie que +sa plus fine argile; ainsi ton Gorenflot est complet. + +-- Tu trouves? + +-- Oui, savant, modeste, rusé, brave; on fera de lui tout ce qu'on voudra, +un ministre, un général d'armée, un pape. + +-- Là, là! sire, arrêtez-vous, dit Chicot: si le brave homme vous +entendait, il crèverait dans sa peau, car il est fort orgueilleux, quoi +que tu en dises, le prieur dom Modeste. + +-- Tu es jaloux, Chicot! + +-- Moi, Dieu m'en garde: la jalousie! fi, la vilaine passion. + +-- Oh! c'est que je suis juste, moi, la noblesse du sang ne m'aveugle +point, _stemmata quid faciunt_? + +-- Bravo! Et tu disais donc, mon roi, que tu avais failli être assassiné? + +-- Oui. + +-- Par qui? + +-- Par la Ligue, mordieu! + +-- Comment se porte-t-elle, la Ligue? + +-- Toujours de même. + +-- Ce qui veut dire de mieux en mieux; elle engraisse, Henriquet, elle +engraisse. + +-- Oh! oh! les corps politiques ne vivent point, qui s'en graissent trop +jeunes; c'est comme les enfants, Chicot. + +-- Ainsi, tu es content, mon fils? + +-- A peu près. + +-- Tu te trouves en paradis? + +-- Oui, Chicot, et ce m'est une grande joie de te voir arriver au milieu +de ma joie, et j'y entrevois un surcroît de joie. + +-- _Habemus consulem facetum_, comme disait Caton. + +-- Tu apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas, mon enfant? + +-- Je crois bien. + +-- Et tu me fais languir, friand que tu es. + +-- Par où veux-tu que je commence, mon roi? + +-- Je te l'ai déjà dit, par le commencement; mais tu divagues toujours. + +-- Dois-je prendre à partir de mon départ? + +-- Non, le voyage a été excellent, tu me l'as dit, n'est-ce pas? + +-- Tu vois bien que je reviens entier, ce me semble. + +-- Oui, voyons donc l'arrivée en Navarre. + +-- J'y suis. + +-- Que faisait Henri, quand tu es arrivé? + +-- L'amour. + +-- Avec Margot? + +-- Oh! non. + +-- Cela m'eût étonné; il est donc toujours infidèle à sa femme? le +scélérat; infidèle à une fille de France! Heureusement qu'elle le lui +rend. Et lorsque tu es arrivé, quel était le nom de la rivale de Margot? + +-- Fosseuse. + +-- Une Montmorency! Allons, ce n'est pas mal pour cet ours du Béarn. On +parlait ici d'une paysanne, d'une jardinière, d'une bourgeoise. + +-- Oh! c'est vieux tout cela. + +-- Ainsi, Margot est trompée? + +-- Autant que femme peut l'être. + +-- Et elle est furieuse? + +-- Enragée. + +-- Et elle se venge? + +-- Je le crois bien. + +Henri se frotta les mains avec une joie sans pareille. + +-- Que va-t-elle faire? s'écria t-il en riant; va-t-elle remuer ciel et +terre, jeter Espagne sur Navarre, Artois et Flandre sur Espagne? va-t-elle +un peu appeler son petit frère Henriquet contre son petit mari Henriot, +heim? + +-- C'est possible. + +-- Tu l'as vue? + +-- Oui. + +-- Et au moment où tu l'as quittée, que faisait-elle? + +-- Oh! cela, tu ne devinerais jamais. + +-- Elle se préparait à prendre un autre amant? + +-- Elle se préparait à être sage-femme. + +-- Comment! que signifie cette phrase, ou plutôt cette inversion anti- +française? Il y a équivoque, Chicot, gare à l'équivoque! + +-- Non pas, mon roi, non pas. Peste! nous sommes un peu trop grammairien +pour faire des équivoques, trop délicat pour faire des coq-à-l'âne, et +trop véridique pour avoir jamais voulu dire femme sage! Non, non, mon roi; +c'est bien sage-femme que j'ai dit. + +-- _Obstetrix?_ + +-- _Obstetrix_, oui, mon roi; _Juno Lucina_, si tu aimes mieux. + +-- Monsieur Chicot! + +-- Oh! roule tes yeux tant que tu voudras; je te dis que ta soeur Margot +était en train de faire un accouchement quand je suis parti de Nérac. + +-- Pour son compte! s'écria Henri en pâlissant, Margot aurait des enfants? + +-- Non, non, pour le compte de son mari; tu sais bien que les derniers +Valois n'ont pas la vertu prolifique; ce n'est point comme les Bourbons, +peste! + +-- Ainsi Margot accouche, verbe actif. + +-- Tout ce qu'il y a de plus actif. + +-- Qui accouche-t-elle? + +-- Mademoiselle Fosseuse. + +-- Ma foi, je n'y comprends rien, dit le roi. + +-- Ni moi non plus, dit Chicot; mais je ne me suis pas engagé à te faire +comprendre; je me suis engagé à te dire ce qui est, voilà tout. + +-- Mais ce n'est peut-être qu'à son corps défendant qu'elle a consenti à +cette humiliation? + +-- Certainement, il y a eu lutte; mais du moment où il y a eu lutte, il y +a eu infériorité de part ou d'autre; vois Hercule avec Antée, vois Jacob +avec l'ange, eh bien! ta soeur a été moins forte que Henri, voilà tout. + +-- Mordieu! j'en suis aise, en vérité. + +-- Mauvais frère. + +-- Ils doivent s'exécrer alors? + +-- Je crois qu'au fond ils ne s'adorent pas. + +-- Mais en apparence? + +-- Ils sont les meilleurs amis du monde, Henri. + +-- Oui; mais un beau matin viendra quelque nouvel amour qui les brouillera +tout à fait. + +-- Eh bien! ce nouvel amour est venu, Henri. + +-- Bah! + +-- Oui, d'honneur; mais veux-tu que je te dise la peur que j'ai? + +-- Dis. + +-- J'ai peur que ce nouvel amour, au lieu de les brouiller, ne les +raccommode. + +-- Ainsi, il y a un nouvel amour? + +[Illustration: Remy le précipita dans l'étang. -- PAGE 76.] + +-- Eh! mon Dieu, oui. + +-- Du Béarnais? + +-- Du Béarnais. + +-- Pour qui? + +-- Attends donc; tu veux tout savoir, n'est-ce pas? + +-- Oui, raconte, Chicot, raconte; tu racontes très bien. + +-- Merci, mon fils; alors, si tu veux tout savoir, il faut que je remonte +au commencement. + +-- Remonte, mais dis vite. + +-- Tu avais écrit une lettre au féroce Béarnais? + +-- Comment sais-tu cela? + +-- Parbleu! je l'ai lue. + +-- Qu'en dis-tu? + +-- Que si ce n'était pas délicat de procédé, c'était au moins astucieux de +langage. + +-- Elle devait les brouiller. + +-- Oui, si Henri et Margot eussent été des conjoints ordinaires, des époux +bourgeois. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Je veux dire que le Béarnais n'est point une bête. + +-- Oh! + +-- Et qu'il a deviné. + +-- Deviné quoi? + +-- Que tu voulais le brouiller avec sa femme. + +-- C'était clair, cela. + +-- Oui, mais ce qui l'était moins, c'était le but dans lequel tu voulais +les brouiller. + +-- Ah! diable! le but. + +-- Oui, ce damné Béarnais ne s'est-il pas avisé de croire que tu n'avais +d'autre but, en le brouillant avec sa femme, que de ne pas payer à ta +soeur la dot que tu lui dois! + +-- Ouais! + +-- Mon Dieu, oui, voilà ce que ce Béarnais du diable s'est logé dans +l'esprit. + +-- Continue, Chicot, continue, dit le roi devenu sombre; après? + +-- Eh bien! à peine eut-il deviné cela qu'il devint ce que tu es en ce +moment, triste et mélancolique. + +-- Après, Chicot, après? + +-- Alors, cela l'a distrait de sa distraction, et il n'a presque plus aimé +Fosseuse. + +-- Bah! + +-- C'est comme je te le dis; alors il a été pris de cet autre amour dont +je te parlais. + +-- Mais c'est donc un Persan que cet homme, c'est donc un païen, un Turc? +il pratique donc la polygamie? Et qu'a dit Margot? + +-- Cette fois, mon fils, cela va t'étonner, mais Margot a été ravie. + +-- Du désastre de Fosseuse, je conçois cela. + +-- Non pas, non pas, enchantée pour son propre compte. + +-- Elle prend donc goût à l'état de sage-femme? + +-- Ah! cette fois elle ne sera pas sage-femme. + +-- Que sera-t-elle donc? + +-- Elle sera marraine, son mari le lui a promis et les dragées sont même +répandues à l'heure qu'il est. + +-- Dans tous les cas, ce n'est point avec son apanage qu'il les a +achetées. + +-- Tu crois cela, mon roi? + +-- Sans doute, puisque je lui refuse cet apanage. Mais quel est le nom de +la nouvelle maîtresse? + +-- Oh! c'est une belle et forte personne, qui porte une ceinture +magnifique, et qui est fort capable de se défendre si on l'attaque. + +-- Et s'est-elle défendue? + +-- Pardieu! + +-- De sorte que Henri a été repoussé avec perte? + +-- D'abord. + +-- Ah! ah! et ensuite? + +-- Henri est entêté; il est revenu à la charge. + +-- De sorte? + +-- De sorte qu'il l'a prise. + +-- Comment cela? + +-- De force. + +-- De force! + +-- Oui, avec des pétards. + +-- Que diable me dis-tu donc là, Chicot? + +-- La vérité. + +-- Des pétards! et qu'est-ce donc que cette belle que l'on prend avec des +pétards? + +-- C'est mademoiselle Cahors. + +-- Mademoiselle Cahors! + +-- Oui, une belle et grande fille, ma foi, qu'on disait pucelle comme +Péronne, qui a un pied sur le Lot, l'autre sur la montagne, et dont le +tuteur est, ou plutôt était M. de Vesin, un brave gentilhomme de tes amis. + +-- Mordieu! s'écria Henri furieux; ma ville! il a pris ma ville! + +-- Dame! tu comprends, Henriquet; tu ne voulais pas la lui donner après la +lui avoir promise; il a bien fallu qu'il se décidât à la prendre. Mais, à +propos, tiens, voilà une lettre qu'il m'a chargé de te remettre en main +propre. + +Et Chicot, tirant une lettre de sa poche, la remit au roi. + +C'était celle que Henri avait écrite après la prise de Cahors, et qui +finissait par ces mots: + + _Quod mihi dixisti profuit multum; cognosco meos devotos; nosce tuos; + Chicotus coetera expediet._ + +Ce qui signifiait: + + « Ce que tu m'as dit, m'a été fort utile; je connais mes amis, connais + les tiens; Chicot te dira le reste. » + + + + +LXXIX + +COMMENT APRÈS AVOIR REÇU DES NOUVELLES DU MIDI HENRI EN REÇUT DU NORD + + +Le roi, au comble de l'exaspération, put à peine lire la lettre que Chicot +venait de lui donner. + +Pendant qu'il déchiffrait le latin du Béarnais avec des crispations +d'impatience qui faisaient trembler le parquet, Chicot, devant un grand +miroir de Venise suspendu au-dessus d'un dressoir d'orfèvrerie, admirait +sa tenue et les grâces infinies que sa personne avait prises sous l'habit +militaire. + +Infinies était le mot, car jamais Chicot n'avait paru si grand; sa tête, +un peu chauve, était surmontée d'une salade conique dans le genre de ces +armets allemands que l'on ciselait si curieusement à Trêves et à Mayence, +et il était occupé pour le moment à replacer sur son buffle, graissé par +la sueur et le frottement des armes, une demi-cuirasse de voyage, que, +pour déjeuner, il avait posée sur un buffet; en outre, tout en rebouclant +sa cuirasse, il faisait sonner sur le parquet des éperons plus capables +d'éventrer que d'éperonner un cheval. + +-- Oh! je suis trahi! s'écria Henri lorsqu'il eut achevé la lecture; le +Béarnais avait un plan, et je ne l'en ai pas soupçonné. + +-- Mon fils, répliqua Chicot, tu connais le proverbe: Il n'est pire eau +que l'eau qui dort. + +-- Va-t'en au diable, avec tes proverbes! + +Chicot s'avança vers la porte comme pour obéir. + +-- Non, reste. + +Chicot s'arrêta. + +-- Cahors pris! continua Henri. + +-- Et de la bonne façon même, dit Chicot. + +-- Mais il a donc des généraux, des ingénieurs? + +-- Nenni, dit Chicot, le Béarnais est trop pauvre; comment les paierait- +il? Non pas, il fait tout lui-même. + +-- Et... il se bat? dit Henri avec une sorte de dédain. + +--Te dire qu'il s'y met tout d'abord et d'enthousiasme, non, je n'oserais +pas, non; il ressemble à ces gens qui tâtent l'eau avant que de se +baigner; il se mouille le bout des doigts dans une petite sueur de mauvais +augure, se prépare la poitrine avec quelques _meâ culpâ_, le front avec +quelques réflexions philosophiques; cela lui prend les dix premières +minutes qui suivent le premier coup de canon, après quoi il donne une tête +dans l'action et nage dans le plomb fondu et dans le feu comme une +salamandre. + +-- Diable! fit Henri, diable! + +-- Et je t'assure, Henri, qu'il y faisait chaud, là-bas. + +Le roi se leva précipitamment et arpenta la salle à grands pas. + +-- Voilà un échec pour moi! s'écriait-il en terminant tout haut sa pensée +commencée tout bas, on en rira. Je serai chansonné. Ces coquins de Gascons +sont caustiques, et je les entends déjà, aiguisant leurs dents et leurs +sourires sur les horribles airs de leurs musettes. Mordieu! heureusement +que j'ai eu l'idée d'envoyer à François ce secours tant demandé; Anvers va +me compenser Cahors; le Nord effacera les fautes du Midi. + +-- Amen! dit Chicot en plongeant délicatement, pour achever son dessert, +le bout de ses doigts dans les drageoirs et dans les compotiers du roi. + +En ce moment la porte s'ouvrit et l'huissier annonça: + +-- M. le comte du Bouchage! + +-- Ah! s'écria Henri, je te le disais bien, Chicot, voilà ma nouvelle qui +arrive. Entrez, comte, entrez. + +L'huissier démasqua la porte, et l'on vit apparaître dans le cadre de +cette porte, à la portière tombant à demi, le jeune homme qu'on venait +d'annoncer, pareil à un portrait en pied d'Holbein ou du Titien. + +Il s'avança lentement et fléchit le genou au milieu du tapis de la +chambre. + +-- Toujours pâle, lui dit le roi, toujours lugubre. Voyons, ami, pour un +moment, prends ton visage de Pâques, et ne me dis pas de bonnes choses +avec un mauvais air; parle vite, du Bouchage, parce que j'ai soif de ton +récit. Tu viens de Flandre, mon fils? + +-- Oui, sire. + +-- Et lestement, à ce que je vois. + +-- Sire, aussi vite qu'un homme peut marcher sur la terre. + +-- Sois le bienvenu. Anvers, où en est Anvers? + +-- Anvers appartient au prince d'Orange, sire. + +-- Au prince d'Orange, qu'est-ce que c'est que cela? + +-- A Guillaume, si vous l'aimez mieux. + +-- Ah ça, mais, et mon frère ne marchait-il pas sur Anvers? + +-- Oui, sire; mais maintenant, ce n'est plus sur Anvers qu'il marche, +c'est sur Château-Thierry. + +-- Il a quitté l'armée? + +-- Il n'y a plus d'armée, sire. + +--Oh! fit le roi en faiblissant des genoux et en retombant dans son +fauteuil, mais Joyeuse? + +-- Sire, mon frère, après avoir fait des prodiges avec ses marins, après +avoir soutenu toute la retraite, mon frère a rallié le peu d'hommes +échappés au désastre, et a fait avec eux une escorte à M. le duc d'Anjou. + +-- Une défaite! murmura le roi. + +Puis, tout à coup, avec un éclair étrange dans le regard: + +-- Alors les Flandres sont perdues pour mon frère? + +-- Absolument, sire. + +-- Sans retour? + +-- Je le crains. + +Le front du prince s'éclaircit graduellement comme sous le jour d'une +pensée intérieure. + +-- Ce pauvre François, dit-il en souriant, il a du malheur en couronnes. +Il a manqué celle de Navarre; il a étendu la main vers celle d'Angleterre; +il a touché celle de Flandre: gageons, du Bouchage, qu'il ne régnera +jamais: pauvre frère, lui qui en a tant envie! + +-- Eh! mon Dieu! c'est toujours comme cela quand on a envie de quelque +chose, dit Chicot d'un ton solennel. + +-- Et combien de prisonniers? demanda le roi. + +-- Deux mille, à peu près. + +-- Combien de morts? + +-- Autant au moins; M. de Saint-Aignan est du nombre. + +-- Comment! il est mort, ce pauvre Saint-Aignan? + +-- Noyé. + +-- Noyé! Comment! vous vous êtes donc jetés dans l'Escaut? + +-- Non pas; c'est l'Escaut qui s'est jeté sur nous. + +Le comte fit alors au roi un récit exact de la bataille et de +l'inondation. + +Henri l'écouta d'un bout à l'autre avec une pose, un silence et une +physionomie qui ne manquaient pas de majesté. + +Puis, lorsque le récit fut fini, il se leva et alla s'agenouiller devant +le prie-Dieu de son oratoire, fit son oraison, et, un instant après, +revint avec un visage parfaitement rasséréné. + +-- Là! dit-il, j'espère que je prends les choses en roi. Un roi soutenu +par le Seigneur est réellement plus qu'un homme. Voyons, comte, imitez- +moi, et puisque votre frère est sauvé comme le mien, Dieu merci, eh bien! +déridons-nous un peu. + +-- Je suis à vos ordres, sire. + +-- Que veux-tu pour prix de tes services, du Bouchage? parle. + +-- Sire, dit le jeune homme en secouant la tête, je n'ai rendu aucun +service. + +-- Je le conteste; mais en tout cas, ton frère en a rendu. + +[Illustration: Borromée.] + +-- D'immenses, sire. + +-- Il a sauvé l'armée, dis-tu, ou plutôt les débris de l'armée. + +-- Il n'y a pas, dans ce qu'il en reste, un seul homme qui ne vous dise +qu'il doit la vie à mon frère. + +-- Eh bien! du Bouchage, ma volonté est d'étendre mon bienfait sur vous +deux, et j'imiterai en cela le Seigneur tout-puissant qui vous a protégés +d'une façon si visible en vous faisant tous deux pareils, c'est-à-dire +riches, braves et beaux; en outre j'imiterai ces grands politiques si bien +inspirés toujours, lesquels avaient pour coutume de récompenser les +messagers de mauvaises nouvelles. + +-- Allons donc! dit Chicot, je connais des exemples de messagers pendus +pour avoir été porteurs de mauvais messages. + +-- C'est possible, dit majestueusement Henri, mais il y a le sénat qui a +remercié Varron. + +-- Tu me cites des républicains. Valois, Valois, le malheur te rend +humble. + +-- Voyons, du Bouchage, que veux-tu? que désires-tu? + +-- Puisque Votre Majesté me fait l'honneur de me parler si +affectueusement, j'oserai mettre à profit sa bienveillance; je suis las de +la vie, sire; et cependant j'ai répugnance à abréger ma vie, car Dieu le +défend; tous les subterfuges qu'un homme d'honneur emploie en pareil cas +sont des péchés mortels; se faire tuer à l'armée, se laisser mourir de +faim, oublier de nager quand on traverse un fleuve, ce sont des +travestissements de suicide au milieu desquels Dieu voit parfaitement +clair, car, vous le savez, sire, nos pensées les plus secrètes sont à jour +devant Dieu; je renonce donc à mourir avant le terme que Dieu a fixé à ma +vie, mais le monde me fatigue et je sortirai du monde. + +-- Mon ami! fit le roi. + +Chicot leva la tête et regarda avec intérêt ce jeune homme si beau, si +brave, si riche, et qui cependant parlait d'une voix si désespérée. + +-- Sire, continua le comte avec l'accent de la résolution, tout ce qui +m'arrive depuis quelque temps fortifie en moi ce désir; je veux me jeter +dans les bras de Dieu, souverain consolateur des affligés, comme il est en +même temps souverain maître des heureux de la terre; daignez donc, sire, +me faciliter les moyens d'entrer en religion, car, ainsi que dit le +prophète, mon coeur est triste comme la mort. + +Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique +incessante de ses bras et de sa physionomie, pour écouter cette douleur +majestueuse qui parlait si noblement, si sincèrement, par la voix la plus +douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnée à la jeunesse et à +la beauté. + +Son oeil brillant s'éteignit en reflétant le regard désolé du frère de +Joyeuse, tout son corps s'étendit et s'affaissa par la sympathie de ce +découragement qui semblait avoir, non pas détendu, mais tranché chaque +fibre du corps de du Bouchage. + +Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre à l'audition de cette +douloureuse requête. + +-- Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te +sens homme encore, et tu crains les épreuves. + +-- Je ne crains pas pour les austérités, sire, mais pour le temps qu'elles +laissent à l'indécision; non, non, ce n'est point pour adoucir les +épreuves qui me seront imposées, car j'espère ne rien retirer à mon corps +des souffrances physiques, à mon esprit des privations morales; c'est pour +enlever à l'un ou à l'autre tout prétexte de revenir au passé; c'est pour +faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me séparer à +jamais du monde, et qui, d'après les règles ecclésiastiques, d'ordinaire +pousse lentement comme une haie d'épines. + +-- Pauvre garçon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en +scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garçon! je crois +qu'il fera un bon prédicateur, n'est-ce pas, Chicot? + +Chicot ne répondit rien. Du Bouchage continua: + +-- Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille même que s'établira la +lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude +opposition; mon frère le cardinal, si bon en même temps qu'il est si +mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne +réussit point à me persuader, comme j'en suis sûr, il s'attaquera aux +impossibilités matérielles, et m'alléguera Rome, qui met des délais entre +chaque degré des ordres. Là, Votre Majesté est toute-puissante, là je +reconnaîtrai la force du bras que Votre Majesté veut bien étendre sur ma +tête. Vous m'avez demandé ce que je désirais, sire, vous m'avez promis de +satisfaire à mon désir; mon désir, vous le voyez, est tout en Dieu; +obtenez de Rome que je sois dispensé du noviciat. + +Le roi, de rêveur qu'il était, se releva souriant, et prenant la main du +comte: + +-- Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux être à +Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maître que moi. + +-- Beau compliment que tu lui fais là! murmura Chicot entre sa moustache +et ses dents. + +-- Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonné selon tes désirs, cher +comte, je te le promets. + +-- Et Votre Majesté me comble de joie! s'écria le jeune homme en baisant +la main de Henri avec autant de joie que s'il eût été fait duc, pair ou +maréchal de France. Ainsi, c'est chose dite. + +-- Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri. + +La figure de du Bouchage s'éclaira; quelque chose comme un sourire +d'extase passa sur ses lèvres; il salua respectueusement le roi, et +disparut. + +-- Voilà un heureux, un bien heureux jeune homme! s'écria Henri. + +-- Bon! s'écria Chicot, tu n'as rien à lui envier, ce me semble, il n'est +pas plus lamentable que toi, sire. + +-- Mais comprends donc, Chicot, il va être moine, il va se donner au ciel. + +-- Eh! qui diable t'empêche d'en faire autant? Il demande des dispenses à +son frère le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera +toutes les dispenses nécessaires; il est encore mieux que toi avec Rome, +celui-là; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise. + +-- Chicot! + +-- Et si la tonsure t'inquiète, car, enfin, c'est une opération délicate +que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis +ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te +donneront ce précieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des +couronnes que tu auras portées et qui justifiera la devise: _Manet ultima +coelo_. + +-- De jolies mains, dis-tu? + +-- Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains +de madame la duchesse de Montpensier après en avoir dit de ses épaules? +Quel roi tu fais, et quelle sévérité tu montres à l'endroit de tes +sujettes! + +Le roi fronça le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi +blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurément. + +-- Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste, +que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'intéressent +personnellement. + +Le roi fit un geste moitié indifférent, moitié approbatif. + +Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux +pieds de derrière. + +-- Voyons, dit-il à demi-voix, réponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse +sont partis comme cela pour les Flandres. + +-- D'abord, que veut dire ton _comme cela_? + +-- Il veut dire que ce sont des gens si âpres, l'un au plaisir, l'autre à +la tristesse, qu'il me paraît surprenant qu'ils aient quitté Paris sans +faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'étourdir. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment +ils s'en sont allés. + +-- Sans doute, que je le sais. + +-- Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?... + +Chicot s'arrêta. + +-- Quoi? + +-- Qu'ils aient battu quelqu'un de considérable, par exemple? + +-- Je ne l'ai pas entendu dire. + +-- Ont-ils enlevé quelque femme avec effraction et pistolades? + +-- Pas que je sache. + +-- Ont-ils... brûlé quelque chose, par hasard? + +-- Quoi? + +-- Que sais-je, moi? ce qu'on brûle pour se distraire quand on est grand +seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple. + +-- Es-tu fou, Chicot? brûler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que +l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-là? + +-- Ah! oui, l'on se gêne! + +-- Chicot! + +-- Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la +fumée? + +-- Ma foi, non. + +-- Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilité qu'il +n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait duré l'interrogatoire qu'il +venait de faire subir à Henri. + +-- Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri. + +-- Non, je ne la sais pas. + +-- C'est que tu deviens méchant. + +-- Moi? + +-- Oui, toi. + +-- Le séjour de la tombe m'avait édulcoré, grand roi, mais ta présence me +_surit_. _Omnia letho putrescunt_. + +-- C'est-à-dire que je suis moisi? fit le roi. + +-- Un peu, mon fils, un peu. + +-- Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets +d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractère. + +-- Des projets d'ambition, à moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils, +tu n'étais que niais, tu deviens fou, il y a progrès. + +[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y pénétrez pas. -- PAGE +96.] + +-- Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez éloigner de moi +tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas, +des crimes auxquels ils n'ont pas pensé; je dis que vous voulez +m'accaparer, enfin. + +-- T'accaparer! moi! s'écria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu +m'en préserve, tu es un être trop gênant, _bone Deus!_ sans compter que tu +es difficile à nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple. + +-- Hum! fit le roi. + +-- Voyons, explique-moi d'où te vient cette idée cornue? + +-- Vous avez commencé par écouter froidement mes éloges à l'endroit de +votre ancien ami, dom Modeste, à qui vous devez beaucoup. + +-- Moi, je dois beaucoup à dom Modeste? Bon, bon, bon! après? + +-- Après, vous avez essayé de me calomnier mes Joyeuse, deux amis +véritables, ceux-là. + +-- Je ne dis pas non. + +-- Ensuite, vous avez lancé votre coup de griffe sur les Guises. + +-- Ah! tu les aimes à présent, ceux-là aussi; tu es dans ton jour d'aimer +tout le monde, à ce qu'il paraît. + +-- Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois +et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort; +comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque +en eux c'est toujours la même froideur de marbre, et que je n'ai pas +l'habitude d'avoir peur des statues, si menaçantes qu'elles soient, je +m'en tiens à celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu, +Chicot, un fantôme, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un +compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouchés +et leurs grandes épées, sont les gens de mon royaume qui jusque +aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que +je dise à quoi? + +-- Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de +subtilités dans les comparaisons. + +-- Ils ressemblent à ces perches qu'on lâche dans les étangs pour donner +la chasse aux gros poissons et les empêcher d'engraisser par trop: mais +suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur. + +-- Eh bien? + +-- Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs écailles. + +-- Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil! + +-- Tandis que ton Béarnais.... + +-- Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Béarnais? + +-- Tandis que ton Béarnais, qui miaule comme un chat, mord comme un +tigre.... + +-- Sur ma vie, dit Chicot, voilà Valois qui pourlèche Guise! Allons, +allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arrêter. Divorce tout de +suite et épouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec +elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas été +amoureuse de toi dans le temps? + +Henri se rengorgea. + +-- Oui, dit-il, mais j'étais occupé ailleurs; voilà la source de toutes +ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une +rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je +suis homme, et je n'ai qu'à en rire. + +Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu à l'italienne, +quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte: + +-- Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majesté! + +-- Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi. + +-- C'est un capitaine, sire. + +-- Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu. + +En même temps un capitaine de gendarmes entra vêtu de l'uniforme de +campagne, et fit le salut accoutumé. + + + + +LXXX + +LES DEUX COMPÈRES + + +Chicot, à cette annonce, s'était assis, et, selon son habitude, tournait +impertinemment le dos à la porte, et son oeil à demi voilé se plongeait +dans une de ces méditations intérieures qui lui étaient si habituelles, +quand les premiers mots que prononça le messager des Guises le firent +tressaillir. + +En conséquence, il rouvrit l'oeil. + +Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupé du nouveau venu, ne fit +point attention à cette manifestation, toujours effrayante de la part de +Chicot. + +Le messager se trouvait placé à dix pas du fauteuil dans lequel Chicot +s'était blotti, et comme le profil de Chicot dépassait à peine les +garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier, +tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot. + +-- Vous venez de la Lorraine? demanda le roi à ce messager, dont la taille +était assez noble et la mine assez guerrière. + +-- Non pas, sire, mais de Soissons, où M. le duc, qui n'a pas quitté cette +ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de déposer +aux pieds de Votre Majesté. + +L'oeil de Chicot étincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu, +comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole. + +Le messager ouvrit son buffle fermé par des agrafes d'argent, et tira +d'une poche de cuir, doublée de soie, placée sur le coeur, non pas une +lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna l'autre à laquelle elle +s'était attachée par la cire de son cachet, de sorte que, comme le +capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis. + +L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le +vol de l'oiseau. + +Il vit aussi, à la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se +répandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme +pour donner la première au roi. + +Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modèle de confiance, c'était son +heure, ne fit attention à rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres +qu'on voulait bien lui offrir, et lut. + +De son côté, le messager, voyant le roi absorbé dans sa lecture, s'absorba +dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le +reflet de toutes les pensées que cette intéressante lecture pouvait faire +naître dans son esprit. + +-- Ah! maître Borromée! maître Borromée! murmura Chicot, en suivant de son +côté des yeux chaque mouvement du fidèle de M. de Guise! Ah! tu es +capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans +ta poche; attends, mon mignon, attends. + +-- C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la +lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et +dites à M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait. + +-- Votre Majesté ne m'honore point d'une réponse écrite? demanda le +messager. + +-- Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par conséquent, je le +remercierai moi-même; allez! + +Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement. + +-- Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi à son compagnon, qu'il croyait +toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur +de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il +craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relèvent la tête, car il +a appris que les Allemands veulent déjà envoyer du renfort au roi de +Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait. + +Chicot ne répondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication. + +-- Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armée qu'il vient de lever en +Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prévient que, dans six +semaines, cette armée sera tout à ma disposition avec son général. Que +dis-tu de cela, Chicot? + +Silence absolu de la part du Gascon. + +-- En vérité, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon +ami, que tu es entêté comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le +malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu +boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es. + +Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de +manifester d'une façon si franche sur son ami. + +Il y avait quelque chose qui déplaisait plus encore à Henri que la +contradiction, c'était le silence. + +-- Je crois, dit-il, que le drôle a eu l'impertinence de s'endormir. +Chicot, continua-t-il en s'avançant vers le fauteuil, ton roi te parle, +veux-tu répondre? + +Mais Chicot ne pouvait répondre, attendu qu'il n'était plus là. Et Henri +trouva le fauteuil vide. + +Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'était pas plus dans la +chambre que dans le fauteuil. + +Son casque avait disparu comme lui et avec lui. + +Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait +quelquefois par l'esprit que Chicot était un être surhumain, quelque +incarnation diabolique, de la bonne espèce, c'est vrai, mais diabolique, +enfin. + +Il appela Nambu. + +Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'était un esprit fort au +contraire, comme le sont en général ceux qui gardent les antichambres des +rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des êtres vivants, et +non des spectres. + +Nambu assura positivement à Sa Majesté avoir vu Chicot sortir cinq minutes +avant la sortie de l'envoyé de monseigneur le duc de Guise. + +Seulement il sortait avec une légèreté et les précautions d'un homme qui +ne voulait pas qu'on le vît sortir. + +-- Décidément, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fâché +d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour +tous, et même pour les plus spirituels. + +Maître Nambu avait raison; Chicot, coiffé de sa salade et raidi par sa +longue épée, avait traversé les antichambres sans grand bruit; mais +quelque précaution qu'il prît, il lui avait bien fallu laisser sonner ses +éperons sur les degrés qui conduisaient des appartements au guichet du +Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu à +Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot près du roi, et +beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salué le duc d'Anjou. + +Dans un angle du guichet, Chicot s'arrêta comme pour rattacher un éperon. + +Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, était sorti cinq minutes à +peine après Chicot, auquel il n'avait prêté aucune attention. Il avait +descendu les degrés et avait traversé les cours, fier et enchanté à la +fois; fier, parce qu'à tout prendre il n'était point un soldat de mauvaise +mine, et qu'il se plaisait à faire parader ses grâces devant les Suisses +et les gardes de Sa Majesté très chrétienne: enchanté, parce que le roi +l'avait accueilli de façon à prouver qu'il n'avait aucun soupçon contre M. +de Guise. Au moment où il franchissait le guichet du Louvre, et où il +traversait le pont-levis, il fut réveillé par un cliquetis d'éperons qui +semblait être l'écho des siens. + +Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-être courir après lui, et +grande fut sa stupéfaction en reconnaissant, sous les pointes retroussées +de sa salade, le visage bénin et la physionomie chattemite du bourgeois +Robert Briquet, sa damnée connaissance. + +On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes à l'égard l'un +de l'autre n'avait pas été précisément un mouvement de sympathie. + +Borromée ouvrit sa bouche d'un demi-pied carré, comme dit Rabelais, et +croyant voir que celui qui le suivait désirait avoir affaire à lui, il +suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambées. + +On sait, au reste, quelles enjambées c'étaient que celles de Chicot. + +-- Corboeuf! dit Borromée. + +-- Ventre de biche! s'écria Chicot. + +-- Mon doux bourgeois! + +-- Mon révérend père! + +-- Avec cette salade! + +-- Sous ce buffle! + +-- C'est merveille pour moi de vous voir! + +-- C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre! + +Et les deux fiers à bras se regardèrent pendant quelques secondes avec +l'hésitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour +s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots. + +Borromée fut le premier qui passa du grave au doux. + +Les muscles de son visage se détendirent, et avec un air de franchise +guerrière et d'aimable urbanité: + +-- Vive Dieu! dit-il, vous êtes un rusé compère, maître Robert Briquet! + +-- Moi, mon révérend! répondit Chicot, à quelle occasion me dites-vous +cela, je vous prie? + +-- A l'occasion du couvent des Jacobins, où vous m'avez fait croire que +vous n'étiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vérité, que vous soyez +dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout +ensemble. + +Chicot sentit que le compliment était fait des lèvres, et non du coeur. + +-- Ah! ah! répondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous, +seigneur Borromée? + +-- De moi? + +-- Oui, de vous. + +-- Et pourquoi? + +-- Pour m'avoir fait croire que vous n'étiez qu'un moine. Il faut, en +vérité, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-même; et, +compère, je ne vous déprécie point en disant cela, car le pape +d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude éventeur de mèches. + +-- Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromée. + +-- Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi? + +-- Eh bien! touchez là. + +Et il tendit la main à Chicot. + +-- Ah! vous m'avez malmené au convent, frère capitaine, dit Chicot. + +-- Je vous prenais pour un bourgeois, mon maître, et vous savez bien le +souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'épée. + +-- C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant +vous m'avez pris au piège. + +-- Au piège? + +-- Sans doute; car, sous ce déguisement vous tendiez un piège. Un brave +capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse +contre un froc. + +-- Avec un homme d'épée, dit Borromée, je n'aurai pas de secrets. Eh bien! +oui, j'ai certains intérêts personnels dans le couvent des Jacobins; mais +vous? + +-- Et moi aussi, dit Chicot; mais chut! + +-- Causons un peu de tout cela, voulez-vous? + +-- Sur mon âme, j'en brûle. + +-- Aimez-vous le bon vin? + +-- Oui, quand il est bon. + +-- Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris. + +-- Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vôtre? + +-- _La Corne d'Abondance_. + +-- Ah! ah! fit Chicot en tressaillant. + +-- Eh bien! que se passe-t-il donc? + +-- Rien. + +-- Avez-vous quelque chose contre ce cabaret? + +-- Non pas, au contraire. + +-- Vous le connaissez? + +-- Pas le moins du monde, et je m'en étonne. + +-- Vous plaît-il que nous y marchions, compère? + +-- Comment donc! tout de suite. + +-- Allons donc. + +-- Où est-ce? + +-- Du côté de la porte Bourdelle. L'hôte est un vieux dégustateur, et qui +sait parfaitement apprécier la différence qu'il y a entre le palais d'un +homme comme vous et le gosier d'un passant altéré. + +-- C'est-à-dire que nous y pourrons causer à l'aise. + +-- Dans la cave, si nous voulons. + +-- Et sans être dérangés? + +-- Nous fermerons les portes. + +-- Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et +aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents. + +-- Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte? + +-- Cela m'en a tout l'air. + +-- Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me +vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout. + +-- Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet. + +-- Et qui tient. Venez, compère, venez. + +-- Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut +faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet +te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot. + + + + +LXXXI + +LA CORNE D'ABONDANCE + +Le chemin que Borromée faisait suivre à Chicot, sans se douter que Chicot +le connaissait aussi bien que lui, rappelait à notre Gascon les beaux +jours de l'âge de sa jeunesse. + +En effet, combien de fois, la tête vide, les jambes souples, les bras +pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de +fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraîche de +l'été, avait-il été trouver cette maison de _la Corne d'Abondance_ vers +laquelle un étranger le conduisait en ce moment! + +Alors quelques pièces d'or, et même d'argent sonnant dans son escarcelle, +le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux +bonheur de fainéantiser, autant que bon lui semblerait, à lui qui n'avait +ni maîtresse au logis, ni enfant affamé sur la porte, ni parents +soupçonneux et grondants derrière la fenêtre. + +Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du +cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutôt le trouvait exact aux premières +fumées du repas préparé. + +Alors Gorenflot s'animait à vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent, +toujours observateur toujours anatomiste, Chicot étudiait chacun de degrés +de son ivresse, étudiant cette curieuse nature à travers la vapeur subtile +d'une émotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur +et de la liberté, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine +de consolations à son cerveau. + +Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes +pour tâcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandée aux soins de +Remy, mais la rue était sinueuse, et s'arrêter n'eût pas été d'une bonne +politique; il suivit donc le capitaine Borromée avec un petit soupir. + +Bientôt la grande rue Saint-Jacques apparut à ses yeux, puis le cloître +Saint-Benoît, et presque en face du cloître, l'hôtellerie de _la Corne +d'Abondance_, de _la Corne d'Abondance_ un peu vieillie, un peu crasseuse, +un peu lézardée, mais ombragée toujours par des platanes et des +marronniers à l'extérieur, et meublée à l'intérieur de ses pots d'étain +luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et +de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent +réellement le véritable or et le véritable argent dans la poche du +cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte à la +nature. + +Chicot, après son coup d'oeil jeté du seuil de la porte sur l'intérieur et +l'extérieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa +taille, qu'il avait déjà diminuée en présence du capitaine, il y ajouta +une grimace de satyre fort différente de ses allures franches et de ses +jeux honnêtes de physionomie, et se prépara à affronter la présence de son +ancien hôte, maître Bonhomet. + +D'ailleurs Borromée passa le premier pour lui montrer le chemin, et, à la +vue de ces deux nasques, maître Bonhomet ne se donna la peine de +reconnaître que celui qui marchait devant. + +Si la façade de _la Corne d'Abondance_ s'était lézardée, la façade du +digne cabaretier, de son côté aussi, avait subi les ravages du temps. + +Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerçures que +le temps imprime au front des monuments, maître Bonhomet avait pris des +façons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'épée, +le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi +dire, son visage. + +Mais Bonhomet respectait toujours l'épée: c'était son faible; il avait +contracté cette habitude dans un quartier fort éloigné de toute +surveillance municipale, sous l'influence des Bénédictins pacifiques. + +En effet, s'il s'élevait, par malheur, une querelle en ce glorieux +cabaret, avant qu'on eût été à la Contrescarpe chercher les Suisses ou les +archers du guet, l'épée avait déjà joué, et joué de façon à mettre +plusieurs pourpoints en perce; ce méchef était arrivé sept ou huit fois à +Bonhomet et lui avait coûté cent livres chaque fois; il respectait donc +l'épée, d'après ce système: crainte fait respect. + +Quant aux autres clients de _la Corne d'Abondance_, écoliers, clercs, +moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis +une certaine célébrité en coiffant d'un large seau de plomb les +récalcitrants ou déloyaux payeurs, et cette exécution mettait toujours de +son côté certains piliers de cabaret qu'il s'était choisis parmi les plus +vigoureux courtauds des boutiques voisines. + +Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit +d'aller chercher lui-même à la cave; on connaissait si bien sa longanimité +à l'égard de certaines pratiques créditées à son comptoir, que personne ne +murmurait de ses humeurs fantasques. + +Ces humeurs, quelques vieux habitués les attribuaient à un fond de chagrin +que maître Bonhomet aurait eu dans son ménage. + +Telles furent, du moins, les explications que Borromée crut devoir donner +à Chicot sur le caractère de l'hôte dont ils allaient apprécier ensemble +l'hospitalité. + +Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fâcheux résultat pour la +décoration et le confortable de l'hôtellerie. En effet, le cabaretier se +trouvant, c'était son idée du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne +donna aucun soin à l'embellissement du cabaret; il en résulta que Chicot, +en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'était changé, +sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, était passée au +noir. + +En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracté +l'odeur si âcre et si fade du tabac brûlé, dont s'imprègnent aujourd'hui +les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale +tout ce qui est poreux et spongieux. + +Il résultait de là que, malgré sa crasse vénérable et sa tristesse +apparente, la salle de _la Corne d'Abondance_ ne contrariait point, par +des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondément engagés dans +chaque atome de l'établissement, en sorte que, permis soit-il de le dire, +un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il +respirait l'arôme et l'encens le plus cher à ce dieu. + +Chicot passa derrière Borromée, comme nous l'avons dit, et ne fut +aucunement vu, ou plutôt aucunement reconnu de l'hôte de _la Corne +d'Abondance_. + +Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il +n'en eût pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromée +l'arrêtant: + +-- Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derrière cette cloison un petit réduit +où deux hommes à secrets peuvent honnêtement converser après boire, et +même pendant qu'ils boivent. + +-- Allons-y, alors, dit Chicot. + +Borromée fit un signe à notre hôte, qui voulait dire: + +-- Compère, le cabinet est-il libre? + +Bonhomet répondit par un autre signe qui voulait dire: + +-- Il l'est. + +Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter à tous les +angles du corridor, dans ce petit réduit si connu de ceux de nos lecteurs +qui ont bien voulu perdre leur temps à lire la _Dame de Monsoreau_. + +-- Là! dit Borromée, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un +privilège accordé aux familiers de l'établissement, et dont vous userez +vous-même à votre tour, quand vous y serez plus connu. + +-- Lequel? demanda Chicot. + +-- C'est d'aller moi-même à la cave choisir le vin que nous allons boire. + +-- Ah! ah! fit Chicot; joli privilège. Allez. + +-- Borromée sortit. + +Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitôt que la porte se fut refermée +derrière lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de +Crédit tué par les mauvais payeurs, laquelle image était encadrée dans un +cadre de bois noir, et faisait pendant à un autre représentant une +douzaine de pauvres hères tirant le diable par la queue. + +Derrière cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir +dans la grande salle sans être vu. + +Ce trou, Chicot le connaissait, car c'était un trou de sa façon. + +-- Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitué; tu +me pousses dans un réduit où tu crois que je ne pourrai pas être vu, et +d'où tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce réduit il y a un +trou, grâce auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons, +allons, mon capitaine, tu n'es pas fort! + +Et Chicot, tout en prononçant ces paroles avec un air de mépris qui +n'appartenait qu'à lui, appliqua son oeil à la cloison, forée artistement +dans un défaut du bois. + +Par ce trou, il aperçut Borromée appuyant d'abord précautionnellement son +doigt sur ses lèvres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiesçait à +ses désirs par un signe de tête olympien. + +Au mouvement des lèvres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille +matière, devina que la phrase prononcée par lui voulait dire: + +-- Servez-nous dans ce réduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y +pénétrez pas. + +Après quoi Borromée prit une veilleuse qui brûlait éternellement sur un +bahut, souleva une trappe, et descendit lui-même à la cave, profitant du +privilège le plus précieux accordé aux habitués de l'établissement. + +Aussitôt Chicot frappa à la cloison d'une façon particulière. + +En entendant cette façon de frapper, qui devait lui rappeler quelque +souvenir profondément enraciné dans son coeur, Bonhomet tressaillit, +regarda en l'air et écouta. + +Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'étonne que l'on n'ait +pas obéi à un premier appel. + +Bonhomet se précipita vers le réduit et trouva Chicot debout et le visage +menaçant. + +A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le +monde, et pensait se trouver en face de son fantôme. + +-- Qu'est-ce à dire, mon maître, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous +les gens de ma trempe à appeler deux fois? + +-- Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que +votre ombre? + +-- Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment où vous me +reconnaissez, mon maître, j'espère que vous m'obéirez de point en point. + +-- Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez. + +-- Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maître Bonhomet, et +quelque chose qui s'y passe, j'espère que vous attendrez que je vous +appelle pour y venir. + +-- Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la +recommandation que vous me faites est exactement la même que vient de me +faire votre compagnon. + +-- Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur +Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement +comme s'il n'appelait pas. + +-- C'est chose convenue, monsieur Chicot. + +-- Bien; et maintenant éloignez tous vos autres clients sous un prétexte +quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi +isolés chez vous, que si nous étions venus pour y pratiquer le jeûne, le +jour du vendredi-saint. + +-- Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout +l'hôtel, à l'exception de votre humble serviteur. + +-- Allez, Bonhomet, allez, vous avez conservé toute mon estime, dit +majestueusement Chicot. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc +se passer dans ma pauvre maison? + +Et comme il s'en allait à reculons, il rencontra Borromée qui remontait de +la cave avec ses bouteilles. + +[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son +compagnon. -- PAGE 103.] + +-- Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une âme dans +l'établissement. + +Bonhomet fit de sa tête, si dédaigneuse à l'ordinaire, un signe +d'obéissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rêver aux moyens +d'obéir à la double injonction de ses deux redoutables clients. + +Borromée rentra dans le réduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe +en avant et le sourire sur les lèvres. + +Nous ignorons comment maître Bonhomet s'y était pris; mais, la dixième +minute écoulée, le dernier écolier franchissait le seuil de sa porte, +donnant le bras au dernier clerc, et disant: + +-- Oh! oh! le temps est à l'orage chez maître Bonhomet; décampons, ou gare +la grêle. + + + + +LXXXII + +CE QUI ARRIVA DANS LE RÉDUIT DE MAÎTRE BONHOMET + + +Lorsque le capitaine rentra dans le réduit avec un panier de douze +bouteilles à la main, Chicot le reçut d'un air tellement ouvert et +souriant, que Borromée fut tenté de prendre Chicot pour un niais. + +Borromée avait hâte de déboucher les bouteilles qu'il était allé chercher +à la cave; mais ce n'était rien, en comparaison de la hâte de Chicot. + +Aussi les préparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en +buveurs expérimentés, demandèrent quelques salaisons, dans le but louable +de ne pas laisser éteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportées +par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil. + +Bonhomet répondit à chacun d'eux; mais si quelqu'un eût pu juger ces deux +coups d'oeil, il eût trouvé une grande différence entre celui qui était +adressé à Borromée et celui qui était adressé à Chicot. + +Bonhomet sortit et les deux compagnons commencèrent à boire. + +D'abord, comme si l'occupation était trop importante pour que rien dût +l'interrompre, les deux buveurs avalèrent bon nombre de rasades sans +échanger une seule parole. + +Chicot surtout était merveilleux; sans avoir dit autre chose que: + +-- Par ma foi, voilà du joli bourgogne! + +Et: + +-- Sur mon âme, voilà d'excellent jambon! + +Il avait avalé deux bouteilles, c'est-à-dire une bouteille par phrase. + +-- Pardieu! murmurait à part lui Borromée, voilà une singulière chance que +j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne. + +A la troisième bouteille, Chicot leva les yeux au ciel. + +-- En vérité, dit-il, nous buvons d'un train à nous enivrer. + +-- Bon! ce saucisson est si salé! dit Borromée. + +-- Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tête solide. + +Et chacun d'eux avala encore sa bouteille. + +Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout opposé: il déliait +la langue de Chicot et nouait celle de Borromée. + +-- Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi. + +-- Ah! se dit tout bas Borromée, tu bavardes, donc tu te grises. + +-- Combien faut-il donc de bouteilles, compère? demanda Borromée. + +-- Pour quoi faire? dit Chicot. + +-- Pour être gai. + +-- Avec quatre, j'ai mon compte. + +-- Et pour être gris? + +-- Mettons-en six. + +-- Et pour être ivre? + +-- Doublons. + +-- Gascon! pensa Borromée; il balbutie et n'en est encore qu'à la +quatrième. + +-- Alors nous avons de la marge, dit Borromée, en tirant du panier une +cinquième bouteille pour lui et une cinquième pour Chicot. + +Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangées à la droite de +Borromée, les unes étaient à moitié, les autres aux deux tiers, aucune +n'était vide. + +Cela le confirma dans cette pensée qui lui était venue tout d'abord, que +le capitaine avait de mauvaises intentions à son égard. + +Il se souleva pour aller au devant de la cinquième bouteille que lui +présentait Borromée, et oscilla sur ses jambes. + +-- Bon! dit-il, avez-vous senti? + +-- Quoi? + +-- Une secousse de tremblement de terre. + +-- Bah! + +-- Oui, ventre de biche! heureusement que l'hôtellerie de _la Corne +d'Abondance_ est solide, quoiqu'elle soit bâtie sur pivot. + +-- Comment! elle est bâtie sur pivot? demanda Borromée. + +-- Sans doute, puisqu'elle tourne. + +-- C'est juste, dit Borromée en avalant son verre jusqu'à la dernière +goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause. + +-- Parce que vous n'êtes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez +pas lu le traité _De natura rerum_; si vous l'eussiez lu, vous sauriez +qu'il n'y a pas d'effet sans cause. + +-- Eh bien! mon cher confrère, dit Borromée, car enfin vous êtes capitaine +comme moi, n'est-ce pas? + +-- Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux, +répondit Chicot. + +-- Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromée, dites-moi, puisqu'il n'y +a pas d'effet sans cause, à ce que vous prétendez, dites-moi quelle était +la cause de votre déguisement? + +-- De quel déguisement? + +-- De celui que vous portiez lorsque vous êtes venu chez dom Modeste. + +-- Comment donc étais-je déguisé? + +-- En bourgeois. + +-- Ah! c'est vrai. + +-- Dites-moi cela, et vous commencerez mon éducation de philosophe. + +-- Volontiers; mais, à votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi +vous étiez déguisé en moine? confidence pour confidence. + +-- Tope! dit Borromée. + +-- Touchez là, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine. + +Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot. + +-- A mon tour, dit Chicot. + +Et il frappa à côté de la main de Borromée. + +-- Bien! dit Borromée. + +-- Vous voulez donc savoir pourquoi j'étais déguisé en bourgeois? demanda +Chicot d'une langue qui allait s'épaississant de plus en plus. + +-- Oui, cela m'intrigue. + +-- Et vous me direz à votre tour? + +-- Parole d'honneur. + +-- Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue? + +-- C'est vrai, je l'avais oublié. Eh bien! c'est tout simple. + +-- Dites alors. + +-- Et en deux mots vous serez au courant. + +-- J'écoute. + +-- J'espionnais pour le roi. + +-- Comment, vous espionniez. + +-- Oui. + +-- Vous êtes donc espion par état? + +-- Non, en amateur. + +-- Qu'espionniez-vous chez dom Modeste? + +-- Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frère Borromée ensuite, +puis le petit Jacques, puis tout le couvent. + +-- Et qu'avez-vous découvert, mon digne ami? + +-- J'ai d'abord découvert que dom Modeste était une grosse bête. + +-- Il ne faut pas être fort habile pour cela. + +-- Pardon, pardon, car Sa Majesté Henri III, qui n'est pas un niais, le +regarde comme la lumière de l'Église, et compte en faire un évêque. + +-- Soit, je n'ai rien à dire contre cette promotion, au contraire; je +rirai bien ce jour-là; et qu'avez-vous découvert encore? + +-- J'ai découvert que certain frère Borromée n'était pas un moine, mais un +capitaine. + +-- Ah! vraiment! vous avez découvert cela? + +-- Du premier coup. + +-- Après? + +-- J'ai découvert que le petit Jacques s'exerçait avec le fleuret, en +attendant qu'il s'escrimât avec l'épée, et qu'il s'exerçait sur une cible, +en attendant qu'il s'exerçât sur un homme. + +-- Ah! tu as découvert cela! dit Borromée, en fronçant le sourcil, et, +après, qu'as-tu découvert encore? + +-- Oh! donne-moi à boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien. + +-- Tu remarqueras que tu entames la sixième bouteille, dit Borromée en +riant. + +-- Aussi je me grise, dit Chicot, je ne prétends pas le contraire; sommes- +nous donc venus ici pour faire de la philosophie? + +-- Non, nous sommes venus ici pour boire. + +-- Buvons donc! + +Et Chicot remplit son verre. + +-- Eh bien! demanda Borromée lorsqu'il eut fait raison à Chicot, te +souviens-tu? + +-- De quoi? + +-- De ce que tu as vu encore dans le couvent? + +-- Parbleu! dit Chicot. + +-- Eh bien! qu'as-tu vu? + +-- J'ai vu que les moines, au lieu d'être des frocards, étaient des +soudards, et au lieu d'obéir à dom Modeste, t'obéissaient à toi. Voilà ce +que j'ai vu. + +-- Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout? + +-- Non; mais à boire, à boire, à boire, ou la mémoire va m'échapper. + +Et comme la bouteille de Chicot était vide, il tendit son verre à +Borromée, qui lui versa de la sienne. + +Chicot vida son verre sans reprendre haleine. + +-- Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromée. + +-- Si nous nous rappelons?... je le crois bien! + +-- Qu'as-tu vu encore? + +-- J'ai vu qu'il y avait un complot. + +-- Un complot! dit Borromée, pâlissant. + +-- Un complot, oui, répondit Chicot. + +-- Contre qui? + +-- Contre le roi. + +-- Dans quel but? + +-- Dans le but de l'enlever. + +-- Et quand cela? + +-- Quand il reviendrait de Vincennes. + +-- Tonnerre! + +-- Plaît-il? + +-- Rien. Ah! vous avez vu cela? + +-- Je l'ai vu. + +-- Et vous en avez prévenu le roi! + +-- Parbleu! puisque j'étais venu pour cela. + +-- Alors c'est vous qui êtes cause que le coup a manqué? + +-- C'est moi, dit Chicot. + +-- Massacre! murmura Borromée entre ses dents. + +-- Vous dites? demanda Chicot. + +-- Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami. + +-- Bah! répondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore. +Passez-moi une de vos bouteilles, à vous, et je vous étonnerai quand je +vous dirai ce que j'ai vu. + +Borromée se hâta d'obtempérer au désir de Chicot. + +-- Voyons, dit-il, étonnez-moi. + +-- D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blessé. + +-- Bah! + +-- La belle merveille! il était sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de +Cahors. + +-- Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors? + +-- Certainement. Ah! capitaine, c'était beau à voir, en vérité, et un +brave comme vous eût pris plaisir à ce spectacle. + +-- Je n'en doute pas; vous étiez donc près du roi de Navarre? + +-- Côte à côte, cher ami, comme nous sommes. + +-- Et vous l'avez quitté? + +-- Pour annoncer cette nouvelle au roi de France. + +-- Et vous arrivez du Louvre? + +-- Un quart d'heure avant vous. + +-- Alors, comme nous ne nous sommes pas quittés depuis ce temps-là, je ne +vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre. + +-- Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus +curieux. + +-- Dites, alors. + +-- Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile à dire: +Dites! + +-- Faites un effort. + +-- Encore un verre de vin pour me délier la langue... tout plein, bon. Eh +bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de +Guise de ta poche, tu en as laissé tomber une autre. + +[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. -- PAGE +105.] + +-- Une autre! s'écria Borromée en bondissant. + +-- Oui, dit Chicot, qui est là. + +Et après avoir fait deux ou trois écarts, d'une main avinée, il posa le +bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromée, à l'endroit même +où était la lettre. + +Borromée tressaillit comme si le doigt de Chicot eût été un fer rouge, et +que ce fer rouge eût touché sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint. + +-- Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose. + +-- A quoi? + +-- A tout ce que vous avez vu. + +-- Laquelle? + +-- C'est que vous sussiez à qui cette lettre est adressée. + +-- Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la +table; elle est adressée à madame la duchesse de Montpensier. + +-- Sang du Christ! s'écria Borromée, et vous n'avez rien dit de cela au +roi, j'espère? + +-- Pas un mot, mais je le lui dirai. + +-- Et quand cela? + +-- Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot. + +Et il laissa tomber sa tête sur ses bras, comme il avait laissé tomber ses +bras sur la table. + +-- Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le +capitaine d'une voix étranglée. + +-- Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement. + +-- Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre? + +-- J'irais au Louvre. + +-- Et vous me dénonceriez? + +-- Et je vous dénoncerais. + +-- De sorte que ce n'est pas une plaisanterie? + +-- Quoi? + +-- Qu'aussitôt votre somme achevé.... + +-- Eh bien? + +-- Le roi saura tout? + +-- Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tête et en regardant +Borromée d'un air languissant, comprenez donc; vous êtes conspirateur, je +suis espion; j'ai tant par complot que je dénonce; vous tramez un complot, +je vous dénonce. Nous faisons chacun notre métier, et voilà. Bonsoir, +capitaine. + +Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa première +position, mais encore il s'était arrangé sur son siège et sur la table de +telle façon, que le devant de sa tête étant enseveli dans ses mains et le +derrière abrité par son casque, il ne présentait de surface que le dos. + +Mais aussi, ce dos, dépouillé de sa cuirasse placée sur une chaise, +s'était complaisamment arrondi. + +-- Ah dit Borromée, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu +veux me dénoncer, cher ami? + +-- Aussitôt que je serai réveillé, cher ami, c'est convenu, fit Chicot. + +-- Mais il faut savoir si tu te réveilleras! s'écria Borromée. + +Et, en même temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son +compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer à +la table. + +Mais Borromée avait compté sans la cotte de mailles empruntée par Chicot +au cabinet d'armes de dom Modeste. + +La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, à +laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie. + +En outre, avant que l'assassin fût revenu de sa stupeur, le bras droit de +Chicot, se détendant comme un ressort, décrivit un demi-cercle et vint +frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromée, +qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille. + +En une seconde, Borromée fut debout; en une autre seconde il eut l'épée à +la main. + +Ces deux secondes avaient suffi à Chicot pour se redresser et dégainer à +son tour. + +Toutes les vapeurs du vin s'étaient dissipées comme par enchantement; +Chicot se tenait à demi rejeté sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le +poignet ferme et prêt à recevoir son ennemi. + +La table, comme un champ de bataille sur lequel étaient couchées les +bouteilles vides, s'étendait entre les deux adversaires, et servait de +retranchement à chacun. + +Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son +visage à terre, enivra Borromée, et, perdant toute prudence, il s'élança +contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la +table. + +-- Double brute! dit Chicot, tu vois bien que décidément c'est toi qui es +ivre, car, d'un côté à l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre, +tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon épée +de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens! + +Et Chicot, sans même se fendre, allongea le bras avec la rapidité de +l'éclair, et piqua Borromée au milieu du front. + +Borromée poussa un cri, plus encore de colère que de douleur; et comme, à +tout prendre, il était d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement +dans son attaque. + +Chicot, toujours de l'autre côté de la table, prit une chaise et s'assit +tranquillement. + +-- Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les +épaules. Cela prétend savoir manier une épée, et le moindre bourgeois, si +c'était son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va +m'éborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait +plus que cela. Mais prends donc garde, âne bâté que tu es, les coups de +bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais +comme une mauviette. + +Et il le piqua au ventre, comme il l'avait piqué au front. + +Borromée rugit de fureur, et sauta en bas de la table. + +-- A la bonne heure, dit Chicot; nous voilà de plain-pied, et nous pouvons +causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc +quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots? + +-- Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la vôtre, dit Borromée, +ramené aux idées sérieuses, et effrayé, malgré lui, du feu sombre qui +jaillissait des yeux de Chicot. + +-- Voilà parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que +je vaux mieux que vous. Ah! pas mal. + +Borromée venait de porter à Chicot un coup qui avait effleuré sa poitrine. + +-- Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montrée au +petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je +n'ai point commencé la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a +plus, je vous ai laissé accomplir votre projet, en vous donnant toute +latitude, et même encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que +j'ai un arrangement à vous proposer. + +-- Rien! s'écria Borromée, exaspéré de la tranquillité de Chicot, rien! + +Et il lui porta une botte qui eût percé le Gascon d'outre en outre, si +celui-ci n'eût pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de +la portée de son adversaire. + +-- Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir à me +reprocher. + +-- Tais-toi! dit Borromée, inutile, tais-toi! + +-- Écoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton +sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'à la dernière extrémité. + +-- Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'écria Borromée exaspéré. + +-- Non pas; déjà une fois dans ma vie j'ai tué un autre ferrailleur comme +toi, je dirai même un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le +connais, il était aussi de la maison de Guise, lui, un avocat. + +-- Ah! Nicolas David! murmura Borromée, effrayé du précédent et se +remettant sur la défensive. + +-- Justement. + +-- Ah! c'est toi qui l'as tué? + +-- Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si +tu n'acceptes pas l'arrangement. + +-- Eh bien! quel est l'arrangement, voyons? + +-- Tu passeras du service du duc de Guise à celui du roi, sans quitter +cependant celui du duc de Guise. + +-- C'est-à-dire que je me ferais espion comme toi? + +-- Non pas, il y aura une différence; moi on ne me paie pas, et toi on te +paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise à +madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et +je te laisserai tranquille jusqu'à nouvelle occasion. Hein! suis-je +gentil? + +-- Tiens, dit Borromée, voilà ma réponse. + +La réponse de Borromée était un coupe sur les armes, si rapidement +exécuté, que le bout de l'épée effleura l'épaule de Chicot. + +-- Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je +te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli. + +Et Chicot, qui jusque-là s'était tenu sur la défensive, fit un pas en +avant et attaqua à son tour. + +-- Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse. + +Et il fit sa feinte; Borromée para en rompant; mais, après ce premier pas +de retraite, il fut forcé de s'arrêter, la cloison se trouvant derrière +lui. + +-- Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet +est meilleur que le tien; je lie donc l'épée, je reviens en tierce haute, +je me fends, et tu es touché, ou plutôt tu es mort. + +En effet, le coup avait suivi ou plutôt accompagné la démonstration, et la +fine rapière, pénétrant dans la poitrine de Borromée, avait glissé comme +une aiguille entre deux côtes et piqué profondément, et avec un bruit mat, +la cloison de sapin. + +[Illustration: Jacques Clément.] + +Borromée étendit les bras et laissa tomber son épée, ses yeux se +dilatèrent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une écume rouge parut sur ses +lèvres, sa tête se pencha sur son épaule avec un soupir qui ressemblait à +un râle, puis ses jambes cessèrent de le soutenir, et son corps, en +s'affaissant, élargit la coupure de l'épée, mais ne put la détacher de la +cloison, maintenue qu'elle était contre la cloison par le poignet infernal +de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable à un gigantesque phalène, +resta cloué à la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes. + +Chicot, froid et impassible comme il était dans les circonstances +extrêmes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il +avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot +lâcha l'épée qui demeura plantée horizontalement, détacha la ceinture du +capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la +suscription: + + _Duchesse de Montpensier._ + +Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la +souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blessé. + +-- Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitié de +moi! + +Ce dernier appel à la miséricorde divine, fait par un homme qui sans doute +n'y avait guère songé que dans ce moment suprême, toucha Chicot. + +-- Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il +meure au moins le plus doucement possible. + +Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son épée de la +muraille, et, soutenant le corps de Borromée, il empêcha que ce corps ne +tombât lourdement à terre. + +Mais cette dernière précaution était inutile, la mort était accourue +rapide et glacée, elle avait déjà paralysé les membres du vaincu; ses +jambes fléchirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement +sur le plancher. + +Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec +lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromée. + +Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet. + +Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait écouté à la porte, et avait +successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement +des épées et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout après la +confidence qui lui avait été faite, trop d'expérience, ce digne monsieur +Bonhomet, du caractère des gens d'épée en général, et de celui de Chicot +en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'était +passé. + +La seule chose qu'il ignorât, c'était celui des deux adversaires qui avait +succombé. + +Il faut le dire à la louange de maître Bonhomet, sa figure prit une +expression de joie véritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et +qu'il vit que c'était le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte. + +Chicot, à qui rien n'échappait, remarqua cette expression, et lui en sut +intérieurement gré. + +Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle. + +-- Ah! bon Jésus! s'écria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigné +dans son sang. + +-- Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voilà ce que c'est +que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. + +-- Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'écria Bonhomet +prêt à se pâmer. + +-- Eh bien! quoi? demanda Chicot. + +-- Que c'est mal à vous d'avoir choisi mon logis pour cette exécution; un +si beau capitaine! + +-- Aimerais-tu mieux voir Chicot à terre et Borromée debout? + +-- Non, oh! non! s'écria l'hôte du plus profond de son coeur. + +-- Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la +Providence. + +-- Vraiment? + +-- Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal, +cher ami. + +Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux épaules arrivassent +à la hauteur de son oeil. + +Entre les deux épaules le pourpoint était troué, et une tache de sang +ronde et large comme un écu d'argent rougissait les franges du trou. + +-- Du sang! s'écria Bonhomet, du sang! ah! vous êtes blessé! + +-- Attends, attends. + +Et Chicot défit son pourpoint, puis sa chemise. + +-- Regarde maintenant, dit-il. + +-- Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et +vous dites que le scélérat a voulu vous assassiner? + +-- Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai été m'amuser à me donner +un coup de poignard entre les deux épaules. Maintenant que vois-tu? + +-- Une maille rompue. + +-- Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang? + +-- Oui, beaucoup de sang sous les mailles. + +-- Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot. + +Chicot enleva la cuirasse et mit à nu un torse qui semblait ne se composer +que d'os, de muscles collés sur les os, et de peau collée sur les muscles. + +-- Ah! monsieur Chicot, s'écria Bonhomet, vous en avez large comme une +assiette. + +-- Oui, c'est cela, le sang est extravasé; il y a ecchymose, comme disent +les médecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie égale dans un +verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache, +mon ami, lave. + +-- Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire? + +-- Cela ne te regarde pas. + +-- Non. Donne-moi encre, plume et papier. + +-- A l'instant même, cher monsieur Chicot. + +Bonhomet s'élança hors du réduit. + +Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps à perdre, +chauffait à la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de +la cire le scel de la lettre. + +Après quoi, rien ne retenant plus la dépêche, Chicot la tira de son +enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction. + +Comme il venait d'achever cette lecture, maître Bonhomet rentra avec +l'huile, le vin, le papier et la plume. + +Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit à la +table, et tendit le dos à Bonhomet avec un flegme stoïque. + +Bonhomet comprit la pantomime et commença les frictions. + +Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eût +voluptueusement chatouillée, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre +du duc de Guise à sa soeur, et faisait ses commentaires à chaque mot. + +Cette lettre était ainsi conçue: + + « Chère soeur, l'expédition d'Anvers a réussi pour tout le monde, mais + a manqué pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en + croyez rien, il vit. + + _Il vit_, entendez-vous, là est toute la question. + + Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots séparent la + maison de Lorraine du trône de France mieux que ne le ferait le plus + profond abîme. + + Cependant ne vous inquiétez pas trop de cela. J'ai découvert que deux + personnes que je croyais trépassées, existent encore, et il y a une + grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux + personnes. + + Pensez donc à Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la + Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et + se tiennent prêts. + + L'armée est sur pied; nous comptons douze mille hommes sûrs et bien + équipés; j'entrerai avec elle en France, sous prétexte de combattre + les huguenots allemands qui vont porter secours à Henri de Navarre; + je battrai les huguenots, et, entré en France en ami, j'agirai en + maître. » + +-- Eh! eh! fit Chicot. + +-- Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les +frictions. + +-- Oui, mon brave. + +-- Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille. + +Chicot continua. + + « _P.S._ J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante- + Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous + ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent.... » + +-- Ah! diable! murmura Chicot, voilà qui devient obscur. Et il relut: + + « J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq.... » + +-- Quel plan? se demanda Chicot. + + « Seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous ferez à + ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent. » + +-- Quel honneur? + +Chicot reprit: + + « Qu'ils n'en méritent. + + Votre affectionné frère, + + H. DE LORRAINE. » + +-- Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepté le post-scriptum. Bon! nous +surveillerons le post-scriptum. + +-- Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot +avait cessé d'écrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne +m'avez point dit ce que j'aurais à faire de ce cadavre. + +-- C'est chose toute simple. + +-- Pour vous qui êtes plein d'imagination, oui, mais pour moi? + +-- Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris +de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reîtres, et qu'on te l'ait +apporté blessé, aurais-tu refusé de le recevoir? + +-- Non, certes, à moins que vous ne me l'eussiez défendu, cher monsieur +Chicot. + +-- Suppose que, déposé dans ce coin, il soit, malgré les soins que tu lui +donnais, passé de vie à trépas entre tes mains. Ce serait un malheur, +voilà tout, n'est-ce pas? + +-- Certainement. + +-- Et au lieu d'encourir des reproches, tu mériterais des éloges pour ton +humanité. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononcé +le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine. + +-- De dom Modeste Gorenflot? s'écria Bonhomet avec étonnement. + +-- Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prévenir dom Modeste; +dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des +poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la +bourse, je te dis cela par manière d'avis, et comme on retrouve dans une +des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne conçoit +aucun soupçon. + +-- Je comprends, cher monsieur Chicot. + +-- Il y a plus, tu reçois une récompense au lieu de subir une punition. + +-- Vous êtes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieuré +Saint-Antoine. + +-- Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre. + +-- Ah! oui, et la lettre, vous la tenez? + +-- Justement. + +-- Il ne faudra pas dire qu'elle a été lue et copiée? + +-- Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu +recevras une récompense. + +-- Il y a donc un secret dans cette lettre? + +-- Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher +Bonhomet. + +Et Chicot, après cette réponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire +du scel en employant le même procédé, puis il unit la cire si artistement, +que l'oeil le plus exercé n'y eût pu voir la moindre fissure. + +Après quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur +sa blessure le linge imprégné d'huile et de lie de vin en manière de +cataplasme, remit la cotte de mailles préservatrice sur sa peau, sa +chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son épée, l'essuya, la repoussa +au fourreau et s'éloigna. + +Puis, revenant: + +-- Après tout, dit-il, si la fable que j'ai inventée ne te paraît pas +bonne, il te reste à accuser le capitaine de s'être passé lui-même son +épée au travers du corps. + +-- Un suicide? + +-- Dame! cela ne compromet personne, tu comprends. + +-- Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte. + +-- Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir à lui faire? + +-- Mais, oui, je crois. + +-- Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu. + +Puis, revenant une seconde fois: + +-- A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort. + +Et Chicot jeta trois écus d'or sur la table. + +Après quoi, il rapprocha son index de ses lèvres en signe de silence et +sortit. + + + + +LXXXIII + +LE MARI ET L'AMANT + + +Ce ne fut pas sans une puissante émotion que Chicot revit la rue des +Augustins si calme et si déserte, l'angle formé par le pâté de maisons qui +précédaient la sienne, enfin sa chère maison elle-même avec son toit +triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttières ornées de gargouilles. + +Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide à la place de cette +maison; il avait si fort redouté de voir la rue bronzée par la fumée d'un +incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de netteté, de grâce +et de splendeur. + +Chicot avait caché dans le creux d'une pierre servant de base à une des +colonnes de son balcon, la clef de sa maison chérie. En ce temps-là une +clef quelconque de coffre ou de meuble égalait en pesanteur et en volume +les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons +étaient donc, d'après les proportions naturelles, égales à des clefs de +villes modernes. + +Aussi Chicot avait-il calculé la difficulté qu'aurait sa poche à contenir +la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher où nous avons +dit. + +Chicot éprouvait donc, il faut l'avouer, un léger frisson en plongeant les +doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille +lorsqu'il sentit le froid du fer. + +La clef était bien réellement à la place où Chicot l'avait laissée. + +Il en était de même des meubles de la première chambre, de la planchette +clouée sur la poutre et enfin des mille écus sommeillant toujours dans +leur cachette de chêne. + +Chicot n'était point un avare: tout au contraire; souvent même il avait +jeté l'or à pleines mains, sacrifiant ainsi le matériel au triomphe de +l'idée, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur; +mais quand l'idée avait cessé momentanément de commander à la matière, +c'est-à-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice, +lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle régnait dans l'âme de Chicot, +et que cette âme permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette +première, cette incessante, cette éternelle source des jouissances +animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux +que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet +inestimable entier que l'on appelle un écu. + +-- Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa +dalle ouverte, sa planchette à côté de lui et son trésor sous ses yeux; +ventre de biche! j'ai là un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a +fait respecter et a respecté lui-même mon argent; en vérité c'est une +action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un +remercîment à ce galant homme, et ce soir il l'aura. + +Et là-dessus Chicot replaça sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la +planchette, s'approcha de la fenêtre, et regarda en face. + +La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination +prête comme une couleur de teinte naturelle aux édifices dont elle connaît +le caractère. + +-- Il ne doit pas encore être l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs +ces gens-là, j'en suis certain, ne sont pas de bien enragés dormeurs; +voyons. + +Il descendit et alla, préparant toutes les gracieusetés de sa mine riante, +frapper à la porte du voisin. + +Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et +attendit cependant assez longtemps pour se croire obligé de frapper de +nouveau. + +A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre. + +-- Merci et bonsoir, dit Chicot en étendant la main, me voici de retour et +je viens vous rendre mes grâces, mon cher voisin. + +-- Plaît-il? fit une voix désappointée et dont l'accent surprit fort +Chicot. + +En même temps l'homme qui était venu ouvrir la porte faisait un pas en +arrière. + +-- Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui étiez mon voisin +au moment de mon départ, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais. + +-- Et moi aussi, dit le jeune homme. + +-- Vous êtes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges. + +-- Et vous, vous êtes l'Ombre. + +-- En vérité, dit Chicot, je tombe des nues. + +-- Enfin, que désirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu +d'aigreur. + +-- Pardon, je vous dérange peut-être, mon cher monsieur? + +-- Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce +qu'il y a pour votre service. + +-- Rien, sinon que je voulais parler au maître de la maison. + +-- Parlez alors. + +-- Comment cela? + +-- Sans doute; le maître de la maison, c'est moi. + +-- Vous? et depuis quand je vous prie? + +-- Dame! depuis trois jours. + +-- Bon! la maison était donc à vendre? + +-- Il paraît, puisque je l'ai achetée. + +-- Mais l'ancien propriétaire? + +-- Ne l'habite plus, comme vous voyez. + +-- Où est-il? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot. + +-- Je ne demande pas mieux, répondit Ernauton avec une impatience visible; +seulement entendons-nous vite. + +-- L'ancien propriétaire était un homme de vingt-cinq à trente ans, qui en +paraissait quarante? + +-- Non; c'était un homme de soixante-cinq à soixante-six ans, qui +paraissait son âge. + +-- Chauve? + +-- Non, au contraire, avec une forêt de cheveux blancs. + +-- Il a une cicatrice énorme au côté gauche de la tête, n'est-ce pas? + +-- Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides. + +-- Je n'y comprends plus rien, fit Chicot. + +-- Enfin, reprit Ernauton, après un instant de silence, que vouliez-vous à +cet homme, mon cher monsieur l'Ombre? + +Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout à coup le mystère de la +surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets. + +-- Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre +voisins, dit-il, voilà tout. + +De cette façon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien. + +-- Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant +considérablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebâillée, mon +cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements +plus précis. + +-- Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs. + +-- Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne +m'empêche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec +vous. + +-- Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant +salut pour salut. + +Cependant comme, malgré cette réponse mentale, Chicot, dans sa +préoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage +entre la porte et le chambranle, lui dit: + +-- Bien au revoir, monsieur. + +-- Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot. + +-- Monsieur, c'est à mon grand regret, répondit Ernauton, mais je ne +saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper à cette porte +même, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discrétion +possible à le recevoir. + +-- Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir +importuné, et je me retire. + +-- Adieu, cher monsieur l'Ombre. + +-- Adieu, digne monsieur Ernauton. + +Et Chicot, en faisant un pas en arrière, se vit doucement fermer la porte +au nez. + +Il écouta pour voir si le jeune homme défiant guettait son départ, mais le +pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans +inquiétude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien résolu à ne pas +troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude à +lui, à ne pas trop le perdre de vue. + +En effet, Chicot n'était pas homme à s'endormir sur un fait qui lui +paraissait de quelque importance, sans avoir palpé, retourné, disséqué ce +fait avec la patience d'un anatomiste distingué; malgré lui, et c'était un +privilège ou un défaut de son organisation, malgré lui toute forme +incrustée en son cerveau se présentait à l'analyse par ses côtés +saillants, de façon que les parois cérébrales du pauvre Chicot en étaient +blessées, gercées et sollicitées à un examen immédiat. + +Chicot, qui jusque-là avait été préoccupé de cette phrase de la lettre du +duc de Guise: + +« J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq, » +abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard +l'examen, pour couler à fond, séance tenante, la préoccupation nouvelle +qui venait de prendre la place de l'ancienne préoccupation. + +Chicot réfléchit qu'il était on ne peut plus étrange de voir Ernauton +s'installer en maître dans cette maison mystérieuse dont les habitants +avaient ainsi disparu tout à coup. + +D'autant plus, qu'à ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour +Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou. + +C'était là un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de +croire aux hasards providentiels. + +Il développait même à cet égard, lorsqu'on l'en sollicitait, des théories +fort ingénieuses. + +La base de ces théories était une idée qui, à notre avis, en valait bien +une autre. + +-- Cette idée, la voici. + +Le hasard est la réserve de Dieu. + +Le Tout-Puissant ne fait donner sa réserve qu'en des circonstances graves, +surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour étudier et prévoir +les chances d'après la nature et les éléments régulièrement organisés. + +Or, Dieu aime ou doit aimer à déjouer les combinaisons de ces orgueilleux, +dont il a déjà puni l'orgueil passé en les noyant, et dont il doit punir +l'orgueil à venir en les brûlant. + +Dieu donc, disons-nous, ou plutôt disait Chicot, Dieu aime à déjouer les +combinaisons de ces orgueilleux avec les éléments qui leur sont inconnus, +et dont ils ne peuvent prévoir l'intervention. + +Cette théorie, comme on le voit, renferme de spécieux arguments, et peut +fournir de brillantes thèses; mais sans doute le lecteur, pressé comme +Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous +saura gré d'en arrêter le développement. + +Donc Chicot réfléchit qu'il était étrange de voir Ernauton dans cette +maison où il avait vu Remy. + +Il réfléchit que cela était étrange par deux raisons: la première, à cause +de là parfaite ignorance où les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce +qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermédiaire +inconnu à Chicot. + +La seconde, que la maison avait dû être vendue à Ernauton, qui n'avait pas +d'argent pour l'acheter. + +-- Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodément qu'il +put sur sa gouttière, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune +homme prétend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle +d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des +fantaisies. Ernauton est beau, jeune et élégant: Ernauton a plus, on lui a +donné rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a acheté la +maison, et accepté le rendez-vous. + +Ernauton, continua Chicot, vit à la cour; ce doit donc être quelque femme +de la cour à qui il ait affaire. Pauvre garçon, l'aimera-t-il? Dieu l'en +préserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas +lui faire de la morale, moi? + +De la morale doublement inutile et décuplement stupide. + +Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne +voudrait pas l'écouter. + +Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu +à ce pauvre Borromée. + +À ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'aperçois d'une chose: +c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le +fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tué Borromée, puisque la +préoccupation où me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier +que je l'ai tué; et lui de son côté, s'il m'eût cloué sur la table comme +je l'ai cloué contre la cloison, lui, n'aurait certes pas à cette heure +plus de remords que je n'en ai moi-même. + +Chicot en était là de ses raisonnements, de ses inductions et de sa +philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout, +lorsqu'il fut tiré de sa préoccupation par l'arrivée d'une litière venant +du côté de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +Cette litière s'arrêta au seuil de la maison mystérieuse. + +Une femme voilée en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait +entr'ouverte. + +-- Pauvre garçon! murmura Chicot, je ne m'étais pas trompé, et c'était +bien une femme qu'il attendait, et là-dessus je m'en vais dormir. + +Et là-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout. + +-- Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire: +si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empêchera de dormir, +ce sera la curiosité, et c'est si vrai ce que je dis là, que, si je +demeure à mon observatoire, je ne serai préoccupé que d'une chose, c'est à +savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour. + +Mieux vaut donc que je reste à mon observatoire, puisque si j'allais me +coucher, je ne me relèverais certainement pas pour y revenir. + +Et là-dessus, Chicot se rassit. + +Une heure s'était écoulée à peu près, sans que nous puissions dire si +Chicot pensait à la dame inconnue ou à Borromée, s'il était préoccupé par +la curiosité ou bourrelé par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout +de la rue le galop d'un cheval. + +En effet, bientôt un cavalier apparut enveloppé dans son manteau. + +Le cavalier s'arrêta au milieu de la rue et sembla chercher à se +reconnaître. + +Alors le cavalier aperçut le groupe que formaient la litière et les +porteurs. + +Le cavalier poussa son cheval sur eux; il était armé, car on entendait son +épée battre sur ses éperons. + +Les porteurs voulurent s'opposer à son passage; mais il leur adressa +quelques mots à voix basse, et non seulement ils s'écartèrent +respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied à terre, +reçut de ses mains les brides de son cheval. + +L'inconnu s'avança vers la porte, et y heurta rudement. + +-- Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes +pressentiments, qui m'annonçaient qu'il allait se passer quelque chose, ne +m'avaient point trompé. Voilà le mari, pauvre Ernauton! nous allons +assister tout à l'heure à quelque égorgement. + +Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en +frappant si rudement. + +Toutefois, malgré la façon magistrale dont avait frappé l'inconnu, on +paraissait hésiter à ouvrir. + +-- Ouvrez! cria celui qui heurtait. + +-- Ouvrez, ouvrez! répétèrent les porteurs. + +-- Décidément, reprit Chicot, c'est le mari; il a menacé les porteurs de +les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui. + +Pauvre Ernauton! il va être écorché vif. + +Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot. + +Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par conséquent, le cas échéant, +je dois le secourir. + +Or, il me semble que le cas est échu ou n'échoira jamais. + +Chicot était résolu et généreux; curieux, en outre; il détacha sa longue +épée, la mit sous son bras, et descendit précipitamment son escalier. + +Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science +indispensable à quiconque veut écouter avec profit. + +Chicot se glissa sous le balcon, derrière un pilier et attendit. + +A peine était-il installé que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que +l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte. + +Un instant après, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte. + +La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit à la litière, en ferma +la porte et monta à cheval. + +-- Plus de doute, c'était le mari, dit Chicot, bonne pâte de mari après +tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire éventrer +mon ami de Carmainges. + +La litière se mit en route, le cavalier marchant à la portière. + +-- Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-là; que je sache +ce qu'ils sont et où ils vont; je tirerai certainement de ma découverte +quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges. + +Chicot suivit en effet le cortège, en observant cette précaution de +demeurer dans l'ombre des murs et d'éteindre son pas dans le bruit du pas +des hommes et des chevaux. + +La surprise de Chicot ne fut pas médiocre, lorsqu'il vit la litière +s'arrêter devant l'auberge du _Fier-Chevalier_. + +Presque aussitôt, comme si quelqu'un eût veillé, la porte s'ouvrit. + +La dame, toujours voilée, descendit, entra et monta à la tourelle, dont la +fenêtre du premier étage était éclairée. + +Le mari monta derrière elle. + +Le tout était respectueusement précédé de dame Fournichon, laquelle tenait +à la main un flambeau. + +-- Décidément, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus +rien!... + + + + +LXXXIV + +COMMENT CHICOT COMMENÇA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE + + +Chicot croyait bien avoir déjà vu quelque part la tournure de ce cavalier +si complaisant; mais sa mémoire, s'étant un peu embrouillée pendant ce +voyage de Navarre, où il avait vu tant de tournures différentes, ne lui +fournissait pas avec sa facilité ordinaire le nom qu'il désirait +prononcer. + +Tandis que, caché dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixés sur la +fenêtre illuminée, ce que cet homme et cette femme étaient venus faire en +tête-à-tête au _Fier-Chevalier_, oubliant Ernauton dans la maison +mystérieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hôtellerie, et, +dans le sillon de lumière qui s'échappa de l'ouverture, il aperçut comme +une silhouette noire de moinillon. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, voilà ce me semble une robe de jacobin; maître +Gorenflot se relâche-t-il donc de la discipline, qu'il permet à ses +moutons d'aller vagabonder à pareille heure de la nuit et à pareille +distance du prieuré? + +Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des +Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait +dans ce moine le mot de l'énigme qu'il avait vainement demandé jusque-là. + +D'ailleurs, de même que Chicot avait cru reconnaître la tournure du +cavalier, il croyait reconnaître dans le moinillon certain mouvement +d'épaule, certain déhanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux +habitués des salles d'armes et des gymnases. + +-- Je veux être damné, murmura-t-il, si cette robe-là ne renferme point ce +petit mécréant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui +manie si habilement l'arquebuse et le fleuret. + +A peine cette idée fut-elle venue à Chicot, que, pour s'assurer de sa +valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit +compère, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe sèche et nerveuse +pour aller plus vite. + +Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arrêtait +de temps en temps pour jeter un regard derrière lui, comme s'il +s'éloignait à grand'peine et à regret. + +Ce regard était constamment dirigé vers les vitres flamboyantes de +l'hôtellerie. + +Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il était certain de ne pas s'être +trompé. + +-- Holà! mon petit compère, dit-il; holà! mon petit Jacquot: holà! mon +petit Clément. Halte! + +Et il prononça ce dernier mot d'une façon si militaire, que le moinillon +en tressaillit. + +-- Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus +provocateur que bienveillant. + +-- Moi! répliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me +reconnais-tu, mon fils? + +-- Oh! monsieur Robert Briquet! s'écria le moinillon. + +-- Moi-même, petit. Et où vas-tu comme cela si tard, enfant chéri? + +-- Au prieuré, monsieur Briquet. + +-- Soit; mais d'où viens-tu? + +-- Moi? + +-- Sans doute, petit libertin. + +Le jeune homme tressaillit. + +-- Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis, +au contraire, envoyé en commission importante par dom Modeste, et lui-même +en fera foi près de vous, si besoin est. + +-- Là, là, tout doux, mon petit saint Jérôme; nous prenons feu comme une +mèche, à ce qu'il paraît. + +-- N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites? + +-- Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret +à pareille heure.... + +-- D'un cabaret, moi? + +-- Eh! sans doute, cette maison d'où tu sors, n'est-ce pas celle du _Fier- +Chevalier_? Ah! tu vois bien que je t'y prends! + +-- Je sortais de cette maison, dit Clément, vous avez raison, mais je ne +sortais pas d'un cabaret. + +-- Comment, fit Chicot, l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_ n'est-elle pas un +cabaret? + +-- Un cabaret est une maison où l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans +cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi. + +-- Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu +deviendras un jour un rude théologien; mais enfin si tu n'allais pas dans +cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu. + +Clément ne répondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgré +l'obscurité, une ferme volonté de ne pas dire un seul mot de plus. + +Cette résolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de +tout savoir. + +Ce n'était pas que Clément mît de l'aigreur dans son silence; bien au +contraire, il avait paru charmé de rencontrer d'une façon si inattendue +son savant professeur d'armes, maître Robert Briquet, et il lui avait fait +tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentrée et +revêche. + +La conversation était complètement tombée. Chicot, pour la renouer, fut +sur le point de prononcer le nom de frère Borromée; mais, quoique Chicot +n'eût point de remords, ou ne crût pas en avoir, ce nom expira sur ses +lèvres. + +Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose; +on eût dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps +possible aux environs de l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un +instant l'espoir de faire avec lui. + +Les yeux de Jacques Clément brillèrent aux mots d'espace et de liberté. + +Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir, +l'escrime était fort en honneur: il ajouta négligemment qu'il en avait +même rapporté quelques coups merveilleux. + +C'était mettre Jacques sur un terrain brûlant. Il demanda à connaître ces +coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras +du petit frère. + +Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniâtreté du +petit Clément: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui +montrait son ami maître Robert Briquet, il gardait un obstiné silence à +l'endroit de ce qu'il était venu faire dans le quartier. + +Dépité, mais maître de lui, Chicot résolut d'essayer de l'injustice; +l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient été +inventées pour faire parler les femmes, les enfants et les inférieurs, de +quelque nature qu'ils soient. + +-- N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait à sa première idée, +n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hôtelleries, +et dans quelles hôtelleries encore; dans celles où l'on trouve de belles +dames, et tu t'arrêtes en extase devant la fenêtre où l'on peut voir leur +ombre; petit, petit, je le dirai à dom Modeste. + +Le coup frappa juste, plus juste même que ne l'avait supposé Chicot, car +il ne se doutait pas, en commençant, que la blessure dût être si profonde. + +-- Ce n'est pas vrai! s'écria-t-il, rouge de honte et de colère, je ne +regarde point les femmes. + +-- Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort +belle dame au _Fier-Chevalier_, lorsque tu en es sorti, et tu t'es +retourné pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la +tourelle, et je sais que tu lui as parlé. + +Chicot procédait par induction. + +Jacques ne put se contenir. + +-- Sans doute, je lui ai parlé! s'écria-t-il, est-ce un péché que de +parler aux femmes? + +-- Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et poussé par +la tentation de Satan. + +-- Satan n'a rien à faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle à +cette dame puisque j'étais chargé de lui remettre une lettre. + +-- Chargé par dom Modeste! s'écria Chicot. + +-- Oui, allez donc vous plaindre à lui maintenant! + +Chicot, un moment étourdi et tâtonnant dans les ténèbres, sentit à ces +paroles un éclair traverser l'obscurité de son cerveau. + +-- Ah! dit-il, je le savais bien, moi. + +-- Que saviez-vous? + +-- Ce que tu ne voulais pas me dire. + +-- Je ne dis pas même mes secrets, à plus forte raison les secrets des +autres. + +-- Oui; mais à moi. + +-- Pourquoi à vous? + +-- A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis à moi.... + +-- Après? + +-- A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire. + +Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tête avec un sourire +d'incrédulité. + +-- Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux +pas me raconter? + +-- Je le veux bien, dit Jacques. + +Chicot fit un effort. + +-- D'abord, dit-il, ce pauvre Borromée.... + +La figure de Jacques s'assombrit. + +-- Oh! fit l'enfant, si j'avais été là.... + +-- Si tu avais été là? + +-- La chose ne se serait point passée ainsi. + +-- Tu l'aurais défendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris +querelle? + +-- Je l'eusse défendu contre tout le monde! + +-- De sorte qu'il n'eût pas été tué? + +-- Ou que je me fusse fait tuer avec lui. + +-- Enfin, tu n'y étais pas, de sorte que le pauvre diable est trépassé +dans une méchante hôtellerie et en trépassant a prononcé le nom de dom +Modeste? + +-- Oui. + +-- Si bien qu'on a prévenu dom Modeste? + +-- Un homme tout effaré, qui a jeté l'alarme dans le couvent. + +-- Et dom Modeste a fait appeler sa litière, et a couru à la _Corne +d'Abondance_. + +-- D'où savez-vous cela? + +-- Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi. + +Jacques recula de deux pas. + +-- Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'éclairait, à mesure qu'il +parlait, à la propre lumière de ses paroles; on a trouvé une lettre dans +la poche du mort. + +-- Une lettre, c'est cela. + +-- Et dom Modeste a chargé son petit Jacques de porter cette lettre à son +adresse. + +-- Oui. + +-- Et le petit Jacques a couru à l'instant même à l'hôtel de Guise. + +-- Oh! + +-- Où il n'a trouvé personne. + +-- Bon Dieu! + +-- Que M. de Mayneville. + +-- Miséricorde! + +-- Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques à l'hôtellerie du _Fier- +Chevalier_. + +-- Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'écria Jacques, si vous savez +cela!... + +-- Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'écria Chicot, +triomphant d'avoir dégagé cet inconnu, si important pour lui, des langes +ténébreux où il était enveloppé d'abord. + +-- Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne +suis pas coupable. + +-- Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais +tu es coupable par pensée. + +-- Moi? + +-- Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle. + +-- Moi! + +-- Et tu te retournes pour la voir encore à travers les carreaux. + +-- Moi!!! + +Le moinillon rougit et balbutia: + +-- C'est vrai, elle ressemble à une vierge Marie qui était au chevet de ma +mère. + +-- Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas +curieux! + +-- Alors il se fit raconter par le petit Clément, qu'il tenait désormais à +sa discrétion, tout ce qu'il venait de raconter lui-même, mais, cette +fois, avec des détails qu'il ne pouvait savoir. + +-- Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maître d'escrime tu +avais dans frère Borromée! + +-- Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des +morts. + +-- Non, mais avoue une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que Borromée tirait moins bien que celui qui l'a tué. + +-- C'est vrai. + +-- Et maintenant, voilà tout ce que j'avais à te dire. Bonsoir, mon petit +Jacques, à bientôt, et si tu veux.... + +-- Quoi, monsieur Briquet? + +-- Eh bien! c'est moi qui te donnerai des leçons d'escrime à l'avenir. + +-- Oh! bien volontiers. + +-- Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au +prieuré. + +-- C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir. + +Et le moinillon disparut en courant. + +Ce n'était pas sans raison que Chicot avait congédié son interlocuteur. Il +en avait tiré tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre côté, il lui +restait encore quelque chose à apprendre. + +Il rejoignit donc à grands pas sa maison. La litière, les porteurs et le +cheval étaient toujours à la porte du _Fier-Chevalier_. + +Il regagna sans bruit sa gouttière. + +La maison située en face de la sienne était toujours éclairée. + +Dès lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison. + +Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui +paraissait attendre avec impatience. + +Puis il vit revenir la litière, il vit partir Mayneville, enfin, il vit +entrer la duchesse dans la chambre où palpitait Ernauton plutôt qu'il ne +respirait. + +Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main à +baiser. + +Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, à +une table élégamment servie. + +-- C'est singulier, dit Chicot, cela commençait comme une conspiration, et +cela finit comme un rendez-vous d'amour. + +Oui, continua Chicot, mais qui l'a donné ce rendez-vous d'amour? + +Madame de Montpensier. + +Puis s'éclairant à une lumière nouvelle: + +-- Oh! oh! murmura-t-il. « Chère soeur, j'approuve votre plan à l'égard +des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de +l'honneur que vous ferez à ces drôles-là. » + + Ventre de biche! s'écria Chicot, j'en reviens à ma première idée; ce +n'est pas de l'amour, c'est une conspiration. + +Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges; +surveillons les amours de madame la duchesse. + +Et Chicot surveilla jusqu'à minuit et demi, heure à laquelle Ernauton +s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de +Montpensier remontait en litière. + +-- Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette +chance de mort qui doit délivrer le duc de Guise de l'héritier présomptif +de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont +vivants? + +Mordieu! je pourrais bien être sur la trace! + + + + +LXXXV + +LE CARDINAL DE JOYEUSE + + +La jeunesse a des opiniâtretés dans le mal et dans le bien qui valent +l'aplomb des résolutions d'un âge mûr. + +Tendus vers le bien, ces sortes d'entêtements produisent les grandes +actions et impriment à l'homme qui débute dans la vie un mouvement qui le +porte, par une pente naturelle, vers un héroïsme quelconque. + +Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir été +les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eût jamais vus; +ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le pâtre de +Montalte, et dont le génie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour +s'être obstiné à mal faire sa besogne de porcher. + +Ainsi les pires natures Spartiates se développèrent-elles dans le sens de +l'héroïsme, après avoir commencé par l'entêtement dans la dissimulation et +la cruauté. + +Nous n'avons ici à tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant +plus d'un biographe eût trouvé dans Henri du Bouchage, à vingt ans, +l'étoffe d'un grand homme. + +Henri s'obstina dans son amour et dans sa séquestration du monde. Comme le +lui avait demandé son frère, comme l'avait exigé le roi, il demeura +quelques jours seul avec son éternelle pensée; puis, sa pensée s'étant +faite de plus en plus immuable, il se décida un matin à visiter son frère +le cardinal, personnage important, qui à l'âge de vingt-six ans était déjà +cardinal depuis deux ans, et qui de l'archevêché de Narbonne était passé +au plus haut degré des grandeurs ecclésiastiques, grâce à la noblesse de +sa race et à la puissance de son esprit. + +François de Joyeuse, que nous avons déjà introduit en scène pour éclaircir +le doute de Henri de Valois à l'égard de Sylla, François de Joyeuse, jeune +et mondain, beau et spirituel, était un des hommes les plus remarquables +de l'époque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par +position, François de Joyeuse pouvait prendre pour devise: _Rien n'est +trop_, et justifier sa devise. + +Peut-être seul de tous les hommes de cour et François de Joyeuse était un +homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux +trônes religieux et laïque desquels il ressortissait comme gentil homme +français et comme prince de l'Eglise; Sixte le protégeait contre Henri +III, Henri III le protégeait contre Sixte. Il était Italien à Paris, +Parisien à Rome, magnifique et adroit partout. + +L'épée seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait à ce dernier plus de +poids dans la balance; mais on voyait, à certains sourires du cardinal, +que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout élégant +qu'il était, maniait si bien le bras de son frère, il savait user et même +abuser des armes spirituelles confiées à lui par le souverain chef de +l'Église. + +Le cardinal François de Joyeuse était promptement devenu riche, riche de +son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses différents bénéfices. +En ce temps-là, l'Église possédait, et même possédait beaucoup, et quand +ses trésors étaient épuisés, elle connaissait les sources, aujourd'hui +taries, où les renouveler. + +François de Joyeuse menait donc grand train. Laissant à son frère +l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de curés, +d'évêques, d'archevêques; il avait sa spécialité. Une fois cardinal, comme +il était prince de l'Église, et par conséquent supérieur à son frère, il +avait pris des pages à la mode italienne et des gardes à la mode +française. Mais ces gardes et ces pages n'étaient encore pour lui qu'un +plus grand moyen de liberté. Souvent il rangeait gardes et pages autour +d'une grande litière, par les rideaux de laquelle passait la main gantée +de son secrétaire, tandis que lui, à cheval, l'épée au dos, courait la +ville déguisé avec une perruque, une fraise énorme, et des bottes de +cavalier dont le bruit réjouissait l'âme. + +Le cardinal jouissait donc d'une fort grande considération, car, à de +certaines élévations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent, +comme si elles étaient composées rien que d'atomes crochus, toutes les +autres fortunes à s'allier à elles comme des satellites, et par cette +raison, le nom glorieux de son père, l'illustration récente et inouïe de +son frère Anne, jetaient sur lui tout leur éclat. En outre, comme il avait +suivi scrupuleusement ce précepte, de cacher sa vie et de répandre son +esprit, il n'était connu que par ses beaux côtés, et, dans sa famille +même, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des +empereurs chargés de gloire et couronnés par toute une nation. + +Ce fut vers ce prélat que le comte du Bouchage alla se réfugier après son +explication avec son frère, après son entretien avec le roi de France. +Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'écouler quelques jours pour +obéir à l'injonction de son aîné et de son roi. + +François habitait une belle maison dans la Cité. La cour immense de cette +maison ne désemplissait pas de cavaliers et de litières; mais le prélat, +dont le jardin confinait à la berge de la rivière, laissait ses cours et +ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de +sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi +loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, près de cette porte, il +arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prélat, auquel une +indisposition grave ou une pénitence austère servait de prétexte pour ne +pas recevoir. C'était encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi +de France, c'était Venise entre les deux bras de la Seine. + +François était fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des +frères et ses frères presque autant que ses amis. Plus âgé de cinq ans que +du Bouchage, il ne lui épargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni +la bourse ni le sourire. + +Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du +Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le +respectait plus peut-être qu'il ne respectait leur aîné à tous deux. +Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri, +confiait en tremblant ses amours à Anne, il n'eût pas même osé se +confesser à François. + +Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hôtel du cardinal, sa résolution +était prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite. + +Il entra dans la cour d'où sortaient à l'instant même plusieurs +gentilshommes fatigués d'avoir sollicité, sans l'avoir obtenue, la faveur +d'une audience. + +Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui +avait dit, à lui comme aux autres, que son frère était en conférence; mais +il ne serait venu à aucun domestique l'idée de fermer une porte devant du +Bouchage. + +Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au +jardin, véritable jardin de prélat romain, avec de l'ombre, de la +fraîcheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui à la villa +Pamphile ou au palais Borghèse. + +Henri s'arrêta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau +roula sur ses gonds, et un homme entra caché dans un large manteau brun et +suivi d'une sorte de page. Cet homme aperçut Henri, qui était trop absorbé +dans son rêve pour penser à lui, et se glissa entre les arbres, évitant +d'être vu ni par du Bouchage ni par aucun autre. + +Henri ne prit pas garde à cette entrée mystérieuse; ce ne fut qu'en se +retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements. + +Après dix minutes d'attente, il allait y entrer à son tour et questionner +un valet de pied pour savoir à quelle heure précisément son frère serait +visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'aperçut, vint +à lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, où le +cardinal l'attendait. + +Henri se rendit lentement à cette invitation, car il devinait une nouvelle +lutte: il trouva son frère le cardinal qu'un valet de chambre accommodait +dans un habit de prélat, un peu mondain peut-être, mais élégant et surtout +commode. + +-- Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frère? + +-- Excellentes nouvelles quant à notre famille, dit Henri; Anne, vous le +savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit. + +-- Et, Dieu merci! vous aussi vous êtes sain et sauf, Henri? + +-- Oui, mon frère. + +-- Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous. + +-- Mon frère, je suis tellement reconnaissant à Dieu, que j'ai formé le +projet de me consacrer à son service; je viens donc vous parler +sérieusement de ce projet, qui me parait mûr, et dont je vous ai déjà dit +quelques mots. + +-- Vous pensez toujours à cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant +échapper une légère exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un +combat à livrer. + +-- Toujours, mon frère. + +-- Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas +déjà dit? + +-- Je n'ai pas écouté ce que l'on m'a dit, mon frère, parce qu'une voix +plus forte, qui parle en moi, m'empêche d'entendre toute parole qui me +détournerait de Dieu. + +-- Vous n'êtes pas assez ignorant des choses du monde, mon frère, dit le +cardinal du ton le plus sérieux, pour croire que cette voix soit +véritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est +un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien à voir dans cette +affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas +la voix du ciel avec celle de la terre. + +-- Je ne confonds pas, mon frère, je veux dire seulement que quelque chose +d'irrésistible m'entraîne vers la retraite et la solitude. + +-- A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh +bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de +vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes. + +-- Merci! oh! merci, mon frère! + +-- Écoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux écuyers, et +voyager par toute l'Europe, comme il convient à un fils de la maison dont +nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie même, +les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous +ensevelirez dans vos pensées jusqu'à ce que le germe dévorant qui +travaille en vous soit éteint ou assouvi... Alors vous nous reviendrez. + +Henri, qui s'était assis, se leva plus sérieux que n'avait été son frère. + +-- Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur. + +-- Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude. + +[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloître, +mon frère. -- PAGE 121.] + +-- Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler +du cloître, mon frère, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de +la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas, +la savourer du moins. + +-- C'est là une absurde pensée, permettez-moi de vous le dire, Henri, car +enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloître. Eh +bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce +projet. Je connais des bénédictins fort savants, des augustins très +ingénieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au +milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une année +charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas +s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette année, vous persistez dans +votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition, +et moi-même vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut +éternel. + +-- Vous ne me comprenez décidément pas, mon frère, répondit du Bouchage en +secouant la tête, ou plutôt votre généreuse intelligence ne veut pas me +comprendre: ce n'est pas un séjour gai, une aimable retraite que je veux, +c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens à prononcer mes +voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe à +creuser, qu'une longue prière à dire. + +Le cardinal fronça le sourcil et se leva de son siège. + +-- Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma +résistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos +résolutions; mais vous m'y forcez, écoutez-moi. + +-- Ah! mon frère, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me +convaincre, c'est impossible. + +-- Mon frère, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous +offensez, en disant que vient de lui cette résolution farouche: Dieu +n'accepte pas des sacrifices irréfléchis. Vous êtes faible, puisque vous +vous laissez abattre par la première douleur; comment Dieu vous saurait-il +gré d'une victime presque indigne que vous lui offrez? + +Henri fit un mouvement. + +-- Oh! je ne veux plus vous ménager, mon frère, vous qui ne ménagez +personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que +vous causerez à notre frère aîné, à moi. + +-- Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur, +pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carrière si sombre +et si déshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon +frère, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces +diamants, cette pourpre, n'êtes-vous pas l'honneur et la joie de notre +maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frère aîné +celui des rois de la terre? + +-- Enfant! enfant! s'écria le cardinal avec impatience; vous me feriez +croire que la tête vous a tourné. Comment! vous allez comparer ma maison à +un cloître; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes +gardes, à la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule +richesse du cloître! Êtes-vous en démence? N'avez-vous pas dit tout à +l'heure que vous repoussez ces superfluités qui sont mon nécessaire, les +tableaux, les vases précieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi, +le désir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre? +Voilà une carrière, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous! +vous, c'est la sape du mineur, c'est la bêche du trappiste, c'est la tombe +du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et +tout cela, j'en rougis pour vous qui êtes un homme, tout cela, parce que +vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En vérité, Henri, vous faites +tort à votre race! + +-- Mon frère! s'écria le jeune homme pâle et les yeux flamboyants d'un feu +sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tête d'un coup de pistolet, ou +que je profite de l'honneur que j'ai de porter une épée pour me l'enfoncer +dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui êtes cardinal et prince, +donnez-moi l'absolution de ce péché mortel, la chose sera faite si vite +que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensée: +que je déshonore ma race, ce que, grâce à Dieu, ne fera jamais un Joyeuse. + +-- Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant à lui son frère, et +le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aimé de tous, oublie et +sois clément pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en égoïste; écoute: +chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition +satisfaite, les autres par les bénédictions de tout genre que Dieu fait +fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le +poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre +père en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire +de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser +fléchir: le cloître ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras, +car tu me répondrais, malheureux, par un sourire, hélas! trop +intelligible; non, je te dirai que le cloître est plus fatal que la tombe: +la tombe n'éteint que la vie, le cloître éteint l'intelligence, le cloître +courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidité des voûtes passe +peu à peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour +faire du cloîtré une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frère, +mon frère, prends-y garde: nous n'avons que quelques années, nous n'avons +qu'une jeunesse. Eh bien! les années de la belle jeunesse se passeront +aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais à trente ans tu +te feras homme, la sève de maturité viendra; elle entraînera ce reste de +douleur usée, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car +alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de +flamme, ton oeil n'aura plus d'étincelles, ceux que tu chercheras, te +fuiront comme un sépulcre blanchi, dont tout regard craint la noire +profondeur: Henri, je te parle avec amitié, avec sagesse; écoute-moi. + +Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espéra l'avoir +attendri et ébranlé dans sa résolution. + +-- Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonné +que tu traînes à ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les +fêtes, assieds-toi avec lui à nos festins; imite le faon blessé, qui +traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de +son flanc la flèche retenue aux lèvres de la blessure; quelquefois la +flèche tombe. + +-- Mon frère, par grâce, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je +vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la décision d'une +heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse résolution. Mon frère, au +nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grâce que je vous demande. + +-- Eh bien! quelle grâce demandes-tu, voyons? + +-- Une dispense, monseigneur. + +-- Pour quoi faire? + +-- Pour abréger mon noviciat. + +-- Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme, +pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es +bien un homme de notre monde, tu ressembles à ces jeunes gens qui se font +volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du +travail de la tranchée et du balayage des tentes. Il y a de la ressource, +Henri; tant mieux, tant mieux! + +-- Cette dispense, mon frère, cette dispense, je vous la demande à genoux. + +-- Je te la promets; je vais écrire à Rome. C'est un mois qu'il faut pour +que la réponse arrive; mais en échange, promets-moi une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui +se présenteront à vous; et si dans un mois vous tenez encore à vos +projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Êtes +vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien à demander? + +-- Non, mon frère, merci; mais un mois, c'est si long, et les délais me +tuent. + +-- En attendant, mon frère, et pour commencer à vous distraire, vous +plairait-il de déjeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin. + +Et le prélat se mit à sourire d'un air que lui eût envié le plus mondain +des favoris de Henri III. + +-- Mon frère... dit du Bouchage en se défendant. + +-- Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez +de Flandre, et que votre maison ne doit pas être remontée encore. + +A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portière qui fermait un +grand cabinet somptueusement meublé: + +-- Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage +de demeurer avec nous. + +Mais au moment où le cardinal avait soulevé la portière, Henri avait vu, à +demi-couché sur des coussins, le page qui était rentré avec le gentilhomme +de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant même que le prélat +n'eût dénoncé son sexe, il avait reconnu une femme. + +Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le +prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par +la main, Henri du Bouchage s'élançait hors de l'appartement, si bien que +lorsque François ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un +coeur vers le monde, la chambre était parfaitement vide. + +François fronça le sourcil, et s'asseyant devant une table chargée de +papiers et de lettres, il écrivit précipitamment quelques lignes. + +-- Veuillez sonner, chère comtesse, dit-il, vous avez la main sur le +timbre. + +Le page obéit. + +Un valet de chambre de confiance parut. + +-- Qu'un courrier monte à l'instant même à cheval, dit François, et porte +cette lettre à M. le grand-amiral, à Château-Thierry. + + + + +LXXXVI + +ON A DES NOUVELLES D'AURILLY + + +Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant +des finances, lorsqu'on vint le prévenir que M. de Joyeuse l'aîné venait +d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de +Château-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou. + +Le roi quitta précipitamment sa besogne et courut à la rencontre de cet +ami si cher. + +Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine- +mère était venue ce soir-là, escortée de ses filles d'honneur, et ces +demoiselles si fringantes étaient des soleils toujours escortés de +satellites. + +Le roi donna sa main à baiser à Joyeuse et promena un regard satisfait sur +l'assemblée. + +[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? -- PAGE 133.] + +Dans l'angle de la porte d'entrée, à sa place ordinaire, se tenait Henri +du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs. + +Le roi le remercia et le salua d'un signe de tête amical, auquel Henri +répondit par une révérence profonde. + +Ces intelligences firent tourner la tête à Joyeuse qui sourit de loin à +son frère, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser +l'étiquette. + +-- Sire, dit Joyeuse, je suis mandé vers Votre Majesté par M. le duc +d'Anjou, revenu tout récemment de l'expédition des Flandres. + +-- Mon frère se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi. + +-- Aussi bien, sire, que le permet l'état de son esprit, cependant je ne +cacherai pas à Votre Majesté que monseigneur paraît souffrant. + +-- Il aurait besoin de distraction après son malheur, dit le roi, heureux +de proclamer l'échec arrivé à son frère tout en paraissant le plaindre. + +-- Je crois que oui, sire. + +-- On nous a dit, monsieur l'amiral, que le désastre avait été cruel. + +-- Sire.... + +-- Mais que, grâce à vous, bonne partie de l'armée avait été sauvée; +merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou désire-t-il +pas nous voir? + +-- Ardemment, sire. + +-- Aussi, le verrons-nous. Êtes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri, +en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son +visage s'obstinait à cacher. + +-- Sire, répondit-elle, je serais allée seule au devant de mon fils; mais, +puisque Votre Majesté daigne se réunir à moi dans ce voeu de bonne amitié, +le voyage me sera une partie de plaisir. + +-- Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous +partirons demain, je coucherai à Meaux. + +-- Sire, je vais donc annoncer à monseigneur cette bonne nouvelle? + +-- Non pas! me quitter si tôt, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends +qu'un Joyeuse soit aimé de mon frère et désiré, mais nous en avons deux... +Dieu merci!... Du Bouchage, vous partirez pour Château-Thierry, s'il vous +plaît. + +-- Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, après avoir annoncé l'arrivée +de Sa Majesté à monseigneur le duc d'Anjou, de revenir à Paris? + +-- Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi. + +Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait. + +-- Vous permettez, sire, que je dise un mot à mon frère? demanda-t-il. + +-- Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas. + +-- Il y a qu'il veut brûler le pavé pour faire la commission, et le +briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le +cardinal. + +-- Va donc, va, et tance-moi cet enragé amoureux. + +Anne courut après son frère et le rejoignit dans les antichambres. + +-- Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri? + +-- Mais oui, mon frère. + +-- Parce que vous voulez bien vite revenir? + +-- C'est vrai. + +-- Vous ne comptez donc séjourner que quelque temps à Château-Thierry? + +-- Le moins possible. + +-- Pourquoi cela? + +-- Où l'on s'amuse, mon frère, là n'est point ma place. + +-- C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc +d'Anjou doit donner des fêtes à la cour, que vous devriez rester à +Château-Thierry. + +-- Cela m'est impossible, mon frère. + +-- A cause de vos désirs de retraite, de vos projets d'austérité? + +-- Oui, mon frère. + +-- Vous êtes allé au roi demander une dispense? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Je le sais. + +-- C'est vrai, j'y suis allé. + +-- Vous ne l'obtiendrez pas. + +-- Pourquoi cela, mon frère? + +-- Parce que le roi n'a pas intérêt à se priver d'un serviteur tel que +vous. + +-- Mon frère le cardinal fera alors ce que Sa Majesté ne voudra pas faire. + +-- Pour une femme, tout cela! + +-- Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage. + +-- Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons +au but. Vous partez pour Château-Thierry; en bien! au lieu de revenir +aussi précipitamment que vous le voudriez, je désire que vous m'attendiez +dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vécu ensemble; +j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous. + +-- Mon frère, vous allez à Château-Thierry pour vous amuser, vous. Mon +frère, si je reste à Château-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs. + +-- Oh! que non pas! je résiste, moi, et suis d'un heureux tempérament, +fort propre à battre en brèche vos mélancolies. + +-- Mon frère.... + +-- Permettez, comte, dit l'amiral avec une impérieuse insistance, je +représente ici notre père, et vous enjoints de m'attendre à Château- +Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le vôtre. Il donne, au +rez-de-chaussée, sur le parc. + +-- Si vous ordonnez, mon frère... dit Henri avec résignation. + +-- Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, désir ou ordre, mais +attendez-moi. + +-- J'obéirai, mon frère. + +-- Et je suis persuadé que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en +pressant le jeune homme dans ses bras. + +Celui-ci se déroba un peu aigrement peut-être à l'accolade fraternelle, +demanda ses chevaux et partit immédiatement pour Château-Thierry. + +Il courait avec la colère d'un homme contrarié, c'est-à-dire qu'il +dévorait l'espace. + +Le soir même il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle +Château-Thierry est assis, avec la Marne à ses pieds. + +Son nom lui fit ouvrir les portes du château qu'habitait le prince; mais, +quant à une audience, il fut plus d'une heure à l'obtenir. + +Le prince, disaient les uns, était dans ses appartements; il dormait, +disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre. + +Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une réponse +positive. + +Henri insista pour n'avoir plus à penser au service du roi et se livrer, +dès lors, tout entier à sa tristesse. + +Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frère des plus +familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier étage, +où le prince consentait enfin à le recevoir. + +Une demi-heure s'écoula, la nuit tombait insensiblement du ciel. + +Le pas traînant et lourd du duc d'Anjou résonna dans la galerie; Henri, +qui le reconnut, se prépara au cérémonial d'usage. + +Mais le prince, qui paraissait fort pressé, dispensa vite son ambassadeur +de ces formalités en lui prenant la main et en l'embrassant. + +-- Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous dérange-t-on pour venir voir un +pauvre vaincu? + +-- Le roi m'envoie, monseigneur, vous prévenir qu'il a grand désir de voir +Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa +Majesté qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Château- +Thierry demain au plus tard. + +-- Le roi viendra demain! s'écria François avec un mouvement d'impatience. + +Mais il se reprit promptement. + +-- Demain, demain! dit-il, mais, en vérité, rien ne sera prêt au château +ni dans la ville pour recevoir Sa Majesté. + +Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge +de le commenter. + +-- La grande hâte où Leurs Majestés sont de voir Votre Altesse ne leur a +pas permis de penser aux embarras. + +-- Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilité, c'est à moi de mettre +le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre célérité, +car vous avez couru vite, à ce que je vois: reposez-vous. + +-- Votre Altesse n'a pas d'autres ordres à me transmettre? demanda +respectueusement Henri. + +-- Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de +service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appétit et +sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et à laquelle, vous le +comprenez, je ne fais participer personne. + +A propos, vous savez la nouvelle? + +[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. -- +PAGE 137.] + +-- Non, monseigneur; quelle nouvelle? + +-- Aurilly a été mangé par les loups.... + +-- Aurilly! s'écria Henri avec surprise. + +-- Eh! oui... dévoré!... C'est étrange: comme tout ce qui m'approche meurt +mal! Bonsoir, comte, dormez bien. + +Et le prince s'éloigna d'un pas rapide. + + + + +LIXXVII + +DOUTE + + +Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre +d'officiers de sa connaissance qui accoururent à lui, et qui avec force +amitiés lui offrirent de le conduire à l'appartement de son frère, situé à +l'un des angles, du château. + +C'était la bibliothèque que le duc avait donnée pour habitation à Joyeuse, +durant son séjour à Château-Thierry. + +Deux salons, meublés au temps de François 1er, communiquaient l'un avec +l'autre et aboutissaient à la bibliothèque; cette dernière pièce donnait +sur les jardins. + +C'est dans la bibliothèque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit +paresseux et cultivé à la fois: en étendant le bras il touchait à la +science, en ouvrant les fenêtres il savourait la nature; les organisations +supérieures ont besoin de jouissances plus complètes, et la brise du +matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau +charme aux triolets de Clément Marot ou aux odes de Ronsard. + +Henri décida qu'il garderait toutes choses comme elles étaient, non pas +qu'il fût mu par le sybaritisme poétique de son frère, mais au contraire +par insouciance, et parce qu'il lui était indifférent d'être là ou +ailleurs. + +Mais comme, en quelque situation d'esprit que fût le comte, il avait été +élevé à ne jamais négliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la +maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du +château qu'habitait le prince depuis son retour. + +Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicérone à Henri; +c'était ce jeune enseigne dont une indiscrétion avait, dans le petit +village de Flandre où nous avons fait faire une halte d'un instant à nos +personnages, livré au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas +quitté le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner +Henri. + +En arrivant à Château-Thierry, le prince avait d'abord cherché la +dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements, +recevait matin et soir, et, pendant la journée, courait le cerf dans la +forêt, ou volait à la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort +d'Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que l'on sût par quelle voie, +le prince s'était retiré dans un pavillon situé au milieu du parc; ce +pavillon, espèce de retraite inaccessible, excepté aux familiers de la +maison du prince, était perdu sous le feuillage des arbres, et +apparaissait à peine au-dessus des charmilles gigantesques et à travers +l'épaisseur des haies. + +C'était dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'était retiré; +ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'était le chagrin que lui +avait causé la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux +qui le connaissaient prétendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon +quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, éclaterait au jour. + +L'une ou l'autre de ces suppositions était d'autant plus probable, que le +prince semblait désespéré quand une affaire ou une visite l'appelait au +château; si bien qu'aussitôt cette visite reçue ou cette affaire achevée, +il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de +chambre qui l'avaient vu naître. + +-- Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas gaies, si le prince est de +cette humeur. + +-- Assurément, répondit l'enseigne, car chacun saura compatir à la douleur +du prince, frappé dans son orgueil et dans ses affections. + +Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un étrange +intérêt à ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à la cour, +et qu'il avait revu en Flandre; cette espèce d'indifférence avec laquelle +le prince lui avait annoncé la perte qu'il avait faite; cette réclusion +dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se +rattachait pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame mystérieuse et +sombre sur laquelle, depuis quelque temps, étaient brodés les événements +de sa vie. + +-- Et, demanda-t-il à l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'où +vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly? + +-- Non. + +-- Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose à ce sujet? + +-- Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte +toujours quelque chose. + +-- Eh bien! voyons. + +-- On dit que le prince chassait sous les saules près de la rivière, et +qu'il s'était écarté des autres chasseurs, car il fait tout par élans, et +s'emporte à la chasse comme au jeu, comme au feu, comme à la douleur, +quand tout à coup on le vit revenir avec un visage consterné. + +Les courtisans l'interrogèrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une +simple aventure de chasse. + +Il tenait à la main deux rouleaux d'or. + +-- Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadée; Aurilly est +mort, Aurilly a été mangé par les loups! + +Chacun se récria. + +-- Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le +pauvre joueur de luth avait toujours été plus grand musicien que bon +cavalier; il paraît que son cheval l'a emporté, et qu'il est tombé dans +une fondrière où il s'est tué; le lendemain deux voyageurs qui passaient +près de cette fondrière, ont trouvé son corps à moitié mangé par les +loups, et la preuve que la chose s'est bien passée ainsi, et que les +voleurs n'ont rien à faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux +d'or qu'il avait sur lui et qui ont été fidèlement rapportés. + +-- Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or, +continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient été remis au prince par ces +deux voyageurs, qui, l'ayant rencontré et reconnu au bord de la rivière, +lui avaient annoncé cette nouvelle de la mort d'Aurilly. + +-- C'est étrange, murmura Henri. + +-- D'autant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on, +encore, -- est-ce vrai? est-ce une invention? -- le prince ouvrir la +petite porte du parc, du côté des châtaigniers, et, par cette porte, +passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans +le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince +a émigré dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée. + +-- Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri. + +-- Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du +soir pour la garde du château, j'ai rencontré un homme qui m'a paru +étranger à la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet +homme s'étant détourné à ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon +de son justaucorps. + +-- Le capuchon de son justaucorps! + +-- Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais +pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrâmes là- +bas. + +Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui à cet intérêt +sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: à lui aussi qui avait vu +Diane et son compagnon confiés à Aurilly, cette idée était venue que les +deux voyageurs qui avaient annoncé au prince la mort du malheureux joueur +de luth, étaient de sa connaissance. + +Henri regarda avec attention l'enseigne. + +-- Et quand vous crûtes avoir reconnu cet homme, quelle idée vous est +venue, monsieur? demanda-t-il. + +-- Voici ce que je pense, répondit l'enseigne; cependant je ne voudrais +rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renoncé à ses idées sur la +Flandre; il entretient en conséquence des espions; l'homme au surcot de +laine est un espion, qui dans sa tournée aura appris l'accident arrivé au +musicien et aura apporté deux nouvelles à la fois. + +-- Cela est vraisemblable, dit Henri rêveur; mais cet homme, que faisait- +il quand vous l'avez vu? + +-- Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de +vos fenêtres, et gagnait les serres. + +-- Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont +deux.... + +-- On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une +seule, l'homme au surcot. + +-- Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres? + +-- C'est probable. + +-- Et ces serres, ont-elles une sortie? + +-- Sur la ville, oui, comte. + +Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence; +ces détails, indifférents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce +mystère avoir une double vue, avaient un immense intérêt. + +La nuit était venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient +sans lumière dans l'appartement de Joyeuse. + +Fatigué de la route, alourdi par les événements étranges qu'on venait de +lui raconter, sans force contre les émotions qu'ils venaient de faire +naître en lui, le comte était renversé sur le lit de son frère et +plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait +constellé de diamants. + +Le jeune enseigne était assis sur le rebord de la fenêtre, et se laissait +aller volontiers, lui aussi, à cet abandon de l'esprit, à cette poésie de +la jeunesse, à cet engourdissement velouté de bien-être que donne la +fraîcheur embaumée du soir. + +Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient, +les lumières s'allumaient peu à peu, les chiens aboyaient au loin dans les +chenils contre les valets chargés de fermer le soir les écuries. + +Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention, +se pencha en dehors de la fenêtre et appelant d'une voix brève et basse le +comte étendu sur le lit: + +-- Venez, venez, dit-il. + +-- Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rêve. + +-- L'homme, l'homme! + +-- Quel homme? + +-- L'homme au surcot, l'espion. + +-- Oh! fit Henri en bondissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur +l'enseigne. + +-- Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous là-bas? il longe la haie; +attendez, il va reparaître; tenez, regardez dans cet espace éclairé par la +lune; le voilà, le voilà! + +-- Oui. + +-- N'est-ce pas qu'il est sinistre? + +-- Sinistre, c'est le mot, répondit du Bouchage en s'assombrissant lui- +même. + +-- Croyez-vous que ce soit un espion? + +-- Je ne crois rien et je crois tout. + +-- Voyez, il va du pavillon du prince aux serres. + +-- Le pavillon du prince est donc là? demanda du Bouchage, en désignant du +doigt le point d'où paraissait venir l'étranger. + +-- Voyez cette lumière qui tremble au milieu du feuillage. + +-Eh bien? + +-- C'est celle de la salle à manger. + +-- Ah! s'écria Henri, le voilà qui reparaît encore. + +-- Oui, décidément il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez- +vous? + +-- Quoi? + +-- Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure. + +-- C'est étrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de +très ordinaire, et cependant.... + +-- Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas? + +-- Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore? + +On entendait le bruit d'une espèce de cloche. + +-- C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper +avec nous, comte? + +-- Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse, +j'appellerai. + +-- N'attendez point cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre +compagnie. + +-- Non pas; impossible. + +-- Pourquoi? + +-- S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne +vous retarde point. + +-- Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantôme. + +-- Oh! oui, je vous en réponds; à moins, continua Henri, craignant d'en +avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me +paraît plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les +espions. + +-- Certainement, dit l'enseigne en riant. + +Et il prit congé de du Bouchage. + +A peine fut-il hors de la bibliothèque, que Henri s'élança dans le jardin. + +-- Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaîtrais dans les +ténèbres de l'enfer. + +Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux +mains humides sur son front brûlant. + +-- Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une hallucination de mon pauvre +cerveau malade, et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans la +veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui +ont creusé un sillon si sombre dans ma vie? + +En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre +lui-même, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce château, chez le duc +d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou +pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitté Diane, lui, +son éternel compagnon? Non! ce n'est pas lui. + +Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive, +reprenant le dessus sur le doute: + +-- C'est lui! c'est lui! murmura-t-il désespéré et en s'appuyant à la +muraille pour ne pas tomber. + +Comme il achevait de formuler cette pensée dominante, invincible, +maîtresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de +nouveau, et quoique ce bruit fût presque imperceptible, ses sens +surexcités le saisirent. + +Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme. + +Il écouta de nouveau. + +Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son +propre coeur. + +Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'il vît apparaître rien de ce qu'il +attendait. + +Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un +approchait. + +Il entendait crier le sable sous ses pas. + +Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce +fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore. + +-- Le voilà qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagné? + +Le groupe s'avançait du côté où la lune argentait un espace de terrain +vide. + +C'est au moment où, marchant en sens opposé, l'homme au surcot traversait +cet espace, que Henri avait cru reconnaître Remy. + +Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point à s'y +tromper. + +Un froid mortel descendit jusqu'à son coeur et sembla l'avoir fait de +marbre. + +Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la première était +vêtue d'un surcot de laine, et, à cette seconde apparition comme à la +première, le comte crut bien reconnaître Remy. + +La seconde, complètement enveloppée d'un grand manteau d'homme, échappait +à toute analyse. + +Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eût pu +voir. + +Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et dès que les deux +mystérieux personnages eurent disparu derrière la charmille, le jeune +homme s'élança derrière et se glissa de massifs en massifs à la suite de +ceux qu'il voulait connaître. + +-- Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon +Dieu? est-ce que c'est possible? + + + + +LXXXVIII + +CERTITUDE + + +Henri se glissa le long de la charmille par le côté sombre, en observant +la précaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long +des feuillages. + +Obligé de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait +bien voir. Cependant, à la tournure, aux habits, à la démarche, il +persistait à reconnaître Remy dans l'homme au surcot de laine. + +De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des réalités, +s'élevaient dans son esprit à l'égard du compagnon de cet homme. + +Ce chemin de la charmille aboutissait à la grande haie d'épines et à la +muraille de peupliers qui séparait du reste du parc le pavillon de M. le +duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel, +comme nous l'avons dit, il disparaissait entièrement dans le coin isolé du +château. Il y avait de belles pièces d'eau, des taillis sombres percés +d'allées sinueuses, et des arbres séculaires sur le dôme desquels la lune +versait les cascades de sa lumière argentée, tandis que, dessous, l'ombre +était noire, opaque, impénétrable. + +En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer. + +En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se +livrer à des indiscrétions aussi téméraires, c'était le fait, non plus +d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lâche espion ou d'un jaloux +décidé à toutes les extrémités. + +Mais comme, en ouvrant la barrière qui séparait le grand parc du petit, +l'homme fit un mouvement qui laissa son visage à découvert, et que ce +visage était bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et +poussa résolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver. + +La porte avait été refermée; Henri sauta par-dessus les traverses et se +remit à suivre les deux étranges visiteurs du prince. + +Ceux-ci se hâtaient. + +D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir. + +Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy +et de son compagnon. + +Henri se jeta derrière le plus gros des arbres, et attendit. + +Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salué très bas, que le compagnon +de Remy avait fait une révérence de femme et non un salut d'homme, et que +le duc, transporté, avait offert son bras à ce dernier comme il eût fait à +une femme. + +Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le +vestibule, dont la porte s'était refermée derrière eux. + +-- Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'où je +puisse voir chaque signe sans être vu. + +Il se décida pour un massif situé entre le pavillon et les espaliers, +massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impénétrable, car +ce n'était pas la nuit, par la fraîcheur et l'humidité naturellement +répandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et +les buissons. + +Caché derrière la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de +toute la hauteur du piédestal, Henri put voir ce qui se passait dans le +pavillon, dont la principale fenêtre s'ouvrait tout entière devant lui. + +Comme nul ne pouvait, ou plutôt ne devait pénétrer jusque-là, aucune +précaution n'avait été prise. + +Une table était dressée, servie avec luxe et chargée de vins précieux +enfermés dans des verres de Venise. + +Deux sièges seulement à cette table attendaient deux convives. + +Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en +lui indiquant l'autre siège, il sembla l'inviter à se séparer de son +manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort +incommode lorsqu'on était arrivé au but de cette course, et que ce but +était un souper. + +Alors, la personne à laquelle l'invitation était faite jeta son manteau +sur une chaise, et la lumière des flambeaux éclaira sans aucune ombre le +visage pâle et majestueusement beau d'une femme que les yeux épouvantés de +Henri reconnurent tout d'abord. + +C'était la dame de la maison mystérieuse de la rue des Augustins, la +voyageuse de Flandre: c'était cette Diane enfin dont les regards étaient +mortels comme des coups de poignard. + +Cette fois elle portait les habits de son sexe, était vêtue d'une robe de +brocart; des diamants brillaient à son cou, dans ses cheveux et à ses +poignets. + +Sous cette parure, la pâleur de son visage ressortait encore davantage, et +sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eût pu croire que le duc, +par l'emploi de quelque moyen magique, avait évoqué l'ombre de cette femme +plutôt que la femme elle-même. + +Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croisé ses bras plus +froids que le marbre lui-même, Henri fût tombé à la renverse dans le +bassin de la fontaine. + +Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse +créature qui s'était assise en face de lui, et qui touchait à peine aux +objets servis devant elle. De temps en temps François s'allongeait sur la +table pour baiser une des mains de sa muette et pâle convive, qui semblait +aussi insensible à ses baisers que si sa main eût été sculptée dans +l'albâtre dont elle avait la transparence et la blancheur. + +De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main à son front, +essuyait avec cette main la sueur glacée qui en dégouttait et se +demandait: + +-- Est-elle vivante? est-elle morte? + +Le duc faisait tous ses efforts et déployait toute son éloquence pour +dérider ce front austère. + +Remy, seul serviteur, car le duc avait éloigné tout le monde, servait ces +deux personnes, et de temps en temps, frôlant avec le coude sa maîtresse +lorsqu'il passait derrière elle, semblait la ranimer par ce contact, et la +rappeler à la vie ou plutôt à la situation. + +Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux +lançaient un éclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touché +un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opéré sur le +mécanisme des yeux l'éclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des +lèvres le sourire. + +Puis elle retombait dans son immobilité. + +Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnés commença +d'échauffer sa nouvelle conquête. + +Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure à la magnifique +horloge accrochée au-dessus de la tête du prince, sur le mur opposé à +elle, Diane parut faire un effort sur elle-même et, gardant le sourire sur +les lèvres, prit une part plus active à la conversation. + +Henri, sous son abri de feuillage, se déchirait les poings et maudissait +toute la création, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'à Dieu qui +l'avait créé lui-même. + +Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si +sévère, s'abandonnât ainsi vulgairement au prince, parce qu'il était doré +en ce palais. + +Son horreur pour Remy était telle, qu'il lui eût ouvert sans pitié les +entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un +homme. + +C'est dans ce paroxysme de rage et de mépris, que se passa pour Henri le +temps de ce souper si délicieux pour le duc d'Anjou. + +Diane sonna. Le prince, échauffé par le vin et par les galants propos, se +leva de table pour aller embrasser Diane. + +Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha à son côté s'il +avait une épée, dans sa poitrine s'il avait un poignard. + +Diane, avec un sourire étrange, et qui certes n'avait eu jusque-là son +équivalent sur aucun visage, Diane l'arrêta en chemin. + +-- Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je +partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente. + +A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui +contenait vingt pêches magnifiques, et en prit une. + +Puis, détachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame +était d'argent et le manche de malachite, elle sépara la pêche en deux +parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement à +ses lèvres, comme s'il eût baisé celles de Diane. + +Cette action passionnée produisit une telle impression sur lui-même, qu'un +nuage obscurcit sa vue au moment où il mordait dans le fruit. + +Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile. + +Remy, adossé à un pilier de bois sculpté, regardait aussi d'un air sombre. + +Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur +qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait +mordu. + +Cette sueur était sans doute le symptôme d'une indisposition subite; car, +tandis que Diane mangeait l'autre moitié de la pêche, le prince laissa +retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant +avec effort, il sembla inviter sa belle convive à prendre avec lui l'air +dans le jardin. + +Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait +le duc. + +Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout à fait. + +Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau à un +mouchoir brodé d'or, et le remettait dans sa gaîne de chagrin. + +Ils arrivèrent ainsi tout près du buisson où se cachait Henri. + +Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme. + +-- Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur +assiège mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame. + +Diane arracha quelques fleurs à un jasmin, une branche à une clématite et +deux belles roses qui tapissaient tout un côté du socle de la statue, +derrière laquelle Henri se rapetissait effrayé. + +-- Que faites-vous, madame? demanda le prince. + +-- On m'a toujours assuré, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs +était le meilleur remède aux étourdissements. Je cueille un bouquet dans +l'espoir que, donné par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je +lui souhaite. + +Mais, tout en réunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une +rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment. + +Le mouvement de François fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il +ne donnât le temps à Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques +gouttes d'une liqueur renfermée dans un flacon d'or qu'elle tira de son +sein. + +Puis elle prit la rose que le prince avait ramassée et la mettant à sa +ceinture: + +-- Celle-là est pour moi, dit-elle, changeons. + +Et, en échange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui +tendit le bouquet. + +[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. -- PAGE 142.] + +Le prince le prit avidement, le respira avec délices et passa son bras +autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans +doute de troubler les sens de François, car il fléchit sur ses genoux et +fut forcé de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait là. + +Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait +aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de +cette scène, ou plutôt semblait en dévorer chaque détail. + +Lorsqu'il vit le prince fléchir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon. +Diane, de son côté, sentant François chanceler, s'assit près de lui sur le +banc. + +L'étourdissement de François dura cette fois plus long-temps que le +premier; le prince avait la tête penchée sur la poitrine. Il paraissait +avoir perdu le fil de ses idées et presque le sentiment de son existence, +et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane +indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimère d'amour. + +Enfin, il releva lentement la tête, et ses lèvres se trouvant à la hauteur +du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle +convive; mais comme si elle n'eût point vu ce mouvement, la jeune femme se +leva. + +-- Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer. + +-- Oh! oui, rentrons! s'écria le prince dans un transport de joie; oui, +venez, merci! + +Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fût Diane qui +s'appuyât à son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grâce à +ce soutien, marchant plus à l'aise, il parut oublier fièvre et +étourdissement; se redressant tout à coup, il appuya, presque par +surprise, ses lèvres sur le col de la jeune femme. + +Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eût ressenti la +morsure d'un fer rouge. + +-- Remy, un flambeau! s'écria-t-elle, un flambeau! + +Aussitôt Remy rentra dans la salle à manger et alluma, aux bougies de la +table, un flambeau isolé qu'il prit sur un guéridon; et, se rapprochant +vivement de l'entrée du pavillon ce flambeau à la main: + +-- Voilà, madame, dit-il. + +-- Où va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et +détournant la tête. + +-- Oh! chez moi!... chez moi!... et vous me guiderez, n'est-ce pas, +madame? répliqua le prince avec ivresse. + +-- Volontiers, monseigneur, répondit Diane. + +Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince. + +Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenêtre par où l'air +s'engouffra de telle façon, que la bougie portée par Diane lança, comme +furieuse, toute sa flamme et sa fumée sur le visage de François, placé +précisément dans le courant d'air. + +Les deux amants, Henri les jugea tels, arrivèrent ainsi, en traversant une +galerie, jusqu'à la chambre du duc, et disparurent derrière la tenture de +fleurs de lis qui lui servait de portière. + +Henri avait vu tout ce qui s'était passé avec une fureur croissante, et +cependant cette fureur était telle qu'elle touchait à l'anéantissement. + +On eût dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui +avait imposé une si cruelle épreuve. + +Il était sorti de sa cachette, et, brisé, les bras pendants, l'oeil atone, +il se préparait à regagner, demi-mort, son appartement dans le château. + +Lorsque, soudain, la portière derrière laquelle il venait de voir +disparaître Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se +précipitant dans la salle à manger, entraîna Remy, qui, debout, immobile, +semblait n'attendre que son retour. + +-- Viens!... lui dit-elle, viens, tout est fini.... + +Et tous deux s'élancèrent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin. + +Mais, à leur vue, Henri avait retrouvé toute sa force; Henri s'élança au +devant d'eux, et ils le trouvèrent tout à coup au milieu de l'allée, +debout, les bras croisés, et plus terrible dans son silence, que nul ne le +fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en était arrivé à ce degré +d'exaspération, qu'il eût tué quiconque se fût avisé de soutenir que les +femmes n'étaient pas des monstres envoyés par l'enfer pour souiller le +monde. + +Il saisit Diane par le bras, et l'arrêta court, malgré le cri de terreur +qu'elle poussa, malgré le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et +qui effleura les chairs. + +-- Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement +de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et à qui +vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait +plus d'avenir, mais seulement un passé. Ah! belle hypocrite, et toi, lâche +menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; à l'un je +dis: je te méprise; à l'autre: tu me fais horreur! + +-- Passage! cria Remy, d'une voix étranglée, passage! jeune fou... ou +sinon.... + +-- Soit, répondit Henri, achève ton ouvrage, et tue mon corps, misérable, +puisque tu as tué mon âme. + +-- Silence! murmura Remy furieux, en enfonçant de plus en plus sa lame +sous laquelle criait déjà la poitrine du jeune homme. + +Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du +Bouchage, elle l'amena en face d'elle. + +Elle était d'une pâleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur +ses épaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait à ce +dernier un froid pareil à celui d'un cadavre. + +-- Monsieur, dit-elle, ne jugez pas témérairement des choses de Dieu!... +Je suis Diane de Méridor, la maîtresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou +laissa tuer misérablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours +que Remy a poignardé Aurilly, le complice du prince; et quant au prince, +je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place! +monsieur, place à Diane de Méridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des +Hospitalières. + +Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui +l'attendait. + +Henri tomba agenouillé, puis renversé en arrière, suivant des yeux le +groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des +taillis, comme eût fait une infernale vision. + +Ce n'est qu'une heure après que le jeune homme, brisé de fatigue, écrasé +de terreur et la tête en feu, réussit à trouver assez de force pour se +traîner jusqu'à son appartement; encore fallut-il qu'il se reprît à dix +fois pour escalader la fenêtre. Il fit quelques pas dans la chambre et +s'en alla, tout trébuchant, tomber sur son lit. + +Tout dormait dans le château. + + + + +LXXXIX + +FATALITÉ + + +Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allées +sablées de Château-Thierry. + +De nombreux travailleurs, commandés la veille, avaient, dès l'aube, +commencé la toilette du parc et des appartements destinés à recevoir le +roi qu'on attendait. + +Rien encore ne remuait dans le pavillon où reposait le duc, car il avait +défendu, la veille, à ses deux vieux serviteurs, de le réveiller. Ils +devaient attendre qu'il appelât. + +Vers neuf heures et demie, deux courriers, lancés à toute bride, entrèrent +dans la ville, annonçant la prochaine arrivée de Sa Majesté. + +Les échevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie +sur le passage de ce cortège. + +A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il était monté à cheval +depuis le dernier relais. C'était une occasion qu'il saisissait toujours, +et principalement à son entrée dans les villes, étant beau cavalier. + +La reine-mère le suivait en litière; cinquante gentilshommes, richement +vêtus et bien montés, venaient à leur suite. + +Une compagnie des gardes, commandée par Crillon lui-même, cent vingt +Suisses, autant d'Écossais, commandés par Larchant, et toute la maison de +plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armée dont +les files suivaient les sinuosités de la route qui monte de la rivière au +sommet de la colline. + +Enfin le cortège entra en ville au son des cloches, des canons et des +musiques de tout genre. + +Les acclamations des habitants furent vives; le roi était si rare en ce +temps-là, que, vu de près, il semblait encore avoir gardé un reflet de la +Divinité. + +Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frère. Il ne trouva +que Henri du Bouchage à la grille du château. + +[Illustration: Veuillez prévenir madame la supérieure. -- PAGE 148.] + +Une fois dans l'intérieur, Henri III s'informa de la santé du duc d'Anjou, +à l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majesté. + +-- Sire, répondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le +pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il +est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore +aujourd'hui. + +-- C'est un endroit bien retiré, à ce qu'il paraît, dit Henri, mécontent, +que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu? + +-- Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse +n'attendait peut-être pas si tôt Votre Majesté. + +-- Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela +chez les gens sans les prévenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivée depuis +hier. + +Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri, +qui voulait paraître doux et bon aux dépens de François, s'écria: + +-- Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui. + +-- Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litière. + +Toute l'escorte prit la route du vieux parc. + +Au moment où les premiers gardes touchaient la charmille, un cri déchirant +et lugubre perça les airs. + +-- Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mère. + +-- Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages, +c'est un cri de détresse ou de désespoir. + +-- Mon prince! mon pauvre duc! s'écria l'autre vieux serviteur de François +en paraissant à une fenêtre avec les signes de la plus violente douleur. + +Tous coururent vers le pavillon, le roi entraîné par les autres. + +Il arriva au moment où l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son +valet de chambre, entré sans ordre, pour annoncer l'arrivée du roi, venait +d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre à coucher. + +Le prince était froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un +mouvement étrange des paupières et une contraction grimaçante des lèvres. + +Le roi s'arrêta sur le seuil de la porte, et tout le monde derrière lui. + +-- Voilà un vilain pronostic! murmura-t-il. + +-- Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie. + +-- Ce pauvre François! dit Henri, heureux d'être congédié et d'éviter +ainsi le spectacle de cette agonie. + +Toute la foule s'écoula sur les traces du roi. + +-- Étrange! étrange! murmura Catherine agenouillée près du prince ou +plutôt du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux +serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le +médecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hâter la +venue des médecins du roi restés à Meaux avec la reine, elle examinait +avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacité que Miron +lui-même aurait pu le faire, les diagnostics de cette étrange maladie à +laquelle succombait son fils. + +Elle avait de l'expérience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle +questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui +s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur +désespoir. + +Tous deux répondirent que le prince était rentré la veille à la nuit, +après avoir été dérangé fort inopportunément par M. Henri du Bouchage, +venant de la part du roi. + +Puis ils ajoutèrent qu'à la suite de cette audience, donnée au grand +château, le prince avait commandé un souper délicat, ordonné que nul ne se +présentât au pavillon sans être mandé; enfin, enjoint positivement qu'on +ne le réveillât pas au matin, ou qu'on n'entrât pas chez lui avant un +appel positif. + +-- Il attendait quelque maîtresse, sans doute? demanda la reine-mère. + +-- Nous le croyons, madame, répondirent humblement les valets, mais la +discrétion nous a empêchés de nous en assurer. + +-- En desservant, cependant, vous avez dû voir si mon fils a soupé seul? + +-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur +était que nul n'entrât dans le pavillon. + +-- Bien, dit Catherine, personne n'a donc pénétré ici? + +-- Personne, madame. + +-- Retirez-vous. + +Et Catherine, cette fois, demeura tout à fait seule. + +Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait déposé, elle +commença une minutieuse investigation de chacun des symptômes ou de +chacune des traces qui surgissaient à ses yeux comme résultat de ses +soupçons ou de ses craintes. + +Elle avait vu le front de François chargé d'une teinte bistrée, ses yeux +sanglants et cerclés de bleu, ses lèvres labourées par un sillon semblable +à celui qu'imprimé le soufre brûlant sur des chairs vives. + +Elle observa le même signe sur les narines et sur les ailes du nez. + +-- Voyons, dit-elle en regardant autour du prince. + +Et la première chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'était +consumée toute la bougie allumée la veille au soir par Remy. + +-- Cette bougie a brûlé longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que +François était dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis.... + +Catherine le saisit précipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs +étaient encore fraîches, à l'exception d'une rose qui était noircie et +desséchée: + +-- Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on versé sur les feuilles de cette +fleur?... Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses. + +Elle éloigna le bouquet d'elle en frissonnant: + +-- Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front; +mais les lèvres? + +Catherine courut à la salle à manger. Les valets n'avaient pas menti, rien +n'indiquait qu'on eût touché au couvert depuis la fin du repas. + +Sur le bord de la table, une moitié de pêche, dans laquelle s'imprimait un +demi-cercle de dents, fixa plus particulièrement les regards de Catherine. + +Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'était +émaillé au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se +distinguait plus particulièrement sur la tranche, à l'endroit où le +couteau avait dû passer. + +-- Voilà pour les lèvres, dit-elle; mais François a mordu seulement une +bouchée dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps à sa main ce bouquet, +dont les fleurs sont encore fraîches, le mal n'est pas sans remède, le +poison ne peut avoir pénétré profondément. + +Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette +paralysie si complète et ce travail si avancé de la décomposition! Il faut +que je n'aie pas tout vu. + +En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit +suspendu à son bâton de bois de rose, par sa chaîne d'argent, le papegai +rouge et bleu qu'affectionnait François. + +L'oiseau était mort, raide, et les ailes hérissées. + +Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'était déjà +occupée une fois, pour s'assurer, à sa complète combustion, que le prince +était rentré de bonne heure. + +-- La fumée! se dit Catherine, la fumée! La mèche du flambeau était +empoisonnée; mon fils est mort! + +Aussitôt elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers. + +-- Miron! Miron! disaient les uns. + +-- Un prêtre, disaient les autres. + +Mais elle, pendant ce temps, approchait des lèvres de François un des +flacons qu'elle portait toujours dans son aumônière, et interrogea les +traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison. + +Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait +plus un regard, à ce gosier ne montait plus la voix. + +Catherine, sombre et muette, s'éloigna de la chambre en faisant signe aux +deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communiqué avec +personne. + +Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, où elle s'assit, les +tenant l'un et l'autre sous son regard. + +-- M. le duc d'Anjou, dit-elle, a été empoisonné dans son souper, c'est +vous qui avez servi ce souper? + +A ces paroles on vit la pâleur de la mort envahir le visage des deux +hommes. + +-- Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne +nous accuse pas. + +-- Vous êtes des niais; croyez-vous que si je vous soupçonnais, la chose +ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassiné votre +maître, mais d'autres l'ont tué, et il faut que je connaisse les +meurtriers. Qui est entré au pavillon? + +-- Un vieil homme, vêtu misérablement, que monseigneur recevait depuis +deux jours. + +-- Mais... la femme? + +-- Nous ne l'avons pas vue... De quelle femme Votre Majesté veut-elle +parler? + +-- Il est venu une femme qui a fait un bouquet.... + +[Illustration: Diane avait déjà pris l'habit de l'ordre. -- PAGE 149.] + +Les deux serviteurs se regardèrent avec tant de naïveté, que Catherine +reconnut leur innocence à ce seul regard. + +-- Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le +gouverneur du château. + +Les deux valets se précipitèrent vers la porte. + +-- Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil. +Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai +pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-là +vous mourrez tous deux. Allez! + +Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit +que le duc avait reçu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui +l'avait affecté profondément, que là était la cause de son mal, qu'en +interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de +son alarme. + +Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne +sut dire ce qu'étaient devenus Remy et Diane. + +Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le +révélât. + +Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentée, exagérée, tronquée, +parcourut Château-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son +caractère et son penchant, l'accident survenu au duc. + +Mais nul, excepté Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc était un +homme mort. + +Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour +mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence. + +Le roi, frappé d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au +monde, eût bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mère s'opposa à +ce départ, et force fut à la cour de demeurer au château. + +Les médecins arrivèrent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et +jugea sa gravité; mais il était trop bon courtisan pour ne pas taire la +vérité, surtout lorsqu'il eut consulté les regards de Catherine. + +On l'interrogeait de toutes parts, et il répondait que certainement M. le +duc d'Anjou avait éprouvé de grands chagrins et essuyé un violent choc. + +Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas. + +Lorsque Henri III lui demanda de répondre affirmativement ou négativement +à cette question: + +-- Le duc vivra-t-il? + +-- Dans trois jours, je le dirai à Votre Majesté, répliqua le médecin. + +-- Et à moi, que me direz-vous? fit Catherine à voix basse. + +-- A vous, madame, c'est différent; je répondrai sans hésitation. + +-- Quoi? + +-- Que Votre Majesté m'interroge. + +-- Quel jour mon fils sera-t-il mort, Miron? + +-- Demain au soir, madame. + +-- Si tôt? + +-- Ah! madame, murmura le médecin, la dose était aussi par trop forte. + +Catherine mit un doigt sur ses lèvres, regarda le moribond et répéta tout +bas son mot sinistre: + +-- Fatalité! + + + + +XC + +LES HOSPITALIÈRES + + +Le comte avait passé une terrible nuit, dans un état voisin du délire et +de la mort. + +Cependant, fidèle à ses devoirs, dès qu'il entendit annoncer l'arrivée du +roi, il se leva et le reçut à la grille comme nous avons dit; mais après +avoir présenté ses hommages à Sa Majesté, salué la reine-mère et serré la +main de l'amiral, il s'était renfermé dans sa chambre, non plus pour +mourir, mais pour mettre décidément à exécution son projet que rien ne +pouvait plus combattre. + +Aussi, vers onze heures du matin, c'est-à-dire quand à la suite de cette +terrible nouvelle qui s'était répandue: Le duc d'Anjou est atteint à mort! +chacun se fut dispersé, laissant le roi tout étourdi de ce nouvel +événement, Henri alla frapper à la porte de son frère qui, ayant passé une +partie de la nuit sur la grande route, venait de se retirer dans sa +chambre. + +-- Ah! c'est toi, demanda Joyeuse à moitié endormi: qu'y a-t-il? + +-- Je viens vous dire adieu, mon frère, répondit Henri. + +-- Comment, adieu?... tu pars? + +-- Je pars, oui, mon frère, et rien ne me retient plus ici, je présume. + +-- Comment, rien? + +-- Sans doute; ces fêtes auxquelles vous désiriez que j'assistasse n'ayant +pas lieu, me voilà dégagé de ma promesse. + +-- Vous vous trompez, Henri, répondit le grand-amiral; je ne vous permets +pas plus de partir aujourd'hui que je ne vous l'eusse permis hier. + +-- Soit, mon frère; mais alors, pour la première fois de ma vie, j'aurai +la douleur de désobéir à vos ordres et de vous manquer de respect; car à +partir de ce moment, je vous le déclare, Anne, rien ne me retiendra plus +pour entrer en religion. + +-- Mais cette dispense venant de Rome? + +-- Je l'attendrai dans un couvent. + +-- En vérité, vous êtes décidément fou! s'écria Joyeuse, en se levant avec +la stupéfaction peinte sur son visage. + +-- Au contraire, mon cher et honoré frère, je suis le plus sage de tous, +car moi seul sais bien ce que je fais. + +-- Henri, vous nous aviez promis un mois. + +-- Impossible, mon frère! + +-- Encore huit jours. + +-- Pas une heure. + +-- Mais tu souffres bien, pauvre enfant! + +-- Au contraire, je ne souffre plus, voilà pourquoi je vois que le mal est +sans remède. + +-- Mais enfin, mon ami, cette femme n'est point de bronze: on peut +l'attendrir, je la fléchirai. + +-- Vous ne ferez pas l'impossible, Anne; d'ailleurs, se laissât-elle +fléchir maintenant, c'est moi qui ne consentirais plus à l'aimer. + +-- Allons! en voilà bien d'une autre. + +-- C'est ainsi, mon frère. + +-- Comment! si elle voulait de toi, tu ne voudrais plus d'elle! mais c'est +de la rage, pardieu! + +-- Oh! non, certes! s'écria Henri avec un mouvement d'horreur, entre cette +femme et moi il ne peut plus rien exister. + +-- Qu'est-ce à dire? demanda Joyeuse surpris, quelle est donc cette femme +alors? Voyons; parle, Henri; tu le sais bien, nous n'avons jamais eu de +secrets l'un pour l'autre. + +Henri craignit d'en avoir trop dit, et d'avoir, en se laissant aller au +sentiment qu'il venait de manifester, ouvert une porte par laquelle l'oeil +de son frère pût pénétrer jusqu'au terrible secret qu'il renfermait dans +son coeur; il tomba donc dans un excès contraire, comme il arrive en +pareil cas, et pour rattraper la parole imprudente qui lui était échappée, +il en prononça une plus imprudente encore. + +-- Mon frère, dit-il, ne me pressez plus, cette femme ne m'appartiendra +plus, puisqu'elle appartient maintenant à Dieu. + +-- Folies, contes! cette femme, une nonnain! elle vous a menti. + +-- Non, mon frère, cette femme ne m'a point menti, cette femme est +Hospitalière; n'en parlons plus et respectons tout ce qui se jette dans +les bras du Seigneur. + +Anne eut assez de pouvoir sur lui-même pour ne point manifester à Henri la +joie que cette révélation lui causait. + +Il poursuivit: + +-- Voilà du nouveau, car vous ne m'en avez jamais parlé. + +-- C'est du nouveau, en effet, car elle a pris récemment le voile; mais, +j'en suis certain, comme la mienne, sa résolution est irrévocable. Ainsi, +ne me retenez plus, mon frère, embrassez-moi comme vous m'aimez; laissez- +moi vous remercier de toutes vos bontés, de toute votre patience, de votre +amour infini pour un pauvre insensé, et adieu! + +Joyeuse regarda le visage de son frère; il le regarda en homme attendri +qui compte sur son attendrissement pour décider la persuasion dans autrui. + +Mais Henri demeura inébranlable à cet attendrissement, et répondit par son +triste et éternel sourire. + +Joyeuse embrassa son frère, et le laissa partir. + +-- Va, se dit-il à lui-même, tout n'est point fini encore, et, si pressé +que tu sois, je t'aurai bientôt rattrapé. + +Il alla trouver le roi qui déjeunait dans son lit, ayant Chicot à ses +côtés. + +-- Bonjour! bonjour! dit Henri à Joyeuse, je suis bien aise de te voir, +Anne, je craignais que tu ne restasses couché toute la journée, paresseux! +Comment va mon frère? + +-- Hélas! sire, je n'en sais rien, je viens vous parler du mien. + +-- Duquel? + +-- De Henri. + +-- Veut-il toujours se faire moine? + +-- Plus que jamais. + +-- Il prend l'habit? + +-- Oui, sire. + +-- Il a raison, mon fils. + +-- Comment, sire? + +-- Oui, l'on va vite au ciel par ce chemin. + +-- Oh! dit Chicot au roi, on y va bien plus vite encore par le chemin que +prend ton frère. + +-- Sire, Votre Majesté veut-elle me permettre une question? + +-- Vingt, Joyeuse, vingt! je m'ennuie fort à Château-Thierry, et tes +questions me distrairont un peu. + +-- Sire, vous connaissez toutes les religions du royaume? + +-- Comme le blason, mon cher. + +-- Qu'est-ce que les Hospitalières, s'il vous plaît? + +-- C'est une toute petite communauté très distinguée, très rigide, très +sévère, composée de vingt dames chanoinesses de saint Joseph. + +-- Y fait-on des voeux? + +-- Oui, par faveur, et sur la présentation de la reine. + +-- Est-ce une indiscrétion que de vous demander où est située cette +communauté, sire? + +-- Non pas: elle est située rue du Chevet-Saint-Landry, dans la Cité, +derrière le cloître Notre-Dame. + +-- A Paris? + +-- A Paris. + +-- Merci, sire. + +-- Mais pourquoi diable me demandes-tu cela? Est-ce que ton frère aurait +changé d'avis et qu'au lieu de se faire capucin, il voudrait se faire +Hospitalière maintenant? + +-- Non, sire, je ne le trouverais pas si fou, d'après ce que Votre Majesté +me fait l'honneur de me dire; mais je le soupçonne d'avoir eu la tête +montée par quelqu'un de cette communauté; je voudrais, en conséquence, +découvrir ce quelqu'un et lui parler. + +-- Par la mordieu! dit le roi d'un air fat, j'y ai connu, voilà bientôt +sept ans, une supérieure qui était fort belle. + +-- Eh bien! sire, c'est peut-être encore la même. + +-- Je ne sais pas; depuis ce temps, moi aussi, Joyeuse, je suis entré en +religion; ou à peu près. + +-- Sire, dit Joyeuse, donnez-moi, à tout hasard, je vous prie, une lettre +pour cette supérieure, et mon congé pour deux jours. + +-- Tu me quittes! s'écria le roi, tu me laisses tout seul ici? + +-- Ingrat! fit Chicot en haussant les épaules; est-ce que je ne suis pas +là, moi? + +-- Ma lettre, sire, s'il vous plaît, dit Joyeuse. + +Le roi soupira, et cependant il écrivit. + +-- Mais tu n'as que faire à Paris? dit Henri en remettant la lettre à +Joyeuse. + +-- Pardon, sire, je dois escorter ou du moins surveiller mon frère. + +-- C'est juste; va donc, et reviens vite. + +Joyeuse ne se fit point réitérer cette permission; il commanda ses chevaux +sans bruit, et s'assurant que Henri était déjà parti, il poussa au galop +jusqu'à sa destination. + +Sans débotter, le jeune homme se fit conduire directement rue du Chevet- +Saint-Landry. + +Cette rue aboutissait à la rue d'Enfer, et à sa parallèle, la rue des +Marmouzets. + +Une maison noire et vénérable, derrière les murs de laquelle on +distinguait quelques hautes cimes d'arbres, des fenêtres rares et +grillées, une petite porte en guichet; voilà quelle était l'apparence +extérieure du couvent des Hospitalières. + +Sur la clef de voûte du porche, un grossier artisan avait gravé ces mots +latins avec un ciseau: + + MATRONAE HOSPITES + +Le temps avait à demi rongé l'inscription et la pierre. + +Joyeuse heurta au guichet et fit emmener ses chevaux dans la rue des +Marmouzets, de peur que leur présence dans la rue ne fit une trop grande +rumeur. + +Alors, frappant à la grille du tour: + +-- Veuillez prévenir madame la supérieure, dit-il, que monseigneur le duc +de Joyeuse, grand-amiral de France, désire l'entretenir de la part du roi. + +La figure de la religieuse qui avait paru derrière la grille rougit sous +sa guimpe, et le tour se referma. + +Cinq minutes après, une porte s'ouvrait et Joyeuse entrait dans la salle +du parloir. + +Une femme belle et de haute stature fit à Joyeuse une profonde révérence, +que l'amiral lui rendit en homme religieux et mondain tout à la fois. + +-- Madame, dit-il, le roi sait que vous devez admettre, ou que vous avez +admis au nombre de vos pensionnaires une personne à qui je dois parler. +Veuillez me mettre en rapport avec cette personne. + +-- Monsieur, le nom de cette dame, s'il vous plaît? + +-- Je l'ignore, madame. + +-- Alors, comment pourrai-je accéder à votre demande? + +-- Rien de plus aisé. Qui avez-vous admis depuis un mois? + +-- Vous me désignez trop positivement ou trop peu cette personne, dit la +supérieure, et je ne pourrais me rendre à votre désir. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que, depuis un mois, je n'ai reçu personne, si ce n'est ce matin. + +-- Ce matin? + +-- Oui, monsieur le duc, et vous comprenez que votre arrivée, deux heures +après la sienne, ressemble trop à une poursuite pour que je vous accorde +la permission de lui parler. + +-- Madame, je vous en prie. + +-- Impossible, monsieur. + +-- Montrez-moi seulement cette dame. + +-- Impossible, vous dis-je.... D'ailleurs, votre nom suffit pour vous +ouvrir la porte de ma maison; mais pour parler à quelqu'un ici, excepté à +moi, il faut un ordre écrit du roi. + +-- Voici cet ordre, madame, répondit Joyeuse en exhibant la lettre que +Henri lui avait signée. + +La supérieure lut et s'inclina. + +-- Que la volonté de Sa Majesté soit faite, dit-elle, même quand elle +contrarie la volonté de Dieu. + +Et elle se dirigea vers la cour du couvent. + +-- Maintenant, madame, fit Joyeuse en l'arrêtant avec politesse, vous +voyez que j'ai le droit; mais je crains l'abus et l'erreur; peut-être +cette dame n'est-elle pas celle que je cherche, veuillez me dire comment +elle est venue, pourquoi elle est venue, et de qui elle était accompagnée? + +-- Tout cela est inutile, monsieur le duc, répliqua la supérieure, vous ne +faites pas erreur, et cette dame qui est arrivée ce matin seulement après +s'être fait attendre quinze jours, cette dame que m'a recommandée une +personne qui a toute autorité sur moi, est bien la personne à qui monsieur +le duc de Joyeuse doit avoir besoin de parler. + +A ces mots, la supérieure fit une nouvelle révérence au duc et disparut. + +Dix minutes après, elle revint accompagnée d'une Hospitalière dont le +voile était rabattu tout entier sur son visage. + +C'était Diane, qui avait déjà pris l'habit de l'ordre. + +Le duc remercia la supérieure, offrit un escabeau à la dame étrangère, +s'assit lui-même, et la supérieure partit en fermant de sa main les portes +du parloir désert et sombre. + +-- Madame, dit alors Joyeuse sans autre préambule, vous êtes la dame de la +rue des Augustins, cette femme mystérieuse que mon frère, M. le comte du +Bouchage, aime follement et mortellement. + +L'Hospitalière inclina la tête pour répondre, mais elle ne parla pas. + +Cette affectation parut une incivilité à Joyeuse; il était déjà fort mal +disposé envers son interlocutrice; il continua: + +-- Vous n'avez pas supposé, madame, qu'il suffît d'être belle, ou de +paraître belle, de n'avoir pas un coeur caché sous cette beauté, de faire +naître une misérable passion dans l'âme d'un jeune homme et de dire un +jour à cet homme: Tant pis pour vous si vous avez un coeur, je n'en ai +pas, et ne veux pas en avoir. + +-- Ce n'est pas cela que j'ai répondu, monsieur, et vous êtes mal informé, +dit l'Hospitalière, d'un ton de voix si noble et si touchant que la colère +de Joyeuse en fut un moment affaiblie. + +-- Les termes ne font rien au sens, madame; vous avez repoussé mon frère, +et vous l'avez réduit au désespoir. + +-- Innocemment, monsieur, car j'ai toujours cherché à éloigner de moi M. +du Bouchage. + +-- Cela s'appelle le manège de la coquetterie, madame, et le résultat fait +la faute. + +-- Nul n'a le droit de m'accuser, monsieur; je ne suis coupable de rien; +vous vous irritez contre moi, je ne répondrai plus. + +-- Oh! oh! fit Joyeuse en s'échauffant par degrés, vous avez perdu mon +frère, et vous croyez vous justifier avec cette majesté provocatrice; non, +non, la démarche que je fais doit vous éclairer sur mes intentions; je +suis sérieux, je vous le jure, et vous voyez, au tremblement de mes mains +et de mes lèvres, que vous aurez besoin de bons arguments pour me fléchir. + +L'Hospitalière se leva. + +-- Si vous êtes venu pour insulter une femme, dit-elle avec le même sang- +froid, insultez-moi, monsieur; si vous êtes venu pour me faire changer +d'avis, vous perdez votre temps: retirez-vous. + +-- Ah! vous n'êtes pas une créature humaine, s'écria Joyeuse exaspéré, +vous êtes un démon! + +-- J'ai dit que je ne répondrais plus; maintenant ce n'est point assez, je +me retire. + +Et l'Hospitalière fit un pas vers la porte. + +Joyeuse l'arrêta. + +-- Ah! un instant! Il y a trop longtemps que je vous cherche pour vous +laisser fuir ainsi; et puisque je suis parvenu à vous joindre, puisque +votre insensibilité m'a confirmé dans cette idée, qui m'était déjà venue, +que vous êtes une créature infernale, envoyée par l'ennemi des hommes pour +perdre mon frère, je veux voir ce visage sur lequel l'abîme a écrit ses +plus noires menaces, je veux voir le feu de ce regard fatal qui égare les +esprits. A nous deux, Satan! + +Et Joyeuse, tout en faisant le signe de la croix d'une main, en manière +d'exorcisme, arracha de l'autre le voile qui couvrait le visage de +l'Hospitalière; mais celle-ci, muette, impassible, sans colère, sans +reproche, attachant son regard doux et pur sur celui qui l'outrageait si +cruellement: + +-- Oh! monsieur le duc, dit-elle, ce que vous faites là est indigne d'un +gentilhomme! + +Joyeuse fut frappé au coeur: tant de mansuétude amollit sa colère, tant de +beauté bouleversa sa raison. + +-- Certes, murmura-t-il après un long silence, vous êtes belle, et Henri a +dû vous aimer; mais Dieu ne vous a donné la beauté que pour la répandre +comme un parfum sur une existence attachée à la vôtre. + +-- Monsieur, n'avez-vous point parlé à votre frère? ou si vous lui avez +parlé, il n'a point jugé à propos de vous faire son confident; sans cela +il vous eût raconté que j'ai fait ce que vous dites: j'ai aimé, je +n'aimerai plus; j'ai vécu, je dois mourir. + +Joyeuse n'avait pas cessé de regarder Diane; la flamme de ces regards +tout-puissants s'était infiltrée jusqu'au fond de son âme, pareille à ces +jets de feu volcaniques qui fondent l'airain des statues rien qu'en +passant auprès d'elles. + +Ce rayon avait dévoré toute matière dans le coeur de l'amiral; l'or pur +bouillonnait seul, et ce coeur éclatait comme le creuset sous la fusion du +métal. + +-- Oh! oui, dit-il encore une fois d'une voix plus basse et en continuant +de fixer sur elle un regard où s'éteignait de plus en plus le feu de la +colère; oh! oui, Henri a dû vous aimer.... Oh! madame, par pitié, à +genoux, je vous en supplie, madame, aimez mon frère! + +Diane resta froide et silencieuse. + +-- Ne réduisez pas une famille à l'agonie, ne perdez pas l'avenir de notre +race, ne faites pas mourir l'un de désespoir, les autres de regret. + +Diane ne répondait pas et continuait de regarder tristement ce suppliant +incliné devant elle. + +-- Oh! s'écria enfin Joyeuse en étreignant furieusement son coeur avec une +main crispée; oh! ayez pitié de mon frère, ayez pitié de moi-même! Je +brûle! ce regard m'a dévoré!... Adieu, madame, adieu! + +Il se releva comme un fou, secoua ou plutôt arracha les verrous de la +porté du parloir, et s'enfuit éperdu jusqu'à ses gens, qui l'attendaient +au coin de la rue d'Enfer. + + + + +XCI + +SON ALTESSE MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE + + +Le dimanche, 10 juin, à onze heures environ, toute la cour était +rassemblée dans la chambre qui précédait le cabinet où, depuis sa +rencontre avec Diane de Méridor, le duc d'Anjou se mourait lentement et +fatalement. + +Ni la science des médecins, ni le désespoir de sa mère, ni les prières +ordonnées par le roi, n'avaient conjuré l'événement suprême. + +Miron, le matin de ce 10 juin, déclara au roi que la maladie était sans +remède, et que François d'Anjou ne passerait pas la journée. + +Le roi affecta de manifester une grande douleur, et, se tournant vers les +assistants: + +-- Voilà qui va donner bien des espérances à mes ennemis, dit-il. + +A quoi la reine-mère répondit: + +-- Notre destinée est dans les mains de Dieu, mon fils. + +A quoi Chicot, qui se tenait humble et contrit près de Henri III, ajouta +tout bas: + +-- Aidons Dieu quand nous pouvons, sire. + +Néanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la +vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis +quelques jours, avait effrayé tous les assistants comme autrefois la sueur +de sang de Charles IX, s'arrêta subitement, et le froid gagna toutes les +extrémités. + +Henri était assis au chevet du lit de son frère. + +Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacée du moribond. + +L'évêque de Château-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prières +des agonisants, que tous les assistants répétaient, agenouillés et les +mains jointes. + +Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se dégagea d'un nuage et +inonda le lit d'une auréole d'or. + +François, qui n'avait pu jusque-là remuer un seul doigt, et dont +l'intelligence avait été voilée comme ce soleil qui reparaissait, François +leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme épouvanté. + +Il regarda autour de lui, entendit les prières, sentit son mal et sa +faiblesse, devina sa position, peut-être parce qu'il entrevoyait déjà ce +monde obscur et sinistre où vont certaines âmes après qu'elles ont quitté +la terre. + +Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit frémir +toute l'assemblée. + +Puis fronçant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensée un des +mystères de sa vie: + +-- Bussy! murmura-t-il; Diane! + +Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait +articulé d'une voix affaiblie. + +Avec la dernière syllabe de ce nom, François d'Anjou rendit le dernier +soupir. + +En ce moment même, par une coïncidence étrange, le soleil, qui dorait +l'écusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces +fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi +sombres que l'azur qu'elles étoilaient naguère d'une constellation +presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du rêveur va chercher au +ciel. + +Catherine laissa tomber la main de son fils. + +Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'épaule de Chicot, qui +frissonnait aussi, mais à cause du respect que tout chrétien doit aux +morts. + +Miron approcha une patène d'or des lèvres de François, et après trois +secondes, l'ayant examinée: + +-- Monseigneur est mort, dit-il. + +Sur quoi, un long gémissement s'éleva des antichambres, comme +accompagnement du psaume que murmurait le cardinal: + + _Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._ + +-- Mort! répéta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frère, +mon frère! + +-- L'unique héritier du trône de France, murmura Catherine, qui, +abandonnant la ruelle du mort, était déjà revenue près du seul fils qui +lui restait. + +-- Oh! dit Henri, ce trône de France est bien large pour un roi sans +postérité; la couronne est bien large pour une tête seule... Pas +d'enfants, pas d'héritiers!... Qui me succédera? + +Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et +dans les salles. + +Nambu se précipita vers la chambre mortuaire, en annonçant: + +-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise! + +Frappé de cette réponse à la question qu'il s'adressait, le roi pâlit, se +leva et regarda sa mère. + +Catherine était plus pâle que son fils. A l'annonce de cet horrible +malheur qu'un hasard présageait à sa race, elle saisit la main du roi et +l'êtreignit pour lui dire: + +-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis près de vous! + +Le fils et la mère s'étaient compris dans la même terreur et dans la même +menace. + +Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que +ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frère, avec un +certain embarras. + +Henri III, debout, avec cette majesté suprême que lui seul peut-être +trouvait en de certains moments dans sa nature si étrangement poétique,* +Henri III arrêta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui +montrait le cadavre royal sur le lit froissé par l'agonie. + +Le duc se courba et tomba lentement à genoux. + +Autour de lui, tout courba la tête et plia le jarret. + +Henri III resta seul debout avec sa mère, et son regard brilla une +dernière fois d'orgueil. + +Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes: + + _Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._ + +(Il renversera le puissant du trône et fera monter celui qui se +prosternait.) + + +FIN DE LA TROISIÈME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE +LXIV. Préparatifs de bataille +LXV. Monseigneur +LXVI. Français et Flamands +LXVII. Les Voyageurs +LXVIII. Explication +LXIX. L'Eau +LXX. La Fuite +LXXI. Transfiguration +LXXII. Les deux Frères +LXXIII. L'Expédition +LXXIV. Paul-Émile +LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou +LXXVI. Séduction +LXXVII. Le Voyage +LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon à déjeuner, et + comment Chicot s'invita tout seul +LXXIX. Comment, après avoir reçu des nouvelles du Midi, Henri en reçut + du Nord +LXXX. Les deux Compères +LXXXI. La Corne d'Abondance +LXXXII. Ce qui arriva dans le réduit de maître Bonhomet +LXXXIII. Le Mari et l'Amant +LXXXIV. Comment Chicot commença à voir clair dans la lettre de M. de + Guise +LXXXV. Le cardinal de Joyeuse +LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly +LXXXVII. Doute +LXXXVIII. Certitude +LXXXIX. Fatalité +XC. Les Hospitalières +XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 *** + +This file should be named 8lqc310.txt or 8lqc310.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lqc311.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lqc310a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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