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Vitte Éditeur + Lyon Paris + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + + Une page de vie cachée du Paris catholique, volume in-8º + coquille, copieusement illustré 3 50 + Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe). + + Une Offensive de Charité, volume in-16 de 160 pages, 3e mille 4 50 + Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe). + + En pleine brousse équatoriale, volume in-8º abondamment et + richement illustré. 5e mille 12 » + (Ouvrage couronné par l’Académie Française.) + Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco, + rue de Bagneux, Paris (VIe). + + Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent. Conférence + donnée à Turin en faveur de l’_Œuvre de réhabilitation des + mineures_ (épuisé). + + Un éducateur des enfants du peuple: le Salésien, brochure in-16 + de 28 pages 1 25 + Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco, + 14, rue de Bagneux, Paris (VIe). + + Le Bienheureux Don Bosco, volume in-8º carré de xxiv-560 pages + avec portrait. + Deuxième édition; tirage 30.000 ex. Prix: 20 francs. + Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris. + + * * * * * + + Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco, in-8º tellière, + sous presse. + Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris. + + + + + A. AUFFRAY + + La Pédagogie + d’un Saint + + + LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE + LYON (IIe) PARIS (VIe). + 3, place Bellecour, 3 10, rue Jean-Bart, 10 + + 1930 + + + + + Cum permissione Superiorum, + Augustæ TAURMORUM, + 26 aprilis 1930: + Bartholomœus FASCIE. + + IMPRIMATUR: + Lugduni, 1 maii 1930, + J. GRANGER, + v. g. + + +Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Emmanuel Vitte, 1930. + + + + +DÉCLARATION + + +Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons que les +titres attribués dans cette biographie au Bienheureux Don Bosco ne +reposent que sur un témoignage humain. En aucune manière nous ne +prétendons prévenir, à leur sujet, les décisions infaillibles de notre +Sainte Mère l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les +fils humblement soumis. + + + + +INTRODUCTION + + +Dans d’inoubliables fêtes, le 2 juin 1929, Rome a élevé à la gloire des +autels Don Bosco. + +A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur? A sa vie sainte, cela va +de soi, à un ensemble de vertus poussées à un degré héroïque, et à des +œuvres formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq ans. Car, +émule de saint Vincent de Paul, à qui on l’a comparé si souvent, il a +joué de son temps mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, et +bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des princes, et +serviteur très utile des Papes, et ouvrier de la plume, et créateur de +Missions lointaines, et thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet +homme surprenant d’activité, dont le calme et la bonhomie très fine +désarçonnaient tous ceux qui l’approchaient? Un livre l’a dit[1] qui, à +peine paru, s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la figure de +cet apôtre moderne était captivante. + + [1] _Le Bienheureux Don Bosco_, gros in-8º de 600 pages, chez Vitte, + 3, place Bellecour, Lyon. Prix: 20 francs. + +Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant celui d’éducateur. +Dans la procession des saints, sa place est au groupe qui compte saint +Philippe Néri, saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, saint Pierre +Fourrier, saint Jean-Baptiste de la Salle, parmi ces hommes qui ont +dévoué leurs jours à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments +et les vouloirs du Christ. + +Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. «_Jean Bosco, personnellement +et par la grande famille religieuse qu’il a donnée à l’Église, a +travaillé autant que quiconque à l’éducation chrétienne de la +jeunesse[2]._» + + [2] ... _Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem alumnorum + familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ juvenum institutioni ita + consuluit, quam qui maxime._ (Allocution consistoriale du 16 + décembre 1929.) + +Éducateur, il le fut, des deux façons dont on peut l’être. D’abord il +mit la main à la pâte, et, pendant près de quarante ans, on put +l’admirer dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection, +l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui retourne les +cœurs, et la discipline paternelle qui trempe les volontés. Puis, +éclairé par cette longue expérience du métier, au soir de sa vie, il +ramassa en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait acquise +et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers disciples. Une doctrine +sortit de là, qui est son système pédagogique. Le voici dans ses grandes +lignes. + + * * * * * + +A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement solide, mais +insuffisant, une surveillance de toutes les minutes. Le Salésien doit +mettre l’enfant dans l’impossibilité matérielle de pécher, en +l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il +doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De +professeur? De pion? Non: mais de père qui ne laisse jamais ses enfants +seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée. + +Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si vous ne lui donnez pas +du jeu et de l’air? Cette assistance continue en fera un hypocrite, +louchant toujours du côté du maître. Non, parce que ce système +d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se manifester, se raconter, +s’essayer même au plongeon. Il conserve à la discipline ce qui est +nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation; +mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance assidue mais +nullement pesante, ni tracassière, ni tâtillonne. Dans ce système, le +surveillant n’est pas le _tuteur_ impitoyable qui interdit à la plante +tout écart de croissance, mais le _jardinier_ uniquement attentif à lui +fournir l’air et la lumière, à amender le sol, quand il renferme des +matières réfractaires à l’assimilation. + +C’est précisément pour que cette jeune liberté trouve autour d’elle la +chaleur et la lumière dont elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur +salésien la baigne dans une _atmosphère permanente_ de joie. A la joie +il demande d’épanouir les âmes, de balayer l’ennui, de faire passer un +frisson de vie à travers l’organisme, d’aider au travail de +l’intelligence, d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de plaisir à +celle de devoir, et surtout de pousser ce cœur de jeune chrétien à la +confiance, à l’abandon. + +Car c’est là le cœur du système: rien de solide n’est encore construit, +avoue Don Bosco, si l’enfant n’a pas livré son cœur par la confiance. +Tout le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel: capter le +cœur de l’enfant. Comment? En s’en faisant aimer. Mais encore comment? +En supprimant tout châtiment corporel ou ignominieux, en punissant +surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, en comblant +les distances qui, ailleurs, séparent l’élève du maître, en mêlant le +Salésien aux jeux, aux soucis, aux préoccupations des enfants, en +développant le plus possible une familiarité de bon aloi, en faisant en +sorte, comme disait Don Bosco, que non seulement ces petits soient +aimés, mais se sentent aimés, en brisant toutes les barrières +traditionnelles dont la présence engendre, non pas le respect, comme on +l’a cru, mais la défiance. _Sans amour, pas de confiance et, sans +confiance, pas d’éducation._ + +Mais, quand le maître tient fortement en ses mains le cœur de l’élève, +quand, par ces procédés de mansuétude et de patience il a bien mérité de +commander à l’enfant au nom de cette forte autorité de l’amour, alors, +doucement, sans heurts ni secousses, il le porte vers le monde +surnaturel. Il lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, et +surtout il le met en contact précoce et permanent avec les trois sources +de toute vie: la _confession_, la _communion_ et la _dévotion à la +Sainte Vierge_. + +Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse sur la force divine, +puiser dans l’amitié de Jésus-Christ et dans le souvenir de sa Mère le +courage de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche quotidienne. +Voilà le terme de cette éducation. + +Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut l’affaiblir en soi: alors +le tribunal de la pénitence est toujours ouvert pour purifier les cœurs, +la Table Sainte se dresse tous les matins pour les fortifier, et l’autel +de la Vierge, tout à côté, appelle sans cesse notre prière pour ranger +au service de notre faiblesse le secours permanent de la Mère de Dieu. +Tenir son âme en état de grâce, communier, communier très tôt, communier +souvent, communier tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge +Auxiliatrice des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu et sauver son +âme, voilà l’aboutissant de cette théorie aussi simple que savante, +aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la +conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand évêque dans une +formule d’un raccourci expressif, possédait du pédagogue, seulement +l’indispensable; du pion, absolument rien; du père, absolument tout. + + * * * * * + +Était-il si neuf ce système? + +Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont il procédait en ligne +directe. + +Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, épars et perdus à +travers le texte sacré, des paroles, des exemples, des conseils, des +maximes qui, tous, ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En +recueillant religieusement ces fragments, en les éclairant les uns par +les autres, et aussi par les actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout +de l’esprit même du livre divin, peut-on dégager une pensée d’ensemble, +un enseignement assez précis et complet pour y asseoir une pédagogie +chrétienne? Don Bosco l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses +contemporains, il a pris figure de précurseur. + +En substance, il ne faisait que transposer à notre vie du XXe siècle la +page célèbre où Jésus nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses +brebis, qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche du +loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a rentré au bercail toutes ses +unités, et qui, jour par jour, heure par heure, leur donne toute sa vie. +Il ne faisait que traduire dans le langage des faits la page fameuse où +le grand saint Paul chante la divine splendeur de la Charité: «La +Charité est patiente, la Charité est pleine de bonté; elle ne cherche +pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune +du mal; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle +supporte tout. La Charité ne doit pas avoir de fin...» + + * * * * * + +Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait le parfum de +l’Évangile imprégner toute cette pédagogie que Rome, par la Lettre +apostolique proclamant Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son +estampille. + +Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation comme en apostolat, +se contentaient d’appliquer ses directives, et de les défendre au besoin +contre certaines critiques trop vives. En maniant cette arme, ils +sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout et que, bon gré mal gré, ces +vues originales finiraient par rallier un jour tous les éducateurs, +inquiets de ne pas voir, au XXe siècle, les anciennes méthodes rendre +les fruits de salut que jadis elles produisaient. Ils s’en tenaient là. + +Maintenant ils sortent timidement de leur réserve et tentent d’attirer +l’attention des professionnels en éducation sur cette forme +d’approbation que Rome a paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur +ce terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend pas parti. Demain, +comme hier, on pourra appliquer, dans les collèges catholiques, le +_système répressif_ où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de +sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire que Rome n’a pas au +moins souri à la _méthode préventive_ du Bienheureux. A travers quatre +siècles elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe Néri, et +elle a semblé faire dépendre les succès pédagogiques de Don Bosco de la +qualité de sa méthode. + +Elle est donc applicable cette méthode; elle est donc actuelle; elle ne +détruit donc pas la hiérarchie naturelle des facultés humaines; elle +n’est donc pas bêtement et exclusivement sentimentale; elle a donc +raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, un fond de +bonté en la nature humaine, et, à l’opposé des divagations de Rousseau, +des tendances aussi fâcheuses que précoces qu’il faut incessamment tenir +du coin de l’œil. + +Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a pas paru attacher +d’importance à ces critiques. C’est du moins ce qu’il nous semble que +l’on peut déduire du texte solennel lu, le 2 juin dernier, sous les +voûtes de la Basilique Vaticane. + + * * * * * + +Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, vint à passer un ami +de fraîche date de ces mêmes œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il +pérégrinait à travers l’Italie pour se documenter sur les jeunes saints, +apôtres de l’Eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la +Maison-Mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les +soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de pureté exquise, le jeune +Dominique Savio, que Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de +son bon Maître. + +Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura frappé de la façon, +nouvelle pour lui, dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Autant, +sinon plus, que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à +l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu enflammait de son +ardeur toute cette jeunesse, il poussa à l’improviste la porte des +ateliers, il jeta un regard curieux par-dessus les vitres des classes, +il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur faim +eucharistique les porter à flots vers la Table Sainte, il admira la +saine familiarité qui unissait maîtres et élèves, et, au soir du +troisième jour de cette étrange expérience, il dit à un Salésien: + +«Eh bien, vous savez, j’ai deviné. + +--Quoi donc? + +--Le ressort secret de votre éducation. + +--Ah bah! J’en doute. + +--Si, si. + +--Voyons un peu. + +--Tout votre système est à base de tendresse chrétienne.» + +Il avait vu juste, cet hôte de passage; l’âme de nos maisons ne lui +avait pas échappé. Et, sans le savoir, avec son expression simple et +nue, il qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode d’éducation. +De fait, au soir de sa vie, en 1884, quatre ans avant sa mort, vieillard +septuagénaire et déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux +avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de Rome, laissé tomber +de sa plume le mot résumant sa pensée essentielle d’éducateur: Ma +pédagogie, disait-il, est fille de l’amour. + +Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici! + +Vous intéressera-t-elle? Je l’espère. + +Soulèvera-t-elle quelque débat profitable? Je le souhaite. + +Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir la jeunesse? Je le +demande à Dieu. + +A. A. + + + + +I + +Un grand éducateur + +Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme +éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode. + + +La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son +existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante +des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné +son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la +jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement +déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec +succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille, +parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le +spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on +s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses +maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans +une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la +veille de son ordination--il s’en est plaint cinquante fois--son cœur, +porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude +distante du clergé de son temps. + +A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie +d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système +d’éducation. + + * * * * * + +Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à _Caslelnuovo_, +d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A +deux ans il voit mourir son père; sa mère prend alors la direction de la +famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons. + +Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné, +Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté; le +second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout +imagination et tout cœur; le troisième, Joseph, était la petite fille du +foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement. +Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais +possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio +deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner +sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation +que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la +douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui +s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec +un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la +sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de +violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des +flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que +de cris farouches: le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie +douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne +frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais; elle menaçait +de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir; elle fermait les +yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de +certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les +tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure; elle +souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur +passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se +faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême +de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois +petits chrétiens la faisait arriver à ses fins. + +Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude +de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa +mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il +se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de +souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il +essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir, +la formatrice de sa pensée. + + * * * * * + +A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son +apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui +dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui +gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups. +Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de +poings; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre: «Non, pas +de violence! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur +amitié.» Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la +même voix douce de conclure: «Prends ta houlette et mène-les paître. +Plus tard tu comprendras le sens de cette vision.» + +Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain +matin, toute la maison était alertée. «Tu deviendras peut-être gardien +de moutons ou de chèvres», lui dit son frère Joseph. «A moins que tu ne +sois chef de brigands», observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et, +sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher +d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta +d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer: «Qui sait +si, un jour, il ne deviendra pas prêtre?» + +C’est elle qui avait deviné. + + * * * * * + +Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes +féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait +fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres, +sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde +lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait +mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes +personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se +muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les +honneurs d’une seconde édition. + +Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de +se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à _Moncucco_, il +reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il +réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le +catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles +histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet +embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que +celui de la bourgade paternelle. + +Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des +environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement +de jeunesse qu’il baptisera la «Joyeuse Union», la _Società +dell’allegria_. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise +conversation, et le second, une franche gaîté. + +La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant, +d’adolescent, de jeune homme. + +«Pourquoi veux-tu devenir prêtre? lui demandait un jour sa mère. + +--Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au +sacerdoce, je les attirerai à moi; je les aimerai et m’en ferai aimer; +je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le +salut de leur âme.» + + * * * * * + +Si je puis arriver au sacerdoce! + +Hélas, ce sommet fut dur à atteindre! La pauvreté d’une part, +l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux +événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait +se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait +alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles +fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses +études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension +d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer +successivement à trente-six métiers: tailleur, répétiteur, garçon +confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le +préparait savamment--on le voit--à son rôle de fondateur d’écoles +professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant +les éléments de chacun de ces métiers. + +Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq +ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement +de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner +ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait +alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à +son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour +sa tâche de futur éducateur. + +Pendant trois années il fut lié d’une amitié intime avec un jeune +séminariste du nom de Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de +mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au spectacle de la douceur +de son ami, le caractère du jeune Bosco, qui était naturellement +impétueux et violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le plus +maître de soi que l’on ait vu depuis saint François de Sales. + +Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant ces années de +séminaire, dans le désir ardent de modifier, quand il le pourrait, les +rapports qui, dans presque toutes les maisons d’éducation, unissaient +alors supérieurs et élèves. L’attitude volontairement distante des +membres du clergé, dont il avait tant souffert dans sa petite enfance, +il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait pas à se persuader +que cette façon d’agir fût conforme aux besoins des âmes, car il sentait +trop vivement la solitude morale où cet éloignement des supérieurs de la +maison plongeait toute une jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée, +et soumise parfois à de rudes assauts du monde, de l’enfer et des +passions. «Cette façon de faire, écrivait-il plus tard dans ses +Mémoires, eut du moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon cœur la +soif du sacerdoce, pour me mêler aux jeunes gens et les connaître +intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal.» + + * * * * * + +Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les conseils du Bienheureux +Cafasso, son confesseur, au _Convitto Ecclesiastico_ de Turin. Cette +institution était comme un séminaire supérieur, où les jeunes prêtres du +diocèse venaient, pendant deux ou trois ans, compléter leurs études de +casuistique et s’entraîner progressivement, sous le regard de maîtres +expérimentés, aux exercices les plus courants du ministère sacerdotal: +offices religieux, visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes dans +les paroisses, etc., etc. + +C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle que l’abbé Jean eut +l’occasion de toucher du doigt l’état d’abandon moral où croupissait la +plus grande partie de la jeunesse populaire. Turin était alors une +capitale en voie d’agrandissement, qui attirait à elle, du Piémont et de +la Lombardie, quantité de pauvres enfants et de jeunes gens embauchés +par les entreprises de construction, gâche-mortiers pour la plupart, +apprentis maçons, charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait, +presque toujours lamentablement, par paquet de cinq ou six, en des +sous-sols ou des mansardes infectes. Mais c’était au moins une armée de +travailleurs que celle-là; tandis qu’à côté d’elle, un peu partout, aux +abords de la citadelle, le long des berges du Pô, sur les terrains +vagues attendant une construction, grouillait tout un monde d’enfants +oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés par eux à la mendicité. +Si le jeune prêtre gravissait les escaliers des soupentes, son regard y +découvrait un spectacle aussi navrant: des familles de huit, dix, douze +personnes, entassées dans une misérable mansarde, y respirant un air +empoisonné, et se donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien +de vices! Dans tous ces milieux germait de la graine de prison, et un +beau jour elle montait en tige et s’épanouissait dans une des quatre +maisons de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la suite de Don +Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra! Ce qui le frappa le plus dans ces lieux +de désolation, ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, de +tout âge, les plus vieux achevant d’y corrompre les plus jeunes. Ici +l’âme tombait précocement en ruines, et là-bas, à la _Petite Maison de +la Divine Providence_, immense hôpital fondé par le Bienheureux +Cottolengo, c’était le corps qui s’écroulait, rongé par des maladies, +filles de l’inconduite. + +Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse abandonnée, sans +guide, sans pasteur, victime d’un monde de passions déchaînées, d’une +société qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait ses +devoirs! A certains soirs, en promenant sa méditation attristée vers +quelque pré des faubourgs, le jeune prêtre s’y butait contre des bandes +de petits galopins, lâchés là sans surveillance par des parents +insouciants ou impuissants: dans un coin on se battait, dans un autre on +polissonnait; ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro; des +blasphèmes tombaient de lèvres à peines adultes, et des propos +malpropres couraient d’oreille en oreille. Lamentable tableau! Raccourci +douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse! Le prêtre +s’approchait des groupes, mais sans succès: à le voir venir à eux, les +uns s’enfuyaient, d’autres l’insultaient, le reste continuait +imperturbablement ses jeux équivoques. Alors l’abbé s’arrêtait, triste, +triste; et pourtant un éclair d’espoir illuminait son âme. Cette scène, +il la connaissait, dans ses moindres détails: il l’avait déjà aperçue, +et à trois reprises au moins telle quelle. C’était un songe alors: +maintenant il tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là: au +dernier acte, les petits fauves se muaient en brebis dociles, quand, +guidé par le Ciel, leur ami arrivait à eux avec les procédés de bonté et +de tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait si un jour cette +heure de consolation ne sonnera pas? pensait l’abbé. Et il s’en +retournait au Convitto en priant la Madone de la hâter. + + * * * * * + +Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré à la Sainte +Vierge, le 8 décembre 1841, fête de l’Immaculée-Conception. Dans la +sacristie de Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des ornements +pour dire la messe, attendait qu’on lui amenât un servant. Très +recueilli, il n’avait pas vu entrer un grand garçon d’environ seize ans, +pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, et qui considérait, +avec l’étonnement de quelqu’un qui les découvrait pour la première fois, +cette salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, tout cet ensemble +imposant et sévère. + +«Que fais-tu là? dit en grondant le sacristain qui entrait. Ne vois-tu +pas que ce prêtre attend un servant. Allons, ouste, prends le missel et +sers la messe. + +--Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent. + +--Alors pourquoi es-tu entré ici? Qu’est-ce qui m’a donné des garnements +comme ça, qui pénètrent partout comme chez eux? File au plus vite!» + +Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait la chasse au +malheureux qui, ne connaissant pas bien les issues, sortit par où il ne +devait pas, se heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours +poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, reprenant le chemin par +où il était entré, sortit dans la rue. + +«Pourquoi battre ainsi cet enfant? dit Don Bosco au sacristain qui +rentrait essoufflé de cette course à l’homme. Ce n’est pas une façon +d’agir. + +--Mais aussi que faisait-il dans la sacristie? + +--Rien de mal, et je n’entends pas que l’on traite ainsi mes amis. + +--Votre ami, ce polisson-là! + +--Parfaitement; du seul fait qu’on maltraite quelqu’un il devient mon +ami. Et j’entends que vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en +dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher cet enfant, il ne doit +pas être loin, j’ai à lui parler.» + +Une minute après, le sacristain, confus, ramenait sa victime encore +tremblante. + +«Approche, approche, mon ami, lui dit Don Bosco, je ne te ferai pas de +mal. Comment t’appelles-tu? + +--Barthélemy Garelli. + +--De quel pays es-tu? + +--D’Asti. + +--Quel est ton métier? + +--Maçon. + +--Tu as encore ton père? + +--Non: il est mort. + +--Ta mère? + +--Morte aussi. + +--Quel est ton âge? + +--Seize ans. + +--Sais-tu lire? Écrire? + +--Ni l’un, ni l’autre. + +--Chanter? Siffler?» + +L’enfant se mit à rire: c’était fini, la glace était rompue; l’amitié +naissait. + +--Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première Communion? + +--Pas encore. + +--T’es-tu confessé quelquefois? + +--Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit. + +--Dis-tu tes prières, le matin et le soir? + +--Je les ai oubliées. + +--Vas-tu à la messe le dimanche? + +--Ça oui, presque toujours. + +--Vas-tu au catéchisme? + +--Je n’ose pas. + +--Pourquoi? + +--Par honte. Les autres, plus petits que moi, en savent davantage. +Alors, vous comprenez... + +--Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, viendrais-tu? + +--Bien volontiers. + +--Quand veux-tu que nous commencions? + +--Quand vous voudrez. + +--Ce soir? + +--Ce soir. + +--Et pourquoi pas tout à l’heure? + +--Si vous voulez. + +--Hé bien, je vais dire ma messe maintenant: tu y assisteras, et, après, +nous nous mettrons à étudier ensemble le catéchisme.» + +Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son jeune ami, l’emmenait +dans le chœur qui contourne le maître-autel et commençait sa première +leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat qui devait durer +près d’un demi-siècle! Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande +chose allait naître là, à deux pas du tabernacle: il se mit à genoux et +récita, tout seul évidemment, un _Ave Maria_, un simple _Ave Maria_ pour +que la Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout son cœur, avide +de sacrifice et impatient de se donner à la jeunesse, passa dans les +humbles mots de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut comme le +sentiment que son œuvre d’apôtre commençait. + +«Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy?» demanda d’abord +l’abbé. + +L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le signe de la croix! Qu’est-ce +que cela pouvait bien être?--Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce +premier geste que l’enfant apprend sur les genoux de sa mère! Ainsi, +dans une grande capitale catholique, il peut se rencontrer des +adolescents qui ignorent tout de leur baptême! Quelle misère et quelle +honte! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, sa tâche lui +apparaissait immense et belle. Il irait vers ces petits et verserait +dans leurs cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée, +instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui console aux heures de +larmes, qui explique tout, et qui, par les bonnes œuvres qu’elle +suscite, fait mériter le Paradis. + +Cette première leçon de catéchisme fut brève. Une demi-heure au plus: +l’enfant partit sachant faire le signe de la croix. + +«Tu reviendras, Barthélemy? + +--Pour sûr! + +--Alors ne retourne pas seul: amène-moi de tes amis. Je leur donnerai +quelque chose, et à toi aussi, pour te récompenser.» + +Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six amenés par Garelli, et +deux ramassés par Don Cafasso, qui écoutaient la parole simple, +affectueuse et persuasive de Don Bosco. A quelques semaines de là, un +dimanche soir, Don Bosco, traversant l’église à l’heure du sermon, +découvrit sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans l’ombre, +quelques apprentis maçons qui sommeillaient. «Que faites-vous là, mes +amis? interrogea-t-il.--Nous ne comprenons rien au sermon, répondit le +plus hardi; ce prêtre ne parle pas pour nous: alors, vous +voyez...--Suivez-moi», dit Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada +de venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau naissant. Cela +faisait déjà une bonne douzaine de petits paroissiens intéressés et +attentifs. Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et bientôt ils +dépassaient la centaine. + +Moins d’un an après, c’était plus de trois cents enfants qui lui +revenaient fidèlement à l’aube de chaque dimanche. Son premier patronage +était fondé: _l’apôtre_ était lancé. Pendant près de cinq ans il +endurera encore misère sur misère, expulsé de partout avec sa bande +d’enfants tapageurs, désespérant de trouver jamais un local fixe; mais +enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande cité, dans un +hangar misérable, qu’on consent à lui louer avec le terrain adjacent. +Désormais l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans ses +multiples ramifications: cours du soir, internats, écoles +professionnelles, ou qu’essaimer, dans le Piémont d’abord, en Italie +ensuite, puis en France, finalement dans le monde entier. + +Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint mourra, il pourra +s’endormir à la terre sur le consolant spectacle d’une grande armée, +celle de ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses de +Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers le monde la mission pour +laquelle Dieu l’avait élu aux jours de sa petite enfance. + + * * * * * + +Cette mission, quelle était-elle? + +Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint Vincent de Paul? +Pendant de longues années on l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco +que le bon prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une jeunesse à +l’abandon. Il fit cependant plus et mieux que cela. + +Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du corps, de distribuer à son +peuple d’enfants la nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier, +d’un d’Halluin, d’un Timon-David? + +Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui menait son zèle était +encore plus haute. Il voulait, en éducation, faire triompher une +méthode, dans la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos jours, +à conquérir pleinement la jeunesse au Christ. + +Un système à lui alors, issu de son expérience, de sa méditation, de son +sens inné de l’éducation? Non: de cela il se défendit toujours. Deux ans +avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur du grand séminaire +de Montpellier une lettre qui le pressait de lui communiquer le secret +de sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une première lettre de +l’excellent supérieur, il avait répondu: «C’est grâce à la crainte de +Dieu, répandue au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens d’eux tout ce +que je veux.»--«Mais, répliquait son correspondant, la crainte de Dieu +n’est que le commencement de la sagesse. Comment achever l’œuvre? +Allons, mon père, donnez-moi la clef de votre système d’éducation, que +j’en fasse profiter mes séminaristes.» «Mon système! Mon système! allait +répétant le Bienheureux, en pliant la lettre; mais si je ne le connais +pas moi-même! Je n’ai eu qu’un mérite: aller de l’avant selon +l’inspiration du Seigneur et des circonstances.» + +Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le génie de l’éducation, ne +songea à échafauder un système. Au soir de ses jours, il ramassa bien, +en quelques principes brefs et nets, les résultats de son expérience, +mais ce fut tout. Un traité didactique sur la matière, il refusa +toujours de le composer. + +A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco n’apporta en matière +d’éducation ni une théorie nouvelle, ni une formule inédite. Et +pourtant, dans la galerie des grands éducateurs, il fait figure de +novateur à côté d’un Fénelon, d’un Pestalozzi, d’un Frœbel: à quoi tient +cette renommée? + +A ce qu’il prit énergiquement position entre deux systèmes, répétant sur +tous les tons, insinuant par mille exemples vécus, que la _méthode +préventive_ en éducation, comme il l’appelait pour l’opposer à la +_méthode répressive_, était la seule qui pouvait, à l’heure présente, +prétendre à un vrai succès: et par succès il entendait, non pas le +spectacle d’une discipline impeccablement observée, mais la +transformation foncière des cœurs sous le souffle chaud de la grâce. + +Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile d’où elle découle, le +Bienheureux Don Bosco eut le triple mérite de la remettre en honneur, de +lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, si l’on peut +dire, dans son vivant enseignement[3]. + + [3] Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons à l’étude + magistrale que le R. P. Fascie, assistant du Supérieur général des + Salésiens, a consacrée à Don Bosco en tête de son remarquable + travail: _Del metodo educativo di Don Bosco_. + +De son temps, la méthode régimentaire triomphait un peu partout dans les +collèges catholiques, cette méthode qui dit à l’enfant: «Reste +tranquille, ne trouble pas la discipline, respecte le règlement, sinon +voici ce qui t’attend.» Dans ce système, le tout de l’éducation n’est +pas le sujet à éduquer, mais l’ordre extérieur--facilement identifié +avec l’immobilité et le silence--profondément respecté, voire idolâtré. +De l’autre système, en ces époques lointaines, il ne demeurait que le +souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, nul n’osait y songer. Don +Bosco qui, lui, avait éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement +autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, seul contre tous, ou à +peu près. Il eut du mérite, car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il +arriva lui-même à la pleine possession de ce système et qu’il persuada +ses Fils de l’appliquer intégralement. A cette heure, la partie n’est +pas encore pleinement gagnée; tout de même le nombre des éducateurs +grandit, qui conviennent de l’à-propos de ces vues pédagogiques. + +A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de composer un corps de +doctrine. Ce fut le talent de cet homme d’en ramasser les débris épars +un peu partout, d’en constituer comme un esprit qui pût informer tout le +détail de l’éducation et de leur infuser une âme. Avant lui, c’était +plutôt des tendances, des aspirations qui se manifestaient chez le +maître comme chez l’élève; puis, de temps à autre, une idée éclosait qui +exprimait un des côtés de la méthode; ailleurs, de timides efforts +étaient tentés pour s’engager dans cette voie: nulle part la théorie +n’était constituée, ni agréée comme règle vivante de conduite, et +principe de solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco fut de +bâtir l’édifice avec les matériaux à peine équarris, en lui donnant +comme double base solide la raison et la foi. + +Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas fallu toutefois demander à +l’homme de Dieu de rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers +toutes les branches de l’activité pédagogique. Don Bosco n’est pas un +pédagogue, c’est un éducateur; il n’échafaude pas des théories, il +enseigne par l’exemple; il apprend à ses disciples non la science +pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, ce fut sa vie. Il +vécut sa pédagogie, après se l’être incorporée par l’expérience. C’était +d’ailleurs à cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses disciples. +Quand ceux-ci, avant de le quitter pour telle ou telle destination, lui +demandaient quelques directives, il répondait: «Faites comme vous avez +vu faire Don Bosco.» Quand un de ses religieux n’arrivait pas à sortir +d’un grave embarras, il accourait, résolvait pratiquement le problème, +et concluait d’un air serein: «Vous avez compris maintenant comment il +faut faire.» Interrogé par des gens de métier, sur sa façon de former +ses disciples, il disait: «Je jette le toutou à l’eau, pour lui +apprendre à nager.» + + * * * * * + +Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible de manipuler des +cœurs d’enfant, d’adolescent, où l’avait-il puisé? + +Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement doué. Il +avait le don, la vocation. D’autres naissent poètes, ceux-ci +dessinateurs, ceux-là mathématiciens; lui était né éducateur. En lui +confiant une tâche très nette, Dieu l’avait armé. Jusqu’à la fin de sa +vie il exercera sur la jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène +de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Nous +voudrions nous servir d’un terme moins fort: il n’y en a pas. Il lui +suffisait d’approcher l’enfance pour se l’attacher. + +Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, en 1858, discutant avec le +cardinal Tosti sur la meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui +répétait son grand principe: + +«Voyez, Éminence, impossible de bien élever l’enfance, si l’on n’a pas +sa confiance, son amour! + +--Mais comment les gagner? interrogeait le Cardinal. + +--En faisant l’impossible pour approcher les enfants de nous, en brisant +tous les obstacles qui les tiennent à distance. + +--Et comment faire pour les approcher de nous? + +--En nous approchant d’eux, Éminence; en essayant de nous plier à leurs +goûts, de nous rendre semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la +théorie nous passions à la pratique? Dites-moi à quel endroit de Rome +trouver une belle troupe d’enfants? + +--Place des Thermes, ou place du Peuple. + +--Eh bien, allons place du Peuple.» + +On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après on est place du Peuple. +Don Bosco descend du carrosse, et le Cardinal reste en observation, +l’œil à la portière. + +Un groupe de gamins est sur la place, en plein jeu. Don Bosco s’en +approche, et tous de s’enfuir. Pour un succès, c’est un succès, pense +l’Éminence derrière sa vitre. + +Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un geste plein de bonté, +avec des paroles tout affectueuses, il appelle ces enfants. Après +quelque hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. Don Bosco leur +fait un petit cadeau, les interroge sur eux, leur famille, leur école, +leur jeu. A voir ce prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les +plus sauvages «rappliquent». Alors Don Bosco: «Allons, mes petits, +reprenez maintenant votre jeu, et laissez-moi m’y mêler.» Et, la soutane +légèrement retroussée, le voilà tout entier à la partie. Spectacle peu +banal, qui attire des quatre coins de la place d’autres jeunes gens +flânant par là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur dit un mot +aimable, leur offre une médaille, et, en douceur, leur demande si +parfois ils prient et s’ils se confessent. + +Quand il quitte la partie, tous essaient de le retenir; mais il ne veut +pas faire trop attendre le Cardinal qui observe; l’épreuve a été +suffisamment concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart d’heure +par la charité de l’humble prêtre, lui font un cortège d’honneur, +jusqu’à la voiture; et quand elle s’ébranle, c’est entre deux haies de +petits romains applaudissant à tout rompre Don Bosco. + +«Vous avez vu?», dit alors l’homme de Dieu au Cardinal. + +Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré comment, en quelques +minutes, le Bienheureux avait conquis ces marmots effarouchés. Il en +était toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait d’une troupe +d’enfants. + +Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard attentif et son +esprit avide glanaient autour de lui. Des Becchi il emporta un idéal de +vie de famille et de gouvernement des âmes par la bonté, qui l’inspira +sans cesse. + +A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous l’avons vu, de ne pas +ressembler aux prêtres si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas +garde au désarroi de sa jeunesse: «Un éducateur, pensait-il déjà, doit +se mêler à toute la vie de ses élèves.» + +Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à l’école d’autrui, de tirer +parti du travail de ses devanciers. Pour composer le règlement en usage +dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts florissants il +consulta, que d’établissements, semblables aux siens, il visita! Très +probablement il lut dans saint François de Sales, Fénelon et peut-être +Dupanloup les pages où ces trois grands directeurs d’âmes ont exprimé la +moelle de leur doctrine. + +Avant d’atteindre à son point de maturité, sa pensée d’éducateur qui +tâtonna, elle aussi, sut tirer parti de toutes ses expériences +malheureuses. A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier +d’observations, où ils noteraient leurs essais infructueux, leurs +impairs, leurs fautes même; il avait commencé le premier à le faire. + +Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux de ses biographes, son âme +d’éducateur _sut prendre le vent_, et dans un siècle aussi rebelle à +toute forme d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur et de la +raison, elle s’adapta merveilleusement aux exigences des tempéraments +contemporains. Ce fut ainsi que, progressivement et comme par étapes, sa +pensée pédagogique prit corps. + + * * * * * + +Quels fruits a produits l’application de ce _système_? Plus d’un +sceptique, quand il en parle, hoche la tête. Non seulement il le +condamne du point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour dire qu’à +l’épreuve cette éducation, plus sentimentale que forte, se révèle +impuissante à former des hommes et des chrétiens. + +Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien élève de Don Bosco n’a +pas persévéré sur le chemin que lui avait montré le Bienheureux. De ces +enfants prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne croit. +Sait-on, par exemple, combien il lui resta de patronés après une +certaine rébellion de 1848, qui voulait embrigader ses troupes derrière +les idées nouvelles? Douze. Douze sur cinq cents! Et au plus beau temps +de l’Oratoire, quand, de l’aveu même de Don Bosco, ses murs recélaient +des miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers disciples, +le P. Francesia, qui parlait de «ces pauvres dévoyés se refusant +obstinément à profiter des leçons et des conseils du grand serviteur de +Dieu»? Il y a aussi un songe curieux, dit le «Songe de la roue», où, à +travers une lentille monstre, un personnage mystérieux découvre au +Bienheureux l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, il en aperçoit +qui ont la langue percée en raison des vilains propos qu’ils tiennent; +d’autres portent à la nuque de répugnants ulcères indiquant une âme +esclave de ses propres caprices; au cœur de quelques-uns grouille un nid +de vers, symbole des passions honteuses qui le dévorent; ceux-ci sont +complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute exhortation au bien, +et ceux-là ont les lèvres closes par un cadenas, parce qu’en confession +ils cachent leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques +continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles révèle un vice +triomphant. A un moment, le pauvre Don Bosco ne résiste plus au +spectacle; une plainte jaillit de ses lèvres: «Mais ils sont donc +perdus, ces malheureux! Est-ce possible? Au lendemain d’une retraite! A +quoi donc ont servi mes travaux, mes fatigues, mes conseils? Ah! si je +m’attendais à cela!» + +Attirant alors son regard sur un autre tableau, le personnage mystérieux +montra au Bienheureux une foule d’enfants qui se divertissaient dans la +plaine. + +«Vois-tu cette multitude? dit-il. + +--Oui. Qui sont-ils? + +--Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour te consoler des +autres. Pour un de ceux-là, tu en compteras cent de ceux-ci.» + +L’événement réalisa souvent la prédiction. L’Oratoire +Saint-François-de-Sales abrita, et par douzaines, des enfants, des +jeunes gens, dont la vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un +Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, qui fut pendant +plus de vingt ans provincial des Maisons salésiennes dans la République +Argentine, demandait au Bienheureux: + +«Est-ce vrai que votre maison possède des enfants aussi purs que saint +Louis? + +--C’est très vrai. + +--Vous pourriez m’en citer? + +--Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore.» + +Les deux noms désignaient un petit Irlandais et un jeune Italien. +L’Irlandais est mort, mais l’Italien vit toujours, torturé par un mal +cruel, qu’il porte le sourire aux lèvres. + +Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns de ses jeunes +religieux, Don Bosco leur fit cette confidence: «Je vous assure que nous +aurons de nos enfants élevés aux honneurs des autels. Pour peu que +Dominique Savio, mort il y a cinq ans, continue à faire des miracles, je +ne doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que l’Église ne +reconnaisse un jour sa sainteté.» On sait que l’événement est bien près +de s’accomplir. + +Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa maison que Dieu favorisait +de dons spéciaux, il eut cet aveu: «Il y a dans ces murs une âme d’une +pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à s’entretenir, à qui +Elle manifeste des choses étranges, cachées ou futures. Quand je désire +avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande à ses prières, de +façon tout de même à ne pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la +Madone, et vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. J’agis de +même quand j’ai besoin de quelque faveur.» + +Si de la qualité des résultats nous passons à l’efficacité numérique de +cette méthode, nous entendons le Bienheureux nous dire: «Elle réussit +dans la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui semblent échapper +à sa prise, elle a encore une influence discrète, mais réelle; elle les +rend moins dangereux.» + +Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul ne récusera. Le célèbre +Crispi, qui dirigea pendant tant d’années la politique italienne, eut un +jour, vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses fils la Maison +de correction de Turin. Le Bienheureux accepta à quatre conditions: +Liberté complète sur le chapitre religieux, départ des gardiens, unité +de direction, subside quotidien de 0,80 par tête. Tout était prêt, et +l’on n’attendait plus que la signature ministérielle, quand Crispi la +refusa avec cette raison: «Je connais Don Bosco, il est capable de faire +des prêtres de tous ces détenus. Des prêtres, nous en avons assez comme +cela.» + +Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en mémoire une autre parole +de Cavour qui, dans son cruel raccourci, juge bien la méthode opposée: +«Avec l’état de siège, tout âne est capable de gouverner.» La répression +est chose aisée, qui ne demande guère d’apprentissage. Mais pour +prévenir efficacement le mal, il faut toute l’application affectueuse, +toute l’inquiétude vigilante d’un cœur de père. C’est précisément en +cela que consiste la grandeur originale de cette méthode, qui forme tout +à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse en docilité que +parce que l’autre progresse en dévouement. C’est dans un travail +constant sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il multiplie +pour se rendre plus zélé, plus patient, plus maître de soi, que +l’éducateur achète le bonheur de se passer de châtiments odieux, et de +se voir obéi par un amour reconnaissant. + + + + +II + +Le système préventif en éducation + +Exposé des deux méthodes d’éducation, répressive et préventive.--Quatre +avantages découlant de cette dernière.--Deux tableaux de la vie de +collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre des punitions: principe +général dont elles doivent s’inspirer, caractères qu’elles doivent +revêtir.--L’esprit de famille à réaliser: idéal fixé à cette éducation. + + +Quand, au milieu d’une conversation sur les idées pédagogiques des +éducateurs modernes, le nom et l’œuvre du Bienheureux Don Bosco viennent +à être évoqués, il se rencontre toujours quelque esprit mieux informé +qui se charge de ramasser en un mot les théories d’éducation du grand +apôtre de la jeunesse: «Ah oui! Don Bosco, vous savez, le système +préventif», lance-t-il triomphant. Le système préventif! Et voilà! On +croit avoir tout dit de ce remarquable corps de doctrine pédagogique +élaboré au cours d’un demi-siècle d’exercices pratiques, quand on a +prononcé d’un petit air léger ces sept syllabes! + +Certes, le système préventif occupe le centre des constructions +pédagogiques du saint; mais, tout de même, il faut bien le constater, il +ne forme que la partie négative de son œuvre. Sur cette base solide +s’élève tout un édifice d’idées hardies, d’apparence neuve, conformes +cependant au plus pur enseignement de l’Évangile. + +En six chapitres bien nets, nous allons avoir le plaisir de les analyser +devant nos lecteurs. Mais, auparavant, au seuil de cet exposé, nous +tenons à apprendre à qui l’ignorerait encore ce qu’est ce fameux +_système préventif_ dont beaucoup parlent sans trop le connaître. + + * * * * * + +il y a deux façons d’élever la jeunesse, constate le Bienheureux Don +Bosco. L’une très connue, toujours très répandue, ayant la vie +terriblement dure, consiste à assurer l’ordre en châtiant le délit à +peine commis, selon un tarif de punitions préétabli. «Reste tranquille, +ne trouble pas la discipline extérieure, semble dire l’éducateur dans ce +système, car, si tu le fais, voici ce qui t’attend.» Don Bosco note +finement que ces procédés fleurissent, et même s’imposent dans les +casernes et auprès des personnes dont l’âge suppose la pleine raison. + +Tout autre est le second système. Il ne part plus de la préoccupation +d’obtenir de force, par la crainte du châtiment, un ordre propice à la +tranquillité de l’éducateur, à la dignité de la discipline, et à l’œuvre +d’éducation, mais de l’idée qu’il faut à tout prix éviter l’offense à +Dieu. «A quoi bon châtier après coup un désordre, disait +mélancoliquement Don Bosco: Dieu a déjà été offensé!» Non: tout l’art, +tout le souci de l’éducateur doivent tendre à empêcher l’enfant de faire +le mal par une surveillance de toutes les minutes. Il doit le mettre +dans l’impossibilité matérielle de pécher en l’enveloppant toujours de +son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit sans cesse se trouver +au milieu de ses petits. A quel titre? De supérieur? De pion? Non, mais +de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls tant que leur liberté +n’est pas suffisamment éduquée. + +Cette _méthode préventive_, comme on l’a appelée, pour l’opposer à +l’autre, la _méthode répressive_ à base de punitions, s’attache, comme +on le voit, à tarir le mal dans sa source en supprimant l’occasion ou en +la neutralisant. Elle copie les meilleurs progrès de la science moderne, +qui a plus de confiance en l’hygiène qu’en la médecine, et qui aime +mieux préserver que guérir. + +Rien de plus opposé, on peut le constater, que ces deux méthodes. La +première est à base de crainte révérentielle, et la seconde +d’affectueuse vigilance, de bonne et saine familiarité, d’amour. La +première tient le supérieur à distance de l’élève, dans un isolement +splendide, d’où il ne sort que pour sévir; elle lui compose un visage +glacial, des yeux soupçonneux, une attitude distante et réservée, +susceptible d’inspirer la terreur; elle crée ces fameuses lignes +parallèles où maîtres et élèves cheminent sans risque de jamais se +rencontrer; et surtout elle s’appuie sur un code pénal que distinguent +les caractères suivants: les châtiments prévus sont souvent d’ordre +corporel; ils écrasent l’enfant pour lui enlever le goût de la récidive; +ils s’appliquent automatiquement, brutalement, sans distinction de +personnes, selon les exigences du tarif; ils requièrent une comptabilité +remarquablement tenue où on les voit s’inscrire en regard des délits et +ne s’effacer qu’après solde complète. + +Cette méthode aboutit à de curieux résultats, qu’il serait trop long et +trop cruel de relever; mais nous avons encore dans l’oreille cette +phrase d’un enfant qui l’avait subie pendant cinq ans: «Je n’ai mis le +pied dans le bureau du supérieur qu’une seule fois, pour me faire +ramasser.» Dans ce système, la compénétration des cœurs n’est pas, on le +voit, l’idéal poursuivi, sinon atteint. + +Tandis qu’au contraire l’autre méthode ne pense, ne rêve qu’à cela: +établir entre l’éducateur et l’élève un contact étroit, familier, +intime, d’où jailliront une cordialité de bon aloi et une confiance +abandonnée. Dans ce dessein, elle mêle partout enfants et supérieurs, en +récréation, à la promenade, dans la salle d’études, à la chapelle; elle +descend l’autorité de son trépied et l’abaisse joliment, sans la +compromettre, au niveau de l’enfant; elle enveloppe l’élève d’une +surveillance assidue, mais affectueuse, nullement tâtillonne, une +surveillance qui ouvre les yeux, mais sait aussi les fermer; elle ne +proscrit ni le geste affectueux, ni la parole cordiale, ni le ton de la +vraie paternité; elle brise impitoyablement toutes les barrières qu’un +respect mal entendu, ou des traditions jansénistes voudraient dresser +entre maîtres et élèves; en un mot, elle se fait toute à tous pour +gagner au Christ la jeunesse. «Malheur à la maison, écrivait Don Bosco +en 1884, quatre ans avant de mourir, où les supérieurs ne seront +regardés que comme des supérieurs, et non plus comme des pères, des +frères, des amis! On les craint, mais on ne les aime pas.» + +Nous entendons l’objection, elle est si courante: «Dans l’aventure c’est +votre prestige qui va sombrer. L’autorité, nécessaire à toute éducation, +va être mortellement atteinte, car cette vie mêlée va permettre à l’œil +infaillible de l’enfant de découvrir les petits côtés, les défauts, les +travers de ses maîtres.» + +A quoi l’on pourrait répondre: Préférez-vous, adoptant l’autre système, +étouffer la spontanéité de l’enfant, l’induire en hypocrisie, lui donner +le goût de la façade soigneusement blanchie, mais abritant une +marchandise équivoque, lui laisser de ses années d’enfance et de +jeunesse, et de la maison où elles s’écoulèrent, le plus sombre des +souvenirs? Mais nous aimons mieux, avec un des plus éloquents défenseurs +du système répressif, répondre: «Bien que les parents vivent avec leur +marmaille et tripotent avec elle du matin au soir, ils ont un moyen de +sauver leur prestige, c’est d’être des saints: et, de fait, beaucoup +s’efforcent de devenir meilleurs.» + + * * * * * + +«Pas commode ce système-là, diront certains!» «Entendons-nous, répondait +Don Bosco; très commode, très apprécié et très efficace du côté des +élèves. Mais, convenons-en, assez pénible du côté de l’éducateur. +Toutefois, les difficultés qu’il soulève seraient vite réduites, si le +maître s’appliquait avec zèle à sa tâche.» + +Et comme pour enfoncer ce goût de l’éducation et cette méthode de +sacrifice dans l’âme de ses disciples, il promettait aux partisans du +système préventif quatre résultats certains: leurs élèves leur +demeureraient attachés tout au long de l’existence, en dépit des pires +écarts de la tête et du cœur; nul d’entre eux, si méchant ou vicieux +qu’on l’eût accepté, n’empirerait entre leurs mains; la contagion du +vice, étouffée ou neutralisée par cette surveillance attentive, +s’arrêterait aux portes de la maison; et enfin, et surtout, le cœur +étant gagné, ce seraient les parties profondes de l’âme qui se +laisseraient pénétrer et transformer. + +Plus tard, sur la fin de ses jours, à l’âge où toutes les leçons de la +vie lui remontaient en sagesse et en expérience, vieillard presque +septuagénaire, il incarnait en deux scènes vivantes ces deux systèmes +qui partagent le monde des éducateurs. Il les saisissait tous deux au +vif au cours d’une récréation de collège. + +Ici, disait-il, c’est la joie, l’expansion, le jeu animant de son +souffle toute une jeunesse ardente. Pas de groupes isolés, pas de +conversations louches dans les coins, pas de fuites dérobées dans les +corridors ou les escaliers obscurs! Mais des cris, des chants, des +rires, à en avoir les oreilles cassées. Les supérieurs sont mêlés aux +parties engagées et apportent à cette tâche une passion peu commune. +Ceux dont les jambes n’ont plus la souplesse de la jeunesse ou de +l’entraînement quotidien, encouragent de leur présence ou de leur +applaudissement les succès de la partie, ou se promènent avec les élèves +qu’un juste motif écarte du jeu. Tout le monde est sur la cour; père et +fils sont mêlés dans le plus charmant des vacarmes; les regards sont +francs, les fronts épanouis, les cœurs sur les lèvres: c’est la famille +avec son charme, sa cordialité, son abandon, sa divine douceur. + +Quel contraste avec le spectacle d’une cour régie par l’autre système! +Ici, à l’heure de la récréation, plus de cris, de chants, d’éclats de +voix. L’attitude des élèves reflète un morne ennui, une espèce de +lassitude. Ils semblent tous bouder. Leur visage trahit une sorte de +défiance qui fait mal au cœur. Quelques-uns d’entre eux courent et +sautent avec la charmante étourderie de leur âge; mais la plupart se +tiennent solitaires dans les coins, appuyés aux murs, perdus dans leurs +pensées. On en voit d’autres assis sur les marches des escaliers, +répandus dans les corridors, dans les lieux écartés, pour échapper à la +surveillance. Plusieurs se promènent lentement, en groupes, et +discourent; mais leur conversation ne doit pas être fameuse, sinon +pourquoi ces regards inquiets et scrutateurs jetés à la dérobée, +pourquoi ces sourires mauvais, révélateurs du mot ou du récit +équivoques? Où sont, à cette heure, les maîtres de ces enfants? Ailleurs +pour sûr, devisant ou philosophant entre eux, ou retirés dans leurs +chambres. Sur la cour il n’y a que le surveillant de semaine, incapable +de dominer la récréation et d’en assurer la discipline intérieure. A son +passage les groupes s’écartent, les conversations s’étouffent et les +attitudes redeviennent correctes. C’est tout ce que l’on veut cette +cour-là, et certainement un des lieux de la maison où les âmes sont le +plus endommagées. Fatal aboutissement d’une méthode qui, par principe, +raréfie les contacts entre l’éducateur et l’élève, entre la matière à +transformer et l’ouvrier même de cette transformation! + + * * * * * + +«Mais, quoi que vous fassiez, objectent les gens d’esprit pratique, vous +n’arriverez jamais à conjurer tout écart. Il s’en produira fatalement. +Où sera la sanction alors? Comment se rédige, dans ce système, le +chapitre des punitions?» + +L’objection ne déconcertait ni Don Bosco, ni ses premiers disciples. +Voici sa réponse. + +Des punitions oui, il en faut. Nous ne sommes pas de ceux qui laisseront +jamais la nature s’égarer sur de faux chemins. Quand elle s’y écarte, il +faut la ramener; de gré ou de force, il faut sévir. La prudence, +l’exemple, la justice le requièrent, moins souvent peut-être qu’on le +dit, mais quelquefois tout de même. Alors ces punitions s’inspirent du +principe même du système: _Prendre garde avant toutes choses de fermer +le cœur de l’enfant, de l’endurcir, de le clore à l’œuvre positive +d’éducation._ + +En vertu de ce principe, les châtiments en usage dans les maisons +salésiennes revêtiront les quatre caractères suivants: _on les retardera +le plus possible;--ils ne seront ni humiliants, ni irritants;--ils +s’imprégneront de raison;--ils relèveront eux aussi de ce fameux «ordre +du cœur»_, si cher à Pascal. + +Don Bosco a pu affirmer au terme de sa vie qu’il s’était occupé pendant +un demi-siècle et plus de la jeunesse sans avoir jamais eu à punir une +seule fois. Sans doute c’était un saint, et il n’est pas donné à tout le +monde de disposer de ce prestige et de cette science rare d’éducateur. +Ses fils essaient quand même de marcher sur ses traces en punissant le +moins possible, en retardant jusqu’aux extrêmes limites l’heure du +châtiment. Ils surveillent toujours, mais du coin de l’œil, d’un œil +qui, connaissant la légèreté involontaire de la jeunesse, se ferme +souvent. Tant que c’est possible, dispensez-vous de punir, disait le +Bienheureux: ils s’y essaient. + +Mais parfois ils ont conscience qu’une punition s’impose; alors ils se +rappellent les prescriptions de leur maître. Jamais ou presque jamais de +châtiment public, humiliant, froissant les parties vives de l’âme, +accumulant pour des années, pour une vie entière parfois, des trésors de +rancune, arrêtant net tout travail sérieux d’éducation! Jamais de +châtiments corporels, irritants, écrasants, poussant les cœurs à la +révolte: heures indéfinies de piquet, pensums interminables, positions +douloureuses, coups, tirements d’oreille, etc., etc. Même les renvois, +rendus obligatoires par le scandale obstiné et l’indiscipline entêtée, +devront se faire joliment. Autant que possible on s’ingéniera à faire +surgir un prétexte naturel, à faire arriver un parent providentiel qui +éloigneront l’enfant dangereux. Ainsi l’honneur sera sauf. Et, au seuil +de la maison, la dernière poignée de mains du maître sera encore +affectueuse, pour que l’enfant prodigue sente qu’un cœur l’attend +toujours au foyer de la vieille maison. «Cher petit, je ne puis te +garder; tu me gâterais mes autres brebis. Mais c’est un ami que tu +laisses ici. Rappelle-le toi et reviens te jeter sur son cœur aux heures +méchantes de la vie.» + +En 1880, à l’âge de 65 ans, le Bienheureux Don Bosco, revoyant une +dernière fois les pages où il avait condensé le suc de sa doctrine, +ajouta ces quatre lignes: «Avant d’infliger la moindre punition, +supputez le degré de culpabilité de l’enfant; et si l’avertissement +suffit, n’employez point le reproche; et si le reproche suffit, +n’employez point le châtiment.» Ah! Que voilà une règle d’or! Comprendre +la faute! Expliquer le péché! Proportionner le châtiment non au délit, +sans intelligence, brutalement, appliquant la lettre d’un code rigide, +mais à la culpabilité, au degré de malice introduit dans l’acte! Plus de +tarif uniforme qui, en face du délit, relève la punition correspondante +et l’inflige sans discernement; mais un examen rapide et sage du cas +individuel, et un châtiment proportionné au mal volontaire, et ramené à +son minimum de sévérité efficace. Tel pauvre petit, à peine responsable, +récidiviste du mal, héritier de tares ancestrales, victime désignée à +toutes les séductions par la fragilité ou la violence de sa nature, +allez-vous le traiter, pour le même délit, comme le bon petit enfant qui +n’a jamais eu sous les yeux que des exemples de vertu, et, dans le sang, +dans les nerfs, que des forces de vie et d’équilibre? + +Enfin, à l’heure où il faudra sévir à tout prix, on se rappellera qu’il +est de beaucoup préférable d’employer ce genre de punitions qu’une mère +sait manier si adroitement. Un visage consterné, une parole froide ou +indifférente, des yeux qui se détournent, une main qui se retire: quatre +fois sur cinq cela suffit pour châtier des cœurs d’enfants, à condition +toutefois qu’on ait réussi, par son dévouement, à s’en faire aimer. + +Écoutez Don Bosco: + +«Pour les jeunes gens est châtiment tout ce que l’on fait servir comme +tel. C’est un fait qu’un regard glacial produit plus d’effet sur eux +qu’un soufflet. Un mot de louange à qui l’a mérité, une parole de blâme +à qui s’est oublié constituent souvent une récompense et un châtiment +véritables.» Un soir que Don Bosco avait appris, par les rapports de ses +surveillants, qu’un vent de fronde tentait de souffler parmi son petit +peuple, il n’eut, pour l’arrêter net, qu’à dire à ses fils, après les +prières du soir, avant de les envoyer se reposer: «Je ne suis pas +content de vous. Ce soir je ne vous dirai rien: allez dormir!» + +S’il arrive toutefois que l’enfant demeure rebelle à de tels procédés, +alors la punition proprement dite est appliquée, celle-là même que nous +avons qualifiée plus haut, ni irritante, ni accablante, toute empreinte +de raison et réduite au strict minimum. On nous demande des exemples: en +voici quelques-uns pris au hasard de nos souvenirs. L’enfant se verra +privé de promenade, d’une séance théâtrale; il sera retenu à l’heure de +la récréation pour achever son devoir; on prélèvera un tant sur ses +réserves de bons points; on lui interdira à son goûter les friandises +apportées par sa famille; ses jours de vacances, en fin d’année, seront +diminués; il partira plus tard ou rentrera plus tôt que ses camarades, +etc. On voit que c’est toujours du même esprit que s’inspirent ces +terribles punitions: ne pas se fermer un cœur dont la complicité est +nécessaire à l’éducateur pour commencer, poursuivre et achever son +œuvre. + + * * * * * + +Tout à l’heure, à dessein, un mot est tombé de notre plume, que nous +voulons reprendre ici comme conclusion de ce bref exposé. La famille! +C’est le mérite de cette éducation à base de sollicitude attentive, de +contact intime et fréquent entre le maître et l’élève, de compénétration +des cœurs, de vouloir, dans la mesure du possible, reconstituer autour +de l’âme de l’enfant l’atmosphère même de la famille. La créature +humaine ne peut s’en passer; pour dilater sa vie, il faut qu’elle la +respire. Si, par un accident bizarre ou tragique, ce milieu naturel, +voulu de Dieu, vient à lui manquer, on voit tout de suite s’étioler son +tempérament d’homme et de chrétien. + +Eh bien, soit! dit l’éducateur salésien. Puisque la vie méchante, par +ses nécessités économiques ou par les désertions du devoir qu’elle +provoque, puisque la mort, par ses sombres coups d’aile, a privé ce +petit de ce bien sans égal, nous lui reconstituerons une autre famille. +Elle sera un peu artificielle sans doute; mais notre souci, notre art et +notre charité s’ingénieront de mille façons à rendre l’illusion assez +forte pour que l’enfant se croie toujours au foyer paternel, dont sa +jeune tendresse est, au moins momentanément, sevrée, et qu’il épanouisse +en fleurs et en fruits les riches puissances de sa nature. + + + + +III + +De la liberté en éducation + +Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de +l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté +de l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière +d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à +l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour éduquer la +liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle du maître dans +cette culture de la liberté.--Résultats de ce système, qui copie de bien +près les menées de la grâce dans les âmes. + + +L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent entre deux systèmes, +celui de l’excessive rigueur et celui de l’extrême liberté. Quand ce +n’est pas la routine ou la recherche du moindre effort qui inspire l’une +ou l’autre, ces systèmes se rattachent infailliblement à une certaine +philosophie, tout au moins à une idée sommaire de la nature humaine. Aux +uns elle apparaît, en effet, comme foncièrement mauvaise, radicalement +incapable de se porter au bien, prête à tous moments à s’évader en +saillies mauvaises; il faut la tenir constamment en lisière, la brider +sans cesse, la courber perpétuellement sous une règle inflexible, une +discipline de fer, arrêter net tout élan spontané de cette coquine. +Règne de la loi, du système, de la discipline qu’aucune influence, +personnelle et vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et de la +répression aveugle. + +D’autres esprits, au contraire, posent pour maxime incontestable que les +premiers mouvements de la nature sont toujours droits, ou encore qu’il +n’y a dans l’homme de germe que pour le bien[4], et se refusent à voir +quelle secrète complicité la nature humaine, livrée à elle-même, nourrit +pour le mal: dès lors il ne s’agit plus que de la laisser faire, la +laisser agir, la libérer le plus possible de toutes contraintes, +l’abandonner à ses pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise, +de l’anarchie des appétits. Triomphe du caprice et de l’instinct sur les +ordres gênants de la raison! + + [4] La première de ces affirmations est de _Rousseau_ dans l’_Émile_, + et la seconde de _Kant_ dans le traité de _Pédagogie_. + +Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins absolue de la nature +humaine, plus orthodoxe aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de +vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre réel des choses, et +passerait victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur +et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a tenté et, +après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument +d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté +trouvent chacune sa part. + +Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est considérable. Se +souvenant que--comme dit Bossuet--sous les ruines de cette nature déchue +il y avait encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du +premier plan, le Bienheureux Don Bosco ne craignit pas de faire fond sur +la spontanéité de l’enfant, sur la personnalité du petit chrétien, sur +les forces vives de cette nature ardente. Il pensa, avec raison, que +l’éducation ne consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, mais à +l’épanouir; à comprimer ses énergies, mais à les discipliner. Il voulut +que le maître fût, non pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de +leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à +l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui. + +D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté de l’enfant, pour un +système d’éducation qui, sans idolâtrer cette fleur ardente, +s’ingénierait, en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, à +l’épanouir magnifiquement sous le ciel de Dieu? D’un flair mystérieux, +le flair des précurseurs, qui, rien qu’à humer l’air de leur temps, +devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer les volontés +humaines;--de ses propres souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt, +élevée au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline janséniste, au +milieu de maîtres qui se faisaient un point d’honneur de ne pas frayer +avec leurs élèves;--d’un sens profond de l’Évangile, où toute la +pédagogie de l’amour est en germe, éparse aux quatre coins du livre +sacré;--enfin du génie de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi +fort que quiconque. De fait, quand plus tard l’histoire impartiale +dressera le catalogue des découvertes pédagogiques du siècle passé, elle +cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement des œuvres laïques +ou protestantes, et elle alignera parmi les constructions solides, +originales et défiant le temps, le système d’éducation conçu et réalisé +par le Bienheureux Don Bosco. + + * * * * * + +Pour saisir sur le vif, en action, ce respect de la liberté de l’enfant, +entrez dans la première maison salésienne venue, et faites le tour du +curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais qui ouvre le bon +œil. Nous voici à la chapelle, à l’heure de la messe quotidienne. +Regardez bien, vous chercherez en vain la moindre trace de ce vieux +gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui jadis tyrannisaient les +manifestations de la piété chrétienne ou en faisaient quelque chose +d’officiel, de réglementé. + +Tant de communions à l’année, à tels jours tout le collège réuni! La +marche vers la Table Sainte bancs par bancs! C’est si beau, si ordonné, +si édifiant! Les confessions à date fixe: telle classe, tel samedi; +telle autre classe, le samedi suivant! Une belle règle uniforme, rigide +et impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, à jour et +heure déterminés, les émotions religieuses nécessaires. Ici, dans la +chapelle salésienne, rien de tout cela. Des confesseurs un peu partout, +présents à chaque office, attendent le pénitent qui, librement, vient +faire l’aveu de ses fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule +pression extérieure que subit la volonté des autres. A l’heure de la +communion, le spectacle est encore plus original, plus typique, +dirions-nous. Déjà le célébrant s’est retourné pour dire «_Misereatur +vestri..._» et à peine quelques unités sont à la Table Sainte. Puis, à +l’_Ecce Agnus Dei_, voici trois ou quatre enfants qui sortent du premier +banc en même temps que trois ou quatre autres arrivent du fond de la +chapelle. Le spectateur regarde et il en voit une demi-douzaine qui +s’échappent des bancs du milieu; les bancs de devant, ceux de derrière, +déversent leur contingent, toujours par petits groupes. Certains +paletots s’approchent, certaines soutanes ne bougent pas; d’ici, un +enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son maître; de là, un +surveillant se lève et va rejoindre ses petits à la Table Sainte. Et +durant tout le temps que dure la communion, les uns vont et viennent, +les autres laissent passer; les uns s’avancent dans le plus parfait +recueillement, les autres prient agenouillés, la tête entre les mains. +Enfin le banc de communion se dégarnit et le prêtre retourne à l’autel; +mais s’il fallait dire un tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce +serait difficile. Pourquoi cela? C’est que Don Bosco a défendu de se +rendre à la Table Sainte par bancs entiers; il a même été jusqu’à bannir +de ses maisons l’expression «communion générale». De la piété, oui, et +beaucoup, mais de la piété libre; la communion fréquente et même +quotidienne, oui, mais une entière liberté pour la communion, même aux +jours de grande fête. + +Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour de récréation et y +retrouver cet esprit de saine liberté. Tout le monde y joue, la règle +est absolue: voilà la part de la discipline. Et la plupart des +surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un plaisir de se plier +eux-mêmes à cette règle. Mais quelle variété dans ces jeux! Et quelle +franche liberté laissée à ces ébats! Les amateurs de balle se groupent +entre eux, les passionnés de barres s’alignent en deux camps, tandis +qu’une épuisante partie de «gendarmes-voleurs» embrigade les plus +bouillants. L’Oratoire de Turin a conservé le souvenir d’un carré de +laitues envahi, piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint jouant +à la petite guerre. A sa vieille maman qui lui reprochait d’avoir toléré +cette incartade, Don Bosco répondit: «Va, le mal est petit, l’important +est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, vois-tu...» Et un +geste de détachement achevait la pensée du saint, qui avait un faible +pour cette exubérance de vie, signe authentique de la santé de l’âme. + +Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et en parfait silence les +élèves se sont alignés pour monter en classe. Pénétrons derrière eux +dans les locaux scolaires. C’est une chose curieuse qu’une classe dans +les maisons de Don Bosco. Rien de solennel, de compassé, de doctoral. +Une familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le respect dû au +professeur, y règne d’un bout à l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige +des leçons impeccables, les devoirs sont minutieusement épluchés, le +crible de la correction se montre aussi fin et ténu que dans les +meilleurs établissements; mais, comme dirait le Prince d’Aurec, il y a +la manière, et la manière, dans les maisons salésiennes, est toute +empreinte de paternité. On y laisse carte blanche à la spontanéité de +l’enfant. Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas arrêtée aux +lèvres par le regard rigide du maître; elle s’insère tout naturellement +dans le tissu de l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui détend +les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les esprits sont du pain +quotidien. On sait ici que l’attention de l’enfant est de petite +embouchure, et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les notions, +même élémentaires, du savoir humain. Le maître n’a aucune de ces +attitudes qui figent, ou paralysent les langues: tout en lui au +contraire appelle, sollicite, réclame la question, l’objection, la +demande de lumières. En un mot les classes salésiennes sont plus des +causeries que des cours, et, dans le maximum de liberté accordée à cet +exercice, on s’y instruit presque en s’amusant. + +Traversez maintenant la cour et poussez votre inspection dans les +ateliers professionnels où la crise de l’apprentissage reçoit sa +solution la plus intelligente: qu’y voyez-vous? Courbés sur leur +travail, des apprentis qui, généralement en quatre années d’entraînement +progressif et contrôlé, réussissent à devenir des valeurs +professionnelles. Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier possédant +la technique de son métier. Enseignement manuel et cours théoriques +s’entremêlent au long du jour pour mettre aux mains de ces jeunes gens +un instrument capable de les faire vivre. En leur tenant le langage de +l’intérêt et de la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent +cette discipline, ils auront, dans l’existence, une supériorité marquée +sur tous ceux dont l’apprentissage fut écourté, bousculé, ou exploité. +La plupart se rendent à ces raisons; mais si, un jour ou l’autre, par +caprice, soif de liberté, avidité de gain, le petit apprenti veut +quitter ses maîtres et aller grossir le nombre des imprudents qui +sacrifient à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, il est +libre: nul contrat ne le lie, la porte est ouverte. On essaie de lui +faire comprendre la gravité de cette démarche, ses conséquences +fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. Si l’on n’y parvient +pas, on se garde bien, dans les maisons salésiennes, de faire jouer le +«sic volo, sic jubeo»; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre +vigilance, nos prières et nos sympathies escortent encore dans la vie +cet imprudent qui veut s’émanciper. + +L’on agit de même au patronage salésien à l’égard des enfants qui, de +temps à autre, le désertent ou le trahissent. Le patronage salésien--Don +Bosco l’exigeait--a toujours sa porte ouverte: entrée libre comme au +bazar. Si un enfant arrive, présenté par ses parents, tant mieux; s’il +arrive tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même chose: figure +nouvelle dont on établit l’état civil, sans plus. Mais vient-il à +manquer un dimanche, deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne +l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la famille, classé enfant +prodigue peut-être, mais c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu +honteux au seuil du local, on se montrera pour lui plus affectueux, plus +paternel; on soulagera ses remords par un accueil de bonté, et, comme +dans l’Évangile, on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces procédés +ont leurs inconvénients: qui le nie? Mais si l’on savait comme ils +attachent par leur tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs +maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe?... + + * * * * * + +D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête pas là pour faire +l’apprentissage de la liberté chez l’enfant. Elle dispose d’autres +moyens pour atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation. + +Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient essentiellement à connaître +ce que cachent ces cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions, +d’aspirations qui les agitent, pour y porter la lumière, l’ordre et la +loi chrétienne. Mais le moyen de se procurer cette science, si une +discipline rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner la crainte +dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, et les contraint de jouer un +rôle hypocrite contraire à la spontanéité de leur âge? Il faut donc, +conservant de la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière +et ordonnée d’une maison d’éducation, laisser les enfants s’ébattre, se +remuer, détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur activité en +des jeux, des promenades, des divertissements variés; il faut les +laisser se manifester librement, se raconter, mettre au jour, sans +crainte d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur cœur; il faut +les placer dans une atmosphère de saine liberté où, comme au foyer +familial, ils penseront tout haut. «Donnez donc aux enfants, disait le +Bienheureux, liberté complète de sauter, courir, faire du tapage.» +«Faites tout ce qui vous passera par la tête, disait saint Philippe +Néri, ce grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez le péché.» + +Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses élèves des occasions +multiples d’exercer leur jeune liberté, de prendre des initiatives, +d’endosser des responsabilités. Il leur confiait des tâches +particulières, leur demandait un service spécial, les engageait dans des +occupations nouvelles. Le théâtre, la musique, la gymnastique, les +promenades, les colonies de vacances offraient un champ très vaste à son +dessein. Il poussait même plus loin: de ses meilleurs élèves il faisait +des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, moniteurs de +gymnastique, metteurs en scène, machinistes, etc., etc. La pédagogie +salésienne est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant +des caractères propres de la jeunesse et des tendances personnelles de +chaque élève. «La première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse, +a écrit un théoricien moderne[5], est de surveiller l’apparition de +chaque inclination, de mettre à sa portée un aliment approprié à sa +valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir et de l’assimiler. +Les fêtes, les représentations dramatiques, les cérémonies, la +décoration des salles, les lectures variées, les jeux et toutes les +formes humaines de la joie, à condition que les élèves y soient +inventeurs et acteurs plus que spectateurs, favorisent et règlent +l’essor de l’imagination, et la sollicitent peu à peu aux créations +achevées.» Ces lignes sont de 1910; en 1875, Don Bosco réalisait déjà, +dans chacun de ses collèges, les desiderata qu’elles expriment. + + [5] _Du dressage à l’éducation_, par L. Mendousse, Paris, Alcan. + +De même quand, avec des mots solennels et un peu abscons on vient vous +dire: «qu’il importe par-dessus tout de faire passer le pubère du régime +de l’hétéronomie à celui de l’autonomie», on réclame pour l’âme de +l’adolescent un traitement que l’éducation salésienne s’est toujours +efforcée de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce que tout +ordre donné pût se justifier, que la raison de l’enfant convînt +d’elle-même de la bonté, de la nécessité de l’ordre, du silence, de la +règle, qu’il s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un mot ne +fût pas contrainte, mais libre et volontaire, hommage de sa raison à un +ordre de choses compris et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en +face d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission apeurée, colère ou +tremblement; la nouvelle, la sienne, veut être aimée et embrassée de +belle humeur par ceux auxquels elle est proposée. + + * * * * * + +C’est la qualité de cette obéissance qui explique précisément pourquoi, +dans les maisons salésiennes, les châtiments, les punitions sont si +rares et d’une espèce si particulière. + +Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne discipline ne pouvait se +passer d’un corps d’agents à l’affût des manquements; elle avait une +police, un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, un +cachot, une comptabilité ingénieusement odieuse de délits, et +quasi-délits, que rachetaient non le repentir du coupable, mais les +châtiments dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, au +contraire, n’a que faire de tout cet attirail. Avec elle le châtiment +lui-même, quand il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit +pas, est accepté, consenti par la raison qui reconnaît les droits de la +justice; avec elle la culpabilité individuelle est pesée et la part du +volontaire déterminée; avec elle le châtiment corporel est +impitoyablement banni comme peu digne d’âmes libres, comme aussi +l’avalanche de pensums, de reproches, de sévérités de toute sorte; avec +elle l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont prises pour ce +qu’elles sont, et les yeux du maître se ferment aisément sur eux; avec +elle enfin et surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une mère +sait manier si délicatement. + +Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les maisons salésiennes, +ne s’inspire de ce souci constant de travailler à l’apprentissage de la +liberté de l’enfant. On sait que dans ces établissements elle est de +toutes les minutes. Du matin au soir, et du soir au matin, un œil exercé +mais affectueux ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu à un +autre, d’une occupation à une autre, mais toujours il aura près de lui, +dans la personne du Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de +le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le relever aussi. +Surveillance assidue, mais nullement pesante, agaçante, exigeante sur +des riens. «Fais ceci; ne fais pas cela; ne touche à rien; tais-toi; tu +parleras quand on t’interrogera; tiens-toi droit, etc., etc.» Au +contraire, elle se plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le +laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, comme disait Don +Bosco, pour qu’il apprenne à nager. Même s’il perd pied, à condition que +ce ne soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa brasse tout +seul. On est sur la berge, on surveille l’effort: l’enfant le sait bien; +et si le plongeon est trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier +au secours: un bras vigoureux l’aura vite ramené à la rive. Pour nous +servir d’une autre image, le surveillant, dans ce système, n’est pas le +tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance, +c’est le jardinier uniquement attentif à lui fournir l’air et la +lumière, à amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu +abondantes, ou dangereuses, ou réfractaires à l’assimilation. + + * * * * * + +Les résultats de cette éducation, on les aperçoit: indiquons-les en deux +mots. Elle arrive à révéler au maître le caractère de l’enfant pour le +régler en toute prudence et en épanouir les énergies cachées. Les +enfants se classent assez facilement en exubérants et en timides; avec +la vieille discipline, les uns devenaient facilement des révoltés et les +autres des impuissants. Cette éducation nouvelle prévient ce double +échec en canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les énergies +latentes des autres. C’est encore elle, qui, de tous les anciens élèves +sortis des maisons salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. On +a pu faire à ces jeunes gens des reproches légitimes, mais jamais on ne +les a accusés de manquer d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit +inventif et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, qui se préoccupe +toujours de l’heure où la plante sortira de serre, travaille pour la vie +et non pour la seule tranquillité de la minute présente. Les vents +mauvais, les orages, les intempéries pourront se déchaîner peut-être, +elle sera de force à leur résister. + + * * * * * + +Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces procédés éducateurs, +c’est qu’ils ressemblent étrangement, s’ils ne les copient pas, aux +savantes menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme la grâce, cette +pédagogie est vigilante; comme elle, elle s’installe au cœur même de la +place et ne le lâche jamais; comme elle, elle respecte la liberté de +l’homme, de l’enfant; mais comme elle aussi, elle se sert de tous les +moyens pour la redresser, la discipliner; comme elle, elle ne punit le +péché que par ses propres conséquences; et comme elle, elle exige +l’acquiescement volontaire de la conscience; comme elle enfin, elle peut +apparaître à certains moments insuffisante et vaincue, mais comme elle, +elle finit par avoir le dernier mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh +bien, calquer sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, faire en +petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, ce que l’Esprit de +Dieu fait en très grand dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il, +tenir la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter la phrase célèbre, +quoique un peu vulgaire: l’essayer, c’est l’adopter. + + + + +IV + +De la joie en éducation + +La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut +partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources de la +joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette éducation +joyeuse. + + +Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui monte? Voilà un des +problèmes les plus débattus par nos pédagogues modernes. Les réponses +sont diverses comme les philosophies ou les doctrines qui les dictent. +Le Bienheureux Don Bosco, lui, avait pris position. S’il est un esprit +propre à comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire monter en +fleur, puis en fruits l’âge terrible qui va de douze à dix-huit ans, +c’est assurément celui qui prend le nom et s’inspire des principes du +grand Évêque de Genève, l’esprit salésien. Dressé à cette école, pénétré +des maximes de ce maître, Don Bosco établit un corps de doctrine +pédagogique qui est de première valeur. Il fit plus: il l’accrut, +l’enrichit de sa propre expérience, de ses réflexions d’homme du +vingtième siècle, et de cette collaboration étroite entre la pensée de +l’Évêque de Genève et celle de son disciple moderne sortit un art +d’éducation qui s’impose. + +A l’analyse, on constate, presque de prime abord, que ce système a +compris l’importance capitale de la joie en éducation. Dans la vie de +ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et très belle; il l’a +versée à haute dose dans son règlement; il en a pour ainsi dire imbibé +chacune des actions qui composent la journée du collège. Sans faire fi +de la discipline--qu’il voulait exacte, mais pas tâtillonne; respectée +de l’élève, mais pas idolâtrée du maître; familiale et jamais +draconienne--il voulut que la joie tînt un rôle de premier plan dans +l’éducation de ses fils. Il ne s’en est jamais repenti. + + * * * * * + +Une des impressions qu’un œil attentif et compétent emporte toujours +d’une visite à une maison salésienne c’est l’atmosphère de joie dans +laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux Don Bosco, la joie +était un facteur indispensable de succès en éducation. Il l’a poursuivie +tout au long de son existence, depuis le jour où jeune séminariste il +fondait avec quelques amis la _Confrérie de la joie_, jusqu’à l’heure +où, livrant au public les leçons de sa longue expérience, il écrivait +cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri: «Laissez donc aux enfants +pleine liberté de sauter, courir, faire du tapage à leur gré.» Une des +paroles qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était celle-ci: +«Allons! sois joyeux!» La joie, il la voulait partout: en récréation, en +promenade, cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. Le +théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr Dupanloup[6]; il n’épouvanta pas +Don Bosco, et, le premier des éducateurs modernes, il dressa ses +tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, sous toutes ses +formes, occupe une place de choix. Il eût approuvé ce vœu d’un +philosophe moderne[7]: «L’enfance et la jeunesse devraient être élevées +_in hymnis et canticis_», comme il eût aimé cette réflexion d’un de nos +meilleurs écrivains: «Vous dites: on n’apprend pas en s’amusant; et moi +je réponds: on n’apprend qu’en s’amusant. L’art d’enseigner n’est que +l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire +ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits +heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences +les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir +avalé avec appétit.» Le goût, l’amour, le plaisir de l’étude, il voulait +que, par la variété et l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de +tenir l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère de cordialité +de la classe, par la science charmeuse du maître, on les inspirât +profondément à l’élève. + + [6] «Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations + dramatiques _françaises_ qui, disait-il, passionnent et dissipent + une maison sans grand profit pour son progrès intellectuel.» _Vie de + l’abbé Hetsch_, p. 368. + + [7] A. Ravaisson. + +Il voulait aussi qu’il emportât de ses années d’éducation le goût et +l’amour de la maison de Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à +la rendre attrayante, aussi bien par la beauté du culte que par la +participation de tous aux offices et aux chants religieux. Pas de messes +suivies dans un silence accablant, mais des prières récitées à haute +voix et coupées de cantiques; pas d’exercices importuns, longs, +produisant comme un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, des +instructions vivantes et enlevées, des cérémonies captivantes, de la +musique, des fleurs et des lumières. Et pour retenir tranquille et +captivé tout son petit peuple de marmots, son zèle ne reculait devant +aucune innovation, pourvu que le respect dû à la maison de Dieu n’en +souffrît d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance et l’amour +qu’il jetait à la base de la piété chrétienne qu’il faisait de la +chapelle une maison de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits +était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. Jadis, aux siècles +qu’influençait l’esprit de Jansénius, on disait: «Adorez Dieu. Tremblez +devant Dieu.» Don Bosco, suivant l’admirable conseil de Fénelon, disait: +«Tâchez de leur faire goûter Dieu à ces petits[8].» + + [8] _Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille_. + +Un grand Maître de l’Université de France[9] avait coutume naguère de +répéter à son peuple de subalternes en parlant des internes de ses +lycées: «Faisons-leur des murs souriants.» Don Bosco n’avait pas attendu +ce conseil pour faire de toutes ses maisons des demeures attrayantes où +la joie se sentît comme chez elle. + + [9] Jules Ferry. + + * * * * * + +Dans quel but? + +Parce que, avec son sens profond de l’éducation, il avait vite compris +que la tristesse et l’ennui, ces deux vilaines bêtes noires, comme les +appelait Mme de Sévigné, glacent ou étouffent les âmes, les replient sur +elles-mêmes ou les courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites ou +des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent les meilleures +activités, retardent ou arrêtent l’éclosion des talents les plus +vigoureux. Tandis qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui +jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque et entretient la +droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est +l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que grâce à elle +l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque sans y +prendre garde. + +Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui ne gagne à son contact: la +tristesse et l’ennui sont mères de l’apathie; mais la joie, elle, se +prolonge toujours en ébats et en mouvements. Elle détend les nerfs, elle +les rafraîchit; elle fait passer à travers l’organisme comme un frisson +de vie; et ce n’est pas un des moins curieux effets de l’influence du +moral sur le physique que ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce +nerf aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la joie instille à +la nature de l’enfant. + +On l’a observé aussi, et bien finement[10], que ce qui descend dans +l’esprit et le cœur de l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse +d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, adhère plus fort à +l’intelligence et à la mémoire, atteint plus sûrement le fond même de +l’être, la moelle même du caractère. + + [10] _Vers la joie_, par Mgr Keppler, chapitre XVII. + +Ajoutons que la joie s’intègre admirablement dans le système d’éducation +salésien, s’il est vrai que, d’une part, ce système tend essentiellement +à provoquer la confiance de l’enfant, et que, d’autre part, il n’est +rien, après l’affection dont il doit se sentir enveloppé, qui +n’épanouisse son cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux que +cette atmosphère de joie dans laquelle il baigne. Goûtez l’image si +juste par laquelle un pédagogue moderne[11] exprime le fond de toute +cette théorie de la joie: «Comme les œufs des oiseaux, comme le +nouveau-né de la tourterelle, l’enfant n’a besoin au début que de +chaleur. Mais qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin humain, +sinon la joie? C’est elle qui permet aux forces naissantes de croître, +tels les rayons de l’aurore; elle est le ciel sous lequel tout prospère, +sauf le poison.» + + [11] J. P. Richter. + +Pour clore cette litanie des bienfaits de la joie, rappelons qu’il +importe extrêmement qu’à l’heure de la formation première et définitive +l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort et la joie. Il +serait fâcheux et funeste que de toutes ces années d’éducation il +emportât cette impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est +bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon: «Si l’enfant se fait une +idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se +présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu.» + +Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce bambin évaporé et distrait +deviendra un adolescent grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira les +yeux sur la vie et le monde, quel spectacle frappera immanquablement son +esprit curieux? Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, le +vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il éclatera de rire, il +semblera tirer à lui tout le plaisir, il laissera entendre que seul il +monopolise le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge--qu’à cette +heure son inexpérience serait incapable de démasquer--il faut que de +bonne heure le jeune homme ait appris que la vertu est charmante, +qu’elle recèle des joies profondes, que la religion n’est jamais amie de +la tristesse, qu’elle bénit et encourage toute joie pure, que le vrai +rire est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la plus douce des +créatures sorties de ses mains, après l’amour. + +Nous n’ignorons pas toutes les objections que l’on peut dresser contre +cette théorie: elle énerve la discipline, elle semble faire litière du +péché originel et de ses conséquences, elle ouvre dans les cœurs un +appétit féroce de distractions, elle fait des âmes de plaisir, elle +dégoûte de l’œuvre austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne +tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il serait prouvé que pareil +système d’éducation côtoie fréquemment des précipices, et y verse +quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en souvenir des bienfaits de +la joie que nous venons d’énumérer, nous pourrions répéter après Mme de +Maintenon: «Quand même la gaîté serait excessive, les suites en sont +moins fâcheuses que celles de la tristesse.» + + * * * * * + +Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, verser si +aisément dans l’excès, elle qui s’alimente aux sources les plus pures? +D’où provient, en effet, dans les maisons salésiennes, la joie qui +s’épanouit dans les cœurs et sur les visages? La philosophie nous +apprend que la joie est cette complaisance du cœur dans un bien qu’il +sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien dont l’enfant élevé à l’école +du Bienheureux Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur? + +C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse toute. L’éducateur ne +l’écorne pas, ne l’atrophie pas, ne l’étouffe pas; il laisse cette +plante ardente s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. Il se +contente de lui fournir à discrétion l’air et la lumière, et de +surveiller la qualité du sol où elle puise son aliment. + +C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir aimé, vraiment aimé. +Quoi que prétendent certains esprits chagrins, l’enfant n’est jamais +insensible à ce bonheur. Il a même un merveilleux instinct, presque un +don de divination, pour deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu, +senti, savouré, remplit son petit cœur d’une émotion joyeuse. + +C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal d’une conscience en +paix avec Dieu, limpide, pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se +sent installé dans l’amitié divine, d’une âme mise en contact par la +religion avec toutes les sources des grandes émotions. + +C’est enfin--car il faut nous borner--cette variété de moyens, +d’industries, d’occupations par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie +de toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids de la discipline, +adoucir ses rigueurs, rompre ses monotonies, atténuer les effets +désastreux et déprimants d’une règle inflexible. + + * * * * * + +A quoi aboutit cette éducation menée dans la joie? + +A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, des valeurs sociales? +A les faire traverser sans dégâts la crise de la jeunesse? A les +maintenir fermes dans la voie des commandements de Dieu? A assurer le +salut de leur âme, but suprême de toutes les pensées de l’éducateur? +Hélas! Ce serait trop demander à une méthode que d’en attendre de +pareils résultats! La vie est méchante et les hommes aussi: ils se +chargent souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait bâti sur le +roc, et de ravaler à leur niveau les âmes qui rêvaient de planer +au-dessus de leurs tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons +affirmer, et preuves à l’appui, c’est que _pareille éducation attache +d’un lien puissant et doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a +donnée_. Et c’est déjà quelque chose. + +Pour elles, le collège n’est plus cette «geôle de jeunesse captive» dont +parlait Montaigne; il n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au +poète[12] sous un jour sombre, avec + + Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses, + Ses salles qu’on verrouille. . . . . . . . . . . . . + Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs, + Sa grande cour pavée entre quatre grands murs. + + [12] Victor Hugo. + +Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, on a traversé les +plus belles années de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on +montre le poing dans un geste de dépit inconsolable; mais, au contraire, +c’est la bonne maison où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant +d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si fortes; où, presque sans +y prendre garde, l’on s’est imprégné pour la vie des principes qui font +marcher droit et des lumières qui font distinguer toutes choses; où l’on +a été vraiment aimé comme peut-être on ne le sera jamais plus dans la +vie, pour soi, pour son âme; où à chaque détour de corridor, à chaque +coin de la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent pour nous +accueillir tous les souvenirs du passé, et les figures les plus chères. +Figures aimées de nos anciens maîtres! Elles ont le même sourire que +jadis; les cheveux ont blanchi, les traits se sont creusés, mais au fond +des cœurs la flamme sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de +retrouver en quelque état qu’ils soient: fils fidèles ou enfants +prodigues, ces gamins de jadis devenus des hommes, happés, secoués, +tourmentés et parfois aussi, hélas, pervertis par la vie! Avec eux, tout +haut, on se remet à épeler le passé; avec eux, tout bas, on murmure les +mots divins qui vont atteindre les parties profondes de l’âme. + +Instants de pure jouissance, bain fortifiant de jeunesse! Nul ne s’y +dérobe. Il suffit qu’un hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes au +voisinage du logis où se sont écoulées les plus belles années de leur +existence, les plus joyeuses, pour qu’ils poussent la porte et entrent. +Dès le seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit. + +Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort à ramener l’homme fait à +la pureté de la source première, et à l’y replonger un instant pour le +rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux tentations de la vie, +aux devoirs austères! + + + + +V + +De l’autorité en éducation + +Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom de la +force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la raison et de +la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de la charité et de +l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop +profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir. + + +C’est au problème de l’autorité que l’on attend un système pédagogique. +Quelle place va-t-il lui faire? Sur quelle base va-t-il l’asseoir? Toute +une philosophie est engagée dans cette double question. Nous l’avons +déjà dit: selon que l’on considère l’enfant comme un foyer d’appétits +anarchiques, ou comme une bonne petite nature inclinée au bien, l’on +oscille de l’excessive rigueur à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès +lors qu’une volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom de qui ou de +quoi le fait-elle? De la force irraisonnée qui exige à tout prix la +discipline? De la raison qui attend l’assentiment volontaire? De la foi +qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la seule autorité de Dieu? De +la conscience? Questions brûlantes dont la réponse constitue toujours la +partie centrale des théories d’éducation! Nous ne saurions l’éviter. +Voyons donc comment la méthode salésienne résout le problème. + + * * * * * + +Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous dit, _in hymnis et +canticis_. La vraie joie, celle qui jaillit des sources pures de l’âme, +dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la +confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de +l’éducateur en ce sens que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher, +saisir, former, ciseler presque sans y prendre garde. + +Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté qui respecte sa +spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant demande, en effet, que son +originalité ne soit pas étouffée, mais épanouie; que ses énergies ne +soient pas comprimées, mais disciplinées; en somme que l’éducateur le +traite un peu comme la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec +cette patience, cette sagesse, cette vigilance de tous les instants, cet +art infini de guetter l’occasion, qui arrivent à plier librement nos +volontés au plan divin. + +«Fort bien! Très joli ce programme de haute liesse, d’initiative +éveillée et de libre obéissance, diront certains! Mais vous avez l’air +d’oublier en tout cela que la matière peut être rebelle à l’effort de +l’éducateur. Elle regimbe parfois, souvent, contre l’ordre, non par un +simple jeu de réflexes, mais de parti pris. Le commandement gêne tel +appétit: on le bouscule, et voilà tout! On peut vouloir réduire le rôle +de l’autorité, mais, que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue +à certains moments, et fasse plier!» + +Oui certes, et le système salésien se garde bien de faire fi de +l’autorité. Il n’ignore pas que le péché originel a vicié, sinon +radicalement, comme le voudraient certains, au moins profondément, la +pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait sa précocité jusque dans +le bébé tétant le sein de sa mère: et il ne se trompait pas. Commander, +il le faut; courber sous la règle, la loi, le règlement l’enfant, +l’adolescent, c’est de toute nécessité. Mais nous demandons au nom de +qui et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier victorieusement +une petite liberté humaine, à qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance +de persuasion? + + * * * * * + +A la force?--A des yeux qui roulent, menaçants, à un physique qui en +impose, à une main qui se lève, à une attitude qui fait rentrer sous +terre? + +A la crainte?--Si tu n’obéis pas, c’est ceci qui t’attend: tel pensum, +tel châtiment, telle privation, telle humiliation publique. + +A la raison, à la conscience?--A la raison qui veut enlever +l’assentiment libre de l’enfant, et rêve candidement de le faire +convenir de la justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition. + +A la foi?--Cet ordre est celui-là même que te donnerait Jésus-Christ, le +Fils de Dieu, que tu aimes; cet ordre s’inspire de son esprit; cet ordre +te vient de ses représentants. + +Nous répondons: ni à la force, ni à la crainte _autant que possible_; à +la raison et à la foi, _dès qu’il se pourra_, car c’est bien là à quoi +tend tout l’effort de l’éducateur chrétien: incliner l’enfant devant +l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu. + +Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, _au début de +l’entreprise_. Allez tenir le langage de la raison à de petits +bonshommes distraits et évaporés, à des adolescents engagés dans le +péché et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois dans leur +discernement du bien et du mal! Allez tenir le langage de la foi à de +pauvres petits qui ne possèdent pas même l’abécédaire de cette adorable +langue! Ils ouvriront des yeux immenses, ne vous comprendront pas, et +continueront d’agir à leur guise. + +Alors? + +Dans l’entre-deux, que faire? Entre le moment où vous accueillez +l’enfant et le jour béni où vous commencerez à le voir obéir par raison +ou religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, comment allez-vous +vous en tirer? Vous ne voulez employer ni la force, ni la terreur; par +ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre la raison ou +l’Évangile: au nom de qui ou de quoi allez-vous lui commander? + + * * * * * + +Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre autorité sera celle de +l’amour, l’autorité de l’homme, de l’éducateur que l’élève ne veut pas +attrister, l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur de ses +enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un signe, se fait écouter mieux +que quiconque. «Que voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot d’un +de ses élèves: il ne m’aime pas.» _Sans affection pas de confiance, et +sans confiance pas d’éducation._ Le Bienheureux Don Bosco l’avait très +bien compris: aussi travaillait-il à gagner le cœur de l’enfant, et par +le cœur toutes les avenues de l’âme. Volontiers il eût résumé toute sa +méthode dans cette phrase: «Se faire aimer soi-même pour mieux faire +aimer Dieu.» + +Cette affection, cette confiance, il la demandait, il la mendiait de ses +fils; il l’enseignait à ses disciples; mais surtout il la méritait des +uns et des autres. A l’aide de quels procédés? Sa vie et sa doctrine +nous les ont appris. + +«Voulez-vous être aimé, disait-il? Aimez. Et encore ça ne suffit pas: +faites un pas de plus: il faut que non seulement vos élèves soient aimés +de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment le sentiront-ils? +Écoutez votre cœur: il vous répondra[13].» + + [13] On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher les hommes, + que de s’intéresser à ce qui les intéresse. + + Cl. FARRÈRE. + +D’abord pas de barrière entre l’élève et son maître, pas de loi des +distances, pas de lignes parallèles où tous deux cheminent sans risque +de se rencontrer! Comme aussi pas de colère, pas de coups, pas +d’humiliation publique!--Mais la compénétration des cœurs, l’esprit de +famille, la bonté toujours inquiète, toujours agissante, toujours +penchée sur la faiblesse ou l’ignorance,--la miséricorde qui sait fermer +les yeux, qui ne punit pas tout, qui pardonne aisément,--le souci +constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt à sa santé, à ses +parents, à ses besoins, à ses peines, à ses progrès, à ses joies,--la +vigilance qui le protège, le défend aussi bien de la pierre du scandale +que de l’inclémence du temps,--la tendresse réelle et exprimée,--la +surveillance continue mais maternelle,--l’imagination sans cesse en +éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, instruire, épanouir la vie +de l’enfant,--la douceur qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon +sourire au milieu des pires traverses, qui sait punir avec un regard +attristé, une bouche silencieuse, un front qui se détourne,--la +confiance, témoignée de mille façons et attirant infailliblement la +confiance,--la condescendance, qui ouvre à deux battants les portes de +la chambre et accueille le petit bonhomme de dix ans comme un grand +personnage,--la saine familiarité qui se mêle aux jeux des enfants, à +leurs divertissements les plus puérils, à leurs petites folies: cela, +tout cela, et que de choses encore, mais toutes renfermées dans ce mot, +trop profané, et divin pourtant: l’amour! + +Le grand éducateur a résumé ces procédés en deux mots célèbres. A +lui-même il s’est dit: _Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse._ A +ses fils il a dit: _Ne soyez pas des supérieurs, mais des pères._ + + * * * * * + +Vous dites: Pareille méthode n’aboutit à rien de solide, de durable, +parce qu’elle repose sur le sentiment. Si l’espace ne nous était pas +limité, nous aurions plaisir à montrer en action cette pédagogie, à la +saisir sur le vif, à l’incarner dans les faits tirés de la vie du Saint. +Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage de l’expérience. Au dire +de Don Bosco, elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent: et les +dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne sont pas encore des cas +désespérés: ces dix malheureux, ainsi traités, avec bonté et respect, +seront devenus moins dangereux pour leurs frères[14]. + + [14] Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le Président du + Conseil piémontais, Urbain Rattazzi. + +Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté des centaines de +fois: les enfants que, pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter +des maisons salésiennes, leur demeurent toujours attachés, et reviennent +voir leurs Supérieurs. Souvent ils se ressaisissent, et parfois même +deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui ont mal tourné, au point +de vue moral ou social, pécheurs scandaleux ou révolutionnaires +farouches, conservent toujours au fond de leur cœur, faible ou trompé, +un souvenir attendri, une pensée fidèle aux maîtres de leur jeunesse: +chétive étincelle, enfouie sous la cendre, qui, à l’heure +dernière,--cela s’est vu souvent--peut se réveiller et devenir un +brasier de repentir. + +Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre? Mais non. C’est +un agrégé d’Université qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes: +«L’adolescent éprouve un tel besoin de donner et de recevoir des marques +d’affection que, dans un milieu où elles font défaut, rien ne saurait +les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable une existence +très pénible par ailleurs[15].» Vous le voyez: la pédagogie moderne va +rejoindre dans ses dernières conclusions les meilleures théories +salésiennes. Cette éducation qui ne rougit pas d’appuyer la pointe de +son levier sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever les volontés +les plus résistantes. Avec une telle méthode l’enfant est vite gagné. +C’est si bon pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte! Si nouveau +aussi, parfois, hélas! Et quelles réserves étonnantes de sensibilité +inemployée recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent! Comme on +serait fou de se priver de pareils auxiliaires! + + [15] Mendousse, _L’âme de l’adolescent_, p. 73. + + * * * * * + +Que l’éducateur les emploie donc, non pour gargariser, sottement et +imprudemment, sa vanité avec cette touchante affection, non pour nourrir +sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant, non pour s’arrêter +comme au terme même de l’éducation à cette commune tendresse, mais pour +prendre barre sur cette âme de chrétien, lui commander au nom de cette +forte autorité de l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses, la +porter vers le monde surnaturel. + +Alors, petit à petit, année par année, car il y faut beaucoup de temps +et plus encore de patience, l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la +grâce, trempée dans la rosée des sacrements, éclairée par la parole de +Dieu, cultivée de la main du prêtre, la plante montera, s’épanouira, +fleurira. Et le produit de cette triple collaboration de la grâce de +Dieu, de la volonté humaine et de l’affection agissante de l’éducateur +sera le jeune homme chrétien. + + + + +VI + +De la piété en éducation + +Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de la +confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie et la +dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute vertu.--La société, +l’école et la famille, jadis conseillères du bien, devenues souvent +aujourd’hui complices du mal.--La vertu du jeune homme, plus tentée et +moins protégée, doit donc endosser la double cuirasse de la foi et de la +piété.--Importance de la première éducation chrétienne; elle se survit à +elle-même, se retrouve aux heures difficiles et finit par sauver les +âmes. + + +Se rappelle-t-on la marque de flétrissure que jadis un grand +romancier[16] infligeait à certaines maisons d’éducation? «De vie +religieuse aucune, qu’un formalisme vide et inefficace. De vie morale +pas davantage... Il a manqué à cette éducation les deux outils +nécessaires d’hygiène collective et individuelle qu’avaient entre leurs +mains les inventeurs de l’éducation cloîtrée: la Confession et la +Communion.» C’est précisément pour assurer à ses fils cette vie morale, +presque toujours absente des établissements purement laïcs, que le +Bienheureux Don Bosco fit, dans son système d’éducation, une si large +place à la vie religieuse. De fait, l’observateur, même distrait, qui +cherche à découvrir le mécanisme secret de l’éducation salésienne, +demeure toujours frappé de la piété intense qu’elle développe. + + [16] Paul Bourget + +Ne prenez pas cet adjectif en mauvaise part et n’allez pas croire que +les maisons salésiennes gavent leurs enfants de prières et d’exercices +pieux[17]: vous seriez loin, très loin du compte. La piété salésienne +est tout ce qu’il y a de raisonnable et d’équilibré, mais en même temps +de solide et de vivant. Quatre traits la distinguent: _elle s’appuie sur +une forte instruction religieuse,--elle essaie de saisir l’enfant tout +entier,--elle respecte pleinement la liberté de l’âme,--et pratiquement +elle aboutit à mettre le jeune homme en contact permanent avec la source +de toute force: la grâce de Dieu._ + + [17] Sait-on, par exemple, que les prières du soir, telles que les a + composées Don Bosco pour ses enfants, ne durent que quatre minutes + au maximum? Détail piquant: le Bienheureux ne consentit jamais à les + faire dire à la chapelle, mais voulut toujours les entendre réciter, + en été sous les portiques, en hiver dans une salle close quelconque, + pour habituer ses enfants à prier partout, disait-il, pour les + dresser à la prière en famille, et aussi pour se ménager un peu plus + de liberté dans les avis paternels que chaque soir il leur donnait + en leur souhaitant une bonne nuit. + + * * * * * + +Une piété mécanique ou purement sentimentale, Don Bosco l’eut toujours +en horreur. Sur ce terrain comme sur les autres, il voulait que la +raison et la foi fussent guides et maîtresses. Il savait comme le +souffle du siècle, les nécessités matérielles de l’existence, les +rechutes du péché ont tôt fait de jeter à terre des habitudes +religieuses qui ne s’appuieraient que sur des réflexes ou des +attendrissements vagues. Mettre une doctrine solide à la base de la vie, +celle-là même que Jésus-Christ est venu révéler aux hommes, ce fut le +grand souci de cette âme d’éducateur. De la piété, oui, mais de la piété +appuyée sur un corps d’idées religieuses, seul capable--et encore!--de +la sauver de tout naufrage. Voilà pourquoi dans les maisons salésiennes +l’instruction religieuse demeure au premier plan des préoccupations des +maîtres. Pour en imprégner l’âme, ils s’ingénient de mille +façons. Instructions courtes, mais solides, vivantes, imagées, +pratiques,--catéchismes bien préparés et suivis avec attention,--brefs +sermons de cinq minutes clôturant les prières du soir et déposant au +cœur des enfants une pensée grave pour nourrir leur sommeil,--courtes +lectures terminant la messe ou précédant le salut,--allusions +religieuses ou morales s’agrafant un peu sur tout, le plus naturellement +du monde, en récréation comme en classe, sur un texte de Virgile, comme +sur une anecdote contée en cour,--rappel fréquent mais nullement +fastidieux des vérités fondamentales, par tous les moyens dont disposent +un zèle ingénieux ou une pédagogie attentive: tout est tâté, éprouvé et +employé dans le dessein d’enfoncer dans cette jeune tête une doctrine de +vie assez riche et assez forte pour préserver à l’heure du mal ce cœur +fragile. + +Mais ce n’est pas l’intelligence seule que, dans ce système, l’éducateur +cherche à atteindre. Elle d’abord, elle surtout, certes; mais tout le +reste ensuite, toute l’âme, tout l’enfant,--aussi bien son cœur que son +imagination, aussi bien ses sens que sa mémoire. Cette piété +s’efforce--et presque toujours avec succès--à faire aimer la maison de +Dieu, à rendre la religion attrayante, nullement importune ni pesante. +Pour atteindre ce but, les offices seront brefs, variés, agréables, +spectacle pour les yeux, charme pour les oreilles, intérêt pour +l’esprit, émotion profonde pour le cœur. Les enfants de chœur, stylés et +recueillis, déploieront leurs longues théories dans le sanctuaire; +l’autel sera paré avec goût, baigné de lumières, parfumé de fleurs; les +chants s’imprégneront de foi et d’art, et tous y participeront. Rarement +l’ennui, ou la rêverie qui y achemine, viendront mordre sur ces âmes +d’enfants, car s’ils ne prient pas à haute voix, un joli cantique +populaire les fait vibrer à l’unisson. En un mot, l’église redevient +pour ces petits chrétiens du XXe siècle ce qu’elle était pour nos aïeux +du XIIe ou du XIIIe: la maison qui a tellement su captiver nos cœurs, où +on a senti Dieu si présent et si doux, qu’instinctivement, à l’heure de +la tentation ou de la misère, ou du découragement, ou de la grande +douleur, l’âme y accourt comme à son refuge naturel. + +Il faut dire aussi que pour la leur faire aimer on ne s’est servi +d’aucun de ces procédés de contrainte qui, sur l’heure, peuvent bien +plier les volontés, mais ne réussissent jamais à conquérir les cœurs. Ce +fut, en effet, un des principes les plus chers de la pédagogie de Don +Bosco que le soin jaloux avec lequel il respectait la liberté religieuse +de ses enfants. Faciliter le plus possible à ses fils l’accès des +Sacrements, incliner suavement les âmes vers la prière, insinuer +habilement les graves pensées qui font mûrir les décisions +bienfaisantes, exhorter, même directement, ces petits chrétiens à +retourner leur vie, ou à la rendre meilleure en s’approchant du pardon +de Dieu ou de l’Hostie-Sainte: cela oui; mais ne rien devoir, en fait de +piété, à la contrainte. Donc pas de communions fixes, à tel jour, tout +le collège réuni, banc par banc; pas de communions dites générales, où +la timidité de quelques-uns se laisse fatalement entraîner par le flot +de communiants vers le sacrilège; pas de confessions réglementées, +classe par classe; mais la liberté, la liberté, la sainte liberté des +enfants de Dieu, cette liberté que la grâce elle-même respecte, tout en +l’assiégeant de mille façons pour la plier divinement à ses fins. + + * * * * * + +Et à quoi visaient, en fin de compte, cette solide instruction +religieuse et ce charme répandu sur la piété? A mettre l’enfant en +contact précoce et fréquent avec les trois sources de vie surnaturelle: +la _confession_, la _communion_, la _dévotion à la Sainte Vierge_. + +C’est inouï comme Don Bosco a insisté tout au long de sa vie sur la +pratique de la confession! Elle était pour lui le grand moyen éducateur. +Il revenait toujours sur ce point dans ses fameux «petits mots du soir». +Sous les portiques de sa maison il avait fait peindre en caractères +ultra-visibles des maximes de l’Écriture, qu’il voulait graver pour la +vie dans la mémoire de ses fils; trois sur quatre se rapportaient au +sacrement de Pénitence. Après le saint Curé d’Ars, on peut affirmer sans +crainte que Don Bosco fut l’homme qui confessa le plus dans son siècle. +Comme l’a si bien dit Huysmans: «Il confessait à l’église, en plein air, +dans un coin de chambre, et le souvenir nous a été conservé de cet +admirable prêtre confessant dans ce pré qu’il avait loué, alors que tous +les propriétaires d’immeubles l’avaient, les uns à la suite des autres, +congédié. Il s’asseyait sur un petit tertre, et, à distance, formant le +cercle, les enfants à genoux se recolligeaient, s’apprêtaient à lui +avouer leurs défauts ineffacés ou leurs oublis. Et l’on voit Don Bosco, +avec sa physionomie débonnaire de vieux curé de campagne, prenant celui +de ses pénitents qui a terminé l’examen par le col. Il l’enveloppait de +son bras gauche et appuyait légèrement la tête de l’enfant sur son cœur; +ce n’était plus le juge, mais le père qui aidait le fils dans l’aveu si +souvent pénible des moindres fautes.» + +Et avec une psychologie profonde de l’enfant, n’ignorant pas que son +attention est toute petite, il n’abusait jamais des conseils; deux +phrases, trois phrases, mais si justes, si appropriées à l’état d’âme, +c’était tout ce qu’emportait le pénitent, en plus du pardon. Cela +suffisait largement à le maintenir solide jusqu’à la prochaine +confession. Le Bienheureux se rattrapait, si l’on peut dire, à propos +des confessions générales. Son zèle s’ingéniait à les provoquer chez les +pénitents qu’il ne connaissait pas, ou qu’il sentait inquiets, troublés +dans leurs rapports avec Dieu. Quand il avait reçu cet aveu de tout un +passé, il demeurait tranquille sur l’âme qui le lui avait confié; il +était sûr de la tenir, de la guider, de la conquérir au bien. + +Pour l’aider dans cette tâche, il comptait sur la double force dont +dispose un chrétien dans la lutte contre le mal: l’Eucharistie et le +secours de la Mère de Dieu. Dès les premiers jours de son ministère +sacerdotal, le Bienheureux fut un chaud partisan de la communion précoce +et de la communion fréquente. De nos jours on n’a plus de mérite à faire +communier tôt et souvent les petits chrétiens; Rome a parlé, cela +suffit. Mais il y a cinquante, soixante, quatre-vingts ans? Or, dès +1847, Don Bosco, dans son premier internat, poussait à la communion +fréquente; et elles sont de lui, ces lignes gracieuses, vieilles de plus +de soixante ans: «Quand un enfant sait distinguer entre le pain +ordinaire et le pain eucharistique, quand il a une instruction +suffisante, il ne faut pas s’occuper de son âge, il faut que le Roi des +cieux vienne régner dans cette âme.» L’Eucharistie, est la première +colonne de salut. + +La seconde est la dévotion à la Très Sainte Vierge. Toute sa vie, il l’a +prêchée. Ce conseil de sa mère au matin de sa prise de soutane: «Si un +jour tu deviens prêtre, propage sans cesse la dévotion à la Sainte +Vierge», il l’a suivi jusqu’à son dernier souffle. Trois jours avant de +mourir, au seuil de l’agonie, il murmurait à ses disciples: «Du haut de +la chaire et dans vos conversations, insistez sur la dévotion à la +Sainte Vierge et la communion fréquente.» Il sentait, qu’armée de ces +deux boucliers, l’Hostie et la Vierge, la vertu de ses fils, si guettée +et si attaquée qu’elle fût, triompherait des pires séductions. + +Un songe mystérieux d’une nuit de mai 1862 le lui avait d’ailleurs +confirmé. Il avait vu, secouée par une mer déchaînée et assaillie par +des ennemis en fureur, une flotille d’embarcations légères, symbolisant +ses anciens élèves répandus par le monde. Elle n’échappait à l’ennemi et +au naufrage qu’à condition d’aller jeter l’amarre, derrière le vaisseau +amiral portant le Pape, à deux colonnes gigantesques surgies des flots +en courroux: l’une était surmontée d’une Hostie, l’autre de l’effigie de +la Vierge. + +Ce dernier trait couronne comme d’un sourire le chapitre final de cette +pédagogie qui, en somme, ne visait, depuis son point de départ, qu’à +faire vivre en grâce avec Dieu, amis du Christ et de sa Mère, les jeunes +chrétiens confiés à l’éducateur, pour que, demain, dans la terrible +mêlée des passions, ils pussent tenir ferme, observer la loi divine et +sauver leur âme. Théorie aussi simple que savante, aussi claire que +forte, aussi ancienne que moderne! + + * * * * * + +Ce dernier adjectif tombé de notre plume est un de ceux qui qualifient +le mieux cette façon d’éduquer l’enfance, _in hymnis et canticis_. +Jamais plus que de nos jours il ne fut urgent d’asseoir la persévérance +des mœurs de la jeunesse sur une solide piété. Le monde, depuis soixante +ans, évolue terriblement, et en sens fâcheux. Jadis, pour freiner le +jeune homme, à l’heure fatale de la crise, à l’éveil tempétueux des +passions, pour apaiser ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin +fumeux[18], comme parle Bossuet, l’Église pouvait compter sur trois +alliées: la société, l’école et la famille. Les pensées de foi qu’elle +versait d’autorité dans le cœur du jeune homme, les habitudes de piété +auxquelles elle pliait doucement sa volonté, ne trouvaient que rarement +de l’opposition dans ces trois milieux. Que dis-je? Cette triple +institution collaborait avec elle, et chacune dans sa sphère--la société +un peu, l’école beaucoup, la famille passionnément--renforçait l’action +bienfaisante du prêtre. De nos jours les rôles sont renversés. Huit fois +sur dix--et nous sommes indulgents--société, école et famille sont +complices du mal, tout au moins en le laissant opérer à son aise. A +certains jours même, c’est à se demander comment des vertus de jeunes +gens peuvent y résister: dans les carrefours, les pires tentations +affichées ou s’affichant sous l’œil paterne de la police; à l’école, une +doctrine justifiant tout, légitimant tout; au sein de la famille, +l’autorité du chef ne sachant plus sur quoi s’appuyer, abdiquant devant +le caprice de l’enfant, quand elle ne s’oublie pas à lui jeter les rênes +sur le cou. Cependant, comme si la défection de ces trois alliées de la +veille ne suffisait pas pour désemparer une pauvre volonté humaine, +fragile et inexperte, des courants de mal d’une extrême puissance se +déchaînent à travers le monde, semblant ne viser qu’à envelopper et +entraîner la jeunesse contemporaine. Quelle formidable organisation les +forces mauvaises ont dressée, au cœur de la société, pour capter de +toutes façons, par toutes ses facultés et tous ses sens, l’âme de +l’adolescent! Alors? Qui sauvera ce malheureux de la fournaise? Jadis, +en plus de l’Église, ils étaient trois à appuyer sa faiblesse; de nos +jours ils sont quatre à conspirer, positivement ou négativement, contre +elle. D’où lui viendra le salut à cette pauvre jeunesse si tentée, si +guettée, si assaillie? Qui l’aidera efficacement à traverser la crise? +Qui l’aidera aussi, à quelques années de là, à se tenir droite et solide +dans la vie? Seule, une piété forte, bien entendue, appuyée sur une foi +éclairée et vivante, se tenant en contact permanent avec toutes les +sources d’énergie divine, plaçant au-dessus de tout l’amitié de Dieu et +fréquentant avec amour, quoique sans tapage ni ostentation, la prière et +les Sacrements. Jadis, dans les temps très lointains, à la rigueur, une +piété quelconque pouvait suffire. De nos jours il en faut une autre, pas +commune, comme l’épreuve à traverser. Et c’est ce que Don Bosco avait +admirablement saisi, quand il demandait à ses fils de comprendre leur +époque, de sentir la gravité des périls qui guettent la jeunesse, et de +l’armer, pour ces luttes, d’une double cuirasse de foi et de piété. + + [18] Panégyrique de saint Bernard, premier point. + + * * * * * + +A-t-elle toujours suffi, cette armure? Quoique criblée de coups, +a-t-elle toujours protégé de la défaite les poitrines qui l’avaient +endossée? Hélas, non! Nous n’éprouvons pas de peine à avouer loyalement +qu’en certaines circonstances, portée par certains jeunes hommes, elle +s’est montrée insuffisante. La vie est méchante, les hommes aussi, et +ces courants auxquels, quelques phrases plus haut nous faisions +allusion, sont d’une violence à engloutir les meilleurs nageurs. Dès +lors, nul ne s’étonne que plus d’un ancien élève des maisons de Don +Bosco n’ait pas persévéré sur le chemin que lui avaient montré ses bons +maîtres. + +Mais nous sommes tranquilles quand même sur l’issue fatale de leurs +écarts: ils nous reviendront. Nous aussi nous sommes des _semeurs de +remords_. Ce n’est pas impunément qu’à l’âge des pures tendresses l’on a +aimé Jésus-Christ et sa Mère. Ça se retrouve. Un jour viendra, une heure +sonnera où ils s’agenouilleront à nouveau, en désir au moins, au +tribunal de la Pénitence, à la Table Sainte, à l’autel de Marie. Sera-ce +tôt, sera-ce tard? Sera-ce à la minute de la mort, ou au lendemain d’une +grande faute? Sera-ce tout proche d’un grand bonheur, ou pas loin d’un +deuil cruel? Sera-ce au soir d’une catastrophe, ou à la veille d’une +grave décision? Nul ne le sait: c’est le secret de Dieu. Mais encore une +fois, nous sommes tranquilles: nous les aurons. + +Enfants prodigues, ils rentreront un jour ou l’autre à la maison +paternelle, où les attendent leurs frères demeurés fidèles. Or, ceux-ci +sont légion. C’est par milliers, en effet, que le Bienheureux et ses +fils ont, grâce à cette éducation de piété, peuplé la terre de jeunes +hommes chrétiens. Jadis, il n’y a pas trente ans, cette plante se +faisait rare; de nos jours, Dieu merci, on en respire le parfum un peu +partout, aussi bien à l’usine qu’au bureau, aussi bien dans la mine que +sur le chantier, aussi bien sur les places publiques que dans l’intimité +des foyers. Le jeune homme chrétien! Voilà bien le produit authentique +de ce cœur à cœur entre le Dieu de l’Eucharistie et l’âme d’un faible +chrétien! Type séduisant de beauté morale, antipathique à personne, et +d’où s’échappe une vertu salutaire à tous! Secoué comme quiconque par +les enchantements de la vie et les tentations vivantes embusquées à tous +les carrefours, comme aussi par les convoitises de la volonté et les +doutes de l’esprit, mais passant au travers de ce monde d’ennemis +conjurés, parce que la force de Dieu est en lui. + +Le fruit fait juger de l’arbre, dit l’Évangile. Pour qu’un tel miracle +de force et de tendresse, de dévouement et de pureté s’épanouisse, à +l’heure qui sonne, sous le ciel de Dieu, il faut bien que l’éducation +qui l’a lentement mûri soit de bonne qualité. + + + + +VII + +Péché originel et éducation + +Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système +d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement +viciée par lui: conséquences illogiques de ce système en +éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature +foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en +éducation.--Persistance actuelle de cette double théorie.--Originalité +et sagesse de la méthode du Saint, qui, passant entre ces deux excès, ne +voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté, ni le témoin +passif de son jeu, mais le collaborateur indispensable de sa jeune +activité un peu folle. + + +A deux heures diverses de l’histoire, à deux siècles de distance, sous +la plume de deux grands écrivains, le problème de l’éducation a reçu +deux solutions radicalement opposées, qui toutes deux cependant +prétendaient s’inspirer d’une enquête approfondie des origines de +l’humanité, tant il est vrai que l’affirmation ou la négation du péché +originel est à la base de tout système d’éducation! Le système salésien +se rattache, lui aussi, à ce mystère intime de notre être; mais, à la +différence de ces écoles extrémistes, il a l’avantage de se tenir à +l’écart de tout excès de doctrine et d’application, de respecter l’ordre +réel des choses et de prendre cette voie de milieu qui, d’après l’adage +antique, est le propre même de la vertu. Pour nous en convaincre, +relisons Pascal et Rousseau, rattachons leurs systèmes à la doctrine qui +les a suggérés; puis, comme dans l’un et l’autre, à côté de vues +nouvelles, nous trouverons un corps d’enseignements que notre foi de +chrétiens ne saurait accepter, demandons-nous si la conciliation de ces +théories opposées ne saurait se faire, ne s’est pas faite au siècle qui +suivit, non pas sous la plume, mais dans la vie et les œuvres de +quelqu’un qui était mieux qu’un philosophe, puisque c’était un saint, +mieux qu’un théoricien, puisque c’était un éducateur, et l’un des plus +nobles que le monde ait connus. + + * * * * * + +Ce mystère du péché originel, mystère intime de notre être, mystère de +misères et de grandeurs mêlées, Pascal, on le sait, en a fait le centre +de son apologie de la Religion. Nul penseur n’a plus que lui écrasé de +ses dédains la raison humaine, nul plus que Pascal ne l’a montrée, non +pas courte par quelque endroit, comme disait Bossuet, mais courte par +tous les bouts; nul aussi n’a chanté, et avec quel lyrisme, la grandeur +de ce «roseau le plus faible de la nature, mais qui pense». Et il +conclut: «Quelle chimère est-ce donc que l’homme! Quel monstre! Quel +prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du +vrai, cloaque d’incertitudes et d’erreurs, gloire et rebut de +l’univers!... Qui démêlera cet embrouillement?» Et sa pensée inquiète va +mendier la réponse aux philosophies: vaine démarche! Aucun système ne +résout l’énigme. Seule la religion peut tout expliquer grâce au dogme de +la chute: sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes +incompréhensibles à nous-mêmes. Mais une fois admis tout s’éclaire d’un +jour limpide. «Si l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait, dans +son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si +l’homme n’avait été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la +vérité, ni de la béatitude.» Misère et grandeur peuvent ainsi se +concilier. «Ce sont, dit-il dans une image grandiose, misères d’un grand +seigneur, misères d’un roi dépossédé.» + +Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été gâtée dans le détail par +le jansénisme dont Pascal ne secoua jamais le joug? Cette raison qu’il +eût suffi de montrer incertaine dans ses démarches, faculté amoindrie +par la faute originelle, il la présente comme frappée d’impuissance +absolue; cette volonté, dont il devait souligner les défaillances +quotidiennes, il nous la donne comme radicalement incapable de se +déterminer au bien; cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam, +puissamment inclinée au mal, brisée dans son harmonieux équilibre, il +nous la dépeint comme foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire +triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement victorieuse. +Et comme les idées sont des forces tendant incessament à s’épanouir en +actes dans les divers champs de l’activité humaine, cette théorie devint +une règle de vie, et cette règle de vie enfanta un système d’éducation. + +Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus admirable pour le temps! +Illogique, car s’il est vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne +peut que suivre la pente de son égoïsme, et que, dès que la grâce +intervient, comme elle est toujours nécessairement efficace, la nature +humaine se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu, pratiquement la +vie morale du chrétien devrait consister dans un simple «laisser faire». +Mais ces Messieurs de Port-Royal[19] ne prirent pas garde à +l’inconséquence de leur système, et ils s’attachèrent fortement à jouer +à la grâce efficace, et à contraindre la nature à se régler suivant le +bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les spécialistes de tous +les temps ont admiré. Le voici en quelques lignes: + + [19] Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques «solitaires» + jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne Abbaye de + Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de Chevreuse, les fameuses + «Petites Écoles» où la pédagogie janséniste tenta ses premières + applications. + +D’abord il faut soustraire l’enfant au monde, où il perd son innocence, +et aux collèges trop peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de +Mirabeau: «Les hommes sont comme les pommes, toutes les fois qu’ils sont +en groupe ils se pourrissent.» Le chiffre des élèves des _Petites +Écoles_ ne dépassera donc jamais cinquante, et pour que l’enseignement +puisse s’adapter à la nature de chacun, et que la surveillance, +absolument nécessaire, soit facile à assurer, la maison se subdivisera +en chambres, et chaque chambre ne comprendra pas plus de six élèves +placés sous la direction d’un maître spécial. Les maîtres se +rappelleront qu’ils doivent se montrer plus «précepteurs que +professeurs». Dans ce but ils écarteront soigneusement tout ce qui +serait de nature à faire connaître le mal et donner l’éveil aux +passions. Ils auront soin aussi de tenir l’élève constamment occupé pour +écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune imagination; et enfin ils +accompliront leur tâche sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront +jamais de coups, ni de verges... Tandis qu’ailleurs les élèves +apportaient dans leurs relations une familiarité brutale, ils étaient +habitués là à se prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un mot, +ces éducateurs s’efforçaient de reproduire l’image de la maison +paternelle. Pour apprécier cet ensemble de règles si justes ne suffit-il +pas d’écrire: quoi de plus salésien! + +Mais il y a le revers du tableau, les articles inspirés par la pensée +janséniste. Ainsi, les fêtes et les jeux bruyants n’étaient pas de mise +dans la maison; on les remplaçait--hélas!--par des travaux et par des +pratiques religieuses sévères et prolongées; de la sorte on pensait +éviter les saillies de la nature viciée. Puis, comme unique excitant au +travail, on avait le devoir; le seul désir de mériter l’approbation du +maître devait les encourager au bien. Défense absolue de faire appel à +l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation, sentiments naturels, donc +corrompus dans leur fond. «Quand il y avait quelque bien dans ces +enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait toujours de n’en +point parler et d’étouffer cela dans le secret.» Le résultat, on le +prévoit. Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence fait +presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté disait en parlant de +ces élèves: «Les enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon +d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance.» Ils tombaient aussi +dans autre chose, témoin cet enfant qui déroba, pour la vendre deux +liards, la calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus tard des +couverts en argent. Sa victime, il est vrai, se consolait en disant: +«Que voulez-vous, il n’était pas prédestiné!» Avec sa profondeur +habituelle de style, Pascal aurait pu dire de cet essai pédagogique: +«Qui veut faire l’ange finit par faire la bête!» Pour avoir trop +comprimé la nature, elle a réagi avec violence. + + * * * * * + +A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans scrupule, de toute +contrainte, en vertu de principes jugés certains, elle devait se +déchaîner de la façon la plus atroce. Voici comment la chose advint. + +La même question que Pascal s’était posée devant le mystère de +contradiction de notre nature, de bien et de mal panachés que tout homme +porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer cet être de +contrastes? Une loi terrible plus impérieuse que celle de la pesanteur +l’attire en bas, ses facultés penchent vers le mal, son corps en nourrit +l’incessant désir; et cependant ce même homme se sent soulevé vers les +hauteurs, tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite. Par moment il +paraît éprouver la nostalgie de la fange et l’instant d’après vous le +trouvez en flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel sphinx donnera +le mot de l’énigme? Ah! ce fut vite fait. Pascal avait répondu avec sa +foi, ses traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture; mais +l’autre, le vagabond élevé sur les grands chemins, répondit avec sa +seule sensibilité et son expérience des grandes routes. «L’homme est +bon, mais les hommes sont mauvais.» Voilà! C’est tout. Mais encore +comment cela est-il arrivé? «Voici: moi aussi j’ai été bon, raisonne +Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile: c’était l’époque où je +vagabondais de Suisse en Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en +France! Les heureux jours! Mes mouvements de haine et de malice, depuis +quand les ai-je éprouvés? Depuis que je suis entré dans la société des +hommes. Si tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux. L’humanité +tout entière a dû subir la même transformation. L’homme est né bon, il +s’est rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état de nature que +l’humanité devait rester: revenons-y. L’homme naturel, voilà ce qui +était bon; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation doit tâcher de +retrouver.» Pour cela, il faut d’abord isoler l’enfant de la société, le +retirer même de sa famille dont le contact pourrait lui être fâcheux, et +le confier à un précepteur chargé, non pas de l’instruire, mais de +veiller jalousement sur son ignorance. Pour l’indispensable à acquérir, +laisser faire la nature: elle est bonne; de soi, instinctivement, rien +qu’à suivre sa pente, elle trouvera son bien; plus tard l’expérience des +choses et l’observation, c’est-à-dire encore la nature, compléteront ce +rudimentaire bagage d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement +et la solitude! Point de maillots dans le tout bas âge, point de +lisières au seuil de l’adolescence! Veiller seulement à ce que le dehors +n’ait pas prise sur lui: cet unique souci suffira à préserver son esprit +de l’erreur, son cœur du vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait +fort bien: «L’art de respecter dans l’enfant la nature, de le laisser se +développer à l’aise, en se contentant de le défendre contre la +pernicieuse influence des conventions sociales.» (_Jules Lemaître_) + +Éducation purement négative, comme on le voit. Plus tard seulement, vers +l’âge de douze ans, le maître songera--non pas à enseigner, cela +jamais--mais à mettre l’enfant dans de certaines conditions où il sera +capable de s’instruire, bien disposé à s’instruire, excité à +s’instruire. Dans ce dessein il ne se servira pas de livres--absolument +inutiles dans cette éducation--mais des choses qu’il rapprochera +soigneusement de l’enfant, de façon à éveiller sa curiosité ou aiguiser +son besoin. Ainsi, par exemple, Émile--vous savez que c’est son +nom--reçoit de temps en temps des billets d’invitation pour un goûter... +il cherche quelqu’un qui les lui lise; on se dérobe; alors l’enfant se +décide à apprendre à lire;--ou encore--dans une promenade on feint de +s’égarer: épouvante du mioche qui essaie de s’orienter: on lui glisse +alors en douceur l’astronomie. Comme c’est simple! Dernier exemple, +moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant, car l’élève ne +serait pas capable de supporter de si hautes pensées, par un clair matin +d’été, on emmène Émile sur le sommet d’une haute colline au-dessous de +laquelle passe un fleuve imposant; et là, devant ce paysage magnifique, +on lui fait une belle démonstration d’un Dieu personnel, créateur de ces +merveilles, de l’immortalité de l’âme et de la vie future. Et ainsi du +reste. + +Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par son excellent maître, +réfléchissant et observant, jamais contraint, sevré de tout livre, avec +le moindre effort possible, renseigné toujours par les choses mêmes, par +l’expérience, ce jouvenceau atteindra l’âge d’homme. Son intelligence, +en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est nécessaire de savoir +d’astronomie, de physique, de chimie, de géographie; l’apprentissage +d’un métier manuel, tout en assouplissant ses muscles, aura mis à sa +disposition son gagne-pain pour les heures de misère, et son cœur sera +paré de toutes les vertus. Ah! le chef-d’œuvre! Ce chef-d’œuvre nous +l’avons tenu avant la lettre même. Car l’enfant ainsi élevé, en toute +liberté, en dehors de la famille et du collège, en marge de la société, +à son caprice, en pleine nature, sans trop de livres, ne recevant de +leçons que des choses, autodidacte, se formant par ses propres sottises, +ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a fait que raconter son éducation. +Or, chacun sait quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité +est éclose de ce système[20]. + + [20] Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la lecture de J. + Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu donner à nos lecteurs un + résumé de ces deux grandes écoles pédagogiques. + + * * * * * + +Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation, elle s’obstine à +vivre--comme l’autre aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres. +C’est Michelet d’abord qui écrit dans son livre d’erreur intitulé: _Nos +Fils_: «Besoin est d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi pour +laquelle on combat, le fond de notre vie politique et religieuse. Notre +marche sera indécise si cette idée vacille.» Et ce fond, cette idée la +voici: «Plus de péché originel. L’enfant naît innocent et non marqué +d’avance par la faute d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A sa +place, solidement, se fonde la justice et l’humanité. Donc deux +principes en face: le principe chrétien et le principe de 89. Quelle +conciliation entre eux? Aucune. Jamais le pair et l’impair ne se +concilieront, jamais le juste avec l’injuste, jamais 89 avec l’hérédité +du crime. La conséquence est donc que du berceau partiront pour la vie +deux routes absolument contraires. L’éducation sera autre et tout +opposée selon qu’elle part du vieux ou du nouveau principe.» Et c’est +Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui répond: «Belle ou laide, +la nature n’est pas bonne... Allons plus loin, la nature est immorale, +foncièrement immorale, j’oserai dire immorale à ce point que toute +morale n’est, en un sens, et surtout à son origine, dans son premier +principe, qu’une réaction contre les leçons ou les conseils que nous +donne la nature.» Ce sont les pures théories de Jean-Jacques Rousseau +que l’on essaya jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de +Cempuis; ce sont les idées de ces Messieurs de Port-Royal, qui, dans +certains collèges, continuent à inspirer l’éducation des petits +chrétiens. Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle! + + * * * * * + +Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste, orthodoxe, de la chute +originelle, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une +pédagogie qui respecte l’ordre réel des choses, et passe victorieusement +entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté? +Quelqu’un l’a tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée +a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison, +l’autorité et la liberté s’équilibrent dans une constante harmonie. + +D’instinct et parce qu’il savait que la nature a des pentes terribles, +il prit--oh! sans le savoir!--à ces austères Messieurs toutes les +disciplines qu’impliquait cette triste constatation. Il leur emprunta la +haute idée qu’ils se formaient de l’éducateur, la place de choix qu’ils +donnaient à l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés, leur +surveillance de toutes les minutes, et ce souci moral toujours à l’affût +de l’occasion mauvaise pour l’écarter; mais, en opposition avec eux, il +voulut voir l’enfant se divertir; il le laissa crier, chanter, +s’exprimer de toutes manières; il donna du jeu à sa liberté naissante, +encourageant son initiative qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à +obtenir l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas non plus +de faire appel aux moyens humains: affection, intérêt, émulation, quitte +à les vider avec le temps de leur contenu un peu trop naturel. + +D’autre part, se souvenant--c’est Bossuet qui parle--que sous les ruines +de cette nature déchue il y a encore quelque chose de la beauté et de la +grandeur du premier plan, il n’eut pas peur d’imiter, sans le savoir +encore, le philosophe genevois, d’user abondamment de l’enseignement +intuitif, d’introduire dans la mesure du possible le plaisir en +éducation, de ne pas demander qu’aux livres, mais aussi aux promenades, +aux leçons de choses, aux observations sur le monde, les connaissances +nécessaires à la vie, de respecter la personnalité de l’enfant et d’en +provoquer l’éveil spontané. Mais, en opposition avec lui, il se refusa +de croire à la bonté native de l’homme, à son désir permanent du vrai et +du bien; il ne consentit pas à faire du maître un vulgaire surveillant, +au rôle tout négatif, mais il le regarda toujours comme un agent très +actif de réforme morale, car s’il accordait à l’âme de l’adolescent de +bons instincts que l’éducation peut laisser se développer, il y +découvrait aussi de méchantes inclinations qu’elle a pour mission de +réprimer, par des armes de lumière et d’amour, certes, mais sans +faiblesse toutefois. + +Éducation idéale que celle-là, car elle répond bien à l’idée chrétienne +que nous nous en faisons. Elle ne doit pas, en effet, consister à +étouffer la personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir; à libérer ses +énergies, mais à les discipliner. Pour elle, le maître n’est pas un +tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le +collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se passer de +lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle offre le plus tôt possible à +l’âme du petit chrétien n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant +du jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule de la vallée +de Josaphat, ni ce Dieu complaisant, assez vague et banal de Rousseau, +dont le temple est l’univers--le premier, acteur unique de nos +destinées, le second, témoin indulgent de nos actions,--mais le Dieu qui +marche avec nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté et +l’humanité «_Apparuit benignitas et humanitas Salvatoris Domini Jesu +Christi_», dont les attraits sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et +la nourriture quotidienne, dont la demeure est douce et captivante comme +la maison de nos premiers ans: seul capable de verser au fond du cœur du +disciple et du maître la somme effrayante d’amour qu’exige cette commune +entreprise. + +Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait les multiplier sans +limites, mieux vaut conclure--et nous croyons le pouvoir faire +légitimement--que cette pédagogie de l’amour est bien fille de notre +raison et de notre foi, que Don Bosco qui l’a fondée eut bien le génie +de l’éducation, et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à +travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits. + + + + +VIII + +Nil novi sub sole + +Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup, +expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la +jeunesse. + + +Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y +trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie +française: _L’Enfant et la Vie_. + +Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre. +Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien +inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus +fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant +lui. Telle n’est pas notre pensée. + +Le Saint a bien écrit au début de son petit traité: «Il y a deux +systèmes employés de _tous temps_ en éducation, le répressif et le +préventif.» Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut +le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les +appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique. + +Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée +est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui +hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent +toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement +d’abord, s’y reprend à plusieurs fois; puis, un beau matin, surgit une +force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être +harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles. + +Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation. + + * * * * * + +Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur; mon cœur se +complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au +dehors; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le +roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore. + +Isaïe. + + * * * * * + +On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât; mais les +disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les +voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit: «Laissez venir à moi +les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est +à ceux qui leur ressemblent...» Et les embrassant et imposant les mains +sur eux, il les bénissait. + +Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit +Jésus; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous +de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient +sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa +volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de +ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui +attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de +la mer. + +Jésus leur dit cette allégorie: «Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur +donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est +point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le +loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite; et le loup les ravit +et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et +qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur; je +connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me +connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis. +J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie; il faut +aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une +seule bergerie et un seul pasteur. + +Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous +refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et +humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes: car mon joug +est doux et mon fardeau léger. + +Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des +messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de +Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le +reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se +rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant, +ses disciples Jacques et Jean lui dirent: «Seigneur, voulez-vous que +nous commandions que le feu descende du ciel et les consume?» Jésus, +s’étant tourné vers eux, les reprit en disant: «Vous ne savez pas de +quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des +âmes, mais pour les sauver.» Et ils allèrent dans un autre bourg. + +Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la +terre! + +Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront +miséricorde. + +Les Évangiles. + + * * * * * + +Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit +accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte +l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si +Dieu ne leur donnera pas de se convertir..., et de recouvrer leur bon +sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté? + +Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en +gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de +gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de +gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous. + +La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas +envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle +ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas +rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se +réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère +tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin... + +Saint Paul. + + * * * * * + +Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau +accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui +lui est confié. + +Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer _à être utile qu’à +être le maître_. + +Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les +maximes anciennes et nouvelles. + +Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, _faisant toujours prévaloir la +miséricorde sur la justice_, afin qu’il obtienne pour lui-même un +traitement pareil. + +Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères. + +Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès, +_de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase_. +Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se +souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté. + +Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se +fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec +_prudence et charité_, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de +chacun, _et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint_. + +En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se +rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait: «Si je +fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en +un jour.» + +Saint Benoit. + + * * * * * + +«Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de +l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut +tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et +incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant +ils deviennent toujours pires. + +--Vous ne cessez de les battre! répondit saint Anselme! Et quand ils +sont adultes, que deviennent-ils? + +--Hébétés ou brutes. + +--Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si +elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes? + +--Qu’y pouvons-nous? Nous les contraignons de toutes les manières pour +qu’ils fassent des progrès: résultat nul. + +--Vous les contraignez!--Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je +suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le +comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que +vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel +arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues +et entortillées. Et à qui la faute? Eh bien! Voilà ce que vous faites +pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les +tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune +liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein, +caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme +des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à +repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction. +Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune +bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon +traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et +l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que +leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons +croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. _Et +comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne +peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de +travers._ Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner +ainsi contre eux? Ne sont-ils pas de la même nature que vous? +Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez +à leur place?--Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes +mœurs à force de coups? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de +battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure? Pour +donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le +frappe doucement à l’aide d’un instrument; puis, avec des tenailles plus +délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de +même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous +devez tempérer les corrections corporelles _par une fraternelle bonté, +par une assistance pleine de mansuétude... Si vous vous mettez ainsi au +niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible +avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe +de le faire._» + +Saint Anselme. + + * * * * * + +Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple; et +bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins +de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur +tout l’_esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne +les âmes_... + +Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les +anges font, par des mouvements _gracieux et sans violence_. + +Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge, +puissamment, vaillamment, mais _doucement, paisiblement_... Je ne me +suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu +par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point +courroucer. + +Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un +peu ardent: or, maintenant que son entendement commence à se desployer, +il faut y fourrer _doucement_ et _suavement_ les prémices et premières +semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles +aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et +aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des +bonnes amitiés de filles bien nées et sages. + +Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous +avons en charge, constamment et vaillamment, mais _doucement_ et +_paisiblement_... On ne prise pas tant la correction qui sort de la +passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine +que la raison seule. + +Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes +doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour +le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre +propre cœur. + +Saint François de Sales. + + * * * * * + +_Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger._ Ils +sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou +qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus +à cette première simplicité. + +Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu. + +Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien +plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la +crainte. + +Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de +bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes. + +Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne +les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent +une _exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient +incapables_. + +Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible. + +Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la +crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile, +il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les +autres remèdes. + +Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les +choses que vous exigez de lui. + +Ne prenez jamais _sans une extrême nécessité_ un air austère et +impérieux qui fait trembler les enfants. + +_Faites-vous aimer d’eux_; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne +craignent point de vous laisser voir leurs défauts. + +Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires: on met tout le +plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre; tout l’ennui dans l’étude, +tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon +supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux? +Tâchons donc de changer cet ordre: rendons l’étude agréable: cachons-la +sous l’apparence de la liberté et du plaisir. + +Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière +sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur +état naturel et de les connaître à fond. Enfin, _quand même vous les +réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas +à votre but_: tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en +hypocrisie. _Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement +à leur inspirer l’amour._ + +Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se +réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content +d’eux; _car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction +ordinaire_; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage. +S’ils sont vifs, on les irrite; s’ils sont mous, on les rend stupides. +La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les +maladies extrêmes; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les +organes: _une âme menée par la crainte en est toujours plus faible_. + +Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté +et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est +perdu... + +Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était +horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal: +c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un +tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit +par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne +commère, de ce petit monstre? J’ai envie de l’étrangler.--Gardez-vous-en +bien, dit la causeuse; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que +vous. Allez: léchez doucement votre fils; il sera bientôt joli, mignon, +et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui +disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher +longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla +remercier la corneille en ces termes: «Si vous n’eussiez modéré mon +impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant +tout le plaisir de ma vie.» O que l’impatience empêche de biens, et +cause de maux! + +Fénelon. + + * * * * * + +Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur +l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans +les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans. + +Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait +uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de +l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière +infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les +pensées de l’autre... Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se +voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans +cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient +les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne +savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète +indifférence. + +... Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre +allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui +étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient +à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils +apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de +dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants... Alors, comme, sans +aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement +parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en +rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des +générations nouvelles et les guidèrent vers le bien. + +Newman. + + * * * * * + +Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation... _soyez +pères_; ce n’est pas assez: _soyez mères_. Il faut être comme une mère: +_fovens filios suos_. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir +qu’on les aime: non seulement en évitant avec eux la dureté, les +froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur +prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale +affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on +trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours. + +Voilà pourquoi il faut être mère. + +Le père n’est pas toujours avec ses enfants; il a d’autres soins: la +mère n’en a pas d’autres; elle y est toujours. La mère, qui les a portés +dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais: _Sicut +gallina congregans pullos suos sub alas_, dit Notre-Seigneur. + +Tel est le modèle: Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et +une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en +disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le +travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et +dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux, +converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux, +en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours. + +On fait comme cela quand on aime. + +Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de +ses maîtres: _Oh! ici_, écrivait-il à sa mère, _nos maîtres nous aiment. +Quand ils me rencontrent, ils me disent: Édouard, comment cela va-t-il? +Ils nous parlent en récréation; ils s’intéressent à nous; ils jouent +même avec nous._ + +Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de +l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à +autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la +bienveillance, de la charité affectueuse. + +Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre, +pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils +pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison?--Ce +n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et +quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la +sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami; et +cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois +la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection. + +C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants +que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le +voyez. Je n’ai guère de meilleur secret... Je dois ajouter, toutefois, +et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle. + +C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une +de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions; car il le +faut bien entendre: Quand on a des cantiques, le tribunal de la +pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion +fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour +ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien; si on est obligé de +sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de +Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des +retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession, +le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut +punir en même temps, tout est perdu... Non, non, c’est autrement qu’il +faut gagner les âmes. + +J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être +inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du +monde dans cette pensée: et même, à parler franchement, l’expression et +la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever +n’est pas un régiment: un collège n’est pas une caserne; ni le +supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline +militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de +même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique +très profonde: au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une +maison d’éducation, il y a charge d’âmes: il ne faut jamais l’oublier. +C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question +d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale, +c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile, +je le sais, mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle +coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes; +on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre +matériel est tout; le corps, à peu près tout; l’âme, à peu près rien. On +peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur +soi-même, ni sur les autres. + +Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des +enfants: il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus +simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on? A une +exacte police, dit Fénelon: ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce +sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là et faire +d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs +ne sont pas nécessaires; des sergents de ville suffiraient au besoin. + +Cela obtenu, que devient le reste? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le +reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la +volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier. + +Mgr Dupanloup. + + + + +IX + +Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco + +_Dominique Savio_, ou l’innocence conservée. + +_Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée. + + +Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon, +ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco +de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus +tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni +d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux +races d’adolescents prédestinés: ceux qui, grâce à ces soins +merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui, +vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de +pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de +Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les +sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers! +Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul +qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au +Seigneur; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut +échapper à la douceur pénétrante du premier? Sainte Thérèse de Lisieux +compte des amis même parmi les plus grands pécheurs... + + * * * * * + +Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio +qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien +de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le +jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une +main malhabile, il avait écrit: + + 1º Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que + mon confesseur me le permettra; + + 2º Je veux sanctifier les jours de fête; + + 3º Mes amis seront Jésus et Marie; + + 4º Plutôt la mort que le péché. + +Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois +de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un +voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé +l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà. + +«Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul? + +--Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi. + +--Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école! + +--Oh! quand on travaille pour un maître qui paie bien... + +--Quel maître? + +--Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour +Lui.» + +Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin +de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser. + +«Dominique, viens-tu faire une partie? lui demandait, un soir +caniculaire d’août, un de ses compagnons: + +--Une partie de quoi? + +--De nage. + +--Non, merci: je ne sais pas nager. + +--On t’apprendra. + +--Merci encore! C’est mal de s’exposer à un péril inutile. + +--Penses-tu? Tout le monde y va bien. + +--En ce cas je vais demander la permission à ma mère. + +--Ne fais pas ça, grosse bête: elle te le défendrait. + +--Alors c’est donc mal: ne comptez pas sur moi.» + +On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre +service; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il +frisa même l’héroïsme. + +En classe, une faute avait été commise; pas une gaminerie, mais une +faute grave, et le coupable méritait l’expulsion... Tout simplement on +accusa Savio... Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître: +Savio! Le modèle de sa classe! La perle de l’école! + +Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une +semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui +accorda la loi de sursis. + +L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé. + +Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il +appela Dominique. + +«Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent? + +--Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été +sûrement mis à la porte; tandis que moi, j’avais quelque espoir que... +D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement +accusé.» + +Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien. +Dominique, à l’école de son village, _Mondonio_, arrivait toujours bon +premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir +très cher, et il y progressait. + +Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le +pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du +Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta. + + * * * * * + +Ce fut à sa maison natale, aux _Becchi_, où tous les ans, à l’époque des +vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus +joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait +être son disciple préféré. + +L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père. + +«Qui es-tu et d’où viens-tu? lui demanda le prêtre. + +--Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous +parler de moi.» + +Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie. + +«Eh bien, que pensez-vous de moi? questionna Dominique à la fin de cet +entretien. + +--Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe. + +--A quoi pourra-t-elle servir? + +--A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu. + +--Entendu! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père. + +--Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes +études! + +--Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore +dans l’avenir. + +--Mais que feras-tu à la fin de tes études? + +--Si Dieu le veut, je serai prêtre. + +--Fort bien! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier. +Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule: tu viendras me la +réciter demain.» + +Dix minutes après, l’enfant était déjà là. + +«Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon.» + +Et il récita la page; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco +comprit le signe de Dieu. + +«Tu as devancé le temps pour ta leçon: je devance, à mon tour, ma +réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma +petite bande.» + +Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville, +Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la +muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible, +qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre: _Da mihi animas: +cætera tolle._ + +«Quel est le sens de ces mots? interrogea le petit. + +--Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire: «Donnez-moi des âmes; pour le +reste je n’en ai cure.» + +--J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas +commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne +sera une de celles que vous voudrez gagner.» + + * * * * * + +Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter +qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu. + +De cette maison de son maître il aima tout. + +Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent. +Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse +autour des «nouveaux», pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer +leur premier sourire. + +Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait +voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui: +alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au +Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si +gentil que bien peu lui résistaient. + +Dehors, en se rendant en classe--car Don Bosco, en ce temps-là, était +contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier +en ville--Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne +ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût +capté le moindre de ses regards. + +Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la +classe, et pour le bon motif. + +Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui +avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis +de la citadelle, à coups de pierres. + +Dominique s’interposa: on ne l’écouta pas. + +Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir +promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne +pour séparer les adversaires. + +Ceux-ci firent une provision de pierres et se mirent à une distance +convenue... Alors Dominique Savio, debout entre les combattants, éleva +au-dessus de sa tête son petit crucifix: + +«Avant de vous battre, vous allez regarder cette croix et dire chacun de +votre côté à haute voix: «Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à +ses bourreaux, et moi, qui suis un pécheur, je veux l’offenser par une +vengeance publique.» + +Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria: + +«Vas-y; lance sur ma tête la première, pierre! + +--Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te faire de mal à toi, je suis +même prêt à te défendre si l’on t’attaque.» + +Et la même scène se reproduisit avec le second. + +«Comment, dit alors Dominique, vous êtes prêts tous deux à risquer +quelque chose pour me défendre, moi, misérable créature, et vous n’êtes +pas capables de pardonner une insulte faite en classe, quand il s’agit +de sauver votre âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous allez +perdre en commettant un gros péché!...» + +Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, les deux adversaires +s’approchèrent de lui, se tendirent la main en pleurant et Dominique les +conduisit à l’église où ils se confessèrent... + +Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que Dieu ne fût pas offensé! + +«Ne lancez pas des boules de neige en étude; vous savez que Don Bosco +l’a défendu», disait-il un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de +leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement. + +«Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi?», lui clama insolemment un +de ceux-ci. + +Et comme Dominique s’obstinait à répéter la défense de Don Bosco, +l’enragé garnement lui tomba dessus à coups de pieds et à coups de +poings. Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, il pensa à la +Passion volontairement muette de son Sauveur. Ce calme souriant, cette +pleine maîtrise de soi, ces hautes pensées de la foi en disent long sur +la vie intérieure de cet enfant de quatorze ans. + +En matant ainsi les sourdes révoltes de la nature, Dominique pratiquait +la seule pénitence que lui avait permise son confesseur. Comme tous les +cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au début, tourmenter son +corps débile par le jeûne, le cilice, voire la discipline: le médecin de +son âme s’y opposa formellement: «Acceptez tout simplement, lui dit-il, +d’un cœur résigné, ou même joyeux, la misère de chaque jour, de quelque +côté qu’elle vous tombe: c’est Dieu qui l’envoie.» Et Dominique, nous +venons de le voir, accueillait avec le sourire l’épreuve de la vie +commune. + +Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait inlassablement. +Dans sa campagne il instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le +suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée; tous +l’écoutaient, parce qu’il savait parler de Dieu comme pas un autre. + + * * * * * + +Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans cesse avec Lui. Ce +don de la prière, la mère de Don Bosco, la douce maman Marguerite, +l’avait observé très vite chez Dominique. + +«Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien bons enfants, mais pas +un ne vaut Dominique. + +--Et qu’en savez-vous, mère? + +--Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à l’église, même après +les offices; et souvent il y entraîne, pour réciter un peu de chapelet, +tout un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la cour pour une +visite au Saint-Sacrement. Et souvent, à prier ainsi, il en oublie son +petit déjeuner du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient comme un +ange du Paradis.» + +C’était vrai. + +Et, comme les anges du Paradis, il contemplait parfois Dieu d’un regard +qui n’était pas de la terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas +des lumières étranges. + +En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui ravagea Turin, et plus +particulièrement le quartier attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique +Savio se précipita dans la chambre de Don Bosco. + +«Venez vite avec moi, mon Père, il y a une bonne œuvre à faire! + +--Où veux-tu me conduire? + +--Venez vite, venez vite!...» + +Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers le dédale des petites +rues du vieux Turin, puis dans une maison où, au troisième étage, un +homme agonisait. + +«C’est ici», dit Dominique, en frappant à la porte... et il s’en +retourna à l’Oratoire. + +Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, du protestantisme, +voulait revenir avant la mort à la religion de sa jeunesse. Don Bosco le +réconcilia avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce «bon larron» +s’endormait dans la paix du Christ... + +Et jamais on ne sut comment Dominique avait entendu l’appel de cette âme +de mourant; Don Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant le +regarda avec un air si douloureux et pleura tellement, que jamais plus +il ne chercha à savoir!... + +Une autre fois--c’était en 1857--Don Bosco se préparait à partir pour +Rome. + +«Vous allez bientôt aller à Rome, mon père? demanda l’enfant. + +--Mais oui. + +--Oh! que je voudrais vous y suivre! + +--Pourquoi? + +--Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire qu’au milieu des douleurs +qui l’attendent, il ne cesse de s’occuper tout particulièrement de +l’Angleterre, car Dieu prépare dans ce royaume un grand triomphe pour le +catholicisme. + +--Comment le sais-tu? + +--Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, on se moquerait de moi. +Un jour, pendant mon action de grâces après la communion, je fus surpris +par une forte distraction. Il me semblait voir une vaste plaine couverte +de ténèbres. Elle était remplie de gens marchant à tâtons comme des +voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est +l’Angleterre. Et je vis le pape Pie IX revêtu de ses ornements +pontificaux et qui allait vers cette plaine obscure, une torche +enflammée à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les ténèbres +disparaissaient, et la plaine fut éclairée comme en plein jour. Cette +torche lumineuse, me dit celui qui était là, est le symbole de la foi +qui doit éclairer l’Angleterre.» + +A Rome, quelques semaines plus tard, quand Don Bosco déroula cette +vision, Pie IX le fixa d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini: +«L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, m’incitent à travailler +encore plus énergiquement à la conversion de l’Angleterre.» + + * * * * * + +Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout: il arriva donc que le +corps s’effondra et, lentement, s’achemina vers sa destruction. De cette +destruction très proche il eut plus que le pressentiment, la révélation +sourde. Du jour de sa mort il parlait, les derniers mois, avec une +certitude déconcertante. + +Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva de modifier la prière +finale de l’exercice avec un petit sourire charmant. «Récitons un +_Pater_, un _Ave_ et un _Gloria_ pour celui d’entre nous qui mourra le +premier», murmurait l’officiant. «... Pour Savio qui, de nous tous, +mourra certainement le premier», rectifia-t-il gentiment. + +Pour prolonger un peu sa vie, les médecins pensèrent qu’il fallait lui +interdire toute étude et l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc +de chez Don Bosco, le 1er mars 1857, après deux ans et demi de séjour +auprès de son maître: «Vous ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur +le seuil de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé que bien +peu de temps. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! Si vous allez à +Rome, souvenez-vous de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et +parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une bonne mort. Au revoir! En +Paradis!» + +Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours plus tard, à l’heure de +complies, armé de la force que donnent les sacrements du grand voyage, +le Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un temps très court. + +A son réveil il fixa son père et sa mère qui sanglotaient au pied de son +lit, et monsieur le curé qui priait. + +«Papa, dit-il, nous y sommes! + +--Je suis là, mon petit, que veux-tu? + +--Il est temps de prendre mon manuel de prières, papa, et de me lire les +litanies de la bonne mort.» + +Écrasée de douleur, la vieille maman Savio s’éloigna. + +Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa voix murmura les +invocations suprêmes. + +Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, une joie indicible +transfigura les traits de son fils. + +«Oh! comme c’est beau ce que je vois!» s’écria-t-il dans une extase. + +Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette âme que, par ses +exemples et ses leçons, un saint avait portée à ce sommet de grandeur +surnaturelle. + + + + +A l’automne de cette même année 1857, six mois après la mort du petit +Savio, la maison de Don Bosco vit entrer un «numéro» qui, de prime +abord, ne fit pas scandale, mais tout de même frappa par la singulière +liberté de son allure et son tempérament dominateur. Le Bienheureux +avait fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un soir +d’octobre, pendant qu’il attendait son train sur le quai de la gare de +_Carmagnola_ à vingt-cinq kilomètres de Turin. + +Cette forte tête jouait bruyamment dans le brouillard de la nuit avec +une bande de bons apôtres de son espèce, et la rencontre de cette +soutane et de ce terrible gamin fut plutôt curieuse. + +«Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre partie? demanda insolemment +ce galopin à Don Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son jeu en +pleine gare, n’avait fait qu’un bond au milieu d’elle. + +--Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi? + +--Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef de cette bande. + +--Parfait! Et, en temps ordinaire, que fais-tu? Quel métier exerces-tu?» + +Don Bosco pouvait adresser cette question, car l’enfant qui avait treize +ans en paraissait bien davantage. + +«Mon métier? Fainéant. + +--Mes compliments! Et, plus tard, que comptes-tu faire? + +--Quelque chose, mais quoi, voilà! + +--Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes? + +--Non certes: plus d’un de mes compagnons a déjà fini en prison; un +jour, ce sera mon tour. Mais que puis-je faire autre? Papa est mort, +maman est pauvre: qui voudrait s’occuper de moi? + +--Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec un accent +particulièrement affectueux, accepte cette médaille--la médaille de +Marie-Auxiliatrice dont le Bienheureux inondait le Piémont,--porte-la à +ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes nouvelles au prêtre qui te +l’a remise. Je ne t’en dis pas davantage: mon train arrive.» + +Deux jours après, Don Bosco recevait le mot suivant: + + Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est orphelin de père. + La mère, occupée à gagner le pain de chaque jour pour eux deux, ne + peut le suivre: alors c’est la rue qui l’éduque. Intelligence + remarquable, mais dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait + mettre plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois + d’achever avec succès sa troisième année primaire. + + Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu près intacte. + Mais on ne peut arriver à mater ce terrible caractère. En classe comme + au catéchisme, c’est le désordre qui entre avec lui. Quand il n’est + pas là, tout est calme; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre. + + Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent digne de sympathie. + Je le recommande à votre charité. + +Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis par Don Bosco dans son +établissement, y faisait son entrée. + + * * * * * + +L’acclimatation de cette plante sauvage fut rude. Le milieu était si +différent! Et puis, ce règlement, cette discipline paternelle, mais +réelle, ces exercices de piété, tout cela donnait sur les nerfs à cet +enfant de la nature, élevé sur les grands chemins. Agacement d’un côté, +et honte de l’autre, car, instinctivement, il se sentait comme en marge +de cette existence de piété, de travail, d’obéissance, et il ne voyait +pas le moyen d’emboîter le pas à cette petite troupe. Une chose surtout +le chiffonnait: l’assiduité de ses camarades aux sacrements. Il les +enviait, eût brûlé de les imiter, mais quelque chose l’en empêchait, que +le regard aigu de Don Bosco eut vite fait de découvrir. + +«Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel? lui décocha-t-il un jour à +brûle-pourpoint. + +--Je ne saurais vous le dire; ou plutôt je ne sais par où commencer. + +--Un mot pour me mettre sur la voie. + +--Eh bien voilà: je n’ai pas la conscience tranquille. + +--Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés, ou des péchés mal +confessés. Alors, viens te purifier le cœur demain. Soulagé de ce poids, +tout ira bien après. + +--Oui, mais comment faire? Comment me rappeler tout ça? + +--La belle affaire! Tu diras simplement à ton confesseur que tu as +quelque chose de pas bien net sur la conscience depuis telle époque. Il +te posera des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui et non. Tu +verras comme c’est facile.» + +L’enfant suivit le conseil, et cette confession marqua le changement +complet de sa vie. + + * * * * * + +Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au moins dans l’intention +formelle de cette petite tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux +yeux de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe immédiat de telle +habitude nouvelle sur telle autre. + +Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent; pour un rien il +sautait à la tête de son partenaire. Désormais on le vit doux, composé, +souriant. Si par moments l’ancienne nature s’échappait en saillies de +colère, un mot de ses maîtres, un simple signe le ramenaient à ses bons +propos, et il allait jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon un +peu... secoué. + +Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant tout à soi, disposant +tout en vue du triomphe de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus +serviable des camarades, prêt à toute espèce de service. Sa gentillesse +s’offrait, dans un sourire, aussi bien à écrire des lettres pour ses +compagnons, qu’à leur répéter une explication de classe; aussi bien à +balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser les habits et vider +les cuvettes de ses amis; aussi bien à enseigner le catéchisme et le +solfège, qu’à amuser les «nouveaux» attristés; aussi bien à céder ses +échasses ou sa balle à qui brûlait de les avoir, qu’à passer ses gants +au camarade couvert d’engelures. + +Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il suffisait qu’il entrât +dans une partie pour y allumer la vie et triompher sans effort. +Aujourd’hui, on le retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche, +toute son ardeur tombait brusquement, et c’était le plus recueilli des +élèves qui entrait en étude. + +Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un plus franc paresseux et un +plus grand «chahuteur» que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte +d’une minute de temps. Il en vint un jour à demander à Don Bosco la +permission de faire vœu de ne pas perdre une seconde de travail. + +Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient des nausées; +il ne pouvait tenir en place dans son banc et louchait sans cesse du +côté de la sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les passait au +pied du Tabernacle, plongé dans une oraison que nul n’arrivait à +troubler. Il communiait chaque matin; il purifiait son cœur chaque +semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait même à vouloir se +confesser tous les quatre ou cinq jours. Son directeur l’arrêta sur +cette pente du scrupule. + +Hier, au village natal, il volait à la moindre occasion de mal, exposant +son âme sans la moindre hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de +sa vertu, tremblait si fortement en face du danger, qu’il renonça +courageusement à passer ses vacances à la maison paternelle. Il avait +trop peur de retrouver les compagnons, les occasions, les périls mortels +de jadis. + +Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse, et ses propos, par +moments, frisaient l’inconvenance. Aujourd’hui la moindre conversation +légère jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de ses compagnons +tenait, dans un coin de la cour, des discours indignes, l’ancien chef de +bande de Carmagnola se réveilla: se plantant deux doigts en bouche, il +tira, comme jadis, de son gosier un sifflement aussi étourdissant que +prolongé, qui, jetant le trouble dans les propos et les consciences, +arrêta net le scandale. + +Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté de son âme. Pensait-il +seulement qu’il en avait une? Aujourd’hui il l’entourait de soins +diligents pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée. Les +conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui avait demandé les moyens de se +défendre du vice, il les pratiquait d’abord lui-même: fuite des mauvais +camarades, fuite de l’oisiveté, traitement rigoureux du corps et de ses +exigences, prière abondante surtout à la Très Sainte Vierge, +fréquentation des sacrements. + + * * * * * + +L’étonnante transformation de cette nature d’enfant ne s’accomplit pas, +répétons-le, en un tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel se +retrouva ce qu’il était la veille: mais il avait vu ce qu’il devait +être, et il savait à quelles sources puiser l’énergie nécessaire à ce +redressement. Cette lumière et cette force allaient lui suffire pour +combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les mouvements mauvais de +l’ancien chef de bande, et finalement les réduire. + +A maintes reprises--qui donc en douterait?--la nature tenta de reprendre +ses droits. Plus d’une fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu +ses triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée à rugir, +impuissante, au fond de ce cœur dompté. + +Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco, son unique témoin, car +il témoigne tout à la fois et des progrès réalisés par l’enfant, et des +surprises que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes mal +endormies, et de la promptitude avec laquelle, maintenant, son âme +généreuse réagissait. + +Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner à travers Turin par +le petit Michel, revenait paisiblement à son logis, au quartier du +Valdocco, quand, au milieu de la place la plus grouillante de la ville, +place du Château-Royal, il vit soudain Magon le planter là pour foncer +sur un grand garçon qui venait de blasphémer. A entendre l’insulte au +nom divin, le sang du petit n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à +la robustesse du gaillard, il lui avait administré une paire de gifles +retentissantes, accompagnées de cette explication: «Est-ce ainsi qu’on +traite le nom du Seigneur?» Remis de son émoi et honteux de l’affront, +l’espèce de voyou réagit avec violence et tomba à bras raccourcis sur +Michel. Il était notoirement plus robuste, et, malgré la défense +courageuse de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si Don Bosco +ne s’était entremis de force entre les deux belligérants, et n’avait par +ses manières conciliantes ramené un certain calme dans ces deux cœurs +diversement passionnés. Et le père et l’enfant reprirent leur chemin +pour gagner leur logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant +tout honteux de son geste impétueux, de sa brutale intervention. Il +l’avoua à Don Bosco, qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en +pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent plus que les poings +solides. + +Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face de l’occasion, le +père de son âme, ce sauveur de sa jeunesse, comme il les enfouissait +jalousement au fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait à +celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout! «Que de fois, écrivait Don +Bosco, je l’ai senti me presser affectueusement la main, tandis que, les +larmes aux yeux, il me confiait: «Je ne sais comment vous exprimer ma +gratitude pour le soin que vous prenez de moi. J’essaierai de vous payer +en priant le bon Dieu de bénir vos fatigues.» + +Il était payé de tout et largement, le grand éducateur, quand il voyait +ses fils gravir avec cet élan les pentes les plus rudes de la vie +chrétienne, quand il assistait, comme un certain soir d’octobre, en +colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène émouvante, qu’il a +racontée lui-même. Tout son petit monde était déjà monté au dortoir, +situé au grenier de la maison de son frère, et Don Bosco, dans le calme +de la nuit, finissait son bréviaire, quand, sous sa fenêtre, un sanglot +troubla le silence. Avec mille précautions il s’approcha de la croisée +et il vit Magon, assis en un coin de l’aire, face au logis, pleurant à +chaudes larmes en fixant l’astre des nuits, qui montait lentement au +ciel bleuté. + +«Qu’as-tu, Michel? Tu te sens mal?» + +Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été surpris dans son +effusion. + +«Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu as. + +--Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que je songe que, depuis +des siècles et des siècles, cet astre éclaire avec docilité, aux heures +voulues de Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi, j’ai tant de +fois désobéi aux ordres de mon Créateur, et l’ai offensé de mille +façons!» + +Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du petit pénitent. + +Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci, on ne les commente pas. +La pensée, longuement, demeure sous son charme ineffable, et, en +rapprochant cette scène et ses deux personnages de l’autre scène, la +rencontre en gare de Carmagnola, deux ans plus tôt, on songe: «Quel +chemin parcouru! Et quelle éducation que celle qui arrive, en si peu de +temps, à transformer si profondément des cœurs déjà adonnés au mal!» + + * * * * * + +Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir aux jardins +célestes. Elle végéta encore trois mois sur terre, mais, par un soir de +janvier, elle se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de l’an, +Michel avait eu le pressentiment très net de sa fin prochaine. Don +Bosco, au petit mot du soir, avait engagé ses fils à bien commencer +l’année, cette année, disait-il, que nul d’entre nous n’est sûr de +pouvoir achever. En disant ces mots, le Bienheureux caressait la tête du +petit Michel, qui se tenait à ses côtés. «J’ai compris, dit l’enfant: +l’avis est pour moi; il faut que je me prépare au grand voyage.» On +sourit du propos; mais le petit Magon commença à songer sérieusement à +son départ, sans perdre pour cela une once de sa joie coutumière. + +Il ne se trompait pas. + +Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un mal d’intestins qui, +depuis sa petite enfance, l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne +serait rien, mais vingt-quatre heures plus tard une phtisie galopante se +déclarait. Le soir même, tout espoir était perdu. + +Alors on put assister à la plus enviable des morts, celle du chrétien +repentant, dont l’âme, purifiée par la pénitence, semble avoir recouvré +une seconde innocence, et s’élance comme d’instinct au royaume de la +pureté. + +A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco priait. L’enfant l’avait +voulu tout près de lui pour la lutte dernière. + +Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit Magon fut la chose du +monde la plus douce, la plus souriante, la plus émouvante... + +«Michel, ta mère repose à côté: veux-tu que je la réveille pour assister +à tes derniers moments? interrogea Don Bosco. + +--Oh non! Épargnez-lui cette douleur. Demain, quand elle me verra étendu +sur ma couche, vous lui demanderez pardon pour moi des peines que je lui +ai causées; vous lui direz que je suis mort repenti et que je l’attends +au Paradis. + +--Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons? + +--De faire toujours de bonnes confessions. + +--A cet instant quelle est la pensée qui te console le plus? + +--Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour honorer la Sainte Vierge. + +--Veux-tu te charger d’une commission pour Elle? + +--Mais certes! + +--Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec infiniment de respect +de notre part à tous, et dis-lui qu’elle protège si bien les enfants de +cette maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son âme. + +--Comptez sur moi, mon père, votre commission sera faite.» + +Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir un instant. Comme son +pouls s’affollait, annonçant la fin toute proche, on commença à réciter +le _Proficiscere_. + +Au milieu de la prière liturgique, que son âme suivait attentivement, le +petit Michel parut sortir de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco: +«Dans quelques instants je serai aux pieds de la Sainte Vierge et je lui +ferai votre commission... Dites à mes camarades que je les attends tous +au Paradis...» + +Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite trois fois... + +Puis il murmura: «Jésus, Marie, Joseph, je remets mon âme entre vos +mains.» + +Puis il sourit, très doucement... + +Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola s’envola au sein de Celui +qui a dit: «_Il y aura plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que +pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle._» + +C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures du soir. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction 7 + + CHAPITRE PREMIER + Un grand Éducateur 17 + + Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme + éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa + méthode. + + CHAPITRE II + Le système préventif en éducation 47 + + Exposé des deux méthodes d’éducation: répressive et + préventive.--Quatre avantages découlant de cette dernière.--Deux + tableaux de la vie de collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre + des punitions: principe général dont elles doivent s’inspirer; + caractères qu’elles doivent revêtir.--L’esprit de famille à + réaliser: idéal fixé à cette éducation. + + CHAPITRE III + De la liberté en éducation 61 + + Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de + l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté de + l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière + d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, + à l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour + éduquer la liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle + du maître dans cette culture de la liberté.--Résultats de ce + système, qui copie de bien près les menées de la grâce dans les + âmes. + + CHAPITRE IV + De la joie en éducation 73 + + La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut + partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources + de la joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette + éducation joyeuse. + + CHAPITRE V + De l’autorité en éducation 93 + + Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom + de la force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la + raison et de la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de + la charité et de l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par + ce mot trop profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir. + + CHAPITRE VI + De la piété en éducation 105 + + Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de + la confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie + et la dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute + vertu.--La société, l’école et la famille, jadis conseillères du + bien, devenues souvent complices du mal.--La vertu du jeune homme, + plus tentée et moins protégée, doit donc endosser la double + cuirasse de la foi et de la piété.--Importance de la première + éducation chrétienne: elle survit à elle-même, se retrouve aux + heures difficiles et finit par sauver les âmes. + + CHAPITRE VII + Péché originel et éducation 119 + + Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système + d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement + viciée par lui; conséquences illogiques de ce système en + éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature + foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en + éducation.--Persistance actuelle de cette double + théorie.--Originalité et sagesse de la méthode du saint, qui, + passant entre ces deux excès, ne voulait être, pour l’enfant, ni le + tyran de sa volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le + collaborateur indispensable de sa jeune activité un peu folle. + + CHAPITRE VIII + Nil novi sub sole 135 + + Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup, + expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la + jeunesse. + + CHAPITRE IX + Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco 155 + + _Dominique Savio_, ou l’innocence conservée. + _Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée. + + +LYON.--IMPRIM. E. VITTE, 18, RUE DE LA QUARANTAINE.--7.106 + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 *** diff --git a/77712-h/77712-h.htm b/77712-h/77712-h.htm new file mode 100644 index 0000000..83b7324 --- /dev/null +++ b/77712-h/77712-h.htm @@ -0,0 +1,5650 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La pédagogie d’un saint | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1.5em 0; } +.h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1.5em 0; font-size: 240%; + text-indent: 0; font-weight: bold; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } +.ssf { font-family: sans-serif; } +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } +span.w40 { width: 40%; display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; } +span.cc { width: 1.2em; display: inline-block; text-indent: 0; text-align: right; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } +p.r { text-indent: 0; text-align: right; } +.d { margin: -1.5em 0 2em 0; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; + font-size: 95%; font-style: italic;} + +hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 4.5em; text-align: left; } +td.pad { padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.top05 { padding-top: .5em; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">A. Auffray</p> + +<h1>La Pédagogie +d’un Saint</h1> + +<blockquote class="epi"> +<p class="noindent">Du pédagogue il n’avait que l’indispensable<br> +Du pion il n’avait absolument rien<br> +Du père il avait absolument tout</p> + +</blockquote> + +<p class="c gap">E. Vitte Éditeur<br> +Lyon Paris</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<table> +<tr><td class="drap"><b>Une page de vie cachée du Paris catholique</b>, volume in-8<sup>o</sup> +coquille, copieusement illustré</td> +<td class="bot r w4"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap2">Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, +Paris (XX<sup>e</sup>).</td></tr> +<tr><td class="drap top05"><b>Une Offensive de Charité</b>, volume in-16 de 160 pages, +3<sup>e</sup> mille</td> +<td class="bot r w4"><div>4 <span class="cc">50</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap2">Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, +Paris (XX<sup>e</sup>).</td></tr> +<tr><td class="drap top05"><b>En pleine brousse équatoriale</b>, volume in-8<sup>o</sup> abondamment +et richement illustré. 5<sup>e</sup> mille</td> +<td class="bot r w4"><div>12 <span class="cc">»</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap2">(Ouvrage couronné par l’Académie Française.)</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap2">Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don +Bosco, rue de Bagneux, Paris (VI<sup>e</sup>).</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap top05"><b>Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent.</b> +Conférence donnée à Turin en faveur de l’<i>Œuvre de réhabilitation +des mineures</i> (épuisé).</td></tr> +<tr><td class="drap top05"><b>Un éducateur des enfants du peuple : le Salésien</b>, brochure +in-16 de 28 pages</td> +<td class="bot r w4"><div>1 <span class="cc">25</span></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap2">Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don +Bosco, 14, rue de Bagneux, Paris (VI<sup>e</sup>).</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap top05"><b>Le Bienheureux Don Bosco</b>, volume in-8<sup>o</sup> carré de <small>XXIV</small>-560 +pages avec portrait.<br> +Deuxième édition ; tirage 30.000 ex. Prix : 20 francs.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>Emmanuel <span class="sc">Vitte</span>, éditeur, Lyon-Paris.</div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="drap top05"><b>Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco</b>, in-8<sup>o</sup> +tellière, <i>sous presse</i>.</td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c"><div>Emmanuel <span class="sc">Vitte</span>, éditeur, Lyon-Paris</div></td></tr> +</table> +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em large">A. AUFFRAY</p> + +<p class="h1">La Pédagogie +d’un Saint</p> + +<p class="c gap"><span class="b">LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE</span><br> +<span class="w40"><span class="b small i ssf">LYON</span> (II<sup>e</sup>)<br> +3, place Bellecour, 3</span> +<span class="w40"><span class="b small i ssf">PARIS</span> (VI<sup>e</sup>).<br> +10, rue Jean-Bart, 10</span><br> +1930</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="noindent top4em"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la">Cum permissione Superiorum,<br> +Augustæ <span class="sc">Taurmorum</span>,<br> +26 aprilis 1930 :<br> +Bartholomœus <span class="sc">Fascie</span>.</span></p> + +<p class="r"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la">IMPRIMATUR :<br> +Lugduni, 1 maii 1930,<br> +J. <span class="sc">Granger</span>,<br> +<span class="i">v. g.</span></span></p> + + + +<p class="c gap"><span class="i small">Tous droits de reproduction, +de traduction, d’adaptation +réservés pour tous pays.</span></p> + +<p class="c sc"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Emmanuel Vitte, 1930.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c large">DÉCLARATION</p> + + +<p class="i">Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous +déclarons que les titres attribués dans cette biographie au +Bienheureux Don Bosco ne reposent que sur un témoignage +humain. En aucune manière nous ne prétendons prévenir, +à leur sujet, les décisions infaillibles de notre Sainte Mère +l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les +fils humblement soumis.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2> + + +<p class="i">Dans d’inoubliables fêtes, le <span class="rm">2</span> +juin <span class="rm">1929,</span> Rome +a élevé à la gloire des autels Don Bosco.</p> + +<p class="i">A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur ? +A sa vie sainte, cela va de soi, à un ensemble de +vertus poussées à un degré héroïque, et à des œuvres +formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq +ans. Car, émule de saint Vincent de Paul, à +qui on l’a comparé si souvent, il a joué de son temps +mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, +et bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des +princes, et serviteur très utile des Papes, et ouvrier +de la plume, et créateur de Missions lointaines, et +thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet +homme surprenant d’activité, dont le calme et la +bonhomie très fine désarçonnaient tous ceux qui +l’approchaient ? Un livre l’a dit<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> qui, à peine paru, +s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la +figure de cet apôtre moderne était captivante.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Le Bienheureux Don Bosco</i>, gros in-8<sup>o</sup> de 600 pages, +chez Vitte, 3, place Bellecour, Lyon. Prix : 20 francs.</p> +</div> +<p class="i">Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant +celui d’éducateur. Dans la procession des saints, sa +place est au groupe qui compte saint Philippe Néri, +saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, +saint Pierre Fourrier, saint Jean-Baptiste de la +Salle, parmi ces hommes qui ont dévoué leurs jours +à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments +et les vouloirs du Christ.</p> + +<p class="i">Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. +<span class="rm">« </span><i>Jean +Bosco, personnellement et par la grande famille +religieuse qu’il a donnée à l’Église, a travaillé +autant que quiconque à l’éducation chrétienne de +la jeunesse<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i><span class="rm">»</span></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> … <i lang="la" xml:lang="la">Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem +alumnorum familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ +juvenum institutioni ita consuluit, quam qui maxime.</i> +(Allocution consistoriale du 16 décembre 1929.)</p> +</div> +<p class="i">Éducateur, il le fut, des deux façons dont on +peut l’être. D’abord il mit la main à la pâte, et, +pendant près de quarante ans, on put l’admirer +dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection, +l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui +retourne les cœurs, et la discipline paternelle qui +trempe les volontés. Puis, éclairé par cette longue +expérience du métier, au soir de sa vie, il ramassa +en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait +acquise et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers +disciples. Une doctrine sortit de là, qui est +son système pédagogique. Le voici dans ses grandes +lignes.</p> + +<hr> + + +<p class="i">A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement +solide, mais insuffisant, une surveillance +de toutes les minutes. Le Salésien doit mettre l’enfant +dans l’impossibilité matérielle de pécher, en +l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude +attentive. Il doit sans cesse se trouver au +milieu de ses petits. A quel titre ? De professeur ? De +pion ? Non : mais de père qui ne laisse jamais ses +enfants seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée.</p> + +<p class="i">Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si +vous ne lui donnez pas du jeu et de l’air ? Cette +assistance continue en fera un hypocrite, louchant +toujours du côté du maître. Non, parce que ce système +d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se +manifester, se raconter, s’essayer même au plongeon. +Il conserve à la discipline ce qui est nécessaire à la +marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation ; +mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance +assidue mais nullement pesante, ni tracassière, +ni tâtillonne. Dans ce système, le surveillant +n’est pas le <i>tuteur</i> impitoyable qui interdit à la +plante tout écart de croissance, mais le <i>jardinier</i> +uniquement attentif à lui fournir l’air et la lumière, +à amender le sol, quand il renferme des matières +réfractaires à l’assimilation.</p> + +<p class="i">C’est précisément pour que cette jeune liberté +trouve autour d’elle la chaleur et la lumière dont +elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur salésien +la baigne dans une <i>atmosphère permanente</i> de +joie. A la joie il demande d’épanouir les âmes, de +balayer l’ennui, de faire passer un frisson de vie +à travers l’organisme, d’aider au travail de l’intelligence, +d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de +plaisir à celle de devoir, et surtout de pousser ce +cœur de jeune chrétien à la confiance, à l’abandon.</p> + +<p class="i">Car c’est là le cœur du système : rien de solide +n’est encore construit, avoue Don Bosco, si l’enfant +n’a pas livré son cœur par la confiance. Tout +le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel : +capter le cœur de l’enfant. Comment ? En s’en faisant +aimer. Mais encore comment ? En supprimant tout +châtiment corporel ou ignominieux, en punissant +surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, +en comblant les distances qui, ailleurs, séparent +l’élève du maître, en mêlant le Salésien aux jeux, +aux soucis, aux préoccupations des enfants, en +développant le plus possible une familiarité de bon +aloi, en faisant en sorte, comme disait Don Bosco, +que non seulement ces petits soient aimés, mais se +sentent aimés, en brisant toutes les barrières traditionnelles +dont la présence engendre, non pas le respect, +comme on l’a cru, mais la défiance. <i>Sans amour, +pas de confiance et, sans confiance, pas d’éducation.</i></p> + +<p class="i">Mais, quand le maître tient fortement en ses +mains le cœur de l’élève, quand, par ces procédés +de mansuétude et de patience il a bien mérité +de commander à l’enfant au nom de cette forte +autorité de l’amour, alors, doucement, sans heurts +ni secousses, il le porte vers le monde surnaturel. Il +lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, +et surtout il le met en contact précoce et permanent +avec les trois sources de toute vie : la <i>confession</i><span class="rm">,</span> la +<i>communion</i> et la <i>dévotion à la Sainte Vierge</i><span class="rm">.</span></p> + +<p class="i">Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse +sur la force divine, puiser dans l’amitié de Jésus-Christ +et dans le souvenir de sa Mère le courage +de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche +quotidienne. Voilà le terme de cette éducation.</p> + +<p class="i">Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut +l’affaiblir en soi : alors le tribunal de la pénitence +est toujours ouvert pour purifier les cœurs, la +Table Sainte se dresse tous les matins pour les +fortifier, et l’autel de la Vierge, tout à côté, appelle +sans cesse notre prière pour ranger au service de +notre faiblesse le secours permanent de la Mère +de Dieu. Tenir son âme en état de grâce, communier, +communier très tôt, communier souvent, communier +tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge Auxiliatrice +des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu +et sauver son âme, voilà l’aboutissant de cette +théorie aussi simple que savante, aussi claire que +forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la +conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand +évêque dans une formule d’un raccourci expressif, +possédait du pédagogue, seulement l’indispensable ; +du pion, absolument rien ; du père, absolument tout.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Était-il si neuf ce système ?</p> + +<p class="i">Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont +il procédait en ligne directe.</p> + +<p class="i">Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, +épars et perdus à travers le texte sacré, des paroles, +des exemples, des conseils, des maximes qui, tous, +ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En +recueillant religieusement ces fragments, en les +éclairant les uns par les autres, et aussi par les +actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout de l’esprit +même du livre divin, peut-on dégager une pensée +d’ensemble, un enseignement assez précis et complet +pour y asseoir une pédagogie chrétienne ? Don Bosco +l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses contemporains, +il a pris figure de précurseur.</p> + +<p class="i">En substance, il ne faisait que transposer à +notre vie du <span class="rm"><small>XX</small><sup>e</sup></span> siècle la page célèbre où Jésus +nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses brebis, +qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche +du loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a +rentré au bercail toutes ses unités, et qui, jour par +jour, heure par heure, leur donne toute sa vie. Il +ne faisait que traduire dans le langage des faits la +page fameuse où le grand saint Paul chante la +divine splendeur de la Charité : « La Charité est +patiente, la Charité est pleine de bonté ; elle ne +cherche pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, +elle ne garde pas rancune du mal ; elle excuse tout, +elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La +Charité ne doit pas avoir de fin… »</p> + +<hr> + + +<p class="i">Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait +le parfum de l’Évangile imprégner toute cette pédagogie +que Rome, par la Lettre apostolique proclamant +Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son +estampille.</p> + +<p class="i">Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation +comme en apostolat, se contentaient d’appliquer +ses directives, et de les défendre au besoin contre +certaines critiques trop vives. En maniant cette +arme, ils sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout +et que, bon gré mal gré, ces vues originales finiraient +par rallier un jour tous les éducateurs, inquiets +de ne pas voir, au <span class="rm"><small>XX</small><sup>e</sup></span> +siècle, les anciennes méthodes +rendre les fruits de salut que jadis elles produisaient. +Ils s’en tenaient là.</p> + +<p class="i">Maintenant ils sortent timidement de leur réserve +et tentent d’attirer l’attention des professionnels en +éducation sur cette forme d’approbation que Rome a +paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur ce +terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend +pas parti. Demain, comme hier, on pourra appliquer, +dans les collèges catholiques, le <i>système répressif</i> +où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de +sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire +que Rome n’a pas au moins souri à la <i>méthode +préventive</i> du Bienheureux. A travers quatre siècles +elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe +Néri, et elle a semblé faire dépendre les succès +pédagogiques de Don Bosco de la qualité de sa +méthode.</p> + +<p class="i">Elle est donc applicable cette méthode ; elle est +donc actuelle ; elle ne détruit donc pas la hiérarchie +naturelle des facultés humaines ; elle n’est donc pas +bêtement et exclusivement sentimentale ; elle a donc +raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, +un fond de bonté en la nature humaine, et, +à l’opposé des divagations de Rousseau, des tendances +aussi fâcheuses que précoces qu’il faut +incessamment tenir du coin de l’œil.</p> + +<p class="i">Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a +pas paru attacher d’importance à ces critiques. C’est +du moins ce qu’il nous semble que l’on peut déduire +du texte solennel lu, le <span class="rm">2</span> juin dernier, sous les voûtes +de la Basilique Vaticane.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, +vint à passer un ami de fraîche date de ces mêmes +œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il pérégrinait +à travers l’Italie pour se documenter sur +les jeunes saints, apôtres de l’Eucharistie. Tout +naturellement, il s’était arrêté à la Maison-Mère des +Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les +soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de +pureté exquise, le jeune Dominique Savio, que +Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de son +bon Maître.</p> + +<p class="i">Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura +frappé de la façon, nouvelle pour lui, dont on élevait +la jeunesse chez Don Bosco. Autant, sinon plus, +que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à +l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu +enflammait de son ardeur toute cette jeunesse, il +poussa à l’improviste la porte des ateliers, il jeta +un regard curieux par-dessus les vitres des classes, +il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur +faim eucharistique les porter à flots vers la Table +Sainte, il admira la saine familiarité qui unissait +maîtres et élèves, et, au soir du troisième jour de +cette étrange expérience, il dit à un Salésien :</p> + +<p class="i">« Eh bien, vous savez, j’ai deviné.</p> + +<p class="i">— Quoi donc ?</p> + +<p class="i">— Le ressort secret de votre éducation.</p> + +<p class="i">— Ah bah ! J’en doute.</p> + +<p class="i">— Si, si.</p> + +<p class="i">— Voyons un peu.</p> + +<p class="i">— Tout votre système est à base de tendresse +chrétienne. »</p> + +<p class="i">Il avait vu juste, cet hôte de passage ; l’âme de +nos maisons ne lui avait pas échappé. Et, sans +le savoir, avec son expression simple et nue, il +qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode +d’éducation. De fait, au soir de sa vie, en <span class="rm">1884,</span> +quatre ans avant sa mort, vieillard septuagénaire et +déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux +avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de +Rome, laissé tomber de sa plume le mot résumant sa +pensée essentielle d’éducateur : Ma pédagogie, disait-il, +est fille de l’amour.</p> + +<p class="i">Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici !</p> + +<p class="i">Vous intéressera-t-elle ? Je l’espère.</p> + +<p class="i">Soulèvera-t-elle quelque débat profitable ? Je le +souhaite.</p> + +<p class="i">Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir +la jeunesse ? Je le demande à Dieu.</p> + +<p class="sign">A. A.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">I<br> +Un grand éducateur</h2> + +<p class="d">Esquisse biographique du Bienheureux. — Son originalité +comme éducateur. — Les sources de sa pédagogie. — Les +résultats de sa méthode.</p> + + +<p>La méthode pédagogique du Bienheureux Don +Bosco fait corps avec son existence. A l’esprit +attentif, elle apparaît même comme la résultante +des forces multiples, humaines et divines, qui, +lentement, ont façonné son âme. Par exemple, +sa vie s’est dévouée tout entière au service de la +jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du +Ciel l’avait clairement déléguée à cet office. Ce +saint prêtre tenta, presque toujours avec succès, +de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air +de la famille, parce que, tout au long de sa jeunesse, +il avait eu sous les yeux le spectacle éducateur, +et senti l’ineffable douceur d’un foyer où +l’on s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, +dans chacune de ses maisons d’éducation, la +compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans +une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce +que, jusqu’à la veille de son ordination — il s’en +est plaint cinquante fois — son cœur, porté à +l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir +de l’attitude distante du clergé de son temps.</p> + +<p>A larges touches brossons donc, au seuil de +cet exposé, cette vie d’apôtre, qui doit nous +fournir en partie la clef de son système d’éducation.</p> + +<hr> + + +<p>Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays +d’Asti, à <i>Caslelnuovo</i>, d’une famille de paysans +plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A +deux ans il voit mourir son père ; sa mère prend +alors la direction de la famille composée de la +grand’mère paternelle, et de trois garçons.</p> + +<p>Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits +piémontais. L’aîné, Antoine, né d’un autre lit, était +violent, jaloux, obtus et entêté ; le second, Jean, +notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait +tout imagination et tout cœur ; le troisième, +Joseph, était la petite fille du foyer, doux, placide, +plus enclin à la docilité qu’au commandement. +Comment cette humble paysanne qui ne savait +ni lire ni écrire, mais possédait par cœur toute sa +religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio deux solides +chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, +étonner sa génération et quelques autres encore, +ce fut le secret de l’éducation que cette admirable +femme sut leur départir. Plus par son exemple et la +douce fermeté de ses procédés que par l’accent +de l’autorité qui s’impose, elle plia ses fils à la +pratique des vertus chrétiennes. Avec un sens +exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale +distance de la sévérité qui enfle la voix, se montre +intraitable, recourt aux moyens de violence, et de +la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins +par des flatteries, des cajoleries, des prières. Pas +plus de sottes caresses que de cris farouches : le +calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie +douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. +Elle ne frappait pas ses enfants, mais elle +ne leur cédait jamais ; elle menaçait de sévir, mais +se rendait au premier signe de repentir ; elle fermait +les yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance +aux yeux de certains parents modernes, mais +elle les ouvrait bien grands sur les tendances +fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure ; +elle souriait aux accès de joie tapageuse de ses +garçons, mais elle ne leur passait aucun caprice. +Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se faire +obéir, une tendresse très vive à son égard et une +crainte extrême de lui déplaire. Et ce double sentiment +nourri au cœur de ces trois petits chrétiens +la faisait arriver à ses fins.</p> + +<p>Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra +entouré d’une multitude de petits, il évoquera +toutes les scènes de son enfance, il reverra sa mère +aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours +dociles, il se rappellera tous les procédés de +patience, de douce fermeté, de souriante autorité +qu’elle déployait pour en venir à bout, et il +essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée +fut, sans le savoir, la formatrice de sa pensée.</p> + +<hr> + + +<p>A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. +C’est toute sa vie et son apostolat qu’il prophétisait. +Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui +dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu +d’enfants qui gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, +hurlaient comme des loups. Il voulut +d’abord les chasser à coups de raisons, puis à +coups de poings ; mais à ce moment une voix très +douce se fit entendre : « Non, pas de violence ! +De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner +leur amitié. » Entre temps les loups s’étaient +transformés en agneaux, et la même voix douce de +conclure : « Prends ta houlette et mène-les paître. +Plus tard tu comprendras le sens de cette vision. »</p> + +<p>Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir +le sens. Le lendemain matin, toute la maison était +alertée. « Tu deviendras peut-être gardien de +moutons ou de chèvres », lui dit son frère Joseph. +« A moins que tu ne sois chef de brigands », +observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et, +sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait +point attacher d’importance à des songes. Quant +à sa mère, elle se contenta d’envelopper son fils +d’un long regard d’amour et de songer : « Qui sait +si, un jour, il ne deviendra pas prêtre ? »</p> + +<p>C’est elle qui avait deviné.</p> + +<hr> + + +<p>Ce programme de transformation des cœurs, +cette mue en agneaux de bêtes féroces, Jean avait +déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait +fait la conquête des enfants de son hameau. Le +dimanche, après vêpres, sur l’herbe du verger +maternel, un vieux tapis était jeté, une corde lisse +était tendue entre un pommier et un cerisier et +Jean y exécutait mille tours observés dans les +foires. Les gamins, puis les grandes personnes +accouraient, et, quand la séance avait pris fin, +l’acrobate se muait en prédicateur, et le prône +entendu à la messe matinale avait les honneurs +d’une seconde édition.</p> + +<p>Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint +par la nécessité de se louer comme valet de ferme +dans un village voisin, à <i>Moncucco</i>, il reprendra ses +pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il +réunira les quelques enfants du hameau pour leur +enseigner le catéchisme, leur réciter des bribes du +prône, ou leur raconter de belles histoires. En été, +ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet +embryon de patronage rural, moins abondant, +mais non moins attentif que celui de la bourgade +paternelle.</p> + +<p>Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la +plus grosse ville des environs, nous l’y verrons +fonder, à l’âge de seize ans, un groupement de +jeunesse qu’il baptisera la « Joyeuse Union », la +<i lang="it" xml:lang="it">Società dell’allegria</i>. Son premier statut était +l’abstention de toute mauvaise conversation, et le +second, une franche gaîté.</p> + +<p>La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession +de cette âme d’enfant, d’adolescent, de jeune +homme.</p> + +<p>« Pourquoi veux-tu devenir prêtre ? lui demandait +un jour sa mère.</p> + +<p>— Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je +puis arriver un jour au sacerdoce, je les attirerai +à moi ; je les aimerai et m’en ferai aimer ; je leur +donnerai de bons conseils et me dépenserai sans +mesure pour le salut de leur âme. »</p> + +<hr> + + +<p>Si je puis arriver au sacerdoce !</p> + +<p>Hélas, ce sommet fut dur à atteindre ! La pauvreté +d’une part, l’opposition jalouse de son frère +Antoine d’autre part, et de fâcheux événements qui +venaient se jeter à la traverse dès que la route +semblait se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 +son entrée au collège. Il avait alors seize ans. Au +prix de quelles souffrances secrètes, de quelles +fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre +définitivement ses études secondaires, nul ne le +soupçonnera jamais. Pour payer sa pension d’externe, +il dut, au soir de ses journées de travail, +s’appliquer successivement à trente-six métiers : +tailleur, répétiteur, garçon confiseur, menuisier, +aide-forgeron, cordonnier. La Providence le préparait +savamment — on le voit — à son rôle de +fondateur d’écoles professionnelles, en le poussant +dans tous ces ateliers, en lui livrant les éléments +de chacun de ces métiers.</p> + +<p>Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, +où il demeura cinq ans. Cette période de formation +lente permit à son esprit non seulement de s’abreuver +aux sources de la science sacrée, mais encore +de se donner ce complément de culture générale +qui, demain, dans la vie, allait alimenter si copieusement +sa parole et sa plume. Elle permit surtout +à son cœur de retirer du commerce des hommes +deux leçons précieuses pour sa tâche de futur +éducateur.</p> + +<p>Pendant trois années il fut lié d’une amitié +intime avec un jeune séminariste du nom de +Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de +mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au +spectacle de la douceur de son ami, le caractère du +jeune Bosco, qui était naturellement impétueux et +violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le +plus maître de soi que l’on ait vu depuis saint +François de Sales.</p> + +<p>Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant +ces années de séminaire, dans le désir ardent de +modifier, quand il le pourrait, les rapports qui, +dans presque toutes les maisons d’éducation, +unissaient alors supérieurs et élèves. L’attitude +volontairement distante des membres du clergé, +dont il avait tant souffert dans sa petite enfance, +il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait +pas à se persuader que cette façon d’agir fût conforme +aux besoins des âmes, car il sentait trop +vivement la solitude morale où cet éloignement +des supérieurs de la maison plongeait toute une +jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée, et +soumise parfois à de rudes assauts du monde, de +l’enfer et des passions. « Cette façon de faire, +écrivait-il plus tard dans ses Mémoires, eut du +moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon +cœur la soif du sacerdoce, pour me mêler aux +jeunes gens et les connaître intimement, afin de +les aider en toute occurrence à éviter le mal. »</p> + +<hr> + + +<p>Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les +conseils du Bienheureux Cafasso, son confesseur, +au <i lang="it" xml:lang="it">Convitto Ecclesiastico</i> de Turin. Cette institution +était comme un séminaire supérieur, où les jeunes +prêtres du diocèse venaient, pendant deux ou +trois ans, compléter leurs études de casuistique et +s’entraîner progressivement, sous le regard de +maîtres expérimentés, aux exercices les plus +courants du ministère sacerdotal : offices religieux, +visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes +dans les paroisses, etc., etc.</p> + +<p>C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle +que l’abbé Jean eut l’occasion de toucher du doigt +l’état d’abandon moral où croupissait la plus +grande partie de la jeunesse populaire. Turin +était alors une capitale en voie d’agrandissement, +qui attirait à elle, du Piémont et de la Lombardie, +quantité de pauvres enfants et de jeunes gens +embauchés par les entreprises de construction, +gâche-mortiers pour la plupart, apprentis maçons, +charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait, +presque toujours lamentablement, par paquet de +cinq ou six, en des sous-sols ou des mansardes +infectes. Mais c’était au moins une armée de travailleurs +que celle-là ; tandis qu’à côté d’elle, un +peu partout, aux abords de la citadelle, le long +des berges du Pô, sur les terrains vagues attendant +une construction, grouillait tout un monde d’enfants +oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés +par eux à la mendicité. Si le jeune prêtre gravissait +les escaliers des soupentes, son regard y découvrait +un spectacle aussi navrant : des familles de huit, +dix, douze personnes, entassées dans une misérable +mansarde, y respirant un air empoisonné, et se +donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien +de vices ! Dans tous ces milieux germait de la +graine de prison, et un beau jour elle montait en +tige et s’épanouissait dans une des quatre maisons +de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la +suite de Don Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra ! Ce +qui le frappa le plus dans ces lieux de désolation, +ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, +de tout âge, les plus vieux achevant d’y +corrompre les plus jeunes. Ici l’âme tombait précocement +en ruines, et là-bas, à la <i>Petite Maison +de la Divine Providence</i>, immense hôpital fondé +par le Bienheureux Cottolengo, c’était le corps qui +s’écroulait, rongé par des maladies, filles de l’inconduite.</p> + +<p>Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse +abandonnée, sans guide, sans pasteur, victime +d’un monde de passions déchaînées, d’une société +qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait +ses devoirs ! A certains soirs, en promenant sa +méditation attristée vers quelque pré des faubourgs, +le jeune prêtre s’y butait contre des bandes de +petits galopins, lâchés là sans surveillance par +des parents insouciants ou impuissants : dans un +coin on se battait, dans un autre on polissonnait ; +ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro ; +des blasphèmes tombaient de lèvres à peines +adultes, et des propos malpropres couraient +d’oreille en oreille. Lamentable tableau ! Raccourci +douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse ! +Le prêtre s’approchait des groupes, mais +sans succès : à le voir venir à eux, les uns s’enfuyaient, +d’autres l’insultaient, le reste continuait +imperturbablement ses jeux équivoques. Alors +l’abbé s’arrêtait, triste, triste ; et pourtant un éclair +d’espoir illuminait son âme. Cette scène, il la +connaissait, dans ses moindres détails : il l’avait +déjà aperçue, et à trois reprises au moins telle +quelle. C’était un songe alors : maintenant il +tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là : +au dernier acte, les petits fauves se muaient en +brebis dociles, quand, guidé par le Ciel, leur ami +arrivait à eux avec les procédés de bonté et de +tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait +si un jour cette heure de consolation ne sonnera +pas ? pensait l’abbé. Et il s’en retournait au <span lang="it" xml:lang="it">Convitto</span> +en priant la Madone de la hâter.</p> + +<hr> + + +<p>Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré +à la Sainte Vierge, le 8 décembre 1841, fête +de l’Immaculée-Conception. Dans la sacristie de +Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des +ornements pour dire la messe, attendait qu’on lui +amenât un servant. Très recueilli, il n’avait pas +vu entrer un grand garçon d’environ seize ans, +pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, +et qui considérait, avec l’étonnement de quelqu’un +qui les découvrait pour la première fois, cette +salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, +tout cet ensemble imposant et sévère.</p> + +<p>« Que fais-tu là ? dit en grondant le sacristain qui +entrait. Ne vois-tu pas que ce prêtre attend un +servant. Allons, ouste, prends le missel et sers la +messe.</p> + +<p>— Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent.</p> + +<p>— Alors pourquoi es-tu entré ici ? Qu’est-ce qui +m’a donné des garnements comme ça, qui pénètrent +partout comme chez eux ? File au plus vite ! »</p> + +<p>Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait +la chasse au malheureux qui, ne connaissant pas +bien les issues, sortit par où il ne devait pas, se +heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours +poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, +reprenant le chemin par où il était entré, sortit +dans la rue.</p> + +<p>« Pourquoi battre ainsi cet enfant ? dit Don +Bosco au sacristain qui rentrait essoufflé de cette +course à l’homme. Ce n’est pas une façon d’agir.</p> + +<p>— Mais aussi que faisait-il dans la sacristie ?</p> + +<p>— Rien de mal, et je n’entends pas que l’on +traite ainsi mes amis.</p> + +<p>— Votre ami, ce polisson-là !</p> + +<p>— Parfaitement ; du seul fait qu’on maltraite +quelqu’un il devient mon ami. Et j’entends que +vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en +dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher +cet enfant, il ne doit pas être loin, j’ai à lui parler. »</p> + +<p>Une minute après, le sacristain, confus, ramenait +sa victime encore tremblante.</p> + +<p>« Approche, approche, mon ami, lui dit Don +Bosco, je ne te ferai pas de mal. Comment t’appelles-tu ?</p> + +<p>— Barthélemy Garelli.</p> + +<p>— De quel pays es-tu ?</p> + +<p>— D’Asti.</p> + +<p>— Quel est ton métier ?</p> + +<p>— Maçon.</p> + +<p>— Tu as encore ton père ?</p> + +<p>— Non : il est mort.</p> + +<p>— Ta mère ?</p> + +<p>— Morte aussi.</p> + +<p>— Quel est ton âge ?</p> + +<p>— Seize ans.</p> + +<p>— Sais-tu lire ? Écrire ?</p> + +<p>— Ni l’un, ni l’autre.</p> + +<p>— Chanter ? Siffler ? »</p> + +<p>L’enfant se mit à rire : c’était fini, la glace était +rompue ; l’amitié naissait.</p> + +<p>— Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première +Communion ?</p> + +<p>— Pas encore.</p> + +<p>— T’es-tu confessé quelquefois ?</p> + +<p>— Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit.</p> + +<p>— Dis-tu tes prières, le matin et le soir ?</p> + +<p>— Je les ai oubliées.</p> + +<p>— Vas-tu à la messe le dimanche ?</p> + +<p>— Ça oui, presque toujours.</p> + +<p>— Vas-tu au catéchisme ?</p> + +<p>— Je n’ose pas.</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Par honte. Les autres, plus petits que +moi, en savent davantage. Alors, vous comprenez…</p> + +<p>— Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, +viendrais-tu ?</p> + +<p>— Bien volontiers.</p> + +<p>— Quand veux-tu que nous commencions ?</p> + +<p>— Quand vous voudrez.</p> + +<p>— Ce soir ?</p> + +<p>— Ce soir.</p> + +<p>— Et pourquoi pas tout à l’heure ?</p> + +<p>— Si vous voulez.</p> + +<p>— Hé bien, je vais dire ma messe maintenant : +tu y assisteras, et, après, nous nous mettrons à +étudier ensemble le catéchisme. »</p> + +<p>Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son +jeune ami, l’emmenait dans le chœur qui contourne +le maître-autel et commençait sa première +leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat +qui devait durer près d’un demi-siècle ! +Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande +chose allait naître là, à deux pas du tabernacle : +il se mit à genoux et récita, tout seul évidemment, +un <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, un simple <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> pour que la +Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout +son cœur, avide de sacrifice et impatient de se +donner à la jeunesse, passa dans les humbles mots +de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut +comme le sentiment que son œuvre d’apôtre commençait.</p> + +<p>« Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy ? » +demanda d’abord l’abbé.</p> + +<p>L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le +signe de la croix ! Qu’est-ce que cela pouvait bien +être ? — Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce +premier geste que l’enfant apprend sur les genoux +de sa mère ! Ainsi, dans une grande capitale catholique, +il peut se rencontrer des adolescents qui +ignorent tout de leur baptême ! Quelle misère et +quelle honte ! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, +sa tâche lui apparaissait immense et belle. +Il irait vers ces petits et verserait dans leurs +cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée, +instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui +console aux heures de larmes, qui explique tout, et +qui, par les bonnes œuvres qu’elle suscite, fait +mériter le Paradis.</p> + +<p>Cette première leçon de catéchisme fut brève. +Une demi-heure au plus : l’enfant partit sachant +faire le signe de la croix.</p> + +<p>« Tu reviendras, Barthélemy ?</p> + +<p>— Pour sûr !</p> + +<p>— Alors ne retourne pas seul : amène-moi de +tes amis. Je leur donnerai quelque chose, et à toi +aussi, pour te récompenser. »</p> + +<p>Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six +amenés par Garelli, et deux ramassés par Don +Cafasso, qui écoutaient la parole simple, affectueuse +et persuasive de Don Bosco. A quelques +semaines de là, un dimanche soir, Don Bosco, +traversant l’église à l’heure du sermon, découvrit +sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans +l’ombre, quelques apprentis maçons qui sommeillaient. +« Que faites-vous là, mes amis ? interrogea-t-il. — Nous +ne comprenons rien au sermon, +répondit le plus hardi ; ce prêtre ne parle pas pour +nous : alors, vous voyez… — Suivez-moi », dit +Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada de +venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau +naissant. Cela faisait déjà une bonne douzaine +de petits paroissiens intéressés et attentifs. +Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et +bientôt ils dépassaient la centaine.</p> + +<p>Moins d’un an après, c’était plus de trois cents +enfants qui lui revenaient fidèlement à l’aube de +chaque dimanche. Son premier patronage était +fondé : <i>l’apôtre</i> était lancé. Pendant près de cinq +ans il endurera encore misère sur misère, expulsé +de partout avec sa bande d’enfants tapageurs, +désespérant de trouver jamais un local fixe ; mais +enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande +cité, dans un hangar misérable, qu’on consent +à lui louer avec le terrain adjacent. Désormais +l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans +ses multiples ramifications : cours du soir, internats, +écoles professionnelles, ou qu’essaimer, dans +le Piémont d’abord, en Italie ensuite, puis en +France, finalement dans le monde entier.</p> + +<p>Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint +mourra, il pourra s’endormir à la terre sur le +consolant spectacle d’une grande armée, celle de +ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses +de Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers +le monde la mission pour laquelle Dieu l’avait +élu aux jours de sa petite enfance.</p> + +<hr> + + +<p>Cette mission, quelle était-elle ?</p> + +<p>Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint +Vincent de Paul ? Pendant de longues années on +l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco que le bon +prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une +jeunesse à l’abandon. Il fit cependant plus et +mieux que cela.</p> + +<p>Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du +corps, de distribuer à son peuple d’enfants la +nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier, +d’un d’Halluin, d’un Timon-David ?</p> + +<p>Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui +menait son zèle était encore plus haute. Il voulait, +en éducation, faire triompher une méthode, dans +la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos +jours, à conquérir pleinement la jeunesse au +Christ.</p> + +<p>Un système à lui alors, issu de son expérience, +de sa méditation, de son sens inné de l’éducation ? +Non : de cela il se défendit toujours. Deux ans +avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur +du grand séminaire de Montpellier une lettre +qui le pressait de lui communiquer le secret de +sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une +première lettre de l’excellent supérieur, il avait +répondu : « C’est grâce à la crainte de Dieu, répandue +au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens +d’eux tout ce que je veux. » — « Mais, répliquait +son correspondant, la crainte de Dieu n’est que +le commencement de la sagesse. Comment achever +l’œuvre ? Allons, mon père, donnez-moi la clef +de votre système d’éducation, que j’en fasse profiter +mes séminaristes. » « Mon système ! Mon +système ! allait répétant le Bienheureux, en pliant +la lettre ; mais si je ne le connais pas moi-même ! +Je n’ai eu qu’un mérite : aller de l’avant selon +l’inspiration du Seigneur et des circonstances. »</p> + +<p>Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le +génie de l’éducation, ne songea à échafauder un +système. Au soir de ses jours, il ramassa bien, en +quelques principes brefs et nets, les résultats de +son expérience, mais ce fut tout. Un traité didactique +sur la matière, il refusa toujours de le composer.</p> + +<p>A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco +n’apporta en matière d’éducation ni une théorie +nouvelle, ni une formule inédite. Et pourtant, +dans la galerie des grands éducateurs, il fait +figure de novateur à côté d’un Fénelon, d’un +Pestalozzi, d’un Frœbel : à quoi tient cette renommée ?</p> + +<p>A ce qu’il prit énergiquement position entre +deux systèmes, répétant sur tous les tons, insinuant +par mille exemples vécus, que la <i>méthode +préventive</i> en éducation, comme il l’appelait pour +l’opposer à la <i>méthode répressive</i>, était la seule qui +pouvait, à l’heure présente, prétendre à un vrai +succès : et par succès il entendait, non pas le +spectacle d’une discipline impeccablement observée, +mais la transformation foncière des cœurs +sous le souffle chaud de la grâce.</p> + +<p>Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile +d’où elle découle, le Bienheureux Don Bosco +eut le triple mérite de la remettre en honneur, de +lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, +si l’on peut dire, dans son vivant enseignement<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons +à l’étude magistrale que le R. P. Fascie, assistant du +Supérieur général des Salésiens, a consacrée à Don Bosco +en tête de son remarquable travail : <i lang="it" xml:lang="it">Del metodo educativo +di Don Bosco</i>.</p> +</div> +<p>De son temps, la méthode régimentaire triomphait +un peu partout dans les collèges catholiques, +cette méthode qui dit à l’enfant : « Reste tranquille, +ne trouble pas la discipline, respecte le +règlement, sinon voici ce qui t’attend. » Dans ce +système, le tout de l’éducation n’est pas le sujet +à éduquer, mais l’ordre extérieur — facilement +identifié avec l’immobilité et le silence — profondément +respecté, voire idolâtré. De l’autre système, +en ces époques lointaines, il ne demeurait +que le souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, +nul n’osait y songer. Don Bosco qui, lui, avait +éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement +autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, +seul contre tous, ou à peu près. Il eut du mérite, +car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il arriva +lui-même à la pleine possession de ce système et +qu’il persuada ses Fils de l’appliquer intégralement. +A cette heure, la partie n’est pas encore +pleinement gagnée ; tout de même le nombre des +éducateurs grandit, qui conviennent de l’à-propos +de ces vues pédagogiques.</p> + +<p>A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de +composer un corps de doctrine. Ce fut le talent +de cet homme d’en ramasser les débris épars un +peu partout, d’en constituer comme un esprit qui +pût informer tout le détail de l’éducation et de leur +infuser une âme. Avant lui, c’était plutôt des +tendances, des aspirations qui se manifestaient +chez le maître comme chez l’élève ; puis, de temps +à autre, une idée éclosait qui exprimait un des +côtés de la méthode ; ailleurs, de timides efforts +étaient tentés pour s’engager dans cette voie : +nulle part la théorie n’était constituée, ni agréée +comme règle vivante de conduite, et principe de +solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco +fut de bâtir l’édifice avec les matériaux à peine +équarris, en lui donnant comme double base +solide la raison et la foi.</p> + +<p>Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas +fallu toutefois demander à l’homme de Dieu de +rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers +toutes les branches de l’activité pédagogique. Don +Bosco n’est pas un pédagogue, c’est un éducateur ; +il n’échafaude pas des théories, il enseigne par +l’exemple ; il apprend à ses disciples non la science +pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, +ce fut sa vie. Il vécut sa pédagogie, après se l’être +incorporée par l’expérience. C’était d’ailleurs à +cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses +disciples. Quand ceux-ci, avant de le quitter pour +telle ou telle destination, lui demandaient quelques +directives, il répondait : « Faites comme vous avez +vu faire Don Bosco. » Quand un de ses religieux +n’arrivait pas à sortir d’un grave embarras, il +accourait, résolvait pratiquement le problème, et +concluait d’un air serein : « Vous avez compris +maintenant comment il faut faire. » Interrogé +par des gens de métier, sur sa façon de former ses +disciples, il disait : « Je jette le toutou à l’eau, pour +lui apprendre à nager. »</p> + +<hr> + + +<p>Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible +de manipuler des cœurs d’enfant, d’adolescent, +où l’avait-il puisé ?</p> + +<p>Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement +doué. Il avait le don, la vocation. +D’autres naissent poètes, ceux-ci dessinateurs, +ceux-là mathématiciens ; lui était né éducateur. +En lui confiant une tâche très nette, Dieu l’avait +armé. Jusqu’à la fin de sa vie il exercera sur la +jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène +de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut +adoré comme celui-ci. Nous voudrions nous servir +d’un terme moins fort : il n’y en a pas. Il lui suffisait +d’approcher l’enfance pour se l’attacher.</p> + +<p>Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, +en 1858, discutant avec le cardinal Tosti sur la +meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui répétait +son grand principe :</p> + +<p>« Voyez, Éminence, impossible de bien élever +l’enfance, si l’on n’a pas sa confiance, son +amour !</p> + +<p>— Mais comment les gagner ? interrogeait le +Cardinal.</p> + +<p>— En faisant l’impossible pour approcher les +enfants de nous, en brisant tous les obstacles qui +les tiennent à distance.</p> + +<p>— Et comment faire pour les approcher de +nous ?</p> + +<p>— En nous approchant d’eux, Éminence ; en +essayant de nous plier à leurs goûts, de nous rendre +semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la +théorie nous passions à la pratique ? Dites-moi à +quel endroit de Rome trouver une belle troupe +d’enfants ?</p> + +<p>— Place des Thermes, ou place du Peuple.</p> + +<p>— Eh bien, allons place du Peuple. »</p> + +<p>On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après +on est place du Peuple. Don Bosco descend du +carrosse, et le Cardinal reste en observation, l’œil +à la portière.</p> + +<p>Un groupe de gamins est sur la place, en plein +jeu. Don Bosco s’en approche, et tous de s’enfuir. +Pour un succès, c’est un succès, pense l’Éminence +derrière sa vitre.</p> + +<p>Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un +geste plein de bonté, avec des paroles tout affectueuses, +il appelle ces enfants. Après quelque +hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. +Don Bosco leur fait un petit cadeau, les interroge +sur eux, leur famille, leur école, leur jeu. A voir ce +prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les +plus sauvages « rappliquent ». Alors Don Bosco : +« Allons, mes petits, reprenez maintenant votre +jeu, et laissez-moi m’y mêler. » Et, la soutane +légèrement retroussée, le voilà tout entier à la +partie. Spectacle peu banal, qui attire des quatre +coins de la place d’autres jeunes gens flânant par +là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur +dit un mot aimable, leur offre une médaille, et, +en douceur, leur demande si parfois ils prient et +s’ils se confessent.</p> + +<p>Quand il quitte la partie, tous essaient de le +retenir ; mais il ne veut pas faire trop attendre le +Cardinal qui observe ; l’épreuve a été suffisamment +concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart +d’heure par la charité de l’humble prêtre, lui font +un cortège d’honneur, jusqu’à la voiture ; et quand +elle s’ébranle, c’est entre deux haies de petits +romains applaudissant à tout rompre Don Bosco.</p> + +<p>« Vous avez vu ? », dit alors l’homme de Dieu au +Cardinal.</p> + +<p>Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré +comment, en quelques minutes, le Bienheureux +avait conquis ces marmots effarouchés. Il en était +toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait +d’une troupe d’enfants.</p> + +<p>Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard +attentif et son esprit avide glanaient autour de lui. +Des Becchi il emporta un idéal de vie de famille +et de gouvernement des âmes par la bonté, qui +l’inspira sans cesse.</p> + +<p>A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous +l’avons vu, de ne pas ressembler aux prêtres +si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas +garde au désarroi de sa jeunesse : « Un éducateur, +pensait-il déjà, doit se mêler à toute la vie de ses +élèves. »</p> + +<p>Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à +l’école d’autrui, de tirer parti du travail de ses +devanciers. Pour composer le règlement en usage +dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts +florissants il consulta, que d’établissements, +semblables aux siens, il visita ! Très probablement +il lut dans saint François de Sales, Fénelon et +peut-être Dupanloup les pages où ces trois grands +directeurs d’âmes ont exprimé la moelle de leur +doctrine.</p> + +<p>Avant d’atteindre à son point de maturité, sa +pensée d’éducateur qui tâtonna, elle aussi, sut +tirer parti de toutes ses expériences malheureuses. +A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier +d’observations, où ils noteraient leurs essais +infructueux, leurs impairs, leurs fautes même ; il +avait commencé le premier à le faire.</p> + +<p>Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux +de ses biographes, son âme d’éducateur <i>sut prendre +le vent</i>, et dans un siècle aussi rebelle à toute forme +d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur +et de la raison, elle s’adapta merveilleusement aux +exigences des tempéraments contemporains. Ce +fut ainsi que, progressivement et comme par +étapes, sa pensée pédagogique prit corps.</p> + +<hr> + + +<p>Quels fruits a produits l’application de ce +<i>système</i> ? Plus d’un sceptique, quand il en parle, +hoche la tête. Non seulement il le condamne du +point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour +dire qu’à l’épreuve cette éducation, plus sentimentale +que forte, se révèle impuissante à former +des hommes et des chrétiens.</p> + +<p>Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien +élève de Don Bosco n’a pas persévéré sur le chemin +que lui avait montré le Bienheureux. De ces enfants +prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne +croit. Sait-on, par exemple, combien il lui resta +de patronés après une certaine rébellion de 1848, +qui voulait embrigader ses troupes derrière les +idées nouvelles ? Douze. Douze sur cinq cents ! Et +au plus beau temps de l’Oratoire, quand, de l’aveu +même de Don Bosco, ses murs recélaient des +miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers +disciples, le P. Francesia, qui parlait de « ces +pauvres dévoyés se refusant obstinément à profiter +des leçons et des conseils du grand serviteur de +Dieu » ? Il y a aussi un songe curieux, dit le « Songe +de la roue », où, à travers une lentille monstre, +un personnage mystérieux découvre au Bienheureux +l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, +il en aperçoit qui ont la langue percée en raison des +vilains propos qu’ils tiennent ; d’autres portent +à la nuque de répugnants ulcères indiquant une +âme esclave de ses propres caprices ; au cœur de +quelques-uns grouille un nid de vers, symbole des +passions honteuses qui le dévorent ; ceux-ci sont +complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute +exhortation au bien, et ceux-là ont les lèvres closes +par un cadenas, parce qu’en confession ils cachent +leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques +continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles +révèle un vice triomphant. A un moment, le pauvre +Don Bosco ne résiste plus au spectacle ; une plainte +jaillit de ses lèvres : « Mais ils sont donc perdus, ces +malheureux ! Est-ce possible ? Au lendemain d’une +retraite ! A quoi donc ont servi mes travaux, mes +fatigues, mes conseils ? Ah ! si je m’attendais à +cela ! »</p> + +<p>Attirant alors son regard sur un autre tableau, +le personnage mystérieux montra au Bienheureux +une foule d’enfants qui se divertissaient dans la +plaine.</p> + +<p>« Vois-tu cette multitude ? dit-il.</p> + +<p>— Oui. Qui sont-ils ?</p> + +<p>— Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour +te consoler des autres. Pour un de ceux-là, tu en +compteras cent de ceux-ci. »</p> + +<p>L’événement réalisa souvent la prédiction. +L’Oratoire Saint-François-de-Sales abrita, et par +douzaines, des enfants, des jeunes gens, dont la +vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un +Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, +qui fut pendant plus de vingt ans provincial +des Maisons salésiennes dans la République Argentine, +demandait au Bienheureux :</p> + +<p>« Est-ce vrai que votre maison possède des +enfants aussi purs que saint Louis ?</p> + +<p>— C’est très vrai.</p> + +<p>— Vous pourriez m’en citer ?</p> + +<p>— Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore. »</p> + +<p>Les deux noms désignaient un petit Irlandais +et un jeune Italien. L’Irlandais est mort, mais +l’Italien vit toujours, torturé par un mal cruel, +qu’il porte le sourire aux lèvres.</p> + +<p>Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns +de ses jeunes religieux, Don Bosco leur +fit cette confidence : « Je vous assure que nous +aurons de nos enfants élevés aux honneurs des +autels. Pour peu que Dominique Savio, mort il +y a cinq ans, continue à faire des miracles, je ne +doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que +l’Église ne reconnaisse un jour sa sainteté. » On +sait que l’événement est bien près de s’accomplir.</p> + +<p>Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa +maison que Dieu favorisait de dons spéciaux, il +eut cet aveu : « Il y a dans ces murs une âme d’une +pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à +s’entretenir, à qui Elle manifeste des choses +étranges, cachées ou futures. Quand je désire +avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande +à ses prières, de façon tout de même à ne +pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la Madone, et +vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. +J’agis de même quand j’ai besoin de quelque +faveur. »</p> + +<p>Si de la qualité des résultats nous passons à +l’efficacité numérique de cette méthode, nous entendons +le Bienheureux nous dire : « Elle réussit dans +la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui +semblent échapper à sa prise, elle a encore une +influence discrète, mais réelle ; elle les rend moins +dangereux. »</p> + +<p>Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul +ne récusera. Le célèbre Crispi, qui dirigea pendant +tant d’années la politique italienne, eut un jour, +vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses +fils la Maison de correction de Turin. Le Bienheureux +accepta à quatre conditions : Liberté complète +sur le chapitre religieux, départ des gardiens, +unité de direction, subside quotidien de 0,80 par +tête. Tout était prêt, et l’on n’attendait plus que +la signature ministérielle, quand Crispi la refusa +avec cette raison : « Je connais Don Bosco, il est +capable de faire des prêtres de tous ces détenus. +Des prêtres, nous en avons assez comme cela. »</p> + +<p>Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en +mémoire une autre parole de Cavour qui, dans son +cruel raccourci, juge bien la méthode opposée : +« Avec l’état de siège, tout âne est capable de +gouverner. » La répression est chose aisée, qui ne +demande guère d’apprentissage. Mais pour prévenir +efficacement le mal, il faut toute l’application +affectueuse, toute l’inquiétude vigilante d’un cœur +de père. C’est précisément en cela que consiste la +grandeur originale de cette méthode, qui forme +tout à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse +en docilité que parce que l’autre progresse +en dévouement. C’est dans un travail constant +sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il +multiplie pour se rendre plus zélé, plus patient, +plus maître de soi, que l’éducateur achète le +bonheur de se passer de châtiments odieux, et de +se voir obéi par un amour reconnaissant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">II<br> +Le système préventif +en éducation</h2> + +<p class="d">Exposé des deux méthodes d’éducation, répressive et +préventive. — Quatre avantages découlant de cette +dernière. — Deux tableaux de la vie de collège synthétisant +ces thèses. — Le chapitre des punitions : principe +général dont elles doivent s’inspirer, caractères +qu’elles doivent revêtir. — L’esprit de famille à réaliser : +idéal fixé à cette éducation.</p> + + +<p>Quand, au milieu d’une conversation sur les +idées pédagogiques des éducateurs modernes, le +nom et l’œuvre du Bienheureux Don Bosco +viennent à être évoqués, il se rencontre toujours +quelque esprit mieux informé qui se charge de +ramasser en un mot les théories d’éducation du +grand apôtre de la jeunesse : « Ah oui ! Don Bosco, +vous savez, le système préventif », lance-t-il +triomphant. Le système préventif ! Et voilà ! On +croit avoir tout dit de ce remarquable corps de +doctrine pédagogique élaboré au cours d’un demi-siècle +d’exercices pratiques, quand on a prononcé +d’un petit air léger ces sept syllabes !</p> + +<p>Certes, le système préventif occupe le centre des +constructions pédagogiques du saint ; mais, tout +de même, il faut bien le constater, il ne forme que +la partie négative de son œuvre. Sur cette base +solide s’élève tout un édifice d’idées hardies, +d’apparence neuve, conformes cependant au plus +pur enseignement de l’Évangile.</p> + +<p>En six chapitres bien nets, nous allons avoir le +plaisir de les analyser devant nos lecteurs. Mais, +auparavant, au seuil de cet exposé, nous tenons +à apprendre à qui l’ignorerait encore ce qu’est ce +fameux <i>système préventif</i> dont beaucoup parlent +sans trop le connaître.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a deux façons d’élever la jeunesse, constate +le Bienheureux Don Bosco. L’une très connue, toujours +très répandue, ayant la vie terriblement +dure, consiste à assurer l’ordre en châtiant le +délit à peine commis, selon un tarif de punitions +préétabli. « Reste tranquille, ne trouble pas la discipline +extérieure, semble dire l’éducateur dans ce +système, car, si tu le fais, voici ce qui t’attend. » +Don Bosco note finement que ces procédés fleurissent, +et même s’imposent dans les casernes et +auprès des personnes dont l’âge suppose la pleine +raison.</p> + +<p>Tout autre est le second système. Il ne part +plus de la préoccupation d’obtenir de force, par +la crainte du châtiment, un ordre propice à la +tranquillité de l’éducateur, à la dignité de la discipline, +et à l’œuvre d’éducation, mais de l’idée +qu’il faut à tout prix éviter l’offense à Dieu. +« A quoi bon châtier après coup un désordre, +disait mélancoliquement Don Bosco : Dieu a déjà +été offensé ! » Non : tout l’art, tout le souci de +l’éducateur doivent tendre à empêcher l’enfant de +faire le mal par une surveillance de toutes les +minutes. Il doit le mettre dans l’impossibilité +matérielle de pécher en l’enveloppant toujours +de son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit +sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A +quel titre ? De supérieur ? De pion ? Non, mais +de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls +tant que leur liberté n’est pas suffisamment +éduquée.</p> + +<p>Cette <i>méthode préventive</i>, comme on l’a appelée, +pour l’opposer à l’autre, la <i>méthode répressive</i> à +base de punitions, s’attache, comme on le voit, +à tarir le mal dans sa source en supprimant l’occasion +ou en la neutralisant. Elle copie les meilleurs +progrès de la science moderne, qui a plus de confiance +en l’hygiène qu’en la médecine, et qui aime +mieux préserver que guérir.</p> + +<p>Rien de plus opposé, on peut le constater, que +ces deux méthodes. La première est à base de +crainte révérentielle, et la seconde d’affectueuse +vigilance, de bonne et saine familiarité, d’amour. +La première tient le supérieur à distance de +l’élève, dans un isolement splendide, d’où il ne +sort que pour sévir ; elle lui compose un visage +glacial, des yeux soupçonneux, une attitude distante +et réservée, susceptible d’inspirer la terreur ; +elle crée ces fameuses lignes parallèles où +maîtres et élèves cheminent sans risque de jamais +se rencontrer ; et surtout elle s’appuie sur un +code pénal que distinguent les caractères suivants : +les châtiments prévus sont souvent d’ordre +corporel ; ils écrasent l’enfant pour lui enlever +le goût de la récidive ; ils s’appliquent automatiquement, +brutalement, sans distinction de personnes, +selon les exigences du tarif ; ils requièrent +une comptabilité remarquablement tenue +où on les voit s’inscrire en regard des délits et ne +s’effacer qu’après solde complète.</p> + +<p>Cette méthode aboutit à de curieux résultats, +qu’il serait trop long et trop cruel de relever ; +mais nous avons encore dans l’oreille cette phrase +d’un enfant qui l’avait subie pendant cinq ans : +« Je n’ai mis le pied dans le bureau du supérieur +qu’une seule fois, pour me faire ramasser. » Dans +ce système, la compénétration des cœurs n’est pas, +on le voit, l’idéal poursuivi, sinon atteint.</p> + +<p>Tandis qu’au contraire l’autre méthode ne +pense, ne rêve qu’à cela : établir entre l’éducateur +et l’élève un contact étroit, familier, intime, +d’où jailliront une cordialité de bon aloi et une +confiance abandonnée. Dans ce dessein, elle mêle +partout enfants et supérieurs, en récréation, à +la promenade, dans la salle d’études, à la chapelle ; +elle descend l’autorité de son trépied et l’abaisse +joliment, sans la compromettre, au niveau de +l’enfant ; elle enveloppe l’élève d’une surveillance +assidue, mais affectueuse, nullement tâtillonne, +une surveillance qui ouvre les yeux, mais +sait aussi les fermer ; elle ne proscrit ni le geste +affectueux, ni la parole cordiale, ni le ton de la +vraie paternité ; elle brise impitoyablement toutes +les barrières qu’un respect mal entendu, ou des +traditions jansénistes voudraient dresser entre +maîtres et élèves ; en un mot, elle se fait toute à +tous pour gagner au Christ la jeunesse. « Malheur +à la maison, écrivait Don Bosco en 1884, quatre +ans avant de mourir, où les supérieurs ne seront +regardés que comme des supérieurs, et non plus +comme des pères, des frères, des amis ! On les +craint, mais on ne les aime pas. »</p> + +<p>Nous entendons l’objection, elle est si courante : +« Dans l’aventure c’est votre prestige qui va +sombrer. L’autorité, nécessaire à toute éducation, +va être mortellement atteinte, car cette vie mêlée +va permettre à l’œil infaillible de l’enfant de découvrir +les petits côtés, les défauts, les travers de ses +maîtres. »</p> + +<p>A quoi l’on pourrait répondre : Préférez-vous, +adoptant l’autre système, étouffer la spontanéité +de l’enfant, l’induire en hypocrisie, lui donner +le goût de la façade soigneusement blanchie, mais +abritant une marchandise équivoque, lui laisser +de ses années d’enfance et de jeunesse, et de la +maison où elles s’écoulèrent, le plus sombre des +souvenirs ? Mais nous aimons mieux, avec un +des plus éloquents défenseurs du système répressif, +répondre : « Bien que les parents vivent avec +leur marmaille et tripotent avec elle du matin au +soir, ils ont un moyen de sauver leur prestige, c’est +d’être des saints : et, de fait, beaucoup s’efforcent +de devenir meilleurs. »</p> + +<hr> + + +<p>« Pas commode ce système-là, diront certains ! » +« Entendons-nous, répondait Don Bosco ; très +commode, très apprécié et très efficace du côté +des élèves. Mais, convenons-en, assez pénible du +côté de l’éducateur. Toutefois, les difficultés qu’il +soulève seraient vite réduites, si le maître s’appliquait +avec zèle à sa tâche. »</p> + +<p>Et comme pour enfoncer ce goût de l’éducation +et cette méthode de sacrifice dans l’âme de +ses disciples, il promettait aux partisans du système +préventif quatre résultats certains : leurs +élèves leur demeureraient attachés tout au long +de l’existence, en dépit des pires écarts de la tête +et du cœur ; nul d’entre eux, si méchant ou vicieux +qu’on l’eût accepté, n’empirerait entre leurs mains ; +la contagion du vice, étouffée ou neutralisée par +cette surveillance attentive, s’arrêterait aux portes +de la maison ; et enfin, et surtout, le cœur étant +gagné, ce seraient les parties profondes de l’âme +qui se laisseraient pénétrer et transformer.</p> + +<p>Plus tard, sur la fin de ses jours, à l’âge où +toutes les leçons de la vie lui remontaient en +sagesse et en expérience, vieillard presque septuagénaire, +il incarnait en deux scènes vivantes ces +deux systèmes qui partagent le monde des éducateurs. +Il les saisissait tous deux au vif au cours +d’une récréation de collège.</p> + +<p>Ici, disait-il, c’est la joie, l’expansion, le jeu +animant de son souffle toute une jeunesse ardente. +Pas de groupes isolés, pas de conversations louches +dans les coins, pas de fuites dérobées dans les +corridors ou les escaliers obscurs ! Mais des cris, +des chants, des rires, à en avoir les oreilles cassées. +Les supérieurs sont mêlés aux parties engagées et +apportent à cette tâche une passion peu commune. +Ceux dont les jambes n’ont plus la souplesse +de la jeunesse ou de l’entraînement quotidien, +encouragent de leur présence ou de leur applaudissement +les succès de la partie, ou se promènent +avec les élèves qu’un juste motif écarte du jeu. +Tout le monde est sur la cour ; père et fils sont +mêlés dans le plus charmant des vacarmes ; les +regards sont francs, les fronts épanouis, les cœurs +sur les lèvres : c’est la famille avec son charme, +sa cordialité, son abandon, sa divine douceur.</p> + +<p>Quel contraste avec le spectacle d’une cour +régie par l’autre système ! Ici, à l’heure de la +récréation, plus de cris, de chants, d’éclats de +voix. L’attitude des élèves reflète un morne ennui, +une espèce de lassitude. Ils semblent tous bouder. +Leur visage trahit une sorte de défiance qui fait +mal au cœur. Quelques-uns d’entre eux courent et +sautent avec la charmante étourderie de leur +âge ; mais la plupart se tiennent solitaires dans +les coins, appuyés aux murs, perdus dans leurs +pensées. On en voit d’autres assis sur les marches +des escaliers, répandus dans les corridors, dans +les lieux écartés, pour échapper à la surveillance. +Plusieurs se promènent lentement, en groupes, +et discourent ; mais leur conversation ne doit pas +être fameuse, sinon pourquoi ces regards inquiets +et scrutateurs jetés à la dérobée, pourquoi ces +sourires mauvais, révélateurs du mot ou du récit +équivoques ? Où sont, à cette heure, les maîtres +de ces enfants ? Ailleurs pour sûr, devisant ou +philosophant entre eux, ou retirés dans leurs +chambres. Sur la cour il n’y a que le surveillant de +semaine, incapable de dominer la récréation et +d’en assurer la discipline intérieure. A son passage +les groupes s’écartent, les conversations s’étouffent +et les attitudes redeviennent correctes. C’est tout +ce que l’on veut cette cour-là, et certainement un +des lieux de la maison où les âmes sont le plus +endommagées. Fatal aboutissement d’une méthode +qui, par principe, raréfie les contacts entre l’éducateur +et l’élève, entre la matière à transformer +et l’ouvrier même de cette transformation !</p> + +<hr> + + +<p>« Mais, quoi que vous fassiez, objectent les gens +d’esprit pratique, vous n’arriverez jamais à +conjurer tout écart. Il s’en produira fatalement. +Où sera la sanction alors ? Comment se rédige, +dans ce système, le chapitre des punitions ? »</p> + +<p>L’objection ne déconcertait ni Don Bosco, ni +ses premiers disciples. Voici sa réponse.</p> + +<p>Des punitions oui, il en faut. Nous ne sommes +pas de ceux qui laisseront jamais la nature s’égarer +sur de faux chemins. Quand elle s’y écarte, il faut +la ramener ; de gré ou de force, il faut sévir. La +prudence, l’exemple, la justice le requièrent, moins +souvent peut-être qu’on le dit, mais quelquefois +tout de même. Alors ces punitions s’inspirent du +principe même du système : <i>Prendre garde avant +toutes choses de fermer le cœur de l’enfant, de l’endurcir, +de le clore à l’œuvre positive d’éducation.</i></p> + +<p>En vertu de ce principe, les châtiments en +usage dans les maisons salésiennes revêtiront les +quatre caractères suivants : <i>on les retardera le +plus possible ; — ils ne seront ni humiliants, ni +irritants ; — ils s’imprégneront de raison ; — ils +relèveront eux aussi de ce fameux « ordre du cœur »</i>, +si cher à Pascal.</p> + +<p>Don Bosco a pu affirmer au terme de sa vie +qu’il s’était occupé pendant un demi-siècle et +plus de la jeunesse sans avoir jamais eu à punir +une seule fois. Sans doute c’était un saint, et il +n’est pas donné à tout le monde de disposer de +ce prestige et de cette science rare d’éducateur. +Ses fils essaient quand même de marcher sur ses +traces en punissant le moins possible, en retardant +jusqu’aux extrêmes limites l’heure du châtiment. +Ils surveillent toujours, mais du coin de l’œil, +d’un œil qui, connaissant la légèreté involontaire +de la jeunesse, se ferme souvent. Tant que c’est +possible, dispensez-vous de punir, disait le Bienheureux : +ils s’y essaient.</p> + +<p>Mais parfois ils ont conscience qu’une punition +s’impose ; alors ils se rappellent les prescriptions +de leur maître. Jamais ou presque jamais +de châtiment public, humiliant, froissant les +parties vives de l’âme, accumulant pour des +années, pour une vie entière parfois, des trésors +de rancune, arrêtant net tout travail sérieux +d’éducation ! Jamais de châtiments corporels, +irritants, écrasants, poussant les cœurs à la +révolte : heures indéfinies de piquet, pensums +interminables, positions douloureuses, coups, tirements +d’oreille, etc., etc. Même les renvois, +rendus obligatoires par le scandale obstiné et +l’indiscipline entêtée, devront se faire joliment. +Autant que possible on s’ingéniera à faire surgir +un prétexte naturel, à faire arriver un parent +providentiel qui éloigneront l’enfant dangereux. +Ainsi l’honneur sera sauf. Et, au seuil de la maison, +la dernière poignée de mains du maître sera +encore affectueuse, pour que l’enfant prodigue +sente qu’un cœur l’attend toujours au foyer de la +vieille maison. « Cher petit, je ne puis te garder ; +tu me gâterais mes autres brebis. Mais c’est un +ami que tu laisses ici. Rappelle-le toi et reviens te +jeter sur son cœur aux heures méchantes de la +vie. »</p> + +<p>En 1880, à l’âge de 65 ans, le Bienheureux Don +Bosco, revoyant une dernière fois les pages où il +avait condensé le suc de sa doctrine, ajouta ces +quatre lignes : « Avant d’infliger la moindre punition, +supputez le degré de culpabilité de l’enfant ; +et si l’avertissement suffit, n’employez point le +reproche ; et si le reproche suffit, n’employez +point le châtiment. » Ah ! Que voilà une règle +d’or ! Comprendre la faute ! Expliquer le péché ! +Proportionner le châtiment non au délit, sans +intelligence, brutalement, appliquant la lettre +d’un code rigide, mais à la culpabilité, au degré +de malice introduit dans l’acte ! Plus de tarif +uniforme qui, en face du délit, relève la punition +correspondante et l’inflige sans discernement ; +mais un examen rapide et sage du cas individuel, +et un châtiment proportionné au mal volontaire, +et ramené à son minimum de sévérité efficace. +Tel pauvre petit, à peine responsable, récidiviste +du mal, héritier de tares ancestrales, victime désignée +à toutes les séductions par la fragilité ou la +violence de sa nature, allez-vous le traiter, pour +le même délit, comme le bon petit enfant qui +n’a jamais eu sous les yeux que des exemples de +vertu, et, dans le sang, dans les nerfs, que des +forces de vie et d’équilibre ?</p> + +<p>Enfin, à l’heure où il faudra sévir à tout prix, +on se rappellera qu’il est de beaucoup préférable +d’employer ce genre de punitions qu’une mère +sait manier si adroitement. Un visage consterné, +une parole froide ou indifférente, des yeux qui +se détournent, une main qui se retire : quatre +fois sur cinq cela suffit pour châtier des cœurs +d’enfants, à condition toutefois qu’on ait réussi, +par son dévouement, à s’en faire aimer.</p> + +<p>Écoutez Don Bosco :</p> + +<p>« Pour les jeunes gens est châtiment tout ce +que l’on fait servir comme tel. C’est un fait qu’un +regard glacial produit plus d’effet sur eux qu’un +soufflet. Un mot de louange à qui l’a mérité, une +parole de blâme à qui s’est oublié constituent +souvent une récompense et un châtiment véritables. » +Un soir que Don Bosco avait appris, par +les rapports de ses surveillants, qu’un vent de +fronde tentait de souffler parmi son petit peuple, +il n’eut, pour l’arrêter net, qu’à dire à ses fils, +après les prières du soir, avant de les envoyer se +reposer : « Je ne suis pas content de vous. Ce soir +je ne vous dirai rien : allez dormir ! »</p> + +<p>S’il arrive toutefois que l’enfant demeure +rebelle à de tels procédés, alors la punition proprement +dite est appliquée, celle-là même que +nous avons qualifiée plus haut, ni irritante, ni +accablante, toute empreinte de raison et réduite +au strict minimum. On nous demande des exemples : +en voici quelques-uns pris au hasard de +nos souvenirs. L’enfant se verra privé de promenade, +d’une séance théâtrale ; il sera retenu +à l’heure de la récréation pour achever son devoir ; +on prélèvera un tant sur ses réserves de bons +points ; on lui interdira à son goûter les friandises +apportées par sa famille ; ses jours de vacances, +en fin d’année, seront diminués ; il partira plus +tard ou rentrera plus tôt que ses camarades, etc. +On voit que c’est toujours du même esprit que +s’inspirent ces terribles punitions : ne pas se fermer +un cœur dont la complicité est nécessaire à l’éducateur +pour commencer, poursuivre et achever +son œuvre.</p> + +<hr> + + +<p>Tout à l’heure, à dessein, un mot est tombé +de notre plume, que nous voulons reprendre ici +comme conclusion de ce bref exposé. La famille ! +C’est le mérite de cette éducation à base de sollicitude +attentive, de contact intime et fréquent +entre le maître et l’élève, de compénétration des +cœurs, de vouloir, dans la mesure du possible, +reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’atmosphère +même de la famille. La créature humaine +ne peut s’en passer ; pour dilater sa vie, il faut +qu’elle la respire. Si, par un accident bizarre ou +tragique, ce milieu naturel, voulu de Dieu, vient +à lui manquer, on voit tout de suite s’étioler son +tempérament d’homme et de chrétien.</p> + +<p>Eh bien, soit ! dit l’éducateur salésien. Puisque +la vie méchante, par ses nécessités économiques +ou par les désertions du devoir qu’elle provoque, +puisque la mort, par ses sombres coups d’aile, +a privé ce petit de ce bien sans égal, nous lui +reconstituerons une autre famille. Elle sera un +peu artificielle sans doute ; mais notre souci, +notre art et notre charité s’ingénieront de mille +façons à rendre l’illusion assez forte pour que +l’enfant se croie toujours au foyer paternel, dont +sa jeune tendresse est, au moins momentanément, +sevrée, et qu’il épanouisse en fleurs et en +fruits les riches puissances de sa nature.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">III<br> +De la liberté en éducation</h2> + +<p class="d">Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur +et de l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place +à la liberté de l’enfant. — Raisons de sa préférence +pour cette manière d’agir. — Application du système, +à la chapelle, en cour, en classe, à l’atelier, au patronage. — Moyens +employés par le Saint pour éduquer +la liberté de l’enfant. — Avantage d’une telle méthode. — Rôle +du maître dans cette culture de la liberté. — Résultats +de ce système, qui copie de bien près les +menées de la grâce dans les âmes.</p> + + +<p>L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent +entre deux systèmes, celui de l’excessive rigueur +et celui de l’extrême liberté. Quand ce n’est pas +la routine ou la recherche du moindre effort qui +inspire l’une ou l’autre, ces systèmes se rattachent +infailliblement à une certaine philosophie, tout +au moins à une idée sommaire de la nature humaine. +Aux uns elle apparaît, en effet, comme +foncièrement mauvaise, radicalement incapable de +se porter au bien, prête à tous moments à s’évader +en saillies mauvaises ; il faut la tenir constamment +en lisière, la brider sans cesse, la courber +perpétuellement sous une règle inflexible, une +discipline de fer, arrêter net tout élan spontané +de cette coquine. Règne de la loi, du système, de +la discipline qu’aucune influence, personnelle et +vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et +de la répression aveugle.</p> + +<p>D’autres esprits, au contraire, posent pour +maxime incontestable que les premiers mouvements +de la nature sont toujours droits, ou encore +qu’il n’y a dans l’homme de germe que pour le +bien<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, et se refusent à voir quelle secrète complicité +la nature humaine, livrée à elle-même, +nourrit pour le mal : dès lors il ne s’agit plus que de +la laisser faire, la laisser agir, la libérer le plus +possible de toutes contraintes, l’abandonner à ses +pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise, +de l’anarchie des appétits. Triomphe du +caprice et de l’instinct sur les ordres gênants de +la raison !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La première de ces affirmations est de <i>Rousseau</i> dans +l’<i>Émile</i>, et la seconde de <i>Kant</i> dans le traité de <i>Pédagogie</i>.</p> +</div> +<p>Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins +absolue de la nature humaine, plus orthodoxe +aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de +vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre +réel des choses, et passerait victorieusement entre +ces deux écueils de l’excessive rigueur et de +l’extrême liberté ? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a +tenté et, après trente ans d’essais laborieux, sa +pensée a constitué un monument d’une noble +unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la +liberté trouvent chacune sa part.</p> + +<p>Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est +considérable. Se souvenant que — comme dit +Bossuet — sous les ruines de cette nature déchue +il y avait encore quelque chose de la beauté et de +la grandeur du premier plan, le Bienheureux Don +Bosco ne craignit pas de faire fond sur la spontanéité +de l’enfant, sur la personnalité du petit +chrétien, sur les forces vives de cette nature +ardente. Il pensa, avec raison, que l’éducation ne +consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, +mais à l’épanouir ; à comprimer ses énergies, mais +à les discipliner. Il voulut que le maître fût, non +pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de +leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui +doit apprendre à l’enfant à pouvoir un jour se +passer de lui.</p> + +<p>D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté +de l’enfant, pour un système d’éducation qui, +sans idolâtrer cette fleur ardente, s’ingénierait, +en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, +à l’épanouir magnifiquement sous le ciel +de Dieu ? D’un flair mystérieux, le flair des précurseurs, +qui, rien qu’à humer l’air de leur temps, +devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer +les volontés humaines ; — de ses propres +souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt, élevée +au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline +janséniste, au milieu de maîtres qui se faisaient +un point d’honneur de ne pas frayer avec leurs +élèves ; — d’un sens profond de l’Évangile, où +toute la pédagogie de l’amour est en germe, éparse +aux quatre coins du livre sacré ; — enfin du génie +de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi +fort que quiconque. De fait, quand plus tard +l’histoire impartiale dressera le catalogue des +découvertes pédagogiques du siècle passé, elle +cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement +des œuvres laïques ou protestantes, +et elle alignera parmi les constructions solides, +originales et défiant le temps, le système d’éducation +conçu et réalisé par le Bienheureux Don +Bosco.</p> + +<hr> + + +<p>Pour saisir sur le vif, en action, ce respect +de la liberté de l’enfant, entrez dans la première +maison salésienne venue, et faites le tour du +curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais +qui ouvre le bon œil. Nous voici à la chapelle, à +l’heure de la messe quotidienne. Regardez bien, +vous chercherez en vain la moindre trace de ce +vieux gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui +jadis tyrannisaient les manifestations de la piété +chrétienne ou en faisaient quelque chose d’officiel, +de réglementé.</p> + +<p>Tant de communions à l’année, à tels jours +tout le collège réuni ! La marche vers la Table +Sainte bancs par bancs ! C’est si beau, si ordonné, +si édifiant ! Les confessions à date fixe : telle +classe, tel samedi ; telle autre classe, le samedi +suivant ! Une belle règle uniforme, rigide et +impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, +à jour et heure déterminés, les émotions +religieuses nécessaires. Ici, dans la chapelle salésienne, +rien de tout cela. Des confesseurs un peu +partout, présents à chaque office, attendent le +pénitent qui, librement, vient faire l’aveu de ses +fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule +pression extérieure que subit la volonté des autres. +A l’heure de la communion, le spectacle est encore +plus original, plus typique, dirions-nous. Déjà le +célébrant s’est retourné pour dire « <i lang="la" xml:lang="la">Misereatur +vestri…</i> » et à peine quelques unités sont à la +Table Sainte. Puis, à l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce Agnus Dei</i>, voici trois +ou quatre enfants qui sortent du premier banc en +même temps que trois ou quatre autres arrivent +du fond de la chapelle. Le spectateur regarde et +il en voit une demi-douzaine qui s’échappent des +bancs du milieu ; les bancs de devant, ceux de +derrière, déversent leur contingent, toujours par +petits groupes. Certains paletots s’approchent, +certaines soutanes ne bougent pas ; d’ici, un +enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son +maître ; de là, un surveillant se lève et va rejoindre +ses petits à la Table Sainte. Et durant tout le +temps que dure la communion, les uns vont et +viennent, les autres laissent passer ; les uns +s’avancent dans le plus parfait recueillement, les +autres prient agenouillés, la tête entre les mains. +Enfin le banc de communion se dégarnit et le +prêtre retourne à l’autel ; mais s’il fallait dire un +tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce serait +difficile. Pourquoi cela ? C’est que Don Bosco a +défendu de se rendre à la Table Sainte par bancs +entiers ; il a même été jusqu’à bannir de ses maisons +l’expression « communion générale ». De la +piété, oui, et beaucoup, mais de la piété libre ; la +communion fréquente et même quotidienne, oui, +mais une entière liberté pour la communion, +même aux jours de grande fête.</p> + +<p>Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour +de récréation et y retrouver cet esprit de saine +liberté. Tout le monde y joue, la règle est absolue : +voilà la part de la discipline. Et la plupart des +surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un +plaisir de se plier eux-mêmes à cette règle. +Mais quelle variété dans ces jeux ! Et quelle +franche liberté laissée à ces ébats ! Les amateurs +de balle se groupent entre eux, les passionnés de +barres s’alignent en deux camps, tandis qu’une +épuisante partie de « gendarmes-voleurs » embrigade +les plus bouillants. L’Oratoire de Turin a +conservé le souvenir d’un carré de laitues envahi, +piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint +jouant à la petite guerre. A sa vieille maman qui +lui reprochait d’avoir toléré cette incartade, Don +Bosco répondit : « Va, le mal est petit, l’important +est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, +vois-tu… » Et un geste de détachement achevait +la pensée du saint, qui avait un faible pour cette +exubérance de vie, signe authentique de la santé +de l’âme.</p> + +<p>Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et +en parfait silence les élèves se sont alignés pour +monter en classe. Pénétrons derrière eux dans +les locaux scolaires. C’est une chose curieuse +qu’une classe dans les maisons de Don Bosco. +Rien de solennel, de compassé, de doctoral. Une +familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le +respect dû au professeur, y règne d’un bout à +l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige des leçons +impeccables, les devoirs sont minutieusement +épluchés, le crible de la correction se montre +aussi fin et ténu que dans les meilleurs établissements ; +mais, comme dirait le Prince d’Aurec, +il y a la manière, et la manière, dans les maisons +salésiennes, est toute empreinte de paternité. On +y laisse carte blanche à la spontanéité de l’enfant. +Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas +arrêtée aux lèvres par le regard rigide du maître ; +elle s’insère tout naturellement dans le tissu de +l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui +détend les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les +esprits sont du pain quotidien. On sait ici que +l’attention de l’enfant est de petite embouchure, +et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les +notions, même élémentaires, du savoir humain. +Le maître n’a aucune de ces attitudes qui figent, +ou paralysent les langues : tout en lui au contraire +appelle, sollicite, réclame la question, +l’objection, la demande de lumières. En un mot +les classes salésiennes sont plus des causeries que +des cours, et, dans le maximum de liberté accordée +à cet exercice, on s’y instruit presque en s’amusant.</p> + +<p>Traversez maintenant la cour et poussez votre +inspection dans les ateliers professionnels où la +crise de l’apprentissage reçoit sa solution la plus +intelligente : qu’y voyez-vous ? Courbés sur leur +travail, des apprentis qui, généralement en quatre +années d’entraînement progressif et contrôlé, +réussissent à devenir des valeurs professionnelles. +Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier +possédant la technique de son métier. Enseignement +manuel et cours théoriques s’entremêlent +au long du jour pour mettre aux mains de ces +jeunes gens un instrument capable de les faire +vivre. En leur tenant le langage de l’intérêt et de +la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent +cette discipline, ils auront, dans l’existence, une +supériorité marquée sur tous ceux dont l’apprentissage +fut écourté, bousculé, ou exploité. La plupart +se rendent à ces raisons ; mais si, un jour ou +l’autre, par caprice, soif de liberté, avidité de +gain, le petit apprenti veut quitter ses maîtres et +aller grossir le nombre des imprudents qui sacrifient +à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, +il est libre : nul contrat ne le lie, la porte +est ouverte. On essaie de lui faire comprendre la +gravité de cette démarche, ses conséquences +fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. +Si l’on n’y parvient pas, on se garde bien, dans les +maisons salésiennes, de faire jouer le « <span lang="la" xml:lang="la">sic volo, sic +jubeo</span> » ; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre +vigilance, nos prières et nos sympathies escortent +encore dans la vie cet imprudent qui veut s’émanciper.</p> + +<p>L’on agit de même au patronage salésien à +l’égard des enfants qui, de temps à autre, le désertent +ou le trahissent. Le patronage salésien — Don +Bosco l’exigeait — a toujours sa porte ouverte : +entrée libre comme au bazar. Si un enfant arrive, +présenté par ses parents, tant mieux ; s’il arrive +tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même +chose : figure nouvelle dont on établit l’état civil, +sans plus. Mais vient-il à manquer un dimanche, +deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne +l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la +famille, classé enfant prodigue peut-être, mais +c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu honteux +au seuil du local, on se montrera pour lui plus +affectueux, plus paternel ; on soulagera ses remords +par un accueil de bonté, et, comme dans l’Évangile, +on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces +procédés ont leurs inconvénients : qui le nie ? +Mais si l’on savait comme ils attachent par leur +tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs +maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe ?…</p> + +<hr> + + +<p>D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête +pas là pour faire l’apprentissage de la liberté chez +l’enfant. Elle dispose d’autres moyens pour +atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation.</p> + +<p>Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient +essentiellement à connaître ce que cachent ces +cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions, +d’aspirations qui les agitent, pour y porter la +lumière, l’ordre et la loi chrétienne. Mais le moyen +de se procurer cette science, si une discipline +rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner +la crainte dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, +et les contraint de jouer un rôle hypocrite contraire +à la spontanéité de leur âge ? Il faut donc, conservant +de la discipline ce qui est nécessaire à la +marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation, +laisser les enfants s’ébattre, se remuer, +détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur +activité en des jeux, des promenades, des divertissements +variés ; il faut les laisser se manifester +librement, se raconter, mettre au jour, sans crainte +d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur +cœur ; il faut les placer dans une atmosphère de +saine liberté où, comme au foyer familial, ils +penseront tout haut. « Donnez donc aux enfants, +disait le Bienheureux, liberté complète de sauter, +courir, faire du tapage. » « Faites tout ce qui vous +passera par la tête, disait saint Philippe Néri, ce +grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez +le péché. »</p> + +<p>Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses +élèves des occasions multiples d’exercer leur +jeune liberté, de prendre des initiatives, d’endosser +des responsabilités. Il leur confiait des +tâches particulières, leur demandait un service +spécial, les engageait dans des occupations nouvelles. +Le théâtre, la musique, la gymnastique, +les promenades, les colonies de vacances offraient +un champ très vaste à son dessein. Il poussait +même plus loin : de ses meilleurs élèves il faisait +des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, +moniteurs de gymnastique, metteurs en scène, +machinistes, etc., etc. La pédagogie salésienne +est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant +des caractères propres de la jeunesse et des +tendances personnelles de chaque élève. « La +première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse, +a écrit un théoricien moderne<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, est de +surveiller l’apparition de chaque inclination, de +mettre à sa portée un aliment approprié à sa +valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir +et de l’assimiler. Les fêtes, les représentations +dramatiques, les cérémonies, la décoration des +salles, les lectures variées, les jeux et toutes les +formes humaines de la joie, à condition que les +élèves y soient inventeurs et acteurs plus que +spectateurs, favorisent et règlent l’essor de l’imagination, +et la sollicitent peu à peu aux créations +achevées. » Ces lignes sont de 1910 ; en 1875, Don +Bosco réalisait déjà, dans chacun de ses collèges, les +desiderata qu’elles expriment.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Du dressage à l’éducation</i>, par L. Mendousse, Paris, +Alcan.</p> +</div> +<p>De même quand, avec des mots solennels et un +peu abscons on vient vous dire : « qu’il importe +par-dessus tout de faire passer le pubère du régime +de l’hétéronomie à celui de l’autonomie », on +réclame pour l’âme de l’adolescent un traitement +que l’éducation salésienne s’est toujours efforcée +de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce +que tout ordre donné pût se justifier, que la raison +de l’enfant convînt d’elle-même de la bonté, de la +nécessité de l’ordre, du silence, de la règle, qu’il +s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un +mot ne fût pas contrainte, mais libre et volontaire, +hommage de sa raison à un ordre de choses compris +et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en face +d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission +apeurée, colère ou tremblement ; la nouvelle, la +sienne, veut être aimée et embrassée de belle +humeur par ceux auxquels elle est proposée.</p> + +<hr> + + +<p>C’est la qualité de cette obéissance qui explique +précisément pourquoi, dans les maisons salésiennes, +les châtiments, les punitions sont si rares +et d’une espèce si particulière.</p> + +<p>Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne +discipline ne pouvait se passer d’un corps d’agents +à l’affût des manquements ; elle avait une police, +un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, +un cachot, une comptabilité ingénieusement +odieuse de délits, et quasi-délits, que rachetaient +non le repentir du coupable, mais les châtiments +dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, +au contraire, n’a que faire de tout cet +attirail. Avec elle le châtiment lui-même, quand +il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit pas, +est accepté, consenti par la raison qui reconnaît +les droits de la justice ; avec elle la culpabilité +individuelle est pesée et la part du volontaire +déterminée ; avec elle le châtiment corporel est +impitoyablement banni comme peu digne d’âmes +libres, comme aussi l’avalanche de pensums, de +reproches, de sévérités de toute sorte ; avec elle +l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont +prises pour ce qu’elles sont, et les yeux du maître +se ferment aisément sur eux ; avec elle enfin et +surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une +mère sait manier si délicatement.</p> + +<p>Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les +maisons salésiennes, ne s’inspire de ce souci constant +de travailler à l’apprentissage de la liberté +de l’enfant. On sait que dans ces établissements +elle est de toutes les minutes. Du matin au soir, +et du soir au matin, un œil exercé mais affectueux +ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu +à un autre, d’une occupation à une autre, mais +toujours il aura près de lui, dans la personne du +Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de +le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le +relever aussi. Surveillance assidue, mais nullement +pesante, agaçante, exigeante sur des riens. +« Fais ceci ; ne fais pas cela ; ne touche à rien ; +tais-toi ; tu parleras quand on t’interrogera ; +tiens-toi droit, etc., etc. » Au contraire, elle se +plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le +laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, +comme disait Don Bosco, pour qu’il apprenne à +nager. Même s’il perd pied, à condition que ce ne +soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa +brasse tout seul. On est sur la berge, on surveille +l’effort : l’enfant le sait bien ; et si le plongeon est +trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier +au secours : un bras vigoureux l’aura vite ramené +à la rive. Pour nous servir d’une autre image, +le surveillant, dans ce système, n’est pas le +tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout +écart de croissance, c’est le jardinier uniquement +attentif à lui fournir l’air et la lumière, +à amender le sol quand il renferme des matières +nutritives peu abondantes, ou dangereuses, ou +réfractaires à l’assimilation.</p> + +<hr> + + +<p>Les résultats de cette éducation, on les aperçoit : +indiquons-les en deux mots. Elle arrive à +révéler au maître le caractère de l’enfant pour +le régler en toute prudence et en épanouir les +énergies cachées. Les enfants se classent assez +facilement en exubérants et en timides ; avec la +vieille discipline, les uns devenaient facilement +des révoltés et les autres des impuissants. Cette +éducation nouvelle prévient ce double échec en +canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les +énergies latentes des autres. C’est encore elle, +qui, de tous les anciens élèves sortis des maisons +salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. +On a pu faire à ces jeunes gens des reproches +légitimes, mais jamais on ne les a accusés de manquer +d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit inventif +et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, +qui se préoccupe toujours de l’heure où la plante +sortira de serre, travaille pour la vie et non pour +la seule tranquillité de la minute présente. Les +vents mauvais, les orages, les intempéries pourront +se déchaîner peut-être, elle sera de force à leur +résister.</p> + +<hr> + + +<p>Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces +procédés éducateurs, c’est qu’ils ressemblent +étrangement, s’ils ne les copient pas, aux savantes +menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme +la grâce, cette pédagogie est vigilante ; comme +elle, elle s’installe au cœur même de la place et +ne le lâche jamais ; comme elle, elle respecte la +liberté de l’homme, de l’enfant ; mais comme elle +aussi, elle se sert de tous les moyens pour la +redresser, la discipliner ; comme elle, elle ne punit +le péché que par ses propres conséquences ; et +comme elle, elle exige l’acquiescement volontaire +de la conscience ; comme elle enfin, elle peut apparaître +à certains moments insuffisante et vaincue, +mais comme elle, elle finit par avoir le dernier +mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh bien, calquer +sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, +faire en petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, +ce que l’Esprit de Dieu fait en très grand +dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il, tenir +la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter +la phrase célèbre, quoique un peu vulgaire : +l’essayer, c’est l’adopter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br> +De la joie en éducation</h2> + +<p class="d">La maison d’éducation doit baigner dans la joie. — Le +Saint la veut partout, même à la chapelle. — Les +bienfaits de la gaîté. — Sources de la joie chrétienne +au collège. — L’aboutissant normal de cette éducation +joyeuse.</p> + + +<p>Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui +monte ? Voilà un des problèmes les plus débattus +par nos pédagogues modernes. Les réponses sont +diverses comme les philosophies ou les doctrines +qui les dictent. Le Bienheureux Don Bosco, lui, +avait pris position. S’il est un esprit propre à +comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire +monter en fleur, puis en fruits l’âge terrible qui +va de douze à dix-huit ans, c’est assurément +celui qui prend le nom et s’inspire des principes +du grand Évêque de Genève, l’esprit salésien. +Dressé à cette école, pénétré des maximes de ce +maître, Don Bosco établit un corps de doctrine +pédagogique qui est de première valeur. Il fit +plus : il l’accrut, l’enrichit de sa propre expérience, +de ses réflexions d’homme du vingtième +siècle, et de cette collaboration étroite entre la +pensée de l’Évêque de Genève et celle de son +disciple moderne sortit un art d’éducation qui +s’impose.</p> + +<p>A l’analyse, on constate, presque de prime +abord, que ce système a compris l’importance +capitale de la joie en éducation. Dans la vie de +ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et +très belle ; il l’a versée à haute dose dans son +règlement ; il en a pour ainsi dire imbibé chacune +des actions qui composent la journée du collège. +Sans faire fi de la discipline — qu’il voulait exacte, +mais pas tâtillonne ; respectée de l’élève, mais +pas idolâtrée du maître ; familiale et jamais +draconienne — il voulut que la joie tînt un +rôle de premier plan dans l’éducation de ses +fils. Il ne s’en est jamais repenti.</p> + +<hr> + + +<p>Une des impressions qu’un œil attentif et compétent +emporte toujours d’une visite à une maison +salésienne c’est l’atmosphère de joie dans +laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux +Don Bosco, la joie était un facteur indispensable +de succès en éducation. Il l’a poursuivie tout au +long de son existence, depuis le jour où jeune +séminariste il fondait avec quelques amis la +<i>Confrérie de la joie</i>, jusqu’à l’heure où, livrant au +public les leçons de sa longue expérience, il écrivait +cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri : +« Laissez donc aux enfants pleine liberté de sauter, +courir, faire du tapage à leur gré. » Une des paroles +qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était +celle-ci : « Allons ! sois joyeux ! » La joie, il la +voulait partout : en récréation, en promenade, +cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. +Le théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr +Dupanloup<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; il n’épouvanta pas Don Bosco, et, le +premier des éducateurs modernes, il dressa ses +tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, +sous toutes ses formes, occupe une place de choix. +Il eût approuvé ce vœu d’un philosophe moderne<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> : +« L’enfance et la jeunesse devraient +être élevées <i lang="la" xml:lang="la">in hymnis et canticis</i> », comme il eût +aimé cette réflexion d’un de nos meilleurs écrivains : +« Vous dites : on n’apprend pas en s’amusant ; +et moi je réponds : on n’apprend qu’en +s’amusant. L’art d’enseigner n’est que l’art d’éveiller +la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire +ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans +les esprits heureux. Les connaissances qu’on +entonne de force dans les intelligences les bouchent +et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut +l’avoir avalé avec appétit. » Le goût, l’amour, le +plaisir de l’étude, il voulait que, par la variété et +l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de tenir +l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère +de cordialité de la classe, par la science +charmeuse du maître, on les inspirât profondément +à l’élève.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> « Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations +dramatiques <i>françaises</i> qui, disait-il, passionnent +et dissipent une maison sans grand profit pour son progrès +intellectuel. » <i>Vie de l’abbé Hetsch</i>, p. 368.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> A. Ravaisson.</p> +</div> +<p>Il voulait aussi qu’il emportât de ses années +d’éducation le goût et l’amour de la maison de +Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à la +rendre attrayante, aussi bien par la beauté du +culte que par la participation de tous aux offices +et aux chants religieux. Pas de messes suivies +dans un silence accablant, mais des prières récitées +à haute voix et coupées de cantiques ; pas +d’exercices importuns, longs, produisant comme +un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, +des instructions vivantes et enlevées, des cérémonies +captivantes, de la musique, des fleurs et +des lumières. Et pour retenir tranquille et captivé +tout son petit peuple de marmots, son zèle ne +reculait devant aucune innovation, pourvu que +le respect dû à la maison de Dieu n’en souffrît +d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance +et l’amour qu’il jetait à la base de la piété +chrétienne qu’il faisait de la chapelle une maison +de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits +était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. +Jadis, aux siècles qu’influençait l’esprit de Jansénius, +on disait : « Adorez Dieu. Tremblez devant +Dieu. » Don Bosco, suivant l’admirable conseil +de Fénelon, disait : « Tâchez de leur faire goûter +Dieu à ces petits<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille</i>.</p> +</div> +<p>Un grand Maître de l’Université de France<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> +avait coutume naguère de répéter à son peuple +de subalternes en parlant des internes de ses +lycées : « Faisons-leur des murs souriants. » Don +Bosco n’avait pas attendu ce conseil pour faire de +toutes ses maisons des demeures attrayantes où +la joie se sentît comme chez elle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Jules Ferry.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Dans quel but ?</p> + +<p>Parce que, avec son sens profond de l’éducation, +il avait vite compris que la tristesse et l’ennui, +ces deux vilaines bêtes noires, comme les +appelait M<sup>me</sup> de Sévigné, glacent ou étouffent +les âmes, les replient sur elles-mêmes ou les +courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites +ou des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent +les meilleures activités, retardent ou arrêtent +l’éclosion des talents les plus vigoureux. Tandis +qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui +jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque +et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance +et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de +l’éducateur en ce sens que grâce à elle l’enfant se +laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque +sans y prendre garde.</p> + +<p>Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui +ne gagne à son contact : la tristesse et l’ennui +sont mères de l’apathie ; mais la joie, elle, se +prolonge toujours en ébats et en mouvements. +Elle détend les nerfs, elle les rafraîchit ; elle fait +passer à travers l’organisme comme un frisson +de vie ; et ce n’est pas un des moins curieux +effets de l’influence du moral sur le physique que +ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce nerf +aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la +joie instille à la nature de l’enfant.</p> + +<p>On l’a observé aussi, et bien finement<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, +que ce qui descend dans l’esprit et le cœur de +l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse +d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, +adhère plus fort à l’intelligence et à la mémoire, +atteint plus sûrement le fond même de l’être, +la moelle même du caractère.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Vers la joie</i>, par Mgr Keppler, chapitre XVII.</p> +</div> +<p>Ajoutons que la joie s’intègre admirablement +dans le système d’éducation salésien, s’il est vrai +que, d’une part, ce système tend essentiellement +à provoquer la confiance de l’enfant, et que, +d’autre part, il n’est rien, après l’affection dont +il doit se sentir enveloppé, qui n’épanouisse son +cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux +que cette atmosphère de joie dans laquelle il +baigne. Goûtez l’image si juste par laquelle un +pédagogue moderne<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> exprime le fond de toute +cette théorie de la joie : « Comme les œufs des +oiseaux, comme le nouveau-né de la tourterelle, +l’enfant n’a besoin au début que de chaleur. Mais +qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin +humain, sinon la joie ? C’est elle qui permet aux +forces naissantes de croître, tels les rayons de +l’aurore ; elle est le ciel sous lequel tout prospère, +sauf le poison. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> J. P. Richter.</p> +</div> +<p>Pour clore cette litanie des bienfaits de la +joie, rappelons qu’il importe extrêmement qu’à +l’heure de la formation première et définitive +l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort +et la joie. Il serait fâcheux et funeste que de +toutes ces années d’éducation il emportât cette +impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est +bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon : +« Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de +la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent +à lui sous une figure agréable, tout est perdu. »</p> + +<p>Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce +bambin évaporé et distrait deviendra un adolescent +grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira +les yeux sur la vie et le monde, quel spectacle +frappera immanquablement son esprit curieux ? +Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, +le vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il +éclatera de rire, il semblera tirer à lui tout le +plaisir, il laissera entendre que seul il monopolise +le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge — qu’à +cette heure son inexpérience serait +incapable de démasquer — il faut que de bonne +heure le jeune homme ait appris que la vertu est +charmante, qu’elle recèle des joies profondes, que +la religion n’est jamais amie de la tristesse, qu’elle +bénit et encourage toute joie pure, que le vrai rire +est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la +plus douce des créatures sorties de ses mains, +après l’amour.</p> + +<p>Nous n’ignorons pas toutes les objections que +l’on peut dresser contre cette théorie : elle énerve +la discipline, elle semble faire litière du péché +originel et de ses conséquences, elle ouvre dans +les cœurs un appétit féroce de distractions, elle +fait des âmes de plaisir, elle dégoûte de l’œuvre +austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne +tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il +serait prouvé que pareil système d’éducation +côtoie fréquemment des précipices, et y verse +quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en +souvenir des bienfaits de la joie que nous +venons d’énumérer, nous pourrions répéter après +M<sup>me</sup> de Maintenon : « Quand même la gaîté +serait excessive, les suites en sont moins +fâcheuses que celles de la tristesse. »</p> + +<hr> + + +<p>Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, +verser si aisément dans l’excès, elle qui +s’alimente aux sources les plus pures ? D’où +provient, en effet, dans les maisons salésiennes, +la joie qui s’épanouit dans les cœurs et sur les +visages ? La philosophie nous apprend que la +joie est cette complaisance du cœur dans un bien +qu’il sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien +dont l’enfant élevé à l’école du Bienheureux +Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur ?</p> + +<p>C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse +toute. L’éducateur ne l’écorne pas, ne l’atrophie +pas, ne l’étouffe pas ; il laisse cette plante ardente +s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. +Il se contente de lui fournir à discrétion l’air +et la lumière, et de surveiller la qualité du sol +où elle puise son aliment.</p> + +<p>C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir +aimé, vraiment aimé. Quoi que prétendent certains +esprits chagrins, l’enfant n’est jamais insensible +à ce bonheur. Il a même un merveilleux +instinct, presque un don de divination, pour +deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu, +senti, savouré, remplit son petit cœur d’une +émotion joyeuse.</p> + +<p>C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal +d’une conscience en paix avec Dieu, limpide, +pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se +sent installé dans l’amitié divine, d’une âme +mise en contact par la religion avec toutes les +sources des grandes émotions.</p> + +<p>C’est enfin — car il faut nous borner — cette +variété de moyens, d’industries, d’occupations +par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie de +toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids +de la discipline, adoucir ses rigueurs, rompre ses +monotonies, atténuer les effets désastreux et +déprimants d’une règle inflexible.</p> + +<hr> + + +<p>A quoi aboutit cette éducation menée dans la +joie ?</p> + +<p>A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, +des valeurs sociales ? A les faire traverser +sans dégâts la crise de la jeunesse ? A les maintenir +fermes dans la voie des commandements +de Dieu ? A assurer le salut de leur âme, but +suprême de toutes les pensées de l’éducateur ? +Hélas ! Ce serait trop demander à une méthode +que d’en attendre de pareils résultats ! La vie +est méchante et les hommes aussi : ils se chargent +souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait +bâti sur le roc, et de ravaler à leur niveau les +âmes qui rêvaient de planer au-dessus de leurs +tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons +affirmer, et preuves à l’appui, c’est que +<i>pareille éducation attache d’un lien puissant et +doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a +donnée</i>. Et c’est déjà quelque chose.</p> + +<p>Pour elles, le collège n’est plus cette « geôle de +jeunesse captive » dont parlait Montaigne ; il +n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au poète<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> +sous un jour sombre, avec</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i">Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses,</div> +<div class="verse i">Ses salles qu’on verrouille<b>. . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse i">Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs,</div> +<div class="verse i">Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.</div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Victor Hugo.</p> +</div> +<p>Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, +on a traversé les plus belles années +de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on +montre le poing dans un geste de dépit inconsolable ; +mais, au contraire, c’est la bonne maison +où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant +d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si +fortes ; où, presque sans y prendre garde, +l’on s’est imprégné pour la vie des principes +qui font marcher droit et des lumières qui font +distinguer toutes choses ; où l’on a été vraiment +aimé comme peut-être on ne le sera jamais +plus dans la vie, pour soi, pour son âme ; où +à chaque détour de corridor, à chaque coin de +la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent +pour nous accueillir tous les souvenirs du passé, +et les figures les plus chères. Figures aimées de +nos anciens maîtres ! Elles ont le même sourire +que jadis ; les cheveux ont blanchi, les traits se +sont creusés, mais au fond des cœurs la flamme +sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de +retrouver en quelque état qu’ils soient : fils +fidèles ou enfants prodigues, ces gamins de jadis +devenus des hommes, happés, secoués, tourmentés +et parfois aussi, hélas, pervertis par la +vie ! Avec eux, tout haut, on se remet à épeler le +passé ; avec eux, tout bas, on murmure les mots +divins qui vont atteindre les parties profondes +de l’âme.</p> + +<p>Instants de pure jouissance, bain fortifiant de +jeunesse ! Nul ne s’y dérobe. Il suffit qu’un +hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes +au voisinage du logis où se sont écoulées les plus +belles années de leur existence, les plus joyeuses, +pour qu’ils poussent la porte et entrent. Dès le +seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit.</p> + +<p>Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort +à ramener l’homme fait à la pureté de la source +première, et à l’y replonger un instant pour le +rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux +tentations de la vie, aux devoirs austères !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">V<br> +De l’autorité en éducation</h2> + +<p class="d">Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant ? — Ni +au nom de la force, ou de la crainte, autant que +possible ; au nom de la raison et de la foi, dès qu’il se +peut ; et, en attendant, au nom de la charité et de +l’amour. — Ce qu’il faut entendre en éducation par ce +mot trop profané. — Résultats consolants de cette +manière d’agir.</p> + + +<p>C’est au problème de l’autorité que l’on attend +un système pédagogique. Quelle place va-t-il lui +faire ? Sur quelle base va-t-il l’asseoir ? Toute +une philosophie est engagée dans cette double +question. Nous l’avons déjà dit : selon que l’on +considère l’enfant comme un foyer d’appétits +anarchiques, ou comme une bonne petite nature +inclinée au bien, l’on oscille de l’excessive rigueur +à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès lors qu’une +volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom +de qui ou de quoi le fait-elle ? De la force irraisonnée +qui exige à tout prix la discipline ? De la +raison qui attend l’assentiment volontaire ? De la +foi qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la +seule autorité de Dieu ? De la conscience ? Questions +brûlantes dont la réponse constitue toujours la +partie centrale des théories d’éducation ! Nous ne +saurions l’éviter. Voyons donc comment la méthode +salésienne résout le problème.</p> + +<hr> + + +<p>Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous +dit, <i lang="la" xml:lang="la">in hymnis et canticis</i>. La vraie joie, celle +qui jaillit des sources pures de l’âme, dilate, +épanouit, provoque et entretient la droiture, +l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est +l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens +que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher, +saisir, former, ciseler presque sans y prendre +garde.</p> + +<p>Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté +qui respecte sa spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant +demande, en effet, que son originalité ne +soit pas étouffée, mais épanouie ; que ses énergies +ne soient pas comprimées, mais disciplinées ; +en somme que l’éducateur le traite un peu comme +la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec +cette patience, cette sagesse, cette vigilance de +tous les instants, cet art infini de guetter l’occasion, +qui arrivent à plier librement nos volontés au plan +divin.</p> + +<p>« Fort bien ! Très joli ce programme de haute +liesse, d’initiative éveillée et de libre obéissance, +diront certains ! Mais vous avez l’air d’oublier +en tout cela que la matière peut être rebelle à +l’effort de l’éducateur. Elle regimbe parfois, +souvent, contre l’ordre, non par un simple jeu +de réflexes, mais de parti pris. Le commandement +gêne tel appétit : on le bouscule, et voilà tout ! +On peut vouloir réduire le rôle de l’autorité, mais, +que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue +à certains moments, et fasse plier ! »</p> + +<p>Oui certes, et le système salésien se garde bien +de faire fi de l’autorité. Il n’ignore pas que le +péché originel a vicié, sinon radicalement, comme +le voudraient certains, au moins profondément, +la pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait +sa précocité jusque dans le bébé tétant le +sein de sa mère : et il ne se trompait pas. Commander, +il le faut ; courber sous la règle, la loi, +le règlement l’enfant, l’adolescent, c’est de toute +nécessité. Mais nous demandons au nom de qui +et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier +victorieusement une petite liberté humaine, à +qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance de persuasion ?</p> + +<hr> + + +<p>A la force ? — A des yeux qui roulent, menaçants, +à un physique qui en impose, à une main qui +se lève, à une attitude qui fait rentrer sous terre ?</p> + +<p>A la crainte ? — Si tu n’obéis pas, c’est ceci +qui t’attend : tel pensum, tel châtiment, telle +privation, telle humiliation publique.</p> + +<p>A la raison, à la conscience ? — A la raison +qui veut enlever l’assentiment libre de l’enfant, +et rêve candidement de le faire convenir de la +justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition.</p> + +<p>A la foi ? — Cet ordre est celui-là même que +te donnerait Jésus-Christ, le Fils de Dieu, que +tu aimes ; cet ordre s’inspire de son esprit ; cet +ordre te vient de ses représentants.</p> + +<p>Nous répondons : ni à la force, ni à la crainte +<i>autant que possible</i> ; à la raison et à la foi, <i>dès qu’il +se pourra</i>, car c’est bien là à quoi tend tout l’effort +de l’éducateur chrétien : incliner l’enfant devant +l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu.</p> + +<p>Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, +<i>au début de l’entreprise</i>. Allez tenir le langage +de la raison à de petits bonshommes distraits et +évaporés, à des adolescents engagés dans le péché +et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois +dans leur discernement du bien et du mal ! Allez +tenir le langage de la foi à de pauvres petits qui +ne possèdent pas même l’abécédaire de cette +adorable langue ! Ils ouvriront des yeux immenses, +ne vous comprendront pas, et continueront d’agir +à leur guise.</p> + +<p>Alors ?</p> + +<p>Dans l’entre-deux, que faire ? Entre le moment +où vous accueillez l’enfant et le jour béni où +vous commencerez à le voir obéir par raison ou +religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, +comment allez-vous vous en tirer ? Vous ne +voulez employer ni la force, ni la terreur ; par +ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre +la raison ou l’Évangile : au nom de qui +ou de quoi allez-vous lui commander ?</p> + +<hr> + + +<p>Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre +autorité sera celle de l’amour, l’autorité de l’homme, +de l’éducateur que l’élève ne veut pas attrister, +l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur +de ses enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un +signe, se fait écouter mieux que quiconque. « Que +voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot +d’un de ses élèves : il ne m’aime pas. » <i>Sans affection +pas de confiance, et sans confiance pas d’éducation.</i> +Le Bienheureux Don Bosco l’avait très bien +compris : aussi travaillait-il à gagner le cœur de +l’enfant, et par le cœur toutes les avenues de l’âme. +Volontiers il eût résumé toute sa méthode dans +cette phrase : « Se faire aimer soi-même pour mieux +faire aimer Dieu. »</p> + +<p>Cette affection, cette confiance, il la demandait, +il la mendiait de ses fils ; il l’enseignait à ses disciples ; +mais surtout il la méritait des uns et des +autres. A l’aide de quels procédés ? Sa vie et sa +doctrine nous les ont appris.</p> + +<p>« Voulez-vous être aimé, disait-il ? Aimez. Et +encore ça ne suffit pas : faites un pas de plus : +il faut que non seulement vos élèves soient aimés +de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment +le sentiront-ils ? Écoutez votre cœur : il +vous répondra<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher +les hommes, que de s’intéresser à ce qui les intéresse.</p> + +<p class="sign">Cl. <span class="sc">Farrère</span>.</p> +</div> +<p>D’abord pas de barrière entre l’élève et son +maître, pas de loi des distances, pas de lignes +parallèles où tous deux cheminent sans risque +de se rencontrer ! Comme aussi pas de colère, pas +de coups, pas d’humiliation publique ! — Mais +la compénétration des cœurs, l’esprit de famille, +la bonté toujours inquiète, toujours agissante, +toujours penchée sur la faiblesse ou l’ignorance, — la +miséricorde qui sait fermer les yeux, qui ne +punit pas tout, qui pardonne aisément, — le +souci constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt +à sa santé, à ses parents, à ses besoins, à ses +peines, à ses progrès, à ses joies, — la vigilance +qui le protège, le défend aussi bien de la pierre +du scandale que de l’inclémence du temps, — la +tendresse réelle et exprimée, — la surveillance +continue mais maternelle, — l’imagination sans +cesse en éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, +instruire, épanouir la vie de l’enfant, — la douceur +qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon +sourire au milieu des pires traverses, qui sait +punir avec un regard attristé, une bouche silencieuse, +un front qui se détourne, — la confiance, +témoignée de mille façons et attirant infailliblement +la confiance, — la condescendance, qui +ouvre à deux battants les portes de la chambre +et accueille le petit bonhomme de dix ans comme +un grand personnage, — la saine familiarité +qui se mêle aux jeux des enfants, à leurs divertissements +les plus puérils, à leurs petites folies : cela, +tout cela, et que de choses encore, mais toutes +renfermées dans ce mot, trop profané, et divin +pourtant : l’amour !</p> + +<p>Le grand éducateur a résumé ces procédés en +deux mots célèbres. A lui-même il s’est dit : +<i>Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse.</i> A ses fils +il a dit : <i>Ne soyez pas des supérieurs, mais des +pères.</i></p> + +<hr> + + +<p>Vous dites : Pareille méthode n’aboutit à rien +de solide, de durable, parce qu’elle repose sur +le sentiment. Si l’espace ne nous était pas +limité, nous aurions plaisir à montrer en action +cette pédagogie, à la saisir sur le vif, à l’incarner +dans les faits tirés de la vie du Saint. +Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage +de l’expérience. Au dire de Don Bosco, +elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent : +et les dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne +sont pas encore des cas désespérés : ces dix malheureux, +ainsi traités, avec bonté et respect, +seront devenus moins dangereux pour leurs +frères<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le +Président du Conseil piémontais, Urbain Rattazzi.</p> +</div> +<p>Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté +des centaines de fois : les enfants que, +pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter des +maisons salésiennes, leur demeurent toujours +attachés, et reviennent voir leurs Supérieurs. +Souvent ils se ressaisissent, et parfois même +deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui +ont mal tourné, au point de vue moral ou social, +pécheurs scandaleux ou révolutionnaires farouches, +conservent toujours au fond de leur cœur, faible +ou trompé, un souvenir attendri, une pensée fidèle +aux maîtres de leur jeunesse : chétive étincelle, +enfouie sous la cendre, qui, à l’heure dernière, — cela +s’est vu souvent — peut se réveiller et +devenir un brasier de repentir.</p> + +<p>Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre ? +Mais non. C’est un agrégé d’Université +qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes : +« L’adolescent éprouve un tel besoin de donner +et de recevoir des marques d’affection que, dans +un milieu où elles font défaut, rien ne saurait +les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable +une existence très pénible par ailleurs<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. » +Vous le voyez : la pédagogie moderne va rejoindre +dans ses dernières conclusions les meilleures +théories salésiennes. Cette éducation qui ne +rougit pas d’appuyer la pointe de son levier +sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever +les volontés les plus résistantes. Avec une telle +méthode l’enfant est vite gagné. C’est si bon +pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte ! +Si nouveau aussi, parfois, hélas ! Et quelles +réserves étonnantes de sensibilité inemployée +recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent ! +Comme on serait fou de se priver de pareils +auxiliaires !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Mendousse, <i>L’âme de l’adolescent</i>, p. 73.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Que l’éducateur les emploie donc, non pour +gargariser, sottement et imprudemment, sa vanité +avec cette touchante affection, non pour nourrir +sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant, +non pour s’arrêter comme au terme même de +l’éducation à cette commune tendresse, mais +pour prendre barre sur cette âme de chrétien, +lui commander au nom de cette forte autorité de +l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses, +la porter vers le monde surnaturel.</p> + +<p>Alors, petit à petit, année par année, car il y +faut beaucoup de temps et plus encore de patience, +l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la grâce, +trempée dans la rosée des sacrements, éclairée +par la parole de Dieu, cultivée de la main du +prêtre, la plante montera, s’épanouira, fleurira. +Et le produit de cette triple collaboration de la +grâce de Dieu, de la volonté humaine et de l’affection +agissante de l’éducateur sera le jeune +homme chrétien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br> +De la piété en éducation</h2> + +<p class="d">Quatre traits qui distinguent la piété salésienne. — Importance +de la confession dans le système salésien +d’éducation. — L’Eucharistie et la dévotion à la +Mère de Dieu, double rempart de toute vertu. — La +société, l’école et la famille, jadis conseillères du bien, +devenues souvent aujourd’hui complices du mal. — La +vertu du jeune homme, plus tentée et moins protégée, +doit donc endosser la double cuirasse de la foi +et de la piété. — Importance de la première éducation +chrétienne ; elle se survit à elle-même, se retrouve aux +heures difficiles et finit par sauver les âmes.</p> + + +<p>Se rappelle-t-on la marque de flétrissure que +jadis un grand romancier<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> infligeait à certaines +maisons d’éducation ? « De vie religieuse aucune, +qu’un formalisme vide et inefficace. De vie morale +pas davantage… Il a manqué à cette éducation +les deux outils nécessaires d’hygiène collective et +individuelle qu’avaient entre leurs mains les +inventeurs de l’éducation cloîtrée : la Confession +et la Communion. » C’est précisément pour assurer +à ses fils cette vie morale, presque toujours +absente des établissements purement laïcs, que le +Bienheureux Don Bosco fit, dans son système +d’éducation, une si large place à la vie religieuse. +De fait, l’observateur, même distrait, qui cherche +à découvrir le mécanisme secret de l’éducation +salésienne, demeure toujours frappé de la piété +intense qu’elle développe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Paul Bourget</p> +</div> +<p>Ne prenez pas cet adjectif en mauvaise part et +n’allez pas croire que les maisons salésiennes +gavent leurs enfants de prières et d’exercices +pieux<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> : vous seriez loin, très loin du compte. +La piété salésienne est tout ce qu’il y a de raisonnable +et d’équilibré, mais en même temps de solide +et de vivant. Quatre traits la distinguent : <i>elle +s’appuie sur une forte instruction religieuse, — elle +essaie de saisir l’enfant tout entier, — elle respecte +pleinement la liberté de l’âme, — et pratiquement elle +aboutit à mettre le jeune homme en contact permanent +avec la source de toute force : la grâce de Dieu.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Sait-on, par exemple, que les prières du soir, telles que +les a composées Don Bosco pour ses enfants, ne durent que +quatre minutes au maximum ? Détail piquant : le Bienheureux +ne consentit jamais à les faire dire à la chapelle, mais +voulut toujours les entendre réciter, en été sous les portiques, +en hiver dans une salle close quelconque, pour habituer +ses enfants à prier partout, disait-il, pour les dresser +à la prière en famille, et aussi pour se ménager un peu plus +de liberté dans les avis paternels que chaque soir il leur +donnait en leur souhaitant une bonne nuit.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Une piété mécanique ou purement sentimentale, +Don Bosco l’eut toujours en horreur. Sur +ce terrain comme sur les autres, il voulait que la +raison et la foi fussent guides et maîtresses. Il +savait comme le souffle du siècle, les nécessités +matérielles de l’existence, les rechutes du péché +ont tôt fait de jeter à terre des habitudes religieuses +qui ne s’appuieraient que sur des réflexes +ou des attendrissements vagues. Mettre une doctrine +solide à la base de la vie, celle-là même que +Jésus-Christ est venu révéler aux hommes, ce +fut le grand souci de cette âme d’éducateur. De +la piété, oui, mais de la piété appuyée sur un +corps d’idées religieuses, seul capable — et encore ! — de +la sauver de tout naufrage. Voilà +pourquoi dans les maisons salésiennes l’instruction +religieuse demeure au premier plan des +préoccupations des maîtres. Pour en imprégner +l’âme, ils s’ingénient de mille façons. Instructions +courtes, mais solides, vivantes, imagées, pratiques, — catéchismes +bien préparés et suivis avec attention, — brefs +sermons de cinq minutes clôturant +les prières du soir et déposant au cœur des enfants +une pensée grave pour nourrir leur sommeil, — courtes +lectures terminant la messe ou précédant +le salut, — allusions religieuses ou morales s’agrafant +un peu sur tout, le plus naturellement du +monde, en récréation comme en classe, sur un texte +de Virgile, comme sur une anecdote contée en +cour, — rappel fréquent mais nullement fastidieux +des vérités fondamentales, par tous les +moyens dont disposent un zèle ingénieux ou une +pédagogie attentive : tout est tâté, éprouvé et +employé dans le dessein d’enfoncer dans cette +jeune tête une doctrine de vie assez riche et assez +forte pour préserver à l’heure du mal ce cœur fragile.</p> + +<p>Mais ce n’est pas l’intelligence seule que, dans +ce système, l’éducateur cherche à atteindre. Elle +d’abord, elle surtout, certes ; mais tout le reste +ensuite, toute l’âme, tout l’enfant, — aussi bien +son cœur que son imagination, aussi bien ses +sens que sa mémoire. Cette piété s’efforce — et +presque toujours avec succès — à faire aimer la +maison de Dieu, à rendre la religion attrayante, +nullement importune ni pesante. Pour atteindre +ce but, les offices seront brefs, variés, agréables, +spectacle pour les yeux, charme pour les oreilles, +intérêt pour l’esprit, émotion profonde pour le +cœur. Les enfants de chœur, stylés et recueillis, +déploieront leurs longues théories dans le sanctuaire ; +l’autel sera paré avec goût, baigné de +lumières, parfumé de fleurs ; les chants s’imprégneront +de foi et d’art, et tous y participeront. +Rarement l’ennui, ou la rêverie qui y achemine, +viendront mordre sur ces âmes d’enfants, car +s’ils ne prient pas à haute voix, un joli cantique +populaire les fait vibrer à l’unisson. En un mot, +l’église redevient pour ces petits chrétiens du +<small>XX</small><sup>e</sup> siècle ce qu’elle était pour nos aïeux du <small>XII</small><sup>e</sup> +ou du <small>XIII</small><sup>e</sup> : la maison qui a tellement su captiver +nos cœurs, où on a senti Dieu si présent et si doux, +qu’instinctivement, à l’heure de la tentation ou +de la misère, ou du découragement, ou de la grande +douleur, l’âme y accourt comme à son refuge +naturel.</p> + +<p>Il faut dire aussi que pour la leur faire aimer +on ne s’est servi d’aucun de ces procédés de +contrainte qui, sur l’heure, peuvent bien plier les +volontés, mais ne réussissent jamais à conquérir +les cœurs. Ce fut, en effet, un des principes les +plus chers de la pédagogie de Don Bosco que le +soin jaloux avec lequel il respectait la liberté religieuse +de ses enfants. Faciliter le plus possible à +ses fils l’accès des Sacrements, incliner suavement +les âmes vers la prière, insinuer habilement les +graves pensées qui font mûrir les décisions bienfaisantes, +exhorter, même directement, ces petits +chrétiens à retourner leur vie, ou à la rendre +meilleure en s’approchant du pardon de Dieu ou +de l’Hostie-Sainte : cela oui ; mais ne rien devoir, +en fait de piété, à la contrainte. Donc pas de communions +fixes, à tel jour, tout le collège réuni, banc +par banc ; pas de communions dites générales, +où la timidité de quelques-uns se laisse fatalement +entraîner par le flot de communiants vers le +sacrilège ; pas de confessions réglementées, classe +par classe ; mais la liberté, la liberté, la sainte +liberté des enfants de Dieu, cette liberté que la +grâce elle-même respecte, tout en l’assiégeant de +mille façons pour la plier divinement à ses fins.</p> + +<hr> + + +<p>Et à quoi visaient, en fin de compte, cette solide +instruction religieuse et ce charme répandu sur +la piété ? A mettre l’enfant en contact précoce et +fréquent avec les trois sources de vie surnaturelle : +la <i>confession</i>, la <i>communion</i>, la <i>dévotion à la Sainte +Vierge</i>.</p> + +<p>C’est inouï comme Don Bosco a insisté tout au +long de sa vie sur la pratique de la confession ! +Elle était pour lui le grand moyen éducateur. Il +revenait toujours sur ce point dans ses fameux +« petits mots du soir ». Sous les portiques de sa +maison il avait fait peindre en caractères ultra-visibles +des maximes de l’Écriture, qu’il voulait +graver pour la vie dans la mémoire de ses fils ; +trois sur quatre se rapportaient au sacrement de +Pénitence. Après le saint Curé d’Ars, on peut +affirmer sans crainte que Don Bosco fut l’homme +qui confessa le plus dans son siècle. Comme l’a +si bien dit Huysmans : « Il confessait à l’église, en +plein air, dans un coin de chambre, et le souvenir +nous a été conservé de cet admirable prêtre confessant +dans ce pré qu’il avait loué, alors que tous +les propriétaires d’immeubles l’avaient, les uns +à la suite des autres, congédié. Il s’asseyait sur +un petit tertre, et, à distance, formant le cercle, +les enfants à genoux se recolligeaient, s’apprêtaient +à lui avouer leurs défauts ineffacés ou leurs +oublis. Et l’on voit Don Bosco, avec sa physionomie +débonnaire de vieux curé de campagne, prenant +celui de ses pénitents qui a terminé l’examen +par le col. Il l’enveloppait de son bras gauche et +appuyait légèrement la tête de l’enfant sur son +cœur ; ce n’était plus le juge, mais le père qui +aidait le fils dans l’aveu si souvent pénible des +moindres fautes. »</p> + +<p>Et avec une psychologie profonde de l’enfant, +n’ignorant pas que son attention est toute petite, +il n’abusait jamais des conseils ; deux phrases, +trois phrases, mais si justes, si appropriées à l’état +d’âme, c’était tout ce qu’emportait le pénitent, +en plus du pardon. Cela suffisait largement à le +maintenir solide jusqu’à la prochaine confession. +Le Bienheureux se rattrapait, si l’on peut dire, à +propos des confessions générales. Son zèle s’ingéniait +à les provoquer chez les pénitents qu’il ne +connaissait pas, ou qu’il sentait inquiets, troublés +dans leurs rapports avec Dieu. Quand il avait reçu +cet aveu de tout un passé, il demeurait tranquille +sur l’âme qui le lui avait confié ; il était sûr de la +tenir, de la guider, de la conquérir au bien.</p> + +<p>Pour l’aider dans cette tâche, il comptait sur la +double force dont dispose un chrétien dans la lutte +contre le mal : l’Eucharistie et le secours de la +Mère de Dieu. Dès les premiers jours de son ministère +sacerdotal, le Bienheureux fut un chaud +partisan de la communion précoce et de la communion +fréquente. De nos jours on n’a plus de +mérite à faire communier tôt et souvent les petits +chrétiens ; Rome a parlé, cela suffit. Mais il y a +cinquante, soixante, quatre-vingts ans ? Or, dès +1847, Don Bosco, dans son premier internat, poussait +à la communion fréquente ; et elles sont de +lui, ces lignes gracieuses, vieilles de plus de soixante +ans : « Quand un enfant sait distinguer entre le +pain ordinaire et le pain eucharistique, quand il a +une instruction suffisante, il ne faut pas s’occuper +de son âge, il faut que le Roi des cieux vienne +régner dans cette âme. » L’Eucharistie, est la +première colonne de salut.</p> + +<p>La seconde est la dévotion à la Très Sainte +Vierge. Toute sa vie, il l’a prêchée. Ce conseil de +sa mère au matin de sa prise de soutane : « Si un +jour tu deviens prêtre, propage sans cesse la dévotion +à la Sainte Vierge », il l’a suivi jusqu’à son +dernier souffle. Trois jours avant de mourir, au +seuil de l’agonie, il murmurait à ses disciples : « Du +haut de la chaire et dans vos conversations, insistez +sur la dévotion à la Sainte Vierge et la communion +fréquente. » Il sentait, qu’armée de ces +deux boucliers, l’Hostie et la Vierge, la vertu de +ses fils, si guettée et si attaquée qu’elle fût, triompherait +des pires séductions.</p> + +<p>Un songe mystérieux d’une nuit de mai 1862 +le lui avait d’ailleurs confirmé. Il avait vu, secouée +par une mer déchaînée et assaillie par des ennemis +en fureur, une flotille d’embarcations légères, symbolisant +ses anciens élèves répandus par le monde. +Elle n’échappait à l’ennemi et au naufrage qu’à +condition d’aller jeter l’amarre, derrière le vaisseau +amiral portant le Pape, à deux colonnes gigantesques +surgies des flots en courroux : l’une était surmontée +d’une Hostie, l’autre de l’effigie de la Vierge.</p> + +<p>Ce dernier trait couronne comme d’un sourire le +chapitre final de cette pédagogie qui, en somme, ne +visait, depuis son point de départ, qu’à faire vivre +en grâce avec Dieu, amis du Christ et de sa Mère, +les jeunes chrétiens confiés à l’éducateur, pour que, +demain, dans la terrible mêlée des passions, ils +pussent tenir ferme, observer la loi divine et sauver +leur âme. Théorie aussi simple que savante, aussi +claire que forte, aussi ancienne que moderne !</p> + +<hr> + + +<p>Ce dernier adjectif tombé de notre plume est +un de ceux qui qualifient le mieux cette façon +d’éduquer l’enfance, <i lang="la" xml:lang="la">in hymnis et canticis</i>. Jamais +plus que de nos jours il ne fut urgent d’asseoir +la persévérance des mœurs de la jeunesse sur une +solide piété. Le monde, depuis soixante ans, évolue +terriblement, et en sens fâcheux. Jadis, pour freiner +le jeune homme, à l’heure fatale de la crise, à +l’éveil tempétueux des passions, pour apaiser +ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin +fumeux<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, comme parle Bossuet, l’Église pouvait +compter sur trois alliées : la société, l’école et la +famille. Les pensées de foi qu’elle versait d’autorité +dans le cœur du jeune homme, les habitudes de +piété auxquelles elle pliait doucement sa volonté, +ne trouvaient que rarement de l’opposition dans +ces trois milieux. Que dis-je ? Cette triple institution +collaborait avec elle, et chacune dans sa sphère — la +société un peu, l’école beaucoup, la famille +passionnément — renforçait l’action bienfaisante +du prêtre. De nos jours les rôles sont renversés. +Huit fois sur dix — et nous sommes indulgents — société, +école et famille sont complices +du mal, tout au moins en le laissant opérer à son +aise. A certains jours même, c’est à se demander +comment des vertus de jeunes gens peuvent y +résister : dans les carrefours, les pires tentations +affichées ou s’affichant sous l’œil paterne de la +police ; à l’école, une doctrine justifiant tout, légitimant +tout ; au sein de la famille, l’autorité du +chef ne sachant plus sur quoi s’appuyer, abdiquant +devant le caprice de l’enfant, quand elle ne s’oublie +pas à lui jeter les rênes sur le cou. Cependant, +comme si la défection de ces trois alliées de la veille +ne suffisait pas pour désemparer une pauvre +volonté humaine, fragile et inexperte, des courants +de mal d’une extrême puissance se déchaînent à +travers le monde, semblant ne viser qu’à envelopper +et entraîner la jeunesse contemporaine. +Quelle formidable organisation les forces mauvaises +ont dressée, au cœur de la société, pour +capter de toutes façons, par toutes ses facultés +et tous ses sens, l’âme de l’adolescent ! Alors ? Qui +sauvera ce malheureux de la fournaise ? Jadis, en +plus de l’Église, ils étaient trois à appuyer sa faiblesse ; +de nos jours ils sont quatre à conspirer, +positivement ou négativement, contre elle. D’où +lui viendra le salut à cette pauvre jeunesse si +tentée, si guettée, si assaillie ? Qui l’aidera efficacement +à traverser la crise ? Qui l’aidera aussi, à +quelques années de là, à se tenir droite et solide +dans la vie ? Seule, une piété forte, bien entendue, +appuyée sur une foi éclairée et vivante, se tenant +en contact permanent avec toutes les sources +d’énergie divine, plaçant au-dessus de tout l’amitié +de Dieu et fréquentant avec amour, quoique sans +tapage ni ostentation, la prière et les Sacrements. +Jadis, dans les temps très lointains, à la rigueur, +une piété quelconque pouvait suffire. De nos jours +il en faut une autre, pas commune, comme +l’épreuve à traverser. Et c’est ce que Don Bosco +avait admirablement saisi, quand il demandait +à ses fils de comprendre leur époque, de +sentir la gravité des périls qui guettent la +jeunesse, et de l’armer, pour ces luttes, d’une +double cuirasse de foi et de piété.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Panégyrique de saint Bernard, premier point.</p> +</div> +<hr> + + +<p>A-t-elle toujours suffi, cette armure ? Quoique +criblée de coups, a-t-elle toujours protégé de la +défaite les poitrines qui l’avaient endossée ? Hélas, +non ! Nous n’éprouvons pas de peine à avouer +loyalement qu’en certaines circonstances, portée +par certains jeunes hommes, elle s’est montrée +insuffisante. La vie est méchante, les hommes +aussi, et ces courants auxquels, quelques phrases +plus haut nous faisions allusion, sont d’une violence +à engloutir les meilleurs nageurs. Dès lors, +nul ne s’étonne que plus d’un ancien élève des +maisons de Don Bosco n’ait pas persévéré sur le +chemin que lui avaient montré ses bons maîtres.</p> + +<p>Mais nous sommes tranquilles quand même +sur l’issue fatale de leurs écarts : ils nous reviendront. +Nous aussi nous sommes des <i>semeurs de +remords</i>. Ce n’est pas impunément qu’à l’âge +des pures tendresses l’on a aimé Jésus-Christ et +sa Mère. Ça se retrouve. Un jour viendra, une +heure sonnera où ils s’agenouilleront à nouveau, +en désir au moins, au tribunal de la Pénitence, +à la Table Sainte, à l’autel de Marie. Sera-ce tôt, +sera-ce tard ? Sera-ce à la minute de la mort, +ou au lendemain d’une grande faute ? Sera-ce +tout proche d’un grand bonheur, ou pas loin +d’un deuil cruel ? Sera-ce au soir d’une catastrophe, +ou à la veille d’une grave décision ? Nul +ne le sait : c’est le secret de Dieu. Mais encore +une fois, nous sommes tranquilles : nous les aurons.</p> + +<p>Enfants prodigues, ils rentreront un jour ou +l’autre à la maison paternelle, où les attendent +leurs frères demeurés fidèles. Or, ceux-ci sont +légion. C’est par milliers, en effet, que le Bienheureux +et ses fils ont, grâce à cette éducation +de piété, peuplé la terre de jeunes hommes chrétiens. +Jadis, il n’y a pas trente ans, cette plante +se faisait rare ; de nos jours, Dieu merci, on en +respire le parfum un peu partout, aussi bien +à l’usine qu’au bureau, aussi bien dans la mine +que sur le chantier, aussi bien sur les places publiques +que dans l’intimité des foyers. Le jeune +homme chrétien ! Voilà bien le produit authentique +de ce cœur à cœur entre le Dieu de l’Eucharistie +et l’âme d’un faible chrétien ! Type séduisant +de beauté morale, antipathique à personne, +et d’où s’échappe une vertu salutaire à tous ! +Secoué comme quiconque par les enchantements +de la vie et les tentations vivantes embusquées à +tous les carrefours, comme aussi par les convoitises +de la volonté et les doutes de l’esprit, mais +passant au travers de ce monde d’ennemis conjurés, +parce que la force de Dieu est en lui.</p> + +<p>Le fruit fait juger de l’arbre, dit l’Évangile. +Pour qu’un tel miracle de force et de tendresse, +de dévouement et de pureté s’épanouisse, à +l’heure qui sonne, sous le ciel de Dieu, il faut +bien que l’éducation qui l’a lentement mûri soit +de bonne qualité.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br> +Péché originel +et éducation</h2> + +<p class="d">Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout +système d’éducation. — Exposé du Jansénisme, +déclarant la nature complètement viciée par lui : conséquences +illogiques de ce système en éducation. — Exposé +des théories de Rousseau, déclarant la nature +foncièrement bonne : conséquences pratiques de cette +vue fausse, en éducation. — Persistance actuelle de +cette double théorie. — Originalité et sagesse de la +méthode du Saint, qui, passant entre ces deux excès, +ne voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté, +ni le témoin passif de son jeu, mais le collaborateur +indispensable de sa jeune activité un peu folle.</p> + + +<p>A deux heures diverses de l’histoire, à deux +siècles de distance, sous la plume de deux grands +écrivains, le problème de l’éducation a reçu +deux solutions radicalement opposées, qui toutes +deux cependant prétendaient s’inspirer d’une +enquête approfondie des origines de l’humanité, +tant il est vrai que l’affirmation ou la négation +du péché originel est à la base de tout système +d’éducation ! Le système salésien se rattache, lui +aussi, à ce mystère intime de notre être ; mais, +à la différence de ces écoles extrémistes, il a +l’avantage de se tenir à l’écart de tout excès de +doctrine et d’application, de respecter l’ordre réel +des choses et de prendre cette voie de milieu qui, +d’après l’adage antique, est le propre même de +la vertu. Pour nous en convaincre, relisons Pascal +et Rousseau, rattachons leurs systèmes à la doctrine +qui les a suggérés ; puis, comme dans l’un +et l’autre, à côté de vues nouvelles, nous trouverons +un corps d’enseignements que notre foi de +chrétiens ne saurait accepter, demandons-nous si +la conciliation de ces théories opposées ne saurait +se faire, ne s’est pas faite au siècle qui suivit, +non pas sous la plume, mais dans la vie et les +œuvres de quelqu’un qui était mieux qu’un philosophe, +puisque c’était un saint, mieux qu’un +théoricien, puisque c’était un éducateur, et l’un +des plus nobles que le monde ait connus.</p> + +<hr> + + +<p>Ce mystère du péché originel, mystère intime +de notre être, mystère de misères et de grandeurs +mêlées, Pascal, on le sait, en a fait le centre de +son apologie de la Religion. Nul penseur n’a plus +que lui écrasé de ses dédains la raison humaine, +nul plus que Pascal ne l’a montrée, non pas +courte par quelque endroit, comme disait Bossuet, +mais courte par tous les bouts ; nul aussi n’a +chanté, et avec quel lyrisme, la grandeur de ce +« roseau le plus faible de la nature, mais qui +pense ». Et il conclut : « Quelle chimère est-ce +donc que l’homme ! Quel monstre ! Quel prodige ! +Juge de toutes choses, imbécile ver de +terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitudes +et d’erreurs, gloire et rebut de l’univers !… Qui +démêlera cet embrouillement ? » Et sa pensée +inquiète va mendier la réponse aux philosophies : +vaine démarche ! Aucun système ne résout +l’énigme. Seule la religion peut tout expliquer +grâce au dogme de la chute : sans ce mystère, le +plus incompréhensible de tous, nous sommes +incompréhensibles à nous-mêmes. Mais une fois +admis tout s’éclaire d’un jour limpide. « Si +l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait, +dans son innocence, et de la vérité et de la félicité +avec assurance. Et si l’homme n’avait été +que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la +vérité, ni de la béatitude. » Misère et grandeur +peuvent ainsi se concilier. « Ce sont, dit-il dans +une image grandiose, misères d’un grand seigneur, +misères d’un roi dépossédé. »</p> + +<p>Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été +gâtée dans le détail par le jansénisme dont Pascal +ne secoua jamais le joug ? Cette raison qu’il eût +suffi de montrer incertaine dans ses démarches, +faculté amoindrie par la faute originelle, il la +présente comme frappée d’impuissance absolue ; +cette volonté, dont il devait souligner les défaillances +quotidiennes, il nous la donne comme radicalement +incapable de se déterminer au bien ; +cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam, +puissamment inclinée au mal, brisée dans son +harmonieux équilibre, il nous la dépeint comme +foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire +triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement +victorieuse. Et comme les idées sont des +forces tendant incessament à s’épanouir en actes +dans les divers champs de l’activité humaine, cette +théorie devint une règle de vie, et cette règle de vie +enfanta un système d’éducation.</p> + +<p>Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus +admirable pour le temps ! Illogique, car s’il est +vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne +peut que suivre la pente de son égoïsme, et que, +dès que la grâce intervient, comme elle est toujours +nécessairement efficace, la nature humaine +se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu, +pratiquement la vie morale du chrétien devrait +consister dans un simple « laisser faire ». Mais +ces Messieurs de Port-Royal<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ne prirent pas +garde à l’inconséquence de leur système, et ils +s’attachèrent fortement à jouer à la grâce efficace, +et à contraindre la nature à se régler suivant le +bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les +spécialistes de tous les temps ont admiré. Le +voici en quelques lignes :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques « solitaires » +jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne +Abbaye de Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de +Chevreuse, les fameuses « Petites Écoles » où la pédagogie +janséniste tenta ses premières applications.</p> +</div> +<p>D’abord il faut soustraire l’enfant au monde, +où il perd son innocence, et aux collèges trop +peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de +Mirabeau : « Les hommes sont comme les pommes, +toutes les fois qu’ils sont en groupe ils se pourrissent. » +Le chiffre des élèves des <i>Petites Écoles</i> ne +dépassera donc jamais cinquante, et pour que +l’enseignement puisse s’adapter à la nature de +chacun, et que la surveillance, absolument nécessaire, +soit facile à assurer, la maison se subdivisera +en chambres, et chaque chambre ne comprendra +pas plus de six élèves placés sous la direction d’un +maître spécial. Les maîtres se rappelleront qu’ils +doivent se montrer plus « précepteurs que professeurs ». +Dans ce but ils écarteront soigneusement +tout ce qui serait de nature à faire connaître le +mal et donner l’éveil aux passions. Ils auront soin +aussi de tenir l’élève constamment occupé pour +écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune +imagination ; et enfin ils accompliront leur tâche +sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront +jamais de coups, ni de verges… Tandis qu’ailleurs +les élèves apportaient dans leurs relations une +familiarité brutale, ils étaient habitués là à se +prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un +mot, ces éducateurs s’efforçaient de reproduire +l’image de la maison paternelle. Pour apprécier cet +ensemble de règles si justes ne suffit-il pas d’écrire : +quoi de plus salésien !</p> + +<p>Mais il y a le revers du tableau, les articles +inspirés par la pensée janséniste. Ainsi, les fêtes +et les jeux bruyants n’étaient pas de mise dans +la maison ; on les remplaçait — hélas ! — par +des travaux et par des pratiques religieuses sévères +et prolongées ; de la sorte on pensait éviter les +saillies de la nature viciée. Puis, comme unique +excitant au travail, on avait le devoir ; le seul +désir de mériter l’approbation du maître devait +les encourager au bien. Défense absolue de faire +appel à l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation, +sentiments naturels, donc corrompus dans leur +fond. « Quand il y avait quelque bien dans ces +enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait +toujours de n’en point parler et d’étouffer +cela dans le secret. » Le résultat, on le prévoit. +Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence +fait presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté +disait en parlant de ces élèves : « Les +enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon +d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance. » +Ils tombaient aussi dans autre chose, témoin cet +enfant qui déroba, pour la vendre deux liards, la +calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus +tard des couverts en argent. Sa victime, il est vrai, +se consolait en disant : « Que voulez-vous, il +n’était pas prédestiné ! » Avec sa profondeur habituelle +de style, Pascal aurait pu dire de cet essai +pédagogique : « Qui veut faire l’ange finit par faire +la bête ! » Pour avoir trop comprimé la nature, +elle a réagi avec violence.</p> + +<hr> + + +<p>A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans +scrupule, de toute contrainte, en vertu de principes +jugés certains, elle devait se déchaîner de la +façon la plus atroce. Voici comment la chose +advint.</p> + +<p>La même question que Pascal s’était posée +devant le mystère de contradiction de notre +nature, de bien et de mal panachés que tout homme +porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer +cet être de contrastes ? Une loi terrible +plus impérieuse que celle de la pesanteur l’attire +en bas, ses facultés penchent vers le mal, son +corps en nourrit l’incessant désir ; et cependant +ce même homme se sent soulevé vers les hauteurs, +tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite. +Par moment il paraît éprouver la nostalgie de +la fange et l’instant d’après vous le trouvez en +flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel +sphinx donnera le mot de l’énigme ? Ah ! ce fut +vite fait. Pascal avait répondu avec sa foi, ses +traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture ; +mais l’autre, le vagabond élevé sur les +grands chemins, répondit avec sa seule sensibilité +et son expérience des grandes routes. « L’homme +est bon, mais les hommes sont mauvais. » Voilà ! +C’est tout. Mais encore comment cela est-il +arrivé ? « Voici : moi aussi j’ai été bon, raisonne +Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile : +c’était l’époque où je vagabondais de Suisse en +Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en France ! +Les heureux jours ! Mes mouvements de haine et +de malice, depuis quand les ai-je éprouvés ? Depuis +que je suis entré dans la société des hommes. Si +tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux. +L’humanité tout entière a dû subir la même +transformation. L’homme est né bon, il s’est +rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état +de nature que l’humanité devait rester : revenons-y. +L’homme naturel, voilà ce qui était +bon ; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation +doit tâcher de retrouver. » Pour cela, il faut +d’abord isoler l’enfant de la société, le retirer +même de sa famille dont le contact pourrait lui +être fâcheux, et le confier à un précepteur chargé, +non pas de l’instruire, mais de veiller jalousement +sur son ignorance. Pour l’indispensable à +acquérir, laisser faire la nature : elle est bonne ; +de soi, instinctivement, rien qu’à suivre sa pente, +elle trouvera son bien ; plus tard l’expérience des +choses et l’observation, c’est-à-dire encore la +nature, compléteront ce rudimentaire bagage +d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement +et la solitude ! Point de maillots dans le +tout bas âge, point de lisières au seuil de l’adolescence ! +Veiller seulement à ce que le dehors +n’ait pas prise sur lui : cet unique souci suffira +à préserver son esprit de l’erreur, son cœur du +vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait fort +bien : « L’art de respecter dans l’enfant la nature, +de le laisser se développer à l’aise, en se contentant +de le défendre contre la pernicieuse influence +des conventions sociales. » (<i>Jules Lemaître</i>)</p> + +<p>Éducation purement négative, comme on le +voit. Plus tard seulement, vers l’âge de douze +ans, le maître songera — non pas à enseigner, +cela jamais — mais à mettre l’enfant dans de +certaines conditions où il sera capable de s’instruire, +bien disposé à s’instruire, excité à s’instruire. +Dans ce dessein il ne se servira pas de +livres — absolument inutiles dans cette éducation — mais +des choses qu’il rapprochera soigneusement +de l’enfant, de façon à éveiller sa +curiosité ou aiguiser son besoin. Ainsi, par exemple, +Émile — vous savez que c’est son nom — reçoit +de temps en temps des billets d’invitation pour +un goûter… il cherche quelqu’un qui les lui lise ; +on se dérobe ; alors l’enfant se décide à apprendre +à lire ; — ou encore — dans une promenade on +feint de s’égarer : épouvante du mioche qui essaie +de s’orienter : on lui glisse alors en douceur l’astronomie. +Comme c’est simple ! Dernier exemple, +moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant, +car l’élève ne serait pas capable de supporter de si +hautes pensées, par un clair matin d’été, on emmène +Émile sur le sommet d’une haute colline +au-dessous de laquelle passe un fleuve imposant ; +et là, devant ce paysage magnifique, on lui fait +une belle démonstration d’un Dieu personnel, +créateur de ces merveilles, de l’immortalité de +l’âme et de la vie future. Et ainsi du reste.</p> + +<p>Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par +son excellent maître, réfléchissant et observant, +jamais contraint, sevré de tout livre, avec le +moindre effort possible, renseigné toujours par +les choses mêmes, par l’expérience, ce jouvenceau +atteindra l’âge d’homme. Son intelligence, +en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est +nécessaire de savoir d’astronomie, de physique, +de chimie, de géographie ; l’apprentissage d’un +métier manuel, tout en assouplissant ses muscles, +aura mis à sa disposition son gagne-pain pour +les heures de misère, et son cœur sera paré de +toutes les vertus. Ah ! le chef-d’œuvre ! Ce chef-d’œuvre +nous l’avons tenu avant la lettre même. +Car l’enfant ainsi élevé, en toute liberté, en +dehors de la famille et du collège, en marge de +la société, à son caprice, en pleine nature, sans +trop de livres, ne recevant de leçons que des +choses, autodidacte, se formant par ses propres +sottises, ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a +fait que raconter son éducation. Or, chacun sait +quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité +est éclose de ce système<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la +lecture de J. Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu +donner à nos lecteurs un résumé de ces deux grandes écoles +pédagogiques.</p> +</div> +<hr> + + +<p>Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation, +elle s’obstine à vivre — comme l’autre +aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres. +C’est Michelet d’abord qui écrit dans son +livre d’erreur intitulé : <i>Nos Fils</i> : « Besoin est +d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi +pour laquelle on combat, le fond de notre vie +politique et religieuse. Notre marche sera indécise +si cette idée vacille. » Et ce fond, cette idée +la voici : « Plus de péché originel. L’enfant naît +innocent et non marqué d’avance par la faute +d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A +sa place, solidement, se fonde la justice et l’humanité. +Donc deux principes en face : le principe +chrétien et le principe de 89. Quelle conciliation +entre eux ? Aucune. Jamais le pair et l’impair +ne se concilieront, jamais le juste avec l’injuste, +jamais 89 avec l’hérédité du crime. La conséquence +est donc que du berceau partiront pour +la vie deux routes absolument contraires. L’éducation +sera autre et tout opposée selon qu’elle +part du vieux ou du nouveau principe. » Et c’est +Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui +répond : « Belle ou laide, la nature n’est pas +bonne… Allons plus loin, la nature est immorale, +foncièrement immorale, j’oserai dire immorale +à ce point que toute morale n’est, en un sens, +et surtout à son origine, dans son premier principe, +qu’une réaction contre les leçons ou les conseils +que nous donne la nature. » Ce sont les pures +théories de Jean-Jacques Rousseau que l’on essaya +jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de +Cempuis ; ce sont les idées de ces Messieurs de +Port-Royal, qui, dans certains collèges, continuent +à inspirer l’éducation des petits chrétiens. +Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle !</p> + +<hr> + + +<p>Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste, +orthodoxe, de la chute originelle, et empruntant +à ces systèmes leur part de vrai, fonder une pédagogie +qui respecte l’ordre réel des choses, et passe +victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive +rigueur et de l’extrême liberté ? Quelqu’un l’a +tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa +pensée a constitué un monument d’une noble +unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté +s’équilibrent dans une constante harmonie.</p> + +<p>D’instinct et parce qu’il savait que la nature a +des pentes terribles, il prit — oh ! sans le savoir ! — à +ces austères Messieurs toutes les disciplines +qu’impliquait cette triste constatation. Il leur +emprunta la haute idée qu’ils se formaient de +l’éducateur, la place de choix qu’ils donnaient à +l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés, +leur surveillance de toutes les minutes, et +ce souci moral toujours à l’affût de l’occasion mauvaise +pour l’écarter ; mais, en opposition avec eux, +il voulut voir l’enfant se divertir ; il le laissa crier, +chanter, s’exprimer de toutes manières ; il donna du +jeu à sa liberté naissante, encourageant son initiative +qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à obtenir +l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas +non plus de faire appel aux moyens humains : affection, +intérêt, émulation, quitte à les vider avec le +temps de leur contenu un peu trop naturel.</p> + +<p>D’autre part, se souvenant — c’est Bossuet qui +parle — que sous les ruines de cette nature déchue +il y a encore quelque chose de la beauté et de +la grandeur du premier plan, il n’eut pas peur +d’imiter, sans le savoir encore, le philosophe genevois, +d’user abondamment de l’enseignement +intuitif, d’introduire dans la mesure du possible +le plaisir en éducation, de ne pas demander qu’aux +livres, mais aussi aux promenades, aux leçons de +choses, aux observations sur le monde, les connaissances +nécessaires à la vie, de respecter la personnalité +de l’enfant et d’en provoquer l’éveil spontané. +Mais, en opposition avec lui, il se refusa de +croire à la bonté native de l’homme, à son désir +permanent du vrai et du bien ; il ne consentit pas +à faire du maître un vulgaire surveillant, au rôle +tout négatif, mais il le regarda toujours comme un +agent très actif de réforme morale, car s’il accordait +à l’âme de l’adolescent de bons instincts que +l’éducation peut laisser se développer, il y découvrait +aussi de méchantes inclinations qu’elle a +pour mission de réprimer, par des armes de lumière +et d’amour, certes, mais sans faiblesse toutefois.</p> + +<p>Éducation idéale que celle-là, car elle répond +bien à l’idée chrétienne que nous nous en faisons. +Elle ne doit pas, en effet, consister à étouffer la +personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir ; à +libérer ses énergies, mais à les discipliner. Pour elle, +le maître n’est pas un tyran des volontés, ni le +témoin passif de leur jeu, mais le collaborateur +indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se +passer de lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle +offre le plus tôt possible à l’âme du petit chrétien +n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant du +jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule +de la vallée de Josaphat, ni ce Dieu complaisant, +assez vague et banal de Rousseau, dont +le temple est l’univers — le premier, acteur unique +de nos destinées, le second, témoin indulgent +de nos actions, — mais le Dieu qui marche avec +nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté +et l’humanité « <i lang="la" xml:lang="la">Apparuit benignitas et humanitas +Salvatoris Domini Jesu Christi</i> », dont les attraits +sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et la nourriture +quotidienne, dont la demeure est douce et +captivante comme la maison de nos premiers +ans : seul capable de verser au fond du cœur du +disciple et du maître la somme effrayante d’amour +qu’exige cette commune entreprise.</p> + +<p>Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait +les multiplier sans limites, mieux vaut conclure — et +nous croyons le pouvoir faire légitimement — que +cette pédagogie de l’amour est bien +fille de notre raison et de notre foi, que Don Bosco +qui l’a fondée eut bien le génie de l’éducation, +et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à +travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br> +<span lang="la" xml:lang="la">Nil novi sub sole</span></h2> + +<p class="d">Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à +Mgr Dupanloup, expriment la même façon de voir par +rapport à l’éducation de la jeunesse.</p> + + +<p>Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations +que l’on y trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri +Brémond, de l’Académie française : <i>L’Enfant et la Vie</i>.</p> + +<p>Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention +de ce chapitre. Il ne veut nullement démontrer que le +Bienheureux Don Bosco n’a rien inventé en fait d’éducation, +et qu’il s’est contenté de répéter, plus fortement +peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré +avant lui. Telle n’est pas notre pensée.</p> + +<p>Le Saint a bien écrit au début de son petit traité : « Il +y a deux systèmes employés de <i>tous temps</i> en éducation, +le répressif et le préventif. » Mais, en dépit de cette affirmation, +nous pensons qu’il fut le premier à préciser tout +un monde d’idées flottantes, et surtout à les appliquer +intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.</p> + +<p>Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération +spontanée est inconnue. Une théorie ne naît pas +aujourd’hui, toute constituée, qui hier n’existait pas +encore. Des périodes de tâtonnements précèdent toujours +les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement +d’abord, s’y reprend à plusieurs fois ; puis, un +beau matin, surgit une force rare, unique, qui, de ces +matériaux épars, tire un être harmonieusement constitué +dans toutes ses parties essentielles.</p> + +<p>Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.</p> + +<hr> + + +<p>Voici mon serviteur, mon ministre de choix, +dit le Seigneur ; mon cœur se complaît en lui, +et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa +voix au dehors ; ses cris ne retentiront pas sur +les places. Il n’achèvera pas le roseau à demi +brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.</p> + +<p class="sign sc">Isaïe.</p> + +<hr> + + +<p>On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il +les touchât ; mais les disciples repoussaient durement +ceux qui les présentaient. Jésus, les voyant +agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit : « Laissez +venir à moi les petits enfants et ne les empêchez +pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur +ressemblent… » Et les embrassant et imposant +les mains sur eux, il les bénissait.</p> + +<p class="ugap">Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant +me reçoit moi-même, dit Jésus ; et celui qui me +reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous +de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis +que leurs anges voient sans cesse la face de mon +Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa volonté +qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise +un de ces petits qui croient en moi, mieux +vaudrait pour lui qu’on lui attachât au cou une +meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond +de la mer.</p> + +<p class="ugap">Jésus leur dit cette allégorie : « Je suis le bon +pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses +brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est point +pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, +voient venir le loup, plantent là les brebis, et +prennent la fuite ; et le loup les ravit et les disperse. +Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire +et qu’il ne se met point en peine des brebis. +Je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis et +mes brebis me connaissent, comme le Père me +connaît et que je connais le Père ; et je donne ma +vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis +qui ne sont pas dans cette bergerie ; il faut aussi +que je les amène et elles entendront ma voix, et +il y aura une seule bergerie et un seul pasteur.</p> + +<p class="ugap">Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés +et je vais vous refaire. Prenez sur vous mon +joug et apprenez de moi que je suis doux et humble +de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes : +car mon joug est doux et mon fardeau léger.</p> + +<p class="ugap">Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, +envoya devant lui des messagers. Ceux-ci, s’étant +mis en route, entrèrent dans un bourg de Samaritains +pour préparer sa réception. Mais les habitants +ne le reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son +extérieur qu’il se rendait à Jérusalem, la capitale +de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant, ses disciples +Jacques et Jean lui dirent : « Seigneur, voulez-vous +que nous commandions que le feu descende +du ciel et les consume ? » Jésus, s’étant tourné +vers eux, les reprit en disant : « Vous ne savez +pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme +n’est pas venu pour perdre des âmes, mais pour +les sauver. » Et ils allèrent dans un autre bourg.</p> + +<p class="ugap">Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils +seront les maîtres de la terre !</p> + +<p>Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce +qu’ils obtiendront miséricorde.</p> + +<p class="sign sc">Les Évangiles.</p> + +<hr> + + +<p>Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. +Qu’il soit accueillant pour tous, qu’il +sache enseigner, qu’il supporte l’opposition, qu’il +reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si +Dieu ne leur donnera pas de se convertir…, et +de recouvrer leur bon sens, hors des filets du +diable qui les tient asservis à sa volonté ?</p> + +<p class="ugap">Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave +de tous pour en gagner le plus possible. Avec les +Juifs j’ai été comme juif, afin de gagner les Juifs. +Avec les faibles je me suis fait faible, afin de +gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour +les gagner tous.</p> + +<p class="ugap">La charité est patiente. La charité est bonne. +La charité n’est pas envieuse, ni glorieuse, ni +orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle ne +recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, +elle ne garde pas rancune du mal. Elle ne prend +pas plaisir à l’injustice, mais elle se réjouit de +la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle +espère tout, elle supporte tout. La charité n’aura +point de fin…</p> + +<p class="sign sc">Saint Paul.</p> + +<hr> + + +<p>Après son élection, que l’abbé ne perde pas un +instant de vue le fardeau accepté par lui, et le +Maître auquel il devra rendre raison du bien qui +lui est confié.</p> + +<p>Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt +songer <i>à être utile qu’à être le maître</i>.</p> + +<p>Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant +où puiser les maximes anciennes et nouvelles.</p> + +<p>Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, <i>faisant toujours +prévaloir la miséricorde sur la justice</i>, afin +qu’il obtienne pour lui-même un traitement +pareil.</p> + +<p>Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.</p> + +<p>Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec +prudence et sans excès, <i>de crainte qu’en voulant +trop racler la rouille, il ne brise le vase</i>. Qu’il ait +toujours devant les yeux sa propre fragilité, et +qu’il se souvienne de ne pas broyer le roseau déjà +éclaté.</p> + +<p>Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive +laisser les vices se fortifier ; au contraire, il doit +travailler à les détruire, mais avec <i>prudence et +charité</i>, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard +de chacun, <i>et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à +être craint</i>.</p> + +<p>En imposant les travaux, qu’il use de discernement +et de modération, se rappelant la discrétion +du saint patriarche Jacob qui disait : « Si je +fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, +ils périront tous en un jour. »</p> + +<p class="sign sc">Saint Benoit.</p> + +<hr> + + +<p>« Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à +saint Anselme, prieur de l’abbaye de Bec, un +abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il +faut tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils +sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne +cessons de les battre, et cependant ils deviennent +toujours pires.</p> + +<p>— Vous ne cessez de les battre ! répondit saint +Anselme ! Et quand ils sont adultes, que deviennent-ils ?</p> + +<p>— Hébétés ou brutes.</p> + +<p>— Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite +leur entretien, si elles n’aboutissent qu’à en +faire des bêtes ?</p> + +<p>— Qu’y pouvons-nous ? Nous les contraignons +de toutes les manières pour qu’ils fassent des +progrès : résultat nul.</p> + +<p>— Vous les contraignez ! — Dites-moi, je vous +prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez +planté un arbre dans votre jardin ; si vous le +comprimez ensuite de manière à l’empêcher +d’étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez +de ses entraves au bout de quelques années, quel +arbre trouverez-vous ? A coup sûr un arbre inutile, +aux branches tordues et entortillées. Et à qui +la faute ? Eh bien ! Voilà ce que vous faites pour +vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les +coups, vous les tenez dans une telle contrainte +qu’ils ne peuvent jouir d’aucune liberté. Ainsi +comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur +sein, caressent et nourrissent des pensées mauvaises +qui s’entrelacent comme des épines, et ils +les entretiennent et les fortifient de manière à +repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir +à leur correction. Comme ils ne sentent en +vous aucune affection, aucune bonté, aucune +bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent +de vous aucun bon traitement, ils imaginent +que vos procédés sont inspirés par la +haine et l’irritation. Et, par un malheur déplorable, +il arrive qu’à mesure que leur corps se +développe, la haine et toute sorte de mauvais +soupçons croissent en eux, et qu’ils sont inclinés +et courbés vers le vice. <i>Et comme personne ne +les a élevés dans une véritable affection, ils ne +peuvent plus regarder personne que le sourcil +baissé et avec des yeux de travers.</i> Mais, au nom +de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner +ainsi contre eux ? Ne sont-ils pas de la même nature +que vous ? Voudriez-vous qu’on vous infligeât +les mêmes traitements, si vous étiez à leur +place ? — Et par ailleurs, prétendez-vous les former +aux bonnes mœurs à force de coups ? Avez-vous +jamais vu un artisan se contenter de battre +une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle +figure ? Pour donner au précieux métal une +forme convenable, tantôt il le serre et le frappe +doucement à l’aide d’un instrument ; puis, avec +des tenailles plus délicates il le saisit et le façonne +plus doucement encore. Vous de même. Si vous +désirez que vos enfants soient ornés de bonnes +mœurs, vous devez tempérer les corrections corporelles +<i>par une fraternelle bonté, par une assistance +pleine de mansuétude… Si vous vous mettez +ainsi au niveau de tous vos enfants, vous faisant +fort avec les forts, faible avec les faibles, vous les +gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe de le +faire.</i> »</p> + +<p class="sign sc">Saint Anselme.</p> + +<hr> + + +<p>Mais tenés la méthode que je vous ay dite de +commencer par l’exemple ; et bien qu’il vous +semblera prouffiter peu au commencement, ayez +néanmoins de la patience et vous voirés ce que +Dieu fera. Je vous recommande sur tout l’<i>esprit +de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et +gaigne les âmes</i>…</p> + +<p class="ugap">Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans +les espritz comme les anges font, par des mouvements +<i>gracieux et sans violence</i>.</p> + +<p class="ugap">Il faut résister au mal et réprimer les vices qui +sont en nostre charge, puissamment, vaillamment, +mais <i>doucement, paisiblement</i>… Je ne me +suis mis en colère, pour justement que ç’ayt +esté, que je n’aye reconnu par après que j’eusse +encore plus justement fait de ne me point courroucer.</p> + +<p class="ugap">Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse +et de naturel un peu ardent : or, maintenant +que son entendement commence à se desployer, +il faut y fourrer <i>doucement</i> et <i>suavement</i> +les prémices et premières semences de la vraye +gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles +aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec +des paroles sages et aimables à tous propos, et les +luy faisant redire, et luy procurant des bonnes +amitiés de filles bien nées et sages.</p> + +<p class="ugap">Il faut voyrement résister au mal et réprimer +les vices de ceux que nous avons en charge, constamment +et vaillamment, mais <i>doucement</i> et +<i>paisiblement</i>… On ne prise pas tant la correction +qui sort de la passion quoy qu’accompagnée de +raison, que celle qui n’a aucune origine que la +raison seule.</p> + +<p class="ugap">Croyés moi, Philothée, comme les remontrances +d’un père, faittes doucement et cordialement, +ont bien plus de pouvoir sur un enfant +pour le corriger que non pas les cholères et courroux, +de même pour notre propre cœur.</p> + +<p class="sign">Saint <span class="sc">François de Sales</span>.</p> + +<hr> + + +<p><i>Il faut toujours les connaître à fond avant que +de les corriger.</i> Ils sont naturellement simples et +ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou qu’on leur +donne quelque exemple de déguisement, ils ne +reviennent plus à cette première simplicité.</p> + +<p class="ugap">Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction +avec le jeu.</p> + +<p class="ugap">Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son +expérience, excite bien plus l’esprit des enfants +qu’une règle et une nécessité imposées par la +crainte.</p> + +<p class="ugap">Entretenez seulement sa curiosité et faites dans +sa mémoire un amas de bons matériaux. Viendra +le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.</p> + +<p class="ugap">Il faut considérer que les enfants ont la tête +faible, que leur âge ne les rend encore sensibles +qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent une +<i>exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent +seraient incapables</i>.</p> + +<p class="ugap">Pour les châtiments, la peine doit être aussi +légère que possible.</p> + +<p class="ugap">Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer +toujours d’employer la crainte pour le commun +des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il +faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir +patiemment éprouvé les autres remèdes.</p> + +<p>Il faut chercher tous les moyens de rendre +agréables à l’enfant les choses que vous exigez +de lui.</p> + +<p class="ugap">Ne prenez jamais <i>sans une extrême nécessité</i> un +air austère et impérieux qui fait trembler les +enfants.</p> + +<p class="ugap"><i>Faites-vous aimer d’eux</i> ; qu’ils soient libres +avec vous et qu’ils ne craignent point de vous +laisser voir leurs défauts.</p> + +<p class="ugap">Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires : +on met tout le plaisir d’un côté et tout +l’ennui de l’autre ; tout l’ennui dans l’étude, +tout le plaisir dans le divertissement. Que peut +faire un enfant, sinon supporter impatiemment +cette règle et courir ardemment après les jeux ? +Tâchons donc de changer cet ordre : rendons +l’étude agréable : cachons-la sous l’apparence de +la liberté et du plaisir.</p> + +<p class="ugap">Il faut toujours commencer par une conduite +ouverte, gaie et familière sans bassesse, qui vous +donne moyen de voir agir les enfants dans leur +état naturel et de les connaître à fond. Enfin, +<i>quand même vous les réduiriez par l’autorité à +observer toutes vos règles, vous n’iriez pas à votre +but</i> : tout se tournerait en formalité gênante, et +peut-être en hypocrisie. <i>Vous les dégoûteriez du +bien dont vous cherchez uniquement à leur inspirer +l’amour.</i></p> + +<p class="ugap">Il faut toujours faire entendre distinctement +aux enfants à quoi se réduit tout ce qu’on leur +demande, et moyennant quoi on sera content +d’eux ; <i>car il faut que la joie et la confiance soient +leur distraction ordinaire</i> ; autrement on obscurcit +leur esprit, on abat leur courage. S’ils sont vifs, +on les irrite ; s’ils sont mous, on les rend stupides. +La crainte est comme les remèdes violents qu’on +emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent +mais altèrent le tempérament et usent les organes : +<i>une âme menée par la crainte en est toujours plus +faible</i>.</p> + +<p class="ugap">Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de +la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent +à lui sous une figure agréable, tout est +perdu…</p> + +<p class="ugap">Une ourse avait un petit ours qui venait de +naître. Il était horriblement laid. On ne reconnaissait +en lui aucune figure d’animal : c’était +une masse informe et hideuse. L’ourse, toute +honteuse d’avoir un tel fils, va trouver sa voisine +la corneille, qui faisait un grand bruit par son +caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, +ma bonne commère, de ce petit monstre ? J’ai +envie de l’étrangler. — Gardez-vous-en bien, dit +la causeuse ; j’ai vu d’autres ourses dans le même +embarras que vous. Allez : léchez doucement +votre fils ; il sera bientôt joli, mignon, et propre +à vous faire honneur. La mère crut facilement ce +qu’on lui disait en faveur de son fils. Elle eut la +patience de le lécher longtemps. Enfin, il commença +à devenir moins difforme, et elle alla +remercier la corneille en ces termes : « Si vous +n’eussiez modéré mon impatience, j’aurais cruellement +déchiré mon fils, qui fait maintenant tout +le plaisir de ma vie. » O que l’impatience empêche +de biens, et cause de maux !</p> + +<p class="sign sc">Fénelon.</p> + +<hr> + + +<p>Un système d’éducation où le maître n’a pas +d’influence personnelle sur l’élève, c’est un hiver +au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans les +glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de +vingt-cinq ans.</p> + +<p>Oui, j’ai connu un temps, dans une université +fameuse, où tout allait uniquement par routine. +Le formalisme était la grande dévotion de l’endroit. +Entre les maîtres et les élèves se dressait +une barrière infranchissable, chacun d’eux vivant +à part soi, sans connaître les pensées de l’autre… +Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se voir +en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer +sans cérémonie. Gestes guindés, voix +solennelle, froideur hautaine étaient les caractéristiques +du maître. De la conduite privée de +l’élève, il ne savait ni ne voulait rien savoir, et il +affichait à ce sujet sa complète indifférence.</p> + +<p>… Dans cette situation lamentable, pendant +que le plus grand nombre allait, d’ici, de là, jouir +de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui étaient +mieux disposés et avaient des ambitions plus +hautes regardaient à droite et à gauche, comme +des brebis sans pasteur. Partout où ils apercevaient +une foi plus définie, une pensée plus +vivante, plus de dévouement, ils accouraient, les +pauvres enfants… Alors, comme, sans aucune +cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement +parmi les étudiants, tout un groupe +de maîtres se dessina peu à peu, en rivalité avec +les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur +des générations nouvelles et les guidèrent vers le +bien.</p> + +<p class="sign sc">Newman.</p> + +<hr> + + +<p>Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de +l’éducation… <i>soyez pères</i> ; ce n’est pas assez : +<i>soyez mères</i>. Il faut être comme une mère : <i lang="la" xml:lang="la">fovens +filios suos</i>. Il faut aimer les enfants et leur faire +sentir qu’on les aime : non seulement en évitant +avec eux la dureté, les froideurs injustes, les +sévérités décourageantes, mais en leur prodiguant +les soins les plus tendres, en leur témoignant +une cordiale affection, en leur montrant enfin qu’on +leur a dévoué sa vie, et qu’on trouve du bonheur à +être avec eux, et à y demeurer toujours.</p> + +<p>Voilà pourquoi il faut être mère.</p> + +<p>Le père n’est pas toujours avec ses enfants ; il +a d’autres soins : la mère n’en a pas d’autres ; +elle y est toujours. La mère, qui les a portés dans +son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte +jamais : <i lang="la" xml:lang="la">Sicut gallina congregans pullos suos sub +alas</i>, dit Notre-Seigneur.</p> + +<p>Tel est le modèle : Voilà ce qu’il faut être +quand on remplace un père et une mère. Je ne +saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée +qu’en disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, +non seulement pour le travail, l’étude, la +surveillance, la classe, mais pour tout le reste et +dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut +jouer avec eux, converser avec eux, prendre ses +repas avec eux, prier, chanter avec eux, en un +mot être à peu près toujours avec eux, toujours.</p> + +<p>On fait comme cela quand on aime.</p> + +<p class="ugap">Je connais tel enfant qui a été touché, gagné +à Dieu par cette bonté de ses maîtres : <i>Oh ! ici</i>, +écrivait-il à sa mère, <i>nos maîtres nous aiment. +Quand ils me rencontrent, ils me disent : Édouard, +comment cela va-t-il ? Ils nous parlent en récréation ; +ils s’intéressent à nous ; ils jouent même avec nous.</i></p> + +<p>Si les enfants ne voient en vous que la compression +et les rigueurs de l’autorité, leurs cœurs +ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à +autre, soyez aussi pour eux la personnification de +l’aménité, de la bienveillance, de la charité affectueuse.</p> + +<p>Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, +pour les reprendre, pour les gronder, pour +leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils +pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et +de la maison ? — Ce n’est vraiment qu’en récréation +que vous pouvez prévenir ces tristes et quelquefois +funestes impressions. La récréation permet +de dépouiller la sévère austérité d’un maître +pour revêtir la cordialité d’un ami ; et cette condescendance +montre aux enfants que si vous employez +quelquefois la rigueur, c’est malgré vous, +et qu’elle n’exclut jamais l’affection.</p> + +<p class="ugap">C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux +barres avec les enfants que je gouverne au fond +la maison et sans aucune punition, comme vous +le voyez. Je n’ai guère de meilleur secret… Je dois +ajouter, toutefois, et en causant avec eux cordialement +à la lecture spirituelle.</p> + +<p class="ugap">C’est en vous identifiant avec les enfants que +vous serez fidèle à une de mes grandes recommandations +qui est d’éviter les punitions ; car il +le faut bien entendre : Quand on a des cantiques, +le tribunal de la pénitence, des exhortations +pieuses, la parole divine, la communion fréquente, +la messe chaque jour, etc., si une maison ne +va pas pour ainsi dire toute seule, c’est qu’on +n’y entend rien ; si on est obligé de sévir, de +frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les +enfants de Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, +un mois de Marie et des retraites +chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, +la confession, le chant des louanges de Dieu dans +une maison d’éducation, s’il faut punir en même +temps, tout est perdu… Non, non, c’est autrement +qu’il faut gagner les âmes.</p> + +<p class="ugap">J’ai entendu dire parfois que la discipline +scolaire devait être inflexible comme la discipline +militaire. Je ne suis pas le moins du monde +dans cette pensée : et même, à parler franchement, +l’expression et la pensée me blessent étrangement. +Une institution d’enfants à élever n’est pas un +régiment : un collège n’est pas une caserne ; ni le +supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible +que la discipline militaire, matérielle et inflexible, +suffise. Mais il n’en est pas de même au collège, +et la raison de cette différence est simple, quoique +très profonde : au régiment, il n’y a guère charge +d’âmes ; dans une maison d’éducation, il y a +charge d’âmes : il ne faut jamais l’oublier. C’est +une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il +est question d’accomplir. Voilà pourquoi il faut +nécessairement la discipline morale, c’est-à-dire la +fermeté dans la bonté. Cela est souvent très +difficile, je le sais, mais il le faut. Ah ! sans doute, +la discipline matérielle coûte beaucoup moins à +ceux qui l’exercent ; on n’y songe guère aux âmes ; +on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup +à la sienne. L’ordre matériel est tout ; le +corps, à peu près tout ; l’âme, à peu près rien. +On peut exercer une telle discipline sans faire +grande réflexion ni sur soi-même, ni sur les +autres.</p> + +<p>Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du +bonheur, ni de la vertu des enfants : il suffit +qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus +simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à +quoi aboutit-on ? A une exacte police, dit Fénelon : +ce sont des âmes qu’il faudrait élever ; ce sont des +corps qu’on mate et qu’on dresse ; mais pour arriver +là et faire d’une maison d’éducation une +caserne bien disciplinée, des instituteurs ne sont +pas nécessaires ; des sergents de ville suffiraient au +besoin.</p> + +<p>Cela obtenu, que devient le reste ? Ce qu’il +peut. Or qu’est-ce que le reste ? C’est simplement +le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la volonté +libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.</p> + +<p class="sign">Mgr <span class="sc">Dupanloup</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br> +Deux fleurs de Paradis +écloses +au jardin de Don Bosco</h2> + +<p class="c"><i>Dominique Savio</i>, ou l’innocence conservée.<br> +<i>Michel Magon</i>, ou l’innocence recouvrée.</p> + + +<p>Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si +celui-là est bon, ceux-ci seront savoureux. Il faut +croire que la façon qu’avait Don Bosco de saisir +par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, +le plus tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait +ni d’opportunité, ni d’efficacité, puisque, de +ses écoles, l’on vit constamment sortir deux races +d’adolescents prédestinés : ceux qui, grâce à ces +soins merveilleux, avaient su conserver l’innocence +du cœur, et ceux qui, vaincus par cette méthode +enveloppante, avaient recouvré ce trésor de +pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de +solitude. Au jardin de Don Bosco, les lys conservaient +l’éclat de leur blancheur, et les sombres +fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. +Parfums divers ! Les fils des hommes, sans doute, +préfèrent le second, celui-là seul qu’un jour, au +lendemain de leur conversion, leur pénitence +offrira au Seigneur ; mais qui donc, même parmi +les cœurs les plus souillés, peut échapper à la +douceur pénétrante du premier ? Sainte Thérèse de +Lisieux compte des amis même parmi les plus +grands pécheurs…</p> + +<hr> + + +<p>Il était de la famille de ces âmes vierges, le +petit Dominique Savio qui, un soir d’octobre 1854, +entra comme interne à l’oratoire salésien de Turin. +Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. +Le jour de sa première Communion, à +sept ans, sur un petit carnet, d’une main malhabile, +il avait écrit :</p> + +<blockquote> +<p class="i">1<sup>o</sup> Je me confesserai très souvent, je communierai +toutes les fois que mon confesseur me le permettra ;</p> + +<p class="i">2<sup>o</sup> Je veux sanctifier les jours de fête ;</p> + +<p class="i">3<sup>o</sup> Mes amis seront Jésus et Marie ;</p> + +<p class="i">4<sup>o</sup> Plutôt la mort que le péché.</p> +</blockquote> + +<p>Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, +pour la quatrième fois de la journée, la bonne lieue +qui séparait son village de l’église, un voisin dont +le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé +l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de +l’au-delà.</p> + +<p>« Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer +ainsi tout seul ?</p> + +<p>— Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange +gardien avec moi.</p> + +<p>— Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois +par jour à l’école !</p> + +<p>— Oh ! quand on travaille pour un maître qui +paie bien…</p> + +<p>— Quel maître ?</p> + +<p>— Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau +donné par amour pour Lui. »</p> + +<p>Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme +il l’avait promis au matin de sa première Communion, +il n’eût voulu l’offenser.</p> + +<p>« Dominique, viens-tu faire une partie ? lui +demandait, un soir caniculaire d’août, un de ses +compagnons :</p> + +<p>— Une partie de quoi ?</p> + +<p>— De nage.</p> + +<p>— Non, merci : je ne sais pas nager.</p> + +<p>— On t’apprendra.</p> + +<p>— Merci encore ! C’est mal de s’exposer à un +péril inutile.</p> + +<p>— Penses-tu ? Tout le monde y va bien.</p> + +<p>— En ce cas je vais demander la permission à +ma mère.</p> + +<p>— Ne fais pas ça, grosse bête : elle te le défendrait.</p> + +<p>— Alors c’est donc mal : ne comptez pas sur +moi. »</p> + +<p>On pouvait au contraire compter sur lui dès +qu’il s’agissait de rendre service ; et son dévouement +allait parfois bien loin. Un certain jour, il +frisa même l’héroïsme.</p> + +<p>En classe, une faute avait été commise ; pas une +gaminerie, mais une faute grave, et le coupable +méritait l’expulsion… Tout simplement on accusa +Savio… Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba +son maître : Savio ! Le modèle de sa classe ! La +perle de l’école !</p> + +<p>Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre +fit à Dominique une semonce énergique et, comme +il s’agissait du meilleur élève, il lui accorda la +loi de sursis.</p> + +<p>L’enfant baissa la tête humblement, comme le +Christ faussement accusé.</p> + +<p>Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit +le vrai coupable. Il appela Dominique.</p> + +<p>« Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais +innocent ?</p> + +<p>— Parce que le coupable, qui n’est déjà pas +bien noté, aurait été sûrement mis à la porte ; +tandis que moi, j’avais quelque espoir que… +D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui +aussi, fut injustement accusé. »</p> + +<p>Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, +croyez-le bien. Dominique, à l’école de son village, +<i>Mondonio</i>, arrivait toujours bon premier. Intelligent +et travailleur, il aimait l’étude comme un +devoir très cher, et il y progressait.</p> + +<p>Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de +cet enfant, pour le pousser vers les cimes. Un matin +d’octobre, sous les traits du Bienheureux Don +Bosco, ce saint se présenta.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut à sa maison natale, aux <i>Becchi</i>, où tous +les ans, à l’époque des vendanges, il avait accoutumé +d’emmener en colonie de vacances le plus +joyeux des bataillons, que le grand éducateur +rencontra celui qui devait être son disciple préféré.</p> + +<p>L’enfant venait de Mondonio, accompagné par +son père.</p> + +<p>« Qui es-tu et d’où viens-tu ? lui demanda le +prêtre.</p> + +<p>— Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, +Don Cugliero, a dû vous parler de moi. »</p> + +<p>Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études +et sur sa vie.</p> + +<p>« Eh bien, que pensez-vous de moi ? questionna +Dominique à la fin de cet entretien.</p> + +<p>— Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.</p> + +<p>— A quoi pourra-t-elle servir ?</p> + +<p>— A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.</p> + +<p>— Entendu ! Mais dans ce cas vous serez le +tailleur, mon père.</p> + +<p>— Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te +permette de faire tes études !</p> + +<p>— Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à +ce jour, m’aidera encore dans l’avenir.</p> + +<p>— Mais que feras-tu à la fin de tes études ?</p> + +<p>— Si Dieu le veut, je serai prêtre.</p> + +<p>— Fort bien ! En attendant je veux savoir si tu +es capable d’étudier. Tiens, apprends par cœur +la page de cet opuscule : tu viendras me la réciter +demain. »</p> + +<p>Dix minutes après, l’enfant était déjà là.</p> + +<p>« Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma +leçon. »</p> + +<p>Et il récita la page ; il en donna même le sens +exact. Alors Don Bosco comprit le signe de Dieu.</p> + +<p>« Tu as devancé le temps pour ta leçon : je +devance, à mon tour, ma réponse. En quittant les +Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma petite +bande. »</p> + +<p>Un des premiers jours qui suivirent son arrivée +dans cette ville, Dominique alla trouver Don +Bosco dans sa chambre. A la paroi de la muraille +était appendue une inscription en latin, phrase +de la Bible, qui résumait tout le programme +d’action de ce prêtre : <i lang="la" xml:lang="la">Da mihi animas : cætera tolle.</i></p> + +<p>« Quel est le sens de ces mots ? interrogea le petit.</p> + +<p>— Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire : « Donnez-moi +des âmes ; pour le reste je n’en ai cure. »</p> + +<p>— J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici +on ne fait pas commerce d’argent, mais commerce +d’âmes. J’espère bien que la mienne sera une de +celles que vous voudrez gagner. »</p> + +<hr> + + +<p>Alors commença la vie montante de cet enfant, +qui ne devait s’arrêter qu’à la dernière crête, celle +qui touche à Dieu.</p> + +<p>De cette maison de son maître il aima tout.</p> + +<p>Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, +qu’il accrut souvent. Il fut de tous les jeux de la +cour, et on le voyait tourner sans cesse autour des +« nouveaux », pour essuyer leurs dernières larmes +ou provoquer leur premier sourire.</p> + +<p>Ses petits amis, ses compagnons de classe et de +jeu, il les aurait voulus animés de la même ferveur, +éclairés des mêmes lumières que lui : alors il racolait +pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au +Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, +avec un sourire si gentil que bien peu lui résistaient.</p> + +<p class="ugap">Dehors, en se rendant en classe — car Don +Bosco, en ce temps-là, était contraint, faute de +personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier +en ville — Dominique était parfait de modestie +et de diligence. Personne ne l’eût détourné du plus +court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût +capté le moindre de ses regards.</p> + +<p>Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, +mais au retour de la classe, et pour le bon motif.</p> + +<p>Une dispute passionnée avait mis aux prises +deux de ses camarades, qui avaient décidé que +l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis +de la citadelle, à coups de pierres.</p> + +<p>Dominique s’interposa : on ne l’écouta pas.</p> + +<p>Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, +non sans avoir promis qu’il ne se mêlerait pas à la +bataille, et n’appellerait personne pour séparer +les adversaires.</p> + +<p>Ceux-ci firent une provision de pierres et se +mirent à une distance convenue… Alors Dominique +Savio, debout entre les combattants, éleva +au-dessus de sa tête son petit crucifix :</p> + +<p>« Avant de vous battre, vous allez regarder +cette croix et dire chacun de votre côté à haute +voix : « Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant +à ses bourreaux, et moi, qui suis un +pécheur, je veux l’offenser par une vengeance +publique. »</p> + +<p>Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria :</p> + +<p>« Vas-y ; lance sur ma tête la première, pierre !</p> + +<p>— Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te +faire de mal à toi, je suis même prêt à te défendre +si l’on t’attaque. »</p> + +<p>Et la même scène se reproduisit avec le second.</p> + +<p>« Comment, dit alors Dominique, vous êtes +prêts tous deux à risquer quelque chose pour +me défendre, moi, misérable créature, et vous +n’êtes pas capables de pardonner une insulte +faite en classe, quand il s’agit de sauver votre +âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous +allez perdre en commettant un gros péché !… »</p> + +<p>Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, +les deux adversaires s’approchèrent de lui, se +tendirent la main en pleurant et Dominique les +conduisit à l’église où ils se confessèrent…</p> + +<p class="ugap">Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que +Dieu ne fût pas offensé !</p> + +<p>« Ne lancez pas des boules de neige en étude ; +vous savez que Don Bosco l’a défendu », disait-il +un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de +leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement.</p> + +<p>« Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi ? », +lui clama insolemment un de ceux-ci.</p> + +<p>Et comme Dominique s’obstinait à répéter la +défense de Don Bosco, l’enragé garnement lui +tomba dessus à coups de pieds et à coups de poings. +Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, +il pensa à la Passion volontairement muette de +son Sauveur. Ce calme souriant, cette pleine maîtrise +de soi, ces hautes pensées de la foi en disent +long sur la vie intérieure de cet enfant de quatorze +ans.</p> + +<p>En matant ainsi les sourdes révoltes de la +nature, Dominique pratiquait la seule pénitence +que lui avait permise son confesseur. Comme tous +les cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au +début, tourmenter son corps débile par le jeûne, +le cilice, voire la discipline : le médecin de son +âme s’y opposa formellement : « Acceptez tout +simplement, lui dit-il, d’un cœur résigné, ou même +joyeux, la misère de chaque jour, de quelque côté +qu’elle vous tombe : c’est Dieu qui l’envoie. » Et +Dominique, nous venons de le voir, accueillait avec +le sourire l’épreuve de la vie commune.</p> + +<p>Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait +inlassablement. Dans sa campagne il +instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le +suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée ; +tous l’écoutaient, parce qu’il savait parler +de Dieu comme pas un autre.</p> + +<hr> + + +<p>Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans +cesse avec Lui. Ce don de la prière, la mère de Don +Bosco, la douce maman Marguerite, l’avait observé +très vite chez Dominique.</p> + +<p>« Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien +bons enfants, mais pas un ne vaut Dominique.</p> + +<p>— Et qu’en savez-vous, mère ?</p> + +<p>— Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à +l’église, même après les offices ; et souvent il y +entraîne, pour réciter un peu de chapelet, tout +un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la +cour pour une visite au Saint-Sacrement. Et souvent, +à prier ainsi, il en oublie son petit déjeuner +du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient +comme un ange du Paradis. »</p> + +<p>C’était vrai.</p> + +<p>Et, comme les anges du Paradis, il contemplait +parfois Dieu d’un regard qui n’était pas de la +terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas des +lumières étranges.</p> + +<p>En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui +ravagea Turin, et plus particulièrement le quartier +attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique Savio se +précipita dans la chambre de Don Bosco.</p> + +<p>« Venez vite avec moi, mon Père, il y a une +bonne œuvre à faire !</p> + +<p>— Où veux-tu me conduire ?</p> + +<p>— Venez vite, venez vite !… »</p> + +<p>Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers +le dédale des petites rues du vieux Turin, puis +dans une maison où, au troisième étage, un homme +agonisait.</p> + +<p>« C’est ici », dit Dominique, en frappant à la +porte… et il s’en retourna à l’Oratoire.</p> + +<p>Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, +du protestantisme, voulait revenir avant la mort à +la religion de sa jeunesse. Don Bosco le réconcilia +avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce « bon +larron » s’endormait dans la paix du Christ…</p> + +<p>Et jamais on ne sut comment Dominique avait +entendu l’appel de cette âme de mourant ; Don +Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant +le regarda avec un air si douloureux et pleura +tellement, que jamais plus il ne chercha à savoir !…</p> + +<p>Une autre fois — c’était en 1857 — Don Bosco +se préparait à partir pour Rome.</p> + +<p>« Vous allez bientôt aller à Rome, mon père ? +demanda l’enfant.</p> + +<p>— Mais oui.</p> + +<p>— Oh ! que je voudrais vous y suivre !</p> + +<p>— Pourquoi ?</p> + +<p>— Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire +qu’au milieu des douleurs qui l’attendent, il ne +cesse de s’occuper tout particulièrement de l’Angleterre, +car Dieu prépare dans ce royaume un +grand triomphe pour le catholicisme.</p> + +<p>— Comment le sais-tu ?</p> + +<p>— Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, +on se moquerait de moi. Un jour, pendant mon +action de grâces après la communion, je fus +surpris par une forte distraction. Il me semblait +voir une vaste plaine couverte de ténèbres. Elle +était remplie de gens marchant à tâtons comme +des voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un +près de moi, c’est l’Angleterre. Et je vis le pape +Pie IX revêtu de ses ornements pontificaux et qui +allait vers cette plaine obscure, une torche enflammée +à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les +ténèbres disparaissaient, et la plaine fut éclairée +comme en plein jour. Cette torche lumineuse, me +dit celui qui était là, est le symbole de la foi qui +doit éclairer l’Angleterre. »</p> + +<p>A Rome, quelques semaines plus tard, quand +Don Bosco déroula cette vision, Pie IX le fixa +d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini : +« L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, +m’incitent à travailler encore plus énergiquement +à la conversion de l’Angleterre. »</p> + +<hr> + + +<p>Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout : +il arriva donc que le corps s’effondra et, lentement, +s’achemina vers sa destruction. De cette destruction +très proche il eut plus que le pressentiment, la +révélation sourde. Du jour de sa mort il parlait, les +derniers mois, avec une certitude déconcertante.</p> + +<p>Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva +de modifier la prière finale de l’exercice avec un +petit sourire charmant. « Récitons un <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, un +<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> et un <i lang="la" xml:lang="la">Gloria</i> pour celui d’entre nous qui +mourra le premier », murmurait l’officiant. « … Pour +Savio qui, de nous tous, mourra certainement le +premier », rectifia-t-il gentiment.</p> + +<p>Pour prolonger un peu sa vie, les médecins +pensèrent qu’il fallait lui interdire toute étude et +l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc +de chez Don Bosco, le 1<sup>er</sup> mars 1857, après deux +ans et demi de séjour auprès de son maître : « Vous +ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur le seuil +de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé +que bien peu de temps. Enfin, que la volonté de +Dieu soit faite ! Si vous allez à Rome, souvenez-vous +de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et +parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une +bonne mort. Au revoir ! En Paradis ! »</p> + +<p>Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours +plus tard, à l’heure de complies, armé de la force +que donnent les sacrements du grand voyage, le +Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un +temps très court.</p> + +<p>A son réveil il fixa son père et sa mère qui +sanglotaient au pied de son lit, et monsieur le +curé qui priait.</p> + +<p>« Papa, dit-il, nous y sommes !</p> + +<p>— Je suis là, mon petit, que veux-tu ?</p> + +<p>— Il est temps de prendre mon manuel de +prières, papa, et de me lire les litanies de la bonne +mort. »</p> + +<p>Écrasée de douleur, la vieille maman Savio +s’éloigna.</p> + +<p>Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa +voix murmura les invocations suprêmes.</p> + +<p>Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, +une joie indicible transfigura les traits de son fils.</p> + +<p>« Oh ! comme c’est beau ce que je vois ! » +s’écria-t-il dans une extase.</p> + +<p>Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette +âme que, par ses exemples et ses leçons, un saint +avait portée à ce sommet de grandeur surnaturelle.</p> + +<p class="c gap"><img src="images/deco.jpg" alt=""></p> + +<div class="chapter"></div> + +<p>A l’automne de cette même année 1857, six +mois après la mort du petit Savio, la maison de +Don Bosco vit entrer un « numéro » qui, de prime +abord, ne fit pas scandale, mais tout de même +frappa par la singulière liberté de son allure et son +tempérament dominateur. Le Bienheureux avait +fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un +soir d’octobre, pendant qu’il attendait son train +sur le quai de la gare de <i>Carmagnola</i> à vingt-cinq +kilomètres de Turin.</p> + +<p>Cette forte tête jouait bruyamment dans +le brouillard de la nuit avec une bande de +bons apôtres de son espèce, et la rencontre de +cette soutane et de ce terrible gamin fut plutôt +curieuse.</p> + +<p>« Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre +partie ? demanda insolemment ce galopin à Don +Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son +jeu en pleine gare, n’avait fait qu’un bond au +milieu d’elle.</p> + +<p>— Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi ?</p> + +<p>— Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef +de cette bande.</p> + +<p>— Parfait ! Et, en temps ordinaire, que fais-tu ? +Quel métier exerces-tu ? »</p> + +<p>Don Bosco pouvait adresser cette question, car +l’enfant qui avait treize ans en paraissait bien +davantage.</p> + +<p>« Mon métier ? Fainéant.</p> + +<p>— Mes compliments ! Et, plus tard, que +comptes-tu faire ?</p> + +<p>— Quelque chose, mais quoi, voilà !</p> + +<p>— Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes ?</p> + +<p>— Non certes : plus d’un de mes compagnons a +déjà fini en prison ; un jour, ce sera mon tour. +Mais que puis-je faire autre ? Papa est mort, +maman est pauvre : qui voudrait s’occuper de +moi ?</p> + +<p>— Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec +un accent particulièrement affectueux, accepte +cette médaille — la médaille de Marie-Auxiliatrice +dont le Bienheureux inondait le Piémont, — porte-la +à ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes +nouvelles au prêtre qui te l’a remise. Je ne t’en +dis pas davantage : mon train arrive. »</p> + +<p>Deux jours après, Don Bosco recevait le mot +suivant :</p> + +<blockquote> +<p class="i">Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est +orphelin de père. La mère, occupée à gagner le pain de +chaque jour pour eux deux, ne peut le suivre : alors c’est +la rue qui l’éduque. Intelligence remarquable, mais +dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait mettre +plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois +d’achever avec succès sa troisième année primaire.</p> + +<p class="i">Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu +près intacte. Mais on ne peut arriver à mater ce terrible +caractère. En classe comme au catéchisme, c’est le +désordre qui entre avec lui. Quand il n’est pas là, tout +est calme ; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre.</p> + +<p class="i">Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent +digne de sympathie. Je le recommande à votre charité.</p> +</blockquote> + +<p>Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis +par Don Bosco dans son établissement, y faisait +son entrée.</p> + +<hr> + + +<p>L’acclimatation de cette plante sauvage fut +rude. Le milieu était si différent ! Et puis, ce +règlement, cette discipline paternelle, mais réelle, +ces exercices de piété, tout cela donnait sur les +nerfs à cet enfant de la nature, élevé sur les grands +chemins. Agacement d’un côté, et honte de l’autre, +car, instinctivement, il se sentait comme en marge +de cette existence de piété, de travail, d’obéissance, +et il ne voyait pas le moyen d’emboîter le pas à +cette petite troupe. Une chose surtout le chiffonnait : +l’assiduité de ses camarades aux sacrements. +Il les enviait, eût brûlé de les imiter, mais +quelque chose l’en empêchait, que le regard aigu +de Don Bosco eut vite fait de découvrir.</p> + +<p>« Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel ? lui +décocha-t-il un jour à brûle-pourpoint.</p> + +<p>— Je ne saurais vous le dire ; ou plutôt je ne +sais par où commencer.</p> + +<p>— Un mot pour me mettre sur la voie.</p> + +<p>— Eh bien voilà : je n’ai pas la conscience +tranquille.</p> + +<p>— Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés, +ou des péchés mal confessés. Alors, viens te purifier +le cœur demain. Soulagé de ce poids, tout ira bien +après.</p> + +<p>— Oui, mais comment faire ? Comment me +rappeler tout ça ?</p> + +<p>— La belle affaire ! Tu diras simplement à ton +confesseur que tu as quelque chose de pas bien net +sur la conscience depuis telle époque. Il te posera +des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui +et non. Tu verras comme c’est facile. »</p> + +<p>L’enfant suivit le conseil, et cette confession +marqua le changement complet de sa vie.</p> + +<hr> + + +<p>Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au +moins dans l’intention formelle de cette petite +tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux yeux +de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe +immédiat de telle habitude nouvelle sur telle +autre.</p> + +<p>Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent ; +pour un rien il sautait à la tête de son partenaire. +Désormais on le vit doux, composé, souriant. +Si par moments l’ancienne nature s’échappait en +saillies de colère, un mot de ses maîtres, un simple +signe le ramenaient à ses bons propos, et il allait +jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon +un peu… secoué.</p> + +<p>Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant +tout à soi, disposant tout en vue du triomphe +de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus serviable +des camarades, prêt à toute espèce de service. +Sa gentillesse s’offrait, dans un sourire, aussi +bien à écrire des lettres pour ses compagnons, qu’à +leur répéter une explication de classe ; aussi bien +à balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser +les habits et vider les cuvettes de ses amis ; aussi +bien à enseigner le catéchisme et le solfège, qu’à +amuser les « nouveaux » attristés ; aussi bien à +céder ses échasses ou sa balle à qui brûlait de les +avoir, qu’à passer ses gants au camarade couvert +d’engelures.</p> + +<p>Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il +suffisait qu’il entrât dans une partie pour y allumer +la vie et triompher sans effort. Aujourd’hui, on le +retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche, +toute son ardeur tombait brusquement, et c’était +le plus recueilli des élèves qui entrait en étude.</p> + +<p>Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un +plus franc paresseux et un plus grand « chahuteur » +que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte +d’une minute de temps. Il en vint un jour à +demander à Don Bosco la permission de faire vœu +de ne pas perdre une seconde de travail.</p> + +<p>Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient +des nausées ; il ne pouvait tenir en place +dans son banc et louchait sans cesse du côté de la +sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les +passait au pied du Tabernacle, plongé dans une +oraison que nul n’arrivait à troubler. Il communiait +chaque matin ; il purifiait son cœur chaque +semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait +même à vouloir se confesser tous les quatre ou +cinq jours. Son directeur l’arrêta sur cette pente +du scrupule.</p> + +<p>Hier, au village natal, il volait à la moindre +occasion de mal, exposant son âme sans la moindre +hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de sa +vertu, tremblait si fortement en face du danger, +qu’il renonça courageusement à passer ses vacances +à la maison paternelle. Il avait trop peur de retrouver +les compagnons, les occasions, les périls mortels +de jadis.</p> + +<p>Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse, +et ses propos, par moments, frisaient l’inconvenance. +Aujourd’hui la moindre conversation légère +jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de +ses compagnons tenait, dans un coin de la cour, +des discours indignes, l’ancien chef de bande de +Carmagnola se réveilla : se plantant deux doigts +en bouche, il tira, comme jadis, de son gosier un +sifflement aussi étourdissant que prolongé, qui, +jetant le trouble dans les propos et les consciences, +arrêta net le scandale.</p> + +<p>Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté +de son âme. Pensait-il seulement qu’il en avait +une ? Aujourd’hui il l’entourait de soins diligents +pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée. +Les conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui +avait demandé les moyens de se défendre du +vice, il les pratiquait d’abord lui-même : fuite des +mauvais camarades, fuite de l’oisiveté, traitement +rigoureux du corps et de ses exigences, prière +abondante surtout à la Très Sainte Vierge, fréquentation +des sacrements.</p> + +<hr> + + +<p>L’étonnante transformation de cette nature +d’enfant ne s’accomplit pas, répétons-le, en un +tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel +se retrouva ce qu’il était la veille : mais il avait vu +ce qu’il devait être, et il savait à quelles sources +puiser l’énergie nécessaire à ce redressement. Cette +lumière et cette force allaient lui suffire pour +combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les +mouvements mauvais de l’ancien chef de bande, et +finalement les réduire.</p> + +<p>A maintes reprises — qui donc en douterait ? — la +nature tenta de reprendre ses droits. Plus d’une +fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu ses +triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée +à rugir, impuissante, au fond de ce cœur +dompté.</p> + +<p>Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco, +son unique témoin, car il témoigne tout à la fois +et des progrès réalisés par l’enfant, et des surprises +que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes +mal endormies, et de la promptitude avec laquelle, +maintenant, son âme généreuse réagissait.</p> + +<p>Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner +à travers Turin par le petit Michel, revenait +paisiblement à son logis, au quartier du +Valdocco, quand, au milieu de la place la plus +grouillante de la ville, place du Château-Royal, il +vit soudain Magon le planter là pour foncer sur +un grand garçon qui venait de blasphémer. A +entendre l’insulte au nom divin, le sang du petit +n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à la robustesse +du gaillard, il lui avait administré une paire +de gifles retentissantes, accompagnées de cette +explication : « Est-ce ainsi qu’on traite le nom du +Seigneur ? » Remis de son émoi et honteux de l’affront, +l’espèce de voyou réagit avec violence et +tomba à bras raccourcis sur Michel. Il était notoirement +plus robuste, et, malgré la défense courageuse +de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si +Don Bosco ne s’était entremis de force entre les +deux belligérants, et n’avait par ses manières +conciliantes ramené un certain calme dans ces +deux cœurs diversement passionnés. Et le père +et l’enfant reprirent leur chemin pour gagner leur +logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant +tout honteux de son geste impétueux, de +sa brutale intervention. Il l’avoua à Don Bosco, +qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en +pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent +plus que les poings solides.</p> + +<p>Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face +de l’occasion, le père de son âme, ce sauveur de sa +jeunesse, comme il les enfouissait jalousement au +fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait +à celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout ! +« Que de fois, écrivait Don Bosco, je l’ai senti me +presser affectueusement la main, tandis que, les +larmes aux yeux, il me confiait : « Je ne sais +comment vous exprimer ma gratitude pour le +soin que vous prenez de moi. J’essaierai de +vous payer en priant le bon Dieu de bénir vos +fatigues. »</p> + +<p>Il était payé de tout et largement, le grand éducateur, +quand il voyait ses fils gravir avec cet élan +les pentes les plus rudes de la vie chrétienne, quand +il assistait, comme un certain soir d’octobre, en +colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène +émouvante, qu’il a racontée lui-même. Tout son +petit monde était déjà monté au dortoir, situé au +grenier de la maison de son frère, et Don Bosco, +dans le calme de la nuit, finissait son bréviaire, +quand, sous sa fenêtre, un sanglot troubla le +silence. Avec mille précautions il s’approcha de la +croisée et il vit Magon, assis en un coin de l’aire, +face au logis, pleurant à chaudes larmes en fixant +l’astre des nuits, qui montait lentement au ciel +bleuté.</p> + +<p>« Qu’as-tu, Michel ? Tu te sens mal ? »</p> + +<p>Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été +surpris dans son effusion.</p> + +<p>« Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu +as.</p> + +<p>— Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que +je songe que, depuis des siècles et des siècles, cet +astre éclaire avec docilité, aux heures voulues de +Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi, +j’ai tant de fois désobéi aux ordres de mon Créateur, +et l’ai offensé de mille façons ! »</p> + +<p>Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du +petit pénitent.</p> + +<p>Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci, +on ne les commente pas. La pensée, longuement, +demeure sous son charme ineffable, et, en rapprochant +cette scène et ses deux personnages de l’autre +scène, la rencontre en gare de Carmagnola, deux +ans plus tôt, on songe : « Quel chemin parcouru ! +Et quelle éducation que celle qui arrive, en si +peu de temps, à transformer si profondément +des cœurs déjà adonnés au mal ! »</p> + +<hr> + + +<p>Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir +aux jardins célestes. Elle végéta encore +trois mois sur terre, mais, par un soir de janvier, elle +se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de +l’an, Michel avait eu le pressentiment très net +de sa fin prochaine. Don Bosco, au petit mot du +soir, avait engagé ses fils à bien commencer l’année, +cette année, disait-il, que nul d’entre nous +n’est sûr de pouvoir achever. En disant ces mots, +le Bienheureux caressait la tête du petit Michel, +qui se tenait à ses côtés. « J’ai compris, dit l’enfant : +l’avis est pour moi ; il faut que je me prépare +au grand voyage. » On sourit du propos ; mais le +petit Magon commença à songer sérieusement à +son départ, sans perdre pour cela une once de sa +joie coutumière.</p> + +<p>Il ne se trompait pas.</p> + +<p>Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un +mal d’intestins qui, depuis sa petite enfance, +l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne serait +rien, mais vingt-quatre heures plus tard une +phtisie galopante se déclarait. Le soir même, tout +espoir était perdu.</p> + +<p>Alors on put assister à la plus enviable des morts, +celle du chrétien repentant, dont l’âme, purifiée +par la pénitence, semble avoir recouvré une +seconde innocence, et s’élance comme d’instinct +au royaume de la pureté.</p> + +<p>A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco +priait. L’enfant l’avait voulu tout près de lui +pour la lutte dernière.</p> + +<p>Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit +Magon fut la chose du monde la plus douce, la +plus souriante, la plus émouvante…</p> + +<p>« Michel, ta mère repose à côté : veux-tu que +je la réveille pour assister à tes derniers moments ? +interrogea Don Bosco.</p> + +<p>— Oh non ! Épargnez-lui cette douleur. Demain, +quand elle me verra étendu sur ma couche, +vous lui demanderez pardon pour moi des peines +que je lui ai causées ; vous lui direz que je suis +mort repenti et que je l’attends au Paradis.</p> + +<p>— Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons ?</p> + +<p>— De faire toujours de bonnes confessions.</p> + +<p>— A cet instant quelle est la pensée qui te +console le plus ?</p> + +<p>— Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour +honorer la Sainte Vierge.</p> + +<p>— Veux-tu te charger d’une commission pour +Elle ?</p> + +<p>— Mais certes !</p> + +<p>— Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec +infiniment de respect de notre part à tous, et dis-lui +qu’elle protège si bien les enfants de cette +maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son +âme.</p> + +<p>— Comptez sur moi, mon père, votre commission +sera faite. »</p> + +<p>Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir +un instant. Comme son pouls s’affollait, annonçant +la fin toute proche, on commença à réciter le +<i lang="la" xml:lang="la">Proficiscere</i>.</p> + +<p>Au milieu de la prière liturgique, que son âme +suivait attentivement, le petit Michel parut sortir +de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco : « Dans +quelques instants je serai aux pieds de la Sainte +Vierge et je lui ferai votre commission… Dites à +mes camarades que je les attends tous au Paradis… »</p> + +<p>Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite +trois fois…</p> + +<p>Puis il murmura : « Jésus, Marie, Joseph, je +remets mon âme entre vos mains. »</p> + +<p>Puis il sourit, très doucement…</p> + +<p>Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola +s’envola au sein de Celui qui a dit : « <i>Il y aura +plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que +pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle.</i> »</p> + +<p>C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures +du soir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td class="drap sc">Introduction</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE PREMIER</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Un grand Éducateur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Esquisse biographique du Bienheureux. — Son +originalité comme éducateur. — Les sources de +sa pédagogie. — Les résultats de sa méthode.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE II</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Le système préventif en éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">47</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Exposé des deux méthodes d’éducation : répressive +et préventive. — Quatre avantages découlant +de cette dernière. — Deux tableaux de la vie de +collège synthétisant ces thèses. — Le chapitre +des punitions : principe général dont elles +doivent s’inspirer ; caractères qu’elles doivent +revêtir. — L’esprit de famille à réaliser : idéal +fixé à cette éducation.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE III</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">De la liberté en éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Pour passer entre le double écueil de l’excessive +rigueur et de l’extrême liberté, Don Bosco fait +une large place à la liberté de l’enfant. — Raisons +de sa préférence pour cette manière d’agir. — Application +du système, à la chapelle, en +cour, en classe, à l’atelier, au patronage. — Moyens +employés par le Saint pour éduquer la +liberté de l’enfant. — Avantage d’une telle +méthode. — Rôle du maître dans cette culture de +la liberté. — Résultats de ce système, qui copie +de bien près les menées de la grâce dans les +âmes.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE IV</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">De la joie en éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">La maison d’éducation doit baigner dans la joie. — Le +Saint la veut partout, même à la chapelle. — Les +bienfaits de la gaîté. — Sources de la joie +chrétienne au collège. — L’aboutissant normal +de cette éducation joyeuse.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE V</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">De l’autorité en éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">93</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Au nom de quoi le maître doit-il commander à +l’enfant ? — Ni au nom de la force, ou de la +crainte, autant que possible ; au nom de la raison +et de la foi, dès qu’il se peut ; et, en attendant, +au nom de la charité et de l’amour. — Ce +qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop +profané. — Résultats consolants de cette manière +d’agir.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE VI</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">De la piété en éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Quatre traits qui distinguent la piété salésienne. — Importance +de la confession dans le système +salésien d’éducation. — L’Eucharistie et la +dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de +toute vertu. — La société, l’école et la famille, +jadis conseillères du bien, devenues souvent complices +du mal. — La vertu du jeune homme, +plus tentée et moins protégée, doit donc endosser +la double cuirasse de la foi et de la piété. — Importance +de la première éducation chrétienne : +elle survit à elle-même, se retrouve aux heures +difficiles et finit par sauver les âmes.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE VII</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Péché originel et éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">119</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Le péché originel, admis ou nié, est à la base de +tout système d’éducation. — Exposé du Jansénisme, +déclarant la nature complètement viciée +par lui ; conséquences illogiques de ce système en +éducation. — Exposé des théories de Rousseau, +déclarant la nature foncièrement bonne : conséquences +pratiques de cette vue fausse, en éducation. — Persistance +actuelle de cette double +théorie. — Originalité et sagesse de la méthode +du saint, qui, passant entre ces deux excès, ne +voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa +volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le +collaborateur indispensable de sa jeune activité +un peu folle.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE VIII</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc" lang="la" xml:lang="la">Nil novi sub sole</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">135</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap i top05">Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à +Mgr Dupanloup, expriment la même façon +de voir par rapport à l’éducation de la jeunesse.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE IX</div></td></tr> +<tr><td class="drap sc">Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap top05"><i>Dominique Savio</i>, ou l’innocence conservée.</td> +<td> </td></tr> +<tr><td class="drap"><i>Michel Magon</i>, ou l’innocence recouvrée.</td> +<td> </td></tr> +</table> + +<p class="c gap xsmall">LYON. — IMPRIM. E. VITTE, 18, RUE DE LA QUARANTAINE. — 7.106</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77712-h/images/cover.jpg b/77712-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c62050 --- /dev/null +++ b/77712-h/images/cover.jpg diff --git a/77712-h/images/deco.jpg b/77712-h/images/deco.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a27c8c --- /dev/null +++ b/77712-h/images/deco.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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