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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 ***
+
+
+
+ A. Auffray
+
+ La Pédagogie
+ d’un Saint
+
+ Du pédagogue il n’avait que l’indispensable
+ Du pion il n’avait absolument rien
+ Du père il avait absolument tout.
+
+
+ E. Vitte Éditeur
+ Lyon Paris
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ Une page de vie cachée du Paris catholique, volume in-8º
+ coquille, copieusement illustré 3 50
+ Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe).
+
+ Une Offensive de Charité, volume in-16 de 160 pages, 3e mille 4 50
+ Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe).
+
+ En pleine brousse équatoriale, volume in-8º abondamment et
+ richement illustré. 5e mille 12 »
+ (Ouvrage couronné par l’Académie Française.)
+ Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco,
+ rue de Bagneux, Paris (VIe).
+
+ Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent. Conférence
+ donnée à Turin en faveur de l’_Œuvre de réhabilitation des
+ mineures_ (épuisé).
+
+ Un éducateur des enfants du peuple: le Salésien, brochure in-16
+ de 28 pages 1 25
+ Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco,
+ 14, rue de Bagneux, Paris (VIe).
+
+ Le Bienheureux Don Bosco, volume in-8º carré de xxiv-560 pages
+ avec portrait.
+ Deuxième édition; tirage 30.000 ex. Prix: 20 francs.
+ Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris.
+
+ * * * * *
+
+ Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco, in-8º tellière,
+ sous presse.
+ Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris.
+
+
+
+
+ A. AUFFRAY
+
+ La Pédagogie
+ d’un Saint
+
+
+ LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE
+ LYON (IIe) PARIS (VIe).
+ 3, place Bellecour, 3 10, rue Jean-Bart, 10
+
+ 1930
+
+
+
+
+ Cum permissione Superiorum,
+ Augustæ TAURMORUM,
+ 26 aprilis 1930:
+ Bartholomœus FASCIE.
+
+ IMPRIMATUR:
+ Lugduni, 1 maii 1930,
+ J. GRANGER,
+ v. g.
+
+
+Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+Copyright by Emmanuel Vitte, 1930.
+
+
+
+
+DÉCLARATION
+
+
+Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons que les
+titres attribués dans cette biographie au Bienheureux Don Bosco ne
+reposent que sur un témoignage humain. En aucune manière nous ne
+prétendons prévenir, à leur sujet, les décisions infaillibles de notre
+Sainte Mère l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les
+fils humblement soumis.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Dans d’inoubliables fêtes, le 2 juin 1929, Rome a élevé à la gloire des
+autels Don Bosco.
+
+A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur? A sa vie sainte, cela va
+de soi, à un ensemble de vertus poussées à un degré héroïque, et à des
+œuvres formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq ans. Car,
+émule de saint Vincent de Paul, à qui on l’a comparé si souvent, il a
+joué de son temps mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, et
+bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des princes, et
+serviteur très utile des Papes, et ouvrier de la plume, et créateur de
+Missions lointaines, et thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet
+homme surprenant d’activité, dont le calme et la bonhomie très fine
+désarçonnaient tous ceux qui l’approchaient? Un livre l’a dit[1] qui, à
+peine paru, s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la figure de
+cet apôtre moderne était captivante.
+
+ [1] _Le Bienheureux Don Bosco_, gros in-8º de 600 pages, chez Vitte,
+ 3, place Bellecour, Lyon. Prix: 20 francs.
+
+Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant celui d’éducateur.
+Dans la procession des saints, sa place est au groupe qui compte saint
+Philippe Néri, saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, saint Pierre
+Fourrier, saint Jean-Baptiste de la Salle, parmi ces hommes qui ont
+dévoué leurs jours à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments
+et les vouloirs du Christ.
+
+Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. «_Jean Bosco, personnellement
+et par la grande famille religieuse qu’il a donnée à l’Église, a
+travaillé autant que quiconque à l’éducation chrétienne de la
+jeunesse[2]._»
+
+ [2] ... _Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem alumnorum
+ familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ juvenum institutioni ita
+ consuluit, quam qui maxime._ (Allocution consistoriale du 16
+ décembre 1929.)
+
+Éducateur, il le fut, des deux façons dont on peut l’être. D’abord il
+mit la main à la pâte, et, pendant près de quarante ans, on put
+l’admirer dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection,
+l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui retourne les
+cœurs, et la discipline paternelle qui trempe les volontés. Puis,
+éclairé par cette longue expérience du métier, au soir de sa vie, il
+ramassa en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait acquise
+et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers disciples. Une doctrine
+sortit de là, qui est son système pédagogique. Le voici dans ses grandes
+lignes.
+
+ * * * * *
+
+A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement solide, mais
+insuffisant, une surveillance de toutes les minutes. Le Salésien doit
+mettre l’enfant dans l’impossibilité matérielle de pécher, en
+l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il
+doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De
+professeur? De pion? Non: mais de père qui ne laisse jamais ses enfants
+seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée.
+
+Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si vous ne lui donnez pas
+du jeu et de l’air? Cette assistance continue en fera un hypocrite,
+louchant toujours du côté du maître. Non, parce que ce système
+d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se manifester, se raconter,
+s’essayer même au plongeon. Il conserve à la discipline ce qui est
+nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation;
+mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance assidue mais
+nullement pesante, ni tracassière, ni tâtillonne. Dans ce système, le
+surveillant n’est pas le _tuteur_ impitoyable qui interdit à la plante
+tout écart de croissance, mais le _jardinier_ uniquement attentif à lui
+fournir l’air et la lumière, à amender le sol, quand il renferme des
+matières réfractaires à l’assimilation.
+
+C’est précisément pour que cette jeune liberté trouve autour d’elle la
+chaleur et la lumière dont elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur
+salésien la baigne dans une _atmosphère permanente_ de joie. A la joie
+il demande d’épanouir les âmes, de balayer l’ennui, de faire passer un
+frisson de vie à travers l’organisme, d’aider au travail de
+l’intelligence, d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de plaisir à
+celle de devoir, et surtout de pousser ce cœur de jeune chrétien à la
+confiance, à l’abandon.
+
+Car c’est là le cœur du système: rien de solide n’est encore construit,
+avoue Don Bosco, si l’enfant n’a pas livré son cœur par la confiance.
+Tout le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel: capter le
+cœur de l’enfant. Comment? En s’en faisant aimer. Mais encore comment?
+En supprimant tout châtiment corporel ou ignominieux, en punissant
+surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, en comblant
+les distances qui, ailleurs, séparent l’élève du maître, en mêlant le
+Salésien aux jeux, aux soucis, aux préoccupations des enfants, en
+développant le plus possible une familiarité de bon aloi, en faisant en
+sorte, comme disait Don Bosco, que non seulement ces petits soient
+aimés, mais se sentent aimés, en brisant toutes les barrières
+traditionnelles dont la présence engendre, non pas le respect, comme on
+l’a cru, mais la défiance. _Sans amour, pas de confiance et, sans
+confiance, pas d’éducation._
+
+Mais, quand le maître tient fortement en ses mains le cœur de l’élève,
+quand, par ces procédés de mansuétude et de patience il a bien mérité de
+commander à l’enfant au nom de cette forte autorité de l’amour, alors,
+doucement, sans heurts ni secousses, il le porte vers le monde
+surnaturel. Il lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, et
+surtout il le met en contact précoce et permanent avec les trois sources
+de toute vie: la _confession_, la _communion_ et la _dévotion à la
+Sainte Vierge_.
+
+Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse sur la force divine,
+puiser dans l’amitié de Jésus-Christ et dans le souvenir de sa Mère le
+courage de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche quotidienne.
+Voilà le terme de cette éducation.
+
+Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut l’affaiblir en soi: alors
+le tribunal de la pénitence est toujours ouvert pour purifier les cœurs,
+la Table Sainte se dresse tous les matins pour les fortifier, et l’autel
+de la Vierge, tout à côté, appelle sans cesse notre prière pour ranger
+au service de notre faiblesse le secours permanent de la Mère de Dieu.
+Tenir son âme en état de grâce, communier, communier très tôt, communier
+souvent, communier tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge
+Auxiliatrice des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu et sauver son
+âme, voilà l’aboutissant de cette théorie aussi simple que savante,
+aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la
+conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand évêque dans une
+formule d’un raccourci expressif, possédait du pédagogue, seulement
+l’indispensable; du pion, absolument rien; du père, absolument tout.
+
+ * * * * *
+
+Était-il si neuf ce système?
+
+Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont il procédait en ligne
+directe.
+
+Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, épars et perdus à
+travers le texte sacré, des paroles, des exemples, des conseils, des
+maximes qui, tous, ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En
+recueillant religieusement ces fragments, en les éclairant les uns par
+les autres, et aussi par les actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout
+de l’esprit même du livre divin, peut-on dégager une pensée d’ensemble,
+un enseignement assez précis et complet pour y asseoir une pédagogie
+chrétienne? Don Bosco l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses
+contemporains, il a pris figure de précurseur.
+
+En substance, il ne faisait que transposer à notre vie du XXe siècle la
+page célèbre où Jésus nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses
+brebis, qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche du
+loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a rentré au bercail toutes ses
+unités, et qui, jour par jour, heure par heure, leur donne toute sa vie.
+Il ne faisait que traduire dans le langage des faits la page fameuse où
+le grand saint Paul chante la divine splendeur de la Charité: «La
+Charité est patiente, la Charité est pleine de bonté; elle ne cherche
+pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune
+du mal; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle
+supporte tout. La Charité ne doit pas avoir de fin...»
+
+ * * * * *
+
+Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait le parfum de
+l’Évangile imprégner toute cette pédagogie que Rome, par la Lettre
+apostolique proclamant Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son
+estampille.
+
+Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation comme en apostolat,
+se contentaient d’appliquer ses directives, et de les défendre au besoin
+contre certaines critiques trop vives. En maniant cette arme, ils
+sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout et que, bon gré mal gré, ces
+vues originales finiraient par rallier un jour tous les éducateurs,
+inquiets de ne pas voir, au XXe siècle, les anciennes méthodes rendre
+les fruits de salut que jadis elles produisaient. Ils s’en tenaient là.
+
+Maintenant ils sortent timidement de leur réserve et tentent d’attirer
+l’attention des professionnels en éducation sur cette forme
+d’approbation que Rome a paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur
+ce terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend pas parti. Demain,
+comme hier, on pourra appliquer, dans les collèges catholiques, le
+_système répressif_ où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de
+sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire que Rome n’a pas au
+moins souri à la _méthode préventive_ du Bienheureux. A travers quatre
+siècles elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe Néri, et
+elle a semblé faire dépendre les succès pédagogiques de Don Bosco de la
+qualité de sa méthode.
+
+Elle est donc applicable cette méthode; elle est donc actuelle; elle ne
+détruit donc pas la hiérarchie naturelle des facultés humaines; elle
+n’est donc pas bêtement et exclusivement sentimentale; elle a donc
+raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, un fond de
+bonté en la nature humaine, et, à l’opposé des divagations de Rousseau,
+des tendances aussi fâcheuses que précoces qu’il faut incessamment tenir
+du coin de l’œil.
+
+Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a pas paru attacher
+d’importance à ces critiques. C’est du moins ce qu’il nous semble que
+l’on peut déduire du texte solennel lu, le 2 juin dernier, sous les
+voûtes de la Basilique Vaticane.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, vint à passer un ami
+de fraîche date de ces mêmes œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il
+pérégrinait à travers l’Italie pour se documenter sur les jeunes saints,
+apôtres de l’Eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la
+Maison-Mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les
+soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de pureté exquise, le jeune
+Dominique Savio, que Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de
+son bon Maître.
+
+Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura frappé de la façon,
+nouvelle pour lui, dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Autant,
+sinon plus, que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à
+l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu enflammait de son
+ardeur toute cette jeunesse, il poussa à l’improviste la porte des
+ateliers, il jeta un regard curieux par-dessus les vitres des classes,
+il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur faim
+eucharistique les porter à flots vers la Table Sainte, il admira la
+saine familiarité qui unissait maîtres et élèves, et, au soir du
+troisième jour de cette étrange expérience, il dit à un Salésien:
+
+«Eh bien, vous savez, j’ai deviné.
+
+--Quoi donc?
+
+--Le ressort secret de votre éducation.
+
+--Ah bah! J’en doute.
+
+--Si, si.
+
+--Voyons un peu.
+
+--Tout votre système est à base de tendresse chrétienne.»
+
+Il avait vu juste, cet hôte de passage; l’âme de nos maisons ne lui
+avait pas échappé. Et, sans le savoir, avec son expression simple et
+nue, il qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode d’éducation.
+De fait, au soir de sa vie, en 1884, quatre ans avant sa mort, vieillard
+septuagénaire et déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux
+avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de Rome, laissé tomber
+de sa plume le mot résumant sa pensée essentielle d’éducateur: Ma
+pédagogie, disait-il, est fille de l’amour.
+
+Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici!
+
+Vous intéressera-t-elle? Je l’espère.
+
+Soulèvera-t-elle quelque débat profitable? Je le souhaite.
+
+Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir la jeunesse? Je le
+demande à Dieu.
+
+A. A.
+
+
+
+
+I
+
+Un grand éducateur
+
+Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme
+éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode.
+
+
+La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son
+existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante
+des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné
+son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la
+jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement
+déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec
+succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille,
+parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le
+spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on
+s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses
+maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans
+une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la
+veille de son ordination--il s’en est plaint cinquante fois--son cœur,
+porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude
+distante du clergé de son temps.
+
+A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie
+d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système
+d’éducation.
+
+ * * * * *
+
+Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à _Caslelnuovo_,
+d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A
+deux ans il voit mourir son père; sa mère prend alors la direction de la
+famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons.
+
+Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné,
+Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté; le
+second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout
+imagination et tout cœur; le troisième, Joseph, était la petite fille du
+foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement.
+Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais
+possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio
+deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner
+sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation
+que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la
+douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui
+s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec
+un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la
+sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de
+violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des
+flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que
+de cris farouches: le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie
+douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne
+frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais; elle menaçait
+de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir; elle fermait les
+yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de
+certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les
+tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure; elle
+souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur
+passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se
+faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême
+de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois
+petits chrétiens la faisait arriver à ses fins.
+
+Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude
+de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa
+mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il
+se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de
+souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il
+essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir,
+la formatrice de sa pensée.
+
+ * * * * *
+
+A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son
+apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui
+dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui
+gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups.
+Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de
+poings; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre: «Non, pas
+de violence! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur
+amitié.» Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la
+même voix douce de conclure: «Prends ta houlette et mène-les paître.
+Plus tard tu comprendras le sens de cette vision.»
+
+Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain
+matin, toute la maison était alertée. «Tu deviendras peut-être gardien
+de moutons ou de chèvres», lui dit son frère Joseph. «A moins que tu ne
+sois chef de brigands», observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et,
+sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher
+d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta
+d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer: «Qui sait
+si, un jour, il ne deviendra pas prêtre?»
+
+C’est elle qui avait deviné.
+
+ * * * * *
+
+Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes
+féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait
+fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres,
+sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde
+lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait
+mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes
+personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se
+muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les
+honneurs d’une seconde édition.
+
+Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de
+se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à _Moncucco_, il
+reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il
+réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le
+catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles
+histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet
+embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que
+celui de la bourgade paternelle.
+
+Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des
+environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement
+de jeunesse qu’il baptisera la «Joyeuse Union», la _Società
+dell’allegria_. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise
+conversation, et le second, une franche gaîté.
+
+La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant,
+d’adolescent, de jeune homme.
+
+«Pourquoi veux-tu devenir prêtre? lui demandait un jour sa mère.
+
+--Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au
+sacerdoce, je les attirerai à moi; je les aimerai et m’en ferai aimer;
+je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le
+salut de leur âme.»
+
+ * * * * *
+
+Si je puis arriver au sacerdoce!
+
+Hélas, ce sommet fut dur à atteindre! La pauvreté d’une part,
+l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux
+événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait
+se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait
+alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles
+fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses
+études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension
+d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer
+successivement à trente-six métiers: tailleur, répétiteur, garçon
+confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le
+préparait savamment--on le voit--à son rôle de fondateur d’écoles
+professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant
+les éléments de chacun de ces métiers.
+
+Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq
+ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement
+de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner
+ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait
+alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à
+son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour
+sa tâche de futur éducateur.
+
+Pendant trois années il fut lié d’une amitié intime avec un jeune
+séminariste du nom de Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de
+mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au spectacle de la douceur
+de son ami, le caractère du jeune Bosco, qui était naturellement
+impétueux et violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le plus
+maître de soi que l’on ait vu depuis saint François de Sales.
+
+Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant ces années de
+séminaire, dans le désir ardent de modifier, quand il le pourrait, les
+rapports qui, dans presque toutes les maisons d’éducation, unissaient
+alors supérieurs et élèves. L’attitude volontairement distante des
+membres du clergé, dont il avait tant souffert dans sa petite enfance,
+il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait pas à se persuader
+que cette façon d’agir fût conforme aux besoins des âmes, car il sentait
+trop vivement la solitude morale où cet éloignement des supérieurs de la
+maison plongeait toute une jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée,
+et soumise parfois à de rudes assauts du monde, de l’enfer et des
+passions. «Cette façon de faire, écrivait-il plus tard dans ses
+Mémoires, eut du moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon cœur la
+soif du sacerdoce, pour me mêler aux jeunes gens et les connaître
+intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal.»
+
+ * * * * *
+
+Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les conseils du Bienheureux
+Cafasso, son confesseur, au _Convitto Ecclesiastico_ de Turin. Cette
+institution était comme un séminaire supérieur, où les jeunes prêtres du
+diocèse venaient, pendant deux ou trois ans, compléter leurs études de
+casuistique et s’entraîner progressivement, sous le regard de maîtres
+expérimentés, aux exercices les plus courants du ministère sacerdotal:
+offices religieux, visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes dans
+les paroisses, etc., etc.
+
+C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle que l’abbé Jean eut
+l’occasion de toucher du doigt l’état d’abandon moral où croupissait la
+plus grande partie de la jeunesse populaire. Turin était alors une
+capitale en voie d’agrandissement, qui attirait à elle, du Piémont et de
+la Lombardie, quantité de pauvres enfants et de jeunes gens embauchés
+par les entreprises de construction, gâche-mortiers pour la plupart,
+apprentis maçons, charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait,
+presque toujours lamentablement, par paquet de cinq ou six, en des
+sous-sols ou des mansardes infectes. Mais c’était au moins une armée de
+travailleurs que celle-là; tandis qu’à côté d’elle, un peu partout, aux
+abords de la citadelle, le long des berges du Pô, sur les terrains
+vagues attendant une construction, grouillait tout un monde d’enfants
+oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés par eux à la mendicité.
+Si le jeune prêtre gravissait les escaliers des soupentes, son regard y
+découvrait un spectacle aussi navrant: des familles de huit, dix, douze
+personnes, entassées dans une misérable mansarde, y respirant un air
+empoisonné, et se donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien
+de vices! Dans tous ces milieux germait de la graine de prison, et un
+beau jour elle montait en tige et s’épanouissait dans une des quatre
+maisons de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la suite de Don
+Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra! Ce qui le frappa le plus dans ces lieux
+de désolation, ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, de
+tout âge, les plus vieux achevant d’y corrompre les plus jeunes. Ici
+l’âme tombait précocement en ruines, et là-bas, à la _Petite Maison de
+la Divine Providence_, immense hôpital fondé par le Bienheureux
+Cottolengo, c’était le corps qui s’écroulait, rongé par des maladies,
+filles de l’inconduite.
+
+Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse abandonnée, sans
+guide, sans pasteur, victime d’un monde de passions déchaînées, d’une
+société qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait ses
+devoirs! A certains soirs, en promenant sa méditation attristée vers
+quelque pré des faubourgs, le jeune prêtre s’y butait contre des bandes
+de petits galopins, lâchés là sans surveillance par des parents
+insouciants ou impuissants: dans un coin on se battait, dans un autre on
+polissonnait; ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro; des
+blasphèmes tombaient de lèvres à peines adultes, et des propos
+malpropres couraient d’oreille en oreille. Lamentable tableau! Raccourci
+douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse! Le prêtre
+s’approchait des groupes, mais sans succès: à le voir venir à eux, les
+uns s’enfuyaient, d’autres l’insultaient, le reste continuait
+imperturbablement ses jeux équivoques. Alors l’abbé s’arrêtait, triste,
+triste; et pourtant un éclair d’espoir illuminait son âme. Cette scène,
+il la connaissait, dans ses moindres détails: il l’avait déjà aperçue,
+et à trois reprises au moins telle quelle. C’était un songe alors:
+maintenant il tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là: au
+dernier acte, les petits fauves se muaient en brebis dociles, quand,
+guidé par le Ciel, leur ami arrivait à eux avec les procédés de bonté et
+de tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait si un jour cette
+heure de consolation ne sonnera pas? pensait l’abbé. Et il s’en
+retournait au Convitto en priant la Madone de la hâter.
+
+ * * * * *
+
+Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré à la Sainte
+Vierge, le 8 décembre 1841, fête de l’Immaculée-Conception. Dans la
+sacristie de Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des ornements
+pour dire la messe, attendait qu’on lui amenât un servant. Très
+recueilli, il n’avait pas vu entrer un grand garçon d’environ seize ans,
+pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, et qui considérait,
+avec l’étonnement de quelqu’un qui les découvrait pour la première fois,
+cette salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, tout cet ensemble
+imposant et sévère.
+
+«Que fais-tu là? dit en grondant le sacristain qui entrait. Ne vois-tu
+pas que ce prêtre attend un servant. Allons, ouste, prends le missel et
+sers la messe.
+
+--Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent.
+
+--Alors pourquoi es-tu entré ici? Qu’est-ce qui m’a donné des garnements
+comme ça, qui pénètrent partout comme chez eux? File au plus vite!»
+
+Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait la chasse au
+malheureux qui, ne connaissant pas bien les issues, sortit par où il ne
+devait pas, se heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours
+poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, reprenant le chemin par
+où il était entré, sortit dans la rue.
+
+«Pourquoi battre ainsi cet enfant? dit Don Bosco au sacristain qui
+rentrait essoufflé de cette course à l’homme. Ce n’est pas une façon
+d’agir.
+
+--Mais aussi que faisait-il dans la sacristie?
+
+--Rien de mal, et je n’entends pas que l’on traite ainsi mes amis.
+
+--Votre ami, ce polisson-là!
+
+--Parfaitement; du seul fait qu’on maltraite quelqu’un il devient mon
+ami. Et j’entends que vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en
+dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher cet enfant, il ne doit
+pas être loin, j’ai à lui parler.»
+
+Une minute après, le sacristain, confus, ramenait sa victime encore
+tremblante.
+
+«Approche, approche, mon ami, lui dit Don Bosco, je ne te ferai pas de
+mal. Comment t’appelles-tu?
+
+--Barthélemy Garelli.
+
+--De quel pays es-tu?
+
+--D’Asti.
+
+--Quel est ton métier?
+
+--Maçon.
+
+--Tu as encore ton père?
+
+--Non: il est mort.
+
+--Ta mère?
+
+--Morte aussi.
+
+--Quel est ton âge?
+
+--Seize ans.
+
+--Sais-tu lire? Écrire?
+
+--Ni l’un, ni l’autre.
+
+--Chanter? Siffler?»
+
+L’enfant se mit à rire: c’était fini, la glace était rompue; l’amitié
+naissait.
+
+--Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première Communion?
+
+--Pas encore.
+
+--T’es-tu confessé quelquefois?
+
+--Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit.
+
+--Dis-tu tes prières, le matin et le soir?
+
+--Je les ai oubliées.
+
+--Vas-tu à la messe le dimanche?
+
+--Ça oui, presque toujours.
+
+--Vas-tu au catéchisme?
+
+--Je n’ose pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Par honte. Les autres, plus petits que moi, en savent davantage.
+Alors, vous comprenez...
+
+--Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, viendrais-tu?
+
+--Bien volontiers.
+
+--Quand veux-tu que nous commencions?
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Ce soir?
+
+--Ce soir.
+
+--Et pourquoi pas tout à l’heure?
+
+--Si vous voulez.
+
+--Hé bien, je vais dire ma messe maintenant: tu y assisteras, et, après,
+nous nous mettrons à étudier ensemble le catéchisme.»
+
+Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son jeune ami, l’emmenait
+dans le chœur qui contourne le maître-autel et commençait sa première
+leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat qui devait durer
+près d’un demi-siècle! Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande
+chose allait naître là, à deux pas du tabernacle: il se mit à genoux et
+récita, tout seul évidemment, un _Ave Maria_, un simple _Ave Maria_ pour
+que la Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout son cœur, avide
+de sacrifice et impatient de se donner à la jeunesse, passa dans les
+humbles mots de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut comme le
+sentiment que son œuvre d’apôtre commençait.
+
+«Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy?» demanda d’abord
+l’abbé.
+
+L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le signe de la croix! Qu’est-ce
+que cela pouvait bien être?--Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce
+premier geste que l’enfant apprend sur les genoux de sa mère! Ainsi,
+dans une grande capitale catholique, il peut se rencontrer des
+adolescents qui ignorent tout de leur baptême! Quelle misère et quelle
+honte! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, sa tâche lui
+apparaissait immense et belle. Il irait vers ces petits et verserait
+dans leurs cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée,
+instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui console aux heures de
+larmes, qui explique tout, et qui, par les bonnes œuvres qu’elle
+suscite, fait mériter le Paradis.
+
+Cette première leçon de catéchisme fut brève. Une demi-heure au plus:
+l’enfant partit sachant faire le signe de la croix.
+
+«Tu reviendras, Barthélemy?
+
+--Pour sûr!
+
+--Alors ne retourne pas seul: amène-moi de tes amis. Je leur donnerai
+quelque chose, et à toi aussi, pour te récompenser.»
+
+Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six amenés par Garelli, et
+deux ramassés par Don Cafasso, qui écoutaient la parole simple,
+affectueuse et persuasive de Don Bosco. A quelques semaines de là, un
+dimanche soir, Don Bosco, traversant l’église à l’heure du sermon,
+découvrit sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans l’ombre,
+quelques apprentis maçons qui sommeillaient. «Que faites-vous là, mes
+amis? interrogea-t-il.--Nous ne comprenons rien au sermon, répondit le
+plus hardi; ce prêtre ne parle pas pour nous: alors, vous
+voyez...--Suivez-moi», dit Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada
+de venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau naissant. Cela
+faisait déjà une bonne douzaine de petits paroissiens intéressés et
+attentifs. Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et bientôt ils
+dépassaient la centaine.
+
+Moins d’un an après, c’était plus de trois cents enfants qui lui
+revenaient fidèlement à l’aube de chaque dimanche. Son premier patronage
+était fondé: _l’apôtre_ était lancé. Pendant près de cinq ans il
+endurera encore misère sur misère, expulsé de partout avec sa bande
+d’enfants tapageurs, désespérant de trouver jamais un local fixe; mais
+enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande cité, dans un
+hangar misérable, qu’on consent à lui louer avec le terrain adjacent.
+Désormais l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans ses
+multiples ramifications: cours du soir, internats, écoles
+professionnelles, ou qu’essaimer, dans le Piémont d’abord, en Italie
+ensuite, puis en France, finalement dans le monde entier.
+
+Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint mourra, il pourra
+s’endormir à la terre sur le consolant spectacle d’une grande armée,
+celle de ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses de
+Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers le monde la mission pour
+laquelle Dieu l’avait élu aux jours de sa petite enfance.
+
+ * * * * *
+
+Cette mission, quelle était-elle?
+
+Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint Vincent de Paul?
+Pendant de longues années on l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco
+que le bon prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une jeunesse à
+l’abandon. Il fit cependant plus et mieux que cela.
+
+Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du corps, de distribuer à son
+peuple d’enfants la nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier,
+d’un d’Halluin, d’un Timon-David?
+
+Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui menait son zèle était
+encore plus haute. Il voulait, en éducation, faire triompher une
+méthode, dans la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos jours,
+à conquérir pleinement la jeunesse au Christ.
+
+Un système à lui alors, issu de son expérience, de sa méditation, de son
+sens inné de l’éducation? Non: de cela il se défendit toujours. Deux ans
+avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur du grand séminaire
+de Montpellier une lettre qui le pressait de lui communiquer le secret
+de sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une première lettre de
+l’excellent supérieur, il avait répondu: «C’est grâce à la crainte de
+Dieu, répandue au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens d’eux tout ce
+que je veux.»--«Mais, répliquait son correspondant, la crainte de Dieu
+n’est que le commencement de la sagesse. Comment achever l’œuvre?
+Allons, mon père, donnez-moi la clef de votre système d’éducation, que
+j’en fasse profiter mes séminaristes.» «Mon système! Mon système! allait
+répétant le Bienheureux, en pliant la lettre; mais si je ne le connais
+pas moi-même! Je n’ai eu qu’un mérite: aller de l’avant selon
+l’inspiration du Seigneur et des circonstances.»
+
+Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le génie de l’éducation, ne
+songea à échafauder un système. Au soir de ses jours, il ramassa bien,
+en quelques principes brefs et nets, les résultats de son expérience,
+mais ce fut tout. Un traité didactique sur la matière, il refusa
+toujours de le composer.
+
+A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco n’apporta en matière
+d’éducation ni une théorie nouvelle, ni une formule inédite. Et
+pourtant, dans la galerie des grands éducateurs, il fait figure de
+novateur à côté d’un Fénelon, d’un Pestalozzi, d’un Frœbel: à quoi tient
+cette renommée?
+
+A ce qu’il prit énergiquement position entre deux systèmes, répétant sur
+tous les tons, insinuant par mille exemples vécus, que la _méthode
+préventive_ en éducation, comme il l’appelait pour l’opposer à la
+_méthode répressive_, était la seule qui pouvait, à l’heure présente,
+prétendre à un vrai succès: et par succès il entendait, non pas le
+spectacle d’une discipline impeccablement observée, mais la
+transformation foncière des cœurs sous le souffle chaud de la grâce.
+
+Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile d’où elle découle, le
+Bienheureux Don Bosco eut le triple mérite de la remettre en honneur, de
+lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, si l’on peut
+dire, dans son vivant enseignement[3].
+
+ [3] Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons à l’étude
+ magistrale que le R. P. Fascie, assistant du Supérieur général des
+ Salésiens, a consacrée à Don Bosco en tête de son remarquable
+ travail: _Del metodo educativo di Don Bosco_.
+
+De son temps, la méthode régimentaire triomphait un peu partout dans les
+collèges catholiques, cette méthode qui dit à l’enfant: «Reste
+tranquille, ne trouble pas la discipline, respecte le règlement, sinon
+voici ce qui t’attend.» Dans ce système, le tout de l’éducation n’est
+pas le sujet à éduquer, mais l’ordre extérieur--facilement identifié
+avec l’immobilité et le silence--profondément respecté, voire idolâtré.
+De l’autre système, en ces époques lointaines, il ne demeurait que le
+souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, nul n’osait y songer. Don
+Bosco qui, lui, avait éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement
+autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, seul contre tous, ou à
+peu près. Il eut du mérite, car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il
+arriva lui-même à la pleine possession de ce système et qu’il persuada
+ses Fils de l’appliquer intégralement. A cette heure, la partie n’est
+pas encore pleinement gagnée; tout de même le nombre des éducateurs
+grandit, qui conviennent de l’à-propos de ces vues pédagogiques.
+
+A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de composer un corps de
+doctrine. Ce fut le talent de cet homme d’en ramasser les débris épars
+un peu partout, d’en constituer comme un esprit qui pût informer tout le
+détail de l’éducation et de leur infuser une âme. Avant lui, c’était
+plutôt des tendances, des aspirations qui se manifestaient chez le
+maître comme chez l’élève; puis, de temps à autre, une idée éclosait qui
+exprimait un des côtés de la méthode; ailleurs, de timides efforts
+étaient tentés pour s’engager dans cette voie: nulle part la théorie
+n’était constituée, ni agréée comme règle vivante de conduite, et
+principe de solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco fut de
+bâtir l’édifice avec les matériaux à peine équarris, en lui donnant
+comme double base solide la raison et la foi.
+
+Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas fallu toutefois demander à
+l’homme de Dieu de rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers
+toutes les branches de l’activité pédagogique. Don Bosco n’est pas un
+pédagogue, c’est un éducateur; il n’échafaude pas des théories, il
+enseigne par l’exemple; il apprend à ses disciples non la science
+pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, ce fut sa vie. Il
+vécut sa pédagogie, après se l’être incorporée par l’expérience. C’était
+d’ailleurs à cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses disciples.
+Quand ceux-ci, avant de le quitter pour telle ou telle destination, lui
+demandaient quelques directives, il répondait: «Faites comme vous avez
+vu faire Don Bosco.» Quand un de ses religieux n’arrivait pas à sortir
+d’un grave embarras, il accourait, résolvait pratiquement le problème,
+et concluait d’un air serein: «Vous avez compris maintenant comment il
+faut faire.» Interrogé par des gens de métier, sur sa façon de former
+ses disciples, il disait: «Je jette le toutou à l’eau, pour lui
+apprendre à nager.»
+
+ * * * * *
+
+Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible de manipuler des
+cœurs d’enfant, d’adolescent, où l’avait-il puisé?
+
+Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement doué. Il
+avait le don, la vocation. D’autres naissent poètes, ceux-ci
+dessinateurs, ceux-là mathématiciens; lui était né éducateur. En lui
+confiant une tâche très nette, Dieu l’avait armé. Jusqu’à la fin de sa
+vie il exercera sur la jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène
+de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Nous
+voudrions nous servir d’un terme moins fort: il n’y en a pas. Il lui
+suffisait d’approcher l’enfance pour se l’attacher.
+
+Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, en 1858, discutant avec le
+cardinal Tosti sur la meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui
+répétait son grand principe:
+
+«Voyez, Éminence, impossible de bien élever l’enfance, si l’on n’a pas
+sa confiance, son amour!
+
+--Mais comment les gagner? interrogeait le Cardinal.
+
+--En faisant l’impossible pour approcher les enfants de nous, en brisant
+tous les obstacles qui les tiennent à distance.
+
+--Et comment faire pour les approcher de nous?
+
+--En nous approchant d’eux, Éminence; en essayant de nous plier à leurs
+goûts, de nous rendre semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la
+théorie nous passions à la pratique? Dites-moi à quel endroit de Rome
+trouver une belle troupe d’enfants?
+
+--Place des Thermes, ou place du Peuple.
+
+--Eh bien, allons place du Peuple.»
+
+On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après on est place du Peuple.
+Don Bosco descend du carrosse, et le Cardinal reste en observation,
+l’œil à la portière.
+
+Un groupe de gamins est sur la place, en plein jeu. Don Bosco s’en
+approche, et tous de s’enfuir. Pour un succès, c’est un succès, pense
+l’Éminence derrière sa vitre.
+
+Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un geste plein de bonté,
+avec des paroles tout affectueuses, il appelle ces enfants. Après
+quelque hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. Don Bosco leur
+fait un petit cadeau, les interroge sur eux, leur famille, leur école,
+leur jeu. A voir ce prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les
+plus sauvages «rappliquent». Alors Don Bosco: «Allons, mes petits,
+reprenez maintenant votre jeu, et laissez-moi m’y mêler.» Et, la soutane
+légèrement retroussée, le voilà tout entier à la partie. Spectacle peu
+banal, qui attire des quatre coins de la place d’autres jeunes gens
+flânant par là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur dit un mot
+aimable, leur offre une médaille, et, en douceur, leur demande si
+parfois ils prient et s’ils se confessent.
+
+Quand il quitte la partie, tous essaient de le retenir; mais il ne veut
+pas faire trop attendre le Cardinal qui observe; l’épreuve a été
+suffisamment concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart d’heure
+par la charité de l’humble prêtre, lui font un cortège d’honneur,
+jusqu’à la voiture; et quand elle s’ébranle, c’est entre deux haies de
+petits romains applaudissant à tout rompre Don Bosco.
+
+«Vous avez vu?», dit alors l’homme de Dieu au Cardinal.
+
+Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré comment, en quelques
+minutes, le Bienheureux avait conquis ces marmots effarouchés. Il en
+était toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait d’une troupe
+d’enfants.
+
+Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard attentif et son
+esprit avide glanaient autour de lui. Des Becchi il emporta un idéal de
+vie de famille et de gouvernement des âmes par la bonté, qui l’inspira
+sans cesse.
+
+A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous l’avons vu, de ne pas
+ressembler aux prêtres si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas
+garde au désarroi de sa jeunesse: «Un éducateur, pensait-il déjà, doit
+se mêler à toute la vie de ses élèves.»
+
+Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à l’école d’autrui, de tirer
+parti du travail de ses devanciers. Pour composer le règlement en usage
+dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts florissants il
+consulta, que d’établissements, semblables aux siens, il visita! Très
+probablement il lut dans saint François de Sales, Fénelon et peut-être
+Dupanloup les pages où ces trois grands directeurs d’âmes ont exprimé la
+moelle de leur doctrine.
+
+Avant d’atteindre à son point de maturité, sa pensée d’éducateur qui
+tâtonna, elle aussi, sut tirer parti de toutes ses expériences
+malheureuses. A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier
+d’observations, où ils noteraient leurs essais infructueux, leurs
+impairs, leurs fautes même; il avait commencé le premier à le faire.
+
+Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux de ses biographes, son âme
+d’éducateur _sut prendre le vent_, et dans un siècle aussi rebelle à
+toute forme d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur et de la
+raison, elle s’adapta merveilleusement aux exigences des tempéraments
+contemporains. Ce fut ainsi que, progressivement et comme par étapes, sa
+pensée pédagogique prit corps.
+
+ * * * * *
+
+Quels fruits a produits l’application de ce _système_? Plus d’un
+sceptique, quand il en parle, hoche la tête. Non seulement il le
+condamne du point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour dire qu’à
+l’épreuve cette éducation, plus sentimentale que forte, se révèle
+impuissante à former des hommes et des chrétiens.
+
+Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien élève de Don Bosco n’a
+pas persévéré sur le chemin que lui avait montré le Bienheureux. De ces
+enfants prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne croit.
+Sait-on, par exemple, combien il lui resta de patronés après une
+certaine rébellion de 1848, qui voulait embrigader ses troupes derrière
+les idées nouvelles? Douze. Douze sur cinq cents! Et au plus beau temps
+de l’Oratoire, quand, de l’aveu même de Don Bosco, ses murs recélaient
+des miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers disciples,
+le P. Francesia, qui parlait de «ces pauvres dévoyés se refusant
+obstinément à profiter des leçons et des conseils du grand serviteur de
+Dieu»? Il y a aussi un songe curieux, dit le «Songe de la roue», où, à
+travers une lentille monstre, un personnage mystérieux découvre au
+Bienheureux l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, il en aperçoit
+qui ont la langue percée en raison des vilains propos qu’ils tiennent;
+d’autres portent à la nuque de répugnants ulcères indiquant une âme
+esclave de ses propres caprices; au cœur de quelques-uns grouille un nid
+de vers, symbole des passions honteuses qui le dévorent; ceux-ci sont
+complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute exhortation au bien,
+et ceux-là ont les lèvres closes par un cadenas, parce qu’en confession
+ils cachent leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques
+continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles révèle un vice
+triomphant. A un moment, le pauvre Don Bosco ne résiste plus au
+spectacle; une plainte jaillit de ses lèvres: «Mais ils sont donc
+perdus, ces malheureux! Est-ce possible? Au lendemain d’une retraite! A
+quoi donc ont servi mes travaux, mes fatigues, mes conseils? Ah! si je
+m’attendais à cela!»
+
+Attirant alors son regard sur un autre tableau, le personnage mystérieux
+montra au Bienheureux une foule d’enfants qui se divertissaient dans la
+plaine.
+
+«Vois-tu cette multitude? dit-il.
+
+--Oui. Qui sont-ils?
+
+--Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour te consoler des
+autres. Pour un de ceux-là, tu en compteras cent de ceux-ci.»
+
+L’événement réalisa souvent la prédiction. L’Oratoire
+Saint-François-de-Sales abrita, et par douzaines, des enfants, des
+jeunes gens, dont la vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un
+Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, qui fut pendant
+plus de vingt ans provincial des Maisons salésiennes dans la République
+Argentine, demandait au Bienheureux:
+
+«Est-ce vrai que votre maison possède des enfants aussi purs que saint
+Louis?
+
+--C’est très vrai.
+
+--Vous pourriez m’en citer?
+
+--Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore.»
+
+Les deux noms désignaient un petit Irlandais et un jeune Italien.
+L’Irlandais est mort, mais l’Italien vit toujours, torturé par un mal
+cruel, qu’il porte le sourire aux lèvres.
+
+Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns de ses jeunes
+religieux, Don Bosco leur fit cette confidence: «Je vous assure que nous
+aurons de nos enfants élevés aux honneurs des autels. Pour peu que
+Dominique Savio, mort il y a cinq ans, continue à faire des miracles, je
+ne doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que l’Église ne
+reconnaisse un jour sa sainteté.» On sait que l’événement est bien près
+de s’accomplir.
+
+Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa maison que Dieu favorisait
+de dons spéciaux, il eut cet aveu: «Il y a dans ces murs une âme d’une
+pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à s’entretenir, à qui
+Elle manifeste des choses étranges, cachées ou futures. Quand je désire
+avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande à ses prières, de
+façon tout de même à ne pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la
+Madone, et vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. J’agis de
+même quand j’ai besoin de quelque faveur.»
+
+Si de la qualité des résultats nous passons à l’efficacité numérique de
+cette méthode, nous entendons le Bienheureux nous dire: «Elle réussit
+dans la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui semblent échapper
+à sa prise, elle a encore une influence discrète, mais réelle; elle les
+rend moins dangereux.»
+
+Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul ne récusera. Le célèbre
+Crispi, qui dirigea pendant tant d’années la politique italienne, eut un
+jour, vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses fils la Maison
+de correction de Turin. Le Bienheureux accepta à quatre conditions:
+Liberté complète sur le chapitre religieux, départ des gardiens, unité
+de direction, subside quotidien de 0,80 par tête. Tout était prêt, et
+l’on n’attendait plus que la signature ministérielle, quand Crispi la
+refusa avec cette raison: «Je connais Don Bosco, il est capable de faire
+des prêtres de tous ces détenus. Des prêtres, nous en avons assez comme
+cela.»
+
+Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en mémoire une autre parole
+de Cavour qui, dans son cruel raccourci, juge bien la méthode opposée:
+«Avec l’état de siège, tout âne est capable de gouverner.» La répression
+est chose aisée, qui ne demande guère d’apprentissage. Mais pour
+prévenir efficacement le mal, il faut toute l’application affectueuse,
+toute l’inquiétude vigilante d’un cœur de père. C’est précisément en
+cela que consiste la grandeur originale de cette méthode, qui forme tout
+à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse en docilité que
+parce que l’autre progresse en dévouement. C’est dans un travail
+constant sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il multiplie
+pour se rendre plus zélé, plus patient, plus maître de soi, que
+l’éducateur achète le bonheur de se passer de châtiments odieux, et de
+se voir obéi par un amour reconnaissant.
+
+
+
+
+II
+
+Le système préventif en éducation
+
+Exposé des deux méthodes d’éducation, répressive et préventive.--Quatre
+avantages découlant de cette dernière.--Deux tableaux de la vie de
+collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre des punitions: principe
+général dont elles doivent s’inspirer, caractères qu’elles doivent
+revêtir.--L’esprit de famille à réaliser: idéal fixé à cette éducation.
+
+
+Quand, au milieu d’une conversation sur les idées pédagogiques des
+éducateurs modernes, le nom et l’œuvre du Bienheureux Don Bosco viennent
+à être évoqués, il se rencontre toujours quelque esprit mieux informé
+qui se charge de ramasser en un mot les théories d’éducation du grand
+apôtre de la jeunesse: «Ah oui! Don Bosco, vous savez, le système
+préventif», lance-t-il triomphant. Le système préventif! Et voilà! On
+croit avoir tout dit de ce remarquable corps de doctrine pédagogique
+élaboré au cours d’un demi-siècle d’exercices pratiques, quand on a
+prononcé d’un petit air léger ces sept syllabes!
+
+Certes, le système préventif occupe le centre des constructions
+pédagogiques du saint; mais, tout de même, il faut bien le constater, il
+ne forme que la partie négative de son œuvre. Sur cette base solide
+s’élève tout un édifice d’idées hardies, d’apparence neuve, conformes
+cependant au plus pur enseignement de l’Évangile.
+
+En six chapitres bien nets, nous allons avoir le plaisir de les analyser
+devant nos lecteurs. Mais, auparavant, au seuil de cet exposé, nous
+tenons à apprendre à qui l’ignorerait encore ce qu’est ce fameux
+_système préventif_ dont beaucoup parlent sans trop le connaître.
+
+ * * * * *
+
+il y a deux façons d’élever la jeunesse, constate le Bienheureux Don
+Bosco. L’une très connue, toujours très répandue, ayant la vie
+terriblement dure, consiste à assurer l’ordre en châtiant le délit à
+peine commis, selon un tarif de punitions préétabli. «Reste tranquille,
+ne trouble pas la discipline extérieure, semble dire l’éducateur dans ce
+système, car, si tu le fais, voici ce qui t’attend.» Don Bosco note
+finement que ces procédés fleurissent, et même s’imposent dans les
+casernes et auprès des personnes dont l’âge suppose la pleine raison.
+
+Tout autre est le second système. Il ne part plus de la préoccupation
+d’obtenir de force, par la crainte du châtiment, un ordre propice à la
+tranquillité de l’éducateur, à la dignité de la discipline, et à l’œuvre
+d’éducation, mais de l’idée qu’il faut à tout prix éviter l’offense à
+Dieu. «A quoi bon châtier après coup un désordre, disait
+mélancoliquement Don Bosco: Dieu a déjà été offensé!» Non: tout l’art,
+tout le souci de l’éducateur doivent tendre à empêcher l’enfant de faire
+le mal par une surveillance de toutes les minutes. Il doit le mettre
+dans l’impossibilité matérielle de pécher en l’enveloppant toujours de
+son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit sans cesse se trouver
+au milieu de ses petits. A quel titre? De supérieur? De pion? Non, mais
+de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls tant que leur liberté
+n’est pas suffisamment éduquée.
+
+Cette _méthode préventive_, comme on l’a appelée, pour l’opposer à
+l’autre, la _méthode répressive_ à base de punitions, s’attache, comme
+on le voit, à tarir le mal dans sa source en supprimant l’occasion ou en
+la neutralisant. Elle copie les meilleurs progrès de la science moderne,
+qui a plus de confiance en l’hygiène qu’en la médecine, et qui aime
+mieux préserver que guérir.
+
+Rien de plus opposé, on peut le constater, que ces deux méthodes. La
+première est à base de crainte révérentielle, et la seconde
+d’affectueuse vigilance, de bonne et saine familiarité, d’amour. La
+première tient le supérieur à distance de l’élève, dans un isolement
+splendide, d’où il ne sort que pour sévir; elle lui compose un visage
+glacial, des yeux soupçonneux, une attitude distante et réservée,
+susceptible d’inspirer la terreur; elle crée ces fameuses lignes
+parallèles où maîtres et élèves cheminent sans risque de jamais se
+rencontrer; et surtout elle s’appuie sur un code pénal que distinguent
+les caractères suivants: les châtiments prévus sont souvent d’ordre
+corporel; ils écrasent l’enfant pour lui enlever le goût de la récidive;
+ils s’appliquent automatiquement, brutalement, sans distinction de
+personnes, selon les exigences du tarif; ils requièrent une comptabilité
+remarquablement tenue où on les voit s’inscrire en regard des délits et
+ne s’effacer qu’après solde complète.
+
+Cette méthode aboutit à de curieux résultats, qu’il serait trop long et
+trop cruel de relever; mais nous avons encore dans l’oreille cette
+phrase d’un enfant qui l’avait subie pendant cinq ans: «Je n’ai mis le
+pied dans le bureau du supérieur qu’une seule fois, pour me faire
+ramasser.» Dans ce système, la compénétration des cœurs n’est pas, on le
+voit, l’idéal poursuivi, sinon atteint.
+
+Tandis qu’au contraire l’autre méthode ne pense, ne rêve qu’à cela:
+établir entre l’éducateur et l’élève un contact étroit, familier,
+intime, d’où jailliront une cordialité de bon aloi et une confiance
+abandonnée. Dans ce dessein, elle mêle partout enfants et supérieurs, en
+récréation, à la promenade, dans la salle d’études, à la chapelle; elle
+descend l’autorité de son trépied et l’abaisse joliment, sans la
+compromettre, au niveau de l’enfant; elle enveloppe l’élève d’une
+surveillance assidue, mais affectueuse, nullement tâtillonne, une
+surveillance qui ouvre les yeux, mais sait aussi les fermer; elle ne
+proscrit ni le geste affectueux, ni la parole cordiale, ni le ton de la
+vraie paternité; elle brise impitoyablement toutes les barrières qu’un
+respect mal entendu, ou des traditions jansénistes voudraient dresser
+entre maîtres et élèves; en un mot, elle se fait toute à tous pour
+gagner au Christ la jeunesse. «Malheur à la maison, écrivait Don Bosco
+en 1884, quatre ans avant de mourir, où les supérieurs ne seront
+regardés que comme des supérieurs, et non plus comme des pères, des
+frères, des amis! On les craint, mais on ne les aime pas.»
+
+Nous entendons l’objection, elle est si courante: «Dans l’aventure c’est
+votre prestige qui va sombrer. L’autorité, nécessaire à toute éducation,
+va être mortellement atteinte, car cette vie mêlée va permettre à l’œil
+infaillible de l’enfant de découvrir les petits côtés, les défauts, les
+travers de ses maîtres.»
+
+A quoi l’on pourrait répondre: Préférez-vous, adoptant l’autre système,
+étouffer la spontanéité de l’enfant, l’induire en hypocrisie, lui donner
+le goût de la façade soigneusement blanchie, mais abritant une
+marchandise équivoque, lui laisser de ses années d’enfance et de
+jeunesse, et de la maison où elles s’écoulèrent, le plus sombre des
+souvenirs? Mais nous aimons mieux, avec un des plus éloquents défenseurs
+du système répressif, répondre: «Bien que les parents vivent avec leur
+marmaille et tripotent avec elle du matin au soir, ils ont un moyen de
+sauver leur prestige, c’est d’être des saints: et, de fait, beaucoup
+s’efforcent de devenir meilleurs.»
+
+ * * * * *
+
+«Pas commode ce système-là, diront certains!» «Entendons-nous, répondait
+Don Bosco; très commode, très apprécié et très efficace du côté des
+élèves. Mais, convenons-en, assez pénible du côté de l’éducateur.
+Toutefois, les difficultés qu’il soulève seraient vite réduites, si le
+maître s’appliquait avec zèle à sa tâche.»
+
+Et comme pour enfoncer ce goût de l’éducation et cette méthode de
+sacrifice dans l’âme de ses disciples, il promettait aux partisans du
+système préventif quatre résultats certains: leurs élèves leur
+demeureraient attachés tout au long de l’existence, en dépit des pires
+écarts de la tête et du cœur; nul d’entre eux, si méchant ou vicieux
+qu’on l’eût accepté, n’empirerait entre leurs mains; la contagion du
+vice, étouffée ou neutralisée par cette surveillance attentive,
+s’arrêterait aux portes de la maison; et enfin, et surtout, le cœur
+étant gagné, ce seraient les parties profondes de l’âme qui se
+laisseraient pénétrer et transformer.
+
+Plus tard, sur la fin de ses jours, à l’âge où toutes les leçons de la
+vie lui remontaient en sagesse et en expérience, vieillard presque
+septuagénaire, il incarnait en deux scènes vivantes ces deux systèmes
+qui partagent le monde des éducateurs. Il les saisissait tous deux au
+vif au cours d’une récréation de collège.
+
+Ici, disait-il, c’est la joie, l’expansion, le jeu animant de son
+souffle toute une jeunesse ardente. Pas de groupes isolés, pas de
+conversations louches dans les coins, pas de fuites dérobées dans les
+corridors ou les escaliers obscurs! Mais des cris, des chants, des
+rires, à en avoir les oreilles cassées. Les supérieurs sont mêlés aux
+parties engagées et apportent à cette tâche une passion peu commune.
+Ceux dont les jambes n’ont plus la souplesse de la jeunesse ou de
+l’entraînement quotidien, encouragent de leur présence ou de leur
+applaudissement les succès de la partie, ou se promènent avec les élèves
+qu’un juste motif écarte du jeu. Tout le monde est sur la cour; père et
+fils sont mêlés dans le plus charmant des vacarmes; les regards sont
+francs, les fronts épanouis, les cœurs sur les lèvres: c’est la famille
+avec son charme, sa cordialité, son abandon, sa divine douceur.
+
+Quel contraste avec le spectacle d’une cour régie par l’autre système!
+Ici, à l’heure de la récréation, plus de cris, de chants, d’éclats de
+voix. L’attitude des élèves reflète un morne ennui, une espèce de
+lassitude. Ils semblent tous bouder. Leur visage trahit une sorte de
+défiance qui fait mal au cœur. Quelques-uns d’entre eux courent et
+sautent avec la charmante étourderie de leur âge; mais la plupart se
+tiennent solitaires dans les coins, appuyés aux murs, perdus dans leurs
+pensées. On en voit d’autres assis sur les marches des escaliers,
+répandus dans les corridors, dans les lieux écartés, pour échapper à la
+surveillance. Plusieurs se promènent lentement, en groupes, et
+discourent; mais leur conversation ne doit pas être fameuse, sinon
+pourquoi ces regards inquiets et scrutateurs jetés à la dérobée,
+pourquoi ces sourires mauvais, révélateurs du mot ou du récit
+équivoques? Où sont, à cette heure, les maîtres de ces enfants? Ailleurs
+pour sûr, devisant ou philosophant entre eux, ou retirés dans leurs
+chambres. Sur la cour il n’y a que le surveillant de semaine, incapable
+de dominer la récréation et d’en assurer la discipline intérieure. A son
+passage les groupes s’écartent, les conversations s’étouffent et les
+attitudes redeviennent correctes. C’est tout ce que l’on veut cette
+cour-là, et certainement un des lieux de la maison où les âmes sont le
+plus endommagées. Fatal aboutissement d’une méthode qui, par principe,
+raréfie les contacts entre l’éducateur et l’élève, entre la matière à
+transformer et l’ouvrier même de cette transformation!
+
+ * * * * *
+
+«Mais, quoi que vous fassiez, objectent les gens d’esprit pratique, vous
+n’arriverez jamais à conjurer tout écart. Il s’en produira fatalement.
+Où sera la sanction alors? Comment se rédige, dans ce système, le
+chapitre des punitions?»
+
+L’objection ne déconcertait ni Don Bosco, ni ses premiers disciples.
+Voici sa réponse.
+
+Des punitions oui, il en faut. Nous ne sommes pas de ceux qui laisseront
+jamais la nature s’égarer sur de faux chemins. Quand elle s’y écarte, il
+faut la ramener; de gré ou de force, il faut sévir. La prudence,
+l’exemple, la justice le requièrent, moins souvent peut-être qu’on le
+dit, mais quelquefois tout de même. Alors ces punitions s’inspirent du
+principe même du système: _Prendre garde avant toutes choses de fermer
+le cœur de l’enfant, de l’endurcir, de le clore à l’œuvre positive
+d’éducation._
+
+En vertu de ce principe, les châtiments en usage dans les maisons
+salésiennes revêtiront les quatre caractères suivants: _on les retardera
+le plus possible;--ils ne seront ni humiliants, ni irritants;--ils
+s’imprégneront de raison;--ils relèveront eux aussi de ce fameux «ordre
+du cœur»_, si cher à Pascal.
+
+Don Bosco a pu affirmer au terme de sa vie qu’il s’était occupé pendant
+un demi-siècle et plus de la jeunesse sans avoir jamais eu à punir une
+seule fois. Sans doute c’était un saint, et il n’est pas donné à tout le
+monde de disposer de ce prestige et de cette science rare d’éducateur.
+Ses fils essaient quand même de marcher sur ses traces en punissant le
+moins possible, en retardant jusqu’aux extrêmes limites l’heure du
+châtiment. Ils surveillent toujours, mais du coin de l’œil, d’un œil
+qui, connaissant la légèreté involontaire de la jeunesse, se ferme
+souvent. Tant que c’est possible, dispensez-vous de punir, disait le
+Bienheureux: ils s’y essaient.
+
+Mais parfois ils ont conscience qu’une punition s’impose; alors ils se
+rappellent les prescriptions de leur maître. Jamais ou presque jamais de
+châtiment public, humiliant, froissant les parties vives de l’âme,
+accumulant pour des années, pour une vie entière parfois, des trésors de
+rancune, arrêtant net tout travail sérieux d’éducation! Jamais de
+châtiments corporels, irritants, écrasants, poussant les cœurs à la
+révolte: heures indéfinies de piquet, pensums interminables, positions
+douloureuses, coups, tirements d’oreille, etc., etc. Même les renvois,
+rendus obligatoires par le scandale obstiné et l’indiscipline entêtée,
+devront se faire joliment. Autant que possible on s’ingéniera à faire
+surgir un prétexte naturel, à faire arriver un parent providentiel qui
+éloigneront l’enfant dangereux. Ainsi l’honneur sera sauf. Et, au seuil
+de la maison, la dernière poignée de mains du maître sera encore
+affectueuse, pour que l’enfant prodigue sente qu’un cœur l’attend
+toujours au foyer de la vieille maison. «Cher petit, je ne puis te
+garder; tu me gâterais mes autres brebis. Mais c’est un ami que tu
+laisses ici. Rappelle-le toi et reviens te jeter sur son cœur aux heures
+méchantes de la vie.»
+
+En 1880, à l’âge de 65 ans, le Bienheureux Don Bosco, revoyant une
+dernière fois les pages où il avait condensé le suc de sa doctrine,
+ajouta ces quatre lignes: «Avant d’infliger la moindre punition,
+supputez le degré de culpabilité de l’enfant; et si l’avertissement
+suffit, n’employez point le reproche; et si le reproche suffit,
+n’employez point le châtiment.» Ah! Que voilà une règle d’or! Comprendre
+la faute! Expliquer le péché! Proportionner le châtiment non au délit,
+sans intelligence, brutalement, appliquant la lettre d’un code rigide,
+mais à la culpabilité, au degré de malice introduit dans l’acte! Plus de
+tarif uniforme qui, en face du délit, relève la punition correspondante
+et l’inflige sans discernement; mais un examen rapide et sage du cas
+individuel, et un châtiment proportionné au mal volontaire, et ramené à
+son minimum de sévérité efficace. Tel pauvre petit, à peine responsable,
+récidiviste du mal, héritier de tares ancestrales, victime désignée à
+toutes les séductions par la fragilité ou la violence de sa nature,
+allez-vous le traiter, pour le même délit, comme le bon petit enfant qui
+n’a jamais eu sous les yeux que des exemples de vertu, et, dans le sang,
+dans les nerfs, que des forces de vie et d’équilibre?
+
+Enfin, à l’heure où il faudra sévir à tout prix, on se rappellera qu’il
+est de beaucoup préférable d’employer ce genre de punitions qu’une mère
+sait manier si adroitement. Un visage consterné, une parole froide ou
+indifférente, des yeux qui se détournent, une main qui se retire: quatre
+fois sur cinq cela suffit pour châtier des cœurs d’enfants, à condition
+toutefois qu’on ait réussi, par son dévouement, à s’en faire aimer.
+
+Écoutez Don Bosco:
+
+«Pour les jeunes gens est châtiment tout ce que l’on fait servir comme
+tel. C’est un fait qu’un regard glacial produit plus d’effet sur eux
+qu’un soufflet. Un mot de louange à qui l’a mérité, une parole de blâme
+à qui s’est oublié constituent souvent une récompense et un châtiment
+véritables.» Un soir que Don Bosco avait appris, par les rapports de ses
+surveillants, qu’un vent de fronde tentait de souffler parmi son petit
+peuple, il n’eut, pour l’arrêter net, qu’à dire à ses fils, après les
+prières du soir, avant de les envoyer se reposer: «Je ne suis pas
+content de vous. Ce soir je ne vous dirai rien: allez dormir!»
+
+S’il arrive toutefois que l’enfant demeure rebelle à de tels procédés,
+alors la punition proprement dite est appliquée, celle-là même que nous
+avons qualifiée plus haut, ni irritante, ni accablante, toute empreinte
+de raison et réduite au strict minimum. On nous demande des exemples: en
+voici quelques-uns pris au hasard de nos souvenirs. L’enfant se verra
+privé de promenade, d’une séance théâtrale; il sera retenu à l’heure de
+la récréation pour achever son devoir; on prélèvera un tant sur ses
+réserves de bons points; on lui interdira à son goûter les friandises
+apportées par sa famille; ses jours de vacances, en fin d’année, seront
+diminués; il partira plus tard ou rentrera plus tôt que ses camarades,
+etc. On voit que c’est toujours du même esprit que s’inspirent ces
+terribles punitions: ne pas se fermer un cœur dont la complicité est
+nécessaire à l’éducateur pour commencer, poursuivre et achever son
+œuvre.
+
+ * * * * *
+
+Tout à l’heure, à dessein, un mot est tombé de notre plume, que nous
+voulons reprendre ici comme conclusion de ce bref exposé. La famille!
+C’est le mérite de cette éducation à base de sollicitude attentive, de
+contact intime et fréquent entre le maître et l’élève, de compénétration
+des cœurs, de vouloir, dans la mesure du possible, reconstituer autour
+de l’âme de l’enfant l’atmosphère même de la famille. La créature
+humaine ne peut s’en passer; pour dilater sa vie, il faut qu’elle la
+respire. Si, par un accident bizarre ou tragique, ce milieu naturel,
+voulu de Dieu, vient à lui manquer, on voit tout de suite s’étioler son
+tempérament d’homme et de chrétien.
+
+Eh bien, soit! dit l’éducateur salésien. Puisque la vie méchante, par
+ses nécessités économiques ou par les désertions du devoir qu’elle
+provoque, puisque la mort, par ses sombres coups d’aile, a privé ce
+petit de ce bien sans égal, nous lui reconstituerons une autre famille.
+Elle sera un peu artificielle sans doute; mais notre souci, notre art et
+notre charité s’ingénieront de mille façons à rendre l’illusion assez
+forte pour que l’enfant se croie toujours au foyer paternel, dont sa
+jeune tendresse est, au moins momentanément, sevrée, et qu’il épanouisse
+en fleurs et en fruits les riches puissances de sa nature.
+
+
+
+
+III
+
+De la liberté en éducation
+
+Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de
+l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté
+de l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière
+d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à
+l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour éduquer la
+liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle du maître dans
+cette culture de la liberté.--Résultats de ce système, qui copie de bien
+près les menées de la grâce dans les âmes.
+
+
+L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent entre deux systèmes,
+celui de l’excessive rigueur et celui de l’extrême liberté. Quand ce
+n’est pas la routine ou la recherche du moindre effort qui inspire l’une
+ou l’autre, ces systèmes se rattachent infailliblement à une certaine
+philosophie, tout au moins à une idée sommaire de la nature humaine. Aux
+uns elle apparaît, en effet, comme foncièrement mauvaise, radicalement
+incapable de se porter au bien, prête à tous moments à s’évader en
+saillies mauvaises; il faut la tenir constamment en lisière, la brider
+sans cesse, la courber perpétuellement sous une règle inflexible, une
+discipline de fer, arrêter net tout élan spontané de cette coquine.
+Règne de la loi, du système, de la discipline qu’aucune influence,
+personnelle et vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et de la
+répression aveugle.
+
+D’autres esprits, au contraire, posent pour maxime incontestable que les
+premiers mouvements de la nature sont toujours droits, ou encore qu’il
+n’y a dans l’homme de germe que pour le bien[4], et se refusent à voir
+quelle secrète complicité la nature humaine, livrée à elle-même, nourrit
+pour le mal: dès lors il ne s’agit plus que de la laisser faire, la
+laisser agir, la libérer le plus possible de toutes contraintes,
+l’abandonner à ses pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise,
+de l’anarchie des appétits. Triomphe du caprice et de l’instinct sur les
+ordres gênants de la raison!
+
+ [4] La première de ces affirmations est de _Rousseau_ dans l’_Émile_,
+ et la seconde de _Kant_ dans le traité de _Pédagogie_.
+
+Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins absolue de la nature
+humaine, plus orthodoxe aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de
+vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre réel des choses, et
+passerait victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur
+et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a tenté et,
+après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument
+d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté
+trouvent chacune sa part.
+
+Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est considérable. Se
+souvenant que--comme dit Bossuet--sous les ruines de cette nature déchue
+il y avait encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du
+premier plan, le Bienheureux Don Bosco ne craignit pas de faire fond sur
+la spontanéité de l’enfant, sur la personnalité du petit chrétien, sur
+les forces vives de cette nature ardente. Il pensa, avec raison, que
+l’éducation ne consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, mais à
+l’épanouir; à comprimer ses énergies, mais à les discipliner. Il voulut
+que le maître fût, non pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de
+leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à
+l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui.
+
+D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté de l’enfant, pour un
+système d’éducation qui, sans idolâtrer cette fleur ardente,
+s’ingénierait, en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, à
+l’épanouir magnifiquement sous le ciel de Dieu? D’un flair mystérieux,
+le flair des précurseurs, qui, rien qu’à humer l’air de leur temps,
+devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer les volontés
+humaines;--de ses propres souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt,
+élevée au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline janséniste, au
+milieu de maîtres qui se faisaient un point d’honneur de ne pas frayer
+avec leurs élèves;--d’un sens profond de l’Évangile, où toute la
+pédagogie de l’amour est en germe, éparse aux quatre coins du livre
+sacré;--enfin du génie de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi
+fort que quiconque. De fait, quand plus tard l’histoire impartiale
+dressera le catalogue des découvertes pédagogiques du siècle passé, elle
+cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement des œuvres laïques
+ou protestantes, et elle alignera parmi les constructions solides,
+originales et défiant le temps, le système d’éducation conçu et réalisé
+par le Bienheureux Don Bosco.
+
+ * * * * *
+
+Pour saisir sur le vif, en action, ce respect de la liberté de l’enfant,
+entrez dans la première maison salésienne venue, et faites le tour du
+curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais qui ouvre le bon
+œil. Nous voici à la chapelle, à l’heure de la messe quotidienne.
+Regardez bien, vous chercherez en vain la moindre trace de ce vieux
+gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui jadis tyrannisaient les
+manifestations de la piété chrétienne ou en faisaient quelque chose
+d’officiel, de réglementé.
+
+Tant de communions à l’année, à tels jours tout le collège réuni! La
+marche vers la Table Sainte bancs par bancs! C’est si beau, si ordonné,
+si édifiant! Les confessions à date fixe: telle classe, tel samedi;
+telle autre classe, le samedi suivant! Une belle règle uniforme, rigide
+et impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, à jour et
+heure déterminés, les émotions religieuses nécessaires. Ici, dans la
+chapelle salésienne, rien de tout cela. Des confesseurs un peu partout,
+présents à chaque office, attendent le pénitent qui, librement, vient
+faire l’aveu de ses fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule
+pression extérieure que subit la volonté des autres. A l’heure de la
+communion, le spectacle est encore plus original, plus typique,
+dirions-nous. Déjà le célébrant s’est retourné pour dire «_Misereatur
+vestri..._» et à peine quelques unités sont à la Table Sainte. Puis, à
+l’_Ecce Agnus Dei_, voici trois ou quatre enfants qui sortent du premier
+banc en même temps que trois ou quatre autres arrivent du fond de la
+chapelle. Le spectateur regarde et il en voit une demi-douzaine qui
+s’échappent des bancs du milieu; les bancs de devant, ceux de derrière,
+déversent leur contingent, toujours par petits groupes. Certains
+paletots s’approchent, certaines soutanes ne bougent pas; d’ici, un
+enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son maître; de là, un
+surveillant se lève et va rejoindre ses petits à la Table Sainte. Et
+durant tout le temps que dure la communion, les uns vont et viennent,
+les autres laissent passer; les uns s’avancent dans le plus parfait
+recueillement, les autres prient agenouillés, la tête entre les mains.
+Enfin le banc de communion se dégarnit et le prêtre retourne à l’autel;
+mais s’il fallait dire un tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce
+serait difficile. Pourquoi cela? C’est que Don Bosco a défendu de se
+rendre à la Table Sainte par bancs entiers; il a même été jusqu’à bannir
+de ses maisons l’expression «communion générale». De la piété, oui, et
+beaucoup, mais de la piété libre; la communion fréquente et même
+quotidienne, oui, mais une entière liberté pour la communion, même aux
+jours de grande fête.
+
+Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour de récréation et y
+retrouver cet esprit de saine liberté. Tout le monde y joue, la règle
+est absolue: voilà la part de la discipline. Et la plupart des
+surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un plaisir de se plier
+eux-mêmes à cette règle. Mais quelle variété dans ces jeux! Et quelle
+franche liberté laissée à ces ébats! Les amateurs de balle se groupent
+entre eux, les passionnés de barres s’alignent en deux camps, tandis
+qu’une épuisante partie de «gendarmes-voleurs» embrigade les plus
+bouillants. L’Oratoire de Turin a conservé le souvenir d’un carré de
+laitues envahi, piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint jouant
+à la petite guerre. A sa vieille maman qui lui reprochait d’avoir toléré
+cette incartade, Don Bosco répondit: «Va, le mal est petit, l’important
+est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, vois-tu...» Et un
+geste de détachement achevait la pensée du saint, qui avait un faible
+pour cette exubérance de vie, signe authentique de la santé de l’âme.
+
+Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et en parfait silence les
+élèves se sont alignés pour monter en classe. Pénétrons derrière eux
+dans les locaux scolaires. C’est une chose curieuse qu’une classe dans
+les maisons de Don Bosco. Rien de solennel, de compassé, de doctoral.
+Une familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le respect dû au
+professeur, y règne d’un bout à l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige
+des leçons impeccables, les devoirs sont minutieusement épluchés, le
+crible de la correction se montre aussi fin et ténu que dans les
+meilleurs établissements; mais, comme dirait le Prince d’Aurec, il y a
+la manière, et la manière, dans les maisons salésiennes, est toute
+empreinte de paternité. On y laisse carte blanche à la spontanéité de
+l’enfant. Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas arrêtée aux
+lèvres par le regard rigide du maître; elle s’insère tout naturellement
+dans le tissu de l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui détend
+les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les esprits sont du pain
+quotidien. On sait ici que l’attention de l’enfant est de petite
+embouchure, et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les notions,
+même élémentaires, du savoir humain. Le maître n’a aucune de ces
+attitudes qui figent, ou paralysent les langues: tout en lui au
+contraire appelle, sollicite, réclame la question, l’objection, la
+demande de lumières. En un mot les classes salésiennes sont plus des
+causeries que des cours, et, dans le maximum de liberté accordée à cet
+exercice, on s’y instruit presque en s’amusant.
+
+Traversez maintenant la cour et poussez votre inspection dans les
+ateliers professionnels où la crise de l’apprentissage reçoit sa
+solution la plus intelligente: qu’y voyez-vous? Courbés sur leur
+travail, des apprentis qui, généralement en quatre années d’entraînement
+progressif et contrôlé, réussissent à devenir des valeurs
+professionnelles. Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier possédant
+la technique de son métier. Enseignement manuel et cours théoriques
+s’entremêlent au long du jour pour mettre aux mains de ces jeunes gens
+un instrument capable de les faire vivre. En leur tenant le langage de
+l’intérêt et de la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent
+cette discipline, ils auront, dans l’existence, une supériorité marquée
+sur tous ceux dont l’apprentissage fut écourté, bousculé, ou exploité.
+La plupart se rendent à ces raisons; mais si, un jour ou l’autre, par
+caprice, soif de liberté, avidité de gain, le petit apprenti veut
+quitter ses maîtres et aller grossir le nombre des imprudents qui
+sacrifient à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, il est
+libre: nul contrat ne le lie, la porte est ouverte. On essaie de lui
+faire comprendre la gravité de cette démarche, ses conséquences
+fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. Si l’on n’y parvient
+pas, on se garde bien, dans les maisons salésiennes, de faire jouer le
+«sic volo, sic jubeo»; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre
+vigilance, nos prières et nos sympathies escortent encore dans la vie
+cet imprudent qui veut s’émanciper.
+
+L’on agit de même au patronage salésien à l’égard des enfants qui, de
+temps à autre, le désertent ou le trahissent. Le patronage salésien--Don
+Bosco l’exigeait--a toujours sa porte ouverte: entrée libre comme au
+bazar. Si un enfant arrive, présenté par ses parents, tant mieux; s’il
+arrive tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même chose: figure
+nouvelle dont on établit l’état civil, sans plus. Mais vient-il à
+manquer un dimanche, deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne
+l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la famille, classé enfant
+prodigue peut-être, mais c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu
+honteux au seuil du local, on se montrera pour lui plus affectueux, plus
+paternel; on soulagera ses remords par un accueil de bonté, et, comme
+dans l’Évangile, on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces procédés
+ont leurs inconvénients: qui le nie? Mais si l’on savait comme ils
+attachent par leur tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs
+maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe?...
+
+ * * * * *
+
+D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête pas là pour faire
+l’apprentissage de la liberté chez l’enfant. Elle dispose d’autres
+moyens pour atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation.
+
+Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient essentiellement à connaître
+ce que cachent ces cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions,
+d’aspirations qui les agitent, pour y porter la lumière, l’ordre et la
+loi chrétienne. Mais le moyen de se procurer cette science, si une
+discipline rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner la crainte
+dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, et les contraint de jouer un
+rôle hypocrite contraire à la spontanéité de leur âge? Il faut donc,
+conservant de la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière
+et ordonnée d’une maison d’éducation, laisser les enfants s’ébattre, se
+remuer, détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur activité en
+des jeux, des promenades, des divertissements variés; il faut les
+laisser se manifester librement, se raconter, mettre au jour, sans
+crainte d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur cœur; il faut
+les placer dans une atmosphère de saine liberté où, comme au foyer
+familial, ils penseront tout haut. «Donnez donc aux enfants, disait le
+Bienheureux, liberté complète de sauter, courir, faire du tapage.»
+«Faites tout ce qui vous passera par la tête, disait saint Philippe
+Néri, ce grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez le péché.»
+
+Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses élèves des occasions
+multiples d’exercer leur jeune liberté, de prendre des initiatives,
+d’endosser des responsabilités. Il leur confiait des tâches
+particulières, leur demandait un service spécial, les engageait dans des
+occupations nouvelles. Le théâtre, la musique, la gymnastique, les
+promenades, les colonies de vacances offraient un champ très vaste à son
+dessein. Il poussait même plus loin: de ses meilleurs élèves il faisait
+des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, moniteurs de
+gymnastique, metteurs en scène, machinistes, etc., etc. La pédagogie
+salésienne est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant
+des caractères propres de la jeunesse et des tendances personnelles de
+chaque élève. «La première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse,
+a écrit un théoricien moderne[5], est de surveiller l’apparition de
+chaque inclination, de mettre à sa portée un aliment approprié à sa
+valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir et de l’assimiler.
+Les fêtes, les représentations dramatiques, les cérémonies, la
+décoration des salles, les lectures variées, les jeux et toutes les
+formes humaines de la joie, à condition que les élèves y soient
+inventeurs et acteurs plus que spectateurs, favorisent et règlent
+l’essor de l’imagination, et la sollicitent peu à peu aux créations
+achevées.» Ces lignes sont de 1910; en 1875, Don Bosco réalisait déjà,
+dans chacun de ses collèges, les desiderata qu’elles expriment.
+
+ [5] _Du dressage à l’éducation_, par L. Mendousse, Paris, Alcan.
+
+De même quand, avec des mots solennels et un peu abscons on vient vous
+dire: «qu’il importe par-dessus tout de faire passer le pubère du régime
+de l’hétéronomie à celui de l’autonomie», on réclame pour l’âme de
+l’adolescent un traitement que l’éducation salésienne s’est toujours
+efforcée de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce que tout
+ordre donné pût se justifier, que la raison de l’enfant convînt
+d’elle-même de la bonté, de la nécessité de l’ordre, du silence, de la
+règle, qu’il s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un mot ne
+fût pas contrainte, mais libre et volontaire, hommage de sa raison à un
+ordre de choses compris et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en
+face d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission apeurée, colère ou
+tremblement; la nouvelle, la sienne, veut être aimée et embrassée de
+belle humeur par ceux auxquels elle est proposée.
+
+ * * * * *
+
+C’est la qualité de cette obéissance qui explique précisément pourquoi,
+dans les maisons salésiennes, les châtiments, les punitions sont si
+rares et d’une espèce si particulière.
+
+Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne discipline ne pouvait se
+passer d’un corps d’agents à l’affût des manquements; elle avait une
+police, un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, un
+cachot, une comptabilité ingénieusement odieuse de délits, et
+quasi-délits, que rachetaient non le repentir du coupable, mais les
+châtiments dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, au
+contraire, n’a que faire de tout cet attirail. Avec elle le châtiment
+lui-même, quand il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit
+pas, est accepté, consenti par la raison qui reconnaît les droits de la
+justice; avec elle la culpabilité individuelle est pesée et la part du
+volontaire déterminée; avec elle le châtiment corporel est
+impitoyablement banni comme peu digne d’âmes libres, comme aussi
+l’avalanche de pensums, de reproches, de sévérités de toute sorte; avec
+elle l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont prises pour ce
+qu’elles sont, et les yeux du maître se ferment aisément sur eux; avec
+elle enfin et surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une mère
+sait manier si délicatement.
+
+Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les maisons salésiennes,
+ne s’inspire de ce souci constant de travailler à l’apprentissage de la
+liberté de l’enfant. On sait que dans ces établissements elle est de
+toutes les minutes. Du matin au soir, et du soir au matin, un œil exercé
+mais affectueux ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu à un
+autre, d’une occupation à une autre, mais toujours il aura près de lui,
+dans la personne du Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de
+le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le relever aussi.
+Surveillance assidue, mais nullement pesante, agaçante, exigeante sur
+des riens. «Fais ceci; ne fais pas cela; ne touche à rien; tais-toi; tu
+parleras quand on t’interrogera; tiens-toi droit, etc., etc.» Au
+contraire, elle se plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le
+laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, comme disait Don
+Bosco, pour qu’il apprenne à nager. Même s’il perd pied, à condition que
+ce ne soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa brasse tout
+seul. On est sur la berge, on surveille l’effort: l’enfant le sait bien;
+et si le plongeon est trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier
+au secours: un bras vigoureux l’aura vite ramené à la rive. Pour nous
+servir d’une autre image, le surveillant, dans ce système, n’est pas le
+tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance,
+c’est le jardinier uniquement attentif à lui fournir l’air et la
+lumière, à amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu
+abondantes, ou dangereuses, ou réfractaires à l’assimilation.
+
+ * * * * *
+
+Les résultats de cette éducation, on les aperçoit: indiquons-les en deux
+mots. Elle arrive à révéler au maître le caractère de l’enfant pour le
+régler en toute prudence et en épanouir les énergies cachées. Les
+enfants se classent assez facilement en exubérants et en timides; avec
+la vieille discipline, les uns devenaient facilement des révoltés et les
+autres des impuissants. Cette éducation nouvelle prévient ce double
+échec en canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les énergies
+latentes des autres. C’est encore elle, qui, de tous les anciens élèves
+sortis des maisons salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. On
+a pu faire à ces jeunes gens des reproches légitimes, mais jamais on ne
+les a accusés de manquer d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit
+inventif et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, qui se préoccupe
+toujours de l’heure où la plante sortira de serre, travaille pour la vie
+et non pour la seule tranquillité de la minute présente. Les vents
+mauvais, les orages, les intempéries pourront se déchaîner peut-être,
+elle sera de force à leur résister.
+
+ * * * * *
+
+Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces procédés éducateurs,
+c’est qu’ils ressemblent étrangement, s’ils ne les copient pas, aux
+savantes menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme la grâce, cette
+pédagogie est vigilante; comme elle, elle s’installe au cœur même de la
+place et ne le lâche jamais; comme elle, elle respecte la liberté de
+l’homme, de l’enfant; mais comme elle aussi, elle se sert de tous les
+moyens pour la redresser, la discipliner; comme elle, elle ne punit le
+péché que par ses propres conséquences; et comme elle, elle exige
+l’acquiescement volontaire de la conscience; comme elle enfin, elle peut
+apparaître à certains moments insuffisante et vaincue, mais comme elle,
+elle finit par avoir le dernier mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh
+bien, calquer sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, faire en
+petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, ce que l’Esprit de
+Dieu fait en très grand dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il,
+tenir la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter la phrase célèbre,
+quoique un peu vulgaire: l’essayer, c’est l’adopter.
+
+
+
+
+IV
+
+De la joie en éducation
+
+La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut
+partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources de la
+joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette éducation
+joyeuse.
+
+
+Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui monte? Voilà un des
+problèmes les plus débattus par nos pédagogues modernes. Les réponses
+sont diverses comme les philosophies ou les doctrines qui les dictent.
+Le Bienheureux Don Bosco, lui, avait pris position. S’il est un esprit
+propre à comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire monter en
+fleur, puis en fruits l’âge terrible qui va de douze à dix-huit ans,
+c’est assurément celui qui prend le nom et s’inspire des principes du
+grand Évêque de Genève, l’esprit salésien. Dressé à cette école, pénétré
+des maximes de ce maître, Don Bosco établit un corps de doctrine
+pédagogique qui est de première valeur. Il fit plus: il l’accrut,
+l’enrichit de sa propre expérience, de ses réflexions d’homme du
+vingtième siècle, et de cette collaboration étroite entre la pensée de
+l’Évêque de Genève et celle de son disciple moderne sortit un art
+d’éducation qui s’impose.
+
+A l’analyse, on constate, presque de prime abord, que ce système a
+compris l’importance capitale de la joie en éducation. Dans la vie de
+ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et très belle; il l’a
+versée à haute dose dans son règlement; il en a pour ainsi dire imbibé
+chacune des actions qui composent la journée du collège. Sans faire fi
+de la discipline--qu’il voulait exacte, mais pas tâtillonne; respectée
+de l’élève, mais pas idolâtrée du maître; familiale et jamais
+draconienne--il voulut que la joie tînt un rôle de premier plan dans
+l’éducation de ses fils. Il ne s’en est jamais repenti.
+
+ * * * * *
+
+Une des impressions qu’un œil attentif et compétent emporte toujours
+d’une visite à une maison salésienne c’est l’atmosphère de joie dans
+laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux Don Bosco, la joie
+était un facteur indispensable de succès en éducation. Il l’a poursuivie
+tout au long de son existence, depuis le jour où jeune séminariste il
+fondait avec quelques amis la _Confrérie de la joie_, jusqu’à l’heure
+où, livrant au public les leçons de sa longue expérience, il écrivait
+cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri: «Laissez donc aux enfants
+pleine liberté de sauter, courir, faire du tapage à leur gré.» Une des
+paroles qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était celle-ci:
+«Allons! sois joyeux!» La joie, il la voulait partout: en récréation, en
+promenade, cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. Le
+théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr Dupanloup[6]; il n’épouvanta pas
+Don Bosco, et, le premier des éducateurs modernes, il dressa ses
+tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, sous toutes ses
+formes, occupe une place de choix. Il eût approuvé ce vœu d’un
+philosophe moderne[7]: «L’enfance et la jeunesse devraient être élevées
+_in hymnis et canticis_», comme il eût aimé cette réflexion d’un de nos
+meilleurs écrivains: «Vous dites: on n’apprend pas en s’amusant; et moi
+je réponds: on n’apprend qu’en s’amusant. L’art d’enseigner n’est que
+l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire
+ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits
+heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences
+les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir
+avalé avec appétit.» Le goût, l’amour, le plaisir de l’étude, il voulait
+que, par la variété et l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de
+tenir l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère de cordialité
+de la classe, par la science charmeuse du maître, on les inspirât
+profondément à l’élève.
+
+ [6] «Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations
+ dramatiques _françaises_ qui, disait-il, passionnent et dissipent
+ une maison sans grand profit pour son progrès intellectuel.» _Vie de
+ l’abbé Hetsch_, p. 368.
+
+ [7] A. Ravaisson.
+
+Il voulait aussi qu’il emportât de ses années d’éducation le goût et
+l’amour de la maison de Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à
+la rendre attrayante, aussi bien par la beauté du culte que par la
+participation de tous aux offices et aux chants religieux. Pas de messes
+suivies dans un silence accablant, mais des prières récitées à haute
+voix et coupées de cantiques; pas d’exercices importuns, longs,
+produisant comme un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, des
+instructions vivantes et enlevées, des cérémonies captivantes, de la
+musique, des fleurs et des lumières. Et pour retenir tranquille et
+captivé tout son petit peuple de marmots, son zèle ne reculait devant
+aucune innovation, pourvu que le respect dû à la maison de Dieu n’en
+souffrît d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance et l’amour
+qu’il jetait à la base de la piété chrétienne qu’il faisait de la
+chapelle une maison de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits
+était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. Jadis, aux siècles
+qu’influençait l’esprit de Jansénius, on disait: «Adorez Dieu. Tremblez
+devant Dieu.» Don Bosco, suivant l’admirable conseil de Fénelon, disait:
+«Tâchez de leur faire goûter Dieu à ces petits[8].»
+
+ [8] _Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille_.
+
+Un grand Maître de l’Université de France[9] avait coutume naguère de
+répéter à son peuple de subalternes en parlant des internes de ses
+lycées: «Faisons-leur des murs souriants.» Don Bosco n’avait pas attendu
+ce conseil pour faire de toutes ses maisons des demeures attrayantes où
+la joie se sentît comme chez elle.
+
+ [9] Jules Ferry.
+
+ * * * * *
+
+Dans quel but?
+
+Parce que, avec son sens profond de l’éducation, il avait vite compris
+que la tristesse et l’ennui, ces deux vilaines bêtes noires, comme les
+appelait Mme de Sévigné, glacent ou étouffent les âmes, les replient sur
+elles-mêmes ou les courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites ou
+des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent les meilleures
+activités, retardent ou arrêtent l’éclosion des talents les plus
+vigoureux. Tandis qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui
+jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque et entretient la
+droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est
+l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que grâce à elle
+l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque sans y
+prendre garde.
+
+Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui ne gagne à son contact: la
+tristesse et l’ennui sont mères de l’apathie; mais la joie, elle, se
+prolonge toujours en ébats et en mouvements. Elle détend les nerfs, elle
+les rafraîchit; elle fait passer à travers l’organisme comme un frisson
+de vie; et ce n’est pas un des moins curieux effets de l’influence du
+moral sur le physique que ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce
+nerf aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la joie instille à
+la nature de l’enfant.
+
+On l’a observé aussi, et bien finement[10], que ce qui descend dans
+l’esprit et le cœur de l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse
+d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, adhère plus fort à
+l’intelligence et à la mémoire, atteint plus sûrement le fond même de
+l’être, la moelle même du caractère.
+
+ [10] _Vers la joie_, par Mgr Keppler, chapitre XVII.
+
+Ajoutons que la joie s’intègre admirablement dans le système d’éducation
+salésien, s’il est vrai que, d’une part, ce système tend essentiellement
+à provoquer la confiance de l’enfant, et que, d’autre part, il n’est
+rien, après l’affection dont il doit se sentir enveloppé, qui
+n’épanouisse son cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux que
+cette atmosphère de joie dans laquelle il baigne. Goûtez l’image si
+juste par laquelle un pédagogue moderne[11] exprime le fond de toute
+cette théorie de la joie: «Comme les œufs des oiseaux, comme le
+nouveau-né de la tourterelle, l’enfant n’a besoin au début que de
+chaleur. Mais qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin humain,
+sinon la joie? C’est elle qui permet aux forces naissantes de croître,
+tels les rayons de l’aurore; elle est le ciel sous lequel tout prospère,
+sauf le poison.»
+
+ [11] J. P. Richter.
+
+Pour clore cette litanie des bienfaits de la joie, rappelons qu’il
+importe extrêmement qu’à l’heure de la formation première et définitive
+l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort et la joie. Il
+serait fâcheux et funeste que de toutes ces années d’éducation il
+emportât cette impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est
+bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon: «Si l’enfant se fait une
+idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se
+présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu.»
+
+Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce bambin évaporé et distrait
+deviendra un adolescent grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira les
+yeux sur la vie et le monde, quel spectacle frappera immanquablement son
+esprit curieux? Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, le
+vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il éclatera de rire, il
+semblera tirer à lui tout le plaisir, il laissera entendre que seul il
+monopolise le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge--qu’à cette
+heure son inexpérience serait incapable de démasquer--il faut que de
+bonne heure le jeune homme ait appris que la vertu est charmante,
+qu’elle recèle des joies profondes, que la religion n’est jamais amie de
+la tristesse, qu’elle bénit et encourage toute joie pure, que le vrai
+rire est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la plus douce des
+créatures sorties de ses mains, après l’amour.
+
+Nous n’ignorons pas toutes les objections que l’on peut dresser contre
+cette théorie: elle énerve la discipline, elle semble faire litière du
+péché originel et de ses conséquences, elle ouvre dans les cœurs un
+appétit féroce de distractions, elle fait des âmes de plaisir, elle
+dégoûte de l’œuvre austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne
+tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il serait prouvé que pareil
+système d’éducation côtoie fréquemment des précipices, et y verse
+quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en souvenir des bienfaits de
+la joie que nous venons d’énumérer, nous pourrions répéter après Mme de
+Maintenon: «Quand même la gaîté serait excessive, les suites en sont
+moins fâcheuses que celles de la tristesse.»
+
+ * * * * *
+
+Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, verser si
+aisément dans l’excès, elle qui s’alimente aux sources les plus pures?
+D’où provient, en effet, dans les maisons salésiennes, la joie qui
+s’épanouit dans les cœurs et sur les visages? La philosophie nous
+apprend que la joie est cette complaisance du cœur dans un bien qu’il
+sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien dont l’enfant élevé à l’école
+du Bienheureux Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur?
+
+C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse toute. L’éducateur ne
+l’écorne pas, ne l’atrophie pas, ne l’étouffe pas; il laisse cette
+plante ardente s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. Il se
+contente de lui fournir à discrétion l’air et la lumière, et de
+surveiller la qualité du sol où elle puise son aliment.
+
+C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir aimé, vraiment aimé.
+Quoi que prétendent certains esprits chagrins, l’enfant n’est jamais
+insensible à ce bonheur. Il a même un merveilleux instinct, presque un
+don de divination, pour deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu,
+senti, savouré, remplit son petit cœur d’une émotion joyeuse.
+
+C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal d’une conscience en
+paix avec Dieu, limpide, pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se
+sent installé dans l’amitié divine, d’une âme mise en contact par la
+religion avec toutes les sources des grandes émotions.
+
+C’est enfin--car il faut nous borner--cette variété de moyens,
+d’industries, d’occupations par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie
+de toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids de la discipline,
+adoucir ses rigueurs, rompre ses monotonies, atténuer les effets
+désastreux et déprimants d’une règle inflexible.
+
+ * * * * *
+
+A quoi aboutit cette éducation menée dans la joie?
+
+A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, des valeurs sociales?
+A les faire traverser sans dégâts la crise de la jeunesse? A les
+maintenir fermes dans la voie des commandements de Dieu? A assurer le
+salut de leur âme, but suprême de toutes les pensées de l’éducateur?
+Hélas! Ce serait trop demander à une méthode que d’en attendre de
+pareils résultats! La vie est méchante et les hommes aussi: ils se
+chargent souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait bâti sur le
+roc, et de ravaler à leur niveau les âmes qui rêvaient de planer
+au-dessus de leurs tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons
+affirmer, et preuves à l’appui, c’est que _pareille éducation attache
+d’un lien puissant et doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a
+donnée_. Et c’est déjà quelque chose.
+
+Pour elles, le collège n’est plus cette «geôle de jeunesse captive» dont
+parlait Montaigne; il n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au
+poète[12] sous un jour sombre, avec
+
+ Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses,
+ Ses salles qu’on verrouille. . . . . . . . . . . . .
+ Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs,
+ Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
+
+ [12] Victor Hugo.
+
+Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, on a traversé les
+plus belles années de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on
+montre le poing dans un geste de dépit inconsolable; mais, au contraire,
+c’est la bonne maison où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant
+d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si fortes; où, presque sans
+y prendre garde, l’on s’est imprégné pour la vie des principes qui font
+marcher droit et des lumières qui font distinguer toutes choses; où l’on
+a été vraiment aimé comme peut-être on ne le sera jamais plus dans la
+vie, pour soi, pour son âme; où à chaque détour de corridor, à chaque
+coin de la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent pour nous
+accueillir tous les souvenirs du passé, et les figures les plus chères.
+Figures aimées de nos anciens maîtres! Elles ont le même sourire que
+jadis; les cheveux ont blanchi, les traits se sont creusés, mais au fond
+des cœurs la flamme sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de
+retrouver en quelque état qu’ils soient: fils fidèles ou enfants
+prodigues, ces gamins de jadis devenus des hommes, happés, secoués,
+tourmentés et parfois aussi, hélas, pervertis par la vie! Avec eux, tout
+haut, on se remet à épeler le passé; avec eux, tout bas, on murmure les
+mots divins qui vont atteindre les parties profondes de l’âme.
+
+Instants de pure jouissance, bain fortifiant de jeunesse! Nul ne s’y
+dérobe. Il suffit qu’un hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes au
+voisinage du logis où se sont écoulées les plus belles années de leur
+existence, les plus joyeuses, pour qu’ils poussent la porte et entrent.
+Dès le seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit.
+
+Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort à ramener l’homme fait à
+la pureté de la source première, et à l’y replonger un instant pour le
+rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux tentations de la vie,
+aux devoirs austères!
+
+
+
+
+V
+
+De l’autorité en éducation
+
+Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom de la
+force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la raison et de
+la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de la charité et de
+l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop
+profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir.
+
+
+C’est au problème de l’autorité que l’on attend un système pédagogique.
+Quelle place va-t-il lui faire? Sur quelle base va-t-il l’asseoir? Toute
+une philosophie est engagée dans cette double question. Nous l’avons
+déjà dit: selon que l’on considère l’enfant comme un foyer d’appétits
+anarchiques, ou comme une bonne petite nature inclinée au bien, l’on
+oscille de l’excessive rigueur à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès
+lors qu’une volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom de qui ou de
+quoi le fait-elle? De la force irraisonnée qui exige à tout prix la
+discipline? De la raison qui attend l’assentiment volontaire? De la foi
+qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la seule autorité de Dieu? De
+la conscience? Questions brûlantes dont la réponse constitue toujours la
+partie centrale des théories d’éducation! Nous ne saurions l’éviter.
+Voyons donc comment la méthode salésienne résout le problème.
+
+ * * * * *
+
+Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous dit, _in hymnis et
+canticis_. La vraie joie, celle qui jaillit des sources pures de l’âme,
+dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la
+confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de
+l’éducateur en ce sens que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher,
+saisir, former, ciseler presque sans y prendre garde.
+
+Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté qui respecte sa
+spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant demande, en effet, que son
+originalité ne soit pas étouffée, mais épanouie; que ses énergies ne
+soient pas comprimées, mais disciplinées; en somme que l’éducateur le
+traite un peu comme la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec
+cette patience, cette sagesse, cette vigilance de tous les instants, cet
+art infini de guetter l’occasion, qui arrivent à plier librement nos
+volontés au plan divin.
+
+«Fort bien! Très joli ce programme de haute liesse, d’initiative
+éveillée et de libre obéissance, diront certains! Mais vous avez l’air
+d’oublier en tout cela que la matière peut être rebelle à l’effort de
+l’éducateur. Elle regimbe parfois, souvent, contre l’ordre, non par un
+simple jeu de réflexes, mais de parti pris. Le commandement gêne tel
+appétit: on le bouscule, et voilà tout! On peut vouloir réduire le rôle
+de l’autorité, mais, que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue
+à certains moments, et fasse plier!»
+
+Oui certes, et le système salésien se garde bien de faire fi de
+l’autorité. Il n’ignore pas que le péché originel a vicié, sinon
+radicalement, comme le voudraient certains, au moins profondément, la
+pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait sa précocité jusque dans
+le bébé tétant le sein de sa mère: et il ne se trompait pas. Commander,
+il le faut; courber sous la règle, la loi, le règlement l’enfant,
+l’adolescent, c’est de toute nécessité. Mais nous demandons au nom de
+qui et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier victorieusement
+une petite liberté humaine, à qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance
+de persuasion?
+
+ * * * * *
+
+A la force?--A des yeux qui roulent, menaçants, à un physique qui en
+impose, à une main qui se lève, à une attitude qui fait rentrer sous
+terre?
+
+A la crainte?--Si tu n’obéis pas, c’est ceci qui t’attend: tel pensum,
+tel châtiment, telle privation, telle humiliation publique.
+
+A la raison, à la conscience?--A la raison qui veut enlever
+l’assentiment libre de l’enfant, et rêve candidement de le faire
+convenir de la justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition.
+
+A la foi?--Cet ordre est celui-là même que te donnerait Jésus-Christ, le
+Fils de Dieu, que tu aimes; cet ordre s’inspire de son esprit; cet ordre
+te vient de ses représentants.
+
+Nous répondons: ni à la force, ni à la crainte _autant que possible_; à
+la raison et à la foi, _dès qu’il se pourra_, car c’est bien là à quoi
+tend tout l’effort de l’éducateur chrétien: incliner l’enfant devant
+l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu.
+
+Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, _au début de
+l’entreprise_. Allez tenir le langage de la raison à de petits
+bonshommes distraits et évaporés, à des adolescents engagés dans le
+péché et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois dans leur
+discernement du bien et du mal! Allez tenir le langage de la foi à de
+pauvres petits qui ne possèdent pas même l’abécédaire de cette adorable
+langue! Ils ouvriront des yeux immenses, ne vous comprendront pas, et
+continueront d’agir à leur guise.
+
+Alors?
+
+Dans l’entre-deux, que faire? Entre le moment où vous accueillez
+l’enfant et le jour béni où vous commencerez à le voir obéir par raison
+ou religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, comment allez-vous
+vous en tirer? Vous ne voulez employer ni la force, ni la terreur; par
+ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre la raison ou
+l’Évangile: au nom de qui ou de quoi allez-vous lui commander?
+
+ * * * * *
+
+Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre autorité sera celle de
+l’amour, l’autorité de l’homme, de l’éducateur que l’élève ne veut pas
+attrister, l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur de ses
+enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un signe, se fait écouter mieux
+que quiconque. «Que voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot d’un
+de ses élèves: il ne m’aime pas.» _Sans affection pas de confiance, et
+sans confiance pas d’éducation._ Le Bienheureux Don Bosco l’avait très
+bien compris: aussi travaillait-il à gagner le cœur de l’enfant, et par
+le cœur toutes les avenues de l’âme. Volontiers il eût résumé toute sa
+méthode dans cette phrase: «Se faire aimer soi-même pour mieux faire
+aimer Dieu.»
+
+Cette affection, cette confiance, il la demandait, il la mendiait de ses
+fils; il l’enseignait à ses disciples; mais surtout il la méritait des
+uns et des autres. A l’aide de quels procédés? Sa vie et sa doctrine
+nous les ont appris.
+
+«Voulez-vous être aimé, disait-il? Aimez. Et encore ça ne suffit pas:
+faites un pas de plus: il faut que non seulement vos élèves soient aimés
+de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment le sentiront-ils?
+Écoutez votre cœur: il vous répondra[13].»
+
+ [13] On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher les hommes,
+ que de s’intéresser à ce qui les intéresse.
+
+ Cl. FARRÈRE.
+
+D’abord pas de barrière entre l’élève et son maître, pas de loi des
+distances, pas de lignes parallèles où tous deux cheminent sans risque
+de se rencontrer! Comme aussi pas de colère, pas de coups, pas
+d’humiliation publique!--Mais la compénétration des cœurs, l’esprit de
+famille, la bonté toujours inquiète, toujours agissante, toujours
+penchée sur la faiblesse ou l’ignorance,--la miséricorde qui sait fermer
+les yeux, qui ne punit pas tout, qui pardonne aisément,--le souci
+constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt à sa santé, à ses
+parents, à ses besoins, à ses peines, à ses progrès, à ses joies,--la
+vigilance qui le protège, le défend aussi bien de la pierre du scandale
+que de l’inclémence du temps,--la tendresse réelle et exprimée,--la
+surveillance continue mais maternelle,--l’imagination sans cesse en
+éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, instruire, épanouir la vie
+de l’enfant,--la douceur qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon
+sourire au milieu des pires traverses, qui sait punir avec un regard
+attristé, une bouche silencieuse, un front qui se détourne,--la
+confiance, témoignée de mille façons et attirant infailliblement la
+confiance,--la condescendance, qui ouvre à deux battants les portes de
+la chambre et accueille le petit bonhomme de dix ans comme un grand
+personnage,--la saine familiarité qui se mêle aux jeux des enfants, à
+leurs divertissements les plus puérils, à leurs petites folies: cela,
+tout cela, et que de choses encore, mais toutes renfermées dans ce mot,
+trop profané, et divin pourtant: l’amour!
+
+Le grand éducateur a résumé ces procédés en deux mots célèbres. A
+lui-même il s’est dit: _Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse._ A
+ses fils il a dit: _Ne soyez pas des supérieurs, mais des pères._
+
+ * * * * *
+
+Vous dites: Pareille méthode n’aboutit à rien de solide, de durable,
+parce qu’elle repose sur le sentiment. Si l’espace ne nous était pas
+limité, nous aurions plaisir à montrer en action cette pédagogie, à la
+saisir sur le vif, à l’incarner dans les faits tirés de la vie du Saint.
+Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage de l’expérience. Au dire
+de Don Bosco, elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent: et les
+dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne sont pas encore des cas
+désespérés: ces dix malheureux, ainsi traités, avec bonté et respect,
+seront devenus moins dangereux pour leurs frères[14].
+
+ [14] Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le Président du
+ Conseil piémontais, Urbain Rattazzi.
+
+Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté des centaines de
+fois: les enfants que, pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter
+des maisons salésiennes, leur demeurent toujours attachés, et reviennent
+voir leurs Supérieurs. Souvent ils se ressaisissent, et parfois même
+deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui ont mal tourné, au point
+de vue moral ou social, pécheurs scandaleux ou révolutionnaires
+farouches, conservent toujours au fond de leur cœur, faible ou trompé,
+un souvenir attendri, une pensée fidèle aux maîtres de leur jeunesse:
+chétive étincelle, enfouie sous la cendre, qui, à l’heure
+dernière,--cela s’est vu souvent--peut se réveiller et devenir un
+brasier de repentir.
+
+Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre? Mais non. C’est
+un agrégé d’Université qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes:
+«L’adolescent éprouve un tel besoin de donner et de recevoir des marques
+d’affection que, dans un milieu où elles font défaut, rien ne saurait
+les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable une existence
+très pénible par ailleurs[15].» Vous le voyez: la pédagogie moderne va
+rejoindre dans ses dernières conclusions les meilleures théories
+salésiennes. Cette éducation qui ne rougit pas d’appuyer la pointe de
+son levier sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever les volontés
+les plus résistantes. Avec une telle méthode l’enfant est vite gagné.
+C’est si bon pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte! Si nouveau
+aussi, parfois, hélas! Et quelles réserves étonnantes de sensibilité
+inemployée recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent! Comme on
+serait fou de se priver de pareils auxiliaires!
+
+ [15] Mendousse, _L’âme de l’adolescent_, p. 73.
+
+ * * * * *
+
+Que l’éducateur les emploie donc, non pour gargariser, sottement et
+imprudemment, sa vanité avec cette touchante affection, non pour nourrir
+sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant, non pour s’arrêter
+comme au terme même de l’éducation à cette commune tendresse, mais pour
+prendre barre sur cette âme de chrétien, lui commander au nom de cette
+forte autorité de l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses, la
+porter vers le monde surnaturel.
+
+Alors, petit à petit, année par année, car il y faut beaucoup de temps
+et plus encore de patience, l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la
+grâce, trempée dans la rosée des sacrements, éclairée par la parole de
+Dieu, cultivée de la main du prêtre, la plante montera, s’épanouira,
+fleurira. Et le produit de cette triple collaboration de la grâce de
+Dieu, de la volonté humaine et de l’affection agissante de l’éducateur
+sera le jeune homme chrétien.
+
+
+
+
+VI
+
+De la piété en éducation
+
+Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de la
+confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie et la
+dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute vertu.--La société,
+l’école et la famille, jadis conseillères du bien, devenues souvent
+aujourd’hui complices du mal.--La vertu du jeune homme, plus tentée et
+moins protégée, doit donc endosser la double cuirasse de la foi et de la
+piété.--Importance de la première éducation chrétienne; elle se survit à
+elle-même, se retrouve aux heures difficiles et finit par sauver les
+âmes.
+
+
+Se rappelle-t-on la marque de flétrissure que jadis un grand
+romancier[16] infligeait à certaines maisons d’éducation? «De vie
+religieuse aucune, qu’un formalisme vide et inefficace. De vie morale
+pas davantage... Il a manqué à cette éducation les deux outils
+nécessaires d’hygiène collective et individuelle qu’avaient entre leurs
+mains les inventeurs de l’éducation cloîtrée: la Confession et la
+Communion.» C’est précisément pour assurer à ses fils cette vie morale,
+presque toujours absente des établissements purement laïcs, que le
+Bienheureux Don Bosco fit, dans son système d’éducation, une si large
+place à la vie religieuse. De fait, l’observateur, même distrait, qui
+cherche à découvrir le mécanisme secret de l’éducation salésienne,
+demeure toujours frappé de la piété intense qu’elle développe.
+
+ [16] Paul Bourget
+
+Ne prenez pas cet adjectif en mauvaise part et n’allez pas croire que
+les maisons salésiennes gavent leurs enfants de prières et d’exercices
+pieux[17]: vous seriez loin, très loin du compte. La piété salésienne
+est tout ce qu’il y a de raisonnable et d’équilibré, mais en même temps
+de solide et de vivant. Quatre traits la distinguent: _elle s’appuie sur
+une forte instruction religieuse,--elle essaie de saisir l’enfant tout
+entier,--elle respecte pleinement la liberté de l’âme,--et pratiquement
+elle aboutit à mettre le jeune homme en contact permanent avec la source
+de toute force: la grâce de Dieu._
+
+ [17] Sait-on, par exemple, que les prières du soir, telles que les a
+ composées Don Bosco pour ses enfants, ne durent que quatre minutes
+ au maximum? Détail piquant: le Bienheureux ne consentit jamais à les
+ faire dire à la chapelle, mais voulut toujours les entendre réciter,
+ en été sous les portiques, en hiver dans une salle close quelconque,
+ pour habituer ses enfants à prier partout, disait-il, pour les
+ dresser à la prière en famille, et aussi pour se ménager un peu plus
+ de liberté dans les avis paternels que chaque soir il leur donnait
+ en leur souhaitant une bonne nuit.
+
+ * * * * *
+
+Une piété mécanique ou purement sentimentale, Don Bosco l’eut toujours
+en horreur. Sur ce terrain comme sur les autres, il voulait que la
+raison et la foi fussent guides et maîtresses. Il savait comme le
+souffle du siècle, les nécessités matérielles de l’existence, les
+rechutes du péché ont tôt fait de jeter à terre des habitudes
+religieuses qui ne s’appuieraient que sur des réflexes ou des
+attendrissements vagues. Mettre une doctrine solide à la base de la vie,
+celle-là même que Jésus-Christ est venu révéler aux hommes, ce fut le
+grand souci de cette âme d’éducateur. De la piété, oui, mais de la piété
+appuyée sur un corps d’idées religieuses, seul capable--et encore!--de
+la sauver de tout naufrage. Voilà pourquoi dans les maisons salésiennes
+l’instruction religieuse demeure au premier plan des préoccupations des
+maîtres. Pour en imprégner l’âme, ils s’ingénient de mille
+façons. Instructions courtes, mais solides, vivantes, imagées,
+pratiques,--catéchismes bien préparés et suivis avec attention,--brefs
+sermons de cinq minutes clôturant les prières du soir et déposant au
+cœur des enfants une pensée grave pour nourrir leur sommeil,--courtes
+lectures terminant la messe ou précédant le salut,--allusions
+religieuses ou morales s’agrafant un peu sur tout, le plus naturellement
+du monde, en récréation comme en classe, sur un texte de Virgile, comme
+sur une anecdote contée en cour,--rappel fréquent mais nullement
+fastidieux des vérités fondamentales, par tous les moyens dont disposent
+un zèle ingénieux ou une pédagogie attentive: tout est tâté, éprouvé et
+employé dans le dessein d’enfoncer dans cette jeune tête une doctrine de
+vie assez riche et assez forte pour préserver à l’heure du mal ce cœur
+fragile.
+
+Mais ce n’est pas l’intelligence seule que, dans ce système, l’éducateur
+cherche à atteindre. Elle d’abord, elle surtout, certes; mais tout le
+reste ensuite, toute l’âme, tout l’enfant,--aussi bien son cœur que son
+imagination, aussi bien ses sens que sa mémoire. Cette piété
+s’efforce--et presque toujours avec succès--à faire aimer la maison de
+Dieu, à rendre la religion attrayante, nullement importune ni pesante.
+Pour atteindre ce but, les offices seront brefs, variés, agréables,
+spectacle pour les yeux, charme pour les oreilles, intérêt pour
+l’esprit, émotion profonde pour le cœur. Les enfants de chœur, stylés et
+recueillis, déploieront leurs longues théories dans le sanctuaire;
+l’autel sera paré avec goût, baigné de lumières, parfumé de fleurs; les
+chants s’imprégneront de foi et d’art, et tous y participeront. Rarement
+l’ennui, ou la rêverie qui y achemine, viendront mordre sur ces âmes
+d’enfants, car s’ils ne prient pas à haute voix, un joli cantique
+populaire les fait vibrer à l’unisson. En un mot, l’église redevient
+pour ces petits chrétiens du XXe siècle ce qu’elle était pour nos aïeux
+du XIIe ou du XIIIe: la maison qui a tellement su captiver nos cœurs, où
+on a senti Dieu si présent et si doux, qu’instinctivement, à l’heure de
+la tentation ou de la misère, ou du découragement, ou de la grande
+douleur, l’âme y accourt comme à son refuge naturel.
+
+Il faut dire aussi que pour la leur faire aimer on ne s’est servi
+d’aucun de ces procédés de contrainte qui, sur l’heure, peuvent bien
+plier les volontés, mais ne réussissent jamais à conquérir les cœurs. Ce
+fut, en effet, un des principes les plus chers de la pédagogie de Don
+Bosco que le soin jaloux avec lequel il respectait la liberté religieuse
+de ses enfants. Faciliter le plus possible à ses fils l’accès des
+Sacrements, incliner suavement les âmes vers la prière, insinuer
+habilement les graves pensées qui font mûrir les décisions
+bienfaisantes, exhorter, même directement, ces petits chrétiens à
+retourner leur vie, ou à la rendre meilleure en s’approchant du pardon
+de Dieu ou de l’Hostie-Sainte: cela oui; mais ne rien devoir, en fait de
+piété, à la contrainte. Donc pas de communions fixes, à tel jour, tout
+le collège réuni, banc par banc; pas de communions dites générales, où
+la timidité de quelques-uns se laisse fatalement entraîner par le flot
+de communiants vers le sacrilège; pas de confessions réglementées,
+classe par classe; mais la liberté, la liberté, la sainte liberté des
+enfants de Dieu, cette liberté que la grâce elle-même respecte, tout en
+l’assiégeant de mille façons pour la plier divinement à ses fins.
+
+ * * * * *
+
+Et à quoi visaient, en fin de compte, cette solide instruction
+religieuse et ce charme répandu sur la piété? A mettre l’enfant en
+contact précoce et fréquent avec les trois sources de vie surnaturelle:
+la _confession_, la _communion_, la _dévotion à la Sainte Vierge_.
+
+C’est inouï comme Don Bosco a insisté tout au long de sa vie sur la
+pratique de la confession! Elle était pour lui le grand moyen éducateur.
+Il revenait toujours sur ce point dans ses fameux «petits mots du soir».
+Sous les portiques de sa maison il avait fait peindre en caractères
+ultra-visibles des maximes de l’Écriture, qu’il voulait graver pour la
+vie dans la mémoire de ses fils; trois sur quatre se rapportaient au
+sacrement de Pénitence. Après le saint Curé d’Ars, on peut affirmer sans
+crainte que Don Bosco fut l’homme qui confessa le plus dans son siècle.
+Comme l’a si bien dit Huysmans: «Il confessait à l’église, en plein air,
+dans un coin de chambre, et le souvenir nous a été conservé de cet
+admirable prêtre confessant dans ce pré qu’il avait loué, alors que tous
+les propriétaires d’immeubles l’avaient, les uns à la suite des autres,
+congédié. Il s’asseyait sur un petit tertre, et, à distance, formant le
+cercle, les enfants à genoux se recolligeaient, s’apprêtaient à lui
+avouer leurs défauts ineffacés ou leurs oublis. Et l’on voit Don Bosco,
+avec sa physionomie débonnaire de vieux curé de campagne, prenant celui
+de ses pénitents qui a terminé l’examen par le col. Il l’enveloppait de
+son bras gauche et appuyait légèrement la tête de l’enfant sur son cœur;
+ce n’était plus le juge, mais le père qui aidait le fils dans l’aveu si
+souvent pénible des moindres fautes.»
+
+Et avec une psychologie profonde de l’enfant, n’ignorant pas que son
+attention est toute petite, il n’abusait jamais des conseils; deux
+phrases, trois phrases, mais si justes, si appropriées à l’état d’âme,
+c’était tout ce qu’emportait le pénitent, en plus du pardon. Cela
+suffisait largement à le maintenir solide jusqu’à la prochaine
+confession. Le Bienheureux se rattrapait, si l’on peut dire, à propos
+des confessions générales. Son zèle s’ingéniait à les provoquer chez les
+pénitents qu’il ne connaissait pas, ou qu’il sentait inquiets, troublés
+dans leurs rapports avec Dieu. Quand il avait reçu cet aveu de tout un
+passé, il demeurait tranquille sur l’âme qui le lui avait confié; il
+était sûr de la tenir, de la guider, de la conquérir au bien.
+
+Pour l’aider dans cette tâche, il comptait sur la double force dont
+dispose un chrétien dans la lutte contre le mal: l’Eucharistie et le
+secours de la Mère de Dieu. Dès les premiers jours de son ministère
+sacerdotal, le Bienheureux fut un chaud partisan de la communion précoce
+et de la communion fréquente. De nos jours on n’a plus de mérite à faire
+communier tôt et souvent les petits chrétiens; Rome a parlé, cela
+suffit. Mais il y a cinquante, soixante, quatre-vingts ans? Or, dès
+1847, Don Bosco, dans son premier internat, poussait à la communion
+fréquente; et elles sont de lui, ces lignes gracieuses, vieilles de plus
+de soixante ans: «Quand un enfant sait distinguer entre le pain
+ordinaire et le pain eucharistique, quand il a une instruction
+suffisante, il ne faut pas s’occuper de son âge, il faut que le Roi des
+cieux vienne régner dans cette âme.» L’Eucharistie, est la première
+colonne de salut.
+
+La seconde est la dévotion à la Très Sainte Vierge. Toute sa vie, il l’a
+prêchée. Ce conseil de sa mère au matin de sa prise de soutane: «Si un
+jour tu deviens prêtre, propage sans cesse la dévotion à la Sainte
+Vierge», il l’a suivi jusqu’à son dernier souffle. Trois jours avant de
+mourir, au seuil de l’agonie, il murmurait à ses disciples: «Du haut de
+la chaire et dans vos conversations, insistez sur la dévotion à la
+Sainte Vierge et la communion fréquente.» Il sentait, qu’armée de ces
+deux boucliers, l’Hostie et la Vierge, la vertu de ses fils, si guettée
+et si attaquée qu’elle fût, triompherait des pires séductions.
+
+Un songe mystérieux d’une nuit de mai 1862 le lui avait d’ailleurs
+confirmé. Il avait vu, secouée par une mer déchaînée et assaillie par
+des ennemis en fureur, une flotille d’embarcations légères, symbolisant
+ses anciens élèves répandus par le monde. Elle n’échappait à l’ennemi et
+au naufrage qu’à condition d’aller jeter l’amarre, derrière le vaisseau
+amiral portant le Pape, à deux colonnes gigantesques surgies des flots
+en courroux: l’une était surmontée d’une Hostie, l’autre de l’effigie de
+la Vierge.
+
+Ce dernier trait couronne comme d’un sourire le chapitre final de cette
+pédagogie qui, en somme, ne visait, depuis son point de départ, qu’à
+faire vivre en grâce avec Dieu, amis du Christ et de sa Mère, les jeunes
+chrétiens confiés à l’éducateur, pour que, demain, dans la terrible
+mêlée des passions, ils pussent tenir ferme, observer la loi divine et
+sauver leur âme. Théorie aussi simple que savante, aussi claire que
+forte, aussi ancienne que moderne!
+
+ * * * * *
+
+Ce dernier adjectif tombé de notre plume est un de ceux qui qualifient
+le mieux cette façon d’éduquer l’enfance, _in hymnis et canticis_.
+Jamais plus que de nos jours il ne fut urgent d’asseoir la persévérance
+des mœurs de la jeunesse sur une solide piété. Le monde, depuis soixante
+ans, évolue terriblement, et en sens fâcheux. Jadis, pour freiner le
+jeune homme, à l’heure fatale de la crise, à l’éveil tempétueux des
+passions, pour apaiser ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin
+fumeux[18], comme parle Bossuet, l’Église pouvait compter sur trois
+alliées: la société, l’école et la famille. Les pensées de foi qu’elle
+versait d’autorité dans le cœur du jeune homme, les habitudes de piété
+auxquelles elle pliait doucement sa volonté, ne trouvaient que rarement
+de l’opposition dans ces trois milieux. Que dis-je? Cette triple
+institution collaborait avec elle, et chacune dans sa sphère--la société
+un peu, l’école beaucoup, la famille passionnément--renforçait l’action
+bienfaisante du prêtre. De nos jours les rôles sont renversés. Huit fois
+sur dix--et nous sommes indulgents--société, école et famille sont
+complices du mal, tout au moins en le laissant opérer à son aise. A
+certains jours même, c’est à se demander comment des vertus de jeunes
+gens peuvent y résister: dans les carrefours, les pires tentations
+affichées ou s’affichant sous l’œil paterne de la police; à l’école, une
+doctrine justifiant tout, légitimant tout; au sein de la famille,
+l’autorité du chef ne sachant plus sur quoi s’appuyer, abdiquant devant
+le caprice de l’enfant, quand elle ne s’oublie pas à lui jeter les rênes
+sur le cou. Cependant, comme si la défection de ces trois alliées de la
+veille ne suffisait pas pour désemparer une pauvre volonté humaine,
+fragile et inexperte, des courants de mal d’une extrême puissance se
+déchaînent à travers le monde, semblant ne viser qu’à envelopper et
+entraîner la jeunesse contemporaine. Quelle formidable organisation les
+forces mauvaises ont dressée, au cœur de la société, pour capter de
+toutes façons, par toutes ses facultés et tous ses sens, l’âme de
+l’adolescent! Alors? Qui sauvera ce malheureux de la fournaise? Jadis,
+en plus de l’Église, ils étaient trois à appuyer sa faiblesse; de nos
+jours ils sont quatre à conspirer, positivement ou négativement, contre
+elle. D’où lui viendra le salut à cette pauvre jeunesse si tentée, si
+guettée, si assaillie? Qui l’aidera efficacement à traverser la crise?
+Qui l’aidera aussi, à quelques années de là, à se tenir droite et solide
+dans la vie? Seule, une piété forte, bien entendue, appuyée sur une foi
+éclairée et vivante, se tenant en contact permanent avec toutes les
+sources d’énergie divine, plaçant au-dessus de tout l’amitié de Dieu et
+fréquentant avec amour, quoique sans tapage ni ostentation, la prière et
+les Sacrements. Jadis, dans les temps très lointains, à la rigueur, une
+piété quelconque pouvait suffire. De nos jours il en faut une autre, pas
+commune, comme l’épreuve à traverser. Et c’est ce que Don Bosco avait
+admirablement saisi, quand il demandait à ses fils de comprendre leur
+époque, de sentir la gravité des périls qui guettent la jeunesse, et de
+l’armer, pour ces luttes, d’une double cuirasse de foi et de piété.
+
+ [18] Panégyrique de saint Bernard, premier point.
+
+ * * * * *
+
+A-t-elle toujours suffi, cette armure? Quoique criblée de coups,
+a-t-elle toujours protégé de la défaite les poitrines qui l’avaient
+endossée? Hélas, non! Nous n’éprouvons pas de peine à avouer loyalement
+qu’en certaines circonstances, portée par certains jeunes hommes, elle
+s’est montrée insuffisante. La vie est méchante, les hommes aussi, et
+ces courants auxquels, quelques phrases plus haut nous faisions
+allusion, sont d’une violence à engloutir les meilleurs nageurs. Dès
+lors, nul ne s’étonne que plus d’un ancien élève des maisons de Don
+Bosco n’ait pas persévéré sur le chemin que lui avaient montré ses bons
+maîtres.
+
+Mais nous sommes tranquilles quand même sur l’issue fatale de leurs
+écarts: ils nous reviendront. Nous aussi nous sommes des _semeurs de
+remords_. Ce n’est pas impunément qu’à l’âge des pures tendresses l’on a
+aimé Jésus-Christ et sa Mère. Ça se retrouve. Un jour viendra, une heure
+sonnera où ils s’agenouilleront à nouveau, en désir au moins, au
+tribunal de la Pénitence, à la Table Sainte, à l’autel de Marie. Sera-ce
+tôt, sera-ce tard? Sera-ce à la minute de la mort, ou au lendemain d’une
+grande faute? Sera-ce tout proche d’un grand bonheur, ou pas loin d’un
+deuil cruel? Sera-ce au soir d’une catastrophe, ou à la veille d’une
+grave décision? Nul ne le sait: c’est le secret de Dieu. Mais encore une
+fois, nous sommes tranquilles: nous les aurons.
+
+Enfants prodigues, ils rentreront un jour ou l’autre à la maison
+paternelle, où les attendent leurs frères demeurés fidèles. Or, ceux-ci
+sont légion. C’est par milliers, en effet, que le Bienheureux et ses
+fils ont, grâce à cette éducation de piété, peuplé la terre de jeunes
+hommes chrétiens. Jadis, il n’y a pas trente ans, cette plante se
+faisait rare; de nos jours, Dieu merci, on en respire le parfum un peu
+partout, aussi bien à l’usine qu’au bureau, aussi bien dans la mine que
+sur le chantier, aussi bien sur les places publiques que dans l’intimité
+des foyers. Le jeune homme chrétien! Voilà bien le produit authentique
+de ce cœur à cœur entre le Dieu de l’Eucharistie et l’âme d’un faible
+chrétien! Type séduisant de beauté morale, antipathique à personne, et
+d’où s’échappe une vertu salutaire à tous! Secoué comme quiconque par
+les enchantements de la vie et les tentations vivantes embusquées à tous
+les carrefours, comme aussi par les convoitises de la volonté et les
+doutes de l’esprit, mais passant au travers de ce monde d’ennemis
+conjurés, parce que la force de Dieu est en lui.
+
+Le fruit fait juger de l’arbre, dit l’Évangile. Pour qu’un tel miracle
+de force et de tendresse, de dévouement et de pureté s’épanouisse, à
+l’heure qui sonne, sous le ciel de Dieu, il faut bien que l’éducation
+qui l’a lentement mûri soit de bonne qualité.
+
+
+
+
+VII
+
+Péché originel et éducation
+
+Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système
+d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement
+viciée par lui: conséquences illogiques de ce système en
+éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature
+foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en
+éducation.--Persistance actuelle de cette double théorie.--Originalité
+et sagesse de la méthode du Saint, qui, passant entre ces deux excès, ne
+voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté, ni le témoin
+passif de son jeu, mais le collaborateur indispensable de sa jeune
+activité un peu folle.
+
+
+A deux heures diverses de l’histoire, à deux siècles de distance, sous
+la plume de deux grands écrivains, le problème de l’éducation a reçu
+deux solutions radicalement opposées, qui toutes deux cependant
+prétendaient s’inspirer d’une enquête approfondie des origines de
+l’humanité, tant il est vrai que l’affirmation ou la négation du péché
+originel est à la base de tout système d’éducation! Le système salésien
+se rattache, lui aussi, à ce mystère intime de notre être; mais, à la
+différence de ces écoles extrémistes, il a l’avantage de se tenir à
+l’écart de tout excès de doctrine et d’application, de respecter l’ordre
+réel des choses et de prendre cette voie de milieu qui, d’après l’adage
+antique, est le propre même de la vertu. Pour nous en convaincre,
+relisons Pascal et Rousseau, rattachons leurs systèmes à la doctrine qui
+les a suggérés; puis, comme dans l’un et l’autre, à côté de vues
+nouvelles, nous trouverons un corps d’enseignements que notre foi de
+chrétiens ne saurait accepter, demandons-nous si la conciliation de ces
+théories opposées ne saurait se faire, ne s’est pas faite au siècle qui
+suivit, non pas sous la plume, mais dans la vie et les œuvres de
+quelqu’un qui était mieux qu’un philosophe, puisque c’était un saint,
+mieux qu’un théoricien, puisque c’était un éducateur, et l’un des plus
+nobles que le monde ait connus.
+
+ * * * * *
+
+Ce mystère du péché originel, mystère intime de notre être, mystère de
+misères et de grandeurs mêlées, Pascal, on le sait, en a fait le centre
+de son apologie de la Religion. Nul penseur n’a plus que lui écrasé de
+ses dédains la raison humaine, nul plus que Pascal ne l’a montrée, non
+pas courte par quelque endroit, comme disait Bossuet, mais courte par
+tous les bouts; nul aussi n’a chanté, et avec quel lyrisme, la grandeur
+de ce «roseau le plus faible de la nature, mais qui pense». Et il
+conclut: «Quelle chimère est-ce donc que l’homme! Quel monstre! Quel
+prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du
+vrai, cloaque d’incertitudes et d’erreurs, gloire et rebut de
+l’univers!... Qui démêlera cet embrouillement?» Et sa pensée inquiète va
+mendier la réponse aux philosophies: vaine démarche! Aucun système ne
+résout l’énigme. Seule la religion peut tout expliquer grâce au dogme de
+la chute: sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes
+incompréhensibles à nous-mêmes. Mais une fois admis tout s’éclaire d’un
+jour limpide. «Si l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait, dans
+son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si
+l’homme n’avait été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la
+vérité, ni de la béatitude.» Misère et grandeur peuvent ainsi se
+concilier. «Ce sont, dit-il dans une image grandiose, misères d’un grand
+seigneur, misères d’un roi dépossédé.»
+
+Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été gâtée dans le détail par
+le jansénisme dont Pascal ne secoua jamais le joug? Cette raison qu’il
+eût suffi de montrer incertaine dans ses démarches, faculté amoindrie
+par la faute originelle, il la présente comme frappée d’impuissance
+absolue; cette volonté, dont il devait souligner les défaillances
+quotidiennes, il nous la donne comme radicalement incapable de se
+déterminer au bien; cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam,
+puissamment inclinée au mal, brisée dans son harmonieux équilibre, il
+nous la dépeint comme foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire
+triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement victorieuse.
+Et comme les idées sont des forces tendant incessament à s’épanouir en
+actes dans les divers champs de l’activité humaine, cette théorie devint
+une règle de vie, et cette règle de vie enfanta un système d’éducation.
+
+Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus admirable pour le temps!
+Illogique, car s’il est vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne
+peut que suivre la pente de son égoïsme, et que, dès que la grâce
+intervient, comme elle est toujours nécessairement efficace, la nature
+humaine se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu, pratiquement la
+vie morale du chrétien devrait consister dans un simple «laisser faire».
+Mais ces Messieurs de Port-Royal[19] ne prirent pas garde à
+l’inconséquence de leur système, et ils s’attachèrent fortement à jouer
+à la grâce efficace, et à contraindre la nature à se régler suivant le
+bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les spécialistes de tous
+les temps ont admiré. Le voici en quelques lignes:
+
+ [19] Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques «solitaires»
+ jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne Abbaye de
+ Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de Chevreuse, les fameuses
+ «Petites Écoles» où la pédagogie janséniste tenta ses premières
+ applications.
+
+D’abord il faut soustraire l’enfant au monde, où il perd son innocence,
+et aux collèges trop peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de
+Mirabeau: «Les hommes sont comme les pommes, toutes les fois qu’ils sont
+en groupe ils se pourrissent.» Le chiffre des élèves des _Petites
+Écoles_ ne dépassera donc jamais cinquante, et pour que l’enseignement
+puisse s’adapter à la nature de chacun, et que la surveillance,
+absolument nécessaire, soit facile à assurer, la maison se subdivisera
+en chambres, et chaque chambre ne comprendra pas plus de six élèves
+placés sous la direction d’un maître spécial. Les maîtres se
+rappelleront qu’ils doivent se montrer plus «précepteurs que
+professeurs». Dans ce but ils écarteront soigneusement tout ce qui
+serait de nature à faire connaître le mal et donner l’éveil aux
+passions. Ils auront soin aussi de tenir l’élève constamment occupé pour
+écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune imagination; et enfin ils
+accompliront leur tâche sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront
+jamais de coups, ni de verges... Tandis qu’ailleurs les élèves
+apportaient dans leurs relations une familiarité brutale, ils étaient
+habitués là à se prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un mot,
+ces éducateurs s’efforçaient de reproduire l’image de la maison
+paternelle. Pour apprécier cet ensemble de règles si justes ne suffit-il
+pas d’écrire: quoi de plus salésien!
+
+Mais il y a le revers du tableau, les articles inspirés par la pensée
+janséniste. Ainsi, les fêtes et les jeux bruyants n’étaient pas de mise
+dans la maison; on les remplaçait--hélas!--par des travaux et par des
+pratiques religieuses sévères et prolongées; de la sorte on pensait
+éviter les saillies de la nature viciée. Puis, comme unique excitant au
+travail, on avait le devoir; le seul désir de mériter l’approbation du
+maître devait les encourager au bien. Défense absolue de faire appel à
+l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation, sentiments naturels, donc
+corrompus dans leur fond. «Quand il y avait quelque bien dans ces
+enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait toujours de n’en
+point parler et d’étouffer cela dans le secret.» Le résultat, on le
+prévoit. Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence fait
+presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté disait en parlant de
+ces élèves: «Les enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon
+d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance.» Ils tombaient aussi
+dans autre chose, témoin cet enfant qui déroba, pour la vendre deux
+liards, la calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus tard des
+couverts en argent. Sa victime, il est vrai, se consolait en disant:
+«Que voulez-vous, il n’était pas prédestiné!» Avec sa profondeur
+habituelle de style, Pascal aurait pu dire de cet essai pédagogique:
+«Qui veut faire l’ange finit par faire la bête!» Pour avoir trop
+comprimé la nature, elle a réagi avec violence.
+
+ * * * * *
+
+A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans scrupule, de toute
+contrainte, en vertu de principes jugés certains, elle devait se
+déchaîner de la façon la plus atroce. Voici comment la chose advint.
+
+La même question que Pascal s’était posée devant le mystère de
+contradiction de notre nature, de bien et de mal panachés que tout homme
+porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer cet être de
+contrastes? Une loi terrible plus impérieuse que celle de la pesanteur
+l’attire en bas, ses facultés penchent vers le mal, son corps en nourrit
+l’incessant désir; et cependant ce même homme se sent soulevé vers les
+hauteurs, tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite. Par moment il
+paraît éprouver la nostalgie de la fange et l’instant d’après vous le
+trouvez en flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel sphinx donnera
+le mot de l’énigme? Ah! ce fut vite fait. Pascal avait répondu avec sa
+foi, ses traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture; mais
+l’autre, le vagabond élevé sur les grands chemins, répondit avec sa
+seule sensibilité et son expérience des grandes routes. «L’homme est
+bon, mais les hommes sont mauvais.» Voilà! C’est tout. Mais encore
+comment cela est-il arrivé? «Voici: moi aussi j’ai été bon, raisonne
+Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile: c’était l’époque où je
+vagabondais de Suisse en Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en
+France! Les heureux jours! Mes mouvements de haine et de malice, depuis
+quand les ai-je éprouvés? Depuis que je suis entré dans la société des
+hommes. Si tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux. L’humanité
+tout entière a dû subir la même transformation. L’homme est né bon, il
+s’est rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état de nature que
+l’humanité devait rester: revenons-y. L’homme naturel, voilà ce qui
+était bon; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation doit tâcher de
+retrouver.» Pour cela, il faut d’abord isoler l’enfant de la société, le
+retirer même de sa famille dont le contact pourrait lui être fâcheux, et
+le confier à un précepteur chargé, non pas de l’instruire, mais de
+veiller jalousement sur son ignorance. Pour l’indispensable à acquérir,
+laisser faire la nature: elle est bonne; de soi, instinctivement, rien
+qu’à suivre sa pente, elle trouvera son bien; plus tard l’expérience des
+choses et l’observation, c’est-à-dire encore la nature, compléteront ce
+rudimentaire bagage d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement
+et la solitude! Point de maillots dans le tout bas âge, point de
+lisières au seuil de l’adolescence! Veiller seulement à ce que le dehors
+n’ait pas prise sur lui: cet unique souci suffira à préserver son esprit
+de l’erreur, son cœur du vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait
+fort bien: «L’art de respecter dans l’enfant la nature, de le laisser se
+développer à l’aise, en se contentant de le défendre contre la
+pernicieuse influence des conventions sociales.» (_Jules Lemaître_)
+
+Éducation purement négative, comme on le voit. Plus tard seulement, vers
+l’âge de douze ans, le maître songera--non pas à enseigner, cela
+jamais--mais à mettre l’enfant dans de certaines conditions où il sera
+capable de s’instruire, bien disposé à s’instruire, excité à
+s’instruire. Dans ce dessein il ne se servira pas de livres--absolument
+inutiles dans cette éducation--mais des choses qu’il rapprochera
+soigneusement de l’enfant, de façon à éveiller sa curiosité ou aiguiser
+son besoin. Ainsi, par exemple, Émile--vous savez que c’est son
+nom--reçoit de temps en temps des billets d’invitation pour un goûter...
+il cherche quelqu’un qui les lui lise; on se dérobe; alors l’enfant se
+décide à apprendre à lire;--ou encore--dans une promenade on feint de
+s’égarer: épouvante du mioche qui essaie de s’orienter: on lui glisse
+alors en douceur l’astronomie. Comme c’est simple! Dernier exemple,
+moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant, car l’élève ne
+serait pas capable de supporter de si hautes pensées, par un clair matin
+d’été, on emmène Émile sur le sommet d’une haute colline au-dessous de
+laquelle passe un fleuve imposant; et là, devant ce paysage magnifique,
+on lui fait une belle démonstration d’un Dieu personnel, créateur de ces
+merveilles, de l’immortalité de l’âme et de la vie future. Et ainsi du
+reste.
+
+Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par son excellent maître,
+réfléchissant et observant, jamais contraint, sevré de tout livre, avec
+le moindre effort possible, renseigné toujours par les choses mêmes, par
+l’expérience, ce jouvenceau atteindra l’âge d’homme. Son intelligence,
+en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est nécessaire de savoir
+d’astronomie, de physique, de chimie, de géographie; l’apprentissage
+d’un métier manuel, tout en assouplissant ses muscles, aura mis à sa
+disposition son gagne-pain pour les heures de misère, et son cœur sera
+paré de toutes les vertus. Ah! le chef-d’œuvre! Ce chef-d’œuvre nous
+l’avons tenu avant la lettre même. Car l’enfant ainsi élevé, en toute
+liberté, en dehors de la famille et du collège, en marge de la société,
+à son caprice, en pleine nature, sans trop de livres, ne recevant de
+leçons que des choses, autodidacte, se formant par ses propres sottises,
+ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a fait que raconter son éducation.
+Or, chacun sait quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité
+est éclose de ce système[20].
+
+ [20] Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la lecture de J.
+ Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu donner à nos lecteurs un
+ résumé de ces deux grandes écoles pédagogiques.
+
+ * * * * *
+
+Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation, elle s’obstine à
+vivre--comme l’autre aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres.
+C’est Michelet d’abord qui écrit dans son livre d’erreur intitulé: _Nos
+Fils_: «Besoin est d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi pour
+laquelle on combat, le fond de notre vie politique et religieuse. Notre
+marche sera indécise si cette idée vacille.» Et ce fond, cette idée la
+voici: «Plus de péché originel. L’enfant naît innocent et non marqué
+d’avance par la faute d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A sa
+place, solidement, se fonde la justice et l’humanité. Donc deux
+principes en face: le principe chrétien et le principe de 89. Quelle
+conciliation entre eux? Aucune. Jamais le pair et l’impair ne se
+concilieront, jamais le juste avec l’injuste, jamais 89 avec l’hérédité
+du crime. La conséquence est donc que du berceau partiront pour la vie
+deux routes absolument contraires. L’éducation sera autre et tout
+opposée selon qu’elle part du vieux ou du nouveau principe.» Et c’est
+Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui répond: «Belle ou laide,
+la nature n’est pas bonne... Allons plus loin, la nature est immorale,
+foncièrement immorale, j’oserai dire immorale à ce point que toute
+morale n’est, en un sens, et surtout à son origine, dans son premier
+principe, qu’une réaction contre les leçons ou les conseils que nous
+donne la nature.» Ce sont les pures théories de Jean-Jacques Rousseau
+que l’on essaya jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de
+Cempuis; ce sont les idées de ces Messieurs de Port-Royal, qui, dans
+certains collèges, continuent à inspirer l’éducation des petits
+chrétiens. Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle!
+
+ * * * * *
+
+Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste, orthodoxe, de la chute
+originelle, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une
+pédagogie qui respecte l’ordre réel des choses, et passe victorieusement
+entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté?
+Quelqu’un l’a tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée
+a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison,
+l’autorité et la liberté s’équilibrent dans une constante harmonie.
+
+D’instinct et parce qu’il savait que la nature a des pentes terribles,
+il prit--oh! sans le savoir!--à ces austères Messieurs toutes les
+disciplines qu’impliquait cette triste constatation. Il leur emprunta la
+haute idée qu’ils se formaient de l’éducateur, la place de choix qu’ils
+donnaient à l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés, leur
+surveillance de toutes les minutes, et ce souci moral toujours à l’affût
+de l’occasion mauvaise pour l’écarter; mais, en opposition avec eux, il
+voulut voir l’enfant se divertir; il le laissa crier, chanter,
+s’exprimer de toutes manières; il donna du jeu à sa liberté naissante,
+encourageant son initiative qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à
+obtenir l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas non plus
+de faire appel aux moyens humains: affection, intérêt, émulation, quitte
+à les vider avec le temps de leur contenu un peu trop naturel.
+
+D’autre part, se souvenant--c’est Bossuet qui parle--que sous les ruines
+de cette nature déchue il y a encore quelque chose de la beauté et de la
+grandeur du premier plan, il n’eut pas peur d’imiter, sans le savoir
+encore, le philosophe genevois, d’user abondamment de l’enseignement
+intuitif, d’introduire dans la mesure du possible le plaisir en
+éducation, de ne pas demander qu’aux livres, mais aussi aux promenades,
+aux leçons de choses, aux observations sur le monde, les connaissances
+nécessaires à la vie, de respecter la personnalité de l’enfant et d’en
+provoquer l’éveil spontané. Mais, en opposition avec lui, il se refusa
+de croire à la bonté native de l’homme, à son désir permanent du vrai et
+du bien; il ne consentit pas à faire du maître un vulgaire surveillant,
+au rôle tout négatif, mais il le regarda toujours comme un agent très
+actif de réforme morale, car s’il accordait à l’âme de l’adolescent de
+bons instincts que l’éducation peut laisser se développer, il y
+découvrait aussi de méchantes inclinations qu’elle a pour mission de
+réprimer, par des armes de lumière et d’amour, certes, mais sans
+faiblesse toutefois.
+
+Éducation idéale que celle-là, car elle répond bien à l’idée chrétienne
+que nous nous en faisons. Elle ne doit pas, en effet, consister à
+étouffer la personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir; à libérer ses
+énergies, mais à les discipliner. Pour elle, le maître n’est pas un
+tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le
+collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se passer de
+lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle offre le plus tôt possible à
+l’âme du petit chrétien n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant
+du jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule de la vallée
+de Josaphat, ni ce Dieu complaisant, assez vague et banal de Rousseau,
+dont le temple est l’univers--le premier, acteur unique de nos
+destinées, le second, témoin indulgent de nos actions,--mais le Dieu qui
+marche avec nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté et
+l’humanité «_Apparuit benignitas et humanitas Salvatoris Domini Jesu
+Christi_», dont les attraits sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et
+la nourriture quotidienne, dont la demeure est douce et captivante comme
+la maison de nos premiers ans: seul capable de verser au fond du cœur du
+disciple et du maître la somme effrayante d’amour qu’exige cette commune
+entreprise.
+
+Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait les multiplier sans
+limites, mieux vaut conclure--et nous croyons le pouvoir faire
+légitimement--que cette pédagogie de l’amour est bien fille de notre
+raison et de notre foi, que Don Bosco qui l’a fondée eut bien le génie
+de l’éducation, et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à
+travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits.
+
+
+
+
+VIII
+
+Nil novi sub sole
+
+Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup,
+expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la
+jeunesse.
+
+
+Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y
+trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie
+française: _L’Enfant et la Vie_.
+
+Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre.
+Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien
+inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus
+fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant
+lui. Telle n’est pas notre pensée.
+
+Le Saint a bien écrit au début de son petit traité: «Il y a deux
+systèmes employés de _tous temps_ en éducation, le répressif et le
+préventif.» Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut
+le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les
+appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.
+
+Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée
+est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui
+hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent
+toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement
+d’abord, s’y reprend à plusieurs fois; puis, un beau matin, surgit une
+force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être
+harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles.
+
+Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.
+
+ * * * * *
+
+Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur; mon cœur se
+complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au
+dehors; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le
+roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.
+
+Isaïe.
+
+ * * * * *
+
+On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât; mais les
+disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les
+voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit: «Laissez venir à moi
+les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est
+à ceux qui leur ressemblent...» Et les embrassant et imposant les mains
+sur eux, il les bénissait.
+
+Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit
+Jésus; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous
+de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient
+sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa
+volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de
+ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui
+attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de
+la mer.
+
+Jésus leur dit cette allégorie: «Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur
+donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est
+point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le
+loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite; et le loup les ravit
+et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et
+qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur; je
+connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me
+connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis.
+J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie; il faut
+aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une
+seule bergerie et un seul pasteur.
+
+Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous
+refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et
+humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes: car mon joug
+est doux et mon fardeau léger.
+
+Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des
+messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de
+Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le
+reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se
+rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant,
+ses disciples Jacques et Jean lui dirent: «Seigneur, voulez-vous que
+nous commandions que le feu descende du ciel et les consume?» Jésus,
+s’étant tourné vers eux, les reprit en disant: «Vous ne savez pas de
+quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des
+âmes, mais pour les sauver.» Et ils allèrent dans un autre bourg.
+
+Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la
+terre!
+
+Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront
+miséricorde.
+
+Les Évangiles.
+
+ * * * * *
+
+Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit
+accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte
+l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si
+Dieu ne leur donnera pas de se convertir..., et de recouvrer leur bon
+sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté?
+
+Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en
+gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de
+gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de
+gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous.
+
+La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas
+envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle
+ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas
+rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se
+réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère
+tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin...
+
+Saint Paul.
+
+ * * * * *
+
+Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau
+accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui
+lui est confié.
+
+Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer _à être utile qu’à
+être le maître_.
+
+Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les
+maximes anciennes et nouvelles.
+
+Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, _faisant toujours prévaloir la
+miséricorde sur la justice_, afin qu’il obtienne pour lui-même un
+traitement pareil.
+
+Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.
+
+Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès,
+_de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase_.
+Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se
+souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté.
+
+Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se
+fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec
+_prudence et charité_, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de
+chacun, _et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint_.
+
+En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se
+rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait: «Si je
+fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en
+un jour.»
+
+Saint Benoit.
+
+ * * * * *
+
+«Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de
+l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut
+tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et
+incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant
+ils deviennent toujours pires.
+
+--Vous ne cessez de les battre! répondit saint Anselme! Et quand ils
+sont adultes, que deviennent-ils?
+
+--Hébétés ou brutes.
+
+--Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si
+elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes?
+
+--Qu’y pouvons-nous? Nous les contraignons de toutes les manières pour
+qu’ils fassent des progrès: résultat nul.
+
+--Vous les contraignez!--Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je
+suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le
+comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que
+vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel
+arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues
+et entortillées. Et à qui la faute? Eh bien! Voilà ce que vous faites
+pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les
+tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune
+liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein,
+caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme
+des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à
+repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction.
+Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune
+bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon
+traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et
+l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que
+leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons
+croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. _Et
+comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne
+peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de
+travers._ Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner
+ainsi contre eux? Ne sont-ils pas de la même nature que vous?
+Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez
+à leur place?--Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes
+mœurs à force de coups? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de
+battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure? Pour
+donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le
+frappe doucement à l’aide d’un instrument; puis, avec des tenailles plus
+délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de
+même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous
+devez tempérer les corrections corporelles _par une fraternelle bonté,
+par une assistance pleine de mansuétude... Si vous vous mettez ainsi au
+niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible
+avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe
+de le faire._»
+
+Saint Anselme.
+
+ * * * * *
+
+Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple; et
+bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins
+de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur
+tout l’_esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne
+les âmes_...
+
+Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les
+anges font, par des mouvements _gracieux et sans violence_.
+
+Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge,
+puissamment, vaillamment, mais _doucement, paisiblement_... Je ne me
+suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu
+par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point
+courroucer.
+
+Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un
+peu ardent: or, maintenant que son entendement commence à se desployer,
+il faut y fourrer _doucement_ et _suavement_ les prémices et premières
+semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles
+aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et
+aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des
+bonnes amitiés de filles bien nées et sages.
+
+Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous
+avons en charge, constamment et vaillamment, mais _doucement_ et
+_paisiblement_... On ne prise pas tant la correction qui sort de la
+passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine
+que la raison seule.
+
+Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes
+doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour
+le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre
+propre cœur.
+
+Saint François de Sales.
+
+ * * * * *
+
+_Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger._ Ils
+sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou
+qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus
+à cette première simplicité.
+
+Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu.
+
+Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien
+plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la
+crainte.
+
+Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de
+bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.
+
+Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne
+les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent
+une _exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient
+incapables_.
+
+Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible.
+
+Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la
+crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile,
+il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les
+autres remèdes.
+
+Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les
+choses que vous exigez de lui.
+
+Ne prenez jamais _sans une extrême nécessité_ un air austère et
+impérieux qui fait trembler les enfants.
+
+_Faites-vous aimer d’eux_; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne
+craignent point de vous laisser voir leurs défauts.
+
+Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires: on met tout le
+plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre; tout l’ennui dans l’étude,
+tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon
+supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux?
+Tâchons donc de changer cet ordre: rendons l’étude agréable: cachons-la
+sous l’apparence de la liberté et du plaisir.
+
+Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière
+sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur
+état naturel et de les connaître à fond. Enfin, _quand même vous les
+réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas
+à votre but_: tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en
+hypocrisie. _Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement
+à leur inspirer l’amour._
+
+Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se
+réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content
+d’eux; _car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction
+ordinaire_; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage.
+S’ils sont vifs, on les irrite; s’ils sont mous, on les rend stupides.
+La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les
+maladies extrêmes; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les
+organes: _une âme menée par la crainte en est toujours plus faible_.
+
+Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté
+et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est
+perdu...
+
+Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était
+horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal:
+c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un
+tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit
+par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne
+commère, de ce petit monstre? J’ai envie de l’étrangler.--Gardez-vous-en
+bien, dit la causeuse; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que
+vous. Allez: léchez doucement votre fils; il sera bientôt joli, mignon,
+et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui
+disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher
+longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla
+remercier la corneille en ces termes: «Si vous n’eussiez modéré mon
+impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant
+tout le plaisir de ma vie.» O que l’impatience empêche de biens, et
+cause de maux!
+
+Fénelon.
+
+ * * * * *
+
+Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur
+l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans
+les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans.
+
+Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait
+uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de
+l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière
+infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les
+pensées de l’autre... Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se
+voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans
+cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient
+les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne
+savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète
+indifférence.
+
+... Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre
+allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui
+étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient
+à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils
+apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de
+dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants... Alors, comme, sans
+aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement
+parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en
+rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des
+générations nouvelles et les guidèrent vers le bien.
+
+Newman.
+
+ * * * * *
+
+Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation... _soyez
+pères_; ce n’est pas assez: _soyez mères_. Il faut être comme une mère:
+_fovens filios suos_. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir
+qu’on les aime: non seulement en évitant avec eux la dureté, les
+froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur
+prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale
+affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on
+trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours.
+
+Voilà pourquoi il faut être mère.
+
+Le père n’est pas toujours avec ses enfants; il a d’autres soins: la
+mère n’en a pas d’autres; elle y est toujours. La mère, qui les a portés
+dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais: _Sicut
+gallina congregans pullos suos sub alas_, dit Notre-Seigneur.
+
+Tel est le modèle: Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et
+une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en
+disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le
+travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et
+dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux,
+converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux,
+en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours.
+
+On fait comme cela quand on aime.
+
+Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de
+ses maîtres: _Oh! ici_, écrivait-il à sa mère, _nos maîtres nous aiment.
+Quand ils me rencontrent, ils me disent: Édouard, comment cela va-t-il?
+Ils nous parlent en récréation; ils s’intéressent à nous; ils jouent
+même avec nous._
+
+Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de
+l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à
+autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la
+bienveillance, de la charité affectueuse.
+
+Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre,
+pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils
+pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison?--Ce
+n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et
+quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la
+sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami; et
+cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois
+la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection.
+
+C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants
+que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le
+voyez. Je n’ai guère de meilleur secret... Je dois ajouter, toutefois,
+et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle.
+
+C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une
+de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions; car il le
+faut bien entendre: Quand on a des cantiques, le tribunal de la
+pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion
+fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour
+ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien; si on est obligé de
+sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de
+Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des
+retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession,
+le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut
+punir en même temps, tout est perdu... Non, non, c’est autrement qu’il
+faut gagner les âmes.
+
+J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être
+inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du
+monde dans cette pensée: et même, à parler franchement, l’expression et
+la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever
+n’est pas un régiment: un collège n’est pas une caserne; ni le
+supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline
+militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de
+même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique
+très profonde: au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une
+maison d’éducation, il y a charge d’âmes: il ne faut jamais l’oublier.
+C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question
+d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale,
+c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile,
+je le sais, mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle
+coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes;
+on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre
+matériel est tout; le corps, à peu près tout; l’âme, à peu près rien. On
+peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur
+soi-même, ni sur les autres.
+
+Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des
+enfants: il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus
+simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on? A une
+exacte police, dit Fénelon: ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce
+sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là et faire
+d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs
+ne sont pas nécessaires; des sergents de ville suffiraient au besoin.
+
+Cela obtenu, que devient le reste? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le
+reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la
+volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.
+
+Mgr Dupanloup.
+
+
+
+
+IX
+
+Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco
+
+_Dominique Savio_, ou l’innocence conservée.
+
+_Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée.
+
+
+Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon,
+ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco
+de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus
+tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni
+d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux
+races d’adolescents prédestinés: ceux qui, grâce à ces soins
+merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui,
+vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de
+pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de
+Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les
+sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers!
+Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul
+qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au
+Seigneur; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut
+échapper à la douceur pénétrante du premier? Sainte Thérèse de Lisieux
+compte des amis même parmi les plus grands pécheurs...
+
+ * * * * *
+
+Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio
+qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien
+de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le
+jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une
+main malhabile, il avait écrit:
+
+ 1º Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que
+ mon confesseur me le permettra;
+
+ 2º Je veux sanctifier les jours de fête;
+
+ 3º Mes amis seront Jésus et Marie;
+
+ 4º Plutôt la mort que le péché.
+
+Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois
+de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un
+voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé
+l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà.
+
+«Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul?
+
+--Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi.
+
+--Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école!
+
+--Oh! quand on travaille pour un maître qui paie bien...
+
+--Quel maître?
+
+--Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour
+Lui.»
+
+Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin
+de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser.
+
+«Dominique, viens-tu faire une partie? lui demandait, un soir
+caniculaire d’août, un de ses compagnons:
+
+--Une partie de quoi?
+
+--De nage.
+
+--Non, merci: je ne sais pas nager.
+
+--On t’apprendra.
+
+--Merci encore! C’est mal de s’exposer à un péril inutile.
+
+--Penses-tu? Tout le monde y va bien.
+
+--En ce cas je vais demander la permission à ma mère.
+
+--Ne fais pas ça, grosse bête: elle te le défendrait.
+
+--Alors c’est donc mal: ne comptez pas sur moi.»
+
+On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre
+service; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il
+frisa même l’héroïsme.
+
+En classe, une faute avait été commise; pas une gaminerie, mais une
+faute grave, et le coupable méritait l’expulsion... Tout simplement on
+accusa Savio... Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître:
+Savio! Le modèle de sa classe! La perle de l’école!
+
+Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une
+semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui
+accorda la loi de sursis.
+
+L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé.
+
+Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il
+appela Dominique.
+
+«Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent?
+
+--Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été
+sûrement mis à la porte; tandis que moi, j’avais quelque espoir que...
+D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement
+accusé.»
+
+Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien.
+Dominique, à l’école de son village, _Mondonio_, arrivait toujours bon
+premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir
+très cher, et il y progressait.
+
+Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le
+pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du
+Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut à sa maison natale, aux _Becchi_, où tous les ans, à l’époque des
+vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus
+joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait
+être son disciple préféré.
+
+L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père.
+
+«Qui es-tu et d’où viens-tu? lui demanda le prêtre.
+
+--Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous
+parler de moi.»
+
+Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie.
+
+«Eh bien, que pensez-vous de moi? questionna Dominique à la fin de cet
+entretien.
+
+--Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.
+
+--A quoi pourra-t-elle servir?
+
+--A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.
+
+--Entendu! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père.
+
+--Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes
+études!
+
+--Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore
+dans l’avenir.
+
+--Mais que feras-tu à la fin de tes études?
+
+--Si Dieu le veut, je serai prêtre.
+
+--Fort bien! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier.
+Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule: tu viendras me la
+réciter demain.»
+
+Dix minutes après, l’enfant était déjà là.
+
+«Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon.»
+
+Et il récita la page; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco
+comprit le signe de Dieu.
+
+«Tu as devancé le temps pour ta leçon: je devance, à mon tour, ma
+réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma
+petite bande.»
+
+Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville,
+Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la
+muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible,
+qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre: _Da mihi animas:
+cætera tolle._
+
+«Quel est le sens de ces mots? interrogea le petit.
+
+--Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire: «Donnez-moi des âmes; pour le
+reste je n’en ai cure.»
+
+--J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas
+commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne
+sera une de celles que vous voudrez gagner.»
+
+ * * * * *
+
+Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter
+qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu.
+
+De cette maison de son maître il aima tout.
+
+Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent.
+Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse
+autour des «nouveaux», pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer
+leur premier sourire.
+
+Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait
+voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui:
+alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au
+Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si
+gentil que bien peu lui résistaient.
+
+Dehors, en se rendant en classe--car Don Bosco, en ce temps-là, était
+contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier
+en ville--Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne
+ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût
+capté le moindre de ses regards.
+
+Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la
+classe, et pour le bon motif.
+
+Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui
+avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis
+de la citadelle, à coups de pierres.
+
+Dominique s’interposa: on ne l’écouta pas.
+
+Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir
+promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne
+pour séparer les adversaires.
+
+Ceux-ci firent une provision de pierres et se mirent à une distance
+convenue... Alors Dominique Savio, debout entre les combattants, éleva
+au-dessus de sa tête son petit crucifix:
+
+«Avant de vous battre, vous allez regarder cette croix et dire chacun de
+votre côté à haute voix: «Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à
+ses bourreaux, et moi, qui suis un pécheur, je veux l’offenser par une
+vengeance publique.»
+
+Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria:
+
+«Vas-y; lance sur ma tête la première, pierre!
+
+--Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te faire de mal à toi, je suis
+même prêt à te défendre si l’on t’attaque.»
+
+Et la même scène se reproduisit avec le second.
+
+«Comment, dit alors Dominique, vous êtes prêts tous deux à risquer
+quelque chose pour me défendre, moi, misérable créature, et vous n’êtes
+pas capables de pardonner une insulte faite en classe, quand il s’agit
+de sauver votre âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous allez
+perdre en commettant un gros péché!...»
+
+Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, les deux adversaires
+s’approchèrent de lui, se tendirent la main en pleurant et Dominique les
+conduisit à l’église où ils se confessèrent...
+
+Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que Dieu ne fût pas offensé!
+
+«Ne lancez pas des boules de neige en étude; vous savez que Don Bosco
+l’a défendu», disait-il un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de
+leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement.
+
+«Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi?», lui clama insolemment un
+de ceux-ci.
+
+Et comme Dominique s’obstinait à répéter la défense de Don Bosco,
+l’enragé garnement lui tomba dessus à coups de pieds et à coups de
+poings. Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, il pensa à la
+Passion volontairement muette de son Sauveur. Ce calme souriant, cette
+pleine maîtrise de soi, ces hautes pensées de la foi en disent long sur
+la vie intérieure de cet enfant de quatorze ans.
+
+En matant ainsi les sourdes révoltes de la nature, Dominique pratiquait
+la seule pénitence que lui avait permise son confesseur. Comme tous les
+cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au début, tourmenter son
+corps débile par le jeûne, le cilice, voire la discipline: le médecin de
+son âme s’y opposa formellement: «Acceptez tout simplement, lui dit-il,
+d’un cœur résigné, ou même joyeux, la misère de chaque jour, de quelque
+côté qu’elle vous tombe: c’est Dieu qui l’envoie.» Et Dominique, nous
+venons de le voir, accueillait avec le sourire l’épreuve de la vie
+commune.
+
+Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait inlassablement.
+Dans sa campagne il instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le
+suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée; tous
+l’écoutaient, parce qu’il savait parler de Dieu comme pas un autre.
+
+ * * * * *
+
+Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans cesse avec Lui. Ce
+don de la prière, la mère de Don Bosco, la douce maman Marguerite,
+l’avait observé très vite chez Dominique.
+
+«Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien bons enfants, mais pas
+un ne vaut Dominique.
+
+--Et qu’en savez-vous, mère?
+
+--Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à l’église, même après
+les offices; et souvent il y entraîne, pour réciter un peu de chapelet,
+tout un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la cour pour une
+visite au Saint-Sacrement. Et souvent, à prier ainsi, il en oublie son
+petit déjeuner du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient comme un
+ange du Paradis.»
+
+C’était vrai.
+
+Et, comme les anges du Paradis, il contemplait parfois Dieu d’un regard
+qui n’était pas de la terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas
+des lumières étranges.
+
+En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui ravagea Turin, et plus
+particulièrement le quartier attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique
+Savio se précipita dans la chambre de Don Bosco.
+
+«Venez vite avec moi, mon Père, il y a une bonne œuvre à faire!
+
+--Où veux-tu me conduire?
+
+--Venez vite, venez vite!...»
+
+Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers le dédale des petites
+rues du vieux Turin, puis dans une maison où, au troisième étage, un
+homme agonisait.
+
+«C’est ici», dit Dominique, en frappant à la porte... et il s’en
+retourna à l’Oratoire.
+
+Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, du protestantisme,
+voulait revenir avant la mort à la religion de sa jeunesse. Don Bosco le
+réconcilia avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce «bon larron»
+s’endormait dans la paix du Christ...
+
+Et jamais on ne sut comment Dominique avait entendu l’appel de cette âme
+de mourant; Don Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant le
+regarda avec un air si douloureux et pleura tellement, que jamais plus
+il ne chercha à savoir!...
+
+Une autre fois--c’était en 1857--Don Bosco se préparait à partir pour
+Rome.
+
+«Vous allez bientôt aller à Rome, mon père? demanda l’enfant.
+
+--Mais oui.
+
+--Oh! que je voudrais vous y suivre!
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire qu’au milieu des douleurs
+qui l’attendent, il ne cesse de s’occuper tout particulièrement de
+l’Angleterre, car Dieu prépare dans ce royaume un grand triomphe pour le
+catholicisme.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, on se moquerait de moi.
+Un jour, pendant mon action de grâces après la communion, je fus surpris
+par une forte distraction. Il me semblait voir une vaste plaine couverte
+de ténèbres. Elle était remplie de gens marchant à tâtons comme des
+voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est
+l’Angleterre. Et je vis le pape Pie IX revêtu de ses ornements
+pontificaux et qui allait vers cette plaine obscure, une torche
+enflammée à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les ténèbres
+disparaissaient, et la plaine fut éclairée comme en plein jour. Cette
+torche lumineuse, me dit celui qui était là, est le symbole de la foi
+qui doit éclairer l’Angleterre.»
+
+A Rome, quelques semaines plus tard, quand Don Bosco déroula cette
+vision, Pie IX le fixa d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini:
+«L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, m’incitent à travailler
+encore plus énergiquement à la conversion de l’Angleterre.»
+
+ * * * * *
+
+Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout: il arriva donc que le
+corps s’effondra et, lentement, s’achemina vers sa destruction. De cette
+destruction très proche il eut plus que le pressentiment, la révélation
+sourde. Du jour de sa mort il parlait, les derniers mois, avec une
+certitude déconcertante.
+
+Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva de modifier la prière
+finale de l’exercice avec un petit sourire charmant. «Récitons un
+_Pater_, un _Ave_ et un _Gloria_ pour celui d’entre nous qui mourra le
+premier», murmurait l’officiant. «... Pour Savio qui, de nous tous,
+mourra certainement le premier», rectifia-t-il gentiment.
+
+Pour prolonger un peu sa vie, les médecins pensèrent qu’il fallait lui
+interdire toute étude et l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc
+de chez Don Bosco, le 1er mars 1857, après deux ans et demi de séjour
+auprès de son maître: «Vous ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur
+le seuil de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé que bien
+peu de temps. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! Si vous allez à
+Rome, souvenez-vous de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et
+parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une bonne mort. Au revoir! En
+Paradis!»
+
+Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours plus tard, à l’heure de
+complies, armé de la force que donnent les sacrements du grand voyage,
+le Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un temps très court.
+
+A son réveil il fixa son père et sa mère qui sanglotaient au pied de son
+lit, et monsieur le curé qui priait.
+
+«Papa, dit-il, nous y sommes!
+
+--Je suis là, mon petit, que veux-tu?
+
+--Il est temps de prendre mon manuel de prières, papa, et de me lire les
+litanies de la bonne mort.»
+
+Écrasée de douleur, la vieille maman Savio s’éloigna.
+
+Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa voix murmura les
+invocations suprêmes.
+
+Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, une joie indicible
+transfigura les traits de son fils.
+
+«Oh! comme c’est beau ce que je vois!» s’écria-t-il dans une extase.
+
+Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette âme que, par ses
+exemples et ses leçons, un saint avait portée à ce sommet de grandeur
+surnaturelle.
+
+
+
+
+A l’automne de cette même année 1857, six mois après la mort du petit
+Savio, la maison de Don Bosco vit entrer un «numéro» qui, de prime
+abord, ne fit pas scandale, mais tout de même frappa par la singulière
+liberté de son allure et son tempérament dominateur. Le Bienheureux
+avait fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un soir
+d’octobre, pendant qu’il attendait son train sur le quai de la gare de
+_Carmagnola_ à vingt-cinq kilomètres de Turin.
+
+Cette forte tête jouait bruyamment dans le brouillard de la nuit avec
+une bande de bons apôtres de son espèce, et la rencontre de cette
+soutane et de ce terrible gamin fut plutôt curieuse.
+
+«Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre partie? demanda insolemment
+ce galopin à Don Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son jeu en
+pleine gare, n’avait fait qu’un bond au milieu d’elle.
+
+--Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi?
+
+--Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef de cette bande.
+
+--Parfait! Et, en temps ordinaire, que fais-tu? Quel métier exerces-tu?»
+
+Don Bosco pouvait adresser cette question, car l’enfant qui avait treize
+ans en paraissait bien davantage.
+
+«Mon métier? Fainéant.
+
+--Mes compliments! Et, plus tard, que comptes-tu faire?
+
+--Quelque chose, mais quoi, voilà!
+
+--Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes?
+
+--Non certes: plus d’un de mes compagnons a déjà fini en prison; un
+jour, ce sera mon tour. Mais que puis-je faire autre? Papa est mort,
+maman est pauvre: qui voudrait s’occuper de moi?
+
+--Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec un accent
+particulièrement affectueux, accepte cette médaille--la médaille de
+Marie-Auxiliatrice dont le Bienheureux inondait le Piémont,--porte-la à
+ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes nouvelles au prêtre qui te
+l’a remise. Je ne t’en dis pas davantage: mon train arrive.»
+
+Deux jours après, Don Bosco recevait le mot suivant:
+
+ Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est orphelin de père.
+ La mère, occupée à gagner le pain de chaque jour pour eux deux, ne
+ peut le suivre: alors c’est la rue qui l’éduque. Intelligence
+ remarquable, mais dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait
+ mettre plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois
+ d’achever avec succès sa troisième année primaire.
+
+ Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu près intacte.
+ Mais on ne peut arriver à mater ce terrible caractère. En classe comme
+ au catéchisme, c’est le désordre qui entre avec lui. Quand il n’est
+ pas là, tout est calme; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre.
+
+ Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent digne de sympathie.
+ Je le recommande à votre charité.
+
+Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis par Don Bosco dans son
+établissement, y faisait son entrée.
+
+ * * * * *
+
+L’acclimatation de cette plante sauvage fut rude. Le milieu était si
+différent! Et puis, ce règlement, cette discipline paternelle, mais
+réelle, ces exercices de piété, tout cela donnait sur les nerfs à cet
+enfant de la nature, élevé sur les grands chemins. Agacement d’un côté,
+et honte de l’autre, car, instinctivement, il se sentait comme en marge
+de cette existence de piété, de travail, d’obéissance, et il ne voyait
+pas le moyen d’emboîter le pas à cette petite troupe. Une chose surtout
+le chiffonnait: l’assiduité de ses camarades aux sacrements. Il les
+enviait, eût brûlé de les imiter, mais quelque chose l’en empêchait, que
+le regard aigu de Don Bosco eut vite fait de découvrir.
+
+«Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel? lui décocha-t-il un jour à
+brûle-pourpoint.
+
+--Je ne saurais vous le dire; ou plutôt je ne sais par où commencer.
+
+--Un mot pour me mettre sur la voie.
+
+--Eh bien voilà: je n’ai pas la conscience tranquille.
+
+--Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés, ou des péchés mal
+confessés. Alors, viens te purifier le cœur demain. Soulagé de ce poids,
+tout ira bien après.
+
+--Oui, mais comment faire? Comment me rappeler tout ça?
+
+--La belle affaire! Tu diras simplement à ton confesseur que tu as
+quelque chose de pas bien net sur la conscience depuis telle époque. Il
+te posera des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui et non. Tu
+verras comme c’est facile.»
+
+L’enfant suivit le conseil, et cette confession marqua le changement
+complet de sa vie.
+
+ * * * * *
+
+Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au moins dans l’intention
+formelle de cette petite tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux
+yeux de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe immédiat de telle
+habitude nouvelle sur telle autre.
+
+Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent; pour un rien il
+sautait à la tête de son partenaire. Désormais on le vit doux, composé,
+souriant. Si par moments l’ancienne nature s’échappait en saillies de
+colère, un mot de ses maîtres, un simple signe le ramenaient à ses bons
+propos, et il allait jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon un
+peu... secoué.
+
+Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant tout à soi, disposant
+tout en vue du triomphe de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus
+serviable des camarades, prêt à toute espèce de service. Sa gentillesse
+s’offrait, dans un sourire, aussi bien à écrire des lettres pour ses
+compagnons, qu’à leur répéter une explication de classe; aussi bien à
+balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser les habits et vider
+les cuvettes de ses amis; aussi bien à enseigner le catéchisme et le
+solfège, qu’à amuser les «nouveaux» attristés; aussi bien à céder ses
+échasses ou sa balle à qui brûlait de les avoir, qu’à passer ses gants
+au camarade couvert d’engelures.
+
+Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il suffisait qu’il entrât
+dans une partie pour y allumer la vie et triompher sans effort.
+Aujourd’hui, on le retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche,
+toute son ardeur tombait brusquement, et c’était le plus recueilli des
+élèves qui entrait en étude.
+
+Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un plus franc paresseux et un
+plus grand «chahuteur» que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte
+d’une minute de temps. Il en vint un jour à demander à Don Bosco la
+permission de faire vœu de ne pas perdre une seconde de travail.
+
+Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient des nausées;
+il ne pouvait tenir en place dans son banc et louchait sans cesse du
+côté de la sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les passait au
+pied du Tabernacle, plongé dans une oraison que nul n’arrivait à
+troubler. Il communiait chaque matin; il purifiait son cœur chaque
+semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait même à vouloir se
+confesser tous les quatre ou cinq jours. Son directeur l’arrêta sur
+cette pente du scrupule.
+
+Hier, au village natal, il volait à la moindre occasion de mal, exposant
+son âme sans la moindre hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de
+sa vertu, tremblait si fortement en face du danger, qu’il renonça
+courageusement à passer ses vacances à la maison paternelle. Il avait
+trop peur de retrouver les compagnons, les occasions, les périls mortels
+de jadis.
+
+Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse, et ses propos, par
+moments, frisaient l’inconvenance. Aujourd’hui la moindre conversation
+légère jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de ses compagnons
+tenait, dans un coin de la cour, des discours indignes, l’ancien chef de
+bande de Carmagnola se réveilla: se plantant deux doigts en bouche, il
+tira, comme jadis, de son gosier un sifflement aussi étourdissant que
+prolongé, qui, jetant le trouble dans les propos et les consciences,
+arrêta net le scandale.
+
+Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté de son âme. Pensait-il
+seulement qu’il en avait une? Aujourd’hui il l’entourait de soins
+diligents pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée. Les
+conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui avait demandé les moyens de se
+défendre du vice, il les pratiquait d’abord lui-même: fuite des mauvais
+camarades, fuite de l’oisiveté, traitement rigoureux du corps et de ses
+exigences, prière abondante surtout à la Très Sainte Vierge,
+fréquentation des sacrements.
+
+ * * * * *
+
+L’étonnante transformation de cette nature d’enfant ne s’accomplit pas,
+répétons-le, en un tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel se
+retrouva ce qu’il était la veille: mais il avait vu ce qu’il devait
+être, et il savait à quelles sources puiser l’énergie nécessaire à ce
+redressement. Cette lumière et cette force allaient lui suffire pour
+combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les mouvements mauvais de
+l’ancien chef de bande, et finalement les réduire.
+
+A maintes reprises--qui donc en douterait?--la nature tenta de reprendre
+ses droits. Plus d’une fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu
+ses triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée à rugir,
+impuissante, au fond de ce cœur dompté.
+
+Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco, son unique témoin, car
+il témoigne tout à la fois et des progrès réalisés par l’enfant, et des
+surprises que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes mal
+endormies, et de la promptitude avec laquelle, maintenant, son âme
+généreuse réagissait.
+
+Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner à travers Turin par
+le petit Michel, revenait paisiblement à son logis, au quartier du
+Valdocco, quand, au milieu de la place la plus grouillante de la ville,
+place du Château-Royal, il vit soudain Magon le planter là pour foncer
+sur un grand garçon qui venait de blasphémer. A entendre l’insulte au
+nom divin, le sang du petit n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à
+la robustesse du gaillard, il lui avait administré une paire de gifles
+retentissantes, accompagnées de cette explication: «Est-ce ainsi qu’on
+traite le nom du Seigneur?» Remis de son émoi et honteux de l’affront,
+l’espèce de voyou réagit avec violence et tomba à bras raccourcis sur
+Michel. Il était notoirement plus robuste, et, malgré la défense
+courageuse de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si Don Bosco
+ne s’était entremis de force entre les deux belligérants, et n’avait par
+ses manières conciliantes ramené un certain calme dans ces deux cœurs
+diversement passionnés. Et le père et l’enfant reprirent leur chemin
+pour gagner leur logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant
+tout honteux de son geste impétueux, de sa brutale intervention. Il
+l’avoua à Don Bosco, qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en
+pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent plus que les poings
+solides.
+
+Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face de l’occasion, le
+père de son âme, ce sauveur de sa jeunesse, comme il les enfouissait
+jalousement au fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait à
+celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout! «Que de fois, écrivait Don
+Bosco, je l’ai senti me presser affectueusement la main, tandis que, les
+larmes aux yeux, il me confiait: «Je ne sais comment vous exprimer ma
+gratitude pour le soin que vous prenez de moi. J’essaierai de vous payer
+en priant le bon Dieu de bénir vos fatigues.»
+
+Il était payé de tout et largement, le grand éducateur, quand il voyait
+ses fils gravir avec cet élan les pentes les plus rudes de la vie
+chrétienne, quand il assistait, comme un certain soir d’octobre, en
+colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène émouvante, qu’il a
+racontée lui-même. Tout son petit monde était déjà monté au dortoir,
+situé au grenier de la maison de son frère, et Don Bosco, dans le calme
+de la nuit, finissait son bréviaire, quand, sous sa fenêtre, un sanglot
+troubla le silence. Avec mille précautions il s’approcha de la croisée
+et il vit Magon, assis en un coin de l’aire, face au logis, pleurant à
+chaudes larmes en fixant l’astre des nuits, qui montait lentement au
+ciel bleuté.
+
+«Qu’as-tu, Michel? Tu te sens mal?»
+
+Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été surpris dans son
+effusion.
+
+«Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu as.
+
+--Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que je songe que, depuis
+des siècles et des siècles, cet astre éclaire avec docilité, aux heures
+voulues de Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi, j’ai tant de
+fois désobéi aux ordres de mon Créateur, et l’ai offensé de mille
+façons!»
+
+Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du petit pénitent.
+
+Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci, on ne les commente pas.
+La pensée, longuement, demeure sous son charme ineffable, et, en
+rapprochant cette scène et ses deux personnages de l’autre scène, la
+rencontre en gare de Carmagnola, deux ans plus tôt, on songe: «Quel
+chemin parcouru! Et quelle éducation que celle qui arrive, en si peu de
+temps, à transformer si profondément des cœurs déjà adonnés au mal!»
+
+ * * * * *
+
+Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir aux jardins
+célestes. Elle végéta encore trois mois sur terre, mais, par un soir de
+janvier, elle se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de l’an,
+Michel avait eu le pressentiment très net de sa fin prochaine. Don
+Bosco, au petit mot du soir, avait engagé ses fils à bien commencer
+l’année, cette année, disait-il, que nul d’entre nous n’est sûr de
+pouvoir achever. En disant ces mots, le Bienheureux caressait la tête du
+petit Michel, qui se tenait à ses côtés. «J’ai compris, dit l’enfant:
+l’avis est pour moi; il faut que je me prépare au grand voyage.» On
+sourit du propos; mais le petit Magon commença à songer sérieusement à
+son départ, sans perdre pour cela une once de sa joie coutumière.
+
+Il ne se trompait pas.
+
+Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un mal d’intestins qui,
+depuis sa petite enfance, l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne
+serait rien, mais vingt-quatre heures plus tard une phtisie galopante se
+déclarait. Le soir même, tout espoir était perdu.
+
+Alors on put assister à la plus enviable des morts, celle du chrétien
+repentant, dont l’âme, purifiée par la pénitence, semble avoir recouvré
+une seconde innocence, et s’élance comme d’instinct au royaume de la
+pureté.
+
+A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco priait. L’enfant l’avait
+voulu tout près de lui pour la lutte dernière.
+
+Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit Magon fut la chose du
+monde la plus douce, la plus souriante, la plus émouvante...
+
+«Michel, ta mère repose à côté: veux-tu que je la réveille pour assister
+à tes derniers moments? interrogea Don Bosco.
+
+--Oh non! Épargnez-lui cette douleur. Demain, quand elle me verra étendu
+sur ma couche, vous lui demanderez pardon pour moi des peines que je lui
+ai causées; vous lui direz que je suis mort repenti et que je l’attends
+au Paradis.
+
+--Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons?
+
+--De faire toujours de bonnes confessions.
+
+--A cet instant quelle est la pensée qui te console le plus?
+
+--Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour honorer la Sainte Vierge.
+
+--Veux-tu te charger d’une commission pour Elle?
+
+--Mais certes!
+
+--Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec infiniment de respect
+de notre part à tous, et dis-lui qu’elle protège si bien les enfants de
+cette maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son âme.
+
+--Comptez sur moi, mon père, votre commission sera faite.»
+
+Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir un instant. Comme son
+pouls s’affollait, annonçant la fin toute proche, on commença à réciter
+le _Proficiscere_.
+
+Au milieu de la prière liturgique, que son âme suivait attentivement, le
+petit Michel parut sortir de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco:
+«Dans quelques instants je serai aux pieds de la Sainte Vierge et je lui
+ferai votre commission... Dites à mes camarades que je les attends tous
+au Paradis...»
+
+Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite trois fois...
+
+Puis il murmura: «Jésus, Marie, Joseph, je remets mon âme entre vos
+mains.»
+
+Puis il sourit, très doucement...
+
+Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola s’envola au sein de Celui
+qui a dit: «_Il y aura plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que
+pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle._»
+
+C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures du soir.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction 7
+
+ CHAPITRE PREMIER
+ Un grand Éducateur 17
+
+ Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme
+ éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa
+ méthode.
+
+ CHAPITRE II
+ Le système préventif en éducation 47
+
+ Exposé des deux méthodes d’éducation: répressive et
+ préventive.--Quatre avantages découlant de cette dernière.--Deux
+ tableaux de la vie de collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre
+ des punitions: principe général dont elles doivent s’inspirer;
+ caractères qu’elles doivent revêtir.--L’esprit de famille à
+ réaliser: idéal fixé à cette éducation.
+
+ CHAPITRE III
+ De la liberté en éducation 61
+
+ Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de
+ l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté de
+ l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière
+ d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe,
+ à l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour
+ éduquer la liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle
+ du maître dans cette culture de la liberté.--Résultats de ce
+ système, qui copie de bien près les menées de la grâce dans les
+ âmes.
+
+ CHAPITRE IV
+ De la joie en éducation 73
+
+ La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut
+ partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources
+ de la joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette
+ éducation joyeuse.
+
+ CHAPITRE V
+ De l’autorité en éducation 93
+
+ Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom
+ de la force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la
+ raison et de la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de
+ la charité et de l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par
+ ce mot trop profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir.
+
+ CHAPITRE VI
+ De la piété en éducation 105
+
+ Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de
+ la confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie
+ et la dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute
+ vertu.--La société, l’école et la famille, jadis conseillères du
+ bien, devenues souvent complices du mal.--La vertu du jeune homme,
+ plus tentée et moins protégée, doit donc endosser la double
+ cuirasse de la foi et de la piété.--Importance de la première
+ éducation chrétienne: elle survit à elle-même, se retrouve aux
+ heures difficiles et finit par sauver les âmes.
+
+ CHAPITRE VII
+ Péché originel et éducation 119
+
+ Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système
+ d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement
+ viciée par lui; conséquences illogiques de ce système en
+ éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature
+ foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en
+ éducation.--Persistance actuelle de cette double
+ théorie.--Originalité et sagesse de la méthode du saint, qui,
+ passant entre ces deux excès, ne voulait être, pour l’enfant, ni le
+ tyran de sa volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le
+ collaborateur indispensable de sa jeune activité un peu folle.
+
+ CHAPITRE VIII
+ Nil novi sub sole 135
+
+ Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup,
+ expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la
+ jeunesse.
+
+ CHAPITRE IX
+ Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco 155
+
+ _Dominique Savio_, ou l’innocence conservée.
+ _Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée.
+
+
+LYON.--IMPRIM. E. VITTE, 18, RUE DE LA QUARANTAINE.--7.106
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 ***
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+ <title>La pédagogie d’un saint | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">A. Auffray</p>
+
+<h1>La Pédagogie
+d’un Saint</h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="noindent">Du pédagogue il n’avait que l’indispensable<br>
+Du pion il n’avait absolument rien<br>
+Du père il avait absolument tout</p>
+
+</blockquote>
+
+<p class="c gap">E. Vitte Éditeur<br>
+Lyon Paris</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p>
+
+
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Une page de vie cachée du Paris catholique</b>, volume in-8<sup>o</sup>
+coquille, copieusement illustré</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2">Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées,
+Paris (XX<sup>e</sup>).</td></tr>
+<tr><td class="drap top05"><b>Une Offensive de Charité</b>, volume in-16 de 160 pages,
+3<sup>e</sup> mille</td>
+<td class="bot r w4"><div>4 <span class="cc">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2">Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées,
+Paris (XX<sup>e</sup>).</td></tr>
+<tr><td class="drap top05"><b>En pleine brousse équatoriale</b>, volume in-8<sup>o</sup> abondamment
+et richement illustré. 5<sup>e</sup> mille</td>
+<td class="bot r w4"><div>12 <span class="cc">»</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2">(Ouvrage couronné par l’Académie Française.)</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2">Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don
+Bosco, rue de Bagneux, Paris (VI<sup>e</sup>).</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap top05"><b>Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent.</b>
+Conférence donnée à Turin en faveur de l’<i>Œuvre de réhabilitation
+des mineures</i> (épuisé).</td></tr>
+<tr><td class="drap top05"><b>Un éducateur des enfants du peuple : le Salésien</b>, brochure
+in-16 de 28 pages</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 <span class="cc">25</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap2">Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don
+Bosco, 14, rue de Bagneux, Paris (VI<sup>e</sup>).</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap top05"><b>Le Bienheureux Don Bosco</b>, volume in-8<sup>o</sup> carré de <small>XXIV</small>-560
+pages avec portrait.<br>
+Deuxième édition ; tirage 30.000 ex. Prix : 20 francs.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>Emmanuel <span class="sc">Vitte</span>, éditeur, Lyon-Paris.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="drap top05"><b>Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco</b>, in-8<sup>o</sup>
+tellière, <i>sous presse</i>.</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c"><div>Emmanuel <span class="sc">Vitte</span>, éditeur, Lyon-Paris</div></td></tr>
+</table>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em large">A. AUFFRAY</p>
+
+<p class="h1">La Pédagogie
+d’un Saint</p>
+
+<p class="c gap"><span class="b">LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE</span><br>
+<span class="w40"><span class="b small i ssf">LYON</span> (II<sup>e</sup>)<br>
+3, place Bellecour, 3</span>
+<span class="w40"><span class="b small i ssf">PARIS</span> (VI<sup>e</sup>).<br>
+10, rue Jean-Bart, 10</span><br>
+1930</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="noindent top4em"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la">Cum permissione Superiorum,<br>
+Augustæ <span class="sc">Taurmorum</span>,<br>
+26 aprilis 1930 :<br>
+Bartholomœus <span class="sc">Fascie</span>.</span></p>
+
+<p class="r"><span class="blk" lang="la" xml:lang="la">IMPRIMATUR :<br>
+Lugduni, 1 maii 1930,<br>
+J. <span class="sc">Granger</span>,<br>
+<span class="i">v. g.</span></span></p>
+
+
+
+<p class="c gap"><span class="i small">Tous droits de reproduction,
+de traduction, d’adaptation
+réservés pour tous pays.</span></p>
+
+<p class="c sc"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Emmanuel Vitte, 1930.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c large">DÉCLARATION</p>
+
+
+<p class="i">Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous
+déclarons que les titres attribués dans cette biographie au
+Bienheureux Don Bosco ne reposent que sur un témoignage
+humain. En aucune manière nous ne prétendons prévenir,
+à leur sujet, les décisions infaillibles de notre Sainte Mère
+l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les
+fils humblement soumis.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p class="i">Dans d’inoubliables fêtes, le <span class="rm">2</span>
+juin <span class="rm">1929,</span> Rome
+a élevé à la gloire des autels Don Bosco.</p>
+
+<p class="i">A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur ?
+A sa vie sainte, cela va de soi, à un ensemble de
+vertus poussées à un degré héroïque, et à des œuvres
+formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq
+ans. Car, émule de saint Vincent de Paul, à
+qui on l’a comparé si souvent, il a joué de son temps
+mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations,
+et bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des
+princes, et serviteur très utile des Papes, et ouvrier
+de la plume, et créateur de Missions lointaines, et
+thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet
+homme surprenant d’activité, dont le calme et la
+bonhomie très fine désarçonnaient tous ceux qui
+l’approchaient ? Un livre l’a dit<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> qui, à peine paru,
+s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la
+figure de cet apôtre moderne était captivante.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Le Bienheureux Don Bosco</i>, gros in-8<sup>o</sup> de 600 pages,
+chez Vitte, 3, place Bellecour, Lyon. Prix : 20 francs.</p>
+</div>
+<p class="i">Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant
+celui d’éducateur. Dans la procession des saints, sa
+place est au groupe qui compte saint Philippe Néri,
+saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz,
+saint Pierre Fourrier, saint Jean-Baptiste de la
+Salle, parmi ces hommes qui ont dévoué leurs jours
+à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments
+et les vouloirs du Christ.</p>
+
+<p class="i">Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire.
+<span class="rm">« </span><i>Jean
+Bosco, personnellement et par la grande famille
+religieuse qu’il a donnée à l’Église, a travaillé
+autant que quiconque à l’éducation chrétienne de
+la jeunesse<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i><span class="rm">»</span></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> … <i lang="la" xml:lang="la">Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem
+alumnorum familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ
+juvenum institutioni ita consuluit, quam qui maxime.</i>
+(Allocution consistoriale du 16 décembre 1929.)</p>
+</div>
+<p class="i">Éducateur, il le fut, des deux façons dont on
+peut l’être. D’abord il mit la main à la pâte, et,
+pendant près de quarante ans, on put l’admirer
+dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection,
+l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui
+retourne les cœurs, et la discipline paternelle qui
+trempe les volontés. Puis, éclairé par cette longue
+expérience du métier, au soir de sa vie, il ramassa
+en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait
+acquise et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers
+disciples. Une doctrine sortit de là, qui est
+son système pédagogique. Le voici dans ses grandes
+lignes.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement
+solide, mais insuffisant, une surveillance
+de toutes les minutes. Le Salésien doit mettre l’enfant
+dans l’impossibilité matérielle de pécher, en
+l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude
+attentive. Il doit sans cesse se trouver au
+milieu de ses petits. A quel titre ? De professeur ? De
+pion ? Non : mais de père qui ne laisse jamais ses
+enfants seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée.</p>
+
+<p class="i">Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si
+vous ne lui donnez pas du jeu et de l’air ? Cette
+assistance continue en fera un hypocrite, louchant
+toujours du côté du maître. Non, parce que ce système
+d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se
+manifester, se raconter, s’essayer même au plongeon.
+Il conserve à la discipline ce qui est nécessaire à la
+marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation ;
+mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance
+assidue mais nullement pesante, ni tracassière,
+ni tâtillonne. Dans ce système, le surveillant
+n’est pas le <i>tuteur</i> impitoyable qui interdit à la
+plante tout écart de croissance, mais le <i>jardinier</i>
+uniquement attentif à lui fournir l’air et la lumière,
+à amender le sol, quand il renferme des matières
+réfractaires à l’assimilation.</p>
+
+<p class="i">C’est précisément pour que cette jeune liberté
+trouve autour d’elle la chaleur et la lumière dont
+elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur salésien
+la baigne dans une <i>atmosphère permanente</i> de
+joie. A la joie il demande d’épanouir les âmes, de
+balayer l’ennui, de faire passer un frisson de vie
+à travers l’organisme, d’aider au travail de l’intelligence,
+d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de
+plaisir à celle de devoir, et surtout de pousser ce
+cœur de jeune chrétien à la confiance, à l’abandon.</p>
+
+<p class="i">Car c’est là le cœur du système : rien de solide
+n’est encore construit, avoue Don Bosco, si l’enfant
+n’a pas livré son cœur par la confiance. Tout
+le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel :
+capter le cœur de l’enfant. Comment ? En s’en faisant
+aimer. Mais encore comment ? En supprimant tout
+châtiment corporel ou ignominieux, en punissant
+surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection,
+en comblant les distances qui, ailleurs, séparent
+l’élève du maître, en mêlant le Salésien aux jeux,
+aux soucis, aux préoccupations des enfants, en
+développant le plus possible une familiarité de bon
+aloi, en faisant en sorte, comme disait Don Bosco,
+que non seulement ces petits soient aimés, mais se
+sentent aimés, en brisant toutes les barrières traditionnelles
+dont la présence engendre, non pas le respect,
+comme on l’a cru, mais la défiance. <i>Sans amour,
+pas de confiance et, sans confiance, pas d’éducation.</i></p>
+
+<p class="i">Mais, quand le maître tient fortement en ses
+mains le cœur de l’élève, quand, par ces procédés
+de mansuétude et de patience il a bien mérité
+de commander à l’enfant au nom de cette forte
+autorité de l’amour, alors, doucement, sans heurts
+ni secousses, il le porte vers le monde surnaturel. Il
+lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion,
+et surtout il le met en contact précoce et permanent
+avec les trois sources de toute vie : la <i>confession</i><span class="rm">,</span> la
+<i>communion</i> et la <i>dévotion à la Sainte Vierge</i><span class="rm">.</span></p>
+
+<p class="i">Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse
+sur la force divine, puiser dans l’amitié de Jésus-Christ
+et dans le souvenir de sa Mère le courage
+de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche
+quotidienne. Voilà le terme de cette éducation.</p>
+
+<p class="i">Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut
+l’affaiblir en soi : alors le tribunal de la pénitence
+est toujours ouvert pour purifier les cœurs, la
+Table Sainte se dresse tous les matins pour les
+fortifier, et l’autel de la Vierge, tout à côté, appelle
+sans cesse notre prière pour ranger au service de
+notre faiblesse le secours permanent de la Mère
+de Dieu. Tenir son âme en état de grâce, communier,
+communier très tôt, communier souvent, communier
+tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge Auxiliatrice
+des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu
+et sauver son âme, voilà l’aboutissant de cette
+théorie aussi simple que savante, aussi claire que
+forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la
+conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand
+évêque dans une formule d’un raccourci expressif,
+possédait du pédagogue, seulement l’indispensable ;
+du pion, absolument rien ; du père, absolument tout.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Était-il si neuf ce système ?</p>
+
+<p class="i">Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont
+il procédait en ligne directe.</p>
+
+<p class="i">Il existe, en effet, dans les récits évangéliques,
+épars et perdus à travers le texte sacré, des paroles,
+des exemples, des conseils, des maximes qui, tous,
+ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En
+recueillant religieusement ces fragments, en les
+éclairant les uns par les autres, et aussi par les
+actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout de l’esprit
+même du livre divin, peut-on dégager une pensée
+d’ensemble, un enseignement assez précis et complet
+pour y asseoir une pédagogie chrétienne ? Don Bosco
+l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses contemporains,
+il a pris figure de précurseur.</p>
+
+<p class="i">En substance, il ne faisait que transposer à
+notre vie du <span class="rm"><small>XX</small><sup>e</sup></span> siècle la page célèbre où Jésus
+nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses brebis,
+qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche
+du loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a
+rentré au bercail toutes ses unités, et qui, jour par
+jour, heure par heure, leur donne toute sa vie. Il
+ne faisait que traduire dans le langage des faits la
+page fameuse où le grand saint Paul chante la
+divine splendeur de la Charité : « La Charité est
+patiente, la Charité est pleine de bonté ; elle ne
+cherche pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas,
+elle ne garde pas rancune du mal ; elle excuse tout,
+elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La
+Charité ne doit pas avoir de fin… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait
+le parfum de l’Évangile imprégner toute cette pédagogie
+que Rome, par la Lettre apostolique proclamant
+Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son
+estampille.</p>
+
+<p class="i">Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation
+comme en apostolat, se contentaient d’appliquer
+ses directives, et de les défendre au besoin contre
+certaines critiques trop vives. En maniant cette
+arme, ils sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout
+et que, bon gré mal gré, ces vues originales finiraient
+par rallier un jour tous les éducateurs, inquiets
+de ne pas voir, au <span class="rm"><small>XX</small><sup>e</sup></span>
+siècle, les anciennes méthodes
+rendre les fruits de salut que jadis elles produisaient.
+Ils s’en tenaient là.</p>
+
+<p class="i">Maintenant ils sortent timidement de leur réserve
+et tentent d’attirer l’attention des professionnels en
+éducation sur cette forme d’approbation que Rome a
+paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur ce
+terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend
+pas parti. Demain, comme hier, on pourra appliquer,
+dans les collèges catholiques, le <i>système répressif</i>
+où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de
+sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire
+que Rome n’a pas au moins souri à la <i>méthode
+préventive</i> du Bienheureux. A travers quatre siècles
+elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe
+Néri, et elle a semblé faire dépendre les succès
+pédagogiques de Don Bosco de la qualité de sa
+méthode.</p>
+
+<p class="i">Elle est donc applicable cette méthode ; elle est
+donc actuelle ; elle ne détruit donc pas la hiérarchie
+naturelle des facultés humaines ; elle n’est donc pas
+bêtement et exclusivement sentimentale ; elle a donc
+raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes,
+un fond de bonté en la nature humaine, et,
+à l’opposé des divagations de Rousseau, des tendances
+aussi fâcheuses que précoces qu’il faut
+incessamment tenir du coin de l’œil.</p>
+
+<p class="i">Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a
+pas paru attacher d’importance à ces critiques. C’est
+du moins ce qu’il nous semble que l’on peut déduire
+du texte solennel lu, le <span class="rm">2</span> juin dernier, sous les voûtes
+de la Basilique Vaticane.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p class="i">Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes,
+vint à passer un ami de fraîche date de ces mêmes
+œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il pérégrinait
+à travers l’Italie pour se documenter sur
+les jeunes saints, apôtres de l’Eucharistie. Tout
+naturellement, il s’était arrêté à la Maison-Mère des
+Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les
+soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de
+pureté exquise, le jeune Dominique Savio, que
+Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de son
+bon Maître.</p>
+
+<p class="i">Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura
+frappé de la façon, nouvelle pour lui, dont on élevait
+la jeunesse chez Don Bosco. Autant, sinon plus,
+que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à
+l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu
+enflammait de son ardeur toute cette jeunesse, il
+poussa à l’improviste la porte des ateliers, il jeta
+un regard curieux par-dessus les vitres des classes,
+il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur
+faim eucharistique les porter à flots vers la Table
+Sainte, il admira la saine familiarité qui unissait
+maîtres et élèves, et, au soir du troisième jour de
+cette étrange expérience, il dit à un Salésien :</p>
+
+<p class="i">« Eh bien, vous savez, j’ai deviné.</p>
+
+<p class="i">— Quoi donc ?</p>
+
+<p class="i">— Le ressort secret de votre éducation.</p>
+
+<p class="i">— Ah bah ! J’en doute.</p>
+
+<p class="i">— Si, si.</p>
+
+<p class="i">— Voyons un peu.</p>
+
+<p class="i">— Tout votre système est à base de tendresse
+chrétienne. »</p>
+
+<p class="i">Il avait vu juste, cet hôte de passage ; l’âme de
+nos maisons ne lui avait pas échappé. Et, sans
+le savoir, avec son expression simple et nue, il
+qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode
+d’éducation. De fait, au soir de sa vie, en <span class="rm">1884,</span>
+quatre ans avant sa mort, vieillard septuagénaire et
+déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux
+avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de
+Rome, laissé tomber de sa plume le mot résumant sa
+pensée essentielle d’éducateur : Ma pédagogie, disait-il,
+est fille de l’amour.</p>
+
+<p class="i">Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici !</p>
+
+<p class="i">Vous intéressera-t-elle ? Je l’espère.</p>
+
+<p class="i">Soulèvera-t-elle quelque débat profitable ? Je le
+souhaite.</p>
+
+<p class="i">Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir
+la jeunesse ? Je le demande à Dieu.</p>
+
+<p class="sign">A. A.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">I<br>
+Un grand éducateur</h2>
+
+<p class="d">Esquisse biographique du Bienheureux. — Son originalité
+comme éducateur. — Les sources de sa pédagogie. — Les
+résultats de sa méthode.</p>
+
+
+<p>La méthode pédagogique du Bienheureux Don
+Bosco fait corps avec son existence. A l’esprit
+attentif, elle apparaît même comme la résultante
+des forces multiples, humaines et divines, qui,
+lentement, ont façonné son âme. Par exemple,
+sa vie s’est dévouée tout entière au service de la
+jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du
+Ciel l’avait clairement déléguée à cet office. Ce
+saint prêtre tenta, presque toujours avec succès,
+de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air
+de la famille, parce que, tout au long de sa jeunesse,
+il avait eu sous les yeux le spectacle éducateur,
+et senti l’ineffable douceur d’un foyer où
+l’on s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser,
+dans chacune de ses maisons d’éducation, la
+compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans
+une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce
+que, jusqu’à la veille de son ordination — il s’en
+est plaint cinquante fois — son cœur, porté à
+l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir
+de l’attitude distante du clergé de son temps.</p>
+
+<p>A larges touches brossons donc, au seuil de
+cet exposé, cette vie d’apôtre, qui doit nous
+fournir en partie la clef de son système d’éducation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays
+d’Asti, à <i>Caslelnuovo</i>, d’une famille de paysans
+plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A
+deux ans il voit mourir son père ; sa mère prend
+alors la direction de la famille composée de la
+grand’mère paternelle, et de trois garçons.</p>
+
+<p>Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits
+piémontais. L’aîné, Antoine, né d’un autre lit, était
+violent, jaloux, obtus et entêté ; le second, Jean,
+notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait
+tout imagination et tout cœur ; le troisième,
+Joseph, était la petite fille du foyer, doux, placide,
+plus enclin à la docilité qu’au commandement.
+Comment cette humble paysanne qui ne savait
+ni lire ni écrire, mais possédait par cœur toute sa
+religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio deux solides
+chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres,
+étonner sa génération et quelques autres encore,
+ce fut le secret de l’éducation que cette admirable
+femme sut leur départir. Plus par son exemple et la
+douce fermeté de ses procédés que par l’accent
+de l’autorité qui s’impose, elle plia ses fils à la
+pratique des vertus chrétiennes. Avec un sens
+exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale
+distance de la sévérité qui enfle la voix, se montre
+intraitable, recourt aux moyens de violence, et de
+la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins
+par des flatteries, des cajoleries, des prières. Pas
+plus de sottes caresses que de cris farouches : le
+calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie
+douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses.
+Elle ne frappait pas ses enfants, mais elle
+ne leur cédait jamais ; elle menaçait de sévir, mais
+se rendait au premier signe de repentir ; elle fermait
+les yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance
+aux yeux de certains parents modernes, mais
+elle les ouvrait bien grands sur les tendances
+fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure ;
+elle souriait aux accès de joie tapageuse de ses
+garçons, mais elle ne leur passait aucun caprice.
+Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se faire
+obéir, une tendresse très vive à son égard et une
+crainte extrême de lui déplaire. Et ce double sentiment
+nourri au cœur de ces trois petits chrétiens
+la faisait arriver à ses fins.</p>
+
+<p>Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra
+entouré d’une multitude de petits, il évoquera
+toutes les scènes de son enfance, il reverra sa mère
+aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours
+dociles, il se rappellera tous les procédés de
+patience, de douce fermeté, de souriante autorité
+qu’elle déployait pour en venir à bout, et il
+essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée
+fut, sans le savoir, la formatrice de sa pensée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe.
+C’est toute sa vie et son apostolat qu’il prophétisait.
+Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui
+dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu
+d’enfants qui gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient,
+hurlaient comme des loups. Il voulut
+d’abord les chasser à coups de raisons, puis à
+coups de poings ; mais à ce moment une voix très
+douce se fit entendre : « Non, pas de violence !
+De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner
+leur amitié. » Entre temps les loups s’étaient
+transformés en agneaux, et la même voix douce de
+conclure : « Prends ta houlette et mène-les paître.
+Plus tard tu comprendras le sens de cette vision. »</p>
+
+<p>Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir
+le sens. Le lendemain matin, toute la maison était
+alertée. « Tu deviendras peut-être gardien de
+moutons ou de chèvres », lui dit son frère Joseph.
+« A moins que tu ne sois chef de brigands »,
+observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et,
+sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait
+point attacher d’importance à des songes. Quant
+à sa mère, elle se contenta d’envelopper son fils
+d’un long regard d’amour et de songer : « Qui sait
+si, un jour, il ne deviendra pas prêtre ? »</p>
+
+<p>C’est elle qui avait deviné.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce programme de transformation des cœurs,
+cette mue en agneaux de bêtes féroces, Jean avait
+déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait
+fait la conquête des enfants de son hameau. Le
+dimanche, après vêpres, sur l’herbe du verger
+maternel, un vieux tapis était jeté, une corde lisse
+était tendue entre un pommier et un cerisier et
+Jean y exécutait mille tours observés dans les
+foires. Les gamins, puis les grandes personnes
+accouraient, et, quand la séance avait pris fin,
+l’acrobate se muait en prédicateur, et le prône
+entendu à la messe matinale avait les honneurs
+d’une seconde édition.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint
+par la nécessité de se louer comme valet de ferme
+dans un village voisin, à <i>Moncucco</i>, il reprendra ses
+pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il
+réunira les quelques enfants du hameau pour leur
+enseigner le catéchisme, leur réciter des bribes du
+prône, ou leur raconter de belles histoires. En été,
+ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet
+embryon de patronage rural, moins abondant,
+mais non moins attentif que celui de la bourgade
+paternelle.</p>
+
+<p>Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la
+plus grosse ville des environs, nous l’y verrons
+fonder, à l’âge de seize ans, un groupement de
+jeunesse qu’il baptisera la « Joyeuse Union », la
+<i lang="it" xml:lang="it">Società dell’allegria</i>. Son premier statut était
+l’abstention de toute mauvaise conversation, et le
+second, une franche gaîté.</p>
+
+<p>La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession
+de cette âme d’enfant, d’adolescent, de jeune
+homme.</p>
+
+<p>« Pourquoi veux-tu devenir prêtre ? lui demandait
+un jour sa mère.</p>
+
+<p>— Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je
+puis arriver un jour au sacerdoce, je les attirerai
+à moi ; je les aimerai et m’en ferai aimer ; je leur
+donnerai de bons conseils et me dépenserai sans
+mesure pour le salut de leur âme. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Si je puis arriver au sacerdoce !</p>
+
+<p>Hélas, ce sommet fut dur à atteindre ! La pauvreté
+d’une part, l’opposition jalouse de son frère
+Antoine d’autre part, et de fâcheux événements qui
+venaient se jeter à la traverse dès que la route
+semblait se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831
+son entrée au collège. Il avait alors seize ans. Au
+prix de quelles souffrances secrètes, de quelles
+fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre
+définitivement ses études secondaires, nul ne le
+soupçonnera jamais. Pour payer sa pension d’externe,
+il dut, au soir de ses journées de travail,
+s’appliquer successivement à trente-six métiers :
+tailleur, répétiteur, garçon confiseur, menuisier,
+aide-forgeron, cordonnier. La Providence le préparait
+savamment — on le voit — à son rôle de
+fondateur d’écoles professionnelles, en le poussant
+dans tous ces ateliers, en lui livrant les éléments
+de chacun de ces métiers.</p>
+
+<p>Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire,
+où il demeura cinq ans. Cette période de formation
+lente permit à son esprit non seulement de s’abreuver
+aux sources de la science sacrée, mais encore
+de se donner ce complément de culture générale
+qui, demain, dans la vie, allait alimenter si copieusement
+sa parole et sa plume. Elle permit surtout
+à son cœur de retirer du commerce des hommes
+deux leçons précieuses pour sa tâche de futur
+éducateur.</p>
+
+<p>Pendant trois années il fut lié d’une amitié
+intime avec un jeune séminariste du nom de
+Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de
+mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au
+spectacle de la douceur de son ami, le caractère du
+jeune Bosco, qui était naturellement impétueux et
+violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le
+plus maître de soi que l’on ait vu depuis saint
+François de Sales.</p>
+
+<p>Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant
+ces années de séminaire, dans le désir ardent de
+modifier, quand il le pourrait, les rapports qui,
+dans presque toutes les maisons d’éducation,
+unissaient alors supérieurs et élèves. L’attitude
+volontairement distante des membres du clergé,
+dont il avait tant souffert dans sa petite enfance,
+il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait
+pas à se persuader que cette façon d’agir fût conforme
+aux besoins des âmes, car il sentait trop
+vivement la solitude morale où cet éloignement
+des supérieurs de la maison plongeait toute une
+jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée, et
+soumise parfois à de rudes assauts du monde, de
+l’enfer et des passions. « Cette façon de faire,
+écrivait-il plus tard dans ses Mémoires, eut du
+moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon
+cœur la soif du sacerdoce, pour me mêler aux
+jeunes gens et les connaître intimement, afin de
+les aider en toute occurrence à éviter le mal. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les
+conseils du Bienheureux Cafasso, son confesseur,
+au <i lang="it" xml:lang="it">Convitto Ecclesiastico</i> de Turin. Cette institution
+était comme un séminaire supérieur, où les jeunes
+prêtres du diocèse venaient, pendant deux ou
+trois ans, compléter leurs études de casuistique et
+s’entraîner progressivement, sous le regard de
+maîtres expérimentés, aux exercices les plus
+courants du ministère sacerdotal : offices religieux,
+visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes
+dans les paroisses, etc., etc.</p>
+
+<p>C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle
+que l’abbé Jean eut l’occasion de toucher du doigt
+l’état d’abandon moral où croupissait la plus
+grande partie de la jeunesse populaire. Turin
+était alors une capitale en voie d’agrandissement,
+qui attirait à elle, du Piémont et de la Lombardie,
+quantité de pauvres enfants et de jeunes gens
+embauchés par les entreprises de construction,
+gâche-mortiers pour la plupart, apprentis maçons,
+charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait,
+presque toujours lamentablement, par paquet de
+cinq ou six, en des sous-sols ou des mansardes
+infectes. Mais c’était au moins une armée de travailleurs
+que celle-là ; tandis qu’à côté d’elle, un
+peu partout, aux abords de la citadelle, le long
+des berges du Pô, sur les terrains vagues attendant
+une construction, grouillait tout un monde d’enfants
+oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés
+par eux à la mendicité. Si le jeune prêtre gravissait
+les escaliers des soupentes, son regard y découvrait
+un spectacle aussi navrant : des familles de huit,
+dix, douze personnes, entassées dans une misérable
+mansarde, y respirant un air empoisonné, et se
+donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien
+de vices ! Dans tous ces milieux germait de la
+graine de prison, et un beau jour elle montait en
+tige et s’épanouissait dans une des quatre maisons
+de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la
+suite de Don Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra ! Ce
+qui le frappa le plus dans ces lieux de désolation,
+ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait,
+de tout âge, les plus vieux achevant d’y
+corrompre les plus jeunes. Ici l’âme tombait précocement
+en ruines, et là-bas, à la <i>Petite Maison
+de la Divine Providence</i>, immense hôpital fondé
+par le Bienheureux Cottolengo, c’était le corps qui
+s’écroulait, rongé par des maladies, filles de l’inconduite.</p>
+
+<p>Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse
+abandonnée, sans guide, sans pasteur, victime
+d’un monde de passions déchaînées, d’une société
+qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait
+ses devoirs ! A certains soirs, en promenant sa
+méditation attristée vers quelque pré des faubourgs,
+le jeune prêtre s’y butait contre des bandes de
+petits galopins, lâchés là sans surveillance par
+des parents insouciants ou impuissants : dans un
+coin on se battait, dans un autre on polissonnait ;
+ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro ;
+des blasphèmes tombaient de lèvres à peines
+adultes, et des propos malpropres couraient
+d’oreille en oreille. Lamentable tableau ! Raccourci
+douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse !
+Le prêtre s’approchait des groupes, mais
+sans succès : à le voir venir à eux, les uns s’enfuyaient,
+d’autres l’insultaient, le reste continuait
+imperturbablement ses jeux équivoques. Alors
+l’abbé s’arrêtait, triste, triste ; et pourtant un éclair
+d’espoir illuminait son âme. Cette scène, il la
+connaissait, dans ses moindres détails : il l’avait
+déjà aperçue, et à trois reprises au moins telle
+quelle. C’était un songe alors : maintenant il
+tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là :
+au dernier acte, les petits fauves se muaient en
+brebis dociles, quand, guidé par le Ciel, leur ami
+arrivait à eux avec les procédés de bonté et de
+tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait
+si un jour cette heure de consolation ne sonnera
+pas ? pensait l’abbé. Et il s’en retournait au <span lang="it" xml:lang="it">Convitto</span>
+en priant la Madone de la hâter.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré
+à la Sainte Vierge, le 8 décembre 1841, fête
+de l’Immaculée-Conception. Dans la sacristie de
+Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des
+ornements pour dire la messe, attendait qu’on lui
+amenât un servant. Très recueilli, il n’avait pas
+vu entrer un grand garçon d’environ seize ans,
+pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là,
+et qui considérait, avec l’étonnement de quelqu’un
+qui les découvrait pour la première fois, cette
+salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé,
+tout cet ensemble imposant et sévère.</p>
+
+<p>« Que fais-tu là ? dit en grondant le sacristain qui
+entrait. Ne vois-tu pas que ce prêtre attend un
+servant. Allons, ouste, prends le missel et sers la
+messe.</p>
+
+<p>— Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent.</p>
+
+<p>— Alors pourquoi es-tu entré ici ? Qu’est-ce qui
+m’a donné des garnements comme ça, qui pénètrent
+partout comme chez eux ? File au plus vite ! »</p>
+
+<p>Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait
+la chasse au malheureux qui, ne connaissant pas
+bien les issues, sortit par où il ne devait pas, se
+heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours
+poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin,
+reprenant le chemin par où il était entré, sortit
+dans la rue.</p>
+
+<p>« Pourquoi battre ainsi cet enfant ? dit Don
+Bosco au sacristain qui rentrait essoufflé de cette
+course à l’homme. Ce n’est pas une façon d’agir.</p>
+
+<p>— Mais aussi que faisait-il dans la sacristie ?</p>
+
+<p>— Rien de mal, et je n’entends pas que l’on
+traite ainsi mes amis.</p>
+
+<p>— Votre ami, ce polisson-là !</p>
+
+<p>— Parfaitement ; du seul fait qu’on maltraite
+quelqu’un il devient mon ami. Et j’entends que
+vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en
+dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher
+cet enfant, il ne doit pas être loin, j’ai à lui parler. »</p>
+
+<p>Une minute après, le sacristain, confus, ramenait
+sa victime encore tremblante.</p>
+
+<p>« Approche, approche, mon ami, lui dit Don
+Bosco, je ne te ferai pas de mal. Comment t’appelles-tu ?</p>
+
+<p>— Barthélemy Garelli.</p>
+
+<p>— De quel pays es-tu ?</p>
+
+<p>— D’Asti.</p>
+
+<p>— Quel est ton métier ?</p>
+
+<p>— Maçon.</p>
+
+<p>— Tu as encore ton père ?</p>
+
+<p>— Non : il est mort.</p>
+
+<p>— Ta mère ?</p>
+
+<p>— Morte aussi.</p>
+
+<p>— Quel est ton âge ?</p>
+
+<p>— Seize ans.</p>
+
+<p>— Sais-tu lire ? Écrire ?</p>
+
+<p>— Ni l’un, ni l’autre.</p>
+
+<p>— Chanter ? Siffler ? »</p>
+
+<p>L’enfant se mit à rire : c’était fini, la glace était
+rompue ; l’amitié naissait.</p>
+
+<p>— Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première
+Communion ?</p>
+
+<p>— Pas encore.</p>
+
+<p>— T’es-tu confessé quelquefois ?</p>
+
+<p>— Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit.</p>
+
+<p>— Dis-tu tes prières, le matin et le soir ?</p>
+
+<p>— Je les ai oubliées.</p>
+
+<p>— Vas-tu à la messe le dimanche ?</p>
+
+<p>— Ça oui, presque toujours.</p>
+
+<p>— Vas-tu au catéchisme ?</p>
+
+<p>— Je n’ose pas.</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Par honte. Les autres, plus petits que
+moi, en savent davantage. Alors, vous comprenez…</p>
+
+<p>— Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme,
+viendrais-tu ?</p>
+
+<p>— Bien volontiers.</p>
+
+<p>— Quand veux-tu que nous commencions ?</p>
+
+<p>— Quand vous voudrez.</p>
+
+<p>— Ce soir ?</p>
+
+<p>— Ce soir.</p>
+
+<p>— Et pourquoi pas tout à l’heure ?</p>
+
+<p>— Si vous voulez.</p>
+
+<p>— Hé bien, je vais dire ma messe maintenant :
+tu y assisteras, et, après, nous nous mettrons à
+étudier ensemble le catéchisme. »</p>
+
+<p>Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son
+jeune ami, l’emmenait dans le chœur qui contourne
+le maître-autel et commençait sa première
+leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat
+qui devait durer près d’un demi-siècle !
+Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande
+chose allait naître là, à deux pas du tabernacle :
+il se mit à genoux et récita, tout seul évidemment,
+un <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i>, un simple <i lang="la" xml:lang="la">Ave Maria</i> pour que la
+Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout
+son cœur, avide de sacrifice et impatient de se
+donner à la jeunesse, passa dans les humbles mots
+de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut
+comme le sentiment que son œuvre d’apôtre commençait.</p>
+
+<p>« Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy ? »
+demanda d’abord l’abbé.</p>
+
+<p>L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le
+signe de la croix ! Qu’est-ce que cela pouvait bien
+être ? — Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce
+premier geste que l’enfant apprend sur les genoux
+de sa mère ! Ainsi, dans une grande capitale catholique,
+il peut se rencontrer des adolescents qui
+ignorent tout de leur baptême ! Quelle misère et
+quelle honte ! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient,
+sa tâche lui apparaissait immense et belle.
+Il irait vers ces petits et verserait dans leurs
+cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée,
+instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui
+console aux heures de larmes, qui explique tout, et
+qui, par les bonnes œuvres qu’elle suscite, fait
+mériter le Paradis.</p>
+
+<p>Cette première leçon de catéchisme fut brève.
+Une demi-heure au plus : l’enfant partit sachant
+faire le signe de la croix.</p>
+
+<p>« Tu reviendras, Barthélemy ?</p>
+
+<p>— Pour sûr !</p>
+
+<p>— Alors ne retourne pas seul : amène-moi de
+tes amis. Je leur donnerai quelque chose, et à toi
+aussi, pour te récompenser. »</p>
+
+<p>Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six
+amenés par Garelli, et deux ramassés par Don
+Cafasso, qui écoutaient la parole simple, affectueuse
+et persuasive de Don Bosco. A quelques
+semaines de là, un dimanche soir, Don Bosco,
+traversant l’église à l’heure du sermon, découvrit
+sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans
+l’ombre, quelques apprentis maçons qui sommeillaient.
+« Que faites-vous là, mes amis ? interrogea-t-il. — Nous
+ne comprenons rien au sermon,
+répondit le plus hardi ; ce prêtre ne parle pas pour
+nous : alors, vous voyez… — Suivez-moi », dit
+Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada de
+venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau
+naissant. Cela faisait déjà une bonne douzaine
+de petits paroissiens intéressés et attentifs.
+Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et
+bientôt ils dépassaient la centaine.</p>
+
+<p>Moins d’un an après, c’était plus de trois cents
+enfants qui lui revenaient fidèlement à l’aube de
+chaque dimanche. Son premier patronage était
+fondé : <i>l’apôtre</i> était lancé. Pendant près de cinq
+ans il endurera encore misère sur misère, expulsé
+de partout avec sa bande d’enfants tapageurs,
+désespérant de trouver jamais un local fixe ; mais
+enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande
+cité, dans un hangar misérable, qu’on consent
+à lui louer avec le terrain adjacent. Désormais
+l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans
+ses multiples ramifications : cours du soir, internats,
+écoles professionnelles, ou qu’essaimer, dans
+le Piémont d’abord, en Italie ensuite, puis en
+France, finalement dans le monde entier.</p>
+
+<p>Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint
+mourra, il pourra s’endormir à la terre sur le
+consolant spectacle d’une grande armée, celle de
+ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses
+de Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers
+le monde la mission pour laquelle Dieu l’avait
+élu aux jours de sa petite enfance.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette mission, quelle était-elle ?</p>
+
+<p>Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint
+Vincent de Paul ? Pendant de longues années on
+l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco que le bon
+prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une
+jeunesse à l’abandon. Il fit cependant plus et
+mieux que cela.</p>
+
+<p>Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du
+corps, de distribuer à son peuple d’enfants la
+nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier,
+d’un d’Halluin, d’un Timon-David ?</p>
+
+<p>Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui
+menait son zèle était encore plus haute. Il voulait,
+en éducation, faire triompher une méthode, dans
+la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos
+jours, à conquérir pleinement la jeunesse au
+Christ.</p>
+
+<p>Un système à lui alors, issu de son expérience,
+de sa méditation, de son sens inné de l’éducation ?
+Non : de cela il se défendit toujours. Deux ans
+avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur
+du grand séminaire de Montpellier une lettre
+qui le pressait de lui communiquer le secret de
+sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une
+première lettre de l’excellent supérieur, il avait
+répondu : « C’est grâce à la crainte de Dieu, répandue
+au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens
+d’eux tout ce que je veux. » — « Mais, répliquait
+son correspondant, la crainte de Dieu n’est que
+le commencement de la sagesse. Comment achever
+l’œuvre ? Allons, mon père, donnez-moi la clef
+de votre système d’éducation, que j’en fasse profiter
+mes séminaristes. » « Mon système ! Mon
+système ! allait répétant le Bienheureux, en pliant
+la lettre ; mais si je ne le connais pas moi-même !
+Je n’ai eu qu’un mérite : aller de l’avant selon
+l’inspiration du Seigneur et des circonstances. »</p>
+
+<p>Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le
+génie de l’éducation, ne songea à échafauder un
+système. Au soir de ses jours, il ramassa bien, en
+quelques principes brefs et nets, les résultats de
+son expérience, mais ce fut tout. Un traité didactique
+sur la matière, il refusa toujours de le composer.</p>
+
+<p>A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco
+n’apporta en matière d’éducation ni une théorie
+nouvelle, ni une formule inédite. Et pourtant,
+dans la galerie des grands éducateurs, il fait
+figure de novateur à côté d’un Fénelon, d’un
+Pestalozzi, d’un Frœbel : à quoi tient cette renommée ?</p>
+
+<p>A ce qu’il prit énergiquement position entre
+deux systèmes, répétant sur tous les tons, insinuant
+par mille exemples vécus, que la <i>méthode
+préventive</i> en éducation, comme il l’appelait pour
+l’opposer à la <i>méthode répressive</i>, était la seule qui
+pouvait, à l’heure présente, prétendre à un vrai
+succès : et par succès il entendait, non pas le
+spectacle d’une discipline impeccablement observée,
+mais la transformation foncière des cœurs
+sous le souffle chaud de la grâce.</p>
+
+<p>Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile
+d’où elle découle, le Bienheureux Don Bosco
+eut le triple mérite de la remettre en honneur, de
+lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner,
+si l’on peut dire, dans son vivant enseignement<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons
+à l’étude magistrale que le R. P. Fascie, assistant du
+Supérieur général des Salésiens, a consacrée à Don Bosco
+en tête de son remarquable travail : <i lang="it" xml:lang="it">Del metodo educativo
+di Don Bosco</i>.</p>
+</div>
+<p>De son temps, la méthode régimentaire triomphait
+un peu partout dans les collèges catholiques,
+cette méthode qui dit à l’enfant : « Reste tranquille,
+ne trouble pas la discipline, respecte le
+règlement, sinon voici ce qui t’attend. » Dans ce
+système, le tout de l’éducation n’est pas le sujet
+à éduquer, mais l’ordre extérieur — facilement
+identifié avec l’immobilité et le silence — profondément
+respecté, voire idolâtré. De l’autre système,
+en ces époques lointaines, il ne demeurait
+que le souvenir. Qu’il fût efficace et applicable,
+nul n’osait y songer. Don Bosco qui, lui, avait
+éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement
+autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord,
+seul contre tous, ou à peu près. Il eut du mérite,
+car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il arriva
+lui-même à la pleine possession de ce système et
+qu’il persuada ses Fils de l’appliquer intégralement.
+A cette heure, la partie n’est pas encore
+pleinement gagnée ; tout de même le nombre des
+éducateurs grandit, qui conviennent de l’à-propos
+de ces vues pédagogiques.</p>
+
+<p>A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de
+composer un corps de doctrine. Ce fut le talent
+de cet homme d’en ramasser les débris épars un
+peu partout, d’en constituer comme un esprit qui
+pût informer tout le détail de l’éducation et de leur
+infuser une âme. Avant lui, c’était plutôt des
+tendances, des aspirations qui se manifestaient
+chez le maître comme chez l’élève ; puis, de temps
+à autre, une idée éclosait qui exprimait un des
+côtés de la méthode ; ailleurs, de timides efforts
+étaient tentés pour s’engager dans cette voie :
+nulle part la théorie n’était constituée, ni agréée
+comme règle vivante de conduite, et principe de
+solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco
+fut de bâtir l’édifice avec les matériaux à peine
+équarris, en lui donnant comme double base
+solide la raison et la foi.</p>
+
+<p>Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas
+fallu toutefois demander à l’homme de Dieu de
+rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers
+toutes les branches de l’activité pédagogique. Don
+Bosco n’est pas un pédagogue, c’est un éducateur ;
+il n’échafaude pas des théories, il enseigne par
+l’exemple ; il apprend à ses disciples non la science
+pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre,
+ce fut sa vie. Il vécut sa pédagogie, après se l’être
+incorporée par l’expérience. C’était d’ailleurs à
+cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses
+disciples. Quand ceux-ci, avant de le quitter pour
+telle ou telle destination, lui demandaient quelques
+directives, il répondait : « Faites comme vous avez
+vu faire Don Bosco. » Quand un de ses religieux
+n’arrivait pas à sortir d’un grave embarras, il
+accourait, résolvait pratiquement le problème, et
+concluait d’un air serein : « Vous avez compris
+maintenant comment il faut faire. » Interrogé
+par des gens de métier, sur sa façon de former ses
+disciples, il disait : « Je jette le toutou à l’eau, pour
+lui apprendre à nager. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible
+de manipuler des cœurs d’enfant, d’adolescent,
+où l’avait-il puisé ?</p>
+
+<p>Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement
+doué. Il avait le don, la vocation.
+D’autres naissent poètes, ceux-ci dessinateurs,
+ceux-là mathématiciens ; lui était né éducateur.
+En lui confiant une tâche très nette, Dieu l’avait
+armé. Jusqu’à la fin de sa vie il exercera sur la
+jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène
+de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut
+adoré comme celui-ci. Nous voudrions nous servir
+d’un terme moins fort : il n’y en a pas. Il lui suffisait
+d’approcher l’enfance pour se l’attacher.</p>
+
+<p>Un matin, à Rome, lors de son premier voyage,
+en 1858, discutant avec le cardinal Tosti sur la
+meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui répétait
+son grand principe :</p>
+
+<p>« Voyez, Éminence, impossible de bien élever
+l’enfance, si l’on n’a pas sa confiance, son
+amour !</p>
+
+<p>— Mais comment les gagner ? interrogeait le
+Cardinal.</p>
+
+<p>— En faisant l’impossible pour approcher les
+enfants de nous, en brisant tous les obstacles qui
+les tiennent à distance.</p>
+
+<p>— Et comment faire pour les approcher de
+nous ?</p>
+
+<p>— En nous approchant d’eux, Éminence ; en
+essayant de nous plier à leurs goûts, de nous rendre
+semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la
+théorie nous passions à la pratique ? Dites-moi à
+quel endroit de Rome trouver une belle troupe
+d’enfants ?</p>
+
+<p>— Place des Thermes, ou place du Peuple.</p>
+
+<p>— Eh bien, allons place du Peuple. »</p>
+
+<p>On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après
+on est place du Peuple. Don Bosco descend du
+carrosse, et le Cardinal reste en observation, l’œil
+à la portière.</p>
+
+<p>Un groupe de gamins est sur la place, en plein
+jeu. Don Bosco s’en approche, et tous de s’enfuir.
+Pour un succès, c’est un succès, pense l’Éminence
+derrière sa vitre.</p>
+
+<p>Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un
+geste plein de bonté, avec des paroles tout affectueuses,
+il appelle ces enfants. Après quelque
+hésitation, plusieurs viennent lentement à lui.
+Don Bosco leur fait un petit cadeau, les interroge
+sur eux, leur famille, leur école, leur jeu. A voir ce
+prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les
+plus sauvages « rappliquent ». Alors Don Bosco :
+« Allons, mes petits, reprenez maintenant votre
+jeu, et laissez-moi m’y mêler. » Et, la soutane
+légèrement retroussée, le voilà tout entier à la
+partie. Spectacle peu banal, qui attire des quatre
+coins de la place d’autres jeunes gens flânant par
+là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur
+dit un mot aimable, leur offre une médaille, et,
+en douceur, leur demande si parfois ils prient et
+s’ils se confessent.</p>
+
+<p>Quand il quitte la partie, tous essaient de le
+retenir ; mais il ne veut pas faire trop attendre le
+Cardinal qui observe ; l’épreuve a été suffisamment
+concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart
+d’heure par la charité de l’humble prêtre, lui font
+un cortège d’honneur, jusqu’à la voiture ; et quand
+elle s’ébranle, c’est entre deux haies de petits
+romains applaudissant à tout rompre Don Bosco.</p>
+
+<p>« Vous avez vu ? », dit alors l’homme de Dieu au
+Cardinal.</p>
+
+<p>Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré
+comment, en quelques minutes, le Bienheureux
+avait conquis ces marmots effarouchés. Il en était
+toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait
+d’une troupe d’enfants.</p>
+
+<p>Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard
+attentif et son esprit avide glanaient autour de lui.
+Des Becchi il emporta un idéal de vie de famille
+et de gouvernement des âmes par la bonté, qui
+l’inspira sans cesse.</p>
+
+<p>A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous
+l’avons vu, de ne pas ressembler aux prêtres
+si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas
+garde au désarroi de sa jeunesse : « Un éducateur,
+pensait-il déjà, doit se mêler à toute la vie de ses
+élèves. »</p>
+
+<p>Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à
+l’école d’autrui, de tirer parti du travail de ses
+devanciers. Pour composer le règlement en usage
+dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts
+florissants il consulta, que d’établissements,
+semblables aux siens, il visita ! Très probablement
+il lut dans saint François de Sales, Fénelon et
+peut-être Dupanloup les pages où ces trois grands
+directeurs d’âmes ont exprimé la moelle de leur
+doctrine.</p>
+
+<p>Avant d’atteindre à son point de maturité, sa
+pensée d’éducateur qui tâtonna, elle aussi, sut
+tirer parti de toutes ses expériences malheureuses.
+A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier
+d’observations, où ils noteraient leurs essais
+infructueux, leurs impairs, leurs fautes même ; il
+avait commencé le premier à le faire.</p>
+
+<p>Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux
+de ses biographes, son âme d’éducateur <i>sut prendre
+le vent</i>, et dans un siècle aussi rebelle à toute forme
+d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur
+et de la raison, elle s’adapta merveilleusement aux
+exigences des tempéraments contemporains. Ce
+fut ainsi que, progressivement et comme par
+étapes, sa pensée pédagogique prit corps.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quels fruits a produits l’application de ce
+<i>système</i> ? Plus d’un sceptique, quand il en parle,
+hoche la tête. Non seulement il le condamne du
+point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour
+dire qu’à l’épreuve cette éducation, plus sentimentale
+que forte, se révèle impuissante à former
+des hommes et des chrétiens.</p>
+
+<p>Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien
+élève de Don Bosco n’a pas persévéré sur le chemin
+que lui avait montré le Bienheureux. De ces enfants
+prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne
+croit. Sait-on, par exemple, combien il lui resta
+de patronés après une certaine rébellion de 1848,
+qui voulait embrigader ses troupes derrière les
+idées nouvelles ? Douze. Douze sur cinq cents ! Et
+au plus beau temps de l’Oratoire, quand, de l’aveu
+même de Don Bosco, ses murs recélaient des
+miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers
+disciples, le P. Francesia, qui parlait de « ces
+pauvres dévoyés se refusant obstinément à profiter
+des leçons et des conseils du grand serviteur de
+Dieu » ? Il y a aussi un songe curieux, dit le « Songe
+de la roue », où, à travers une lentille monstre,
+un personnage mystérieux découvre au Bienheureux
+l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre,
+il en aperçoit qui ont la langue percée en raison des
+vilains propos qu’ils tiennent ; d’autres portent
+à la nuque de répugnants ulcères indiquant une
+âme esclave de ses propres caprices ; au cœur de
+quelques-uns grouille un nid de vers, symbole des
+passions honteuses qui le dévorent ; ceux-ci sont
+complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute
+exhortation au bien, et ceux-là ont les lèvres closes
+par un cadenas, parce qu’en confession ils cachent
+leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques
+continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles
+révèle un vice triomphant. A un moment, le pauvre
+Don Bosco ne résiste plus au spectacle ; une plainte
+jaillit de ses lèvres : « Mais ils sont donc perdus, ces
+malheureux ! Est-ce possible ? Au lendemain d’une
+retraite ! A quoi donc ont servi mes travaux, mes
+fatigues, mes conseils ? Ah ! si je m’attendais à
+cela ! »</p>
+
+<p>Attirant alors son regard sur un autre tableau,
+le personnage mystérieux montra au Bienheureux
+une foule d’enfants qui se divertissaient dans la
+plaine.</p>
+
+<p>« Vois-tu cette multitude ? dit-il.</p>
+
+<p>— Oui. Qui sont-ils ?</p>
+
+<p>— Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour
+te consoler des autres. Pour un de ceux-là, tu en
+compteras cent de ceux-ci. »</p>
+
+<p>L’événement réalisa souvent la prédiction.
+L’Oratoire Saint-François-de-Sales abrita, et par
+douzaines, des enfants, des jeunes gens, dont la
+vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un
+Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani,
+qui fut pendant plus de vingt ans provincial
+des Maisons salésiennes dans la République Argentine,
+demandait au Bienheureux :</p>
+
+<p>« Est-ce vrai que votre maison possède des
+enfants aussi purs que saint Louis ?</p>
+
+<p>— C’est très vrai.</p>
+
+<p>— Vous pourriez m’en citer ?</p>
+
+<p>— Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore. »</p>
+
+<p>Les deux noms désignaient un petit Irlandais
+et un jeune Italien. L’Irlandais est mort, mais
+l’Italien vit toujours, torturé par un mal cruel,
+qu’il porte le sourire aux lèvres.</p>
+
+<p>Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns
+de ses jeunes religieux, Don Bosco leur
+fit cette confidence : « Je vous assure que nous
+aurons de nos enfants élevés aux honneurs des
+autels. Pour peu que Dominique Savio, mort il
+y a cinq ans, continue à faire des miracles, je ne
+doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que
+l’Église ne reconnaisse un jour sa sainteté. » On
+sait que l’événement est bien près de s’accomplir.</p>
+
+<p>Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa
+maison que Dieu favorisait de dons spéciaux, il
+eut cet aveu : « Il y a dans ces murs une âme d’une
+pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à
+s’entretenir, à qui Elle manifeste des choses
+étranges, cachées ou futures. Quand je désire
+avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande
+à ses prières, de façon tout de même à ne
+pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la Madone, et
+vient m’apporter sa réponse en toute simplicité.
+J’agis de même quand j’ai besoin de quelque
+faveur. »</p>
+
+<p>Si de la qualité des résultats nous passons à
+l’efficacité numérique de cette méthode, nous entendons
+le Bienheureux nous dire : « Elle réussit dans
+la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui
+semblent échapper à sa prise, elle a encore une
+influence discrète, mais réelle ; elle les rend moins
+dangereux. »</p>
+
+<p>Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul
+ne récusera. Le célèbre Crispi, qui dirigea pendant
+tant d’années la politique italienne, eut un jour,
+vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses
+fils la Maison de correction de Turin. Le Bienheureux
+accepta à quatre conditions : Liberté complète
+sur le chapitre religieux, départ des gardiens,
+unité de direction, subside quotidien de 0,80 par
+tête. Tout était prêt, et l’on n’attendait plus que
+la signature ministérielle, quand Crispi la refusa
+avec cette raison : « Je connais Don Bosco, il est
+capable de faire des prêtres de tous ces détenus.
+Des prêtres, nous en avons assez comme cela. »</p>
+
+<p>Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en
+mémoire une autre parole de Cavour qui, dans son
+cruel raccourci, juge bien la méthode opposée :
+« Avec l’état de siège, tout âne est capable de
+gouverner. » La répression est chose aisée, qui ne
+demande guère d’apprentissage. Mais pour prévenir
+efficacement le mal, il faut toute l’application
+affectueuse, toute l’inquiétude vigilante d’un cœur
+de père. C’est précisément en cela que consiste la
+grandeur originale de cette méthode, qui forme
+tout à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse
+en docilité que parce que l’autre progresse
+en dévouement. C’est dans un travail constant
+sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il
+multiplie pour se rendre plus zélé, plus patient,
+plus maître de soi, que l’éducateur achète le
+bonheur de se passer de châtiments odieux, et de
+se voir obéi par un amour reconnaissant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">II<br>
+Le système préventif
+en éducation</h2>
+
+<p class="d">Exposé des deux méthodes d’éducation, répressive et
+préventive. — Quatre avantages découlant de cette
+dernière. — Deux tableaux de la vie de collège synthétisant
+ces thèses. — Le chapitre des punitions : principe
+général dont elles doivent s’inspirer, caractères
+qu’elles doivent revêtir. — L’esprit de famille à réaliser :
+idéal fixé à cette éducation.</p>
+
+
+<p>Quand, au milieu d’une conversation sur les
+idées pédagogiques des éducateurs modernes, le
+nom et l’œuvre du Bienheureux Don Bosco
+viennent à être évoqués, il se rencontre toujours
+quelque esprit mieux informé qui se charge de
+ramasser en un mot les théories d’éducation du
+grand apôtre de la jeunesse : « Ah oui ! Don Bosco,
+vous savez, le système préventif », lance-t-il
+triomphant. Le système préventif ! Et voilà ! On
+croit avoir tout dit de ce remarquable corps de
+doctrine pédagogique élaboré au cours d’un demi-siècle
+d’exercices pratiques, quand on a prononcé
+d’un petit air léger ces sept syllabes !</p>
+
+<p>Certes, le système préventif occupe le centre des
+constructions pédagogiques du saint ; mais, tout
+de même, il faut bien le constater, il ne forme que
+la partie négative de son œuvre. Sur cette base
+solide s’élève tout un édifice d’idées hardies,
+d’apparence neuve, conformes cependant au plus
+pur enseignement de l’Évangile.</p>
+
+<p>En six chapitres bien nets, nous allons avoir le
+plaisir de les analyser devant nos lecteurs. Mais,
+auparavant, au seuil de cet exposé, nous tenons
+à apprendre à qui l’ignorerait encore ce qu’est ce
+fameux <i>système préventif</i> dont beaucoup parlent
+sans trop le connaître.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il y a deux façons d’élever la jeunesse, constate
+le Bienheureux Don Bosco. L’une très connue, toujours
+très répandue, ayant la vie terriblement
+dure, consiste à assurer l’ordre en châtiant le
+délit à peine commis, selon un tarif de punitions
+préétabli. « Reste tranquille, ne trouble pas la discipline
+extérieure, semble dire l’éducateur dans ce
+système, car, si tu le fais, voici ce qui t’attend. »
+Don Bosco note finement que ces procédés fleurissent,
+et même s’imposent dans les casernes et
+auprès des personnes dont l’âge suppose la pleine
+raison.</p>
+
+<p>Tout autre est le second système. Il ne part
+plus de la préoccupation d’obtenir de force, par
+la crainte du châtiment, un ordre propice à la
+tranquillité de l’éducateur, à la dignité de la discipline,
+et à l’œuvre d’éducation, mais de l’idée
+qu’il faut à tout prix éviter l’offense à Dieu.
+« A quoi bon châtier après coup un désordre,
+disait mélancoliquement Don Bosco : Dieu a déjà
+été offensé ! » Non : tout l’art, tout le souci de
+l’éducateur doivent tendre à empêcher l’enfant de
+faire le mal par une surveillance de toutes les
+minutes. Il doit le mettre dans l’impossibilité
+matérielle de pécher en l’enveloppant toujours
+de son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit
+sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A
+quel titre ? De supérieur ? De pion ? Non, mais
+de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls
+tant que leur liberté n’est pas suffisamment
+éduquée.</p>
+
+<p>Cette <i>méthode préventive</i>, comme on l’a appelée,
+pour l’opposer à l’autre, la <i>méthode répressive</i> à
+base de punitions, s’attache, comme on le voit,
+à tarir le mal dans sa source en supprimant l’occasion
+ou en la neutralisant. Elle copie les meilleurs
+progrès de la science moderne, qui a plus de confiance
+en l’hygiène qu’en la médecine, et qui aime
+mieux préserver que guérir.</p>
+
+<p>Rien de plus opposé, on peut le constater, que
+ces deux méthodes. La première est à base de
+crainte révérentielle, et la seconde d’affectueuse
+vigilance, de bonne et saine familiarité, d’amour.
+La première tient le supérieur à distance de
+l’élève, dans un isolement splendide, d’où il ne
+sort que pour sévir ; elle lui compose un visage
+glacial, des yeux soupçonneux, une attitude distante
+et réservée, susceptible d’inspirer la terreur ;
+elle crée ces fameuses lignes parallèles où
+maîtres et élèves cheminent sans risque de jamais
+se rencontrer ; et surtout elle s’appuie sur un
+code pénal que distinguent les caractères suivants :
+les châtiments prévus sont souvent d’ordre
+corporel ; ils écrasent l’enfant pour lui enlever
+le goût de la récidive ; ils s’appliquent automatiquement,
+brutalement, sans distinction de personnes,
+selon les exigences du tarif ; ils requièrent
+une comptabilité remarquablement tenue
+où on les voit s’inscrire en regard des délits et ne
+s’effacer qu’après solde complète.</p>
+
+<p>Cette méthode aboutit à de curieux résultats,
+qu’il serait trop long et trop cruel de relever ;
+mais nous avons encore dans l’oreille cette phrase
+d’un enfant qui l’avait subie pendant cinq ans :
+« Je n’ai mis le pied dans le bureau du supérieur
+qu’une seule fois, pour me faire ramasser. » Dans
+ce système, la compénétration des cœurs n’est pas,
+on le voit, l’idéal poursuivi, sinon atteint.</p>
+
+<p>Tandis qu’au contraire l’autre méthode ne
+pense, ne rêve qu’à cela : établir entre l’éducateur
+et l’élève un contact étroit, familier, intime,
+d’où jailliront une cordialité de bon aloi et une
+confiance abandonnée. Dans ce dessein, elle mêle
+partout enfants et supérieurs, en récréation, à
+la promenade, dans la salle d’études, à la chapelle ;
+elle descend l’autorité de son trépied et l’abaisse
+joliment, sans la compromettre, au niveau de
+l’enfant ; elle enveloppe l’élève d’une surveillance
+assidue, mais affectueuse, nullement tâtillonne,
+une surveillance qui ouvre les yeux, mais
+sait aussi les fermer ; elle ne proscrit ni le geste
+affectueux, ni la parole cordiale, ni le ton de la
+vraie paternité ; elle brise impitoyablement toutes
+les barrières qu’un respect mal entendu, ou des
+traditions jansénistes voudraient dresser entre
+maîtres et élèves ; en un mot, elle se fait toute à
+tous pour gagner au Christ la jeunesse. « Malheur
+à la maison, écrivait Don Bosco en 1884, quatre
+ans avant de mourir, où les supérieurs ne seront
+regardés que comme des supérieurs, et non plus
+comme des pères, des frères, des amis ! On les
+craint, mais on ne les aime pas. »</p>
+
+<p>Nous entendons l’objection, elle est si courante :
+« Dans l’aventure c’est votre prestige qui va
+sombrer. L’autorité, nécessaire à toute éducation,
+va être mortellement atteinte, car cette vie mêlée
+va permettre à l’œil infaillible de l’enfant de découvrir
+les petits côtés, les défauts, les travers de ses
+maîtres. »</p>
+
+<p>A quoi l’on pourrait répondre : Préférez-vous,
+adoptant l’autre système, étouffer la spontanéité
+de l’enfant, l’induire en hypocrisie, lui donner
+le goût de la façade soigneusement blanchie, mais
+abritant une marchandise équivoque, lui laisser
+de ses années d’enfance et de jeunesse, et de la
+maison où elles s’écoulèrent, le plus sombre des
+souvenirs ? Mais nous aimons mieux, avec un
+des plus éloquents défenseurs du système répressif,
+répondre : « Bien que les parents vivent avec
+leur marmaille et tripotent avec elle du matin au
+soir, ils ont un moyen de sauver leur prestige, c’est
+d’être des saints : et, de fait, beaucoup s’efforcent
+de devenir meilleurs. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Pas commode ce système-là, diront certains ! »
+« Entendons-nous, répondait Don Bosco ; très
+commode, très apprécié et très efficace du côté
+des élèves. Mais, convenons-en, assez pénible du
+côté de l’éducateur. Toutefois, les difficultés qu’il
+soulève seraient vite réduites, si le maître s’appliquait
+avec zèle à sa tâche. »</p>
+
+<p>Et comme pour enfoncer ce goût de l’éducation
+et cette méthode de sacrifice dans l’âme de
+ses disciples, il promettait aux partisans du système
+préventif quatre résultats certains : leurs
+élèves leur demeureraient attachés tout au long
+de l’existence, en dépit des pires écarts de la tête
+et du cœur ; nul d’entre eux, si méchant ou vicieux
+qu’on l’eût accepté, n’empirerait entre leurs mains ;
+la contagion du vice, étouffée ou neutralisée par
+cette surveillance attentive, s’arrêterait aux portes
+de la maison ; et enfin, et surtout, le cœur étant
+gagné, ce seraient les parties profondes de l’âme
+qui se laisseraient pénétrer et transformer.</p>
+
+<p>Plus tard, sur la fin de ses jours, à l’âge où
+toutes les leçons de la vie lui remontaient en
+sagesse et en expérience, vieillard presque septuagénaire,
+il incarnait en deux scènes vivantes ces
+deux systèmes qui partagent le monde des éducateurs.
+Il les saisissait tous deux au vif au cours
+d’une récréation de collège.</p>
+
+<p>Ici, disait-il, c’est la joie, l’expansion, le jeu
+animant de son souffle toute une jeunesse ardente.
+Pas de groupes isolés, pas de conversations louches
+dans les coins, pas de fuites dérobées dans les
+corridors ou les escaliers obscurs ! Mais des cris,
+des chants, des rires, à en avoir les oreilles cassées.
+Les supérieurs sont mêlés aux parties engagées et
+apportent à cette tâche une passion peu commune.
+Ceux dont les jambes n’ont plus la souplesse
+de la jeunesse ou de l’entraînement quotidien,
+encouragent de leur présence ou de leur applaudissement
+les succès de la partie, ou se promènent
+avec les élèves qu’un juste motif écarte du jeu.
+Tout le monde est sur la cour ; père et fils sont
+mêlés dans le plus charmant des vacarmes ; les
+regards sont francs, les fronts épanouis, les cœurs
+sur les lèvres : c’est la famille avec son charme,
+sa cordialité, son abandon, sa divine douceur.</p>
+
+<p>Quel contraste avec le spectacle d’une cour
+régie par l’autre système ! Ici, à l’heure de la
+récréation, plus de cris, de chants, d’éclats de
+voix. L’attitude des élèves reflète un morne ennui,
+une espèce de lassitude. Ils semblent tous bouder.
+Leur visage trahit une sorte de défiance qui fait
+mal au cœur. Quelques-uns d’entre eux courent et
+sautent avec la charmante étourderie de leur
+âge ; mais la plupart se tiennent solitaires dans
+les coins, appuyés aux murs, perdus dans leurs
+pensées. On en voit d’autres assis sur les marches
+des escaliers, répandus dans les corridors, dans
+les lieux écartés, pour échapper à la surveillance.
+Plusieurs se promènent lentement, en groupes,
+et discourent ; mais leur conversation ne doit pas
+être fameuse, sinon pourquoi ces regards inquiets
+et scrutateurs jetés à la dérobée, pourquoi ces
+sourires mauvais, révélateurs du mot ou du récit
+équivoques ? Où sont, à cette heure, les maîtres
+de ces enfants ? Ailleurs pour sûr, devisant ou
+philosophant entre eux, ou retirés dans leurs
+chambres. Sur la cour il n’y a que le surveillant de
+semaine, incapable de dominer la récréation et
+d’en assurer la discipline intérieure. A son passage
+les groupes s’écartent, les conversations s’étouffent
+et les attitudes redeviennent correctes. C’est tout
+ce que l’on veut cette cour-là, et certainement un
+des lieux de la maison où les âmes sont le plus
+endommagées. Fatal aboutissement d’une méthode
+qui, par principe, raréfie les contacts entre l’éducateur
+et l’élève, entre la matière à transformer
+et l’ouvrier même de cette transformation !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Mais, quoi que vous fassiez, objectent les gens
+d’esprit pratique, vous n’arriverez jamais à
+conjurer tout écart. Il s’en produira fatalement.
+Où sera la sanction alors ? Comment se rédige,
+dans ce système, le chapitre des punitions ? »</p>
+
+<p>L’objection ne déconcertait ni Don Bosco, ni
+ses premiers disciples. Voici sa réponse.</p>
+
+<p>Des punitions oui, il en faut. Nous ne sommes
+pas de ceux qui laisseront jamais la nature s’égarer
+sur de faux chemins. Quand elle s’y écarte, il faut
+la ramener ; de gré ou de force, il faut sévir. La
+prudence, l’exemple, la justice le requièrent, moins
+souvent peut-être qu’on le dit, mais quelquefois
+tout de même. Alors ces punitions s’inspirent du
+principe même du système : <i>Prendre garde avant
+toutes choses de fermer le cœur de l’enfant, de l’endurcir,
+de le clore à l’œuvre positive d’éducation.</i></p>
+
+<p>En vertu de ce principe, les châtiments en
+usage dans les maisons salésiennes revêtiront les
+quatre caractères suivants : <i>on les retardera le
+plus possible ; — ils ne seront ni humiliants, ni
+irritants ; — ils s’imprégneront de raison ; — ils
+relèveront eux aussi de ce fameux « ordre du cœur »</i>,
+si cher à Pascal.</p>
+
+<p>Don Bosco a pu affirmer au terme de sa vie
+qu’il s’était occupé pendant un demi-siècle et
+plus de la jeunesse sans avoir jamais eu à punir
+une seule fois. Sans doute c’était un saint, et il
+n’est pas donné à tout le monde de disposer de
+ce prestige et de cette science rare d’éducateur.
+Ses fils essaient quand même de marcher sur ses
+traces en punissant le moins possible, en retardant
+jusqu’aux extrêmes limites l’heure du châtiment.
+Ils surveillent toujours, mais du coin de l’œil,
+d’un œil qui, connaissant la légèreté involontaire
+de la jeunesse, se ferme souvent. Tant que c’est
+possible, dispensez-vous de punir, disait le Bienheureux :
+ils s’y essaient.</p>
+
+<p>Mais parfois ils ont conscience qu’une punition
+s’impose ; alors ils se rappellent les prescriptions
+de leur maître. Jamais ou presque jamais
+de châtiment public, humiliant, froissant les
+parties vives de l’âme, accumulant pour des
+années, pour une vie entière parfois, des trésors
+de rancune, arrêtant net tout travail sérieux
+d’éducation ! Jamais de châtiments corporels,
+irritants, écrasants, poussant les cœurs à la
+révolte : heures indéfinies de piquet, pensums
+interminables, positions douloureuses, coups, tirements
+d’oreille, etc., etc. Même les renvois,
+rendus obligatoires par le scandale obstiné et
+l’indiscipline entêtée, devront se faire joliment.
+Autant que possible on s’ingéniera à faire surgir
+un prétexte naturel, à faire arriver un parent
+providentiel qui éloigneront l’enfant dangereux.
+Ainsi l’honneur sera sauf. Et, au seuil de la maison,
+la dernière poignée de mains du maître sera
+encore affectueuse, pour que l’enfant prodigue
+sente qu’un cœur l’attend toujours au foyer de la
+vieille maison. « Cher petit, je ne puis te garder ;
+tu me gâterais mes autres brebis. Mais c’est un
+ami que tu laisses ici. Rappelle-le toi et reviens te
+jeter sur son cœur aux heures méchantes de la
+vie. »</p>
+
+<p>En 1880, à l’âge de 65 ans, le Bienheureux Don
+Bosco, revoyant une dernière fois les pages où il
+avait condensé le suc de sa doctrine, ajouta ces
+quatre lignes : « Avant d’infliger la moindre punition,
+supputez le degré de culpabilité de l’enfant ;
+et si l’avertissement suffit, n’employez point le
+reproche ; et si le reproche suffit, n’employez
+point le châtiment. » Ah ! Que voilà une règle
+d’or ! Comprendre la faute ! Expliquer le péché !
+Proportionner le châtiment non au délit, sans
+intelligence, brutalement, appliquant la lettre
+d’un code rigide, mais à la culpabilité, au degré
+de malice introduit dans l’acte ! Plus de tarif
+uniforme qui, en face du délit, relève la punition
+correspondante et l’inflige sans discernement ;
+mais un examen rapide et sage du cas individuel,
+et un châtiment proportionné au mal volontaire,
+et ramené à son minimum de sévérité efficace.
+Tel pauvre petit, à peine responsable, récidiviste
+du mal, héritier de tares ancestrales, victime désignée
+à toutes les séductions par la fragilité ou la
+violence de sa nature, allez-vous le traiter, pour
+le même délit, comme le bon petit enfant qui
+n’a jamais eu sous les yeux que des exemples de
+vertu, et, dans le sang, dans les nerfs, que des
+forces de vie et d’équilibre ?</p>
+
+<p>Enfin, à l’heure où il faudra sévir à tout prix,
+on se rappellera qu’il est de beaucoup préférable
+d’employer ce genre de punitions qu’une mère
+sait manier si adroitement. Un visage consterné,
+une parole froide ou indifférente, des yeux qui
+se détournent, une main qui se retire : quatre
+fois sur cinq cela suffit pour châtier des cœurs
+d’enfants, à condition toutefois qu’on ait réussi,
+par son dévouement, à s’en faire aimer.</p>
+
+<p>Écoutez Don Bosco :</p>
+
+<p>« Pour les jeunes gens est châtiment tout ce
+que l’on fait servir comme tel. C’est un fait qu’un
+regard glacial produit plus d’effet sur eux qu’un
+soufflet. Un mot de louange à qui l’a mérité, une
+parole de blâme à qui s’est oublié constituent
+souvent une récompense et un châtiment véritables. »
+Un soir que Don Bosco avait appris, par
+les rapports de ses surveillants, qu’un vent de
+fronde tentait de souffler parmi son petit peuple,
+il n’eut, pour l’arrêter net, qu’à dire à ses fils,
+après les prières du soir, avant de les envoyer se
+reposer : « Je ne suis pas content de vous. Ce soir
+je ne vous dirai rien : allez dormir ! »</p>
+
+<p>S’il arrive toutefois que l’enfant demeure
+rebelle à de tels procédés, alors la punition proprement
+dite est appliquée, celle-là même que
+nous avons qualifiée plus haut, ni irritante, ni
+accablante, toute empreinte de raison et réduite
+au strict minimum. On nous demande des exemples :
+en voici quelques-uns pris au hasard de
+nos souvenirs. L’enfant se verra privé de promenade,
+d’une séance théâtrale ; il sera retenu
+à l’heure de la récréation pour achever son devoir ;
+on prélèvera un tant sur ses réserves de bons
+points ; on lui interdira à son goûter les friandises
+apportées par sa famille ; ses jours de vacances,
+en fin d’année, seront diminués ; il partira plus
+tard ou rentrera plus tôt que ses camarades, etc.
+On voit que c’est toujours du même esprit que
+s’inspirent ces terribles punitions : ne pas se fermer
+un cœur dont la complicité est nécessaire à l’éducateur
+pour commencer, poursuivre et achever
+son œuvre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Tout à l’heure, à dessein, un mot est tombé
+de notre plume, que nous voulons reprendre ici
+comme conclusion de ce bref exposé. La famille !
+C’est le mérite de cette éducation à base de sollicitude
+attentive, de contact intime et fréquent
+entre le maître et l’élève, de compénétration des
+cœurs, de vouloir, dans la mesure du possible,
+reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’atmosphère
+même de la famille. La créature humaine
+ne peut s’en passer ; pour dilater sa vie, il faut
+qu’elle la respire. Si, par un accident bizarre ou
+tragique, ce milieu naturel, voulu de Dieu, vient
+à lui manquer, on voit tout de suite s’étioler son
+tempérament d’homme et de chrétien.</p>
+
+<p>Eh bien, soit ! dit l’éducateur salésien. Puisque
+la vie méchante, par ses nécessités économiques
+ou par les désertions du devoir qu’elle provoque,
+puisque la mort, par ses sombres coups d’aile,
+a privé ce petit de ce bien sans égal, nous lui
+reconstituerons une autre famille. Elle sera un
+peu artificielle sans doute ; mais notre souci,
+notre art et notre charité s’ingénieront de mille
+façons à rendre l’illusion assez forte pour que
+l’enfant se croie toujours au foyer paternel, dont
+sa jeune tendresse est, au moins momentanément,
+sevrée, et qu’il épanouisse en fleurs et en
+fruits les riches puissances de sa nature.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">III<br>
+De la liberté en éducation</h2>
+
+<p class="d">Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur
+et de l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place
+à la liberté de l’enfant. — Raisons de sa préférence
+pour cette manière d’agir. — Application du système,
+à la chapelle, en cour, en classe, à l’atelier, au patronage. — Moyens
+employés par le Saint pour éduquer
+la liberté de l’enfant. — Avantage d’une telle méthode. — Rôle
+du maître dans cette culture de la liberté. — Résultats
+de ce système, qui copie de bien près les
+menées de la grâce dans les âmes.</p>
+
+
+<p>L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent
+entre deux systèmes, celui de l’excessive rigueur
+et celui de l’extrême liberté. Quand ce n’est pas
+la routine ou la recherche du moindre effort qui
+inspire l’une ou l’autre, ces systèmes se rattachent
+infailliblement à une certaine philosophie, tout
+au moins à une idée sommaire de la nature humaine.
+Aux uns elle apparaît, en effet, comme
+foncièrement mauvaise, radicalement incapable de
+se porter au bien, prête à tous moments à s’évader
+en saillies mauvaises ; il faut la tenir constamment
+en lisière, la brider sans cesse, la courber
+perpétuellement sous une règle inflexible, une
+discipline de fer, arrêter net tout élan spontané
+de cette coquine. Règne de la loi, du système, de
+la discipline qu’aucune influence, personnelle et
+vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et
+de la répression aveugle.</p>
+
+<p>D’autres esprits, au contraire, posent pour
+maxime incontestable que les premiers mouvements
+de la nature sont toujours droits, ou encore
+qu’il n’y a dans l’homme de germe que pour le
+bien<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, et se refusent à voir quelle secrète complicité
+la nature humaine, livrée à elle-même,
+nourrit pour le mal : dès lors il ne s’agit plus que de
+la laisser faire, la laisser agir, la libérer le plus
+possible de toutes contraintes, l’abandonner à ses
+pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise,
+de l’anarchie des appétits. Triomphe du
+caprice et de l’instinct sur les ordres gênants de
+la raison !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La première de ces affirmations est de <i>Rousseau</i> dans
+l’<i>Émile</i>, et la seconde de <i>Kant</i> dans le traité de <i>Pédagogie</i>.</p>
+</div>
+<p>Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins
+absolue de la nature humaine, plus orthodoxe
+aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de
+vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre
+réel des choses, et passerait victorieusement entre
+ces deux écueils de l’excessive rigueur et de
+l’extrême liberté ? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a
+tenté et, après trente ans d’essais laborieux, sa
+pensée a constitué un monument d’une noble
+unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la
+liberté trouvent chacune sa part.</p>
+
+<p>Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est
+considérable. Se souvenant que — comme dit
+Bossuet — sous les ruines de cette nature déchue
+il y avait encore quelque chose de la beauté et de
+la grandeur du premier plan, le Bienheureux Don
+Bosco ne craignit pas de faire fond sur la spontanéité
+de l’enfant, sur la personnalité du petit
+chrétien, sur les forces vives de cette nature
+ardente. Il pensa, avec raison, que l’éducation ne
+consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant,
+mais à l’épanouir ; à comprimer ses énergies, mais
+à les discipliner. Il voulut que le maître fût, non
+pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de
+leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui
+doit apprendre à l’enfant à pouvoir un jour se
+passer de lui.</p>
+
+<p>D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté
+de l’enfant, pour un système d’éducation qui,
+sans idolâtrer cette fleur ardente, s’ingénierait,
+en lui fournissant les matières nutritives nécessaires,
+à l’épanouir magnifiquement sous le ciel
+de Dieu ? D’un flair mystérieux, le flair des précurseurs,
+qui, rien qu’à humer l’air de leur temps,
+devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer
+les volontés humaines ; — de ses propres
+souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt, élevée
+au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline
+janséniste, au milieu de maîtres qui se faisaient
+un point d’honneur de ne pas frayer avec leurs
+élèves ; — d’un sens profond de l’Évangile, où
+toute la pédagogie de l’amour est en germe, éparse
+aux quatre coins du livre sacré ; — enfin du génie
+de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi
+fort que quiconque. De fait, quand plus tard
+l’histoire impartiale dressera le catalogue des
+découvertes pédagogiques du siècle passé, elle
+cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement
+des œuvres laïques ou protestantes,
+et elle alignera parmi les constructions solides,
+originales et défiant le temps, le système d’éducation
+conçu et réalisé par le Bienheureux Don
+Bosco.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Pour saisir sur le vif, en action, ce respect
+de la liberté de l’enfant, entrez dans la première
+maison salésienne venue, et faites le tour du
+curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais
+qui ouvre le bon œil. Nous voici à la chapelle, à
+l’heure de la messe quotidienne. Regardez bien,
+vous chercherez en vain la moindre trace de ce
+vieux gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui
+jadis tyrannisaient les manifestations de la piété
+chrétienne ou en faisaient quelque chose d’officiel,
+de réglementé.</p>
+
+<p>Tant de communions à l’année, à tels jours
+tout le collège réuni ! La marche vers la Table
+Sainte bancs par bancs ! C’est si beau, si ordonné,
+si édifiant ! Les confessions à date fixe : telle
+classe, tel samedi ; telle autre classe, le samedi
+suivant ! Une belle règle uniforme, rigide et
+impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver,
+à jour et heure déterminés, les émotions
+religieuses nécessaires. Ici, dans la chapelle salésienne,
+rien de tout cela. Des confesseurs un peu
+partout, présents à chaque office, attendent le
+pénitent qui, librement, vient faire l’aveu de ses
+fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule
+pression extérieure que subit la volonté des autres.
+A l’heure de la communion, le spectacle est encore
+plus original, plus typique, dirions-nous. Déjà le
+célébrant s’est retourné pour dire « <i lang="la" xml:lang="la">Misereatur
+vestri…</i> » et à peine quelques unités sont à la
+Table Sainte. Puis, à l’<i lang="la" xml:lang="la">Ecce Agnus Dei</i>, voici trois
+ou quatre enfants qui sortent du premier banc en
+même temps que trois ou quatre autres arrivent
+du fond de la chapelle. Le spectateur regarde et
+il en voit une demi-douzaine qui s’échappent des
+bancs du milieu ; les bancs de devant, ceux de
+derrière, déversent leur contingent, toujours par
+petits groupes. Certains paletots s’approchent,
+certaines soutanes ne bougent pas ; d’ici, un
+enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son
+maître ; de là, un surveillant se lève et va rejoindre
+ses petits à la Table Sainte. Et durant tout le
+temps que dure la communion, les uns vont et
+viennent, les autres laissent passer ; les uns
+s’avancent dans le plus parfait recueillement, les
+autres prient agenouillés, la tête entre les mains.
+Enfin le banc de communion se dégarnit et le
+prêtre retourne à l’autel ; mais s’il fallait dire un
+tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce serait
+difficile. Pourquoi cela ? C’est que Don Bosco a
+défendu de se rendre à la Table Sainte par bancs
+entiers ; il a même été jusqu’à bannir de ses maisons
+l’expression « communion générale ». De la
+piété, oui, et beaucoup, mais de la piété libre ; la
+communion fréquente et même quotidienne, oui,
+mais une entière liberté pour la communion,
+même aux jours de grande fête.</p>
+
+<p>Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour
+de récréation et y retrouver cet esprit de saine
+liberté. Tout le monde y joue, la règle est absolue :
+voilà la part de la discipline. Et la plupart des
+surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un
+plaisir de se plier eux-mêmes à cette règle.
+Mais quelle variété dans ces jeux ! Et quelle
+franche liberté laissée à ces ébats ! Les amateurs
+de balle se groupent entre eux, les passionnés de
+barres s’alignent en deux camps, tandis qu’une
+épuisante partie de « gendarmes-voleurs » embrigade
+les plus bouillants. L’Oratoire de Turin a
+conservé le souvenir d’un carré de laitues envahi,
+piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint
+jouant à la petite guerre. A sa vieille maman qui
+lui reprochait d’avoir toléré cette incartade, Don
+Bosco répondit : « Va, le mal est petit, l’important
+est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste,
+vois-tu… » Et un geste de détachement achevait
+la pensée du saint, qui avait un faible pour cette
+exubérance de vie, signe authentique de la santé
+de l’âme.</p>
+
+<p>Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et
+en parfait silence les élèves se sont alignés pour
+monter en classe. Pénétrons derrière eux dans
+les locaux scolaires. C’est une chose curieuse
+qu’une classe dans les maisons de Don Bosco.
+Rien de solennel, de compassé, de doctoral. Une
+familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le
+respect dû au professeur, y règne d’un bout à
+l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige des leçons
+impeccables, les devoirs sont minutieusement
+épluchés, le crible de la correction se montre
+aussi fin et ténu que dans les meilleurs établissements ;
+mais, comme dirait le Prince d’Aurec,
+il y a la manière, et la manière, dans les maisons
+salésiennes, est toute empreinte de paternité. On
+y laisse carte blanche à la spontanéité de l’enfant.
+Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas
+arrêtée aux lèvres par le regard rigide du maître ;
+elle s’insère tout naturellement dans le tissu de
+l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui
+détend les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les
+esprits sont du pain quotidien. On sait ici que
+l’attention de l’enfant est de petite embouchure,
+et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les
+notions, même élémentaires, du savoir humain.
+Le maître n’a aucune de ces attitudes qui figent,
+ou paralysent les langues : tout en lui au contraire
+appelle, sollicite, réclame la question,
+l’objection, la demande de lumières. En un mot
+les classes salésiennes sont plus des causeries que
+des cours, et, dans le maximum de liberté accordée
+à cet exercice, on s’y instruit presque en s’amusant.</p>
+
+<p>Traversez maintenant la cour et poussez votre
+inspection dans les ateliers professionnels où la
+crise de l’apprentissage reçoit sa solution la plus
+intelligente : qu’y voyez-vous ? Courbés sur leur
+travail, des apprentis qui, généralement en quatre
+années d’entraînement progressif et contrôlé,
+réussissent à devenir des valeurs professionnelles.
+Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier
+possédant la technique de son métier. Enseignement
+manuel et cours théoriques s’entremêlent
+au long du jour pour mettre aux mains de ces
+jeunes gens un instrument capable de les faire
+vivre. En leur tenant le langage de l’intérêt et de
+la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent
+cette discipline, ils auront, dans l’existence, une
+supériorité marquée sur tous ceux dont l’apprentissage
+fut écourté, bousculé, ou exploité. La plupart
+se rendent à ces raisons ; mais si, un jour ou
+l’autre, par caprice, soif de liberté, avidité de
+gain, le petit apprenti veut quitter ses maîtres et
+aller grossir le nombre des imprudents qui sacrifient
+à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur,
+il est libre : nul contrat ne le lie, la porte
+est ouverte. On essaie de lui faire comprendre la
+gravité de cette démarche, ses conséquences
+fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner.
+Si l’on n’y parvient pas, on se garde bien, dans les
+maisons salésiennes, de faire jouer le « <span lang="la" xml:lang="la">sic volo, sic
+jubeo</span> » ; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre
+vigilance, nos prières et nos sympathies escortent
+encore dans la vie cet imprudent qui veut s’émanciper.</p>
+
+<p>L’on agit de même au patronage salésien à
+l’égard des enfants qui, de temps à autre, le désertent
+ou le trahissent. Le patronage salésien — Don
+Bosco l’exigeait — a toujours sa porte ouverte :
+entrée libre comme au bazar. Si un enfant arrive,
+présenté par ses parents, tant mieux ; s’il arrive
+tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même
+chose : figure nouvelle dont on établit l’état civil,
+sans plus. Mais vient-il à manquer un dimanche,
+deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne
+l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la
+famille, classé enfant prodigue peut-être, mais
+c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu honteux
+au seuil du local, on se montrera pour lui plus
+affectueux, plus paternel ; on soulagera ses remords
+par un accueil de bonté, et, comme dans l’Évangile,
+on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces
+procédés ont leurs inconvénients : qui le nie ?
+Mais si l’on savait comme ils attachent par leur
+tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs
+maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe ?…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête
+pas là pour faire l’apprentissage de la liberté chez
+l’enfant. Elle dispose d’autres moyens pour
+atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation.</p>
+
+<p>Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient
+essentiellement à connaître ce que cachent ces
+cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions,
+d’aspirations qui les agitent, pour y porter la
+lumière, l’ordre et la loi chrétienne. Mais le moyen
+de se procurer cette science, si une discipline
+rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner
+la crainte dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes,
+et les contraint de jouer un rôle hypocrite contraire
+à la spontanéité de leur âge ? Il faut donc, conservant
+de la discipline ce qui est nécessaire à la
+marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation,
+laisser les enfants s’ébattre, se remuer,
+détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur
+activité en des jeux, des promenades, des divertissements
+variés ; il faut les laisser se manifester
+librement, se raconter, mettre au jour, sans crainte
+d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur
+cœur ; il faut les placer dans une atmosphère de
+saine liberté où, comme au foyer familial, ils
+penseront tout haut. « Donnez donc aux enfants,
+disait le Bienheureux, liberté complète de sauter,
+courir, faire du tapage. » « Faites tout ce qui vous
+passera par la tête, disait saint Philippe Néri, ce
+grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez
+le péché. »</p>
+
+<p>Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses
+élèves des occasions multiples d’exercer leur
+jeune liberté, de prendre des initiatives, d’endosser
+des responsabilités. Il leur confiait des
+tâches particulières, leur demandait un service
+spécial, les engageait dans des occupations nouvelles.
+Le théâtre, la musique, la gymnastique,
+les promenades, les colonies de vacances offraient
+un champ très vaste à son dessein. Il poussait
+même plus loin : de ses meilleurs élèves il faisait
+des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs,
+moniteurs de gymnastique, metteurs en scène,
+machinistes, etc., etc. La pédagogie salésienne
+est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant
+des caractères propres de la jeunesse et des
+tendances personnelles de chaque élève. « La
+première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse,
+a écrit un théoricien moderne<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, est de
+surveiller l’apparition de chaque inclination, de
+mettre à sa portée un aliment approprié à sa
+valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir
+et de l’assimiler. Les fêtes, les représentations
+dramatiques, les cérémonies, la décoration des
+salles, les lectures variées, les jeux et toutes les
+formes humaines de la joie, à condition que les
+élèves y soient inventeurs et acteurs plus que
+spectateurs, favorisent et règlent l’essor de l’imagination,
+et la sollicitent peu à peu aux créations
+achevées. » Ces lignes sont de 1910 ; en 1875, Don
+Bosco réalisait déjà, dans chacun de ses collèges, les
+desiderata qu’elles expriment.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Du dressage à l’éducation</i>, par L. Mendousse, Paris,
+Alcan.</p>
+</div>
+<p>De même quand, avec des mots solennels et un
+peu abscons on vient vous dire : « qu’il importe
+par-dessus tout de faire passer le pubère du régime
+de l’hétéronomie à celui de l’autonomie », on
+réclame pour l’âme de l’adolescent un traitement
+que l’éducation salésienne s’est toujours efforcée
+de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce
+que tout ordre donné pût se justifier, que la raison
+de l’enfant convînt d’elle-même de la bonté, de la
+nécessité de l’ordre, du silence, de la règle, qu’il
+s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un
+mot ne fût pas contrainte, mais libre et volontaire,
+hommage de sa raison à un ordre de choses compris
+et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en face
+d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission
+apeurée, colère ou tremblement ; la nouvelle, la
+sienne, veut être aimée et embrassée de belle
+humeur par ceux auxquels elle est proposée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est la qualité de cette obéissance qui explique
+précisément pourquoi, dans les maisons salésiennes,
+les châtiments, les punitions sont si rares
+et d’une espèce si particulière.</p>
+
+<p>Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne
+discipline ne pouvait se passer d’un corps d’agents
+à l’affût des manquements ; elle avait une police,
+un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles,
+un cachot, une comptabilité ingénieusement
+odieuse de délits, et quasi-délits, que rachetaient
+non le repentir du coupable, mais les châtiments
+dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline,
+au contraire, n’a que faire de tout cet
+attirail. Avec elle le châtiment lui-même, quand
+il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit pas,
+est accepté, consenti par la raison qui reconnaît
+les droits de la justice ; avec elle la culpabilité
+individuelle est pesée et la part du volontaire
+déterminée ; avec elle le châtiment corporel est
+impitoyablement banni comme peu digne d’âmes
+libres, comme aussi l’avalanche de pensums, de
+reproches, de sévérités de toute sorte ; avec elle
+l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont
+prises pour ce qu’elles sont, et les yeux du maître
+se ferment aisément sur eux ; avec elle enfin et
+surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une
+mère sait manier si délicatement.</p>
+
+<p>Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les
+maisons salésiennes, ne s’inspire de ce souci constant
+de travailler à l’apprentissage de la liberté
+de l’enfant. On sait que dans ces établissements
+elle est de toutes les minutes. Du matin au soir,
+et du soir au matin, un œil exercé mais affectueux
+ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu
+à un autre, d’une occupation à une autre, mais
+toujours il aura près de lui, dans la personne du
+Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de
+le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le
+relever aussi. Surveillance assidue, mais nullement
+pesante, agaçante, exigeante sur des riens.
+« Fais ceci ; ne fais pas cela ; ne touche à rien ;
+tais-toi ; tu parleras quand on t’interrogera ;
+tiens-toi droit, etc., etc. » Au contraire, elle se
+plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le
+laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau,
+comme disait Don Bosco, pour qu’il apprenne à
+nager. Même s’il perd pied, à condition que ce ne
+soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa
+brasse tout seul. On est sur la berge, on surveille
+l’effort : l’enfant le sait bien ; et si le plongeon est
+trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier
+au secours : un bras vigoureux l’aura vite ramené
+à la rive. Pour nous servir d’une autre image,
+le surveillant, dans ce système, n’est pas le
+tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout
+écart de croissance, c’est le jardinier uniquement
+attentif à lui fournir l’air et la lumière,
+à amender le sol quand il renferme des matières
+nutritives peu abondantes, ou dangereuses, ou
+réfractaires à l’assimilation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les résultats de cette éducation, on les aperçoit :
+indiquons-les en deux mots. Elle arrive à
+révéler au maître le caractère de l’enfant pour
+le régler en toute prudence et en épanouir les
+énergies cachées. Les enfants se classent assez
+facilement en exubérants et en timides ; avec la
+vieille discipline, les uns devenaient facilement
+des révoltés et les autres des impuissants. Cette
+éducation nouvelle prévient ce double échec en
+canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les
+énergies latentes des autres. C’est encore elle,
+qui, de tous les anciens élèves sortis des maisons
+salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards.
+On a pu faire à ces jeunes gens des reproches
+légitimes, mais jamais on ne les a accusés de manquer
+d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit inventif
+et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation,
+qui se préoccupe toujours de l’heure où la plante
+sortira de serre, travaille pour la vie et non pour
+la seule tranquillité de la minute présente. Les
+vents mauvais, les orages, les intempéries pourront
+se déchaîner peut-être, elle sera de force à leur
+résister.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces
+procédés éducateurs, c’est qu’ils ressemblent
+étrangement, s’ils ne les copient pas, aux savantes
+menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme
+la grâce, cette pédagogie est vigilante ; comme
+elle, elle s’installe au cœur même de la place et
+ne le lâche jamais ; comme elle, elle respecte la
+liberté de l’homme, de l’enfant ; mais comme elle
+aussi, elle se sert de tous les moyens pour la
+redresser, la discipliner ; comme elle, elle ne punit
+le péché que par ses propres conséquences ; et
+comme elle, elle exige l’acquiescement volontaire
+de la conscience ; comme elle enfin, elle peut apparaître
+à certains moments insuffisante et vaincue,
+mais comme elle, elle finit par avoir le dernier
+mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh bien, calquer
+sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu,
+faire en petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation,
+ce que l’Esprit de Dieu fait en très grand
+dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il, tenir
+la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter
+la phrase célèbre, quoique un peu vulgaire :
+l’essayer, c’est l’adopter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">IV<br>
+De la joie en éducation</h2>
+
+<p class="d">La maison d’éducation doit baigner dans la joie. — Le
+Saint la veut partout, même à la chapelle. — Les
+bienfaits de la gaîté. — Sources de la joie chrétienne
+au collège. — L’aboutissant normal de cette éducation
+joyeuse.</p>
+
+
+<p>Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui
+monte ? Voilà un des problèmes les plus débattus
+par nos pédagogues modernes. Les réponses sont
+diverses comme les philosophies ou les doctrines
+qui les dictent. Le Bienheureux Don Bosco, lui,
+avait pris position. S’il est un esprit propre à
+comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire
+monter en fleur, puis en fruits l’âge terrible qui
+va de douze à dix-huit ans, c’est assurément
+celui qui prend le nom et s’inspire des principes
+du grand Évêque de Genève, l’esprit salésien.
+Dressé à cette école, pénétré des maximes de ce
+maître, Don Bosco établit un corps de doctrine
+pédagogique qui est de première valeur. Il fit
+plus : il l’accrut, l’enrichit de sa propre expérience,
+de ses réflexions d’homme du vingtième
+siècle, et de cette collaboration étroite entre la
+pensée de l’Évêque de Genève et celle de son
+disciple moderne sortit un art d’éducation qui
+s’impose.</p>
+
+<p>A l’analyse, on constate, presque de prime
+abord, que ce système a compris l’importance
+capitale de la joie en éducation. Dans la vie de
+ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et
+très belle ; il l’a versée à haute dose dans son
+règlement ; il en a pour ainsi dire imbibé chacune
+des actions qui composent la journée du collège.
+Sans faire fi de la discipline — qu’il voulait exacte,
+mais pas tâtillonne ; respectée de l’élève, mais
+pas idolâtrée du maître ; familiale et jamais
+draconienne — il voulut que la joie tînt un
+rôle de premier plan dans l’éducation de ses
+fils. Il ne s’en est jamais repenti.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des impressions qu’un œil attentif et compétent
+emporte toujours d’une visite à une maison
+salésienne c’est l’atmosphère de joie dans
+laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux
+Don Bosco, la joie était un facteur indispensable
+de succès en éducation. Il l’a poursuivie tout au
+long de son existence, depuis le jour où jeune
+séminariste il fondait avec quelques amis la
+<i>Confrérie de la joie</i>, jusqu’à l’heure où, livrant au
+public les leçons de sa longue expérience, il écrivait
+cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri :
+« Laissez donc aux enfants pleine liberté de sauter,
+courir, faire du tapage à leur gré. » Une des paroles
+qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était
+celle-ci : « Allons ! sois joyeux ! » La joie, il la
+voulait partout : en récréation, en promenade,
+cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle.
+Le théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr
+Dupanloup<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ; il n’épouvanta pas Don Bosco, et, le
+premier des éducateurs modernes, il dressa ses
+tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique,
+sous toutes ses formes, occupe une place de choix.
+Il eût approuvé ce vœu d’un philosophe moderne<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> :
+« L’enfance et la jeunesse devraient
+être élevées <i lang="la" xml:lang="la">in hymnis et canticis</i> », comme il eût
+aimé cette réflexion d’un de nos meilleurs écrivains :
+« Vous dites : on n’apprend pas en s’amusant ;
+et moi je réponds : on n’apprend qu’en
+s’amusant. L’art d’enseigner n’est que l’art d’éveiller
+la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire
+ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans
+les esprits heureux. Les connaissances qu’on
+entonne de force dans les intelligences les bouchent
+et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut
+l’avoir avalé avec appétit. » Le goût, l’amour, le
+plaisir de l’étude, il voulait que, par la variété et
+l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de tenir
+l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère
+de cordialité de la classe, par la science
+charmeuse du maître, on les inspirât profondément
+à l’élève.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> « Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations
+dramatiques <i>françaises</i> qui, disait-il, passionnent
+et dissipent une maison sans grand profit pour son progrès
+intellectuel. » <i>Vie de l’abbé Hetsch</i>, p. 368.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> A. Ravaisson.</p>
+</div>
+<p>Il voulait aussi qu’il emportât de ses années
+d’éducation le goût et l’amour de la maison de
+Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à la
+rendre attrayante, aussi bien par la beauté du
+culte que par la participation de tous aux offices
+et aux chants religieux. Pas de messes suivies
+dans un silence accablant, mais des prières récitées
+à haute voix et coupées de cantiques ; pas
+d’exercices importuns, longs, produisant comme
+un sentiment de lassitude, mais des offices brefs,
+des instructions vivantes et enlevées, des cérémonies
+captivantes, de la musique, des fleurs et
+des lumières. Et pour retenir tranquille et captivé
+tout son petit peuple de marmots, son zèle ne
+reculait devant aucune innovation, pourvu que
+le respect dû à la maison de Dieu n’en souffrît
+d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance
+et l’amour qu’il jetait à la base de la piété
+chrétienne qu’il faisait de la chapelle une maison
+de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits
+était heureuse d’aller cueillir une heure de joie.
+Jadis, aux siècles qu’influençait l’esprit de Jansénius,
+on disait : « Adorez Dieu. Tremblez devant
+Dieu. » Don Bosco, suivant l’admirable conseil
+de Fénelon, disait : « Tâchez de leur faire goûter
+Dieu à ces petits<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille</i>.</p>
+</div>
+<p>Un grand Maître de l’Université de France<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>
+avait coutume naguère de répéter à son peuple
+de subalternes en parlant des internes de ses
+lycées : « Faisons-leur des murs souriants. » Don
+Bosco n’avait pas attendu ce conseil pour faire de
+toutes ses maisons des demeures attrayantes où
+la joie se sentît comme chez elle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Jules Ferry.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Dans quel but ?</p>
+
+<p>Parce que, avec son sens profond de l’éducation,
+il avait vite compris que la tristesse et l’ennui,
+ces deux vilaines bêtes noires, comme les
+appelait M<sup>me</sup> de Sévigné, glacent ou étouffent
+les âmes, les replient sur elles-mêmes ou les
+courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites
+ou des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent
+les meilleures activités, retardent ou arrêtent
+l’éclosion des talents les plus vigoureux. Tandis
+qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui
+jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque
+et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance
+et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de
+l’éducateur en ce sens que grâce à elle l’enfant se
+laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque
+sans y prendre garde.</p>
+
+<p>Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui
+ne gagne à son contact : la tristesse et l’ennui
+sont mères de l’apathie ; mais la joie, elle, se
+prolonge toujours en ébats et en mouvements.
+Elle détend les nerfs, elle les rafraîchit ; elle fait
+passer à travers l’organisme comme un frisson
+de vie ; et ce n’est pas un des moins curieux
+effets de l’influence du moral sur le physique que
+ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce nerf
+aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la
+joie instille à la nature de l’enfant.</p>
+
+<p>On l’a observé aussi, et bien finement<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>,
+que ce qui descend dans l’esprit et le cœur de
+l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse
+d’un rayon de joie pénètre bien plus avant,
+adhère plus fort à l’intelligence et à la mémoire,
+atteint plus sûrement le fond même de l’être,
+la moelle même du caractère.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Vers la joie</i>, par Mgr Keppler, chapitre XVII.</p>
+</div>
+<p>Ajoutons que la joie s’intègre admirablement
+dans le système d’éducation salésien, s’il est vrai
+que, d’une part, ce système tend essentiellement
+à provoquer la confiance de l’enfant, et que,
+d’autre part, il n’est rien, après l’affection dont
+il doit se sentir enveloppé, qui n’épanouisse son
+cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux
+que cette atmosphère de joie dans laquelle il
+baigne. Goûtez l’image si juste par laquelle un
+pédagogue moderne<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> exprime le fond de toute
+cette théorie de la joie : « Comme les œufs des
+oiseaux, comme le nouveau-né de la tourterelle,
+l’enfant n’a besoin au début que de chaleur. Mais
+qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin
+humain, sinon la joie ? C’est elle qui permet aux
+forces naissantes de croître, tels les rayons de
+l’aurore ; elle est le ciel sous lequel tout prospère,
+sauf le poison. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> J. P. Richter.</p>
+</div>
+<p>Pour clore cette litanie des bienfaits de la
+joie, rappelons qu’il importe extrêmement qu’à
+l’heure de la formation première et définitive
+l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort
+et la joie. Il serait fâcheux et funeste que de
+toutes ces années d’éducation il emportât cette
+impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est
+bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon :
+« Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de
+la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent
+à lui sous une figure agréable, tout est perdu. »</p>
+
+<p>Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce
+bambin évaporé et distrait deviendra un adolescent
+grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira
+les yeux sur la vie et le monde, quel spectacle
+frappera immanquablement son esprit curieux ?
+Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera,
+le vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il
+éclatera de rire, il semblera tirer à lui tout le
+plaisir, il laissera entendre que seul il monopolise
+le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge — qu’à
+cette heure son inexpérience serait
+incapable de démasquer — il faut que de bonne
+heure le jeune homme ait appris que la vertu est
+charmante, qu’elle recèle des joies profondes, que
+la religion n’est jamais amie de la tristesse, qu’elle
+bénit et encourage toute joie pure, que le vrai rire
+est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la
+plus douce des créatures sorties de ses mains,
+après l’amour.</p>
+
+<p>Nous n’ignorons pas toutes les objections que
+l’on peut dresser contre cette théorie : elle énerve
+la discipline, elle semble faire litière du péché
+originel et de ses conséquences, elle ouvre dans
+les cœurs un appétit féroce de distractions, elle
+fait des âmes de plaisir, elle dégoûte de l’œuvre
+austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne
+tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il
+serait prouvé que pareil système d’éducation
+côtoie fréquemment des précipices, et y verse
+quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en
+souvenir des bienfaits de la joie que nous
+venons d’énumérer, nous pourrions répéter après
+M<sup>me</sup> de Maintenon : « Quand même la gaîté
+serait excessive, les suites en sont moins
+fâcheuses que celles de la tristesse. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne,
+verser si aisément dans l’excès, elle qui
+s’alimente aux sources les plus pures ? D’où
+provient, en effet, dans les maisons salésiennes,
+la joie qui s’épanouit dans les cœurs et sur les
+visages ? La philosophie nous apprend que la
+joie est cette complaisance du cœur dans un bien
+qu’il sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien
+dont l’enfant élevé à l’école du Bienheureux
+Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur ?</p>
+
+<p>C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse
+toute. L’éducateur ne l’écorne pas, ne l’atrophie
+pas, ne l’étouffe pas ; il laisse cette plante ardente
+s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu.
+Il se contente de lui fournir à discrétion l’air
+et la lumière, et de surveiller la qualité du sol
+où elle puise son aliment.</p>
+
+<p>C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir
+aimé, vraiment aimé. Quoi que prétendent certains
+esprits chagrins, l’enfant n’est jamais insensible
+à ce bonheur. Il a même un merveilleux
+instinct, presque un don de divination, pour
+deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu,
+senti, savouré, remplit son petit cœur d’une
+émotion joyeuse.</p>
+
+<p>C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal
+d’une conscience en paix avec Dieu, limpide,
+pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se
+sent installé dans l’amitié divine, d’une âme
+mise en contact par la religion avec toutes les
+sources des grandes émotions.</p>
+
+<p>C’est enfin — car il faut nous borner — cette
+variété de moyens, d’industries, d’occupations
+par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie de
+toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids
+de la discipline, adoucir ses rigueurs, rompre ses
+monotonies, atténuer les effets désastreux et
+déprimants d’une règle inflexible.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A quoi aboutit cette éducation menée dans la
+joie ?</p>
+
+<p>A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens,
+des valeurs sociales ? A les faire traverser
+sans dégâts la crise de la jeunesse ? A les maintenir
+fermes dans la voie des commandements
+de Dieu ? A assurer le salut de leur âme, but
+suprême de toutes les pensées de l’éducateur ?
+Hélas ! Ce serait trop demander à une méthode
+que d’en attendre de pareils résultats ! La vie
+est méchante et les hommes aussi : ils se chargent
+souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait
+bâti sur le roc, et de ravaler à leur niveau les
+âmes qui rêvaient de planer au-dessus de leurs
+tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons
+affirmer, et preuves à l’appui, c’est que
+<i>pareille éducation attache d’un lien puissant et
+doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a
+donnée</i>. Et c’est déjà quelque chose.</p>
+
+<p>Pour elles, le collège n’est plus cette « geôle de
+jeunesse captive » dont parlait Montaigne ; il
+n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au poète<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>
+sous un jour sombre, avec</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i">Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses,</div>
+<div class="verse i">Ses salles qu’on verrouille<b>. . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse i">Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs,</div>
+<div class="verse i">Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Victor Hugo.</p>
+</div>
+<p>Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement,
+on a traversé les plus belles années
+de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on
+montre le poing dans un geste de dépit inconsolable ;
+mais, au contraire, c’est la bonne maison
+où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant
+d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si
+fortes ; où, presque sans y prendre garde,
+l’on s’est imprégné pour la vie des principes
+qui font marcher droit et des lumières qui font
+distinguer toutes choses ; où l’on a été vraiment
+aimé comme peut-être on ne le sera jamais
+plus dans la vie, pour soi, pour son âme ; où
+à chaque détour de corridor, à chaque coin de
+la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent
+pour nous accueillir tous les souvenirs du passé,
+et les figures les plus chères. Figures aimées de
+nos anciens maîtres ! Elles ont le même sourire
+que jadis ; les cheveux ont blanchi, les traits se
+sont creusés, mais au fond des cœurs la flamme
+sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de
+retrouver en quelque état qu’ils soient : fils
+fidèles ou enfants prodigues, ces gamins de jadis
+devenus des hommes, happés, secoués, tourmentés
+et parfois aussi, hélas, pervertis par la
+vie ! Avec eux, tout haut, on se remet à épeler le
+passé ; avec eux, tout bas, on murmure les mots
+divins qui vont atteindre les parties profondes
+de l’âme.</p>
+
+<p>Instants de pure jouissance, bain fortifiant de
+jeunesse ! Nul ne s’y dérobe. Il suffit qu’un
+hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes
+au voisinage du logis où se sont écoulées les plus
+belles années de leur existence, les plus joyeuses,
+pour qu’ils poussent la porte et entrent. Dès le
+seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit.</p>
+
+<p>Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort
+à ramener l’homme fait à la pureté de la source
+première, et à l’y replonger un instant pour le
+rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux
+tentations de la vie, aux devoirs austères !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">V<br>
+De l’autorité en éducation</h2>
+
+<p class="d">Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant ? — Ni
+au nom de la force, ou de la crainte, autant que
+possible ; au nom de la raison et de la foi, dès qu’il se
+peut ; et, en attendant, au nom de la charité et de
+l’amour. — Ce qu’il faut entendre en éducation par ce
+mot trop profané. — Résultats consolants de cette
+manière d’agir.</p>
+
+
+<p>C’est au problème de l’autorité que l’on attend
+un système pédagogique. Quelle place va-t-il lui
+faire ? Sur quelle base va-t-il l’asseoir ? Toute
+une philosophie est engagée dans cette double
+question. Nous l’avons déjà dit : selon que l’on
+considère l’enfant comme un foyer d’appétits
+anarchiques, ou comme une bonne petite nature
+inclinée au bien, l’on oscille de l’excessive rigueur
+à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès lors qu’une
+volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom
+de qui ou de quoi le fait-elle ? De la force irraisonnée
+qui exige à tout prix la discipline ? De la
+raison qui attend l’assentiment volontaire ? De la
+foi qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la
+seule autorité de Dieu ? De la conscience ? Questions
+brûlantes dont la réponse constitue toujours la
+partie centrale des théories d’éducation ! Nous ne
+saurions l’éviter. Voyons donc comment la méthode
+salésienne résout le problème.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous
+dit, <i lang="la" xml:lang="la">in hymnis et canticis</i>. La vraie joie, celle
+qui jaillit des sources pures de l’âme, dilate,
+épanouit, provoque et entretient la droiture,
+l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est
+l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens
+que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher,
+saisir, former, ciseler presque sans y prendre
+garde.</p>
+
+<p>Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté
+qui respecte sa spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant
+demande, en effet, que son originalité ne
+soit pas étouffée, mais épanouie ; que ses énergies
+ne soient pas comprimées, mais disciplinées ;
+en somme que l’éducateur le traite un peu comme
+la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec
+cette patience, cette sagesse, cette vigilance de
+tous les instants, cet art infini de guetter l’occasion,
+qui arrivent à plier librement nos volontés au plan
+divin.</p>
+
+<p>« Fort bien ! Très joli ce programme de haute
+liesse, d’initiative éveillée et de libre obéissance,
+diront certains ! Mais vous avez l’air d’oublier
+en tout cela que la matière peut être rebelle à
+l’effort de l’éducateur. Elle regimbe parfois,
+souvent, contre l’ordre, non par un simple jeu
+de réflexes, mais de parti pris. Le commandement
+gêne tel appétit : on le bouscule, et voilà tout !
+On peut vouloir réduire le rôle de l’autorité, mais,
+que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue
+à certains moments, et fasse plier ! »</p>
+
+<p>Oui certes, et le système salésien se garde bien
+de faire fi de l’autorité. Il n’ignore pas que le
+péché originel a vicié, sinon radicalement, comme
+le voudraient certains, au moins profondément,
+la pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait
+sa précocité jusque dans le bébé tétant le
+sein de sa mère : et il ne se trompait pas. Commander,
+il le faut ; courber sous la règle, la loi,
+le règlement l’enfant, l’adolescent, c’est de toute
+nécessité. Mais nous demandons au nom de qui
+et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier
+victorieusement une petite liberté humaine, à
+qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance de persuasion ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la force ? — A des yeux qui roulent, menaçants,
+à un physique qui en impose, à une main qui
+se lève, à une attitude qui fait rentrer sous terre ?</p>
+
+<p>A la crainte ? — Si tu n’obéis pas, c’est ceci
+qui t’attend : tel pensum, tel châtiment, telle
+privation, telle humiliation publique.</p>
+
+<p>A la raison, à la conscience ? — A la raison
+qui veut enlever l’assentiment libre de l’enfant,
+et rêve candidement de le faire convenir de la
+justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition.</p>
+
+<p>A la foi ? — Cet ordre est celui-là même que
+te donnerait Jésus-Christ, le Fils de Dieu, que
+tu aimes ; cet ordre s’inspire de son esprit ; cet
+ordre te vient de ses représentants.</p>
+
+<p>Nous répondons : ni à la force, ni à la crainte
+<i>autant que possible</i> ; à la raison et à la foi, <i>dès qu’il
+se pourra</i>, car c’est bien là à quoi tend tout l’effort
+de l’éducateur chrétien : incliner l’enfant devant
+l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu.</p>
+
+<p>Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible,
+<i>au début de l’entreprise</i>. Allez tenir le langage
+de la raison à de petits bonshommes distraits et
+évaporés, à des adolescents engagés dans le péché
+et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois
+dans leur discernement du bien et du mal ! Allez
+tenir le langage de la foi à de pauvres petits qui
+ne possèdent pas même l’abécédaire de cette
+adorable langue ! Ils ouvriront des yeux immenses,
+ne vous comprendront pas, et continueront d’agir
+à leur guise.</p>
+
+<p>Alors ?</p>
+
+<p>Dans l’entre-deux, que faire ? Entre le moment
+où vous accueillez l’enfant et le jour béni où
+vous commencerez à le voir obéir par raison ou
+religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco,
+comment allez-vous vous en tirer ? Vous ne
+voulez employer ni la force, ni la terreur ; par
+ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre
+la raison ou l’Évangile : au nom de qui
+ou de quoi allez-vous lui commander ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre
+autorité sera celle de l’amour, l’autorité de l’homme,
+de l’éducateur que l’élève ne veut pas attrister,
+l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur
+de ses enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un
+signe, se fait écouter mieux que quiconque. « Que
+voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot
+d’un de ses élèves : il ne m’aime pas. » <i>Sans affection
+pas de confiance, et sans confiance pas d’éducation.</i>
+Le Bienheureux Don Bosco l’avait très bien
+compris : aussi travaillait-il à gagner le cœur de
+l’enfant, et par le cœur toutes les avenues de l’âme.
+Volontiers il eût résumé toute sa méthode dans
+cette phrase : « Se faire aimer soi-même pour mieux
+faire aimer Dieu. »</p>
+
+<p>Cette affection, cette confiance, il la demandait,
+il la mendiait de ses fils ; il l’enseignait à ses disciples ;
+mais surtout il la méritait des uns et des
+autres. A l’aide de quels procédés ? Sa vie et sa
+doctrine nous les ont appris.</p>
+
+<p>« Voulez-vous être aimé, disait-il ? Aimez. Et
+encore ça ne suffit pas : faites un pas de plus :
+il faut que non seulement vos élèves soient aimés
+de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment
+le sentiront-ils ? Écoutez votre cœur : il
+vous répondra<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher
+les hommes, que de s’intéresser à ce qui les intéresse.</p>
+
+<p class="sign">Cl. <span class="sc">Farrère</span>.</p>
+</div>
+<p>D’abord pas de barrière entre l’élève et son
+maître, pas de loi des distances, pas de lignes
+parallèles où tous deux cheminent sans risque
+de se rencontrer ! Comme aussi pas de colère, pas
+de coups, pas d’humiliation publique ! — Mais
+la compénétration des cœurs, l’esprit de famille,
+la bonté toujours inquiète, toujours agissante,
+toujours penchée sur la faiblesse ou l’ignorance, — la
+miséricorde qui sait fermer les yeux, qui ne
+punit pas tout, qui pardonne aisément, — le
+souci constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt
+à sa santé, à ses parents, à ses besoins, à ses
+peines, à ses progrès, à ses joies, — la vigilance
+qui le protège, le défend aussi bien de la pierre
+du scandale que de l’inclémence du temps, — la
+tendresse réelle et exprimée, — la surveillance
+continue mais maternelle, — l’imagination sans
+cesse en éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer,
+instruire, épanouir la vie de l’enfant, — la douceur
+qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon
+sourire au milieu des pires traverses, qui sait
+punir avec un regard attristé, une bouche silencieuse,
+un front qui se détourne, — la confiance,
+témoignée de mille façons et attirant infailliblement
+la confiance, — la condescendance, qui
+ouvre à deux battants les portes de la chambre
+et accueille le petit bonhomme de dix ans comme
+un grand personnage, — la saine familiarité
+qui se mêle aux jeux des enfants, à leurs divertissements
+les plus puérils, à leurs petites folies : cela,
+tout cela, et que de choses encore, mais toutes
+renfermées dans ce mot, trop profané, et divin
+pourtant : l’amour !</p>
+
+<p>Le grand éducateur a résumé ces procédés en
+deux mots célèbres. A lui-même il s’est dit :
+<i>Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse.</i> A ses fils
+il a dit : <i>Ne soyez pas des supérieurs, mais des
+pères.</i></p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vous dites : Pareille méthode n’aboutit à rien
+de solide, de durable, parce qu’elle repose sur
+le sentiment. Si l’espace ne nous était pas
+limité, nous aurions plaisir à montrer en action
+cette pédagogie, à la saisir sur le vif, à l’incarner
+dans les faits tirés de la vie du Saint.
+Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage
+de l’expérience. Au dire de Don Bosco,
+elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent :
+et les dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne
+sont pas encore des cas désespérés : ces dix malheureux,
+ainsi traités, avec bonté et respect,
+seront devenus moins dangereux pour leurs
+frères<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le
+Président du Conseil piémontais, Urbain Rattazzi.</p>
+</div>
+<p>Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté
+des centaines de fois : les enfants que,
+pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter des
+maisons salésiennes, leur demeurent toujours
+attachés, et reviennent voir leurs Supérieurs.
+Souvent ils se ressaisissent, et parfois même
+deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui
+ont mal tourné, au point de vue moral ou social,
+pécheurs scandaleux ou révolutionnaires farouches,
+conservent toujours au fond de leur cœur, faible
+ou trompé, un souvenir attendri, une pensée fidèle
+aux maîtres de leur jeunesse : chétive étincelle,
+enfouie sous la cendre, qui, à l’heure dernière, — cela
+s’est vu souvent — peut se réveiller et
+devenir un brasier de repentir.</p>
+
+<p>Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre ?
+Mais non. C’est un agrégé d’Université
+qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes :
+« L’adolescent éprouve un tel besoin de donner
+et de recevoir des marques d’affection que, dans
+un milieu où elles font défaut, rien ne saurait
+les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable
+une existence très pénible par ailleurs<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>. »
+Vous le voyez : la pédagogie moderne va rejoindre
+dans ses dernières conclusions les meilleures
+théories salésiennes. Cette éducation qui ne
+rougit pas d’appuyer la pointe de son levier
+sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever
+les volontés les plus résistantes. Avec une telle
+méthode l’enfant est vite gagné. C’est si bon
+pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte !
+Si nouveau aussi, parfois, hélas ! Et quelles
+réserves étonnantes de sensibilité inemployée
+recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent !
+Comme on serait fou de se priver de pareils
+auxiliaires !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Mendousse, <i>L’âme de l’adolescent</i>, p. 73.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Que l’éducateur les emploie donc, non pour
+gargariser, sottement et imprudemment, sa vanité
+avec cette touchante affection, non pour nourrir
+sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant,
+non pour s’arrêter comme au terme même de
+l’éducation à cette commune tendresse, mais
+pour prendre barre sur cette âme de chrétien,
+lui commander au nom de cette forte autorité de
+l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses,
+la porter vers le monde surnaturel.</p>
+
+<p>Alors, petit à petit, année par année, car il y
+faut beaucoup de temps et plus encore de patience,
+l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la grâce,
+trempée dans la rosée des sacrements, éclairée
+par la parole de Dieu, cultivée de la main du
+prêtre, la plante montera, s’épanouira, fleurira.
+Et le produit de cette triple collaboration de la
+grâce de Dieu, de la volonté humaine et de l’affection
+agissante de l’éducateur sera le jeune
+homme chrétien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">VI<br>
+De la piété en éducation</h2>
+
+<p class="d">Quatre traits qui distinguent la piété salésienne. — Importance
+de la confession dans le système salésien
+d’éducation. — L’Eucharistie et la dévotion à la
+Mère de Dieu, double rempart de toute vertu. — La
+société, l’école et la famille, jadis conseillères du bien,
+devenues souvent aujourd’hui complices du mal. — La
+vertu du jeune homme, plus tentée et moins protégée,
+doit donc endosser la double cuirasse de la foi
+et de la piété. — Importance de la première éducation
+chrétienne ; elle se survit à elle-même, se retrouve aux
+heures difficiles et finit par sauver les âmes.</p>
+
+
+<p>Se rappelle-t-on la marque de flétrissure que
+jadis un grand romancier<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> infligeait à certaines
+maisons d’éducation ? « De vie religieuse aucune,
+qu’un formalisme vide et inefficace. De vie morale
+pas davantage… Il a manqué à cette éducation
+les deux outils nécessaires d’hygiène collective et
+individuelle qu’avaient entre leurs mains les
+inventeurs de l’éducation cloîtrée : la Confession
+et la Communion. » C’est précisément pour assurer
+à ses fils cette vie morale, presque toujours
+absente des établissements purement laïcs, que le
+Bienheureux Don Bosco fit, dans son système
+d’éducation, une si large place à la vie religieuse.
+De fait, l’observateur, même distrait, qui cherche
+à découvrir le mécanisme secret de l’éducation
+salésienne, demeure toujours frappé de la piété
+intense qu’elle développe.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Paul Bourget</p>
+</div>
+<p>Ne prenez pas cet adjectif en mauvaise part et
+n’allez pas croire que les maisons salésiennes
+gavent leurs enfants de prières et d’exercices
+pieux<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> : vous seriez loin, très loin du compte.
+La piété salésienne est tout ce qu’il y a de raisonnable
+et d’équilibré, mais en même temps de solide
+et de vivant. Quatre traits la distinguent : <i>elle
+s’appuie sur une forte instruction religieuse, — elle
+essaie de saisir l’enfant tout entier, — elle respecte
+pleinement la liberté de l’âme, — et pratiquement elle
+aboutit à mettre le jeune homme en contact permanent
+avec la source de toute force : la grâce de Dieu.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Sait-on, par exemple, que les prières du soir, telles que
+les a composées Don Bosco pour ses enfants, ne durent que
+quatre minutes au maximum ? Détail piquant : le Bienheureux
+ne consentit jamais à les faire dire à la chapelle, mais
+voulut toujours les entendre réciter, en été sous les portiques,
+en hiver dans une salle close quelconque, pour habituer
+ses enfants à prier partout, disait-il, pour les dresser
+à la prière en famille, et aussi pour se ménager un peu plus
+de liberté dans les avis paternels que chaque soir il leur
+donnait en leur souhaitant une bonne nuit.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Une piété mécanique ou purement sentimentale,
+Don Bosco l’eut toujours en horreur. Sur
+ce terrain comme sur les autres, il voulait que la
+raison et la foi fussent guides et maîtresses. Il
+savait comme le souffle du siècle, les nécessités
+matérielles de l’existence, les rechutes du péché
+ont tôt fait de jeter à terre des habitudes religieuses
+qui ne s’appuieraient que sur des réflexes
+ou des attendrissements vagues. Mettre une doctrine
+solide à la base de la vie, celle-là même que
+Jésus-Christ est venu révéler aux hommes, ce
+fut le grand souci de cette âme d’éducateur. De
+la piété, oui, mais de la piété appuyée sur un
+corps d’idées religieuses, seul capable — et encore ! — de
+la sauver de tout naufrage. Voilà
+pourquoi dans les maisons salésiennes l’instruction
+religieuse demeure au premier plan des
+préoccupations des maîtres. Pour en imprégner
+l’âme, ils s’ingénient de mille façons. Instructions
+courtes, mais solides, vivantes, imagées, pratiques, — catéchismes
+bien préparés et suivis avec attention, — brefs
+sermons de cinq minutes clôturant
+les prières du soir et déposant au cœur des enfants
+une pensée grave pour nourrir leur sommeil, — courtes
+lectures terminant la messe ou précédant
+le salut, — allusions religieuses ou morales s’agrafant
+un peu sur tout, le plus naturellement du
+monde, en récréation comme en classe, sur un texte
+de Virgile, comme sur une anecdote contée en
+cour, — rappel fréquent mais nullement fastidieux
+des vérités fondamentales, par tous les
+moyens dont disposent un zèle ingénieux ou une
+pédagogie attentive : tout est tâté, éprouvé et
+employé dans le dessein d’enfoncer dans cette
+jeune tête une doctrine de vie assez riche et assez
+forte pour préserver à l’heure du mal ce cœur fragile.</p>
+
+<p>Mais ce n’est pas l’intelligence seule que, dans
+ce système, l’éducateur cherche à atteindre. Elle
+d’abord, elle surtout, certes ; mais tout le reste
+ensuite, toute l’âme, tout l’enfant, — aussi bien
+son cœur que son imagination, aussi bien ses
+sens que sa mémoire. Cette piété s’efforce — et
+presque toujours avec succès — à faire aimer la
+maison de Dieu, à rendre la religion attrayante,
+nullement importune ni pesante. Pour atteindre
+ce but, les offices seront brefs, variés, agréables,
+spectacle pour les yeux, charme pour les oreilles,
+intérêt pour l’esprit, émotion profonde pour le
+cœur. Les enfants de chœur, stylés et recueillis,
+déploieront leurs longues théories dans le sanctuaire ;
+l’autel sera paré avec goût, baigné de
+lumières, parfumé de fleurs ; les chants s’imprégneront
+de foi et d’art, et tous y participeront.
+Rarement l’ennui, ou la rêverie qui y achemine,
+viendront mordre sur ces âmes d’enfants, car
+s’ils ne prient pas à haute voix, un joli cantique
+populaire les fait vibrer à l’unisson. En un mot,
+l’église redevient pour ces petits chrétiens du
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle ce qu’elle était pour nos aïeux du <small>XII</small><sup>e</sup>
+ou du <small>XIII</small><sup>e</sup> : la maison qui a tellement su captiver
+nos cœurs, où on a senti Dieu si présent et si doux,
+qu’instinctivement, à l’heure de la tentation ou
+de la misère, ou du découragement, ou de la grande
+douleur, l’âme y accourt comme à son refuge
+naturel.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que pour la leur faire aimer
+on ne s’est servi d’aucun de ces procédés de
+contrainte qui, sur l’heure, peuvent bien plier les
+volontés, mais ne réussissent jamais à conquérir
+les cœurs. Ce fut, en effet, un des principes les
+plus chers de la pédagogie de Don Bosco que le
+soin jaloux avec lequel il respectait la liberté religieuse
+de ses enfants. Faciliter le plus possible à
+ses fils l’accès des Sacrements, incliner suavement
+les âmes vers la prière, insinuer habilement les
+graves pensées qui font mûrir les décisions bienfaisantes,
+exhorter, même directement, ces petits
+chrétiens à retourner leur vie, ou à la rendre
+meilleure en s’approchant du pardon de Dieu ou
+de l’Hostie-Sainte : cela oui ; mais ne rien devoir,
+en fait de piété, à la contrainte. Donc pas de communions
+fixes, à tel jour, tout le collège réuni, banc
+par banc ; pas de communions dites générales,
+où la timidité de quelques-uns se laisse fatalement
+entraîner par le flot de communiants vers le
+sacrilège ; pas de confessions réglementées, classe
+par classe ; mais la liberté, la liberté, la sainte
+liberté des enfants de Dieu, cette liberté que la
+grâce elle-même respecte, tout en l’assiégeant de
+mille façons pour la plier divinement à ses fins.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et à quoi visaient, en fin de compte, cette solide
+instruction religieuse et ce charme répandu sur
+la piété ? A mettre l’enfant en contact précoce et
+fréquent avec les trois sources de vie surnaturelle :
+la <i>confession</i>, la <i>communion</i>, la <i>dévotion à la Sainte
+Vierge</i>.</p>
+
+<p>C’est inouï comme Don Bosco a insisté tout au
+long de sa vie sur la pratique de la confession !
+Elle était pour lui le grand moyen éducateur. Il
+revenait toujours sur ce point dans ses fameux
+« petits mots du soir ». Sous les portiques de sa
+maison il avait fait peindre en caractères ultra-visibles
+des maximes de l’Écriture, qu’il voulait
+graver pour la vie dans la mémoire de ses fils ;
+trois sur quatre se rapportaient au sacrement de
+Pénitence. Après le saint Curé d’Ars, on peut
+affirmer sans crainte que Don Bosco fut l’homme
+qui confessa le plus dans son siècle. Comme l’a
+si bien dit Huysmans : « Il confessait à l’église, en
+plein air, dans un coin de chambre, et le souvenir
+nous a été conservé de cet admirable prêtre confessant
+dans ce pré qu’il avait loué, alors que tous
+les propriétaires d’immeubles l’avaient, les uns
+à la suite des autres, congédié. Il s’asseyait sur
+un petit tertre, et, à distance, formant le cercle,
+les enfants à genoux se recolligeaient, s’apprêtaient
+à lui avouer leurs défauts ineffacés ou leurs
+oublis. Et l’on voit Don Bosco, avec sa physionomie
+débonnaire de vieux curé de campagne, prenant
+celui de ses pénitents qui a terminé l’examen
+par le col. Il l’enveloppait de son bras gauche et
+appuyait légèrement la tête de l’enfant sur son
+cœur ; ce n’était plus le juge, mais le père qui
+aidait le fils dans l’aveu si souvent pénible des
+moindres fautes. »</p>
+
+<p>Et avec une psychologie profonde de l’enfant,
+n’ignorant pas que son attention est toute petite,
+il n’abusait jamais des conseils ; deux phrases,
+trois phrases, mais si justes, si appropriées à l’état
+d’âme, c’était tout ce qu’emportait le pénitent,
+en plus du pardon. Cela suffisait largement à le
+maintenir solide jusqu’à la prochaine confession.
+Le Bienheureux se rattrapait, si l’on peut dire, à
+propos des confessions générales. Son zèle s’ingéniait
+à les provoquer chez les pénitents qu’il ne
+connaissait pas, ou qu’il sentait inquiets, troublés
+dans leurs rapports avec Dieu. Quand il avait reçu
+cet aveu de tout un passé, il demeurait tranquille
+sur l’âme qui le lui avait confié ; il était sûr de la
+tenir, de la guider, de la conquérir au bien.</p>
+
+<p>Pour l’aider dans cette tâche, il comptait sur la
+double force dont dispose un chrétien dans la lutte
+contre le mal : l’Eucharistie et le secours de la
+Mère de Dieu. Dès les premiers jours de son ministère
+sacerdotal, le Bienheureux fut un chaud
+partisan de la communion précoce et de la communion
+fréquente. De nos jours on n’a plus de
+mérite à faire communier tôt et souvent les petits
+chrétiens ; Rome a parlé, cela suffit. Mais il y a
+cinquante, soixante, quatre-vingts ans ? Or, dès
+1847, Don Bosco, dans son premier internat, poussait
+à la communion fréquente ; et elles sont de
+lui, ces lignes gracieuses, vieilles de plus de soixante
+ans : « Quand un enfant sait distinguer entre le
+pain ordinaire et le pain eucharistique, quand il a
+une instruction suffisante, il ne faut pas s’occuper
+de son âge, il faut que le Roi des cieux vienne
+régner dans cette âme. » L’Eucharistie, est la
+première colonne de salut.</p>
+
+<p>La seconde est la dévotion à la Très Sainte
+Vierge. Toute sa vie, il l’a prêchée. Ce conseil de
+sa mère au matin de sa prise de soutane : « Si un
+jour tu deviens prêtre, propage sans cesse la dévotion
+à la Sainte Vierge », il l’a suivi jusqu’à son
+dernier souffle. Trois jours avant de mourir, au
+seuil de l’agonie, il murmurait à ses disciples : « Du
+haut de la chaire et dans vos conversations, insistez
+sur la dévotion à la Sainte Vierge et la communion
+fréquente. » Il sentait, qu’armée de ces
+deux boucliers, l’Hostie et la Vierge, la vertu de
+ses fils, si guettée et si attaquée qu’elle fût, triompherait
+des pires séductions.</p>
+
+<p>Un songe mystérieux d’une nuit de mai 1862
+le lui avait d’ailleurs confirmé. Il avait vu, secouée
+par une mer déchaînée et assaillie par des ennemis
+en fureur, une flotille d’embarcations légères, symbolisant
+ses anciens élèves répandus par le monde.
+Elle n’échappait à l’ennemi et au naufrage qu’à
+condition d’aller jeter l’amarre, derrière le vaisseau
+amiral portant le Pape, à deux colonnes gigantesques
+surgies des flots en courroux : l’une était surmontée
+d’une Hostie, l’autre de l’effigie de la Vierge.</p>
+
+<p>Ce dernier trait couronne comme d’un sourire le
+chapitre final de cette pédagogie qui, en somme, ne
+visait, depuis son point de départ, qu’à faire vivre
+en grâce avec Dieu, amis du Christ et de sa Mère,
+les jeunes chrétiens confiés à l’éducateur, pour que,
+demain, dans la terrible mêlée des passions, ils
+pussent tenir ferme, observer la loi divine et sauver
+leur âme. Théorie aussi simple que savante, aussi
+claire que forte, aussi ancienne que moderne !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce dernier adjectif tombé de notre plume est
+un de ceux qui qualifient le mieux cette façon
+d’éduquer l’enfance, <i lang="la" xml:lang="la">in hymnis et canticis</i>. Jamais
+plus que de nos jours il ne fut urgent d’asseoir
+la persévérance des mœurs de la jeunesse sur une
+solide piété. Le monde, depuis soixante ans, évolue
+terriblement, et en sens fâcheux. Jadis, pour freiner
+le jeune homme, à l’heure fatale de la crise, à
+l’éveil tempétueux des passions, pour apaiser
+ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin
+fumeux<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, comme parle Bossuet, l’Église pouvait
+compter sur trois alliées : la société, l’école et la
+famille. Les pensées de foi qu’elle versait d’autorité
+dans le cœur du jeune homme, les habitudes de
+piété auxquelles elle pliait doucement sa volonté,
+ne trouvaient que rarement de l’opposition dans
+ces trois milieux. Que dis-je ? Cette triple institution
+collaborait avec elle, et chacune dans sa sphère — la
+société un peu, l’école beaucoup, la famille
+passionnément — renforçait l’action bienfaisante
+du prêtre. De nos jours les rôles sont renversés.
+Huit fois sur dix — et nous sommes indulgents — société,
+école et famille sont complices
+du mal, tout au moins en le laissant opérer à son
+aise. A certains jours même, c’est à se demander
+comment des vertus de jeunes gens peuvent y
+résister : dans les carrefours, les pires tentations
+affichées ou s’affichant sous l’œil paterne de la
+police ; à l’école, une doctrine justifiant tout, légitimant
+tout ; au sein de la famille, l’autorité du
+chef ne sachant plus sur quoi s’appuyer, abdiquant
+devant le caprice de l’enfant, quand elle ne s’oublie
+pas à lui jeter les rênes sur le cou. Cependant,
+comme si la défection de ces trois alliées de la veille
+ne suffisait pas pour désemparer une pauvre
+volonté humaine, fragile et inexperte, des courants
+de mal d’une extrême puissance se déchaînent à
+travers le monde, semblant ne viser qu’à envelopper
+et entraîner la jeunesse contemporaine.
+Quelle formidable organisation les forces mauvaises
+ont dressée, au cœur de la société, pour
+capter de toutes façons, par toutes ses facultés
+et tous ses sens, l’âme de l’adolescent ! Alors ? Qui
+sauvera ce malheureux de la fournaise ? Jadis, en
+plus de l’Église, ils étaient trois à appuyer sa faiblesse ;
+de nos jours ils sont quatre à conspirer,
+positivement ou négativement, contre elle. D’où
+lui viendra le salut à cette pauvre jeunesse si
+tentée, si guettée, si assaillie ? Qui l’aidera efficacement
+à traverser la crise ? Qui l’aidera aussi, à
+quelques années de là, à se tenir droite et solide
+dans la vie ? Seule, une piété forte, bien entendue,
+appuyée sur une foi éclairée et vivante, se tenant
+en contact permanent avec toutes les sources
+d’énergie divine, plaçant au-dessus de tout l’amitié
+de Dieu et fréquentant avec amour, quoique sans
+tapage ni ostentation, la prière et les Sacrements.
+Jadis, dans les temps très lointains, à la rigueur,
+une piété quelconque pouvait suffire. De nos jours
+il en faut une autre, pas commune, comme
+l’épreuve à traverser. Et c’est ce que Don Bosco
+avait admirablement saisi, quand il demandait
+à ses fils de comprendre leur époque, de
+sentir la gravité des périls qui guettent la
+jeunesse, et de l’armer, pour ces luttes, d’une
+double cuirasse de foi et de piété.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Panégyrique de saint Bernard, premier point.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>A-t-elle toujours suffi, cette armure ? Quoique
+criblée de coups, a-t-elle toujours protégé de la
+défaite les poitrines qui l’avaient endossée ? Hélas,
+non ! Nous n’éprouvons pas de peine à avouer
+loyalement qu’en certaines circonstances, portée
+par certains jeunes hommes, elle s’est montrée
+insuffisante. La vie est méchante, les hommes
+aussi, et ces courants auxquels, quelques phrases
+plus haut nous faisions allusion, sont d’une violence
+à engloutir les meilleurs nageurs. Dès lors,
+nul ne s’étonne que plus d’un ancien élève des
+maisons de Don Bosco n’ait pas persévéré sur le
+chemin que lui avaient montré ses bons maîtres.</p>
+
+<p>Mais nous sommes tranquilles quand même
+sur l’issue fatale de leurs écarts : ils nous reviendront.
+Nous aussi nous sommes des <i>semeurs de
+remords</i>. Ce n’est pas impunément qu’à l’âge
+des pures tendresses l’on a aimé Jésus-Christ et
+sa Mère. Ça se retrouve. Un jour viendra, une
+heure sonnera où ils s’agenouilleront à nouveau,
+en désir au moins, au tribunal de la Pénitence,
+à la Table Sainte, à l’autel de Marie. Sera-ce tôt,
+sera-ce tard ? Sera-ce à la minute de la mort,
+ou au lendemain d’une grande faute ? Sera-ce
+tout proche d’un grand bonheur, ou pas loin
+d’un deuil cruel ? Sera-ce au soir d’une catastrophe,
+ou à la veille d’une grave décision ? Nul
+ne le sait : c’est le secret de Dieu. Mais encore
+une fois, nous sommes tranquilles : nous les aurons.</p>
+
+<p>Enfants prodigues, ils rentreront un jour ou
+l’autre à la maison paternelle, où les attendent
+leurs frères demeurés fidèles. Or, ceux-ci sont
+légion. C’est par milliers, en effet, que le Bienheureux
+et ses fils ont, grâce à cette éducation
+de piété, peuplé la terre de jeunes hommes chrétiens.
+Jadis, il n’y a pas trente ans, cette plante
+se faisait rare ; de nos jours, Dieu merci, on en
+respire le parfum un peu partout, aussi bien
+à l’usine qu’au bureau, aussi bien dans la mine
+que sur le chantier, aussi bien sur les places publiques
+que dans l’intimité des foyers. Le jeune
+homme chrétien ! Voilà bien le produit authentique
+de ce cœur à cœur entre le Dieu de l’Eucharistie
+et l’âme d’un faible chrétien ! Type séduisant
+de beauté morale, antipathique à personne,
+et d’où s’échappe une vertu salutaire à tous !
+Secoué comme quiconque par les enchantements
+de la vie et les tentations vivantes embusquées à
+tous les carrefours, comme aussi par les convoitises
+de la volonté et les doutes de l’esprit, mais
+passant au travers de ce monde d’ennemis conjurés,
+parce que la force de Dieu est en lui.</p>
+
+<p>Le fruit fait juger de l’arbre, dit l’Évangile.
+Pour qu’un tel miracle de force et de tendresse,
+de dévouement et de pureté s’épanouisse, à
+l’heure qui sonne, sous le ciel de Dieu, il faut
+bien que l’éducation qui l’a lentement mûri soit
+de bonne qualité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">VII<br>
+Péché originel
+et éducation</h2>
+
+<p class="d">Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout
+système d’éducation. — Exposé du Jansénisme,
+déclarant la nature complètement viciée par lui : conséquences
+illogiques de ce système en éducation. — Exposé
+des théories de Rousseau, déclarant la nature
+foncièrement bonne : conséquences pratiques de cette
+vue fausse, en éducation. — Persistance actuelle de
+cette double théorie. — Originalité et sagesse de la
+méthode du Saint, qui, passant entre ces deux excès,
+ne voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté,
+ni le témoin passif de son jeu, mais le collaborateur
+indispensable de sa jeune activité un peu folle.</p>
+
+
+<p>A deux heures diverses de l’histoire, à deux
+siècles de distance, sous la plume de deux grands
+écrivains, le problème de l’éducation a reçu
+deux solutions radicalement opposées, qui toutes
+deux cependant prétendaient s’inspirer d’une
+enquête approfondie des origines de l’humanité,
+tant il est vrai que l’affirmation ou la négation
+du péché originel est à la base de tout système
+d’éducation ! Le système salésien se rattache, lui
+aussi, à ce mystère intime de notre être ; mais,
+à la différence de ces écoles extrémistes, il a
+l’avantage de se tenir à l’écart de tout excès de
+doctrine et d’application, de respecter l’ordre réel
+des choses et de prendre cette voie de milieu qui,
+d’après l’adage antique, est le propre même de
+la vertu. Pour nous en convaincre, relisons Pascal
+et Rousseau, rattachons leurs systèmes à la doctrine
+qui les a suggérés ; puis, comme dans l’un
+et l’autre, à côté de vues nouvelles, nous trouverons
+un corps d’enseignements que notre foi de
+chrétiens ne saurait accepter, demandons-nous si
+la conciliation de ces théories opposées ne saurait
+se faire, ne s’est pas faite au siècle qui suivit,
+non pas sous la plume, mais dans la vie et les
+œuvres de quelqu’un qui était mieux qu’un philosophe,
+puisque c’était un saint, mieux qu’un
+théoricien, puisque c’était un éducateur, et l’un
+des plus nobles que le monde ait connus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce mystère du péché originel, mystère intime
+de notre être, mystère de misères et de grandeurs
+mêlées, Pascal, on le sait, en a fait le centre de
+son apologie de la Religion. Nul penseur n’a plus
+que lui écrasé de ses dédains la raison humaine,
+nul plus que Pascal ne l’a montrée, non pas
+courte par quelque endroit, comme disait Bossuet,
+mais courte par tous les bouts ; nul aussi n’a
+chanté, et avec quel lyrisme, la grandeur de ce
+« roseau le plus faible de la nature, mais qui
+pense ». Et il conclut : « Quelle chimère est-ce
+donc que l’homme ! Quel monstre ! Quel prodige !
+Juge de toutes choses, imbécile ver de
+terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitudes
+et d’erreurs, gloire et rebut de l’univers !… Qui
+démêlera cet embrouillement ? » Et sa pensée
+inquiète va mendier la réponse aux philosophies :
+vaine démarche ! Aucun système ne résout
+l’énigme. Seule la religion peut tout expliquer
+grâce au dogme de la chute : sans ce mystère, le
+plus incompréhensible de tous, nous sommes
+incompréhensibles à nous-mêmes. Mais une fois
+admis tout s’éclaire d’un jour limpide. « Si
+l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait,
+dans son innocence, et de la vérité et de la félicité
+avec assurance. Et si l’homme n’avait été
+que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la
+vérité, ni de la béatitude. » Misère et grandeur
+peuvent ainsi se concilier. « Ce sont, dit-il dans
+une image grandiose, misères d’un grand seigneur,
+misères d’un roi dépossédé. »</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été
+gâtée dans le détail par le jansénisme dont Pascal
+ne secoua jamais le joug ? Cette raison qu’il eût
+suffi de montrer incertaine dans ses démarches,
+faculté amoindrie par la faute originelle, il la
+présente comme frappée d’impuissance absolue ;
+cette volonté, dont il devait souligner les défaillances
+quotidiennes, il nous la donne comme radicalement
+incapable de se déterminer au bien ;
+cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam,
+puissamment inclinée au mal, brisée dans son
+harmonieux équilibre, il nous la dépeint comme
+foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire
+triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement
+victorieuse. Et comme les idées sont des
+forces tendant incessament à s’épanouir en actes
+dans les divers champs de l’activité humaine, cette
+théorie devint une règle de vie, et cette règle de vie
+enfanta un système d’éducation.</p>
+
+<p>Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus
+admirable pour le temps ! Illogique, car s’il est
+vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne
+peut que suivre la pente de son égoïsme, et que,
+dès que la grâce intervient, comme elle est toujours
+nécessairement efficace, la nature humaine
+se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu,
+pratiquement la vie morale du chrétien devrait
+consister dans un simple « laisser faire ». Mais
+ces Messieurs de Port-Royal<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> ne prirent pas
+garde à l’inconséquence de leur système, et ils
+s’attachèrent fortement à jouer à la grâce efficace,
+et à contraindre la nature à se régler suivant le
+bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les
+spécialistes de tous les temps ont admiré. Le
+voici en quelques lignes :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques « solitaires »
+jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne
+Abbaye de Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de
+Chevreuse, les fameuses « Petites Écoles » où la pédagogie
+janséniste tenta ses premières applications.</p>
+</div>
+<p>D’abord il faut soustraire l’enfant au monde,
+où il perd son innocence, et aux collèges trop
+peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de
+Mirabeau : « Les hommes sont comme les pommes,
+toutes les fois qu’ils sont en groupe ils se pourrissent. »
+Le chiffre des élèves des <i>Petites Écoles</i> ne
+dépassera donc jamais cinquante, et pour que
+l’enseignement puisse s’adapter à la nature de
+chacun, et que la surveillance, absolument nécessaire,
+soit facile à assurer, la maison se subdivisera
+en chambres, et chaque chambre ne comprendra
+pas plus de six élèves placés sous la direction d’un
+maître spécial. Les maîtres se rappelleront qu’ils
+doivent se montrer plus « précepteurs que professeurs ».
+Dans ce but ils écarteront soigneusement
+tout ce qui serait de nature à faire connaître le
+mal et donner l’éveil aux passions. Ils auront soin
+aussi de tenir l’élève constamment occupé pour
+écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune
+imagination ; et enfin ils accompliront leur tâche
+sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront
+jamais de coups, ni de verges… Tandis qu’ailleurs
+les élèves apportaient dans leurs relations une
+familiarité brutale, ils étaient habitués là à se
+prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un
+mot, ces éducateurs s’efforçaient de reproduire
+l’image de la maison paternelle. Pour apprécier cet
+ensemble de règles si justes ne suffit-il pas d’écrire :
+quoi de plus salésien !</p>
+
+<p>Mais il y a le revers du tableau, les articles
+inspirés par la pensée janséniste. Ainsi, les fêtes
+et les jeux bruyants n’étaient pas de mise dans
+la maison ; on les remplaçait — hélas ! — par
+des travaux et par des pratiques religieuses sévères
+et prolongées ; de la sorte on pensait éviter les
+saillies de la nature viciée. Puis, comme unique
+excitant au travail, on avait le devoir ; le seul
+désir de mériter l’approbation du maître devait
+les encourager au bien. Défense absolue de faire
+appel à l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation,
+sentiments naturels, donc corrompus dans leur
+fond. « Quand il y avait quelque bien dans ces
+enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait
+toujours de n’en point parler et d’étouffer
+cela dans le secret. » Le résultat, on le prévoit.
+Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence
+fait presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté
+disait en parlant de ces élèves : « Les
+enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon
+d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance. »
+Ils tombaient aussi dans autre chose, témoin cet
+enfant qui déroba, pour la vendre deux liards, la
+calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus
+tard des couverts en argent. Sa victime, il est vrai,
+se consolait en disant : « Que voulez-vous, il
+n’était pas prédestiné ! » Avec sa profondeur habituelle
+de style, Pascal aurait pu dire de cet essai
+pédagogique : « Qui veut faire l’ange finit par faire
+la bête ! » Pour avoir trop comprimé la nature,
+elle a réagi avec violence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans
+scrupule, de toute contrainte, en vertu de principes
+jugés certains, elle devait se déchaîner de la
+façon la plus atroce. Voici comment la chose
+advint.</p>
+
+<p>La même question que Pascal s’était posée
+devant le mystère de contradiction de notre
+nature, de bien et de mal panachés que tout homme
+porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer
+cet être de contrastes ? Une loi terrible
+plus impérieuse que celle de la pesanteur l’attire
+en bas, ses facultés penchent vers le mal, son
+corps en nourrit l’incessant désir ; et cependant
+ce même homme se sent soulevé vers les hauteurs,
+tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite.
+Par moment il paraît éprouver la nostalgie de
+la fange et l’instant d’après vous le trouvez en
+flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel
+sphinx donnera le mot de l’énigme ? Ah ! ce fut
+vite fait. Pascal avait répondu avec sa foi, ses
+traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture ;
+mais l’autre, le vagabond élevé sur les
+grands chemins, répondit avec sa seule sensibilité
+et son expérience des grandes routes. « L’homme
+est bon, mais les hommes sont mauvais. » Voilà !
+C’est tout. Mais encore comment cela est-il
+arrivé ? « Voici : moi aussi j’ai été bon, raisonne
+Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile :
+c’était l’époque où je vagabondais de Suisse en
+Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en France !
+Les heureux jours ! Mes mouvements de haine et
+de malice, depuis quand les ai-je éprouvés ? Depuis
+que je suis entré dans la société des hommes. Si
+tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux.
+L’humanité tout entière a dû subir la même
+transformation. L’homme est né bon, il s’est
+rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état
+de nature que l’humanité devait rester : revenons-y.
+L’homme naturel, voilà ce qui était
+bon ; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation
+doit tâcher de retrouver. » Pour cela, il faut
+d’abord isoler l’enfant de la société, le retirer
+même de sa famille dont le contact pourrait lui
+être fâcheux, et le confier à un précepteur chargé,
+non pas de l’instruire, mais de veiller jalousement
+sur son ignorance. Pour l’indispensable à
+acquérir, laisser faire la nature : elle est bonne ;
+de soi, instinctivement, rien qu’à suivre sa pente,
+elle trouvera son bien ; plus tard l’expérience des
+choses et l’observation, c’est-à-dire encore la
+nature, compléteront ce rudimentaire bagage
+d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement
+et la solitude ! Point de maillots dans le
+tout bas âge, point de lisières au seuil de l’adolescence !
+Veiller seulement à ce que le dehors
+n’ait pas prise sur lui : cet unique souci suffira
+à préserver son esprit de l’erreur, son cœur du
+vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait fort
+bien : « L’art de respecter dans l’enfant la nature,
+de le laisser se développer à l’aise, en se contentant
+de le défendre contre la pernicieuse influence
+des conventions sociales. » (<i>Jules Lemaître</i>)</p>
+
+<p>Éducation purement négative, comme on le
+voit. Plus tard seulement, vers l’âge de douze
+ans, le maître songera — non pas à enseigner,
+cela jamais — mais à mettre l’enfant dans de
+certaines conditions où il sera capable de s’instruire,
+bien disposé à s’instruire, excité à s’instruire.
+Dans ce dessein il ne se servira pas de
+livres — absolument inutiles dans cette éducation — mais
+des choses qu’il rapprochera soigneusement
+de l’enfant, de façon à éveiller sa
+curiosité ou aiguiser son besoin. Ainsi, par exemple,
+Émile — vous savez que c’est son nom — reçoit
+de temps en temps des billets d’invitation pour
+un goûter… il cherche quelqu’un qui les lui lise ;
+on se dérobe ; alors l’enfant se décide à apprendre
+à lire ; — ou encore — dans une promenade on
+feint de s’égarer : épouvante du mioche qui essaie
+de s’orienter : on lui glisse alors en douceur l’astronomie.
+Comme c’est simple ! Dernier exemple,
+moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant,
+car l’élève ne serait pas capable de supporter de si
+hautes pensées, par un clair matin d’été, on emmène
+Émile sur le sommet d’une haute colline
+au-dessous de laquelle passe un fleuve imposant ;
+et là, devant ce paysage magnifique, on lui fait
+une belle démonstration d’un Dieu personnel,
+créateur de ces merveilles, de l’immortalité de
+l’âme et de la vie future. Et ainsi du reste.</p>
+
+<p>Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par
+son excellent maître, réfléchissant et observant,
+jamais contraint, sevré de tout livre, avec le
+moindre effort possible, renseigné toujours par
+les choses mêmes, par l’expérience, ce jouvenceau
+atteindra l’âge d’homme. Son intelligence,
+en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est
+nécessaire de savoir d’astronomie, de physique,
+de chimie, de géographie ; l’apprentissage d’un
+métier manuel, tout en assouplissant ses muscles,
+aura mis à sa disposition son gagne-pain pour
+les heures de misère, et son cœur sera paré de
+toutes les vertus. Ah ! le chef-d’œuvre ! Ce chef-d’œuvre
+nous l’avons tenu avant la lettre même.
+Car l’enfant ainsi élevé, en toute liberté, en
+dehors de la famille et du collège, en marge de
+la société, à son caprice, en pleine nature, sans
+trop de livres, ne recevant de leçons que des
+choses, autodidacte, se formant par ses propres
+sottises, ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a
+fait que raconter son éducation. Or, chacun sait
+quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité
+est éclose de ce système<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la
+lecture de J. Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu
+donner à nos lecteurs un résumé de ces deux grandes écoles
+pédagogiques.</p>
+</div>
+<hr>
+
+
+<p>Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation,
+elle s’obstine à vivre — comme l’autre
+aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres.
+C’est Michelet d’abord qui écrit dans son
+livre d’erreur intitulé : <i>Nos Fils</i> : « Besoin est
+d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi
+pour laquelle on combat, le fond de notre vie
+politique et religieuse. Notre marche sera indécise
+si cette idée vacille. » Et ce fond, cette idée
+la voici : « Plus de péché originel. L’enfant naît
+innocent et non marqué d’avance par la faute
+d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A
+sa place, solidement, se fonde la justice et l’humanité.
+Donc deux principes en face : le principe
+chrétien et le principe de 89. Quelle conciliation
+entre eux ? Aucune. Jamais le pair et l’impair
+ne se concilieront, jamais le juste avec l’injuste,
+jamais 89 avec l’hérédité du crime. La conséquence
+est donc que du berceau partiront pour
+la vie deux routes absolument contraires. L’éducation
+sera autre et tout opposée selon qu’elle
+part du vieux ou du nouveau principe. » Et c’est
+Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui
+répond : « Belle ou laide, la nature n’est pas
+bonne… Allons plus loin, la nature est immorale,
+foncièrement immorale, j’oserai dire immorale
+à ce point que toute morale n’est, en un sens,
+et surtout à son origine, dans son premier principe,
+qu’une réaction contre les leçons ou les conseils
+que nous donne la nature. » Ce sont les pures
+théories de Jean-Jacques Rousseau que l’on essaya
+jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de
+Cempuis ; ce sont les idées de ces Messieurs de
+Port-Royal, qui, dans certains collèges, continuent
+à inspirer l’éducation des petits chrétiens.
+Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste,
+orthodoxe, de la chute originelle, et empruntant
+à ces systèmes leur part de vrai, fonder une pédagogie
+qui respecte l’ordre réel des choses, et passe
+victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive
+rigueur et de l’extrême liberté ? Quelqu’un l’a
+tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa
+pensée a constitué un monument d’une noble
+unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté
+s’équilibrent dans une constante harmonie.</p>
+
+<p>D’instinct et parce qu’il savait que la nature a
+des pentes terribles, il prit — oh ! sans le savoir ! — à
+ces austères Messieurs toutes les disciplines
+qu’impliquait cette triste constatation. Il leur
+emprunta la haute idée qu’ils se formaient de
+l’éducateur, la place de choix qu’ils donnaient à
+l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés,
+leur surveillance de toutes les minutes, et
+ce souci moral toujours à l’affût de l’occasion mauvaise
+pour l’écarter ; mais, en opposition avec eux,
+il voulut voir l’enfant se divertir ; il le laissa crier,
+chanter, s’exprimer de toutes manières ; il donna du
+jeu à sa liberté naissante, encourageant son initiative
+qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à obtenir
+l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas
+non plus de faire appel aux moyens humains : affection,
+intérêt, émulation, quitte à les vider avec le
+temps de leur contenu un peu trop naturel.</p>
+
+<p>D’autre part, se souvenant — c’est Bossuet qui
+parle — que sous les ruines de cette nature déchue
+il y a encore quelque chose de la beauté et de
+la grandeur du premier plan, il n’eut pas peur
+d’imiter, sans le savoir encore, le philosophe genevois,
+d’user abondamment de l’enseignement
+intuitif, d’introduire dans la mesure du possible
+le plaisir en éducation, de ne pas demander qu’aux
+livres, mais aussi aux promenades, aux leçons de
+choses, aux observations sur le monde, les connaissances
+nécessaires à la vie, de respecter la personnalité
+de l’enfant et d’en provoquer l’éveil spontané.
+Mais, en opposition avec lui, il se refusa de
+croire à la bonté native de l’homme, à son désir
+permanent du vrai et du bien ; il ne consentit pas
+à faire du maître un vulgaire surveillant, au rôle
+tout négatif, mais il le regarda toujours comme un
+agent très actif de réforme morale, car s’il accordait
+à l’âme de l’adolescent de bons instincts que
+l’éducation peut laisser se développer, il y découvrait
+aussi de méchantes inclinations qu’elle a
+pour mission de réprimer, par des armes de lumière
+et d’amour, certes, mais sans faiblesse toutefois.</p>
+
+<p>Éducation idéale que celle-là, car elle répond
+bien à l’idée chrétienne que nous nous en faisons.
+Elle ne doit pas, en effet, consister à étouffer la
+personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir ; à
+libérer ses énergies, mais à les discipliner. Pour elle,
+le maître n’est pas un tyran des volontés, ni le
+témoin passif de leur jeu, mais le collaborateur
+indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se
+passer de lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle
+offre le plus tôt possible à l’âme du petit chrétien
+n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant du
+jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule
+de la vallée de Josaphat, ni ce Dieu complaisant,
+assez vague et banal de Rousseau, dont
+le temple est l’univers — le premier, acteur unique
+de nos destinées, le second, témoin indulgent
+de nos actions, — mais le Dieu qui marche avec
+nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté
+et l’humanité « <i lang="la" xml:lang="la">Apparuit benignitas et humanitas
+Salvatoris Domini Jesu Christi</i> », dont les attraits
+sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et la nourriture
+quotidienne, dont la demeure est douce et
+captivante comme la maison de nos premiers
+ans : seul capable de verser au fond du cœur du
+disciple et du maître la somme effrayante d’amour
+qu’exige cette commune entreprise.</p>
+
+<p>Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait
+les multiplier sans limites, mieux vaut conclure — et
+nous croyons le pouvoir faire légitimement — que
+cette pédagogie de l’amour est bien
+fille de notre raison et de notre foi, que Don Bosco
+qui l’a fondée eut bien le génie de l’éducation,
+et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à
+travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">VIII<br>
+<span lang="la" xml:lang="la">Nil novi sub sole</span></h2>
+
+<p class="d">Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à
+Mgr Dupanloup, expriment la même façon de voir par
+rapport à l’éducation de la jeunesse.</p>
+
+
+<p>Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations
+que l’on y trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri
+Brémond, de l’Académie française : <i>L’Enfant et la Vie</i>.</p>
+
+<p>Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention
+de ce chapitre. Il ne veut nullement démontrer que le
+Bienheureux Don Bosco n’a rien inventé en fait d’éducation,
+et qu’il s’est contenté de répéter, plus fortement
+peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré
+avant lui. Telle n’est pas notre pensée.</p>
+
+<p>Le Saint a bien écrit au début de son petit traité : « Il
+y a deux systèmes employés de <i>tous temps</i> en éducation,
+le répressif et le préventif. » Mais, en dépit de cette affirmation,
+nous pensons qu’il fut le premier à préciser tout
+un monde d’idées flottantes, et surtout à les appliquer
+intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.</p>
+
+<p>Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération
+spontanée est inconnue. Une théorie ne naît pas
+aujourd’hui, toute constituée, qui hier n’existait pas
+encore. Des périodes de tâtonnements précèdent toujours
+les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement
+d’abord, s’y reprend à plusieurs fois ; puis, un
+beau matin, surgit une force rare, unique, qui, de ces
+matériaux épars, tire un être harmonieusement constitué
+dans toutes ses parties essentielles.</p>
+
+<p>Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Voici mon serviteur, mon ministre de choix,
+dit le Seigneur ; mon cœur se complaît en lui,
+et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa
+voix au dehors ; ses cris ne retentiront pas sur
+les places. Il n’achèvera pas le roseau à demi
+brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.</p>
+
+<p class="sign sc">Isaïe.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il
+les touchât ; mais les disciples repoussaient durement
+ceux qui les présentaient. Jésus, les voyant
+agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit : « Laissez
+venir à moi les petits enfants et ne les empêchez
+pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur
+ressemblent… » Et les embrassant et imposant
+les mains sur eux, il les bénissait.</p>
+
+<p class="ugap">Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant
+me reçoit moi-même, dit Jésus ; et celui qui me
+reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous
+de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis
+que leurs anges voient sans cesse la face de mon
+Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa volonté
+qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise
+un de ces petits qui croient en moi, mieux
+vaudrait pour lui qu’on lui attachât au cou une
+meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond
+de la mer.</p>
+
+<p class="ugap">Jésus leur dit cette allégorie : « Je suis le bon
+pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses
+brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est point
+pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas,
+voient venir le loup, plantent là les brebis, et
+prennent la fuite ; et le loup les ravit et les disperse.
+Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire
+et qu’il ne se met point en peine des brebis.
+Je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis et
+mes brebis me connaissent, comme le Père me
+connaît et que je connais le Père ; et je donne ma
+vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis
+qui ne sont pas dans cette bergerie ; il faut aussi
+que je les amène et elles entendront ma voix, et
+il y aura une seule bergerie et un seul pasteur.</p>
+
+<p class="ugap">Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés
+et je vais vous refaire. Prenez sur vous mon
+joug et apprenez de moi que je suis doux et humble
+de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes :
+car mon joug est doux et mon fardeau léger.</p>
+
+<p class="ugap">Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem,
+envoya devant lui des messagers. Ceux-ci, s’étant
+mis en route, entrèrent dans un bourg de Samaritains
+pour préparer sa réception. Mais les habitants
+ne le reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son
+extérieur qu’il se rendait à Jérusalem, la capitale
+de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant, ses disciples
+Jacques et Jean lui dirent : « Seigneur, voulez-vous
+que nous commandions que le feu descende
+du ciel et les consume ? » Jésus, s’étant tourné
+vers eux, les reprit en disant : « Vous ne savez
+pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme
+n’est pas venu pour perdre des âmes, mais pour
+les sauver. » Et ils allèrent dans un autre bourg.</p>
+
+<p class="ugap">Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils
+seront les maîtres de la terre !</p>
+
+<p>Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce
+qu’ils obtiendront miséricorde.</p>
+
+<p class="sign sc">Les Évangiles.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur.
+Qu’il soit accueillant pour tous, qu’il
+sache enseigner, qu’il supporte l’opposition, qu’il
+reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si
+Dieu ne leur donnera pas de se convertir…, et
+de recouvrer leur bon sens, hors des filets du
+diable qui les tient asservis à sa volonté ?</p>
+
+<p class="ugap">Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave
+de tous pour en gagner le plus possible. Avec les
+Juifs j’ai été comme juif, afin de gagner les Juifs.
+Avec les faibles je me suis fait faible, afin de
+gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour
+les gagner tous.</p>
+
+<p class="ugap">La charité est patiente. La charité est bonne.
+La charité n’est pas envieuse, ni glorieuse, ni
+orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle ne
+recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas,
+elle ne garde pas rancune du mal. Elle ne prend
+pas plaisir à l’injustice, mais elle se réjouit de
+la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle
+espère tout, elle supporte tout. La charité n’aura
+point de fin…</p>
+
+<p class="sign sc">Saint Paul.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après son élection, que l’abbé ne perde pas un
+instant de vue le fardeau accepté par lui, et le
+Maître auquel il devra rendre raison du bien qui
+lui est confié.</p>
+
+<p>Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt
+songer <i>à être utile qu’à être le maître</i>.</p>
+
+<p>Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant
+où puiser les maximes anciennes et nouvelles.</p>
+
+<p>Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, <i>faisant toujours
+prévaloir la miséricorde sur la justice</i>, afin
+qu’il obtienne pour lui-même un traitement
+pareil.</p>
+
+<p>Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.</p>
+
+<p>Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec
+prudence et sans excès, <i>de crainte qu’en voulant
+trop racler la rouille, il ne brise le vase</i>. Qu’il ait
+toujours devant les yeux sa propre fragilité, et
+qu’il se souvienne de ne pas broyer le roseau déjà
+éclaté.</p>
+
+<p>Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive
+laisser les vices se fortifier ; au contraire, il doit
+travailler à les détruire, mais avec <i>prudence et
+charité</i>, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard
+de chacun, <i>et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à
+être craint</i>.</p>
+
+<p>En imposant les travaux, qu’il use de discernement
+et de modération, se rappelant la discrétion
+du saint patriarche Jacob qui disait : « Si je
+fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher,
+ils périront tous en un jour. »</p>
+
+<p class="sign sc">Saint Benoit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à
+saint Anselme, prieur de l’abbaye de Bec, un
+abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il
+faut tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils
+sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne
+cessons de les battre, et cependant ils deviennent
+toujours pires.</p>
+
+<p>— Vous ne cessez de les battre ! répondit saint
+Anselme ! Et quand ils sont adultes, que deviennent-ils ?</p>
+
+<p>— Hébétés ou brutes.</p>
+
+<p>— Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite
+leur entretien, si elles n’aboutissent qu’à en
+faire des bêtes ?</p>
+
+<p>— Qu’y pouvons-nous ? Nous les contraignons
+de toutes les manières pour qu’ils fassent des
+progrès : résultat nul.</p>
+
+<p>— Vous les contraignez ! — Dites-moi, je vous
+prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez
+planté un arbre dans votre jardin ; si vous le
+comprimez ensuite de manière à l’empêcher
+d’étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez
+de ses entraves au bout de quelques années, quel
+arbre trouverez-vous ? A coup sûr un arbre inutile,
+aux branches tordues et entortillées. Et à qui
+la faute ? Eh bien ! Voilà ce que vous faites pour
+vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les
+coups, vous les tenez dans une telle contrainte
+qu’ils ne peuvent jouir d’aucune liberté. Ainsi
+comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur
+sein, caressent et nourrissent des pensées mauvaises
+qui s’entrelacent comme des épines, et ils
+les entretiennent et les fortifient de manière à
+repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir
+à leur correction. Comme ils ne sentent en
+vous aucune affection, aucune bonté, aucune
+bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent
+de vous aucun bon traitement, ils imaginent
+que vos procédés sont inspirés par la
+haine et l’irritation. Et, par un malheur déplorable,
+il arrive qu’à mesure que leur corps se
+développe, la haine et toute sorte de mauvais
+soupçons croissent en eux, et qu’ils sont inclinés
+et courbés vers le vice. <i>Et comme personne ne
+les a élevés dans une véritable affection, ils ne
+peuvent plus regarder personne que le sourcil
+baissé et avec des yeux de travers.</i> Mais, au nom
+de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner
+ainsi contre eux ? Ne sont-ils pas de la même nature
+que vous ? Voudriez-vous qu’on vous infligeât
+les mêmes traitements, si vous étiez à leur
+place ? — Et par ailleurs, prétendez-vous les former
+aux bonnes mœurs à force de coups ? Avez-vous
+jamais vu un artisan se contenter de battre
+une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle
+figure ? Pour donner au précieux métal une
+forme convenable, tantôt il le serre et le frappe
+doucement à l’aide d’un instrument ; puis, avec
+des tenailles plus délicates il le saisit et le façonne
+plus doucement encore. Vous de même. Si vous
+désirez que vos enfants soient ornés de bonnes
+mœurs, vous devez tempérer les corrections corporelles
+<i>par une fraternelle bonté, par une assistance
+pleine de mansuétude… Si vous vous mettez
+ainsi au niveau de tous vos enfants, vous faisant
+fort avec les forts, faible avec les faibles, vous les
+gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe de le
+faire.</i> »</p>
+
+<p class="sign sc">Saint Anselme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais tenés la méthode que je vous ay dite de
+commencer par l’exemple ; et bien qu’il vous
+semblera prouffiter peu au commencement, ayez
+néanmoins de la patience et vous voirés ce que
+Dieu fera. Je vous recommande sur tout l’<i>esprit
+de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et
+gaigne les âmes</i>…</p>
+
+<p class="ugap">Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans
+les espritz comme les anges font, par des mouvements
+<i>gracieux et sans violence</i>.</p>
+
+<p class="ugap">Il faut résister au mal et réprimer les vices qui
+sont en nostre charge, puissamment, vaillamment,
+mais <i>doucement, paisiblement</i>… Je ne me
+suis mis en colère, pour justement que ç’ayt
+esté, que je n’aye reconnu par après que j’eusse
+encore plus justement fait de ne me point courroucer.</p>
+
+<p class="ugap">Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse
+et de naturel un peu ardent : or, maintenant
+que son entendement commence à se desployer,
+il faut y fourrer <i>doucement</i> et <i>suavement</i>
+les prémices et premières semences de la vraye
+gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles
+aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec
+des paroles sages et aimables à tous propos, et les
+luy faisant redire, et luy procurant des bonnes
+amitiés de filles bien nées et sages.</p>
+
+<p class="ugap">Il faut voyrement résister au mal et réprimer
+les vices de ceux que nous avons en charge, constamment
+et vaillamment, mais <i>doucement</i> et
+<i>paisiblement</i>… On ne prise pas tant la correction
+qui sort de la passion quoy qu’accompagnée de
+raison, que celle qui n’a aucune origine que la
+raison seule.</p>
+
+<p class="ugap">Croyés moi, Philothée, comme les remontrances
+d’un père, faittes doucement et cordialement,
+ont bien plus de pouvoir sur un enfant
+pour le corriger que non pas les cholères et courroux,
+de même pour notre propre cœur.</p>
+
+<p class="sign">Saint <span class="sc">François de Sales</span>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p><i>Il faut toujours les connaître à fond avant que
+de les corriger.</i> Ils sont naturellement simples et
+ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou qu’on leur
+donne quelque exemple de déguisement, ils ne
+reviennent plus à cette première simplicité.</p>
+
+<p class="ugap">Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction
+avec le jeu.</p>
+
+<p class="ugap">Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son
+expérience, excite bien plus l’esprit des enfants
+qu’une règle et une nécessité imposées par la
+crainte.</p>
+
+<p class="ugap">Entretenez seulement sa curiosité et faites dans
+sa mémoire un amas de bons matériaux. Viendra
+le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.</p>
+
+<p class="ugap">Il faut considérer que les enfants ont la tête
+faible, que leur âge ne les rend encore sensibles
+qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent une
+<i>exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent
+seraient incapables</i>.</p>
+
+<p class="ugap">Pour les châtiments, la peine doit être aussi
+légère que possible.</p>
+
+<p class="ugap">Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer
+toujours d’employer la crainte pour le commun
+des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il
+faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir
+patiemment éprouvé les autres remèdes.</p>
+
+<p>Il faut chercher tous les moyens de rendre
+agréables à l’enfant les choses que vous exigez
+de lui.</p>
+
+<p class="ugap">Ne prenez jamais <i>sans une extrême nécessité</i> un
+air austère et impérieux qui fait trembler les
+enfants.</p>
+
+<p class="ugap"><i>Faites-vous aimer d’eux</i> ; qu’ils soient libres
+avec vous et qu’ils ne craignent point de vous
+laisser voir leurs défauts.</p>
+
+<p class="ugap">Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires :
+on met tout le plaisir d’un côté et tout
+l’ennui de l’autre ; tout l’ennui dans l’étude,
+tout le plaisir dans le divertissement. Que peut
+faire un enfant, sinon supporter impatiemment
+cette règle et courir ardemment après les jeux ?
+Tâchons donc de changer cet ordre : rendons
+l’étude agréable : cachons-la sous l’apparence de
+la liberté et du plaisir.</p>
+
+<p class="ugap">Il faut toujours commencer par une conduite
+ouverte, gaie et familière sans bassesse, qui vous
+donne moyen de voir agir les enfants dans leur
+état naturel et de les connaître à fond. Enfin,
+<i>quand même vous les réduiriez par l’autorité à
+observer toutes vos règles, vous n’iriez pas à votre
+but</i> : tout se tournerait en formalité gênante, et
+peut-être en hypocrisie. <i>Vous les dégoûteriez du
+bien dont vous cherchez uniquement à leur inspirer
+l’amour.</i></p>
+
+<p class="ugap">Il faut toujours faire entendre distinctement
+aux enfants à quoi se réduit tout ce qu’on leur
+demande, et moyennant quoi on sera content
+d’eux ; <i>car il faut que la joie et la confiance soient
+leur distraction ordinaire</i> ; autrement on obscurcit
+leur esprit, on abat leur courage. S’ils sont vifs,
+on les irrite ; s’ils sont mous, on les rend stupides.
+La crainte est comme les remèdes violents qu’on
+emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent
+mais altèrent le tempérament et usent les organes :
+<i>une âme menée par la crainte en est toujours plus
+faible</i>.</p>
+
+<p class="ugap">Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de
+la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent
+à lui sous une figure agréable, tout est
+perdu…</p>
+
+<p class="ugap">Une ourse avait un petit ours qui venait de
+naître. Il était horriblement laid. On ne reconnaissait
+en lui aucune figure d’animal : c’était
+une masse informe et hideuse. L’ourse, toute
+honteuse d’avoir un tel fils, va trouver sa voisine
+la corneille, qui faisait un grand bruit par son
+caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle,
+ma bonne commère, de ce petit monstre ? J’ai
+envie de l’étrangler. — Gardez-vous-en bien, dit
+la causeuse ; j’ai vu d’autres ourses dans le même
+embarras que vous. Allez : léchez doucement
+votre fils ; il sera bientôt joli, mignon, et propre
+à vous faire honneur. La mère crut facilement ce
+qu’on lui disait en faveur de son fils. Elle eut la
+patience de le lécher longtemps. Enfin, il commença
+à devenir moins difforme, et elle alla
+remercier la corneille en ces termes : « Si vous
+n’eussiez modéré mon impatience, j’aurais cruellement
+déchiré mon fils, qui fait maintenant tout
+le plaisir de ma vie. » O que l’impatience empêche
+de biens, et cause de maux !</p>
+
+<p class="sign sc">Fénelon.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un système d’éducation où le maître n’a pas
+d’influence personnelle sur l’élève, c’est un hiver
+au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans les
+glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de
+vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Oui, j’ai connu un temps, dans une université
+fameuse, où tout allait uniquement par routine.
+Le formalisme était la grande dévotion de l’endroit.
+Entre les maîtres et les élèves se dressait
+une barrière infranchissable, chacun d’eux vivant
+à part soi, sans connaître les pensées de l’autre…
+Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se voir
+en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer
+sans cérémonie. Gestes guindés, voix
+solennelle, froideur hautaine étaient les caractéristiques
+du maître. De la conduite privée de
+l’élève, il ne savait ni ne voulait rien savoir, et il
+affichait à ce sujet sa complète indifférence.</p>
+
+<p>… Dans cette situation lamentable, pendant
+que le plus grand nombre allait, d’ici, de là, jouir
+de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui étaient
+mieux disposés et avaient des ambitions plus
+hautes regardaient à droite et à gauche, comme
+des brebis sans pasteur. Partout où ils apercevaient
+une foi plus définie, une pensée plus
+vivante, plus de dévouement, ils accouraient, les
+pauvres enfants… Alors, comme, sans aucune
+cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement
+parmi les étudiants, tout un groupe
+de maîtres se dessina peu à peu, en rivalité avec
+les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur
+des générations nouvelles et les guidèrent vers le
+bien.</p>
+
+<p class="sign sc">Newman.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de
+l’éducation… <i>soyez pères</i> ; ce n’est pas assez :
+<i>soyez mères</i>. Il faut être comme une mère : <i lang="la" xml:lang="la">fovens
+filios suos</i>. Il faut aimer les enfants et leur faire
+sentir qu’on les aime : non seulement en évitant
+avec eux la dureté, les froideurs injustes, les
+sévérités décourageantes, mais en leur prodiguant
+les soins les plus tendres, en leur témoignant
+une cordiale affection, en leur montrant enfin qu’on
+leur a dévoué sa vie, et qu’on trouve du bonheur à
+être avec eux, et à y demeurer toujours.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il faut être mère.</p>
+
+<p>Le père n’est pas toujours avec ses enfants ; il
+a d’autres soins : la mère n’en a pas d’autres ;
+elle y est toujours. La mère, qui les a portés dans
+son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte
+jamais : <i lang="la" xml:lang="la">Sicut gallina congregans pullos suos sub
+alas</i>, dit Notre-Seigneur.</p>
+
+<p>Tel est le modèle : Voilà ce qu’il faut être
+quand on remplace un père et une mère. Je ne
+saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée
+qu’en disant qu’il faut s’identifier avec les enfants,
+non seulement pour le travail, l’étude, la
+surveillance, la classe, mais pour tout le reste et
+dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut
+jouer avec eux, converser avec eux, prendre ses
+repas avec eux, prier, chanter avec eux, en un
+mot être à peu près toujours avec eux, toujours.</p>
+
+<p>On fait comme cela quand on aime.</p>
+
+<p class="ugap">Je connais tel enfant qui a été touché, gagné
+à Dieu par cette bonté de ses maîtres : <i>Oh ! ici</i>,
+écrivait-il à sa mère, <i>nos maîtres nous aiment.
+Quand ils me rencontrent, ils me disent : Édouard,
+comment cela va-t-il ? Ils nous parlent en récréation ;
+ils s’intéressent à nous ; ils jouent même avec nous.</i></p>
+
+<p>Si les enfants ne voient en vous que la compression
+et les rigueurs de l’autorité, leurs cœurs
+ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à
+autre, soyez aussi pour eux la personnification de
+l’aménité, de la bienveillance, de la charité affectueuse.</p>
+
+<p>Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger,
+pour les reprendre, pour les gronder, pour
+leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils
+pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et
+de la maison ? — Ce n’est vraiment qu’en récréation
+que vous pouvez prévenir ces tristes et quelquefois
+funestes impressions. La récréation permet
+de dépouiller la sévère austérité d’un maître
+pour revêtir la cordialité d’un ami ; et cette condescendance
+montre aux enfants que si vous employez
+quelquefois la rigueur, c’est malgré vous,
+et qu’elle n’exclut jamais l’affection.</p>
+
+<p class="ugap">C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux
+barres avec les enfants que je gouverne au fond
+la maison et sans aucune punition, comme vous
+le voyez. Je n’ai guère de meilleur secret… Je dois
+ajouter, toutefois, et en causant avec eux cordialement
+à la lecture spirituelle.</p>
+
+<p class="ugap">C’est en vous identifiant avec les enfants que
+vous serez fidèle à une de mes grandes recommandations
+qui est d’éviter les punitions ; car il
+le faut bien entendre : Quand on a des cantiques,
+le tribunal de la pénitence, des exhortations
+pieuses, la parole divine, la communion fréquente,
+la messe chaque jour, etc., si une maison ne
+va pas pour ainsi dire toute seule, c’est qu’on
+n’y entend rien ; si on est obligé de sévir, de
+frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les
+enfants de Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement,
+un mois de Marie et des retraites
+chaque année, quand on a la sainte Eucharistie,
+la confession, le chant des louanges de Dieu dans
+une maison d’éducation, s’il faut punir en même
+temps, tout est perdu… Non, non, c’est autrement
+qu’il faut gagner les âmes.</p>
+
+<p class="ugap">J’ai entendu dire parfois que la discipline
+scolaire devait être inflexible comme la discipline
+militaire. Je ne suis pas le moins du monde
+dans cette pensée : et même, à parler franchement,
+l’expression et la pensée me blessent étrangement.
+Une institution d’enfants à élever n’est pas un
+régiment : un collège n’est pas une caserne ; ni le
+supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible
+que la discipline militaire, matérielle et inflexible,
+suffise. Mais il n’en est pas de même au collège,
+et la raison de cette différence est simple, quoique
+très profonde : au régiment, il n’y a guère charge
+d’âmes ; dans une maison d’éducation, il y a
+charge d’âmes : il ne faut jamais l’oublier. C’est
+une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il
+est question d’accomplir. Voilà pourquoi il faut
+nécessairement la discipline morale, c’est-à-dire la
+fermeté dans la bonté. Cela est souvent très
+difficile, je le sais, mais il le faut. Ah ! sans doute,
+la discipline matérielle coûte beaucoup moins à
+ceux qui l’exercent ; on n’y songe guère aux âmes ;
+on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup
+à la sienne. L’ordre matériel est tout ; le
+corps, à peu près tout ; l’âme, à peu près rien.
+On peut exercer une telle discipline sans faire
+grande réflexion ni sur soi-même, ni sur les
+autres.</p>
+
+<p>Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du
+bonheur, ni de la vertu des enfants : il suffit
+qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus
+simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à
+quoi aboutit-on ? A une exacte police, dit Fénelon :
+ce sont des âmes qu’il faudrait élever ; ce sont des
+corps qu’on mate et qu’on dresse ; mais pour arriver
+là et faire d’une maison d’éducation une
+caserne bien disciplinée, des instituteurs ne sont
+pas nécessaires ; des sergents de ville suffiraient au
+besoin.</p>
+
+<p>Cela obtenu, que devient le reste ? Ce qu’il
+peut. Or qu’est-ce que le reste ? C’est simplement
+le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la volonté
+libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.</p>
+
+<p class="sign">Mgr <span class="sc">Dupanloup</span>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">IX<br>
+Deux fleurs de Paradis
+écloses
+au jardin de Don Bosco</h2>
+
+<p class="c"><i>Dominique Savio</i>, ou l’innocence conservée.<br>
+<i>Michel Magon</i>, ou l’innocence recouvrée.</p>
+
+
+<p>Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si
+celui-là est bon, ceux-ci seront savoureux. Il faut
+croire que la façon qu’avait Don Bosco de saisir
+par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre,
+le plus tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait
+ni d’opportunité, ni d’efficacité, puisque, de
+ses écoles, l’on vit constamment sortir deux races
+d’adolescents prédestinés : ceux qui, grâce à ces
+soins merveilleux, avaient su conserver l’innocence
+du cœur, et ceux qui, vaincus par cette méthode
+enveloppante, avaient recouvré ce trésor de
+pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de
+solitude. Au jardin de Don Bosco, les lys conservaient
+l’éclat de leur blancheur, et les sombres
+fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment.
+Parfums divers ! Les fils des hommes, sans doute,
+préfèrent le second, celui-là seul qu’un jour, au
+lendemain de leur conversion, leur pénitence
+offrira au Seigneur ; mais qui donc, même parmi
+les cœurs les plus souillés, peut échapper à la
+douceur pénétrante du premier ? Sainte Thérèse de
+Lisieux compte des amis même parmi les plus
+grands pécheurs…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il était de la famille de ces âmes vierges, le
+petit Dominique Savio qui, un soir d’octobre 1854,
+entra comme interne à l’oratoire salésien de Turin.
+Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné.
+Le jour de sa première Communion, à
+sept ans, sur un petit carnet, d’une main malhabile,
+il avait écrit :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">1<sup>o</sup> Je me confesserai très souvent, je communierai
+toutes les fois que mon confesseur me le permettra ;</p>
+
+<p class="i">2<sup>o</sup> Je veux sanctifier les jours de fête ;</p>
+
+<p class="i">3<sup>o</sup> Mes amis seront Jésus et Marie ;</p>
+
+<p class="i">4<sup>o</sup> Plutôt la mort que le péché.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant,
+pour la quatrième fois de la journée, la bonne lieue
+qui séparait son village de l’église, un voisin dont
+le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé
+l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de
+l’au-delà.</p>
+
+<p>« Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer
+ainsi tout seul ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange
+gardien avec moi.</p>
+
+<p>— Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois
+par jour à l’école !</p>
+
+<p>— Oh ! quand on travaille pour un maître qui
+paie bien…</p>
+
+<p>— Quel maître ?</p>
+
+<p>— Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau
+donné par amour pour Lui. »</p>
+
+<p>Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme
+il l’avait promis au matin de sa première Communion,
+il n’eût voulu l’offenser.</p>
+
+<p>« Dominique, viens-tu faire une partie ? lui
+demandait, un soir caniculaire d’août, un de ses
+compagnons :</p>
+
+<p>— Une partie de quoi ?</p>
+
+<p>— De nage.</p>
+
+<p>— Non, merci : je ne sais pas nager.</p>
+
+<p>— On t’apprendra.</p>
+
+<p>— Merci encore ! C’est mal de s’exposer à un
+péril inutile.</p>
+
+<p>— Penses-tu ? Tout le monde y va bien.</p>
+
+<p>— En ce cas je vais demander la permission à
+ma mère.</p>
+
+<p>— Ne fais pas ça, grosse bête : elle te le défendrait.</p>
+
+<p>— Alors c’est donc mal : ne comptez pas sur
+moi. »</p>
+
+<p>On pouvait au contraire compter sur lui dès
+qu’il s’agissait de rendre service ; et son dévouement
+allait parfois bien loin. Un certain jour, il
+frisa même l’héroïsme.</p>
+
+<p>En classe, une faute avait été commise ; pas une
+gaminerie, mais une faute grave, et le coupable
+méritait l’expulsion… Tout simplement on accusa
+Savio… Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba
+son maître : Savio ! Le modèle de sa classe ! La
+perle de l’école !</p>
+
+<p>Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre
+fit à Dominique une semonce énergique et, comme
+il s’agissait du meilleur élève, il lui accorda la
+loi de sursis.</p>
+
+<p>L’enfant baissa la tête humblement, comme le
+Christ faussement accusé.</p>
+
+<p>Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit
+le vrai coupable. Il appela Dominique.</p>
+
+<p>« Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais
+innocent ?</p>
+
+<p>— Parce que le coupable, qui n’est déjà pas
+bien noté, aurait été sûrement mis à la porte ;
+tandis que moi, j’avais quelque espoir que…
+D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui
+aussi, fut injustement accusé. »</p>
+
+<p>Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais,
+croyez-le bien. Dominique, à l’école de son village,
+<i>Mondonio</i>, arrivait toujours bon premier. Intelligent
+et travailleur, il aimait l’étude comme un
+devoir très cher, et il y progressait.</p>
+
+<p>Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de
+cet enfant, pour le pousser vers les cimes. Un matin
+d’octobre, sous les traits du Bienheureux Don
+Bosco, ce saint se présenta.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut à sa maison natale, aux <i>Becchi</i>, où tous
+les ans, à l’époque des vendanges, il avait accoutumé
+d’emmener en colonie de vacances le plus
+joyeux des bataillons, que le grand éducateur
+rencontra celui qui devait être son disciple préféré.</p>
+
+<p>L’enfant venait de Mondonio, accompagné par
+son père.</p>
+
+<p>« Qui es-tu et d’où viens-tu ? lui demanda le
+prêtre.</p>
+
+<p>— Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître,
+Don Cugliero, a dû vous parler de moi. »</p>
+
+<p>Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études
+et sur sa vie.</p>
+
+<p>« Eh bien, que pensez-vous de moi ? questionna
+Dominique à la fin de cet entretien.</p>
+
+<p>— Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.</p>
+
+<p>— A quoi pourra-t-elle servir ?</p>
+
+<p>— A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.</p>
+
+<p>— Entendu ! Mais dans ce cas vous serez le
+tailleur, mon père.</p>
+
+<p>— Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te
+permette de faire tes études !</p>
+
+<p>— Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à
+ce jour, m’aidera encore dans l’avenir.</p>
+
+<p>— Mais que feras-tu à la fin de tes études ?</p>
+
+<p>— Si Dieu le veut, je serai prêtre.</p>
+
+<p>— Fort bien ! En attendant je veux savoir si tu
+es capable d’étudier. Tiens, apprends par cœur
+la page de cet opuscule : tu viendras me la réciter
+demain. »</p>
+
+<p>Dix minutes après, l’enfant était déjà là.</p>
+
+<p>« Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma
+leçon. »</p>
+
+<p>Et il récita la page ; il en donna même le sens
+exact. Alors Don Bosco comprit le signe de Dieu.</p>
+
+<p>« Tu as devancé le temps pour ta leçon : je
+devance, à mon tour, ma réponse. En quittant les
+Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma petite
+bande. »</p>
+
+<p>Un des premiers jours qui suivirent son arrivée
+dans cette ville, Dominique alla trouver Don
+Bosco dans sa chambre. A la paroi de la muraille
+était appendue une inscription en latin, phrase
+de la Bible, qui résumait tout le programme
+d’action de ce prêtre : <i lang="la" xml:lang="la">Da mihi animas : cætera tolle.</i></p>
+
+<p>« Quel est le sens de ces mots ? interrogea le petit.</p>
+
+<p>— Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire : « Donnez-moi
+des âmes ; pour le reste je n’en ai cure. »</p>
+
+<p>— J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici
+on ne fait pas commerce d’argent, mais commerce
+d’âmes. J’espère bien que la mienne sera une de
+celles que vous voudrez gagner. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Alors commença la vie montante de cet enfant,
+qui ne devait s’arrêter qu’à la dernière crête, celle
+qui touche à Dieu.</p>
+
+<p>De cette maison de son maître il aima tout.</p>
+
+<p>Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment,
+qu’il accrut souvent. Il fut de tous les jeux de la
+cour, et on le voyait tourner sans cesse autour des
+« nouveaux », pour essuyer leurs dernières larmes
+ou provoquer leur premier sourire.</p>
+
+<p>Ses petits amis, ses compagnons de classe et de
+jeu, il les aurait voulus animés de la même ferveur,
+éclairés des mêmes lumières que lui : alors il racolait
+pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au
+Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal,
+avec un sourire si gentil que bien peu lui résistaient.</p>
+
+<p class="ugap">Dehors, en se rendant en classe — car Don
+Bosco, en ce temps-là, était contraint, faute de
+personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier
+en ville — Dominique était parfait de modestie
+et de diligence. Personne ne l’eût détourné du plus
+court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût
+capté le moindre de ses regards.</p>
+
+<p>Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière,
+mais au retour de la classe, et pour le bon motif.</p>
+
+<p>Une dispute passionnée avait mis aux prises
+deux de ses camarades, qui avaient décidé que
+l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis
+de la citadelle, à coups de pierres.</p>
+
+<p>Dominique s’interposa : on ne l’écouta pas.</p>
+
+<p>Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat,
+non sans avoir promis qu’il ne se mêlerait pas à la
+bataille, et n’appellerait personne pour séparer
+les adversaires.</p>
+
+<p>Ceux-ci firent une provision de pierres et se
+mirent à une distance convenue… Alors Dominique
+Savio, debout entre les combattants, éleva
+au-dessus de sa tête son petit crucifix :</p>
+
+<p>« Avant de vous battre, vous allez regarder
+cette croix et dire chacun de votre côté à haute
+voix : « Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant
+à ses bourreaux, et moi, qui suis un
+pécheur, je veux l’offenser par une vengeance
+publique. »</p>
+
+<p>Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria :</p>
+
+<p>« Vas-y ; lance sur ma tête la première, pierre !</p>
+
+<p>— Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te
+faire de mal à toi, je suis même prêt à te défendre
+si l’on t’attaque. »</p>
+
+<p>Et la même scène se reproduisit avec le second.</p>
+
+<p>« Comment, dit alors Dominique, vous êtes
+prêts tous deux à risquer quelque chose pour
+me défendre, moi, misérable créature, et vous
+n’êtes pas capables de pardonner une insulte
+faite en classe, quand il s’agit de sauver votre
+âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous
+allez perdre en commettant un gros péché !… »</p>
+
+<p>Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix,
+les deux adversaires s’approchèrent de lui, se
+tendirent la main en pleurant et Dominique les
+conduisit à l’église où ils se confessèrent…</p>
+
+<p class="ugap">Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que
+Dieu ne fût pas offensé !</p>
+
+<p>« Ne lancez pas des boules de neige en étude ;
+vous savez que Don Bosco l’a défendu », disait-il
+un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de
+leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement.</p>
+
+<p>« Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi ? »,
+lui clama insolemment un de ceux-ci.</p>
+
+<p>Et comme Dominique s’obstinait à répéter la
+défense de Don Bosco, l’enragé garnement lui
+tomba dessus à coups de pieds et à coups de poings.
+Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde,
+il pensa à la Passion volontairement muette de
+son Sauveur. Ce calme souriant, cette pleine maîtrise
+de soi, ces hautes pensées de la foi en disent
+long sur la vie intérieure de cet enfant de quatorze
+ans.</p>
+
+<p>En matant ainsi les sourdes révoltes de la
+nature, Dominique pratiquait la seule pénitence
+que lui avait permise son confesseur. Comme tous
+les cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au
+début, tourmenter son corps débile par le jeûne,
+le cilice, voire la discipline : le médecin de son
+âme s’y opposa formellement : « Acceptez tout
+simplement, lui dit-il, d’un cœur résigné, ou même
+joyeux, la misère de chaque jour, de quelque côté
+qu’elle vous tombe : c’est Dieu qui l’envoie. » Et
+Dominique, nous venons de le voir, accueillait avec
+le sourire l’épreuve de la vie commune.</p>
+
+<p>Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait
+inlassablement. Dans sa campagne il
+instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le
+suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée ;
+tous l’écoutaient, parce qu’il savait parler
+de Dieu comme pas un autre.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans
+cesse avec Lui. Ce don de la prière, la mère de Don
+Bosco, la douce maman Marguerite, l’avait observé
+très vite chez Dominique.</p>
+
+<p>« Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien
+bons enfants, mais pas un ne vaut Dominique.</p>
+
+<p>— Et qu’en savez-vous, mère ?</p>
+
+<p>— Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à
+l’église, même après les offices ; et souvent il y
+entraîne, pour réciter un peu de chapelet, tout
+un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la
+cour pour une visite au Saint-Sacrement. Et souvent,
+à prier ainsi, il en oublie son petit déjeuner
+du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient
+comme un ange du Paradis. »</p>
+
+<p>C’était vrai.</p>
+
+<p>Et, comme les anges du Paradis, il contemplait
+parfois Dieu d’un regard qui n’était pas de la
+terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas des
+lumières étranges.</p>
+
+<p>En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui
+ravagea Turin, et plus particulièrement le quartier
+attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique Savio se
+précipita dans la chambre de Don Bosco.</p>
+
+<p>« Venez vite avec moi, mon Père, il y a une
+bonne œuvre à faire !</p>
+
+<p>— Où veux-tu me conduire ?</p>
+
+<p>— Venez vite, venez vite !… »</p>
+
+<p>Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers
+le dédale des petites rues du vieux Turin, puis
+dans une maison où, au troisième étage, un homme
+agonisait.</p>
+
+<p>« C’est ici », dit Dominique, en frappant à la
+porte… et il s’en retourna à l’Oratoire.</p>
+
+<p>Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui,
+du protestantisme, voulait revenir avant la mort à
+la religion de sa jeunesse. Don Bosco le réconcilia
+avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce « bon
+larron » s’endormait dans la paix du Christ…</p>
+
+<p>Et jamais on ne sut comment Dominique avait
+entendu l’appel de cette âme de mourant ; Don
+Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant
+le regarda avec un air si douloureux et pleura
+tellement, que jamais plus il ne chercha à savoir !…</p>
+
+<p>Une autre fois — c’était en 1857 — Don Bosco
+se préparait à partir pour Rome.</p>
+
+<p>« Vous allez bientôt aller à Rome, mon père ?
+demanda l’enfant.</p>
+
+<p>— Mais oui.</p>
+
+<p>— Oh ! que je voudrais vous y suivre !</p>
+
+<p>— Pourquoi ?</p>
+
+<p>— Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire
+qu’au milieu des douleurs qui l’attendent, il ne
+cesse de s’occuper tout particulièrement de l’Angleterre,
+car Dieu prépare dans ce royaume un
+grand triomphe pour le catholicisme.</p>
+
+<p>— Comment le sais-tu ?</p>
+
+<p>— Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas,
+on se moquerait de moi. Un jour, pendant mon
+action de grâces après la communion, je fus
+surpris par une forte distraction. Il me semblait
+voir une vaste plaine couverte de ténèbres. Elle
+était remplie de gens marchant à tâtons comme
+des voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un
+près de moi, c’est l’Angleterre. Et je vis le pape
+Pie IX revêtu de ses ornements pontificaux et qui
+allait vers cette plaine obscure, une torche enflammée
+à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les
+ténèbres disparaissaient, et la plaine fut éclairée
+comme en plein jour. Cette torche lumineuse, me
+dit celui qui était là, est le symbole de la foi qui
+doit éclairer l’Angleterre. »</p>
+
+<p>A Rome, quelques semaines plus tard, quand
+Don Bosco déroula cette vision, Pie IX le fixa
+d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini :
+« L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il,
+m’incitent à travailler encore plus énergiquement
+à la conversion de l’Angleterre. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout :
+il arriva donc que le corps s’effondra et, lentement,
+s’achemina vers sa destruction. De cette destruction
+très proche il eut plus que le pressentiment, la
+révélation sourde. Du jour de sa mort il parlait, les
+derniers mois, avec une certitude déconcertante.</p>
+
+<p>Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva
+de modifier la prière finale de l’exercice avec un
+petit sourire charmant. « Récitons un <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, un
+<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> et un <i lang="la" xml:lang="la">Gloria</i> pour celui d’entre nous qui
+mourra le premier », murmurait l’officiant. « … Pour
+Savio qui, de nous tous, mourra certainement le
+premier », rectifia-t-il gentiment.</p>
+
+<p>Pour prolonger un peu sa vie, les médecins
+pensèrent qu’il fallait lui interdire toute étude et
+l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc
+de chez Don Bosco, le 1<sup>er</sup> mars 1857, après deux
+ans et demi de séjour auprès de son maître : « Vous
+ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur le seuil
+de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé
+que bien peu de temps. Enfin, que la volonté de
+Dieu soit faite ! Si vous allez à Rome, souvenez-vous
+de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et
+parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une
+bonne mort. Au revoir ! En Paradis ! »</p>
+
+<p>Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours
+plus tard, à l’heure de complies, armé de la force
+que donnent les sacrements du grand voyage, le
+Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un
+temps très court.</p>
+
+<p>A son réveil il fixa son père et sa mère qui
+sanglotaient au pied de son lit, et monsieur le
+curé qui priait.</p>
+
+<p>« Papa, dit-il, nous y sommes !</p>
+
+<p>— Je suis là, mon petit, que veux-tu ?</p>
+
+<p>— Il est temps de prendre mon manuel de
+prières, papa, et de me lire les litanies de la bonne
+mort. »</p>
+
+<p>Écrasée de douleur, la vieille maman Savio
+s’éloigna.</p>
+
+<p>Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa
+voix murmura les invocations suprêmes.</p>
+
+<p>Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain,
+une joie indicible transfigura les traits de son fils.</p>
+
+<p>« Oh ! comme c’est beau ce que je vois ! »
+s’écria-t-il dans une extase.</p>
+
+<p>Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette
+âme que, par ses exemples et ses leçons, un saint
+avait portée à ce sommet de grandeur surnaturelle.</p>
+
+<p class="c gap"><img src="images/deco.jpg" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p>A l’automne de cette même année 1857, six
+mois après la mort du petit Savio, la maison de
+Don Bosco vit entrer un « numéro » qui, de prime
+abord, ne fit pas scandale, mais tout de même
+frappa par la singulière liberté de son allure et son
+tempérament dominateur. Le Bienheureux avait
+fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un
+soir d’octobre, pendant qu’il attendait son train
+sur le quai de la gare de <i>Carmagnola</i> à vingt-cinq
+kilomètres de Turin.</p>
+
+<p>Cette forte tête jouait bruyamment dans
+le brouillard de la nuit avec une bande de
+bons apôtres de son espèce, et la rencontre de
+cette soutane et de ce terrible gamin fut plutôt
+curieuse.</p>
+
+<p>« Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre
+partie ? demanda insolemment ce galopin à Don
+Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son
+jeu en pleine gare, n’avait fait qu’un bond au
+milieu d’elle.</p>
+
+<p>— Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi ?</p>
+
+<p>— Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef
+de cette bande.</p>
+
+<p>— Parfait ! Et, en temps ordinaire, que fais-tu ?
+Quel métier exerces-tu ? »</p>
+
+<p>Don Bosco pouvait adresser cette question, car
+l’enfant qui avait treize ans en paraissait bien
+davantage.</p>
+
+<p>« Mon métier ? Fainéant.</p>
+
+<p>— Mes compliments ! Et, plus tard, que
+comptes-tu faire ?</p>
+
+<p>— Quelque chose, mais quoi, voilà !</p>
+
+<p>— Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes ?</p>
+
+<p>— Non certes : plus d’un de mes compagnons a
+déjà fini en prison ; un jour, ce sera mon tour.
+Mais que puis-je faire autre ? Papa est mort,
+maman est pauvre : qui voudrait s’occuper de
+moi ?</p>
+
+<p>— Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec
+un accent particulièrement affectueux, accepte
+cette médaille — la médaille de Marie-Auxiliatrice
+dont le Bienheureux inondait le Piémont, — porte-la
+à ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes
+nouvelles au prêtre qui te l’a remise. Je ne t’en
+dis pas davantage : mon train arrive. »</p>
+
+<p>Deux jours après, Don Bosco recevait le mot
+suivant :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est
+orphelin de père. La mère, occupée à gagner le pain de
+chaque jour pour eux deux, ne peut le suivre : alors c’est
+la rue qui l’éduque. Intelligence remarquable, mais
+dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait mettre
+plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois
+d’achever avec succès sa troisième année primaire.</p>
+
+<p class="i">Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu
+près intacte. Mais on ne peut arriver à mater ce terrible
+caractère. En classe comme au catéchisme, c’est le
+désordre qui entre avec lui. Quand il n’est pas là, tout
+est calme ; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre.</p>
+
+<p class="i">Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent
+digne de sympathie. Je le recommande à votre charité.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis
+par Don Bosco dans son établissement, y faisait
+son entrée.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’acclimatation de cette plante sauvage fut
+rude. Le milieu était si différent ! Et puis, ce
+règlement, cette discipline paternelle, mais réelle,
+ces exercices de piété, tout cela donnait sur les
+nerfs à cet enfant de la nature, élevé sur les grands
+chemins. Agacement d’un côté, et honte de l’autre,
+car, instinctivement, il se sentait comme en marge
+de cette existence de piété, de travail, d’obéissance,
+et il ne voyait pas le moyen d’emboîter le pas à
+cette petite troupe. Une chose surtout le chiffonnait :
+l’assiduité de ses camarades aux sacrements.
+Il les enviait, eût brûlé de les imiter, mais
+quelque chose l’en empêchait, que le regard aigu
+de Don Bosco eut vite fait de découvrir.</p>
+
+<p>« Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel ? lui
+décocha-t-il un jour à brûle-pourpoint.</p>
+
+<p>— Je ne saurais vous le dire ; ou plutôt je ne
+sais par où commencer.</p>
+
+<p>— Un mot pour me mettre sur la voie.</p>
+
+<p>— Eh bien voilà : je n’ai pas la conscience
+tranquille.</p>
+
+<p>— Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés,
+ou des péchés mal confessés. Alors, viens te purifier
+le cœur demain. Soulagé de ce poids, tout ira bien
+après.</p>
+
+<p>— Oui, mais comment faire ? Comment me
+rappeler tout ça ?</p>
+
+<p>— La belle affaire ! Tu diras simplement à ton
+confesseur que tu as quelque chose de pas bien net
+sur la conscience depuis telle époque. Il te posera
+des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui
+et non. Tu verras comme c’est facile. »</p>
+
+<p>L’enfant suivit le conseil, et cette confession
+marqua le changement complet de sa vie.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au
+moins dans l’intention formelle de cette petite
+tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux yeux
+de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe
+immédiat de telle habitude nouvelle sur telle
+autre.</p>
+
+<p>Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent ;
+pour un rien il sautait à la tête de son partenaire.
+Désormais on le vit doux, composé, souriant.
+Si par moments l’ancienne nature s’échappait en
+saillies de colère, un mot de ses maîtres, un simple
+signe le ramenaient à ses bons propos, et il allait
+jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon
+un peu… secoué.</p>
+
+<p>Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant
+tout à soi, disposant tout en vue du triomphe
+de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus serviable
+des camarades, prêt à toute espèce de service.
+Sa gentillesse s’offrait, dans un sourire, aussi
+bien à écrire des lettres pour ses compagnons, qu’à
+leur répéter une explication de classe ; aussi bien
+à balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser
+les habits et vider les cuvettes de ses amis ; aussi
+bien à enseigner le catéchisme et le solfège, qu’à
+amuser les « nouveaux » attristés ; aussi bien à
+céder ses échasses ou sa balle à qui brûlait de les
+avoir, qu’à passer ses gants au camarade couvert
+d’engelures.</p>
+
+<p>Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il
+suffisait qu’il entrât dans une partie pour y allumer
+la vie et triompher sans effort. Aujourd’hui, on le
+retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche,
+toute son ardeur tombait brusquement, et c’était
+le plus recueilli des élèves qui entrait en étude.</p>
+
+<p>Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un
+plus franc paresseux et un plus grand « chahuteur »
+que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte
+d’une minute de temps. Il en vint un jour à
+demander à Don Bosco la permission de faire vœu
+de ne pas perdre une seconde de travail.</p>
+
+<p>Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient
+des nausées ; il ne pouvait tenir en place
+dans son banc et louchait sans cesse du côté de la
+sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les
+passait au pied du Tabernacle, plongé dans une
+oraison que nul n’arrivait à troubler. Il communiait
+chaque matin ; il purifiait son cœur chaque
+semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait
+même à vouloir se confesser tous les quatre ou
+cinq jours. Son directeur l’arrêta sur cette pente
+du scrupule.</p>
+
+<p>Hier, au village natal, il volait à la moindre
+occasion de mal, exposant son âme sans la moindre
+hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de sa
+vertu, tremblait si fortement en face du danger,
+qu’il renonça courageusement à passer ses vacances
+à la maison paternelle. Il avait trop peur de retrouver
+les compagnons, les occasions, les périls mortels
+de jadis.</p>
+
+<p>Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse,
+et ses propos, par moments, frisaient l’inconvenance.
+Aujourd’hui la moindre conversation légère
+jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de
+ses compagnons tenait, dans un coin de la cour,
+des discours indignes, l’ancien chef de bande de
+Carmagnola se réveilla : se plantant deux doigts
+en bouche, il tira, comme jadis, de son gosier un
+sifflement aussi étourdissant que prolongé, qui,
+jetant le trouble dans les propos et les consciences,
+arrêta net le scandale.</p>
+
+<p>Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté
+de son âme. Pensait-il seulement qu’il en avait
+une ? Aujourd’hui il l’entourait de soins diligents
+pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée.
+Les conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui
+avait demandé les moyens de se défendre du
+vice, il les pratiquait d’abord lui-même : fuite des
+mauvais camarades, fuite de l’oisiveté, traitement
+rigoureux du corps et de ses exigences, prière
+abondante surtout à la Très Sainte Vierge, fréquentation
+des sacrements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’étonnante transformation de cette nature
+d’enfant ne s’accomplit pas, répétons-le, en un
+tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel
+se retrouva ce qu’il était la veille : mais il avait vu
+ce qu’il devait être, et il savait à quelles sources
+puiser l’énergie nécessaire à ce redressement. Cette
+lumière et cette force allaient lui suffire pour
+combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les
+mouvements mauvais de l’ancien chef de bande, et
+finalement les réduire.</p>
+
+<p>A maintes reprises — qui donc en douterait ? — la
+nature tenta de reprendre ses droits. Plus d’une
+fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu ses
+triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée
+à rugir, impuissante, au fond de ce cœur
+dompté.</p>
+
+<p>Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco,
+son unique témoin, car il témoigne tout à la fois
+et des progrès réalisés par l’enfant, et des surprises
+que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes
+mal endormies, et de la promptitude avec laquelle,
+maintenant, son âme généreuse réagissait.</p>
+
+<p>Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner
+à travers Turin par le petit Michel, revenait
+paisiblement à son logis, au quartier du
+Valdocco, quand, au milieu de la place la plus
+grouillante de la ville, place du Château-Royal, il
+vit soudain Magon le planter là pour foncer sur
+un grand garçon qui venait de blasphémer. A
+entendre l’insulte au nom divin, le sang du petit
+n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à la robustesse
+du gaillard, il lui avait administré une paire
+de gifles retentissantes, accompagnées de cette
+explication : « Est-ce ainsi qu’on traite le nom du
+Seigneur ? » Remis de son émoi et honteux de l’affront,
+l’espèce de voyou réagit avec violence et
+tomba à bras raccourcis sur Michel. Il était notoirement
+plus robuste, et, malgré la défense courageuse
+de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si
+Don Bosco ne s’était entremis de force entre les
+deux belligérants, et n’avait par ses manières
+conciliantes ramené un certain calme dans ces
+deux cœurs diversement passionnés. Et le père
+et l’enfant reprirent leur chemin pour gagner leur
+logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant
+tout honteux de son geste impétueux, de
+sa brutale intervention. Il l’avoua à Don Bosco,
+qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en
+pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent
+plus que les poings solides.</p>
+
+<p>Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face
+de l’occasion, le père de son âme, ce sauveur de sa
+jeunesse, comme il les enfouissait jalousement au
+fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait
+à celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout !
+« Que de fois, écrivait Don Bosco, je l’ai senti me
+presser affectueusement la main, tandis que, les
+larmes aux yeux, il me confiait : « Je ne sais
+comment vous exprimer ma gratitude pour le
+soin que vous prenez de moi. J’essaierai de
+vous payer en priant le bon Dieu de bénir vos
+fatigues. »</p>
+
+<p>Il était payé de tout et largement, le grand éducateur,
+quand il voyait ses fils gravir avec cet élan
+les pentes les plus rudes de la vie chrétienne, quand
+il assistait, comme un certain soir d’octobre, en
+colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène
+émouvante, qu’il a racontée lui-même. Tout son
+petit monde était déjà monté au dortoir, situé au
+grenier de la maison de son frère, et Don Bosco,
+dans le calme de la nuit, finissait son bréviaire,
+quand, sous sa fenêtre, un sanglot troubla le
+silence. Avec mille précautions il s’approcha de la
+croisée et il vit Magon, assis en un coin de l’aire,
+face au logis, pleurant à chaudes larmes en fixant
+l’astre des nuits, qui montait lentement au ciel
+bleuté.</p>
+
+<p>« Qu’as-tu, Michel ? Tu te sens mal ? »</p>
+
+<p>Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été
+surpris dans son effusion.</p>
+
+<p>« Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu
+as.</p>
+
+<p>— Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que
+je songe que, depuis des siècles et des siècles, cet
+astre éclaire avec docilité, aux heures voulues de
+Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi,
+j’ai tant de fois désobéi aux ordres de mon Créateur,
+et l’ai offensé de mille façons ! »</p>
+
+<p>Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du
+petit pénitent.</p>
+
+<p>Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci,
+on ne les commente pas. La pensée, longuement,
+demeure sous son charme ineffable, et, en rapprochant
+cette scène et ses deux personnages de l’autre
+scène, la rencontre en gare de Carmagnola, deux
+ans plus tôt, on songe : « Quel chemin parcouru !
+Et quelle éducation que celle qui arrive, en si
+peu de temps, à transformer si profondément
+des cœurs déjà adonnés au mal ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir
+aux jardins célestes. Elle végéta encore
+trois mois sur terre, mais, par un soir de janvier, elle
+se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de
+l’an, Michel avait eu le pressentiment très net
+de sa fin prochaine. Don Bosco, au petit mot du
+soir, avait engagé ses fils à bien commencer l’année,
+cette année, disait-il, que nul d’entre nous
+n’est sûr de pouvoir achever. En disant ces mots,
+le Bienheureux caressait la tête du petit Michel,
+qui se tenait à ses côtés. « J’ai compris, dit l’enfant :
+l’avis est pour moi ; il faut que je me prépare
+au grand voyage. » On sourit du propos ; mais le
+petit Magon commença à songer sérieusement à
+son départ, sans perdre pour cela une once de sa
+joie coutumière.</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas.</p>
+
+<p>Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un
+mal d’intestins qui, depuis sa petite enfance,
+l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne serait
+rien, mais vingt-quatre heures plus tard une
+phtisie galopante se déclarait. Le soir même, tout
+espoir était perdu.</p>
+
+<p>Alors on put assister à la plus enviable des morts,
+celle du chrétien repentant, dont l’âme, purifiée
+par la pénitence, semble avoir recouvré une
+seconde innocence, et s’élance comme d’instinct
+au royaume de la pureté.</p>
+
+<p>A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco
+priait. L’enfant l’avait voulu tout près de lui
+pour la lutte dernière.</p>
+
+<p>Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit
+Magon fut la chose du monde la plus douce, la
+plus souriante, la plus émouvante…</p>
+
+<p>« Michel, ta mère repose à côté : veux-tu que
+je la réveille pour assister à tes derniers moments ?
+interrogea Don Bosco.</p>
+
+<p>— Oh non ! Épargnez-lui cette douleur. Demain,
+quand elle me verra étendu sur ma couche,
+vous lui demanderez pardon pour moi des peines
+que je lui ai causées ; vous lui direz que je suis
+mort repenti et que je l’attends au Paradis.</p>
+
+<p>— Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons ?</p>
+
+<p>— De faire toujours de bonnes confessions.</p>
+
+<p>— A cet instant quelle est la pensée qui te
+console le plus ?</p>
+
+<p>— Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour
+honorer la Sainte Vierge.</p>
+
+<p>— Veux-tu te charger d’une commission pour
+Elle ?</p>
+
+<p>— Mais certes !</p>
+
+<p>— Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec
+infiniment de respect de notre part à tous, et dis-lui
+qu’elle protège si bien les enfants de cette
+maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son
+âme.</p>
+
+<p>— Comptez sur moi, mon père, votre commission
+sera faite. »</p>
+
+<p>Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir
+un instant. Comme son pouls s’affollait, annonçant
+la fin toute proche, on commença à réciter le
+<i lang="la" xml:lang="la">Proficiscere</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de la prière liturgique, que son âme
+suivait attentivement, le petit Michel parut sortir
+de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco : « Dans
+quelques instants je serai aux pieds de la Sainte
+Vierge et je lui ferai votre commission… Dites à
+mes camarades que je les attends tous au Paradis… »</p>
+
+<p>Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite
+trois fois…</p>
+
+<p>Puis il murmura : « Jésus, Marie, Joseph, je
+remets mon âme entre vos mains. »</p>
+
+<p>Puis il sourit, très doucement…</p>
+
+<p>Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola
+s’envola au sein de Celui qui a dit : « <i>Il y aura
+plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que
+pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle.</i> »</p>
+
+<p>C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures
+du soir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td class="drap sc">Introduction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">7</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE PREMIER</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Un grand Éducateur</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Esquisse biographique du Bienheureux. — Son
+originalité comme éducateur. — Les sources de
+sa pédagogie. — Les résultats de sa méthode.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE II</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Le système préventif en éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">47</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Exposé des deux méthodes d’éducation : répressive
+et préventive. — Quatre avantages découlant
+de cette dernière. — Deux tableaux de la vie de
+collège synthétisant ces thèses. — Le chapitre
+des punitions : principe général dont elles
+doivent s’inspirer ; caractères qu’elles doivent
+revêtir. — L’esprit de famille à réaliser : idéal
+fixé à cette éducation.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE III</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">De la liberté en éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Pour passer entre le double écueil de l’excessive
+rigueur et de l’extrême liberté, Don Bosco fait
+une large place à la liberté de l’enfant. — Raisons
+de sa préférence pour cette manière d’agir. — Application
+du système, à la chapelle, en
+cour, en classe, à l’atelier, au patronage. — Moyens
+employés par le Saint pour éduquer la
+liberté de l’enfant. — Avantage d’une telle
+méthode. — Rôle du maître dans cette culture de
+la liberté. — Résultats de ce système, qui copie
+de bien près les menées de la grâce dans les
+âmes.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE IV</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">De la joie en éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">La maison d’éducation doit baigner dans la joie. — Le
+Saint la veut partout, même à la chapelle. — Les
+bienfaits de la gaîté. — Sources de la joie
+chrétienne au collège. — L’aboutissant normal
+de cette éducation joyeuse.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE V</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">De l’autorité en éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">93</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Au nom de quoi le maître doit-il commander à
+l’enfant ? — Ni au nom de la force, ou de la
+crainte, autant que possible ; au nom de la raison
+et de la foi, dès qu’il se peut ; et, en attendant,
+au nom de la charité et de l’amour. — Ce
+qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop
+profané. — Résultats consolants de cette manière
+d’agir.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE VI</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">De la piété en éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">105</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Quatre traits qui distinguent la piété salésienne. — Importance
+de la confession dans le système
+salésien d’éducation. — L’Eucharistie et la
+dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de
+toute vertu. — La société, l’école et la famille,
+jadis conseillères du bien, devenues souvent complices
+du mal. — La vertu du jeune homme,
+plus tentée et moins protégée, doit donc endosser
+la double cuirasse de la foi et de la piété. — Importance
+de la première éducation chrétienne :
+elle survit à elle-même, se retrouve aux heures
+difficiles et finit par sauver les âmes.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE VII</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Péché originel et éducation</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">119</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Le péché originel, admis ou nié, est à la base de
+tout système d’éducation. — Exposé du Jansénisme,
+déclarant la nature complètement viciée
+par lui ; conséquences illogiques de ce système en
+éducation. — Exposé des théories de Rousseau,
+déclarant la nature foncièrement bonne : conséquences
+pratiques de cette vue fausse, en éducation. — Persistance
+actuelle de cette double
+théorie. — Originalité et sagesse de la méthode
+du saint, qui, passant entre ces deux excès, ne
+voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa
+volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le
+collaborateur indispensable de sa jeune activité
+un peu folle.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE VIII</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc" lang="la" xml:lang="la">Nil novi sub sole</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">135</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap i top05">Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à
+Mgr Dupanloup, expriment la même façon
+de voir par rapport à l’éducation de la jeunesse.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" class="c pad"><div>CHAPITRE IX</div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">155</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap top05"><i>Dominique Savio</i>, ou l’innocence conservée.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td class="drap"><i>Michel Magon</i>, ou l’innocence recouvrée.</td>
+<td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap xsmall">LYON. — IMPRIM. E. VITTE, 18, RUE DE LA QUARANTAINE. — 7.106</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77712 ***</div>
+</body>
+</html>
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