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+Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 2, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Les Quarante-Cinq -- Tome 2
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7771]
+Release Date: March, 2005
+First Posted: May 15, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 2 ***
+
+
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+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online
+Distributed Proofreading Team.
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+
+
+LES QUARANTE-CINQ
+DEUXIÈME PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXII
+
+MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS
+
+
+M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
+peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté,
+à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
+avec trois gentilshommes.
+
+[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
+cents hommes. -- PAGE 2.]
+
+M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.
+
+M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux
+quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les
+antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.
+
+Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une
+mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons.
+
+Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune
+crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la
+caserne.
+
+M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une
+visite que le roi accueillit avec affection.
+
+-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter
+Paris?
+
+-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et
+au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets
+que nous.
+
+-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir
+que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous
+épargner ce petit voyage.
+
+Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.
+
+-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
+fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
+quelque temps.
+
+-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
+dangereux aux plus intimes.
+
+-- Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien
+ouï dire qui nous fût défavorable?
+
+-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
+souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
+cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.
+
+-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque
+j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
+dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile.
+
+-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service
+à tirer, fit le roi.
+
+-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons.
+
+-- Lesquelles, duc?
+
+-- Celles de Votre Majesté, sire.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous
+ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite
+de mes serviteurs.
+
+Le duc se retira en souriant.
+
+Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.
+
+Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à
+suivre les quatre cavaliers.
+
+Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied.
+
+Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de
+Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince
+de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
+commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace.
+
+Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa
+taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile.
+
+On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes
+compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner
+jusqu'aux portes de son hôtel.
+
+En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant:
+
+-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
+compromettre.
+
+Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
+lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile.
+
+Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être
+remarqué.
+
+Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un
+des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître
+le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
+entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange
+curiosité à l'endroit du supplice de Salcède.
+
+Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une
+litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
+s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son
+page et la dame de la porte Saint-Antoine.
+
+Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous
+le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se
+referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
+du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à
+rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de
+leur rassemblement.
+
+Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes
+qui étaient entrés à la suite du duc.
+
+Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres
+s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner.
+
+Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les
+députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être
+venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir.
+
+En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la
+soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
+d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une
+foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
+chef sur lequel on pût compter.
+
+Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au
+maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis
+en disponibilité un effectif de mille hommes.
+
+Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le
+peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action;
+représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
+cents hoquetons.
+
+Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
+et de la rue Saint-Denis.
+
+Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
+plus, de l'Université de Paris.
+
+Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce
+formant un contingent de cinq cents hommes.
+
+Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
+catholiques enragés.
+
+Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert
+présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
+faubourgs.
+
+Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.
+
+Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces
+révélations et ces offres:
+
+-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
+doute me proposer, je ne le vois pas.
+
+Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois
+points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna.
+
+-- Faisons vite, dit-il.
+
+Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau.
+
+-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
+forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et
+précis.
+
+-- Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce
+changement?
+
+-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
+un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
+me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs
+et non à nous d'indiquer le but.
+
+-- Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
+être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici
+le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de
+livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et
+animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
+faire.
+
+-- Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons
+déjà eu l'honneur de vous le dire.
+
+-- Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne.
+
+-- Mais d'arriver.
+
+-- A quoi?
+
+-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.
+
+-- Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
+plus rien à dire.
+
+-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?
+
+-- Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi.
+
+-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera.
+
+-- Voyons ce plan, alors.
+
+Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle-
+Marteau de parler.
+
+Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de
+s'expliquer.
+
+-- Dites, fit le duc.
+
+-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à
+Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat
+est certain.
+
+-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.
+
+-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
+la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple,
+l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.
+
+-- C'est vrai, dit le duc.
+
+-- Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu
+difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de
+main.
+
+-- J'admets encore ceci, dit le duc.
+
+-- Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le
+chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en
+péril la véritable défense de Paris.
+
+Voici ce que nous avons imaginé:
+
+Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte-
+Catherine.
+
+Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et
+écarté.
+
+Mayenne secoua la tête.
+
+-- Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
+porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
+d'éclat.
+
+-- Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
+archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons
+frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
+prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien
+d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour
+des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
+entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
+expédient le chevalier du guet.
+
+-- Qui égorgent, c'est-à-dire?
+
+-- Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense
+interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
+peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
+Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
+procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la
+Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
+comme on aura traité M. le chevalier du guet.
+
+-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.
+
+-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
+politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les
+hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.
+
+-- Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
+pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable
+château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
+roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier
+du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
+présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
+battre.
+
+-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre,
+monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
+que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites.
+
+-- Vous croyez que cela suffira?
+
+-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.
+
+-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.
+
+-- Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc,
+en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux
+messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour
+faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à
+temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons
+maîtres de toute la ville.
+
+-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les
+politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les
+obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous
+feriez alors?
+
+-- Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit
+Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que
+nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons
+rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns
+d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
+compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà
+tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.
+
+[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? -- PAGE 7.]
+
+-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes
+honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
+mélange.
+
+-- Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.
+
+-- A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur
+le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais
+peuple dans l'Île-de-France?
+
+Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança
+comme malgré lui.
+
+-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.
+
+-- Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace?
+
+-- Oui, à peu près.
+
+-- Estimez donc, maître Poulain.
+
+Poulain se mit à compter sur ses doigts.
+
+-- Voleurs, trois à quatre mille;
+
+Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents;
+
+Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille;
+
+Assassins, quatre à cinq cents.
+
+-- Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
+de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là?
+
+-- Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain.
+
+-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.
+
+Poulain se mit à rire.
+
+-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une
+seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète.
+
+-- Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
+maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
+ligueurs, politiques zélés, ou navarrais?
+
+-- Ils sont bandits et pillards.
+
+-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre
+ces gens pour alliés.
+
+-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui
+me contrarie.
+
+-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec
+surprise quelques membres de la députation.
+
+-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas
+d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant
+qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
+royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à
+piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
+pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les
+Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils
+seront toujours les plus forts.
+
+-- Diable, firent les députés en se regardant entre eux.
+
+-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
+messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
+un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre,
+c'est la devise de mon frère et la mienne.
+
+Les députés firent entendre un murmure d'approbation.
+
+-- Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre
+lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques
+heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins,
+tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
+être?
+
+-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.
+
+-- Très bien.
+
+-- Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua
+Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion....
+
+-- Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
+Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard.
+
+Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette
+prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même
+songé.
+
+Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie
+s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle.
+
+-- La duchesse! s'écrièrent les députés.
+
+-- Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
+même!
+
+Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps
+craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle.
+
+-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
+Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan.
+
+Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
+baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à
+Mayenne.
+
+-- Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en
+suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille.
+
+-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur
+son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de
+tout ceci.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+FRÈRE BORROMÉE
+
+
+Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient
+assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
+maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.
+
+Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
+dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait
+fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
+notre dernier chapitre.
+
+En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement
+pour lui, fertile en événements.
+
+Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
+et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une
+dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
+jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé
+par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.
+
+Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
+Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
+Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans
+lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux.
+
+Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans
+cette rue.
+
+Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut
+pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
+cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et
+Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé.
+
+Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons,
+l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient
+passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
+toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre.
+
+Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
+l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
+muraille.
+
+Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se
+reconnurent.
+
+-- Frère Borromée! dit Poulain.
+
+-- Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine.
+
+-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
+et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.
+
+-- Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le
+laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé.
+
+-- Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux
+comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de
+hâte? est-ce que le prieuré brûle?
+
+-- Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à
+Mayneville.
+
+-- Chez quelle duchesse?
+
+-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
+à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre
+catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant
+pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop
+communicatif avec le curieux.
+
+[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
+13.]
+
+-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
+Montpensier?
+
+-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse
+spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de
+devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience
+l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de
+la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte
+plus sur lui.
+
+-- Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de
+Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez
+parfaitement le dos.
+
+-- C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens.
+
+-- Mais où allez-vous alors?
+
+-- On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite
+à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis.
+
+-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint-
+Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous
+prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on
+envoie faire les commissions du couvent.
+
+-- Auprès d'une princesse, pourquoi pas?
+
+-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
+confessions de madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- A quoi donc croirais-je?
+
+-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré
+au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
+vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop.
+
+-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
+Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
+madame la duchesse.
+
+-- Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous
+auriez pu l'attendre.
+
+-- Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M.
+le duc.
+
+-- Allons donc.
+
+-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
+maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.
+
+-- Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je
+vous laisse; adieu, et bonne chance.
+
+Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui
+étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la
+voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
+se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu
+à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
+se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis
+condamné à faire? fi donc!
+
+Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
+avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
+fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.
+
+Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait
+une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu.
+
+Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
+doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
+détailler à maître Nicolas Poulain.
+
+Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au
+moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M.
+de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite
+à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre.
+
+Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
+sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.
+
+Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile
+à attaquer.
+
+L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
+que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De
+ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était
+le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions
+bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou
+quatre maîtresses.
+
+-- Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
+la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
+royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés:
+cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas
+tarder à avoir lieu.
+
+Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
+disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans
+tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je
+médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.
+
+Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartés_, lorsque
+Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M.
+le duc.
+
+-- Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?
+
+-- C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de
+Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme
+d'esprit.
+
+-- Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je
+vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle-
+t-il Borromée?
+
+-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est
+jacobin.
+
+-- Borroville, jacobin!
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
+reconnu sous le froc.
+
+-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le
+saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
+en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée,
+comme il vous plaira.
+
+-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier.
+
+-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.
+
+-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.
+
+Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la
+crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.
+
+Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge
+sonna onze heures.
+
+-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un
+peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! --
+Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous
+cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
+de Guise le père.
+
+-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là,
+Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
+-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
+puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et
+maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard?
+
+-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car
+j'avais tout le prieuré sur les bras.
+
+-- Eh bien! maintenant parlez.
+
+-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc
+d'Anjou.
+
+-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans
+qu'on nous la chante.
+
+-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
+sûre. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un
+cheval qui se cabre, comme sûre? -- Aujourd'hui même, c'est-à-dire la
+nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
+Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh!
+fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?
+
+-- Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur.
+
+-- Pour la Navarre! chez Henri?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?
+
+-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
+lettre du roi.
+
+-- Quel est cet homme?
+
+-- Il s'appelle Robert Briquet.
+
+-- Après?
+
+-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.
+
+-- Un grand ami de dom Gorenflot?
+
+-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?
+
+-- Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une
+lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.
+
+-- Et ce moine?
+
+-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous
+avez remarqué, madame la duchesse.
+
+-- Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
+-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
+messager par des gens à lui.
+
+-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!
+
+-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.
+
+-- Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville.
+
+-- J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de
+mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé.
+
+-- Il fallait y aller vous-même.
+
+-- Impossible.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Il me connaît.
+
+-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère?
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
+embarrassant.
+
+-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.
+
+-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
+taciturne.
+
+-- Ah! ah! et maniant l'épée?
+
+-- Comme celui qui l'a inventée, monseigneur.
+
+-- Figure longue?
+
+-- Monseigneur, il a toutes les figures.
+
+-- Ami du prieur?
+
+-- Du temps qu'il était simple moine.
+
+-- Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je
+m'éclaircirai.
+
+-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit
+marcher rondement.
+
+-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon
+frère.
+
+-- Mais le prieuré, monseigneur?
+
+-- Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à
+dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
+croire?
+
+-- Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
+la mission de M. de Joyeuse.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.
+
+-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle
+un cheval frais, Mayneville.
+
+Puis il ajouta tout bas:
+
+-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+CHICOT LATINISTE
+
+
+Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché
+d'un pas rapide.
+
+Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du
+pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
+privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
+Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea
+l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin,
+jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands
+ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou
+l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un
+arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience.
+
+Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis
+par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
+arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent
+monnayé.
+
+Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé
+dessus, l'autre brodé dessous.
+
+-- C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la
+part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus
+stupide!
+
+Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.
+
+Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce
+bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse
+la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi
+nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
+politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
+pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait
+à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis
+sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue.
+
+Que Dieu choisit mal quand il choisit!
+
+Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
+examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai
+empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit
+paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
+délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les
+chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
+enverrais un gros baiser.
+
+Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en
+passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont
+se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.
+
+Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
+sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
+écus:
+
+-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
+venez du même pays.
+
+Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
+caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
+le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
+au-dessous du pont.
+
+L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et
+allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords.
+
+-- Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.
+
+Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus
+facilement dans la rivière.
+
+Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.
+
+Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si,
+au lieu de bois, il eût porté des reliques.
+
+Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les
+laissa passer.
+
+Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le
+sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi
+d'une simple lettre de procureur.
+
+Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
+qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.
+
+-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.
+
+Et il déploya la lettre et lut:
+
+ « Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très
+ cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du
+ Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. »
+
+Chicot salua.
+
+ « Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et
+ fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je
+ n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des
+ amis vaillants et éprouvés. »
+
+Chicot interrompit et salua de nouveau.
+
+ « D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader
+ cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère.
+
+ Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés
+ d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. »
+
+-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutôt _evolvet_, ce qui est
+infiniment plus élégant.
+
+ « Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
+ quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
+ en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
+ qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
+ vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. »
+
+-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
+facere_. C'est dur.
+
+ « Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences
+ de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis
+ communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites
+ un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du
+ fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. »
+
+-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._
+
+Poursuivons, dit Chicot.
+
+ « Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de
+ votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de
+ songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre
+ dans ma postérité.
+
+ Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce,
+ s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle
+ Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en
+ outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
+ point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de
+ quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
+ frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il
+ s'appelait, lui, duc d'Alençon. »
+
+-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
+germanum meum_, etc.
+
+ « Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à
+ vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
+ Chicot, que je vous envoie. »
+
+-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre.
+
+ « Votre affectionné, etc., etc. »
+
+Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains.
+
+-- Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
+me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
+un pire.
+
+En vérité, j'aime mieux Mayenne.
+
+Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne
+pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri
+de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le
+brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec
+l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au
+Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait
+quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.
+
+D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je
+rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez
+curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn.
+
+Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre
+de quelqu'un de ces curieux-là.
+
+Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque
+chose.
+
+Deuxième point.
+
+Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près
+du roi Henri?
+
+La tranquillité était son but.
+
+Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.
+
+Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
+entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
+l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans.
+
+Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.
+
+Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.
+
+Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot.
+
+Chicot poursuivra donc son voyage.
+
+Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En
+conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
+Chicot, on ne fasse tort qu'à lui.
+
+Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire
+qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se
+l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis
+il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut
+mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.
+
+Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de
+Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
+ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans
+l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la
+terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même
+les sottises des rois.
+
+Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...
+
+Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de
+la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième
+tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui
+n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
+l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture.
+
+Lorsqu'il eut fini cette opération il continua:
+
+-- Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses,
+et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il
+est.
+
+En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous
+avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
+morceau.
+
+Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
+traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.
+
+Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
+avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût
+fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était
+plus latin, mais grec.
+
+Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût
+point été exacte.
+
+Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne,
+conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager
+regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
+rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes
+les alentours de la cathédrale.
+
+Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
+peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous
+imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
+long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience
+était moins grande, la matière de près d'un volume.
+
+
+
+
+XXXV
+
+LES QUATRE VENTS
+
+
+Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour
+porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau,
+fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé
+Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il
+paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de
+butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de
+s'arrêter.
+
+D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien
+apercevoir tout le long de la route.
+
+Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs.
+
+Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
+en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
+croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.
+
+Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
+grand soin toute la maison.
+
+On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées;
+mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
+portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.
+
+L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
+porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à
+l'intérieur.
+
+Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier
+coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
+montrées.
+
+Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu
+solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la
+table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
+nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha.
+
+Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses
+habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec
+sa bonne épée.
+
+Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.
+
+La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
+ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
+deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement.
+
+Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
+armoire, et une table.
+
+L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une
+figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et
+l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
+deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le
+voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit.
+
+Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement
+dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon
+à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes,
+vinssent-elles des choses.
+
+En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
+courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les
+membres du voyageur endormi.
+
+Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire
+modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté
+comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien-
+être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
+suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens.
+
+Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la
+table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
+pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de
+paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
+appelait Montagne ou Montaigne.
+
+Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux
+premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé _les
+Essais_. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût
+pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez
+ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze
+lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper.
+
+Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
+la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
+Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et
+Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal,
+Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
+pour bréviaire.
+
+Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit
+profondément.
+
+La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la
+table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les
+écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan,
+même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et
+à l'envers de ses verrous.
+
+Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
+gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et
+secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite
+imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt
+il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses
+grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme.
+
+Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas
+était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes
+les intempéries de la saison.
+
+Contre le froid, avec sa courtine;
+
+Contre le vent, avec ses ronflements.
+
+Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête
+grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite.
+
+Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait
+sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe
+sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase.
+
+Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec
+toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il
+valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
+du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
+aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur
+la poignée de son épée.
+
+Chicot ouvrit de grands yeux.
+
+Nuit profonde.
+
+Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était
+littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient
+toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en
+plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
+se cramponnant aux autres meubles.
+
+Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
+entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à
+Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
+gros pieds.
+
+Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
+l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
+d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère.
+
+ [Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. -- PAGE 18.]
+
+Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du
+vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages
+s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il
+résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus.
+
+Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
+jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que
+lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les
+meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait
+naturels.
+
+Chicot crie et vocifère: Au secours!
+
+Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se
+calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux _Quos ego_,
+et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas,
+Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et
+vient éclairer le drame.
+
+La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect
+déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La
+grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans
+gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une
+voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient
+l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les
+faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les
+dalles.
+
+-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à
+la lueur de sa lanterne.
+
+-- Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait
+d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé?
+
+Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel.
+
+Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
+Chicot.
+
+-- Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique.
+
+-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est
+donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine.
+
+Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main,
+dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille.
+
+-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte.
+
+-- Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur
+cette chaise?
+
+-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y
+étaient, ils doivent y être encore.
+
+-- Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot,
+que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez?
+
+Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique.
+
+-- Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un
+pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu.
+
+-- C'est heureux que vous en conveniez.
+
+-- Mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Le vent a tout ouvert, tout dispersé.
+
+-- Ah! c'est une raison.
+
+-- Vous voyez bien, fit vivement l'hôte.
+
+-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent
+entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y
+faire le désordre que j'y vois?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?
+
+-- Oui, certes, monsieur.
+
+-- Vous ne le contestez pas?
+
+-- Non, ce serait folie.
+
+-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des
+autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où.
+
+-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe
+ou semble exister.
+
+-- Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil
+investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me
+trouver ici?
+
+-- Plaît-il, monsieur?
+
+-- Je vous demande d'où vient le vent?
+
+-- Du nord, monsieur, du nord.
+
+-- Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur
+le carreau.
+
+Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes
+d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit.
+
+-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner,
+c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges,
+pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en
+volant les habits des voyageurs.
+
+L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles
+renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor.
+
+Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée:
+
+-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.
+
+-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
+Chicot: je vous trouve tout changé.
+
+-- Je change, parce que vous m'insultez.
+
+-- Moi!
+
+-- Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore
+plus élevé, et ressemblant fort à de la menace.
+
+-- Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes
+effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez
+pas?
+
+Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son
+adversaire, fit un geste de menace.
+
+-- Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres!
+
+A cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier.
+
+-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche!
+puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord;
+c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel.
+
+Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de
+l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un
+véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé
+d'outre en outre.
+
+Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et
+par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la
+dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son
+centre de gravité, il dégringola à grand bruit.
+
+Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par
+l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de
+fantômes qui s'abîment dans une trappe.
+
+Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses
+compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de
+l'hôte.
+
+-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos
+habits.
+
+-- Eh bien, voilà tout ce que je demande.
+
+-- Et l'on va vous les apporter.
+
+-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me
+semble.
+
+On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables
+de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous
+soupçonner? vous avez une si honnête figure.
+
+L'hôte sourit avec aménité.
+
+-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume?
+
+-- Non, merci, non, j'ai dormi assez.
+
+-- Qu'allez-vous donc faire?
+
+-- Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai
+ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément.
+
+L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira.
+
+Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.
+
+La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait
+pénétré dans l'outre qui l'entretenait.
+
+Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et
+partit en disant:
+
+-- Nous verrons ce soir.
+
+
+
+
+XXVI
+
+COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA
+
+
+Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la
+patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves.
+
+-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même
+piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une
+diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.
+
+Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit
+pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne
+d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.
+
+Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de
+point d'observation ou de fortification naturelle.
+
+Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du
+moins défensives.
+
+En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient
+commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs
+fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour
+un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites.
+Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque
+l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il
+n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage.
+
+Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis
+épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au
+nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue
+dans les moeurs de l'épicerie parisienne.
+
+Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la
+bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai
+qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout
+seul.
+
+Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre
+poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait
+auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.
+
+Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup,
+et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le
+coucher de la troupe.
+
+On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.
+
+Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui
+divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui
+entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est-
+à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les
+autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou
+d'autres lieux.
+
+Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez-
+vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement
+conduit à sa chambre.
+
+[Illustration: Il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre. -- PAGE
+23.]
+
+Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor,
+par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne,
+sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux
+alliances intermédiaires.
+
+En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour
+ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était
+assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait
+pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le
+comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été
+adopté à l'unanimité.
+
+Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et
+s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de
+prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte
+et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans
+l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et
+que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva,
+pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin
+par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en
+train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin
+que tous les sphinx du monde.
+
+Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des
+commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-
+dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez
+mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte.
+
+-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous
+vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos
+maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. 11 paraît
+qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au
+maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le
+guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour
+s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons,
+gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront
+toujours bien.
+
+Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans
+l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le
+chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur
+départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres
+revinssent à l'hôtellerie.
+
+Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue,
+l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du
+corridor.
+
+Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:
+
+-- Qui va là?
+
+-- Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et
+marchez sur la pointe des pieds.
+
+Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant
+son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda:
+
+-- Qui êtes-vous?
+
+-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte?
+
+-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le
+maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu.
+Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de
+sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous
+arrêter vous-mêmes ici.
+
+-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.
+
+-- La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que
+l'escalier est encore libre....
+
+-- Mais, mes compagnons?
+
+-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir.
+
+-- Pauvres gens!
+
+-- Et le marchand s'habilla en toute hâte.
+
+Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du
+doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second.
+
+Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit
+doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le
+quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles,
+disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des
+orteils.
+
+-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber;
+il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car
+l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous!
+
+En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de
+rien.
+
+Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il
+dormait du plus profond sommeil.
+
+L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle
+basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal.
+
+Il ôta son bonnet et entra.
+
+La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le
+droit de commander aux autres.
+
+-- Eh bien? dit ce dernier.
+
+-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point.
+
+-- Votre auberge est déserte?
+
+-- Absolument.
+
+-- La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni
+réveillée?
+
+-- Ni prévenue, ni réveillée.
+
+-- Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez
+quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette
+cause?
+
+-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié,
+pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi;
+mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de
+la sainte religion catholique.
+
+-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière.
+
+-- Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande
+ma vie? j'ai femme et enfants!
+
+-- On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce
+qui vous sera recommandé.
+
+-- Oh! j'obéirai, soyez tranquille.
+
+-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous
+entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler
+sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile.
+
+-- Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte.
+
+-- On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente
+écus que voici.
+
+-- Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste.
+
+-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur
+que vous êtes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous
+avons là!
+
+L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la
+ville.
+
+Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer
+sous la fenêtre de Chicot.
+
+Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier,
+comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville.
+
+-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse
+fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera
+pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague,
+entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est
+inutile, étant quatre contre un.
+
+On était arrivé à la porte.
+
+L'officier heurta.
+
+-- Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut.
+
+-- Pardieu! dit l'officier, soyons rusé.
+
+Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous
+communiquer, dit-il.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes
+épiciers.
+
+-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:
+
+-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère.
+
+-- Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot
+
+-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus!
+enfoncez la porte!
+
+Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées
+nues.
+
+-- Je suis pris! s'écria-t-il.
+
+-- Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la
+fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons,
+ouvre-nous, ouvre!
+
+-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du
+renfort quand vous ferez du bruit.
+
+L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.
+
+Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands.
+
+-- Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours!
+Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais
+contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres!
+
+Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec
+la force et la régularité de trois béliers.
+
+-- Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées
+seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées
+que les mousquets.
+
+Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la
+fenêtre, tenant son épée à la main.
+
+Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air.
+
+Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath,
+n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut
+le tuer en se tuant.
+
+Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper
+Chicot lorsqu'il serait tombé.
+
+[Illustration: Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.]
+
+C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les
+pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un
+coup de pointe voire qui eût percé une muraille.
+
+Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en
+plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de
+son ennemi se brisa comme verre.
+
+-- Il est cuirassé! dit le soldat.
+
+-- Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête.
+
+L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait.
+
+Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot
+l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade.
+
+En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par
+la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.
+
+A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.
+
+-- C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer.
+
+-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.
+
+-- Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu
+réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.
+
+-- Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes
+qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.
+
+-- Vous êtes un sot! répondit l'officier.
+
+-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce
+soldat pour se consoler.
+
+Et il reposa la crosse de son mousquet à terre.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+TROISIÈME JOURNEE DE VOYAGE
+
+
+Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes,
+c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la
+sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première
+réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de
+Guise lui-même.
+
+Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi
+l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses
+soldats l'usage des armes bruyantes.
+
+Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au
+premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller
+toute la ville.
+
+La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre,
+abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant
+leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués.
+
+Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs
+commis.
+
+Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant
+leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il
+était de bonne guerre à lui d'y rester.
+
+Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine
+avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à
+l'hôtellerie.
+
+Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le
+laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même
+ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme.
+
+Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa
+dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer.
+
+Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie,
+au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que
+ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant
+d'être tué, venait de tuer deux hommes.
+
+Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui
+grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué
+heureusement; une troisième pouvait lui être funeste.
+
+A ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter
+les bourdes qu'il savait si bien inventer.
+
+Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un
+fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un
+peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière.
+
+De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi
+un courrier pour demander de ville en ville une escorte.
+
+Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre,
+Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi
+perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien
+gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis
+avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré
+sous les branches ou sur les pierres.
+
+Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures
+approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois,
+elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin
+grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût
+senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse.
+
+Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au
+roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent.
+
+Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il
+vit des cavaliers montant à toute bride.
+
+Il les compta; ils étaient sept.
+
+Quatre avaient des mousquets sur l'épaule.
+
+Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de
+sang.
+
+Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot.
+Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont
+le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque.
+
+Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux
+arquebusiers la fixité du point de mire.
+
+Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général,
+et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre;
+car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il
+fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle
+tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête.
+
+Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi
+avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il
+abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu
+la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche
+une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.
+
+Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent
+des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la
+position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le
+poitrail de son cheval.
+
+Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
+Chicot, crut Chicot mort.
+
+-- Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme
+masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la
+lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il
+bouge qu'on l'achève.
+
+-- Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule.
+
+Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes
+les brides et garda tous les chevaux.
+
+Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil
+moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
+qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge.
+
+Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement
+entendue là-haut.
+
+Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main.
+
+On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait.
+
+Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus
+zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche;
+aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la
+coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de
+l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
+second cavalier qui voulait fuir.
+
+-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle
+est bien vivant encore.
+
+-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent
+des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef,
+lui portant la pointe au masque.
+
+Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une
+cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé.
+
+-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!
+
+-- Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
+les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin
+que je sache qui tu es.
+
+-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
+qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel.
+
+C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il
+avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot:
+
+-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.
+
+Chicot obéit.
+
+Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
+laissant échapper son épée.
+
+Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
+voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
+tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit
+encore un homme.
+
+-- Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le
+mien.
+
+Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur,
+lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes.
+
+De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait
+terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son
+ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.
+
+Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
+froid et par conséquent sa supériorité.
+
+Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez
+ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
+porta un coup de pointe au milieu des côtes.
+
+L'homme tomba.
+
+Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et
+de son poignard coupant les cordons du masque:
+
+-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.
+
+Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang,
+moitié du poids de la chute.
+
+Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire
+quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute,
+il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
+trancher purement et simplement la tête.
+
+Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit
+une voix qui lui disait:
+
+-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre.
+
+-- Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je
+vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort
+utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a
+subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
+la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré
+de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
+comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant,
+permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.
+
+Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération.
+
+Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta.
+
+-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins.
+On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
+blessure que vous avez déjà faite.
+
+-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable?
+
+-- Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien
+des rois.
+
+-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui êtes-
+vous?
+
+-- Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le
+jeune homme.
+
+-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
+roi, voici tantôt trois jours.
+
+-- Précisément.
+
+-- Alors vous êtes au service du roi, monsieur?
+
+-- J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant.
+
+-- Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu!
+monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.
+
+-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
+en ce moment.
+
+-- Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le
+moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?
+
+-- Ernauton de Carmainges, monsieur.
+
+-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
+égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
+je vous en avertis.
+
+-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.
+
+-- Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous?
+
+-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je
+pense, et il s'est évanoui.
+
+-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui,
+mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.
+
+-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.
+
+-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne
+à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel
+ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.
+
+Et Chicot serra la main d'Ernauton.
+
+-- Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son
+cheval; puis revenant sur ses pas:
+
+-- Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir
+gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir... Vous y
+connaissez-vous?
+
+-- Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.
+
+-- Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous.
+
+-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.
+
+Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+ERNAUTON DE CARMAINGES
+
+
+Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il
+allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
+bras.
+
+En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et
+qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
+le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable,
+disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
+pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque
+auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il
+cherchait.
+
+Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
+de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
+soleil couchant.
+
+Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan.
+
+Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
+laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
+combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
+avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu.
+
+Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais
+plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière
+d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son
+chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les
+yeux fermés.
+
+Restaient les quatre morts.
+
+-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques
+ou huguenots?
+
+Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
+croix.
+
+-- Huguenots, dit-il.
+
+-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille
+ces parpaillots, n'est-ce pas?
+
+-- Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
+avait affaire héritât que le premier passant venu.
+
+Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
+morts.
+
+Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car,
+l'opération terminée, le front du paysan se dérida.
+
+Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à
+la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à
+sa chaumière.
+
+Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de
+paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la
+secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau
+fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
+vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
+environnantes avec une surprise facile à concevoir.
+
+Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan.
+
+-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne.
+
+Ernauton sourit.
+
+-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.
+
+-- Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes
+venu au secours de mon ennemi.
+
+-- Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre
+ennemi de vous tuer.
+
+-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins
+toutefois qu'il ne m'ait cru mort.
+
+-- Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur.
+
+-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.
+
+-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous
+en faire une qui l'eût été.
+
+-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour
+empêcher ensuite cet homme de me tuer?
+
+-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous
+me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
+sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
+seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
+j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
+quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par
+le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
+en vous tuant, j'ai interposé mon épée.
+
+-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.
+
+-- Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes
+un homme blessé, et cela me suffit.
+
+-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.
+
+-- Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre.
+Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
+sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe.
+
+-- Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons.
+
+Ernauton s'inclina, mais ne répondit point.
+
+-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à
+seul avec cet homme?
+
+-- Je l'ai vu, c'est vrai.
+
+-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.
+
+-- Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous.
+
+-- Et si je survis à ma blessure?
+
+-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
+monsieur.
+
+-- Me croyez-vous bien dangereusement blessé?
+
+-- J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
+elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à
+ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
+l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon.
+
+Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure.
+
+-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi?
+
+-- Sont morts, à l'exception d'un seul.
+
+-- Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne.
+
+-- Oui.
+
+-- Les a-t-on fouillés?
+
+-- Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
+hôte, s'est acquitté de ce soin.
+
+-- Qu'a-t-il trouvé sur eux?
+
+-- Quelque argent.
+
+-- Et des papiers?
+
+-- Je ne sache point.
+
+-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente.
+
+-- Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit.
+
+-- Mais celui qui vit, où est-il?
+
+-- Dans la grange, à deux pas d'ici.
+
+-- Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et
+si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
+aucune question.
+
+-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
+qu'il m'importe de savoir.
+
+Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude.
+
+-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
+autre de la commission que vous voulez bien me donner.
+
+-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
+extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande.
+
+Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable.
+
+Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
+force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt.
+
+-- Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et
+sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
+puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.
+
+Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme
+d'être réservé.
+
+-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
+peut-être?
+
+-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à
+l'heure.
+
+-- Pour Beaugency?
+
+Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort.
+
+-- Pour Paris, dit-il.
+
+Le duc parut étonné.
+
+-- Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et
+arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre
+voyage sans une cause bien sérieuse.
+
+-- Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez-
+vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce
+rendez-vous; je m'en retourne.
+
+Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
+autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles.
+
+-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
+jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un
+chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
+ici avec ces paysans qui me sont inconnus?
+
+-- Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
+soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un
+chirurgien?
+
+Mayenne hésita.
+
+-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom?
+
+-- Je ne le lui ai pas demandé. -- Vous ne le lui avez pas demandé?
+
+-- Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
+demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien.
+Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui
+doit savoir celui de son sauveur.
+
+-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous,
+et que vous êtes discret autant que vaillant.
+
+-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
+intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous
+alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
+avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là.
+
+-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.
+
+Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât
+qu'il savait donner la main à un prince.
+
+-- Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
+me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
+nous ne poussions pas plus loin nos confidences.
+
+-- Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je
+n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
+de vous taire.
+
+-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
+gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
+que je voudrai.
+
+-- Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai
+aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre
+nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne.
+
+-- Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous
+plaît?
+
+-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua
+Ernauton.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur,
+croyez-moi.
+
+-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.
+
+-- Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
+moi son adresse.
+
+Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
+causèrent à voix basse.
+
+Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna.
+
+Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
+Ernauton.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
+donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à
+cette personne?
+
+-- Je vous la donne, monsieur.
+
+-- Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
+aveuglément à vous.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
+gardes de madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
+gardes, je l'ignorais.
+
+-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
+s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine....
+
+-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de
+madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.
+
+-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand,
+en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste.
+
+-- Oui, dit Ernauton.
+
+-- Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
+compte à madame la duchesse des causes de mon retard.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
+avoir l'honneur de lui écrire?
+
+-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se
+levant pour se mettre en quête de ces objets.
+
+-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.
+
+Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se
+retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
+s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les
+tablettes avec le même mystère.
+
+Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les
+ouvrir, à moins de les briser.
+
+-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
+remises.
+
+-- En mains propres!
+
+-- A madame la duchesse de Montpensier elle-même.
+
+Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la
+fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
+d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche.
+
+-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu
+en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau,
+c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
+chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu.
+
+Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la
+blancheur.
+
+-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus?
+
+-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.
+
+-- C'est vrai, camarade, répondit Ernauton.
+
+Et il partit.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+LA COUR AUX CHEVAUX
+
+
+Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc
+en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha
+rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à
+Paris.
+
+A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des
+quarante-cinq.
+
+Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.
+
+Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.
+
+M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
+figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher
+droit à lui.
+
+M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
+situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel
+rendait ses arrêts.
+
+-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
+voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
+vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
+l'exemple d'une pareille infraction?
+
+-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
+de faire.
+
+-- Et que vous a-t-on dit de faire?
+
+-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.
+
+-- Pendant cinq jours et cinq nuits?
+
+-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.
+
+-- Le duc a donc quitté Paris?
+
+-- Le soir même, et cela m'a paru suspect.
+
+-- Vous aviez raison, monsieur. Après?
+
+Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et
+l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
+cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le
+visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le
+narrateur soulevait dans son âme.
+
+Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de
+Mayenne:
+
+-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le
+capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.
+
+Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux
+chevaux du Louvre.
+
+Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train
+de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
+venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une
+harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés
+en première main au carrosse du roi.
+
+M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour,
+s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.
+
+-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!
+
+Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
+l'escalier par lequel le roi devait descendre.
+
+-- Dites, monsieur de Loignac, dites.
+
+-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un
+village, blessé dangereusement.
+
+Le duc poussa une exclamation.
+
+-- Blessé! répéta-t-il.
+
+-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une
+lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.
+
+-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
+je lui parle à lui-même.
+
+Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
+dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses
+chefs.
+
+-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.
+
+-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc
+de Mayenne? fit d'Épernon.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Écrite d'un petit village près d'Orléans?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et adressée à madame de Montpensier?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.
+
+Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui
+croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour
+que ses volontés soient exécutées.
+
+-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
+vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.
+
+-- Qu'importe!
+
+-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que
+cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.
+
+-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?
+
+-- Je suis au roi, monseigneur.
+
+-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.
+
+-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.
+
+-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de
+Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.
+
+-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
+pour cela que je refuse.
+
+-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
+Carmainges?
+
+-- Je l'ai dit.
+
+-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.
+
+-- Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à
+une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me
+demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi
+n'est point là.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter
+visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid
+à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous
+ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous
+éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous
+étourdit comme un coup de massue.
+
+-- Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je
+suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que
+mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais
+il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté
+le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à
+qui elle est adressée.
+
+D'Épernon fit un mouvement terrible.
+
+-- Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot
+M. de Carmainges.
+
+-- Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne
+pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur,
+tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....
+
+-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon.
+
+-- J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner,
+dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait
+plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins
+fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti....
+
+-- Eh bien! une fois sorti?
+
+-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra.
+
+-- Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot,
+et qu'on lui prenne sa lettre.
+
+-- Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en
+tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre
+en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce
+faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera.
+
+Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en
+deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son
+bras.
+
+Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût
+redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de
+ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule.
+
+-- Le roi! dit-il.
+
+En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et
+arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la
+discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il
+savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.
+
+-- Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa
+colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va
+cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom
+pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi
+jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame
+de Montpensier.
+
+-- Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier?
+demanda le roi.
+
+-- Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit
+point dans quelles circonstances.
+
+-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle?
+
+-- Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse
+absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est
+d'un mauvais serviteur, à ce que je pense.
+
+Le roi regarda Carmainges.
+
+Le jeune homme mit un genou en terre.
+
+-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà
+tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de
+Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait
+tourner la chance du combat en sa faveur.
+
+-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le
+roi.
+
+-- Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement.
+
+-- Bon! dit le roi; après?
+
+-- Après, sire?
+
+-- Oui.
+
+-- Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine
+contre M. de Mayenne....
+
+Le roi sourit.
+
+-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il
+le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en
+présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette
+vengeance devenait un assassinat politique, et....
+
+Ernauton hésita.
+
+-- Achevez, dit le roi.
+
+-- Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé
+votre messager de M. de Mayenne.
+
+D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi
+demeura froid.
+
+-- Continuez, dit-il.
+
+M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués,
+M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se
+séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et
+m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la
+voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme
+elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où
+j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je
+fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains.
+
+Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi.
+
+Le roi les repoussa doucement de la main.
+
+-- Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme
+et un fidèle serviteur.
+
+-- Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais?
+
+-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au
+contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges,
+il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de
+récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui
+à qui on la porte.
+
+D'Épernon s'inclina en grommelant.
+
+-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.
+
+-- Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons
+pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté.
+
+-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans
+répondre à son favori.
+
+-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.
+
+-- Où la portez-vous?
+
+-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de
+le dire à Votre Majesté.
+
+-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel
+de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel....
+
+Un regard de d'Épernon arrêta le roi.
+
+-- Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet,
+sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est
+madame de Montpensier.
+
+-- Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et l'ayant trouvée?
+
+-- Je lui rendrai mon message.
+
+-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda
+fixement le jeune homme.
+
+-- Sire?
+
+-- Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre
+cette lettre aux mains de sa soeur.
+
+-- Non, sire.
+
+-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose
+comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse?
+
+-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.
+
+-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.
+
+-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté.
+
+-- Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette
+lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la
+duchesse.
+
+-- Sire, Votre Majesté peut y compter.
+
+-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?
+
+-- Sire, je le promets.
+
+-- Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire!
+
+-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains
+hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.
+
+-- Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai
+dévoué.
+
+-- Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez
+à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez
+comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve
+de loyauté.
+
+-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur
+pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres,
+désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte
+et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais
+comme mon devoir.
+
+-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même
+mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui
+vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli
+garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une
+belle peur.
+
+Et le duc éclata de rire.
+
+Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout
+Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son
+illustre chef.
+
+-- C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si
+c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec
+tout le monde, trop de gens y succomberaient.
+
+-- Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc,
+si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur.
+
+Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu
+disposé à croire que le roi.
+
+-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.
+
+D'Épernon s'inclina.
+
+-- Vous venez avec moi, duc?
+
+-- C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre
+qu'elle a donné, je crois?
+
+-- Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri.
+
+-- Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte-
+Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.
+
+Ernauton demeura impassible.
+
+-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc
+d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir
+immédiatement à Vincennes?
+
+-- Oui, sire.
+
+Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne
+point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux
+de Sainte-Maline.
+
+
+
+
+XL
+
+LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE
+
+
+Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si
+vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de
+la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné
+toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans
+son carrosse.
+
+Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur
+courait en avant.
+
+Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi,
+avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.
+
+Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui
+avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un
+coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.
+
+A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le
+plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que
+Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de
+la voiture.
+
+C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à
+cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez
+tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée
+dans les dessins religieux du roi.
+
+Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous
+ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse.
+
+Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre
+avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait
+Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les
+plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.
+
+L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus
+tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous,
+avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau
+légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre
+courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende
+particulière:
+
+ « Madeleine succombe au péché de la colère.
+
+ Madeleine succombe au péché de la gourmandise.
+
+ Madeleine succombe au péché de l'orgueil.
+
+ Madeleine succombe au péché de la luxure. »
+
+Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.
+
+L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte
+Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.
+
+La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre
+voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus
+tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons-
+nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on
+voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de
+serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche
+elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu
+qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa
+maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la
+profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette
+espèce.
+
+Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer
+impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés
+pour avoir chanté trop clair et trop matin.
+
+En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de
+cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:
+
+ « Madeleine succombant au péché de la gourmandise. »
+
+Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de
+pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les
+gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en
+poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au
+falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,
+ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis
+que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de
+cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils
+laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en
+l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.
+
+Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la
+topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans
+le festin de Trimalcion.
+
+Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de
+lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche
+sonnait vêpres à toute volée.
+
+Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient-
+elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût
+entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.
+
+Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures.
+
+Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup
+d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui
+bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin,
+ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.
+
+Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.
+
+Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses
+fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une
+jalousie.
+
+Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible
+frémissement.
+
+Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit
+à attaquer un autre péché capital.
+
+Celui-là, c'était le péché de la luxure.
+
+L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait
+stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en
+pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.
+
+L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant
+ses yeux de ses deux mains.
+
+Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention
+du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se
+prélassait à la portière gauche de son carrosse.
+
+C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier
+sur son cheval.
+
+Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa
+Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:
+
+-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez.
+
+Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:
+
+-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.
+
+De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-
+Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs
+rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce
+gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien
+militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de
+capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines
+pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.
+
+-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet
+heureux gentilhomme qui accompagne le roi?
+
+Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du
+roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux
+d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de
+passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de
+David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.
+
+Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un
+avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste
+pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.
+
+Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.
+
+Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au
+vol cette intéressante énigme.
+
+Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme
+demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.
+
+Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin
+d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,
+ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse
+possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais
+visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.
+
+Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au
+moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que
+Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix
+répétitions.
+
+Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la
+part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et
+de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.
+
+Enfin l'on arrive à Vincennes.
+
+Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte
+spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine
+descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.
+
+Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline
+commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se
+réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main
+sur l'épaule.
+
+-- Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui
+n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se
+faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de
+Sainte-Maline.
+
+-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit
+celui-ci.
+
+-- Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant
+semblant de chercher autour de lui.
+
+-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous
+adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.
+
+-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.
+
+-- Que faut il faire, monsieur?
+
+-- Remonter à cheval et retourner à Paris.
+
+-- Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier.
+
+-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les
+trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que
+l'on va faire.
+
+-- J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions.
+
+-- Voici les autres:
+
+Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine;
+
+Quinze autres à moitié chemin;
+
+Et vous ramènerez ici les quatorze autres.
+
+-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure
+faudra-t-il sortir de Paris?
+
+-- A la nuit tombante.
+
+-- A cheval ou à pied?
+
+-- A cheval.
+
+-- Quelles armes?
+
+-- Toutes: dague, épée et pistolets.
+
+-- Cuirassés?
+
+-- Cuirassés.
+
+-- Le reste de la consigne, monsieur?
+
+-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une
+pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la
+seconde, vous la troisième.
+
+-- Bien, monsieur.
+
+-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six
+heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran
+à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon.
+
+-- Faudra-t-il venir vite?
+
+-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant,
+ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte
+différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du
+Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route
+directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur.
+
+-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.
+
+Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.
+
+-- A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que
+vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous
+avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps
+qu'il ne vous en faut.
+
+-- A merveille, monsieur.
+
+-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre?
+
+-- C'est inutile, monsieur.
+
+-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.
+
+Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements.
+
+-- Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans
+la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne
+fait plus partie des quarante-cinq.
+
+Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme
+important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et
+toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la
+barrière.
+
+Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq.
+
+La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur
+du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères.
+
+Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton
+aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat
+succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à-
+dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il
+expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes.
+
+Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique
+qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-
+nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents
+culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait
+huit associés qui mettaient chacun six sous par repas.
+
+M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être
+mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins.
+
+Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur.
+
+Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat
+orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,
+pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de
+dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,
+ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux
+n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,
+pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été
+habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des
+meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.
+
+Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa
+Majesté Henri III.
+
+Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son
+petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès
+ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse
+jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir
+son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines,
+avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce.
+
+M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant
+pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et
+Loignac fermait les yeux.
+
+[Illustration: Loignac.]
+
+Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat
+et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt
+à tout.
+
+A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze
+seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les
+autres ne dormaient pas du tout.
+
+Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva
+son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la
+terre.
+
+Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles.
+
+-- A cheval, messieurs! dit-il.
+
+Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre,
+il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre.
+
+Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses,
+entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin;
+les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec
+résignation.
+
+M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon,
+prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure.
+
+On fit l'appel.
+
+Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent.
+
+-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le
+tour d'exercer les fonctions de fourrier.
+
+Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses
+lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au
+tempérament sombre et envieux.
+
+En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement
+par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette
+importance.
+
+Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque
+peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre,
+avec treize hommes, par la porte Bourdelle;
+
+M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;
+
+Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+XLI
+
+BEL-ESBAT
+
+
+Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien
+perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune
+ascendante.
+
+Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de
+Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de
+Guise, du moment où elle était à Paris.
+
+Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise.
+
+Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une
+extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la
+duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.
+
+Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse
+habitait Soissons et non Paris.
+
+Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point.
+
+-- Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication
+de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc
+de Mayenne.
+
+-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a
+chargé de cette communication?
+
+-- M. le duc de Mayenne lui-même.
+
+-- Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement
+admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication?
+M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse.
+
+-- Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être
+pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à
+Paris; sur la route de Blois, par exemple.
+
+-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.
+
+-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un
+message pour madame de Montpensier.
+
+Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel,
+comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la
+porte entrebâillée.
+
+-- Alors, demanda-t-il, ce message?...
+
+-- Je l'ai.
+
+-- Sur vous?
+
+-- Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.
+
+Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.
+
+-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et que ce message est important?
+
+-- De la plus haute importance.
+
+-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?
+
+-- Volontiers.
+
+Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.
+
+-- Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier.
+
+-- C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton.
+
+Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que
+ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne.
+
+En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang
+versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs
+maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus
+communément répandu.
+
+-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez
+à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier;
+mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du
+faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame
+la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main
+gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très
+certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la
+duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire
+où madame la duchesse se trouve en ce moment.
+
+-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou
+n'en voulait pas dire davantage, merci.
+
+-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît
+et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à
+madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison
+depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.
+
+Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.
+
+Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement,
+cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins.
+
+Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.
+
+-- Entrez, lui dit-on.
+
+Il entra et la porte se referma derrière lui.
+
+Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre;
+mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce
+qu'il désirait.
+
+-- Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme.
+
+-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda
+le valet.
+
+-- Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a
+renvoyé ici.
+
+-- Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le
+valet.
+
+-- Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à
+m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de
+Mayenne.
+
+-- Pour elle, pour madame la duchesse?
+
+-- Pour madame la duchesse.
+
+-- Une commission de M. le duc de Mayenne?
+
+-- Oui.
+
+Le valet réfléchit un instant.
+
+-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais
+j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.
+
+-- Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre,
+quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que
+les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez
+messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à
+croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.
+
+Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes
+des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût
+qu'à entrer et à prendre ses quartiers.
+
+Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était
+suivi d'un autre valet.
+
+-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il;
+vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que
+je ne puis le faire, moi.
+
+Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce
+d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le
+serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à
+une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte
+d'élégance.
+
+Elle tournait le dos à Ernauton.
+
+-- Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame,
+dit le laquais.
+
+Elle fit un mouvement.
+
+Ernauton poussa un cri de surprise.
+
+-- Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et
+son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation.
+
+-- Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en
+regardant Ernauton.
+
+Puis faisant un signe au laquais:
+
+-- Sortez, dit-elle.
+
+-- Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame?
+demanda Ernauton avec surprise.
+
+-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous
+ici un message de M. de Mayenne?
+
+-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il
+serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection
+extrême.
+
+-- Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant.
+
+-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.
+
+-- C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit
+l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la
+personne que vous dites....
+
+Ernauton fit un mouvement.
+
+-- Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la
+personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en
+souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez
+quel est ce message.
+
+La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et
+séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête.
+
+-- Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais
+pas.
+
+-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.
+
+-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.
+
+-- Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales,
+monsieur.
+
+-- Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission
+consiste à remettre une lettre à Son Altesse.
+
+-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.
+
+-- Cette lettre? reprit Ernauton.
+
+-- Veuillez nous la remettre.
+
+-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire
+connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de
+Montpensier.
+
+-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui
+la représente ici; vous pouvez donc....
+
+-- Je ne puis.
+
+-- Vous défiez-vous de moi, monsieur?
+
+-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression
+duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre
+conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux
+dont vous parlez.
+
+-- En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard
+enflammé d'Ernauton.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me
+faites une déclaration d'amour.
+
+-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais,
+et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse
+échapper.
+
+[Illustration: Mayneville.]
+
+-- Alors, monsieur, je comprends.
+
+-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à
+comprendre, en effet.
+
+-- Non, je comprends comment vous êtes venu ici.
+
+-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne
+comprends plus.
+
+-- Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un
+prétexte pour vous introduire ici.
+
+-- Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je
+dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux
+fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais!
+Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme
+tout le monde.
+
+-- Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules
+sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très
+beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je
+m'en étais doutée que vous aviez des scrupules.
+
+-- Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton.
+
+-- L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez
+reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.
+
+-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait
+attention à moi.
+
+-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des
+circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de
+ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand
+galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma
+litière.
+
+-- J'étais forcé de m'éloigner, madame.
+
+-- Par vos scrupules?
+
+-- Non, madame, par mon devoir.
+
+-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux
+raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.
+
+-- Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua
+Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites-
+moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir
+écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus
+qu'incompréhensibles, dites?
+
+La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un
+sourire.
+
+Ernauton poursuivit.
+
+-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet
+étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle
+qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique
+assez mal en cour?
+
+Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée.
+
+-- Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être
+observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui
+vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas
+bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au
+sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou
+vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si
+cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât
+une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute
+confiance, pour assister à l'exécution, et constater _de visu_, comme on
+dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne,
+monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse.
+Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des
+habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente,
+maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux
+souffrances du patient et à ses velléités de révélations?
+
+-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et
+maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique
+que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté.
+
+-- Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et
+l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la
+lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte.
+
+-- Impossible, madame.
+
+L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.
+
+-- Impossible? répéta-t-elle.
+
+-- Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre
+cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même.
+
+-- Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son
+irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré
+vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre
+entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien!
+monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non-
+seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous
+m'adoriez.
+
+-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. --
+Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je
+vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes,
+adieu.
+
+-- Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je
+me retire.
+
+Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.
+
+-- Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais
+pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop
+d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte
+quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame
+de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me
+retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme.
+
+-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce
+qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai
+eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et
+de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions,
+madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux
+et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne
+sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me
+faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à
+madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa
+main, comme vous pouvez le voir à l'adresse.
+
+Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter.
+
+L'inconnue y jeta les yeux et s'écria:
+
+-- Son écriture! du sang!
+
+Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une
+dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le
+coeur, il retourna vers l'entrée de la salle.
+
+Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son
+manteau.
+
+-- Plaît-il, madame? dit-il.
+
+-- Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il
+arrivé quelque accident au duc? -- Que je pardonne ou non, madame, dit
+Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez
+votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la
+lira....
+
+-- Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur
+pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas
+pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante?
+Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. -- Vous
+êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. -- Eh! sans
+doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce
+qui est arrivé à mon frère?
+
+Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme,
+revenu de sa première surprise, se croisa les bras.
+
+-- Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la
+bouche m'a déjà menti deux fois?
+
+Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles,
+lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la
+flamme.
+
+-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria
+la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de
+dentelles.
+
+-- Oui, madame, répondit froidement Ernauton.
+
+L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut
+violent le coup dont elle le frappa.
+
+La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que
+cette vibration fût éteinte un valet parut.
+
+-- Que veut madame? demanda le valet.
+
+L'inconnue frappa du pied avec rage.
+
+-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?
+
+-- Si fait, madame.
+
+-- Eh bien! qu'il vienne donc alors!
+
+Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait
+précipitamment.
+
+-- A vos ordres, madame, dit Mayneville.
+
+-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de
+Mayneville? fit la duchesse exaspérée. -- Aux ordres de Votre Altesse,
+reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement.
+
+-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il
+me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre.
+
+-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.
+
+-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune
+homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si
+longtemps disputée.
+
+[Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.]
+
+
+
+
+XLII
+
+
+LA LETTRE DE M. DE MAYENNE
+
+
+La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même
+chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa
+physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.
+
+Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle-
+même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue:
+
+ « Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou
+ d'un maître d'armes: j'ai été puni.
+
+ J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel
+ je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il
+ m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux
+ de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui.
+
+ Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le
+ porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez
+ voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même.
+
+ Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère
+ soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête,
+ lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque
+ pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu.
+
+ Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son
+ nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A
+ toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le
+ maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien.
+
+ Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout
+ ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci.
+
+ Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi
+ vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le
+ porteur vous dira l'endroit.
+
+ Votre affectionné frère,
+
+ MAYENNE. »
+
+Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi
+étonnés l'un que l'autre.
+
+La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être
+interprété d'Ernauton.
+
+-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous
+nous avez rendu, monsieur?
+
+-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du
+plus faible contre le plus fort.
+
+-- Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de
+Montpensier.
+
+Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc.
+Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à
+comprendre.
+
+Puis lorsqu'il eut fini:
+
+-- Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la
+besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?
+
+Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien
+prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu
+qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune
+homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur
+signification de pure curiosité.
+
+Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les
+yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien
+aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du
+séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple
+renseignement.
+
+Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait
+sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.
+
+La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position
+près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la
+duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune
+homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de
+Montpensier.
+
+Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.
+
+Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent
+d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire
+un peu plus fort.
+
+C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour
+lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.
+
+La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait
+faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?
+
+-- Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne
+que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me
+traite, d'en chercher un meilleur.
+
+-- Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne
+point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes-
+vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?
+
+-- M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai
+pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à
+ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel
+illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient
+n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir
+une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre,
+je crois avoir agi en galant homme.
+
+Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
+
+-- Voilà un esprit délié, madame.
+
+La duchesse comprit à merveille.
+
+Elle regarda Ernauton en souriant.
+
+-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
+êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
+
+-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
+madame, répondit Ernauton.
+
+-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
+vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
+
+Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un
+lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
+m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
+ou plutôt qui vous êtes....
+
+-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
+mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
+
+-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un
+regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
+plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
+
+Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de
+table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
+demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.
+
+-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la
+duchesse.
+
+-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc
+plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.
+
+La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
+porte se fut refermée derrière lui:
+
+-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.
+
+-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
+moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre
+chose que ce que nous avons décidé de faire.
+
+-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus
+tard....
+
+-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.
+
+-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.
+
+-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves
+gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un
+inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
+
+-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de
+l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
+
+-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
+l'espère, de surveiller personne.
+
+-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
+Mayneville, je perds la tête.
+
+-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la
+veille d'une action décisive.
+
+-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
+Vincennes à la nuit.
+
+-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
+et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.
+
+-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
+
+-- Tous.
+
+-- Ce sont des gens sûrs?
+
+-- Éprouvés, madame.
+
+-- Comment viennent-ils?
+
+-- Isolés, en promeneurs.
+
+-- Combien en attendez-vous?
+
+-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
+cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
+soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
+
+-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la
+route.
+
+-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
+nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
+n'aura qu'à se refermer sur la voiture.
+
+-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
+suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
+pendule.
+
+-- L'heure viendra, soyez tranquille.
+
+-- Mais nos hommes, nos hommes?
+
+-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il
+n'y a point de temps perdu.
+
+-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le
+meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
+serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui
+porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le
+bienvenu.
+
+-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
+cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
+triomphateur.
+
+-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil
+de la porte.
+
+-- Lequel, madame?
+
+-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus?
+
+-- Quels amis?
+
+-- Nos ligueurs.
+
+-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le
+bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
+sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le
+prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous
+défendre contre une armée.
+
+S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
+sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!
+
+-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
+Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire
+un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma
+responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
+femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?
+
+-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
+
+-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés
+sous leurs robes?
+
+-- Ils le sont.
+
+-- Les gens d'épée sur la route?
+
+-- Ils doivent y être à cette heure.
+
+-- Les bourgeois prévenus après l'événement?
+
+-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
+Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront
+les autres.
+
+-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
+aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon
+qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.
+
+-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
+nécessaire qu'on les tue, madame?
+
+-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!
+
+-- C'est un brave soldat.
+
+-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
+chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
+noire.
+
+-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
+suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.
+
+-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
+
+-- Oh! de bon coeur, madame.
+
+-- Grand merci, en vérité.
+
+-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
+pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous
+représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes
+un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
+nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
+défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous
+recommande, c'est ce jeune homme.
+
+-- Quel jeune homme?
+
+-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
+quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.
+
+-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.
+
+Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir
+au dehors.
+
+-- Oh! la sombre nuit! dit-il.
+
+-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
+est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
+
+-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
+important de voir.
+
+-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.
+
+Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que
+madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
+genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était
+possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.
+
+-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les
+lumières par précaution.
+
+-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.
+
+-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
+
+Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse
+paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.
+
+
+
+
+XLII
+
+COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ
+DES JACOBINS
+
+
+Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille;
+il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et
+de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement
+succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de
+tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir.
+
+Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le
+roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même.
+
+Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et,
+parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi.
+
+Puis, le roi informé, pour se coucher et songer.
+
+Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos
+qu'ils se permettent.
+
+Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au
+galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon
+si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par
+un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore
+mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient
+mesurer.
+
+C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la
+route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la
+poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues.
+
+C'était beaucoup pour un homme seul.
+
+-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste
+soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le
+changer.
+
+-- Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître;
+votre épée, vos armes, et faisons vite.
+
+Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de
+ses armes.
+
+-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.
+
+Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient:
+
+-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre....
+
+-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui-
+là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait
+encore.
+
+-- M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous
+faites là!
+
+-- J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas;
+qu'on mène cet homme au dépôt.
+
+-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme
+que nous venons d'arrêter....
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.
+
+-- Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait-
+il là?
+
+-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas,
+je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.
+
+Sainte-Maline resta muet.
+
+-- Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point
+que vous me dévalisiez.
+
+-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu.
+
+-- De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.
+
+-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?
+
+-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me
+répondriez-vous?
+
+-- Non.
+
+-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.
+
+-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?
+
+Ernauton sourit, mais ne répondit pas.
+
+-- Ni où vous alliez?
+
+Même silence.
+
+-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez
+point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire.
+
+-- Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce
+que vous aurez fait.
+
+-- A M. de Loignac?
+
+-- A plus haut que cela.
+
+-- A M. d'Épernon?
+
+-- A plus haut encore.
+
+-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes.
+
+-- A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur.
+
+-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre
+si bien avec vos intentions.
+
+Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier,
+qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des
+premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton
+eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades.
+
+Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui,
+l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau-
+légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et
+s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée.
+
+C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient
+pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt
+en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement
+les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à
+brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement
+rencontrer des camarades et recevoir une politesse.
+
+Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré,
+et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait
+porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour
+crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante-
+cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble
+entre les doigts d'une chaîne d'hommes.
+
+Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le
+jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son
+existence pendant dix minutes.
+
+Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on
+l'agrégeait:
+
+-- Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de
+l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur
+pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la
+peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez
+grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire.
+J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point
+arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le
+bien de son service.
+
+Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme
+d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point,
+qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec
+MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre:
+
+-- Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être
+agréable.
+
+Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la
+chambre du roi.
+
+Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put
+voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de
+continuer sa route.
+
+Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la
+prise.
+
+Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route,
+devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre
+jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se
+trouver réunis à Bel-Esbat était passée.
+
+Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris.
+
+Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la
+mousqueterie des bons pères.
+
+Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain.
+
+Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: -- Monsieur, les chemins sont
+libres, d'Épernon lui répliqua-il:
+
+-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois
+pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez
+serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le
+carrosse.
+
+-- Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant
+à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de
+mousquetades.
+
+-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon.
+
+Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier.
+
+C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques
+gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à
+comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.
+
+-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis?
+
+-- Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se
+dessinait sous les voûtes.
+
+-- Les ordres ont été donnés?
+
+-- Et seront suivis, sire.
+
+-- Alors partons, dit Sa Majesté.
+
+Loignac fit sonner le boute-selle.
+
+L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient
+réunis, pas un ne manquait.
+
+On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville
+et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une
+seule parole.
+
+Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui.
+
+M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait
+bien au fourreau.
+
+Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.
+
+Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la
+fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route
+du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était
+beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le
+secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui
+manquait.
+
+Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne
+retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux
+dirigés à toute bride sur Vincennes.
+
+A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs
+regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une
+partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.
+
+Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence.
+
+Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à
+Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des
+gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier
+peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.
+
+Le messager n'était point revenu.
+
+Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui
+n'était pas plus revenu que le premier.
+
+-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les
+choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde,
+et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent,
+mais inquiétant.
+
+-- Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne
+quittaient pas l'horizon profond et sombre.
+
+-- Mayneville, que peut-il donc être arrivé?
+
+-- Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et
+Mayneville fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui
+donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous
+nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se
+forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de
+cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et
+surtout tenu trop secret pour ne pas réussir.
+
+-- Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt
+qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur
+couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils
+quelque avis particulier, eux.
+
+-- Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon.
+
+-- Quoi?
+
+-- Silence, écoutez!
+
+On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre.
+
+-- C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous
+l'amènent!
+
+Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle
+à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je
+le tiens!
+
+Mayneville écouta encore.
+
+-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui
+galopent.
+
+Et il commanda à pleine voix:
+
+-- Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du
+prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent
+moines armés, à la tête desquels marchait Borromée.
+
+Ils prirent position en travers de la route.
+
+On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:
+
+-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête
+du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté.
+
+-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien
+que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme
+le cèdre domine l'hysope!
+
+-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse
+choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir,
+frère Borromée, heureusement!
+
+Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur
+et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon.
+
+Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se
+trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse
+et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées.
+
+Incapable de se modérer, elle cria:
+
+-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de
+gardes!
+
+-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose
+m'inquiète.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Je n'entends pas le signal convenu.
+
+-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?
+
+-- Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble,
+insista Mayneville.
+
+-- Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure.
+
+-- Je ne vois pas notre officier.
+
+-- Je le vois, moi.
+
+-- Où?
+
+-- Cette plume rouge!
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main!
+
+-- On lui a laissé son épée?
+
+-- Par la mort! il commande.
+
+-- A nos gens? Il y a donc trahison?
+
+-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.
+
+-- Vous êtes fou, Mayneville.
+
+En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq,
+brandissant une large épée, cria: Vive le roi!
+
+-- Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les
+quarante-cinq dans l'enthousiasme.
+
+La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle
+allait s'évanouir.
+
+Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en
+passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.
+
+Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il
+avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré.
+
+Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce
+moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.
+
+Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à
+l'instant même son parti.
+
+-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!
+
+Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son
+épée au fourreau.
+
+Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le
+flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le
+médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon.
+
+Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant.
+
+Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des
+jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour
+un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une
+cathédrale.
+
+Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre
+solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en
+avait été la suite.
+
+Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil
+calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier.
+L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de
+l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre.
+
+Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait
+le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que
+venait de le faire Gorenflot.
+
+Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.
+
+-- Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III.
+
+Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course,
+comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui
+Bel-Esbat dans l'obscurité.
+
+Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel
+elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait
+chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière.
+
+-- Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte.
+Voyez! voyez, Mayneville!
+
+-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi!
+s'écria celui-ci.
+
+-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse.
+
+-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur
+aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.
+
+-- Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a
+trahis! Il savait tout!
+
+Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la
+porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière
+lui.
+
+
+
+
+XLIV
+
+COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT
+DE PROFITER DE CETTE INVENTION.
+
+
+Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la
+découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du
+masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se
+jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.
+
+[Illustration: Henri de Navarre.]
+
+Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à
+mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour-
+propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait
+le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.
+
+-- Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du
+côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des
+chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on
+appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot.
+
+Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais
+encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un
+grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires,
+l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de
+zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé
+un quart d'heure avec le maître de poste.
+
+Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se
+jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent
+bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il
+semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues
+dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue.
+
+Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux,
+Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu
+haleine.
+
+On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela.
+
+Chicot pensa donc beaucoup.
+
+Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il
+s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un
+jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel
+jour elle lui apparut.
+
+Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns
+croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence?
+
+Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis
+son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon,
+qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de
+Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances.
+
+C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et
+cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour
+ne plus redouter les atteintes.
+
+Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait
+dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms
+illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter
+leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait
+cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris,
+semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de
+vivre.
+
+Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries.
+
+Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions.
+
+Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner
+chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot,
+n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme.
+
+Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et
+simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout
+le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait
+rien.
+
+Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur
+sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la
+parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur.
+
+Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa
+pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.
+
+Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont
+la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement,
+cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque
+pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles
+provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.
+
+Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la
+fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa
+tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une
+chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui
+jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni,
+aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de
+maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout
+lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant:
+
+-- Vois! on est heureux ici!
+
+Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot
+éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries
+qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le
+chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et
+d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui
+faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot
+songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce
+n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la
+plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère.
+
+Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein
+de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands
+arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi,
+ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de
+leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les
+horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du
+soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons.
+
+Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les
+prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur
+leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés,
+jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la
+première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas.
+
+-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche.
+Le Béarnais vit comme un coq en pâte.
+
+Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son
+frère le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-être
+pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore;
+j'ai presque envie de la retraduire en grec.
+
+Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son
+frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une
+traduction française _expurgata_, comme on dit à la Sorbonne.
+
+Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut
+où était le roi.
+
+Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé
+notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la
+topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche
+pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du
+marché de Condom.
+
+On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il
+s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort
+questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait
+fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles
+transitions d'un amour à l'autre.
+
+Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre
+catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient
+fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force
+bombances, partout où l'on s'arrêtait.
+
+Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter
+merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc
+lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la
+belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux.
+
+-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on
+croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle
+Le Rebours. -- Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela.
+
+-- Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau.
+
+-- Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple
+bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois.
+
+-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville?
+
+-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance,
+il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à
+Castelnaudary.
+
+-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une
+Grecque?
+
+-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.
+
+-- Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que
+je suis d'Agen, moi!
+
+-- Eh bien?
+
+-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville
+à Agen.
+
+-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à
+mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille....
+
+-- Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait
+un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et,
+un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne
+voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait.
+
+-- De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le
+Rebours? demanda Chicot.
+
+-- Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés;
+mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu
+trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux
+insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade.
+Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a
+décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé.
+
+-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une
+frénésie.
+
+-- Mais que dit la reine? demanda Chicot.
+
+-- La reine? fit l'officier.
+
+-- Oui, la reine.
+
+-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre.
+
+-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.
+
+-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.
+
+-- Pourquoi cela? demanda l'officier.
+
+-- Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y
+voie d'une façon transparente.
+
+-- Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce
+parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de
+platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à
+dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.
+
+-- Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc.
+
+-- Bah! occupée?
+
+-- Oui.
+
+-- Et de qui, s'il vous plaît?
+
+-- De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue.
+
+-- De Dieu! s'écria Chicot.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Ah! la reine est dévote?
+
+-- Très dévote.
+
+-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit
+Chicot.
+
+-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous
+pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses
+gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle
+particulière.
+
+-- La reine?
+
+-- Oui, oui.
+
+-- La reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai
+touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai
+même fait un fort beau sermon sur le texte:
+
+« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu
+séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que
+l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite.
+
+-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.
+
+-- Il l'a entendu.
+
+-- Sans se fâcher?
+
+-- Tout au contraire, il a fort applaudi.
+
+-- Vous me stupéfiez, répondit Chicot.
+
+-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche
+ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades,
+et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus
+promenées que dans les allées de Nérac.
+
+Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait
+pour bâtir tout un plan.
+
+Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il
+savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour,
+c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur
+les yeux.
+
+[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.]
+
+-- Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois
+mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en
+vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont
+des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y
+voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me
+déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades
+charmantes.
+
+Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle.
+D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons!
+
+Et Chicot continua sa course.
+
+Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui
+préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.
+
+Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la
+façon dont il fut admis à une audience.
+
+Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les
+abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient
+l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour
+donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue.
+
+Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un
+visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le
+trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule
+invitation, et recevait le requérant.
+
+Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea
+le roi bon, candide et tout amoureux.
+
+Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse
+et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais
+feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le
+roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main.
+
+Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de
+l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé.
+
+Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la
+bordure.
+
+-- Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.
+
+-- Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié
+homme de guerre.
+
+Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.
+
+-- C'est moi, sire, dit-il.
+
+-- Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en
+Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu,
+cher monsieur Chicot.
+
+-- Mille grâces, sire.
+
+-- Bien vivant, grâce à Dieu.
+
+-- Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.
+
+-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de
+Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien
+joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.
+
+Et il montrait un banc de gazon.
+
+-- Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.
+
+-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je
+vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause
+bien qu'assis.
+
+-- Mais, sire, le respect.
+
+-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui
+donc pense à cela?
+
+-- Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.
+
+Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si
+rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même
+pas la trace.
+
+-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve,
+ambassadeur de qui?
+
+-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.
+
+-- Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon
+avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans
+ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous
+conduise.
+
+Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en
+revenant par son allée de lauriers.
+
+-- Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans
+sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!
+
+
+
+
+XLIV
+
+COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE
+ET _Margota_ MARGOT.
+
+
+Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le
+présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle
+avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à
+coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris
+sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce
+corridor conduisait au cabinet.
+
+De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y
+trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés
+magnifiques situés au bord de la rivière.
+
+De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans
+empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve
+sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir
+au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies
+d'argent.
+
+Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé an
+loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais
+qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une
+admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée
+ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres
+correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle
+avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les
+premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante.
+
+Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la
+distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque
+meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre,
+et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres
+devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et
+qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la
+route.
+
+Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un
+grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot,
+pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret
+recouvert de même et enrichi de pareils ornements.
+
+Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons
+déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût
+trouvée fatigante.
+
+-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot,
+commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé
+si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre
+résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi
+donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde?
+
+-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien
+disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout
+ses besoins.
+
+[Illustration: Que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en
+latin. -- PAGE 89.]
+
+-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur
+Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point
+parler à votre ombre.
+
+Puis prenant un air sérieux:
+
+-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de
+côté et que nous parlions affaires?
+
+-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres.
+
+L'oeil du roi étincela.
+
+-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me
+rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant
+que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà,
+fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.
+
+-- Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre
+parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire preÈs de
+Votre Majesté.
+
+-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité.
+
+-- Sire....
+
+-- Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le
+sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout
+paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.
+
+-- Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout
+ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté
+dans le feu, éparpillé dans l'air.
+
+-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?
+
+-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une
+ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si
+l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne
+les porter que chez les morts.
+
+-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont
+pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous
+confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste.
+
+-- Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de
+petits anges, sire, mais en Navarre seulement.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours
+autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes
+vautours et mes loups.
+
+-- Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec
+plaisir.
+
+-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout
+ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont
+pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails
+de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de
+créance.
+
+-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me
+paraît fort inutile d'y revenir.
+
+-- C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.
+
+-- Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.
+
+Et Henri étendit la main.
+
+-- Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je
+viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens
+l'eussent eue meilleure.
+
+-- Vous l'avez perdue?
+
+-- Je me suis hâté de l'anéantir, sire, car M. de Mayenne courait après
+moi pour me la voler.
+
+-- Le cousin Mayenne?
+
+-- En personne.
+
+-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours?
+
+-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me
+rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée.
+
+-- Et de la lettre?
+
+-- Pas l'ombre, grâce à la précaution que j'avais prise.
+
+-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage,
+monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela m'intéresse vivement.
+
+-- Votre Majesté est bien bonne.
+
+-- Seulement une chose m'inquiète.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Si la lettre est anéantie pour mons de Mayenne, elle est de même
+anéantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'écrivait
+mon bon frère Henri, puisque sa lettre n'existe plus?
+
+-- Pardon, sire! elle existe dans ma mémoire.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Avant de la déchirer, je l'ai apprise par coeur.
+
+-- Excellente idée, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien là
+l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la réciter, n'est-ce pas?
+
+-- Volontiers, sire.
+
+-- Telle qu'elle était, sans y rien changer?
+
+-- Sans y faire un seul contre-sens.
+
+-- Comment dites-vous?
+
+-- Je dis que je vais vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la langue,
+j'ai bonne mémoire.
+
+-Quelle langue?
+
+-- La langue latine donc.
+
+-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard à l'adresse
+de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre....
+
+-- Sans doute.
+
+-- Expliquez-vous; la lettre de mon frère était-elle donc écrite en latin?
+
+-- Eh! oui, sire.
+
+-- Pourquoi en latin?
+
+-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la
+langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvénal ont
+éternisé la démence et les erreurs des rois.
+
+-- Des rois?
+
+-- Et des reines, sire.
+
+Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite.
+
+-- Je veux dire des empereurs et des impératrices, reprit Chicot.
+
+-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement
+Henri.
+
+-- Oui et non, sire.
+
+-- Vous êtes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense
+sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre
+sérieusement à la messe à cause de ce diable de latin; donc vous le savez,
+vous?
+
+-- On m'a appris à le lire, sire, comme aussi le grec et l'hébreu.
+
+-- C'est très commode, monsieur Chicot, vous êtes un livre vivant.
+
+-- Votre Majesté vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime
+quelques pages dans ma mémoire, on m'expédie où l'on veut, j'arrive, on me
+lit et l'on me comprend.
+
+-- Ou l'on ne vous comprend pas.
+
+-- Comment cela, sire?
+
+-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous êtes imprimé.
+
+-- Oh! sire, les rois savent tout.
+
+-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les
+flatteurs disent aux rois.
+
+-- Alors, sire, il est inutile que je récite à Votre Majesté cette lettre
+que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y
+comprendra rien.
+
+-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien?
+
+-- On assure cela, sire.
+
+-- Et avec l'espagnol?
+
+-- Beaucoup, à ce qu'on dit.
+
+-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble
+fort à l'espagnol, peut-être comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir
+appris. Chicot s'inclina.
+
+-- Votre Majesté ordonne donc?
+
+-- C'est-à-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot.
+
+Chicot débuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de
+préambules:
+
+ « _Frater carissime,
+
+ « Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus,
+ functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter
+ adhaeret._ »
+
+Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrêta Chicot du geste.
+
+-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour,
+d'obstination et de mon frère Charles IX.
+
+-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le
+latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase.
+
+-- Poursuivez, dit le roi.
+
+Chicot continua.
+
+Le Béarnais écouta avec le même flegme tous les passages où il était
+question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom:
+
+-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il.
+
+-- Je pense que oui, sire.
+
+-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amitié que mes frères
+Charles IX et Henri III donnaient à leur soeur, ma bien-aimée épouse
+Marguerite?
+
+-- Je n'y vois rien d'impossible, répliqua Chicot. Et il poursuivit son
+récit jusqu'au bout de la dernière phrase, sans qu'une seule fois le
+visage du roi eût changé d'expression.
+
+Enfin il s'arrêta sur la péroraison, dont il avait caressé le style avec
+des ronflements si sonores, qu'on eût dit un paragraphe des Verrines ou du
+discours pour le poète Archias.
+
+-- C'est fini? demanda Henri.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Eh bien! ce doit être superbe.
+
+-- N'est-ce pas, sire?
+
+-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et
+_Margota_, et encore!
+
+-- Malheur irréparable, sire, à moins que Votre Majesté ne se décide à
+faire traduire la lettre par quelque clerc.
+
+-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-même, monsieur Chicot, qui avez
+mis tant de discrétion dans votre ambassade en faisant disparaître
+l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de
+livrer cette lettre à une publicité quelconque?
+
+-- Je ne dis point cela, sire.
+
+-- Mais vous le pensez?
+
+-- Je pense, puisque Votre Majesté m'interroge, que la lettre du roi son
+frère, recommandée à moi avec tant de soin, et expédiée à Votre Majesté
+par un envoyé particulier, contient peut-être çà et là quelque bonne chose
+dont Votre Majesté pourrait faire son profit.
+
+-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses à quelqu'un, il faudrait que
+j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance.
+
+-- Certainement.
+
+-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illuminé par une idée.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; récitez-lui la
+mettre, et bien sûr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout
+naturellement, elle me l'expliquera.
+
+-- Ah! Voilà qui est admirable! s'écria Chicot, et Votre Majesté parle
+d'or.
+
+-- N'est-ce pas? Vas-y.
+
+-- J'y cours, Sire.
+
+-- Ne change pas un lot à la lettre, surtout.
+
+-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne
+le sais pas; quelque barbarisme tout au plus.
+
+-- Allez-y, mon ami, allez.
+
+Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le
+roi, plus convaincu que jamais que le roi était une énigme.
+
+
+
+
+XLVI
+
+L'ALLÉE DES TROIS MILLE PAS
+
+La reine habitait l'autre aile du château divisée à peu près de la même
+façon que celle que venait de quitter Chicot.
+
+On entendait toujours de ce côté quelque musique, on y voyait toujours
+rôder quelque panache.
+
+La fameuse allée des trois mille pas, dont il avait été tant question,
+commençait aux fenêtres même de Marguerite, et sa vue ne s'arrêtait jamais
+que sur des objets agréables, tels que massifs de fleurs, berceaux de
+verdure, etc.
+
+On eût dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle
+des choses gracieuses, tant d'idées lugubres qui habitaient au fond de sa
+pensée.
+
+Un poète périgourdin -- Marguerite, en province comme à Paris, était
+toujours l'étoile des poètes, -- un poète périgourdin avait composé un
+sonnet à son intention.
+
+« Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met à placer garnison dans son
+esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. »
+
+Née au pied du trône, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en
+effet profondément souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du
+roi de Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'était que factice et
+due à l'étude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds.
+
+Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle était, ou plutôt qu'elle
+voulait être, avait-elle déjà laissé le temps et les chagrins imprimer
+leurs sillons expressifs sur son visage.
+
+Elle était néanmoins encore d'une remarquable beauté, beauté de
+physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un
+rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez les illustres, à qui l'on est
+toujours prêt à accorder la suprématie de la beauté physique. Marguerite
+avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple
+et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, était toujours une adorable
+créature.
+
+Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la démarche
+d'une charmante femme.
+
+Aussi elle était idolâtrée à Nérac, où elle importait l'élégance, la joie,
+la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le séjour
+de la province, c'était déjà une vertu dont les provinciaux lui savaient
+le plus grand gré.
+
+Sa cour n'était pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout
+le monde l'aimait à la fois, comme reine et comme femme; et, de fait,
+l'harmonie de ses flûtes et de ses violons, comme la fumée et les reliefs
+de ses festins, étaient pour tout le monde.
+
+Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journées lui
+rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'était perdue pour ceux
+qui l'entouraient.
+
+Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger;
+sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimité
+d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience
+permanente de chacun de ses déportements, sans parents, sans amis,
+Marguerite s'était habituée à vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec
+des semblants d'amour, et à remplacer par la poésie et le bien-être,
+famille, époux, amis et le reste.
+
+Nul excepté Catherine de Médicis, nul excepté Chicot, nul excepté quelques
+ombres mélancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort,
+nul n'eût su dire pourquoi les joues de Marguerite étaient déjà si pâles,
+pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues,
+pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son
+regard autrefois si expressif.
+
+Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus,
+depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son
+honneur.
+
+Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-être encore aux yeux des
+Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, la majesté de cette
+attitude, mieux dessinée par son isolement.
+
+Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, était tout
+instinctif, et venait bien plutôt de la propre conscience de ses torts,
+que des faits du Béarnais. Henri ménageait en elle une fille de France; il
+ne lui parlait qu'avec une obséquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux
+abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et à propos de toutes
+choses, que les procédés d'un mari et d'un ami.
+
+Aussi, la cour de Nérac, comme toutes les autres cours vivant sur les
+relations faciles, débordait-elle d'harmonies au moral et au physique.
+
+Telles étaient les études et les réflexions que faisait, sur des
+apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus
+méticuleux des hommes.
+
+Il s'était présenté d'abord au palais, renseigné par Henri, mais il n'y
+avait trouvé personne. Marguerite, lui avait-on dit, était au bout de
+cette belle allée parallèle au fleuve, et il se rendait dans cette allée,
+qui était la fameuse allée des trois mille pas, par celle des lauriers
+roses.
+
+Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allée, il aperçut au bout, sous un
+bosquet de jasmin d'Espagne, de genêts et de clématites, un groupe
+chamarré de rubans, de plumes et d'épées de velours; peut-être toute cette
+belle friperie était-elle d'un goût un peu usé, d'une mode un peu
+vieillie; mais pour Nérac c'était brillant, éblouissant même. Chicot, qui
+venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil.
+
+Comme un page du roi précédait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ça
+et là avec l'éternelle inquiétude des coeurs mélancoliques, la reine
+reconnut les couleurs de Navarre et l'appela.
+
+-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle.
+
+Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze
+ans à peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite.
+
+-- Madame, dit-il en français, car la reine exigeait qu'on proscrivît le
+patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations
+d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoyé du Louvre à Sa Majesté le roi
+de Navarre, et renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à vous, désire
+parler à Votre Majesté.
+
+Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement
+et avec cette sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre les coeurs
+longtemps froissés.
+
+Chicot était debout et immobile à vingt pas d'elle.
+
+Ses yeux subtils reconnurent au maintien et à la silhouette, car le Gascon
+se dessinait sur le fond orangé du ciel, une tournure de connaissance;
+elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher.
+
+En se retournant toutefois pour donner un adieu à la compagnie, elle fit
+signe du bout des doigts à un des plus richement vêtus et des plus beaux
+gentilshommes.
+
+L'adieu pour tous était réellement un adieu pour un seul.
+
+Mais comme le cavalier privilégié ne paraissait pas sans inquiétude,
+malgré ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une
+femme voit tout:
+
+-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire à ces dames que je
+reviens dans un instant.
+
+Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de
+légèreté que ne l'eût fait un courtisan indifférent.
+
+La reine vint d'un pas rapide à Chicot, qui avait examiné toute cette
+scène, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait,
+sans bouger d'une semelle.
+
+-- Monsieur Chicot! s'écria Marguerite étonnée, en abordant le Gascon.
+
+-- Aux pieds de Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, toujours
+bonne et toujours belle, et toujours reine à Nérac comme au Louvre.
+
+-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu
+l'idée de faire ce miracle.
+
+-- Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on.
+
+-- Je faisais le mort.
+
+-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulièrement
+assez heureuse pour qu'on se souvînt de la reine de Navarre en France?
+
+-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas
+les reines chez nous, quand elles ont votre âge et surtout votre beauté.
+
+-- On est donc toujours galant à Paris?
+
+-- Le roi de France, ajouta Chicot sans répondre à la dernière question,
+écrit même à ce sujet au roi de Navarre.
+
+Marguerite rougit.
+
+-- Il écrit? demanda-t-elle.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et c'est vous qui avez apporté la lettre?
+
+-- Apporté, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous
+expliquera, mais apprise par coeur et répétée de souvenir.
+
+-- Je comprends. Cette lettre était d'importance, et vous avez craint
+qu'elle ne se perdît ou qu'on ne vous la volât?
+
+-- Voilà le vrai, madame; maintenant que Votre Majesté m'excuse, mais la
+lettre était écrite en latin.
+
+-- Oh! très bien! s'écria la reine: vous savez que je sais le latin.
+
+-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?
+
+-- Cher monsieur Chicot, répondit Marguerite, il est fort difficile de
+savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'était pas le seul à
+chercher le mot de l'énigme.
+
+-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait
+fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre,
+quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour.
+
+Chicot se mordit les lèvres.
+
+-- Ah diable! fit-il.
+
+-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite.
+
+-- C'était à lui qu'elle était adressée.
+
+-- Et a-t-il paru la comprendre?
+
+-- Deux mots seulement.
+
+-- Lesquels?
+
+-- _Turennius et Margota._
+
+-- _Turennius et Margota?_
+
+-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre.
+
+-- Alors qu'a-t-il fait?
+
+-- Il m'a envoyé vers vous, madame.
+
+-- Vers moi?
+
+-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop
+importantes pour la faire traduire par un étranger, et qu'il valait mieux
+que ce fût vous, qui étiez la plus belle des savantes et la plus savante
+des belles.
+
+-- Je vous écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je
+vous écoute.
+
+-- Merci, madame: où plaît-il à Votre Majesté que je parle?
+
+-- Ici; non, non, chez moi plutôt: venez dans mon cabinet, je vous prie.
+
+Marguerite regarda profondément Chicot, qui, par pitié pour elle peut-
+être, lui avait d'avance laissé entrevoir un coin de la vérité.
+
+La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers
+l'amour peut-être, avant de subir l'épreuve qui la menaçait.
+
+-- Vicomte, dit-elle à M. de Turenne, votre bras jusqu'au château.
+Précédez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie.
+
+
+
+
+XLVII
+
+LE CABINET DE MARGUERITE
+
+
+Nous ne voudrions pas être accusés de ne peindre que festons et
+qu'astragales et de laisser se sauver à peine le lecteur à travers le
+jardin; mais tel maître, tel logis, et s'il n'a pas été inutile de peindre
+l'allée des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut être de
+quelque intérêt aussi de peindre le cabinet de Marguerite.
+
+Parallèle à celui de Henri, percé de portes de dégagement ouvertes sur des
+chambres et des couloirs, de fenêtres complaisantes et muettes comme les
+portes, fermées par des jalousies de fer à serrures dont les clefs
+tournent sans bruit, voilà pour l'extérieur du cabinet de la reine.
+
+A l'intérieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un goût à la mode
+du jour, des tableaux, des émaux, des faïences, des armes de prix, des
+livres et des manuscrits grecs, latins et français, surchargeant toutes
+les tables, des oiseaux dans leurs volières, des chiens sur les tapis, un
+monde tout entier enfin, végétaux et animaux, vivant d'une commune vie
+avec Marguerite.
+
+Les gens d'un esprit supérieur ou d'une vie surabondante ne peuvent
+marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens,
+chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que
+leur force attractive entraîne dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu
+d'avoir vécu et senti comme les gens ordinaires, ils ont décuplé leurs
+sensations et doublé leur existence.
+
+Certainement Épicure est un héros pour l'humanité; les païens eux-mêmes ne
+l'ont pas compris: c'était un philosophe sévère, mais qui, à force de
+vouloir que rien ne fût perdu dans la somme de nos ressorts et de nos
+ressources, procurait, dans son inflexible économie, des plaisirs à
+quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eût perçu
+que des privations ou des douleurs.
+
+Or, on a beaucoup déclamé contre Épicure sans le connaître, et l'on a
+beaucoup loué, sans les connaître aussi, ces pieux solitaires de la
+Thébaïde qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le
+laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute,
+mais enfin c'est tuer, chose que Dieu défend de toutes ses forces et de
+toutes ses lois.
+
+La reine était femme à comprendre Épicure, en grec, d'abord, ce qui était
+le moindre de ses mérites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille
+douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualité de
+chrétienne, lui donnait lieu à bénir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il
+s'appelât Dieu ou Théos, Jéhovah ou Magog.
+
+Toute cette digression prouve clair comme le our la nécessité où nous
+étions de décrire les appartements de Marguerite.
+
+Chicot fut invité à s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie
+représentant un Amour éparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'était
+pas d'Aubiac, mais qui était plus beau et plus richement vêtu, offrit de
+nouveaux rafraîchissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit
+en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitté la place, de réciter,
+avec une imperturbable mémoire, la lettre du roi de France et de Pologne
+par la grâce de Dieu.
+
+Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en français en même
+temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilité d'en donner la
+traduction latine.
+
+Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus étrange
+possible, afin que la reine fût le plus longtemps possible à la
+comprendre; mais si fort habile qu'il fût à travestir son propre ouvrage,
+Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son
+indignation.
+
+A mesure qu'il avançait dans la lettre, Chicot s'enfonçait de plus en plus
+dans l'embarras qu'il s'était créé; à certains passages scabreux il
+baissait le nez comme un confesseur embarrassé de ce qu'il entend; et à ce
+jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas
+étinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux
+énonciations si positives de tous ses méfaits conjugaux.
+
+Marguerite n'ignorait pas la méchanceté raffinée de son frère; assez
+d'occasions la lui avaient prouvée; elle savait aussi, car elle n'était
+point femme à se rien dissimuler à elle-même, elle savait à quoi s'en
+tenir sur les prétextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait
+fournir encore; aussi, au fur et à mesure que Chicot lisait, la balance
+s'établissait-elle dans son esprit entre la colère légitime et la crainte
+raisonnable.
+
+S'indigner à point, se défier à propos, éviter le danger en repoussant le
+dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'était le grand
+travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot
+continuait sa narration épistolaire.
+
+Il ne faut pas croire que Chicot demeurât le nez éternellement baissé;
+Chicot levait tantôt un oeil, tantôt l'autre, et alors il se rassurait en
+voyant que, sous ses sourcils à demi froncés, la reine prenait tout
+doucement un parti.
+
+Il acheva donc avec assez de tranquillité les salutations de la lettre
+royale.
+
+-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achevé, mon
+frère écrit joliment en latin; quelle véhémence, quel style! Je ne l'eusse
+jamais cru de cette force.
+
+Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a
+l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas.
+
+-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine, à qui tous les langages étaient
+familiers, même celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort
+latiniste, monsieur.
+
+-- Madame, j'ai oublié: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me
+reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article,
+qu'il a un vocatif, et que la tête est du genre neutre.
+
+-- Ah! vraiment! s'écria en entrant un personnage tout hilare et tout
+bruyant.
+
+Chicot et la reine se retournèrent d'un même mouvement.
+
+C'était le roi de Navarre.
+
+-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tête en latin est du genre neutre,
+monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin?
+
+-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'étonne
+comme Votre Majesté.
+
+-- Et moi aussi, dit Margot rêveuse, cela m'étonne.
+
+-- Ce doit être, dit le roi, parce que c'est tantôt l'homme et tantôt la
+femme qui sont les maîtres, et cela selon le tempérament de l'homme ou de
+la femme.
+
+Chicot salua.
+
+-- Voilà certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire.
+
+-- Tant mieux, je suis enchanté d'être plus profond philosophe que je ne
+croyais: maintenant revenons à la lettre; sachez, madame, que je brûle de
+savoir les nouvelles de la cour de France, et voilà justement que ce brave
+monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi....
+
+-- Sans quoi? répéta Marguerite.
+
+-- Sans quoi, je me délecterais, ventre saint-gris! vous savez combien
+j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si
+bien les raconter mon frère Henri de Valois.
+
+Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains.
+
+-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui
+s'apprête à se bien réjouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma
+femme, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre.
+
+-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis à l'aise par cette liberté
+dont les deux époux couronnés lui donnaient l'exemple, que ce latin dans
+lequel est écrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic?
+
+-- Pourquoi cela? demanda le roi.
+
+Puis, se retournant vers sa femme:
+
+-- Eh bien! madame? demanda-t-il.
+
+Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une à une,
+pour la commenter, chacune des phrases tombées de la bouche de Chicot.
+
+-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut terminé
+et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic.
+
+-- Eh quoi! fit Henri, cette chère lettre renfermerait de vilains propos?
+Prenez garde, ma mie, le roi votre frère est un clerc de première force et
+de première politesse.
+
+-- Même lorsqu'il me fait insulter dans ma litière, comme cela est arrivé
+à quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous
+rejoindre, sire.
+
+-- Lorsqu'on a un frère de moeurs sévères lui-même, fit Henri de ce ton
+indéfinissable qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie,
+un frère roi, un frère pointilleux....
+
+-- Doit l'être pour le véritable honneur de sa soeur et de sa maison, car
+enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur,
+occasionnait quelque scandale, vous feriez révéler ce scandale par un
+capitaine des gardes.
+
+-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bénin, dit Henri, je ne
+suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais
+la lettre, la lettre, puisque c'est à moi qu'elle était adressée, je
+désire savoir ce qu'elle contient.
+
+-- C'est une lettre perfide, sire.
+
+-- Bah!
+
+-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour
+brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses
+amis.
+
+-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage
+naturellement si franc et si ouvert d'une défiance affectée, brouiller un
+mari et une femme, vous et moi, donc?
+
+-- Vous et moi, sire.
+
+-- Et en quoi cela, ma mie?
+
+Chicot se sentait sur les épines, et il eût donné beaucoup, quoiqu'il eût
+très faim, pour s'aller coucher sans souper.
+
+-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-même, le nuage va crever!
+
+-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié le
+latin, qu'on a dû lui enseigner cependant.
+
+-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai
+appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage
+de masculin, de féminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu
+expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin.
+
+-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la
+lettre force compliments de toute nature pour moi.
+
+-- Oh! très bien, dit le roi.
+
+-- _Optimè_, fit Chicot.
+
+-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous
+brouiller, madame? car enfin, tant que mon frère Henri vous fera des
+compliments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si l'on disait du mal
+de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je
+comprendrais la politique de mon frère.
+
+-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de
+Henri?
+
+-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je
+connais.
+
+-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde
+insinuant pour arriver à des insinuations calomnieuses contre vos amis et
+les miens.
+
+Et après ces mots audacieusement jetés, Marguerite attendit un démenti.
+
+Chicot baissa le nez, Henri haussa les épaules.
+
+-- Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, vous n'avez pas trop entendu le
+latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon
+frère.
+
+Si doucement et si onctueusement que Henri eût prononcé ces mots, la reine
+de Navarre lui lança un regard plein de défiance.
+
+-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire.
+
+-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est témoin, madame, répondit Henri.
+
+-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons?
+
+-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et
+réduit à mes propres forces, mon Dieu!
+
+-- Eh bien! sire, le roi veut détacher de vous vos meilleurs serviteurs.
+
+-- Je l'en défie.
+
+-- Bravo! sire, murmura Chicot.
+
+-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette étonnante bonhomie qui lui était
+si particulière, que, jusqu'à la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre,
+car mes serviteurs me sont attachés par le coeur et non par l'intérêt. Je
+n'ai rien à leur donner, moi.
+
+-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le
+meilleur retour d'un roi à ses amis.
+
+-- Oui, ma mie, eh bien!
+
+-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux.
+
+-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-à-
+dire s'ils déméritent.
+
+-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils déméritent, sire;
+voilà tout.
+
+-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi?
+
+Chicot baissa de nouveau la tête, comme il faisait dans tous les moments
+scabreux.
+
+-- Je ne puis vous conter cela, sire, répondit Marguerite, sans
+compromettre....
+
+Et elle regarda autour d'elle.
+
+Chicot comprit qu'il gênait et se recula.
+
+-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la
+reine a quelque chose de particulier à me dire, quelque chose de très
+utile pour mon service, à ce que je vois.
+
+Marguerite resta immobile, à l'exception d'un léger signe de tête que
+Chicot crut avoir saisi seul.
+
+Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux époux en s'en allant, il se
+leva et quitta la chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous deux.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+COMPOSITION EN VERSION.
+
+
+Éloigner ce témoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne
+voulait l'avouer, était déjà un triomphe, ou du moins un gage de sécurité
+pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu
+lettré qu'il le voulait paraître, tandis qu'avec son mari tout seul, elle
+pouvait donner à chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que
+tous les scoliastes en _us_ n'en donnèrent jamais à Plaute ou à Perse, ces
+deux énigmes en grands vers du monde latin.
+
+Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tête à tête.
+
+Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquiétude, ni aucun
+soupçon de menace. Décidément le roi ne savait pas le latin.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez.
+
+-- Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc
+pas ainsi.
+
+-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait être un événement; un roi
+n'envoie pas ainsi un messager à un autre roi, sans des raisons de la plus
+haute importance.
+
+-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons là message et messager, ma mie;
+n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir?
+
+-- En projet, oui, sire, dit Marguerite étonnée, mais il n'y a rien là
+d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons.
+
+-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse.
+
+-- Ah!
+
+-- Oui, une battue aux loups.
+
+-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous
+chassez, moi je danse.
+
+-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vérité, il n'y a pas de mal
+à cela.
+
+-- Certainement, mais Votre Majesté dit cela en soupirant.
+
+-- Écoutez-moi, madame.
+
+Marguerite devint tout oreilles.
+
+-- J'ai des inquiétudes.
+
+-- A quel sujet, sire?
+
+-- Au sujet d'un bruit qui court.
+
+-- D'un bruit? Votre Majesté s'inquiète d'un bruit?
+
+-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la
+peine?
+
+-- A moi?
+
+-- Oui, à vous.
+
+-- Sire, je ne vous comprends pas.
+
+-- N'avez-vous rien ouï dire? fit Henri du même ton.
+
+Marguerite se mit à trembler sérieusement que ce ne fût une façon
+d'attaquer de son mari.
+
+-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je
+n'entends jamais que ce qu'on vient corner à mes oreilles. D'ailleurs,
+j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les
+entendrais à peine les écoutant; à plus forte raison me bouchant les
+oreilles quand ils passent.
+
+-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mépriser tous ces bruits?
+
+-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois.
+
+-- Pourquoi nous surtout, madame?
+
+-- Parce que nous autres rois, étant dans tous les discours, nous aurions
+vraiment trop à faire, si nous nous préoccupions.
+
+-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir
+une excellente occasion d'appliquer votre philosophie.
+
+Marguerite crut le moment décisif arrivé: elle rappela tout son courage,
+et d'un ton assez ferme:
+
+-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle.
+
+Henri commença du ton d'un pénitent qui a quelque gros péché à avouer:
+
+-- Vous connaissez le grand intérêt que je porte à ma fille Fosseuse?
+
+-- Ah! ah! s'écria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et
+prenant un air de triomphe. Oui, oui, à la petite Fosseuse, votre amie.
+
+-- Oui, madame, répondit Henri, toujours du même ton, oui, à la petite
+Fosseuse.
+
+-- Ma dame d'honneur?
+
+-- Votre dame d'honneur.
+
+-- Votre folie, votre amour.
+
+-- Ah! vous parlez là, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez
+tout à l'heure.
+
+-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande
+bien humblement pardon.
+
+-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons,
+nous autres rois surtout, grand besoin d'établir ce théorème en axiome;
+ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec.
+
+Et Henri éclata de rire.
+
+Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le
+regard si fin qui l'accompagnait.
+
+Un peu d'inquiétude la reprit.
+
+-- Donc, Fosseuse? dit-elle.
+
+-- Fosseuse est malade, ma mie; et les médecins ne comprennent rien à sa
+maladie.
+
+-- C'est étrange, sire. Fosseuse, d'après le dire de Votre Majesté, est
+toujours restée sage. Fosseuse qui, à vous entendre, aurait résisté à un
+roi, si un roi lui eût parlé d'amour; Fosseuse, cette fleur de pureté, ce
+cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pénétrer jusqu'au fond
+de ses joies et de ses douleurs!
+
+-- Hélas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri.
+
+-- Quoi! s'écria la reine avec cette impétueuse méchanceté que la femme la
+plus supérieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre
+femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de pureté?
+
+-- Je ne dis pas cela, répondit sèchement Henri, Dieu me garde d'accuser
+personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle
+s'obstine à dissimuler aux médecins.
+
+-- Soit aux médecins, mais envers vous, son confident, son père... cela me
+paraît bien singulier.
+
+-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, répondit Henri en reprenant son
+gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge à propos de m'arrêter
+là.
+
+-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner à la tournure de
+l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'était à elle d'accorder un
+pardon quand elle croyait avoir au contraire à en solliciter un, alors,
+sire, je ne sais plus ce que désire Votre Majesté et j'attends qu'elle
+s'explique.
+
+-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter.
+
+Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle était prête à tout entendre.
+
+-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma
+mie....
+
+-- Dites toujours, sire.
+
+-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprès de
+ma fille Fosseuse.
+
+-- Moi, rendre une visite à cette fille que l'on dit avoir l'honneur
+d'être votre maîtresse, honneur que vous ne déclinez pas?
+
+-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous
+feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le
+scandale que vous feriez ne réjouirait point la cour de France, car, dans
+cette lettre du roi mon beau-frère que Chicot m'a récitée, il y avait:
+_Quotidiè scandalum_, c'est-à-dire, pour un triste humaniste comme moi,
+_quotidiennement scandale_.
+
+Marguerite fit un mouvement.
+
+-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est
+presque du français.
+
+-- Mais sire, à qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite.
+
+-- Ah! voilà ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin,
+vous m'aiderez quand nous en serons là, ma mie.
+
+Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tête baissée, la main
+en l'air, Henri avait l'air de chercher naïvement à quelle personne de sa
+cour le _quotidiè scandalum_ pouvait s'appliquer.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde,
+me pousser à une démarche humiliante; au nom de la concorde, j'obéirai.
+
+-- Merci, ma mie, dit Henri, merci.
+
+-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but?
+
+-- Il est tout simple, madame.
+
+-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naïve pour ne
+point le deviner.
+
+-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur,
+couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si
+curieuses et si indiscrètes, qu'on ne sait à quelle extrémité Fosseuse va
+être réduite.
+
+-- Mais elle craint donc quelque chose! s'écria Marguerite, avec un
+redoublement de colère et de haine; elle veut donc se cacher!
+
+-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de
+quitter la chambre des filles d'honneur.
+
+-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer
+les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice.
+
+Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum.
+
+Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laissé retomber sa tête
+et avait repris cette attitude pensive qui avait frappé Marguerite un
+instant auparavant.
+
+-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voilà ces deux noms
+que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_.
+
+Marguerite, cette fois, devint cramoisie.
+
+-- Des calomnies! sire, s'écria-t-elle, allez-vous me répéter des
+calomnies!
+
+-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que
+vous comprenez là des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de
+mon frère qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello
+nomme Loignac_. Décidément il faudra que je me fasse traduire cette lettre
+par un clerc.
+
+-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et
+dites-moi nettement ce que vous attendez de moi.
+
+-- Eh bien, je désirerais, ma mie, que vous séparassiez Fosseuse d'avec
+les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui
+envoyassiez qu'un seul médecin, un médecin discret, le vôtre par exemple.
+
+-- Oh! je vois ce que c'est! s'écria la reine. Fosseuse qui prônait sa
+vertu, Fosseuse qui étalait une menteuse virginité, Fosseuse est grosse et
+prête d'accoucher.
+
+-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous
+qui l'affirmez.
+
+-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'écria Marguerite; votre ton
+insinuant, votre fausse humilité me le prouvent. Mais il est de ces
+sacrifices, fût-on roi, qu'on ne demande point à sa femme. Défaites vous-
+même les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous êtes son complice,
+cela vous regarde: au coupable la peine, et non à l'innocent.
+
+-- Au coupable, bon! voilà que vous me rappelez encore les termes de cette
+affreuse lettre.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur, _nocens_.
+
+-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes,
+conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne
+pas avoir l'esprit aussi orné que j'ai la mémoire sûre!
+
+-- _Ambo nocentes_, répéta tout bas Marguerite, plus pâle que son col de
+dentelles gauderonnées; il a compris, il a compris.
+
+-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon
+frère par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre
+saint-gris! ma mie, c'est bien étonnant que, sachant le latin comme vous
+le savez, vous ne m'ayez point encore donné l'explication de cette phrase
+qui me préoccupe.
+
+-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà....
+
+-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se
+promène sous vos fenêtres et qui regarde en l'air, comme s'il vous
+attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire signe de monter! il est
+fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir.
+
+-- Sire, sire! s'écria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en
+joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et
+tous les calomniateurs de France.
+
+-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me
+semble, et tout à l'heure, vous-même... étiez fort sévère à l'égard de
+cette pauvre Fosseuse.
+
+-- Sévère, moi! s'écria Marguerite.
+
+-- Dame! j'en appelle à vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions être
+indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous
+aimez, moi dans les chasses que j'aime.
+
+-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents.
+
+-- Oh! j'étais bien sûr de votre coeur, ma mie.
+
+-- C'est que vous me connaissez, sire.
+
+-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- La séparer des autres filles?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Lui donner votre médecin à vous?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et pas de garde. Les médecins sont discrets par état, les gardes sont
+bavardes par habitude.
+
+-- C'est vrai, sire.
+
+-- Et si par malheur ce qu'on dit était vrai, et que réellement la pauvre
+fille eût été faible et eût succombé....
+
+Henri leva les yeux au ciel.
+
+-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res
+fragilis mulier_, comme dit l'Évangile.
+
+-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir
+pour les autres femmes.
+
+-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous êtes, en vérité, un modèle
+de perfection et....
+
+-- Et?
+
+-- Et je vous baise les mains.
+
+-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de
+vous seul que je fais un pareil sacrifice.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frère de France
+aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute:
+_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple,
+sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.
+
+Et Henri baisa la main à moitié glacée de Marguerite.
+
+-- Puis s'arrêtant sur le seuil de la porte:
+
+-- Mille tendresses de ma part à Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous
+d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse;
+peut-être ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-être même jamais... ces
+loups sont de mauvaises bêtes; venez, que je vous embrasse, ma mie.
+
+Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant
+stupéfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre.
+
+
+
+
+XLIX
+
+L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE
+
+
+Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet.
+
+Chicot était encore tout agité des craintes de l'explication.
+
+-- Eh bien! Chicot, fit Henri.
+
+-- Eh bien! sire, répondit Chicot.
+
+-- Tu ne sais pas ce que la reine prétend?
+
+-- Non.
+
+-- Elle prétend que ton maudit latin va troubler tout notre ménage.
+
+-- Eh! sire, s'écria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout
+sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin déclamé comme d'un morceau
+de latin écrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois
+réussir à dévorer l'autre.
+
+-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte.
+
+-- A la bonne heure!
+
+-- J'ai bien autre chose à faire, ma foi, que de penser à cela.
+
+-- Votre Majesté préfère se divertir, hein?
+
+-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mécontent du ton avec lequel Chicot
+avait prononcé ce peu de paroles; oui, Ma Majesté aime mieux se divertir.
+
+-- Pardon, mais je gêne peut-être Votre Majesté.
+
+-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les épaules, je t'ai déjà dit
+que ce n'était pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout
+amour, toute guerre, toute politique.
+
+Le regard du roi était si doux, son sourire si caressant, que Chicot se
+sentit tout enhardi.
+
+-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il.
+
+-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du
+Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles!
+
+-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les
+Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard?
+En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises.
+
+-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es
+ambassadeur, que tu représentes le roi Henri III, que le roi Henri III est
+frère de madame Marguerite, et que par conséquent devant toi, par
+convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les
+femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point
+habitué aux ambassadeurs, mon fils.
+
+En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonça d'une voix
+haute:
+
+-- M. l'ambassadeur d'Espagne.
+
+Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi.
+
+-- Ma foi, dit Henri, voilà un démenti auquel je ne m'attendais pas.
+L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici?
+
+-- Oui, répéta Chicot, que diable vient-il faire ici?
+
+-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-être notre voisin l'Espagnol a-
+t-il quelque démêlé de frontière à discuter avec moi.
+
+-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un véritable
+ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi....
+
+-- L'ambassadeur de France céder le terrain à l'Espagnol, et cela en
+Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de
+livres, Chicot, et t'y installe.
+
+-- Mais de là j'entendrai tout malgré moi, sire.
+
+-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien à cacher, moi. A
+propos, vous n'avez plus rien à me dire de la part du roi votre maître,
+monsieur l'ambassadeur?
+
+-- Non, sire, plus rien absolument.
+
+-- C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous
+les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet
+pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes
+oreilles, mon cher Chicot.
+
+Puis il ajouta:
+
+-- D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur
+d'Espagne.
+
+Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des
+livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages.
+
+Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de
+l'ambassadeur de S.M. Philippe II.
+
+Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés
+et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le
+Béarnais s'entendait fort bien à donner audience:
+
+-- Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la
+langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle
+de son pays, à cause des analogies éternelles.
+
+-- Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais.
+
+Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui.
+
+-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique.
+
+-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande.
+
+-- Touchant quel sujet? demanda Henri.
+
+-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.
+
+-- Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles
+étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.
+
+-- Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France.
+
+-- Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort
+bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.
+
+-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de
+signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec
+la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus
+avantageuse.
+
+-- Oui, tranchons le mot, dit Henri.
+
+-- Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions
+du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté.
+
+-- Et moi, puis-je les connaître?
+
+-- Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre.
+
+Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du
+doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.
+
+-- Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis
+demander.
+
+-- Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire.
+
+-- Diable!
+
+-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.
+
+-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!
+
+-- Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la
+proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera.
+
+-- J'écoute, dit Henri.
+
+-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la
+répudie pour soeur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est
+constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre
+Majesté d'aborder ce sujet si délicat....
+
+-- Abordez, abordez.
+
+-- Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre.
+
+Henri fit un mouvement de dénégation.
+
+-- Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits;
+je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour
+sa soeur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un
+capitaine de ses gardes.
+
+-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir?
+
+-- Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour
+femme celle que son frère répudie pour soeur.
+
+Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'oeil effaré,
+attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début.
+
+-- La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de
+Navarre et le roi d'Espagne....
+
+Henri salua.
+
+-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici
+comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et
+Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre
+Majesté.
+
+Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson
+d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa
+fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et
+mourir le sceptre et la fortune des Valois.
+
+L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions
+de son maître.
+
+Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet
+instant, le roi de Navarre reprit:
+
+-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.
+
+-- Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur
+une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose
+de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition.
+
+-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.
+
+-- En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en
+ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se
+faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles
+monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre
+Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon
+maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés
+naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le
+duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est
+raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un
+double mariage; il vous aidera à... -- l'ambassadeur chercha un instant le
+mot propre, -- à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les
+Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre
+Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie.
+
+Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles,
+afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse
+que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou
+sur l'Espagne.
+
+Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.
+
+-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes
+chargé de m'apporter.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Rien autre chose avec?
+
+-- Rien autre chose.
+
+-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majesté le roi d'Espagne.
+
+-- Vous refusez la main de l'infante! s'écria l'Espagnol, avec un
+saisissement pareil à celui que cause la douleur d'une blessure à laquelle
+on ne s'attend pas.
+
+-- Honneur bien grand, monsieur, répondit Henri en relevant la tête, mais
+que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir épousé une fille de
+France.
+
+-- Oui, mais cette première alliance vous approchait du tombeau, sire; la
+seconde vous approche du trône.
+
+-- Précieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je
+n'achèterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi!
+monsieur je tirerais l'épée contre le roi de France, mon beau-frère, pour
+l'Espagnol étranger; quoi! j'arrêterais l'étendard de France dans son
+chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Léon
+achever l'oeuvre qu'il a commencée; quoi! je ferais tuer des frères par
+des frères; j'amènerais l'étranger dans ma patrie! Monsieur, écoutez bien
+ceci: j'ai demandé à mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de
+Guise, qui sont des factieux avides de mon héritage, mais non contre le
+duc d'Anjou, mon beau-frère, mais non contre le roi Henri III, mon ami;
+mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises,
+dites-vous, vous leur prêterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et
+sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi
+d'Espagne veut reconquérir les Flandres qui lui échappent; qu'il fasse ce
+qu'a fait son père Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France
+pour aller réclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi
+Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a
+fait le roi François Ier. Je veux le trône de France, dit Sa Majesté
+catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide à le
+conquérir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgré
+toutes les majestés du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites à mon
+frère Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je
+lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul
+instant capable de les accepter.
+
+Adieu, monsieur.
+
+[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.]
+
+L'ambassadeur demeurait stupéfait; il balbutia:
+
+-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dépend
+d'une mauvaise parole.
+
+-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre
+ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si légère, que je
+ne la sentirais même pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs,
+à ce moment-là, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille.
+
+Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maître que j'ai des
+ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu.
+
+Et le Béarnais, redevenant, non pas lui-même, mais l'homme que l'on
+connaissait en lui, après s'être un instant laissé dominer par la chaleur
+de son héroïsme, le Béarnais, souriant avec courtoisie, reconduisit
+l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet.
+
+
+
+
+L
+
+LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE
+
+
+Chicot était plongé dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point,
+Henri resté seul, à sortir de son cabinet.
+
+Le Béarnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'épaule.
+
+-- Eh bien, maître Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois
+tiré?
+
+-- A merveille, sire, répliqua Chicot encore étourdi. Mais, en vérité,
+pour un roi qui ne reçoit pas souvent d'ambassadeurs, il paraît que, quand
+vous les recevez, vous les recevez bons.
+
+-- C'est pourtant mon frère Henri qui me vaut ces ambassadeurs-là.
+
+-- Comment cela, sire?
+
+-- Oui, s'il ne persécutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres
+ne songeraient pas à la persécuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne
+n'avait pas su l'injure publique faite à la reine de Navarre, quand un
+capitaine des gardes a fouillé sa litière, crois-tu qu'on viendrait me
+proposer de la répudier?
+
+-- Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, que tout ce que l'on
+tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui
+existe entre vous et la reine.
+
+-- Eh! mon ami, l'intérêt qu'on a à nous brouiller est clair....
+
+-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pénétrant que vous le
+croyez.
+
+-- Sans doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est que je répudie sa
+soeur.
+
+-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne
+croyais pas venir à si bonne école.
+
+-- Tu sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma femme, Chicot.
+
+-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais.
+
+-- Que cette dot se composait de trois cent mille écus d'or.
+
+-- Joli denier.
+
+-- Et de plusieurs villes de sûreté, et, entre ces villes, celle de
+Cahors.
+
+-- Jolie ville, mordieu!
+
+-- J'ai réclamé, non pas mes trois cent mille écus d'or, tout pauvre que
+je suis, je me prétends plus riche que le roi de France, mais Cahors.
+
+-- Ah! vous avez réclamé Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien
+fait, et à votre place, j'eusse fait comme vous.
+
+-- Et voilà pourquoi, dit le Béarnais avec son fin sourire, voilà
+pourquoi... Comprends-tu maintenant?
+
+-- Non, le diable m'emporte!
+
+-- Voilà pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je
+la répudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par
+conséquent plus de trois cent mille écus, plus de villes, et surtout plus
+de Cahors. C'est une façon comme une autre d'éluder sa parole, et mon
+frère de Valois est fort adroit à ces sortes de pièges.
+
+-- Vous aimeriez cependant fort à tenir cette place, n'est-ce pas, sire?
+dit Chicot.
+
+-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royauté de Béarn? une pauvre
+petite principauté que l'avarice de mon beau-frère et de ma belle-mère ont
+tellement rognée, que le titre de roi qui y est attaché est devenu un
+titre ridicule.
+
+-- Oui, tandis que Cahors ajoute à cette principauté....
+
+-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion.
+
+-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous
+soyez brouillé ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la
+remettra jamais, et à moins que vous ne la preniez....
+
+-- Oh! s'écria Henri, je la prendrais bien, si elle n'était si forte, et
+surtout si je ne haïssais la guerre.
+
+-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot.
+
+Henri arma son visage d'une impénétrable naïveté.
+
+-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armée...
+que je n'ai pas.
+
+-- Écoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des
+douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre
+Cahors, où est M. de Vezin, il faudrait être un Annibal ou un César, et
+Votre Majesté....
+
+-- Eh bien! Ma Majesté?... demanda Henri avec son narquois sourire.
+
+-- Votre Majesté l'a dit, elle n'aime pas la guerre.
+
+Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de mélancolie;
+mais, comprimant aussitôt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main
+noircie par le hâle sa barbe brune, en disant:
+
+-- Jamais je n'ai tiré l'épée, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je
+suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un
+contraste singulier, j'aime à m'entretenir de choses de guerre: c'est de
+mon sang cela. Saint Louis, mon ancêtre, avait ce bonheur, qu'étant pieux
+d'éducation et doux de nature, il devenait à l'occasion un rude jouteur de
+lance, une vaillante épée. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin,
+qui est un César et un Annibal, lui.
+
+-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser,
+mais encore vous inquiéter. Je ne vous ai parlé de M. de Vezin que pour
+éteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des
+affaires eussent pu faire naître dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est
+si bien défendue et si bien gardée, parce que c'est la clef du Midi.
+
+-- Hélas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien!
+
+-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie à la sécurité
+de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posséder greniers, celliers, coffres-
+forts, granges, logements et relations; posséder Cahors, c'est avoir tout
+pour soi; ne point posséder Cahors, c'est avoir tout contre soi.
+
+-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voilà pourquoi
+j'avais si grande envie de posséder Cahors, que j'ai dit à ma pauvre mère
+d'en faire une des conditions _sine quâ non_ de mon mariage. Tiens! voilà
+que je parle latin à présent. Cahors était donc l'apanage de ma femme: on
+me l'avait promis, on me le devait.
+
+-- Sire, devoir et payer... fit Chicot.
+
+-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien différentes, mon
+ami, de sorte que ton opinion, à toi, est que l'on ne me paiera point.
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Diable! fit Henri.
+
+-- Et franchement... continua Chicot.
+
+-- Eh bien!
+
+-- Franchement, on aura raison, sire.
+
+-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami?
+
+-- Parce que vous n'avez pas su faire votre métier de roi, épouseur d'une
+fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot
+d'abord et remettre vos villes ensuite.
+
+-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc
+pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marié que
+l'on veut égorger la nuit même de ses noces ne songe pas tant à sa dot
+qu'à sa vie.
+
+-- Bon! fit Chicot; mais depuis?
+
+-- Depuis? demanda Henri.
+
+-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter
+de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il
+fallait, au lieu de faire l'amour, négocier. C'est moins amusant, je le
+sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vérité, sire, autant
+pour le roi mon maître que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri
+de Navarre un allié fort, Henri de France serait plus fort que tout le
+monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se réunir
+dans un même intérêt politique, quitte à débattre leurs intérêts religieux
+après; catholiques et protestants, c'est-à-dire les deux Henri, feraient à
+eux deux trembler le genre humain.
+
+-- Oh! moi, dit Henri avec humilité, je n'aspire à faire trembler
+personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-même... Mais tiens, Chicot,
+ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas
+Cahors, eh bien! je m'en passerai.
+
+-- C'est dur, mon roi!
+
+-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-même que jamais Henri ne me rendra
+cette ville.
+
+-- Je le pense, sire, j'en suis sûr, et cela pour trois raisons.
+
+-- Dis-les-moi, Chicot.
+
+-- Volontiers. La première, c'est que Cahors est une ville de bon produit;
+que le roi de France aimera mieux se la réserver que de la donner à qui
+que ce soit.
+
+-- Ce n'est pas tout à fait honnête cela, Chicot.
+
+-- C'est royal, sire.
+
+-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plaît?
+
+-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des
+animaux.
+
+-- Je me souviendrai de ce que tu me dis là, mon bon Chicot, si jamais je
+me fais roi. Ta seconde raison, mon fils?
+
+-- La voici: madame Catherine....
+
+-- Elle se mêle donc toujours de politique, ma bonne mère Catherine?
+interrompit Henri.
+
+-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille à Paris qu'à
+Nérac, près d'elle que près de vous.
+
+-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manière,
+madame Catherine.
+
+-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire.
+
+-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais
+songé à cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de
+France, au besoin, est un otage. Eh bien?
+
+-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du
+séjour. Nérac est une ville fort agréable, qui possède un parc charmant et
+des allées comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privée
+de ressources, s'ennuiera à Nérac, et regrettera le Louvre.
+
+-- J'aime mieux ta première raison, Chicot, dit Henri en secouant la tête.
+
+-- Alors je vais vous dire la troisième.
+
+Entre le duc d'Anjou qui cherche à se faire un trône et qui remue la
+Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et
+qui remuent la France; entre Sa Majesté le roi d'Espagne, qui voudrait
+tâter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de
+Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain équilibre.
+
+-- En vérité! moi, sans poids.
+
+-- Justement. Voyez plutôt la république suisse. Devenez puissant, c'est-
+à-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un
+contrepoids, vous serez un poids.
+
+-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-là, Chicot, et elle est parfaitement
+bien déduite. Tu es véritablement clerc, Chicot.
+
+-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en
+eût, du compliment, et se laissant aller à cette bonhomie royale à
+laquelle il n'était point accoutumé.
+
+[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. --
+PAGE 93.]
+
+-- Voilà donc l'explication de ma situation? dit Henri.
+
+-- Complète, sire.
+
+-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui espérais
+toujours, comprends-tu?
+
+-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser
+d'espérer, au contraire!
+
+-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette créance du roi de France, ce que
+je fais pour ceux de mes métayers qui ne peuvent me solder le fermage; je
+mets un P à côté de leur nom.
+
+-- Ce qui veut dire payé.
+
+-- Justement.
+
+-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir.
+
+Henri soupira.
+
+-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut
+vivre en Béarn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.
+
+-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous êtes un prince sage, un
+roi philosophe... Mais quel est ce bruit?
+
+-- Du bruit? où cela?
+
+-- Mais dans la cour, ce me semble.
+
+-- Regarde par la fenêtre, mon ami, regarde.
+
+Chicot s'approcha de la croisée.
+
+-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrés.
+
+-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant.
+
+-- Votre Majesté a ses pauvres?
+
+-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charité? Pour n'être point
+catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrétien.
+
+-- Bravo! sire.
+
+-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumône, puis nous
+remonterons souper.
+
+-- Sire, je vous suis.
+
+-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, près de mon épée, vois-tu?
+
+-- Je la tiens, sire....
+
+-- A merveille.
+
+Ils descendirent donc: la nuit était venue. Le roi, tout en marchant,
+paraissait soucieux, préoccupé.
+
+Chicot le regardait et s'attristait de cette préoccupation.
+
+-- Où diable ai-je eu l'idée, se disait-il à lui-même, d'aller porter
+politique à ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en vérité!
+Absurde bélître que je suis, va!
+
+Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de
+mendiants qui avait été signalé par Chicot.
+
+C'était, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de
+costumes différents; des gens qu'un inhabile observateur eût remarqués à
+leur voix, à leur pas, à leurs gestes, pour des bohémiens, des étrangers,
+des passants insolites, et qu'un observateur eût reconnus, lui, pour des
+gentilshommes déguisés.
+
+Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe.
+
+Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe.
+
+Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour, avec un air d'humilité qui
+n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adressé au
+roi lui seul, comme pour lui dire:
+
+-- Sous l'enveloppe le coeur brûle.
+
+Henri répondit par un signe de tête, puis introduisant l'index et le pouce
+dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce.
+
+-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire?
+
+-- Oui, mon ami, je le sais.
+
+-- Peste! vous êtes riche.
+
+-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces
+pièces d'or me servent à deux aumônes? Je suis pauvre, au contraire,
+Chicot, et je suis forcé de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui
+dure.
+
+-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pièces sont
+des moitiés de pièces coupées avec des dessins capricieux.
+
+-- Oh! je suis comme mon frère de France, qui s'amuse à découper des
+images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, à rogner
+mes ducats. Un Béarnais pauvre et honnête est industrieux comme un juif.
+
+-- C'est égal, sire, dit Chicot en secouant la tête, car il devinait
+quelque nouveau mystère caché là-dessous; c'est égal, voilà une singulière
+façon de faire l'aumône.
+
+-- Tu ferais autrement, toi?
+
+-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de séparer chaque pièce, je la
+donnerais entière en disant: Voilà pour deux!
+
+-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire
+du bien.
+
+-- Enfin! murmura Chicot, résumant par ce mot, qui est la quintessence de
+toutes les philosophies, son opposition aux idées bizarres du roi.
+
+Henri prit donc une demi-pièce d'or dans la bourse, et, se plaçant devant
+le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son
+maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans
+l'interroger du regard.
+
+-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant.
+
+-- Combien? demanda le roi.
+
+-- Cinq cents.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la pièce et en prit une autre dans la bourse.
+
+Le mendiant salua plus bas encore que la première fois, et s'éloigna.
+
+Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilité.
+
+-- Auch, dit-il en saluant.
+
+-- Combien?
+
+-- Trois cent cinquante.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la seconde pièce, et en prit une autre dans la
+bourse.
+
+Le second disparut comme le premier. Un troisième s'approcha et salua.
+
+-- Narbonne, dit-il.
+
+-- Combien?
+
+-- Huit cents.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la troisième pièce et en prit une autre dans la
+bourse.
+
+-- Montauban, dit un quatrième.
+
+-- Combien?
+
+-- Six cents.
+
+-- Cahors.
+
+Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcèrent un nom, reçurent
+l'étrange aumône, et accusèrent un chiffre dont le total monta à huit
+mille.
+
+A chacun d'eux Henri répondit: Cahors, sans qu'une seule fois
+l'accentuation de sa voix variât dans la prononciation du mot.
+
+La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pièces dans la bourse,
+plus de mendiants dans la cour.
+
+-- Voilà, dit Henri.
+
+-- C'est tout, sire?
+
+-- Oui, j'ai fini.
+
+Chicot tira le roi par la manche.
+
+-- Sire? dit-il.
+
+-- Eh bien!
+
+-- M'est-il permis d'être curieux?
+
+-- Pourquoi pas? La curiosité est chose naturelle.
+
+-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur répondiez-vous?
+
+Henri sourit.
+
+-- C'est qu'en vérité, tout est mystère ici.
+
+-- Tu trouves?
+
+-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumône de cette façon.
+
+-- C'est l'habitude à Nérac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque
+ville a son usage.
+
+-- Singulier usage, sire.
+
+-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que
+tu vois courent le pays pour recevoir des aumônes; mais ils sont tous
+d'une ville différente.
+
+-- Après, sire?
+
+-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au même, ils me disent le
+nom de leur ville; de cette façon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis
+répartir également mes bienfaits et je suis utile à tous les malheureux de
+toutes les villes de mon État.
+
+-- Voilà qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent;
+mais pourquoi à tous répondez-vous Cahors?
+
+-- Ah! répliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joué; je leur
+ai répondu: Cahors?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Tu crois?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parlé de Cahors j'ai toujours
+ce mot à la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne
+peut avoir et qu'on désire ardemment: on y songe, et on les nomme en y
+songeant.
+
+-- Hum! fit Chicot en regardant avec défiance du côté par où les mendiants
+avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire;
+il y a encore, outre cela....
+
+-- Comment! il y a encore quelque chose?
+
+-- Il y a ce chiffre que chacun prononçait, et qui, additionné, fait un
+total de plus de huit mille.
+
+-- Ah! quant à ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris,
+à moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divisés par
+corporations, à moins qu'ils n'aient accusé le chiffre des membres de
+chacune de ces corporations, ce qui me paraît probable.
+
+-- Sire! sire!
+
+-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, à mon avis, comme de
+manger et de boire. Nous chercherons à table, et tu verras que si mes
+pistoles sont rognées, mes bouteilles sont pleines.
+
+Le roi siffla un page et demanda son souper.
+
+Puis, passant familièrement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans
+son cabinet, où le souper était servi.
+
+En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les
+fenêtres et ne vit pas de lumière.
+
+-- Page, dit-il, Sa Majesté la reine n'est-elle point au logis?
+
+-- Sa Majesté, répondit le page, est allée voir mademoiselle de
+Montmorency, que l'on dit fort malade.
+
+-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur.
+Viens souper, Chicot, viens.
+
+
+
+
+LI
+
+LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE
+
+
+Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la
+pensée ni sur le coeur, et quand il était dans ces dispositions d'esprit,
+c'était un excellent convive que le Béarnais.
+
+[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.]
+
+Quant à Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquiétude
+qui l'avait pris à l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait
+suivi dans la cour, qui s'était augmenté à la distribution de l'or aux
+mendiants, et qui ne l'avait pas quitté depuis.
+
+Henri avait voulu que son compère Chicot soupât seul à seul avec lui; à la
+cour du roi Henri, il s'était toujours senti un grand faible pour Chicot,
+un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit;
+et Chicot, de son côté, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants à mot
+d'ordre et les pièces d'or rognées, Chicot avait une grande sympathie pour
+le roi de Navarre.
+
+Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon
+convive, Chicot résolut de se ménager un peu, lui, de façon à ne rien
+laisser passer de ce que la liberté du repas et la chaleur des vins
+inspiraient de saillies au Béarnais.
+
+Henri but sec, et il avait une façon d'entraîner ses convives qui ne
+permettait guère à Chicot de rester en arrière de plus d'un verre de vin
+sur trois.
+
+-- Mais c'était, on le sait, une tête de fer que la tête de mons Chicot.
+
+Quant à Henri de Navarre, tous ces vins étaient vins de pays, disait-il,
+et il les buvait comme petit-lait.
+
+Tout cela était assaisonné de force compliments qu'échangeaient entre eux
+les deux convives.
+
+-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est
+aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans
+cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne!
+
+-- Si ma femme était ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je
+vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle
+partie de ma vie est celle que tu ne vois pas.
+
+-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majesté.
+
+Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant.
+
+-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on prétend que je règne beaucoup plus
+sur mes sujettes que sur mes sujets.
+
+-- C'est la vérité, sire, et pourtant cela m'étonne.
+
+-- En quoi, mon compère?
+
+-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les
+grands rois.
+
+-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que
+remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour à prendre,
+c'est toujours le plus rapproché de moi; si c'est du vin que je choisis,
+c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta santé, Chicot!
+
+-- Sire, vous me faites honneur, répondit Chicot, en vidant son verre
+jusqu'à la dernière goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui
+semblait pénétrer au plus profond de la pensée.
+
+-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles
+dans mon ménage, compère!
+
+-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous
+adorent, sire!
+
+-- Elles sont mes voisines, Chicot.
+
+-- Eh! eh! sire, il résulte de cet axiome que si vous habitiez Saint-
+Denis, au lieu d'habiter Nérac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi
+tranquille qu'il le fait.
+
+Henri s'assombrit.
+
+-- Le roi! que me dites-vous là, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi!
+est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je désire Cahors,
+c'est vrai, mais parce que Cahors est à ma porte: toujours mon système,
+Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois levé, je ne me sens plus
+désireux de rien.
+
+-- Ventre de biche! sire, répondit Chicot, cette ambition des choses à la
+portée de la main ressemble fort à celle de César Borgia, qui cueillait un
+royaume ville à ville, disant que l'Italie était un artichaut qu'il
+fallait manger feuille à feuille.
+
+-- Ce César Borgia n'était pas un si mauvais politique, ce me semble,
+compère, dit Henri.
+
+-- Non, mais c'était un fort dangereux voisin et un fort méchant frère.
+
+-- Ah ça! mais me compareriez-vous à un fils de pape, moi chef des
+huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur.
+
+-- Sire, je ne vous compare à personne.
+
+-- Pour quelle raison?
+
+-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera
+à un autre qu'à vous-même. Vous êtes ambitieux, sire.
+
+-- Quelle bizarrerie! fit le Béarnais; voilà un homme qui, à toute force,
+veut me forcer de désirer quelque chose.
+
+-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je désire de tout mon coeur
+que Votre Majesté ne désire rien.
+
+-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle à Paris? n'est-ce pas?
+
+-- Rien, sire.
+
+-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi.
+
+-- Si votre Majesté me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne
+demande pas mieux que de lui donner huit jours.
+
+-- Huit jours: eh bien, soit, compère: dans huit jours vous me connaîtrez
+comme un frère. Buvons, Chicot.
+
+-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commençait à renoncer à la
+prétention qu'il avait eue d'abord de griser le roi.
+
+-- Alors, je vous quitte, compère, dit Henri; un homme ne doit plus rester
+à table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je.
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de
+douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot?
+
+-- Pas beaucoup, sire; et vous?
+
+-- J'en suis passionné, moi, depuis mon séjour à la cour du roi Charles
+IX.
+
+-- Pourquoi Votre Majesté me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime
+la chasse? demanda Chicot.
+
+-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi.
+
+-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais....
+
+-- Oh! compère, soyez tranquille, cette chasse est faite pour réjouir les
+yeux et le coeur de tout homme d'épée. Je suis bon chasseur, Chicot, et je
+tiens à ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez
+me connaître, dites-vous?
+
+-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands désirs, je l'avoue.
+
+-- Eh bien! c'est un côté sous lequel vous ne m'avez pas encore étudié.
+
+-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi.
+
+-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous dérange.
+
+-- Quelque affaire importante, sire.
+
+-- Une affaire! à moi! lorsque je suis à table! Il est étonnant, ce cher
+Chicot, pour se croire toujours à la cour de France. Chicot, mon ami,
+sache une chose, c'est qu'à Nérac....
+
+-- Eh bien! sire?
+
+-- Quand on a bien soupé, l'on se couche.
+
+-- Mais ce page?
+
+-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires?
+
+-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher.
+
+Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hôte.
+
+Cette hâte à le renvoyer parut suspecte à Chicot, à qui toute chose
+d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commençait à
+paraître suspecte. Il résolut donc de ne sortir du cabinet que le plus
+tard qu'il pourrait.
+
+-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est étonnant, sire.
+
+Le Béarnais sourit.
+
+-- Qu'y a-t-il d'étonnant, compère?
+
+-- Ventre de biche! la tête me tourne. Tant que j'étais assis, cela allait
+à merveille; mais, à cette heure que je suis levé, brrr.
+
+-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que goûter le vin.
+
+-- Bon! goûter, sire. Vous appelez cela goûter. Bravo, sire. Ah! vous êtes
+un rude buveur, et je vous rends hommage, comme à mon seigneur suzerain!
+Bon! vous appelez cela goûter, vous?
+
+-- Chicot, mon ami, dit le Béarnais, essayant de s'assurer, par un de ces
+regards subtils qui n'appartenaient qu'à lui, si Chicot était
+véritablement ivre, ou faisait semblant de l'être, Chicot, mon ami, je
+crois que ce que tu as de mieux à faire maintenant, c'est de t'aller
+coucher.
+
+-- Oui, sire, bonsoir, sire.
+
+-- Bonsoir, Chicot, et à demain.
+
+-- Oui, sire, à demain, et Votre Majesté a raison, ce que Chicot a de
+mieux à faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire.
+
+Et Chicot se coucha sur le plancher.
+
+En voyant cette résolution de son convive, Henri jeta un regard vers la
+porte.
+
+Si rapide qu'eut été ce regard, Chicot le saisit, au passage.
+
+Henri s'approcha de Chicot.
+
+-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'aperçois pas d'une
+chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit.
+
+-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas à si peu.
+
+-- Alors tu ne t'aperçois pas de deux choses?
+
+-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde?
+
+-- C'est que j'attends quelqu'un.
+
+-- Pour souper? soit! soupons.
+
+Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever.
+
+-- Ventre saint-gris! s'écria Henri, comme tu as l'ivresse subite,
+compère! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente.
+
+-- Elle! fit Chicot, qui, elle?
+
+-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction à la porte,
+là....
+
+-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit
+Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gâté,
+voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais.
+
+-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. Là, bien, lève-toi
+et va-t'en, car j'ai une bonne nuit à passer, entends-tu? toute une nuit.
+
+Chicot se leva et gagna la porte en trébuchant.
+
+-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit.
+
+-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien.
+
+-- Et vous, sire....
+
+-- Chuuut!
+
+-- Oui, oui, chuuut!
+
+Et il ouvrit la porte.
+
+-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre.
+Va.
+
+-- Merci, sire.
+
+Et Chicot sortit, après avoir salué aussi bas que peut le faire un homme
+ivre.
+
+Mais, aussitôt la porte refermée derrière lui, toute trace d'ivresse
+disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout à coup, il colla son
+oeil à la large serrure.
+
+Henri était déjà occupé d'ouvrir la porte à l'inconnue que Chicot, curieux
+comme un ambassadeur, voulait connaître à toute force.
+
+Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra.
+
+Et lorsque cet homme eut ôté son chapeau, Chicot reconnut la noble et
+sévère figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de
+Henri de Navarre.
+
+-- Ah! diable! fit Chicot, voilà qui va surprendre notre amoureux et le
+gêner, certes, plus que je ne le gênais moi-même.
+
+Mais le visage de Henri, à cette apparition, n'exprima que la joie; il
+serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dédain et fit
+asseoir Mornay auprès de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant à
+s'approcher de sa maîtresse.
+
+Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le
+conseiller; mais tout à coup, et avant que Mornay eût parlé, il se leva et
+lui faisant signe d'attendre, il alla à la porte et poussa les verrous
+avec une circonspection qui donna beaucoup à penser à Chicot.
+
+Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres
+que le ministre fit successivement passer sous ses yeux.
+
+Le roi alluma d'autres bougies, et se mit à écrire et à pointer les cartes
+de géographie.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, voilà la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de
+biche! si elles ressemblent toutes à celles-là, Henri de Valois pourra
+bien en passer quelques-unes de mauvaises.
+
+En ce moment, il entendit marcher derrière lui; c'était le page qui
+gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi.
+
+Dans la crainte d'être surpris, s'il demeurait plus longtemps aux écoutes,
+Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre à l'enfant.
+
+D'ailleurs, il n'avait plus rien à apprendre; l'apparition de Duplessis
+lui avait tout dit.
+
+-- Venez avec moi, s'il vous plaît, monsieur, dit d'Aubiac, je suis chargé
+de vous conduire à votre appartement.
+
+Et il conduisit Chicot au second étage, où son logis avait été préparé.
+
+Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitié des lettres composant
+cette énigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir,
+il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant
+aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguière d'argent,
+sa lumière azurée sur le fleuve et sur les prairies.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri
+conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout
+est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour
+politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir.
+
+Henri est astucieux, son intelligence touche au génie; il a des
+intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa
+réponse si noble à l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il
+pense, et si même il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement
+d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi caché, je n'ai pu
+sentir.
+
+Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque
+agent. Ces mendiants n'étaient ni plus ni moins que des gentilshommes
+déguisés. Leurs pièces d'or si artistement découpées sont des gages de
+reconnaissance, des mots d'ordre palpables.
+
+Henri feint d'être amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupé à faire
+l'amour, il passe ses nuits à travailler avec Mornay, qui ne dort jamais
+et qui ne connaît pas l'amour.
+
+Voilà ce que j'avais à voir, je l'ai vu.
+
+La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connaît et les
+tolère, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-être de tous à
+la fois. N'étant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des
+capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur
+laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux.
+
+Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait
+bien de ne pas dormir.
+
+Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel
+Dieu, en donnant le génie de l'intrigue, a oublié de donner la vigueur
+d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout
+jeune, il a été conduit aux armées, on s'accorde à raconter qu'il ne
+pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle.
+
+Heureusement répéta Chicot.
+
+Car dans les temps où nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme
+avait le bras, cet homme serait le roi du monde.
+
+Il y a bien Guise. Celui-là possède les deux valeurs: il a le bras et
+l'intrigue, lui; mais il a le désavantage d'être connu pour brave et
+habile, tandis que du Béarnais nul ne se défie.
+
+Moi seul je l'ai deviné.
+
+Et Chicot se frotta les mains.
+
+-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant deviné, je n'ai plus rien à faire ici,
+moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et
+doucement sortir de la ville.
+
+Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter
+d'avoir en une journée accompli leur mission tout entière; moi, je l'ai
+fait.
+
+Donc je sortirai de Nérac, et une fois hors de Nérac je galoperai jusqu'en
+France.
+
+Il dit et commença de rechausser ses éperons, qu'il avait détachés au
+moment de se présenter devant le roi.
+
+
+
+
+LII
+
+DE L'ÉTONNEMENT QU'ÉPROUVA CHICOT D'ÊTRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE
+NÉRAC
+
+
+Chicot, ayant bien arrêté sa résolution de quitter incognito la cour du
+roi de Navarre, commença de faire son petit paquet de voyage.
+
+Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que
+l'on va plus vite toutes les fois que l'on pèse moins.
+
+Assurément, son épée était la plus lourde portion du bagage qu'il
+emportait.
+
+-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-même tout
+en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que
+j'ai vu et par conséquent de ce que je crains?
+
+Deux jours pour arriver jusqu'à une ville de laquelle un bon gouverneur
+fasse partir des courriers ventre à terre.
+
+Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre
+parle tant et qui l'occupe à si juste titre.
+
+Une fois là, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont
+qu'une certaine mesure.
+
+Je me reposerai donc à Cahors, et les chevaux courront pour moi.
+
+Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la légèreté, du sang-froid. Tu
+croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'à la moitié,
+et encore!
+
+Cela dit, Chicot éteignit sa lumière, ouvrit le plus doucement qu'il put
+sa porte et se mit à sortir à tâtons.
+
+C'était un habile stratégiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac,
+jeté un regard à droite, un regard à gauche, un regard devant, un regard
+derrière, et reconnu toutes les localités.
+
+Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier,
+la cour.
+
+Mais Chicot n'eut pas plus tôt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il
+heurta quelque chose qui se dressa aussitôt.
+
+Ce quelque chose était un page couché sur la natte en dehors de la
+chambre, et qui, réveillé, se mit à dire:
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir.
+
+Chicot reconnu d'Aubiac.
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais écartez-vous un peu, s'il
+vous plaît, j'ai envie de me promener.
+
+-- Ah! mais, c'est qu'il est défendu de se promener la nuit dans le
+château, monsieur Chicot.
+
+-- Pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur d'Aubiac?
+
+-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants.
+
+-- Diable!
+
+-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au
+lieu de dormir.
+
+-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant
+sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et
+ambassadeur très fatigué d'avoir parlé latin avec la reine et soupé avec
+le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur;
+laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand désir de me promener.
+
+-- Dans la ville, monsieur Chicot?
+
+-- Oh! non, dans les jardins.
+
+-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus
+défendu que dans la ville.
+
+-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment à vous faire, vous êtes
+d'une vigilance bien grande à votre âge. Vous n'avez donc rien qui vous
+occupe?
+
+-- Non.
+
+-- Vous n'êtes donc ni joueur ni amoureux?
+
+-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour être amoureux, il
+faut une maîtresse.
+
+-- Assurément, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche.
+
+Le page le regardait faire.
+
+-- Cherchez bien dans votre mémoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie
+que vous y trouverez quelque femme charmante à qui je vous prie d'acheter
+force rubans et de donner force violons avec ceci.
+
+Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'étaient pas
+rognées comme celles du Béarnais.
+
+-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez
+de la cour de France, vous avez des manières auxquelles on ne saurait rien
+refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de
+bruit.
+
+Chicot ne se le fit point dire à deux fois, il glissa comme une ombre dans
+le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrivé au bas du
+péristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise.
+
+Cet homme fermait la porte par le poids même de son corps; essayer de
+passer eût été folie.
+
+-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne
+m'as point prévenu.
+
+Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil très léger:
+il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantôt un bras, tantôt une
+jambe; une fois même il étendit le bras comme un homme qui menace de
+s'éveiller.
+
+Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par
+laquelle, grâce à ses longues jambes et à un poignet solide, il put
+s'évader sans passer par la porte.
+
+Il aperçut enfin ce qu'il désirait.
+
+C'était une de ces fenêtres cintrées qu'on appelle impostes, et qui était
+demeurée ouverte, soit pour laisser pénétrer l'air, soit parce que le roi
+de Navarre, propriétaire assez peu soigneux, n'avait pas jugé à propos
+d'en renouveler les vitres.
+
+Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tâtonnant,
+chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le
+pied comme sur des échelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent
+son adresse et sa légèreté, sans faire plus de bruit que n'en eût fait une
+feuille sèche frôlant la muraille sous le souffle du vent d'automne.
+
+Mais l'imposte était d'une convexité disproportionnée, si bien que
+l'ellipse n'en était pas égale à celle du ventre et des épaules de Chicot,
+bien que le ventre fût absent et que les épaules, souples comme celles
+d'un chat, semblassent se démettre et se fondre dans les chairs pour
+occuper moins d'espace.
+
+Il en résulta que lorsque Chicot eut passé la tête et une épaule, et lâché
+du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre,
+sans pouvoir reculer ni avancer.
+
+Il commença alors une série d'efforts dont le premier résultat fut de
+déchirer son pourpoint et d'entamer sa peau.
+
+Ce qui rendait la position plus difficile, c'était l'épée dont la poignée
+ne voulait point passer, faisant un crampon intérieur qui retenait Chicot
+collé sur le châssis de l'imposte.
+
+Chicot réunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie,
+pour détacher l'agrafe de son baudrier, mais c'était sur cette agrafe
+justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre;
+il réussit à couler son bras derrière son dos et à tirer l'épée du
+fourreau; une fois l'épée tirée, il fut plus facile de trouver, grâce à ce
+corps anguleux, un interstice par où se glissa la poignée, l'épée alla
+donc tomber la première sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture
+comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains.
+
+Toute cette lutte de l'homme contre les mâchoires ferrées de l'imposte ne
+s'était point exécutée sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se
+trouva-t-il face à face avec un soldat.
+
+-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda
+celui-ci en lui présentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien.
+
+-- Encore! pensa Chicot.
+
+Puis, songeant à l'intérêt que lui avait témoigné ce brave homme:
+
+-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun.
+
+-- C'est bien heureux, dit le soldat, je défie que qui que ce soit
+accomplisse un pareil tour sans se casser la tête; en vérité, il n'y avait
+que vous pour cela, monsieur Chicot.
+
+-- Mais d'où diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant
+toujours de passer.
+
+-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai
+demandé: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi?
+
+-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on répondu; voilà comment je le sais.
+
+-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis très
+pressé, mon ami, tu permettras....
+
+-- Quoi, monsieur Chicot?
+
+-- Que je te quitte et que j'aille à mes affaires.
+
+-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne.
+
+-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi.
+
+-- C'est une raison, je le sais bien; mais....
+
+-- Mais?
+
+-- Vous rentrerez, voilà tout, monsieur Chicot.
+
+-- Ah! non.
+
+-- Comment, non!
+
+-- Pas par là du moins, la route est trop mauvaise.
+
+-- Si j'étais un officier au lieu d'être un soldat, je vous demanderais
+pourquoi vous êtes sorti par là; mais cela ne me regarde point; ce qui me
+regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous
+en prie.
+
+Et le soldat mit dans sa prière un tel accent de persuasion, que cet
+accent toucha Chicot. En conséquence Chicot fouilla dans sa poche, et en
+tira dix pistoles.
+
+-- Tu es trop ménager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que,
+puisque j'ai mis mes habits dans un état pareil pour être passé par là, ce
+serait bien pis si j'y repassais; j'achèverais alors de déchirer mes
+habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indécent, dans une cour où
+il y a tant de jeunes et jolies femmes, à commencer par la reine; laisse-
+moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami.
+
+Et il lui mit les dix pistoles dans la main.
+
+-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite.
+
+Et il empocha l'argent.
+
+Chicot était dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour
+arriver au palais, c'était la route opposée à suivre, puisqu'il devait
+sortir par la porte opposée à celle par laquelle il était entré. Voilà
+tout.
+
+La nuit, claire et sans nuages, n'était pas favorable à une évasion.
+Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, à l'heure
+qu'il était, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer à
+quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pavé pointu de
+la ville, ses souliers ferrés résonnaient comme des fers de cheval.
+
+Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tôt tourné le coin de la rue,
+qu'il rencontra une patrouille.
+
+Il s'arrêta de lui-même en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant
+de se dissimuler ou de forcer le passage.
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le
+saluant de l'épée, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous
+m'avez tout l'air d'être égaré et de chercher votre chemin.
+
+-- Ah ça! tout le monde me connaît donc ici? murmura Chicot. Pardieu!
+voilà qui est étrange.
+
+Puis tout haut et de l'air le plus dégagé qu'il put prendre:
+
+-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais.
+
+-- Vous avez tort, monsieur Chicot, répondit gravement l'officier.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur?
+
+-- Parce qu'un édit très sévère défend aux habitants de Nérac de sortir la
+nuit, à moins d'urgente nécessité, sans permission et sans lanterne.
+
+-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'édit ne peut me regarder,
+moi.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Je ne suis point de Nérac.
+
+-- Oui, mais vous êtes à Nérac... Habitant ne veut pas dire qui est de...
+habitant veut dire qui demeure à... Or, vous ne nierez pas que vous ne
+demeuriez à Nérac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nérac.
+
+-- Vous êtes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis pressé.
+Faites donc une petite infraction à votre consigne et laissez-moi passer,
+je vous prie.
+
+-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nérac est une ville tortueuse,
+vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'être guidé;
+permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais.
+
+-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je.
+
+-- Où allez-vous donc, alors?
+
+-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promène. Nérac est une
+charmante ville pleine d'accidents, à ce qu'il m'a paru; je veux la voir,
+l'étudier.
+
+-- On vous conduira partout où vous désirerez, monsieur Chicot. Holà!
+trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'ôtez pas le
+pittoresque de ma promenade; j'aime à aller seul.
+
+-- Vous serez assassiné par les voleurs.
+
+-- J'ai mon épée.
+
+-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrêté par le
+prévôt comme étant armé.
+
+Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilités; il
+prit l'officier à part.
+
+-- Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes jeune et charmant, vous savez ce
+que c'est que l'amour, un tyran impérieux.
+
+-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute.
+
+-- En bien! l'amour me brûle, cornette. J'ai une certaine dame à visiter.
+
+-- Où cela?
+
+-- Dans un certain quartier.
+
+-- Jeune?
+
+-- Vingt-trois ans.
+
+-- Belle?
+
+-- Comme les amours.
+
+-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot.
+
+-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors?
+
+-- Dame! il y a urgence, à ce qu'il paraît?
+
+-- Urgence, c'est le mot, monsieur.
+
+-- Passez donc.
+
+-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?...
+
+-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez.
+
+-- Vous êtes un galant homme, cornette.
+
+-- Monsieur!
+
+-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me
+connaissez-vous?
+
+-- Je vous ai vu au palais avec le roi.
+
+-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'à
+Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau
+trouée au lieu du pourpoint!
+
+Et il serra la main du jeune officier qui lui dit:
+
+-- A propos, de quel côté allez-vous?
+
+-- Du côté de la porte d'Agen.
+
+-- Ne vous égarez pas, surtout.
+
+-- Ne suis-je pas dans le chemin?
+
+-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voilà ce que
+je vous souhaite.
+
+-- Merci.
+
+Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais.
+
+Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez à nez avec le guet.
+
+-- Mordieu! quelle ville bien gardée! pensa Chicot.
+
+-- On ne passe pas! cria le prévôt d'une voix de tonnerre.
+
+-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je désirerais cependant....
+
+-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par
+un temps si froid? demanda l'officier magistrat.
+
+-- Ah! décidément, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet.
+
+Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin.
+
+-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prévôt.
+
+-- Garde à quoi, monsieur le magistrat?
+
+-- Vous vous trompez de route: vous allez du côté des portes.
+
+-- Justement.
+
+-- Alors, je vous arrêterai, monsieur Chicot.
+
+-- Non pas, monsieur le prévôt; peste! vous feriez un beau coup.
+
+-- Cependant....
+
+-- Approchez, monsieur le prévôt, et que vos soldats n'entendent point ce
+que nous allons dire.
+
+Le prévôt s'approcha.
+
+-- J'écoute, dit-il.
+
+-- Le roi m'a donné une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen.
+
+-- Ah! ah! fit le prévôt d'un air de surprise.
+
+-- Cela vous étonne?
+
+-- Oui.
+
+-- Cela ne devrait pas vous étonner pourtant, puisque vous me connaissez.
+
+-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi.
+
+Chicot frappa du pied: l'impatience commençait à le gagner.
+
+-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa
+Majesté.
+
+-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur
+Chicot, je ne vous arrête plus.
+
+-- C'est drôle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route,
+mais je roule toujours. Ventre de biche! voilà une porte, ce doit être
+celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors.
+
+Il arriva effectivement à cette porte gardée par une sentinelle qui se
+promenait de long en large, le mousquet sur l'épaule.
+
+-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la
+porte?
+
+-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, répondit la sentinelle avec aménité,
+attendu que je suis simple soldat.
+
+-- Tu me connais, toi aussi! s'écria Chicot, exaspéré.
+
+-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'étais ce matin de garde au palais,
+je vous ai vu causer avec le roi.
+
+-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que le roi m'a donné un message très pressé pour Agen, ouvre-moi
+donc la poterne seulement.
+
+-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les
+clefs, moi.
+
+-- Et qui les a?
+
+-- L'officier de service.
+
+Chicot soupira.
+
+-- Et où est l'officier de service? demanda-t-il.
+
+-- Oh! ne vous dérangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui
+alla réveiller dans son poste l'officier endormi.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tête par sa lucarne.
+
+-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte
+pour sortir en plaine.
+
+ [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.]
+
+-- Ah! monsieur Chicot, s'écria l'officier, pardon, désolé de vous faire
+attendre; excusez-moi, je suis à vous, je descends.
+
+Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage.
+
+-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une
+lanterne que ce Nérac, et je suis donc la chandelle, moi!
+
+L'officier parut sur la porte.
+
+-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avançant en grande hâte, je
+dormais.
+
+-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela;
+seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi,
+malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi
+me connaît?
+
+-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majesté au palais.
+
+-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez
+vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins.
+
+-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est.
+
+-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commandé d'aller lui
+faire cette nuit une commission à Agen; or, cette porte est celle d'Agen,
+n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur Chicot.
+
+-- Elle est fermée?
+
+-- Comme vous voyez.
+
+-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie.
+
+-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte à M.
+Chicot, vite, vite, vite!
+
+Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de
+l'eau après cinq minutes d'immersion.
+
+La porte grinça sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui
+entrevoyait derrière cette porte toutes les délices de la liberté.
+
+Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voûte.
+
+-- Adieu, dit-il, merci.
+
+-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage!
+
+Et Chicot fit encore un pas vers la porte.
+
+-- A propos, étourdi que je suis! cria l'officier en courant après Chicot
+et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous
+demander votre passe.
+
+-- Comment! ma passe?
+
+-- Certainement; vous êtes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez
+ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez
+bien, d'une ville comme Nérac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi
+l'habite.
+
+-- Et de qui doit être signée cette passe?
+
+-- Du roi lui-même. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine,
+il n'aura pas oublié de vous donner une passe.
+
+-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot
+l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'échouer, et la colère lui
+suggérait cette mauvaise pensée de tuer l'officier, le concierge, et de
+fuir par la porte ouverte, au risque d'être poursuivi dans sa fuite par
+cent coups d'arquebuse.
+
+-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me
+faites l'honneur de me dire, mais réfléchissez que si le roi vous a donné
+cette commission....
+
+-- En personne, monsieur, en personne!
+
+-- Raison de plus. Sa Majesté sait donc que vous allez sortir....
+
+-- Ventre de biche! s'écria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. --
+J'aurai donc une carte de sortie à remettre demain matin à M. le
+gouverneur de la place.
+
+-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?....
+
+-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur
+Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes
+purement et simplement si je manquais à la mienne.
+
+Chicot commençait à caresser la poignée de son épée avec un mauvais
+sourire, lorsque se retournant, il s'aperçut que la porte était obstruée
+par une ronde extérieure, laquelle se trouvait là justement pour empêcher
+Chicot de passer, eût-il tué le lieutenant, la sentinelle et le concierge.
+
+-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joué, je suis un sot,
+j'ai perdu.
+
+Et il tourna les talons.
+
+-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier.
+
+-- Ce n'est pas là peine, merci, répliqua Chicot.
+
+Chicot revint sur ses pas, mais il n'était point au bout de son martyre.
+
+Il rencontra le prévôt, qui lui dit:
+
+-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc déjà fait votre commission?
+peste! c'est à faire à vous, vous êtes leste!
+
+Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria:
+
+-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Êtes-vous
+content de Nérac, monsieur Chicot?
+
+Enfin, le soldat du péristyle, toujours en sentinelle à la même place, lui
+lâcha sa dernière bordée:
+
+-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal
+raccommodé, et vous êtes, Dieu me pardonne, plus déchiré encore qu'en
+sortant.
+
+Chicot ne voulut pas risquer de se dépouiller comme un lièvre en repassant
+par la filière de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de
+s'endormir.
+
+Par hasard, ou plutôt par charité, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra
+penaud et humilié dans le palais.
+
+Sa mine effarée toucha le page, toujours à son poste.
+
+-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef
+de tout cela?
+
+-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot.
+
+-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu à vous garder.
+
+-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti!
+
+-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'était un secret d'État.
+
+-- Mais je t'ai payé, scélérat?
+
+-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher
+monsieur Chicot.
+
+Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage.
+
+
+
+
+LIII
+
+LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE
+
+
+En quittant le roi, Marguerite s'était rendue à l'instant même à
+l'appartement des filles d'honneur.
+
+En passant, elle avait pris avec elle son médecin Chirac, qui couchait au
+château, et elle était entrée avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pâle
+et entourée de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans
+vouloir, tant sa douleur était grande, répondre à aucune question ni
+accepter aucun soulagement.
+
+Fosseuse avait à cette époque vingt à vingt et un ans; c'était une belle
+et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et
+plein de mollesse et de grâce; seulement depuis près de trois mois elle ne
+sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empêchaient de se lever;
+elle était restée sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait
+fini par passer dans son lit.
+
+Chirac commença par congédier les assistants, et, s'emparant du chevet de
+la malade, il demeura seul avec elle et la reine.
+
+Fosseuse, épouvantée de ces préliminaires, auxquels les deux physionomies
+de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacée, ne
+laissaient pas que de donner une certaine solennité, Fosseuse se souleva
+sur son oreiller, et balbutia un remercîment pour l'honneur que lui
+faisait la reine sa maîtresse.
+
+Marguerite était plus pâle que Fosseuse; c'est que l'orgueil blessé est
+plus douloureux que la cruauté ou la maladie.
+
+Chirac tâta le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgré elle.
+
+-- Qu'éprouvez-vous? lui demanda-t-il après un moment d'examen.
+
+-- Des douleurs d'estomac, monsieur, répondit la pauvre enfant; mais ce ne
+sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillité....
+
+-- Quelle tranquillité, mademoiselle? demanda la reine.
+
+Fosseuse fondit en larmes.
+
+-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majesté
+m'a priée de vous visiter pour vous remettre l'esprit.
+
+-- Oh! que de bontés, madame!
+
+Chirac lâcha la main de Fosseuse.
+
+-- Et moi, dit-il, je sais à présent quel est votre mal.
+
+-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant.
+
+-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite.
+
+Fosseuse continuait à s'épouvanter d'être ainsi à la merci de deux
+impassibilités, celle de la science, celle de la jalousie.
+
+Marguerite fit un signe à Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur
+de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'évanouir.
+
+-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous
+agissiez envers moi comme envers une étrangère, et qu'on m'avertisse
+chaque jour des mauvais offices que vous me rendez près de mon mari....
+
+-- Moi, madame?
+
+-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspiré à
+un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitié que je vous portais et
+celle que j'ai vouée aux personnes d'honneur à qui vous appartenez, me
+pousse à vous secourir dans le malheur où l'on vous voit en ce moment.
+
+-- Madame, je vous jure....
+
+-- Ne niez pas, j'ai déjà trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous
+d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intérêt que vous à
+votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et
+en ceci je vous servirai comme une mère.
+
+-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc à ce qu'on dit?
+
+-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, à ce qu'il me semble,
+le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait
+votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites à l'instant
+même, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres où il annonce à
+tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais,
+et que vous menacez d'en être atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps
+encore, je vous emmènerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort
+écartée du roi, mon mari; nous serons là seules ou à peu près; le roi, de
+son côté, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir
+plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'après votre
+délivrance.
+
+-- Madame! madame! s'écria la Fosseuse, pourpre à la fois de honte et de
+douleur, si vous ajoutez foi à tout ce qui se dit sur mon compte, laissez-
+moi misérablement mourir.
+
+-- Vous répondez mal à ma générosité, mademoiselle, et vous comptez aussi
+par trop sur l'amitié du roi, qui m'a priée de ne pas vous abandonner.
+
+-- Le roi!... le roi aurait dit?...
+
+-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les
+symptômes de votre mal réel, si je ne devinais, à vos souffrances, que la
+crise approche, j'aurais peut-être foi en vos dénégations.
+
+Dans ce moment, comme pour donner entièrement raison à la reine, la pauvre
+Fosseuse, terrassée par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et
+palpitante sur son lit.
+
+Marguerite la regarda quelque temps sans colère, mais aussi sans pitié.
+
+-- Faut-il toujours que je croie à vos dénégations, mademoiselle? dit-elle
+enfin à la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se
+relevant un visage si bouleversé et si baigné de larmes, qu'il eût
+attendri Catherine elle-même.
+
+En ce moment, et comme si Dieu eût voulu envoyer du secours à la
+malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra
+précipitamment.
+
+Henri, qui n'avait point pour dormir les mêmes raisons que Chicot, n'avait
+pas dormi, lui.
+
+Après avoir travaillé une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure
+pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncée à
+Chicot, il était accouru au pavillon des filles d'honneur.
+
+-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est
+toujours souffrante!
+
+[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.]
+
+-- Voyez-vous, madame, s'écria la jeune fille à la vue de son amant, et
+rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi
+n'a rien dit et que je fais bien de nier?
+
+-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites
+cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris
+tantôt que Votre Majesté m'avait honorée de sa confiance et révélé l'état
+de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour
+qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme.
+
+-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas même de
+voiler, vous persistez donc à nier?
+
+-- Le secret ne m'appartient pas, sire, répondit la courageuse enfant, et
+tant que je n'aurai pas de votre bouche reçu congé de tout dire....
+
+-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, répliqua Henri;
+pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonté de
+votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en
+charge.
+
+Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion.
+
+En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune
+fille; elle céda donc une seconde fois sous la tempête, et, pliée comme un
+lis, elle inclina sa tête avec un sourd et douloureux gémissement.
+
+Henri fut touché jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pâle, ces
+yeux noyés, ces cheveux humides et épars; quand il vit enfin perler sur
+les tempes et sur les lèvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui
+semble voisine de l'agonie.
+
+Il se précipita tout éperdu vers elle, et, les bras ouverts:
+
+-- Fosseuse! chère Fosseuse! murmura-t-il en tombant à genoux devant son
+lit.
+
+Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brûlant aux
+vitres de la fenêtre.
+
+Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son
+amant, puis elle attacha ses lèvres sur les siennes, croyant qu'elle
+allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprême baiser, elle jetait
+à Henri son âme et son adieu.
+
+Puis elle retomba sans connaissance.
+
+Henri, aussi pâle qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber
+sa tête sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si près de devenir
+un linceul.
+
+Marguerite s'approcha de ce groupe, où étaient confondues la douleur
+physique et la douleur morale.
+
+-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous
+m'avez imposé, dit-elle avec une énergique majesté.
+
+Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait à
+demi sur un genou:
+
+-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, dès que mon orgueil seul est
+blessé, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point répondu de moi,
+mais heureusement mon coeur n'a rien à faire dans tout ceci.
+
+Henri releva la tête.
+
+-- Madame? dit-il.
+
+-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en étendant sa main, ou
+je croirais que votre indulgence a été un calcul. Nous sommes frère et
+soeur, nous nous entendrons.
+
+Henri la conduisit jusqu'à Fosseuse, dont il mit la main glacée dans la
+main fiévreuse de Marguerite.
+
+-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure,
+plus vous emmènerez de gens avec vous, plus vous éloignerez de curieux du
+lit de... mademoiselle.
+
+-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres.
+
+-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est
+ici; hâtez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs.
+
+-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux.
+
+Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore évanouie,
+et s'élança hors de l'appartement.
+
+Une fois dans les antichambres, il secoua la tête comme pour faire tomber
+de son front un reste d'inquiétude; puis, le visage souriant, de ce
+sourire narquois qui lui était particulier, il monta chez Chicot, lequel,
+nous l'avons dit, dormait les poings fermés.
+
+Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit:
+
+-- Eh! eh! compère, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin.
+
+-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compère, sire. Me prendriez-vous
+pour le duc de Guise, par hasard?
+
+En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de
+l'appeler son compère.
+
+-- Je vous prends pour mon ami, dit-il.
+
+-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le
+droit des gens.
+
+Henri se mit à rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empêcher
+de lui tenir compagnie.
+
+-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu
+pas bien traité?
+
+-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble être ici comme une
+oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit,
+petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me
+ferme la porte.
+
+-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tête, rassure-toi, tu n'es
+pas assez gras pour ma table.
+
+-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout
+guilleret ce matin; quelles nouvelles donc?
+
+-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je
+suis toujours très gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit,
+compère, hors du lit!
+
+-- Comment, vous m'emmenez, sire?
+
+-- Tu seras mon historiographe, Chicot.
+
+-- Je tiendrai note des coups tirés?
+
+-- Justement.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi.
+
+-- J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaîté, sans
+inquiétude.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, c'est comme le soleil quand il....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! sire, pluie, éclair et tonnerre ne sont pas loin.
+
+Henri se caressa la barbe en souriant et répondit:
+
+-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras à
+couvert.
+
+Puis s'avançant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en
+murmurant:
+
+-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise à M. de Mornay que je suis prêt.
+
+-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda
+Chicot.
+
+-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, répondit Henri. Le roi de Navarre
+est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en
+spécialités. Je n'ai qu'un homme, moi.
+
+-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot.
+
+
+
+
+LIV
+
+COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE
+
+
+Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs du départ, ne put
+s'empêcher de remarquer à demi-voix que les chasses du roi Henri de
+Navarre étaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France.
+
+Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le
+vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute
+la suite de S.M.
+
+De plus, comme ces messieurs n'étaient riches qu'à la surface, comme ils
+n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dépenses,
+et même parfois d'utiles dépenses, presque tous, au lieu du costume de
+chasse en usage à cette époque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui
+fit demander à Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forêts
+mousquets et artillerie.
+
+Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fût pas directement
+adressée; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'épaule.
+
+-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni
+artillerie; mais ce sont de rudes bêtes, qui ont griffes et dents, et qui
+attirent les chasseurs dans des fourrés où l'on risque fort de déchirer
+ses habits aux épines; or, on déchire un habit de soie ou de velours, et
+même un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne déchire pas une
+cuirasse.
+
+[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.]
+
+-- Voilà une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente.
+
+-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre.
+
+-- Il faut donc que je m'en contente.
+
+-- C'est ce que tu as de mieux à faire, mon fils.
+
+-- Soit.
+
+-- Voilà un _soit_ qui sent sa critique intérieure, reprit Henri en riant;
+tu m'en veux de t'avoir dérangé pour aller à la chasse?
+
+-- Ma foi, oui.
+
+-- Et tu gloses.
+
+-- Est-ce défendu?
+
+-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne.
+
+-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, répliqua
+Chicot, et il faut bien que je m'occupe à quelque chose, moi, pauvre
+fainéant, qui n'ai rien à faire, tandis que vous vous pourléchez les
+moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer
+à douze ou quinze que vous êtes.
+
+-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits
+d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot.
+
+-- Oh! sire!
+
+-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Béarn
+n'est pas grand comme la France; le roi, là-bas, marche toujours avec deux
+cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien!
+quelquefois ici, ce qui n'arrive point là-bas, quelquefois ici, des
+gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs
+maisons, leurs châteaux, leurs mas, et viennent se joindre à moi, ce qui
+parfois me compose une assez belle escorte.
+
+-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister à une chose
+pareille, dit Chicot; en vérité, sire, je suis en guignon.
+
+-- Qui sait! répondit Henri avec son rire goguenard.
+
+Puis, comme on avait laissé Nérac, franchi les portes de la ville, comme
+depuis une demi-heure à peu près on marchait déjà dans la campagne:
+
+-- Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux
+pour s'en faire une visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot.
+
+-- Regarde donc là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne sont-ce point
+des cavaliers que j'aperçois?
+
+Chicot se haussa sur ses étriers.
+
+-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il.
+
+-- Et moi j'en suis sûr.
+
+-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais
+chasseurs, non.
+
+-- Pourquoi pas chasseurs?
+
+-- Parce qu'ils sont armés comme des Roland et des Amadis, répondit
+Chicot.
+
+-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as déjà appris en nous
+voyant que l'habit ne fait pas le chasseur.
+
+-- Mais, s'écria Chicot, je vois au moins deux cents hommes là-bas.
+
+-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance.
+
+Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus en plus.
+
+La troupe que Chicot avait dénombrée au plus bas chiffre, car elle se
+composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement à
+l'escorte; chacun des hommes qui la composaient était bien monté, bien
+équipé, et le tout était commandé par un homme de bonne mine, qui vint
+baiser la main de Henri avec courtoisie et dévoûment.
+
+On passa le Gers à gué; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de
+terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef
+s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand
+nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main.
+
+On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traversé
+le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus
+profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il
+fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre
+toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident.
+
+-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous
+avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos
+cuirasses dans l'eau?
+
+-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il
+faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frère Charles
+m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur,
+toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se dérange jamais: il va
+droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me dérange pas non
+plus. Un fleuve se présente sur mon chemin, je le coupe; une ville se
+dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pâté.
+
+Cette facétie du Béarnais souleva de grands éclats de rire autour de lui.
+
+M. de Mornay seul, toujours aux côtés du roi, ne rit point avec bruit; il
+se contenta de se pincer les lèvres, ce qui était chez lui l'indice d'une
+hilarité extravagante.
+
+-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Béarnais tout
+joyeux à l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie.
+
+Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maître, si heureux
+d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile à égayer.
+
+Mais avant toute chose, le fond de la pensée pour Chicot demeurait
+l'étonnement.
+
+De l'autre côté de la Garonne, à une demi-lieue du fleuve à peu près,
+trois cents cavaliers cachés dans une forêt de pins apparurent aux yeux de
+Chicot.
+
+-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas à Henri, est-ce que ces gens ne
+seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et
+qui auraient dessein de s'y opposer?
+
+-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces
+gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis.
+
+-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes à votre suite que vous ne
+trouverez d'arbres dans la forêt.
+
+-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit
+de ton arrivée s'est déjà répandu dans le pays, et que ces gens-là
+accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de
+France, dont tu es l'ambassadeur.
+
+Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque
+temps déjà on se moquait de lui.
+
+Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur.
+
+La journée finit à Monroy, où les gentilshommes de la contrée, réunis
+comme s'ils eussent été prévenus d'avance que le roi de Navarre devait
+passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec
+enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en
+route pour une chose si peu importante que le dîner, et qu'en conséquence
+on n'avait point mangé depuis Nérac.
+
+On avait gardé pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitié de
+la troupe coucha dans la rue où était le roi, l'autre en dehors des
+portes.
+
+-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot à Henri au moment
+où celui-ci se faisait débotter.
+
+-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot,
+répondit Henri.
+
+-- Et quand y serons-nous, sire?
+
+-- Curieux!
+
+-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on désire savoir où l'on va.
+
+-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi là, sur les
+coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà Mornay qui ronfle à ma droite.
+
+-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille.
+
+-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est à la chasse
+qu'il faut le voir, et tu le verras.
+
+Le jour paraissait à peine, quand un grand bruit de chevaux réveilla
+Chicot et le roi de Navarre.
+
+Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-même, apporta à Henri
+la tartine de miel et le vin épicé du matin.
+
+Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme.
+
+Le repas fini on sonna le boute-selle.
+
+-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journée à faire
+aujourd'hui; à cheval, messieurs, à cheval!
+
+Chicot vit avec étonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi
+l'escorte.
+
+Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pendant la nuit.
+
+-- Ah ça! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce
+n'est plus même une troupe, c'est une armée.
+
+Henri ne répondit rien que ces trois mots:
+
+-- Attends encore, attends.
+
+A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrière cette
+troupe de cavaliers.
+
+-- Des fantassins! s'écria Chicot, de la pédaille!
+
+-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs.
+
+Chicot fronça le sourcil et de ce moment il ne parla plus.
+
+Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la campagne, c'est-à-dire que vingt
+fois l'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde
+d'honneur, sans doute à titre de représentant du roi de France.
+
+Il en résultait que Chicot était si bien recommandé à cette garde, comme
+un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste
+sans que ce geste ne fût répété par dix hommes.
+
+Cela lui déplut, et il en dit deux mots au roi.
+
+-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver
+de Nérac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore.
+
+-- Sire, répondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y
+essaierai même pas.
+
+-- A la bonne heure.
+
+-- D'ailleurs j'aurais tort.
+
+-- Tu aurais tort?
+
+-- Oui; car, en restant, je suis destiné, je crois, à voir des choses
+curieuses.
+
+-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car
+c'est aussi la mienne.
+
+En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pièces
+de campagne prenaient rang dans l'armée.
+
+-- Je reviens à ma première idée, sire, dit Chicot, que les loups de ce
+pays sont des maîtres loups, et qu'on les traite avec des égards inconnus
+aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire!
+
+-- Ah! tu as remarqué? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq,
+depuis que je leur ai donné pour leurs exercices ces quatre pièces, que
+j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passées en fraude, ils les
+traînent partout.
+
+-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire?
+
+-- Non, demain.
+
+-- Demain matin ou demain soir?
+
+-- Demain matin.
+
+-- Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chassons, n'est-ce pas,
+sire?
+
+-- C'est de ce côté-là, fit le roi.
+
+-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et
+de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublié de prendre
+l'étendard royal? L'honneur que vous faites à ces dignes animaux eût été
+complet.
+
+-- On ne l'a pas oublié, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde:
+seulement on le laisse à l'étui de peur de le salir. Mais puisque tu veux
+un étendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannière tu marches, on
+va t'en montrer un beau. Tirez l'étendard de son fourreau, commanda le
+roi, monsieur Chicot désire savoir comment sont faites les armes de
+Navarre.
+
+-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le où il est,
+il est bien.
+
+-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu.
+
+On passa la seconde nuit à Catus, à peu près de la même façon qu'on avait
+passé la première; depuis le moment où Chicot avait donné sa parole
+d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention à lui.
+
+Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous
+côtés des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se
+joindre à l'armée. Cette nuit, c'était le rendez-vous des fantassins.
+
+-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'à Paris, dit Chicot,
+nous y arriverions avec cent mille hommes.
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, on était en vue de Cahors, avec
+mille hommes de pied et deux mille chevaux.
+
+On trouva la ville en défense; des éclaireurs avaient alarmé le pays; M.
+de Vezin s'était aussitôt précautionné.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, à qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes
+prévenus; c'est contrariant.
+
+-- Il faudra faire le siège en règle, sire, dit Mornay; nous attendons
+encore deux mille hommes à peu près, c'est autant qu'il nous faut, pour
+balancer les chances du moins.
+
+-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commençons les tranchées.
+
+Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait toutes ces paroles d'un
+air effaré.
+
+La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans
+ses soupçons, que Henri était un pauvre homme de guerre, et cette
+conviction seule le rassurait un peu.
+
+Henri avait laissé parler tout le monde, et, pendant l'émission des divers
+avis, il était resté muet comme un poisson.
+
+Tout à coup il sortit de sa rêverie, releva la tête, et du ton du
+commandement:
+
+-- Messieurs, dit-il, voilà ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille
+hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siège en règle on nous en tuera
+mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-là découragera les
+autres: nous serons obligés de lever le siège et de battre en retraite; en
+battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitié de
+nos forces.
+
+Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors.
+
+-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay.
+
+-- Mon cher ami, nous irons droit à celle des portes qui se trouvera la
+plus proche de nous. Nous trouverons un fossé sur notre route; nous le
+comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes à terre,
+mais nous atteindrons la porte.
+
+-- Après, sire?
+
+-- Après la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des pétards, et
+l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela.
+
+Chicot regarda Henri, tout épouvanté.
+
+-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voilà bien mon Gascon; est-ce
+toi, dis, qui iras placer le pétard sous la porte?
+
+A l'instant même, comme s'il eût entendu l'_aparté_ de Chicot, Henri
+ajouta:
+
+-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en
+avant, et qui m'aime me suive!
+
+Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait pas eu le temps, tout le
+long de la route, d'adresser une seule parole.
+
+-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il à l'oreille, est-ce que
+vous avez envie de vous faire écharper tous?
+
+-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train,
+répliqua tranquillement Mornay.
+
+-- Mais vous ferez tuer le roi!
+
+-- Bah! Sa Majesté a une bonne cuirasse!
+
+-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je
+présume?
+
+Mornay haussa les épaules et tourna les talons à Chicot.
+
+-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il
+veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli.
+
+
+
+
+LV
+
+
+COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIÈRE FOIS QU'IL VIT LE
+FEU
+
+
+La petite armée s'avança jusqu'à deux portées de canon de la ville; là on
+déjeuna.
+
+Le repas pris, il fut accordé deux heures aux officiers et aux soldats
+pour se reposer.
+
+Il était trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire qu'il restait deux
+heures de jour à peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa
+tente.
+
+Henri était fort pâle, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient
+si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants
+pendus pour sécher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre
+Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela;
+mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-à-
+dire en enfonçant du fer et du bois avec de la chair.
+
+-- Pas mal, fit Chicot, qui écoutait en épilogueur, et si le geste ne
+démentait pas la parole, on ne pourrait guère demander autre chose, même à
+M. de Crillon.
+
+-- Monsieur le maréchal de Biron, continua Henri, monsieur le maréchal de
+Biron, qui a juré de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la
+campagne à quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute
+probabilité, lui est déjà, à l'heure qu'il est, expédié par M. de Vezin.
+Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes
+avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors
+avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprête à
+nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espère. Dans le cas
+contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les
+huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus,
+messieurs! je vais me mettre à votre tête, et des coups, ventre saint-
+gris! des coups comme s'il en grêlait.
+
+Ce fut là toute l'allocution royale; mais elle était suffisante, à ce
+qu'il paraît, car les soldats y répondirent par des murmures enthousiastes
+et les officiers par des bravos frénétiques.
+
+-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot à part lui. Comme il est
+heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Béarnais
+aurait rudement bégayé: d'ailleurs nous le verrons à l'oeuvre.
+
+La petite armée partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses
+positions.
+
+Au moment où elle s'ébranla pour se mettre en marche, le roi vint à
+Chicot.
+
+-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompé en te parlant
+chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais décidément, et c'est
+ton avis à toi-même, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Décidément
+le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot
+crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme
+veut pour avoir la paix dans son ménage: je vais donc essayer de prendre
+Cahors, mon cher Chicot.
+
+-- Que ne vous a-t-elle demandé la lune, sire, puisque vous êtes si
+complaisant mari? répliqua Chicot, piqué des plaisanteries royales.
+
+-- J'eusse essayé, Chicot, dit le Béarnais: je l'aime tant, cette chère
+Margot!
+
+-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous
+allez vous en tirer.
+
+-- Ah! voilà justement où j'en voulais venir; écoute, ami Chicot: le
+moment est suprême et surtout désagréable. Ah! je ne fais pas blanc de mon
+épée, moi; je ne suis pas brave, et la nature se révolte en moi à chaque
+arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Béarnais, ton
+compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperçoives, ne le dis
+pas.
+
+-- Si vous avez peur, dites-vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous avez donc peur d'avoir peur?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais alors, ventre de biche! si c'est là votre naturel, pourquoi diable
+vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-là?
+
+-- Dame! quand il le faut.
+
+-- M. de Vezin est un terrible homme!
+
+-- Je le sais cordieu bien!
+
+-- Qui ne fera de quartier à personne.
+
+-- Tu crois, Chicot?
+
+-- Oh! j'en suis sûr, quant à cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui
+importe; il criera aux canons: Feu!
+
+-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot.
+
+-- Oui, sire, et comme vous êtes le seul qui en ayez un de cette
+couleur....
+
+-- Après?
+
+-- Je vous donnerai le conseil de l'ôter, sire. -- Mais, mon ami, puisque
+je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ôte....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! mon but sera manqué, Chicot.
+
+-- Vous le garderez donc, sire, malgré mon avis?
+
+-- Oui, décidément je le garde.
+
+Et en prononçant ces paroles, qui indiquaient une résolution bien arrêtée,
+Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers.
+
+-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien à cette double
+manifestation, si différente, de la parole et du geste: voyons, il en est
+temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter à
+cheval dans cet état.
+
+-- Je suis donc bien pâle, Chicot? demanda Henri.
+
+-- Pâle comme un mort, sire.
+
+-- Bon! fit le roi.
+
+-- Comment, bon?
+
+-- Oui, je m'entends.
+
+En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagné d'une mousquetade
+furieuse, se fit entendre: c'était M. de Vezin qui répondait à la
+sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay.
+
+-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique?
+
+-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os,
+répliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'écria-t-il d'une voix
+saccadée et cassante comme le ressort d'une horloge.
+
+Chicot le regardait et l'écoutait sans rien comprendre à l'étrange
+phénomène qui se développait sous ses yeux.
+
+Henri se mit en selle, mais il s'y reprit à deux fois.
+
+-- Allons, Chicot, dit-il, à cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de
+guerre non plus, hein?
+
+-- Non, sire.
+
+-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le
+feu, mon ami, viens; un bon cheval à M. Chicot!
+
+Chicot haussa les épaules, et monta sans sourciller un beau cheval
+d'Espagne qu'on lui amena d'après l'ordre que le roi venait de donner.
+
+Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit.
+
+En arrivant sur le front de sa petite armée, Henri leva la visière de son
+casque.
+
+-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix
+chevrotante.
+
+On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double écusson de Navarre et
+de Bourbon, se déploya majestueusement dans les airs; il était blanc, et
+portait sur azur d'un côté les chaînes d'or, de l'autre côté les fleurs de
+lis d'or avec le lambel posé en coeur.
+
+-- Voilà, dit Chicot à part lui, un drapeau qui sera bien mal étrenné,
+j'en ai peur.
+
+En ce moment, et comme pour répondre à la pensée de Chicot, le canon de la
+place tonna, et ouvrit une file tout entière d'infanterie à dix pas du
+roi.
+
+-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il
+me semble.
+
+Et ses dents claquaient.
+
+-- Il va se trouver mal, dit Chicot.
+
+-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu
+trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose.
+
+Et enfonçant ses deux éperons dans le ventre du cheval blanc qui le
+portait, il devança cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva à cent
+pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du
+rempart, pareil à un fracas de tempête, et qui se reflétait sur son armure
+comme les rayons d'un soleil couchant.
+
+Là, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournée vers
+la porte de la ville, et criant:
+
+-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines!
+
+Mornay l'avait suivi, visière levée, épée au poing.
+
+Chicot fit comme Mornay; il s'était laissé cuirasser, mais il ne tira
+point l'épée.
+
+Derrière ces trois hommes, bondirent, exaltés par l'exemple, les jeunes
+gentilshommes huguenots criant et hurlant:
+
+-- Vive Navarre!
+
+Le vicomte de Turenne marchait à leur tête, une fascine sur le cou de son
+cheval.
+
+Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fossé creusé sous le
+pont-levis fut comblé.
+
+Les artilleurs s'élancèrent; en perdant trente hommes sur quarante, ils
+réussirent à placer leurs pétards sous la porte.
+
+La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour
+de Henri; vingt hommes tombèrent en un instant à ses yeux.
+
+-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des
+artilleurs.
+
+Et il arriva au bord du fossé au moment où le premier pétard venait de
+jouer.
+
+La porte s'était fendue en deux endroits.
+
+Les artilleurs allumèrent le second pétard.
+
+Il se fit une nouvelle gerçure dans le bois; mais aussitôt par la triple
+ouverture, vingt arquebuses passèrent, qui vomirent des balles sur les
+soldats et les officiers.
+
+Les hommes tombaient autour du roi comme des épis fauchés.
+
+-- Sire, disait Chicot sans songer à lui, sire, au nom du ciel, retirez-
+vous.
+
+Mornay ne disait rien, mais il était fier de son élève, et de temps en
+temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'écartait de la
+main par une secousse nerveuse.
+
+Tout à coup Henri sentit que la sueur perlait à son front et qu'un
+brouillard passait sur ses yeux.
+
+-- Ah! nature maudite! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras
+vaincu.
+
+Puis, sautant à bas de son cheval:
+
+-- Une hache! cria-t-il, une hache!
+
+Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chêne
+et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de
+mur, et cent hommes se précipitèrent par la brèche en criant:
+
+-- Navarre! Navarre! Cahors est à nous! Vive Navarre!
+
+Chicot n'avait pas quitté le roi; il était avec lui sous la voûte de la
+porte où Henri était entré un des premiers; mais, à chaque arquebusade, il
+le voyait frissonner et baisser la tête.
+
+-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille
+poltronnerie, Chicot?
+
+-- Non, sire, répliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil à
+vous; c'est effrayant.
+
+En ce moment, les soldats de M. de Vezin tentèrent de déloger Henri et son
+avant-garde, établis sous la porte et dans les maisons environnantes.
+
+Henri les reçut l'épée à la main.
+
+Mais les assiégés furent les plus forts; ils réussirent à repousser Henri
+et les siens au-delà du fossé.
+
+-- Ventre saint-gris! s'écria le roi, je crois que mon drapeau recule; en
+ce cas-là, je le porterai moi-même.
+
+Et d'un effort sublime, arrachant son étendard des mains de celui qui le
+portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, à moitié
+enveloppé dans ses plis flottants.
+
+-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron!
+
+Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit
+strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd.
+
+MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrèrent dans cette porte
+ouverte, s'élançant à la suite du roi.
+
+Le canon dut se taire à l'extérieur: c'était face à face, c'était corps à
+corps, qu'il fallait désormais lutter.
+
+On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des
+froissements du fer, M. de Vezin qui criait:
+
+-- Barricadez les rues, faites des fossés, crénelez les maisons.
+
+-- Oh! dit M. de Turenne qui était assez proche pour l'entendre, le siège
+de la ville est fait, mon pauvre Vezin.
+
+Et en manière d'accompagnement à ces paroles, il lui tira un coup de
+pistolet qui le blessa au bras.
+
+-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, répondit M. de Vezin, il y a
+vingt sièges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore
+dix-neuf à faire.
+
+M. de Vezin se défendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison
+en maison.
+
+Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop
+compté sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait
+négligé de faire prévenir M. de Biron.
+
+Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et
+combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la
+tête sur une pierre et s'éveilla la hache au poing.
+
+Chaque jour, on conquérait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit
+la garnison essayait de reprendre la conquête du jour.
+
+Enfin dans la nuit du quatrième au cinquième jour, l'ennemi harassé parut
+devoir donner quelque repos à l'armée protestante. Ce fut Henri qui
+l'attaqua à son tour; on força un poste retranché qui coûta sept cents
+hommes; presque tous les bons officiers y furent blessés; M. de Turenne
+fut atteint d'une arquebusade à l'épaule, Mornay reçut un grès sur la tête
+et faillit être assommé.
+
+Le roi seul ne fut point atteint: à la peur qu'il avait éprouvée d'abord
+et qu'il avait si héroïquement vaincue, avait succédé une agitation
+fébrile, une audace presque insensée; toutes les attaches de son armure
+étaient brisées, autant par ses propres efforts que par les coups des
+ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait
+son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forcé, le roi entra
+dans l'enceinte, suivi de l'éternel Chicot, qui, silencieux et sombre,
+voyait, depuis cinq jours et avec désespoir, grandir à ses côtés le
+fantôme effrayant d'une monarchie destinée à étouffer la monarchie des
+Valois.
+
+-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visière de
+son casque, et comme s'il eût pu lire dans l'âme du pauvre ambassadeur.
+
+-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous êtes un
+véritable roi.
+
+-- Et moi, sire, s'écria Mornay, je dis que vous êtes un imprudent:
+comment! gantelets à bas et visière haute quand on tire sur vous de tous
+côtés, et tenez, encore une balle!
+
+En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du
+cimier de Henri.
+
+Au même instant et comme pour donner pleine raison à Mornay, le roi fut
+enveloppé par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particulière du
+gouverneur.
+
+Ils avaient été embusqués là par M. de Vezin, et tiraient bas et juste.
+
+Le cheval du roi fut tué, celui de Mornay eut la jambe cassée.
+
+Le roi tomba, dix épées se levèrent sur lui.
+
+Chicot seul était resté debout, il sauta à bas de son cheval, se jeta en
+avant du roi, et fit avec sa rapière un moulinet si rapide, qu'il écarta
+les plus avancés.
+
+Puis, relevant Henri embarrassé dans les harnais de sa monture, il lui
+amena son propre cheval, et lui dit:
+
+-- Sire, vous témoignerez au roi de France que, si j'ai tiré l'épée contre
+lui, je n'ai du moins touché personne.
+
+Henri attira Chicot à lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa.
+
+-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras à moi, Chicot; tu vivras, tu
+mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur.
+
+-- Sire, répondit Chicot, je n'ai qu'un service à suivre en ce monde,
+c'est celui de mon prince. Hélas! il va diminuant de lustre, mais je serai
+fidèle à l'adverse fortune, moi qui ai dédaigné la prospère. Laissez-moi
+donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientôt seul
+avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur.
+
+-- Chicot, répliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous
+m'êtes cher et sacré, et après Henri de France vous aurez Henri de Navarre
+pour ami.
+
+-- Oui, sire, répondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main
+du roi.
+
+-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est à nous; M. de
+Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutôt que de reculer, j'y
+ferais tuer tout le mien.
+
+La menace était inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus
+longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire
+main-basse sur la garnison; M. de Vezin était pris.
+
+La ville était rendue.
+
+Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brûlante et
+toute trouée de balles, qui lui servait de quartier général, et là il
+dicta une lettre à M. de Mornay, pour que Chicot la portât au roi de
+France.
+
+Cette lettre était rédigée en mauvais latin et finissait par ces mots:
+
+ _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos.
+ Chicotus caetera expediet._
+
+Ce qui signifie à peu près:
+
+ « Ce que vous m'avez dit m'a été fort utile. Je connais mes fidèles,
+ connaissez les vôtres. Chicot vous dira le reste. »
+
+-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez
+garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un
+boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous
+dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez.
+Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot,
+je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succès à la
+cour en racontant ce que vous avez vu.
+
+Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours à se persuader qu'il
+n'avait pas fait un rêve et qu'il ne se réveillerait pas à Paris devant
+les fenêtres de sa maison, à laquelle M. de Joyeuse donnait des sérénades.
+
+
+
+
+LVI
+
+CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MÊME TEMPS A PEU PRÈS OÙ CHICOT
+ENTRAIT DANS LA VILLE DE NÉRAC
+
+
+La nécessité où nous nous sommes trouvé de suivre notre ami Chicot
+jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons
+bien pardon à nos lecteurs, écarté du Louvre.
+
+Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le détail des
+suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait été l'objet.
+
+Le roi, après avoir passé si bravement devant le danger, avait éprouvé
+cette émotion rétrospective que ressentent parfois les coeurs les plus
+forts, lorsque le danger est loin; il était donc rentré au Louvre sans
+rien dire; il avait fait ses prières un peu plus longues que d'habitude,
+et, une fois livré à Dieu, il avait oublié de remercier, tant sa ferveur
+était grande, les officiers si vigilants et les gardes si dévoués qui
+l'avaient aidé à sortir du péril.
+
+Puis il se mit au lit, étonnant ses valets de chambre par la rapidité avec
+laquelle il fit sa toilette; on eût dit qu'il avait hâte de dormir pour
+retrouver le lendemain ses idées plus fraîches et plus lucides.
+
+Aussi d'Épernon, qui était resté dans la chambre du roi le dernier de
+tous, attendant toujours un remercîment, en sortit-il de fort mauvaise
+humeur, voyant que le remercîment n'était point venu.
+
+Et Loignac, debout près de la portière de velours, voyant que M. d'Épernon
+passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante-
+cinq en leur disant:
+
+-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher.
+
+A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre.
+
+Le secret de l'aventure avait été fidèlement gardé et n'avait transpiré
+nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc
+consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touché du bout du doigt
+à l'avènement au trône d'une dynastie nouvelle.
+
+M. d'Épernon se fit débotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville,
+comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit
+l'exemple que lui avait donné son illustre maître en se mettant au lit
+sans adresser la parole à personne.
+
+Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'eût pas été
+distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les
+postes des Suisses et des gardes françaises qui faisaient leur service
+avec régularité, mais sans excès de zèle.
+
+Trois légères infractions aux lois de la discipline furent punies cette
+nuit-là comme des fautes graves.
+
+Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le réveil avec
+impatience, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient espérer
+de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de
+deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prévenir M. d'O et M. de
+Villequier qu'ils eussent à venir travailler dans sa chambre à la
+rédaction d'un nouvel édit des finances.
+
+La reine reçut avis de dîner seule, et, comme elle faisait témoigner par
+un gentilhomme quelque inquiétude pour la santé de Sa Majesté, Henri
+daigna répondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation
+dans son cabinet.
+
+Même réponse fut faite à un gentilhomme de la reine-mère, qui, depuis deux
+ans retirée en son hôtel de Soissons, envoyait cependant chaque jour
+prendre des nouvelles de son fils.
+
+MM. les secrétaires d'État se regardèrent avec inquiétude. Le roi était ce
+matin-là distrait au point que leurs énormités en matière d'exactions
+n'arrachèrent pas même un sourire à Sa Majesté.
+
+Or, la distraction d'un roi est surtout inquiétante pour des secrétaires
+d'État.
+
+Mais, en échange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois
+que l'animal serrait ses doigts effilés entre ses petites dents blanches:
+
+-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu
+t'attaques aussi à ton roi? mais tout le monde s'en mêle donc aujourd'hui?
+
+Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmène, en
+fit pour dompter le lion de Némée, Henri domptait ce monstre gros comme le
+poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible:
+
+-- Vaincu, master Love, vaincu, infâme ligueur de master Love, vaincu!
+vaincu!! vaincu!!!
+
+Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui
+croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur échapper, purent saisir au
+passage. A part ces apostrophes à master Love, Henri était demeuré
+parfaitement silencieux.
+
+Il eut à signer, il signa; il eut à écouter, il écouta en fermant les yeux
+avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il écoutait ou s'il
+dormait.
+
+Enfin trois heures de l'après-midi sonnèrent.
+
+Le roi fit appeler M. d'Épernon.
+
+On lui répondit que le duc passait la revue des chevau-légers.
+
+Il demanda Loignac.
+
+On lui répondit que Loignac essayait des chevaux limousins.
+
+On s'attendait à voir le roi contrarié de ce double échec que venait de
+subir sa volonté; pas du tout: contre l'attente générale, le roi, de l'air
+le plus dégagé du monde, se mit à siffloter une fanfare de chasse,
+distraction à laquelle il ne se livrait que lorsqu'il était parfaitement
+satisfait de lui.
+
+Il était évident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis
+le matin se changeait en une démangeaison croissante de parler.
+
+Cette démangeaison finit par devenir un besoin irrésistible; mais le roi,
+n'ayant personne, fut obligé de parler tout seul.
+
+Il demanda son goûter, et, pendant qu'il goûtait, se fit faire une lecture
+édifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur:
+
+-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a écrit la vie de Sylla?
+
+Le lecteur, qui lisait du sacré, et que l'on interrompait par une question
+profane, se retourna avec étonnement du côté du roi.
+
+Le roi répéta sa question.
+
+-- Oui, sire, répondit le lecteur.
+
+-- Vous souvenez-vous de ce passage où l'historien raconte que le
+dictateur évita la mort?
+
+Le lecteur hésita.
+
+-- Non pas, sire, précisément, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai
+lu Plutarque.
+
+En ce moment on annonça Son Éminence le cardinal de Joyeuse.
+
+-- Ah! justement, s'écria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va
+nous dire cela sans hésiter, lui.
+
+-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver à propos?
+c'est chose rare en ce monde.
+
+-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question?
+
+-- Votre Majesté demandait, je crois, de quelle façon et en quelle
+circonstance le dictateur Sylla échappa à la mort.
+
+-- Justement. Pouvez-vous y répondre, cardinal?
+
+-- Rien de plus facile, sire.
+
+-- Tant mieux.
+
+-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie
+que dans les combats: Votre Majesté faisait-elle allusion à un combat?
+
+-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit
+la mort de très près.
+
+Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là,
+traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où
+il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses
+ennemis.
+
+-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement
+eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à
+Lamponius le Lucanien.
+
+-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes
+si savant.
+
+-- Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en
+s'inclinant.
+
+-- Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi
+comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses
+ennemis.
+
+-- Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce
+même Plutarque.
+
+-- Répondez, Joyeuse, répondez.
+
+-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:
+
+ « J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent
+ dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande
+ peine. »
+
+-- Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard!
+
+-- Plutarque le dit, sire.
+
+-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de
+combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère?
+
+-- Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre.
+
+-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.
+
+-- Pas encore, sire.
+
+-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le
+renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.
+
+Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était
+d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre
+désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou.
+
+Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses
+batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de
+rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où
+sa cour l'attendait.
+
+C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on
+retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent
+l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût
+encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance.
+
+Les deux reines étaient visiblement inquiètes.
+
+Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière
+brève et saccadée.
+
+Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien.
+
+Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la
+raison.
+
+Le roi entra.
+
+Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une
+apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui
+attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil
+sur les bosquets jaunis par l'automne.
+
+Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna.
+
+Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même
+galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille
+flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours
+de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées.
+
+-- On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le
+roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint
+n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque.
+
+-- Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux
+porté.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les
+bouches.
+
+-- Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une
+inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé?
+
+-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi.
+
+Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que
+le roi venait de dire une énormité.
+
+-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa
+mine austère, alors vous êtes bien heureux.
+
+-- Voilà cependant comme je suis, madame.
+
+-- Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité?
+
+-- Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de
+Vincennes.
+
+-- Je l'ai su.
+
+-- Ah! vous l'avez su?
+
+-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends
+rien de nouveau.
+
+-- Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au
+retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets
+brillaient sur la route.
+
+-- Une armée ennemie sur la route de Vincennes?
+
+-- Oui, ma mère.
+
+-- Et où cela?
+
+-- En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne
+cousine.
+
+-- Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de
+Vaudémont.
+
+-- Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour
+livrer bataille, et j'aperçus....
+
+-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète.
+
+-- Oh! rassurez-vous, madame.
+
+Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne
+trahissaient son inquiétude.
+
+-- J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui
+me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.
+
+Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur
+cette manifestation.
+
+-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé
+longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin
+dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des
+mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la
+donnerai, cardinal.
+
+-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils
+agréent à Votre Majesté.
+
+Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées
+selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles
+quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.
+
+La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un
+mystère qu'elle voulait approfondir.
+
+-- Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à
+partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à
+son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage?
+
+-- Mais, sire, je ne sais.
+
+-- Comment, vous ne savez?
+
+-- Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le
+cardinal.
+
+Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement.
+
+-- Me voici, sire, dit cette voix.
+
+-- Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de
+gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.
+
+-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même
+du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le
+visage de son frère.
+
+En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps,
+sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité
+des ombres.
+
+-- Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre
+citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir
+toujours à vous.
+
+Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et
+s'esquiva légèrement.
+
+Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère,
+laquelle demeurait immobile.
+
+Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui
+faisait mille civilités, et du Bouchage.
+
+A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son
+service plutôt qu'autre chose.
+
+Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui.
+
+-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames,
+ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir?
+
+-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit
+le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.
+
+-- Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?
+
+-- On ne me voit plus, sire?
+
+-- Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est
+encore plus savant que je ne croyais.
+
+-- Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas
+daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les
+jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement
+au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle
+sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant
+que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi.
+
+-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.
+
+-- Oh! Votre Majesté ne le pense pas.
+
+-- Non, ton frère et toi, vous m'aimez.
+
+-- Sire.
+
+-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit
+de Dieppe.
+
+-- Je l'ignorais, sire.
+
+-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir.
+
+-- Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris.
+
+-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui
+eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à
+toi, tu serais mort.
+
+-- Peut-être, sire.
+
+-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne
+boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses
+désobéi; est-ce vrai?
+
+-- Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma
+désobéissance.
+
+-- Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce
+départ?
+
+-- Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que
+de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle
+comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi.
+
+Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.
+
+-- Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.
+
+Le jeune homme sourit tristement.
+
+-- Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de
+ménager les termes à mon endroit.
+
+-- Alors, c'est sérieux, mon ami.
+
+Joyeuse étouffa un soupir.
+
+-- Raconte-moi cela. Voyons?
+
+Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire.
+
+-- Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de
+pareilles confidences.
+
+-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.
+
+-- Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je
+dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un
+noble coeur.
+
+Le roi prit la main du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton
+roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.
+
+-- Je le sais, oui, sire, autrefois.
+
+-- Je compatis donc à tes souffrances.
+
+-- C'est trop de bontés de la part d'un roi.
+
+-- Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je
+souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de
+rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.
+
+-- Sire?
+
+-- Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse,
+espérer de voir la fin de tes peines.
+
+Le jeune homme secoua la tête en signe de doute.
+
+-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler
+le roi de France.
+
+-- Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme
+avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.
+
+-- Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi
+comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à
+faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le
+cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant,
+instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort,
+ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède.
+
+-- Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi,
+sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne
+puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait
+ma seule joie.
+
+-- Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est
+moi qui vous le dis.
+
+-- Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme.
+
+-- Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage
+que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?
+
+-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le
+monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois
+l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.
+
+-- Alors pourquoi te désespérer?
+
+-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.
+
+-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la
+femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et
+de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.
+
+-- Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence
+excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme
+Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu.
+
+-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je
+prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que
+j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne
+m'arrêteront pas.
+
+Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres.
+
+-- Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai
+jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis
+reconnaissant de la protection que je refuse.
+
+Henri III tourna les talons avec dépit.
+
+-- En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En
+voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux
+cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop
+de figures gaies à la cour!
+
+-- Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la
+fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me
+voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.
+
+-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette
+certitude m'attristera.
+
+-- Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.
+
+-- Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme.
+
+Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa
+fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit.
+
+A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria:
+
+-- Fermez, Nambu.
+
+Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans
+l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.
+
+Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule:
+
+-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une
+distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un
+jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les
+drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla.
+
+-- Sauvé! dit Catherine avec étonnement.
+
+-- Oui, ma mère.
+
+-- Sauvé de quoi?
+
+-- Ah! voilà! demandez à d'Épernon.
+
+-- Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble.
+
+-- Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M.
+de Guise... Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami.
+
+Catherine sourit en femme qui dit:
+
+-- Il ne comprendra jamais.
+
+Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua:
+
+-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.
+
+-- Une embuscade?
+
+-- Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être.
+
+-- Par M. Guise? s'écria Catherine.
+
+-- Vous n'y croyez pas?
+
+-- Non, je l'avoue, dit Catherine.
+
+-- D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au
+long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à
+hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et,
+ma foi, je n'ai point de santé de reste.
+
+Puis se retournant vers Catherine:
+
+-- Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira;
+j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez?
+
+-- Sans doute!
+
+-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.
+
+Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait
+haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était
+forcé de courir pour le suivre.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC
+
+
+Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.
+
+Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule,
+triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel
+pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune.
+
+Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un
+digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur
+d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les
+philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les
+choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles
+bâillaient vis à vis l'une de l'autre.
+
+Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix
+confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes
+eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse.
+
+C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet
+violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait
+des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et
+la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet.
+
+Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces
+murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des
+broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître
+Fournichon, hôte du _Fier-Chevalier_, occupé du soin de ses fourneaux, et
+ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les
+boudoirs des tourelles.
+
+Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien
+respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres,
+il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore.
+
+Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier
+abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était
+l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert
+Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse.
+
+Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur
+cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre
+jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume
+blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur
+l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor:
+
+-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête.
+
+Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons
+introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de
+tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans
+avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme
+était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût
+venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier-
+Chevalier_.
+
+Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en
+noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint
+si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge
+et par attirer son attention.
+
+Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de
+lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard.
+
+Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis
+cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait.
+
+Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert
+Briquet.
+
+Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant.
+
+Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter
+ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au
+plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants
+éclairs des fourneaux de maître Fournichon.
+
+Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il
+attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir
+faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de
+l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est.
+
+Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement
+marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur
+l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau
+qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision
+de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée.
+
+Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience
+visible.
+
+Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la
+maison mystérieuse.
+
+On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le
+Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne
+inverse recommença.
+
+Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux
+antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la
+première fois, tous deux se retournèrent en même temps.
+
+Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du
+ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons
+noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois
+en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de
+reculer d'un pas.
+
+Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet
+blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite
+du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne
+se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau,
+faillit perdre l'équilibre.
+
+-- Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous
+l'intention de m'insulter?
+
+-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez
+fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire,
+vous vous en étiez aperçu.
+
+-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir
+jamais ce que je ne veux pas voir.
+
+[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.]
+
+-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je
+l'espère, si on les faisait briller à vos yeux.
+
+Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se
+débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la
+lune glissant en ce moment entre deux nuages.
+
+Le plumet rouge resta immobile.
+
+-- On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous
+n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la
+faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas.
+
+-- Non, mais qui se défendra, je l'espère.
+
+Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de
+son adversaire.
+
+-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener
+dans la rue?
+
+-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?
+
+-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît.
+
+-- Ah! cela vous plaît.
+
+-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi
+de fouler seul le pavé de la rue de Bussy?
+
+-- Que j'aie licence ou non, peu importe.
+
+-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle
+sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir.
+
+-- Ah! vous raillez, je crois!
+
+-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous!
+
+-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous
+ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous
+éloigner de force.
+
+-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.
+
+-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.
+
+-- Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà
+donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai
+volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas.
+
+-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en
+rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en
+garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc
+de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous
+retirer?
+
+-- Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de
+Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement
+mauvais que vous demeuriez.
+
+Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau.
+
+-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux.
+
+-- Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois
+aucunement fou pour cela.
+
+Henri pâlit.
+
+-- Vous êtes amoureux?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et vous l'avouez?
+
+-- Depuis quand est-ce un crime?
+
+-- Mais amoureux dans cette rue.
+
+-- Pour le moment, oui.
+
+-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?
+
+-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me
+demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont
+il n'a que la moitié.
+
+-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité,
+nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.
+
+Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre
+mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché.
+
+-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons
+rivaux.
+
+-- Je le crains.
+
+-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc.
+
+Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front.
+
+-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.
+
+-- Vous avez un rendez-vous?
+
+-- Oui, en bonne forme!
+
+-- Dans cette rue?
+
+-- Dans cette rue.
+
+-- Écrit?
+
+-- Oui, d'une fort jolie écriture même.
+
+-- De femme?
+
+-- Non, d'homme.
+
+-- D'homme! que voulez-vous dire?
+
+-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une
+femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi
+mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il
+paraît.
+
+-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez.
+
+-- Vous me demandez de telle façon, monsieur, que je ne saurais vous
+refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet.
+
+-- J'écoute.
+
+-- Vous verrez si c'est la même chose que vous.
+
+-- Assez, monsieur, par grâce; moi, l'on ne m'a point donné de rendez-
+vous, moi, je n'ai pas reçu de billet.
+
+Ernauton tira de sa bourse un petit papier.
+
+-- Voilà le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le
+lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur;
+vous en rapportez-vous à moi de ne vous point tromper?
+
+-- Oh! tout à fait!
+
+-- Voici donc les termes dans lesquels il est conçu:
+
+ « Monsieur Ernauton, mon secrétaire est par moi chargé de vous dire
+ que j'ai grand désir de causer avec vous une heure; votre mérite m'a
+ touchée. »
+
+-- Il y a cela? demanda du Bouchage.
+
+-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est même soulignée. Je passe une autre
+phrase un peu trop flatteuse.
+
+-- Et vous êtes attendu?
+
+-- C'est-à-dire que j'attends, comme vous voyez.
+
+-- Alors on doit vous ouvrir la porte?
+
+-- Non, on doit siffler trois fois par la fenêtre.
+
+Henri, tout frémissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et
+de l'autre lui montrant la maison mystérieuse:
+
+-- De là? demanda-t-il.
+
+-- Pas du tout, répondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier-
+Chevalier_, de là.
+
+Henri poussa un cri de joie.
+
+-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il.
+
+-- Eh non! le billet dit positivement: Hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+-- Oh! soyez béni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main;
+oh! pardonnez-moi mon incivilité, ma sottise. Hélas! vous le savez, pour
+l'homme qui aime véritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous
+voyant sans cesse revenir jusqu'à cette maison, j'ai cru que c'était par
+cette femme que vous étiez attendu.
+
+-- Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car,
+en vérité, j'ai eu un instant de mon côté l'idée que vous étiez dans cette
+rue pour le même motif que moi.
+
+-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur!
+Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas!
+
+-- Ma foi, écoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un
+éclaircissement quelconque avant de me fâcher. Ces grandes dames sont si
+étranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante!
+
+-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et
+cependant....
+
+-- Et cependant? répéta Ernauton.
+
+-- Et cependant vous êtes plus heureux.
+
+-- Ah! l'on est cruel dans cette maison!
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voilà trois mois que j'aime comme
+un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre
+le son de sa voix.
+
+-- Diable! vous n'êtes pas avancé. Mais attendez donc.
+
+-- Quoi?
+
+-- Est-ce qu'on n'a pas sifflé?
+
+-- En effet, il me semble avoir entendu.
+
+Les deux jeunes gens écoutèrent, un second coup se fit entendre dans la
+direction du _Fier-Chevalier_.
+
+-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire
+plus longue compagnie, mais je crois que voilà mon signal.
+
+Un troisième coup retentit.
+
+-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance.
+
+Ernauton s'éloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaître dans
+l'ombre de la rue pour reparaître dans la lumière que jetaient les
+fenêtres du _Fier-Chevalier_ et disparaître encore.
+
+Quant à lui, plus morne qu'auparavant, car cette espèce de lutte l'avait
+un instant fait sortir de sa léthargie:
+
+-- Allons, dit-il, faisons mon métier accoutumé, frappons comme d'habitude
+à la porte maudite qui jamais ne s'ouvre.
+
+Et, en disant ces mots, il s'avança chancelant vers la porte de la maison
+mystérieuse.
+
+
+
+
+LVIII
+
+LA PORTE S'OUVRE
+
+
+Mais en arrivant à la porte de la maison mystérieuse, le pauvre Henri fut
+repris de son hésitation habituelle.
+
+-- Du courage, se dit-il à lui-même, frappons.
+
+Et il fit encore un pas.
+
+Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derrière lui et vit sur
+le chemin le reflet brillant des lumières de l'hôtellerie.
+
+-- Là-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on
+appelle et qui n'ont pas même désiré; pourquoi n'ai-je pas le coeur
+tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-être là-bas aussi,
+moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici.
+
+On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Prés qui vibrait
+mélancoliquement dans les airs.
+
+-- Allons, voilà dix heures qui sonnent, murmura Henri
+
+Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir.
+
+-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais-
+je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut!
+
+Il frappa un deuxième coup.
+
+-- C'est cela, continua-t-il en écoutant, voilà le bruit de la porte
+intérieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gémit, le bruit du pas qui
+s'approche: ainsi toujours, toujours la même chose.
+
+Et il frappa une troisième fois.
+
+-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus
+léger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pâle, ma
+sinistre, mon insupportable figure, puis il s'éloigne sans ouvrir jamais!
+
+La cessation de tout bruit sembla justifier la prédiction du malheureux
+jeune homme.
+
+-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'à demain, dit-il.
+
+Et, se baissant de manière à ce que son front fût au niveau du seuil de
+pierre, il y déposa du fond de l'âme un baiser qui fit tressaillir le dur
+granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette
+maison.
+
+Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le
+lendemain, il se retira.
+
+Mais à peine avait-il fait deux pas en arrière, qu'à sa profonde surprise
+le verrou grinça dans sa gâche; la porte s'ouvrit, et le serviteur
+s'inclina profondément.
+
+C'était le même dont nous avons tracé le portrait lors de son entrevue
+avec Robert Briquet.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant
+parut à du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des chérubins
+qu'on entend dans ces songes d'enfance, où l'on rêve encore du ciel.
+
+Tremblant, éperdu, Henri, qui avait déjà fait dix pas pour s'éloigner, se
+rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement,
+que le serviteur le retint pour l'empêcher de tomber sur le seuil; ce que
+cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse
+compassion.
+
+[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.]
+
+-- Voyons, monsieur, dit-il, me voilà; expliquez-moi, je vous prie, ce que
+vous désirez.
+
+-- J'ai tant aimé, répondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime
+encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours.
+
+-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous
+asseoir là près de moi et de causer?
+
+-- Oh! oui.
+
+Le serviteur lui fit un signe de la main.
+
+Henri obéit à ce signe, comme il eût obéi à un signe du roi de France ou
+de l'empereur romain.
+
+-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un près de
+l'autre, et dites-moi votre désir.
+
+-- Mon ami, répondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous
+parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je
+vous ai attendu et surpris au détour d'une rue; alors je vous ai offert
+assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez été le plus avide des
+hommes; d'autres fois, j'ai essayé de vous intimider; jamais vous ne
+m'avez écouté, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir,
+visiblement au moins, à mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de
+vous parler, vous m'invitez à vous exprimer mon désir: qu'est-il donc
+arrivé, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de
+votre part?
+
+Le serviteur poussa un soupir. Il y avait évidemment un coeur pitoyable
+sous cette rude enveloppe.
+
+Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea.
+
+-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu
+poursuivre une femme et la découvrir malgré ses efforts pour se cacher et
+pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amère ne
+m'est échappée, jamais je n'ai donné suite à ces pensées de violence qui
+naissent du désespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du
+sang la fougueuse jeunesse.
+
+-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous
+est rendue par ma maîtresse et par moi.
+
+-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains
+du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me
+refusiez l'entrée de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte,
+ainsi que le fait tous les jours le moindre écolier ivre ou amoureux?
+Alors, ne fût-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable,
+je lui eusse parlé.
+
+-- C'est vrai encore.
+
+-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse
+inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma
+fortune est grande, mon crédit est grand, le roi lui-même, le roi me
+protège; tout à l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes
+douleurs, me disait de recourir à lui, m'offrait sa protection.
+
+-- Ah! fit le serviteur avec une inquiétude visible.
+
+-- Je n'ai point voulu, se hâta de dire le jeune homme; non, non, j'ai
+tout refusé, tout refusé, pour venir prier à mains jointes de s'ouvrir
+cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais.
+
+-- Monsieur le comte, vous êtes en effet un coeur loyal et digne d'être
+aimé.
+
+-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet
+homme au coeur loyal, et, de votre avis même, digne d'être aimé, à quoi le
+condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la reçoit
+même pas; chaque soir je viens heurter à cette porte moi-même, et chaque
+soir on m'éconduit; enfin on me laisse souffrir, me désoler, mourir dans
+cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre
+chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur
+d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut
+pas plus commander à son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus.
+Mais on a pitié d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de
+consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la
+main pour le relever; mais non, non, cette femme se complaît avec mon
+supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eût tué avec un refus
+de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup
+de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus.
+
+-- Monsieur le comte, répondit le serviteur après avoir scrupuleusement
+écouté tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez
+est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout
+aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a
+vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent
+pour vous une vive sympathie.
+
+-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'écria le jeune homme en
+essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour où
+son coeur, que vous vantez, connaîtra l'amour, l'amour tel que je le sens,
+et si, en échange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je
+serai bien vengé.
+
+-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de
+n'avoir point aimé que de ne pas répondre à l'amour; cette femme a peut-
+être connu la passion plus forte que vous ne la connaîtrez jamais, cette
+femme a peut-être aimé comme jamais vous n'aimerez.
+
+Henri leva les mains au ciel.
+
+-- Quand on a aimé ainsi, ou aime toujours! s'écria-t-il.
+
+-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda
+le serviteur.
+
+Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eût été frappé de
+mort.
+
+-- Elle aime! s'écria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime,
+monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maîtresse est
+veuve, ajouta le serviteur compatissant, espérant calmer par ces mots la
+douleur du jeune homme.
+
+Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle,
+la vie et l'espoir.
+
+-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve,
+dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la
+source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne
+alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est
+moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle
+m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmées avec
+le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait juré à la tombe de son
+époux une douleur éternelle, quand la veuve de Mausole eut épuisé ses
+larmes, elle fut guérie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas
+emporté dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace
+qu'auparavant.
+
+Le serviteur secoua la tête.
+
+-- Cette dame, monsieur le comte, répondit-il, comme la veuve du roi
+Mausole, a juré au mort une éternelle fidélité; mais je la connais, et
+elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont
+vous me parlez.
+
+-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'écria Henri; Dieu n'a
+pas permis qu'elle mourût de chagrin ou qu'elle abrégeât violemment ses
+jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut
+vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis espérer.
+
+-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre,
+ne comptez pas ainsi avec les sombres pensées des vivants, avec les
+exigences des morts. Elle a vécu! dites-vous: oui, elle a vécu! non pas un
+jour, non pas un mois, non pas une année; elle a vécu sept ans. -- Joyeuse
+tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir
+quelle résolution elle a vécu? Elle se consolera, espérez-vous? Jamais,
+monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous
+le jure, moi, qui n'étais que le très humble serviteur du mort, moi, qui,
+tant qu'il a vécu, étais une âme pieuse, ardente et pleine d'espérance, et
+qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi,
+moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le répète, jamais je ne me
+consolerai.
+
+-- Cet homme tant regretté, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce
+mari....
+
+-- Ce n'était pas le mari, c'était l'amant, monsieur le comte, et une
+femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans
+toute sa vie.
+
+-- Mon ami, mon ami! s'écria le jeune homme, effrayé de la majesté sauvage
+de cet homme à l'esprit élevé, et qui cependant était perdu sous des
+habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercédez pour moi!
+
+-- Moi! s'écria-t-il, moi! Écoutez, monsieur le comte, si je vous eusse
+cru capable d'user de violence envers ma maîtresse, je vous eusse tué, tué
+de cette main.
+
+Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait
+celui d'un homme de vingt-cinq ans à peine, tandis que ses cheveux
+blanchis et sa taille courbée lui donnaient l'apparence d'un homme de
+soixante ans.
+
+-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maîtresse
+vous aimât, c'est elle qui serait morte.
+
+Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais à dire, ne cherchez
+point à m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je
+ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car,
+sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer.
+
+Henri se leva la mort dans l'âme.
+
+-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes
+malheurs; maintenant je suis décidé.
+
+-- Ainsi, vous serez plus calme à l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous
+vous éloignerez de nous, vous nous laisserez à une destinée pire que la
+vôtre, croyez-moi.
+
+-- Oui, je m'éloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune
+homme, et pour toujours.
+
+-- Vous voulez mourir, je vous comprends.
+
+[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. --
+PAGE 130.]
+
+-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien
+que je meure, du moment où je ne la possède pas.
+
+-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parlé de la mort avec ma
+maîtresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de
+sa propre main.
+
+-- Aussi, n'est-ce point celle-là que je choisirai; il y a pour un jeune
+homme de mon nom, de mon âge et de ma fortune, une mort qui de tout temps
+a été une belle mort, c'est celle que l'on reçoit en défendant son roi et
+son pays.
+
+-- Si vous souffrez au-delà de votre force, si vous ne devez rien à ceux
+qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte,
+mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort,
+moi, si je n'étais condamné à vivre.
+
+-- Adieu et merci, répondit Joyeuse en tendant la main au serviteur
+inconnu. Au revoir dans un autre monde!
+
+Et il s'éloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touché de cette
+douleur profonde, une pesante bourse d'or.
+
+Minuit sonnait à l'église Saint-Germain-des-Prés.
+
+
+
+
+LIX
+
+COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRÂCE 1586
+
+
+Les trois coups de sifflet qui, à intervalles égaux, avaient traversé
+l'espace, étaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux
+Ernauton.
+
+Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame
+Fournichon sur la porte où elle attendait les clients avec un sourire qui
+la faisait ressembler à une déesse mythologique interprétée par un peintre
+flamand.
+
+Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un écu d'or
+qu'une autre main aussi blanche, mais plus délicate que la sienne, venait
+d'y déposer en passant.
+
+Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la
+capacité de la porte de manière à rendre tout passage impossible.
+
+Ernauton, de son côté, s'arrêta en homme qui demande à passer.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous?
+
+-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout à l'heure de la
+fenêtre de cette tourelle, bonne dame?
+
+-- Si fait.
+
+-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient.
+
+-- Vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Alors c'est différent, si vous me donnez votre parole d'honneur.
+
+-- Foi de gentilhomme, ma chère madame Fournichon.
+
+-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez.
+
+Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clientèles, comme elle les désirait
+si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait été détrôné par
+le _Fier-Chevalier_, l'hôtesse fit monter Ernauton par l'escalier en
+limaçon qui conduisait à la plus ornée et à la plus discrète de ses
+tourelles.
+
+Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait accès dans une sorte
+d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle même,
+meublée, décorée, tapissée avec un peu plus de luxe qu'on n'en eût attendu
+dans ce coin écarté de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait
+mis du goût à l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et
+généralement on réussit dans ce que l'on fait avec amour.
+
+Madame Fournichon avait donc réussi autant qu'il était donné à un assez
+vulgaire esprit de réussir en pareille matière.
+
+Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur
+de benjoin et d'aloès: c'était un holocauste fait sans doute par la
+personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de
+combattre, à l'aide de parfums végétaux, les vapeurs culinaires exhalées
+par la broche et par les casseroles.
+
+Dame Fournichon suivait le jeune homme pas à pas, elle le poussa de
+l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec
+des yeux tout rapetissés par un clignotement anacréontique; puis elle se
+retira.
+
+Ernauton resta la main droite à la portière, la main gauche au loquet de
+la porte, et à demi courbé par son salut.
+
+C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la
+tourelle, éclairée par une seule bougie de cire rosé, une de ces élégantes
+tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins
+l'attention, quand toutefois ce n'est pas le désir.
+
+Renversée sur des coussins, tout enveloppée de soie et de velours, cette
+dame, dont le pied mignon pendait à l'extrémité de ce lit de repos,
+s'occupait de brûler à la bougie le reste d'une petite branche d'aloès
+dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumée de son visage,
+emplissant aussi de cette fumée les plis de son capuchon et ses cheveux,
+comme si elle eût voulu tout entière se pénétrer de l'enivrante vapeur.
+
+A la manière dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle
+abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masqué, Ernauton
+s'aperçut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait près d'elle.
+
+Cependant, elle ne s'était point retournée.
+
+Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point.
+
+-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce à
+force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble
+serviteur: le voici.
+
+-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur
+Ernauton.
+
+-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de
+l'honneur que vous me faites.
+
+-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et
+cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je présume.
+
+-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degrés, vous avez le visage
+caché sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au
+moment même où j'entrais, vous venez de me dérober la vue d'un pied qui,
+certes, m'eût rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me
+permette de reconnaître; je ne puis donc que deviner.
+
+-- Et vous devinez qui je suis?
+
+-- Celle que mon coeur désire, celle que mon imagination fait jeune,
+belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante même, pour que je
+puisse croire que ce qui m'arrive st bien réel, et que je ne rêve pas en
+ce moment.
+
+-- Avez-vous eu beaucoup de peine à entrer ici? demanda la dame sans
+répondre directement à ce flot de paroles qui s'échappait du coeur trop
+plein d'Ernauton.
+
+-- Non, madame, l'accès m'en a même été plus facile que je ne l'eusse
+pensé.
+
+-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas
+de même pour une femme.
+
+-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je
+ne puis que vous offrir mes bien humbles remercîments.
+
+Mais la dame paraissait déjà avoir passé à une autre pensée.
+
+-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle négligemment en ôtant son gant;
+pour montrer une adorable main ronde et effilée à la fois.
+
+-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous
+êtes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous
+aime.
+
+-- Alors vous croyez pouvoir répondre que je suis bien celle que vous vous
+attendiez à trouver ici?
+
+-- A défaut du regard, mon coeur me le dit.
+
+-- Donc, vous me connaissez?
+
+-- Je vous connais, oui.
+
+-- En vérité, vous, un provincial à peine débarqué, vous connaissez déjà
+les femmes de Paris?
+
+-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une
+seule.
+
+-- Et celle-là, c'est moi?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Et à quoi me reconnaissez vous?
+
+-- A votre voix, à votre grâce, à votre beauté.
+
+-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la déguiser; à ma grâce, je puis
+prendre le mot pour un compliment; mais à ma beauté, je ne puis admettre
+la réponse que par hypothèse.
+
+-- Pourquoi cela, madame?
+
+-- Sans doute; vous me reconnaissez à ma beauté, et ma beauté est voilée.
+
+-- Elle l'était moins, madame, le jour où, pour vous faire entrer dans
+Paris, je vous tins si près de moi, que votre poitrine effleurait mes
+épaules, et que votre haleine brûlait mon cou.
+
+-- Aussi, à la réception de ma lettre, vous avez deviné que c'était de moi
+qu'il s'agissait.
+
+-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant
+une pareille pensée. J'ai cru que j'étais le jouet de quelque
+plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pensé que j'étais menacé
+de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce
+n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant....
+
+Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la
+sienne.
+
+-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie.
+
+-- Et en quoi, madame, je vous prie?
+
+-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi
+j'ai fait une folie?
+
+-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur auprès de
+Votre Altesse.
+
+-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur.
+N'auriez-vous point d'esprit, par hasard?
+
+-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effrayé.
+
+-- Quoi! vous me voyez un masque....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me
+déguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenêtre et que
+ne criez-vous mon nom dans la rue!
+
+-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant à genoux, mais je croyais à
+la discrétion de ces murs.
+
+-- Il me paraît que vous êtes crédule?
+
+-- Hélas! madame, je suis amoureux! -- Et vous êtes convaincu que tout
+d'abord je réponds à cet amour par un amour pareil?
+
+Ernauton se releva tout piqué.
+
+-- Non, madame, répondit-il.
+
+-- Et que croyez-vous?
+
+-- Je crois que vous avez quelque chose d'important à me dire; que vous
+n'avez pas voulu me recevoir à l'hôtel de Guise ou dans votre maison de
+Bel-Esbat, et que vous avez préféré un entretien secret dans un endroit
+isolé.
+
+-- Vous avez cru cela?
+
+-- Oui.
+
+-- Et que pensez-vous que j'aie eu à vous dire? Voyons, parlez; je ne
+serais point fâchée d'apprécier votre perspicacité.
+
+Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgré elle une
+espèce d'inquiétude.
+
+-- Mais que sais-je, moi, répondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport
+à M. de Mayenne, par exemple.
+
+-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en
+auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit,
+vous, tout ce que vous en saviez?
+
+-- Peut-être aussi quelque question à me faire sur l'événement de la nuit
+passée?
+
+-- Ah! quel événement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le
+sein palpitait visiblement.
+
+-- Mais de la panique éprouvée par M. d'Épernon, de l'arrestation de ces
+gentilshommes lorrains.
+
+-- On a arrêté des gentilshommes lorrains?
+
+-- Une vingtaine, qui se sont trouvés intempestivement sur la route de
+Vincennes.
+
+-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville où M. de Guise tient
+garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui êtes
+de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrêté ces
+gentilshommes.
+
+-- Moi, de la cour?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Vous savez cela, madame?
+
+-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des
+renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour
+de Dieu! Vous avez une déplorable habitude, celle de croiser la
+conversation; et qu'est-il résulté de cette échauffourée?
+
+-- Absolument rien, madame, que je sache du moins.
+
+-- Alors pourquoi avez-vous pensé que je parlerais d'une chose qui n'a pas
+eu de résultat?
+
+-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort.
+
+-- Comment, monsieur, mais de quel pays êtes-vous?
+
+-- D'Agen?
+
+-- Comment, monsieur, vous êtes Gascon, car Agen est en Gascogne, je
+crois?
+
+-- A peu près.
+
+-- Vous êtes Gascon, et vous n'êtes pas assez vain pour supposer tout
+simplement que, vous ayant vu, le jour de l'exécution de Salcède, à la
+porte Saint-Antoine, je vous ai trouvé de galante tournure?
+
+Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement:
+
+-- Que je vous ai rencontré dans la rue, et que je vous ai trouvé beau?
+Ernauton devint pourpre. -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frère
+Mayenne, vous êtes venu chez moi, et que je vous ai trouvé fort à mon
+goût? -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. -- Et
+vous avez tort, répliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la
+première fois, et en arrêtant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le
+masque, tandis qu'elle déployait, sous le regard haletant du jeune homme,
+la séduction d'une taille cambrée, se profilant en lignes arrondies et
+voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. --
+Madame! madame! s'écria-t-il, vous raillez-vous de moi? -- Ma foi, non!
+reprit-elle du même ton dégagé; je dis que vous m'avez plu, et c'est la
+vérité. -- Mon Dieu! -- Mais vous-même, n'avez-vous pas osé me déclarer
+que vous m'aimiez? -- Mais quand je vous ai déclaré cela, je ne savais
+pas qui vous étiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous
+demande bien humblement pardon. -- Allons, voilà maintenant qu'il
+déraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous
+êtes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter
+d'être venue. Ernauton tomba à genoux. -- Parlez, madame, dit-il,
+parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-être
+oserai-je enfin vous répondre. -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit
+la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symétriquement
+les plis de sa robe. J'ai du goût pour vous, mais je ne vous connais pas
+encore. Je n'ai pas l'habitude de résister à mes fantaisies, mais je n'ai
+pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions été égaux, je
+vous eusse reçu chez moi et étudié à mon aise avant que vous eussiez même
+soupçonné mes intentions à votre égard. La chose était impossible; il a
+fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez à
+quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je
+vous recommande.
+
+Ernauton se confondit en protestations.
+
+-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame
+avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-être est-ce votre nom
+seulement qui m'a frappée la première fois que nous nous rencontrâmes, et
+qui m'a plu. Après tout, je crois bien décidément que je n'ai pour vous
+qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire
+trop loin de la perfection et désespérer. Je ne peux pas souffrir les gens
+parfaits. Oh! j'adore les gens dévoués, par exemple. Retenez bien ceci, je
+vous le permets, beau cavalier. Ernauton était hors de lui. Ce langage
+hautain, ces gestes pleins de volupté et de mollesse, cette orgueilleuse
+supériorité, cet abandon vis-à-vis de lui enfin, d'une personne aussi
+illustre, le plongeaient à la fois dans les délices et dans les terreurs
+les plus extrêmes. Il s'assit près de sa belle et fière maîtresse, qui le
+laissa faire, puis il essaya de passer son bras derrière les coussins qui
+la soutenaient. -- Monsieur, dit-elle, il paraît que vous m'avez
+entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarité, je
+vous prie; restons chacun à notre place. Il est sûr qu'un jour je vous
+donnerai le droit de me nommer vôtre, mais ce droit, vous ne l'avez pas
+encore.
+
+Ernauton se releva pâle et dépité.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises;
+cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris.
+Chez nous, en province, à deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une
+femme, lorsqu'elle dit: « J'aime, » aime et ne se refuse pas. Elle ne
+prend point le prétexte de ses paroles pour humilier un homme à ses pieds.
+C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse.
+J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait,
+l'habitude me viendra.
+
+La dame écouta en silence. Il était visible qu'elle continuait d'observer
+attentivement Ernauton, pour savoir si son dépit aboutirait à une réelle
+colère.
+
+-- Ah! ah! vous vous fâchez, je crois, dit-elle superbement.
+
+-- Je me fâche, en effet, madame, mais c'est contre moi-même, car j'ai
+pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un
+amour très véritable et très pur. Je ne cherche pas votre personne, car je
+vous désirerais, s'il en était ainsi: voilà tout; mais je cherche à
+obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir
+aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois,
+respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me
+l'ordonnerez.
+
+Trouvez bon seulement, madame, qu'à partir de ce moment j'attende vos
+ordres.
+
+-- Allons, allons, dit la dame, n'exagérons rien, monsieur de Carmainges:
+voilà que vous êtes tout glacé après avoir été tout de flammes.
+
+-- Il me semble, cependant, madame....
+
+-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais à une femme que vous l'aimerez comme
+vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle
+voudra, à la bonne heure!
+
+-- C'est ce que j'ai dit, madame.
+
+-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas.
+
+-- Je m'incline devant votre supériorité, madame.
+
+-- Trêve de politesses, il me répugnerait de faire ici la reine. Tenez,
+voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle
+est plus brûlante et plus animée que la vôtre.
+
+Ernauton prit respectueusement cette belle main.
+
+-- Eh bien! dit la duchesse.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Vous ne la baisez pas? êtes-vous fou? et avez-vous juré de me mettre en
+fureur?
+
+-- Mais, tout à l'heure....
+
+-- Tout à l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant....
+
+-- Maintenant?
+
+-- Eh! maintenant je vous la donne.
+
+Ernauton baisa la main avec tant d'obéissance, qu'on la lui retira
+aussitôt.
+
+-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leçon!
+
+-- J'ai donc eu tort?
+
+-- Assurément, vous me faites bondir d'un extrême à l'autre; la crainte
+finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer à genoux, c'est
+vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance.
+
+-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoué, car vous
+seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous
+en préviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de
+Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous
+pas dit que j'étais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en
+beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand
+je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux,
+jamais ma voix. A ces mots elle se leva.
+
+Il était temps: le jeune homme, rendu à son délire, l'avait saisie entre
+ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lèvres
+d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vérité de ce
+qu'elle avait dit, car, à travers son masque, ses yeux lancèrent un éclair
+froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages.
+
+Ce regard imposa tellement à Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et
+que tout son feu s'éteignit.
+
+-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Décidément,
+vous me plaisez, monsieur de Carmainges.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Quand êtes-vous libre? demanda-t-elle négligemment.
+
+-- Hélas! assez rarement, madame, répondit Ernauton.
+
+-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas?
+
+-- Quel service?
+
+-- Mais celui que vous faites près du roi. Est-ce que vous n'êtes pas
+d'une garde quelconque de Sa Majesté?
+
+-- C'est-à-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes.
+
+-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je
+crois?
+
+-- Tous, oui, madame.
+
+-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublié.
+
+-- Quarante-cinq.
+
+-- Quel singulier compte?
+
+-- Cela s'est trouvé ainsi.
+
+-- Est-ce un calcul?
+
+-- Je ne crois pas; le hasard se sera chargé de l'addition.
+
+-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous?
+
+-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majesté, madame.
+
+-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous
+que vous aviez peu de liberté.
+
+-- C'est vrai, j'ai peu de liberté, madame, parce que, le jour, nous
+sommes de service pour les sorties de Sa Majesté ou pour ses chasses, et
+que, le soir, on nous consigne au Louvre.
+
+-- Le soir?
+
+-- Oui.
+
+-- Tous les soirs?
+
+-- Presque tous.
+
+-- Voyez donc ce qui fût arrivé, si ce soir, par exemple, cette consigne
+vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignoré le motif
+qui vous empêchait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances
+étaient méprisées?
+
+-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous
+jure.
+
+-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas.
+
+-- Mais alors?
+
+-- Faites votre service; c'est à moi de m'arranger là-dessus, moi, qui
+suis toujours libre et maîtresse de ma vie.
+
+-- Oh! que de bontés, madame!
+
+-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son
+insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous êtes trouvé libre et
+comment vous êtes venu.
+
+-- Ce soir, madame, j'avais médité déjà de demander une permission à M. de
+Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de
+donner toute la nuit aux quarante-cinq.
+
+-- Ah! cet ordre est venu?
+
+-- Oui.
+
+-- Et à quel propos cette bonne chance?
+
+-- Comme récompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que
+nous avons fait hier à Vincennes.
+
+-- Ah! fort bien, dit la duchesse.
+
+-- Ainsi, voilà à quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous
+voir ce soir tout à mon aise.
+
+-- Eh bien! écoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce
+familiarité qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous
+allez faire: chaque fois que vous croirez être libre, prévenez l'hôtesse
+par un billet; tous les jours un homme à moi passera chez elle.
+
+-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonté, madame.
+
+La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton.
+
+-- Attendez donc, dit-elle.
+
+-- Qu'y a-t-il, madame?
+
+-- Ce bruit, d'où vient-il?
+
+En effet, un bruit d'éperons, de voix, de portes heurtées, d'exclamations
+joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'écho d'une invasion.
+
+Ernauton passa sa tête par la porte qui donnait dans l'antichambre.
+
+-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici fêter le congé que
+leur a donné M. de Loignac.
+
+-- Mais par quel hasard ici, justement en cette hôtellerie où nous sommes?
+
+-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez-
+vous d'arrivée a été donné, parce que, de ce jour bienheureux de leur
+entrée dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et
+les pâtés de maître Fournichon, et quelques-uns même les tourelles de
+madame.
+
+-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien
+expertement, monsieur, de ces tourelles.
+
+-- C'est la première fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y pénétrer,
+madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire.
+
+-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le
+lieu le plus désert de Paris, un endroit près de la rivière, près du grand
+rempart, un endroit où personne ne peut me reconnaître, ni soupçonner que
+je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos
+compagnons, ajouta la duchesse.
+
+En effet, le vacarme de l'entrée devenait un infernal ouragan; le bruit
+des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des écus d'or et le
+cliquetis des verres, présageaient l'orage au grand complet.
+
+Tout à coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui
+conduisait à la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline!
+
+-- Eh bien? répondit la voix du jeune homme.
+
+-- N'allez pas là haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie.
+
+-- Bon! et pourquoi pas, chère dame Fournichon? toute la maison n'est-elle
+pas à nous, ce soir?
+
+-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles.
+
+-- Bah! les tourelles sont de la maison, crièrent cinq ou six autres voix,
+parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et
+d'Eustache de Miradoux.
+
+-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les
+tourelles font exception, les tourelles sont à moi; ne dérangez pas mes
+locataires.
+
+-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi,
+moi, ne me dérangez donc pas.
+
+-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais
+penchants et l'audace de cet homme.
+
+-- Mais, par grâce! répéta madame Fournichon.
+
+-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; à neuf heures,
+tous les feux doivent être éteints, et je vois un feu dans votre tourelle;
+il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les édits du
+roi; je veux connaître quels sont ces mauvais serviteurs.
+
+Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les
+pas s'emboîtaient dans les siens.
+
+-- Mon Dieu! s'écria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce
+que ces gens-là oseraient entrer ici?
+
+-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis là, et je puis vous dire
+d'avance, madame: n'ayez aucune crainte.
+
+-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur.
+
+En effet, Sainte-Maline, trop avancé pour reculer maintenant, heurtait si
+violemment à cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle était d'un sapin
+que madame Fournichon n'avait pas jugé à propos d'éprouver, elle dont le
+respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme.
+
+
+
+
+LX
+
+COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
+
+
+Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se
+fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui
+éclairait la tourelle.
+
+Cette précaution, qui pouvait être bonne, mais qui n'était que momentanée,
+ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout à coup dame
+Fournichon, qui avait épuisé toutes ses ressources, eut recours à un
+dernier moyen et se mit à crier:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous préviens que les personnes que vous
+troublez sont de vos amis: la nécessité me force à vous l'avouer.
+
+-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur présentions nos compliments,
+dit Perducas de Pincorney d'une voix avinée, et trébuchant derrière
+Sainte-Maline sur la dernière marche de l'escalier.
+
+-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline.
+
+-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux.
+
+La bonne hôtesse, espérant toujours prévenir une collision qui pouvait,
+tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier-
+d'Amour_, monta au milieu des rangs pressés des gentilshommes, et glissa
+tout bas le nom d'Ernauton à l'oreille de son agresseur.
+
+-- Ernauton! répéta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette révélation
+était de l'huile au lieu d'eau jetée sur le feu, Ernauton! ce n'est pas
+possible.
+
+-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon.
+
+-- Et pourquoi cela? répétèrent plusieurs voix.
+
+-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modèle de
+chasteté, un exemple de continence, un composé de toutes les vertus. Non,
+non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges
+qui est enfermé là-dedans.
+
+Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait
+fait de la première, quand tout à coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton
+parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annonçait point que la
+patience fût une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire
+de Sainte-Maline.
+
+-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il brisé cette première porte?
+demanda-t-il; et, ayant déjà brisé celle-là, veut-il encore briser celle-
+ci?
+
+-- Eh! c'est lui, en réalité, c'est Ernauton! s'écria Sainte-Maline; je
+reconnais sa voix, car, quant à sa personne, le diable m'emporte si je
+pourrais dire dans l'obscurité de quelle couleur elle est.
+
+-- Vous ne répondez pas à ma question, monsieur, réitéra Ernauton.
+
+[Illustration: Je l'entends encore murmurer: « Venge-moi! » -- PAGE 146.]
+
+Sainte-Maline se mit à rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante-
+cinq qui, à la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient
+jugé qu'il était prudent de descendre à tout hasard deux marches de
+l'escalier.
+
+-- C'est à vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous?
+s'écria Ernauton.
+
+-- Oui, monsieur, parfaitement, répondit celui-ci.
+
+-- Alors qu'avez-vous à dire?
+
+-- J'ai à dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'était
+vous qui habitiez cette hôtellerie des amours.
+
+-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'était
+moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher,
+laissez-moi en repos.
+
+-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous êtes pas fait ermite et
+vous ne l'habitez pas seul, je suppose.
+
+-- Quant à cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le
+doute, en supposant que vous y soyez.
+
+-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforçant de pénétrer dans la
+tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous êtes sans
+lumière, bravo!
+
+-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous
+soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme même à la patience
+que l'on doit à des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont
+épuisées, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer.
+
+Malheureusement Sainte-Maline était dans un de ses accès de méchanceté
+envieuse.
+
+-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur
+Ernauton!
+
+-- Je vous dis cela de façon à ce que vous ne vous trompiez pas à mon
+désir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut même, je le répète:
+retirez-vous, messieurs, je vous en prie.
+
+-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis à l'honneur de saluer la
+personne pour laquelle vous désertez notre compagnie.
+
+A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle prêt à se rompre se reforma
+autour de lui.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorité, descendez, et
+remontez avec une bougie.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau, s'écria Ernauton, si vous faites cela,
+souvenez-vous que vous m'offensez personnellement.
+
+Montcrabeau hésita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune
+homme.
+
+-- Bon! répliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de
+Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas
+l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'épée les uns contre les autres;
+ainsi éclairez. Montcrabeau, éclairez.
+
+Montcrabeau descendit, et, cinq minutes après, remonta avec une bougie
+qu'il voulut remettre à Sainte-Maline.
+
+-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-être avoir besoin
+de mes deux mains.
+
+Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour pénétrer dans la tourelle.
+
+-- Je vous prends à témoin, tous tant que vous êtes ici, dit Ernauton,
+qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et
+qu'en conséquence, -- Ernauton tira vivement son épée, et qu'en
+conséquence j'enfonce cette épée dans la poitrine du premier qui fera un
+pas en avant.
+
+Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'épée à la main, mais il
+n'avait pas encore dégainé à moitié, qu'il vit briller sur sa poitrine la
+pointe de l'épée d'Ernauton.
+
+Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de
+Carmainges eût besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline
+sentit le froid du fer, et recula en délire, comme un taureau blessé.
+
+Alors, Ernauton fit en avant un pas égal au pas de retraite que faisait
+Sainte-Maline, et l'épée se retrouva menaçante sur la poitrine de ce
+dernier.
+
+Sainte-Maline pâlit: si Ernauton s'était fendu, il le clouait à la
+muraille.
+
+Il repoussa lentement son épée au fourreau.
+
+-- Vous mériteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit
+Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout à l'heure me lie, et
+je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre.
+
+Il fit un pas en arrière pour voir si l'on obéirait.
+
+Et avec un geste suprême, qui eût fait honneur à un roi:
+
+-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je réponds de tout.
+
+On vit alors apparaître au seuil de la tourelle une femme dont la tête
+était couverte d'une coiffe, dont le visage était couvert d'un voile, et
+qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton.
+
+Alors le jeune homme remit son épée au fourreau, et comme s'il était sûr
+de n'avoir plus rien à craindre, il traversa fièrement l'antichambre
+peuplée de ses compagnons inquiets et curieux à la fois.
+
+Sainte-Maline, dont le fer avait légèrement effleuré la poitrine, avait
+reculé jusque sur le palier, tout étouffant de l'affront mérité qu'il
+venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue.
+
+Il comprit que tout se réunissait contre lui, rieurs et hommes sérieux, si
+les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'état où elles étaient;
+cette conviction le poussa à une dernière extrémité.
+
+Il tira sa dague au moment où Carmainges passait devant lui.
+
+Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire
+ce qu'il fit? voilà ce qu'il serait impossible d'éclaircir sans avoir lu
+dans la ténébreuse pensée de cet homme, où lui-même peut-être ne pouvait
+lire dans ses moments de colère.
+
+Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de
+son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe
+de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque.
+
+Le masque tomba à terre.
+
+Le mouvement de Sainte-Maline avait été si prompt, que, dans l'ombre, nul
+n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer.
+
+La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col,
+elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne
+l'avait pas blessée.
+
+Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquiétait de ce cri poussé
+par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre,
+de sorte qu'à la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage
+de la jeune femme, que rien ne protégeait.
+
+-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame
+de la litière: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne.
+
+Ernauton s'arrêtait et avait déjà tiré à moitié du fourreau son épée,
+qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entraîna par
+les degrés en lui disant tout bas:
+
+-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges.
+
+-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en
+s'éloignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lâcheté avec les
+autres.
+
+-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre côté; je
+tiens le mien; nous les réglerons tous deux un jour.
+
+Carmainges entendit, mais ne se retourna même point, il était tout entier
+à la duchesse.
+
+Arrivé au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus à son passage; ceux
+des quarante-cinq qui n'avaient pas monté l'escalier blâmaient sans doute
+tout bas la violence de leurs camarades.
+
+Ernauton conduisit la duchesse à sa litière gardée par deux serviteurs.
+
+Arrivée là et se sentant en sûreté, la duchesse serra la main de
+Carmainges et lui dit:
+
+-- Monsieur Ernauton, après ce qui vient de se passer, après l'insulte
+dont, malgré votre courage, vous n'avez pu me défendre, et qui ne
+manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici;
+cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison à vendre ou à
+louer en totalité; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes
+nouvelles.
+
+-- Dois-je prendre congé de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en
+signe d'obéissance aux ordres qui venaient de lui être donnés, et qui
+étaient trop flatteurs à son amour-propre pour qu'il les discutât.
+
+-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litière
+jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce misérable, qui m'a reconnue
+pour la dame de la litière, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je
+suis, ne marche derrière nous et ne découvre ainsi ma demeure.
+
+Ernauton obéit, mais personne ne les espionna.
+
+Arrivée au pont Neuf, qui alors méritait ce nom, puisqu'il y avait à peine
+sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jeté sur la Seine, arrivée au
+pont Neuf, la duchesse tendit la main aux lèvres d'Ernauton en lui disant:
+
+-- Allez, maintenant, monsieur.
+
+-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame?
+
+-- Cela dépend de la hâte que vous mettrez à faire ma commission, et cette
+hâte me sera une preuve du plus ou du moins de désir que vous aurez de me
+revoir.
+
+-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en à moi.
+
+-- C'est bien, allez, mon chevalier.
+
+Et la duchesse donna une seconde fois sa main à baiser à Ernauton, puis
+s'éloigna.
+
+-- C'est étrange, en vérité, dit le jeune homme revenant sur ses pas,
+cette femme a du goût pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquiète
+pas le moins du monde si je puis ou non être tué par ce coupe-jarret de
+Sainte-Maline.
+
+Et un léger mouvement d'épaules prouva que le jeune homme estimait cette
+insouciance à sa valeur.
+
+Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour
+son amour-propre:
+
+-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle était bien troublée, la
+pauvre femme, et que la crainte d'être compromise est, chez les princesses
+surtout, le plus fort de tous les sentiments.
+
+Car, ajoutait-il en souriant à lui-même, elle est princesse.
+
+Et comme ce dernier sentiment était le plus flatteur pour lui, ce fut ce
+dernier sentiment qui l'emporta.
+
+Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte
+qui lui avait été faite; il retourna donc droit à l'hôtellerie, pour ne
+laisser à personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que
+pourrait avoir cette affaire.
+
+Il était naturellement décidé à enfreindre toutes les consignes et tous
+les serments possibles, et à en finir avec Sainte-Maline au premier mot
+qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire.
+
+L'amour et l'amour-propre blessés du même coup lui donnaient une rage de
+bravoure qui lui eût certainement, dans l'état d'exaltation où il était,
+permis de lutter avec dix hommes.
+
+Cette résolution étincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de
+l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxiété, se tenait toute
+tremblante sur le seuil.
+
+A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait
+abondamment pleuré, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle
+lui demanda pardon, malgré tous les efforts de son mari, qui prétendait
+que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon à demander.
+
+La bonne hôtelière n'était point assez désagréable pour que Carmainges,
+eût-il à se plaindre d'elle, lui tînt obstinément rancune; il assura donc
+dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que
+son vin seul était coupable.
+
+Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tête
+il remercia Ernauton.
+
+Pendant que ces choses se passaient à la porte, tout le monde était à
+table, et l'on causait chaleureusement de l'événement qui faisait sans
+contredit le point culminant de la soirée.
+
+Beaucoup donnaient tort à Sainte-Maline avec cette franchise qui est le
+principal caractère des Gascons lorsqu'ils causent entre eux.
+
+Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil froncé de leur compagnon et sa
+lèvre crispée par une réflexion profonde.
+
+Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de
+maître Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voilà tout.
+
+-- Quant à moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de
+Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appelé un instant
+Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait à cette heure couché
+sous cette table au lieu d'être assis devant.
+
+Sainte-Maline leva la tête et regarda Hector de Biran.
+
+-- Je dis ce que je dis, répondit celui-ci, et tenez, voilà là-bas sur le
+seuil de la porte quelqu'un qui paraît être de mon avis.
+
+Tous les regards se tournèrent vers l'endroit indiqué par le jeune
+gentilhomme, et l'on aperçut Carmainges, pâle et debout dans le cadre
+formé par la porte.
+
+A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui
+courir par tout le corps.
+
+Ernauton descendit du seuil, comme eût fait la statue du commandeur de son
+piédestal, et marcha droit à Sainte-Maline, sans provocation réelle, mais
+avec une fermeté qui fit battre plus d'un coeur.
+
+A cette vue, de toutes parts on cria à M. de Carmainges:
+
+-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce côté, Carmainges, il y a une place
+près de moi.
+
+-- Merci, répondit le jeune homme, c'est près de M. de Sainte-Maline que
+je veux m'asseoir.
+
+Sainte-Maline se leva; tous les yeux étaient fixés sur lui.
+
+Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea
+complètement d'expression.
+
+-- Je vais vous faire la place que vous désirez, monsieur, dit-il sans
+colère, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien
+franches et bien sincères, pour ma stupide agression de tout à l'heure;
+j'étais ivre, vous l'avez dit vous-même; pardonnez-moi.
+
+[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glacée. -- PAGE 148.]
+
+Cette déclaration, faite au milieu du silence général, ne satisfit point
+Ernauton, quoiqu'il fût évident que pas une syllabe n'en avait été perdue
+pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxiété de quelle
+façon se terminerait cette scène.
+
+Mais aux dernières paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses
+compagnons montrèrent à Ernauton qu'il devait paraître satisfait, et qu'il
+était pleinement vengé.
+
+Son bon sens le força donc à se taire.
+
+En même temps, un regard jeté sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait
+se défier de lui plus que jamais.
+
+-- Ce misérable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il
+cède en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le
+satisfait davantage.
+
+Le verre de Sainte-Maline était plein; il remplit celui d'Ernauton.
+
+-- Allons, allons! la paix, la paix! crièrent toutes les voix: à la
+réconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline!
+
+Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et
+se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les lèvres pour qu'on
+ne pût soupçonner le sens des paroles qu'il lui adressait:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voilà la seconde fois que vous
+m'insultez sans m'en faire réparation; prenez garde: à la troisième
+offense, je vous tuerai comme un chien.
+
+-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, répondit Sainte-Maline,
+car, foi de gentilhomme, à votre place, j'en ferais autant que vous.
+
+Et les deux ennemis mortels choquèrent leurs verres, comme eussent pu
+faire les deux meilleurs amis.
+
+
+
+
+LXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTÉRIEUSE
+
+
+Tandis que l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_, séjour apparent de la
+concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes,
+filtrer, à travers les fentes de ses volets, la lumière des bougies et la
+joie des convives, un mouvement inaccoutumé avait lieu dans cette maison
+mystérieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'extérieurement dans les
+pages de ce récit.
+
+Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre à l'autre,
+portant ça et là des objets empaquetés qu'il enfermait dans une caisse de
+voyage.
+
+Ces premiers préparatifs terminés, il chargea un pistolet et fit jouer
+dans sa gaîne de velours un large poignard; puis il le suspendit, à l'aide
+d'un anneau, à la chaîne qui lui servait de ceinture, à laquelle il
+attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de
+prières relié en chagrin noir.
+
+Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas léger comme celui d'une ombre
+effleurait le plancher du premier étage et glissait le long de l'escalier.
+
+Tout à coup une femme pâle et pareille à un fantôme, sous les plis de son
+voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste
+comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre.
+
+-- Remy, dit cette voix, êtes-vous prêt?
+
+-- Oui, madame, et je n'attends plus, à cette heure, que votre cassette
+pour la joindre à la mienne.
+
+-- Croyez-vous donc que ces boîtes seront facilement chargées sur nos
+chevaux?
+
+-- J'en réponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquiète le moins du
+monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point là-
+bas tout ce qu'il me faut?
+
+-- Non, Remy, non, sous aucun prétexte je ne veux que vous manquiez du
+nécessaire en route; et puis, une fois là-bas, le pauvre vieillard étant
+malade, tous les domestiques seront occupés autour de lui. O Remy! j'ai
+hâte de rejoindre mon père; j'ai de tristes pressentiments, et il me
+semble que depuis un siècle je ne l'ai pas vu.
+
+-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitté il y a trois mois, et
+il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les
+autres.
+
+-- Remy, vous qui êtes si bon médecin, ne m'avez-vous pas avoué vous-même,
+en le quittant la dernière fois, que mon père n'avait plus longtemps à
+vivre?
+
+-- Oui, sans doute, mais c'était une crainte exprimée et non une
+prédiction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils
+vivent, c'est étrange à dire, par l'habitude de vivre; il y a même plus:
+parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos
+demain.
+
+-- Hélas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui,
+demain est mort.
+
+Remy ne répondit pas, car aucune réponse rassurante ne pouvait réellement
+sortir de sa bouche, et un silence lugubre succéda pendant quelques
+minutes au dialogue que nous venons de rapporter.
+
+Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive.
+
+-- Pour quelle heure avez-vous demandé les chevaux, Remy? reprit enfin la
+dame mystérieuse.
+
+-- Pour deux heures après minuit.
+
+-- Une heure vient de sonner.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Personne ne guette au dehors, Remy?
+
+-- Personne.
+
+-- Pas même ce malheureux jeune homme?
+
+-- Pas même lui!
+
+Remy soupira.
+
+-- Vous me dites cela d'une façon étrange, Remy.
+
+-- C'est que celui-là aussi a pris une résolution.
+
+-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant.
+
+-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer à nous voir.
+
+-- Et où va-t-il?
+
+-- Où nous allons tous: au repos.
+
+-- Dieu le lui donne éternel, répondit la dame d'une voix grave et froide
+comme un glas de mort, et cependant....
+
+Elle s'arrêta.
+
+-- Cependant? reprit Remy.
+
+-- N'avait-il rien à faire en ce monde.
+
+-- Il avait à aimer si on l'eût aimé.
+
+-- Un homme de son nom, de son rang et de son âge devrait compter sur
+l'avenir.
+
+-- Y comptez-vous, vous, madame, qui êtes d'un âge, d'un rang et d'un nom
+qui n'ont rien à envier au sien?
+
+Les yeux de la dame lancèrent une sinistre lueur.
+
+-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc....
+
+Elle prêta l'oreille.
+
+-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends?
+
+-- Oui, ce me semble.
+
+-- Serait-ce déjà notre conducteur?
+
+-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devancé le rendez-vous de
+près d'une heure.
+
+-- On s'arrête à la porte, Remy.
+
+-- En effet.
+
+Remy descendit précipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment où
+trois coups, rapidement heurtés, se faisaient entendre.
+
+-- Qui va là? demanda Remy.
+
+-- Moi, répondit une voix cassée et tremblante, moi, Grandchamp, le valet
+de chambre du baron.
+
+-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous à Paris! Attendez que je vous
+ouvre; mais parlez bas.
+
+Et il ouvrit la porte.
+
+-- D'où venez-vous donc? demanda Remy à voix basse.
+
+-- De Méridor.
+
+-- De Méridor?
+
+-- Oui, cher monsieur Remy. Hélas!
+
+-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu!
+
+-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce
+nos chevaux?
+
+-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux.
+
+Puis, revenant au vieillard:
+
+-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp?
+
+-- Nous ne devinez pas? répondit le serviteur.
+
+-- Hélas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette
+nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame!
+
+[Illustration: Guillaume de Nassau.]
+
+-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble?
+
+-- Oui, madame, oui.
+
+-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix.
+
+-- En effet, madame... Comment la ménager, Grandchamp? la voilà.
+
+La dame, qui était descendue du premier au rez-de-chaussée, comme elle
+était descendue déjà du second au premier, apparut à l'extrémité du
+corridor.
+
+-- Qui est là? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp.
+
+-- Oui madame, c'est moi, répondit humblement et tristement le vieillard
+en découvrant sa tête blanchie.
+
+-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point
+trompée, mon père est mort!
+
+-- En effet, madame, répondit Grandchamp oubliant toutes les
+recommandations de Remy, en effet, Méridor n'a plus de maître.
+
+Pâle, glacée, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans
+fléchir.
+
+Remy, la voyant si résignée et si sombre, alla à elle, et lui prit
+doucement la main.
+
+-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami.
+
+-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a été frappé,
+il y a huit jours, d'une troisième attaque d'apoplexie. Il a pu une
+dernière fois balbutier votre nom, puis, il a cessé de parler et dans la
+nuit il est mort.
+
+Diane fit au vieux serviteur un geste de remercîment; puis, sans ajouter
+un mot, elle remonta dans sa chambre.
+
+-- Enfin la voilà libre, murmura Remy, plus sombre et plus pâle qu'elle.
+Venez, Grandchamp, venez.
+
+La chambre de la dame était située au premier étage, derrière un cabinet
+qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-même ne tirait son
+jour que d'une petite fenêtre percée sur une cour.
+
+L'ameublement de cette pièce était sombre, mais riche; les tentures, en
+tapisseries d'Arras, les plus belles de l'époque, représentaient les
+divers sujets de la Passion.
+
+Un prie-Dieu en chêne sculpté, une stalle de la même matière et du même
+travail, un lit à colonnes torses, avec des tapisseries pareilles à celles
+des murs, enfin un tapis de Bruges, voilà tout ce qui ornait la chambre.
+
+Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni
+remplaçaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un
+portrait d'homme placé dans un pan coupé de la chambre et sur lequel
+donnait le jour de la fenêtre, évidemment percée pour l'éclairer.
+
+Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur
+gonflé, mais des yeux arides.
+
+Elle attacha sur cette figure inanimée un long et indicible regard
+d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui répondre.
+
+Noble image, en effet, et l'épithète semblait faite pour elle.
+
+Le peintre avait représenté un jeune homme de vingt-huit à trente ans,
+couché à moitié nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient
+encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait
+mutilée, et cependant elle tenait encore un tronçon d'épée.
+
+Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la pâleur et la
+souffrance donnaient à cette physionomie un caractère divin que le visage
+de l'homme ne commence à prendre qu'au moment où il quitte la vie pour
+l'éternité.
+
+Pour toute légende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en
+lettres rouges comme du sang:
+
+ _Aut Cesar aut nihil._
+
+La dame étendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme
+elle eût fait à un dieu:
+
+« Je t'avais supplié d'attendre, quoique ton âme irritée dût être altérée
+de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout, ô mon amour, tu as
+vu que je n'ai supporté la vie que pour ne pas devenir parricide; toi
+mort, j'eusse dû mourir; mais, en mourant, je tuais mon père.
+
+Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu,
+j'avais juré de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors
+je chargeais d'un crime la tête blanchie du vénérable vieillard qui
+m'appelait son innocente enfant.
+
+Tu as attendu, merci, bien-aimé, tu as attendu, et maintenant je suis
+libre; le dernier lien qui m'enchaînait à la terre vient d'être brisé par
+le Seigneur, au Seigneur grâces soient rendues. Je suis tout à toi: plus
+de voiles, plus d'embûches, je puis agir au grand jour, car, maintenant,
+je ne laisserai plus personne après moi sur la terre, j'ai le droit de la
+quitter. »
+
+Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du
+cadre.
+
+« Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en
+pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desséchés, ces yeux que tu
+aimais tant.
+
+Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me répondras enfin, chère
+ombre à qui j'ai tant parlé sans jamais obtenir de réponse. »
+
+A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle eût fini de
+converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chêne.
+
+-- Pauvre père! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui
+semblait n'appartenir à aucune créature humaine.
+
+Puis elle s'abîma dans une rêverie sombre qui lui fit oublier, en
+apparence, le malheur présent et les malheurs passés.
+
+Tout à coup elle se dressa, la main appuyée au bras du fauteuil.
+
+-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy!
+
+Le fidèle serviteur écoutait sans doute à la porte, car il apparut
+aussitôt.
+
+-- Me voici, madame, répondit-il.
+
+-- Mon digne ami, mon frère, dit Diane, vous la seule créature qui me
+connaisse en ce monde, dites-moi adieu.
+
+-- Pourquoi cela, madame?
+
+-- Parce que l'heure est venue de nous séparer, Remy.
+
+-- Nous séparer! s'écria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir
+sa compagne. Que dites-vous, madame?
+
+-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant
+qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais
+qu'à l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de
+loin. Maintenant que je touche à l'exécution, maintenant que l'obstacle a
+disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entraîner à ma suite,
+dans le chemin du crime, une âme généreuse et sans tache: ainsi, vous me
+quitterez, mon ami. Toute cette vie passée dans les larmes me comptera
+comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera
+aussi à vous, je l'espère; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez
+jamais de mal, vous serez deux fois sûr du ciel.
+
+Remy avait écouté les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et
+presque hautain.
+
+-- Madame, répondit-il, croyez-vous donc parler à un vieillard trembleur
+et usé par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-à-dire
+toute la sève de la jeunesse qui paraît tarie en moi. Cadavre arraché de
+la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action
+terrible, c'est pour jouer un rôle actif dans l'oeuvre de la Providence.
+Ne séparez donc jamais ma pensée de la vôtre, madame, puisque ces deux
+pensées sinistres ont si longtemps habité sous le même toit: où vous irez,
+j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgré
+mes prières, vous persistez dans cette résolution de me chasser....
+
+-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit là,
+Remy?
+
+-- Si vous persistez dans cette résolution, continua le jeune homme, comme
+si elle n'avait point parlé, je sais ce que j'ai à faire, moi, et toutes
+nos études devenues inutiles aboutiront pour moi à deux coups de poignard:
+l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre
+dans le mien.
+
+-- Remy, Remy! s'écria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en
+étendant impérativement sa main au-dessus de sa tête, Remy, ne dites pas
+cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est à
+moi, je l'ai payée assez cher pour la lui prendre moi-même quand le moment
+où il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arrivé, Remy, et ce
+n'est point un rêve, je vous le jure, le jour où j'allai m'agenouiller
+devant le corps déjà froid de celui-ci....
+
+Et elle montra le portrait.
+
+-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes lèvres des lèvres de cette blessure
+que vous voyez ouverte, et ces lèvres tremblèrent et me dirent:
+
+-- Venge-moi, Diane, venge-moi!
+
+-- Madame!
+
+-- Remy, je te le répète, ce n'était pas une illusion, ce n'était pas un
+bourdonnement de mon délire: la blessure a parlé, elle a parlé, te dis-je,
+et je l'entends encore murmurer:
+
+« Venge-moi, Diane, venge-moi. »
+
+Le serviteur baissa la tête.
+
+-- C'est donc à moi et non pas à vous la vengeance, continua Diane;
+d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi.
+
+-- Je dois vous obéir, madame, répondit Remy, car j'étais aussi mort que
+lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre était
+jonchée? vous. Qui m'a guéri de mes blessures? vous. Qui m'a caché? vous,
+vous, c'est-à-dire la moitié de l'âme de celui pour lequel j'étais mort si
+joyeusement; ordonnez donc, j'obéirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que
+je vous quitte.
+
+-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus
+nous séparer.
+
+Remy montra le portrait.
+
+-- Maintenant, madame, dit-il avec énergie, il a été tué par trahison;
+c'est par trahison qu'il doit être vengé. Ah! vous ne savez pas une chose,
+vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que,
+cette nuit, j'ai trouvé le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des
+Médicis, ce poison de René, le Florentin.
+
+-- Oh! dis-tu vrai?
+
+-- Venez voir, madame, venez voir.
+
+-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir
+revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu
+veux me conduire?
+
+-- Le pauvre vieillard a fait à cheval soixante lieues, madame; il est
+brisé de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit.
+
+-- Venez.
+
+Diane suivit Remy.
+
+
+
+
+LXII
+
+LE LABORATOIRE
+
+
+Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un
+ressort caché sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui
+glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur.
+
+Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide
+et étroit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing à Diane, qui
+s'y appuya et descendit après lui.
+
+Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette échelle,
+conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout
+meuble renfermait un fourneau avec son être immense, une table carrée,
+deux chaises de jonc, quantité de fioles et de boîtes de fer.
+
+Et pour tous habitants, une chèvre sans bêlements et des oiseaux sans
+voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des
+animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux-
+mêmes.
+
+Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fumée
+épaisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engagé dans la
+muraille.
+
+Un alambic posé sur l'âtre laissait filtrer lentement, et goutte à goutte,
+une liqueur jaune comme l'or.
+
+Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, épais de deux doigts,
+mais en même temps de la plus parfaite transparence, et qui était fermée
+par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle.
+
+Diane descendit et s'arrêta au milieu de tous ces objets à l'existence et
+aux formes étranges sans étonnement et sans terreur; on eût dit que les
+impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence
+sur cette femme, qui vivait déjà hors de la vie.
+
+Remy lui fit signe de s'arrêter au pied de l'escalier; elle s'arrêta où
+lui disait Remy.
+
+Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les
+objets que nous venons de détailler et qui, jusque-là, dormaient ou
+s'agitaient dans l'ombre.
+
+Puis il s'approcha d'un puits creusé dans le caveau touchant aux parois
+d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un
+seau à une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau,
+qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre
+un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glacée et
+pure comme le cristal.
+
+-- Approchez, madame, dit Remy.
+
+Diane approcha.
+
+Dans cette énorme quantité d'eau, il laissa tomber une seule goutte du
+liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entière de l'eau se
+teignit à l'instant même d'une couleur jaune; puis cette couleur
+s'évapora, et l'eau, au bout de dix minutes, était devenue transparente
+comme auparavant.
+
+La fixité des yeux de Diane donnait seule une idée de l'attention profonde
+qu'elle donnait à cette opération.
+
+Remy la regarda.
+
+-- Eh bien? demanda celle-ci.
+
+-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur
+ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; pétrissez avec cette
+eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguière où l'on puisera pour
+se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le
+vit naguère à la cour du roi Charles IX, la fleur étouffer par son parfum,
+le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction
+dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la mèche
+d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en imprégnera jusqu'à un pouce à
+peu près, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort,
+pour brûler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre
+bougie.
+
+-- Vous êtes sûr de ce que vous dites là, Remy? demanda Diane.
+
+-- Toutes ces expériences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui
+ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau
+pareille à cette eau. Voyez cette chèvre qui a brouté de l'herbe arrosée
+de cette même eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la
+rendre maintenant à la liberté, à la lumière, à la nature, sa vie est
+condamnée, à moins que cette nature à laquelle nous la rendrons ne révèle
+à son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux
+devinent, et que les hommes ignorent.
+
+-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane.
+
+-- Oui, madame, car tout le liquide est précipité, à cette heure; mais
+attendez.
+
+Remy la sépara de l'alambic avec des précautions infinies; puis, aussitôt,
+il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit à la surface de son
+orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il présenta le
+flacon à sa compagne.
+
+Diane le prit sans émotion aucune, le souleva à la hauteur de la lampe,
+et, après avoir regardé quelque temps la liqueur épaisse qu'il contenait:
+
+-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet,
+des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguière. La liqueur tient-elle
+dans le métal?
+
+-- Elle le ronge.
+
+-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-être.
+
+-- Je ne crois pas; voyez l'épaisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons
+l'enfermer ou plutôt l'emboîter dans une enveloppe d'or.
+
+-- Alors, Remy, reprit la dame, vous êtes content, n'est-ce pas?
+
+Et quelque chose comme un pâle sourire effleura les lèvres de la dame, et
+leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets
+engourdis.
+
+-- Plus que je ne fus jamais, madame, répondit celui-ci; punir les
+méchants, c'est jouir de la sainte prérogative de Dieu.
+
+-- Écoutez, Remy, écoutez!
+
+Et la dame prêta l'oreille.
+
+-- Vous avez entendu quelque bruit?
+
+-- Le piétinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux
+sont arrivés.
+
+-- C'est probable, madame, car il est à peu près l'heure à laquelle ils
+devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Ne sont-ils plus inutiles?
+
+-- Au lieu d'aller à Méridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les
+chevaux.
+
+-- Ah! je comprends.
+
+Et les yeux du serviteur, à leur tour, laissèrent échapper un éclair de
+joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane.
+
+-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire?
+
+-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera à
+Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement
+vous rendrez la liberté à tous ces pauvres animaux innocents que nous
+avons fait souffrir par nécessité. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut-
+être à leur salut.
+
+-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics?
+
+-- Puisqu'ils étaient ici quand nous avons acheté la maison, qu'importé
+que d'autres les y trouvent après nous?
+
+-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences?
+
+-- Au feu, Remy, au feu!
+
+-- Éloignez-vous alors.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, du moins mettez ce masque de verre.
+
+Et Remy présenta à Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage.
+
+Alors, appuyant lui-même sur sa bouche et sur son nez un large tampon de
+laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis,
+quand le feu fut bien embrasé, il y versa les poudres qui éclatèrent en
+pétillements joyeux, les unes lançant des feux verts, les autres se
+volatilisant en étincelles pâles comme le soufre; et les essences, qui, au
+lieu d'éteindre la flamme, montèrent comme des serpents de feu dans le
+conduit, avec des grondements pareils à ceux d'un tonnerre lointain.
+
+Enfin, quand tout fut consumé:
+
+-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, découvre
+le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habité;
+aujourd'hui, on brûle encore les sorciers, mais on respecte les
+alchimistes.
+
+-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brûlerait, Remy, ce serait
+justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu
+qu'au jour où je monterai sur le bûcher, j'aie accompli ma tâche, je ne
+répugne pas plus à ce genre de mort qu'à un autre: la plupart des anciens
+martyrs sont morts ainsi.
+
+Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa
+maîtresse, il l'empaqueta soigneusement.
+
+En ce moment on heurta à la porte de la rue.
+
+-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et
+répondez, tandis que je vais fermer la trappe.
+
+La dame obéit.
+
+Une même pensée vivait tellement dans ces deux corps, qu'il eût été
+difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination.
+
+Remy remonta derrière elle, et poussa le ressort.
+
+Le caveau se referma.
+
+Diane trouva Grandchamp à la porte; éveillé par le bruit, il était venu
+ouvrir.
+
+Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain départ de
+sa maîtresse, que lui apprit ce départ sans lui dire où elle allait.
+
+-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir
+un pèlerinage, voté depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage à
+personne, et vous ne révélerez mon nom à qui que ce soit.
+
+-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra
+cependant?
+
+-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand
+ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, à propos,
+Grandchamp, cette maison nous devient inutile.
+
+Diane tira d'une armoire une liasse de papiers.
+
+-- Voici les titres qui constatent la propriété: vous louerez ou vendrez
+cette maison. Si d'ici à un mois, vous n'avez trouvé ni locataire, ni
+acquéreur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez à
+Méridor.
+
+-- Et si je trouve acquéreur, madame, combien la vendrai-je?
+
+-- Ce que vous voudrez.
+
+-- Alors je rapporterai l'argent à Méridor?
+
+-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp.
+
+-- Quoi! madame, une pareille somme?
+
+-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services,
+Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi à
+payer celles de mon père?
+
+-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire.
+
+-- Il a raison, dit Remy.
+
+-- Trouvez un moyen, dit Diane.
+
+-- Rien de plus simple. Cette maison a été achetée en mon nom; je la
+revends à Grandchamp, qui, de cette façon, pourra la revendre lui-même à
+qui il voudra.
+
+-- Faites.
+
+Remy prit une plume et écrivit sa donation au bas du contrat de vente.
+
+-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau à Grandchamp, qui se
+sentait tout ému de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp;
+faites avancer les chevaux tandis que je termine les préparatifs.
+
+Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du
+portrait, le roula, l'enveloppa dans une étoffe de soie et plaça le
+rouleau dans la caisse de voyage.
+
+Ce cadre, demeuré vide et béant, semblait raconter plus éloquemment
+qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues.
+
+Le reste de la chambre, une fois ce portrait enlevé, n'avait plus de
+signification et devenait une chambre ordinaire.
+
+Quand Remy eut lié les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier
+coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y était arrêté, excepté
+le guide; puis aidant sa pâle maîtresse à monter à cheval:
+
+-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la
+dernière où nous aurons demeuré si longtemps.
+
+-- L'avant-dernière, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone.
+
+-- Quelle sera donc l'autre?
+
+-- Le tombeau, Remy.
+
+
+
+
+LXIII
+
+CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANÇOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET
+DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE
+
+
+Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi
+au Louvre, Henri de Navarre à Cahors, Chicot sur la grande route, et la
+dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur
+le duc d'Anjou, tout récemment nommé duc de Brabant, et au secours duquel
+nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de
+Joyeuse.
+
+A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix
+françaises et le drapeau de France flottaient sur un camp français aux
+rives de l'Escaut.
+
+C'était la nuit: des feux disposés en un cercle immense bordaient le
+fleuve si large devant Anvers, et se reflétaient dans ses eaux profondes.
+
+La solitude habituelle des polders à la sombre verdure était troublée par
+le hennissement des chevaux français.
+
+Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu
+des bivouacs, le mousquet des sentinelles françaises, éclair fugitif et
+lointain que la largeur du fleuve jeté entre cette armée et la ville
+rendait aussi inoffensif que ces éclairs de chaleur qui brillent à
+l'horizon par un beau soir d'été.
+
+Cette armée était celle du duc d'Anjou.
+
+Ce qu'elle était venue faire là, il faut bien que nous le racontions à nos
+lecteurs. Ce ne sera peut-être pas bien amusant, mais ils nous
+pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans
+prévenir!
+
+Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps à feuilleter la
+_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent déjà M. le duc
+d'Anjou, ce prince jaloux, égoïste, ambitieux et impatient, qui, né si
+près du trône dont chaque événement semblait le rapprocher, n'avait jamais
+pu attendre avec résignation que la mort lui fît un chemin libre.
+
+Ainsi l'avait-on vu d'abord désirer le trône de Navarre sous Charles IX,
+puis celui de Charles IX lui-même, enfin celui de France occupé par son
+frère, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait porté deux couronnes, à la
+jalousie de son frère qui n'avait jamais pu en attraper une.
+
+Un instant alors il avait tourné les yeux vers l'Angleterre, gouvernée par
+une femme, et pour avoir le trône, il avait demandé à épouser la femme,
+quoique cette femme s'appelât Élisabeth et eût vingt ans de plus que lui.
+
+Sur ce point, la destinée avait commencé de lui sourire, si toutefois
+c'eût été un sourire de la fortune, que d'épouser l'altière fille de Henri
+VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses désirs hâtifs, n'avait pu réussir
+même à défendre sa liberté; qui avait vu tuer, fait tuer peut-être, ses
+favoris La Mole et Coconnas, et sacrifié lâchement Bussy, le plus brave de
+ses gentilshommes: le tout sans profit pour son élévation et avec grand
+dommage pour sa gloire, ce répudié de la fortune se voyait tout à la fois
+accablé des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-là à tout
+regard mortel, et porté par tout un peuple à la première dignité que ce
+peuple pouvait conférer.
+
+Les Flandres lui offraient une couronne, et Élisabeth lui avait donné son
+anneau.
+
+Nous n'avons pas la prétention d'être historien; si nous le devenons
+parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou,
+mieux encore, quand le roman monte à la hauteur de l'histoire; c'est alors
+que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princière du duc
+d'Anjou, laquelle ayant constamment côtoyé l'illustre chemin des royautés,
+est pleine de ces événements, tantôt sombres, tantôt éclatants, qu'on ne
+remarque d'habitude que dans les existences royales.
+
+Traçons donc en quelques mots l'histoire de cette existence.
+
+Il avait vu son frère Henri III embarrassé dans sa querelle avec les
+Guises et il s'était allié aux Guises; mais bientôt il s'était aperçu que
+ceux-ci n'avaient d'autre but réel que celui de se substituer aux Valois
+sur le trône de France.
+
+Il s'était alors séparé des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'était pas
+sans quelque danger que cette séparation avait eu lieu, et Salcède, roué
+en Grève, avait prouvé l'importance que la susceptibilité de MM. de
+Lorraine attachait à l'amitié de M. d'Anjou.
+
+En outre, depuis longtemps déjà, Henri III avait ouvert les yeux, et un an
+avant l'époque où cette histoire commence, le duc d'Alençon, exilé ou à
+peu près, s'était retiré à Amboise.
+
+C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigués de la
+domination espagnole, décimés par le proconsulat du duc d'Albe, trompés
+par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profité de cette paix
+pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appelé à eux
+Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur général
+du Brabant.
+
+Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans
+l'histoire et qui ne fera qu'apparaître chez nous.
+
+Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante à cinquante et
+un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de
+Stolberg, cousin de ce René de Nassau tué au siège de Saint-Dizier, ayant
+hérité de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore,
+nourri dans les principes les plus sévères de la réforme, il avait,
+disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesuré la grandeur de
+sa mission.
+
+Cette mission, qu'il croyait avoir reçue du ciel, à laquelle il fut fidèle
+toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la
+république de Hollande, qu'il fonda en effet.
+
+Jeune, il avait été appelé par Charles-Quint à sa cour. Charles-Quint se
+connaissait en hommes; il avait jugé Guillaume, et souvent le vieil
+empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait
+jamais porté une main impériale, avait consulté l'enfant sur les matières
+les plus délicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme
+avait vingt-quatre ans à peine, quand Charles-Quint lui confia, en
+l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de
+l'armée de Flandre. Guillaume s'était alors montré digne de cette haute
+estime; il avait tenu en échec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus
+grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifié
+Philippeville et Charlemont; le jour où Charles-Quint abdiqua, ce fut sur
+Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trône, et
+ce fut lui qu'il chargea de porter à Ferdinand la couronne impériale, que
+Charles-Quint venait de résigner volontairement.
+
+Alors était venu Philippe II, et, malgré la recommandation de Charles-
+Quint à son fils, de regarder Guillaume comme un frère, celui-ci avait
+bientôt senti que Philippe II était un de ces princes qui ne veulent pas
+avoir de famille. Alors s'était affermie en sa pensée cette grande idée de
+l'affranchissement de la Hollande et de l'émancipation des Flandres, qu'il
+eût peut-être éternellement enfermée en son esprit, si le vieil empereur,
+son ami et son père, n'eût point eu cette étrange idée de substituer la
+robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de
+Guillaume, demandèrent le renvoi des troupes étrangères; alors commença
+cette lutte acharnée de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui
+échapper; alors passèrent sur ce malheureux peuple, toujours froissé entre
+la France et l'Empire, la vice-royauté de Marguerite d'Autriche et le
+proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte à la fois
+politique et religieuse, dont la protestation de l'hôtel de Culembourg,
+qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le
+prétexte; alors s'avança cette procession de quatre cents gentilshommes
+vêtus avec la plus grande simplicité, défilant deux à deux et venant
+apporter au pied du trône de la vice-gouvernante l'expression du désir
+général, résumé dans cette protestation; alors, et à la vue de ces gens si
+graves et si simplement vêtus, échappa à Barlaimont, un des conseillers de
+la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, relevé par les gentilshommes flamands
+et accepté par eux, désigna dès lors, dans les Pays-Bas, le parti
+patriote, qui, jusque-là, était sans appellation.
+
+Ce fut à partir de ce moment que Guillaume commença de jouer le rôle qui
+fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde.
+Constamment battu dans cette lutte contre l'écrasante puissance de
+Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort après ses
+défaites, toujours levant une nouvelle armée, qui remplace l'armée
+disparue, mise en fuite ou anéantie, il reparaît plus fort qu'avant sa
+défaite, et toujours salué comme un libérateur.
+
+C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de défaites
+physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit à Mons la
+nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy.
+
+C'était une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas;
+la Hollande et cette portion des Flandres qui était calviniste perdaient
+par cette blessure le plus brave sang de ses alliés naturels, les
+huguenots de France.
+
+Guillaume répondit à cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il
+avait l'habitude de le faire; de Mons où il était, il recula jusqu'au
+Rhin; il attendit les événements.
+
+Les événements font rarement faute aux nobles causes.
+
+Une nouvelle à laquelle il était impossible de s'attendre, se répandit
+tout à coup.
+
+Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre,
+quelques gueux de mer, poussés par le vent contraire dans le port de
+Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute
+mer, se laissèrent aller à la dérive, et, poussés par le désespoir, ils
+prirent la ville qui avait déjà préparé ses potences pour les pendre.
+
+La ville prise, ils chassèrent les garnisons espagnoles des environs, et
+ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier
+le succès qu'ils devaient au hasard, ils appelèrent le prince d'Orange;
+Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en
+compromettant toute la Hollande, rendre à tout jamais impossible une
+réconciliation avec l'Espagne.
+
+Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte
+catholique, comme le culte protestant était proscrit en France.
+
+A ce manifeste, la guerre recommença: le duc d'Albe envoya contre les
+révoltés son propre fils, Frédéric de Tolède, qui leur prit Zutphen,
+Narden et Harlem, mais cet échec, loin d'abattre les Hollandais, sembla
+leur avoir donné une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes,
+depuis le Zuyderzée jusqu'à l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant,
+rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de
+Requesens, l'un des vainqueurs de Lépante.
+
+Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle série de malheurs: Ludovic et
+Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent
+surpris par un des lieutenants de don Louis, près de Nimègue, défaits et
+tués; les Espagnols pénétrèrent en Hollande, mirent le siège devant Leyde
+et pillèrent Anvers.
+
+Tout était désespéré, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la
+république naissante. Requesens mourut à Bruxelles.
+
+Ce fut alors que toutes les provinces, réunies par un seul intérêt,
+dressèrent d'un commun accord et signèrent, le 8 novembre 1576, c'est-à-
+dire quatre jours après le sac d'Anvers, le traité connu sous le nom de
+paix de Gand, par lequel elles s'engageaient à s'entr'aider à délivrer le
+pays de la servitude des Espagnols _et des autres étrangers_.
+
+Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins
+de deux mois, Namur et Charlemont furent pris.
+
+Les Flamands répondirent à ces deux échecs en nommant le prince d'Orange
+gouverneur général du Brabant.
+
+Don Juan mourut à son tour. Décidément Dieu se prononçait en faveur de la
+liberté des Pays-Bas. Alexandre Farnèse lui succéda.
+
+C'était un prince habile, charmant de façons, doux et fort en même temps,
+grand politique, bon général; la Flandre tressaillit en entendant pour la
+première fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la
+traiter en rebelle.
+
+Guillaume comprit que Farnèse ferait plus pour l'Espagne avec ses
+promesses que le duc d'Albe avec ses supplices.
+
+Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui
+fut la base fondamentale du droit public de la Hollande.
+
+Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir exécuter seul ce plan
+d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit
+proposer au duc d'Anjou la souveraineté des Pays-Bas, sous la condition
+qu'il respecterait les privilèges des Hollandais et des Flamands et
+respecterait leur liberté de conscience.
+
+C'était un coup terrible porté à Philippe II. Il y répondit en mettant à
+prix à 25,000 écus la tête de Guillaume.
+
+Les États assemblés à la Haye déclarèrent alors Philippe II déchu de la
+souveraineté des Pays-Bas, et ordonnèrent que dorénavant le serment de
+fidélité leur fût prêté à eux, au lieu d'être prêté au roi d'Espagne.
+
+Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut reçu par
+les Flamands avec la défiance dont ils accompagnaient tous les étrangers.
+Mais l'appui de la France promis par le prince français leur était trop
+important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et
+respectueux accueil.
+
+Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des
+fêtes de sa réception, un coup de pistolet partit aux côtés du prince
+d'Orange; Guillaume chancela: on le crut blessé à mort; mais la Hollande
+avait encore besoin de lui.
+
+La balle de l'assassin avait seulement traversé les deux joues. Celui qui
+avait tiré le coup, c'était Jean Jaureguy, le précurseur de Balthasar
+Gérard, comme Jean Chatel devait être le précurseur de Ravaillac.
+
+De tous ces événements il était resté à Guillaume une sombre tristesse
+qu'éclairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais
+respectaient ce rêveur, comme ils eussent respecté un Dieu, car ils
+sentaient qu'en lui, en lui seul, était tout leur avenir; et quand ils le
+voyaient s'avancer, enveloppé dans son large manteau, le front voilé par
+l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa
+main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les mères,
+avec une certaine superstition religieuse, le montraient à leurs enfants
+en leur disant:
+
+-- Regarde, mon fils, voilà le Taciturne.
+
+Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc élu François
+de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est-à-dire prince souverain.
+
+Ce qui n'empêchait pas, bien au contraire, Élisabeth de lui laisser
+espérer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de réunir aux
+calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage Élisabeth
+rêvait peut-être une triple couronne.
+
+Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un
+manteau provisoire de sa popularité, quitte à lui reprendre le manteau
+quand il croirait le temps venu de se débarrasser du pouvoir français,
+comme il s'était débarrassé de la tyrannie espagnole.
+
+Mais cet allié hypocrite était plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un
+ennemi; il paralysait l'exécution de tous les plans qui eussent pu lui
+donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les
+Flandres.
+
+Philippe II, en voyant cette entrée d'un prince français à Bruxelles,
+avait sommé le duc de Guise de venir à son aide, et cette aide, il la
+réclamait au nom d'un traité fait autrefois entre don Juan d'Autriche et
+Henri de Guise.
+
+Les deux jeunes héros, qui étaient à peu près du même âge, s'étaient
+devinés, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'étaient
+engagés à se conquérir chacun un royaume.
+
+Lorsqu'à la mort de son frère redouté, Philippe II trouva dans les papiers
+du jeune prince le traité signé par Henri de Guise, il ne parut pas en
+prendre ombrage. D'ailleurs à quoi bon s'inquiéter de l'ambition d'un
+mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'épée qui pouvait vivifier la lettre?
+
+Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle
+importance en politique peuvent être deux lignes écrites par certaines
+mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et
+d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri
+de Guise, signature qui commençait à prendre tant de crédit parmi ces
+trafiquants de royauté, qu'on appelait les Orange, les Valois, les
+Hapsbourg et les Tudor.
+
+Philippe II engagea donc le duc de Guise à continuer avec lui le traité
+fait avec don Juan; traité dont la teneur était que le Lorrain
+soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que
+l'Espagnol aiderait le Lorrain à mener à bonne fin le conseil héréditaire
+que le cardinal avait jadis entré dans sa maison.
+
+Ce conseil héréditaire n'était autre chose que de ne point suspendre un
+instant le travail éternel qui devait conduire, un beau jour, les
+travailleurs à l'usurpation du royaume de France.
+
+Guise acquiesça; il ne pouvait guère faire autrement; Philippe II menaçait
+d'envoyer un double du traité à Henri de France, et c'est alors que
+l'Espagnol et le Lorrain avaient déchaîné contre le duc d'Anjou, vainqueur
+et roi dans les Flandres, Salcède, Espagnol, et appartenant à la maison de
+Lorraine, pour l'assassiner.
+
+En effet un assassinat terminait tout à la satisfaction de l'Espagnol et
+du Lorrain.
+
+Le duc d'Anjou mort, plus de prétendant au trône de Flandre, plus de
+successeur à la couronne de France.
+
+Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait déjà, Philippe II
+tenait tout prêt un autre Salcède qui s'appelait Jean Jaureguy.
+
+Salcède fut pris et écartelé en place de Grève, sans avoir pu mettre son
+projet à exécution.
+
+Jean Jaureguy blessa grièvement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit
+que le blesser.
+
+Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis
+en apparence, rivaux plus mortels en réalité que ne l'étaient ceux mêmes
+qui voulaient les faire assassiner.
+
+Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait été reçu avec défiance.
+Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'était ni la
+Flandre ni le Brabant; il avait donc commencé, soit par persuasion, soit
+par force, à s'avancer dans les Pays-Bas, à y prendre, ville par ville,
+pièce par pièce, son royaume récalcitrant; et, sur le conseil du prince
+d'Orange, qui connaissait la susceptibilité flamande, à manger feuille à
+feuille, comme eût dit César Borgia, le savoureux artichaut de Flandre.
+
+Les Flamands, de leur côté, ne se défendaient pas trop brutalement; ils
+sentaient que le duc d'Anjou les défendait victorieusement contre les
+Espagnols; ils se hâtaient lentement d'accepter leur libérateur, mais
+enfin ils l'acceptaient.
+
+François s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avançait que
+pas à pas.
+
+-- Ces peuples sont lents et timides, disaient à François ses bons amis,
+attendez.
+
+-- Ces peuples sont traîtres et changeants, disait au prince le Taciturne,
+forcez.
+
+Il en résultait que le duc, à qui son amour-propre naturel exagérait
+encore la lenteur des Flamands comme une défaite, se mit à prendre de
+force les villes qui ne se livraient point aussi spontanément qu'il eût
+désiré.
+
+C'est là que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son allié, le
+Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II.
+
+Après quelques succès, le duc d'Anjou était donc venu camper devant
+Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan,
+et le duc de Parme avaient tour à tour courbée sous leur joug, sans
+l'épuiser jamais, sans la façonner à l'esclavage un instant.
+
+Anvers avait appelé le duc d'Anjou à son secours contre Alexandre Farnèse;
+lorsque le duc d'Anjou, à son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers
+tourna ses canons contre lui.
+
+Voilà dans quelle position s'était placé François de France, au moment où
+nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour où
+l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE
+XXXII. Messieurs les Bourgeois de Paris
+XXXIII. Frère Borromée
+XXXIV. Chicot latiniste
+XXXV. Les quatre Vents
+XXXVI. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva
+XXXVII. Troisième Journée de voyage
+XXXVIII. Ernauton de Carmainges
+XXXIX. La Cour aux Chevaux
+XL. Les sept Péchés de Madeleine
+XLI. Bel-Esbat
+XLII. La Lettre de M. de Mayenne
+XLIII. Comment don Modeste Gorenfiot bénit le roi à son passage devant
+ le prieuré des Jacobins
+XLIV. Comment Chicot bénit le roi Louis XI d'avoir inventé la poste et
+ résolut de profiter de celte invention
+XLV. Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire
+ Turenne et _Margota_ Margot
+XLVI. L'Allée des trois mille pas
+XLVII. Le Cabinet de Marguerite
+XLVIII. Composition en version
+XLIX. L'ambassadeur d'Espagne
+L. Les Pauvres du roi de Navarre
+LI. La vraie Maîtresse du roi de Navarre
+LII. De l'étonnement qu'éprouva Chicot d'être si populaire dans la
+ ville de Nérac
+LIII. Le Grand-Veneur du roi de Navarre
+LIV. Comment on chassait le loup en Navarre
+LV. Comment le roi de Navarre se comporta la première fois qu'il vit
+ le feu
+LVI. Ce qui se passait au Louvre vers le même temps où Chicot entrait
+ dans la ville de Nérac
+LVII. Plumet rouge et Plumet blanc
+LVIII. La Porte s'ouvre
+LIX. Comment aimait une grande dame en l'an de grâce 1586
+LX. Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui
+ s'ensuivit
+LXI. Ce qui se passait dans la maison mystérieuse
+LXII. Le Laboratoire
+LXIII. Ce que faisait en Flandre M. François de France, duc d'Anjou et
+ de Brabant, comte de Flandre
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 2, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 2 ***
+
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+from people in all walks of life.
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas
+#34 in our series by Alexandre Dumas
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Quarante-Cinq
+ Deuxieme Partie
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March, 2005 [EBook #7771]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 15, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+LES QUARANTE-CINQ
+DEUXIEME PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXII
+
+MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS
+
+
+M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
+peu, partit de l'hotel de Guise par une porte de derriere, et tout botte,
+a cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
+avec trois gentilshommes.
+
+[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
+cents hommes. -- PAGE 2.]
+
+M. d'Epernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.
+
+M. de Loignac, prevenu de son cote, avait fait donner un second avis aux
+quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il etait convenu, dans les
+antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.
+
+Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, recu une
+mission particuliere, ne se trouvait point parmi ses compagnons.
+
+Mais comme la suite de M. de Mayenne n'etait de nature a inspirer aucune
+crainte, la seconde compagnie recut l'autorisation de rentrer a la
+caserne.
+
+M. de Mayenne, introduit pres de Sa Majeste, lui fit avec respect une
+visite que le roi accueillit avec affection.
+
+-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voila donc venu visiter
+Paris?
+
+-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes freres et
+au mien, rappeler a Votre Majeste qu'elle n'a pas de plus fideles sujets
+que nous.
+
+-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'a part le plaisir
+que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en verite, vous
+epargner ce petit voyage.
+
+Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.
+
+-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
+fut alteree par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
+quelque temps.
+
+-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
+dangereux aux plus intimes.
+
+-- Comment! demanda Mayenne un peu deconcerte, Votre Majeste n'aurait rien
+oui dire qui nous fut defavorable?
+
+-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
+souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
+cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.
+
+-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'etre venu, puisque
+j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
+dispositions; seulement, j'avouerai que ma precipitation aura ete inutile.
+
+-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'ou l'on a toujours quelque service
+a tirer, fit le roi.
+
+-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires a Soissons.
+
+-- Lesquelles, duc?
+
+-- Celles de Votre Majeste, sire.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc a les faire comme vous
+ayez commence; je sais apprecier et reconnaitre comme il faut la conduite
+de mes serviteurs.
+
+Le duc se retira en souriant.
+
+Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.
+
+Loignac fit un signe a Ernauton qui dit un mot a son valet et se mit a
+suivre les quatre cavaliers.
+
+Le valet courut a l'ecurie, et Ernauton suivit a pied.
+
+Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscretion de
+Perducas de Pincorney avait fait connaitre l'arrivee a Paris d'un prince
+de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
+commence a sortir de leurs maisons et a eventer sa trace.
+
+Mayenne n'etait pas difficile a reconnaitre a ses larges epaules, a sa
+taille arrondie et a sa barbe en ecuelle, comme dit l'Etoile.
+
+On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, la, les memes
+compagnons l'attendaient pour le reprendre a sa sortie et l'accompagner
+jusqu'aux portes de son hotel.
+
+En vain Mayneville ecartait les plus zeles en leur disant:
+
+-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
+compromettre.
+
+Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
+lorsqu'il arriva a l'hotel Saint-Denis ou il avait elu domicile.
+
+Ce fut une grande facilite donnee a Ernauton de suivre le duc, sans etre
+remarque.
+
+Au moment ou le duc rentrait et ou il se retournait pour saluer, dans un
+des gentilshommes qui saluaient en meme temps que lui, il crut reconnaitre
+le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
+entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montre une si etrange
+curiosite a l'endroit du supplice de Salcede.
+
+Presque au meme instant, et comme Mayenne venait de disparaitre, une
+litiere fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
+s'ecarta, et, grace a un rayon de lune, Ernauton crut reconnaitre et son
+page et la dame de la porte Saint-Antoine.
+
+Mayneville et la dame echangerent quelques mots, la litiere disparut sous
+le porche de l'hotel; Mayneville suivit la litiere, et la porte se
+referma. Un instant apres, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
+du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita a
+rentrer chez eux, afin que la malveillance ne put tirer aucun parti de
+leur rassemblement.
+
+Tout le monde s'eloigna sur cette invitation, a l'exception de dix hommes
+qui etaient entres a la suite du duc.
+
+Ernauton s'eloigna comme les autres, ou plutot, tandis que les autres
+s'eloignaient, fit semblant de s'eloigner.
+
+Les dix elus qui etaient restes, a l'exclusion de tous autres, etaient les
+deputes de la Ligue, envoyes a M. de Mayenne pour le remercier d'etre
+venu, mais en meme temps pour le conjurer de decider son frere a venir.
+
+En effet, ces dignes bourgeois que nous avons deja entrevus pendant la
+soiree aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
+d'imagination, avaient combine, dans leurs reunions preparatoires, une
+foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
+chef sur lequel on put compter.
+
+Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exerce trois couvents au
+maniement des armes, et enregimente cinq cents bourgeois, c'est-a-dire mis
+en disponibilite un effectif de mille hommes.
+
+Lachapelle-Marteau avait pratique les magistrats, les clercs et tout le
+peuple du palais. Il pouvait offrir a la fois le conseil et l'action;
+representer le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
+cents hoquetons.
+
+Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
+et de la rue Saint-Denis.
+
+Cruce partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
+plus, de l'Universite de Paris.
+
+Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espece
+formant un contingent de cinq cents hommes.
+
+Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
+catholiques enrages.
+
+Un potier d'etain qui s'appelait Pollard et un charcutier nomme Gilbert
+presentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
+faubourgs.
+
+Maitre Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.
+
+Quand le duc, bien claquemure dans une chambre sure, eut entendu ces
+revelations et ces offres:
+
+-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
+doute me proposer, je ne le vois pas.
+
+Maitre Lachapelle-Marteau s'appreta aussitot a faire un discours en trois
+points; il etait fort prolixe, la chose etait connue; Mayenne frissonna.
+
+-- Faisons vite, dit-il.
+
+Bussy-Leclerc coupa la parole a Marteau.
+
+-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
+forts, et nous voulons en consequence ce changement: c'est court, clair et
+precis.
+
+-- Mais, demanda Mayenne, comment opererez-vous pour arriver a ce
+changement?
+
+-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
+un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
+me semble que l'idee de l'Union venant de nos chefs, c'etait a nos chefs
+et non a nous d'indiquer le but.
+
+-- Messieurs, repliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
+etre indique par ceux qui ont l'honneur d'etre vos chefs; mais c'est ici
+le cas de vous repeter que le general doit etre le juge du moment de
+livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangees, armees et
+animees, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
+faire.
+
+-- Mais enfin, monseigneur, reprit Cruce, la Ligue est pressee, nous avons
+deja eu l'honneur de vous le dire.
+
+-- Pressee de quoi, monsieur Cruce? demanda Mayenne.
+
+-- Mais d'arriver.
+
+-- A quoi?
+
+-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.
+
+-- Alors, c'est different, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
+plus rien a dire.
+
+-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?
+
+-- Sans aucun doute, si ce plan nous agree, a mon frere et a moi.
+
+-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agreera.
+
+-- Voyons ce plan, alors.
+
+Les ligueurs se regarderent: deux ou trois firent signe a Lachapelle-
+Marteau de parler.
+
+Lachapelle-Marteau s'avanca et parut solliciter du duc la permission de
+s'expliquer.
+
+-- Dites, fit le duc.
+
+-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, a Leclerc, a
+Cruce et a moi; nous l'avons medite, et il est probable que son resultat
+est certain.
+
+-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.
+
+-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
+la ville entre elles: le grand et le petit Chatelet, le palais du Temple,
+l'Hotel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.
+
+-- C'est vrai, dit le duc.
+
+-- Tous ces points sont defendus par des garnisons a demeure, mais peu
+difficiles a forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre a un coup de
+main.
+
+-- J'admets encore ceci, dit le duc.
+
+-- Cependant la ville se trouve en outre defendue, d'abord par le
+chevalier du guet avec ses archers, lesquels promenent aux endroits en
+peril la veritable defense de Paris.
+
+Voici ce que nous avons imagine:
+
+Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge a la Couture-Sainte-
+Catherine.
+
+Le coup de main peut se faire sans eclat, l'endroit etant desert et
+ecarte.
+
+Mayenne secoua la tete.
+
+-- Si desert et si ecarte qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
+porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
+d'eclat.
+
+-- Nous avons prevu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
+archers du chevalier du guet est a nous. Au milieu de la nuit nous irons
+frapper a la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
+prevenir le chevalier que Sa Majeste veut lui parler. Cela n'a rien
+d'etrange: une fois par mois, a peu pres, le roi mande cet officier pour
+des rapports et des expeditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
+entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
+expedient le chevalier du guet.
+
+-- Qui egorgent, c'est-a-dire?
+
+-- Oui, monseigneur. Voila donc les premiers ordres de defense
+interceptes. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
+peuvent etre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
+Il y a M. le president, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
+procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons a la meme heure: la
+Saint-Barthelemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
+comme on aura traite M. le chevalier du guet.
+
+-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.
+
+-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
+politiques, tous designes dans nos quartiers, et d'en finir avec les
+heresiarques religieux et les heresiarques politiques.
+
+-- Tout cela est a merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
+pas explique si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, veritable
+chateau-fort, ou veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
+roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas egorger comme le chevalier
+du guet; il mettra l'epee a la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
+presence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
+battre.
+
+-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expedition du Louvre,
+monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
+que sa presence produise sur eux l'effet que vous dites.
+
+-- Vous croyez que cela suffira?
+
+-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.
+
+-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.
+
+-- Oui, mais ils sont a Lagny, et Lagny est a huit lieues de Paris; donc,
+en admettant que le roi puisse les faire prevenir, deux heures aux
+messagers pour faire la course a cheval, huit heures aux Suisses pour
+faire la route a pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste a
+temps pour etre arretes aux barrieres, car, en dix heures, nous serons
+maitres de toute la ville.
+
+-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est egorge, les
+politiques sont detruits, les autorites de la ville ont disparu, tous les
+obstacles sont renverses, enfin: vous avez arrete sans doute ce que vous
+feriez alors?
+
+-- Nous faisons un gouvernement d'honnetes gens que nous sommes, dit
+Brigard, et pourvu que nous reussissions dans notre petit commerce, que
+nous ayons le pain assure pour nos enfants et nos femmes, nous ne desirons
+rien de plus. Un peu d'ambition peut-etre fera desirer a quelques-uns
+d'entre nous d'etre dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
+compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voila
+tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.
+
+[Illustration: Ou diable courez-vous a cette heure? -- PAGE 7.]
+
+-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous etes
+honnetes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
+melange.
+
+-- Oh! non, non! s'ecrierent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.
+
+-- A merveille! dit le duc, voila parler. Maintenant, voyons: ca, monsieur
+le lieutenant de la prevote, y a-t-il beaucoup de faineants et de mauvais
+peuple dans l'Ile-de-France?
+
+Nicolas Poulain, qui ne s'etait pas mis une seule fois en avant, s'avanca
+comme malgre lui.
+
+-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.
+
+-- Pouvez-vous nous donner a peu pres le chiffre de cette populace?
+
+-- Oui, a peu pres.
+
+-- Estimez donc, maitre Poulain.
+
+Poulain se mit a compter sur ses doigts.
+
+-- Voleurs, trois a quatre mille;
+
+Oisifs et mendiants, deux mille a deux mille cinq cents;
+
+Larrons d'occasion, quinze cents a deux mille;
+
+Assassins, quatre a cinq cents.
+
+-- Bon! voila, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
+de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-la?
+
+-- Plait-il, monseigneur? interrogea Poulain.
+
+-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.
+
+Poulain se mit a rire.
+
+-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutot d'une
+seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophete.
+
+-- Bien, voila pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
+maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
+ligueurs, politiques zeles, ou navarrais?
+
+-- Ils sont bandits et pillards.
+
+-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Cruce, que nous irons jamais prendre
+ces gens pour allies.
+
+-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Cruce, et c'est bien ce qui
+me contrarie.
+
+-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demanderent avec
+surprise quelques membres de la deputation.
+
+-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-la qui n'ont pas
+d'opinion, et qui par consequent ne fraternisent pas avec vous, voyant
+qu'il n'y a plus a Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
+royaute, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront a
+piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
+pendant que vous occuperez le Louvre: tantot ils se mettront avec les
+Suisses contre vous, tantot avec vous contre les Suisses, de facon qu'ils
+seront toujours les plus forts.
+
+-- Diable, firent les deputes en se regardant entre eux.
+
+-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
+messieurs? dit le duc. Quant a moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
+un moyen de parer a cet inconvenient, car votre interet avant le notre,
+c'est la devise de mon frere et la mienne.
+
+Les deputes firent entendre un murmure d'approbation.
+
+-- Messieurs, maintenant permettez a un homme qui a fait vingt-quatre
+lieues a cheval dans sa nuit et dans sa journee, d'aller dormir quelques
+heures; il n'y a pas peril dans la demeure, quant a present du moins,
+tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
+etre?
+
+-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.
+
+-- Tres bien.
+
+-- Nous prenons donc bien humblement conge de vous, monseigneur, continua
+Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle reunion....
+
+-- Ce sera le plus tot possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
+Mayenne; demain peut-etre, apres-demain au plus tard.
+
+Et prenant effectivement conge d'eux, il les laissa tout etourdis de cette
+prevoyance qui avait decouvert un danger auquel ils n'avaient pas meme
+songe.
+
+Mais a peine avait-il disparu qu'une porte cachee dans la tapisserie
+s'ouvrit et qu'une femme s'elanca dans la salle.
+
+-- La duchesse! s'ecrierent les deputes.
+
+-- Oui, messieurs! s'ecria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
+meme!
+
+Les deputes qui connaissaient sa resolution, mais qui en meme temps
+craignaient son enthousiasme, s'empresserent autour d'elle.
+
+-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
+Hebreux, Judith seule l'a fait; esperez, moi aussi, j'ai mon plan.
+
+Et presentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
+baiserent, elle sortit par la porte qui avait deja donne passage a
+Mayenne.
+
+-- Tudieu! s'ecria Bussy-Leclerc en se lechant les moustaches et en
+suivant la duchesse, je crois decidement que voila l'homme de la famille.
+
+-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perle sur
+son front a la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien etre hors de
+tout ceci.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+FRERE BORROMEE
+
+
+Il etait dix heures du soir a peu pres: MM. les deputes s'en retournaient
+assez contrits, et a chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
+maisons particulieres, ils se quittaient en echangeant leurs civilites.
+
+Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
+dernier, reflechissant profondement a la situation perplexe qui lui avait
+fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
+notre dernier chapitre.
+
+En effet, la journee avait ete pour tout le monde, et particulierement
+pour lui, fertile en evenements.
+
+Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
+et se disant que si l'Ombre avait juge a propos de le pousser a une
+denonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
+jamais de n'avoir pas revele le plan de manoeuvre si naivement developpe
+par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.
+
+Au plus fort de ses reflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
+Real, espece de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
+Saint-Mery, Nicolas Poulain vit accourir, en sens oppose a celui dans
+lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussee jusqu'aux genoux.
+
+Il fallait se ranger, car deux chretiens ne pouvaient passer de front dans
+cette rue.
+
+Nicolas Poulain esperait que l'humilite monacale lui cederait le haut
+pave, a lui homme d'epee; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
+cerf au lancer; il courait si fort qu'il eut renverse une muraille, et
+Nicolas Poulain, tout en maugreant, se rangea pour n'etre point renverse.
+
+Mais alors commenca pour eux, dans cette gaine bordee de maisons,
+l'evolution agacante qui a lieu entre deux hommes indecis qui voudraient
+passer tous deux, qui tiennent a ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
+toujours ramenes dans les bras l'un de l'autre.
+
+Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
+l'homme d'epee, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
+muraille.
+
+Dans ce conflit, et comme ils etaient sur le point de se gourmer, ils se
+reconnurent.
+
+-- Frere Borromee! dit Poulain.
+
+-- Maitre Nicolas Poulain! s'ecria le moine.
+
+-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
+et cette inalterable mansuetude du bourgeois parisien.
+
+-- Tres mal, repondit le moine, beaucoup plus difficile a calmer que le
+laique, car vous m'avez mis en retard et j'etais fort presse.
+
+-- Diable d'homme que vous etes! repliqua Poulain; toujours belliqueux
+comme un Romain! Mais ou diable courez-vous a cette heure avec tant de
+hate? est-ce que le prieure brule?
+
+-- Non pas; mais j'etais alle chez madame la duchesse pour parler a
+Mayneville.
+
+-- Chez quelle duchesse?
+
+-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
+a Mayneville, dit Borromee, qui d'abord avait cru pouvoir repondre
+categoriquement au lieutenant de la prevote, parce que ce lieutenant
+pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas etre trop
+communicatif avec le curieux.
+
+[Illustration: Bon! Me voila conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
+13.]
+
+-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
+Montpensier?
+
+-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromee, cherchant une reponse
+specieuse; notre reverend prieur a ete sollicite par madame la duchesse de
+devenir son directeur; il avait accepte, mais un scrupule de conscience
+l'a pris, et il refuse. L'entrevue etait fixee a demain: je dois donc, de
+la part de dom Modeste Gorenflot, dire a la duchesse qu'elle ne compte
+plus sur lui.
+
+-- Tres bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du cote de l'hotel de
+Guise, mon tres cher frere; je dirai meme plus, c'est que vous lui tournez
+parfaitement le dos.
+
+-- C'est vrai, reprit frere Borromee, puisque j'en viens.
+
+-- Mais ou allez-vous alors?
+
+-- On m'a dit, a l'hotel, que madame la duchesse etait allee faire visite
+a M. de Mayenne, arrive ce soir et loge a l'hotel Saint-Denis.
+
+-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est a l'hotel Saint-
+Denis, et la duchesse est pres du duc; mais, compere, a quoi bon, je vous
+prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le tresorier qu'on
+envoie faire les commissions du couvent.
+
+-- Aupres d'une princesse, pourquoi pas?
+
+-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
+confessions de madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- A quoi donc croirais-je?
+
+-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieure
+au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
+vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-etre beaucoup trop.
+
+-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
+Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
+madame la duchesse.
+
+-- Vous la trouverez toujours chez elle ou elle reviendra et ou vous
+auriez pu l'attendre.
+
+-- Ah! dame! fit Borromee, je ne suis pas fache non plus de voir un peu M.
+le duc.
+
+-- Allons donc.
+
+-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
+maitresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.
+
+-- Voila qui est parle. Maintenant que je sais a qui vous avez affaire, je
+vous laisse; adieu, et bonne chance.
+
+Borromee, voyant le chemin libre, jeta, en echange des souhaits qui lui
+etaient adresses, un leste bonsoir a Nicolas Poulain, et s'elanca dans la
+voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
+se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effacait peu
+a peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
+se passe? est-ce que je prendrais gout par hasard au metier que je suis
+condamne a faire? fi donc!
+
+Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
+avec la quietude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
+fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.
+
+Pendant ce temps Borromee continuait sa course, a laquelle il imprimait
+une vitesse qui lui donnait l'esperance de rattraper le temps perdu.
+
+Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
+doute, pour etre bien informe, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
+detailler a maitre Nicolas Poulain.
+
+Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant a l'hotel Saint-Denis, au
+moment ou le duc et la duchesse, ayant cause de leurs grandes affaires, M.
+de Mayenne allait congedier sa soeur pour etre libre d'aller rendre visite
+a cette dame de la Cite dont nous savons que Joyeuse avait a se plaindre.
+
+Le frere et la soeur, apres plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
+sur le plan des dix, etaient convenus des faits suivants.
+
+Le roi n'avait pas de soupcons, et se faisait de jour en jour plus facile
+a attaquer.
+
+L'important etait d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
+que le roi abandonnait son frere et qu'il oubliait Henri de Navarre. De
+ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, etait
+le seul a craindre; quant a Henri de Navarre, on le savait par des espions
+bien renseignes, il ne s'occupait que de faire l'amour a ses trois ou
+quatre maitresses.
+
+-- Paris etait prepare, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
+la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
+royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses allies:
+cette rupture, avec le caractere inconstant de Henri, ne pouvait pas
+tarder a avoir lieu.
+
+Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
+disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes repandus dans
+tous les quartiers de Paris pour soulever Paris apres ce coup que je
+medite; j'ai trouve ces dix hommes, je ne demande plus rien.
+
+Ils en etaient la, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartes_, lorsque
+Mayneville entra tout a coup, annoncant que Borromee voulait parler a M.
+le duc.
+
+-- Borromee! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?
+
+-- C'est, monseigneur, repondit Mayneville, celui que vous m'envoyates de
+Nancy, quand je demandai a Votre Altesse un homme d'action et un homme
+d'esprit.
+
+-- Je me rappelle! je vous repondis que j'avais les deux en un seul, et je
+vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il change de nom, et s'appelle-
+t-il Borromee?
+
+-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromee, et est
+jacobin.
+
+-- Borroville, jacobin!
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
+reconnu sous le froc.
+
+-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe a Mayneville. Vous le
+saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
+en attendant, ecoutons le capitaine Borroville, ou le frere Borromee,
+comme il vous plaira.
+
+-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiete, dit madame de Montpensier.
+
+-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.
+
+-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.
+
+Quant au duc, il flottait entre le desir d'entendre le messager et la
+crainte de manquer au rendez-vous de sa maitresse.
+
+Il regardait a la porte et a l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge
+sonna onze heures.
+
+-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empecher de rire, malgre un
+peu de mauvaise humeur, comme vous voila deguise, mon ami! --
+Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal a mon aise sous
+cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
+de Guise le pere.
+
+-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourre dans cette robe-la,
+Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
+-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
+puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et
+maintenant, voyons, qu'avez-vous a nous dire si tard?
+
+-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tot, monseigneur, car
+j'avais tout le prieure sur les bras.
+
+-- Eh bien! maintenant parlez.
+
+-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours a M. le duc
+d'Anjou.
+
+-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-la; voila trois ans
+qu'on nous la chante.
+
+-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
+sure. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tete pareil a celui d'un
+cheval qui se cabre, comme sure? -- Aujourd'hui meme, c'est-a-dire la
+nuit derniere, a deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
+Il prend la mer a Dieppe et porte a Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh!
+fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?
+
+-- Un homme qui lui-meme part pour la Navarre, monseigneur.
+
+-- Pour la Navarre! chez Henri?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?
+
+-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
+lettre du roi.
+
+-- Quel est cet homme?
+
+-- Il s'appelle Robert Briquet.
+
+-- Apres?
+
+-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.
+
+-- Un grand ami de dom Gorenflot?
+
+-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?
+
+-- Ceci, j'en suis assure; il a du prieure envoye chercher au Louvre une
+lettre de creance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.
+
+-- Et ce moine?
+
+-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clement, celui-la meme que vous
+avez remarque, madame la duchesse.
+
+-- Et il ne vous a pas communique cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
+-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
+messager par des gens a lui.
+
+-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!
+
+-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.
+
+-- Comment n'avez-vous point songe a cela? dit Mayneville.
+
+-- J'y avais si bien pense que j'avais voulu adjoindre au messager un de
+mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est defie et l'a renvoye.
+
+-- Il fallait y aller vous-meme.
+
+-- Impossible.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Il me connait.
+
+-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espere?
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
+embarrassant.
+
+-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.
+
+-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
+taciturne.
+
+-- Ah! ah! et maniant l'epee?
+
+-- Comme celui qui l'a inventee, monseigneur.
+
+-- Figure longue?
+
+-- Monseigneur, il a toutes les figures.
+
+-- Ami du prieur?
+
+-- Du temps qu'il etait simple moine.
+
+-- Oh! j'ai un soupcon, fit Mayenne en froncant le sourcil, et je
+m'eclaircirai.
+
+-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-la doit
+marcher rondement.
+
+-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, ou est mon
+frere.
+
+-- Mais le prieure, monseigneur?
+
+-- Etes-vous donc si embarrasse, dit Mayneville, de faire une histoire a
+dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
+croire?
+
+-- Vous direz a M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
+la mission de M. de Joyeuse.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.
+
+-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, repondit Mayenne. Qu'on me selle
+un cheval frais, Mayneville.
+
+Puis il ajouta tout bas:
+
+-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+CHICOT LATINISTE
+
+
+Apres le depart des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marche
+d'un pas rapide.
+
+Mais aussi, des qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la cote du
+pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
+privilege de voir par derriere et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
+Sainte-Maline, Chicot s'arreta au point culminant de la butte, interrogea
+l'horizon, les fosses, la plaine, les buissons, la riviere, tout enfin,
+jusqu'aux nuages pommeles qui glissaient obliquement derriere les grands
+ormes du chemin, et sur de n'avoir apercu personne qui le genat ou
+l'espionnat, il s'assit au revers d'un fosse, le dos appuye contre un
+arbre et commenca ce qu'il appelait son examen de conscience.
+
+Il avait deux bourses d'argent, car il s'etait apercu que le sachet remis
+par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
+arrondis et roulants qui ressemblaient fort a de l'or ou a de l'argent
+monnaye.
+
+Le sachet etait une veritable bourse royale, chiffree de deux H, un brode
+dessus, l'autre brode dessous.
+
+-- C'est joli, dit Chicot en considerant la bourse, c'est charmant de la
+part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus genereux et plus
+stupide!
+
+Decidement, jamais je ne ferai rien de lui.
+
+Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'etonne, c'est que ce
+bon et excellent roi n'ait pas du meme coup fait broder sur la meme bourse
+la lettre qu'il m'envoie porter a son beau-frere, et mon recu. Pourquoi
+nous gener? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
+politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
+pauvre Chicot, comme on a deja fait du courrier que ce meme Henri envoyait
+a Rome a M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voila tout; et les amis
+sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en etre prodigue.
+
+Que Dieu choisit mal quand il choisit!
+
+Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
+examinerons la lettre apres: cent ecus! juste la meme somme que j'ai
+empruntee a Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voila un petit
+paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
+delicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en verite, n'etaient les
+chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
+enverrais un gros baiser.
+
+Maintenant cette bourse-la me gene; il me semble que les oiseaux, en
+passant au-dessus de ma tete, me prennent pour un emissaire royal et vont
+se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me denoncer aux passants.
+
+Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
+sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
+ecus:
+
+-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
+venez du meme pays.
+
+Puis, tirant a son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
+caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
+le lanca, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
+au-dessous du pont.
+
+L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprerent la calme surface, et
+allerent, en s'elargissant, se briser contre ses bords.
+
+-- Voila pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.
+
+Et il prit la lettre qu'il avait posee a terre pour lancer la bourse plus
+facilement dans la riviere.
+
+Mais il venait par le chemin un ane charge de bois.
+
+Deux femmes conduisaient cet ane qui marchait d'un pas aussi fier que si,
+au lieu de bois, il eut porte des reliques.
+
+Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyee sur le sol, et les
+laissa passer.
+
+Une fois seul, il reprit la lettre, en dechira l'enveloppe et en brisa le
+sceau avec la plus imperturbable tranquillite, et comme s'il se fut agi
+d'une simple lettre de procureur.
+
+Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
+qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.
+
+-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.
+
+Et il deploya la lettre et lut:
+
+ " Notre tres cher frere, cet amour profond que vous portait notre tres
+ cher frere et roi defunt, Charles IX, habite encore sous les voutes du
+ Louvre et me tient au coeur opiniatrement. "
+
+Chicot salua.
+
+ " Aussi me repugne-t-il d'avoir a vous entretenir d'objets tristes et
+ facheux; mais vous etes fort dans la fortune contraire; aussi je
+ n'hesite plus a vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'a des
+ amis vaillants et eprouves. "
+
+Chicot interrompit et salua de nouveau.
+
+ " D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un interet royal a vous persuader
+ cet interet: c'est l'honneur de mon nom et du votre, mon frere.
+
+ Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entoures
+ d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. "
+
+-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutot _evolvet_, ce qui est
+infiniment plus elegant.
+
+ " Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
+ quotidiens de scandale a votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
+ en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
+ qu'a mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
+ vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. "
+
+-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
+facere_. C'est dur.
+
+ " Je vous engage donc a veiller, mon frere, a ce que les intelligences
+ de Margot avec le vicomte de Turenne, etrangement lie avec nos amis
+ communs, n'apportent honte et dommage a la maison de Bourbon. Faites
+ un bon exemple aussitot que vous serez sur du fait, et assurez-vous du
+ fait aussitot que vous aurez oui Chicot expliquant ma lettre. "
+
+-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._
+
+Poursuivons, dit Chicot.
+
+ " Il serait facheux que le moindre soupcon planat sur la legitimite de
+ votre heritage, mon frere, point precieux auquel Dieu m'interdit de
+ songer; car, helas! moi, je suis condamne d'avance a ne pas revivre
+ dans ma posterite.
+
+ Les deux complices que, comme frere et comme roi, je vous denonce,
+ s'assemblent la plupart du temps en un petit chateau qu'on appelle
+ Loignac. Ils choisissent le pretexte d'une chasse; ce chateau est en
+ outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
+ point etrangers; car vous savez, a n'en pas douter, mon cher Henri, de
+ quel etrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
+ frere, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-meme, et qu'il
+ s'appelait, lui, duc d'Alencon. "
+
+-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
+germanum meum_, etc.
+
+ " Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout pret d'ailleurs a
+ vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
+ Chicot, que je vous envoie. "
+
+-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voila conseiller du royaume de Navarre.
+
+ " Votre affectionne, etc., etc. "
+
+Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tete entre ses deux mains.
+
+-- Oh! fit-il, voila, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
+me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
+un pire.
+
+En verite, j'aime mieux Mayenne.
+
+Et cependant, a part son diable de sachet broche que je ne lui pardonne
+pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot petri
+de la pate qui sert d'ordinaire a faire les maris, cette lettre le
+brouille du meme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et meme avec
+l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informe, au
+Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, a Pau, il faut qu'il ait
+quelque espion la-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.
+
+D'un autre cote, cette lettre va m'attirer force desagrements si je
+rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Bearnais ou un Flamand, assez
+curieux pour chercher a savoir ce que l'on m'envoie faire en Bearn.
+
+Or, je serais bien imprevoyant si je ne m'attendais point a la rencontre
+de quelqu'un de ces curieux-la.
+
+Mons Borromee surtout, ou je me trompe fort, doit me reserver quelque
+chose.
+
+Deuxieme point.
+
+Quelle chose Chicot a-t-il cherchee, lorsqu'il a demande une mission pres
+du roi Henri?
+
+La tranquillite etait son but.
+
+Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.
+
+Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
+entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
+l'empecheront d'atteindre l'age heureux de quatre-vingts ans.
+
+Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.
+
+Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.
+
+Non, car il faut reciprocite en toute chose; c'est la devise de Chicot.
+
+Chicot poursuivra donc son voyage.
+
+Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses precautions. En
+consequence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
+Chicot, on ne fasse tort qu'a lui.
+
+Chicot va donc mettre la derniere main a ce qu'il a commence, c'est-a-dire
+qu'il va traduire d'un bout a l'autre cette belle epitre en latin, et se
+l'incruster dans la memoire ou deja elle est gravee aux deux tiers; puis
+il achetera un cheval, parce que reellement, de Juvisy a Pau, il faut
+mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.
+
+Mais avant toutes choses, Chicot dechirera la lettre de son ami Henri de
+Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
+ces petits morceaux s'en aillent, reduits a l'etat d'atomes, les uns dans
+l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confie a la
+terre, notre mere commune, dans le sein de laquelle tout retourne, meme
+les sottises des rois.
+
+Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...
+
+Et Chicot s'interrompit pour executer son projet de division. Le tiers de
+la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisieme
+tiers disparut dans un trou creuse a cet effet avec un instrument qui
+n'etait ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
+l'un et l'autre, et que Chicot portait a sa ceinture.
+
+Lorsqu'il eut fini cette operation il continua:
+
+-- Chicot se remettra en route avec les precautions les plus minutieuses,
+et il dinera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnete estomac qu'il
+est.
+
+En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du theme latin que nous
+avons decide de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
+morceau.
+
+Tout a coup Chicot s'arreta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
+traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.
+
+Il etait egalement force de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
+avait deja fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eut
+fallu traduire Chicot par Chicot, et Margot par Margot, ce qui n'etait
+plus latin, mais grec.
+
+Quant a Margarita, il n'y pensait point; la traduction, a son avis, n'eut
+point ete exacte.
+
+Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure ciceronienne,
+conduisit Chicot jusqu'a Corbeil, ville agreable, ou le hardi messager
+regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
+rotisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appetissantes
+les alentours de la cathedrale.
+
+Nous ne decrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
+peindre le cheval qu'il acheta dans l'ecurie de l'hotelier; ce serait nous
+imposer une tache trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
+long et le cheval assez defectueux pour nous fournir, si notre conscience
+etait moins grande, la matiere de pres d'un volume.
+
+
+
+
+XXXV
+
+LES QUATRE VENTS
+
+
+Chicot, avec son petit cheval qui devait etre un bien fort cheval pour
+porter un si grand personnage; Chicot, apres avoir couche a Fontainebleau,
+fit le lendemain un coude a droite, jusqu'a un petit village nomme
+Orgeval. Il eut bien voulu faire ce jour-la quelques lieues encore, car il
+paraissait desireux de s'eloigner de Paris; mais sa monture commencait de
+butter si frequemment et si bas, qu'il jugea qu'il etait urgent de
+s'arreter.
+
+D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exerces, n'avaient reussi a rien
+apercevoir tout le long de la route.
+
+Hommes, chariots et barrieres lui avaient paru parfaitement inoffensifs.
+
+Mais Chicot, en surete, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
+en securite; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
+croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.
+
+Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
+grand soin toute la maison.
+
+On montra a Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrees;
+mais, a l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
+portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.
+
+L'hote venait de faire reparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
+porte sur l'escalier; cette porte etait armee de verrous formidables a
+l'interieur.
+
+Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il prefera du premier
+coup a ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
+montrees.
+
+Il fit jouer les verrous dans leurs gaches, et satisfait de leur jeu
+solide et facile a la fois, il soupa chez lui, defendit qu'on enlevat la
+table, sous pretexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
+nuit, soupa, se deshabilla, placa ses habits sur une chaise et se coucha.
+
+Mais avant de se coucher, pour plus grande precaution, il tira de ses
+habits la bourse ou plutot le sac d'ecus, et le placa sous son chevet avec
+sa bonne epee.
+
+Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.
+
+La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
+ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
+deux bras, et la placa en face de l'issue qu'elle boucha hermetiquement.
+
+Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
+armoire, et une table.
+
+L'hotellerie avait paru a Chicot a peu pres inhabitee. L'hote avait une
+figure candide; il faisait ce jour-la un vent a decorner des boeufs, et
+l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
+deviennent, au dire de Lucrece, un bruit si doux et si hospitalier pour le
+voyageur bien clos et bien couvert, etendu dans un bon lit.
+
+Chicot, apres tous ses preparatifs de defense, se plongea delicieusement
+dans le sien. Il faut le dire, ce lit etait moelleux et constitue de facon
+a garantir un homme de toutes les inquietudes, vinssent-elles des hommes,
+vinssent-elles des choses.
+
+En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
+courtine, epaisse comme un edredon, chatouillait d'une douce chaleur les
+membres du voyageur endormi.
+
+Chicot avait soupe comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-a-dire
+modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilate
+comme il convient, envoyait a tout l'organisme cette sensation de bien-
+etre que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
+suppleant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnetes gens.
+
+Chicot etait eclaire par une lampe qu'il avait posee sur le rebord de la
+table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
+pour s'endormir, un livre tres curieux et fort nouveau qui venait de
+paraitre, et qui etait l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
+appelait Montagne ou Montaigne.
+
+Ce livre avait ete imprime a Bordeaux meme en 1581; il contenait les deux
+premieres parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitule _les
+Essais_. Ce livre etait assez amusant pour qu'un homme le lut et le relut
+pendant le jour. Mais il avait en meme temps l'avantage d'etre assez
+ennuyeux pour ne point empecher de dormir un homme qui a fait quinze
+lieues a cheval et qui a bu sa bouteille de vin genereux a souper.
+
+Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
+la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
+Le cardinal du Perron l'avait surnomme le breviaire des honnetes gens; et
+Chicot, capable en tout point d'apprecier le gout et l'esprit du cardinal,
+Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
+pour breviaire.
+
+Cependant il arriva qu'en lisant son huitieme chapitre, il s'endormit
+profondement.
+
+La lampe brulait toujours; la porte, renforcee de l'armoire et de la
+table, etait toujours fermee; l'epee etait toujours au chevet avec les
+ecus. Saint Michel Archange eut dormi comme Chicot, sans songer a Satan,
+meme lorsqu'il eut su le lion rugissant de l'autre cote de cette porte et
+a l'envers de ses verrous.
+
+Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
+gigantesque glissaient avec des melodies effrayantes sous la porte, et
+secouaient les airs d'une facon bizarre; le vent est la plus parfaite
+imitation ou plutot la plus complete raillerie de la voix humaine: tantot
+il glapit comme un enfant qui pleure, tantot il imite, dans ses
+grondements, la grosse colere d'un mari qui se querelle avec sa femme.
+
+Chicot se connaissait en tempete; au bout d'une heure, tout ce fracas
+etait devenu pour lui un element de tranquillite; il luttait contre toutes
+les intemperies de la saison.
+
+Contre le froid, avec sa courtine;
+
+Contre le vent, avec ses ronflements.
+
+Cependant, tout en dormant, il semblait a Chicot que la tempete
+grossissait et surtout se rapprochait d'une facon insolite.
+
+Tout a coup, une rafale d'une force invincible ebranle la porte, fait
+sauter gaches et verrous, pousse l'armoire qui perd son equilibre et tombe
+sur la lampe qu'elle eteint et sur la table qu'elle ecrase.
+
+Chicot avait la faculte, tout en dormant bien, de s'eveiller vite et avec
+toute sa presence d'esprit; cette presence d'esprit lui indiqua qu'il
+valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
+du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
+aguerries se porterent rapidement a gauche sur le sac d'ecus, a droite sur
+la poignee de son epee.
+
+Chicot ouvrit de grands yeux.
+
+Nuit profonde.
+
+Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit etait
+litteralement dechiree par le combat des quatre vents qui se disputaient
+toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'ecraser de plus en
+plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
+se cramponnant aux autres meubles.
+
+Il semble a Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
+entres chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire a Eurus, a Notus, a
+Aquilo et a Boreas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
+gros pieds.
+
+Resigne, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
+l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
+d'Oilee, apres une de ses grandes fureurs que raconte Homere.
+
+ [Illustration: Et mes habits! s'ecria Chicot. -- PAGE 18.]
+
+Seulement il tient la pointe de sa longue epee en arret et du cote du
+vent, ou plutot des vents, afin que si les mythologiques personnages
+s'approchent inconsiderement de lui, ils s'embrochent tout seuls, dut-il
+resulter ce qui resulta de la blessure faite par Diomede a Venus.
+
+Seulement, apres quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
+jamais dechire l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de repit que
+lui donne la tempete pour dominer de sa voix les elements dechaines et les
+meubles livres a des colloques trop bruyants pour etre tout a fait
+naturels.
+
+Chicot crie et vocifere: Au secours!
+
+Enfin, Chicot fait tant de bruit a lui tout seul, que les elements se
+calment, comme si Neptune en personne avait prononce le fameux _Quos ego_,
+et qu'apres six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boreas,
+Aquilo semblent battre en retraite, l'hote reparait avec une lanterne et
+vient eclairer le drame.
+
+La scene sur laquelle il venait de se jouer presentait un aspect
+deplorable, et qui ressemblait fort a celui d'un champ de bataille. La
+grande armoire, renversee sur la table broyee, demasquait la porte sans
+gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une
+voile de navire; les trois ou quatre chaises qui completaient
+l'ameublement avaient le dos renverse et les pieds en l'air; enfin les
+faiences qui garnissaient la table gisaient eclopees et etoilees sur les
+dalles.
+
+-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'ecria Chicot en reconnaissant son hote a
+la lueur de sa lanterne.
+
+-- Oh! monsieur, s'ecria l'hote en apercevant l'affreux degat qui venait
+d'etre consomme, oh! monsieur, qu'est-il donc arrive?
+
+Et il leva les mains et par consequent sa lanterne au ciel.
+
+Combien y a-t-il de demons loges chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
+Chicot.
+
+-- Oh! Jesus! quel temps! repondit l'hote avec le meme geste pathetique.
+
+-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est
+donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je prefere la plaine.
+
+Et Chicot se degagea de la ruelle du lit, et apparut, l'epee a la main,
+dans l'espace demeure libre entre le pied du lit et la muraille.
+
+-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hote.
+
+-- Et mes habits! s'ecria Chicot: ou sont-ils, mes habits qui etaient sur
+cette chaise?
+
+-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hote avec naivete; mais s'ils y
+etaient, ils doivent y etre encore.
+
+-- Comment! s'ils y etaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot,
+que je sois venu hier dans le costume ou vous me voyez?
+
+Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa legere tunique.
+
+-- Mon Dieu! monsieur, repondit l'hote assez embarrasse de repondre a un
+pareil argument, je sais bien que vous etiez vetu.
+
+-- C'est heureux que vous en conveniez.
+
+-- Mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Le vent a tout ouvert, tout disperse.
+
+-- Ah! c'est une raison.
+
+-- Vous voyez bien, fit vivement l'hote.
+
+-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent
+entre quelque part, et il faut qu'il soit entre ici, n'est-ce pas, pour y
+faire le desordre que j'y vois?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?
+
+-- Oui, certes, monsieur.
+
+-- Vous ne le contestez pas?
+
+-- Non, ce serait folie.
+
+-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des
+autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais ou.
+
+-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe
+ou semble exister.
+
+-- Compere, dit Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil
+investigateur, compere, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me
+trouver ici?
+
+-- Plait-il, monsieur?
+
+-- Je vous demande d'ou vient le vent?
+
+-- Du nord, monsieur, du nord.
+
+-- Eh bien! il a marche dans la boue, car voici ses souliers imprimes sur
+le carreau.
+
+Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes recentes
+d'une chaussure boueuse. L'hote palit.
+
+-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil a vous donner,
+c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges,
+penetrent dans les chambres en enfoncant les portes, et se retirent en
+volant les habits des voyageurs.
+
+L'hote recula de deux pas, afin de se degager de tous ces meubles
+renverses, et de se retrouver a l'entree du corridor.
+
+Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assuree:
+
+-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.
+
+-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
+Chicot: je vous trouve tout change.
+
+-- Je change, parce que vous m'insultez.
+
+-- Moi!
+
+-- Sans doute, vous m'appelez voleur, repliqua l'hote sur un ton encore
+plus eleve, et ressemblant fort a de la menace.
+
+-- Mais je vous appelle voleur parce que vous etes responsable de mes
+effets, il me semble, et que mes effets ont ete voles; vous ne le nierez
+pas?
+
+Et ce fut Chicot qui, a son tour, comme un maitre d'armes qui tate son
+adversaire, fit un geste de menace.
+
+-- Hola! cria l'hote, hola! venez a moi, vous autres!
+
+A cet appel, quatre hommes armes de batons, parurent dans l'escalier.
+
+-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boreas, dit Chicot, ventre de biche!
+puisque l'occasion s'en presente, je veux priver la terre du vent du Nord;
+c'est un service a rendre a l'humanite; il y aura printemps eternel.
+
+Et il detacha un si rude coup de sa longue epee dans la direction de
+l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la legerete d'un
+veritable fils d'Eole, n'eut point fait un bond en arriere, il etait perce
+d'outre en outre.
+
+Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et
+par consequent, ne pouvait voir derriere lui, il tomba sur le rebord de la
+derniere marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son
+centre de gravite, il degringola a grand bruit.
+
+Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par
+l'orifice ouvert devant eux ou plutot derriere eux, avec la rapidite de
+fantomes qui s'abiment dans une trappe.
+
+Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses
+compagnons operaient leur descente, de dire quelques mots a l'oreille de
+l'hote.
+
+-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos
+habits.
+
+-- Eh bien, voila tout ce que je demande.
+
+-- Et l'on va vous les apporter.
+
+-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me
+semble.
+
+On apporta en effet les habits, mais visiblement deteriores.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables
+de vents, va! mais enfin, reparation d'honneur. Comment pouvais-je vous
+soupconner? vous avez une si honnete figure.
+
+L'hote sourit avec amenite.
+
+-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je presume?
+
+-- Non, merci, non, j'ai dormi assez.
+
+-- Qu'allez-vous donc faire?
+
+-- Vous allez me preter votre lanterne, s'il vous plait, et je continuerai
+ma lecture, repliqua Chicot, avec le meme agrement.
+
+L'hote ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne a Chicot et se retira.
+
+Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.
+
+La nuit fut calme; le vent s'etait eteint, comme si l'epee de Chicot avait
+penetre dans l'outre qui l'entretenait.
+
+Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa depense et
+partit en disant:
+
+-- Nous verrons ce soir.
+
+
+
+
+XXVI
+
+COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA
+
+
+Chicot passa toute sa matinee a s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la
+patience que nous avons dits pendant cette nuit d'epreuves.
+
+-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au meme
+piege; il est donc a peu pres certain qu'on va inventer aujourd'hui une
+diablerie nouvelle a mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.
+
+Le resultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit
+pendant toute la journee une marche que Xenophon n'eut pas trouvee indigne
+d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.
+
+Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de
+point d'observation ou de fortification naturelle.
+
+Il avait meme conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du
+moins defensives.
+
+En effet, quatre gros marchands epiciers de Paris, qui s'en allaient
+commander a Orleans leurs confitures de cotignac, et a Limoges leurs
+fruits secs, daignerent agreer la societe de Chicot, lequel s'annonca pour
+un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui apres ses affaires faites.
+Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque
+l'absence de cet accent lui etait particulierement necessaire, il
+n'inspira aucune defiance a ses compagnons de voyage.
+
+Cette armee se composait donc de cinq maitres et de quatre commis
+epiciers: elle n'etait pas plus meprisable quant a l'esprit que quant au
+nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue
+dans les moeurs de l'epicerie parisienne.
+
+Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la
+bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai
+qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout
+seul.
+
+Chicot n'eut plus peur du tout, du moment ou il se trouva avec quatre
+poltrons; il dedaigna meme de se retourner des lors, comme il faisait
+auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.
+
+Il resulta de la qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup,
+et en faisant force bravades, la ville designee pour le souper et le
+coucher de la troupe.
+
+On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.
+
+Chicot n'avait epargne, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui
+divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui
+entretenaient sa verve: on avait fait bon marche entre commercants, c'est-
+a-dire entre gens libres, de Sa Majeste le roi de France et de toutes les
+autres majestes, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou
+d'autres lieux.
+
+Or, Chicot s'alla coucher apres avoir donne, pour le lendemain, rendez-
+vous a ses quatre epiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement
+conduit a sa chambre.
+
+[Illustration: Il monta sans hesiter sur le rebord de la fenetre. -- PAGE
+23.]
+
+Maitre Chicot se trouvait donc garde comme un prince, dans son corridor,
+par les quatre voyageurs dont les quatre cellules precedaient la sienne,
+sise au bout du couloir, et par consequent inexpugnable, grace aux
+alliances intermediaires.
+
+En effet, comme a cette epoque les routes etaient peu sures, meme pour
+ceux qui n'etaient charges que de leurs propres affaires, chacun s'etait
+assure de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait
+pas raconte ses mesaventures de la nuit precedente, avait pousse, on le
+comprend, a la redaction de cet article du traite qui avait au reste ete
+adopte a l'unanimite.
+
+Chicot pouvait donc, sans manquer a sa prudence accoutumee, se coucher et
+s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de
+prudence, visite minutieusement la chambre, pousse les verrous de sa porte
+et ferme les volets de sa fenetre, la seule qu'il y eut dans
+l'appartement; il va sans dire qu'il avait sonde la muraille du poing, et
+que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva,
+pendant son premier sommeil, un evenement que le sphinx lui-meme, ce devin
+par excellence, n'aurait jamais pu prevoir: c'est que le diable etait en
+train de se meler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin
+que tous les sphinx du monde.
+
+Vers neuf heures et demie, un coup fut frappe timidement a la porte des
+commis epiciers loges tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-
+dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez
+mauvaise humeur, et se trouva nez a nez avec l'hote.
+
+-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous
+vous etes couches tout habilles; je veux vous rendre un grand service. Vos
+maitres se sont fort echauffes a table en parlant politique. 11 parait
+qu'un echevin de la ville les a entendus et a rapporte leurs propos au
+maire; or, notre ville se pique d'etre fidele; le maire vient d'envoyer le
+guet qui a saisi vos patrons et les a conduits a l'Hotel-de-Ville pour
+s'expliquer. La prison est bien pres de l'Hotel-de-Ville, mes garcons,
+gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront
+toujours bien.
+
+Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilerent dans
+l'escalier, sauterent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le
+chemin de Paris, apres avoir charge l'hote d'avertir leurs maitres de leur
+depart et de la direction adoptee, s'il arrivait que leurs maitres
+revinssent a l'hotellerie.
+
+Cela fait, et ayant vu disparaitre les quatre garcons au coin de la rue,
+l'hote s'en alla heurter, avec la meme precaution, a la premiere porte du
+corridor.
+
+Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:
+
+-- Qui va la?
+
+-- Silence, malheureux! repondit l'hote: venez aupres de la porte, et
+marchez sur la pointe des pieds.
+
+Le marchand obeit; mais comme c'etait un homme prudent, tout en collant
+son oreille a la porte, il n'ouvrit pas et demanda:
+
+-- Qui etes-vous?
+
+-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hote?
+
+-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que vous avez a table un peu librement parle du roi, et que le
+maire en a ete informe par quelque espion, en sorte que le guet est venu.
+Heureusement que j'ai eu l'idee d'indiquer la chambre de vos commis, de
+sorte qu'il est occupe a arreter la-haut vos commis au lieu de vous
+arreter vous-memes ici.
+
+-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.
+
+-- La simple et pure verite! Hatez-vous de vous sauver, tandis que
+l'escalier est encore libre....
+
+-- Mais, mes compagnons?
+
+-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prevenir.
+
+-- Pauvres gens!
+
+-- Et le marchand s'habilla en toute hate.
+
+Pendant ce temps l'hote, comme frappe d'une inspiration subite, cogna du
+doigt la cloison qui separait le premier marchand du second.
+
+Le second, reveille par les memes paroles et la meme fable, ouvrit
+doucement sa porte; le troisieme, reveille comme le second, appela le
+quatrieme; et tous quatre alors, legers comme une volee d'hirondelles,
+disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des
+orteils.
+
+-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber;
+il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare a lui, car
+l'hote n'a pas eu le temps de le prevenir comme nous!
+
+En effet, maitre Chicot, comme on le comprend, n'avait ete prevenu de
+rien.
+
+Au moment meme ou les marchands s'enfuyaient en le recommandant a Dieu, il
+dormait du plus profond sommeil.
+
+L'hote s'en assura en ecoutant a la porte; puis il descendit dans la salle
+basse dont la porte soigneusement fermee s'ouvrit a son signal.
+
+Il ota son bonnet et entra.
+
+La salle etait occupee par six hommes armes dont l'un paraissait avoir le
+droit de commander aux autres.
+
+-- Eh bien? dit ce dernier.
+
+-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obei en tout point.
+
+-- Votre auberge est deserte?
+
+-- Absolument.
+
+-- La personne que nous vous avons designee n'a pas ete prevenue ni
+reveillee?
+
+-- Ni prevenue, ni reveillee.
+
+-- Monsieur l'hotelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez
+quelle cause nous servons, car vous etes vous-meme defenseur de cette
+cause?
+
+-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifie,
+pour obeir a mon serment, l'argent que mes hotes eussent depense chez moi;
+mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens a la defense de
+la sainte religion catholique.
+
+-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altiere.
+
+-- Mon Dieu! s'ecria l'hote en joignant les mains, est-ce qu'on me demande
+ma vie? j'ai femme et enfants!
+
+-- On ne vous la demandera que si vous n'obeissez point aveuglement a ce
+qui vous sera recommande.
+
+-- Oh! j'obeirai, soyez tranquille.
+
+-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous
+entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dut votre maison bruler et s'ecrouler
+sur votre tete. Vous voyez que votre role n'est pas difficile.
+
+-- Helas! helas! je suis ruine, murmura l'hote.
+
+-- On m'a charge de vous indemniser, dit l'officier; prenez ces trente
+ecus que voici.
+
+-- Ma maison estimee trente ecus! fit piteusement l'aubergiste.
+
+-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur
+que vous etes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous
+avons la!
+
+L'hote partit et s'enferma comme un parlementaire prevenu du sac de la
+ville.
+
+Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armes de se placer
+sous la fenetre de Chicot.
+
+Lui-meme, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier,
+comme l'appelaient ses compagnons de voyage, deja loin de la ville.
+
+-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse
+fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera
+pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague,
+entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est
+inutile, etant quatre contre un.
+
+On etait arrive a la porte.
+
+L'officier heurta.
+
+-- Qui va la? dit Chicot, reveille en sursaut.
+
+-- Pardieu! dit l'officier, soyons ruse.
+
+Vos amis les epiciers, lesquels ont quelque chose d'important a vous
+communiquer, dit-il.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes
+epiciers.
+
+-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:
+
+-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrere.
+
+-- Ventre de biche! comme votre epicerie sent la ferraille! dit Chicot
+
+-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatiente; alors sus!
+enfoncez la porte!
+
+Chicot courut a la fenetre, la tira a lui, et vit en bas les deux epees
+nues.
+
+-- Je suis pris! s'ecria-t-il.
+
+-- Ah! ah! compere, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la
+fenetre qui s'ouvrait, tu crains le saut perilleux: tu as raison. Allons,
+ouvre-nous, ouvre!
+
+-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du
+renfort quand vous ferez du bruit.
+
+L'officier eclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.
+
+Chicot se mit a hurler pour appeler les marchands.
+
+-- Imbecile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laisse du secours!
+Detrompe-toi, tu es bien seul, et par consequent bien perdu! Allons, fais
+contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres!
+
+Et Chicot entendit frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec
+la force et la regularite de trois beliers.
+
+-- Il y a la, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux epees
+seulement: quinze pieds a sauter, c'est une misere. J'aime mieux les epees
+que les mousquets.
+
+Et nouant son sac a sa ceinture, il monta sans hesiter sur le rebord de la
+fenetre, tenant son epee a la main.
+
+Les deux hommes demeures en bas tenaient leur lame en l'air.
+
+Mais Chicot avait devine juste. Jamais un homme, fut-il Goliath,
+n'attendra la chute d'un homme, fut-il un pygmee, lorsque cet homme peut
+le tuer en se tuant.
+
+Les soldats changerent de tactique et se reculerent, decides a frapper
+Chicot lorsqu'il serait tombe.
+
+[Illustration: Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.]
+
+C'est la que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les
+pointes et resta accroupi. Au meme instant, un des hommes lui detacha un
+coup de pointe voire qui eut perce une muraille.
+
+Mais Chicot ne se donna meme pas la peine de parer. Il recut le coup en
+plein thorax; mais, grace a la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de
+son ennemi se brisa comme verre.
+
+-- Il est cuirasse! dit le soldat.
+
+-- Pardieu! repliqua Chicot, qui d'un revers lui avait deja fendu la tete.
+
+L'autre se mit a crier, ne songeant plus qu'a parer, car Chicot attaquait.
+
+Malheureusement il n'etait pas meme de la force de Jacques Clement. Chicot
+l'etendit, a la seconde passe, a cote de son camarade.
+
+En sorte que, la porte enfoncee, l'officier ne vit plus, en regardant par
+la fenetre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.
+
+A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.
+
+-- C'est un demon! cria l'officier, il est a l'epreuve du fer.
+
+-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.
+
+-- Malheureux! s'ecria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu
+reveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.
+
+-- Ah! voila, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes
+qu'il eut fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.
+
+-- Vous etes un sot! repondit l'officier.
+
+-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, a lui! grommela ce
+soldat pour se consoler.
+
+Et il reposa la crosse de son mousquet a terre.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+TROISIEME JOURNEE DE VOYAGE
+
+
+Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il etait a Etampes,
+c'est-a-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la
+sauvegarde d'une certaine quantite de magistrats qui, a sa premiere
+requisition, eussent donne cours a la justice et eussent arrete M. de
+Guise lui-meme.
+
+Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi
+l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, defendit a ses
+soldats l'usage des armes bruyantes.
+
+Ce fut par la meme raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eut, au
+premier pas qu'on eut fait sur ses traces, pousse des cris a reveiller
+toute la ville.
+
+La petite troupe, reduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre,
+abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant
+leurs epees aupres d'eux pour qu'on supposat qu'ils s'etaient entretues.
+
+Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs
+commis.
+
+Puis, comme il supposait bien que ceux a qui il avait eu affaire, voyant
+leur coup manque, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il
+etait de bonne guerre a lui d'y rester.
+
+Il y eut plus: apres avoir fait un detour et de l'angle d'une rue voisine
+avoir entendu s'eloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir a
+l'hotellerie.
+
+Il y trouva l'hote qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le
+laissa seller son cheval dans l'ecurie, en le regardant avec le meme
+ebahissement qu'il eut fait pour un fantome.
+
+Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa
+depense, que de son cote l'hote se garda bien de reclamer.
+
+Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hotellerie,
+au milieu de tous les buveurs, lesquels etaient bien loin de se douter que
+ce grand inconnu, au visage souriant et a l'air gracieux, tout en manquant
+d'etre tue, venait de tuer deux hommes.
+
+Le point du jour le trouva sur la route, en proie a des inquietudes qui
+grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient echoue
+heureusement; une troisieme pouvait lui etre funeste.
+
+A ce moment il eut compose avec tous les Guisards, quitte a leur conter
+les bourdes qu'il savait si bien inventer.
+
+Un bouquet de bois lui donnait des apprehensions difficiles a decrire; un
+fosse lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un
+peu haute etait sur le point de le faire retourner en arriere.
+
+De temps en temps il se promettait, une fois a Orleans, d'envoyer au roi
+un courrier pour demander de ville en ville une escorte.
+
+Mais comme jusqu'a Orleans la route fut deserte et parfaitement sure,
+Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi
+perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien
+genante; d'ailleurs cent fosses, cinquante haies, vingt murs, dix taillis
+avaient deja ete passes sans que le moindre objet suspect se fut montre
+sous les branches ou sur les pierres.
+
+Mais, apres Orleans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures
+approchaient, c'est-a-dire le soir. La route etait fourree comme un bois,
+elle montait comme une echelle; le voyageur, se detachant sur le chemin
+grisatre, apparaissait pareil au More d'une cible, a quiconque se fut
+senti le desir de lui envoyer une balle d'arquebuse.
+
+Tout a coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au
+roulement que font sur la terre seche les chevaux qui galopent.
+
+Il se retourna, et au bas de la cote dont il avait atteint la moitie, il
+vit des cavaliers montant a toute bride.
+
+Il les compta; ils etaient sept.
+
+Quatre avaient des mousquets sur l'epaule.
+
+Le soleil couchant tirait de chaque canon un long eclat d'un rouge de
+sang.
+
+Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot.
+Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidite dont
+le resultat eut ete de diminuer ses ressources en cas d'attaque.
+
+Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux
+arquebusiers la fixite du point de mire.
+
+Ce n'etait point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en general,
+et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre;
+car au moment ou les cavaliers se trouvaient a cinquante pas de lui, il
+fut salue par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle
+tiraient les cavaliers, passerent droit au-dessus de sa tete.
+
+Chicot s'attendait, comme on l'a vu, a ces quatre coups d'arquebuse; aussi
+avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il
+abandonna les renes et se laissa glisser a bas de son cheval. Il avait eu
+la precaution de tirer son epee du fourreau, et tenait a la main gauche
+une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.
+
+Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle facon que ses jambes fussent
+des ressorts plies, mais prets a se detendre; en meme temps, grace a la
+position menagee dans la chute, sa tete se trouvait garantie par le
+poitrail de son cheval.
+
+Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
+Chicot, crut Chicot mort.
+
+-- Je vous le disais bien, imbecile, dit en accourant au galop un homme
+masque; vous avez tout manque, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres a la
+lettre. Cette fois le voici a bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il
+bouge qu'on l'acheve.
+
+-- Oui, monsieur, repliqua respectueusement un des hommes de la foule.
+
+Et chacun mit pied a terre, a l'exception d'un soldat qui reunit toutes
+les brides et garda tous les chevaux.
+
+Chicot n'etait pas precisement un homme pieux; mais, dans un pareil
+moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
+qu'avant cinq minutes peut-etre le pecheur serait devant son juge.
+
+Il marmotta quelque sombre et fervente priere qui fut certainement
+entendue la-haut.
+
+Deux hommes s'approcherent de Chicot; tous deux avaient l'epee a la main.
+
+On voyait bien que Chicot n'etait pas mort, a la facon dont il gemissait.
+
+Comme il ne bougeait pas et ne s'appretait en rien a se defendre, le plus
+zele des deux eut l'imprudence de s'approcher a portee de la main gauche;
+aussitot la dague poussee comme par un ressort, entra dans sa gorge ou la
+coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En meme temps la moitie de
+l'epee que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
+second cavalier qui voulait fuir.
+
+-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drole
+est bien vivant encore.
+
+-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancerent
+des eclairs; et, prompt comme la pensee, il se jeta sur le cavalier chef,
+lui portant la pointe au masque.
+
+Mais deja deux soldats le tenaient enveloppe: il se retourna, ouvrit une
+cuisse d'un large coup d'epee et fut degage.
+
+-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!
+
+-- Avant que les arquebuses soient pretes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
+les entrailles, brigand, et j'aurai coupe les cordons de ton masque, afin
+que je sache qui tu es.
+
+-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
+qui fit a Chicot l'effet de descendre du ciel.
+
+C'etait la voix d'un beau jeune homme, monte sur un bon cheval noir. Il
+avait deux pistolets a la main, et criait a Chicot:
+
+-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.
+
+Chicot obeit.
+
+Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
+laissant echapper son epee.
+
+Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
+voulaient reprendre les etriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
+tira, au milieu de cette melee, un second coup de pistolet qui abattit
+encore un homme.
+
+-- Deux a deux, dit Chicot; genereux sauveur, prenez le votre, voici le
+mien.
+
+Et il fondit sur le cavalier masque, qui, fremissant de rage ou de peur,
+lui tint tete cependant comme un homme exerce au maniement des armes.
+
+De son cote le jeune homme avait saisi a bras le corps son ennemi, l'avait
+terrasse sans meme mettre l'epee a la main, et le garrottait avec son
+ceinturon, comme une brebis a l'abattoir.
+
+Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
+froid et par consequent sa superiorite.
+
+Il poussa rudement son ennemi, qui etait doue d'une corpulence assez
+ample, l'accula au fosse de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
+porta un coup de pointe au milieu des cotes.
+
+L'homme tomba.
+
+Chicot mit le pied sur l'epee du vaincu pour qu'il ne put la ressaisir, et
+de son poignard coupant les cordons du masque:
+
+-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.
+
+Le duc ne repondit pas; il etait evanoui, moitie de la perte de son sang,
+moitie du poids de la chute.
+
+Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait a faire
+quelque acte de haute gravite; puis, apres la reflexion d'une demi-minute,
+il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
+trancher purement et simplement la tete.
+
+Mais alors il sentit un bras de fer qui etreignait le sien, et entendit
+une voix qui lui disait:
+
+-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi a terre.
+
+-- Jeune homme, repondit Chicot, vous m'avez sauve la vie, c'est vrai: je
+vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite lecon fort
+utile en ces temps de degradation morale ou nous vivons. Quand un homme a
+subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
+la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tire
+de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
+comme ils eussent fait a un loup enrage, alors, jeune homme, ce vaillant,
+permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.
+
+Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son operation.
+
+Mais cette fois encore le jeune homme l'arreta.
+
+-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai la du moins.
+On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
+blessure que vous avez deja faite.
+
+-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce miserable?
+
+-- Ce miserable est M. le duc de Mayenne, prince egal en grandeur a bien
+des rois.
+
+-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui etes-
+vous?
+
+-- Je suis celui qui vous a sauve la vie, monsieur, repondit froidement le
+jeune homme.
+
+-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
+roi, voici tantot trois jours.
+
+-- Precisement.
+
+-- Alors vous etes au service du roi, monsieur?
+
+-- J'ai cet honneur, repondit le jeune homme en s'inclinant.
+
+-- Et, etant au service du roi, vous menagez M. de Mayenne: mordieu!
+monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.
+
+-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
+en ce moment.
+
+-- Peut-etre, fit tristement Chicot, peut-etre; mais ce n'est pas le
+moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?
+
+-- Ernauton de Carmainges, monsieur.
+
+-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
+egale en grandeur a tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
+je vous en avertis.
+
+-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.
+
+-- Et le compagnon qui ecoute la-bas, qu'en faites-vous?
+
+-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serre trop fort, a ce que je
+pense, et il s'est evanoui.
+
+-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauve ma vie aujourd'hui,
+mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.
+
+-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.
+
+-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le desirez. D'ailleurs, je repugne
+a tuer cet homme sans defense, quoique cet homme soit mon plus cruel
+ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.
+
+Et Chicot serra la main d'Ernauton.
+
+-- Il a peut-etre raison, se dit-il en s'eloignant pour reprendre son
+cheval; puis revenant sur ses pas:
+
+-- Au fait, dit-il, vous avez la sept bons chevaux: je crois en avoir
+gagne quatre pour ma part; aidez-moi donc a en choisir... Vous y
+connaissez-vous?
+
+-- Prenez le mien, repondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.
+
+-- Oh! c'est trop de generosite, gardez-le pour vous.
+
+-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.
+
+Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+ERNAUTON DE CARMAINGES
+
+
+Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrasse de ce qu'il
+allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
+bras.
+
+En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'eloignassent, et
+qu'il etait probable que maitre Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
+le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il etait probable,
+disons-nous, que maitre Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
+pour les achever, le jeune homme se mit a la decouverte de quelque
+auxiliaire, et ne tarda point a trouver sur la route meme ce qu'il
+cherchait.
+
+Un chariot qu'avait du croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
+de la montagne, se detachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
+soleil couchant.
+
+Ce chariot etait traine par deux boeufs et conduit par un paysan.
+
+Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
+laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
+combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
+avait ete fatal a quatre d'entre eux, mais que deux avaient survecu.
+
+Le paysan, assez effraye de la responsabilite d'une bonne oeuvre, mais
+plus effraye encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerriere
+d'Ernauton, aida le jeune homme a transporter M. de Mayenne dans son
+chariot, puis le soldat qui, evanoui ou non, continuait de demeurer les
+yeux fermes.
+
+Restaient les quatre morts.
+
+-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes etaient-ils catholiques
+ou huguenots?
+
+Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
+croix.
+
+-- Huguenots, dit-il.
+
+-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvenient que je fouille
+ces parpaillots, n'est-ce pas?
+
+-- Aucun, repondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
+avait affaire heritat que le premier passant venu.
+
+Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
+morts.
+
+Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, a ce qu'il parait, car,
+l'operation terminee, le front du paysan se derida.
+
+Il resulta du bien-etre qui se repandait dans son corps et dans son ame a
+la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite a
+sa chaumiere.
+
+Ce fut dans l'etable de cet excellent catholique, sur un bon lit de
+paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causee par la
+secousse du transport n'avait pas reussi a le ranimer; mais quand l'eau
+fraiche versee sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
+vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
+environnantes avec une surprise facile a concevoir.
+
+Des que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congedia le paysan.
+
+-- Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne.
+
+Ernauton sourit.
+
+-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.
+
+-- Si fait, reprit le duc en froncant le sourcil, vous etes celui qui etes
+venu au secours de mon ennemi.
+
+-- Oui, repondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empeche votre
+ennemi de vous tuer.
+
+-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, a moins
+toutefois qu'il ne m'ait cru mort.
+
+-- Il s'est eloigne vous sachant vivant, monsieur.
+
+-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.
+
+-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse oppose, il allait vous
+en faire une qui l'eut ete.
+
+-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aide a tuer mes gens, pour
+empecher ensuite cet homme de me tuer?
+
+-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'etonne qu'un gentilhomme, vous
+me semblez en etre un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
+sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
+seul, j'ai defendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
+j'etais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
+quand ce brave, demeure seul a seul avec vous, eut decide la victoire par
+le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
+en vous tuant, j'ai interpose mon epee.
+
+-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.
+
+-- Je n'ai pas besoin de vous connaitre, monsieur; je sais que vous etes
+un homme blesse, et cela me suffit.
+
+-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.
+
+-- Il est etrange, monsieur, que vous ne consentiez point a me comprendre.
+Je ne trouve point, quant a moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
+sans defense que d'assaillir a six un homme qui passe.
+
+-- Vous admettez cependant qu'a toute chose il puisse y avoir des raisons.
+
+Ernauton s'inclina, mais ne repondit point.
+
+-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croise l'epee seul a
+seul avec cet homme?
+
+-- Je l'ai vu, c'est vrai.
+
+-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.
+
+-- Je le crois, car il m'a dit la meme chose de vous.
+
+-- Et si je survis a ma blessure?
+
+-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
+monsieur.
+
+-- Me croyez-vous bien dangereusement blesse?
+
+-- J'ai examine votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
+elle n'entraine point danger de mort. Le fer a glisse le long des cotes, a
+ce que je crois, et ne penetre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
+l'espere, vous n'eprouverez aucune douleur du cote du poumon.
+
+Mayenne respira peniblement, mais sans souffrance interieure.
+
+-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui etaient avec moi?
+
+-- Sont morts, a l'exception d'un seul.
+
+-- Les a-t-on laisses sur le chemin, demanda Mayenne.
+
+-- Oui.
+
+-- Les a-t-on fouilles?
+
+-- Le paysan que vous avez du voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
+hote, s'est acquitte de ce soin.
+
+-- Qu'a-t-il trouve sur eux?
+
+-- Quelque argent.
+
+-- Et des papiers?
+
+-- Je ne sache point.
+
+-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction evidente.
+
+-- Au reste, vous pourriez prendre des informations pres de celui qui vit.
+
+-- Mais celui qui vit, ou est-il?
+
+-- Dans la grange, a deux pas d'ici.
+
+-- Transportez-moi pres de lui, ou plutot transportez-le pres de moi, et
+si vous etes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
+aucune question.
+
+-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
+qu'il m'importe de savoir.
+
+Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquietude.
+
+-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
+autre de la commission que vous voulez bien me donner.
+
+-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
+extreme obligeance de me rendre le service que je vous demande.
+
+Cinq minutes apres, le soldat entrait dans l'etable.
+
+Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
+force de mettre le doigt sur ses levres. Le soldat se tut aussitot.
+
+-- Monsieur, dit Mayenne a Ernauton, ma reconnaissance sera eternelle, et
+sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
+puis-je vous demander a qui j'ai l'honneur de parler?
+
+-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.
+
+Mayenne attendait un plus long detail, mais ce fut au tour du jeune homme
+d'etre reserve.
+
+-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Alors, je vous ai derange, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
+peut-etre?
+
+-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout a
+l'heure.
+
+-- Pour Beaugency?
+
+Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance desoblige fort.
+
+-- Pour Paris, dit-il.
+
+Le duc parut etonne.
+
+-- Pardon, continua Mayenne, mais il est etrange qu'allant a Beaugency, et
+arrete par une circonstance aussi imprevue, vous manquiez le but de votre
+voyage sans une cause bien serieuse.
+
+-- Rien de plus simple, monsieur, repondit Ernauton, j'allais a un rendez-
+vous. Notre evenement, en me forcant de m'arreter ici, m'a fait manquer ce
+rendez-vous; je m'en retourne.
+
+Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
+autre pensee que celle qu'exprimaient ses paroles.
+
+-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
+jours! j'enverrais a Paris mon soldat que voici pour me chercher un
+chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
+ici avec ces paysans qui me sont inconnus?
+
+-- Et pourquoi, monsieur, repliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
+soldat qui resterait pres de vous, et moi qui vous enverrais un
+chirurgien?
+
+Mayenne hesita.
+
+-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Quoi! vous lui avez sauve la vie, et il ne vous a pas dit son nom?
+
+-- Je ne le lui ai pas demande. -- Vous ne le lui avez pas demande?
+
+-- Je vous ai sauve la vie aussi, a vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
+demande le votre? mais, en echange, vous savez tous deux le mien.
+Qu'importe que le sauveur sache le nom de son oblige? c'est l'oblige qui
+doit savoir celui de son sauveur.
+
+-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien a apprendre de vous,
+et que vous etes discret autant que vaillant.
+
+-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
+intention de reproche, et je le regrette; car, en verite, ce qui vous
+alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
+avec celui-ci sans l'etre un peu avec celui-la.
+
+-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.
+
+Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquat
+qu'il savait donner la main a un prince.
+
+-- Vous avez inculpe ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
+me justifier sans reveler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
+nous ne poussions pas plus loin nos confidences.
+
+-- Remarquez, monsieur, repondit Ernauton, que vous vous defendez quand je
+n'accuse pas. Vous etes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
+de vous taire.
+
+-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
+gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
+que je voudrai.
+
+-- Brisons la-dessus, monsieur, repondit Ernauton, et croyez que je serai
+aussi discret a l'egard de votre credit que je l'ai ete a l'egard de votre
+nom. Grace au maitre que je sers, je n'ai besoin de personne.
+
+-- Votre maitre? demanda Mayenne avec inquietude, quel maitre, s'il vous
+plait?
+
+-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-meme, monsieur, repliqua
+Ernauton.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et puis votre blessure commence a s'enflammer; causez moins, monsieur,
+croyez-moi.
+
+-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.
+
+-- Je retourne a Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
+moi son adresse.
+
+Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
+causerent a voix basse.
+
+Avec sa discretion habituelle, Ernauton s'eloigna.
+
+Enfin, apres quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
+Ernauton.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
+donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidelement remise a
+cette personne?
+
+-- Je vous la donne, monsieur.
+
+-- Et j'y crois; vous etes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
+aveuglement a vous.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
+gardes de madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- Ah! fit naivement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
+gardes, je l'ignorais.
+
+-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
+s'entoure de son mieux, et la maison de Guise etant maison souveraine....
+
+-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous etes des gardes de
+madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.
+
+-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage a Amboise, quand,
+en chemin, j'ai rencontre mon ennemi. Vous savez le reste.
+
+-- Oui, dit Ernauton.
+
+-- Arrete par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
+compte a madame la duchesse des causes de mon retard.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
+avoir l'honneur de lui ecrire?
+
+-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, repliqua Ernauton se
+levant pour se mettre en quete de ces objets.
+
+-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.
+
+Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermees. Mayenne se
+retourna du cote du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
+s'ouvrirent: il ecrivit quelques lignes au crayon, et referma les
+tablettes avec le meme mystere.
+
+Une fois fermees, il etait impossible, si l'on ignorait le secret, de les
+ouvrir, a moins de les briser.
+
+-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
+remises.
+
+-- En mains propres!
+
+-- A madame la duchesse de Montpensier elle-meme.
+
+Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigue a la
+fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
+d'ecrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraiche.
+
+-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut a Ernauton assez peu
+en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lie comme un veau,
+c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
+chaine d'amitie, et vous le prouverai en temps et lieu.
+
+Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait deja remarque la
+blancheur.
+
+-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voila donc avec deux amis de plus?
+
+-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.
+
+-- C'est vrai, camarade, repondit Ernauton.
+
+Et il partit.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+LA COUR AUX CHEVAUX
+
+
+Ernauton partit a l'instant meme, et comme il avait pris le cheval du duc
+en remplacement du sien, qu'il avait donne a Robert Briquet, il marcha
+rapidement, de sorte que vers la moitie du troisieme jour il arriva a
+Paris.
+
+A trois heures de l'apres-midi il entrait au Louvre, au logis des
+quarante-cinq.
+
+Aucun evenement d'importance, d'ailleurs, n'avait signale son retour.
+
+Les Gascons, en le voyant, pousserent des cris de surprise.
+
+M. de Loignac, a ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
+figure la plus renfrognee, ce qui n'empecha point Ernauton de marcher
+droit a lui.
+
+M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
+situe au bout du dortoir, espece de salle d'audience ou ce juge sans appel
+rendait ses arrets.
+
+-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
+voila, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
+vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
+l'exemple d'une pareille infraction?
+
+-- Monsieur, repondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
+de faire.
+
+-- Et que vous a-t-on dit de faire?
+
+-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.
+
+-- Pendant cinq jours et cinq nuits?
+
+-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.
+
+-- Le duc a donc quitte Paris?
+
+-- Le soir meme, et cela m'a paru suspect.
+
+-- Vous aviez raison, monsieur. Apres?
+
+Ernauton se mit alors a raconter succinctement, mais avec la chaleur et
+l'energie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
+cette aventure avait eues. A mesure qu'il avancait dans son recit, le
+visage si mobile de Loignac s'eclairait de toutes les impressions que le
+narrateur soulevait dans son ame.
+
+Mais lorsque Ernauton en vint a la lettre confiee a ses soins par M. de
+Mayenne:
+
+-- Vous l'avez, cette lettre? s'ecria M. de Loignac.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Diable! voila qui merite qu'on y prenne quelque attention, repliqua le
+capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutot venez avec moi, je vous prie.
+
+Ernauton se laissa conduire, et arriva derriere Loignac dans la cour aux
+chevaux du Louvre.
+
+Tout se preparait pour une sortie du roi: les equipages etaient en train
+de s'organiser; M. d'Epernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
+venus d'Angleterre, present d'Elisabeth a Henri: ces deux chevaux, d'une
+harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-la meme etre atteles
+en premiere main au carrosse du roi.
+
+M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait a l'entree de la cour,
+s'approcha de M. d'Epernon et le toucha au bas de son manteau.
+
+-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!
+
+Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
+l'escalier par lequel le roi devait descendre.
+
+-- Dites, monsieur de Loignac, dites.
+
+-- M. de Carmainges arrive de par-dela Orleans: M. de Mayenne est dans un
+village, blesse dangereusement.
+
+Le duc poussa une exclamation.
+
+-- Blesse! repeta-t-il.
+
+-- Et de plus, continua Loignac, il a ecrit a madame de Montpensier une
+lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.
+
+-- Oh! oh! fit d'Epernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
+je lui parle a lui-meme.
+
+Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
+dit, s'etait tenu a l'ecart, par respect, pendant le colloque de ses
+chefs.
+
+-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.
+
+-- Bien, monsieur. Vous avez, a ce qu'il parait, une lettre de M. le duc
+de Mayenne? fit d'Epernon.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Ecrite d'un petit village pres d'Orleans?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et adressee a madame de Montpensier?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plait.
+
+Et le duc etendit la main avec la tranquille negligence d'un homme qui
+croit n'avoir qu'a exprimer ses volontes, quelles qu'elles soient, pour
+que ses volontes soient executees.
+
+-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
+vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne a sa soeur?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiee.
+
+-- Qu'importe!
+
+-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donne a M. le duc ma parole que
+cette lettre serait remise a la duchesse elle-meme.
+
+-- Etes-vous au roi ou a M. le duc de Mayenne?
+
+-- Je suis au roi, monseigneur.
+
+-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.
+
+-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui etes le roi.
+
+-- Je crois, en verite, que vous oubliez a qui vous parlez, monsieur de
+Carmainges! dit d'Epernon en palissant de colere.
+
+-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
+pour cela que je refuse.
+
+-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
+Carmainges?
+
+-- Je l'ai dit.
+
+-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidelite.
+
+-- Monseigneur, je n'ai jure jusqu'a present, que je sache, fidelite qu'a
+une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majeste. Si le roi me
+demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maitre, mais le roi
+n'est point la.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commencait a s'emporter
+visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid
+a mesure qu'il resistait; monsieur de Carmainges, vous etes comme tous
+ceux de votre pays, aveugle dans la prosperite; votre fortune vous
+eblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'Etat vous
+etourdit comme un coup de massue.
+
+-- Ce qui m'etourdit, monsieur le duc, c'est la disgrace dans laquelle je
+suis pret a tomber vis-a-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que
+mon refus de vous obeir rend, je ne le cache point, tres aventuree; mais
+il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepte
+le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne a
+qui elle est adressee.
+
+D'Epernon fit un mouvement terrible.
+
+-- Loignac, dit-il, vous allez a l'instant meme faire conduire au cachot
+M. de Carmainges.
+
+-- Il est certain que, de cette facon, dit Carmainges, en souriant, je ne
+pourrai remettre a madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur,
+tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....
+
+-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Epernon.
+
+-- J'en sortirai, monsieur, a moins que vous ne m'y fassiez assassiner,
+dit Ernauton avec une resolution qui, a mesure qu'il parlait, devenait
+plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins
+fermes que ma volonte; eh bien! monseigneur, une fois sorti....
+
+-- Eh bien! une fois sorti?
+
+-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me repondra.
+
+-- Au cachot, au cachot! hurla d'Epernon perdant toute retenue; au cachot,
+et qu'on lui prenne sa lettre.
+
+-- Nul n'y touchera! s'ecria Ernauton en faisant un bond en arriere et en
+tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre
+en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'a ce prix; et, ce
+faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majeste me pardonnera.
+
+Et en effet, le jeune homme, dans sa resistance loyale, allait separer en
+deux morceaux la precieuse enveloppe, quand une main arreta mollement son
+bras.
+
+Si la pression eut ete violente, nul doute que le jeune homme n'eut
+redouble d'efforts pour aneantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de
+menagement, il s'arreta en tournant la tete sur son epaule.
+
+-- Le roi! dit-il.
+
+En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et
+arrete un instant sur la derniere marche, il avait entendu la fin de la
+discussion, et son bras royal avait arrete le bras de Carmainges.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix a laquelle il
+savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.
+
+-- Il y a, sire, s'ecria d'Epernon sans se donner la peine de cacher sa
+colere, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va
+cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoye par moi en votre nom
+pour surveiller M. de Mayenne pendant son sejour a Paris, il l'a suivi
+jusqu'au-dela d'Orleans, et la a recu de lui une lettre adressee a madame
+de Montpensier.
+
+-- Vous avez recu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier?
+demanda le roi.
+
+-- Oui, sire, repondit Ernauton; mais M. le duc d'Epernon ne vous dit
+point dans quelles circonstances.
+
+-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, ou est-elle?
+
+-- Voila justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse
+absolument de me la donner, et veut la porter a son adresse: refus qui est
+d'un mauvais serviteur, a ce que je pense.
+
+Le roi regarda Carmainges.
+
+Le jeune homme mit un genou en terre.
+
+-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voila
+tout. J'ai sauve la vie a votre messager, qu'allaient assassiner M. de
+Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant a temps, j'ai fait
+tourner la chance du combat en sa faveur.
+
+-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrive a M. de Mayenne? demanda le
+roi.
+
+-- Si fait, sire, il a ete blesse, et meme grievement.
+
+-- Bon! dit le roi; apres?
+
+-- Apres, sire?
+
+-- Oui.
+
+-- Votre messager, qui parait avoir des motifs particuliers de haine
+contre M. de Mayenne....
+
+Le roi sourit.
+
+-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-etre en avait-il
+le droit; mais j'ai pense qu'en ma presence a moi, c'est-a-dire en
+presence d'un homme dont l'epee appartient a Votre Majeste, cette
+vengeance devenait un assassinat politique, et....
+
+Ernauton hesita.
+
+-- Achevez, dit le roi.
+
+-- Et j'ai sauve M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauve
+votre messager de M. de Mayenne.
+
+D'Epernon haussa les epaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi
+demeura froid.
+
+-- Continuez, dit-il.
+
+M. de Mayenne, reduit a un seul compagnon, les quatre autres ont ete tues,
+M. de Mayenne, reduit, dis-je, a un seul compagnon, ne voulant pas se
+separer de lui, ignorant que j'etais a Votre Majeste, s'est fie a moi et
+m'a recommande de porter une lettre a sa soeur. J'ai cette lettre, la
+voici: je l'offre a Votre Majeste, sire, pour qu'elle en dispose comme
+elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment ou
+j'ai, pour repondre a ma conscience, la garantie de la volonte royale, je
+fais abnegation de mon honneur, il est entre bonnes mains.
+
+Ernauton, toujours a genoux, tendit les tablettes au roi.
+
+Le roi les repoussa doucement de la main.
+
+-- Que disiez-vous donc, d'Epernon? M. de Carmainges est un honnete homme
+et un fidele serviteur.
+
+-- Moi, sire, fit d'Epernon, Votre Majeste demande ce que je disais?
+
+-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au
+contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges,
+il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de
+recompenses. La lettre est toujours a celui qui la porte, duc, ou a celui
+a qui on la porte.
+
+D'Epernon s'inclina en grommelant.
+
+-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.
+
+-- Mais sire, songez a ce qu'elle peut renfermer, dit d'Epernon. Ne jouons
+pas a la delicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majeste.
+
+-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans
+repondre a son favori.
+
+-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.
+
+-- Ou la portez-vous?
+
+-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de
+le dire a Votre Majeste.
+
+-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce a l'hotel
+de Guise, a l'hotel Saint-Denis ou a Bel....
+
+Un regard de d'Epernon arreta le roi.
+
+-- Je n'ai aucune instruction particuliere de M. de Mayenne a ce sujet,
+sire; je porterai la lettre a l'hotel de Guise, et la je saurai ou est
+madame de Montpensier.
+
+-- Alors vous vous mettrez en quete de la duchesse?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et l'ayant trouvee?
+
+-- Je lui rendrai mon message.
+
+-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda
+fixement le jeune homme.
+
+-- Sire?
+
+-- Avez-vous jure ou promis autre chose a M. de Mayenne que de remettre
+cette lettre aux mains de sa soeur.
+
+-- Non, sire.
+
+-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose
+comme le secret sur l'endroit ou vous pourriez rencontrer la duchesse?
+
+-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.
+
+-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.
+
+-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majeste.
+
+-- Vous rendrez cette lettre a madame de Montpensier, et aussitot cette
+lettre rendue, vous viendrez me rejoindre a Vincennes ou je serai ce soir.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et ou vous me rendrez un compte fidele ou vous aurez trouve la
+duchesse.
+
+-- Sire, Votre Majeste peut y compter.
+
+-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?
+
+-- Sire, je le promets.
+
+-- Quelle imprudence! fit le duc d'Epernon; oh! sire!
+
+-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains
+hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.
+
+-- Envers vous, sire! s'ecria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai
+devoue.
+
+-- Maintenant, d'Epernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez
+a l'instant meme pardonner a ce brave serviteur ce que vous regardiez
+comme un manque de devoument, et ce que je regarde, moi, comme une preuve
+de loyaute.
+
+-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Epernon est un homme trop superieur
+pour ne pas avoir vu au milieu de ma desobeissance a ses ordres,
+desobeissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte
+et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais
+comme mon devoir.
+
+-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la meme
+mobilite qu'un homme qui eut ote ou mis un masque, voila une epreuve qui
+vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous etes en verite un joli
+garcon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une
+belle peur.
+
+Et le duc eclata de rire.
+
+Loignac tourna ses talons pour ne pas repondre: il ne se sentait pas, tout
+Gascon qu'il etait, la force de mentir avec la meme effronterie que son
+illustre chef.
+
+-- C'etait une epreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Epernon, si
+c'etait une epreuve; mais je ne vous conseille pas ces epreuves-la avec
+tout le monde, trop de gens y succomberaient.
+
+-- Tant mieux! repeta a son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc,
+si c'est une epreuve; je suis sur alors des bonnes graces de monseigneur.
+
+Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu
+dispose a croire que le roi.
+
+-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.
+
+D'Epernon s'inclina.
+
+-- Vous venez avec moi, duc?
+
+-- C'est-a-dire que j'accompagne Votre Majeste a cheval; c'est l'ordre
+qu'elle a donne, je crois?
+
+-- Oui. Qui tiendra l'autre portiere? demanda Henri.
+
+-- Un serviteur devoue de Votre Majeste, dit d'Epernon: M. de Sainte-
+Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.
+
+Ernauton demeura impassible.
+
+-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc
+d'Epernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir
+immediatement a Vincennes?
+
+-- Oui, sire.
+
+Et, Ernauton, malgre toute sa philosophie, partit assez heureux de ne
+point assister au triomphe qui allait si fort rejouir le coeur ambitieux
+de Sainte-Maline.
+
+
+
+
+XL
+
+LES SEPT PECHES DE MADELEINE
+
+
+Le roi avait jete un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si
+vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de
+la voiture; en consequence, apres avoir, comme nous l'avons vu, donne
+toute raison a Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans
+son carrosse.
+
+Loignac et Sainte-Maline prirent place a la portiere: un seul piqueur
+courait en avant.
+
+Le duc etait place seul sur le devant de la massive machine, et le roi,
+avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.
+
+Parmi tous ces chiens, il y avait un prefere: c'etait celui que nous lui
+avons vu a la main dans sa loge de l'Hotel-de-Ville, et qui avait un
+coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.
+
+A la droite du roi etait une table dont les pieds etaient pris dans le
+plancher du carrosse: cette table etait couverte de dessins enlumines que
+Sa Majeste decoupait avec une adresse merveilleuse, malgre les cahots de
+la voiture.
+
+C'etaient, pour la plupart, des sujets de saintete. Toutefois, comme a
+cette epoque il se faisait, a l'endroit de la religion, un melange assez
+tolerant des idees paiennes, la mythologie n'etait pas mal representee
+dans les dessins religieux du roi.
+
+Pour le moment, Henri, toujours methodique, avait fait un choix parmi tous
+ces dessins, et s'occupait a decouper la vie de Madeleine la pecheresse.
+
+Le sujet pretait par lui-meme au pittoresque, et l'imagination du peintre
+avait encore ajoute aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait
+Madeleine, belle, jeune et fetee; les bains somptueux, les bals et les
+plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.
+
+L'artiste avait eu l'ingenieuse idee, comme Callot devait le faire plus
+tard a propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous,
+avait eu l'ingenieuse idee de couvrir les caprices de son burin du manteau
+legitime de l'autorite ecclesiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre
+courant des sept peches capitaux, etait explique par une legende
+particuliere:
+
+ " Madeleine succombe au peche de la colere.
+
+ Madeleine succombe au peche de la gourmandise.
+
+ Madeleine succombe au peche de l'orgueil.
+
+ Madeleine succombe au peche de la luxure. "
+
+Et ainsi de suite jusqu'au septieme et dernier peche capital.
+
+L'image que le roi etait occupe de decouper, quand on passa la porte
+Saint-Antoine, representait Madeleine succombant au peche de la colere.
+
+La belle pecheresse, a moitie couchee sur des coussins, et sans autre
+voile que ces magnifiques cheveux dores avec lesquels elle devait plus
+tard essuyer les pieds parfumes du Christ; la belle pecheresse, disons-
+nous, faisait jeter a droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on
+voyait les tetes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de
+serpents, un esclave qui avait brise un vase precieux, tandis qu'a gauche
+elle faisait fouetter une femme encore moins vetue qu'elle, attendu
+qu'elle portait son chignon retrousse, laquelle avait, en coiffant sa
+maitresse, arrache quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la
+profusion eut du rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette
+espece.
+
+Le fond du tableau representait des chiens battus pour avoir laisse passer
+impunement de pauvres mendiants cherchant une aumone, et des coqs egorges
+pour avoir chante trop clair et trop matin.
+
+En arrivant a la Croix-Faubin, le roi avait decoupe toutes les figures de
+cette image, et se disposait a passer a celle intitulee:
+
+ " Madeleine succombant au peche de la gourmandise. "
+
+Celle-ci representait la belle pecheresse couchee sur un de ces lits de
+pourpre et d'or ou les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les
+gastronomes romains connaissaient de plus recherche en viandes, en
+poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au
+falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,
+ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis
+que l'air etait obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de
+cette table benie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils
+laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en
+l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.
+
+Madeleine tenait a la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la
+topaze, un de ces verres a forme singuliere comme Petrone en a decrit dans
+le festin de Trimalcion.
+
+Tout preoccupe de cette oeuvre importante, le roi s'etait contente de
+lever les yeux en passant devant le prieure des Jacobins, dont la cloche
+sonnait vepres a toute volee.
+
+Aussi toutes les portes et toutes les fenetres du susdit prieure etaient-
+elles fermees si bien, qu'on eut pu le croire inhabite, si l'on n'eut
+entendu retentir dans l'interieur du monument les vibrations de la cloche.
+
+Ce coup d'oeil donne, le roi se remit activement a ses decoupures.
+
+Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eut vu jeter un coup
+d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui
+bordait la route a gauche, et qui, batie au milieu d'un charmant jardin,
+ouvrait sa grille de fer aux lances dorees sur la grande route.
+
+Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.
+
+Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses
+fenetres ouvertes, a l'exception d'une seule devant laquelle retombait une
+jalousie.
+
+Au moment ou le roi passa, cette jalousie eprouva un imperceptible
+fremissement.
+
+Le roi echangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Epernon, puis se remit
+a attaquer un autre peche capital.
+
+Celui-la, c'etait le peche de la luxure.
+
+L'artiste l'avait represente avec de si effrayantes couleurs, il avait
+stigmatise le peche avec tant de courage et de tenacite, que nous n'en
+pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout episodique.
+
+L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effraye au ciel, en cachant
+ses yeux de ses deux mains.
+
+Cette image, pleine de minutieux details, absorbait tellement l'attention
+du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanite qui se
+prelassait a la portiere gauche de son carrosse.
+
+C'etait grand dommage, car Sainte-Maline etait bien heureux et bien fier
+sur son cheval.
+
+Lui, si pres du roi, lui, cadet de Gascogne, a portee d'entendre Sa
+Majeste le roi tres chretien, lorsqu'il disait a son chien:
+
+-- Tout beau! master Love, vous m'obsedez.
+
+Ou a M. le duc d'Epernon, colonel general de l'infanterie du royaume:
+
+-- Duc, voila, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.
+
+De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-
+Maline regardait a l'autre portiere Loignac, que l'habitude des honneurs
+rendait indifferent a ces honneurs memes, et alors trouvant que ce
+gentilhomme etait plus beau avec sa mine calme et son maintien
+militairement modeste, qu'il ne pouvait l'etre, lui, avec tous ses airs de
+capitan, Sainte-Maline essayait de se moderer; mais bientot certaines
+pensees rendaient a sa vanite son feroce epanouissement.
+
+-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet
+heureux gentilhomme qui accompagne le roi?
+
+Au train dont on allait et qui ne justifiait guere les apprehensions du
+roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux
+d'Elisabeth, charges de pesants harnais tout ouvres d'argent et de
+passementerie, emprisonnes dans des traits pareils a ceux de l'arche de
+David, n'avancaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.
+
+Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un
+avertissement d'en haut vint temperer sa joie, quelque chose de triste
+pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.
+
+Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononca ce nom.
+
+Il eut fallu a chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au
+vol cette interessante enigme.
+
+Mais, comme toutes les choses veritablement interessantes, l'enigme
+demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.
+
+Le roi poussait quelque exclamation qui lui etait arrachee par le chagrin
+d'avoir donne a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,
+ou bien par une injonction de se taire, adressee avec toute la tendresse
+possible a master Love, lequel jappait avec la pretention exageree, mais
+visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.
+
+Le fait est que de Paris a Vincennes le nom d'Ernauton fut prononce au
+moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que
+Sainte-Maline put comprendre a quel propos avaient eu lieu ces dix
+repetitions.
+
+Il se figura, on aime toujours a se leurrer, qu'il ne s'agissait de la
+part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et
+de la part de d'Epernon que de raconter cette cause presumee ou reelle.
+
+Enfin l'on arrive a Vincennes.
+
+Il restait encore au roi trois peches a decouper. Aussi, sous le pretexte
+specieux de se livrer a cette grave occupation, Sa Majeste, a peine
+descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.
+
+Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline
+commencait-il a s'accommoder dans une grande cheminee ou il comptait se
+rechauffer, et dormir en se rechauffant, lorsque Loignac lui posa la main
+sur l'epaule.
+
+-- Vous etes de corvee aujourd'hui, lui dit-il de cette voix breve qui
+n'appartient qu'a l'homme qui, ayant beaucoup obei, sait a son tour se
+faire obeir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de
+Sainte-Maline.
+
+-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, repondit
+celui-ci.
+
+-- Je suis fache de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant
+semblant de chercher autour de lui.
+
+-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous
+adressiez a un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.
+
+-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.
+
+-- Que faut il faire, monsieur?
+
+-- Remonter a cheval et retourner a Paris.
+
+-- Je suis pret; j'ai mis mon cheval tout selle au ratelier.
+
+-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- La, vous reveillerez tout le monde, mais de telle facon, qu'excepte les
+trois chefs que je vais vous designer, nul ne sache ou l'on va ni ce que
+l'on va faire.
+
+-- J'obeirai ponctuellement a ces premieres instructions.
+
+-- Voici les autres:
+
+Vous laisserez quatorze de ces messieurs a la porte Saint-Antoine;
+
+Quinze autres a moitie chemin;
+
+Et vous ramenerez ici les quatorze autres.
+
+-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais a quelle heure
+faudra-t-il sortir de Paris?
+
+-- A la nuit tombante.
+
+-- A cheval ou a pied?
+
+-- A cheval.
+
+-- Quelles armes?
+
+-- Toutes: dague, epee et pistolets.
+
+-- Cuirasses?
+
+-- Cuirasses.
+
+-- Le reste de la consigne, monsieur?
+
+-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une
+pour vous. M. de Chalabre commandera la premiere escouade, M. de Biran la
+seconde, vous la troisieme.
+
+-- Bien, monsieur.
+
+-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six
+heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran
+a la Croix-Faubin, vous a la porte du donjon.
+
+-- Faudra-t-il venir vite?
+
+-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupcons cependant,
+ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte
+differente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du
+Temple; vous, qui avez le plus de chemin a faire, vous prendrez la route
+directe, c'est-a-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur.
+
+-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.
+
+Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.
+
+-- A propos, reprit Loignac, d'ici a la Croix-Faubin, allez aussi vite que
+vous voudrez; mais de la Croix-Faubin a la barriere, allez au pas. Vous
+avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps
+qu'il ne vous en faut.
+
+-- A merveille, monsieur.
+
+-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous repete l'ordre?
+
+-- C'est inutile, monsieur.
+
+-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.
+
+Et Loignac, trainant ses eperons, rentra dans les appartements.
+
+-- Quatorze dans la premiere troupe, quinze dans la seconde et quinze dans
+la troisieme, il est evident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne
+fait plus partie des quarante-cinq.
+
+Sainte-Maline, tout gonfle d'orgueil, fit sa commission en homme
+important, mais exact. Une demi-heure apres son depart de Vincennes, et
+toutes les instructions de Loignac suivies a la lettre, il franchissait la
+barriere.
+
+Un quart d'heure apres, il etait au logis des quarante-cinq.
+
+La plupart de ces messieurs savouraient deja dans leurs chambres la vapeur
+du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs menageres.
+
+Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait prepare un plat de mouton
+aux carottes, avec force epices, c'est-a-dire a la mode de Gascogne, plat
+succulent auquel, de son cote, Militor donnait quelques soins, c'est-a-
+dire quelques coups d'une fourchette de fer a l'aide de laquelle il
+experimentait le degre de cuisson des viandes et des legumes.
+
+Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique
+qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-
+nous, exercait, pour une escouade a frais communs, ses propres talents
+culinaires. La gamelle fondee par cet habile administrateur reunissait
+huit associes qui mettaient chacun six sous par repas.
+
+M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eut cru a un etre
+mythologique place par sa nature en dehors de tous les besoins.
+
+Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'etait sa maigreur.
+
+Il regardait dejeuner, diner et souper ses compagnons, comme un chat
+orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,
+pour apaiser sa faim, se leche les moustaches. Il est cependant juste de
+dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,
+ayant, disait-il, les derniers morceaux a la bouche, et les morceaux
+n'etaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,
+pates de coqs de bruyere et de poissons fins. Le tout avait ete
+habilement arrose a profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des
+meilleurs crus, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.
+
+Toute cette societe, comme on voit, disposait a sa guise de l'argent de Sa
+Majeste Henri III.
+
+Au reste, on pouvait juger le caractere de chacun d'apres l'aspect de son
+petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un gres
+ebreche, sur sa fenetre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse
+jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le gout des images sans avoir
+son habilete a les decouper; d'autres enfin, en veritables chanoines,
+avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la niece.
+
+M. d'Epernon avait dit tout bas a Loignac que les quarante-cinq n'habitant
+pas l'interieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux la-dessus, et
+Loignac fermait les yeux.
+
+[Illustration: Loignac.]
+
+Neanmoins, lorsque la trompette avait sonne, tout ce monde devenait soldat
+et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait a cheval et se tenait pret
+a tout.
+
+A huit heures on se couchait l'hiver, a dix heures l'ete; mais quinze
+seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les
+autres ne dormaient pas du tout.
+
+Comme il n'etait que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva
+son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la
+terre.
+
+Mais d'un seul mot il renversa toutes les ecuelles.
+
+-- A cheval, messieurs! dit-il.
+
+Et laissant tout le commun des martyrs a la confusion de cette manoeuvre,
+il expliqua l'ordre a messieurs de Biran et de Chalabre.
+
+Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses,
+entasserent quelques larges bouchees humectees par un grand coup de vin;
+les autres, dont le souper etait moins avance, s'armerent avec
+resignation.
+
+M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son epee d'un ardillon,
+pretendit avoir soupe depuis plus d'une heure.
+
+On fit l'appel.
+
+Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, repondirent.
+
+-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'etait le
+tour d'exercer les fonctions de fourrier.
+
+Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'a ses
+levres qui grimacerent un sourire, chose rare chez cet homme au
+temperament sombre et envieux.
+
+En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement
+par cette absence, sans raison, au moment d'une expedition de cette
+importance.
+
+Les quarante-cinq, ou plutot les quarante-quatre partirent donc, chaque
+peloton par la route qui lui etait indiquee, c'est-a-dire M. de Chalabre,
+avec treize hommes, par la porte Bourdelle;
+
+M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;
+
+Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+XLI
+
+BEL-ESBAT
+
+
+Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien
+perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune
+ascendante.
+
+Il avait d'abord calcule tout naturellement que la duchesse de
+Montpensier, qu'il etait charge de retrouver, devait etre a l'hotel de
+Guise, du moment ou elle etait a Paris.
+
+Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hotel de Guise.
+
+Lorsque, apres avoir frappe a la grande porte qui lui fut ouverte avec une
+extreme circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la
+duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.
+
+Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse
+habitait Soissons et non Paris.
+
+Ernauton s'attendait a cette reception: elle ne le troubla donc point.
+
+-- Je suis desespere de cette absence, dit-il, j'avais une communication
+de la plus haute importance a faire a Son Altesse de la part de M. le duc
+de Mayenne.
+
+-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a
+charge de cette communication?
+
+-- M. le duc de Mayenne lui-meme.
+
+-- Charge! lui, le duc! s'ecria le portier avec un etonnement
+admirablement joue; et ou cela vous a-t-il charge de cette communication?
+M. le duc n'est pas plus a Paris que madame la duchesse.
+
+-- Je le sais bien, repondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'etre
+pas a Paris; moi aussi, je puis avoir rencontre M. le duc ailleurs qu'a
+Paris; sur la route de Blois, par exemple.
+
+-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.
+
+-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontre et m'avoir charge d'un
+message pour madame de Montpensier.
+
+Une legere inquietude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel,
+comme s'il eut craint qu'on ne forcat sa consigne, tenait toujours la
+porte entrebaillee.
+
+-- Alors, demanda-t-il, ce message?...
+
+-- Je l'ai.
+
+-- Sur vous?
+
+-- La, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.
+
+Le fidele serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.
+
+-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et que ce message est important?
+
+-- De la plus haute importance.
+
+-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?
+
+-- Volontiers.
+
+Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.
+
+-- Oh! oh! quelle encre singuliere! fit le portier.
+
+-- C'est du sang, repliqua flegmatiquement Ernauton.
+
+Le serviteur palit a ces mots, et plus encore sans doute a cette idee que
+ce sang pouvait etre celui de M. de Mayenne.
+
+En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang
+verse; il en resultait que souvent les amants ecrivaient a leurs
+maitresses, et les parents a leurs familles, avec le liquide le plus
+communement repandu.
+
+-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hate, j'ignore si vous trouverez
+a Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier;
+mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard a une maison du
+faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient a madame
+la duchesse; vous la reconnaitrez, vu qu'elle est la premiere a main
+gauche en allant a Vincennes, apres le couvent des Jacobins; tres
+certainement vous trouverez la quelque personne au service de madame la
+duchesse et assez avancee dans son intimite pour qu'elle puisse vous dire
+ou madame la duchesse se trouve en ce moment.
+
+-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou
+n'en voulait pas dire davantage, merci.
+
+-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connait
+et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-etre qu'il appartient a
+madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant achete cette maison
+depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.
+
+Ernauton fit un signe de tete et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.
+
+Il n'eut aucune peine a trouver, sans demander meme aucun renseignement,
+cette maison de Bel-Esbat, contigue au prieure des Jacobins.
+
+Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.
+
+-- Entrez, lui dit-on.
+
+Il entra et la porte se referma derriere lui.
+
+Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononcat quelque mot d'ordre;
+mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce
+qu'il desirait.
+
+-- Je desire parler a madame la duchesse, dit le jeune homme.
+
+-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse a Bel-Esbat? demanda
+le valet.
+
+-- Parce que, repliqua Ernauton, le portier de l'hotel de Guise m'a
+renvoye ici.
+
+-- Madame la duchesse n'est pas plus a Bel-Esbat qu'a Paris, repliqua le
+valet.
+
+-- Alors, dit Ernauton, je remettrai a un moment plus propice a
+m'acquitter envers elle de la commission dont m'a charge M. le duc de
+Mayenne.
+
+-- Pour elle, pour madame la duchesse?
+
+-- Pour madame la duchesse.
+
+-- Une commission de M. le duc de Mayenne?
+
+-- Oui.
+
+Le valet reflechit un instant.
+
+-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous repondre; mais
+j'ai ici un superieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.
+
+-- Que voila des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre,
+quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que
+les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez
+messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je a
+croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.
+
+Et il regarda autour de lui: la cour etait deserte; mais toutes les portes
+des ecuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eut
+qu'a entrer et a prendre ses quartiers.
+
+Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il etait
+suivi d'un autre valet.
+
+-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il;
+vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous repondre beaucoup mieux que
+je ne puis le faire, moi.
+
+Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espece
+d'antichambre, et bientot apres, sur l'ordre qu'avait ete prendre le
+serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, ou travaillait a
+une broderie une femme vetue sans pretention, quoique avec une sorte
+d'elegance.
+
+Elle tournait le dos a Ernauton.
+
+-- Voici le cavalier qui se presente de la part de M. de Mayenne, madame,
+dit le laquais.
+
+Elle fit un mouvement.
+
+Ernauton poussa un cri de surprise.
+
+-- Vous, madame! s'ecria-t-il en reconnaissant a la fois et son page et
+son inconnue de la litiere, sous cette troisieme transformation.
+
+-- Vous! s'ecria a son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en
+regardant Ernauton.
+
+Puis faisant un signe au laquais:
+
+-- Sortez, dit-elle.
+
+-- Vous etes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame?
+demanda Ernauton avec surprise.
+
+-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous
+ici un message de M. de Mayenne?
+
+-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prevoir et qu'il
+serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection
+extreme.
+
+-- Oh! vous etes discret, monsieur, continua la dame en souriant.
+
+-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.
+
+-- C'est que je ne vois point ici occasion a discretion si grande, fit
+l'inconnue; car, en effet, si vous apportez reellement un message de la
+personne que vous dites....
+
+Ernauton fit un mouvement.
+
+-- Oh! ne nous fachons pas; si vous apportez en effet un message de la
+personne que vous dites, la chose est assez interessante pour qu'en
+souvenir de notre liaison, tout ephemere qu'elle soit, vous nous disiez
+quel est ce message.
+
+La dame mit dans ces derniers mots toute la grace enjouee, caressante et
+seductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requete.
+
+-- Madame, repondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais
+pas.
+
+-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.
+
+-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.
+
+-- Faites comme il vous plaira a l'egard des communications verbales,
+monsieur.
+
+-- Je n'ai aucune communication verbale a faire, madame; toute ma mission
+consiste a remettre une lettre a Son Altesse.
+
+-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.
+
+-- Cette lettre? reprit Ernauton.
+
+-- Veuillez nous la remettre.
+
+-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire
+connaitre que cette lettre etait adressee a madame la duchesse de
+Montpensier.
+
+-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui
+la represente ici; vous pouvez donc....
+
+-- Je ne puis.
+
+-- Vous defiez-vous de moi, monsieur?
+
+-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard a l'expression
+duquel il n'y avait point a se tromper; mais malgre le mystere de votre
+conduite, vous m'avez inspire, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux
+dont vous parlez.
+
+-- En verite! s'ecria la dame en rougissant quelque peu sous le regard
+enflamme d'Ernauton.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me
+faites une declaration d'amour.
+
+-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais,
+et, en verite, l'occasion m'est trop precieuse pour que je la laisse
+echapper.
+
+[Illustration: Mayneville.]
+
+-- Alors, monsieur, je comprends.
+
+-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile a
+comprendre, en effet.
+
+-- Non, je comprends comment vous etes venu ici.
+
+-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, a mon tour, c'est moi qui ne
+comprends plus.
+
+-- Oui, je comprends qu'ayant le desir de me revoir vous avez pris un
+pretexte pour vous introduire ici.
+
+-- Moi, madame, un pretexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je
+dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui deja deux
+fois m'avait jete sur votre chemin; mais prendre un pretexte, moi, jamais!
+Je suis un etrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme
+tout le monde.
+
+-- Oh! oh! vous etes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules
+sur la facon de revoir la personne que vous aimez? Voila qui est tres
+beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je
+m'en etais doutee que vous aviez des scrupules.
+
+-- Et a quoi, madame, s'il vous plait? demanda Ernauton.
+
+-- L'autre jour vous m'avez rencontree; j'etais en litiere; vous m'avez
+reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.
+
+-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait
+attention a moi.
+
+-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des
+circonstances qui me permettent, a moi surtout, de mettre la tete hors de
+ma portiere quand vous passez? Mais non, monsieur s'est eloigne au grand
+galop, apres avoir pousse un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma
+litiere.
+
+-- J'etais force de m'eloigner, madame.
+
+-- Par vos scrupules?
+
+-- Non, madame, par mon devoir.
+
+-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous etes un amoureux
+raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.
+
+-- Quand vous m'auriez inspire certaines craintes, madame, repliqua
+Ernauton, y aurait-il rien d'etonnant a cela? Est-ce l'habitude, dites-
+moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrieres et vienne voir
+ecarteler en Greve un malheureux, et cela avec force gesticulations plus
+qu'incomprehensibles, dites?
+
+La dame palit legerement, puis cacha pour ainsi dire sa paleur sous un
+sourire.
+
+Ernauton poursuivit.
+
+-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitot qu'elle a pris cet
+etrange plaisir, ait peur d'etre arretee, et fuie comme une voleuse, elle
+qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique
+assez mal en cour?
+
+Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquee.
+
+-- Vous avez peu de perspicacite, monsieur, malgre votre pretention a etre
+observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en verite, tout ce qui
+vous parait obscur vous eut ete explique a l'instant meme. N'etait-il pas
+bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'interessat au
+sort de M. de Salcede, a ce qu'il dirait, a ses revelations fausses ou
+vraies, fort propres a compromettre toute la maison de Lorraine? et si
+cela etait naturel, monsieur, l'etait-il moins que cette princesse envoyat
+une personne, sure, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute
+confiance, pour assister a l'execution, et constater _de visu_, comme on
+dit au palais, les moindres details de l'affaire? Eh bien! cette personne,
+monsieur, c'etait moi, moi, la confidente intime de Son Altesse.
+Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Greve avec des
+habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifferente,
+maintenant que vous connaissez ma position pres de la duchesse, aux
+souffrances du patient et a ses velleites de revelations?
+
+-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et
+maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique
+que, tout a l'heure, j'admirais votre beaute.
+
+-- Grand merci, monsieur. Or, a present que nous nous connaissons l'un et
+l'autre, et que voila les choses bien expliquees entre nous, donnez-moi la
+lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple pretexte.
+
+-- Impossible, madame.
+
+L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.
+
+-- Impossible? repeta-t-elle.
+
+-- Oui, impossible, car j'ai jure a M. le duc de Mayenne de ne remettre
+cette lettre qu'a madame la duchesse de Montpensier elle-meme.
+
+-- Dites plutot, s'ecria la dame, commencant a s'abandonner a son
+irritation, dites plutot que cette lettre n'existe pas; dites que, malgre
+vos pretendus scrupules, cette lettre n'a ete que le pretexte de votre
+entree ici; dites que vous vouliez me revoir, et voila tout. Eh bien!
+monsieur, vous etes satisfait: non-seulement vous etes entre ici, non-
+seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous
+m'adoriez.
+
+-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la verite. --
+Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je
+vous ai procure un plaisir en echange d'un service. Nous sommes quittes,
+adieu.
+
+-- Je vous obeirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congediez, je
+me retire.
+
+Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.
+
+-- Oui-da, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais
+pas, vous. Ne vous semble-t-il pas des lors que vous avez sur moi trop
+d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un pretexte
+quelconque, chez une princesse quelconque, car vous etes ici chez madame
+de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai reussi dans ma perfidie, je me
+retire. Monsieur, ce trait-la n'est pas d'un galant homme.
+
+-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce
+qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'etait, comme j'ai
+eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et
+de la plus pure verite. Je neglige de relever vos dures expressions,
+madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux
+et de tendre, puisque vous etes si mal disposee a mon egard. Mais je ne
+sortirai pas d'ici sous le poids des facheuses imputations que vous me
+faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne a remettre a
+madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est ecrite de sa
+main, comme vous pouvez le voir a l'adresse.
+
+Ernauton tendit la lettre a la dame, mais sans la quitter.
+
+L'inconnue y jeta les yeux et s'ecria:
+
+-- Son ecriture! du sang!
+
+Sans rien repondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une
+derniere fois avec sa courtoisie habituelle, et pale, la mort dans le
+coeur, il retourna vers l'entree de la salle.
+
+Cette fois on courut apres lui, et, comme Joseph, on le saisit par son
+manteau.
+
+-- Plait-il, madame? dit-il.
+
+-- Par pitie, monsieur, pardonnez, s'ecria la dame, pardonnez; serait-il
+arrive quelque accident au duc? -- Que je pardonne ou non, madame, dit
+Ernauton, c'est tout un; quant a cette lettre, puisque vous ne me demandez
+votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la
+lira....
+
+-- Eh! malheureux insense que tu es, s'ecria la duchesse avec une fureur
+pleine de majeste, ne me reconnais-tu pas, ou plutot ne me devines-tu pas
+pour la maitresse supreme, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante?
+Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. -- Vous
+etes la duchesse! s'ecria Ernauton en reculant epouvante. -- Eh! sans
+doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hate de savoir ce
+qui est arrive a mon frere?
+
+Mais, au lieu d'obeir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme,
+revenu de sa premiere surprise, se croisa les bras.
+
+-- Comment voulez-vous que je croie a vos paroles, dit-il, vous dont la
+bouche m'a deja menti deux fois?
+
+Ces yeux, que la duchesse avait deja invoques a l'appui de ses paroles,
+lancerent deux eclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la
+flamme.
+
+-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'ecria
+la femme imperieuse en dechirant a beaux ongles ses manchettes de
+dentelles.
+
+-- Oui, madame, repondit froidement Ernauton.
+
+L'inconnue se precipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut
+violent le coup dont elle le frappa.
+
+La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que
+cette vibration fut eteinte un valet parut.
+
+-- Que veut madame? demanda le valet.
+
+L'inconnue frappa du pied avec rage.
+
+-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?
+
+-- Si fait, madame.
+
+-- Eh bien! qu'il vienne donc alors!
+
+Le valet s'elanca hors de la chambre; une minute apres Mayneville entrait
+precipitamment.
+
+-- A vos ordres, madame, dit Mayneville.
+
+-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de
+Mayneville? fit la duchesse exasperee. -- Aux ordres de Votre Altesse,
+reprit Mayneville incline et surpris jusqu'a l'ebahissement.
+
+-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai la en face un gentilhomme, et s'il
+me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai a qui m'en prendre.
+
+-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.
+
+-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune
+homme, en s'inclinant, remit a madame de Montpensier cette lettre si
+longtemps disputee.
+
+[Illustration: Par pitie, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.]
+
+
+
+
+XLII
+
+
+LA LETTRE DE M. DE MAYENNE
+
+
+La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans meme
+chercher a dissimuler les impressions qui se succedaient sur sa
+physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.
+
+Lorsqu'elle eut fini, elle tendit a Mayneville, aussi inquiet qu'elle-
+meme, la lettre apportee par Ernauton; cette lettre etait ainsi concue:
+
+ " Ma soeur, j'ai voulu moi-meme faire les affaires d'un capitaine ou
+ d'un maitre d'armes: j'ai ete puni.
+
+ J'ai recu un bon coup d'epee du drole que vous savez, et avec lequel
+ je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il
+ m'a tue cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-a-dire deux
+ de mes meilleurs; apres quoi il s'est enfui.
+
+ Il faut dire qu'il a ete fort aide dans cette victoire par le
+ porteur de cette presente, jeune homme charmant, comme vous pouvez
+ voir; je vous le recommande: c'est la discretion meme.
+
+ Un merite qu'il aura aupres de vous, je presume, ma tres chere
+ soeur, c'est d'avoir empeche que mon vainqueur ne me coupat la tete,
+ lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arrache mon masque
+ pendant que j'etais evanoui et m'ayant reconnu.
+
+ Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de decouvrir son
+ nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'interessant. A
+ toutes mes offres de service, il s'est contente de repondre que le
+ maitre qu'il sert ne le laisse manquer de rien.
+
+ Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout
+ ce que j'en sais; il pretend ne pas me connaitre. Observez ceci.
+
+ Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi
+ vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le
+ porteur vous dira l'endroit.
+
+ Votre affectionne frere,
+
+ MAYENNE. "
+
+Cette lettre achevee, la duchesse et Mayneville se regarderent, aussi
+etonnes l'un que l'autre.
+
+La duchesse rompit la premiere ce silence, qui eut fini par etre
+interprete d'Ernauton.
+
+-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signale service que vous
+nous avez rendu, monsieur?
+
+-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du
+plus faible contre le plus fort.
+
+-- Voulez-vous me donner quelques details, monsieur? insista madame de
+Montpensier.
+
+Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc.
+Madame de Montpensier et Mayneville l'ecouterent avec un interet facile a
+comprendre.
+
+Puis lorsqu'il eut fini:
+
+-- Dois-je esperer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la
+besogne si bien commencee et que vous vous attacherez a notre maison?
+
+Ces mots, prononces de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien
+prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur apres l'aveu
+qu'Ernauton avait fait a la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune
+homme, laissant de cote tout amour-propre, reduisit ces mots a leur
+signification de pure curiosite.
+
+Il voyait bien que decliner son nom et ses qualites, c'etait ouvrir les
+yeux de la duchesse sur les suites de cet evenement; il devinait bien
+aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une revelation du
+sejour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple
+renseignement.
+
+Deux interets se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait
+sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.
+
+La tentation devait etre d'autant plus forte qu'en avouant sa position
+pres du roi, il gagnait une enorme importance dans l'esprit de la
+duchesse, et que ce n'etait pas une mince consideration pour un jeune
+homme venant droit de Gascogne, que d'etre important pour une duchesse de
+Montpensier.
+
+Sainte-Maline n'y eut pas resiste une seconde.
+
+Toutes ces reflexions affluerent a l'esprit de Carmainges, et n'eurent
+d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-a-dire
+un peu plus fort.
+
+C'etait beaucoup que d'etre en ce moment-la quelque chose, beaucoup pour
+lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.
+
+La duchesse attendait donc sa reponse a cette question qu'elle lui avait
+faite: Etes-vous dispose a vous attacher a notre maison?
+
+-- Madame, dit Ernauton, j'ai deja eu l'honneur de dire a M. de Mayenne
+que mon maitre est un bon maitre, et me dispense, par la facon dont il me
+traite, d'en chercher un meilleur.
+
+-- Mon frere me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semble ne
+point le reconnaitre. Comment, ne l'ayant point reconnu la-bas, vous etes-
+vous servi de son nom pour penetrer jusqu'a moi?
+
+-- M. de Mayenne paraissait desirer garder son incognito, madame; je n'ai
+pas cru devoir le reconnaitre, et il y avait, en effet, un inconvenient a
+ce que la-bas les paysans chez lesquels il est loge, sachent a quel
+illustre blesse ils ont donne l'hospitalite. Ici, cet inconvenient
+n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir
+une voie jusqu'a vous, je l'ai invoque: dans ce cas, comme dans l'autre,
+je crois avoir agi en galant homme.
+
+Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
+
+-- Voila un esprit delie, madame.
+
+La duchesse comprit a merveille.
+
+Elle regarda Ernauton en souriant.
+
+-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
+etes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
+
+-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
+madame, repondit Ernauton.
+
+-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
+vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
+
+Peut-etre ne reflechissez-vous point assez que la reconnaissance est un
+lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
+m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
+ou plutot qui vous etes....
+
+-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
+mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
+
+-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arretant sur Ernauton un
+regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
+plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
+
+Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se leve de
+table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
+demanda son conge a la duchesse sur cette bonne manifestation.
+
+-- Ainsi, monsieur, voila tout ce que vous ayez a me dire? demanda la
+duchesse.
+
+-- J'ai fait ma commission, repliqua le jeune homme; il ne me reste donc
+plus qu'a presenter mes tres humbles hommages a Votre Altesse.
+
+La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
+porte se fut refermee derriere lui:
+
+-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garcon.
+
+-- Impossible, madame, repondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
+moi-meme, j'attends l'evenement; c'est un mauvais jour pour faire autre
+chose que ce que nous avons decide de faire.
+
+-- Vous avez raison, Mayneville; en verite, je suis folle; mais plus
+tard....
+
+-- Oh! plus tard, c'est autre chose; a votre aise, madame.
+
+-- Oui, car il m'est suspect comme a mon frere.
+
+-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garcon, et les braves
+gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un etranger, un
+inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
+
+-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obliges de
+l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
+
+-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
+l'espere, de surveiller personne.
+
+-- Allons, decidement, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
+Mayneville, je perds la tete.
+
+-- Il est permis a un general comme vous, madame, d'etre preoccupe a la
+veille d'une action decisive.
+
+-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
+Vincennes a la nuit.
+
+-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
+et nos hommes ne sont point encore arrives d'ailleurs.
+
+-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
+
+-- Tous.
+
+-- Ce sont des gens surs?
+
+-- Eprouves, madame.
+
+-- Comment viennent-ils?
+
+-- Isoles, en promeneurs.
+
+-- Combien en attendez-vous?
+
+-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
+cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
+soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
+
+-- Aussitot que nos hommes seront arrives, faites ranger vos moines sur la
+route.
+
+-- Ils sont deja prevenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
+notres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
+n'aura qu'a se refermer sur la voiture.
+
+-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
+suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
+pendule.
+
+-- L'heure viendra, soyez tranquille.
+
+-- Mais nos hommes, nos hommes?
+
+-- Ils seront ici a l'heure; huit heures viennent de sonner a peine, il
+n'y a point de temps perdu.
+
+-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frere me demande son chirurgien; le
+meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
+serait une meche des cheveux du Valois tonsure, et l'homme qui lui
+porterait ce present, Mayneville, cet homme-la serait sur d'etre le
+bienvenu.
+
+-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
+cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
+triomphateur.
+
+-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arretant sur le seuil
+de la porte.
+
+-- Lequel, madame?
+
+-- Nos amis de Paris sont-ils prevenus?
+
+-- Quels amis?
+
+-- Nos ligueurs.
+
+-- Dieu m'en preserve, madame. Prevenir un bourgeois, c'est sonner le
+bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
+sache rien, nous avons cinquante courriers a expedier, et alors, le
+prisonnier sera en surete dans le cloitre; alors, nous pourrons nous
+defendre contre une armee.
+
+S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
+sur les toits du couvent: Le Valois est a nous!
+
+-- Allons, allons, vous etes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
+Bearnais a bien raison de vous appeler Meneligue. Je comptais bien faire
+un peu ce que vous venez de dire; mais c'etait confus. Savez-vous que ma
+responsabilite est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
+femme n'aura entrepris et acheve oeuvre pareille a celle que je reve?
+
+-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
+
+-- Donc, je me resume, reprit la duchesse avec autorite: les moines armes
+sous leurs robes?
+
+-- Ils le sont.
+
+-- Les gens d'epee sur la route?
+
+-- Ils doivent y etre a cette heure.
+
+-- Les bourgeois prevenus apres l'evenement?
+
+-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
+Brigard et Bussy-Leclerc sont prevenus; ceux-la de leur cote previendront
+les autres.
+
+-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
+aux portieres; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'evenement selon
+qu'il sera plus avantageux a nos interets de le raconter.
+
+-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
+necessaire qu'on les tue, madame?
+
+-- Loignac? voila-t-il pas une belle perte!
+
+-- C'est un brave soldat.
+
+-- Un mechant garcon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
+chevauchait a gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
+noire.
+
+-- Ah! celui-la j'y repugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
+suis de votre avis, madame, et il possede une assez mechante mine.
+
+-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
+
+-- Oh! de bon coeur, madame.
+
+-- Grand merci, en verite.
+
+-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
+pour votre renommee a vous et pour la moralite du parti que nous
+representons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous etes
+un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
+necessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
+defendu le Valois et auront ete tues en le defendant. Vous, ce que je vous
+recommande, c'est ce jeune homme.
+
+-- Quel jeune homme?
+
+-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
+quelque espion qui nous est depeche par nos ennemis.
+
+-- Madame, dit Mayneville, je suis a vos ordres.
+
+Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tete et essaya de voir
+au dehors.
+
+-- Oh! la sombre nuit! dit-il.
+
+-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
+est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
+
+-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
+important de voir.
+
+-- Dieu, dont nous defendons les interets, voit pour nous, Mayneville.
+
+Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'etait pas aussi confiant que
+madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
+genre, Mayneville se remit a la fenetre, et, regardant autant qu'il etait
+possible de le faire dans l'obscurite, demeura immobile.
+
+-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en eteignant les
+lumieres par precaution.
+
+-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.
+
+-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
+
+Et la duchesse regarda si elle avait toujours a sa ceinture la fameuse
+paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand role dans l'histoire.
+
+
+
+
+XLII
+
+COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BENIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURE
+DES JACOBINS
+
+
+Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille;
+il avait eu ce singulier bonheur de declarer son amour a une princesse, et
+de faire, par la conversation importante qui lui avait immediatement
+succede, oublier sa declaration, juste assez pour qu'elle ne fit pas de
+tort au present et qu'elle portat fruit pour l'avenir.
+
+Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le
+roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-meme.
+
+Donc il etait content, mais il desirait encore beaucoup de choses, et,
+parmi ces choses, un prompt retour a Vincennes pour informer le roi.
+
+Puis, le roi informe, pour se coucher et songer.
+
+Songer, c'est le bonheur supreme des gens d'action, c'est le seul repos
+qu'ils se permettent.
+
+Aussi a peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au
+galop; puis a peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon
+si bien eprouve depuis quelques jours, qu'il se vit tout a coup arrete par
+un obstacle que ses yeux, eblouis par la lumiere de Bel-Esbat et encore
+mal habitues a l'obscurite, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient
+mesurer.
+
+C'etait tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux cotes de la
+route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la
+poitrine une demi-douzaine d'epees et autant de pistolets et de dagues.
+
+C'etait beaucoup pour un homme seul.
+
+-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin a une lieue de Paris; peste
+soit du pays! Le roi a un mauvais prevot; je lui donnerai le conseil de le
+changer.
+
+-- Silence, s'il vous plait, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaitre;
+votre epee, vos armes, et faisons vite.
+
+Un homme prit la bride du cheval, deux autres depouillerent Ernauton de
+ses armes.
+
+-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.
+
+Puis se retournant vers ceux qui l'arretaient:
+
+-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grace de m'apprendre....
+
+-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le detrousseur principal, celui-
+la meme qui venait de saisir l'epee du jeune homme et qui la tenait
+encore.
+
+-- M. de Pincorney! s'ecria Ernauton. Oh! fi! le vilain metier que vous
+faites la!
+
+-- J'ai dit silence, repeta la voix du chef retentissante a quelques pas;
+qu'on mene cet homme au depot.
+
+-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme
+que nous venons d'arreter....
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.
+
+-- Ernauton ici! s'ecria Sainte-Maline palissant de colere; lui, que fait-
+il la?
+
+-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas,
+je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.
+
+Sainte-Maline resta muet.
+
+-- Il parait qu'on m'arrete, continua Ernauton; car je ne presume point
+que vous me devalisiez.
+
+-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'evenement n'etait pas prevu.
+
+-- De mon cote non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.
+
+-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?
+
+-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me
+repondriez-vous?
+
+-- Non.
+
+-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.
+
+-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?
+
+Ernauton sourit, mais ne repondit pas.
+
+-- Ni ou vous alliez?
+
+Meme silence.
+
+-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez
+point, je suis force de vous traiter en homme ordinaire.
+
+-- Faites, monsieur; seulement je vous previens que vous repondrez de ce
+que vous aurez fait.
+
+-- A M. de Loignac?
+
+-- A plus haut que cela.
+
+-- A M. d'Epernon?
+
+-- A plus haut encore.
+
+-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer a Vincennes.
+
+-- A Vincennes! a merveille! c'est la que j'allais, monsieur.
+
+-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre
+si bien avec vos intentions.
+
+Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparerent aussitot du prisonnier,
+qu'ils conduisirent a deux autres hommes places a cinq cents pas des
+premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton
+eut, jusque dans la cour meme du donjon, la societe de ses camarades.
+
+Dans cette cour, Carmainges apercut cinquante cavaliers desarmes, qui,
+l'oreille basse et la paleur au front, entoures de cent cinquante chevau-
+legers venus de Nogent et de Brie, deploraient leur mauvaise fortune et
+s'attendaient a un vilain denoument d'une entreprise si bien commencee.
+
+C'etaient nos quarante-cinq qui, pour leur entree en fonctions, avaient
+pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantot
+en s'unissant dix contre deux ou trois, tantot en accostant gracieusement
+les cavaliers qu'ils devinaient etre redoutables, et en leur presentant a
+brule-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement
+rencontrer des camarades et recevoir une politesse.
+
+Il en resultait que pas un combat n'avait ete livre, pas un cri profere,
+et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait
+porte la main a son poignard pour se defendre et ouvert la bouche pour
+crier, avait ete baillonne, presque etouffe et escamote par les quarante-
+cinq avec l'agilite que met un equipage de navire a faire filer un cable
+entre les doigts d'une chaine d'hommes.
+
+Or, pareille chose eut bien rejoui Ernauton s'il l'eut connue; mais le
+jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son
+existence pendant dix minutes.
+
+Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on
+l'agregeait:
+
+-- Monsieur, dit-il a Sainte-Maline, je vois que vous etiez prevenu de
+l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur
+pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a determine a prendre la
+peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez
+grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses a lui dire.
+J'ajouterai meme que comme, sans vous, je ne fusse probablement point
+arrive, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le
+bien de son service.
+
+Sainte-Maline rougit comme il avait pali; mais il comprit, en homme
+d'esprit qu'il etait quand quelque passion ne l'aveuglait point,
+qu'Ernauton disait vrai et qu'il etait attendu. On ne plaisantait pas avec
+MM. de Loignac et d'Epernon; il se contenta donc de repondre:
+
+-- Vous etes libre, monsieur Ernauton; enchante d'avoir pu vous etre
+agreable.
+
+Ernauton s'elanca hors des rangs et monta les degres qui conduisaient a la
+chambre du roi.
+
+Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, a moitie de l'escalier, il put
+voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de
+continuer sa route.
+
+Loignac de son cote descendit; il venait proceder au depouillement de la
+prise.
+
+Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route,
+devenue libre, grace a l'arrestation des cinquante hommes, serait libre
+jusqu'au lendemain, puisque l'heure ou ces cinquante hommes devaient se
+trouver reunis a Bel-Esbat etait passee.
+
+Il n'y avait donc plus peril pour le roi a revenir a Paris.
+
+Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la
+mousqueterie des bons peres.
+
+Ce dont d'Epernon etait parfaitement informe, lui, par Nicolas Poulain.
+
+Aussi, quand Loignac vint dire a son chef: -- Monsieur, les chemins sont
+libres, d'Epernon lui repliqua-il:
+
+-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois
+pelotons; un devant et un de chaque cote des portieres; peloton assez
+serre pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le
+carrosse.
+
+-- Tres bien, repondit Loignac avec l'impassibilite du soldat; mais, quant
+a dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prevois pas de
+mousquetades.
+
+-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Epernon.
+
+Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'operait sur l'escalier.
+
+C'etait le roi qui descendait, pret a partir: il etait suivi de quelques
+gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile a
+comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.
+
+-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils reunis?
+
+-- Oui, sire, dit d'Epernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se
+dessinait sous les voutes.
+
+-- Les ordres ont ete donnes?
+
+-- Et seront suivis, sire.
+
+-- Alors partons, dit Sa Majeste.
+
+Loignac fit sonner le boute-selle.
+
+L'appel fait a voix basse, il se trouva que les quarante-cinq etaient
+reunis, pas un ne manquait.
+
+On confia aux chevau-legers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville
+et de la duchesse, avec defense, sous peine de mort, de leur adresser une
+seule parole.
+
+Le roi monta dans son carrosse et placa son epee nue a cote de lui.
+
+M. d'Epernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait
+bien au fourreau.
+
+Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.
+
+Une heure apres le depart d'Ernauton, M. de Mayneville etait encore a la
+fenetre, d'ou nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route
+du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure ecoulee, il etait
+beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin a esperer le
+secours de Dieu, car il commencait a croire que le secours des hommes lui
+manquait.
+
+Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne
+retentissait, a des intervalles eloignes, que du bruit de quelques chevaux
+diriges a toute bride sur Vincennes.
+
+A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs
+regards dans les tenebres pour reconnaitre leurs gens, pour deviner une
+partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.
+
+Mais, ces bruits eteints, tout rentrait dans le silence.
+
+Ce va-et-vient perpetuel, sans aucun resultat, avait fini par inspirer a
+Mayneville une telle inquietude, qu'il avait fait monter a cheval un des
+gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer aupres du premier
+peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.
+
+Le messager n'etait point revenu.
+
+Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoye un second, qui
+n'etait pas plus revenu que le premier.
+
+-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposee a voir les
+choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde,
+et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent,
+mais inquietant.
+
+-- Inquietant, oui, fort inquietant, repondit Mayneville, dont les yeux ne
+quittaient pas l'horizon profond et sombre.
+
+-- Mayneville, que peut-il donc etre arrive?
+
+-- Je vais montera cheval moi-meme, et nous le saurons, madame. Et
+Mayneville fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Je vous le defends, s'ecria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui
+donc resterait pres de moi? qui donc connaitrait tous nos officiers, tous
+nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se
+forge des apprehensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de
+cette importance; mais, en verite, le plan etait trop bien combine, et
+surtout tenu trop secret pour ne pas reussir.
+
+-- Neuf heures, dit Mayneville repondant a sa propre impatience, plutot
+qu'aux paroles de la duchesse; eh! voila les jacobins qui sortent de leur
+couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-etre ont-ils
+quelque avis particulier, eux.
+
+-- Silence! s'ecria la duchesse en etendant la main vers l'horizon.
+
+-- Quoi?
+
+-- Silence, ecoutez!
+
+On commencait d'entendre au loin un roulement pareil a celui du tonnerre.
+
+-- C'est la cavalerie, s'ecria la duchesse, ils nous l'amenent, ils nous
+l'amenent!
+
+Et passant, selon son caractere emporte, de l'apprehension la plus cruelle
+a la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je
+le tiens!
+
+Mayneville ecouta encore.
+
+-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui
+galopent.
+
+Et il commanda a pleine voix:
+
+-- Hors les murs, mes peres, hors les murs! Aussitot la grande grille du
+prieure s'ouvrit precipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent
+moines armes, a la tete desquels marchait Borromee.
+
+Ils prirent position en travers de la route.
+
+On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:
+
+-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois a la tete
+du chapitre pour recevoir dignement Sa Majeste.
+
+-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'ecria Borromee; vous savez bien
+que vous devez nous dominer tous. L'Ecriture a dit: Tu les domineras comme
+le cedre domine l'hysope!
+
+-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublie que j'eusse
+choisi ce poste; heureusement que vous etes la pour me faire souvenir,
+frere Borromee, heureusement!
+
+Borromee donna un ordre tout bas, et quatre frere, sous pretexte d'honneur
+et de ceremonie, vinrent flanquer le digne prieur a son balcon.
+
+Bientot la route, qui faisait un coude a quelque distance du prieure, se
+trouva illuminee d'une quantite de flambeaux, grace auxquels la duchesse
+et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des epees.
+
+Incapable de se moderer, elle cria:
+
+-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amenerez tout lie, tout escorte de
+gardes!
+
+-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose
+m'inquiete.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Je n'entends pas le signal convenu.
+
+-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?
+
+-- Mais on ne devait l'arreter qu'ici, en face du prieure, ce me semble,
+insista Mayneville.
+
+-- Ils auront trouve plus loin l'occasion meilleure.
+
+-- Je ne vois pas notre officier.
+
+-- Je le vois, moi.
+
+-- Ou?
+
+-- Cette plume rouge!
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est M. d'Epernon! M. d'Epernon, l'epee a la main!
+
+-- On lui a laisse son epee?
+
+-- Par la mort! il commande.
+
+-- A nos gens? Il y a donc trahison?
+
+-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.
+
+-- Vous etes fou, Mayneville.
+
+En ce moment Loignac, a la tete du premier peloton des quarante-cinq,
+brandissant une large epee, cria: Vive le roi!
+
+-- Vive le roi! repondirent avec leur formidable accent gascon les
+quarante-cinq dans l'enthousiasme.
+
+La duchesse palit et tomba sur le rebord de la croisee, comme si elle
+allait s'evanouir.
+
+Mayneville, sombre et resolu, mit l'epee a la main. Il ignorait si, en
+passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.
+
+Le cortege avancait toujours comme une trombe de bruit et de lumiere. Il
+avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieure.
+
+Borromee fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit a ce
+moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.
+
+Mais Borromee, en homme de tete, vit que tout etait perdu, et prit a
+l'instant meme son parti.
+
+-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!
+
+Borromee, qui avait tire son epee sous sa robe, remit sous sa robe son
+epee au fourreau.
+
+Gorenflot, electrise par les cris, par le bruit des armes, ebloui par le
+flamboiement des torches, etendit sa dextre puissante, et l'index et le
+medium etendus, benit le roi du haut de son balcon.
+
+Henri, qui se penchait a la portiere, le vit et le salua en souriant.
+
+Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des
+jacobins jouissait en cour, electrisa Gorenflot, qui entonna a son tour
+un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une
+cathedrale.
+
+Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre
+solution a ces deux mois de manoeuvres et a cette prise d'armes qui en
+avait ete la suite.
+
+Mais Borromee, en veritable reitre qu'il etait, avait d'un coup d'oeil
+calcule le nombre des defenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier.
+L'absence des partisans de la duchesse lui revelait le sort fatal de
+l'entreprise: hesiter a se soumettre, c'etait tout perdre.
+
+Il n'hesita plus, et au moment ou le poitrail du cheval de Loignac allait
+le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que
+venait de le faire Gorenflot.
+
+Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.
+
+-- Merci, mes reverends peres, merci! cria la voix stridente de Henri III.
+
+Puis il passa devant le couvent, qui devait etre le terme de sa course,
+comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derriere lui
+Bel-Esbat dans l'obscurite.
+
+Du haut de son balcon, cachee par l'ecusson de fer dore, derriere lequel
+elle etait tombee a genoux, la duchesse voyait, interrogeait, devorait
+chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumiere.
+
+-- Ah! fit-elle avec un cri, en designant un des cavaliers de l'escorte.
+Voyez! voyez, Mayneville!
+
+-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi!
+s'ecria celui-ci.
+
+-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse.
+
+-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur
+aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.
+
+-- Nous avons ete trahis! s'ecria la duchesse. Ce jeune homme nous a
+trahis! Il savait tout!
+
+Le roi etait deja loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la
+porte Saint-Antoine, qui s'etait ouverte devant lui et refermee derriere
+lui.
+
+
+
+
+XLIV
+
+COMMENT CHICOT BENIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTE LA POSTE, ET RESOLUT
+DE PROFITER DE CETTE INVENTION.
+
+
+Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, apres la
+decouverte importante qu'il venait de faire en denouant les cordons du
+masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant a perdre pour se
+jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.
+
+[Illustration: Henri de Navarre.]
+
+Entre le duc et lui, c'etait desormais, on le comprend bien, un combat a
+mort. Blesse dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour-
+propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait
+le recent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.
+
+-- Allons! allons! s'ecria le brave Gascon, en precipitant sa course du
+cote de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des
+chevaux de poste l'argent reuni de ces trois illustres personnages, qu'on
+appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sebastien Chicot.
+
+Habile comme il l'etait a mimer, non-seulement tous les sentiments, mais
+encore toutes les conditions, Chicot prit a l'instant meme l'air d'un
+grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins precaires,
+l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de
+zele que maitre Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et cause
+un quart d'heure avec le maitre de poste.
+
+Chicot, une fois en selle, etait resolu de ne point s'arreter qu'il ne se
+jugeat lui-meme en lieu de surete: il galopa donc aussi vite que voulurent
+bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant a lui, il
+semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues
+devorees en vingt heures, eprouver la moindre fatigue.
+
+Lorsque, grace a cette rapidite, il eut en trois jours atteint Bordeaux,
+Chicot jugea qu'il lui etait parfaitement permis de reprendre quelque peu
+haleine.
+
+On peut penser, quand on galope; on ne peut meme guere faire que cela.
+
+Chicot pensa donc beaucoup.
+
+Son ambassade, qui prenait de la gravite au fur et a mesure qu'il
+s'avancait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un
+jour bien different, sans que nous puissions dire precisement sous quel
+jour elle lui apparut.
+
+Quel prince allait-il trouver dans cet etrange Henri, que les uns
+croyaient un niais, les autres un lache, tous un renegat sans consequence?
+
+Mais son opinion a lui, Chicot, n'etait pas celle de tout le monde. Depuis
+son sejour en Navarre, le caractere de Henri, comme la peau du cameleon,
+qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractere de
+Henri, touchant le sol natal, avait eprouve quelques nuances.
+
+C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et
+cette precieuse peau, qu'il avait si habilement sauvee de tout accroc pour
+ne plus redouter les atteintes.
+
+Cependant sa politique exterieure etait toujours la meme; il s'eteignait
+dans le bruit general, eteignant avec lui et autour de lui quelques noms
+illustres, que, dans le monde francais, on s'etonnait de voir refleter
+leur clarte sur une pale couronne de Navarre. Comme a Paris, il faisait
+cour assidue a sa femme, dont l'influence, a deux cents lieues de Paris,
+semblait cependant etre devenue inutile. Bref, il vegetait, heureux de
+vivre.
+
+Pour le vulgaire, c'etait sujet d'hyperboliques railleries.
+
+Pour Chicot, c'etait matiere a profondes reflexions.
+
+Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait etre, savait naturellement deviner
+chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot,
+n'etait donc pas encore une enigme devinee, mais c'etait une enigme.
+
+Savoir que Henri de Navarre etait une enigme et non pas un fait pur et
+simple, c'etait deja beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout
+le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grece, qu'il ne savait
+rien.
+
+La ou tout le monde se fut avance le front haut, la parole libre, le coeur
+sur les levres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serre, la
+parole composee, le front grime comme celui d'un acteur.
+
+Cette necessite de dissimulation lui fut inspiree, d'abord par sa
+penetration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.
+
+Une fois dans la limite de cette petite principaute de Navarre, pays dont
+la pauvrete etait proverbiale en France, Chicot, a son grand etonnement,
+cessa de voir imprimee sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque
+pierre, la dent de cette misere hideuse qui rongeait les plus belles
+provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.
+
+Le bucheron qui passait le bras appuye au joug de son boeuf favori; la
+fille au jupon court et a la demarche alerte, qui portait l'eau sur sa
+tete a la facon des choephores antiques; le vieillard qui chantonnait une
+chanson de sa jeunesse en branlant sa tete blanchie; l'oiseau familier qui
+jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni,
+aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de
+mais; tout parlait a Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout
+lui criait, a chaque pas qu'il faisait en avant:
+
+-- Vois! on est heureux ici!
+
+Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot
+eprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries
+qui defoncaient les chemins de la France. Mais au detour du chemin, le
+chariot du vendangeur lui apparaissait charge de tonnes pleines et
+d'enfants a la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui
+faisait ouvrir l'oeil, derriere une haie de figuiers ou de pampres, Chicot
+songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce
+n'etait pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la
+plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyere.
+
+Quoiqu'on fut avance dans la saison et que Chicot eut laisse Paris plein
+de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands
+arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi,
+ils ne perdent jamais entierement, les grands arbres versaient du haut de
+leurs domes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les
+horizons fins, purs et degrades de nuances, miroitaient dans les rayons du
+soleil, tout diapres de villages aux blanches maisons.
+
+Le paysan bearnais, au beret incline sur l'oreille, piquait dans les
+prairies ces petits chevaux de trois ecus qui bondissent infatigables sur
+leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais etrilles,
+jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la
+premiere touffe de bruyere venue, leur unique, leur suffisant repas.
+
+-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche.
+Le Bearnais vit comme un coq en pate.
+
+Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son
+frere le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-etre
+pas, lui. En verite, quoique traduite en latin, la lettre me gene encore;
+j'ai presque envie de la retraduire en grec.
+
+Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son
+frere Charles IX, sut le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une
+traduction francaise _expurgata_, comme on dit a la Sorbonne.
+
+Et Chicot, tout en faisant ces reflexions tout bas, s'informait tout haut
+ou etait le roi.
+
+Le roi etait a Nerac. D'abord on l'avait cru a Pau, ce qui avait engage
+notre messager a pousser jusqu'a Mont-de-Marsan; mais, arrive la, la
+topographie de la cour avait ete rectifiee, et Chicot avait pris a gauche
+pour rejoindre la route de Nerac, qu'il trouva pleine de gens revenant du
+marche de Condom.
+
+On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il
+s'agissait de repondre aux questions des autres, Chicot etait fort
+questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait
+fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpetuelles
+transitions d'un amour a l'autre.
+
+Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune pretre
+catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient
+fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force
+bombances, partout ou l'on s'arretait.
+
+Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, representer
+merveilleusement la Navarre, eclairee, commercante et militante. Le clerc
+lui recita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la
+belle Fosseuse, fille de Rene de Montmorency, baron de Fosseux.
+
+-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on
+croit a Paris que Sa Majeste le roi de Navarre est folle de mademoiselle
+Le Rebours. -- Oh! dit l'officier, c'etait a Pau, cela.
+
+-- Oui, oui, reprit le clerc, c'etait a Pau.
+
+-- Ah! c'etait a Pau? reprit le marchand qui, en sa qualite de simple
+bourgeois, paraissait le moins bien informe des trois.
+
+-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maitresse par ville?
+
+-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, a ma connaissance,
+il etait l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'etais en garnison a
+Castelnaudary.
+
+-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une
+Grecque?
+
+-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.
+
+-- Pardon, pardon, dit le marchand enchante de placer son mot, c'est que
+je suis d'Agen, moi!
+
+-- Eh bien?
+
+-Eh bien! je puis repondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville
+a Agen.
+
+-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir a
+mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille....
+
+-- Mademoiselle Dayelle etait jalouse et menacait sans cesse; elle avait
+un joli petit poignard recourbe qu'elle posait sur sa table a ouvrage, et,
+un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne
+voulait point qu'il arrivat malheur a celui qui lui succederait.
+
+-- De sorte qu'a cette heure Sa Majeste est tout entiere a mademoiselle Le
+Rebours? demanda Chicot.
+
+-- Au contraire, au contraire, fit le pretre, ils sont brouilles;
+mademoiselle Le Rebours etait fille de president et, comme telle, un peu
+trop forte en procedure. Elle a tant plaide contre la reine, grace aux
+insinuations de la reine-mere, que la pauvre fille en est tombee malade.
+Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a
+decide le roi a quitter Pau pour Nerac, de sorte que voila un amour coupe.
+
+-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une
+frenesie.
+
+-- Mais que dit la reine? demanda Chicot.
+
+-- La reine? fit l'officier.
+
+-- Oui, la reine.
+
+-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le pretre.
+
+-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.
+
+-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.
+
+-- Pourquoi cela? demanda l'officier.
+
+-- Parce que Nerac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y
+voie d'une facon transparente.
+
+-- Ah! quant a cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce
+parc des allees de plus de trois mille pas, toutes plantees de cypres, de
+platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre a ne pas s'y voir a
+dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.
+
+-- Et puis la reine est fort occupee, monsieur, dit le clerc.
+
+-- Bah! occupee?
+
+-- Oui.
+
+-- Et de qui, s'il vous plait?
+
+-- De Dieu, monsieur, repliqua le pretre avec morgue.
+
+-- De Dieu! s'ecria Chicot.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Ah! la reine est devote?
+
+-- Tres devote.
+
+-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, a ce que j'imagine? fit
+Chicot.
+
+-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous
+pour des paiens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au preche avec ses
+gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle
+particuliere.
+
+-- La reine?
+
+-- Oui, oui.
+
+-- La reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite; a telles enseignes que moi, pretre indigne, j'ai
+touche deux ecus pour avoir deux fois officie dans cette chapelle; j'y ai
+meme fait un fort beau sermon sur le texte:
+
+" Dieu a separe le bon grain de l'ivraie. " Il y a dans l'Evangile: " Dieu
+separera; " mais j'ai suppose, moi, comme il y a fort longtemps que
+l'Evangile est ecrit, j'ai suppose que la chose etait faite.
+
+-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.
+
+-- Il l'a entendu.
+
+-- Sans se facher?
+
+-- Tout au contraire, il a fort applaudi.
+
+-- Vous me stupefiez, repondit Chicot.
+
+-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le preche
+ou la messe; il y a de bons repas au chateau, sans compter les promenades,
+et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus
+promenees que dans les allees de Nerac.
+
+Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait
+pour batir tout un plan.
+
+Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue a Paris tenir sa cour, et il
+savait du reste que si elle etait peu clairvoyante en affaires d'amour,
+c'etait lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur
+les yeux.
+
+[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.]
+
+-- Ventre de biche! dit-il, voila par ma foi des allees de cypres et trois
+mille pas d'ombre qui me trottent desagreablement par la tete. Je m'en
+vais dire la verite a Nerac, moi qui viens de Paris, a des gens qui ont
+des allees de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y
+voient point leurs maris se promener avec leurs maitresses. Corbiou! on me
+dechiquetera ici pour m'apprendre a troubler tant de promenades
+charmantes.
+
+Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espere en elle.
+D'ailleurs, je suis ambassadeur; tete sacree. Allons!
+
+Et Chicot continua sa course.
+
+Il entra vers le soir a Nerac, justement a l'heure de ces promenades qui
+preoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.
+
+Au reste, Chicot put se convaincre de la facilite des moeurs royales a la
+facon dont il fut admis a une audience.
+
+Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les
+abords etaient tout emailles de fleurs; au-dessus de ce salon etaient
+l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait a habiter le jour, pour
+donner ces audiences sans consequence dont il etait si prodigue.
+
+Un officier, voire meme un page, allait le prevenir quand se presentait un
+visiteur. Cet officier ou ce page courait apres le roi jusqu'a ce qu'il le
+trouvat, en quelque endroit qu'il fut. Le roi venait sur cette seule
+invitation, et recevait le requerant.
+
+Chicot fut profondement touche de cette facilite toute gracieuse. Il jugea
+le roi bon, candide et tout amoureux.
+
+Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allee sinueuse
+et bordee de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais
+feutre sur la tete, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le
+roi de Navarre tout epanoui, un bilboquet a la main.
+
+Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de
+l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de sante.
+
+Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la
+bordure.
+
+-- Qui me veut parler? demanda-t-il a son page.
+
+-- Sire, repondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitie seigneur, moitie
+homme de guerre.
+
+Chicot entendit ces derniers mots et s'avanca gracieusement.
+
+-- C'est moi, sire, dit-il.
+
+-- Bon! s'ecria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en
+Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu,
+cher monsieur Chicot.
+
+-- Mille graces, sire.
+
+-- Bien vivant, grace a Dieu.
+
+-- Je l'espere du moins, cher sire, dit Chicot, transporte d'aise.
+
+-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de
+Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en verite bien
+joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous la.
+
+Et il montrait un banc de gazon.
+
+-- Jamais, sire, dit Chicot en se defendant.
+
+-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je
+vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause
+bien qu'assis.
+
+-- Mais, sire, le respect.
+
+-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui
+donc pense a cela?
+
+-- Non, sire, je ne suis pas fou, repondit Chicot; je suis ambassadeur.
+
+Un leger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si
+rapidement que Chicot, tout observateur qu'il etait, n'en reconnut meme
+pas la trace.
+
+-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naive,
+ambassadeur de qui?
+
+-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.
+
+-- Ah! c'est different alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon
+avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans
+ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous
+conduise.
+
+Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en
+revenant par son allee de lauriers.
+
+-- Quelle misere! pensa Chicot, de venir troubler cet honnete homme dans
+sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!
+
+
+
+
+XLIV
+
+COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE
+ET _Margota_ MARGOT.
+
+
+Le cabinet du roi de Navarre n'etait pas bien somptueux, comme on le
+presume. Sa Majeste Bearnaise n'etait point riche, et du peu qu'elle
+avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre a
+coucher de parade, toute l'aile droite du chateau; un corridor etait pris
+sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre a coucher; ce
+corridor conduisait au cabinet.
+
+De cette piece spacieuse et assez convenablement meublee, quoiqu'on n'y
+trouvat aucune trace du luxe royal, la vue s'etendait sur des pres
+magnifiques situes au bord de la riviere.
+
+De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans
+empecher les yeux de s'eblouir de temps en temps, lorsque le fleuve
+sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir
+au soleil de midi ses ecailles d'or, ou a la lune de minuit, ses draperies
+d'argent.
+
+Les fenetres donnaient donc d'un cote sur ce panorama magique, termine an
+loin par une chaine de collines, un peu brulee du soleil le jour, mais
+qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violatres d'une
+admirable limpidite, et de l'autre cote sur la cour du chateau. Eclairee
+ainsi, a l'orient et a l'occident, par ce double rang de fenetres
+correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue la, la salle
+avait des aspects magnifiques, quand elle refletait avec complaisance les
+premiers rayons du soleil, ou l'azur nacre de la lune naissante.
+
+Ces beautes naturelles preoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la
+distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque
+meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre,
+et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres
+devait lui donner le mot de l'enigme qu'il cherchait depuis longtemps, et
+qu'il avait, plus particulierement encore, cherche tout le long de la
+route.
+
+Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire eternel, dans un
+grand fauteuil de daim a clous dores, mais a franges de laine; Chicot,
+pour lui obeir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutot un tabouret
+recouvert de meme et enrichi de pareils ornements.
+
+Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons
+deja dit, mais en meme temps avec une attention qu'un courtisan eut
+trouvee fatigante.
+
+-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot,
+commenca par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regarde
+si longtemps comme mort, que, malgre toute la joie que me cause votre
+resurrection, je ne puis me faire a l'idee que vous soyez vivant. Pourquoi
+donc avez-vous tout a coup disparu de ce monde?
+
+-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberte habituelle, vous avez bien
+disparu de Vincennes, vous. Chacun s'eclipse selon ses moyens, et surtout
+ses besoins.
+
+[Illustration: Que Votre Majeste m'excuse, mais la lettre etait ecrite en
+latin. -- PAGE 89.]
+
+-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur
+Chicot, dit Henri, et c'est a cela surtout que je reconnais ne point
+parler a votre ombre.
+
+Puis prenant un air serieux:
+
+-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de
+cote et que nous parlions affaires?
+
+-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majeste, je me mets a ses ordres.
+
+L'oeil du roi etincela.
+
+-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me
+rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigue tant
+que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deca et dela,
+fort traine son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.
+
+-- Sire, j'en suis bien aise, repondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre
+parent et votre ami, j'ai des commissions fort delicates a faire preEs de
+Votre Majeste.
+
+-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosite.
+
+-- Sire....
+
+-- Vos lettres de creance d'abord, c'est une formalite inutile, je le
+sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout
+paysan bearnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.
+
+-- Sire, j'en demande pardon a Votre Majeste, repondit Chicot, mais tout
+ce que j'avais de lettres de creance, je l'ai noye dans les rivieres, jete
+dans le feu, eparpille dans l'air.
+
+-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?
+
+-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, charge d'une
+ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap a Lyon, et que si
+l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne
+les porter que chez les morts.
+
+-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont
+pas sures, et en Navarre nous en sommes reduits, faute d'argent, a nous
+confier a la probite des manants; ils ne sont pas tres voleurs, du reste.
+
+-- Comment donc! s'ecria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de
+petits anges, sire, mais en Navarre seulement.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours
+autour de chaque proie; j'etais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes
+vautours et mes loups.
+
+-- Qui ne vous ont pas mange tout a fait, au reste, je le vois avec
+plaisir.
+
+-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout
+ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouve trop coriace, et n'ont
+pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons la, s'il vous plait, les details
+de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en a notre lettre de
+creance.
+
+-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me
+parait fort inutile d'y revenir.
+
+-- C'est-a-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.
+
+-- Ah! a la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.
+
+Et Henri etendit la main.
+
+-- Voila le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je
+viens d'avoir l'honneur de le dire a Votre Majeste, et peu de gens
+l'eussent eue meilleure.
+
+-- Vous l'avez perdue?
+
+-- Je me suis hate de l'aneantir, sire, car M. de Mayenne courait apres
+moi pour me la voler.
+
+-- Le cousin Mayenne?
+
+-- En personne.
+
+-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours?
+
+-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me
+rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrape un bon coup d'epee.
+
+-- Et de la lettre?
+
+-- Pas l'ombre, grace a la precaution que j'avais prise.
+
+-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage,
+monsieur Chicot, dites-moi cela en detail, cela m'interesse vivement.
+
+-- Votre Majeste est bien bonne.
+
+-- Seulement une chose m'inquiete.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Si la lettre est aneantie pour mons de Mayenne, elle est de meme
+aneantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'ecrivait
+mon bon frere Henri, puisque sa lettre n'existe plus?
+
+-- Pardon, sire! elle existe dans ma memoire.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Avant de la dechirer, je l'ai apprise par coeur.
+
+-- Excellente idee, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien la
+l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la reciter, n'est-ce pas?
+
+-- Volontiers, sire.
+
+-- Telle qu'elle etait, sans y rien changer?
+
+-- Sans y faire un seul contre-sens.
+
+-- Comment dites-vous?
+
+-- Je dis que je vais vous la dire fidelement; quoique j'ignore la langue,
+j'ai bonne memoire.
+
+-Quelle langue?
+
+-- La langue latine donc.
+
+-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard a l'adresse
+de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre....
+
+-- Sans doute.
+
+-- Expliquez-vous; la lettre de mon frere etait-elle donc ecrite en latin?
+
+-- Eh! oui, sire.
+
+-- Pourquoi en latin?
+
+-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la
+langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvenal ont
+eternise la demence et les erreurs des rois.
+
+-- Des rois?
+
+-- Et des reines, sire.
+
+Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite.
+
+-- Je veux dire des empereurs et des imperatrices, reprit Chicot.
+
+-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement
+Henri.
+
+-- Oui et non, sire.
+
+-- Vous etes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense
+sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre
+serieusement a la messe a cause de ce diable de latin; donc vous le savez,
+vous?
+
+-- On m'a appris a le lire, sire, comme aussi le grec et l'hebreu.
+
+-- C'est tres commode, monsieur Chicot, vous etes un livre vivant.
+
+-- Votre Majeste vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime
+quelques pages dans ma memoire, on m'expedie ou l'on veut, j'arrive, on me
+lit et l'on me comprend.
+
+-- Ou l'on ne vous comprend pas.
+
+-- Comment cela, sire?
+
+-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous etes imprime.
+
+-- Oh! sire, les rois savent tout.
+
+-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les
+flatteurs disent aux rois.
+
+-- Alors, sire, il est inutile que je recite a Votre Majeste cette lettre
+que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y
+comprendra rien.
+
+-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien?
+
+-- On assure cela, sire.
+
+-- Et avec l'espagnol?
+
+-- Beaucoup, a ce qu'on dit.
+
+-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble
+fort a l'espagnol, peut-etre comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir
+appris. Chicot s'inclina.
+
+-- Votre Majeste ordonne donc?
+
+-- C'est-a-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot.
+
+Chicot debuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de
+preambules:
+
+ " _Frater carissime,
+
+ " Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus,
+ functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter
+ adhaeret._ "
+
+Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arreta Chicot du geste.
+
+-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour,
+d'obstination et de mon frere Charles IX.
+
+-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le
+latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase.
+
+-- Poursuivez, dit le roi.
+
+Chicot continua.
+
+Le Bearnais ecouta avec le meme flegme tous les passages ou il etait
+question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom:
+
+-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il.
+
+-- Je pense que oui, sire.
+
+-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amitie que mes freres
+Charles IX et Henri III donnaient a leur soeur, ma bien-aimee epouse
+Marguerite?
+
+-- Je n'y vois rien d'impossible, repliqua Chicot. Et il poursuivit son
+recit jusqu'au bout de la derniere phrase, sans qu'une seule fois le
+visage du roi eut change d'expression.
+
+Enfin il s'arreta sur la peroraison, dont il avait caresse le style avec
+des ronflements si sonores, qu'on eut dit un paragraphe des Verrines ou du
+discours pour le poete Archias.
+
+-- C'est fini? demanda Henri.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Eh bien! ce doit etre superbe.
+
+-- N'est-ce pas, sire?
+
+-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et
+_Margota_, et encore!
+
+-- Malheur irreparable, sire, a moins que Votre Majeste ne se decide a
+faire traduire la lettre par quelque clerc.
+
+-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-meme, monsieur Chicot, qui avez
+mis tant de discretion dans votre ambassade en faisant disparaitre
+l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de
+livrer cette lettre a une publicite quelconque?
+
+-- Je ne dis point cela, sire.
+
+-- Mais vous le pensez?
+
+-- Je pense, puisque Votre Majeste m'interroge, que la lettre du roi son
+frere, recommandee a moi avec tant de soin, et expediee a Votre Majeste
+par un envoye particulier, contient peut-etre ca et la quelque bonne chose
+dont Votre Majeste pourrait faire son profit.
+
+-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses a quelqu'un, il faudrait que
+j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance.
+
+-- Certainement.
+
+-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illumine par une idee.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; recitez-lui la
+mettre, et bien sur qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout
+naturellement, elle me l'expliquera.
+
+-- Ah! Voila qui est admirable! s'ecria Chicot, et Votre Majeste parle
+d'or.
+
+-- N'est-ce pas? Vas-y.
+
+-- J'y cours, Sire.
+
+-- Ne change pas un lot a la lettre, surtout.
+
+-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne
+le sais pas; quelque barbarisme tout au plus.
+
+-- Allez-y, mon ami, allez.
+
+Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le
+roi, plus convaincu que jamais que le roi etait une enigme.
+
+
+
+
+XLVI
+
+L'ALLEE DES TROIS MILLE PAS
+
+La reine habitait l'autre aile du chateau divisee a peu pres de la meme
+facon que celle que venait de quitter Chicot.
+
+On entendait toujours de ce cote quelque musique, on y voyait toujours
+roder quelque panache.
+
+La fameuse allee des trois mille pas, dont il avait ete tant question,
+commencait aux fenetres meme de Marguerite, et sa vue ne s'arretait jamais
+que sur des objets agreables, tels que massifs de fleurs, berceaux de
+verdure, etc.
+
+On eut dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle
+des choses gracieuses, tant d'idees lugubres qui habitaient au fond de sa
+pensee.
+
+Un poete perigourdin -- Marguerite, en province comme a Paris, etait
+toujours l'etoile des poetes, -- un poete perigourdin avait compose un
+sonnet a son intention.
+
+" Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met a placer garnison dans son
+esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. "
+
+Nee au pied du trone, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en
+effet profondement souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du
+roi de Navarre, etait moins solide, parce qu'elle n'etait que factice et
+due a l'etude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds.
+
+Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle etait, ou plutot qu'elle
+voulait etre, avait-elle deja laisse le temps et les chagrins imprimer
+leurs sillons expressifs sur son visage.
+
+Elle etait neanmoins encore d'une remarquable beaute, beaute de
+physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un
+rang vulgaire, mais qui plait le plus chez les illustres, a qui l'on est
+toujours pret a accorder la suprematie de la beaute physique. Marguerite
+avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple
+et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, etait toujours une adorable
+creature.
+
+Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la demarche
+d'une charmante femme.
+
+Aussi elle etait idolatree a Nerac, ou elle importait l'elegance, la joie,
+la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le sejour
+de la province, c'etait deja une vertu dont les provinciaux lui savaient
+le plus grand gre.
+
+Sa cour n'etait pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout
+le monde l'aimait a la fois, comme reine et comme femme; et, de fait,
+l'harmonie de ses flutes et de ses violons, comme la fumee et les reliefs
+de ses festins, etaient pour tout le monde.
+
+Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journees lui
+rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'etait perdue pour ceux
+qui l'entouraient.
+
+Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger;
+sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimite
+d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience
+permanente de chacun de ses deportements, sans parents, sans amis,
+Marguerite s'etait habituee a vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec
+des semblants d'amour, et a remplacer par la poesie et le bien-etre,
+famille, epoux, amis et le reste.
+
+Nul excepte Catherine de Medicis, nul excepte Chicot, nul excepte quelques
+ombres melancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort,
+nul n'eut su dire pourquoi les joues de Marguerite etaient deja si pales,
+pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues,
+pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son
+regard autrefois si expressif.
+
+Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus,
+depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son
+honneur.
+
+Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-etre encore aux yeux des
+Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-memes, la majeste de cette
+attitude, mieux dessinee par son isolement.
+
+Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, etait tout
+instinctif, et venait bien plutot de la propre conscience de ses torts,
+que des faits du Bearnais. Henri menageait en elle une fille de France; il
+ne lui parlait qu'avec une obsequieuse politesse, ou qu'avec un gracieux
+abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et a propos de toutes
+choses, que les procedes d'un mari et d'un ami.
+
+Aussi, la cour de Nerac, comme toutes les autres cours vivant sur les
+relations faciles, debordait-elle d'harmonies au moral et au physique.
+
+Telles etaient les etudes et les reflexions que faisait, sur des
+apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus
+meticuleux des hommes.
+
+Il s'etait presente d'abord au palais, renseigne par Henri, mais il n'y
+avait trouve personne. Marguerite, lui avait-on dit, etait au bout de
+cette belle allee parallele au fleuve, et il se rendait dans cette allee,
+qui etait la fameuse allee des trois mille pas, par celle des lauriers
+roses.
+
+Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allee, il apercut au bout, sous un
+bosquet de jasmin d'Espagne, de genets et de clematites, un groupe
+chamarre de rubans, de plumes et d'epees de velours; peut-etre toute cette
+belle friperie etait-elle d'un gout un peu use, d'une mode un peu
+vieillie; mais pour Nerac c'etait brillant, eblouissant meme. Chicot, qui
+venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil.
+
+Comme un page du roi precedait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ca
+et la avec l'eternelle inquietude des coeurs melancoliques, la reine
+reconnut les couleurs de Navarre et l'appela.
+
+-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle.
+
+Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze
+ans a peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite.
+
+-- Madame, dit-il en francais, car la reine exigeait qu'on proscrivit le
+patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations
+d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoye du Louvre a Sa Majeste le roi
+de Navarre, et renvoye par Sa Majeste le roi de Navarre a vous, desire
+parler a Votre Majeste.
+
+Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement
+et avec cette sensation penible qui, a toute occasion, penetre les coeurs
+longtemps froisses.
+
+Chicot etait debout et immobile a vingt pas d'elle.
+
+Ses yeux subtils reconnurent au maintien et a la silhouette, car le Gascon
+se dessinait sur le fond orange du ciel, une tournure de connaissance;
+elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher.
+
+En se retournant toutefois pour donner un adieu a la compagnie, elle fit
+signe du bout des doigts a un des plus richement vetus et des plus beaux
+gentilshommes.
+
+L'adieu pour tous etait reellement un adieu pour un seul.
+
+Mais comme le cavalier privilegie ne paraissait pas sans inquietude,
+malgre ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une
+femme voit tout:
+
+-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire a ces dames que je
+reviens dans un instant.
+
+Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de
+legerete que ne l'eut fait un courtisan indifferent.
+
+La reine vint d'un pas rapide a Chicot, qui avait examine toute cette
+scene, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait,
+sans bouger d'une semelle.
+
+-- Monsieur Chicot! s'ecria Marguerite etonnee, en abordant le Gascon.
+
+-- Aux pieds de Votre Majeste, fit Chicot, de Votre Majeste, toujours
+bonne et toujours belle, et toujours reine a Nerac comme au Louvre.
+
+-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu
+l'idee de faire ce miracle.
+
+-- Je le crois bien, vous etiez mort, disait-on.
+
+-- Je faisais le mort.
+
+-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulierement
+assez heureuse pour qu'on se souvint de la reine de Navarre en France?
+
+-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas
+les reines chez nous, quand elles ont votre age et surtout votre beaute.
+
+-- On est donc toujours galant a Paris?
+
+-- Le roi de France, ajouta Chicot sans repondre a la derniere question,
+ecrit meme a ce sujet au roi de Navarre.
+
+Marguerite rougit.
+
+-- Il ecrit? demanda-t-elle.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et c'est vous qui avez apporte la lettre?
+
+-- Apporte, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous
+expliquera, mais apprise par coeur et repetee de souvenir.
+
+-- Je comprends. Cette lettre etait d'importance, et vous avez craint
+qu'elle ne se perdit ou qu'on ne vous la volat?
+
+-- Voila le vrai, madame; maintenant que Votre Majeste m'excuse, mais la
+lettre etait ecrite en latin.
+
+-- Oh! tres bien! s'ecria la reine: vous savez que je sais le latin.
+
+-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?
+
+-- Cher monsieur Chicot, repondit Marguerite, il est fort difficile de
+savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'etait pas le seul a
+chercher le mot de l'enigme.
+
+-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait
+fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre,
+quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour.
+
+Chicot se mordit les levres.
+
+-- Ah diable! fit-il.
+
+-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite.
+
+-- C'etait a lui qu'elle etait adressee.
+
+-- Et a-t-il paru la comprendre?
+
+-- Deux mots seulement.
+
+-- Lesquels?
+
+-- _Turennius et Margota._
+
+-- _Turennius et Margota?_
+
+-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre.
+
+-- Alors qu'a-t-il fait?
+
+-- Il m'a envoye vers vous, madame.
+
+-- Vers moi?
+
+-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop
+importantes pour la faire traduire par un etranger, et qu'il valait mieux
+que ce fut vous, qui etiez la plus belle des savantes et la plus savante
+des belles.
+
+-- Je vous ecouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je
+vous ecoute.
+
+-- Merci, madame: ou plait-il a Votre Majeste que je parle?
+
+-- Ici; non, non, chez moi plutot: venez dans mon cabinet, je vous prie.
+
+Marguerite regarda profondement Chicot, qui, par pitie pour elle peut-
+etre, lui avait d'avance laisse entrevoir un coin de la verite.
+
+La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers
+l'amour peut-etre, avant de subir l'epreuve qui la menacait.
+
+-- Vicomte, dit-elle a M. de Turenne, votre bras jusqu'au chateau.
+Precedez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie.
+
+
+
+
+XLVII
+
+LE CABINET DE MARGUERITE
+
+
+Nous ne voudrions pas etre accuses de ne peindre que festons et
+qu'astragales et de laisser se sauver a peine le lecteur a travers le
+jardin; mais tel maitre, tel logis, et s'il n'a pas ete inutile de peindre
+l'allee des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut etre de
+quelque interet aussi de peindre le cabinet de Marguerite.
+
+Parallele a celui de Henri, perce de portes de degagement ouvertes sur des
+chambres et des couloirs, de fenetres complaisantes et muettes comme les
+portes, fermees par des jalousies de fer a serrures dont les clefs
+tournent sans bruit, voila pour l'exterieur du cabinet de la reine.
+
+A l'interieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un gout a la mode
+du jour, des tableaux, des emaux, des faiences, des armes de prix, des
+livres et des manuscrits grecs, latins et francais, surchargeant toutes
+les tables, des oiseaux dans leurs volieres, des chiens sur les tapis, un
+monde tout entier enfin, vegetaux et animaux, vivant d'une commune vie
+avec Marguerite.
+
+Les gens d'un esprit superieur ou d'une vie surabondante ne peuvent
+marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens,
+chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que
+leur force attractive entraine dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu
+d'avoir vecu et senti comme les gens ordinaires, ils ont decuple leurs
+sensations et double leur existence.
+
+Certainement Epicure est un heros pour l'humanite; les paiens eux-memes ne
+l'ont pas compris: c'etait un philosophe severe, mais qui, a force de
+vouloir que rien ne fut perdu dans la somme de nos ressorts et de nos
+ressources, procurait, dans son inflexible economie, des plaisirs a
+quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eut percu
+que des privations ou des douleurs.
+
+Or, on a beaucoup declame contre Epicure sans le connaitre, et l'on a
+beaucoup loue, sans les connaitre aussi, ces pieux solitaires de la
+Thebaide qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le
+laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute,
+mais enfin c'est tuer, chose que Dieu defend de toutes ses forces et de
+toutes ses lois.
+
+La reine etait femme a comprendre Epicure, en grec, d'abord, ce qui etait
+le moindre de ses merites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille
+douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualite de
+chretienne, lui donnait lieu a benir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il
+s'appelat Dieu ou Theos, Jehovah ou Magog.
+
+Toute cette digression prouve clair comme le our la necessite ou nous
+etions de decrire les appartements de Marguerite.
+
+Chicot fut invite a s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie
+representant un Amour eparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'etait
+pas d'Aubiac, mais qui etait plus beau et plus richement vetu, offrit de
+nouveaux rafraichissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit
+en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitte la place, de reciter,
+avec une imperturbable memoire, la lettre du roi de France et de Pologne
+par la grace de Dieu.
+
+Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en francais en meme
+temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilite d'en donner la
+traduction latine.
+
+Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus etrange
+possible, afin que la reine fut le plus longtemps possible a la
+comprendre; mais si fort habile qu'il fut a travestir son propre ouvrage,
+Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son
+indignation.
+
+A mesure qu'il avancait dans la lettre, Chicot s'enfoncait de plus en plus
+dans l'embarras qu'il s'etait cree; a certains passages scabreux il
+baissait le nez comme un confesseur embarrasse de ce qu'il entend; et a ce
+jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas
+etinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux
+enonciations si positives de tous ses mefaits conjugaux.
+
+Marguerite n'ignorait pas la mechancete raffinee de son frere; assez
+d'occasions la lui avaient prouvee; elle savait aussi, car elle n'etait
+point femme a se rien dissimuler a elle-meme, elle savait a quoi s'en
+tenir sur les pretextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait
+fournir encore; aussi, au fur et a mesure que Chicot lisait, la balance
+s'etablissait-elle dans son esprit entre la colere legitime et la crainte
+raisonnable.
+
+S'indigner a point, se defier a propos, eviter le danger en repoussant le
+dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'etait le grand
+travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot
+continuait sa narration epistolaire.
+
+Il ne faut pas croire que Chicot demeurat le nez eternellement baisse;
+Chicot levait tantot un oeil, tantot l'autre, et alors il se rassurait en
+voyant que, sous ses sourcils a demi fronces, la reine prenait tout
+doucement un parti.
+
+Il acheva donc avec assez de tranquillite les salutations de la lettre
+royale.
+
+-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut acheve, mon
+frere ecrit joliment en latin; quelle vehemence, quel style! Je ne l'eusse
+jamais cru de cette force.
+
+Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a
+l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas.
+
+-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine, a qui tous les langages etaient
+familiers, meme celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort
+latiniste, monsieur.
+
+-- Madame, j'ai oublie: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me
+reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article,
+qu'il a un vocatif, et que la tete est du genre neutre.
+
+-- Ah! vraiment! s'ecria en entrant un personnage tout hilare et tout
+bruyant.
+
+Chicot et la reine se retournerent d'un meme mouvement.
+
+C'etait le roi de Navarre.
+
+-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tete en latin est du genre neutre,
+monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin?
+
+-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'etonne
+comme Votre Majeste.
+
+-- Et moi aussi, dit Margot reveuse, cela m'etonne.
+
+-- Ce doit etre, dit le roi, parce que c'est tantot l'homme et tantot la
+femme qui sont les maitres, et cela selon le temperament de l'homme ou de
+la femme.
+
+Chicot salua.
+
+-- Voila certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire.
+
+-- Tant mieux, je suis enchante d'etre plus profond philosophe que je ne
+croyais: maintenant revenons a la lettre; sachez, madame, que je brule de
+savoir les nouvelles de la cour de France, et voila justement que ce brave
+monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi....
+
+-- Sans quoi? repeta Marguerite.
+
+-- Sans quoi, je me delecterais, ventre saint-gris! vous savez combien
+j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si
+bien les raconter mon frere Henri de Valois.
+
+Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains.
+
+-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui
+s'apprete a se bien rejouir, vous avez dit cette fameuse lettre a ma
+femme, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre.
+
+-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis a l'aise par cette liberte
+dont les deux epoux couronnes lui donnaient l'exemple, que ce latin dans
+lequel est ecrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic?
+
+-- Pourquoi cela? demanda le roi.
+
+Puis, se retournant vers sa femme:
+
+-- Eh bien! madame? demanda-t-il.
+
+Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une a une,
+pour la commenter, chacune des phrases tombees de la bouche de Chicot.
+
+-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut termine
+et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic.
+
+-- Eh quoi! fit Henri, cette chere lettre renfermerait de vilains propos?
+Prenez garde, ma mie, le roi votre frere est un clerc de premiere force et
+de premiere politesse.
+
+-- Meme lorsqu'il me fait insulter dans ma litiere, comme cela est arrive
+a quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous
+rejoindre, sire.
+
+-- Lorsqu'on a un frere de moeurs severes lui-meme, fit Henri de ce ton
+indefinissable qui tenait le milieu entre le serieux et la plaisanterie,
+un frere roi, un frere pointilleux....
+
+-- Doit l'etre pour le veritable honneur de sa soeur et de sa maison, car
+enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur,
+occasionnait quelque scandale, vous feriez reveler ce scandale par un
+capitaine des gardes.
+
+-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et benin, dit Henri, je ne
+suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais
+la lettre, la lettre, puisque c'est a moi qu'elle etait adressee, je
+desire savoir ce qu'elle contient.
+
+-- C'est une lettre perfide, sire.
+
+-- Bah!
+
+-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour
+brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses
+amis.
+
+-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage
+naturellement si franc et si ouvert d'une defiance affectee, brouiller un
+mari et une femme, vous et moi, donc?
+
+-- Vous et moi, sire.
+
+-- Et en quoi cela, ma mie?
+
+Chicot se sentait sur les epines, et il eut donne beaucoup, quoiqu'il eut
+tres faim, pour s'aller coucher sans souper.
+
+-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-meme, le nuage va crever!
+
+-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majeste ait oublie le
+latin, qu'on a du lui enseigner cependant.
+
+-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai
+appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage
+de masculin, de feminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu
+expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin.
+
+-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la
+lettre force compliments de toute nature pour moi.
+
+-- Oh! tres bien, dit le roi.
+
+-- _Optime_, fit Chicot.
+
+-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous
+brouiller, madame? car enfin, tant que mon frere Henri vous fera des
+compliments, je serai de l'avis de mon frere Henri; si l'on disait du mal
+de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je
+comprendrais la politique de mon frere.
+
+-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de
+Henri?
+
+-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je
+connais.
+
+-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde
+insinuant pour arriver a des insinuations calomnieuses contre vos amis et
+les miens.
+
+Et apres ces mots audacieusement jetes, Marguerite attendit un dementi.
+
+Chicot baissa le nez, Henri haussa les epaules.
+
+-- Voyez, ma mie, dit-il, si, apres tout, vous n'avez pas trop entendu le
+latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon
+frere.
+
+Si doucement et si onctueusement que Henri eut prononce ces mots, la reine
+de Navarre lui lanca un regard plein de defiance.
+
+-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire.
+
+-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est temoin, madame, repondit Henri.
+
+-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons?
+
+-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et
+reduit a mes propres forces, mon Dieu!
+
+-- Eh bien! sire, le roi veut detacher de vous vos meilleurs serviteurs.
+
+-- Je l'en defie.
+
+-- Bravo! sire, murmura Chicot.
+
+-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette etonnante bonhomie qui lui etait
+si particuliere, que, jusqu'a la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre,
+car mes serviteurs me sont attaches par le coeur et non par l'interet. Je
+n'ai rien a leur donner, moi.
+
+-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le
+meilleur retour d'un roi a ses amis.
+
+-- Oui, ma mie, eh bien!
+
+-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux.
+
+-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-a-
+dire s'ils demeritent.
+
+-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils demeritent, sire;
+voila tout.
+
+-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi?
+
+Chicot baissa de nouveau la tete, comme il faisait dans tous les moments
+scabreux.
+
+-- Je ne puis vous conter cela, sire, repondit Marguerite, sans
+compromettre....
+
+Et elle regarda autour d'elle.
+
+Chicot comprit qu'il genait et se recula.
+
+-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la
+reine a quelque chose de particulier a me dire, quelque chose de tres
+utile pour mon service, a ce que je vois.
+
+Marguerite resta immobile, a l'exception d'un leger signe de tete que
+Chicot crut avoir saisi seul.
+
+Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux epoux en s'en allant, il se
+leva et quitta la chambre, avec un seul salut a l'adresse de tous deux.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+COMPOSITION EN VERSION.
+
+
+Eloigner ce temoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne
+voulait l'avouer, etait deja un triomphe, ou du moins un gage de securite
+pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu
+lettre qu'il le voulait paraitre, tandis qu'avec son mari tout seul, elle
+pouvait donner a chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que
+tous les scoliastes en _us_ n'en donnerent jamais a Plaute ou a Perse, ces
+deux enigmes en grands vers du monde latin.
+
+Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tete a tete.
+
+Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquietude, ni aucun
+soupcon de menace. Decidement le roi ne savait pas le latin.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez.
+
+-- Cette lettre vous preoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc
+pas ainsi.
+
+-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait etre un evenement; un roi
+n'envoie pas ainsi un messager a un autre roi, sans des raisons de la plus
+haute importance.
+
+-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons la message et messager, ma mie;
+n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir?
+
+-- En projet, oui, sire, dit Marguerite etonnee, mais il n'y a rien la
+d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons.
+
+-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse.
+
+-- Ah!
+
+-- Oui, une battue aux loups.
+
+-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous
+chassez, moi je danse.
+
+-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en verite, il n'y a pas de mal
+a cela.
+
+-- Certainement, mais Votre Majeste dit cela en soupirant.
+
+-- Ecoutez-moi, madame.
+
+Marguerite devint tout oreilles.
+
+-- J'ai des inquietudes.
+
+-- A quel sujet, sire?
+
+-- Au sujet d'un bruit qui court.
+
+-- D'un bruit? Votre Majeste s'inquiete d'un bruit?
+
+-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la
+peine?
+
+-- A moi?
+
+-- Oui, a vous.
+
+-- Sire, je ne vous comprends pas.
+
+-- N'avez-vous rien oui dire? fit Henri du meme ton.
+
+Marguerite se mit a trembler serieusement que ce ne fut une facon
+d'attaquer de son mari.
+
+-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je
+n'entends jamais que ce qu'on vient corner a mes oreilles. D'ailleurs,
+j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les
+entendrais a peine les ecoutant; a plus forte raison me bouchant les
+oreilles quand ils passent.
+
+-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mepriser tous ces bruits?
+
+-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois.
+
+-- Pourquoi nous surtout, madame?
+
+-- Parce que nous autres rois, etant dans tous les discours, nous aurions
+vraiment trop a faire, si nous nous preoccupions.
+
+-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir
+une excellente occasion d'appliquer votre philosophie.
+
+Marguerite crut le moment decisif arrive: elle rappela tout son courage,
+et d'un ton assez ferme:
+
+-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle.
+
+Henri commenca du ton d'un penitent qui a quelque gros peche a avouer:
+
+-- Vous connaissez le grand interet que je porte a ma fille Fosseuse?
+
+-- Ah! ah! s'ecria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et
+prenant un air de triomphe. Oui, oui, a la petite Fosseuse, votre amie.
+
+-- Oui, madame, repondit Henri, toujours du meme ton, oui, a la petite
+Fosseuse.
+
+-- Ma dame d'honneur?
+
+-- Votre dame d'honneur.
+
+-- Votre folie, votre amour.
+
+-- Ah! vous parlez la, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez
+tout a l'heure.
+
+-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande
+bien humblement pardon.
+
+-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons,
+nous autres rois surtout, grand besoin d'etablir ce theoreme en axiome;
+ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec.
+
+Et Henri eclata de rire.
+
+Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le
+regard si fin qui l'accompagnait.
+
+Un peu d'inquietude la reprit.
+
+-- Donc, Fosseuse? dit-elle.
+
+-- Fosseuse est malade, ma mie; et les medecins ne comprennent rien a sa
+maladie.
+
+-- C'est etrange, sire. Fosseuse, d'apres le dire de Votre Majeste, est
+toujours restee sage. Fosseuse qui, a vous entendre, aurait resiste a un
+roi, si un roi lui eut parle d'amour; Fosseuse, cette fleur de purete, ce
+cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science penetrer jusqu'au fond
+de ses joies et de ses douleurs!
+
+-- Helas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri.
+
+-- Quoi! s'ecria la reine avec cette impetueuse mechancete que la femme la
+plus superieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre
+femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de purete?
+
+-- Je ne dis pas cela, repondit sechement Henri, Dieu me garde d'accuser
+personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle
+s'obstine a dissimuler aux medecins.
+
+-- Soit aux medecins, mais envers vous, son confident, son pere... cela me
+parait bien singulier.
+
+-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, repondit Henri en reprenant son
+gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge a propos de m'arreter
+la.
+
+-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner a la tournure de
+l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'etait a elle d'accorder un
+pardon quand elle croyait avoir au contraire a en solliciter un, alors,
+sire, je ne sais plus ce que desire Votre Majeste et j'attends qu'elle
+s'explique.
+
+-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter.
+
+Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle etait prete a tout entendre.
+
+-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma
+mie....
+
+-- Dites toujours, sire.
+
+-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter aupres de
+ma fille Fosseuse.
+
+-- Moi, rendre une visite a cette fille que l'on dit avoir l'honneur
+d'etre votre maitresse, honneur que vous ne declinez pas?
+
+-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous
+feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le
+scandale que vous feriez ne rejouirait point la cour de France, car, dans
+cette lettre du roi mon beau-frere que Chicot m'a recitee, il y avait:
+_Quotidie scandalum_, c'est-a-dire, pour un triste humaniste comme moi,
+_quotidiennement scandale_.
+
+Marguerite fit un mouvement.
+
+-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est
+presque du francais.
+
+-- Mais sire, a qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite.
+
+-- Ah! voila ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin,
+vous m'aiderez quand nous en serons la, ma mie.
+
+Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tete baissee, la main
+en l'air, Henri avait l'air de chercher naivement a quelle personne de sa
+cour le _quotidie scandalum_ pouvait s'appliquer.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde,
+me pousser a une demarche humiliante; au nom de la concorde, j'obeirai.
+
+-- Merci, ma mie, dit Henri, merci.
+
+-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but?
+
+-- Il est tout simple, madame.
+
+-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naive pour ne
+point le deviner.
+
+-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur,
+couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si
+curieuses et si indiscretes, qu'on ne sait a quelle extremite Fosseuse va
+etre reduite.
+
+-- Mais elle craint donc quelque chose! s'ecria Marguerite, avec un
+redoublement de colere et de haine; elle veut donc se cacher!
+
+-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de
+quitter la chambre des filles d'honneur.
+
+-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer
+les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice.
+
+Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum.
+
+Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laisse retomber sa tete
+et avait repris cette attitude pensive qui avait frappe Marguerite un
+instant auparavant.
+
+-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voila ces deux noms
+que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_.
+
+Marguerite, cette fois, devint cramoisie.
+
+-- Des calomnies! sire, s'ecria-t-elle, allez-vous me repeter des
+calomnies!
+
+-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que
+vous comprenez la des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de
+mon frere qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello
+nomme Loignac_. Decidement il faudra que je me fasse traduire cette lettre
+par un clerc.
+
+-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et
+dites-moi nettement ce que vous attendez de moi.
+
+-- Eh bien, je desirerais, ma mie, que vous separassiez Fosseuse d'avec
+les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui
+envoyassiez qu'un seul medecin, un medecin discret, le votre par exemple.
+
+-- Oh! je vois ce que c'est! s'ecria la reine. Fosseuse qui pronait sa
+vertu, Fosseuse qui etalait une menteuse virginite, Fosseuse est grosse et
+prete d'accoucher.
+
+-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous
+qui l'affirmez.
+
+-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'ecria Marguerite; votre ton
+insinuant, votre fausse humilite me le prouvent. Mais il est de ces
+sacrifices, fut-on roi, qu'on ne demande point a sa femme. Defaites vous-
+meme les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous etes son complice,
+cela vous regarde: au coupable la peine, et non a l'innocent.
+
+-- Au coupable, bon! voila que vous me rappelez encore les termes de cette
+affreuse lettre.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur, _nocens_.
+
+-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes,
+conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne
+pas avoir l'esprit aussi orne que j'ai la memoire sure!
+
+-- _Ambo nocentes_, repeta tout bas Marguerite, plus pale que son col de
+dentelles gauderonnees; il a compris, il a compris.
+
+-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon
+frere par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre
+saint-gris! ma mie, c'est bien etonnant que, sachant le latin comme vous
+le savez, vous ne m'ayez point encore donne l'explication de cette phrase
+qui me preoccupe.
+
+-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire deja....
+
+-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se
+promene sous vos fenetres et qui regarde en l'air, comme s'il vous
+attendait, le pauvre garcon. Je vais lui faire signe de monter! il est
+fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir.
+
+-- Sire, sire! s'ecria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en
+joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et
+tous les calomniateurs de France.
+
+-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me
+semble, et tout a l'heure, vous-meme... etiez fort severe a l'egard de
+cette pauvre Fosseuse.
+
+-- Severe, moi! s'ecria Marguerite.
+
+-- Dame! j'en appelle a vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions etre
+indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous
+aimez, moi dans les chasses que j'aime.
+
+-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents.
+
+-- Oh! j'etais bien sur de votre coeur, ma mie.
+
+-- C'est que vous me connaissez, sire.
+
+-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- La separer des autres filles?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Lui donner votre medecin a vous?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et pas de garde. Les medecins sont discrets par etat, les gardes sont
+bavardes par habitude.
+
+-- C'est vrai, sire.
+
+-- Et si par malheur ce qu'on dit etait vrai, et que reellement la pauvre
+fille eut ete faible et eut succombe....
+
+Henri leva les yeux au ciel.
+
+-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res
+fragilis mulier_, comme dit l'Evangile.
+
+-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir
+pour les autres femmes.
+
+-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous etes, en verite, un modele
+de perfection et....
+
+-- Et?
+
+-- Et je vous baise les mains.
+
+-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de
+vous seul que je fais un pareil sacrifice.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frere de France
+aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute:
+_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple,
+sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.
+
+Et Henri baisa la main a moitie glacee de Marguerite.
+
+-- Puis s'arretant sur le seuil de la porte:
+
+-- Mille tendresses de ma part a Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous
+d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse;
+peut-etre ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-etre meme jamais... ces
+loups sont de mauvaises betes; venez, que je vous embrasse, ma mie.
+
+Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant
+stupefaite de tout ce qu'elle venait d'entendre.
+
+
+
+
+XLIX
+
+L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE
+
+
+Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet.
+
+Chicot etait encore tout agite des craintes de l'explication.
+
+-- Eh bien! Chicot, fit Henri.
+
+-- Eh bien! sire, repondit Chicot.
+
+-- Tu ne sais pas ce que la reine pretend?
+
+-- Non.
+
+-- Elle pretend que ton maudit latin va troubler tout notre menage.
+
+-- Eh! sire, s'ecria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout
+sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin declame comme d'un morceau
+de latin ecrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois
+reussir a devorer l'autre.
+
+-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte.
+
+-- A la bonne heure!
+
+-- J'ai bien autre chose a faire, ma foi, que de penser a cela.
+
+-- Votre Majeste prefere se divertir, hein?
+
+-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mecontent du ton avec lequel Chicot
+avait prononce ce peu de paroles; oui, Ma Majeste aime mieux se divertir.
+
+-- Pardon, mais je gene peut-etre Votre Majeste.
+
+-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les epaules, je t'ai deja dit
+que ce n'etait pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout
+amour, toute guerre, toute politique.
+
+Le regard du roi etait si doux, son sourire si caressant, que Chicot se
+sentit tout enhardi.
+
+-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il.
+
+-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du
+Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles!
+
+-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les
+Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard?
+En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises.
+
+-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es
+ambassadeur, que tu representes le roi Henri III, que le roi Henri III est
+frere de madame Marguerite, et que par consequent devant toi, par
+convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les
+femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point
+habitue aux ambassadeurs, mon fils.
+
+En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonca d'une voix
+haute:
+
+-- M. l'ambassadeur d'Espagne.
+
+Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi.
+
+-- Ma foi, dit Henri, voila un dementi auquel je ne m'attendais pas.
+L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici?
+
+-- Oui, repeta Chicot, que diable vient-il faire ici?
+
+-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-etre notre voisin l'Espagnol a-
+t-il quelque demele de frontiere a discuter avec moi.
+
+-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un veritable
+ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi....
+
+-- L'ambassadeur de France ceder le terrain a l'Espagnol, et cela en
+Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de
+livres, Chicot, et t'y installe.
+
+-- Mais de la j'entendrai tout malgre moi, sire.
+
+-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien a cacher, moi. A
+propos, vous n'avez plus rien a me dire de la part du roi votre maitre,
+monsieur l'ambassadeur?
+
+-- Non, sire, plus rien absolument.
+
+-- C'est cela, tu n'as plus qu'a voir et a entendre alors, comme font tous
+les ambassadeurs de la terre; tu seras donc a merveille dans ce cabinet
+pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes
+oreilles, mon cher Chicot.
+
+Puis il ajouta:
+
+-- D'Aubiac, dis a mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur
+d'Espagne.
+
+Chicot, en entendant cet ordre, se hata d'entrer dans le cabinet des
+livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie a personnages.
+
+Un pas lent et compasse retentit sur le parquet sonore: c'etait celui de
+l'ambassadeur de S.M. Philippe II.
+
+Lorsque les preliminaires consacres aux details d'etiquette furent acheves
+et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le
+Bearnais s'entendait fort bien a donner audience:
+
+-- Puis-je parler librement a Votre Majeste? demanda l'envoye dans la
+langue espagnole, que tout Gascon ou Bearnais peut comprendre comme celle
+de son pays, a cause des analogies eternelles.
+
+-- Vous pouvez parler, monsieur, repondit le Bearnais.
+
+Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'interet etait grand pour lui.
+
+-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la reponse de S.M. catholique.
+
+-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la reponse, c'est qu'il y a eu demande.
+
+-- Touchant quel sujet? demanda Henri.
+
+-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.
+
+-- Ma foi, je suis tres oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles
+etaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.
+
+-- Mais a propos des envahissements des princes lorrains en France.
+
+-- Oui, et particulierement a propos de ceux de mon compere de Guise. Fort
+bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.
+
+-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maitre, bien que sollicite de
+signer un traite d'alliance avec la Lorraine, a regarde une alliance avec
+la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus
+avantageuse.
+
+-- Oui, tranchons le mot, dit Henri.
+
+-- Je serai franc avec Votre Majeste, sire, car je connais les intentions
+du roi mon maitre a l'egard de Votre Majeste.
+
+-- Et moi, puis-je les connaitre?
+
+-- Sire, le roi mon maitre n'a rien a refuser a la Navarre.
+
+Chicot colla son oreille a la tapisserie, tout en se mordant le bout du
+doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.
+
+-- Si l'on n'a rien a me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis
+demander.
+
+-- Tout ce qu'il plaira a Votre Majeste, sire.
+
+-- Diable!
+
+-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.
+
+-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!
+
+-- Sa Majeste le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allie a l'aise; la
+proposition que je vais faire a Votre Majeste en temoignera.
+
+-- J'ecoute, dit Henri.
+
+-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie juree; il la
+repudie pour soeur, du moment ou il la couvre d'opprobre, cela est
+constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon a Votre
+Majeste d'aborder ce sujet si delicat....
+
+-- Abordez, abordez.
+
+-- Les injures du roi de France sont publiques; la notoriete les consacre.
+
+Henri fit un mouvement de denegation.
+
+-- Il y a notoriete, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits;
+je me repete donc, sire: le roi de France repudie madame Marguerite pour
+sa soeur, puisqu'il tend a la deshonorer en la faisant fouiller par un
+capitaine de ses gardes.
+
+-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, ou voulez-vous en venir?
+
+-- Rien de plus facile, en consequence, a Votre Majeste, de repudier pour
+femme celle que son frere repudie pour soeur.
+
+Henri regarda vers la tapisserie derriere laquelle Chicot, l'oeil effare,
+attendait, tout palpitant, le resultat d'un si pompeux debut.
+
+-- La reine repudiee, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de
+Navarre et le roi d'Espagne....
+
+Henri salua.
+
+-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici
+comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et
+Sa Majeste elle-meme epouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre
+Majeste.
+
+Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Bearnais, un frisson
+d'epouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir a l'horizon sa
+fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et
+mourir le sceptre et la fortune des Valois.
+
+L'Espagnol, impassible et glace, ne voyait rien, lui, que les instructions
+de son maitre.
+
+Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, apres cet
+instant, le roi de Navarre reprit:
+
+-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.
+
+-- Sa Majeste, se hata de dire le negociateur orgueilleux qui comptait sur
+une acceptation d'enthousiasme, Sa Majeste le roi d'Espagne ne se propose
+de soumettre a Votre Majeste qu'une seule condition.
+
+-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.
+
+-- En aidant Votre Majeste contre les princes lorrains, c'est-a-dire en
+ouvrant le chemin du trone a Votre Majeste, mon maitre desirerait se
+faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles
+monseigneur le duc d'Anjou mord, a cette heure, a pleines dents. Votre
+Majeste comprend bien que c'est toute preference donnee a elle par mon
+maitre, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses allies
+naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le
+duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est
+raisonnable et douce: Sa Majeste le roi d'Espagne s'alliera a vous par un
+double mariage; il vous aidera a... -- l'ambassadeur chercha un instant le
+mot propre, -- a succeder au roi de France, et vous lui garantirez les
+Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre
+Majeste, regarder ma negociation comme heureusement accomplie.
+
+Un silence, plus profond encore que le premier, succeda a ces paroles,
+afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la reponse
+que l'ange exterminateur attendait pour frapper ca ou la, sur la France ou
+sur l'Espagne.
+
+Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.
+
+-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voila la reponse que vous etes
+charge de m'apporter.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Rien autre chose avec?
+
+-- Rien autre chose.
+
+-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majeste le roi d'Espagne.
+
+-- Vous refusez la main de l'infante! s'ecria l'Espagnol, avec un
+saisissement pareil a celui que cause la douleur d'une blessure a laquelle
+on ne s'attend pas.
+
+-- Honneur bien grand, monsieur, repondit Henri en relevant la tete, mais
+que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir epouse une fille de
+France.
+
+-- Oui, mais cette premiere alliance vous approchait du tombeau, sire; la
+seconde vous approche du trone.
+
+-- Precieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je
+n'acheterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi!
+monsieur je tirerais l'epee contre le roi de France, mon beau-frere, pour
+l'Espagnol etranger; quoi! j'arreterais l'etendard de France dans son
+chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Leon
+achever l'oeuvre qu'il a commencee; quoi! je ferais tuer des freres par
+des freres; j'amenerais l'etranger dans ma patrie! Monsieur, ecoutez bien
+ceci: j'ai demande a mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de
+Guise, qui sont des factieux avides de mon heritage, mais non contre le
+duc d'Anjou, mon beau-frere, mais non contre le roi Henri III, mon ami;
+mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises,
+dites-vous, vous leur preterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et
+sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi
+d'Espagne veut reconquerir les Flandres qui lui echappent; qu'il fasse ce
+qu'a fait son pere Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France
+pour aller reclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi
+Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a
+fait le roi Francois Ier. Je veux le trone de France, dit Sa Majeste
+catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide a le
+conquerir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgre
+toutes les majestes du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites a mon
+frere Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je
+lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul
+instant capable de les accepter.
+
+Adieu, monsieur.
+
+[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.]
+
+L'ambassadeur demeurait stupefait; il balbutia:
+
+-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins depend
+d'une mauvaise parole.
+
+-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre
+ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si legere, que je
+ne la sentirais meme pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs,
+a ce moment-la, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille.
+
+Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maitre que j'ai des
+ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu.
+
+Et le Bearnais, redevenant, non pas lui-meme, mais l'homme que l'on
+connaissait en lui, apres s'etre un instant laisse dominer par la chaleur
+de son heroisme, le Bearnais, souriant avec courtoisie, reconduisit
+l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet.
+
+
+
+
+L
+
+LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE
+
+
+Chicot etait plonge dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point,
+Henri reste seul, a sortir de son cabinet.
+
+Le Bearnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'epaule.
+
+-- Eh bien, maitre Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois
+tire?
+
+-- A merveille, sire, repliqua Chicot encore etourdi. Mais, en verite,
+pour un roi qui ne recoit pas souvent d'ambassadeurs, il parait que, quand
+vous les recevez, vous les recevez bons.
+
+-- C'est pourtant mon frere Henri qui me vaut ces ambassadeurs-la.
+
+-- Comment cela, sire?
+
+-- Oui, s'il ne persecutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres
+ne songeraient pas a la persecuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne
+n'avait pas su l'injure publique faite a la reine de Navarre, quand un
+capitaine des gardes a fouille sa litiere, crois-tu qu'on viendrait me
+proposer de la repudier?
+
+-- Je vois avec bonheur, sire, repondit Chicot, que tout ce que l'on
+tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui
+existe entre vous et la reine.
+
+-- Eh! mon ami, l'interet qu'on a a nous brouiller est clair....
+
+-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si penetrant que vous le
+croyez.
+
+-- Sans doute, tout ce que desire mon frere Henri, c'est que je repudie sa
+soeur.
+
+-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne
+croyais pas venir a si bonne ecole.
+
+-- Tu sais qu'on a oublie de me payer la dot de ma femme, Chicot.
+
+-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais.
+
+-- Que cette dot se composait de trois cent mille ecus d'or.
+
+-- Joli denier.
+
+-- Et de plusieurs villes de surete, et, entre ces villes, celle de
+Cahors.
+
+-- Jolie ville, mordieu!
+
+-- J'ai reclame, non pas mes trois cent mille ecus d'or, tout pauvre que
+je suis, je me pretends plus riche que le roi de France, mais Cahors.
+
+-- Ah! vous avez reclame Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien
+fait, et a votre place, j'eusse fait comme vous.
+
+-- Et voila pourquoi, dit le Bearnais avec son fin sourire, voila
+pourquoi... Comprends-tu maintenant?
+
+-- Non, le diable m'emporte!
+
+-- Voila pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je
+la repudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par
+consequent plus de trois cent mille ecus, plus de villes, et surtout plus
+de Cahors. C'est une facon comme une autre d'eluder sa parole, et mon
+frere de Valois est fort adroit a ces sortes de pieges.
+
+-- Vous aimeriez cependant fort a tenir cette place, n'est-ce pas, sire?
+dit Chicot.
+
+-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royaute de Bearn? une pauvre
+petite principaute que l'avarice de mon beau-frere et de ma belle-mere ont
+tellement rognee, que le titre de roi qui y est attache est devenu un
+titre ridicule.
+
+-- Oui, tandis que Cahors ajoute a cette principaute....
+
+-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion.
+
+-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous
+soyez brouille ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la
+remettra jamais, et a moins que vous ne la preniez....
+
+-- Oh! s'ecria Henri, je la prendrais bien, si elle n'etait si forte, et
+surtout si je ne haissais la guerre.
+
+-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot.
+
+Henri arma son visage d'une impenetrable naivete.
+
+-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armee...
+que je n'ai pas.
+
+-- Ecoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des
+douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre
+Cahors, ou est M. de Vezin, il faudrait etre un Annibal ou un Cesar, et
+Votre Majeste....
+
+-- Eh bien! Ma Majeste?... demanda Henri avec son narquois sourire.
+
+-- Votre Majeste l'a dit, elle n'aime pas la guerre.
+
+Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de melancolie;
+mais, comprimant aussitot ce mouvement involontaire, il lissa de sa main
+noircie par le hale sa barbe brune, en disant:
+
+-- Jamais je n'ai tire l'epee, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je
+suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un
+contraste singulier, j'aime a m'entretenir de choses de guerre: c'est de
+mon sang cela. Saint Louis, mon ancetre, avait ce bonheur, qu'etant pieux
+d'education et doux de nature, il devenait a l'occasion un rude jouteur de
+lance, une vaillante epee. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin,
+qui est un Cesar et un Annibal, lui.
+
+-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser,
+mais encore vous inquieter. Je ne vous ai parle de M. de Vezin que pour
+eteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des
+affaires eussent pu faire naitre dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est
+si bien defendue et si bien gardee, parce que c'est la clef du Midi.
+
+-- Helas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien!
+
+-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie a la securite
+de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posseder greniers, celliers, coffres-
+forts, granges, logements et relations; posseder Cahors, c'est avoir tout
+pour soi; ne point posseder Cahors, c'est avoir tout contre soi.
+
+-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voila pourquoi
+j'avais si grande envie de posseder Cahors, que j'ai dit a ma pauvre mere
+d'en faire une des conditions _sine qua non_ de mon mariage. Tiens! voila
+que je parle latin a present. Cahors etait donc l'apanage de ma femme: on
+me l'avait promis, on me le devait.
+
+-- Sire, devoir et payer... fit Chicot.
+
+-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien differentes, mon
+ami, de sorte que ton opinion, a toi, est que l'on ne me paiera point.
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Diable! fit Henri.
+
+-- Et franchement... continua Chicot.
+
+-- Eh bien!
+
+-- Franchement, on aura raison, sire.
+
+-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami?
+
+-- Parce que vous n'avez pas su faire votre metier de roi, epouseur d'une
+fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot
+d'abord et remettre vos villes ensuite.
+
+-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc
+pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marie que
+l'on veut egorger la nuit meme de ses noces ne songe pas tant a sa dot
+qu'a sa vie.
+
+-- Bon! fit Chicot; mais depuis?
+
+-- Depuis? demanda Henri.
+
+-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter
+de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il
+fallait, au lieu de faire l'amour, negocier. C'est moins amusant, je le
+sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en verite, sire, autant
+pour le roi mon maitre que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri
+de Navarre un allie fort, Henri de France serait plus fort que tout le
+monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se reunir
+dans un meme interet politique, quitte a debattre leurs interets religieux
+apres; catholiques et protestants, c'est-a-dire les deux Henri, feraient a
+eux deux trembler le genre humain.
+
+-- Oh! moi, dit Henri avec humilite, je n'aspire a faire trembler
+personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-meme... Mais tiens, Chicot,
+ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas
+Cahors, eh bien! je m'en passerai.
+
+-- C'est dur, mon roi!
+
+-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-meme que jamais Henri ne me rendra
+cette ville.
+
+-- Je le pense, sire, j'en suis sur, et cela pour trois raisons.
+
+-- Dis-les-moi, Chicot.
+
+-- Volontiers. La premiere, c'est que Cahors est une ville de bon produit;
+que le roi de France aimera mieux se la reserver que de la donner a qui
+que ce soit.
+
+-- Ce n'est pas tout a fait honnete cela, Chicot.
+
+-- C'est royal, sire.
+
+-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plait?
+
+-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des
+animaux.
+
+-- Je me souviendrai de ce que tu me dis la, mon bon Chicot, si jamais je
+me fais roi. Ta seconde raison, mon fils?
+
+-- La voici: madame Catherine....
+
+-- Elle se mele donc toujours de politique, ma bonne mere Catherine?
+interrompit Henri.
+
+-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille a Paris qu'a
+Nerac, pres d'elle que pres de vous.
+
+-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle maniere,
+madame Catherine.
+
+-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire.
+
+-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais
+songe a cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de
+France, au besoin, est un otage. Eh bien?
+
+-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du
+sejour. Nerac est une ville fort agreable, qui possede un parc charmant et
+des allees comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privee
+de ressources, s'ennuiera a Nerac, et regrettera le Louvre.
+
+-- J'aime mieux ta premiere raison, Chicot, dit Henri en secouant la tete.
+
+-- Alors je vais vous dire la troisieme.
+
+Entre le duc d'Anjou qui cherche a se faire un trone et qui remue la
+Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et
+qui remuent la France; entre Sa Majeste le roi d'Espagne, qui voudrait
+tater de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de
+Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain equilibre.
+
+-- En verite! moi, sans poids.
+
+-- Justement. Voyez plutot la republique suisse. Devenez puissant, c'est-
+a-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un
+contrepoids, vous serez un poids.
+
+-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-la, Chicot, et elle est parfaitement
+bien deduite. Tu es veritablement clerc, Chicot.
+
+-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatte, quoi qu'il en
+eut, du compliment, et se laissant aller a cette bonhomie royale a
+laquelle il n'etait point accoutume.
+
+[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. --
+PAGE 93.]
+
+-- Voila donc l'explication de ma situation? dit Henri.
+
+-- Complete, sire.
+
+-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui esperais
+toujours, comprends-tu?
+
+-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil a vous donner, c'est de cesser
+d'esperer, au contraire!
+
+-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette creance du roi de France, ce que
+je fais pour ceux de mes metayers qui ne peuvent me solder le fermage; je
+mets un P a cote de leur nom.
+
+-- Ce qui veut dire paye.
+
+-- Justement.
+
+-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir.
+
+Henri soupira.
+
+-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut
+vivre en Bearn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.
+
+-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous etes un prince sage, un
+roi philosophe... Mais quel est ce bruit?
+
+-- Du bruit? ou cela?
+
+-- Mais dans la cour, ce me semble.
+
+-- Regarde par la fenetre, mon ami, regarde.
+
+Chicot s'approcha de la croisee.
+
+-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutres.
+
+-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant.
+
+-- Votre Majeste a ses pauvres?
+
+-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charite? Pour n'etre point
+catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chretien.
+
+-- Bravo! sire.
+
+-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumone, puis nous
+remonterons souper.
+
+-- Sire, je vous suis.
+
+-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, pres de mon epee, vois-tu?
+
+-- Je la tiens, sire....
+
+-- A merveille.
+
+Ils descendirent donc: la nuit etait venue. Le roi, tout en marchant,
+paraissait soucieux, preoccupe.
+
+Chicot le regardait et s'attristait de cette preoccupation.
+
+-- Ou diable ai-je eu l'idee, se disait-il a lui-meme, d'aller porter
+politique a ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en verite!
+Absurde belitre que je suis, va!
+
+Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de
+mendiants qui avait ete signale par Chicot.
+
+C'etait, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de
+costumes differents; des gens qu'un inhabile observateur eut remarques a
+leur voix, a leur pas, a leurs gestes, pour des bohemiens, des etrangers,
+des passants insolites, et qu'un observateur eut reconnus, lui, pour des
+gentilshommes deguises.
+
+Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe.
+
+Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe.
+
+Ils vinrent alors le saluer, chacun a son tour, avec un air d'humilite qui
+n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adresse au
+roi lui seul, comme pour lui dire:
+
+-- Sous l'enveloppe le coeur brule.
+
+Henri repondit par un signe de tete, puis introduisant l'index et le pouce
+dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une piece.
+
+-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire?
+
+-- Oui, mon ami, je le sais.
+
+-- Peste! vous etes riche.
+
+-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces
+pieces d'or me servent a deux aumones? Je suis pauvre, au contraire,
+Chicot, et je suis force de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui
+dure.
+
+-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pieces sont
+des moities de pieces coupees avec des dessins capricieux.
+
+-- Oh! je suis comme mon frere de France, qui s'amuse a decouper des
+images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, a rogner
+mes ducats. Un Bearnais pauvre et honnete est industrieux comme un juif.
+
+-- C'est egal, sire, dit Chicot en secouant la tete, car il devinait
+quelque nouveau mystere cache la-dessous; c'est egal, voila une singuliere
+facon de faire l'aumone.
+
+-- Tu ferais autrement, toi?
+
+-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de separer chaque piece, je la
+donnerais entiere en disant: Voila pour deux!
+
+-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire
+du bien.
+
+-- Enfin! murmura Chicot, resumant par ce mot, qui est la quintessence de
+toutes les philosophies, son opposition aux idees bizarres du roi.
+
+Henri prit donc une demi-piece d'or dans la bourse, et, se placant devant
+le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son
+maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans
+l'interroger du regard.
+
+-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant.
+
+-- Combien? demanda le roi.
+
+-- Cinq cents.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la piece et en prit une autre dans la bourse.
+
+Le mendiant salua plus bas encore que la premiere fois, et s'eloigna.
+
+Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilite.
+
+-- Auch, dit-il en saluant.
+
+-- Combien?
+
+-- Trois cent cinquante.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la seconde piece, et en prit une autre dans la
+bourse.
+
+Le second disparut comme le premier. Un troisieme s'approcha et salua.
+
+-- Narbonne, dit-il.
+
+-- Combien?
+
+-- Huit cents.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la troisieme piece et en prit une autre dans la
+bourse.
+
+-- Montauban, dit un quatrieme.
+
+-- Combien?
+
+-- Six cents.
+
+-- Cahors.
+
+Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcerent un nom, recurent
+l'etrange aumone, et accuserent un chiffre dont le total monta a huit
+mille.
+
+A chacun d'eux Henri repondit: Cahors, sans qu'une seule fois
+l'accentuation de sa voix variat dans la prononciation du mot.
+
+La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pieces dans la bourse,
+plus de mendiants dans la cour.
+
+-- Voila, dit Henri.
+
+-- C'est tout, sire?
+
+-- Oui, j'ai fini.
+
+Chicot tira le roi par la manche.
+
+-- Sire? dit-il.
+
+-- Eh bien!
+
+-- M'est-il permis d'etre curieux?
+
+-- Pourquoi pas? La curiosite est chose naturelle.
+
+-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur repondiez-vous?
+
+Henri sourit.
+
+-- C'est qu'en verite, tout est mystere ici.
+
+-- Tu trouves?
+
+-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumone de cette facon.
+
+-- C'est l'habitude a Nerac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque
+ville a son usage.
+
+-- Singulier usage, sire.
+
+-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que
+tu vois courent le pays pour recevoir des aumones; mais ils sont tous
+d'une ville differente.
+
+-- Apres, sire?
+
+-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au meme, ils me disent le
+nom de leur ville; de cette facon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis
+repartir egalement mes bienfaits et je suis utile a tous les malheureux de
+toutes les villes de mon Etat.
+
+-- Voila qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent;
+mais pourquoi a tous repondez-vous Cahors?
+
+-- Ah! repliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joue; je leur
+ai repondu: Cahors?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Tu crois?
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parle de Cahors j'ai toujours
+ce mot a la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne
+peut avoir et qu'on desire ardemment: on y songe, et on les nomme en y
+songeant.
+
+-- Hum! fit Chicot en regardant avec defiance du cote par ou les mendiants
+avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire;
+il y a encore, outre cela....
+
+-- Comment! il y a encore quelque chose?
+
+-- Il y a ce chiffre que chacun prononcait, et qui, additionne, fait un
+total de plus de huit mille.
+
+-- Ah! quant a ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris,
+a moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divises par
+corporations, a moins qu'ils n'aient accuse le chiffre des membres de
+chacune de ces corporations, ce qui me parait probable.
+
+-- Sire! sire!
+
+-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, a mon avis, comme de
+manger et de boire. Nous chercherons a table, et tu verras que si mes
+pistoles sont rognees, mes bouteilles sont pleines.
+
+Le roi siffla un page et demanda son souper.
+
+Puis, passant familierement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans
+son cabinet, ou le souper etait servi.
+
+En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les
+fenetres et ne vit pas de lumiere.
+
+-- Page, dit-il, Sa Majeste la reine n'est-elle point au logis?
+
+-- Sa Majeste, repondit le page, est allee voir mademoiselle de
+Montmorency, que l'on dit fort malade.
+
+-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur.
+Viens souper, Chicot, viens.
+
+
+
+
+LI
+
+LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE
+
+
+Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la
+pensee ni sur le coeur, et quand il etait dans ces dispositions d'esprit,
+c'etait un excellent convive que le Bearnais.
+
+[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.]
+
+Quant a Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquietude
+qui l'avait pris a l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait
+suivi dans la cour, qui s'etait augmente a la distribution de l'or aux
+mendiants, et qui ne l'avait pas quitte depuis.
+
+Henri avait voulu que son compere Chicot soupat seul a seul avec lui; a la
+cour du roi Henri, il s'etait toujours senti un grand faible pour Chicot,
+un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit;
+et Chicot, de son cote, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants a mot
+d'ordre et les pieces d'or rognees, Chicot avait une grande sympathie pour
+le roi de Navarre.
+
+Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon
+convive, Chicot resolut de se menager un peu, lui, de facon a ne rien
+laisser passer de ce que la liberte du repas et la chaleur des vins
+inspiraient de saillies au Bearnais.
+
+Henri but sec, et il avait une facon d'entrainer ses convives qui ne
+permettait guere a Chicot de rester en arriere de plus d'un verre de vin
+sur trois.
+
+-- Mais c'etait, on le sait, une tete de fer que la tete de mons Chicot.
+
+Quant a Henri de Navarre, tous ces vins etaient vins de pays, disait-il,
+et il les buvait comme petit-lait.
+
+Tout cela etait assaisonne de force compliments qu'echangeaient entre eux
+les deux convives.
+
+-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est
+aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans
+cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne!
+
+-- Si ma femme etait ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je
+vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle
+partie de ma vie est celle que tu ne vois pas.
+
+-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majeste.
+
+Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant.
+
+-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on pretend que je regne beaucoup plus
+sur mes sujettes que sur mes sujets.
+
+-- C'est la verite, sire, et pourtant cela m'etonne.
+
+-- En quoi, mon compere?
+
+-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les
+grands rois.
+
+-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que
+remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour a prendre,
+c'est toujours le plus rapproche de moi; si c'est du vin que je choisis,
+c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta sante, Chicot!
+
+-- Sire, vous me faites honneur, repondit Chicot, en vidant son verre
+jusqu'a la derniere goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui
+semblait penetrer au plus profond de la pensee.
+
+-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles
+dans mon menage, compere!
+
+-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous
+adorent, sire!
+
+-- Elles sont mes voisines, Chicot.
+
+-- Eh! eh! sire, il resulte de cet axiome que si vous habitiez Saint-
+Denis, au lieu d'habiter Nerac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi
+tranquille qu'il le fait.
+
+Henri s'assombrit.
+
+-- Le roi! que me dites-vous la, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi!
+est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je desire Cahors,
+c'est vrai, mais parce que Cahors est a ma porte: toujours mon systeme,
+Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois leve, je ne me sens plus
+desireux de rien.
+
+-- Ventre de biche! sire, repondit Chicot, cette ambition des choses a la
+portee de la main ressemble fort a celle de Cesar Borgia, qui cueillait un
+royaume ville a ville, disant que l'Italie etait un artichaut qu'il
+fallait manger feuille a feuille.
+
+-- Ce Cesar Borgia n'etait pas un si mauvais politique, ce me semble,
+compere, dit Henri.
+
+-- Non, mais c'etait un fort dangereux voisin et un fort mechant frere.
+
+-- Ah ca! mais me compareriez-vous a un fils de pape, moi chef des
+huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur.
+
+-- Sire, je ne vous compare a personne.
+
+-- Pour quelle raison?
+
+-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera
+a un autre qu'a vous-meme. Vous etes ambitieux, sire.
+
+-- Quelle bizarrerie! fit le Bearnais; voila un homme qui, a toute force,
+veut me forcer de desirer quelque chose.
+
+-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je desire de tout mon coeur
+que Votre Majeste ne desire rien.
+
+-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle a Paris? n'est-ce pas?
+
+-- Rien, sire.
+
+-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi.
+
+-- Si votre Majeste me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne
+demande pas mieux que de lui donner huit jours.
+
+-- Huit jours: eh bien, soit, compere: dans huit jours vous me connaitrez
+comme un frere. Buvons, Chicot.
+
+-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commencait a renoncer a la
+pretention qu'il avait eue d'abord de griser le roi.
+
+-- Alors, je vous quitte, compere, dit Henri; un homme ne doit plus rester
+a table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je.
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de
+douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot?
+
+-- Pas beaucoup, sire; et vous?
+
+-- J'en suis passionne, moi, depuis mon sejour a la cour du roi Charles
+IX.
+
+-- Pourquoi Votre Majeste me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime
+la chasse? demanda Chicot.
+
+-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi.
+
+-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais....
+
+-- Oh! compere, soyez tranquille, cette chasse est faite pour rejouir les
+yeux et le coeur de tout homme d'epee. Je suis bon chasseur, Chicot, et je
+tiens a ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez
+me connaitre, dites-vous?
+
+-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands desirs, je l'avoue.
+
+-- Eh bien! c'est un cote sous lequel vous ne m'avez pas encore etudie.
+
+-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi.
+
+-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous derange.
+
+-- Quelque affaire importante, sire.
+
+-- Une affaire! a moi! lorsque je suis a table! Il est etonnant, ce cher
+Chicot, pour se croire toujours a la cour de France. Chicot, mon ami,
+sache une chose, c'est qu'a Nerac....
+
+-- Eh bien! sire?
+
+-- Quand on a bien soupe, l'on se couche.
+
+-- Mais ce page?
+
+-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires?
+
+-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher.
+
+Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hote.
+
+Cette hate a le renvoyer parut suspecte a Chicot, a qui toute chose
+d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commencait a
+paraitre suspecte. Il resolut donc de ne sortir du cabinet que le plus
+tard qu'il pourrait.
+
+-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est etonnant, sire.
+
+Le Bearnais sourit.
+
+-- Qu'y a-t-il d'etonnant, compere?
+
+-- Ventre de biche! la tete me tourne. Tant que j'etais assis, cela allait
+a merveille; mais, a cette heure que je suis leve, brrr.
+
+-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que gouter le vin.
+
+-- Bon! gouter, sire. Vous appelez cela gouter. Bravo, sire. Ah! vous etes
+un rude buveur, et je vous rends hommage, comme a mon seigneur suzerain!
+Bon! vous appelez cela gouter, vous?
+
+-- Chicot, mon ami, dit le Bearnais, essayant de s'assurer, par un de ces
+regards subtils qui n'appartenaient qu'a lui, si Chicot etait
+veritablement ivre, ou faisait semblant de l'etre, Chicot, mon ami, je
+crois que ce que tu as de mieux a faire maintenant, c'est de t'aller
+coucher.
+
+-- Oui, sire, bonsoir, sire.
+
+-- Bonsoir, Chicot, et a demain.
+
+-- Oui, sire, a demain, et Votre Majeste a raison, ce que Chicot a de
+mieux a faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire.
+
+Et Chicot se coucha sur le plancher.
+
+En voyant cette resolution de son convive, Henri jeta un regard vers la
+porte.
+
+Si rapide qu'eut ete ce regard, Chicot le saisit, au passage.
+
+Henri s'approcha de Chicot.
+
+-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'apercois pas d'une
+chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit.
+
+-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas a si peu.
+
+-- Alors tu ne t'apercois pas de deux choses?
+
+-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde?
+
+-- C'est que j'attends quelqu'un.
+
+-- Pour souper? soit! soupons.
+
+Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever.
+
+-- Ventre saint-gris! s'ecria Henri, comme tu as l'ivresse subite,
+compere! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente.
+
+-- Elle! fit Chicot, qui, elle?
+
+-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction a la porte,
+la....
+
+-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit
+Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gate,
+voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais.
+
+-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. La, bien, leve-toi
+et va-t'en, car j'ai une bonne nuit a passer, entends-tu? toute une nuit.
+
+Chicot se leva et gagna la porte en trebuchant.
+
+-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit.
+
+-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien.
+
+-- Et vous, sire....
+
+-- Chuuut!
+
+-- Oui, oui, chuuut!
+
+Et il ouvrit la porte.
+
+-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre.
+Va.
+
+-- Merci, sire.
+
+Et Chicot sortit, apres avoir salue aussi bas que peut le faire un homme
+ivre.
+
+Mais, aussitot la porte refermee derriere lui, toute trace d'ivresse
+disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout a coup, il colla son
+oeil a la large serrure.
+
+Henri etait deja occupe d'ouvrir la porte a l'inconnue que Chicot, curieux
+comme un ambassadeur, voulait connaitre a toute force.
+
+Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra.
+
+Et lorsque cet homme eut ote son chapeau, Chicot reconnut la noble et
+severe figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de
+Henri de Navarre.
+
+-- Ah! diable! fit Chicot, voila qui va surprendre notre amoureux et le
+gener, certes, plus que je ne le genais moi-meme.
+
+Mais le visage de Henri, a cette apparition, n'exprima que la joie; il
+serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dedain et fit
+asseoir Mornay aupres de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant a
+s'approcher de sa maitresse.
+
+Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le
+conseiller; mais tout a coup, et avant que Mornay eut parle, il se leva et
+lui faisant signe d'attendre, il alla a la porte et poussa les verrous
+avec une circonspection qui donna beaucoup a penser a Chicot.
+
+Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres
+que le ministre fit successivement passer sous ses yeux.
+
+Le roi alluma d'autres bougies, et se mit a ecrire et a pointer les cartes
+de geographie.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, voila la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de
+biche! si elles ressemblent toutes a celles-la, Henri de Valois pourra
+bien en passer quelques-unes de mauvaises.
+
+En ce moment, il entendit marcher derriere lui; c'etait le page qui
+gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi.
+
+Dans la crainte d'etre surpris, s'il demeurait plus longtemps aux ecoutes,
+Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre a l'enfant.
+
+D'ailleurs, il n'avait plus rien a apprendre; l'apparition de Duplessis
+lui avait tout dit.
+
+-- Venez avec moi, s'il vous plait, monsieur, dit d'Aubiac, je suis charge
+de vous conduire a votre appartement.
+
+Et il conduisit Chicot au second etage, ou son logis avait ete prepare.
+
+Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitie des lettres composant
+cette enigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir,
+il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant
+aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguiere d'argent,
+sa lumiere azuree sur le fleuve et sur les prairies.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri
+conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout
+est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour
+politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir.
+
+Henri est astucieux, son intelligence touche au genie; il a des
+intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa
+reponse si noble a l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il
+pense, et si meme il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement
+d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi cache, je n'ai pu
+sentir.
+
+Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque
+agent. Ces mendiants n'etaient ni plus ni moins que des gentilshommes
+deguises. Leurs pieces d'or si artistement decoupees sont des gages de
+reconnaissance, des mots d'ordre palpables.
+
+Henri feint d'etre amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupe a faire
+l'amour, il passe ses nuits a travailler avec Mornay, qui ne dort jamais
+et qui ne connait pas l'amour.
+
+Voila ce que j'avais a voir, je l'ai vu.
+
+La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connait et les
+tolere, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-etre de tous a
+la fois. N'etant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des
+capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur
+laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux.
+
+Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait
+bien de ne pas dormir.
+
+Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel
+Dieu, en donnant le genie de l'intrigue, a oublie de donner la vigueur
+d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout
+jeune, il a ete conduit aux armees, on s'accorde a raconter qu'il ne
+pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle.
+
+Heureusement repeta Chicot.
+
+Car dans les temps ou nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme
+avait le bras, cet homme serait le roi du monde.
+
+Il y a bien Guise. Celui-la possede les deux valeurs: il a le bras et
+l'intrigue, lui; mais il a le desavantage d'etre connu pour brave et
+habile, tandis que du Bearnais nul ne se defie.
+
+Moi seul je l'ai devine.
+
+Et Chicot se frotta les mains.
+
+-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant devine, je n'ai plus rien a faire ici,
+moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et
+doucement sortir de la ville.
+
+Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter
+d'avoir en une journee accompli leur mission tout entiere; moi, je l'ai
+fait.
+
+Donc je sortirai de Nerac, et une fois hors de Nerac je galoperai jusqu'en
+France.
+
+Il dit et commenca de rechausser ses eperons, qu'il avait detaches au
+moment de se presenter devant le roi.
+
+
+
+
+LII
+
+DE L'ETONNEMENT QU'EPROUVA CHICOT D'ETRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE
+NERAC
+
+
+Chicot, ayant bien arrete sa resolution de quitter incognito la cour du
+roi de Navarre, commenca de faire son petit paquet de voyage.
+
+Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que
+l'on va plus vite toutes les fois que l'on pese moins.
+
+Assurement, son epee etait la plus lourde portion du bagage qu'il
+emportait.
+
+-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-meme tout
+en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que
+j'ai vu et par consequent de ce que je crains?
+
+Deux jours pour arriver jusqu'a une ville de laquelle un bon gouverneur
+fasse partir des courriers ventre a terre.
+
+Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre
+parle tant et qui l'occupe a si juste titre.
+
+Une fois la, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont
+qu'une certaine mesure.
+
+Je me reposerai donc a Cahors, et les chevaux courront pour moi.
+
+Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la legerete, du sang-froid. Tu
+croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'a la moitie,
+et encore!
+
+Cela dit, Chicot eteignit sa lumiere, ouvrit le plus doucement qu'il put
+sa porte et se mit a sortir a tatons.
+
+C'etait un habile strategiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac,
+jete un regard a droite, un regard a gauche, un regard devant, un regard
+derriere, et reconnu toutes les localites.
+
+Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier,
+la cour.
+
+Mais Chicot n'eut pas plus tot fait quatre pas dans l'antichambre qu'il
+heurta quelque chose qui se dressa aussitot.
+
+Ce quelque chose etait un page couche sur la natte en dehors de la
+chambre, et qui, reveille, se mit a dire:
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir.
+
+Chicot reconnu d'Aubiac.
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais ecartez-vous un peu, s'il
+vous plait, j'ai envie de me promener.
+
+-- Ah! mais, c'est qu'il est defendu de se promener la nuit dans le
+chateau, monsieur Chicot.
+
+-- Pourquoi cela, s'il vous plait, monsieur d'Aubiac?
+
+-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants.
+
+-- Diable!
+
+-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au
+lieu de dormir.
+
+-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant
+sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et
+ambassadeur tres fatigue d'avoir parle latin avec la reine et soupe avec
+le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur;
+laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand desir de me promener.
+
+-- Dans la ville, monsieur Chicot?
+
+-- Oh! non, dans les jardins.
+
+-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus
+defendu que dans la ville.
+
+-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment a vous faire, vous etes
+d'une vigilance bien grande a votre age. Vous n'avez donc rien qui vous
+occupe?
+
+-- Non.
+
+-- Vous n'etes donc ni joueur ni amoureux?
+
+-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour etre amoureux, il
+faut une maitresse.
+
+-- Assurement, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche.
+
+Le page le regardait faire.
+
+-- Cherchez bien dans votre memoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie
+que vous y trouverez quelque femme charmante a qui je vous prie d'acheter
+force rubans et de donner force violons avec ceci.
+
+Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'etaient pas
+rognees comme celles du Bearnais.
+
+-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez
+de la cour de France, vous avez des manieres auxquelles on ne saurait rien
+refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de
+bruit.
+
+Chicot ne se le fit point dire a deux fois, il glissa comme une ombre dans
+le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrive au bas du
+peristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise.
+
+Cet homme fermait la porte par le poids meme de son corps; essayer de
+passer eut ete folie.
+
+-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne
+m'as point prevenu.
+
+Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil tres leger:
+il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantot un bras, tantot une
+jambe; une fois meme il etendit le bras comme un homme qui menace de
+s'eveiller.
+
+Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par
+laquelle, grace a ses longues jambes et a un poignet solide, il put
+s'evader sans passer par la porte.
+
+Il apercut enfin ce qu'il desirait.
+
+C'etait une de ces fenetres cintrees qu'on appelle impostes, et qui etait
+demeuree ouverte, soit pour laisser penetrer l'air, soit parce que le roi
+de Navarre, proprietaire assez peu soigneux, n'avait pas juge a propos
+d'en renouveler les vitres.
+
+Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tatonnant,
+chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le
+pied comme sur des echelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent
+son adresse et sa legerete, sans faire plus de bruit que n'en eut fait une
+feuille seche frolant la muraille sous le souffle du vent d'automne.
+
+Mais l'imposte etait d'une convexite disproportionnee, si bien que
+l'ellipse n'en etait pas egale a celle du ventre et des epaules de Chicot,
+bien que le ventre fut absent et que les epaules, souples comme celles
+d'un chat, semblassent se demettre et se fondre dans les chairs pour
+occuper moins d'espace.
+
+Il en resulta que lorsque Chicot eut passe la tete et une epaule, et lache
+du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre,
+sans pouvoir reculer ni avancer.
+
+Il commenca alors une serie d'efforts dont le premier resultat fut de
+dechirer son pourpoint et d'entamer sa peau.
+
+Ce qui rendait la position plus difficile, c'etait l'epee dont la poignee
+ne voulait point passer, faisant un crampon interieur qui retenait Chicot
+colle sur le chassis de l'imposte.
+
+Chicot reunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie,
+pour detacher l'agrafe de son baudrier, mais c'etait sur cette agrafe
+justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre;
+il reussit a couler son bras derriere son dos et a tirer l'epee du
+fourreau; une fois l'epee tiree, il fut plus facile de trouver, grace a ce
+corps anguleux, un interstice par ou se glissa la poignee, l'epee alla
+donc tomber la premiere sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture
+comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains.
+
+Toute cette lutte de l'homme contre les machoires ferrees de l'imposte ne
+s'etait point executee sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se
+trouva-t-il face a face avec un soldat.
+
+-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda
+celui-ci en lui presentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien.
+
+-- Encore! pensa Chicot.
+
+Puis, songeant a l'interet que lui avait temoigne ce brave homme:
+
+-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun.
+
+-- C'est bien heureux, dit le soldat, je defie que qui que ce soit
+accomplisse un pareil tour sans se casser la tete; en verite, il n'y avait
+que vous pour cela, monsieur Chicot.
+
+-- Mais d'ou diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant
+toujours de passer.
+
+-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai
+demande: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi?
+
+-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on repondu; voila comment je le sais.
+
+-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis tres
+presse, mon ami, tu permettras....
+
+-- Quoi, monsieur Chicot?
+
+-- Que je te quitte et que j'aille a mes affaires.
+
+-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne.
+
+-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi.
+
+-- C'est une raison, je le sais bien; mais....
+
+-- Mais?
+
+-- Vous rentrerez, voila tout, monsieur Chicot.
+
+-- Ah! non.
+
+-- Comment, non!
+
+-- Pas par la du moins, la route est trop mauvaise.
+
+-- Si j'etais un officier au lieu d'etre un soldat, je vous demanderais
+pourquoi vous etes sorti par la; mais cela ne me regarde point; ce qui me
+regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous
+en prie.
+
+Et le soldat mit dans sa priere un tel accent de persuasion, que cet
+accent toucha Chicot. En consequence Chicot fouilla dans sa poche, et en
+tira dix pistoles.
+
+-- Tu es trop menager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que,
+puisque j'ai mis mes habits dans un etat pareil pour etre passe par la, ce
+serait bien pis si j'y repassais; j'acheverais alors de dechirer mes
+habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indecent, dans une cour ou
+il y a tant de jeunes et jolies femmes, a commencer par la reine; laisse-
+moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami.
+
+Et il lui mit les dix pistoles dans la main.
+
+-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite.
+
+Et il empocha l'argent.
+
+Chicot etait dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour
+arriver au palais, c'etait la route opposee a suivre, puisqu'il devait
+sortir par la porte opposee a celle par laquelle il etait entre. Voila
+tout.
+
+La nuit, claire et sans nuages, n'etait pas favorable a une evasion.
+Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, a l'heure
+qu'il etait, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer a
+quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pave pointu de
+la ville, ses souliers ferres resonnaient comme des fers de cheval.
+
+Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tot tourne le coin de la rue,
+qu'il rencontra une patrouille.
+
+Il s'arreta de lui-meme en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant
+de se dissimuler ou de forcer le passage.
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le
+saluant de l'epee, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous
+m'avez tout l'air d'etre egare et de chercher votre chemin.
+
+-- Ah ca! tout le monde me connait donc ici? murmura Chicot. Pardieu!
+voila qui est etrange.
+
+Puis tout haut et de l'air le plus degage qu'il put prendre:
+
+-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais.
+
+-- Vous avez tort, monsieur Chicot, repondit gravement l'officier.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur?
+
+-- Parce qu'un edit tres severe defend aux habitants de Nerac de sortir la
+nuit, a moins d'urgente necessite, sans permission et sans lanterne.
+
+-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'edit ne peut me regarder,
+moi.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Je ne suis point de Nerac.
+
+-- Oui, mais vous etes a Nerac... Habitant ne veut pas dire qui est de...
+habitant veut dire qui demeure a... Or, vous ne nierez pas que vous ne
+demeuriez a Nerac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nerac.
+
+-- Vous etes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis presse.
+Faites donc une petite infraction a votre consigne et laissez-moi passer,
+je vous prie.
+
+-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nerac est une ville tortueuse,
+vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'etre guide;
+permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais.
+
+-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je.
+
+-- Ou allez-vous donc, alors?
+
+-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promene. Nerac est une
+charmante ville pleine d'accidents, a ce qu'il m'a paru; je veux la voir,
+l'etudier.
+
+-- On vous conduira partout ou vous desirerez, monsieur Chicot. Hola!
+trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'otez pas le
+pittoresque de ma promenade; j'aime a aller seul.
+
+-- Vous serez assassine par les voleurs.
+
+-- J'ai mon epee.
+
+-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrete par le
+prevot comme etant arme.
+
+Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilites; il
+prit l'officier a part.
+
+-- Voyons, monsieur, dit-il, vous etes jeune et charmant, vous savez ce
+que c'est que l'amour, un tyran imperieux.
+
+-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute.
+
+-- En bien! l'amour me brule, cornette. J'ai une certaine dame a visiter.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Dans un certain quartier.
+
+-- Jeune?
+
+-- Vingt-trois ans.
+
+-- Belle?
+
+-- Comme les amours.
+
+-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot.
+
+-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors?
+
+-- Dame! il y a urgence, a ce qu'il parait?
+
+-- Urgence, c'est le mot, monsieur.
+
+-- Passez donc.
+
+-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?...
+
+-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez.
+
+-- Vous etes un galant homme, cornette.
+
+-- Monsieur!
+
+-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me
+connaissez-vous?
+
+-- Je vous ai vu au palais avec le roi.
+
+-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'a
+Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau
+trouee au lieu du pourpoint!
+
+Et il serra la main du jeune officier qui lui dit:
+
+-- A propos, de quel cote allez-vous?
+
+-- Du cote de la porte d'Agen.
+
+-- Ne vous egarez pas, surtout.
+
+-- Ne suis-je pas dans le chemin?
+
+-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voila ce que
+je vous souhaite.
+
+-- Merci.
+
+Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais.
+
+Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez a nez avec le guet.
+
+-- Mordieu! quelle ville bien gardee! pensa Chicot.
+
+-- On ne passe pas! cria le prevot d'une voix de tonnerre.
+
+-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je desirerais cependant....
+
+-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par
+un temps si froid? demanda l'officier magistrat.
+
+-- Ah! decidement, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet.
+
+Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin.
+
+-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prevot.
+
+-- Garde a quoi, monsieur le magistrat?
+
+-- Vous vous trompez de route: vous allez du cote des portes.
+
+-- Justement.
+
+-- Alors, je vous arreterai, monsieur Chicot.
+
+-- Non pas, monsieur le prevot; peste! vous feriez un beau coup.
+
+-- Cependant....
+
+-- Approchez, monsieur le prevot, et que vos soldats n'entendent point ce
+que nous allons dire.
+
+Le prevot s'approcha.
+
+-- J'ecoute, dit-il.
+
+-- Le roi m'a donne une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen.
+
+-- Ah! ah! fit le prevot d'un air de surprise.
+
+-- Cela vous etonne?
+
+-- Oui.
+
+-- Cela ne devrait pas vous etonner pourtant, puisque vous me connaissez.
+
+-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi.
+
+Chicot frappa du pied: l'impatience commencait a le gagner.
+
+-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa
+Majeste.
+
+-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur
+Chicot, je ne vous arrete plus.
+
+-- C'est drole, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route,
+mais je roule toujours. Ventre de biche! voila une porte, ce doit etre
+celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors.
+
+Il arriva effectivement a cette porte gardee par une sentinelle qui se
+promenait de long en large, le mousquet sur l'epaule.
+
+-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la
+porte?
+
+-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, repondit la sentinelle avec amenite,
+attendu que je suis simple soldat.
+
+-- Tu me connais, toi aussi! s'ecria Chicot, exaspere.
+
+-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'etais ce matin de garde au palais,
+je vous ai vu causer avec le roi.
+
+-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que le roi m'a donne un message tres presse pour Agen, ouvre-moi
+donc la poterne seulement.
+
+-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les
+clefs, moi.
+
+-- Et qui les a?
+
+-- L'officier de service.
+
+Chicot soupira.
+
+-- Et ou est l'officier de service? demanda-t-il.
+
+-- Oh! ne vous derangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui
+alla reveiller dans son poste l'officier endormi.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tete par sa lucarne.
+
+-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte
+pour sortir en plaine.
+
+ [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.]
+
+-- Ah! monsieur Chicot, s'ecria l'officier, pardon, desole de vous faire
+attendre; excusez-moi, je suis a vous, je descends.
+
+Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage.
+
+-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une
+lanterne que ce Nerac, et je suis donc la chandelle, moi!
+
+L'officier parut sur la porte.
+
+-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avancant en grande hate, je
+dormais.
+
+-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela;
+seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi,
+malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi
+me connait?
+
+-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majeste au palais.
+
+-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez
+vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins.
+
+-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est.
+
+-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commande d'aller lui
+faire cette nuit une commission a Agen; or, cette porte est celle d'Agen,
+n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur Chicot.
+
+-- Elle est fermee?
+
+-- Comme vous voyez.
+
+-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie.
+
+-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte a M.
+Chicot, vite, vite, vite!
+
+Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de
+l'eau apres cinq minutes d'immersion.
+
+La porte grinca sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui
+entrevoyait derriere cette porte toutes les delices de la liberte.
+
+Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voute.
+
+-- Adieu, dit-il, merci.
+
+-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage!
+
+Et Chicot fit encore un pas vers la porte.
+
+-- A propos, etourdi que je suis! cria l'officier en courant apres Chicot
+et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous
+demander votre passe.
+
+-- Comment! ma passe?
+
+-- Certainement; vous etes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez
+ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez
+bien, d'une ville comme Nerac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi
+l'habite.
+
+-- Et de qui doit etre signee cette passe?
+
+-- Du roi lui-meme. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine,
+il n'aura pas oublie de vous donner une passe.
+
+-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot
+l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'echouer, et la colere lui
+suggerait cette mauvaise pensee de tuer l'officier, le concierge, et de
+fuir par la porte ouverte, au risque d'etre poursuivi dans sa fuite par
+cent coups d'arquebuse.
+
+-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me
+faites l'honneur de me dire, mais reflechissez que si le roi vous a donne
+cette commission....
+
+-- En personne, monsieur, en personne!
+
+-- Raison de plus. Sa Majeste sait donc que vous allez sortir....
+
+-- Ventre de biche! s'ecria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. --
+J'aurai donc une carte de sortie a remettre demain matin a M. le
+gouverneur de la place.
+
+-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?....
+
+-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur
+Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes
+purement et simplement si je manquais a la mienne.
+
+Chicot commencait a caresser la poignee de son epee avec un mauvais
+sourire, lorsque se retournant, il s'apercut que la porte etait obstruee
+par une ronde exterieure, laquelle se trouvait la justement pour empecher
+Chicot de passer, eut-il tue le lieutenant, la sentinelle et le concierge.
+
+-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joue, je suis un sot,
+j'ai perdu.
+
+Et il tourna les talons.
+
+-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier.
+
+-- Ce n'est pas la peine, merci, repliqua Chicot.
+
+Chicot revint sur ses pas, mais il n'etait point au bout de son martyre.
+
+Il rencontra le prevot, qui lui dit:
+
+-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc deja fait votre commission?
+peste! c'est a faire a vous, vous etes leste!
+
+Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria:
+
+-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Etes-vous
+content de Nerac, monsieur Chicot?
+
+Enfin, le soldat du peristyle, toujours en sentinelle a la meme place, lui
+lacha sa derniere bordee:
+
+-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal
+raccommode, et vous etes, Dieu me pardonne, plus dechire encore qu'en
+sortant.
+
+Chicot ne voulut pas risquer de se depouiller comme un lievre en repassant
+par la filiere de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de
+s'endormir.
+
+Par hasard, ou plutot par charite, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra
+penaud et humilie dans le palais.
+
+Sa mine effaree toucha le page, toujours a son poste.
+
+-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef
+de tout cela?
+
+-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot.
+
+-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu a vous garder.
+
+-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti!
+
+-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'etait un secret d'Etat.
+
+-- Mais je t'ai paye, scelerat?
+
+-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher
+monsieur Chicot.
+
+Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage.
+
+
+
+
+LIII
+
+LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE
+
+
+En quittant le roi, Marguerite s'etait rendue a l'instant meme a
+l'appartement des filles d'honneur.
+
+En passant, elle avait pris avec elle son medecin Chirac, qui couchait au
+chateau, et elle etait entree avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pale
+et entouree de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans
+vouloir, tant sa douleur etait grande, repondre a aucune question ni
+accepter aucun soulagement.
+
+Fosseuse avait a cette epoque vingt a vingt et un ans; c'etait une belle
+et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et
+plein de mollesse et de grace; seulement depuis pres de trois mois elle ne
+sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empechaient de se lever;
+elle etait restee sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait
+fini par passer dans son lit.
+
+Chirac commenca par congedier les assistants, et, s'emparant du chevet de
+la malade, il demeura seul avec elle et la reine.
+
+Fosseuse, epouvantee de ces preliminaires, auxquels les deux physionomies
+de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacee, ne
+laissaient pas que de donner une certaine solennite, Fosseuse se souleva
+sur son oreiller, et balbutia un remerciment pour l'honneur que lui
+faisait la reine sa maitresse.
+
+Marguerite etait plus pale que Fosseuse; c'est que l'orgueil blesse est
+plus douloureux que la cruaute ou la maladie.
+
+Chirac tata le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgre elle.
+
+-- Qu'eprouvez-vous? lui demanda-t-il apres un moment d'examen.
+
+-- Des douleurs d'estomac, monsieur, repondit la pauvre enfant; mais ce ne
+sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillite....
+
+-- Quelle tranquillite, mademoiselle? demanda la reine.
+
+Fosseuse fondit en larmes.
+
+-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majeste
+m'a priee de vous visiter pour vous remettre l'esprit.
+
+-- Oh! que de bontes, madame!
+
+Chirac lacha la main de Fosseuse.
+
+-- Et moi, dit-il, je sais a present quel est votre mal.
+
+-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant.
+
+-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite.
+
+Fosseuse continuait a s'epouvanter d'etre ainsi a la merci de deux
+impassibilites, celle de la science, celle de la jalousie.
+
+Marguerite fit un signe a Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur
+de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'evanouir.
+
+-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous
+agissiez envers moi comme envers une etrangere, et qu'on m'avertisse
+chaque jour des mauvais offices que vous me rendez pres de mon mari....
+
+-- Moi, madame?
+
+-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspire a
+un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitie que je vous portais et
+celle que j'ai vouee aux personnes d'honneur a qui vous appartenez, me
+pousse a vous secourir dans le malheur ou l'on vous voit en ce moment.
+
+-- Madame, je vous jure....
+
+-- Ne niez pas, j'ai deja trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous
+d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'interet que vous a
+votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et
+en ceci je vous servirai comme une mere.
+
+-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc a ce qu'on dit?
+
+-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, a ce qu'il me semble,
+le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait
+votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites a l'instant
+meme, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres ou il annonce a
+tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais,
+et que vous menacez d'en etre atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps
+encore, je vous emmenerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort
+ecartee du roi, mon mari; nous serons la seules ou a peu pres; le roi, de
+son cote, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir
+plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'apres votre
+delivrance.
+
+-- Madame! madame! s'ecria la Fosseuse, pourpre a la fois de honte et de
+douleur, si vous ajoutez foi a tout ce qui se dit sur mon compte, laissez-
+moi miserablement mourir.
+
+-- Vous repondez mal a ma generosite, mademoiselle, et vous comptez aussi
+par trop sur l'amitie du roi, qui m'a priee de ne pas vous abandonner.
+
+-- Le roi!... le roi aurait dit?...
+
+-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les
+symptomes de votre mal reel, si je ne devinais, a vos souffrances, que la
+crise approche, j'aurais peut-etre foi en vos denegations.
+
+Dans ce moment, comme pour donner entierement raison a la reine, la pauvre
+Fosseuse, terrassee par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et
+palpitante sur son lit.
+
+Marguerite la regarda quelque temps sans colere, mais aussi sans pitie.
+
+-- Faut-il toujours que je croie a vos denegations, mademoiselle? dit-elle
+enfin a la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se
+relevant un visage si bouleverse et si baigne de larmes, qu'il eut
+attendri Catherine elle-meme.
+
+En ce moment, et comme si Dieu eut voulu envoyer du secours a la
+malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra
+precipitamment.
+
+Henri, qui n'avait point pour dormir les memes raisons que Chicot, n'avait
+pas dormi, lui.
+
+Apres avoir travaille une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure
+pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncee a
+Chicot, il etait accouru au pavillon des filles d'honneur.
+
+-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est
+toujours souffrante!
+
+[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.]
+
+-- Voyez-vous, madame, s'ecria la jeune fille a la vue de son amant, et
+rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi
+n'a rien dit et que je fais bien de nier?
+
+-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites
+cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris
+tantot que Votre Majeste m'avait honoree de sa confiance et revele l'etat
+de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour
+qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme.
+
+-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas meme de
+voiler, vous persistez donc a nier?
+
+-- Le secret ne m'appartient pas, sire, repondit la courageuse enfant, et
+tant que je n'aurai pas de votre bouche recu conge de tout dire....
+
+-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, repliqua Henri;
+pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonte de
+votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en
+charge.
+
+Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion.
+
+En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune
+fille; elle ceda donc une seconde fois sous la tempete, et, pliee comme un
+lis, elle inclina sa tete avec un sourd et douloureux gemissement.
+
+Henri fut touche jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pale, ces
+yeux noyes, ces cheveux humides et epars; quand il vit enfin perler sur
+les tempes et sur les levres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui
+semble voisine de l'agonie.
+
+Il se precipita tout eperdu vers elle, et, les bras ouverts:
+
+-- Fosseuse! chere Fosseuse! murmura-t-il en tombant a genoux devant son
+lit.
+
+Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brulant aux
+vitres de la fenetre.
+
+Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son
+amant, puis elle attacha ses levres sur les siennes, croyant qu'elle
+allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce supreme baiser, elle jetait
+a Henri son ame et son adieu.
+
+Puis elle retomba sans connaissance.
+
+Henri, aussi pale qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber
+sa tete sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si pres de devenir
+un linceul.
+
+Marguerite s'approcha de ce groupe, ou etaient confondues la douleur
+physique et la douleur morale.
+
+-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous
+m'avez impose, dit-elle avec une energique majeste.
+
+Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait a
+demi sur un genou:
+
+-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, des que mon orgueil seul est
+blesse, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point repondu de moi,
+mais heureusement mon coeur n'a rien a faire dans tout ceci.
+
+Henri releva la tete.
+
+-- Madame? dit-il.
+
+-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en etendant sa main, ou
+je croirais que votre indulgence a ete un calcul. Nous sommes frere et
+soeur, nous nous entendrons.
+
+Henri la conduisit jusqu'a Fosseuse, dont il mit la main glacee dans la
+main fievreuse de Marguerite.
+
+-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure,
+plus vous emmenerez de gens avec vous, plus vous eloignerez de curieux du
+lit de... mademoiselle.
+
+-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres.
+
+-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est
+ici; hatez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs.
+
+-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux.
+
+Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore evanouie,
+et s'elanca hors de l'appartement.
+
+Une fois dans les antichambres, il secoua la tete comme pour faire tomber
+de son front un reste d'inquietude; puis, le visage souriant, de ce
+sourire narquois qui lui etait particulier, il monta chez Chicot, lequel,
+nous l'avons dit, dormait les poings fermes.
+
+Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit:
+
+-- Eh! eh! compere, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin.
+
+-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compere, sire. Me prendriez-vous
+pour le duc de Guise, par hasard?
+
+En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de
+l'appeler son compere.
+
+-- Je vous prends pour mon ami, dit-il.
+
+-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le
+droit des gens.
+
+Henri se mit a rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empecher
+de lui tenir compagnie.
+
+-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu
+pas bien traite?
+
+-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble etre ici comme une
+oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit,
+petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me
+ferme la porte.
+
+-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tete, rassure-toi, tu n'es
+pas assez gras pour ma table.
+
+-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout
+guilleret ce matin; quelles nouvelles donc?
+
+-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je
+suis toujours tres gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit,
+compere, hors du lit!
+
+-- Comment, vous m'emmenez, sire?
+
+-- Tu seras mon historiographe, Chicot.
+
+-- Je tiendrai note des coups tires?
+
+-- Justement.
+
+Chicot secoua la tete.
+
+-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi.
+
+-- J'ai, repondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaite, sans
+inquietude.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, c'est comme le soleil quand il....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! sire, pluie, eclair et tonnerre ne sont pas loin.
+
+Henri se caressa la barbe en souriant et repondit:
+
+-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras a
+couvert.
+
+Puis s'avancant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en
+murmurant:
+
+-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise a M. de Mornay que je suis pret.
+
+-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda
+Chicot.
+
+-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, repondit Henri. Le roi de Navarre
+est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en
+specialites. Je n'ai qu'un homme, moi.
+
+-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot.
+
+
+
+
+LIV
+
+COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE
+
+
+Chicot, en jetant les yeux sur les preparatifs du depart, ne put
+s'empecher de remarquer a demi-voix que les chasses du roi Henri de
+Navarre etaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France.
+
+Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le
+vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute
+la suite de S.M.
+
+De plus, comme ces messieurs n'etaient riches qu'a la surface, comme ils
+n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles depenses,
+et meme parfois d'utiles depenses, presque tous, au lieu du costume de
+chasse en usage a cette epoque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui
+fit demander a Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forets
+mousquets et artillerie.
+
+Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fut pas directement
+adressee; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'epaule.
+
+-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni
+artillerie; mais ce sont de rudes betes, qui ont griffes et dents, et qui
+attirent les chasseurs dans des fourres ou l'on risque fort de dechirer
+ses habits aux epines; or, on dechire un habit de soie ou de velours, et
+meme un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne dechire pas une
+cuirasse.
+
+[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.]
+
+-- Voila une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente.
+
+-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre.
+
+-- Il faut donc que je m'en contente.
+
+-- C'est ce que tu as de mieux a faire, mon fils.
+
+-- Soit.
+
+-- Voila un _soit_ qui sent sa critique interieure, reprit Henri en riant;
+tu m'en veux de t'avoir derange pour aller a la chasse?
+
+-- Ma foi, oui.
+
+-- Et tu gloses.
+
+-- Est-ce defendu?
+
+-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne.
+
+-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, repliqua
+Chicot, et il faut bien que je m'occupe a quelque chose, moi, pauvre
+faineant, qui n'ai rien a faire, tandis que vous vous pourlechez les
+moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer
+a douze ou quinze que vous etes.
+
+-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits
+d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot.
+
+-- Oh! sire!
+
+-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Bearn
+n'est pas grand comme la France; le roi, la-bas, marche toujours avec deux
+cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien!
+quelquefois ici, ce qui n'arrive point la-bas, quelquefois ici, des
+gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs
+maisons, leurs chateaux, leurs mas, et viennent se joindre a moi, ce qui
+parfois me compose une assez belle escorte.
+
+-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister a une chose
+pareille, dit Chicot; en verite, sire, je suis en guignon.
+
+-- Qui sait! repondit Henri avec son rire goguenard.
+
+Puis, comme on avait laisse Nerac, franchi les portes de la ville, comme
+depuis une demi-heure a peu pres on marchait deja dans la campagne:
+
+-- Tiens, dit Henri a Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux
+pour s'en faire une visiere, tiens, je ne me trompe pas, je pense.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot.
+
+-- Regarde donc la-bas aux barrieres du bourg de Moiras; ne sont-ce point
+des cavaliers que j'apercois?
+
+Chicot se haussa sur ses etriers.
+
+-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il.
+
+-- Et moi j'en suis sur.
+
+-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais
+chasseurs, non.
+
+-- Pourquoi pas chasseurs?
+
+-- Parce qu'ils sont armes comme des Roland et des Amadis, repondit
+Chicot.
+
+-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as deja appris en nous
+voyant que l'habit ne fait pas le chasseur.
+
+-- Mais, s'ecria Chicot, je vois au moins deux cents hommes la-bas.
+
+-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance.
+
+Chicot sentit sa curiosite aiguillonnee de plus en plus.
+
+La troupe que Chicot avait denombree au plus bas chiffre, car elle se
+composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement a
+l'escorte; chacun des hommes qui la composaient etait bien monte, bien
+equipe, et le tout etait commande par un homme de bonne mine, qui vint
+baiser la main de Henri avec courtoisie et devoument.
+
+On passa le Gers a gue; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de
+terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef
+s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand
+nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main.
+
+On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traverse
+le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus
+profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il
+fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre
+toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident.
+
+-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous
+avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos
+cuirasses dans l'eau?
+
+-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il
+faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frere Charles
+m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur,
+toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se derange jamais: il va
+droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me derange pas non
+plus. Un fleuve se presente sur mon chemin, je le coupe; une ville se
+dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pate.
+
+Cette facetie du Bearnais souleva de grands eclats de rire autour de lui.
+
+M. de Mornay seul, toujours aux cotes du roi, ne rit point avec bruit; il
+se contenta de se pincer les levres, ce qui etait chez lui l'indice d'une
+hilarite extravagante.
+
+-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Bearnais tout
+joyeux a l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie.
+
+Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maitre, si heureux
+d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile a egayer.
+
+Mais avant toute chose, le fond de la pensee pour Chicot demeurait
+l'etonnement.
+
+De l'autre cote de la Garonne, a une demi-lieue du fleuve a peu pres,
+trois cents cavaliers caches dans une foret de pins apparurent aux yeux de
+Chicot.
+
+-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas a Henri, est-ce que ces gens ne
+seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et
+qui auraient dessein de s'y opposer?
+
+-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces
+gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis.
+
+-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes a votre suite que vous ne
+trouverez d'arbres dans la foret.
+
+-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit
+de ton arrivee s'est deja repandu dans le pays, et que ces gens-la
+accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de
+France, dont tu es l'ambassadeur.
+
+Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque
+temps deja on se moquait de lui.
+
+Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur.
+
+La journee finit a Monroy, ou les gentilshommes de la contree, reunis
+comme s'ils eussent ete prevenus d'avance que le roi de Navarre devait
+passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec
+enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas juge a propos de s'arreter en
+route pour une chose si peu importante que le diner, et qu'en consequence
+on n'avait point mange depuis Nerac.
+
+On avait garde pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitie de
+la troupe coucha dans la rue ou etait le roi, l'autre en dehors des
+portes.
+
+-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot a Henri au moment
+ou celui-ci se faisait debotter.
+
+-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot,
+repondit Henri.
+
+-- Et quand y serons-nous, sire?
+
+-- Curieux!
+
+-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on desire savoir ou l'on va.
+
+-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi la, sur les
+coussins a ma gauche; tiens, voila deja Mornay qui ronfle a ma droite.
+
+-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille.
+
+-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est a la chasse
+qu'il faut le voir, et tu le verras.
+
+Le jour paraissait a peine, quand un grand bruit de chevaux reveilla
+Chicot et le roi de Navarre.
+
+Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-meme, apporta a Henri
+la tartine de miel et le vin epice du matin.
+
+Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme.
+
+Le repas fini on sonna le boute-selle.
+
+-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journee a faire
+aujourd'hui; a cheval, messieurs, a cheval!
+
+Chicot vit avec etonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi
+l'escorte.
+
+Ces cinq cents cavaliers etaient arrives pendant la nuit.
+
+-- Ah ca! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce
+n'est plus meme une troupe, c'est une armee.
+
+Henri ne repondit rien que ces trois mots:
+
+-- Attends encore, attends.
+
+A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derriere cette
+troupe de cavaliers.
+
+-- Des fantassins! s'ecria Chicot, de la pedaille!
+
+-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs.
+
+Chicot fronca le sourcil et de ce moment il ne parla plus.
+
+Vingt fois ses yeux se tournerent vers la campagne, c'est-a-dire que vingt
+fois l'idee de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde
+d'honneur, sans doute a titre de representant du roi de France.
+
+Il en resultait que Chicot etait si bien recommande a cette garde, comme
+un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste
+sans que ce geste ne fut repete par dix hommes.
+
+Cela lui deplut, et il en dit deux mots au roi.
+
+-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver
+de Nerac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore.
+
+-- Sire, repondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y
+essaierai meme pas.
+
+-- A la bonne heure.
+
+-- D'ailleurs j'aurais tort.
+
+-- Tu aurais tort?
+
+-- Oui; car, en restant, je suis destine, je crois, a voir des choses
+curieuses.
+
+-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car
+c'est aussi la mienne.
+
+En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pieces
+de campagne prenaient rang dans l'armee.
+
+-- Je reviens a ma premiere idee, sire, dit Chicot, que les loups de ce
+pays sont des maitres loups, et qu'on les traite avec des egards inconnus
+aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire!
+
+-- Ah! tu as remarque? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq,
+depuis que je leur ai donne pour leurs exercices ces quatre pieces, que
+j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passees en fraude, ils les
+trainent partout.
+
+-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire?
+
+-- Non, demain.
+
+-- Demain matin ou demain soir?
+
+-- Demain matin.
+
+-- Alors, dit Chicot, c'est a Cahors que nous chassons, n'est-ce pas,
+sire?
+
+-- C'est de ce cote-la, fit le roi.
+
+-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et
+de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublie de prendre
+l'etendard royal? L'honneur que vous faites a ces dignes animaux eut ete
+complet.
+
+-- On ne l'a pas oublie, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde:
+seulement on le laisse a l'etui de peur de le salir. Mais puisque tu veux
+un etendard, mon enfant, pour savoir sous quelle banniere tu marches, on
+va t'en montrer un beau. Tirez l'etendard de son fourreau, commanda le
+roi, monsieur Chicot desire savoir comment sont faites les armes de
+Navarre.
+
+-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le ou il est,
+il est bien.
+
+-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu.
+
+On passa la seconde nuit a Catus, a peu pres de la meme facon qu'on avait
+passe la premiere; depuis le moment ou Chicot avait donne sa parole
+d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention a lui.
+
+Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous
+cotes des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se
+joindre a l'armee. Cette nuit, c'etait le rendez-vous des fantassins.
+
+-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'a Paris, dit Chicot,
+nous y arriverions avec cent mille hommes.
+
+Le lendemain, a huit heures du matin, on etait en vue de Cahors, avec
+mille hommes de pied et deux mille chevaux.
+
+On trouva la ville en defense; des eclaireurs avaient alarme le pays; M.
+de Vezin s'etait aussitot precautionne.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, a qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes
+prevenus; c'est contrariant.
+
+-- Il faudra faire le siege en regle, sire, dit Mornay; nous attendons
+encore deux mille hommes a peu pres, c'est autant qu'il nous faut, pour
+balancer les chances du moins.
+
+-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commencons les tranchees.
+
+Chicot regardait toutes ces choses, et ecoutait toutes ces paroles d'un
+air effare.
+
+La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans
+ses soupcons, que Henri etait un pauvre homme de guerre, et cette
+conviction seule le rassurait un peu.
+
+Henri avait laisse parler tout le monde, et, pendant l'emission des divers
+avis, il etait reste muet comme un poisson.
+
+Tout a coup il sortit de sa reverie, releva la tete, et du ton du
+commandement:
+
+-- Messieurs, dit-il, voila ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille
+hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siege en regle on nous en tuera
+mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-la decouragera les
+autres: nous serons obliges de lever le siege et de battre en retraite; en
+battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitie de
+nos forces.
+
+Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors.
+
+-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay.
+
+-- Mon cher ami, nous irons droit a celle des portes qui se trouvera la
+plus proche de nous. Nous trouverons un fosse sur notre route; nous le
+comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes a terre,
+mais nous atteindrons la porte.
+
+-- Apres, sire?
+
+-- Apres la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des petards, et
+l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela.
+
+Chicot regarda Henri, tout epouvante.
+
+-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voila bien mon Gascon; est-ce
+toi, dis, qui iras placer le petard sous la porte?
+
+A l'instant meme, comme s'il eut entendu l'_aparte_ de Chicot, Henri
+ajouta:
+
+-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en
+avant, et qui m'aime me suive!
+
+Chicot s'approcha de Mornay, a qui il n'avait pas eu le temps, tout le
+long de la route, d'adresser une seule parole.
+
+-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il a l'oreille, est-ce que
+vous avez envie de vous faire echarper tous?
+
+-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train,
+repliqua tranquillement Mornay.
+
+-- Mais vous ferez tuer le roi!
+
+-- Bah! Sa Majeste a une bonne cuirasse!
+
+-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je
+presume?
+
+Mornay haussa les epaules et tourna les talons a Chicot.
+
+-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il
+veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli.
+
+
+
+
+LV
+
+
+COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIERE FOIS QU'IL VIT LE
+FEU
+
+
+La petite armee s'avanca jusqu'a deux portees de canon de la ville; la on
+dejeuna.
+
+Le repas pris, il fut accorde deux heures aux officiers et aux soldats
+pour se reposer.
+
+Il etait trois heures de l'apres-midi, c'est-a-dire qu'il restait deux
+heures de jour a peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa
+tente.
+
+Henri etait fort pale, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient
+si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants
+pendus pour secher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre
+Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela;
+mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-a-
+dire en enfoncant du fer et du bois avec de la chair.
+
+-- Pas mal, fit Chicot, qui ecoutait en epilogueur, et si le geste ne
+dementait pas la parole, on ne pourrait guere demander autre chose, meme a
+M. de Crillon.
+
+-- Monsieur le marechal de Biron, continua Henri, monsieur le marechal de
+Biron, qui a jure de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la
+campagne a quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute
+probabilite, lui est deja, a l'heure qu'il est, expedie par M. de Vezin.
+Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes
+avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors
+avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprete a
+nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espere. Dans le cas
+contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les
+huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus,
+messieurs! je vais me mettre a votre tete, et des coups, ventre saint-
+gris! des coups comme s'il en grelait.
+
+Ce fut la toute l'allocution royale; mais elle etait suffisante, a ce
+qu'il parait, car les soldats y repondirent par des murmures enthousiastes
+et les officiers par des bravos frenetiques.
+
+-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot a part lui. Comme il est
+heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Bearnais
+aurait rudement begaye: d'ailleurs nous le verrons a l'oeuvre.
+
+La petite armee partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses
+positions.
+
+Au moment ou elle s'ebranla pour se mettre en marche, le roi vint a
+Chicot.
+
+-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompe en te parlant
+chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais decidement, et c'est
+ton avis a toi-meme, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Decidement
+le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot
+crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme
+veut pour avoir la paix dans son menage: je vais donc essayer de prendre
+Cahors, mon cher Chicot.
+
+-- Que ne vous a-t-elle demande la lune, sire, puisque vous etes si
+complaisant mari? repliqua Chicot, pique des plaisanteries royales.
+
+-- J'eusse essaye, Chicot, dit le Bearnais: je l'aime tant, cette chere
+Margot!
+
+-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous
+allez vous en tirer.
+
+-- Ah! voila justement ou j'en voulais venir; ecoute, ami Chicot: le
+moment est supreme et surtout desagreable. Ah! je ne fais pas blanc de mon
+epee, moi; je ne suis pas brave, et la nature se revolte en moi a chaque
+arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Bearnais, ton
+compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en apercoives, ne le dis
+pas.
+
+-- Si vous avez peur, dites-vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous avez donc peur d'avoir peur?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais alors, ventre de biche! si c'est la votre naturel, pourquoi diable
+vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-la?
+
+-- Dame! quand il le faut.
+
+-- M. de Vezin est un terrible homme!
+
+-- Je le sais cordieu bien!
+
+-- Qui ne fera de quartier a personne.
+
+-- Tu crois, Chicot?
+
+-- Oh! j'en suis sur, quant a cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui
+importe; il criera aux canons: Feu!
+
+-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot.
+
+-- Oui, sire, et comme vous etes le seul qui en ayez un de cette
+couleur....
+
+-- Apres?
+
+-- Je vous donnerai le conseil de l'oter, sire. -- Mais, mon ami, puisque
+je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ote....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! mon but sera manque, Chicot.
+
+-- Vous le garderez donc, sire, malgre mon avis?
+
+-- Oui, decidement je le garde.
+
+Et en prononcant ces paroles, qui indiquaient une resolution bien arretee,
+Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers.
+
+-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien a cette double
+manifestation, si differente, de la parole et du geste: voyons, il en est
+temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter a
+cheval dans cet etat.
+
+-- Je suis donc bien pale, Chicot? demanda Henri.
+
+-- Pale comme un mort, sire.
+
+-- Bon! fit le roi.
+
+-- Comment, bon?
+
+-- Oui, je m'entends.
+
+En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagne d'une mousquetade
+furieuse, se fit entendre: c'etait M. de Vezin qui repondait a la
+sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay.
+
+-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique?
+
+-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os,
+repliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'ecria-t-il d'une voix
+saccadee et cassante comme le ressort d'une horloge.
+
+Chicot le regardait et l'ecoutait sans rien comprendre a l'etrange
+phenomene qui se developpait sous ses yeux.
+
+Henri se mit en selle, mais il s'y reprit a deux fois.
+
+-- Allons, Chicot, dit-il, a cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de
+guerre non plus, hein?
+
+-- Non, sire.
+
+-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le
+feu, mon ami, viens; un bon cheval a M. Chicot!
+
+Chicot haussa les epaules, et monta sans sourciller un beau cheval
+d'Espagne qu'on lui amena d'apres l'ordre que le roi venait de donner.
+
+Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit.
+
+En arrivant sur le front de sa petite armee, Henri leva la visiere de son
+casque.
+
+-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix
+chevrotante.
+
+On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double ecusson de Navarre et
+de Bourbon, se deploya majestueusement dans les airs; il etait blanc, et
+portait sur azur d'un cote les chaines d'or, de l'autre cote les fleurs de
+lis d'or avec le lambel pose en coeur.
+
+-- Voila, dit Chicot a part lui, un drapeau qui sera bien mal etrenne,
+j'en ai peur.
+
+En ce moment, et comme pour repondre a la pensee de Chicot, le canon de la
+place tonna, et ouvrit une file tout entiere d'infanterie a dix pas du
+roi.
+
+-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il
+me semble.
+
+Et ses dents claquaient.
+
+-- Il va se trouver mal, dit Chicot.
+
+-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu
+trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose.
+
+Et enfoncant ses deux eperons dans le ventre du cheval blanc qui le
+portait, il devanca cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva a cent
+pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du
+rempart, pareil a un fracas de tempete, et qui se refletait sur son armure
+comme les rayons d'un soleil couchant.
+
+La, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournee vers
+la porte de la ville, et criant:
+
+-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines!
+
+Mornay l'avait suivi, visiere levee, epee au poing.
+
+Chicot fit comme Mornay; il s'etait laisse cuirasser, mais il ne tira
+point l'epee.
+
+Derriere ces trois hommes, bondirent, exaltes par l'exemple, les jeunes
+gentilshommes huguenots criant et hurlant:
+
+-- Vive Navarre!
+
+Le vicomte de Turenne marchait a leur tete, une fascine sur le cou de son
+cheval.
+
+Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fosse creuse sous le
+pont-levis fut comble.
+
+Les artilleurs s'elancerent; en perdant trente hommes sur quarante, ils
+reussirent a placer leurs petards sous la porte.
+
+La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour
+de Henri; vingt hommes tomberent en un instant a ses yeux.
+
+-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des
+artilleurs.
+
+Et il arriva au bord du fosse au moment ou le premier petard venait de
+jouer.
+
+La porte s'etait fendue en deux endroits.
+
+Les artilleurs allumerent le second petard.
+
+Il se fit une nouvelle gercure dans le bois; mais aussitot par la triple
+ouverture, vingt arquebuses passerent, qui vomirent des balles sur les
+soldats et les officiers.
+
+Les hommes tombaient autour du roi comme des epis fauches.
+
+-- Sire, disait Chicot sans songer a lui, sire, au nom du ciel, retirez-
+vous.
+
+Mornay ne disait rien, mais il etait fier de son eleve, et de temps en
+temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'ecartait de la
+main par une secousse nerveuse.
+
+Tout a coup Henri sentit que la sueur perlait a son front et qu'un
+brouillard passait sur ses yeux.
+
+-- Ah! nature maudite! s'ecria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras
+vaincu.
+
+Puis, sautant a bas de son cheval:
+
+-- Une hache! cria-t-il, une hache!
+
+Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chene
+et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de
+mur, et cent hommes se precipiterent par la breche en criant:
+
+-- Navarre! Navarre! Cahors est a nous! Vive Navarre!
+
+Chicot n'avait pas quitte le roi; il etait avec lui sous la voute de la
+porte ou Henri etait entre un des premiers; mais, a chaque arquebusade, il
+le voyait frissonner et baisser la tete.
+
+-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille
+poltronnerie, Chicot?
+
+-- Non, sire, repliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil a
+vous; c'est effrayant.
+
+En ce moment, les soldats de M. de Vezin tenterent de deloger Henri et son
+avant-garde, etablis sous la porte et dans les maisons environnantes.
+
+Henri les recut l'epee a la main.
+
+Mais les assieges furent les plus forts; ils reussirent a repousser Henri
+et les siens au-dela du fosse.
+
+-- Ventre saint-gris! s'ecria le roi, je crois que mon drapeau recule; en
+ce cas-la, je le porterai moi-meme.
+
+Et d'un effort sublime, arrachant son etendard des mains de celui qui le
+portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, a moitie
+enveloppe dans ses plis flottants.
+
+-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron!
+
+Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit
+strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd.
+
+MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrerent dans cette porte
+ouverte, s'elancant a la suite du roi.
+
+Le canon dut se taire a l'exterieur: c'etait face a face, c'etait corps a
+corps, qu'il fallait desormais lutter.
+
+On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des
+froissements du fer, M. de Vezin qui criait:
+
+-- Barricadez les rues, faites des fosses, crenelez les maisons.
+
+-- Oh! dit M. de Turenne qui etait assez proche pour l'entendre, le siege
+de la ville est fait, mon pauvre Vezin.
+
+Et en maniere d'accompagnement a ces paroles, il lui tira un coup de
+pistolet qui le blessa au bras.
+
+-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, repondit M. de Vezin, il y a
+vingt sieges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore
+dix-neuf a faire.
+
+M. de Vezin se defendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison
+en maison.
+
+Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop
+compte sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait
+neglige de faire prevenir M. de Biron.
+
+Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et
+combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la
+tete sur une pierre et s'eveilla la hache au poing.
+
+Chaque jour, on conquerait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit
+la garnison essayait de reprendre la conquete du jour.
+
+Enfin dans la nuit du quatrieme au cinquieme jour, l'ennemi harasse parut
+devoir donner quelque repos a l'armee protestante. Ce fut Henri qui
+l'attaqua a son tour; on forca un poste retranche qui couta sept cents
+hommes; presque tous les bons officiers y furent blesses; M. de Turenne
+fut atteint d'une arquebusade a l'epaule, Mornay recut un gres sur la tete
+et faillit etre assomme.
+
+Le roi seul ne fut point atteint: a la peur qu'il avait eprouvee d'abord
+et qu'il avait si heroiquement vaincue, avait succede une agitation
+febrile, une audace presque insensee; toutes les attaches de son armure
+etaient brisees, autant par ses propres efforts que par les coups des
+ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait
+son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut force, le roi entra
+dans l'enceinte, suivi de l'eternel Chicot, qui, silencieux et sombre,
+voyait, depuis cinq jours et avec desespoir, grandir a ses cotes le
+fantome effrayant d'une monarchie destinee a etouffer la monarchie des
+Valois.
+
+-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visiere de
+son casque, et comme s'il eut pu lire dans l'ame du pauvre ambassadeur.
+
+-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous etes un
+veritable roi.
+
+-- Et moi, sire, s'ecria Mornay, je dis que vous etes un imprudent:
+comment! gantelets a bas et visiere haute quand on tire sur vous de tous
+cotes, et tenez, encore une balle!
+
+En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du
+cimier de Henri.
+
+Au meme instant et comme pour donner pleine raison a Mornay, le roi fut
+enveloppe par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particuliere du
+gouverneur.
+
+Ils avaient ete embusques la par M. de Vezin, et tiraient bas et juste.
+
+Le cheval du roi fut tue, celui de Mornay eut la jambe cassee.
+
+Le roi tomba, dix epees se leverent sur lui.
+
+Chicot seul etait reste debout, il sauta a bas de son cheval, se jeta en
+avant du roi, et fit avec sa rapiere un moulinet si rapide, qu'il ecarta
+les plus avances.
+
+Puis, relevant Henri embarrasse dans les harnais de sa monture, il lui
+amena son propre cheval, et lui dit:
+
+-- Sire, vous temoignerez au roi de France que, si j'ai tire l'epee contre
+lui, je n'ai du moins touche personne.
+
+Henri attira Chicot a lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa.
+
+-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras a moi, Chicot; tu vivras, tu
+mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur.
+
+-- Sire, repondit Chicot, je n'ai qu'un service a suivre en ce monde,
+c'est celui de mon prince. Helas! il va diminuant de lustre, mais je serai
+fidele a l'adverse fortune, moi qui ai dedaigne la prospere. Laissez-moi
+donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientot seul
+avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur.
+
+-- Chicot, repliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous
+m'etes cher et sacre, et apres Henri de France vous aurez Henri de Navarre
+pour ami.
+
+-- Oui, sire, repondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main
+du roi.
+
+-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est a nous; M. de
+Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutot que de reculer, j'y
+ferais tuer tout le mien.
+
+La menace etait inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus
+longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire
+main-basse sur la garnison; M. de Vezin etait pris.
+
+La ville etait rendue.
+
+Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brulante et
+toute trouee de balles, qui lui servait de quartier general, et la il
+dicta une lettre a M. de Mornay, pour que Chicot la portat au roi de
+France.
+
+Cette lettre etait redigee en mauvais latin et finissait par ces mots:
+
+ _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos.
+ Chicotus caetera expediet._
+
+Ce qui signifie a peu pres:
+
+ " Ce que vous m'avez dit m'a ete fort utile. Je connais mes fideles,
+ connaissez les votres. Chicot vous dira le reste. "
+
+-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez
+garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un
+boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous
+dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez.
+Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot,
+je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succes a la
+cour en racontant ce que vous avez vu.
+
+Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours a se persuader qu'il
+n'avait pas fait un reve et qu'il ne se reveillerait pas a Paris devant
+les fenetres de sa maison, a laquelle M. de Joyeuse donnait des serenades.
+
+
+
+
+LVI
+
+CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MEME TEMPS A PEU PRES OU CHICOT
+ENTRAIT DANS LA VILLE DE NERAC
+
+
+La necessite ou nous nous sommes trouve de suivre notre ami Chicot
+jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons
+bien pardon a nos lecteurs, ecarte du Louvre.
+
+Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le detail des
+suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait ete l'objet.
+
+Le roi, apres avoir passe si bravement devant le danger, avait eprouve
+cette emotion retrospective que ressentent parfois les coeurs les plus
+forts, lorsque le danger est loin; il etait donc rentre au Louvre sans
+rien dire; il avait fait ses prieres un peu plus longues que d'habitude,
+et, une fois livre a Dieu, il avait oublie de remercier, tant sa ferveur
+etait grande, les officiers si vigilants et les gardes si devoues qui
+l'avaient aide a sortir du peril.
+
+Puis il se mit au lit, etonnant ses valets de chambre par la rapidite avec
+laquelle il fit sa toilette; on eut dit qu'il avait hate de dormir pour
+retrouver le lendemain ses idees plus fraiches et plus lucides.
+
+Aussi d'Epernon, qui etait reste dans la chambre du roi le dernier de
+tous, attendant toujours un remerciment, en sortit-il de fort mauvaise
+humeur, voyant que le remerciment n'etait point venu.
+
+Et Loignac, debout pres de la portiere de velours, voyant que M. d'Epernon
+passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante-
+cinq en leur disant:
+
+-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher.
+
+A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre.
+
+Le secret de l'aventure avait ete fidelement garde et n'avait transpire
+nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc
+consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touche du bout du doigt
+a l'avenement au trone d'une dynastie nouvelle.
+
+M. d'Epernon se fit debotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville,
+comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit
+l'exemple que lui avait donne son illustre maitre en se mettant au lit
+sans adresser la parole a personne.
+
+Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'eut pas ete
+distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les
+postes des Suisses et des gardes francaises qui faisaient leur service
+avec regularite, mais sans exces de zele.
+
+Trois legeres infractions aux lois de la discipline furent punies cette
+nuit-la comme des fautes graves.
+
+Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le reveil avec
+impatience, pour savoir a quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient esperer
+de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de
+deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prevenir M. d'O et M. de
+Villequier qu'ils eussent a venir travailler dans sa chambre a la
+redaction d'un nouvel edit des finances.
+
+La reine recut avis de diner seule, et, comme elle faisait temoigner par
+un gentilhomme quelque inquietude pour la sante de Sa Majeste, Henri
+daigna repondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation
+dans son cabinet.
+
+Meme reponse fut faite a un gentilhomme de la reine-mere, qui, depuis deux
+ans retiree en son hotel de Soissons, envoyait cependant chaque jour
+prendre des nouvelles de son fils.
+
+MM. les secretaires d'Etat se regarderent avec inquietude. Le roi etait ce
+matin-la distrait au point que leurs enormites en matiere d'exactions
+n'arracherent pas meme un sourire a Sa Majeste.
+
+Or, la distraction d'un roi est surtout inquietante pour des secretaires
+d'Etat.
+
+Mais, en echange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois
+que l'animal serrait ses doigts effiles entre ses petites dents blanches:
+
+-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu
+t'attaques aussi a ton roi? mais tout le monde s'en mele donc aujourd'hui?
+
+Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmene, en
+fit pour dompter le lion de Nemee, Henri domptait ce monstre gros comme le
+poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible:
+
+-- Vaincu, master Love, vaincu, infame ligueur de master Love, vaincu!
+vaincu!! vaincu!!!
+
+Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui
+croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur echapper, purent saisir au
+passage. A part ces apostrophes a master Love, Henri etait demeure
+parfaitement silencieux.
+
+Il eut a signer, il signa; il eut a ecouter, il ecouta en fermant les yeux
+avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il ecoutait ou s'il
+dormait.
+
+Enfin trois heures de l'apres-midi sonnerent.
+
+Le roi fit appeler M. d'Epernon.
+
+On lui repondit que le duc passait la revue des chevau-legers.
+
+Il demanda Loignac.
+
+On lui repondit que Loignac essayait des chevaux limousins.
+
+On s'attendait a voir le roi contrarie de ce double echec que venait de
+subir sa volonte; pas du tout: contre l'attente generale, le roi, de l'air
+le plus degage du monde, se mit a siffloter une fanfare de chasse,
+distraction a laquelle il ne se livrait que lorsqu'il etait parfaitement
+satisfait de lui.
+
+Il etait evident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis
+le matin se changeait en une demangeaison croissante de parler.
+
+Cette demangeaison finit par devenir un besoin irresistible; mais le roi,
+n'ayant personne, fut oblige de parler tout seul.
+
+Il demanda son gouter, et, pendant qu'il goutait, se fit faire une lecture
+edifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur:
+
+-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a ecrit la vie de Sylla?
+
+Le lecteur, qui lisait du sacre, et que l'on interrompait par une question
+profane, se retourna avec etonnement du cote du roi.
+
+Le roi repeta sa question.
+
+-- Oui, sire, repondit le lecteur.
+
+-- Vous souvenez-vous de ce passage ou l'historien raconte que le
+dictateur evita la mort?
+
+Le lecteur hesita.
+
+-- Non pas, sire, precisement, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai
+lu Plutarque.
+
+En ce moment on annonca Son Eminence le cardinal de Joyeuse.
+
+-- Ah! justement, s'ecria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va
+nous dire cela sans hesiter, lui.
+
+-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver a propos?
+c'est chose rare en ce monde.
+
+-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question?
+
+-- Votre Majeste demandait, je crois, de quelle facon et en quelle
+circonstance le dictateur Sylla echappa a la mort.
+
+-- Justement. Pouvez-vous y repondre, cardinal?
+
+-- Rien de plus facile, sire.
+
+-- Tant mieux.
+
+-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie
+que dans les combats: Votre Majeste faisait-elle allusion a un combat?
+
+-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit
+la mort de tres pres.
+
+Ouvrez un Plutarque, s'il vous plait, cardinal; il doit y en avoir un la,
+traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain ou
+il echappa, grace a la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses
+ennemis.
+
+-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'evenement
+eut lieu dans le combat qu'il livra a Teleserius le Samnite, et a
+Lamponius le Lucanien.
+
+-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous etes
+si savant.
+
+-- Votre Majeste est vraiment trop bonne pour moi, repondit le cardinal en
+s'inclinant.
+
+-- Maintenant, dit le roi apres une courte pause, maintenant expliquez-moi
+comment le lion romain, qui etait si cruel, ne fut jamais inquiete par ses
+ennemis.
+
+-- Sire, dit le cardinal, je repondrai a Votre Majeste par un mot de ce
+meme Plutarque.
+
+-- Repondez, Joyeuse, repondez.
+
+-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:
+
+ " J'ai a combattre tout a la fois un lion et un renard qui habitent
+ dans l'ame de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande
+ peine. "
+
+-- Ah! oui-da, repondit Henri reveur, c'etait le renard!
+
+-- Plutarque le dit, sire.
+
+-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais a propos de
+combat, avez-vous recu des nouvelles de votre frere?
+
+-- Duquel, sire? Votre Majeste sait que j'en ai quatre.
+
+-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.
+
+-- Pas encore, sire.
+
+-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le
+renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.
+
+Le cardinal ne repondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui etait
+d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de repondre
+desagreablement au roi en repondant agreablement pour le duc d'Anjou.
+
+Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint a ses
+batailles avec maitre Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de
+rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, ou
+sa cour l'attendait.
+
+C'est surtout a la cour que l'on sent avec le meme instinct que l'on
+retrouve chez les montagnards, c'est surtout a la cour que l'on sent
+l'approche ou la fin des orages; sans que nul eut parle, sans que nul eut
+encore apercu le roi, tout le monde etait dispose selon la circonstance.
+
+Les deux reines etaient visiblement inquietes.
+
+Catherine, pale et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une maniere
+breve et saccadee.
+
+Louise de Vaudemont ne regardait personne et n'ecoutait rien.
+
+Il y avait des moments ou la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la
+raison.
+
+Le roi entra.
+
+Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une
+apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui
+attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil
+sur les bosquets jaunis par l'automne.
+
+Tout fut dore, empourpre a l'instant meme; en une seconde tout rayonna.
+
+Henri baisa la main de sa mere et celle de sa femme avec la meme
+galanterie que s'il eut encore ete duc d'Anjou. Il adressa mille
+flatteuses politesses aux dames qui n'etaient plus habituees a des retours
+de cette sorte, et alla meme jusqu'a leur offrir des dragees.
+
+-- On etait inquiet de votre sante, mon fils, dit Catherine regardant le
+roi avec une attention particuliere, comme pour s'assurer que ce teint
+n'etait pas du fard, que cette belle humeur n'etait pas un masque.
+
+-- Et l'on avait tort, madame, repondit le roi; je ne me suis jamais mieux
+porte.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les
+bouches.
+
+-- Et a quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une
+inquietude mal deguisee, devez-vous cette amelioration dans votre sante?
+
+-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, repondit le roi.
+
+Tout le monde se regarda avec un si profond etonnement, qu'il semblait que
+le roi venait de dire une enormite.
+
+-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa
+mine austere, alors vous etes bien heureux.
+
+-- Voila cependant comme je suis, madame.
+
+-- Et a quel propos vous etes-vous laisse aller a une pareille hilarite?
+
+-- Il faut vous dire, ma mere, qu'hier soir j'etais alle au bois de
+Vincennes.
+
+-- Je l'ai su.
+
+-- Ah! vous l'avez su?
+
+-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends
+rien de nouveau.
+
+-- Non, sans doute; j'etais donc alle au bois de Vincennes, lorsqu'au
+retour mes eclaireurs me signalerent une armee ennemie dont les mousquets
+brillaient sur la route.
+
+-- Une armee ennemie sur la route de Vincennes?
+
+-- Oui, ma mere.
+
+-- Et ou cela?
+
+-- En face la piscine des Jacobins, pres de la maison de notre bonne
+cousine.
+
+-- Pres de la maison de madame de Montpensier! s'ecria Louise de
+Vaudemont.
+
+-- Precisement; oui, madame, pres de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour
+livrer bataille, et j'apercus....
+
+-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, veritablement inquiete.
+
+-- Oh! rassurez-vous, madame.
+
+Catherine attendait avec anxiete; mais ni une parole ni un geste ne
+trahissaient son inquietude.
+
+-- J'apercus, continua le roi, un prieure tout entier de bons moines qui
+me presentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.
+
+Le cardinal de Joyeuse se mit a rire: toute la cour rencherit aussitot sur
+cette manifestation.
+
+-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parle
+longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin
+dix mille mousquetaires; alors je creerai une charge de grand-maitre des
+mousquetaires tonsures de Sa Majeste tres chretienne, et je vous la
+donnerai, cardinal.
+
+-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils
+agreent a Votre Majeste.
+
+Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'etaient levees
+selon l'etiquette du temps, et une a une, apres avoir salue le roi, elles
+quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.
+
+La reine-mere demeura seule; il y avait dans la gaite insolite du roi un
+mystere qu'elle voulait approfondir.
+
+-- Ah! cardinal, dit tout a coup le roi au prelat, qui se preparait a
+partir, voyant la reine-mere rester et devinant qu'elle voulait parler a
+son fils, a propos, que devient donc votre frere du Bouchage?
+
+-- Mais, sire, je ne sais.
+
+-- Comment, vous ne savez?
+
+-- Non, je le vois a peine, ou plutot je ne le vois plus, repliqua le
+cardinal.
+
+Une voix grave et triste resonna au fond de l'appartement.
+
+-- Me voici, sire, dit cette voix.
+
+-- Eh! c'est lui, s'ecria Henri; approchez, comte, approchez.
+
+Le jeune homme obeit.
+
+-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec etonnement, sur ma foi de
+gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.
+
+-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupefait lui-meme
+du changement que huit jours avaient apporte dans le maintien et sur le
+visage de son frere.
+
+En effet, du Bouchage etait pale comme une statue de cire, et son corps,
+sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la tenuite
+des ombres.
+
+-- Venez ca, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre
+citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir
+toujours a vous.
+
+Le cardinal devina que le roi desirait rester seul avec Henri, et
+s'esquiva legerement.
+
+Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mere,
+laquelle demeurait immobile.
+
+Il ne restait plus dans le salon que la reine mere, M. d'Epernon, qui lui
+faisait mille civilites, et du Bouchage.
+
+A la porte se tenait Loignac, moitie courtisan, moitie soldat, faisant son
+service plutot qu'autre chose.
+
+Le roi s'assit et fit signe a du Bouchage d'approcher de lui.
+
+-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derriere les dames,
+ne savez-vous point que j'ai plaisir a vous voir?
+
+-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, repondit
+le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.
+
+-- Alors, comte, d'ou vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?
+
+-- On ne me voit plus, sire?
+
+-- Non, en verite, et je m'en plaignais a votre frere le cardinal, qui est
+encore plus savant que je ne croyais.
+
+-- Si Votre Majeste ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas
+daigne jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les
+jours a la meme heure quand le roi parait. J'assiste de meme regulierement
+au lever de Sa Majeste, et je la salue encore respectueusement quand elle
+sort du conseil. Jamais je n'y ai manque, et jamais je n'y manquerai, tant
+que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacre pour moi.
+
+-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.
+
+-- Oh! Votre Majeste ne le pense pas.
+
+-- Non, ton frere et toi, vous m'aimez.
+
+-- Sire.
+
+-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a ecrit
+de Dieppe.
+
+-- Je l'ignorais, sire.
+
+-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il etait desole de partir.
+
+-- Il m'a avoue ses regrets de quitter Paris.
+
+-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui
+eut regrette Paris bien davantage, et que si cet ordre te fut arrive a
+toi, tu serais mort.
+
+-- Peut-etre, sire.
+
+-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frere, quand il ne
+boude point toutefois; il m'a dit que, le cas echeant, tu m'eusses
+desobei; est-ce vrai?
+
+-- Sire, Votre Majeste a eu raison de mettre ma mort avant ma
+desobeissance.
+
+-- Mais enfin, si tu n'etais pas mort cependant de douleur a l'ordre de ce
+depart?
+
+-- Sire, c'eut ete une plus terrible souffrance pour moi de desobeir que
+de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pale
+comme pour cacher son embarras, j'eusse desobei.
+
+Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.
+
+-- Ah ca! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.
+
+Le jeune homme sourit tristement.
+
+-- Oh! je le suis tout a fait, sire, dit-il, et Votre Majeste a tort de
+menager les termes a mon endroit.
+
+-- Alors, c'est serieux, mon ami.
+
+Joyeuse etouffa un soupir.
+
+-- Raconte-moi cela. Voyons?
+
+Le jeune homme poussa l'heroisme jusqu'a sourire.
+
+-- Un grand roi comme vous etes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'a de
+pareilles confidences.
+
+-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.
+
+-- Sire, repondit le jeune homme avec fierte, Votre Majeste se trompe; je
+dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un
+noble coeur.
+
+Le roi prit la main du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, dit-il, ne te fache pas, du Bouchage; tu sais que ton
+roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.
+
+-- Je le sais, oui, sire, autrefois.
+
+-- Je compatis donc a tes souffrances.
+
+-- C'est trop de bontes de la part d'un roi.
+
+-- Non pas; ecoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je
+souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de
+rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.
+
+-- Sire?
+
+-- Et par consequent, continua Henri avec une affectueuse tristesse,
+esperer de voir la fin de tes peines.
+
+Le jeune homme secoua la tete en signe de doute.
+
+-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler
+le roi de France.
+
+-- Heureux, moi! helas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme
+avec un sourire mele d'une amertume inexprimable.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.
+
+-- Henri, insista le roi, votre frere, en partant, vous a recommande a moi
+comme a un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez a
+faire, ni la sagesse de votre pere, ni la science de votre frere le
+cardinal, je veux etre pour vous un frere aine. Voyons, soyez confiant,
+instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'a tout, excepte a la mort,
+ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remede.
+
+-- Sire, repondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi,
+sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonte a laquelle je ne
+puis repondre. Mon malheur est sans remede, car c'est mon malheur qui fait
+ma seule joie.
+
+-- Du Bouchage, vous etes un fou, et vous vous tuerez de chimeres: c'est
+moi qui vous le dis.
+
+-- Je le sais bien, sire, repondit tranquillement le jeune homme.
+
+-- Mais enfin, s'ecria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage
+que vous desirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?
+
+-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le
+monde est impuissant a me procurer cette faveur: moi seul je dois
+l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.
+
+-- Alors pourquoi te desesperer?
+
+-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.
+
+-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la
+femme qui peut resister a la triple influence de la beaute, de l'amour et
+de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.
+
+-- Combien de gens a ma place beniraient Votre Majeste pour son indulgence
+excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Etre aime d'un roi comme
+Votre Majeste, c'est presque autant que d'etre aime de Dieu.
+
+-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens a etre discret: je
+prendrai des informations, je ferai faire des demarches. Tu sais ce que
+j'ai fait pour ton frere; j'en ferai autant pour toi: cent mille ecus ne
+m'arreteront pas.
+
+Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses levres.
+
+-- Qu'un jour Votre Majeste me demande mon sang, dit-il, et je le verserai
+jusqu'a la derniere goutte, pour lui prouver combien je lui suis
+reconnaissant de la protection que je refuse.
+
+Henri III tourna les talons avec depit.
+
+-- En verite, dit-il, ces Joyeuse sont plus entetes que des Valois. En
+voila un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux
+cercles de noir: comme ce sera rejouissant! avec cela qu'il y a deja trop
+de figures gaies a la cour!
+
+-- Oh! sire, qu'a cela ne tienne, s'ecria le jeune homme, j'etendrai la
+fievre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me
+voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.
+
+-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, miserable entete, et cette
+certitude m'attristera.
+
+-- Votre Majeste me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.
+
+-- Oui, mon enfant, va et tache d'etre homme.
+
+Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mere, passa
+fierement devant d'Epernon, qui ne le saluait pas, et sortit.
+
+A peine eut-il passe le seuil de la porte que le roi cria:
+
+-- Fermez, Nambu.
+
+Aussitot l'huissier auquel cet ordre etait adresse proclama dans
+l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.
+
+Alors Henri s'approcha du duc d'Epernon, et lui frappant sur l'epaule:
+
+-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir a tes quarante-cinq une
+distribution d'argent, et tu leur donneras conge pour toute une nuit et un
+jour. Je veux qu'ils se rejouissent. Par la messe! ils m'ont sauve, les
+droles, sauve comme le cheval blanc de Sylla.
+
+-- Sauve! dit Catherine avec etonnement.
+
+-- Oui, ma mere.
+
+-- Sauve de quoi?
+
+-- Ah! voila! demandez a d'Epernon.
+
+-- Je vous le demande a vous, c'est mieux encore, ce me semble.
+
+-- Eh bien! madame, notre tres chere cousine, la soeur de votre bon ami M.
+de Guise... Oh! ne vous en defendez pas, c'est votre bon ami.
+
+Catherine sourit en femme qui dit:
+
+-- Il ne comprendra jamais.
+
+Le roi vit le sourire, serra les levres et continua:
+
+-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.
+
+-- Une embuscade?
+
+-- Oui, madame; hier j'ai failli etre arrete, assassine peut-etre.
+
+-- Par M. Guise? s'ecria Catherine.
+
+-- Vous n'y croyez pas?
+
+-- Non, je l'avoue, dit Catherine.
+
+-- D'Epernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au
+long a madame la reine-mere. Si je parlais moi-meme et qu'elle continuat a
+hausser les epaules comme elle les hausse, je me mettrais en colere, et,
+ma foi, je n'ai point de sante de reste.
+
+Puis se retournant vers Catherine:
+
+-- Adieu, madame, adieu; cherissez M. de Guise tant qu'il vous plaira;
+j'ai deja fait rouer M. de Salcede, vous vous le rappelez?
+
+-- Sans doute!
+
+-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.
+
+Cela dit, le roi haussa les epaules plus haut que sa mere ne les avait
+haussees, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui etait
+force de courir pour le suivre.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC
+
+
+Apres etre revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.
+
+Il etait huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule,
+triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel
+pommele, evidemment plus dispose a la pluie qu'au clair de lune.
+
+Cette pauvre maison, dont on sentait que l'ame etait sortie, faisait un
+digne pendant a cette maison mysterieuse dont nous avons deja eu l'honneur
+d'entretenir nos lecteurs et qui s'elevait en face d'elle. Les
+philosophes, qui pretendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les
+choses inanimees, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles
+baillaient vis a vis l'une de l'autre.
+
+Non loin de la, on entendait un grand bruit d'airain mele de voix
+confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes
+eussent celebre dans un antre les mysteres de la bonne deesse.
+
+C'etait probablement ce bruit qui attirait a lui un jeune homme au toquet
+violet, a la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arretait
+des minutes entieres devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et
+la tete baissee, vers la maison de maitre Robert Briquet.
+
+Or, cette symphonie d'airain choque, c'etait le bruit des casseroles; ces
+murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des
+broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maitre
+Fournichon, hote du _Fier-Chevalier_, occupe du soin de ses fourneaux, et
+ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait preparer les
+boudoirs des tourelles.
+
+Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regarde le feu, bien
+respire le parfum des volailles, bien interroge les rideaux des fenetres,
+il revenait sur ses pas, puis recommencait a examiner encore.
+
+Il y avait cependant, si independante que parut sa marche au premier
+abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'etait
+l'espece de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert
+Briquet, et aboutissait a la maison mysterieuse.
+
+Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur
+cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre
+jeune homme du meme age a peu pres que lui, au toquet noir a la plume
+blanche, au manteau violet, qui, le front plisse, l'oeil fixe, la main sur
+l'epee, semblait dire, semblable au geant Adamastor:
+
+-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempete.
+
+Le promeneur au plumet rouge, c'est-a-dire le premier que nous avons
+introduit sur la scene, fit vingt tours a peu pres sans rien remarquer de
+tout cela, tant il etait preoccupe. Certainement, il n'etait pas sans
+avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme
+etait trop bien vetu pour etre un voleur, et jamais l'idee ne lui fut
+venue de s'inquieter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier-
+Chevalier_.
+
+Mais l'autre, au contraire, a chaque retour du plumet rouge, foncait en
+noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrite devint
+si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge
+et par attirer son attention.
+
+Il leva la tete et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de
+lui, toute la mauvaise volonte qu'il paraissait eprouver a son egard.
+
+Cela l'induisit naturellement a penser qu'il genait le jeune homme; puis
+cette pensee amena le desir de s'informer en quoi il le genait.
+
+Il se mit en consequence a regarder attentivement la maison de Robert
+Briquet.
+
+Puis de cette maison il passa a celle qui faisait son pendant.
+
+Enfin, lorsqu'il les eut bien regardees l'une et l'autre sans s'inquieter
+ou sans paraitre s'inquieter au moins de la facon dont le jeune homme au
+plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants
+eclairs des fourneaux de maitre Fournichon.
+
+Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en deroute, car il
+attribuait a deroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir
+faire, le plumet blanc se mit a marcher dans son sens, c'est-a-dire de
+l'est a l'ouest, tandis que l'autre s'avancait de l'ouest a l'est.
+
+Mais quand chacun d'eux fut arrive au point qu'il s'etait interieurement
+marque pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur
+l'autre, et en si droite ligne que, n'eut ete le ruisseau, Rubicon nouveau
+qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtes nez a nez tant la precision
+de la ligne droite avait ete scrupuleusement respectee.
+
+Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience
+visible.
+
+Le plumet rouge prit un air etonne, puis il lanca un nouveau regard a la
+maison mysterieuse.
+
+On eut pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le
+Rubicon, mais le plumet rouge s'etait deja eloigne: la marche en ligne
+inverse recommenca.
+
+Pendant cinq minutes, on eut pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux
+antipodes; mais bientot, avec le meme instinct et la meme precision que la
+premiere fois, tous deux se retournerent en meme temps.
+
+Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la meme zone du
+ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en deployant leurs flocons
+noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arriverent cette fois
+en face l'un de l'autre, resolus a se marcher sur les pieds plutot que de
+reculer d'un pas.
+
+Plus impatient sans doute que celui qui venait a sa rencontre, le plumet
+blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-la, sur la limite
+du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne
+se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau,
+faillit perdre l'equilibre.
+
+-- Ah ca! monsieur, dit ce dernier, etes-vous fou, ou avez-vous
+l'intention de m'insulter?
+
+-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me genez
+fort; il m'avait meme semble que, sans que j'eusse besoin de vous le dire,
+vous vous en etiez apercu.
+
+-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour systeme de ne voir
+jamais ce que je ne veux pas voir.
+
+[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.]
+
+-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je
+l'espere, si on les faisait briller a vos yeux.
+
+Et joignant le mouvement a la parole, le jeune homme au plumet blanc se
+debarrassa de sa cape et tira son epee qui etincela sous un rayon de la
+lune glissant en ce moment entre deux nuages.
+
+Le plumet rouge resta immobile.
+
+-- On dirait, monsieur, repliqua-t-il en haussant les epaules, que vous
+n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hatez de la
+faire sortir contre quelqu'un qui ne se defend pas.
+
+-- Non, mais qui se defendra, je l'espere.
+
+Le plumet rouge sourit avec une tranquillite qui doubla l'irritation de
+son adversaire.
+
+-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empecher de me promener
+dans la rue?
+
+-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?
+
+-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plait.
+
+-- Ah! cela vous plait.
+
+-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi
+de fouler seul le pave de la rue de Bussy?
+
+-- Que j'aie licence ou non, peu importe.
+
+-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidele
+sujet de Sa Majeste, et ne voudrais point lui desobeir.
+
+-- Ah! vous raillez, je crois!
+
+-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous!
+
+-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me genez, monsieur, et que si vous
+ne vous eloignez point de bonne volonte, je saurai bien, moi, vous
+eloigner de force.
+
+-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.
+
+-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.
+
+-- Monsieur, j'ai particulierement affaire dans ce quartier-ci. Vous voila
+donc prevenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu desir, j'echangerai
+volontiers une passe d'epee; mais je ne m'eloignerai pas.
+
+-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son epee et en
+rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprete a tomber en
+garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frere de M. le duc
+de Joyeuse; une derniere fois, vous plait-il de me ceder le pas et de vous
+retirer?
+
+-- Monsieur, repondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de
+Carmainges; vous ne me genez pas du tout, et je ne trouve aucunement
+mauvais que vous demeuriez.
+
+Du Bouchage reflechit un instant, et remit son epee au fourreau.
+
+-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis a moitie fou, etant amoureux.
+
+-- Et moi aussi, je suis amoureux, repondit Ernauton, mais je ne me crois
+aucunement fou pour cela.
+
+Henri palit.
+
+-- Vous etes amoureux?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et vous l'avouez?
+
+-- Depuis quand est-ce un crime?
+
+-- Mais amoureux dans cette rue.
+
+-- Pour le moment, oui.
+
+-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?
+
+-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point reflechi a ce que vous me
+demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut reveler un secret dont
+il n'a que la moitie.
+
+-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en verite,
+nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.
+
+Il y avait tant de vraie douleur et de desespoir eloquent dans ces quatre
+mots prononces par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondement touche.
+
+-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons
+rivaux.
+
+-- Je le crains.
+
+-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais etre franc.
+
+Joyeuse palit et passa sa main sur son front.
+
+-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.
+
+-- Vous avez un rendez-vous?
+
+-- Oui, en bonne forme!
+
+-- Dans cette rue?
+
+-- Dans cette rue.
+
+-- Ecrit?
+
+-- Oui, d'une fort jolie ecriture meme.
+
+-- De femme?
+
+-- Non, d'homme.
+
+-- D'homme! que voulez-vous dire?
+
+-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une
+femme, d'une assez jolie ecriture d'homme; ce n'est pas precisement aussi
+mysterieux, mais c'est plus elegant; on a un secretaire, a ce qu'il
+parait.
+
+-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez.
+
+-- Vous me demandez de telle facon, monsieur, que je ne saurais vous
+refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet.
+
+-- J'ecoute.
+
+-- Vous verrez si c'est la meme chose que vous.
+
+-- Assez, monsieur, par grace; moi, l'on ne m'a point donne de rendez-
+vous, moi, je n'ai pas recu de billet.
+
+Ernauton tira de sa bourse un petit papier.
+
+-- Voila le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le
+lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur;
+vous en rapportez-vous a moi de ne vous point tromper?
+
+-- Oh! tout a fait!
+
+-- Voici donc les termes dans lesquels il est concu:
+
+ " Monsieur Ernauton, mon secretaire est par moi charge de vous dire
+ que j'ai grand desir de causer avec vous une heure; votre merite m'a
+ touchee. "
+
+-- Il y a cela? demanda du Bouchage.
+
+-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est meme soulignee. Je passe une autre
+phrase un peu trop flatteuse.
+
+-- Et vous etes attendu?
+
+-- C'est-a-dire que j'attends, comme vous voyez.
+
+-- Alors on doit vous ouvrir la porte?
+
+-- Non, on doit siffler trois fois par la fenetre.
+
+Henri, tout fremissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et
+de l'autre lui montrant la maison mysterieuse:
+
+-- De la? demanda-t-il.
+
+-- Pas du tout, repondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier-
+Chevalier_, de la.
+
+Henri poussa un cri de joie.
+
+-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il.
+
+-- Eh non! le billet dit positivement: Hotellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+-- Oh! soyez beni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main;
+oh! pardonnez-moi mon incivilite, ma sottise. Helas! vous le savez, pour
+l'homme qui aime veritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous
+voyant sans cesse revenir jusqu'a cette maison, j'ai cru que c'etait par
+cette femme que vous etiez attendu.
+
+-- Je n'ai rien a vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car,
+en verite, j'ai eu un instant de mon cote l'idee que vous etiez dans cette
+rue pour le meme motif que moi.
+
+-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur!
+Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas!
+
+-- Ma foi, ecoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un
+eclaircissement quelconque avant de me facher. Ces grandes dames sont si
+etranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante!
+
+-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et
+cependant....
+
+-- Et cependant? repeta Ernauton.
+
+-- Et cependant vous etes plus heureux.
+
+-- Ah! l'on est cruel dans cette maison!
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voila trois mois que j'aime comme
+un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre
+le son de sa voix.
+
+-- Diable! vous n'etes pas avance. Mais attendez donc.
+
+-- Quoi?
+
+-- Est-ce qu'on n'a pas siffle?
+
+-- En effet, il me semble avoir entendu.
+
+Les deux jeunes gens ecouterent, un second coup se fit entendre dans la
+direction du _Fier-Chevalier_.
+
+-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire
+plus longue compagnie, mais je crois que voila mon signal.
+
+Un troisieme coup retentit.
+
+-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance.
+
+Ernauton s'eloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaitre dans
+l'ombre de la rue pour reparaitre dans la lumiere que jetaient les
+fenetres du _Fier-Chevalier_ et disparaitre encore.
+
+Quant a lui, plus morne qu'auparavant, car cette espece de lutte l'avait
+un instant fait sortir de sa lethargie:
+
+-- Allons, dit-il, faisons mon metier accoutume, frappons comme d'habitude
+a la porte maudite qui jamais ne s'ouvre.
+
+Et, en disant ces mots, il s'avanca chancelant vers la porte de la maison
+mysterieuse.
+
+
+
+
+LVIII
+
+LA PORTE S'OUVRE
+
+
+Mais en arrivant a la porte de la maison mysterieuse, le pauvre Henri fut
+repris de son hesitation habituelle.
+
+-- Du courage, se dit-il a lui-meme, frappons.
+
+Et il fit encore un pas.
+
+Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derriere lui et vit sur
+le chemin le reflet brillant des lumieres de l'hotellerie.
+
+-- La-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on
+appelle et qui n'ont pas meme desire; pourquoi n'ai-je pas le coeur
+tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-etre la-bas aussi,
+moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici.
+
+On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Pres qui vibrait
+melancoliquement dans les airs.
+
+-- Allons, voila dix heures qui sonnent, murmura Henri
+
+Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir.
+
+-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais-
+je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut!
+
+Il frappa un deuxieme coup.
+
+-- C'est cela, continua-t-il en ecoutant, voila le bruit de la porte
+interieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gemit, le bruit du pas qui
+s'approche: ainsi toujours, toujours la meme chose.
+
+Et il frappa une troisieme fois.
+
+-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus
+leger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pale, ma
+sinistre, mon insupportable figure, puis il s'eloigne sans ouvrir jamais!
+
+La cessation de tout bruit sembla justifier la prediction du malheureux
+jeune homme.
+
+-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'a demain, dit-il.
+
+Et, se baissant de maniere a ce que son front fut au niveau du seuil de
+pierre, il y deposa du fond de l'ame un baiser qui fit tressaillir le dur
+granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette
+maison.
+
+Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le
+lendemain, il se retira.
+
+Mais a peine avait-il fait deux pas en arriere, qu'a sa profonde surprise
+le verrou grinca dans sa gache; la porte s'ouvrit, et le serviteur
+s'inclina profondement.
+
+C'etait le meme dont nous avons trace le portrait lors de son entrevue
+avec Robert Briquet.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant
+parut a du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des cherubins
+qu'on entend dans ces songes d'enfance, ou l'on reve encore du ciel.
+
+Tremblant, eperdu, Henri, qui avait deja fait dix pas pour s'eloigner, se
+rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement,
+que le serviteur le retint pour l'empecher de tomber sur le seuil; ce que
+cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse
+compassion.
+
+[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.]
+
+-- Voyons, monsieur, dit-il, me voila; expliquez-moi, je vous prie, ce que
+vous desirez.
+
+-- J'ai tant aime, repondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime
+encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours.
+
+-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous
+asseoir la pres de moi et de causer?
+
+-- Oh! oui.
+
+Le serviteur lui fit un signe de la main.
+
+Henri obeit a ce signe, comme il eut obei a un signe du roi de France ou
+de l'empereur romain.
+
+-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un pres de
+l'autre, et dites-moi votre desir.
+
+-- Mon ami, repondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous
+parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je
+vous ai attendu et surpris au detour d'une rue; alors je vous ai offert
+assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez ete le plus avide des
+hommes; d'autres fois, j'ai essaye de vous intimider; jamais vous ne
+m'avez ecoute, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir,
+visiblement au moins, a mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de
+vous parler, vous m'invitez a vous exprimer mon desir: qu'est-il donc
+arrive, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de
+votre part?
+
+Le serviteur poussa un soupir. Il y avait evidemment un coeur pitoyable
+sous cette rude enveloppe.
+
+Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea.
+
+-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu
+poursuivre une femme et la decouvrir malgre ses efforts pour se cacher et
+pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amere ne
+m'est echappee, jamais je n'ai donne suite a ces pensees de violence qui
+naissent du desespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du
+sang la fougueuse jeunesse.
+
+-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous
+est rendue par ma maitresse et par moi.
+
+-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains
+du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me
+refusiez l'entree de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte,
+ainsi que le fait tous les jours le moindre ecolier ivre ou amoureux?
+Alors, ne fut-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable,
+je lui eusse parle.
+
+-- C'est vrai encore.
+
+-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse
+inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma
+fortune est grande, mon credit est grand, le roi lui-meme, le roi me
+protege; tout a l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes
+douleurs, me disait de recourir a lui, m'offrait sa protection.
+
+-- Ah! fit le serviteur avec une inquietude visible.
+
+-- Je n'ai point voulu, se hata de dire le jeune homme; non, non, j'ai
+tout refuse, tout refuse, pour venir prier a mains jointes de s'ouvrir
+cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais.
+
+-- Monsieur le comte, vous etes en effet un coeur loyal et digne d'etre
+aime.
+
+-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet
+homme au coeur loyal, et, de votre avis meme, digne d'etre aime, a quoi le
+condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la recoit
+meme pas; chaque soir je viens heurter a cette porte moi-meme, et chaque
+soir on m'econduit; enfin on me laisse souffrir, me desoler, mourir dans
+cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre
+chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur
+d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut
+pas plus commander a son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus.
+Mais on a pitie d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de
+consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la
+main pour le relever; mais non, non, cette femme se complait avec mon
+supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eut tue avec un refus
+de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup
+de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus.
+
+-- Monsieur le comte, repondit le serviteur apres avoir scrupuleusement
+ecoute tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez
+est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout
+aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a
+vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent
+pour vous une vive sympathie.
+
+-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'ecria le jeune homme en
+essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour ou
+son coeur, que vous vantez, connaitra l'amour, l'amour tel que je le sens,
+et si, en echange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je
+serai bien venge.
+
+-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de
+n'avoir point aime que de ne pas repondre a l'amour; cette femme a peut-
+etre connu la passion plus forte que vous ne la connaitrez jamais, cette
+femme a peut-etre aime comme jamais vous n'aimerez.
+
+Henri leva les mains au ciel.
+
+-- Quand on a aime ainsi, ou aime toujours! s'ecria-t-il.
+
+-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda
+le serviteur.
+
+Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eut ete frappe de
+mort.
+
+-- Elle aime! s'ecria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime,
+monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maitresse est
+veuve, ajouta le serviteur compatissant, esperant calmer par ces mots la
+douleur du jeune homme.
+
+Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle,
+la vie et l'espoir.
+
+-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve,
+dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la
+source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne
+alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est
+moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle
+m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmees avec
+le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait jure a la tombe de son
+epoux une douleur eternelle, quand la veuve de Mausole eut epuise ses
+larmes, elle fut guerie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas
+emporte dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace
+qu'auparavant.
+
+Le serviteur secoua la tete.
+
+-- Cette dame, monsieur le comte, repondit-il, comme la veuve du roi
+Mausole, a jure au mort une eternelle fidelite; mais je la connais, et
+elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont
+vous me parlez.
+
+-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'ecria Henri; Dieu n'a
+pas permis qu'elle mourut de chagrin ou qu'elle abregeat violemment ses
+jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut
+vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis esperer.
+
+-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre,
+ne comptez pas ainsi avec les sombres pensees des vivants, avec les
+exigences des morts. Elle a vecu! dites-vous: oui, elle a vecu! non pas un
+jour, non pas un mois, non pas une annee; elle a vecu sept ans. -- Joyeuse
+tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir
+quelle resolution elle a vecu? Elle se consolera, esperez-vous? Jamais,
+monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous
+le jure, moi, qui n'etais que le tres humble serviteur du mort, moi, qui,
+tant qu'il a vecu, etais une ame pieuse, ardente et pleine d'esperance, et
+qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi,
+moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le repete, jamais je ne me
+consolerai.
+
+-- Cet homme tant regrette, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce
+mari....
+
+-- Ce n'etait pas le mari, c'etait l'amant, monsieur le comte, et une
+femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans
+toute sa vie.
+
+-- Mon ami, mon ami! s'ecria le jeune homme, effraye de la majeste sauvage
+de cet homme a l'esprit eleve, et qui cependant etait perdu sous des
+habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercedez pour moi!
+
+-- Moi! s'ecria-t-il, moi! Ecoutez, monsieur le comte, si je vous eusse
+cru capable d'user de violence envers ma maitresse, je vous eusse tue, tue
+de cette main.
+
+Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait
+celui d'un homme de vingt-cinq ans a peine, tandis que ses cheveux
+blanchis et sa taille courbee lui donnaient l'apparence d'un homme de
+soixante ans.
+
+-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maitresse
+vous aimat, c'est elle qui serait morte.
+
+Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais a dire, ne cherchez
+point a m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je
+ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car,
+sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer.
+
+Henri se leva la mort dans l'ame.
+
+-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes
+malheurs; maintenant je suis decide.
+
+-- Ainsi, vous serez plus calme a l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous
+vous eloignerez de nous, vous nous laisserez a une destinee pire que la
+votre, croyez-moi.
+
+-- Oui, je m'eloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune
+homme, et pour toujours.
+
+-- Vous voulez mourir, je vous comprends.
+
+[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. --
+PAGE 130.]
+
+-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien
+que je meure, du moment ou je ne la possede pas.
+
+-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parle de la mort avec ma
+maitresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de
+sa propre main.
+
+-- Aussi, n'est-ce point celle-la que je choisirai; il y a pour un jeune
+homme de mon nom, de mon age et de ma fortune, une mort qui de tout temps
+a ete une belle mort, c'est celle que l'on recoit en defendant son roi et
+son pays.
+
+-- Si vous souffrez au-dela de votre force, si vous ne devez rien a ceux
+qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte,
+mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort,
+moi, si je n'etais condamne a vivre.
+
+-- Adieu et merci, repondit Joyeuse en tendant la main au serviteur
+inconnu. Au revoir dans un autre monde!
+
+Et il s'eloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touche de cette
+douleur profonde, une pesante bourse d'or.
+
+Minuit sonnait a l'eglise Saint-Germain-des-Pres.
+
+
+
+
+LIX
+
+COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRACE 1586
+
+
+Les trois coups de sifflet qui, a intervalles egaux, avaient traverse
+l'espace, etaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux
+Ernauton.
+
+Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame
+Fournichon sur la porte ou elle attendait les clients avec un sourire qui
+la faisait ressembler a une deesse mythologique interpretee par un peintre
+flamand.
+
+Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un ecu d'or
+qu'une autre main aussi blanche, mais plus delicate que la sienne, venait
+d'y deposer en passant.
+
+Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la
+capacite de la porte de maniere a rendre tout passage impossible.
+
+Ernauton, de son cote, s'arreta en homme qui demande a passer.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous?
+
+-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout a l'heure de la
+fenetre de cette tourelle, bonne dame?
+
+-- Si fait.
+
+-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient.
+
+-- Vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Alors c'est different, si vous me donnez votre parole d'honneur.
+
+-- Foi de gentilhomme, ma chere madame Fournichon.
+
+-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez.
+
+Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clienteles, comme elle les desirait
+si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait ete detrone par
+le _Fier-Chevalier_, l'hotesse fit monter Ernauton par l'escalier en
+limacon qui conduisait a la plus ornee et a la plus discrete de ses
+tourelles.
+
+Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait acces dans une sorte
+d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle meme,
+meublee, decoree, tapissee avec un peu plus de luxe qu'on n'en eut attendu
+dans ce coin ecarte de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait
+mis du gout a l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et
+generalement on reussit dans ce que l'on fait avec amour.
+
+Madame Fournichon avait donc reussi autant qu'il etait donne a un assez
+vulgaire esprit de reussir en pareille matiere.
+
+Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur
+de benjoin et d'aloes: c'etait un holocauste fait sans doute par la
+personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de
+combattre, a l'aide de parfums vegetaux, les vapeurs culinaires exhalees
+par la broche et par les casseroles.
+
+Dame Fournichon suivait le jeune homme pas a pas, elle le poussa de
+l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec
+des yeux tout rapetisses par un clignotement anacreontique; puis elle se
+retira.
+
+Ernauton resta la main droite a la portiere, la main gauche au loquet de
+la porte, et a demi courbe par son salut.
+
+C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la
+tourelle, eclairee par une seule bougie de cire rose, une de ces elegantes
+tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins
+l'attention, quand toutefois ce n'est pas le desir.
+
+Renversee sur des coussins, tout enveloppee de soie et de velours, cette
+dame, dont le pied mignon pendait a l'extremite de ce lit de repos,
+s'occupait de bruler a la bougie le reste d'une petite branche d'aloes
+dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumee de son visage,
+emplissant aussi de cette fumee les plis de son capuchon et ses cheveux,
+comme si elle eut voulu tout entiere se penetrer de l'enivrante vapeur.
+
+A la maniere dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle
+abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masque, Ernauton
+s'apercut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait pres d'elle.
+
+Cependant, elle ne s'etait point retournee.
+
+Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point.
+
+-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce a
+force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble
+serviteur: le voici.
+
+-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur
+Ernauton.
+
+-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de
+l'honneur que vous me faites.
+
+-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et
+cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je presume.
+
+-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degres, vous avez le visage
+cache sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au
+moment meme ou j'entrais, vous venez de me derober la vue d'un pied qui,
+certes, m'eut rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me
+permette de reconnaitre; je ne puis donc que deviner.
+
+-- Et vous devinez qui je suis?
+
+-- Celle que mon coeur desire, celle que mon imagination fait jeune,
+belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante meme, pour que je
+puisse croire que ce qui m'arrive st bien reel, et que je ne reve pas en
+ce moment.
+
+-- Avez-vous eu beaucoup de peine a entrer ici? demanda la dame sans
+repondre directement a ce flot de paroles qui s'echappait du coeur trop
+plein d'Ernauton.
+
+-- Non, madame, l'acces m'en a meme ete plus facile que je ne l'eusse
+pense.
+
+-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas
+de meme pour une femme.
+
+-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je
+ne puis que vous offrir mes bien humbles remerciments.
+
+Mais la dame paraissait deja avoir passe a une autre pensee.
+
+-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle negligemment en otant son gant;
+pour montrer une adorable main ronde et effilee a la fois.
+
+-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous
+etes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous
+aime.
+
+-- Alors vous croyez pouvoir repondre que je suis bien celle que vous vous
+attendiez a trouver ici?
+
+-- A defaut du regard, mon coeur me le dit.
+
+-- Donc, vous me connaissez?
+
+-- Je vous connais, oui.
+
+-- En verite, vous, un provincial a peine debarque, vous connaissez deja
+les femmes de Paris?
+
+-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une
+seule.
+
+-- Et celle-la, c'est moi?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Et a quoi me reconnaissez vous?
+
+-- A votre voix, a votre grace, a votre beaute.
+
+-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la deguiser; a ma grace, je puis
+prendre le mot pour un compliment; mais a ma beaute, je ne puis admettre
+la reponse que par hypothese.
+
+-- Pourquoi cela, madame?
+
+-- Sans doute; vous me reconnaissez a ma beaute, et ma beaute est voilee.
+
+-- Elle l'etait moins, madame, le jour ou, pour vous faire entrer dans
+Paris, je vous tins si pres de moi, que votre poitrine effleurait mes
+epaules, et que votre haleine brulait mon cou.
+
+-- Aussi, a la reception de ma lettre, vous avez devine que c'etait de moi
+qu'il s'agissait.
+
+-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant
+une pareille pensee. J'ai cru que j'etais le jouet de quelque
+plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pense que j'etais menace
+de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce
+n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant....
+
+Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la
+sienne.
+
+-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie.
+
+-- Et en quoi, madame, je vous prie?
+
+-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi
+j'ai fait une folie?
+
+-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur aupres de
+Votre Altesse.
+
+-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur.
+N'auriez-vous point d'esprit, par hasard?
+
+-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effraye.
+
+-- Quoi! vous me voyez un masque....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me
+deguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenetre et que
+ne criez-vous mon nom dans la rue!
+
+-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant a genoux, mais je croyais a
+la discretion de ces murs.
+
+-- Il me parait que vous etes credule?
+
+-- Helas! madame, je suis amoureux! -- Et vous etes convaincu que tout
+d'abord je reponds a cet amour par un amour pareil?
+
+Ernauton se releva tout pique.
+
+-- Non, madame, repondit-il.
+
+-- Et que croyez-vous?
+
+-- Je crois que vous avez quelque chose d'important a me dire; que vous
+n'avez pas voulu me recevoir a l'hotel de Guise ou dans votre maison de
+Bel-Esbat, et que vous avez prefere un entretien secret dans un endroit
+isole.
+
+-- Vous avez cru cela?
+
+-- Oui.
+
+-- Et que pensez-vous que j'aie eu a vous dire? Voyons, parlez; je ne
+serais point fachee d'apprecier votre perspicacite.
+
+Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgre elle une
+espece d'inquietude.
+
+-- Mais que sais-je, moi, repondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport
+a M. de Mayenne, par exemple.
+
+-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en
+auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit,
+vous, tout ce que vous en saviez?
+
+-- Peut-etre aussi quelque question a me faire sur l'evenement de la nuit
+passee?
+
+-- Ah! quel evenement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le
+sein palpitait visiblement.
+
+-- Mais de la panique eprouvee par M. d'Epernon, de l'arrestation de ces
+gentilshommes lorrains.
+
+-- On a arrete des gentilshommes lorrains?
+
+-- Une vingtaine, qui se sont trouves intempestivement sur la route de
+Vincennes.
+
+-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville ou M. de Guise tient
+garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui etes
+de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrete ces
+gentilshommes.
+
+-- Moi, de la cour?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Vous savez cela, madame?
+
+-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des
+renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour
+de Dieu! Vous avez une deplorable habitude, celle de croiser la
+conversation; et qu'est-il resulte de cette echauffouree?
+
+-- Absolument rien, madame, que je sache du moins.
+
+-- Alors pourquoi avez-vous pense que je parlerais d'une chose qui n'a pas
+eu de resultat?
+
+-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort.
+
+-- Comment, monsieur, mais de quel pays etes-vous?
+
+-- D'Agen?
+
+-- Comment, monsieur, vous etes Gascon, car Agen est en Gascogne, je
+crois?
+
+-- A peu pres.
+
+-- Vous etes Gascon, et vous n'etes pas assez vain pour supposer tout
+simplement que, vous ayant vu, le jour de l'execution de Salcede, a la
+porte Saint-Antoine, je vous ai trouve de galante tournure?
+
+Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement:
+
+-- Que je vous ai rencontre dans la rue, et que je vous ai trouve beau?
+Ernauton devint pourpre. -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frere
+Mayenne, vous etes venu chez moi, et que je vous ai trouve fort a mon
+gout? -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. -- Et
+vous avez tort, repliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la
+premiere fois, et en arretant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le
+masque, tandis qu'elle deployait, sous le regard haletant du jeune homme,
+la seduction d'une taille cambree, se profilant en lignes arrondies et
+voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. --
+Madame! madame! s'ecria-t-il, vous raillez-vous de moi? -- Ma foi, non!
+reprit-elle du meme ton degage; je dis que vous m'avez plu, et c'est la
+verite. -- Mon Dieu! -- Mais vous-meme, n'avez-vous pas ose me declarer
+que vous m'aimiez? -- Mais quand je vous ai declare cela, je ne savais
+pas qui vous etiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous
+demande bien humblement pardon. -- Allons, voila maintenant qu'il
+deraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous
+etes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter
+d'etre venue. Ernauton tomba a genoux. -- Parlez, madame, dit-il,
+parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-etre
+oserai-je enfin vous repondre. -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit
+la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symetriquement
+les plis de sa robe. J'ai du gout pour vous, mais je ne vous connais pas
+encore. Je n'ai pas l'habitude de resister a mes fantaisies, mais je n'ai
+pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions ete egaux, je
+vous eusse recu chez moi et etudie a mon aise avant que vous eussiez meme
+soupconne mes intentions a votre egard. La chose etait impossible; il a
+fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez a
+quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je
+vous recommande.
+
+Ernauton se confondit en protestations.
+
+-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame
+avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-etre est-ce votre nom
+seulement qui m'a frappee la premiere fois que nous nous rencontrames, et
+qui m'a plu. Apres tout, je crois bien decidement que je n'ai pour vous
+qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire
+trop loin de la perfection et desesperer. Je ne peux pas souffrir les gens
+parfaits. Oh! j'adore les gens devoues, par exemple. Retenez bien ceci, je
+vous le permets, beau cavalier. Ernauton etait hors de lui. Ce langage
+hautain, ces gestes pleins de volupte et de mollesse, cette orgueilleuse
+superiorite, cet abandon vis-a-vis de lui enfin, d'une personne aussi
+illustre, le plongeaient a la fois dans les delices et dans les terreurs
+les plus extremes. Il s'assit pres de sa belle et fiere maitresse, qui le
+laissa faire, puis il essaya de passer son bras derriere les coussins qui
+la soutenaient. -- Monsieur, dit-elle, il parait que vous m'avez
+entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarite, je
+vous prie; restons chacun a notre place. Il est sur qu'un jour je vous
+donnerai le droit de me nommer votre, mais ce droit, vous ne l'avez pas
+encore.
+
+Ernauton se releva pale et depite.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises;
+cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris.
+Chez nous, en province, a deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une
+femme, lorsqu'elle dit: " J'aime, " aime et ne se refuse pas. Elle ne
+prend point le pretexte de ses paroles pour humilier un homme a ses pieds.
+C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse.
+J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait,
+l'habitude me viendra.
+
+La dame ecouta en silence. Il etait visible qu'elle continuait d'observer
+attentivement Ernauton, pour savoir si son depit aboutirait a une reelle
+colere.
+
+-- Ah! ah! vous vous fachez, je crois, dit-elle superbement.
+
+-- Je me fache, en effet, madame, mais c'est contre moi-meme, car j'ai
+pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un
+amour tres veritable et tres pur. Je ne cherche pas votre personne, car je
+vous desirerais, s'il en etait ainsi: voila tout; mais je cherche a
+obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir
+aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois,
+respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me
+l'ordonnerez.
+
+Trouvez bon seulement, madame, qu'a partir de ce moment j'attende vos
+ordres.
+
+-- Allons, allons, dit la dame, n'exagerons rien, monsieur de Carmainges:
+voila que vous etes tout glace apres avoir ete tout de flammes.
+
+-- Il me semble, cependant, madame....
+
+-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais a une femme que vous l'aimerez comme
+vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle
+voudra, a la bonne heure!
+
+-- C'est ce que j'ai dit, madame.
+
+-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas.
+
+-- Je m'incline devant votre superiorite, madame.
+
+-- Treve de politesses, il me repugnerait de faire ici la reine. Tenez,
+voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle
+est plus brulante et plus animee que la votre.
+
+Ernauton prit respectueusement cette belle main.
+
+-- Eh bien! dit la duchesse.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Vous ne la baisez pas? etes-vous fou? et avez-vous jure de me mettre en
+fureur?
+
+-- Mais, tout a l'heure....
+
+-- Tout a l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant....
+
+-- Maintenant?
+
+-- Eh! maintenant je vous la donne.
+
+Ernauton baisa la main avec tant d'obeissance, qu'on la lui retira
+aussitot.
+
+-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une lecon!
+
+-- J'ai donc eu tort?
+
+-- Assurement, vous me faites bondir d'un extreme a l'autre; la crainte
+finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer a genoux, c'est
+vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance.
+
+-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoue, car vous
+seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous
+en previens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de
+Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous
+pas dit que j'etais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en
+beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand
+je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux,
+jamais ma voix. A ces mots elle se leva.
+
+Il etait temps: le jeune homme, rendu a son delire, l'avait saisie entre
+ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les levres
+d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde verite de ce
+qu'elle avait dit, car, a travers son masque, ses yeux lancerent un eclair
+froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages.
+
+Ce regard imposa tellement a Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et
+que tout son feu s'eteignit.
+
+-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Decidement,
+vous me plaisez, monsieur de Carmainges.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Quand etes-vous libre? demanda-t-elle negligemment.
+
+-- Helas! assez rarement, madame, repondit Ernauton.
+
+-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas?
+
+-- Quel service?
+
+-- Mais celui que vous faites pres du roi. Est-ce que vous n'etes pas
+d'une garde quelconque de Sa Majeste?
+
+-- C'est-a-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes.
+
+-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je
+crois?
+
+-- Tous, oui, madame.
+
+-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublie.
+
+-- Quarante-cinq.
+
+-- Quel singulier compte?
+
+-- Cela s'est trouve ainsi.
+
+-- Est-ce un calcul?
+
+-- Je ne crois pas; le hasard se sera charge de l'addition.
+
+-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous?
+
+-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majeste, madame.
+
+-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous
+que vous aviez peu de liberte.
+
+-- C'est vrai, j'ai peu de liberte, madame, parce que, le jour, nous
+sommes de service pour les sorties de Sa Majeste ou pour ses chasses, et
+que, le soir, on nous consigne au Louvre.
+
+-- Le soir?
+
+-- Oui.
+
+-- Tous les soirs?
+
+-- Presque tous.
+
+-- Voyez donc ce qui fut arrive, si ce soir, par exemple, cette consigne
+vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignore le motif
+qui vous empechait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances
+etaient meprisees?
+
+-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous
+jure.
+
+-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas.
+
+-- Mais alors?
+
+-- Faites votre service; c'est a moi de m'arranger la-dessus, moi, qui
+suis toujours libre et maitresse de ma vie.
+
+-- Oh! que de bontes, madame!
+
+-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son
+insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous etes trouve libre et
+comment vous etes venu.
+
+-- Ce soir, madame, j'avais medite deja de demander une permission a M. de
+Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de
+donner toute la nuit aux quarante-cinq.
+
+-- Ah! cet ordre est venu?
+
+-- Oui.
+
+-- Et a quel propos cette bonne chance?
+
+-- Comme recompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que
+nous avons fait hier a Vincennes.
+
+-- Ah! fort bien, dit la duchesse.
+
+-- Ainsi, voila a quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous
+voir ce soir tout a mon aise.
+
+-- Eh bien! ecoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce
+familiarite qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous
+allez faire: chaque fois que vous croirez etre libre, prevenez l'hotesse
+par un billet; tous les jours un homme a moi passera chez elle.
+
+-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonte, madame.
+
+La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton.
+
+-- Attendez donc, dit-elle.
+
+-- Qu'y a-t-il, madame?
+
+-- Ce bruit, d'ou vient-il?
+
+En effet, un bruit d'eperons, de voix, de portes heurtees, d'exclamations
+joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'echo d'une invasion.
+
+Ernauton passa sa tete par la porte qui donnait dans l'antichambre.
+
+-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici feter le conge que
+leur a donne M. de Loignac.
+
+-- Mais par quel hasard ici, justement en cette hotellerie ou nous sommes?
+
+-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez-
+vous d'arrivee a ete donne, parce que, de ce jour bienheureux de leur
+entree dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et
+les pates de maitre Fournichon, et quelques-uns meme les tourelles de
+madame.
+
+-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien
+expertement, monsieur, de ces tourelles.
+
+-- C'est la premiere fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y penetrer,
+madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire.
+
+-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le
+lieu le plus desert de Paris, un endroit pres de la riviere, pres du grand
+rempart, un endroit ou personne ne peut me reconnaitre, ni soupconner que
+je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos
+compagnons, ajouta la duchesse.
+
+En effet, le vacarme de l'entree devenait un infernal ouragan; le bruit
+des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des ecus d'or et le
+cliquetis des verres, presageaient l'orage au grand complet.
+
+Tout a coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui
+conduisait a la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline!
+
+-- Eh bien? repondit la voix du jeune homme.
+
+-- N'allez pas la haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie.
+
+-- Bon! et pourquoi pas, chere dame Fournichon? toute la maison n'est-elle
+pas a nous, ce soir?
+
+-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles.
+
+-- Bah! les tourelles sont de la maison, crierent cinq ou six autres voix,
+parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et
+d'Eustache de Miradoux.
+
+-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les
+tourelles font exception, les tourelles sont a moi; ne derangez pas mes
+locataires.
+
+-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi,
+moi, ne me derangez donc pas.
+
+-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais
+penchants et l'audace de cet homme.
+
+-- Mais, par grace! repeta madame Fournichon.
+
+-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; a neuf heures,
+tous les feux doivent etre eteints, et je vois un feu dans votre tourelle;
+il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les edits du
+roi; je veux connaitre quels sont ces mauvais serviteurs.
+
+Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les
+pas s'emboitaient dans les siens.
+
+-- Mon Dieu! s'ecria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce
+que ces gens-la oseraient entrer ici?
+
+-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis la, et je puis vous dire
+d'avance, madame: n'ayez aucune crainte.
+
+-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur.
+
+En effet, Sainte-Maline, trop avance pour reculer maintenant, heurtait si
+violemment a cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle etait d'un sapin
+que madame Fournichon n'avait pas juge a propos d'eprouver, elle dont le
+respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme.
+
+
+
+
+LX
+
+COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
+
+
+Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se
+fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui
+eclairait la tourelle.
+
+Cette precaution, qui pouvait etre bonne, mais qui n'etait que momentanee,
+ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout a coup dame
+Fournichon, qui avait epuise toutes ses ressources, eut recours a un
+dernier moyen et se mit a crier:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous previens que les personnes que vous
+troublez sont de vos amis: la necessite me force a vous l'avouer.
+
+-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur presentions nos compliments,
+dit Perducas de Pincorney d'une voix avinee, et trebuchant derriere
+Sainte-Maline sur la derniere marche de l'escalier.
+
+-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline.
+
+-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux.
+
+La bonne hotesse, esperant toujours prevenir une collision qui pouvait,
+tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier-
+d'Amour_, monta au milieu des rangs presses des gentilshommes, et glissa
+tout bas le nom d'Ernauton a l'oreille de son agresseur.
+
+-- Ernauton! repeta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette revelation
+etait de l'huile au lieu d'eau jetee sur le feu, Ernauton! ce n'est pas
+possible.
+
+-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon.
+
+-- Et pourquoi cela? repeterent plusieurs voix.
+
+-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modele de
+chastete, un exemple de continence, un compose de toutes les vertus. Non,
+non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges
+qui est enferme la-dedans.
+
+Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait
+fait de la premiere, quand tout a coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton
+parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annoncait point que la
+patience fut une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire
+de Sainte-Maline.
+
+-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il brise cette premiere porte?
+demanda-t-il; et, ayant deja brise celle-la, veut-il encore briser celle-
+ci?
+
+-- Eh! c'est lui, en realite, c'est Ernauton! s'ecria Sainte-Maline; je
+reconnais sa voix, car, quant a sa personne, le diable m'emporte si je
+pourrais dire dans l'obscurite de quelle couleur elle est.
+
+-- Vous ne repondez pas a ma question, monsieur, reitera Ernauton.
+
+[Illustration: Je l'entends encore murmurer: " Venge-moi! " -- PAGE 146.]
+
+Sainte-Maline se mit a rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante-
+cinq qui, a la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient
+juge qu'il etait prudent de descendre a tout hasard deux marches de
+l'escalier.
+
+-- C'est a vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous?
+s'ecria Ernauton.
+
+-- Oui, monsieur, parfaitement, repondit celui-ci.
+
+-- Alors qu'avez-vous a dire?
+
+-- J'ai a dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'etait
+vous qui habitiez cette hotellerie des amours.
+
+-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'etait
+moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher,
+laissez-moi en repos.
+
+-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous etes pas fait ermite et
+vous ne l'habitez pas seul, je suppose.
+
+-- Quant a cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le
+doute, en supposant que vous y soyez.
+
+-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforcant de penetrer dans la
+tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous etes sans
+lumiere, bravo!
+
+-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous
+soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme meme a la patience
+que l'on doit a des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont
+epuisees, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer.
+
+Malheureusement Sainte-Maline etait dans un de ses acces de mechancete
+envieuse.
+
+-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur
+Ernauton!
+
+-- Je vous dis cela de facon a ce que vous ne vous trompiez pas a mon
+desir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut meme, je le repete:
+retirez-vous, messieurs, je vous en prie.
+
+-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis a l'honneur de saluer la
+personne pour laquelle vous desertez notre compagnie.
+
+A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle pret a se rompre se reforma
+autour de lui.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorite, descendez, et
+remontez avec une bougie.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau, s'ecria Ernauton, si vous faites cela,
+souvenez-vous que vous m'offensez personnellement.
+
+Montcrabeau hesita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune
+homme.
+
+-- Bon! repliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de
+Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas
+l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'epee les uns contre les autres;
+ainsi eclairez. Montcrabeau, eclairez.
+
+Montcrabeau descendit, et, cinq minutes apres, remonta avec une bougie
+qu'il voulut remettre a Sainte-Maline.
+
+-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-etre avoir besoin
+de mes deux mains.
+
+Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour penetrer dans la tourelle.
+
+-- Je vous prends a temoin, tous tant que vous etes ici, dit Ernauton,
+qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et
+qu'en consequence, -- Ernauton tira vivement son epee, et qu'en
+consequence j'enfonce cette epee dans la poitrine du premier qui fera un
+pas en avant.
+
+Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'epee a la main, mais il
+n'avait pas encore degaine a moitie, qu'il vit briller sur sa poitrine la
+pointe de l'epee d'Ernauton.
+
+Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de
+Carmainges eut besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline
+sentit le froid du fer, et recula en delire, comme un taureau blesse.
+
+Alors, Ernauton fit en avant un pas egal au pas de retraite que faisait
+Sainte-Maline, et l'epee se retrouva menacante sur la poitrine de ce
+dernier.
+
+Sainte-Maline palit: si Ernauton s'etait fendu, il le clouait a la
+muraille.
+
+Il repoussa lentement son epee au fourreau.
+
+-- Vous meriteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit
+Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout a l'heure me lie, et
+je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre.
+
+Il fit un pas en arriere pour voir si l'on obeirait.
+
+Et avec un geste supreme, qui eut fait honneur a un roi:
+
+-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je reponds de tout.
+
+On vit alors apparaitre au seuil de la tourelle une femme dont la tete
+etait couverte d'une coiffe, dont le visage etait couvert d'un voile, et
+qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton.
+
+Alors le jeune homme remit son epee au fourreau, et comme s'il etait sur
+de n'avoir plus rien a craindre, il traversa fierement l'antichambre
+peuplee de ses compagnons inquiets et curieux a la fois.
+
+Sainte-Maline, dont le fer avait legerement effleure la poitrine, avait
+recule jusque sur le palier, tout etouffant de l'affront merite qu'il
+venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue.
+
+Il comprit que tout se reunissait contre lui, rieurs et hommes serieux, si
+les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'etat ou elles etaient;
+cette conviction le poussa a une derniere extremite.
+
+Il tira sa dague au moment ou Carmainges passait devant lui.
+
+Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire
+ce qu'il fit? voila ce qu'il serait impossible d'eclaircir sans avoir lu
+dans la tenebreuse pensee de cet homme, ou lui-meme peut-etre ne pouvait
+lire dans ses moments de colere.
+
+Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de
+son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe
+de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque.
+
+Le masque tomba a terre.
+
+Le mouvement de Sainte-Maline avait ete si prompt, que, dans l'ombre, nul
+n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer.
+
+La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col,
+elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne
+l'avait pas blessee.
+
+Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquietait de ce cri pousse
+par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre,
+de sorte qu'a la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage
+de la jeune femme, que rien ne protegeait.
+
+-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame
+de la litiere: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne.
+
+Ernauton s'arretait et avait deja tire a moitie du fourreau son epee,
+qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entraina par
+les degres en lui disant tout bas:
+
+-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges.
+
+-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en
+s'eloignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lachete avec les
+autres.
+
+-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre cote; je
+tiens le mien; nous les reglerons tous deux un jour.
+
+Carmainges entendit, mais ne se retourna meme point, il etait tout entier
+a la duchesse.
+
+Arrive au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus a son passage; ceux
+des quarante-cinq qui n'avaient pas monte l'escalier blamaient sans doute
+tout bas la violence de leurs camarades.
+
+Ernauton conduisit la duchesse a sa litiere gardee par deux serviteurs.
+
+Arrivee la et se sentant en surete, la duchesse serra la main de
+Carmainges et lui dit:
+
+-- Monsieur Ernauton, apres ce qui vient de se passer, apres l'insulte
+dont, malgre votre courage, vous n'avez pu me defendre, et qui ne
+manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici;
+cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison a vendre ou a
+louer en totalite; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes
+nouvelles.
+
+-- Dois-je prendre conge de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en
+signe d'obeissance aux ordres qui venaient de lui etre donnes, et qui
+etaient trop flatteurs a son amour-propre pour qu'il les discutat.
+
+-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litiere
+jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce miserable, qui m'a reconnue
+pour la dame de la litiere, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je
+suis, ne marche derriere nous et ne decouvre ainsi ma demeure.
+
+Ernauton obeit, mais personne ne les espionna.
+
+Arrivee au pont Neuf, qui alors meritait ce nom, puisqu'il y avait a peine
+sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jete sur la Seine, arrivee au
+pont Neuf, la duchesse tendit la main aux levres d'Ernauton en lui disant:
+
+-- Allez, maintenant, monsieur.
+
+-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame?
+
+-- Cela depend de la hate que vous mettrez a faire ma commission, et cette
+hate me sera une preuve du plus ou du moins de desir que vous aurez de me
+revoir.
+
+-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en a moi.
+
+-- C'est bien, allez, mon chevalier.
+
+Et la duchesse donna une seconde fois sa main a baiser a Ernauton, puis
+s'eloigna.
+
+-- C'est etrange, en verite, dit le jeune homme revenant sur ses pas,
+cette femme a du gout pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquiete
+pas le moins du monde si je puis ou non etre tue par ce coupe-jarret de
+Sainte-Maline.
+
+Et un leger mouvement d'epaules prouva que le jeune homme estimait cette
+insouciance a sa valeur.
+
+Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour
+son amour-propre:
+
+-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle etait bien troublee, la
+pauvre femme, et que la crainte d'etre compromise est, chez les princesses
+surtout, le plus fort de tous les sentiments.
+
+Car, ajoutait-il en souriant a lui-meme, elle est princesse.
+
+Et comme ce dernier sentiment etait le plus flatteur pour lui, ce fut ce
+dernier sentiment qui l'emporta.
+
+Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte
+qui lui avait ete faite; il retourna donc droit a l'hotellerie, pour ne
+laisser a personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que
+pourrait avoir cette affaire.
+
+Il etait naturellement decide a enfreindre toutes les consignes et tous
+les serments possibles, et a en finir avec Sainte-Maline au premier mot
+qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire.
+
+L'amour et l'amour-propre blesses du meme coup lui donnaient une rage de
+bravoure qui lui eut certainement, dans l'etat d'exaltation ou il etait,
+permis de lutter avec dix hommes.
+
+Cette resolution etincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de
+l'hotellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxiete, se tenait toute
+tremblante sur le seuil.
+
+A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait
+abondamment pleure, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle
+lui demanda pardon, malgre tous les efforts de son mari, qui pretendait
+que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon a demander.
+
+La bonne hoteliere n'etait point assez desagreable pour que Carmainges,
+eut-il a se plaindre d'elle, lui tint obstinement rancune; il assura donc
+dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que
+son vin seul etait coupable.
+
+Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tete
+il remercia Ernauton.
+
+Pendant que ces choses se passaient a la porte, tout le monde etait a
+table, et l'on causait chaleureusement de l'evenement qui faisait sans
+contredit le point culminant de la soiree.
+
+Beaucoup donnaient tort a Sainte-Maline avec cette franchise qui est le
+principal caractere des Gascons lorsqu'ils causent entre eux.
+
+Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil fronce de leur compagnon et sa
+levre crispee par une reflexion profonde.
+
+Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de
+maitre Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voila tout.
+
+-- Quant a moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de
+Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appele un instant
+Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait a cette heure couche
+sous cette table au lieu d'etre assis devant.
+
+Sainte-Maline leva la tete et regarda Hector de Biran.
+
+-- Je dis ce que je dis, repondit celui-ci, et tenez, voila la-bas sur le
+seuil de la porte quelqu'un qui parait etre de mon avis.
+
+Tous les regards se tournerent vers l'endroit indique par le jeune
+gentilhomme, et l'on apercut Carmainges, pale et debout dans le cadre
+forme par la porte.
+
+A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui
+courir par tout le corps.
+
+Ernauton descendit du seuil, comme eut fait la statue du commandeur de son
+piedestal, et marcha droit a Sainte-Maline, sans provocation reelle, mais
+avec une fermete qui fit battre plus d'un coeur.
+
+A cette vue, de toutes parts on cria a M. de Carmainges:
+
+-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce cote, Carmainges, il y a une place
+pres de moi.
+
+-- Merci, repondit le jeune homme, c'est pres de M. de Sainte-Maline que
+je veux m'asseoir.
+
+Sainte-Maline se leva; tous les yeux etaient fixes sur lui.
+
+Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea
+completement d'expression.
+
+-- Je vais vous faire la place que vous desirez, monsieur, dit-il sans
+colere, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien
+franches et bien sinceres, pour ma stupide agression de tout a l'heure;
+j'etais ivre, vous l'avez dit vous-meme; pardonnez-moi.
+
+[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glacee. -- PAGE 148.]
+
+Cette declaration, faite au milieu du silence general, ne satisfit point
+Ernauton, quoiqu'il fut evident que pas une syllabe n'en avait ete perdue
+pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxiete de quelle
+facon se terminerait cette scene.
+
+Mais aux dernieres paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses
+compagnons montrerent a Ernauton qu'il devait paraitre satisfait, et qu'il
+etait pleinement venge.
+
+Son bon sens le forca donc a se taire.
+
+En meme temps, un regard jete sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait
+se defier de lui plus que jamais.
+
+-- Ce miserable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il
+cede en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le
+satisfait davantage.
+
+Le verre de Sainte-Maline etait plein; il remplit celui d'Ernauton.
+
+-- Allons, allons! la paix, la paix! crierent toutes les voix: a la
+reconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline!
+
+Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et
+se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les levres pour qu'on
+ne put soupconner le sens des paroles qu'il lui adressait:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voila la seconde fois que vous
+m'insultez sans m'en faire reparation; prenez garde: a la troisieme
+offense, je vous tuerai comme un chien.
+
+-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, repondit Sainte-Maline,
+car, foi de gentilhomme, a votre place, j'en ferais autant que vous.
+
+Et les deux ennemis mortels choquerent leurs verres, comme eussent pu
+faire les deux meilleurs amis.
+
+
+
+
+LXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTERIEUSE
+
+
+Tandis que l'hotellerie du _Fier-Chevalier_, sejour apparent de la
+concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes,
+filtrer, a travers les fentes de ses volets, la lumiere des bougies et la
+joie des convives, un mouvement inaccoutume avait lieu dans cette maison
+mysterieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'exterieurement dans les
+pages de ce recit.
+
+Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre a l'autre,
+portant ca et la des objets empaquetes qu'il enfermait dans une caisse de
+voyage.
+
+Ces premiers preparatifs termines, il chargea un pistolet et fit jouer
+dans sa gaine de velours un large poignard; puis il le suspendit, a l'aide
+d'un anneau, a la chaine qui lui servait de ceinture, a laquelle il
+attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de
+prieres relie en chagrin noir.
+
+Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas leger comme celui d'une ombre
+effleurait le plancher du premier etage et glissait le long de l'escalier.
+
+Tout a coup une femme pale et pareille a un fantome, sous les plis de son
+voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste
+comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre.
+
+-- Remy, dit cette voix, etes-vous pret?
+
+-- Oui, madame, et je n'attends plus, a cette heure, que votre cassette
+pour la joindre a la mienne.
+
+-- Croyez-vous donc que ces boites seront facilement chargees sur nos
+chevaux?
+
+-- J'en reponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquiete le moins du
+monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point la-
+bas tout ce qu'il me faut?
+
+-- Non, Remy, non, sous aucun pretexte je ne veux que vous manquiez du
+necessaire en route; et puis, une fois la-bas, le pauvre vieillard etant
+malade, tous les domestiques seront occupes autour de lui. O Remy! j'ai
+hate de rejoindre mon pere; j'ai de tristes pressentiments, et il me
+semble que depuis un siecle je ne l'ai pas vu.
+
+-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitte il y a trois mois, et
+il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les
+autres.
+
+-- Remy, vous qui etes si bon medecin, ne m'avez-vous pas avoue vous-meme,
+en le quittant la derniere fois, que mon pere n'avait plus longtemps a
+vivre?
+
+-- Oui, sans doute, mais c'etait une crainte exprimee et non une
+prediction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils
+vivent, c'est etrange a dire, par l'habitude de vivre; il y a meme plus:
+parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos
+demain.
+
+-- Helas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui,
+demain est mort.
+
+Remy ne repondit pas, car aucune reponse rassurante ne pouvait reellement
+sortir de sa bouche, et un silence lugubre succeda pendant quelques
+minutes au dialogue que nous venons de rapporter.
+
+Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive.
+
+-- Pour quelle heure avez-vous demande les chevaux, Remy? reprit enfin la
+dame mysterieuse.
+
+-- Pour deux heures apres minuit.
+
+-- Une heure vient de sonner.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Personne ne guette au dehors, Remy?
+
+-- Personne.
+
+-- Pas meme ce malheureux jeune homme?
+
+-- Pas meme lui!
+
+Remy soupira.
+
+-- Vous me dites cela d'une facon etrange, Remy.
+
+-- C'est que celui-la aussi a pris une resolution.
+
+-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant.
+
+-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer a nous voir.
+
+-- Et ou va-t-il?
+
+-- Ou nous allons tous: au repos.
+
+-- Dieu le lui donne eternel, repondit la dame d'une voix grave et froide
+comme un glas de mort, et cependant....
+
+Elle s'arreta.
+
+-- Cependant? reprit Remy.
+
+-- N'avait-il rien a faire en ce monde.
+
+-- Il avait a aimer si on l'eut aime.
+
+-- Un homme de son nom, de son rang et de son age devrait compter sur
+l'avenir.
+
+-- Y comptez-vous, vous, madame, qui etes d'un age, d'un rang et d'un nom
+qui n'ont rien a envier au sien?
+
+Les yeux de la dame lancerent une sinistre lueur.
+
+-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc....
+
+Elle preta l'oreille.
+
+-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends?
+
+-- Oui, ce me semble.
+
+-- Serait-ce deja notre conducteur?
+
+-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devance le rendez-vous de
+pres d'une heure.
+
+-- On s'arrete a la porte, Remy.
+
+-- En effet.
+
+Remy descendit precipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment ou
+trois coups, rapidement heurtes, se faisaient entendre.
+
+-- Qui va la? demanda Remy.
+
+-- Moi, repondit une voix cassee et tremblante, moi, Grandchamp, le valet
+de chambre du baron.
+
+-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous a Paris! Attendez que je vous
+ouvre; mais parlez bas.
+
+Et il ouvrit la porte.
+
+-- D'ou venez-vous donc? demanda Remy a voix basse.
+
+-- De Meridor.
+
+-- De Meridor?
+
+-- Oui, cher monsieur Remy. Helas!
+
+-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu!
+
+-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce
+nos chevaux?
+
+-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux.
+
+Puis, revenant au vieillard:
+
+-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp?
+
+-- Nous ne devinez pas? repondit le serviteur.
+
+-- Helas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette
+nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame!
+
+[Illustration: Guillaume de Nassau.]
+
+-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble?
+
+-- Oui, madame, oui.
+
+-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix.
+
+-- En effet, madame... Comment la menager, Grandchamp? la voila.
+
+La dame, qui etait descendue du premier au rez-de-chaussee, comme elle
+etait descendue deja du second au premier, apparut a l'extremite du
+corridor.
+
+-- Qui est la? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp.
+
+-- Oui madame, c'est moi, repondit humblement et tristement le vieillard
+en decouvrant sa tete blanchie.
+
+-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point
+trompee, mon pere est mort!
+
+-- En effet, madame, repondit Grandchamp oubliant toutes les
+recommandations de Remy, en effet, Meridor n'a plus de maitre.
+
+Pale, glacee, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans
+flechir.
+
+Remy, la voyant si resignee et si sombre, alla a elle, et lui prit
+doucement la main.
+
+-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami.
+
+-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a ete frappe,
+il y a huit jours, d'une troisieme attaque d'apoplexie. Il a pu une
+derniere fois balbutier votre nom, puis, il a cesse de parler et dans la
+nuit il est mort.
+
+Diane fit au vieux serviteur un geste de remerciment; puis, sans ajouter
+un mot, elle remonta dans sa chambre.
+
+-- Enfin la voila libre, murmura Remy, plus sombre et plus pale qu'elle.
+Venez, Grandchamp, venez.
+
+La chambre de la dame etait situee au premier etage, derriere un cabinet
+qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-meme ne tirait son
+jour que d'une petite fenetre percee sur une cour.
+
+L'ameublement de cette piece etait sombre, mais riche; les tentures, en
+tapisseries d'Arras, les plus belles de l'epoque, representaient les
+divers sujets de la Passion.
+
+Un prie-Dieu en chene sculpte, une stalle de la meme matiere et du meme
+travail, un lit a colonnes torses, avec des tapisseries pareilles a celles
+des murs, enfin un tapis de Bruges, voila tout ce qui ornait la chambre.
+
+Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni
+remplacaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un
+portrait d'homme place dans un pan coupe de la chambre et sur lequel
+donnait le jour de la fenetre, evidemment percee pour l'eclairer.
+
+Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur
+gonfle, mais des yeux arides.
+
+Elle attacha sur cette figure inanimee un long et indicible regard
+d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui repondre.
+
+Noble image, en effet, et l'epithete semblait faite pour elle.
+
+Le peintre avait represente un jeune homme de vingt-huit a trente ans,
+couche a moitie nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient
+encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait
+mutilee, et cependant elle tenait encore un troncon d'epee.
+
+Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la paleur et la
+souffrance donnaient a cette physionomie un caractere divin que le visage
+de l'homme ne commence a prendre qu'au moment ou il quitte la vie pour
+l'eternite.
+
+Pour toute legende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en
+lettres rouges comme du sang:
+
+ _Aut Cesar aut nihil._
+
+La dame etendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme
+elle eut fait a un dieu:
+
+" Je t'avais supplie d'attendre, quoique ton ame irritee dut etre alteree
+de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout, o mon amour, tu as
+vu que je n'ai supporte la vie que pour ne pas devenir parricide; toi
+mort, j'eusse du mourir; mais, en mourant, je tuais mon pere.
+
+Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu,
+j'avais jure de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors
+je chargeais d'un crime la tete blanchie du venerable vieillard qui
+m'appelait son innocente enfant.
+
+Tu as attendu, merci, bien-aime, tu as attendu, et maintenant je suis
+libre; le dernier lien qui m'enchainait a la terre vient d'etre brise par
+le Seigneur, au Seigneur graces soient rendues. Je suis tout a toi: plus
+de voiles, plus d'embuches, je puis agir au grand jour, car, maintenant,
+je ne laisserai plus personne apres moi sur la terre, j'ai le droit de la
+quitter. "
+
+Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du
+cadre.
+
+" Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en
+pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desseches, ces yeux que tu
+aimais tant.
+
+Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me repondras enfin, chere
+ombre a qui j'ai tant parle sans jamais obtenir de reponse. "
+
+A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle eut fini de
+converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chene.
+
+-- Pauvre pere! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui
+semblait n'appartenir a aucune creature humaine.
+
+Puis elle s'abima dans une reverie sombre qui lui fit oublier, en
+apparence, le malheur present et les malheurs passes.
+
+Tout a coup elle se dressa, la main appuyee au bras du fauteuil.
+
+-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy!
+
+Le fidele serviteur ecoutait sans doute a la porte, car il apparut
+aussitot.
+
+-- Me voici, madame, repondit-il.
+
+-- Mon digne ami, mon frere, dit Diane, vous la seule creature qui me
+connaisse en ce monde, dites-moi adieu.
+
+-- Pourquoi cela, madame?
+
+-- Parce que l'heure est venue de nous separer, Remy.
+
+-- Nous separer! s'ecria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir
+sa compagne. Que dites-vous, madame?
+
+-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant
+qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais
+qu'a l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de
+loin. Maintenant que je touche a l'execution, maintenant que l'obstacle a
+disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entrainer a ma suite,
+dans le chemin du crime, une ame genereuse et sans tache: ainsi, vous me
+quitterez, mon ami. Toute cette vie passee dans les larmes me comptera
+comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera
+aussi a vous, je l'espere; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez
+jamais de mal, vous serez deux fois sur du ciel.
+
+Remy avait ecoute les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et
+presque hautain.
+
+-- Madame, repondit-il, croyez-vous donc parler a un vieillard trembleur
+et use par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-a-dire
+toute la seve de la jeunesse qui parait tarie en moi. Cadavre arrache de
+la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action
+terrible, c'est pour jouer un role actif dans l'oeuvre de la Providence.
+Ne separez donc jamais ma pensee de la votre, madame, puisque ces deux
+pensees sinistres ont si longtemps habite sous le meme toit: ou vous irez,
+j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgre
+mes prieres, vous persistez dans cette resolution de me chasser....
+
+-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit la,
+Remy?
+
+-- Si vous persistez dans cette resolution, continua le jeune homme, comme
+si elle n'avait point parle, je sais ce que j'ai a faire, moi, et toutes
+nos etudes devenues inutiles aboutiront pour moi a deux coups de poignard:
+l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre
+dans le mien.
+
+-- Remy, Remy! s'ecria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en
+etendant imperativement sa main au-dessus de sa tete, Remy, ne dites pas
+cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est a
+moi, je l'ai payee assez cher pour la lui prendre moi-meme quand le moment
+ou il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arrive, Remy, et ce
+n'est point un reve, je vous le jure, le jour ou j'allai m'agenouiller
+devant le corps deja froid de celui-ci....
+
+Et elle montra le portrait.
+
+-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes levres des levres de cette blessure
+que vous voyez ouverte, et ces levres tremblerent et me dirent:
+
+-- Venge-moi, Diane, venge-moi!
+
+-- Madame!
+
+-- Remy, je te le repete, ce n'etait pas une illusion, ce n'etait pas un
+bourdonnement de mon delire: la blessure a parle, elle a parle, te dis-je,
+et je l'entends encore murmurer:
+
+" Venge-moi, Diane, venge-moi. "
+
+Le serviteur baissa la tete.
+
+-- C'est donc a moi et non pas a vous la vengeance, continua Diane;
+d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi.
+
+-- Je dois vous obeir, madame, repondit Remy, car j'etais aussi mort que
+lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre etait
+jonchee? vous. Qui m'a gueri de mes blessures? vous. Qui m'a cache? vous,
+vous, c'est-a-dire la moitie de l'ame de celui pour lequel j'etais mort si
+joyeusement; ordonnez donc, j'obeirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que
+je vous quitte.
+
+-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus
+nous separer.
+
+Remy montra le portrait.
+
+-- Maintenant, madame, dit-il avec energie, il a ete tue par trahison;
+c'est par trahison qu'il doit etre venge. Ah! vous ne savez pas une chose,
+vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que,
+cette nuit, j'ai trouve le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des
+Medicis, ce poison de Rene, le Florentin.
+
+-- Oh! dis-tu vrai?
+
+-- Venez voir, madame, venez voir.
+
+-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir
+revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu
+veux me conduire?
+
+-- Le pauvre vieillard a fait a cheval soixante lieues, madame; il est
+brise de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit.
+
+-- Venez.
+
+Diane suivit Remy.
+
+
+
+
+LXII
+
+LE LABORATOIRE
+
+
+Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un
+ressort cache sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui
+glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur.
+
+Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide
+et etroit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing a Diane, qui
+s'y appuya et descendit apres lui.
+
+Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette echelle,
+conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout
+meuble renfermait un fourneau avec son etre immense, une table carree,
+deux chaises de jonc, quantite de fioles et de boites de fer.
+
+Et pour tous habitants, une chevre sans belements et des oiseaux sans
+voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des
+animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux-
+memes.
+
+Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fumee
+epaisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engage dans la
+muraille.
+
+Un alambic pose sur l'atre laissait filtrer lentement, et goutte a goutte,
+une liqueur jaune comme l'or.
+
+Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, epais de deux doigts,
+mais en meme temps de la plus parfaite transparence, et qui etait fermee
+par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle.
+
+Diane descendit et s'arreta au milieu de tous ces objets a l'existence et
+aux formes etranges sans etonnement et sans terreur; on eut dit que les
+impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence
+sur cette femme, qui vivait deja hors de la vie.
+
+Remy lui fit signe de s'arreter au pied de l'escalier; elle s'arreta ou
+lui disait Remy.
+
+Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les
+objets que nous venons de detailler et qui, jusque-la, dormaient ou
+s'agitaient dans l'ombre.
+
+Puis il s'approcha d'un puits creuse dans le caveau touchant aux parois
+d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un
+seau a une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau,
+qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre
+un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glacee et
+pure comme le cristal.
+
+-- Approchez, madame, dit Remy.
+
+Diane approcha.
+
+Dans cette enorme quantite d'eau, il laissa tomber une seule goutte du
+liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entiere de l'eau se
+teignit a l'instant meme d'une couleur jaune; puis cette couleur
+s'evapora, et l'eau, au bout de dix minutes, etait devenue transparente
+comme auparavant.
+
+La fixite des yeux de Diane donnait seule une idee de l'attention profonde
+qu'elle donnait a cette operation.
+
+Remy la regarda.
+
+-- Eh bien? demanda celle-ci.
+
+-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur
+ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; petrissez avec cette
+eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguiere ou l'on puisera pour
+se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le
+vit naguere a la cour du roi Charles IX, la fleur etouffer par son parfum,
+le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction
+dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la meche
+d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en impregnera jusqu'a un pouce a
+peu pres, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort,
+pour bruler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre
+bougie.
+
+-- Vous etes sur de ce que vous dites la, Remy? demanda Diane.
+
+-- Toutes ces experiences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui
+ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau
+pareille a cette eau. Voyez cette chevre qui a broute de l'herbe arrosee
+de cette meme eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la
+rendre maintenant a la liberte, a la lumiere, a la nature, sa vie est
+condamnee, a moins que cette nature a laquelle nous la rendrons ne revele
+a son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux
+devinent, et que les hommes ignorent.
+
+-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane.
+
+-- Oui, madame, car tout le liquide est precipite, a cette heure; mais
+attendez.
+
+Remy la separa de l'alambic avec des precautions infinies; puis, aussitot,
+il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit a la surface de son
+orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il presenta le
+flacon a sa compagne.
+
+Diane le prit sans emotion aucune, le souleva a la hauteur de la lampe,
+et, apres avoir regarde quelque temps la liqueur epaisse qu'il contenait:
+
+-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet,
+des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguiere. La liqueur tient-elle
+dans le metal?
+
+-- Elle le ronge.
+
+-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-etre.
+
+-- Je ne crois pas; voyez l'epaisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons
+l'enfermer ou plutot l'emboiter dans une enveloppe d'or.
+
+-- Alors, Remy, reprit la dame, vous etes content, n'est-ce pas?
+
+Et quelque chose comme un pale sourire effleura les levres de la dame, et
+leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets
+engourdis.
+
+-- Plus que je ne fus jamais, madame, repondit celui-ci; punir les
+mechants, c'est jouir de la sainte prerogative de Dieu.
+
+-- Ecoutez, Remy, ecoutez!
+
+Et la dame preta l'oreille.
+
+-- Vous avez entendu quelque bruit?
+
+-- Le pietinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux
+sont arrives.
+
+-- C'est probable, madame, car il est a peu pres l'heure a laquelle ils
+devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Ne sont-ils plus inutiles?
+
+-- Au lieu d'aller a Meridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les
+chevaux.
+
+-- Ah! je comprends.
+
+Et les yeux du serviteur, a leur tour, laisserent echapper un eclair de
+joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane.
+
+-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire?
+
+-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera a
+Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement
+vous rendrez la liberte a tous ces pauvres animaux innocents que nous
+avons fait souffrir par necessite. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut-
+etre a leur salut.
+
+-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics?
+
+-- Puisqu'ils etaient ici quand nous avons achete la maison, qu'importe
+que d'autres les y trouvent apres nous?
+
+-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences?
+
+-- Au feu, Remy, au feu!
+
+-- Eloignez-vous alors.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, du moins mettez ce masque de verre.
+
+Et Remy presenta a Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage.
+
+Alors, appuyant lui-meme sur sa bouche et sur son nez un large tampon de
+laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis,
+quand le feu fut bien embrase, il y versa les poudres qui eclaterent en
+petillements joyeux, les unes lancant des feux verts, les autres se
+volatilisant en etincelles pales comme le soufre; et les essences, qui, au
+lieu d'eteindre la flamme, monterent comme des serpents de feu dans le
+conduit, avec des grondements pareils a ceux d'un tonnerre lointain.
+
+Enfin, quand tout fut consume:
+
+-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, decouvre
+le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habite;
+aujourd'hui, on brule encore les sorciers, mais on respecte les
+alchimistes.
+
+-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brulerait, Remy, ce serait
+justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu
+qu'au jour ou je monterai sur le bucher, j'aie accompli ma tache, je ne
+repugne pas plus a ce genre de mort qu'a un autre: la plupart des anciens
+martyrs sont morts ainsi.
+
+Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa
+maitresse, il l'empaqueta soigneusement.
+
+En ce moment on heurta a la porte de la rue.
+
+-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et
+repondez, tandis que je vais fermer la trappe.
+
+La dame obeit.
+
+Une meme pensee vivait tellement dans ces deux corps, qu'il eut ete
+difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination.
+
+Remy remonta derriere elle, et poussa le ressort.
+
+Le caveau se referma.
+
+Diane trouva Grandchamp a la porte; eveille par le bruit, il etait venu
+ouvrir.
+
+Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain depart de
+sa maitresse, que lui apprit ce depart sans lui dire ou elle allait.
+
+-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir
+un pelerinage, vote depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage a
+personne, et vous ne revelerez mon nom a qui que ce soit.
+
+-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra
+cependant?
+
+-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand
+ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, a propos,
+Grandchamp, cette maison nous devient inutile.
+
+Diane tira d'une armoire une liasse de papiers.
+
+-- Voici les titres qui constatent la propriete: vous louerez ou vendrez
+cette maison. Si d'ici a un mois, vous n'avez trouve ni locataire, ni
+acquereur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez a
+Meridor.
+
+-- Et si je trouve acquereur, madame, combien la vendrai-je?
+
+-- Ce que vous voudrez.
+
+-- Alors je rapporterai l'argent a Meridor?
+
+-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp.
+
+-- Quoi! madame, une pareille somme?
+
+-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services,
+Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi a
+payer celles de mon pere?
+
+-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire.
+
+-- Il a raison, dit Remy.
+
+-- Trouvez un moyen, dit Diane.
+
+-- Rien de plus simple. Cette maison a ete achetee en mon nom; je la
+revends a Grandchamp, qui, de cette facon, pourra la revendre lui-meme a
+qui il voudra.
+
+-- Faites.
+
+Remy prit une plume et ecrivit sa donation au bas du contrat de vente.
+
+-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau a Grandchamp, qui se
+sentait tout emu de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp;
+faites avancer les chevaux tandis que je termine les preparatifs.
+
+Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du
+portrait, le roula, l'enveloppa dans une etoffe de soie et placa le
+rouleau dans la caisse de voyage.
+
+Ce cadre, demeure vide et beant, semblait raconter plus eloquemment
+qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues.
+
+Le reste de la chambre, une fois ce portrait enleve, n'avait plus de
+signification et devenait une chambre ordinaire.
+
+Quand Remy eut lie les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier
+coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y etait arrete, excepte
+le guide; puis aidant sa pale maitresse a monter a cheval:
+
+-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la
+derniere ou nous aurons demeure si longtemps.
+
+-- L'avant-derniere, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone.
+
+-- Quelle sera donc l'autre?
+
+-- Le tombeau, Remy.
+
+
+
+
+LXIII
+
+CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANCOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET
+DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE
+
+
+Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi
+au Louvre, Henri de Navarre a Cahors, Chicot sur la grande route, et la
+dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur
+le duc d'Anjou, tout recemment nomme duc de Brabant, et au secours duquel
+nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de
+Joyeuse.
+
+A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix
+francaises et le drapeau de France flottaient sur un camp francais aux
+rives de l'Escaut.
+
+C'etait la nuit: des feux disposes en un cercle immense bordaient le
+fleuve si large devant Anvers, et se refletaient dans ses eaux profondes.
+
+La solitude habituelle des polders a la sombre verdure etait troublee par
+le hennissement des chevaux francais.
+
+Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu
+des bivouacs, le mousquet des sentinelles francaises, eclair fugitif et
+lointain que la largeur du fleuve jete entre cette armee et la ville
+rendait aussi inoffensif que ces eclairs de chaleur qui brillent a
+l'horizon par un beau soir d'ete.
+
+Cette armee etait celle du duc d'Anjou.
+
+Ce qu'elle etait venue faire la, il faut bien que nous le racontions a nos
+lecteurs. Ce ne sera peut-etre pas bien amusant, mais ils nous
+pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans
+prevenir!
+
+Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps a feuilleter la
+_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent deja M. le duc
+d'Anjou, ce prince jaloux, egoiste, ambitieux et impatient, qui, ne si
+pres du trone dont chaque evenement semblait le rapprocher, n'avait jamais
+pu attendre avec resignation que la mort lui fit un chemin libre.
+
+Ainsi l'avait-on vu d'abord desirer le trone de Navarre sous Charles IX,
+puis celui de Charles IX lui-meme, enfin celui de France occupe par son
+frere, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait porte deux couronnes, a la
+jalousie de son frere qui n'avait jamais pu en attraper une.
+
+Un instant alors il avait tourne les yeux vers l'Angleterre, gouvernee par
+une femme, et pour avoir le trone, il avait demande a epouser la femme,
+quoique cette femme s'appelat Elisabeth et eut vingt ans de plus que lui.
+
+Sur ce point, la destinee avait commence de lui sourire, si toutefois
+c'eut ete un sourire de la fortune, que d'epouser l'altiere fille de Henri
+VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses desirs hatifs, n'avait pu reussir
+meme a defendre sa liberte; qui avait vu tuer, fait tuer peut-etre, ses
+favoris La Mole et Coconnas, et sacrifie lachement Bussy, le plus brave de
+ses gentilshommes: le tout sans profit pour son elevation et avec grand
+dommage pour sa gloire, ce repudie de la fortune se voyait tout a la fois
+accable des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-la a tout
+regard mortel, et porte par tout un peuple a la premiere dignite que ce
+peuple pouvait conferer.
+
+Les Flandres lui offraient une couronne, et Elisabeth lui avait donne son
+anneau.
+
+Nous n'avons pas la pretention d'etre historien; si nous le devenons
+parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou,
+mieux encore, quand le roman monte a la hauteur de l'histoire; c'est alors
+que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princiere du duc
+d'Anjou, laquelle ayant constamment cotoye l'illustre chemin des royautes,
+est pleine de ces evenements, tantot sombres, tantot eclatants, qu'on ne
+remarque d'habitude que dans les existences royales.
+
+Tracons donc en quelques mots l'histoire de cette existence.
+
+Il avait vu son frere Henri III embarrasse dans sa querelle avec les
+Guises et il s'etait allie aux Guises; mais bientot il s'etait apercu que
+ceux-ci n'avaient d'autre but reel que celui de se substituer aux Valois
+sur le trone de France.
+
+Il s'etait alors separe des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'etait pas
+sans quelque danger que cette separation avait eu lieu, et Salcede, roue
+en Greve, avait prouve l'importance que la susceptibilite de MM. de
+Lorraine attachait a l'amitie de M. d'Anjou.
+
+En outre, depuis longtemps deja, Henri III avait ouvert les yeux, et un an
+avant l'epoque ou cette histoire commence, le duc d'Alencon, exile ou a
+peu pres, s'etait retire a Amboise.
+
+C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigues de la
+domination espagnole, decimes par le proconsulat du duc d'Albe, trompes
+par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profite de cette paix
+pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appele a eux
+Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur general
+du Brabant.
+
+Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans
+l'histoire et qui ne fera qu'apparaitre chez nous.
+
+Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante a cinquante et
+un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de
+Stolberg, cousin de ce Rene de Nassau tue au siege de Saint-Dizier, ayant
+herite de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore,
+nourri dans les principes les plus severes de la reforme, il avait,
+disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesure la grandeur de
+sa mission.
+
+Cette mission, qu'il croyait avoir recue du ciel, a laquelle il fut fidele
+toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la
+republique de Hollande, qu'il fonda en effet.
+
+Jeune, il avait ete appele par Charles-Quint a sa cour. Charles-Quint se
+connaissait en hommes; il avait juge Guillaume, et souvent le vieil
+empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait
+jamais porte une main imperiale, avait consulte l'enfant sur les matieres
+les plus delicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme
+avait vingt-quatre ans a peine, quand Charles-Quint lui confia, en
+l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de
+l'armee de Flandre. Guillaume s'etait alors montre digne de cette haute
+estime; il avait tenu en echec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus
+grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifie
+Philippeville et Charlemont; le jour ou Charles-Quint abdiqua, ce fut sur
+Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trone, et
+ce fut lui qu'il chargea de porter a Ferdinand la couronne imperiale, que
+Charles-Quint venait de resigner volontairement.
+
+Alors etait venu Philippe II, et, malgre la recommandation de Charles-
+Quint a son fils, de regarder Guillaume comme un frere, celui-ci avait
+bientot senti que Philippe II etait un de ces princes qui ne veulent pas
+avoir de famille. Alors s'etait affermie en sa pensee cette grande idee de
+l'affranchissement de la Hollande et de l'emancipation des Flandres, qu'il
+eut peut-etre eternellement enfermee en son esprit, si le vieil empereur,
+son ami et son pere, n'eut point eu cette etrange idee de substituer la
+robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de
+Guillaume, demanderent le renvoi des troupes etrangeres; alors commenca
+cette lutte acharnee de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui
+echapper; alors passerent sur ce malheureux peuple, toujours froisse entre
+la France et l'Empire, la vice-royaute de Marguerite d'Autriche et le
+proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte a la fois
+politique et religieuse, dont la protestation de l'hotel de Culembourg,
+qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le
+pretexte; alors s'avanca cette procession de quatre cents gentilshommes
+vetus avec la plus grande simplicite, defilant deux a deux et venant
+apporter au pied du trone de la vice-gouvernante l'expression du desir
+general, resume dans cette protestation; alors, et a la vue de ces gens si
+graves et si simplement vetus, echappa a Barlaimont, un des conseillers de
+la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, releve par les gentilshommes flamands
+et accepte par eux, designa des lors, dans les Pays-Bas, le parti
+patriote, qui, jusque-la, etait sans appellation.
+
+Ce fut a partir de ce moment que Guillaume commenca de jouer le role qui
+fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde.
+Constamment battu dans cette lutte contre l'ecrasante puissance de
+Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort apres ses
+defaites, toujours levant une nouvelle armee, qui remplace l'armee
+disparue, mise en fuite ou aneantie, il reparait plus fort qu'avant sa
+defaite, et toujours salue comme un liberateur.
+
+C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de defaites
+physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit a Mons la
+nouvelle du massacre de la Saint-Barthelemy.
+
+C'etait une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas;
+la Hollande et cette portion des Flandres qui etait calviniste perdaient
+par cette blessure le plus brave sang de ses allies naturels, les
+huguenots de France.
+
+Guillaume repondit a cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il
+avait l'habitude de le faire; de Mons ou il etait, il recula jusqu'au
+Rhin; il attendit les evenements.
+
+Les evenements font rarement faute aux nobles causes.
+
+Une nouvelle a laquelle il etait impossible de s'attendre, se repandit
+tout a coup.
+
+Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre,
+quelques gueux de mer, pousses par le vent contraire dans le port de
+Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute
+mer, se laisserent aller a la derive, et, pousses par le desespoir, ils
+prirent la ville qui avait deja prepare ses potences pour les pendre.
+
+La ville prise, ils chasserent les garnisons espagnoles des environs, et
+ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier
+le succes qu'ils devaient au hasard, ils appelerent le prince d'Orange;
+Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en
+compromettant toute la Hollande, rendre a tout jamais impossible une
+reconciliation avec l'Espagne.
+
+Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte
+catholique, comme le culte protestant etait proscrit en France.
+
+A ce manifeste, la guerre recommenca: le duc d'Albe envoya contre les
+revoltes son propre fils, Frederic de Tolede, qui leur prit Zutphen,
+Narden et Harlem, mais cet echec, loin d'abattre les Hollandais, sembla
+leur avoir donne une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes,
+depuis le Zuyderzee jusqu'a l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant,
+rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de
+Requesens, l'un des vainqueurs de Lepante.
+
+Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle serie de malheurs: Ludovic et
+Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent
+surpris par un des lieutenants de don Louis, pres de Nimegue, defaits et
+tues; les Espagnols penetrerent en Hollande, mirent le siege devant Leyde
+et pillerent Anvers.
+
+Tout etait desespere, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la
+republique naissante. Requesens mourut a Bruxelles.
+
+Ce fut alors que toutes les provinces, reunies par un seul interet,
+dresserent d'un commun accord et signerent, le 8 novembre 1576, c'est-a-
+dire quatre jours apres le sac d'Anvers, le traite connu sous le nom de
+paix de Gand, par lequel elles s'engageaient a s'entr'aider a delivrer le
+pays de la servitude des Espagnols _et des autres etrangers_.
+
+Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins
+de deux mois, Namur et Charlemont furent pris.
+
+Les Flamands repondirent a ces deux echecs en nommant le prince d'Orange
+gouverneur general du Brabant.
+
+Don Juan mourut a son tour. Decidement Dieu se prononcait en faveur de la
+liberte des Pays-Bas. Alexandre Farnese lui succeda.
+
+C'etait un prince habile, charmant de facons, doux et fort en meme temps,
+grand politique, bon general; la Flandre tressaillit en entendant pour la
+premiere fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la
+traiter en rebelle.
+
+Guillaume comprit que Farnese ferait plus pour l'Espagne avec ses
+promesses que le duc d'Albe avec ses supplices.
+
+Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui
+fut la base fondamentale du droit public de la Hollande.
+
+Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir executer seul ce plan
+d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit
+proposer au duc d'Anjou la souverainete des Pays-Bas, sous la condition
+qu'il respecterait les privileges des Hollandais et des Flamands et
+respecterait leur liberte de conscience.
+
+C'etait un coup terrible porte a Philippe II. Il y repondit en mettant a
+prix a 25,000 ecus la tete de Guillaume.
+
+Les Etats assembles a la Haye declarerent alors Philippe II dechu de la
+souverainete des Pays-Bas, et ordonnerent que dorenavant le serment de
+fidelite leur fut prete a eux, au lieu d'etre prete au roi d'Espagne.
+
+Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut recu par
+les Flamands avec la defiance dont ils accompagnaient tous les etrangers.
+Mais l'appui de la France promis par le prince francais leur etait trop
+important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et
+respectueux accueil.
+
+Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des
+fetes de sa reception, un coup de pistolet partit aux cotes du prince
+d'Orange; Guillaume chancela: on le crut blesse a mort; mais la Hollande
+avait encore besoin de lui.
+
+La balle de l'assassin avait seulement traverse les deux joues. Celui qui
+avait tire le coup, c'etait Jean Jaureguy, le precurseur de Balthasar
+Gerard, comme Jean Chatel devait etre le precurseur de Ravaillac.
+
+De tous ces evenements il etait reste a Guillaume une sombre tristesse
+qu'eclairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais
+respectaient ce reveur, comme ils eussent respecte un Dieu, car ils
+sentaient qu'en lui, en lui seul, etait tout leur avenir; et quand ils le
+voyaient s'avancer, enveloppe dans son large manteau, le front voile par
+l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa
+main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les meres,
+avec une certaine superstition religieuse, le montraient a leurs enfants
+en leur disant:
+
+-- Regarde, mon fils, voila le Taciturne.
+
+Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc elu Francois
+de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est-a-dire prince souverain.
+
+Ce qui n'empechait pas, bien au contraire, Elisabeth de lui laisser
+esperer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de reunir aux
+calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage Elisabeth
+revait peut-etre une triple couronne.
+
+Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un
+manteau provisoire de sa popularite, quitte a lui reprendre le manteau
+quand il croirait le temps venu de se debarrasser du pouvoir francais,
+comme il s'etait debarrasse de la tyrannie espagnole.
+
+Mais cet allie hypocrite etait plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un
+ennemi; il paralysait l'execution de tous les plans qui eussent pu lui
+donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les
+Flandres.
+
+Philippe II, en voyant cette entree d'un prince francais a Bruxelles,
+avait somme le duc de Guise de venir a son aide, et cette aide, il la
+reclamait au nom d'un traite fait autrefois entre don Juan d'Autriche et
+Henri de Guise.
+
+Les deux jeunes heros, qui etaient a peu pres du meme age, s'etaient
+devines, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'etaient
+engages a se conquerir chacun un royaume.
+
+Lorsqu'a la mort de son frere redoute, Philippe II trouva dans les papiers
+du jeune prince le traite signe par Henri de Guise, il ne parut pas en
+prendre ombrage. D'ailleurs a quoi bon s'inquieter de l'ambition d'un
+mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'epee qui pouvait vivifier la lettre?
+
+Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle
+importance en politique peuvent etre deux lignes ecrites par certaines
+mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et
+d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri
+de Guise, signature qui commencait a prendre tant de credit parmi ces
+trafiquants de royaute, qu'on appelait les Orange, les Valois, les
+Hapsbourg et les Tudor.
+
+Philippe II engagea donc le duc de Guise a continuer avec lui le traite
+fait avec don Juan; traite dont la teneur etait que le Lorrain
+soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que
+l'Espagnol aiderait le Lorrain a mener a bonne fin le conseil hereditaire
+que le cardinal avait jadis entre dans sa maison.
+
+Ce conseil hereditaire n'etait autre chose que de ne point suspendre un
+instant le travail eternel qui devait conduire, un beau jour, les
+travailleurs a l'usurpation du royaume de France.
+
+Guise acquiesca; il ne pouvait guere faire autrement; Philippe II menacait
+d'envoyer un double du traite a Henri de France, et c'est alors que
+l'Espagnol et le Lorrain avaient dechaine contre le duc d'Anjou, vainqueur
+et roi dans les Flandres, Salcede, Espagnol, et appartenant a la maison de
+Lorraine, pour l'assassiner.
+
+En effet un assassinat terminait tout a la satisfaction de l'Espagnol et
+du Lorrain.
+
+Le duc d'Anjou mort, plus de pretendant au trone de Flandre, plus de
+successeur a la couronne de France.
+
+Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait deja, Philippe II
+tenait tout pret un autre Salcede qui s'appelait Jean Jaureguy.
+
+Salcede fut pris et ecartele en place de Greve, sans avoir pu mettre son
+projet a execution.
+
+Jean Jaureguy blessa grievement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit
+que le blesser.
+
+Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis
+en apparence, rivaux plus mortels en realite que ne l'etaient ceux memes
+qui voulaient les faire assassiner.
+
+Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait ete recu avec defiance.
+Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'etait ni la
+Flandre ni le Brabant; il avait donc commence, soit par persuasion, soit
+par force, a s'avancer dans les Pays-Bas, a y prendre, ville par ville,
+piece par piece, son royaume recalcitrant; et, sur le conseil du prince
+d'Orange, qui connaissait la susceptibilite flamande, a manger feuille a
+feuille, comme eut dit Cesar Borgia, le savoureux artichaut de Flandre.
+
+Les Flamands, de leur cote, ne se defendaient pas trop brutalement; ils
+sentaient que le duc d'Anjou les defendait victorieusement contre les
+Espagnols; ils se hataient lentement d'accepter leur liberateur, mais
+enfin ils l'acceptaient.
+
+Francois s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avancait que
+pas a pas.
+
+-- Ces peuples sont lents et timides, disaient a Francois ses bons amis,
+attendez.
+
+-- Ces peuples sont traitres et changeants, disait au prince le Taciturne,
+forcez.
+
+Il en resultait que le duc, a qui son amour-propre naturel exagerait
+encore la lenteur des Flamands comme une defaite, se mit a prendre de
+force les villes qui ne se livraient point aussi spontanement qu'il eut
+desire.
+
+C'est la que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son allie, le
+Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II.
+
+Apres quelques succes, le duc d'Anjou etait donc venu camper devant
+Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan,
+et le duc de Parme avaient tour a tour courbee sous leur joug, sans
+l'epuiser jamais, sans la faconner a l'esclavage un instant.
+
+Anvers avait appele le duc d'Anjou a son secours contre Alexandre Farnese;
+lorsque le duc d'Anjou, a son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers
+tourna ses canons contre lui.
+
+Voila dans quelle position s'etait place Francois de France, au moment ou
+nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour ou
+l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte.
+
+
+FIN DE LA DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+CHAPITRE
+XXXII. Messieurs les Bourgeois de Paris
+XXXIII. Frere Borromee
+XXXIV. Chicot latiniste
+XXXV. Les quatre Vents
+XXXVI. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva
+XXXVII. Troisieme Journee de voyage
+XXXVIII. Ernauton de Carmainges
+XXXIX. La Cour aux Chevaux
+XL. Les sept Peches de Madeleine
+XLI. Bel-Esbat
+XLII. La Lettre de M. de Mayenne
+XLIII. Comment don Modeste Gorenfiot benit le roi a son passage devant
+ le prieure des Jacobins
+XLIV. Comment Chicot benit le roi Louis XI d'avoir invente la poste et
+ resolut de profiter de celte invention
+XLV. Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire
+ Turenne et _Margota_ Margot
+XLVI. L'Allee des trois mille pas
+XLVII. Le Cabinet de Marguerite
+XLVIII. Composition en version
+XLIX. L'ambassadeur d'Espagne
+L. Les Pauvres du roi de Navarre
+LI. La vraie Maitresse du roi de Navarre
+LII. De l'etonnement qu'eprouva Chicot d'etre si populaire dans la
+ ville de Nerac
+LIII. Le Grand-Veneur du roi de Navarre
+LIV. Comment on chassait le loup en Navarre
+LV. Comment le roi de Navarre se comporta la premiere fois qu'il vit
+ le feu
+LVI. Ce qui se passait au Louvre vers le meme temps ou Chicot entrait
+ dans la ville de Nerac
+LVII. Plumet rouge et Plumet blanc
+LVIII. La Porte s'ouvre
+LIX. Comment aimait une grande dame en l'an de grace 1586
+LX. Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui
+ s'ensuivit
+LXI. Ce qui se passait dans la maison mysterieuse
+LXII. Le Laboratoire
+LXIII. Ce que faisait en Flandre M. Francois de France, duc d'Anjou et
+ de Brabant, comte de Flandre
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ ***
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Binary files differ
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+++ b/old/8lqc210.txt
@@ -0,0 +1,13310 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Dumas, v2
+#34 in our series by Alexandre Dumas
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Quarante-Cinq
+ Deuxieme Partie
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: March, 2005 [EBook #7771]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 15, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V2 ***
+
+
+
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+LES QUARANTE-CINQ
+DEUXIÈME PARTIE
+
+PAR
+ALEXANDRE DUMAS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+XXXII
+
+MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS
+
+
+M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
+peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté,
+à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
+avec trois gentilshommes.
+
+[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
+cents hommes. -- PAGE 2.]
+
+M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.
+
+M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux
+quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les
+antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.
+
+Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une
+mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons.
+
+Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune
+crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la
+caserne.
+
+M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une
+visite que le roi accueillit avec affection.
+
+-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter
+Paris?
+
+-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et
+au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets
+que nous.
+
+-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir
+que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous
+épargner ce petit voyage.
+
+Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.
+
+-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
+fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
+quelque temps.
+
+-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
+dangereux aux plus intimes.
+
+-- Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien
+ouï dire qui nous fût défavorable?
+
+-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
+souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
+cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.
+
+-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque
+j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
+dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile.
+
+-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service
+à tirer, fit le roi.
+
+-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons.
+
+-- Lesquelles, duc?
+
+-- Celles de Votre Majesté, sire.
+
+-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous
+ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite
+de mes serviteurs.
+
+Le duc se retira en souriant.
+
+Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.
+
+Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à
+suivre les quatre cavaliers.
+
+Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied.
+
+Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de
+Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince
+de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
+commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace.
+
+Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa
+taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile.
+
+On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes
+compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner
+jusqu'aux portes de son hôtel.
+
+En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant:
+
+-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
+compromettre.
+
+Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
+lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile.
+
+Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être
+remarqué.
+
+Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un
+des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître
+le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
+entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange
+curiosité à l'endroit du supplice de Salcède.
+
+Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une
+litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
+s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son
+page et la dame de la porte Saint-Antoine.
+
+Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous
+le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se
+referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
+du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à
+rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de
+leur rassemblement.
+
+Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes
+qui étaient entrés à la suite du duc.
+
+Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres
+s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner.
+
+Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les
+députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être
+venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir.
+
+En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la
+soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
+d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une
+foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
+chef sur lequel on pût compter.
+
+Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au
+maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis
+en disponibilité un effectif de mille hommes.
+
+Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le
+peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action;
+représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
+cents hoquetons.
+
+Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
+et de la rue Saint-Denis.
+
+Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
+plus, de l'Université de Paris.
+
+Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce
+formant un contingent de cinq cents hommes.
+
+Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
+catholiques enragés.
+
+Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert
+présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
+faubourgs.
+
+Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.
+
+Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces
+révélations et ces offres:
+
+-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
+doute me proposer, je ne le vois pas.
+
+Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois
+points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna.
+
+-- Faisons vite, dit-il.
+
+Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau.
+
+-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
+forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et
+précis.
+
+-- Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce
+changement?
+
+-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
+un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
+me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs
+et non à nous d'indiquer le but.
+
+-- Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
+être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici
+le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de
+livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et
+animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
+faire.
+
+-- Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons
+déjà eu l'honneur de vous le dire.
+
+-- Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne.
+
+-- Mais d'arriver.
+
+-- A quoi?
+
+-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.
+
+-- Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
+plus rien à dire.
+
+-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?
+
+-- Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi.
+
+-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera.
+
+-- Voyons ce plan, alors.
+
+Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle-
+Marteau de parler.
+
+Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de
+s'expliquer.
+
+-- Dites, fit le duc.
+
+-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à
+Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat
+est certain.
+
+-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.
+
+-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
+la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple,
+l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.
+
+-- C'est vrai, dit le duc.
+
+-- Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu
+difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de
+main.
+
+-- J'admets encore ceci, dit le duc.
+
+-- Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le
+chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en
+péril la véritable défense de Paris.
+
+Voici ce que nous avons imaginé:
+
+Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte-
+Catherine.
+
+Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et
+écarté.
+
+Mayenne secoua la tête.
+
+-- Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
+porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
+d'éclat.
+
+-- Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
+archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons
+frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
+prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien
+d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour
+des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
+entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
+expédient le chevalier du guet.
+
+-- Qui égorgent, c'est-à-dire?
+
+-- Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense
+interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
+peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
+Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
+procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la
+Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
+comme on aura traité M. le chevalier du guet.
+
+-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.
+
+-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
+politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les
+hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.
+
+-- Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
+pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable
+château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
+roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier
+du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
+présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
+battre.
+
+-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre,
+monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
+que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites.
+
+-- Vous croyez que cela suffira?
+
+-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.
+
+-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.
+
+-- Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc,
+en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux
+messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour
+faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à
+temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons
+maîtres de toute la ville.
+
+-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les
+politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les
+obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous
+feriez alors?
+
+-- Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit
+Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que
+nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons
+rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns
+d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
+compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà
+tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.
+
+[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? -- PAGE 7.]
+
+-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes
+honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
+mélange.
+
+-- Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.
+
+-- A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur
+le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais
+peuple dans l'Île-de-France?
+
+Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança
+comme malgré lui.
+
+-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.
+
+-- Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace?
+
+-- Oui, à peu près.
+
+-- Estimez donc, maître Poulain.
+
+Poulain se mit à compter sur ses doigts.
+
+-- Voleurs, trois à quatre mille;
+
+Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents;
+
+Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille;
+
+Assassins, quatre à cinq cents.
+
+-- Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
+de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là?
+
+-- Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain.
+
+-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.
+
+Poulain se mit à rire.
+
+-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une
+seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète.
+
+-- Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
+maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
+ligueurs, politiques zélés, ou navarrais?
+
+-- Ils sont bandits et pillards.
+
+-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre
+ces gens pour alliés.
+
+-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui
+me contrarie.
+
+-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec
+surprise quelques membres de la députation.
+
+-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas
+d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant
+qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
+royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à
+piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
+pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les
+Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils
+seront toujours les plus forts.
+
+-- Diable, firent les députés en se regardant entre eux.
+
+-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
+messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
+un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre,
+c'est la devise de mon frère et la mienne.
+
+Les députés firent entendre un murmure d'approbation.
+
+-- Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre
+lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques
+heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins,
+tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
+être?
+
+-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.
+
+-- Très bien.
+
+-- Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua
+Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion....
+
+-- Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
+Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard.
+
+Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette
+prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même
+songé.
+
+Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie
+s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle.
+
+-- La duchesse! s'écrièrent les députés.
+
+-- Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
+même!
+
+Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps
+craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle.
+
+-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
+Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan.
+
+Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
+baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à
+Mayenne.
+
+-- Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en
+suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille.
+
+-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur
+son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de
+tout ceci.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+FRÈRE BORROMÉE
+
+
+Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient
+assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
+maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.
+
+Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
+dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait
+fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
+notre dernier chapitre.
+
+En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement
+pour lui, fertile en événements.
+
+Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
+et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une
+dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
+jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé
+par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.
+
+Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
+Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
+Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans
+lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux.
+
+Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans
+cette rue.
+
+Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut
+pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
+cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et
+Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé.
+
+Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons,
+l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient
+passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
+toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre.
+
+Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
+l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
+muraille.
+
+Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se
+reconnurent.
+
+-- Frère Borromée! dit Poulain.
+
+-- Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine.
+
+-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
+et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.
+
+-- Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le
+laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé.
+
+-- Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux
+comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de
+hâte? est-ce que le prieuré brûle?
+
+-- Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à
+Mayneville.
+
+-- Chez quelle duchesse?
+
+-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
+à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre
+catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant
+pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop
+communicatif avec le curieux.
+
+[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
+13.]
+
+-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
+Montpensier?
+
+-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse
+spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de
+devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience
+l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de
+la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte
+plus sur lui.
+
+-- Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de
+Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez
+parfaitement le dos.
+
+-- C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens.
+
+-- Mais où allez-vous alors?
+
+-- On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite
+à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis.
+
+-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint-
+Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous
+prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on
+envoie faire les commissions du couvent.
+
+-- Auprès d'une princesse, pourquoi pas?
+
+-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
+confessions de madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- A quoi donc croirais-je?
+
+-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré
+au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
+vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop.
+
+-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
+Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
+madame la duchesse.
+
+-- Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous
+auriez pu l'attendre.
+
+-- Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M.
+le duc.
+
+-- Allons donc.
+
+-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
+maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.
+
+-- Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je
+vous laisse; adieu, et bonne chance.
+
+Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui
+étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la
+voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
+se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu
+à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
+se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis
+condamné à faire? fi donc!
+
+Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
+avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
+fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.
+
+Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait
+une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu.
+
+Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
+doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
+détailler à maître Nicolas Poulain.
+
+Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au
+moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M.
+de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite
+à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre.
+
+Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
+sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.
+
+Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile
+à attaquer.
+
+L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
+que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De
+ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était
+le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions
+bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou
+quatre maîtresses.
+
+-- Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
+la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
+royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés:
+cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas
+tarder à avoir lieu.
+
+Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
+disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans
+tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je
+médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.
+
+Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartés_, lorsque
+Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M.
+le duc.
+
+-- Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?
+
+-- C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de
+Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme
+d'esprit.
+
+-- Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je
+vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle-
+t-il Borromée?
+
+-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est
+jacobin.
+
+-- Borroville, jacobin!
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
+reconnu sous le froc.
+
+-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le
+saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
+en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée,
+comme il vous plaira.
+
+-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier.
+
+-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.
+
+-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.
+
+Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la
+crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.
+
+Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge
+sonna onze heures.
+
+-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un
+peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! --
+Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous
+cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
+de Guise le père.
+
+-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là,
+Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
+-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
+puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et
+maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard?
+
+-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car
+j'avais tout le prieuré sur les bras.
+
+-- Eh bien! maintenant parlez.
+
+-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc
+d'Anjou.
+
+-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans
+qu'on nous la chante.
+
+-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
+sûre. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un
+cheval qui se cabre, comme sûre? -- Aujourd'hui même, c'est-à-dire la
+nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
+Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh!
+fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?
+
+-- Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur.
+
+-- Pour la Navarre! chez Henri?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?
+
+-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
+lettre du roi.
+
+-- Quel est cet homme?
+
+-- Il s'appelle Robert Briquet.
+
+-- Après?
+
+-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.
+
+-- Un grand ami de dom Gorenflot?
+
+-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?
+
+-- Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une
+lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.
+
+-- Et ce moine?
+
+-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous
+avez remarqué, madame la duchesse.
+
+-- Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
+-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
+messager par des gens à lui.
+
+-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!
+
+-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.
+
+-- Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville.
+
+-- J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de
+mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé.
+
+-- Il fallait y aller vous-même.
+
+-- Impossible.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Il me connaît.
+
+-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère?
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
+embarrassant.
+
+-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.
+
+-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
+taciturne.
+
+-- Ah! ah! et maniant l'épée?
+
+-- Comme celui qui l'a inventée, monseigneur.
+
+-- Figure longue?
+
+-- Monseigneur, il a toutes les figures.
+
+-- Ami du prieur?
+
+-- Du temps qu'il était simple moine.
+
+-- Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je
+m'éclaircirai.
+
+-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit
+marcher rondement.
+
+-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon
+frère.
+
+-- Mais le prieuré, monseigneur?
+
+-- Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à
+dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
+croire?
+
+-- Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
+la mission de M. de Joyeuse.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.
+
+-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle
+un cheval frais, Mayneville.
+
+Puis il ajouta tout bas:
+
+-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+CHICOT LATINISTE
+
+
+Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché
+d'un pas rapide.
+
+Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du
+pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
+privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
+Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea
+l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin,
+jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands
+ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou
+l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un
+arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience.
+
+Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis
+par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
+arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent
+monnayé.
+
+Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé
+dessus, l'autre brodé dessous.
+
+-- C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la
+part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus
+stupide!
+
+Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.
+
+Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce
+bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse
+la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi
+nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
+politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
+pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait
+à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis
+sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue.
+
+Que Dieu choisit mal quand il choisit!
+
+Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
+examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai
+empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit
+paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
+délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les
+chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
+enverrais un gros baiser.
+
+Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en
+passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont
+se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.
+
+Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
+sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
+écus:
+
+-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
+venez du même pays.
+
+Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
+caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
+le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
+au-dessous du pont.
+
+L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et
+allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords.
+
+-- Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.
+
+Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus
+facilement dans la rivière.
+
+Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.
+
+Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si,
+au lieu de bois, il eût porté des reliques.
+
+Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les
+laissa passer.
+
+Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le
+sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi
+d'une simple lettre de procureur.
+
+Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
+qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.
+
+-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.
+
+Et il déploya la lettre et lut:
+
+ « Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très
+ cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du
+ Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. »
+
+Chicot salua.
+
+ « Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et
+ fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je
+ n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des
+ amis vaillants et éprouvés. »
+
+Chicot interrompit et salua de nouveau.
+
+ « D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader
+ cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère.
+
+ Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés
+ d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. »
+
+-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutôt _evolvet_, ce qui est
+infiniment plus élégant.
+
+ « Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
+ quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
+ en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
+ qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
+ vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. »
+
+-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
+facere_. C'est dur.
+
+ « Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences
+ de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis
+ communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites
+ un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du
+ fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. »
+
+-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._
+
+Poursuivons, dit Chicot.
+
+ « Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de
+ votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de
+ songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre
+ dans ma postérité.
+
+ Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce,
+ s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle
+ Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en
+ outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
+ point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de
+ quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
+ frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il
+ s'appelait, lui, duc d'Alençon. »
+
+-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
+germanum meum_, etc.
+
+ « Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à
+ vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
+ Chicot, que je vous envoie. »
+
+-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre.
+
+ « Votre affectionné, etc., etc. »
+
+Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains.
+
+-- Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
+me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
+un pire.
+
+En vérité, j'aime mieux Mayenne.
+
+Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne
+pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri
+de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le
+brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec
+l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au
+Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait
+quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.
+
+D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je
+rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez
+curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn.
+
+Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre
+de quelqu'un de ces curieux-là.
+
+Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque
+chose.
+
+Deuxième point.
+
+Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près
+du roi Henri?
+
+La tranquillité était son but.
+
+Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.
+
+Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
+entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
+l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans.
+
+Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.
+
+Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.
+
+Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot.
+
+Chicot poursuivra donc son voyage.
+
+Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En
+conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
+Chicot, on ne fasse tort qu'à lui.
+
+Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire
+qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se
+l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis
+il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut
+mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.
+
+Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de
+Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
+ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans
+l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la
+terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même
+les sottises des rois.
+
+Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...
+
+Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de
+la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième
+tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui
+n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
+l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture.
+
+Lorsqu'il eut fini cette opération il continua:
+
+-- Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses,
+et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il
+est.
+
+En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous
+avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
+morceau.
+
+Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
+traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.
+
+Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
+avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût
+fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était
+plus latin, mais grec.
+
+Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût
+point été exacte.
+
+Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne,
+conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager
+regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
+rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes
+les alentours de la cathédrale.
+
+Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
+peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous
+imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
+long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience
+était moins grande, la matière de près d'un volume.
+
+
+
+
+XXXV
+
+LES QUATRE VENTS
+
+
+Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour
+porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau,
+fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé
+Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il
+paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de
+butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de
+s'arrêter.
+
+D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien
+apercevoir tout le long de la route.
+
+Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs.
+
+Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
+en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
+croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.
+
+Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
+grand soin toute la maison.
+
+On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées;
+mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
+portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.
+
+L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
+porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à
+l'intérieur.
+
+Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier
+coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
+montrées.
+
+Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu
+solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la
+table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
+nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha.
+
+Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses
+habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec
+sa bonne épée.
+
+Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.
+
+La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
+ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
+deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement.
+
+Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
+armoire, et une table.
+
+L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une
+figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et
+l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
+deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le
+voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit.
+
+Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement
+dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon
+à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes,
+vinssent-elles des choses.
+
+En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
+courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les
+membres du voyageur endormi.
+
+Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire
+modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté
+comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien-
+être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
+suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens.
+
+Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la
+table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
+pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de
+paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
+appelait Montagne ou Montaigne.
+
+Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux
+premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé _les
+Essais_. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût
+pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez
+ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze
+lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper.
+
+Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
+la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
+Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et
+Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal,
+Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
+pour bréviaire.
+
+Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit
+profondément.
+
+La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la
+table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les
+écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan,
+même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et
+à l'envers de ses verrous.
+
+Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
+gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et
+secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite
+imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt
+il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses
+grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme.
+
+Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas
+était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes
+les intempéries de la saison.
+
+Contre le froid, avec sa courtine;
+
+Contre le vent, avec ses ronflements.
+
+Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête
+grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite.
+
+Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait
+sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe
+sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase.
+
+Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec
+toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il
+valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
+du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
+aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur
+la poignée de son épée.
+
+Chicot ouvrit de grands yeux.
+
+Nuit profonde.
+
+Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était
+littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient
+toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en
+plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
+se cramponnant aux autres meubles.
+
+Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
+entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à
+Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
+gros pieds.
+
+Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
+l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
+d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère.
+
+ [Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. -- PAGE 18.]
+
+Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du
+vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages
+s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il
+résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus.
+
+Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
+jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que
+lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les
+meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait
+naturels.
+
+Chicot crie et vocifère: Au secours!
+
+Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se
+calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux _Quos ego_,
+et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas,
+Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et
+vient éclairer le drame.
+
+La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect
+déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La
+grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans
+gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une
+voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient
+l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les
+faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les
+dalles.
+
+-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à
+la lueur de sa lanterne.
+
+-- Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait
+d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé?
+
+Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel.
+
+Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
+Chicot.
+
+-- Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique.
+
+-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est
+donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine.
+
+Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main,
+dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille.
+
+-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte.
+
+-- Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur
+cette chaise?
+
+-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y
+étaient, ils doivent y être encore.
+
+-- Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot,
+que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez?
+
+Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique.
+
+-- Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un
+pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu.
+
+-- C'est heureux que vous en conveniez.
+
+-- Mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Le vent a tout ouvert, tout dispersé.
+
+-- Ah! c'est une raison.
+
+-- Vous voyez bien, fit vivement l'hôte.
+
+-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent
+entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y
+faire le désordre que j'y vois?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?
+
+-- Oui, certes, monsieur.
+
+-- Vous ne le contestez pas?
+
+-- Non, ce serait folie.
+
+-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des
+autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où.
+
+-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe
+ou semble exister.
+
+-- Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil
+investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me
+trouver ici?
+
+-- Plaît-il, monsieur?
+
+-- Je vous demande d'où vient le vent?
+
+-- Du nord, monsieur, du nord.
+
+-- Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur
+le carreau.
+
+Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes
+d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit.
+
+-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner,
+c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges,
+pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en
+volant les habits des voyageurs.
+
+L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles
+renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor.
+
+Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée:
+
+-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.
+
+-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
+Chicot: je vous trouve tout changé.
+
+-- Je change, parce que vous m'insultez.
+
+-- Moi!
+
+-- Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore
+plus élevé, et ressemblant fort à de la menace.
+
+-- Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes
+effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez
+pas?
+
+Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son
+adversaire, fit un geste de menace.
+
+-- Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres!
+
+A cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier.
+
+-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche!
+puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord;
+c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel.
+
+Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de
+l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un
+véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé
+d'outre en outre.
+
+Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et
+par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la
+dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son
+centre de gravité, il dégringola à grand bruit.
+
+Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par
+l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de
+fantômes qui s'abîment dans une trappe.
+
+Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses
+compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de
+l'hôte.
+
+-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos
+habits.
+
+-- Eh bien, voilà tout ce que je demande.
+
+-- Et l'on va vous les apporter.
+
+-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me
+semble.
+
+On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables
+de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous
+soupçonner? vous avez une si honnête figure.
+
+L'hôte sourit avec aménité.
+
+-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume?
+
+-- Non, merci, non, j'ai dormi assez.
+
+-- Qu'allez-vous donc faire?
+
+-- Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai
+ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément.
+
+L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira.
+
+Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.
+
+La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait
+pénétré dans l'outre qui l'entretenait.
+
+Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et
+partit en disant:
+
+-- Nous verrons ce soir.
+
+
+
+
+XXVI
+
+COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA
+
+
+Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la
+patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves.
+
+-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même
+piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une
+diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.
+
+Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit
+pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne
+d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.
+
+Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de
+point d'observation ou de fortification naturelle.
+
+Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du
+moins défensives.
+
+En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient
+commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs
+fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour
+un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites.
+Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque
+l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il
+n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage.
+
+Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis
+épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au
+nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue
+dans les moeurs de l'épicerie parisienne.
+
+Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la
+bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai
+qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout
+seul.
+
+Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre
+poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait
+auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.
+
+Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup,
+et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le
+coucher de la troupe.
+
+On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.
+
+Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui
+divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui
+entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est-
+à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les
+autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou
+d'autres lieux.
+
+Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez-
+vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement
+conduit à sa chambre.
+
+[Illustration: Il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre. -- PAGE
+23.]
+
+Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor,
+par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne,
+sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux
+alliances intermédiaires.
+
+En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour
+ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était
+assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait
+pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le
+comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été
+adopté à l'unanimité.
+
+Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et
+s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de
+prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte
+et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans
+l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et
+que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva,
+pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin
+par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en
+train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin
+que tous les sphinx du monde.
+
+Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des
+commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-
+dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez
+mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte.
+
+-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous
+vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos
+maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. 11 paraît
+qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au
+maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le
+guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour
+s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons,
+gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront
+toujours bien.
+
+Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans
+l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le
+chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur
+départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres
+revinssent à l'hôtellerie.
+
+Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue,
+l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du
+corridor.
+
+Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:
+
+-- Qui va là?
+
+-- Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et
+marchez sur la pointe des pieds.
+
+Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant
+son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda:
+
+-- Qui êtes-vous?
+
+-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte?
+
+-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?
+
+-- Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le
+maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu.
+Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de
+sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous
+arrêter vous-mêmes ici.
+
+-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.
+
+-- La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que
+l'escalier est encore libre....
+
+-- Mais, mes compagnons?
+
+-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir.
+
+-- Pauvres gens!
+
+-- Et le marchand s'habilla en toute hâte.
+
+Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du
+doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second.
+
+Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit
+doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le
+quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles,
+disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des
+orteils.
+
+-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber;
+il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car
+l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous!
+
+En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de
+rien.
+
+Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il
+dormait du plus profond sommeil.
+
+L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle
+basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal.
+
+Il ôta son bonnet et entra.
+
+La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le
+droit de commander aux autres.
+
+-- Eh bien? dit ce dernier.
+
+-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point.
+
+-- Votre auberge est déserte?
+
+-- Absolument.
+
+-- La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni
+réveillée?
+
+-- Ni prévenue, ni réveillée.
+
+-- Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez
+quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette
+cause?
+
+-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié,
+pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi;
+mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de
+la sainte religion catholique.
+
+-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière.
+
+-- Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande
+ma vie? j'ai femme et enfants!
+
+-- On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce
+qui vous sera recommandé.
+
+-- Oh! j'obéirai, soyez tranquille.
+
+-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous
+entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler
+sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile.
+
+-- Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte.
+
+-- On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente
+écus que voici.
+
+-- Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste.
+
+-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur
+que vous êtes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous
+avons là!
+
+L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la
+ville.
+
+Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer
+sous la fenêtre de Chicot.
+
+Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier,
+comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville.
+
+-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse
+fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera
+pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague,
+entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est
+inutile, étant quatre contre un.
+
+On était arrivé à la porte.
+
+L'officier heurta.
+
+-- Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut.
+
+-- Pardieu! dit l'officier, soyons rusé.
+
+Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous
+communiquer, dit-il.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes
+épiciers.
+
+-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:
+
+-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère.
+
+-- Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot
+
+-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus!
+enfoncez la porte!
+
+Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées
+nues.
+
+-- Je suis pris! s'écria-t-il.
+
+-- Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la
+fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons,
+ouvre-nous, ouvre!
+
+-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du
+renfort quand vous ferez du bruit.
+
+L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.
+
+Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands.
+
+-- Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours!
+Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais
+contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres!
+
+Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec
+la force et la régularité de trois béliers.
+
+-- Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées
+seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées
+que les mousquets.
+
+Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la
+fenêtre, tenant son épée à la main.
+
+Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air.
+
+Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath,
+n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut
+le tuer en se tuant.
+
+Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper
+Chicot lorsqu'il serait tombé.
+
+[Illustration: Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.]
+
+C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les
+pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un
+coup de pointe voire qui eût percé une muraille.
+
+Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en
+plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de
+son ennemi se brisa comme verre.
+
+-- Il est cuirassé! dit le soldat.
+
+-- Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête.
+
+L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait.
+
+Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot
+l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade.
+
+En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par
+la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.
+
+A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.
+
+-- C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer.
+
+-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.
+
+-- Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu
+réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.
+
+-- Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes
+qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.
+
+-- Vous êtes un sot! répondit l'officier.
+
+-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce
+soldat pour se consoler.
+
+Et il reposa la crosse de son mousquet à terre.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+TROISIÈME JOURNEE DE VOYAGE
+
+
+Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes,
+c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la
+sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première
+réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de
+Guise lui-même.
+
+Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi
+l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses
+soldats l'usage des armes bruyantes.
+
+Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au
+premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller
+toute la ville.
+
+La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre,
+abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant
+leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués.
+
+Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs
+commis.
+
+Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant
+leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il
+était de bonne guerre à lui d'y rester.
+
+Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine
+avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à
+l'hôtellerie.
+
+Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le
+laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même
+ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme.
+
+Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa
+dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer.
+
+Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie,
+au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que
+ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant
+d'être tué, venait de tuer deux hommes.
+
+Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui
+grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué
+heureusement; une troisième pouvait lui être funeste.
+
+A ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter
+les bourdes qu'il savait si bien inventer.
+
+Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un
+fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un
+peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière.
+
+De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi
+un courrier pour demander de ville en ville une escorte.
+
+Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre,
+Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi
+perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien
+gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis
+avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré
+sous les branches ou sur les pierres.
+
+Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures
+approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois,
+elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin
+grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût
+senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse.
+
+Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au
+roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent.
+
+Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il
+vit des cavaliers montant à toute bride.
+
+Il les compta; ils étaient sept.
+
+Quatre avaient des mousquets sur l'épaule.
+
+Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de
+sang.
+
+Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot.
+Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont
+le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque.
+
+Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux
+arquebusiers la fixité du point de mire.
+
+Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général,
+et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre;
+car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il
+fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle
+tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête.
+
+Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi
+avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il
+abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu
+la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche
+une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.
+
+Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent
+des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la
+position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le
+poitrail de son cheval.
+
+Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
+Chicot, crut Chicot mort.
+
+-- Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme
+masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la
+lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il
+bouge qu'on l'achève.
+
+-- Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule.
+
+Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes
+les brides et garda tous les chevaux.
+
+Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil
+moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
+qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge.
+
+Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement
+entendue là-haut.
+
+Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main.
+
+On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait.
+
+Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus
+zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche;
+aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la
+coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de
+l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
+second cavalier qui voulait fuir.
+
+-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle
+est bien vivant encore.
+
+-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent
+des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef,
+lui portant la pointe au masque.
+
+Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une
+cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé.
+
+-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!
+
+-- Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
+les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin
+que je sache qui tu es.
+
+-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
+qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel.
+
+C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il
+avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot:
+
+-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.
+
+Chicot obéit.
+
+Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
+laissant échapper son épée.
+
+Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
+voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
+tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit
+encore un homme.
+
+-- Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le
+mien.
+
+Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur,
+lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes.
+
+De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait
+terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son
+ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.
+
+Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
+froid et par conséquent sa supériorité.
+
+Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez
+ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
+porta un coup de pointe au milieu des côtes.
+
+L'homme tomba.
+
+Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et
+de son poignard coupant les cordons du masque:
+
+-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.
+
+Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang,
+moitié du poids de la chute.
+
+Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire
+quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute,
+il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
+trancher purement et simplement la tête.
+
+Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit
+une voix qui lui disait:
+
+-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre.
+
+-- Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je
+vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort
+utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a
+subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
+la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré
+de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
+comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant,
+permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.
+
+Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération.
+
+Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta.
+
+-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins.
+On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
+blessure que vous avez déjà faite.
+
+-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable?
+
+-- Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien
+des rois.
+
+-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui êtes-
+vous?
+
+-- Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le
+jeune homme.
+
+-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
+roi, voici tantôt trois jours.
+
+-- Précisément.
+
+-- Alors vous êtes au service du roi, monsieur?
+
+-- J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant.
+
+-- Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu!
+monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.
+
+-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
+en ce moment.
+
+-- Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le
+moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?
+
+-- Ernauton de Carmainges, monsieur.
+
+-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
+égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
+je vous en avertis.
+
+-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.
+
+-- Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous?
+
+-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je
+pense, et il s'est évanoui.
+
+-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui,
+mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.
+
+-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.
+
+-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne
+à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel
+ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.
+
+Et Chicot serra la main d'Ernauton.
+
+-- Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son
+cheval; puis revenant sur ses pas:
+
+-- Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir
+gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir... Vous y
+connaissez-vous?
+
+-- Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.
+
+-- Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous.
+
+-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.
+
+Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+ERNAUTON DE CARMAINGES
+
+
+Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il
+allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
+bras.
+
+En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et
+qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
+le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable,
+disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
+pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque
+auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il
+cherchait.
+
+Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
+de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
+soleil couchant.
+
+Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan.
+
+Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
+laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
+combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
+avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu.
+
+Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais
+plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière
+d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son
+chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les
+yeux fermés.
+
+Restaient les quatre morts.
+
+-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques
+ou huguenots?
+
+Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
+croix.
+
+-- Huguenots, dit-il.
+
+-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille
+ces parpaillots, n'est-ce pas?
+
+-- Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
+avait affaire héritât que le premier passant venu.
+
+Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
+morts.
+
+Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car,
+l'opération terminée, le front du paysan se dérida.
+
+Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à
+la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à
+sa chaumière.
+
+Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de
+paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la
+secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau
+fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
+vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
+environnantes avec une surprise facile à concevoir.
+
+Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan.
+
+-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne.
+
+Ernauton sourit.
+
+-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.
+
+-- Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes
+venu au secours de mon ennemi.
+
+-- Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre
+ennemi de vous tuer.
+
+-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins
+toutefois qu'il ne m'ait cru mort.
+
+-- Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur.
+
+-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.
+
+-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous
+en faire une qui l'eût été.
+
+-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour
+empêcher ensuite cet homme de me tuer?
+
+-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous
+me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
+sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
+seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
+j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
+quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par
+le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
+en vous tuant, j'ai interposé mon épée.
+
+-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.
+
+-- Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes
+un homme blessé, et cela me suffit.
+
+-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.
+
+-- Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre.
+Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
+sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe.
+
+-- Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons.
+
+Ernauton s'inclina, mais ne répondit point.
+
+-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à
+seul avec cet homme?
+
+-- Je l'ai vu, c'est vrai.
+
+-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.
+
+-- Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous.
+
+-- Et si je survis à ma blessure?
+
+-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
+monsieur.
+
+-- Me croyez-vous bien dangereusement blessé?
+
+-- J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
+elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à
+ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
+l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon.
+
+Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure.
+
+-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi?
+
+-- Sont morts, à l'exception d'un seul.
+
+-- Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne.
+
+-- Oui.
+
+-- Les a-t-on fouillés?
+
+-- Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
+hôte, s'est acquitté de ce soin.
+
+-- Qu'a-t-il trouvé sur eux?
+
+-- Quelque argent.
+
+-- Et des papiers?
+
+-- Je ne sache point.
+
+-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente.
+
+-- Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit.
+
+-- Mais celui qui vit, où est-il?
+
+-- Dans la grange, à deux pas d'ici.
+
+-- Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et
+si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
+aucune question.
+
+-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
+qu'il m'importe de savoir.
+
+Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude.
+
+-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
+autre de la commission que vous voulez bien me donner.
+
+-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
+extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande.
+
+Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable.
+
+Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
+force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt.
+
+-- Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et
+sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
+puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.
+
+Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme
+d'être réservé.
+
+-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
+peut-être?
+
+-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à
+l'heure.
+
+-- Pour Beaugency?
+
+Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort.
+
+-- Pour Paris, dit-il.
+
+Le duc parut étonné.
+
+-- Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et
+arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre
+voyage sans une cause bien sérieuse.
+
+-- Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez-
+vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce
+rendez-vous; je m'en retourne.
+
+Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
+autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles.
+
+-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
+jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un
+chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
+ici avec ces paysans qui me sont inconnus?
+
+-- Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
+soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un
+chirurgien?
+
+Mayenne hésita.
+
+-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom?
+
+-- Je ne le lui ai pas demandé. -- Vous ne le lui avez pas demandé?
+
+-- Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
+demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien.
+Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui
+doit savoir celui de son sauveur.
+
+-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous,
+et que vous êtes discret autant que vaillant.
+
+-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
+intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous
+alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
+avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là.
+
+-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.
+
+Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât
+qu'il savait donner la main à un prince.
+
+-- Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
+me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
+nous ne poussions pas plus loin nos confidences.
+
+-- Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je
+n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
+de vous taire.
+
+-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
+gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
+que je voudrai.
+
+-- Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai
+aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre
+nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne.
+
+-- Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous
+plaît?
+
+-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua
+Ernauton.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur,
+croyez-moi.
+
+-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.
+
+-- Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
+moi son adresse.
+
+Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
+causèrent à voix basse.
+
+Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna.
+
+Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
+Ernauton.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
+donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à
+cette personne?
+
+-- Je vous la donne, monsieur.
+
+-- Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
+aveuglément à vous.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
+gardes de madame la duchesse de Montpensier.
+
+-- Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
+gardes, je l'ignorais.
+
+-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
+s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine....
+
+-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de
+madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.
+
+-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand,
+en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste.
+
+-- Oui, dit Ernauton.
+
+-- Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
+compte à madame la duchesse des causes de mon retard.
+
+-- C'est juste.
+
+-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
+avoir l'honneur de lui écrire?
+
+-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se
+levant pour se mettre en quête de ces objets.
+
+-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.
+
+Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se
+retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
+s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les
+tablettes avec le même mystère.
+
+Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les
+ouvrir, à moins de les briser.
+
+-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
+remises.
+
+-- En mains propres!
+
+-- A madame la duchesse de Montpensier elle-même.
+
+Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la
+fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
+d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche.
+
+-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu
+en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau,
+c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
+chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu.
+
+Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la
+blancheur.
+
+-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus?
+
+-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.
+
+-- C'est vrai, camarade, répondit Ernauton.
+
+Et il partit.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+LA COUR AUX CHEVAUX
+
+
+Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc
+en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha
+rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à
+Paris.
+
+A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des
+quarante-cinq.
+
+Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.
+
+Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.
+
+M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
+figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher
+droit à lui.
+
+M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
+situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel
+rendait ses arrêts.
+
+-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
+voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
+vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
+l'exemple d'une pareille infraction?
+
+-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
+de faire.
+
+-- Et que vous a-t-on dit de faire?
+
+-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.
+
+-- Pendant cinq jours et cinq nuits?
+
+-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.
+
+-- Le duc a donc quitté Paris?
+
+-- Le soir même, et cela m'a paru suspect.
+
+-- Vous aviez raison, monsieur. Après?
+
+Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et
+l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
+cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le
+visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le
+narrateur soulevait dans son âme.
+
+Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de
+Mayenne:
+
+-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le
+capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.
+
+Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux
+chevaux du Louvre.
+
+Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train
+de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
+venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une
+harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés
+en première main au carrosse du roi.
+
+M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour,
+s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.
+
+-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!
+
+Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
+l'escalier par lequel le roi devait descendre.
+
+-- Dites, monsieur de Loignac, dites.
+
+-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un
+village, blessé dangereusement.
+
+Le duc poussa une exclamation.
+
+-- Blessé! répéta-t-il.
+
+-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une
+lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.
+
+-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
+je lui parle à lui-même.
+
+Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
+dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses
+chefs.
+
+-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.
+
+-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc
+de Mayenne? fit d'Épernon.
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Écrite d'un petit village près d'Orléans?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Et adressée à madame de Montpensier?
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.
+
+Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui
+croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour
+que ses volontés soient exécutées.
+
+-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
+vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.
+
+-- Qu'importe!
+
+-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que
+cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.
+
+-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?
+
+-- Je suis au roi, monseigneur.
+
+-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.
+
+-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.
+
+-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de
+Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.
+
+-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
+pour cela que je refuse.
+
+-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
+Carmainges?
+
+-- Je l'ai dit.
+
+-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.
+
+-- Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à
+une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me
+demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi
+n'est point là.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter
+visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid
+à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous
+ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous
+éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous
+étourdit comme un coup de massue.
+
+-- Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je
+suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que
+mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais
+il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté
+le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à
+qui elle est adressée.
+
+D'Épernon fit un mouvement terrible.
+
+-- Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot
+M. de Carmainges.
+
+-- Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne
+pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur,
+tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....
+
+-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon.
+
+-- J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner,
+dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait
+plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins
+fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti....
+
+-- Eh bien! une fois sorti?
+
+-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra.
+
+-- Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot,
+et qu'on lui prenne sa lettre.
+
+-- Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en
+tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre
+en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce
+faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera.
+
+Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en
+deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son
+bras.
+
+Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût
+redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de
+ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule.
+
+-- Le roi! dit-il.
+
+En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et
+arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la
+discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il
+savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.
+
+-- Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa
+colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va
+cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom
+pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi
+jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame
+de Montpensier.
+
+-- Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier?
+demanda le roi.
+
+-- Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit
+point dans quelles circonstances.
+
+-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle?
+
+-- Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse
+absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est
+d'un mauvais serviteur, à ce que je pense.
+
+Le roi regarda Carmainges.
+
+Le jeune homme mit un genou en terre.
+
+-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà
+tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de
+Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait
+tourner la chance du combat en sa faveur.
+
+-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le
+roi.
+
+-- Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement.
+
+-- Bon! dit le roi; après?
+
+-- Après, sire?
+
+-- Oui.
+
+-- Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine
+contre M. de Mayenne....
+
+Le roi sourit.
+
+-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il
+le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en
+présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette
+vengeance devenait un assassinat politique, et....
+
+Ernauton hésita.
+
+-- Achevez, dit le roi.
+
+-- Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé
+votre messager de M. de Mayenne.
+
+D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi
+demeura froid.
+
+-- Continuez, dit-il.
+
+M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués,
+M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se
+séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et
+m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la
+voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme
+elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où
+j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je
+fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains.
+
+Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi.
+
+Le roi les repoussa doucement de la main.
+
+-- Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme
+et un fidèle serviteur.
+
+-- Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais?
+
+-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au
+contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges,
+il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de
+récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui
+à qui on la porte.
+
+D'Épernon s'inclina en grommelant.
+
+-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.
+
+-- Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons
+pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté.
+
+-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans
+répondre à son favori.
+
+-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.
+
+-- Où la portez-vous?
+
+-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de
+le dire à Votre Majesté.
+
+-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel
+de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel....
+
+Un regard de d'Épernon arrêta le roi.
+
+-- Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet,
+sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est
+madame de Montpensier.
+
+-- Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et l'ayant trouvée?
+
+-- Je lui rendrai mon message.
+
+-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda
+fixement le jeune homme.
+
+-- Sire?
+
+-- Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre
+cette lettre aux mains de sa soeur.
+
+-- Non, sire.
+
+-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose
+comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse?
+
+-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.
+
+-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.
+
+-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté.
+
+-- Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette
+lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la
+duchesse.
+
+-- Sire, Votre Majesté peut y compter.
+
+-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?
+
+-- Sire, je le promets.
+
+-- Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire!
+
+-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains
+hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.
+
+-- Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai
+dévoué.
+
+-- Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez
+à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez
+comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve
+de loyauté.
+
+-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur
+pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres,
+désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte
+et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais
+comme mon devoir.
+
+-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même
+mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui
+vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli
+garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une
+belle peur.
+
+Et le duc éclata de rire.
+
+Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout
+Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son
+illustre chef.
+
+-- C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si
+c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec
+tout le monde, trop de gens y succomberaient.
+
+-- Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc,
+si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur.
+
+Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu
+disposé à croire que le roi.
+
+-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.
+
+D'Épernon s'inclina.
+
+-- Vous venez avec moi, duc?
+
+-- C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre
+qu'elle a donné, je crois?
+
+-- Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri.
+
+-- Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte-
+Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.
+
+Ernauton demeura impassible.
+
+-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc
+d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir
+immédiatement à Vincennes?
+
+-- Oui, sire.
+
+Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne
+point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux
+de Sainte-Maline.
+
+
+
+
+XL
+
+LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE
+
+
+Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si
+vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de
+la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné
+toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans
+son carrosse.
+
+Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur
+courait en avant.
+
+Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi,
+avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.
+
+Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui
+avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un
+coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.
+
+A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le
+plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que
+Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de
+la voiture.
+
+C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à
+cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez
+tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée
+dans les dessins religieux du roi.
+
+Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous
+ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse.
+
+Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre
+avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait
+Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les
+plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.
+
+L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus
+tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous,
+avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau
+légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre
+courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende
+particulière:
+
+ « Madeleine succombe au péché de la colère.
+
+ Madeleine succombe au péché de la gourmandise.
+
+ Madeleine succombe au péché de l'orgueil.
+
+ Madeleine succombe au péché de la luxure. »
+
+Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.
+
+L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte
+Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.
+
+La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre
+voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus
+tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons-
+nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on
+voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de
+serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche
+elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu
+qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa
+maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la
+profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette
+espèce.
+
+Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer
+impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés
+pour avoir chanté trop clair et trop matin.
+
+En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de
+cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:
+
+ « Madeleine succombant au péché de la gourmandise. »
+
+Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de
+pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les
+gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en
+poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au
+falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,
+ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis
+que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de
+cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils
+laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en
+l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.
+
+Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la
+topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans
+le festin de Trimalcion.
+
+Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de
+lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche
+sonnait vêpres à toute volée.
+
+Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient-
+elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût
+entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.
+
+Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures.
+
+Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup
+d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui
+bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin,
+ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.
+
+Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.
+
+Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses
+fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une
+jalousie.
+
+Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible
+frémissement.
+
+Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit
+à attaquer un autre péché capital.
+
+Celui-là, c'était le péché de la luxure.
+
+L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait
+stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en
+pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.
+
+L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant
+ses yeux de ses deux mains.
+
+Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention
+du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se
+prélassait à la portière gauche de son carrosse.
+
+C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier
+sur son cheval.
+
+Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa
+Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:
+
+-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez.
+
+Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:
+
+-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.
+
+De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-
+Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs
+rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce
+gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien
+militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de
+capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines
+pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.
+
+-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet
+heureux gentilhomme qui accompagne le roi?
+
+Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du
+roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux
+d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de
+passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de
+David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.
+
+Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un
+avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste
+pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.
+
+Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.
+
+Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au
+vol cette intéressante énigme.
+
+Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme
+demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.
+
+Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin
+d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,
+ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse
+possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais
+visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.
+
+Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au
+moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que
+Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix
+répétitions.
+
+Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la
+part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et
+de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.
+
+Enfin l'on arrive à Vincennes.
+
+Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte
+spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine
+descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.
+
+Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline
+commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se
+réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main
+sur l'épaule.
+
+-- Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui
+n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se
+faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de
+Sainte-Maline.
+
+-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit
+celui-ci.
+
+-- Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant
+semblant de chercher autour de lui.
+
+-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous
+adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.
+
+-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.
+
+-- Que faut il faire, monsieur?
+
+-- Remonter à cheval et retourner à Paris.
+
+-- Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier.
+
+-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les
+trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que
+l'on va faire.
+
+-- J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions.
+
+-- Voici les autres:
+
+Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine;
+
+Quinze autres à moitié chemin;
+
+Et vous ramènerez ici les quatorze autres.
+
+-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure
+faudra-t-il sortir de Paris?
+
+-- A la nuit tombante.
+
+-- A cheval ou à pied?
+
+-- A cheval.
+
+-- Quelles armes?
+
+-- Toutes: dague, épée et pistolets.
+
+-- Cuirassés?
+
+-- Cuirassés.
+
+-- Le reste de la consigne, monsieur?
+
+-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une
+pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la
+seconde, vous la troisième.
+
+-- Bien, monsieur.
+
+-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six
+heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran
+à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon.
+
+-- Faudra-t-il venir vite?
+
+-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant,
+ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte
+différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du
+Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route
+directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur.
+
+-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.
+
+Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.
+
+-- A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que
+vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous
+avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps
+qu'il ne vous en faut.
+
+-- A merveille, monsieur.
+
+-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre?
+
+-- C'est inutile, monsieur.
+
+-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.
+
+Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements.
+
+-- Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans
+la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne
+fait plus partie des quarante-cinq.
+
+Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme
+important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et
+toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la
+barrière.
+
+Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq.
+
+La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur
+du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères.
+
+Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton
+aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat
+succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à-
+dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il
+expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes.
+
+Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique
+qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-
+nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents
+culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait
+huit associés qui mettaient chacun six sous par repas.
+
+M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être
+mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins.
+
+Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur.
+
+Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat
+orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,
+pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de
+dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,
+ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux
+n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,
+pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été
+habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des
+meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.
+
+Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa
+Majesté Henri III.
+
+Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son
+petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès
+ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse
+jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir
+son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines,
+avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce.
+
+M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant
+pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et
+Loignac fermait les yeux.
+
+[Illustration: Loignac.]
+
+Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat
+et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt
+à tout.
+
+A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze
+seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les
+autres ne dormaient pas du tout.
+
+Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva
+son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la
+terre.
+
+Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles.
+
+-- A cheval, messieurs! dit-il.
+
+Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre,
+il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre.
+
+Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses,
+entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin;
+les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec
+résignation.
+
+M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon,
+prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure.
+
+On fit l'appel.
+
+Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent.
+
+-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le
+tour d'exercer les fonctions de fourrier.
+
+Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses
+lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au
+tempérament sombre et envieux.
+
+En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement
+par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette
+importance.
+
+Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque
+peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre,
+avec treize hommes, par la porte Bourdelle;
+
+M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;
+
+Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.
+
+
+
+
+XLI
+
+BEL-ESBAT
+
+
+Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien
+perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune
+ascendante.
+
+Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de
+Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de
+Guise, du moment où elle était à Paris.
+
+Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise.
+
+Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une
+extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la
+duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.
+
+Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse
+habitait Soissons et non Paris.
+
+Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point.
+
+-- Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication
+de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc
+de Mayenne.
+
+-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a
+chargé de cette communication?
+
+-- M. le duc de Mayenne lui-même.
+
+-- Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement
+admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication?
+M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse.
+
+-- Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être
+pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à
+Paris; sur la route de Blois, par exemple.
+
+-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.
+
+-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un
+message pour madame de Montpensier.
+
+Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel,
+comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la
+porte entrebâillée.
+
+-- Alors, demanda-t-il, ce message?...
+
+-- Je l'ai.
+
+-- Sur vous?
+
+-- Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.
+
+Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.
+
+-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et que ce message est important?
+
+-- De la plus haute importance.
+
+-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?
+
+-- Volontiers.
+
+Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.
+
+-- Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier.
+
+-- C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton.
+
+Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que
+ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne.
+
+En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang
+versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs
+maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus
+communément répandu.
+
+-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez
+à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier;
+mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du
+faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame
+la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main
+gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très
+certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la
+duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire
+où madame la duchesse se trouve en ce moment.
+
+-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou
+n'en voulait pas dire davantage, merci.
+
+-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît
+et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à
+madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison
+depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.
+
+Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.
+
+Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement,
+cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins.
+
+Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.
+
+-- Entrez, lui dit-on.
+
+Il entra et la porte se referma derrière lui.
+
+Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre;
+mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce
+qu'il désirait.
+
+-- Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme.
+
+-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda
+le valet.
+
+-- Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a
+renvoyé ici.
+
+-- Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le
+valet.
+
+-- Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à
+m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de
+Mayenne.
+
+-- Pour elle, pour madame la duchesse?
+
+-- Pour madame la duchesse.
+
+-- Une commission de M. le duc de Mayenne?
+
+-- Oui.
+
+Le valet réfléchit un instant.
+
+-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais
+j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.
+
+-- Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre,
+quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que
+les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez
+messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à
+croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.
+
+Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes
+des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût
+qu'à entrer et à prendre ses quartiers.
+
+Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était
+suivi d'un autre valet.
+
+-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il;
+vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que
+je ne puis le faire, moi.
+
+Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce
+d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le
+serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à
+une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte
+d'élégance.
+
+Elle tournait le dos à Ernauton.
+
+-- Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame,
+dit le laquais.
+
+Elle fit un mouvement.
+
+Ernauton poussa un cri de surprise.
+
+-- Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et
+son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation.
+
+-- Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en
+regardant Ernauton.
+
+Puis faisant un signe au laquais:
+
+-- Sortez, dit-elle.
+
+-- Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame?
+demanda Ernauton avec surprise.
+
+-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous
+ici un message de M. de Mayenne?
+
+-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il
+serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection
+extrême.
+
+-- Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant.
+
+-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.
+
+-- C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit
+l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la
+personne que vous dites....
+
+Ernauton fit un mouvement.
+
+-- Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la
+personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en
+souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez
+quel est ce message.
+
+La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et
+séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête.
+
+-- Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais
+pas.
+
+-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.
+
+-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.
+
+-- Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales,
+monsieur.
+
+-- Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission
+consiste à remettre une lettre à Son Altesse.
+
+-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.
+
+-- Cette lettre? reprit Ernauton.
+
+-- Veuillez nous la remettre.
+
+-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire
+connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de
+Montpensier.
+
+-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui
+la représente ici; vous pouvez donc....
+
+-- Je ne puis.
+
+-- Vous défiez-vous de moi, monsieur?
+
+-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression
+duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre
+conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux
+dont vous parlez.
+
+-- En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard
+enflammé d'Ernauton.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me
+faites une déclaration d'amour.
+
+-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais,
+et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse
+échapper.
+
+[Illustration: Mayneville.]
+
+-- Alors, monsieur, je comprends.
+
+-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à
+comprendre, en effet.
+
+-- Non, je comprends comment vous êtes venu ici.
+
+-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne
+comprends plus.
+
+-- Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un
+prétexte pour vous introduire ici.
+
+-- Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je
+dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux
+fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais!
+Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme
+tout le monde.
+
+-- Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules
+sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très
+beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je
+m'en étais doutée que vous aviez des scrupules.
+
+-- Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton.
+
+-- L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez
+reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.
+
+-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait
+attention à moi.
+
+-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des
+circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de
+ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand
+galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma
+litière.
+
+-- J'étais forcé de m'éloigner, madame.
+
+-- Par vos scrupules?
+
+-- Non, madame, par mon devoir.
+
+-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux
+raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.
+
+-- Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua
+Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites-
+moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir
+écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus
+qu'incompréhensibles, dites?
+
+La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un
+sourire.
+
+Ernauton poursuivit.
+
+-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet
+étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle
+qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique
+assez mal en cour?
+
+Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée.
+
+-- Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être
+observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui
+vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas
+bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au
+sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou
+vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si
+cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât
+une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute
+confiance, pour assister à l'exécution, et constater _de visu_, comme on
+dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne,
+monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse.
+Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des
+habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente,
+maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux
+souffrances du patient et à ses velléités de révélations?
+
+-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et
+maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique
+que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté.
+
+-- Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et
+l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la
+lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte.
+
+-- Impossible, madame.
+
+L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.
+
+-- Impossible? répéta-t-elle.
+
+-- Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre
+cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même.
+
+-- Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son
+irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré
+vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre
+entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien!
+monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non-
+seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous
+m'adoriez.
+
+-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. --
+Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je
+vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes,
+adieu.
+
+-- Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je
+me retire.
+
+Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.
+
+-- Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais
+pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop
+d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte
+quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame
+de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me
+retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme.
+
+-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce
+qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai
+eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et
+de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions,
+madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux
+et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne
+sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me
+faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à
+madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa
+main, comme vous pouvez le voir à l'adresse.
+
+Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter.
+
+L'inconnue y jeta les yeux et s'écria:
+
+-- Son écriture! du sang!
+
+Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une
+dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le
+coeur, il retourna vers l'entrée de la salle.
+
+Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son
+manteau.
+
+-- Plaît-il, madame? dit-il.
+
+-- Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il
+arrivé quelque accident au duc? -- Que je pardonne ou non, madame, dit
+Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez
+votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la
+lira....
+
+-- Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur
+pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas
+pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante?
+Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. -- Vous
+êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. -- Eh! sans
+doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce
+qui est arrivé à mon frère?
+
+Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme,
+revenu de sa première surprise, se croisa les bras.
+
+-- Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la
+bouche m'a déjà menti deux fois?
+
+Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles,
+lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la
+flamme.
+
+-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria
+la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de
+dentelles.
+
+-- Oui, madame, répondit froidement Ernauton.
+
+L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut
+violent le coup dont elle le frappa.
+
+La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que
+cette vibration fût éteinte un valet parut.
+
+-- Que veut madame? demanda le valet.
+
+L'inconnue frappa du pied avec rage.
+
+-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?
+
+-- Si fait, madame.
+
+-- Eh bien! qu'il vienne donc alors!
+
+Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait
+précipitamment.
+
+-- A vos ordres, madame, dit Mayneville.
+
+-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de
+Mayneville? fit la duchesse exaspérée. -- Aux ordres de Votre Altesse,
+reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement.
+
+-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il
+me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre.
+
+-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.
+
+-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune
+homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si
+longtemps disputée.
+
+[Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.]
+
+
+
+
+XLII
+
+
+LA LETTRE DE M. DE MAYENNE
+
+
+La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même
+chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa
+physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.
+
+Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle-
+même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue:
+
+ « Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou
+ d'un maître d'armes: j'ai été puni.
+
+ J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel
+ je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il
+ m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux
+ de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui.
+
+ Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le
+ porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez
+ voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même.
+
+ Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère
+ soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête,
+ lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque
+ pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu.
+
+ Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son
+ nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A
+ toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le
+ maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien.
+
+ Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout
+ ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci.
+
+ Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi
+ vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le
+ porteur vous dira l'endroit.
+
+ Votre affectionné frère,
+
+ MAYENNE. »
+
+Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi
+étonnés l'un que l'autre.
+
+La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être
+interprété d'Ernauton.
+
+-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous
+nous avez rendu, monsieur?
+
+-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du
+plus faible contre le plus fort.
+
+-- Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de
+Montpensier.
+
+Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc.
+Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à
+comprendre.
+
+Puis lorsqu'il eut fini:
+
+-- Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la
+besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?
+
+Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien
+prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu
+qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune
+homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur
+signification de pure curiosité.
+
+Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les
+yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien
+aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du
+séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple
+renseignement.
+
+Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait
+sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.
+
+La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position
+près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la
+duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune
+homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de
+Montpensier.
+
+Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.
+
+Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent
+d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire
+un peu plus fort.
+
+C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour
+lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.
+
+La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait
+faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?
+
+-- Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne
+que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me
+traite, d'en chercher un meilleur.
+
+-- Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne
+point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes-
+vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?
+
+-- M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai
+pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à
+ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel
+illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient
+n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir
+une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre,
+je crois avoir agi en galant homme.
+
+Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
+
+-- Voilà un esprit délié, madame.
+
+La duchesse comprit à merveille.
+
+Elle regarda Ernauton en souriant.
+
+-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
+êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
+
+-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
+madame, répondit Ernauton.
+
+-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
+vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
+
+Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un
+lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
+m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
+ou plutôt qui vous êtes....
+
+-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
+mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
+
+-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un
+regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
+plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
+
+Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de
+table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
+demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.
+
+-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la
+duchesse.
+
+-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc
+plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.
+
+La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
+porte se fut refermée derrière lui:
+
+-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.
+
+-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
+moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre
+chose que ce que nous avons décidé de faire.
+
+-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus
+tard....
+
+-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.
+
+-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.
+
+-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves
+gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un
+inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
+
+-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de
+l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
+
+-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
+l'espère, de surveiller personne.
+
+-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
+Mayneville, je perds la tête.
+
+-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la
+veille d'une action décisive.
+
+-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
+Vincennes à la nuit.
+
+-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
+et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.
+
+-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
+
+-- Tous.
+
+-- Ce sont des gens sûrs?
+
+-- Éprouvés, madame.
+
+-- Comment viennent-ils?
+
+-- Isolés, en promeneurs.
+
+-- Combien en attendez-vous?
+
+-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
+cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
+soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
+
+-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la
+route.
+
+-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
+nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
+n'aura qu'à se refermer sur la voiture.
+
+-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
+suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
+pendule.
+
+-- L'heure viendra, soyez tranquille.
+
+-- Mais nos hommes, nos hommes?
+
+-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il
+n'y a point de temps perdu.
+
+-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le
+meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
+serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui
+porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le
+bienvenu.
+
+-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
+cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
+triomphateur.
+
+-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil
+de la porte.
+
+-- Lequel, madame?
+
+-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus?
+
+-- Quels amis?
+
+-- Nos ligueurs.
+
+-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le
+bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
+sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le
+prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous
+défendre contre une armée.
+
+S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
+sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!
+
+-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
+Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire
+un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma
+responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
+femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?
+
+-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
+
+-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés
+sous leurs robes?
+
+-- Ils le sont.
+
+-- Les gens d'épée sur la route?
+
+-- Ils doivent y être à cette heure.
+
+-- Les bourgeois prévenus après l'événement?
+
+-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
+Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront
+les autres.
+
+-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
+aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon
+qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.
+
+-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
+nécessaire qu'on les tue, madame?
+
+-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!
+
+-- C'est un brave soldat.
+
+-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
+chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
+noire.
+
+-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
+suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.
+
+-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
+
+-- Oh! de bon coeur, madame.
+
+-- Grand merci, en vérité.
+
+-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
+pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous
+représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes
+un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
+nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
+défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous
+recommande, c'est ce jeune homme.
+
+-- Quel jeune homme?
+
+-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
+quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.
+
+-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.
+
+Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir
+au dehors.
+
+-- Oh! la sombre nuit! dit-il.
+
+-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
+est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
+
+-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
+important de voir.
+
+-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.
+
+Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que
+madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
+genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était
+possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.
+
+-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les
+lumières par précaution.
+
+-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.
+
+-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
+
+Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse
+paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.
+
+
+
+
+XLII
+
+COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ
+DES JACOBINS
+
+
+Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille;
+il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et
+de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement
+succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de
+tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir.
+
+Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le
+roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même.
+
+Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et,
+parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi.
+
+Puis, le roi informé, pour se coucher et songer.
+
+Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos
+qu'ils se permettent.
+
+Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au
+galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon
+si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par
+un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore
+mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient
+mesurer.
+
+C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la
+route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la
+poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues.
+
+C'était beaucoup pour un homme seul.
+
+-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste
+soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le
+changer.
+
+-- Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître;
+votre épée, vos armes, et faisons vite.
+
+Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de
+ses armes.
+
+-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.
+
+Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient:
+
+-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre....
+
+-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui-
+là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait
+encore.
+
+-- M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous
+faites là!
+
+-- J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas;
+qu'on mène cet homme au dépôt.
+
+-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme
+que nous venons d'arrêter....
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.
+
+-- Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait-
+il là?
+
+-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas,
+je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.
+
+Sainte-Maline resta muet.
+
+-- Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point
+que vous me dévalisiez.
+
+-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu.
+
+-- De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.
+
+-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?
+
+-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me
+répondriez-vous?
+
+-- Non.
+
+-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.
+
+-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?
+
+Ernauton sourit, mais ne répondit pas.
+
+-- Ni où vous alliez?
+
+Même silence.
+
+-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez
+point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire.
+
+-- Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce
+que vous aurez fait.
+
+-- A M. de Loignac?
+
+-- A plus haut que cela.
+
+-- A M. d'Épernon?
+
+-- A plus haut encore.
+
+-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes.
+
+-- A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur.
+
+-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre
+si bien avec vos intentions.
+
+Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier,
+qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des
+premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton
+eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades.
+
+Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui,
+l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau-
+légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et
+s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée.
+
+C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient
+pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt
+en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement
+les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à
+brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement
+rencontrer des camarades et recevoir une politesse.
+
+Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré,
+et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait
+porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour
+crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante-
+cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble
+entre les doigts d'une chaîne d'hommes.
+
+Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le
+jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son
+existence pendant dix minutes.
+
+Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on
+l'agrégeait:
+
+-- Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de
+l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur
+pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la
+peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez
+grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire.
+J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point
+arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le
+bien de son service.
+
+Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme
+d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point,
+qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec
+MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre:
+
+-- Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être
+agréable.
+
+Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la
+chambre du roi.
+
+Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put
+voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de
+continuer sa route.
+
+Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la
+prise.
+
+Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route,
+devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre
+jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se
+trouver réunis à Bel-Esbat était passée.
+
+Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris.
+
+Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la
+mousqueterie des bons pères.
+
+Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain.
+
+Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: -- Monsieur, les chemins sont
+libres, d'Épernon lui répliqua-il:
+
+-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois
+pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez
+serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le
+carrosse.
+
+-- Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant
+à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de
+mousquetades.
+
+-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon.
+
+Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier.
+
+C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques
+gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à
+comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.
+
+-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis?
+
+-- Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se
+dessinait sous les voûtes.
+
+-- Les ordres ont été donnés?
+
+-- Et seront suivis, sire.
+
+-- Alors partons, dit Sa Majesté.
+
+Loignac fit sonner le boute-selle.
+
+L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient
+réunis, pas un ne manquait.
+
+On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville
+et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une
+seule parole.
+
+Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui.
+
+M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait
+bien au fourreau.
+
+Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.
+
+Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la
+fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route
+du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était
+beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le
+secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui
+manquait.
+
+Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne
+retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux
+dirigés à toute bride sur Vincennes.
+
+A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs
+regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une
+partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.
+
+Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence.
+
+Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à
+Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des
+gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier
+peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.
+
+Le messager n'était point revenu.
+
+Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui
+n'était pas plus revenu que le premier.
+
+-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les
+choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde,
+et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent,
+mais inquiétant.
+
+-- Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne
+quittaient pas l'horizon profond et sombre.
+
+-- Mayneville, que peut-il donc être arrivé?
+
+-- Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et
+Mayneville fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui
+donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous
+nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se
+forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de
+cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et
+surtout tenu trop secret pour ne pas réussir.
+
+-- Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt
+qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur
+couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils
+quelque avis particulier, eux.
+
+-- Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon.
+
+-- Quoi?
+
+-- Silence, écoutez!
+
+On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre.
+
+-- C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous
+l'amènent!
+
+Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle
+à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je
+le tiens!
+
+Mayneville écouta encore.
+
+-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui
+galopent.
+
+Et il commanda à pleine voix:
+
+-- Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du
+prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent
+moines armés, à la tête desquels marchait Borromée.
+
+Ils prirent position en travers de la route.
+
+On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:
+
+-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête
+du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté.
+
+-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien
+que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme
+le cèdre domine l'hysope!
+
+-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse
+choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir,
+frère Borromée, heureusement!
+
+Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur
+et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon.
+
+Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se
+trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse
+et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées.
+
+Incapable de se modérer, elle cria:
+
+-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de
+gardes!
+
+-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose
+m'inquiète.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Je n'entends pas le signal convenu.
+
+-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?
+
+-- Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble,
+insista Mayneville.
+
+-- Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure.
+
+-- Je ne vois pas notre officier.
+
+-- Je le vois, moi.
+
+-- Où?
+
+-- Cette plume rouge!
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main!
+
+-- On lui a laissé son épée?
+
+-- Par la mort! il commande.
+
+-- A nos gens? Il y a donc trahison?
+
+-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.
+
+-- Vous êtes fou, Mayneville.
+
+En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq,
+brandissant une large épée, cria: Vive le roi!
+
+-- Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les
+quarante-cinq dans l'enthousiasme.
+
+La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle
+allait s'évanouir.
+
+Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en
+passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.
+
+Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il
+avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré.
+
+Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce
+moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.
+
+Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à
+l'instant même son parti.
+
+-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!
+
+Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son
+épée au fourreau.
+
+Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le
+flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le
+médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon.
+
+Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant.
+
+Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des
+jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour
+un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une
+cathédrale.
+
+Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre
+solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en
+avait été la suite.
+
+Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil
+calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier.
+L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de
+l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre.
+
+Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait
+le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que
+venait de le faire Gorenflot.
+
+Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.
+
+-- Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III.
+
+Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course,
+comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui
+Bel-Esbat dans l'obscurité.
+
+Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel
+elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait
+chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière.
+
+-- Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte.
+Voyez! voyez, Mayneville!
+
+-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi!
+s'écria celui-ci.
+
+-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse.
+
+-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur
+aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.
+
+-- Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a
+trahis! Il savait tout!
+
+Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la
+porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière
+lui.
+
+
+
+
+XLIV
+
+COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT
+DE PROFITER DE CETTE INVENTION.
+
+
+Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la
+découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du
+masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se
+jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.
+
+[Illustration: Henri de Navarre.]
+
+Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à
+mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour-
+propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait
+le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.
+
+-- Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du
+côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des
+chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on
+appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot.
+
+Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais
+encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un
+grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires,
+l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de
+zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé
+un quart d'heure avec le maître de poste.
+
+Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se
+jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent
+bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il
+semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues
+dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue.
+
+Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux,
+Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu
+haleine.
+
+On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela.
+
+Chicot pensa donc beaucoup.
+
+Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il
+s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un
+jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel
+jour elle lui apparut.
+
+Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns
+croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence?
+
+Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis
+son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon,
+qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de
+Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances.
+
+C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et
+cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour
+ne plus redouter les atteintes.
+
+Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait
+dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms
+illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter
+leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait
+cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris,
+semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de
+vivre.
+
+Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries.
+
+Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions.
+
+Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner
+chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot,
+n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme.
+
+Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et
+simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout
+le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait
+rien.
+
+Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur
+sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la
+parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur.
+
+Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa
+pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.
+
+Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont
+la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement,
+cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque
+pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles
+provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.
+
+Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la
+fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa
+tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une
+chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui
+jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni,
+aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de
+maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout
+lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant:
+
+-- Vois! on est heureux ici!
+
+Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot
+éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries
+qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le
+chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et
+d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui
+faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot
+songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce
+n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la
+plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère.
+
+Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein
+de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands
+arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi,
+ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de
+leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les
+horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du
+soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons.
+
+Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les
+prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur
+leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés,
+jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la
+première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas.
+
+-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche.
+Le Béarnais vit comme un coq en pâte.
+
+Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son
+frère le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-être
+pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore;
+j'ai presque envie de la retraduire en grec.
+
+Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son
+frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une
+traduction française _expurgata_, comme on dit à la Sorbonne.
+
+Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut
+où était le roi.
+
+Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé
+notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la
+topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche
+pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du
+marché de Condom.
+
+On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il
+s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort
+questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait
+fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles
+transitions d'un amour à l'autre.
+
+Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre
+catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient
+fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force
+bombances, partout où l'on s'arrêtait.
+
+Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter
+merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc
+lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la
+belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux.
+
+-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on
+croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle
+Le Rebours. -- Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela.
+
+-- Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau.
+
+-- Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple
+bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois.
+
+-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville?
+
+-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance,
+il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à
+Castelnaudary.
+
+-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une
+Grecque?
+
+-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.
+
+-- Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que
+je suis d'Agen, moi!
+
+-- Eh bien?
+
+-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville
+à Agen.
+
+-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à
+mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille....
+
+-- Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait
+un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et,
+un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne
+voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait.
+
+-- De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le
+Rebours? demanda Chicot.
+
+-- Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés;
+mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu
+trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux
+insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade.
+Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a
+décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé.
+
+-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une
+frénésie.
+
+-- Mais que dit la reine? demanda Chicot.
+
+-- La reine? fit l'officier.
+
+-- Oui, la reine.
+
+-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre.
+
+-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.
+
+-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.
+
+-- Pourquoi cela? demanda l'officier.
+
+-- Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y
+voie d'une façon transparente.
+
+-- Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce
+parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de
+platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à
+dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.
+
+-- Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc.
+
+-- Bah! occupée?
+
+-- Oui.
+
+-- Et de qui, s'il vous plaît?
+
+-- De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue.
+
+-- De Dieu! s'écria Chicot.
+
+-- Pourquoi pas?
+
+-- Ah! la reine est dévote?
+
+-- Très dévote.
+
+-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit
+Chicot.
+
+-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous
+pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses
+gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle
+particulière.
+
+-- La reine?
+
+-- Oui, oui.
+
+-- La reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai
+touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai
+même fait un fort beau sermon sur le texte:
+
+« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu
+séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que
+l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite.
+
+-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.
+
+-- Il l'a entendu.
+
+-- Sans se fâcher?
+
+-- Tout au contraire, il a fort applaudi.
+
+-- Vous me stupéfiez, répondit Chicot.
+
+-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche
+ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades,
+et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus
+promenées que dans les allées de Nérac.
+
+Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait
+pour bâtir tout un plan.
+
+Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il
+savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour,
+c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur
+les yeux.
+
+[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.]
+
+-- Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois
+mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en
+vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont
+des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y
+voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me
+déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades
+charmantes.
+
+Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle.
+D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons!
+
+Et Chicot continua sa course.
+
+Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui
+préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.
+
+Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la
+façon dont il fut admis à une audience.
+
+Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les
+abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient
+l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour
+donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue.
+
+Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un
+visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le
+trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule
+invitation, et recevait le requérant.
+
+Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea
+le roi bon, candide et tout amoureux.
+
+Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse
+et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais
+feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le
+roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main.
+
+Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de
+l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé.
+
+Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la
+bordure.
+
+-- Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.
+
+-- Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié
+homme de guerre.
+
+Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.
+
+-- C'est moi, sire, dit-il.
+
+-- Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en
+Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu,
+cher monsieur Chicot.
+
+-- Mille grâces, sire.
+
+-- Bien vivant, grâce à Dieu.
+
+-- Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.
+
+-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de
+Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien
+joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.
+
+Et il montrait un banc de gazon.
+
+-- Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.
+
+-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je
+vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause
+bien qu'assis.
+
+-- Mais, sire, le respect.
+
+-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui
+donc pense à cela?
+
+-- Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.
+
+Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si
+rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même
+pas la trace.
+
+-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve,
+ambassadeur de qui?
+
+-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.
+
+-- Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon
+avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans
+ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous
+conduise.
+
+Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en
+revenant par son allée de lauriers.
+
+-- Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans
+sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!
+
+
+
+
+XLIV
+
+COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE
+ET _Margota_ MARGOT.
+
+
+Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le
+présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle
+avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à
+coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris
+sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce
+corridor conduisait au cabinet.
+
+De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y
+trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés
+magnifiques situés au bord de la rivière.
+
+De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans
+empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve
+sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir
+au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies
+d'argent.
+
+Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé an
+loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais
+qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une
+admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée
+ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres
+correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle
+avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les
+premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante.
+
+Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la
+distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque
+meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre,
+et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres
+devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et
+qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la
+route.
+
+Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un
+grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot,
+pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret
+recouvert de même et enrichi de pareils ornements.
+
+Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons
+déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût
+trouvée fatigante.
+
+-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot,
+commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé
+si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre
+résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi
+donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde?
+
+-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien
+disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout
+ses besoins.
+
+[Illustration: Que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en
+latin. -- PAGE 89.]
+
+-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur
+Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point
+parler à votre ombre.
+
+Puis prenant un air sérieux:
+
+-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de
+côté et que nous parlions affaires?
+
+-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres.
+
+L'oeil du roi étincela.
+
+-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me
+rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant
+que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà,
+fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.
+
+-- Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre
+parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire preÈs de
+Votre Majesté.
+
+-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité.
+
+-- Sire....
+
+-- Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le
+sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout
+paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.
+
+-- Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout
+ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté
+dans le feu, éparpillé dans l'air.
+
+-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?
+
+-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une
+ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si
+l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne
+les porter que chez les morts.
+
+-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont
+pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous
+confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste.
+
+-- Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de
+petits anges, sire, mais en Navarre seulement.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours
+autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes
+vautours et mes loups.
+
+-- Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec
+plaisir.
+
+-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout
+ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont
+pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails
+de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de
+créance.
+
+-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me
+paraît fort inutile d'y revenir.
+
+-- C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.
+
+-- Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.
+
+Et Henri étendit la main.
+
+-- Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je
+viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens
+l'eussent eue meilleure.
+
+-- Vous l'avez perdue?
+
+-- Je me suis hâté de l'anéantir, sire, car M. de Mayenne courait après
+moi pour me la voler.
+
+-- Le cousin Mayenne?
+
+-- En personne.
+
+-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours?
+
+-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me
+rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée.
+
+-- Et de la lettre?
+
+-- Pas l'ombre, grâce à la précaution que j'avais prise.
+
+-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage,
+monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela m'intéresse vivement.
+
+-- Votre Majesté est bien bonne.
+
+-- Seulement une chose m'inquiète.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Si la lettre est anéantie pour mons de Mayenne, elle est de même
+anéantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'écrivait
+mon bon frère Henri, puisque sa lettre n'existe plus?
+
+-- Pardon, sire! elle existe dans ma mémoire.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Avant de la déchirer, je l'ai apprise par coeur.
+
+-- Excellente idée, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien là
+l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la réciter, n'est-ce pas?
+
+-- Volontiers, sire.
+
+-- Telle qu'elle était, sans y rien changer?
+
+-- Sans y faire un seul contre-sens.
+
+-- Comment dites-vous?
+
+-- Je dis que je vais vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la langue,
+j'ai bonne mémoire.
+
+-Quelle langue?
+
+-- La langue latine donc.
+
+-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard à l'adresse
+de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre....
+
+-- Sans doute.
+
+-- Expliquez-vous; la lettre de mon frère était-elle donc écrite en latin?
+
+-- Eh! oui, sire.
+
+-- Pourquoi en latin?
+
+-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la
+langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvénal ont
+éternisé la démence et les erreurs des rois.
+
+-- Des rois?
+
+-- Et des reines, sire.
+
+Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite.
+
+-- Je veux dire des empereurs et des impératrices, reprit Chicot.
+
+-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement
+Henri.
+
+-- Oui et non, sire.
+
+-- Vous êtes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense
+sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre
+sérieusement à la messe à cause de ce diable de latin; donc vous le savez,
+vous?
+
+-- On m'a appris à le lire, sire, comme aussi le grec et l'hébreu.
+
+-- C'est très commode, monsieur Chicot, vous êtes un livre vivant.
+
+-- Votre Majesté vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime
+quelques pages dans ma mémoire, on m'expédie où l'on veut, j'arrive, on me
+lit et l'on me comprend.
+
+-- Ou l'on ne vous comprend pas.
+
+-- Comment cela, sire?
+
+-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous êtes imprimé.
+
+-- Oh! sire, les rois savent tout.
+
+-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les
+flatteurs disent aux rois.
+
+-- Alors, sire, il est inutile que je récite à Votre Majesté cette lettre
+que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y
+comprendra rien.
+
+-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien?
+
+-- On assure cela, sire.
+
+-- Et avec l'espagnol?
+
+-- Beaucoup, à ce qu'on dit.
+
+-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble
+fort à l'espagnol, peut-être comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir
+appris. Chicot s'inclina.
+
+-- Votre Majesté ordonne donc?
+
+-- C'est-à-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot.
+
+Chicot débuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de
+préambules:
+
+ « _Frater carissime,
+
+ « Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus,
+ functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter
+ adhaeret._ »
+
+Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrêta Chicot du geste.
+
+-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour,
+d'obstination et de mon frère Charles IX.
+
+-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le
+latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase.
+
+-- Poursuivez, dit le roi.
+
+Chicot continua.
+
+Le Béarnais écouta avec le même flegme tous les passages où il était
+question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom:
+
+-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il.
+
+-- Je pense que oui, sire.
+
+-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amitié que mes frères
+Charles IX et Henri III donnaient à leur soeur, ma bien-aimée épouse
+Marguerite?
+
+-- Je n'y vois rien d'impossible, répliqua Chicot. Et il poursuivit son
+récit jusqu'au bout de la dernière phrase, sans qu'une seule fois le
+visage du roi eût changé d'expression.
+
+Enfin il s'arrêta sur la péroraison, dont il avait caressé le style avec
+des ronflements si sonores, qu'on eût dit un paragraphe des Verrines ou du
+discours pour le poète Archias.
+
+-- C'est fini? demanda Henri.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Eh bien! ce doit être superbe.
+
+-- N'est-ce pas, sire?
+
+-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et
+_Margota_, et encore!
+
+-- Malheur irréparable, sire, à moins que Votre Majesté ne se décide à
+faire traduire la lettre par quelque clerc.
+
+-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-même, monsieur Chicot, qui avez
+mis tant de discrétion dans votre ambassade en faisant disparaître
+l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de
+livrer cette lettre à une publicité quelconque?
+
+-- Je ne dis point cela, sire.
+
+-- Mais vous le pensez?
+
+-- Je pense, puisque Votre Majesté m'interroge, que la lettre du roi son
+frère, recommandée à moi avec tant de soin, et expédiée à Votre Majesté
+par un envoyé particulier, contient peut-être çà et là quelque bonne chose
+dont Votre Majesté pourrait faire son profit.
+
+-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses à quelqu'un, il faudrait que
+j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance.
+
+-- Certainement.
+
+-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illuminé par une idée.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; récitez-lui la
+mettre, et bien sûr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout
+naturellement, elle me l'expliquera.
+
+-- Ah! Voilà qui est admirable! s'écria Chicot, et Votre Majesté parle
+d'or.
+
+-- N'est-ce pas? Vas-y.
+
+-- J'y cours, Sire.
+
+-- Ne change pas un lot à la lettre, surtout.
+
+-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne
+le sais pas; quelque barbarisme tout au plus.
+
+-- Allez-y, mon ami, allez.
+
+Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le
+roi, plus convaincu que jamais que le roi était une énigme.
+
+
+
+
+XLVI
+
+L'ALLÉE DES TROIS MILLE PAS
+
+La reine habitait l'autre aile du château divisée à peu près de la même
+façon que celle que venait de quitter Chicot.
+
+On entendait toujours de ce côté quelque musique, on y voyait toujours
+rôder quelque panache.
+
+La fameuse allée des trois mille pas, dont il avait été tant question,
+commençait aux fenêtres même de Marguerite, et sa vue ne s'arrêtait jamais
+que sur des objets agréables, tels que massifs de fleurs, berceaux de
+verdure, etc.
+
+On eût dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle
+des choses gracieuses, tant d'idées lugubres qui habitaient au fond de sa
+pensée.
+
+Un poète périgourdin -- Marguerite, en province comme à Paris, était
+toujours l'étoile des poètes, -- un poète périgourdin avait composé un
+sonnet à son intention.
+
+« Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met à placer garnison dans son
+esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. »
+
+Née au pied du trône, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en
+effet profondément souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du
+roi de Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'était que factice et
+due à l'étude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds.
+
+Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle était, ou plutôt qu'elle
+voulait être, avait-elle déjà laissé le temps et les chagrins imprimer
+leurs sillons expressifs sur son visage.
+
+Elle était néanmoins encore d'une remarquable beauté, beauté de
+physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un
+rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez les illustres, à qui l'on est
+toujours prêt à accorder la suprématie de la beauté physique. Marguerite
+avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple
+et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, était toujours une adorable
+créature.
+
+Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la démarche
+d'une charmante femme.
+
+Aussi elle était idolâtrée à Nérac, où elle importait l'élégance, la joie,
+la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le séjour
+de la province, c'était déjà une vertu dont les provinciaux lui savaient
+le plus grand gré.
+
+Sa cour n'était pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout
+le monde l'aimait à la fois, comme reine et comme femme; et, de fait,
+l'harmonie de ses flûtes et de ses violons, comme la fumée et les reliefs
+de ses festins, étaient pour tout le monde.
+
+Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journées lui
+rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'était perdue pour ceux
+qui l'entouraient.
+
+Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger;
+sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimité
+d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience
+permanente de chacun de ses déportements, sans parents, sans amis,
+Marguerite s'était habituée à vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec
+des semblants d'amour, et à remplacer par la poésie et le bien-être,
+famille, époux, amis et le reste.
+
+Nul excepté Catherine de Médicis, nul excepté Chicot, nul excepté quelques
+ombres mélancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort,
+nul n'eût su dire pourquoi les joues de Marguerite étaient déjà si pâles,
+pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues,
+pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son
+regard autrefois si expressif.
+
+Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus,
+depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son
+honneur.
+
+Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-être encore aux yeux des
+Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, la majesté de cette
+attitude, mieux dessinée par son isolement.
+
+Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, était tout
+instinctif, et venait bien plutôt de la propre conscience de ses torts,
+que des faits du Béarnais. Henri ménageait en elle une fille de France; il
+ne lui parlait qu'avec une obséquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux
+abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et à propos de toutes
+choses, que les procédés d'un mari et d'un ami.
+
+Aussi, la cour de Nérac, comme toutes les autres cours vivant sur les
+relations faciles, débordait-elle d'harmonies au moral et au physique.
+
+Telles étaient les études et les réflexions que faisait, sur des
+apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus
+méticuleux des hommes.
+
+Il s'était présenté d'abord au palais, renseigné par Henri, mais il n'y
+avait trouvé personne. Marguerite, lui avait-on dit, était au bout de
+cette belle allée parallèle au fleuve, et il se rendait dans cette allée,
+qui était la fameuse allée des trois mille pas, par celle des lauriers
+roses.
+
+Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allée, il aperçut au bout, sous un
+bosquet de jasmin d'Espagne, de genêts et de clématites, un groupe
+chamarré de rubans, de plumes et d'épées de velours; peut-être toute cette
+belle friperie était-elle d'un goût un peu usé, d'une mode un peu
+vieillie; mais pour Nérac c'était brillant, éblouissant même. Chicot, qui
+venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil.
+
+Comme un page du roi précédait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ça
+et là avec l'éternelle inquiétude des coeurs mélancoliques, la reine
+reconnut les couleurs de Navarre et l'appela.
+
+-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle.
+
+Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze
+ans à peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite.
+
+-- Madame, dit-il en français, car la reine exigeait qu'on proscrivît le
+patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations
+d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoyé du Louvre à Sa Majesté le roi
+de Navarre, et renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à vous, désire
+parler à Votre Majesté.
+
+Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement
+et avec cette sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre les coeurs
+longtemps froissés.
+
+Chicot était debout et immobile à vingt pas d'elle.
+
+Ses yeux subtils reconnurent au maintien et à la silhouette, car le Gascon
+se dessinait sur le fond orangé du ciel, une tournure de connaissance;
+elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher.
+
+En se retournant toutefois pour donner un adieu à la compagnie, elle fit
+signe du bout des doigts à un des plus richement vêtus et des plus beaux
+gentilshommes.
+
+L'adieu pour tous était réellement un adieu pour un seul.
+
+Mais comme le cavalier privilégié ne paraissait pas sans inquiétude,
+malgré ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une
+femme voit tout:
+
+-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire à ces dames que je
+reviens dans un instant.
+
+Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de
+légèreté que ne l'eût fait un courtisan indifférent.
+
+La reine vint d'un pas rapide à Chicot, qui avait examiné toute cette
+scène, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait,
+sans bouger d'une semelle.
+
+-- Monsieur Chicot! s'écria Marguerite étonnée, en abordant le Gascon.
+
+-- Aux pieds de Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, toujours
+bonne et toujours belle, et toujours reine à Nérac comme au Louvre.
+
+-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu
+l'idée de faire ce miracle.
+
+-- Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on.
+
+-- Je faisais le mort.
+
+-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulièrement
+assez heureuse pour qu'on se souvînt de la reine de Navarre en France?
+
+-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas
+les reines chez nous, quand elles ont votre âge et surtout votre beauté.
+
+-- On est donc toujours galant à Paris?
+
+-- Le roi de France, ajouta Chicot sans répondre à la dernière question,
+écrit même à ce sujet au roi de Navarre.
+
+Marguerite rougit.
+
+-- Il écrit? demanda-t-elle.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et c'est vous qui avez apporté la lettre?
+
+-- Apporté, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous
+expliquera, mais apprise par coeur et répétée de souvenir.
+
+-- Je comprends. Cette lettre était d'importance, et vous avez craint
+qu'elle ne se perdît ou qu'on ne vous la volât?
+
+-- Voilà le vrai, madame; maintenant que Votre Majesté m'excuse, mais la
+lettre était écrite en latin.
+
+-- Oh! très bien! s'écria la reine: vous savez que je sais le latin.
+
+-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?
+
+-- Cher monsieur Chicot, répondit Marguerite, il est fort difficile de
+savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre.
+
+-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'était pas le seul à
+chercher le mot de l'énigme.
+
+-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait
+fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre,
+quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour.
+
+Chicot se mordit les lèvres.
+
+-- Ah diable! fit-il.
+
+-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite.
+
+-- C'était à lui qu'elle était adressée.
+
+-- Et a-t-il paru la comprendre?
+
+-- Deux mots seulement.
+
+-- Lesquels?
+
+-- _Turennius et Margota._
+
+-- _Turennius et Margota?_
+
+-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre.
+
+-- Alors qu'a-t-il fait?
+
+-- Il m'a envoyé vers vous, madame.
+
+-- Vers moi?
+
+-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop
+importantes pour la faire traduire par un étranger, et qu'il valait mieux
+que ce fût vous, qui étiez la plus belle des savantes et la plus savante
+des belles.
+
+-- Je vous écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je
+vous écoute.
+
+-- Merci, madame: où plaît-il à Votre Majesté que je parle?
+
+-- Ici; non, non, chez moi plutôt: venez dans mon cabinet, je vous prie.
+
+Marguerite regarda profondément Chicot, qui, par pitié pour elle peut-
+être, lui avait d'avance laissé entrevoir un coin de la vérité.
+
+La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers
+l'amour peut-être, avant de subir l'épreuve qui la menaçait.
+
+-- Vicomte, dit-elle à M. de Turenne, votre bras jusqu'au château.
+Précédez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie.
+
+
+
+
+XLVII
+
+LE CABINET DE MARGUERITE
+
+
+Nous ne voudrions pas être accusés de ne peindre que festons et
+qu'astragales et de laisser se sauver à peine le lecteur à travers le
+jardin; mais tel maître, tel logis, et s'il n'a pas été inutile de peindre
+l'allée des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut être de
+quelque intérêt aussi de peindre le cabinet de Marguerite.
+
+Parallèle à celui de Henri, percé de portes de dégagement ouvertes sur des
+chambres et des couloirs, de fenêtres complaisantes et muettes comme les
+portes, fermées par des jalousies de fer à serrures dont les clefs
+tournent sans bruit, voilà pour l'extérieur du cabinet de la reine.
+
+A l'intérieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un goût à la mode
+du jour, des tableaux, des émaux, des faïences, des armes de prix, des
+livres et des manuscrits grecs, latins et français, surchargeant toutes
+les tables, des oiseaux dans leurs volières, des chiens sur les tapis, un
+monde tout entier enfin, végétaux et animaux, vivant d'une commune vie
+avec Marguerite.
+
+Les gens d'un esprit supérieur ou d'une vie surabondante ne peuvent
+marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens,
+chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que
+leur force attractive entraîne dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu
+d'avoir vécu et senti comme les gens ordinaires, ils ont décuplé leurs
+sensations et doublé leur existence.
+
+Certainement Épicure est un héros pour l'humanité; les païens eux-mêmes ne
+l'ont pas compris: c'était un philosophe sévère, mais qui, à force de
+vouloir que rien ne fût perdu dans la somme de nos ressorts et de nos
+ressources, procurait, dans son inflexible économie, des plaisirs à
+quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eût perçu
+que des privations ou des douleurs.
+
+Or, on a beaucoup déclamé contre Épicure sans le connaître, et l'on a
+beaucoup loué, sans les connaître aussi, ces pieux solitaires de la
+Thébaïde qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le
+laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute,
+mais enfin c'est tuer, chose que Dieu défend de toutes ses forces et de
+toutes ses lois.
+
+La reine était femme à comprendre Épicure, en grec, d'abord, ce qui était
+le moindre de ses mérites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille
+douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualité de
+chrétienne, lui donnait lieu à bénir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il
+s'appelât Dieu ou Théos, Jéhovah ou Magog.
+
+Toute cette digression prouve clair comme le our la nécessité où nous
+étions de décrire les appartements de Marguerite.
+
+Chicot fut invité à s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie
+représentant un Amour éparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'était
+pas d'Aubiac, mais qui était plus beau et plus richement vêtu, offrit de
+nouveaux rafraîchissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit
+en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitté la place, de réciter,
+avec une imperturbable mémoire, la lettre du roi de France et de Pologne
+par la grâce de Dieu.
+
+Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en français en même
+temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilité d'en donner la
+traduction latine.
+
+Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus étrange
+possible, afin que la reine fût le plus longtemps possible à la
+comprendre; mais si fort habile qu'il fût à travestir son propre ouvrage,
+Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son
+indignation.
+
+A mesure qu'il avançait dans la lettre, Chicot s'enfonçait de plus en plus
+dans l'embarras qu'il s'était créé; à certains passages scabreux il
+baissait le nez comme un confesseur embarrassé de ce qu'il entend; et à ce
+jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas
+étinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux
+énonciations si positives de tous ses méfaits conjugaux.
+
+Marguerite n'ignorait pas la méchanceté raffinée de son frère; assez
+d'occasions la lui avaient prouvée; elle savait aussi, car elle n'était
+point femme à se rien dissimuler à elle-même, elle savait à quoi s'en
+tenir sur les prétextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait
+fournir encore; aussi, au fur et à mesure que Chicot lisait, la balance
+s'établissait-elle dans son esprit entre la colère légitime et la crainte
+raisonnable.
+
+S'indigner à point, se défier à propos, éviter le danger en repoussant le
+dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'était le grand
+travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot
+continuait sa narration épistolaire.
+
+Il ne faut pas croire que Chicot demeurât le nez éternellement baissé;
+Chicot levait tantôt un oeil, tantôt l'autre, et alors il se rassurait en
+voyant que, sous ses sourcils à demi froncés, la reine prenait tout
+doucement un parti.
+
+Il acheva donc avec assez de tranquillité les salutations de la lettre
+royale.
+
+-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achevé, mon
+frère écrit joliment en latin; quelle véhémence, quel style! Je ne l'eusse
+jamais cru de cette force.
+
+Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a
+l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas.
+
+-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine, à qui tous les langages étaient
+familiers, même celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort
+latiniste, monsieur.
+
+-- Madame, j'ai oublié: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me
+reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article,
+qu'il a un vocatif, et que la tête est du genre neutre.
+
+-- Ah! vraiment! s'écria en entrant un personnage tout hilare et tout
+bruyant.
+
+Chicot et la reine se retournèrent d'un même mouvement.
+
+C'était le roi de Navarre.
+
+-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tête en latin est du genre neutre,
+monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin?
+
+-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'étonne
+comme Votre Majesté.
+
+-- Et moi aussi, dit Margot rêveuse, cela m'étonne.
+
+-- Ce doit être, dit le roi, parce que c'est tantôt l'homme et tantôt la
+femme qui sont les maîtres, et cela selon le tempérament de l'homme ou de
+la femme.
+
+Chicot salua.
+
+-- Voilà certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire.
+
+-- Tant mieux, je suis enchanté d'être plus profond philosophe que je ne
+croyais: maintenant revenons à la lettre; sachez, madame, que je brûle de
+savoir les nouvelles de la cour de France, et voilà justement que ce brave
+monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi....
+
+-- Sans quoi? répéta Marguerite.
+
+-- Sans quoi, je me délecterais, ventre saint-gris! vous savez combien
+j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si
+bien les raconter mon frère Henri de Valois.
+
+Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains.
+
+-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui
+s'apprête à se bien réjouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma
+femme, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre.
+
+-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis à l'aise par cette liberté
+dont les deux époux couronnés lui donnaient l'exemple, que ce latin dans
+lequel est écrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic?
+
+-- Pourquoi cela? demanda le roi.
+
+Puis, se retournant vers sa femme:
+
+-- Eh bien! madame? demanda-t-il.
+
+Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une à une,
+pour la commenter, chacune des phrases tombées de la bouche de Chicot.
+
+-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut terminé
+et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic.
+
+-- Eh quoi! fit Henri, cette chère lettre renfermerait de vilains propos?
+Prenez garde, ma mie, le roi votre frère est un clerc de première force et
+de première politesse.
+
+-- Même lorsqu'il me fait insulter dans ma litière, comme cela est arrivé
+à quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous
+rejoindre, sire.
+
+-- Lorsqu'on a un frère de moeurs sévères lui-même, fit Henri de ce ton
+indéfinissable qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie,
+un frère roi, un frère pointilleux....
+
+-- Doit l'être pour le véritable honneur de sa soeur et de sa maison, car
+enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur,
+occasionnait quelque scandale, vous feriez révéler ce scandale par un
+capitaine des gardes.
+
+-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bénin, dit Henri, je ne
+suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais
+la lettre, la lettre, puisque c'est à moi qu'elle était adressée, je
+désire savoir ce qu'elle contient.
+
+-- C'est une lettre perfide, sire.
+
+-- Bah!
+
+-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour
+brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses
+amis.
+
+-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage
+naturellement si franc et si ouvert d'une défiance affectée, brouiller un
+mari et une femme, vous et moi, donc?
+
+-- Vous et moi, sire.
+
+-- Et en quoi cela, ma mie?
+
+Chicot se sentait sur les épines, et il eût donné beaucoup, quoiqu'il eût
+très faim, pour s'aller coucher sans souper.
+
+-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-même, le nuage va crever!
+
+-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié le
+latin, qu'on a dû lui enseigner cependant.
+
+-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai
+appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage
+de masculin, de féminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu
+expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin.
+
+-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la
+lettre force compliments de toute nature pour moi.
+
+-- Oh! très bien, dit le roi.
+
+-- _Optimè_, fit Chicot.
+
+-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous
+brouiller, madame? car enfin, tant que mon frère Henri vous fera des
+compliments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si l'on disait du mal
+de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je
+comprendrais la politique de mon frère.
+
+-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de
+Henri?
+
+-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je
+connais.
+
+-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde
+insinuant pour arriver à des insinuations calomnieuses contre vos amis et
+les miens.
+
+Et après ces mots audacieusement jetés, Marguerite attendit un démenti.
+
+Chicot baissa le nez, Henri haussa les épaules.
+
+-- Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, vous n'avez pas trop entendu le
+latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon
+frère.
+
+Si doucement et si onctueusement que Henri eût prononcé ces mots, la reine
+de Navarre lui lança un regard plein de défiance.
+
+-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire.
+
+-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est témoin, madame, répondit Henri.
+
+-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons?
+
+-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et
+réduit à mes propres forces, mon Dieu!
+
+-- Eh bien! sire, le roi veut détacher de vous vos meilleurs serviteurs.
+
+-- Je l'en défie.
+
+-- Bravo! sire, murmura Chicot.
+
+-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette étonnante bonhomie qui lui était
+si particulière, que, jusqu'à la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre,
+car mes serviteurs me sont attachés par le coeur et non par l'intérêt. Je
+n'ai rien à leur donner, moi.
+
+-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le
+meilleur retour d'un roi à ses amis.
+
+-- Oui, ma mie, eh bien!
+
+-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux.
+
+-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-à-
+dire s'ils déméritent.
+
+-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils déméritent, sire;
+voilà tout.
+
+-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi?
+
+Chicot baissa de nouveau la tête, comme il faisait dans tous les moments
+scabreux.
+
+-- Je ne puis vous conter cela, sire, répondit Marguerite, sans
+compromettre....
+
+Et elle regarda autour d'elle.
+
+Chicot comprit qu'il gênait et se recula.
+
+-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la
+reine a quelque chose de particulier à me dire, quelque chose de très
+utile pour mon service, à ce que je vois.
+
+Marguerite resta immobile, à l'exception d'un léger signe de tête que
+Chicot crut avoir saisi seul.
+
+Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux époux en s'en allant, il se
+leva et quitta la chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous deux.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+COMPOSITION EN VERSION.
+
+
+Éloigner ce témoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne
+voulait l'avouer, était déjà un triomphe, ou du moins un gage de sécurité
+pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu
+lettré qu'il le voulait paraître, tandis qu'avec son mari tout seul, elle
+pouvait donner à chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que
+tous les scoliastes en _us_ n'en donnèrent jamais à Plaute ou à Perse, ces
+deux énigmes en grands vers du monde latin.
+
+Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tête à tête.
+
+Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquiétude, ni aucun
+soupçon de menace. Décidément le roi ne savait pas le latin.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez.
+
+-- Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc
+pas ainsi.
+
+-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait être un événement; un roi
+n'envoie pas ainsi un messager à un autre roi, sans des raisons de la plus
+haute importance.
+
+-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons là message et messager, ma mie;
+n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir?
+
+-- En projet, oui, sire, dit Marguerite étonnée, mais il n'y a rien là
+d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons.
+
+-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse.
+
+-- Ah!
+
+-- Oui, une battue aux loups.
+
+-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous
+chassez, moi je danse.
+
+-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vérité, il n'y a pas de mal
+à cela.
+
+-- Certainement, mais Votre Majesté dit cela en soupirant.
+
+-- Écoutez-moi, madame.
+
+Marguerite devint tout oreilles.
+
+-- J'ai des inquiétudes.
+
+-- A quel sujet, sire?
+
+-- Au sujet d'un bruit qui court.
+
+-- D'un bruit? Votre Majesté s'inquiète d'un bruit?
+
+-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la
+peine?
+
+-- A moi?
+
+-- Oui, à vous.
+
+-- Sire, je ne vous comprends pas.
+
+-- N'avez-vous rien ouï dire? fit Henri du même ton.
+
+Marguerite se mit à trembler sérieusement que ce ne fût une façon
+d'attaquer de son mari.
+
+-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je
+n'entends jamais que ce qu'on vient corner à mes oreilles. D'ailleurs,
+j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les
+entendrais à peine les écoutant; à plus forte raison me bouchant les
+oreilles quand ils passent.
+
+-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mépriser tous ces bruits?
+
+-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois.
+
+-- Pourquoi nous surtout, madame?
+
+-- Parce que nous autres rois, étant dans tous les discours, nous aurions
+vraiment trop à faire, si nous nous préoccupions.
+
+-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir
+une excellente occasion d'appliquer votre philosophie.
+
+Marguerite crut le moment décisif arrivé: elle rappela tout son courage,
+et d'un ton assez ferme:
+
+-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle.
+
+Henri commença du ton d'un pénitent qui a quelque gros péché à avouer:
+
+-- Vous connaissez le grand intérêt que je porte à ma fille Fosseuse?
+
+-- Ah! ah! s'écria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et
+prenant un air de triomphe. Oui, oui, à la petite Fosseuse, votre amie.
+
+-- Oui, madame, répondit Henri, toujours du même ton, oui, à la petite
+Fosseuse.
+
+-- Ma dame d'honneur?
+
+-- Votre dame d'honneur.
+
+-- Votre folie, votre amour.
+
+-- Ah! vous parlez là, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez
+tout à l'heure.
+
+-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande
+bien humblement pardon.
+
+-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons,
+nous autres rois surtout, grand besoin d'établir ce théorème en axiome;
+ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec.
+
+Et Henri éclata de rire.
+
+Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le
+regard si fin qui l'accompagnait.
+
+Un peu d'inquiétude la reprit.
+
+-- Donc, Fosseuse? dit-elle.
+
+-- Fosseuse est malade, ma mie; et les médecins ne comprennent rien à sa
+maladie.
+
+-- C'est étrange, sire. Fosseuse, d'après le dire de Votre Majesté, est
+toujours restée sage. Fosseuse qui, à vous entendre, aurait résisté à un
+roi, si un roi lui eût parlé d'amour; Fosseuse, cette fleur de pureté, ce
+cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pénétrer jusqu'au fond
+de ses joies et de ses douleurs!
+
+-- Hélas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri.
+
+-- Quoi! s'écria la reine avec cette impétueuse méchanceté que la femme la
+plus supérieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre
+femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de pureté?
+
+-- Je ne dis pas cela, répondit sèchement Henri, Dieu me garde d'accuser
+personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle
+s'obstine à dissimuler aux médecins.
+
+-- Soit aux médecins, mais envers vous, son confident, son père... cela me
+paraît bien singulier.
+
+-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, répondit Henri en reprenant son
+gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge à propos de m'arrêter
+là.
+
+-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner à la tournure de
+l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'était à elle d'accorder un
+pardon quand elle croyait avoir au contraire à en solliciter un, alors,
+sire, je ne sais plus ce que désire Votre Majesté et j'attends qu'elle
+s'explique.
+
+-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter.
+
+Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle était prête à tout entendre.
+
+-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma
+mie....
+
+-- Dites toujours, sire.
+
+-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprès de
+ma fille Fosseuse.
+
+-- Moi, rendre une visite à cette fille que l'on dit avoir l'honneur
+d'être votre maîtresse, honneur que vous ne déclinez pas?
+
+-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous
+feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le
+scandale que vous feriez ne réjouirait point la cour de France, car, dans
+cette lettre du roi mon beau-frère que Chicot m'a récitée, il y avait:
+_Quotidiè scandalum_, c'est-à-dire, pour un triste humaniste comme moi,
+_quotidiennement scandale_.
+
+Marguerite fit un mouvement.
+
+-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est
+presque du français.
+
+-- Mais sire, à qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite.
+
+-- Ah! voilà ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin,
+vous m'aiderez quand nous en serons là, ma mie.
+
+Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tête baissée, la main
+en l'air, Henri avait l'air de chercher naïvement à quelle personne de sa
+cour le _quotidiè scandalum_ pouvait s'appliquer.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde,
+me pousser à une démarche humiliante; au nom de la concorde, j'obéirai.
+
+-- Merci, ma mie, dit Henri, merci.
+
+-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but?
+
+-- Il est tout simple, madame.
+
+-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naïve pour ne
+point le deviner.
+
+-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur,
+couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si
+curieuses et si indiscrètes, qu'on ne sait à quelle extrémité Fosseuse va
+être réduite.
+
+-- Mais elle craint donc quelque chose! s'écria Marguerite, avec un
+redoublement de colère et de haine; elle veut donc se cacher!
+
+-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de
+quitter la chambre des filles d'honneur.
+
+-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer
+les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice.
+
+Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum.
+
+Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laissé retomber sa tête
+et avait repris cette attitude pensive qui avait frappé Marguerite un
+instant auparavant.
+
+-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voilà ces deux noms
+que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_.
+
+Marguerite, cette fois, devint cramoisie.
+
+-- Des calomnies! sire, s'écria-t-elle, allez-vous me répéter des
+calomnies!
+
+-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que
+vous comprenez là des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de
+mon frère qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello
+nomme Loignac_. Décidément il faudra que je me fasse traduire cette lettre
+par un clerc.
+
+-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et
+dites-moi nettement ce que vous attendez de moi.
+
+-- Eh bien, je désirerais, ma mie, que vous séparassiez Fosseuse d'avec
+les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui
+envoyassiez qu'un seul médecin, un médecin discret, le vôtre par exemple.
+
+-- Oh! je vois ce que c'est! s'écria la reine. Fosseuse qui prônait sa
+vertu, Fosseuse qui étalait une menteuse virginité, Fosseuse est grosse et
+prête d'accoucher.
+
+-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous
+qui l'affirmez.
+
+-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'écria Marguerite; votre ton
+insinuant, votre fausse humilité me le prouvent. Mais il est de ces
+sacrifices, fût-on roi, qu'on ne demande point à sa femme. Défaites vous-
+même les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous êtes son complice,
+cela vous regarde: au coupable la peine, et non à l'innocent.
+
+-- Au coupable, bon! voilà que vous me rappelez encore les termes de cette
+affreuse lettre.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur, _nocens_.
+
+-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes,
+conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne
+pas avoir l'esprit aussi orné que j'ai la mémoire sûre!
+
+-- _Ambo nocentes_, répéta tout bas Marguerite, plus pâle que son col de
+dentelles gauderonnées; il a compris, il a compris.
+
+-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon
+frère par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre
+saint-gris! ma mie, c'est bien étonnant que, sachant le latin comme vous
+le savez, vous ne m'ayez point encore donné l'explication de cette phrase
+qui me préoccupe.
+
+-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà....
+
+-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se
+promène sous vos fenêtres et qui regarde en l'air, comme s'il vous
+attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire signe de monter! il est
+fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir.
+
+-- Sire, sire! s'écria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en
+joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et
+tous les calomniateurs de France.
+
+-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me
+semble, et tout à l'heure, vous-même... étiez fort sévère à l'égard de
+cette pauvre Fosseuse.
+
+-- Sévère, moi! s'écria Marguerite.
+
+-- Dame! j'en appelle à vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions être
+indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous
+aimez, moi dans les chasses que j'aime.
+
+-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents.
+
+-- Oh! j'étais bien sûr de votre coeur, ma mie.
+
+-- C'est que vous me connaissez, sire.
+
+-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- La séparer des autres filles?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Lui donner votre médecin à vous?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Et pas de garde. Les médecins sont discrets par état, les gardes sont
+bavardes par habitude.
+
+-- C'est vrai, sire.
+
+-- Et si par malheur ce qu'on dit était vrai, et que réellement la pauvre
+fille eût été faible et eût succombé....
+
+Henri leva les yeux au ciel.
+
+-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res
+fragilis mulier_, comme dit l'Évangile.
+
+-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir
+pour les autres femmes.
+
+-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous êtes, en vérité, un modèle
+de perfection et....
+
+-- Et?
+
+-- Et je vous baise les mains.
+
+-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de
+vous seul que je fais un pareil sacrifice.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frère de France
+aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute:
+_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple,
+sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.
+
+Et Henri baisa la main à moitié glacée de Marguerite.
+
+-- Puis s'arrêtant sur le seuil de la porte:
+
+-- Mille tendresses de ma part à Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous
+d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse;
+peut-être ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-être même jamais... ces
+loups sont de mauvaises bêtes; venez, que je vous embrasse, ma mie.
+
+Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant
+stupéfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre.
+
+
+
+
+XLIX
+
+L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE
+
+
+Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet.
+
+Chicot était encore tout agité des craintes de l'explication.
+
+-- Eh bien! Chicot, fit Henri.
+
+-- Eh bien! sire, répondit Chicot.
+
+-- Tu ne sais pas ce que la reine prétend?
+
+-- Non.
+
+-- Elle prétend que ton maudit latin va troubler tout notre ménage.
+
+-- Eh! sire, s'écria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout
+sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin déclamé comme d'un morceau
+de latin écrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois
+réussir à dévorer l'autre.
+
+-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte.
+
+-- A la bonne heure!
+
+-- J'ai bien autre chose à faire, ma foi, que de penser à cela.
+
+-- Votre Majesté préfère se divertir, hein?
+
+-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mécontent du ton avec lequel Chicot
+avait prononcé ce peu de paroles; oui, Ma Majesté aime mieux se divertir.
+
+-- Pardon, mais je gêne peut-être Votre Majesté.
+
+-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les épaules, je t'ai déjà dit
+que ce n'était pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout
+amour, toute guerre, toute politique.
+
+Le regard du roi était si doux, son sourire si caressant, que Chicot se
+sentit tout enhardi.
+
+-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il.
+
+-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du
+Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles!
+
+-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les
+Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard?
+En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises.
+
+-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es
+ambassadeur, que tu représentes le roi Henri III, que le roi Henri III est
+frère de madame Marguerite, et que par conséquent devant toi, par
+convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les
+femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point
+habitué aux ambassadeurs, mon fils.
+
+En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonça d'une voix
+haute:
+
+-- M. l'ambassadeur d'Espagne.
+
+Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi.
+
+-- Ma foi, dit Henri, voilà un démenti auquel je ne m'attendais pas.
+L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici?
+
+-- Oui, répéta Chicot, que diable vient-il faire ici?
+
+-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-être notre voisin l'Espagnol a-
+t-il quelque démêlé de frontière à discuter avec moi.
+
+-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un véritable
+ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi....
+
+-- L'ambassadeur de France céder le terrain à l'Espagnol, et cela en
+Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de
+livres, Chicot, et t'y installe.
+
+-- Mais de là j'entendrai tout malgré moi, sire.
+
+-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien à cacher, moi. A
+propos, vous n'avez plus rien à me dire de la part du roi votre maître,
+monsieur l'ambassadeur?
+
+-- Non, sire, plus rien absolument.
+
+-- C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous
+les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet
+pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes
+oreilles, mon cher Chicot.
+
+Puis il ajouta:
+
+-- D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur
+d'Espagne.
+
+Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des
+livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages.
+
+Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de
+l'ambassadeur de S.M. Philippe II.
+
+Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés
+et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le
+Béarnais s'entendait fort bien à donner audience:
+
+-- Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la
+langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle
+de son pays, à cause des analogies éternelles.
+
+-- Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais.
+
+Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui.
+
+-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique.
+
+-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande.
+
+-- Touchant quel sujet? demanda Henri.
+
+-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.
+
+-- Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles
+étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.
+
+-- Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France.
+
+-- Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort
+bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.
+
+-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de
+signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec
+la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus
+avantageuse.
+
+-- Oui, tranchons le mot, dit Henri.
+
+-- Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions
+du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté.
+
+-- Et moi, puis-je les connaître?
+
+-- Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre.
+
+Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du
+doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.
+
+-- Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis
+demander.
+
+-- Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire.
+
+-- Diable!
+
+-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.
+
+-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!
+
+-- Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la
+proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera.
+
+-- J'écoute, dit Henri.
+
+-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la
+répudie pour soeur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est
+constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre
+Majesté d'aborder ce sujet si délicat....
+
+-- Abordez, abordez.
+
+-- Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre.
+
+Henri fit un mouvement de dénégation.
+
+-- Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits;
+je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour
+sa soeur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un
+capitaine de ses gardes.
+
+-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir?
+
+-- Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour
+femme celle que son frère répudie pour soeur.
+
+Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'oeil effaré,
+attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début.
+
+-- La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de
+Navarre et le roi d'Espagne....
+
+Henri salua.
+
+-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici
+comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et
+Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre
+Majesté.
+
+Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson
+d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa
+fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et
+mourir le sceptre et la fortune des Valois.
+
+L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions
+de son maître.
+
+Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet
+instant, le roi de Navarre reprit:
+
+-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.
+
+-- Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur
+une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose
+de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition.
+
+-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.
+
+-- En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en
+ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se
+faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles
+monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre
+Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon
+maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés
+naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le
+duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est
+raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un
+double mariage; il vous aidera à... -- l'ambassadeur chercha un instant le
+mot propre, -- à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les
+Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre
+Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie.
+
+Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles,
+afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse
+que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou
+sur l'Espagne.
+
+Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.
+
+-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes
+chargé de m'apporter.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Rien autre chose avec?
+
+-- Rien autre chose.
+
+-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majesté le roi d'Espagne.
+
+-- Vous refusez la main de l'infante! s'écria l'Espagnol, avec un
+saisissement pareil à celui que cause la douleur d'une blessure à laquelle
+on ne s'attend pas.
+
+-- Honneur bien grand, monsieur, répondit Henri en relevant la tête, mais
+que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir épousé une fille de
+France.
+
+-- Oui, mais cette première alliance vous approchait du tombeau, sire; la
+seconde vous approche du trône.
+
+-- Précieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je
+n'achèterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi!
+monsieur je tirerais l'épée contre le roi de France, mon beau-frère, pour
+l'Espagnol étranger; quoi! j'arrêterais l'étendard de France dans son
+chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Léon
+achever l'oeuvre qu'il a commencée; quoi! je ferais tuer des frères par
+des frères; j'amènerais l'étranger dans ma patrie! Monsieur, écoutez bien
+ceci: j'ai demandé à mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de
+Guise, qui sont des factieux avides de mon héritage, mais non contre le
+duc d'Anjou, mon beau-frère, mais non contre le roi Henri III, mon ami;
+mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises,
+dites-vous, vous leur prêterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et
+sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi
+d'Espagne veut reconquérir les Flandres qui lui échappent; qu'il fasse ce
+qu'a fait son père Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France
+pour aller réclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi
+Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a
+fait le roi François Ier. Je veux le trône de France, dit Sa Majesté
+catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide à le
+conquérir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgré
+toutes les majestés du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites à mon
+frère Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je
+lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul
+instant capable de les accepter.
+
+Adieu, monsieur.
+
+[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.]
+
+L'ambassadeur demeurait stupéfait; il balbutia:
+
+-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dépend
+d'une mauvaise parole.
+
+-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre
+ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si légère, que je
+ne la sentirais même pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs,
+à ce moment-là, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille.
+
+Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maître que j'ai des
+ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu.
+
+Et le Béarnais, redevenant, non pas lui-même, mais l'homme que l'on
+connaissait en lui, après s'être un instant laissé dominer par la chaleur
+de son héroïsme, le Béarnais, souriant avec courtoisie, reconduisit
+l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet.
+
+
+
+
+L
+
+LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE
+
+
+Chicot était plongé dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point,
+Henri resté seul, à sortir de son cabinet.
+
+Le Béarnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'épaule.
+
+-- Eh bien, maître Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois
+tiré?
+
+-- A merveille, sire, répliqua Chicot encore étourdi. Mais, en vérité,
+pour un roi qui ne reçoit pas souvent d'ambassadeurs, il paraît que, quand
+vous les recevez, vous les recevez bons.
+
+-- C'est pourtant mon frère Henri qui me vaut ces ambassadeurs-là.
+
+-- Comment cela, sire?
+
+-- Oui, s'il ne persécutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres
+ne songeraient pas à la persécuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne
+n'avait pas su l'injure publique faite à la reine de Navarre, quand un
+capitaine des gardes a fouillé sa litière, crois-tu qu'on viendrait me
+proposer de la répudier?
+
+-- Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, que tout ce que l'on
+tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui
+existe entre vous et la reine.
+
+-- Eh! mon ami, l'intérêt qu'on a à nous brouiller est clair....
+
+-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pénétrant que vous le
+croyez.
+
+-- Sans doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est que je répudie sa
+soeur.
+
+-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne
+croyais pas venir à si bonne école.
+
+-- Tu sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma femme, Chicot.
+
+-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais.
+
+-- Que cette dot se composait de trois cent mille écus d'or.
+
+-- Joli denier.
+
+-- Et de plusieurs villes de sûreté, et, entre ces villes, celle de
+Cahors.
+
+-- Jolie ville, mordieu!
+
+-- J'ai réclamé, non pas mes trois cent mille écus d'or, tout pauvre que
+je suis, je me prétends plus riche que le roi de France, mais Cahors.
+
+-- Ah! vous avez réclamé Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien
+fait, et à votre place, j'eusse fait comme vous.
+
+-- Et voilà pourquoi, dit le Béarnais avec son fin sourire, voilà
+pourquoi... Comprends-tu maintenant?
+
+-- Non, le diable m'emporte!
+
+-- Voilà pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je
+la répudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par
+conséquent plus de trois cent mille écus, plus de villes, et surtout plus
+de Cahors. C'est une façon comme une autre d'éluder sa parole, et mon
+frère de Valois est fort adroit à ces sortes de pièges.
+
+-- Vous aimeriez cependant fort à tenir cette place, n'est-ce pas, sire?
+dit Chicot.
+
+-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royauté de Béarn? une pauvre
+petite principauté que l'avarice de mon beau-frère et de ma belle-mère ont
+tellement rognée, que le titre de roi qui y est attaché est devenu un
+titre ridicule.
+
+-- Oui, tandis que Cahors ajoute à cette principauté....
+
+-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion.
+
+-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous
+soyez brouillé ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la
+remettra jamais, et à moins que vous ne la preniez....
+
+-- Oh! s'écria Henri, je la prendrais bien, si elle n'était si forte, et
+surtout si je ne haïssais la guerre.
+
+-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot.
+
+Henri arma son visage d'une impénétrable naïveté.
+
+-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armée...
+que je n'ai pas.
+
+-- Écoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des
+douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre
+Cahors, où est M. de Vezin, il faudrait être un Annibal ou un César, et
+Votre Majesté....
+
+-- Eh bien! Ma Majesté?... demanda Henri avec son narquois sourire.
+
+-- Votre Majesté l'a dit, elle n'aime pas la guerre.
+
+Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de mélancolie;
+mais, comprimant aussitôt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main
+noircie par le hâle sa barbe brune, en disant:
+
+-- Jamais je n'ai tiré l'épée, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je
+suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un
+contraste singulier, j'aime à m'entretenir de choses de guerre: c'est de
+mon sang cela. Saint Louis, mon ancêtre, avait ce bonheur, qu'étant pieux
+d'éducation et doux de nature, il devenait à l'occasion un rude jouteur de
+lance, une vaillante épée. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin,
+qui est un César et un Annibal, lui.
+
+-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser,
+mais encore vous inquiéter. Je ne vous ai parlé de M. de Vezin que pour
+éteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des
+affaires eussent pu faire naître dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est
+si bien défendue et si bien gardée, parce que c'est la clef du Midi.
+
+-- Hélas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien!
+
+-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie à la sécurité
+de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posséder greniers, celliers, coffres-
+forts, granges, logements et relations; posséder Cahors, c'est avoir tout
+pour soi; ne point posséder Cahors, c'est avoir tout contre soi.
+
+-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voilà pourquoi
+j'avais si grande envie de posséder Cahors, que j'ai dit à ma pauvre mère
+d'en faire une des conditions _sine quâ non_ de mon mariage. Tiens! voilà
+que je parle latin à présent. Cahors était donc l'apanage de ma femme: on
+me l'avait promis, on me le devait.
+
+-- Sire, devoir et payer... fit Chicot.
+
+-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien différentes, mon
+ami, de sorte que ton opinion, à toi, est que l'on ne me paiera point.
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Diable! fit Henri.
+
+-- Et franchement... continua Chicot.
+
+-- Eh bien!
+
+-- Franchement, on aura raison, sire.
+
+-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami?
+
+-- Parce que vous n'avez pas su faire votre métier de roi, épouseur d'une
+fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot
+d'abord et remettre vos villes ensuite.
+
+-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc
+pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marié que
+l'on veut égorger la nuit même de ses noces ne songe pas tant à sa dot
+qu'à sa vie.
+
+-- Bon! fit Chicot; mais depuis?
+
+-- Depuis? demanda Henri.
+
+-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter
+de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il
+fallait, au lieu de faire l'amour, négocier. C'est moins amusant, je le
+sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vérité, sire, autant
+pour le roi mon maître que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri
+de Navarre un allié fort, Henri de France serait plus fort que tout le
+monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se réunir
+dans un même intérêt politique, quitte à débattre leurs intérêts religieux
+après; catholiques et protestants, c'est-à-dire les deux Henri, feraient à
+eux deux trembler le genre humain.
+
+-- Oh! moi, dit Henri avec humilité, je n'aspire à faire trembler
+personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-même... Mais tiens, Chicot,
+ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas
+Cahors, eh bien! je m'en passerai.
+
+-- C'est dur, mon roi!
+
+-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-même que jamais Henri ne me rendra
+cette ville.
+
+-- Je le pense, sire, j'en suis sûr, et cela pour trois raisons.
+
+-- Dis-les-moi, Chicot.
+
+-- Volontiers. La première, c'est que Cahors est une ville de bon produit;
+que le roi de France aimera mieux se la réserver que de la donner à qui
+que ce soit.
+
+-- Ce n'est pas tout à fait honnête cela, Chicot.
+
+-- C'est royal, sire.
+
+-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plaît?
+
+-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des
+animaux.
+
+-- Je me souviendrai de ce que tu me dis là, mon bon Chicot, si jamais je
+me fais roi. Ta seconde raison, mon fils?
+
+-- La voici: madame Catherine....
+
+-- Elle se mêle donc toujours de politique, ma bonne mère Catherine?
+interrompit Henri.
+
+-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille à Paris qu'à
+Nérac, près d'elle que près de vous.
+
+-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manière,
+madame Catherine.
+
+-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire.
+
+-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais
+songé à cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de
+France, au besoin, est un otage. Eh bien?
+
+-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du
+séjour. Nérac est une ville fort agréable, qui possède un parc charmant et
+des allées comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privée
+de ressources, s'ennuiera à Nérac, et regrettera le Louvre.
+
+-- J'aime mieux ta première raison, Chicot, dit Henri en secouant la tête.
+
+-- Alors je vais vous dire la troisième.
+
+Entre le duc d'Anjou qui cherche à se faire un trône et qui remue la
+Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et
+qui remuent la France; entre Sa Majesté le roi d'Espagne, qui voudrait
+tâter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de
+Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain équilibre.
+
+-- En vérité! moi, sans poids.
+
+-- Justement. Voyez plutôt la république suisse. Devenez puissant, c'est-
+à-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un
+contrepoids, vous serez un poids.
+
+-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-là, Chicot, et elle est parfaitement
+bien déduite. Tu es véritablement clerc, Chicot.
+
+-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en
+eût, du compliment, et se laissant aller à cette bonhomie royale à
+laquelle il n'était point accoutumé.
+
+[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. --
+PAGE 93.]
+
+-- Voilà donc l'explication de ma situation? dit Henri.
+
+-- Complète, sire.
+
+-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui espérais
+toujours, comprends-tu?
+
+-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser
+d'espérer, au contraire!
+
+-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette créance du roi de France, ce que
+je fais pour ceux de mes métayers qui ne peuvent me solder le fermage; je
+mets un P à côté de leur nom.
+
+-- Ce qui veut dire payé.
+
+-- Justement.
+
+-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir.
+
+Henri soupira.
+
+-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut
+vivre en Béarn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.
+
+-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous êtes un prince sage, un
+roi philosophe... Mais quel est ce bruit?
+
+-- Du bruit? où cela?
+
+-- Mais dans la cour, ce me semble.
+
+-- Regarde par la fenêtre, mon ami, regarde.
+
+Chicot s'approcha de la croisée.
+
+-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrés.
+
+-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant.
+
+-- Votre Majesté a ses pauvres?
+
+-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charité? Pour n'être point
+catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrétien.
+
+-- Bravo! sire.
+
+-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumône, puis nous
+remonterons souper.
+
+-- Sire, je vous suis.
+
+-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, près de mon épée, vois-tu?
+
+-- Je la tiens, sire....
+
+-- A merveille.
+
+Ils descendirent donc: la nuit était venue. Le roi, tout en marchant,
+paraissait soucieux, préoccupé.
+
+Chicot le regardait et s'attristait de cette préoccupation.
+
+-- Où diable ai-je eu l'idée, se disait-il à lui-même, d'aller porter
+politique à ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en vérité!
+Absurde bélître que je suis, va!
+
+Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de
+mendiants qui avait été signalé par Chicot.
+
+C'était, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de
+costumes différents; des gens qu'un inhabile observateur eût remarqués à
+leur voix, à leur pas, à leurs gestes, pour des bohémiens, des étrangers,
+des passants insolites, et qu'un observateur eût reconnus, lui, pour des
+gentilshommes déguisés.
+
+Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe.
+
+Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe.
+
+Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour, avec un air d'humilité qui
+n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adressé au
+roi lui seul, comme pour lui dire:
+
+-- Sous l'enveloppe le coeur brûle.
+
+Henri répondit par un signe de tête, puis introduisant l'index et le pouce
+dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce.
+
+-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire?
+
+-- Oui, mon ami, je le sais.
+
+-- Peste! vous êtes riche.
+
+-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces
+pièces d'or me servent à deux aumônes? Je suis pauvre, au contraire,
+Chicot, et je suis forcé de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui
+dure.
+
+-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pièces sont
+des moitiés de pièces coupées avec des dessins capricieux.
+
+-- Oh! je suis comme mon frère de France, qui s'amuse à découper des
+images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, à rogner
+mes ducats. Un Béarnais pauvre et honnête est industrieux comme un juif.
+
+-- C'est égal, sire, dit Chicot en secouant la tête, car il devinait
+quelque nouveau mystère caché là-dessous; c'est égal, voilà une singulière
+façon de faire l'aumône.
+
+-- Tu ferais autrement, toi?
+
+-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de séparer chaque pièce, je la
+donnerais entière en disant: Voilà pour deux!
+
+-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire
+du bien.
+
+-- Enfin! murmura Chicot, résumant par ce mot, qui est la quintessence de
+toutes les philosophies, son opposition aux idées bizarres du roi.
+
+Henri prit donc une demi-pièce d'or dans la bourse, et, se plaçant devant
+le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son
+maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans
+l'interroger du regard.
+
+-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant.
+
+-- Combien? demanda le roi.
+
+-- Cinq cents.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la pièce et en prit une autre dans la bourse.
+
+Le mendiant salua plus bas encore que la première fois, et s'éloigna.
+
+Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilité.
+
+-- Auch, dit-il en saluant.
+
+-- Combien?
+
+-- Trois cent cinquante.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la seconde pièce, et en prit une autre dans la
+bourse.
+
+Le second disparut comme le premier. Un troisième s'approcha et salua.
+
+-- Narbonne, dit-il.
+
+-- Combien?
+
+-- Huit cents.
+
+-- Cahors. Et il lui remit la troisième pièce et en prit une autre dans la
+bourse.
+
+-- Montauban, dit un quatrième.
+
+-- Combien?
+
+-- Six cents.
+
+-- Cahors.
+
+Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcèrent un nom, reçurent
+l'étrange aumône, et accusèrent un chiffre dont le total monta à huit
+mille.
+
+A chacun d'eux Henri répondit: Cahors, sans qu'une seule fois
+l'accentuation de sa voix variât dans la prononciation du mot.
+
+La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pièces dans la bourse,
+plus de mendiants dans la cour.
+
+-- Voilà, dit Henri.
+
+-- C'est tout, sire?
+
+-- Oui, j'ai fini.
+
+Chicot tira le roi par la manche.
+
+-- Sire? dit-il.
+
+-- Eh bien!
+
+-- M'est-il permis d'être curieux?
+
+-- Pourquoi pas? La curiosité est chose naturelle.
+
+-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur répondiez-vous?
+
+Henri sourit.
+
+-- C'est qu'en vérité, tout est mystère ici.
+
+-- Tu trouves?
+
+-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumône de cette façon.
+
+-- C'est l'habitude à Nérac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque
+ville a son usage.
+
+-- Singulier usage, sire.
+
+-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que
+tu vois courent le pays pour recevoir des aumônes; mais ils sont tous
+d'une ville différente.
+
+-- Après, sire?
+
+-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au même, ils me disent le
+nom de leur ville; de cette façon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis
+répartir également mes bienfaits et je suis utile à tous les malheureux de
+toutes les villes de mon État.
+
+-- Voilà qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent;
+mais pourquoi à tous répondez-vous Cahors?
+
+-- Ah! répliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joué; je leur
+ai répondu: Cahors?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Tu crois?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parlé de Cahors j'ai toujours
+ce mot à la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne
+peut avoir et qu'on désire ardemment: on y songe, et on les nomme en y
+songeant.
+
+-- Hum! fit Chicot en regardant avec défiance du côté par où les mendiants
+avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire;
+il y a encore, outre cela....
+
+-- Comment! il y a encore quelque chose?
+
+-- Il y a ce chiffre que chacun prononçait, et qui, additionné, fait un
+total de plus de huit mille.
+
+-- Ah! quant à ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris,
+à moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divisés par
+corporations, à moins qu'ils n'aient accusé le chiffre des membres de
+chacune de ces corporations, ce qui me paraît probable.
+
+-- Sire! sire!
+
+-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, à mon avis, comme de
+manger et de boire. Nous chercherons à table, et tu verras que si mes
+pistoles sont rognées, mes bouteilles sont pleines.
+
+Le roi siffla un page et demanda son souper.
+
+Puis, passant familièrement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans
+son cabinet, où le souper était servi.
+
+En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les
+fenêtres et ne vit pas de lumière.
+
+-- Page, dit-il, Sa Majesté la reine n'est-elle point au logis?
+
+-- Sa Majesté, répondit le page, est allée voir mademoiselle de
+Montmorency, que l'on dit fort malade.
+
+-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur.
+Viens souper, Chicot, viens.
+
+
+
+
+LI
+
+LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE
+
+
+Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la
+pensée ni sur le coeur, et quand il était dans ces dispositions d'esprit,
+c'était un excellent convive que le Béarnais.
+
+[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.]
+
+Quant à Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquiétude
+qui l'avait pris à l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait
+suivi dans la cour, qui s'était augmenté à la distribution de l'or aux
+mendiants, et qui ne l'avait pas quitté depuis.
+
+Henri avait voulu que son compère Chicot soupât seul à seul avec lui; à la
+cour du roi Henri, il s'était toujours senti un grand faible pour Chicot,
+un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit;
+et Chicot, de son côté, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants à mot
+d'ordre et les pièces d'or rognées, Chicot avait une grande sympathie pour
+le roi de Navarre.
+
+Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon
+convive, Chicot résolut de se ménager un peu, lui, de façon à ne rien
+laisser passer de ce que la liberté du repas et la chaleur des vins
+inspiraient de saillies au Béarnais.
+
+Henri but sec, et il avait une façon d'entraîner ses convives qui ne
+permettait guère à Chicot de rester en arrière de plus d'un verre de vin
+sur trois.
+
+-- Mais c'était, on le sait, une tête de fer que la tête de mons Chicot.
+
+Quant à Henri de Navarre, tous ces vins étaient vins de pays, disait-il,
+et il les buvait comme petit-lait.
+
+Tout cela était assaisonné de force compliments qu'échangeaient entre eux
+les deux convives.
+
+-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est
+aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans
+cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne!
+
+-- Si ma femme était ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je
+vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle
+partie de ma vie est celle que tu ne vois pas.
+
+-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majesté.
+
+Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant.
+
+-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on prétend que je règne beaucoup plus
+sur mes sujettes que sur mes sujets.
+
+-- C'est la vérité, sire, et pourtant cela m'étonne.
+
+-- En quoi, mon compère?
+
+-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les
+grands rois.
+
+-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que
+remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour à prendre,
+c'est toujours le plus rapproché de moi; si c'est du vin que je choisis,
+c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta santé, Chicot!
+
+-- Sire, vous me faites honneur, répondit Chicot, en vidant son verre
+jusqu'à la dernière goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui
+semblait pénétrer au plus profond de la pensée.
+
+-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles
+dans mon ménage, compère!
+
+-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous
+adorent, sire!
+
+-- Elles sont mes voisines, Chicot.
+
+-- Eh! eh! sire, il résulte de cet axiome que si vous habitiez Saint-
+Denis, au lieu d'habiter Nérac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi
+tranquille qu'il le fait.
+
+Henri s'assombrit.
+
+-- Le roi! que me dites-vous là, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi!
+est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je désire Cahors,
+c'est vrai, mais parce que Cahors est à ma porte: toujours mon système,
+Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois levé, je ne me sens plus
+désireux de rien.
+
+-- Ventre de biche! sire, répondit Chicot, cette ambition des choses à la
+portée de la main ressemble fort à celle de César Borgia, qui cueillait un
+royaume ville à ville, disant que l'Italie était un artichaut qu'il
+fallait manger feuille à feuille.
+
+-- Ce César Borgia n'était pas un si mauvais politique, ce me semble,
+compère, dit Henri.
+
+-- Non, mais c'était un fort dangereux voisin et un fort méchant frère.
+
+-- Ah ça! mais me compareriez-vous à un fils de pape, moi chef des
+huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur.
+
+-- Sire, je ne vous compare à personne.
+
+-- Pour quelle raison?
+
+-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera
+à un autre qu'à vous-même. Vous êtes ambitieux, sire.
+
+-- Quelle bizarrerie! fit le Béarnais; voilà un homme qui, à toute force,
+veut me forcer de désirer quelque chose.
+
+-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je désire de tout mon coeur
+que Votre Majesté ne désire rien.
+
+-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle à Paris? n'est-ce pas?
+
+-- Rien, sire.
+
+-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi.
+
+-- Si votre Majesté me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne
+demande pas mieux que de lui donner huit jours.
+
+-- Huit jours: eh bien, soit, compère: dans huit jours vous me connaîtrez
+comme un frère. Buvons, Chicot.
+
+-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commençait à renoncer à la
+prétention qu'il avait eue d'abord de griser le roi.
+
+-- Alors, je vous quitte, compère, dit Henri; un homme ne doit plus rester
+à table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je.
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de
+douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot?
+
+-- Pas beaucoup, sire; et vous?
+
+-- J'en suis passionné, moi, depuis mon séjour à la cour du roi Charles
+IX.
+
+-- Pourquoi Votre Majesté me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime
+la chasse? demanda Chicot.
+
+-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi.
+
+-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais....
+
+-- Oh! compère, soyez tranquille, cette chasse est faite pour réjouir les
+yeux et le coeur de tout homme d'épée. Je suis bon chasseur, Chicot, et je
+tiens à ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez
+me connaître, dites-vous?
+
+-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands désirs, je l'avoue.
+
+-- Eh bien! c'est un côté sous lequel vous ne m'avez pas encore étudié.
+
+-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi.
+
+-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous dérange.
+
+-- Quelque affaire importante, sire.
+
+-- Une affaire! à moi! lorsque je suis à table! Il est étonnant, ce cher
+Chicot, pour se croire toujours à la cour de France. Chicot, mon ami,
+sache une chose, c'est qu'à Nérac....
+
+-- Eh bien! sire?
+
+-- Quand on a bien soupé, l'on se couche.
+
+-- Mais ce page?
+
+-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires?
+
+-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher.
+
+Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hôte.
+
+Cette hâte à le renvoyer parut suspecte à Chicot, à qui toute chose
+d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commençait à
+paraître suspecte. Il résolut donc de ne sortir du cabinet que le plus
+tard qu'il pourrait.
+
+-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est étonnant, sire.
+
+Le Béarnais sourit.
+
+-- Qu'y a-t-il d'étonnant, compère?
+
+-- Ventre de biche! la tête me tourne. Tant que j'étais assis, cela allait
+à merveille; mais, à cette heure que je suis levé, brrr.
+
+-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que goûter le vin.
+
+-- Bon! goûter, sire. Vous appelez cela goûter. Bravo, sire. Ah! vous êtes
+un rude buveur, et je vous rends hommage, comme à mon seigneur suzerain!
+Bon! vous appelez cela goûter, vous?
+
+-- Chicot, mon ami, dit le Béarnais, essayant de s'assurer, par un de ces
+regards subtils qui n'appartenaient qu'à lui, si Chicot était
+véritablement ivre, ou faisait semblant de l'être, Chicot, mon ami, je
+crois que ce que tu as de mieux à faire maintenant, c'est de t'aller
+coucher.
+
+-- Oui, sire, bonsoir, sire.
+
+-- Bonsoir, Chicot, et à demain.
+
+-- Oui, sire, à demain, et Votre Majesté a raison, ce que Chicot a de
+mieux à faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire.
+
+Et Chicot se coucha sur le plancher.
+
+En voyant cette résolution de son convive, Henri jeta un regard vers la
+porte.
+
+Si rapide qu'eut été ce regard, Chicot le saisit, au passage.
+
+Henri s'approcha de Chicot.
+
+-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'aperçois pas d'une
+chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit.
+
+-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas à si peu.
+
+-- Alors tu ne t'aperçois pas de deux choses?
+
+-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde?
+
+-- C'est que j'attends quelqu'un.
+
+-- Pour souper? soit! soupons.
+
+Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever.
+
+-- Ventre saint-gris! s'écria Henri, comme tu as l'ivresse subite,
+compère! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente.
+
+-- Elle! fit Chicot, qui, elle?
+
+-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction à la porte,
+là....
+
+-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit
+Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gâté,
+voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais.
+
+-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. Là, bien, lève-toi
+et va-t'en, car j'ai une bonne nuit à passer, entends-tu? toute une nuit.
+
+Chicot se leva et gagna la porte en trébuchant.
+
+-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit.
+
+-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien.
+
+-- Et vous, sire....
+
+-- Chuuut!
+
+-- Oui, oui, chuuut!
+
+Et il ouvrit la porte.
+
+-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre.
+Va.
+
+-- Merci, sire.
+
+Et Chicot sortit, après avoir salué aussi bas que peut le faire un homme
+ivre.
+
+Mais, aussitôt la porte refermée derrière lui, toute trace d'ivresse
+disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout à coup, il colla son
+oeil à la large serrure.
+
+Henri était déjà occupé d'ouvrir la porte à l'inconnue que Chicot, curieux
+comme un ambassadeur, voulait connaître à toute force.
+
+Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra.
+
+Et lorsque cet homme eut ôté son chapeau, Chicot reconnut la noble et
+sévère figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de
+Henri de Navarre.
+
+-- Ah! diable! fit Chicot, voilà qui va surprendre notre amoureux et le
+gêner, certes, plus que je ne le gênais moi-même.
+
+Mais le visage de Henri, à cette apparition, n'exprima que la joie; il
+serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dédain et fit
+asseoir Mornay auprès de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant à
+s'approcher de sa maîtresse.
+
+Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le
+conseiller; mais tout à coup, et avant que Mornay eût parlé, il se leva et
+lui faisant signe d'attendre, il alla à la porte et poussa les verrous
+avec une circonspection qui donna beaucoup à penser à Chicot.
+
+Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres
+que le ministre fit successivement passer sous ses yeux.
+
+Le roi alluma d'autres bougies, et se mit à écrire et à pointer les cartes
+de géographie.
+
+-- Oh! oh! fit Chicot, voilà la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de
+biche! si elles ressemblent toutes à celles-là, Henri de Valois pourra
+bien en passer quelques-unes de mauvaises.
+
+En ce moment, il entendit marcher derrière lui; c'était le page qui
+gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi.
+
+Dans la crainte d'être surpris, s'il demeurait plus longtemps aux écoutes,
+Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre à l'enfant.
+
+D'ailleurs, il n'avait plus rien à apprendre; l'apparition de Duplessis
+lui avait tout dit.
+
+-- Venez avec moi, s'il vous plaît, monsieur, dit d'Aubiac, je suis chargé
+de vous conduire à votre appartement.
+
+Et il conduisit Chicot au second étage, où son logis avait été préparé.
+
+Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitié des lettres composant
+cette énigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir,
+il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant
+aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguière d'argent,
+sa lumière azurée sur le fleuve et sur les prairies.
+
+-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri
+conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout
+est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour
+politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir.
+
+Henri est astucieux, son intelligence touche au génie; il a des
+intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa
+réponse si noble à l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il
+pense, et si même il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement
+d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi caché, je n'ai pu
+sentir.
+
+Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque
+agent. Ces mendiants n'étaient ni plus ni moins que des gentilshommes
+déguisés. Leurs pièces d'or si artistement découpées sont des gages de
+reconnaissance, des mots d'ordre palpables.
+
+Henri feint d'être amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupé à faire
+l'amour, il passe ses nuits à travailler avec Mornay, qui ne dort jamais
+et qui ne connaît pas l'amour.
+
+Voilà ce que j'avais à voir, je l'ai vu.
+
+La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connaît et les
+tolère, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-être de tous à
+la fois. N'étant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des
+capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur
+laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux.
+
+Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait
+bien de ne pas dormir.
+
+Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel
+Dieu, en donnant le génie de l'intrigue, a oublié de donner la vigueur
+d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout
+jeune, il a été conduit aux armées, on s'accorde à raconter qu'il ne
+pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle.
+
+Heureusement répéta Chicot.
+
+Car dans les temps où nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme
+avait le bras, cet homme serait le roi du monde.
+
+Il y a bien Guise. Celui-là possède les deux valeurs: il a le bras et
+l'intrigue, lui; mais il a le désavantage d'être connu pour brave et
+habile, tandis que du Béarnais nul ne se défie.
+
+Moi seul je l'ai deviné.
+
+Et Chicot se frotta les mains.
+
+-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant deviné, je n'ai plus rien à faire ici,
+moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et
+doucement sortir de la ville.
+
+Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter
+d'avoir en une journée accompli leur mission tout entière; moi, je l'ai
+fait.
+
+Donc je sortirai de Nérac, et une fois hors de Nérac je galoperai jusqu'en
+France.
+
+Il dit et commença de rechausser ses éperons, qu'il avait détachés au
+moment de se présenter devant le roi.
+
+
+
+
+LII
+
+DE L'ÉTONNEMENT QU'ÉPROUVA CHICOT D'ÊTRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE
+NÉRAC
+
+
+Chicot, ayant bien arrêté sa résolution de quitter incognito la cour du
+roi de Navarre, commença de faire son petit paquet de voyage.
+
+Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que
+l'on va plus vite toutes les fois que l'on pèse moins.
+
+Assurément, son épée était la plus lourde portion du bagage qu'il
+emportait.
+
+-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-même tout
+en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que
+j'ai vu et par conséquent de ce que je crains?
+
+Deux jours pour arriver jusqu'à une ville de laquelle un bon gouverneur
+fasse partir des courriers ventre à terre.
+
+Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre
+parle tant et qui l'occupe à si juste titre.
+
+Une fois là, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont
+qu'une certaine mesure.
+
+Je me reposerai donc à Cahors, et les chevaux courront pour moi.
+
+Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la légèreté, du sang-froid. Tu
+croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'à la moitié,
+et encore!
+
+Cela dit, Chicot éteignit sa lumière, ouvrit le plus doucement qu'il put
+sa porte et se mit à sortir à tâtons.
+
+C'était un habile stratégiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac,
+jeté un regard à droite, un regard à gauche, un regard devant, un regard
+derrière, et reconnu toutes les localités.
+
+Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier,
+la cour.
+
+Mais Chicot n'eut pas plus tôt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il
+heurta quelque chose qui se dressa aussitôt.
+
+Ce quelque chose était un page couché sur la natte en dehors de la
+chambre, et qui, réveillé, se mit à dire:
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir.
+
+Chicot reconnu d'Aubiac.
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais écartez-vous un peu, s'il
+vous plaît, j'ai envie de me promener.
+
+-- Ah! mais, c'est qu'il est défendu de se promener la nuit dans le
+château, monsieur Chicot.
+
+-- Pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur d'Aubiac?
+
+-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants.
+
+-- Diable!
+
+-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au
+lieu de dormir.
+
+-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant
+sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et
+ambassadeur très fatigué d'avoir parlé latin avec la reine et soupé avec
+le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur;
+laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand désir de me promener.
+
+-- Dans la ville, monsieur Chicot?
+
+-- Oh! non, dans les jardins.
+
+-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus
+défendu que dans la ville.
+
+-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment à vous faire, vous êtes
+d'une vigilance bien grande à votre âge. Vous n'avez donc rien qui vous
+occupe?
+
+-- Non.
+
+-- Vous n'êtes donc ni joueur ni amoureux?
+
+-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour être amoureux, il
+faut une maîtresse.
+
+-- Assurément, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche.
+
+Le page le regardait faire.
+
+-- Cherchez bien dans votre mémoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie
+que vous y trouverez quelque femme charmante à qui je vous prie d'acheter
+force rubans et de donner force violons avec ceci.
+
+Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'étaient pas
+rognées comme celles du Béarnais.
+
+-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez
+de la cour de France, vous avez des manières auxquelles on ne saurait rien
+refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de
+bruit.
+
+Chicot ne se le fit point dire à deux fois, il glissa comme une ombre dans
+le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrivé au bas du
+péristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise.
+
+Cet homme fermait la porte par le poids même de son corps; essayer de
+passer eût été folie.
+
+-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne
+m'as point prévenu.
+
+Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil très léger:
+il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantôt un bras, tantôt une
+jambe; une fois même il étendit le bras comme un homme qui menace de
+s'éveiller.
+
+Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par
+laquelle, grâce à ses longues jambes et à un poignet solide, il put
+s'évader sans passer par la porte.
+
+Il aperçut enfin ce qu'il désirait.
+
+C'était une de ces fenêtres cintrées qu'on appelle impostes, et qui était
+demeurée ouverte, soit pour laisser pénétrer l'air, soit parce que le roi
+de Navarre, propriétaire assez peu soigneux, n'avait pas jugé à propos
+d'en renouveler les vitres.
+
+Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tâtonnant,
+chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le
+pied comme sur des échelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent
+son adresse et sa légèreté, sans faire plus de bruit que n'en eût fait une
+feuille sèche frôlant la muraille sous le souffle du vent d'automne.
+
+Mais l'imposte était d'une convexité disproportionnée, si bien que
+l'ellipse n'en était pas égale à celle du ventre et des épaules de Chicot,
+bien que le ventre fût absent et que les épaules, souples comme celles
+d'un chat, semblassent se démettre et se fondre dans les chairs pour
+occuper moins d'espace.
+
+Il en résulta que lorsque Chicot eut passé la tête et une épaule, et lâché
+du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre,
+sans pouvoir reculer ni avancer.
+
+Il commença alors une série d'efforts dont le premier résultat fut de
+déchirer son pourpoint et d'entamer sa peau.
+
+Ce qui rendait la position plus difficile, c'était l'épée dont la poignée
+ne voulait point passer, faisant un crampon intérieur qui retenait Chicot
+collé sur le châssis de l'imposte.
+
+Chicot réunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie,
+pour détacher l'agrafe de son baudrier, mais c'était sur cette agrafe
+justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre;
+il réussit à couler son bras derrière son dos et à tirer l'épée du
+fourreau; une fois l'épée tirée, il fut plus facile de trouver, grâce à ce
+corps anguleux, un interstice par où se glissa la poignée, l'épée alla
+donc tomber la première sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture
+comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains.
+
+Toute cette lutte de l'homme contre les mâchoires ferrées de l'imposte ne
+s'était point exécutée sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se
+trouva-t-il face à face avec un soldat.
+
+-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda
+celui-ci en lui présentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien.
+
+-- Encore! pensa Chicot.
+
+Puis, songeant à l'intérêt que lui avait témoigné ce brave homme:
+
+-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun.
+
+-- C'est bien heureux, dit le soldat, je défie que qui que ce soit
+accomplisse un pareil tour sans se casser la tête; en vérité, il n'y avait
+que vous pour cela, monsieur Chicot.
+
+-- Mais d'où diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant
+toujours de passer.
+
+-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai
+demandé: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi?
+
+-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on répondu; voilà comment je le sais.
+
+-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis très
+pressé, mon ami, tu permettras....
+
+-- Quoi, monsieur Chicot?
+
+-- Que je te quitte et que j'aille à mes affaires.
+
+-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne.
+
+-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi.
+
+-- C'est une raison, je le sais bien; mais....
+
+-- Mais?
+
+-- Vous rentrerez, voilà tout, monsieur Chicot.
+
+-- Ah! non.
+
+-- Comment, non!
+
+-- Pas par là du moins, la route est trop mauvaise.
+
+-- Si j'étais un officier au lieu d'être un soldat, je vous demanderais
+pourquoi vous êtes sorti par là; mais cela ne me regarde point; ce qui me
+regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous
+en prie.
+
+Et le soldat mit dans sa prière un tel accent de persuasion, que cet
+accent toucha Chicot. En conséquence Chicot fouilla dans sa poche, et en
+tira dix pistoles.
+
+-- Tu es trop ménager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que,
+puisque j'ai mis mes habits dans un état pareil pour être passé par là, ce
+serait bien pis si j'y repassais; j'achèverais alors de déchirer mes
+habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indécent, dans une cour où
+il y a tant de jeunes et jolies femmes, à commencer par la reine; laisse-
+moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami.
+
+Et il lui mit les dix pistoles dans la main.
+
+-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite.
+
+Et il empocha l'argent.
+
+Chicot était dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour
+arriver au palais, c'était la route opposée à suivre, puisqu'il devait
+sortir par la porte opposée à celle par laquelle il était entré. Voilà
+tout.
+
+La nuit, claire et sans nuages, n'était pas favorable à une évasion.
+Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, à l'heure
+qu'il était, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer à
+quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pavé pointu de
+la ville, ses souliers ferrés résonnaient comme des fers de cheval.
+
+Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tôt tourné le coin de la rue,
+qu'il rencontra une patrouille.
+
+Il s'arrêta de lui-même en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant
+de se dissimuler ou de forcer le passage.
+
+-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le
+saluant de l'épée, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous
+m'avez tout l'air d'être égaré et de chercher votre chemin.
+
+-- Ah ça! tout le monde me connaît donc ici? murmura Chicot. Pardieu!
+voilà qui est étrange.
+
+Puis tout haut et de l'air le plus dégagé qu'il put prendre:
+
+-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais.
+
+-- Vous avez tort, monsieur Chicot, répondit gravement l'officier.
+
+-- Et pourquoi cela, monsieur?
+
+-- Parce qu'un édit très sévère défend aux habitants de Nérac de sortir la
+nuit, à moins d'urgente nécessité, sans permission et sans lanterne.
+
+-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'édit ne peut me regarder,
+moi.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Je ne suis point de Nérac.
+
+-- Oui, mais vous êtes à Nérac... Habitant ne veut pas dire qui est de...
+habitant veut dire qui demeure à... Or, vous ne nierez pas que vous ne
+demeuriez à Nérac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nérac.
+
+-- Vous êtes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis pressé.
+Faites donc une petite infraction à votre consigne et laissez-moi passer,
+je vous prie.
+
+-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nérac est une ville tortueuse,
+vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'être guidé;
+permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais.
+
+-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je.
+
+-- Où allez-vous donc, alors?
+
+-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promène. Nérac est une
+charmante ville pleine d'accidents, à ce qu'il m'a paru; je veux la voir,
+l'étudier.
+
+-- On vous conduira partout où vous désirerez, monsieur Chicot. Holà!
+trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'ôtez pas le
+pittoresque de ma promenade; j'aime à aller seul.
+
+-- Vous serez assassiné par les voleurs.
+
+-- J'ai mon épée.
+
+-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrêté par le
+prévôt comme étant armé.
+
+Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilités; il
+prit l'officier à part.
+
+-- Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes jeune et charmant, vous savez ce
+que c'est que l'amour, un tyran impérieux.
+
+-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute.
+
+-- En bien! l'amour me brûle, cornette. J'ai une certaine dame à visiter.
+
+-- Où cela?
+
+-- Dans un certain quartier.
+
+-- Jeune?
+
+-- Vingt-trois ans.
+
+-- Belle?
+
+-- Comme les amours.
+
+-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot.
+
+-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors?
+
+-- Dame! il y a urgence, à ce qu'il paraît?
+
+-- Urgence, c'est le mot, monsieur.
+
+-- Passez donc.
+
+-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?...
+
+-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez.
+
+-- Vous êtes un galant homme, cornette.
+
+-- Monsieur!
+
+-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me
+connaissez-vous?
+
+-- Je vous ai vu au palais avec le roi.
+
+-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'à
+Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau
+trouée au lieu du pourpoint!
+
+Et il serra la main du jeune officier qui lui dit:
+
+-- A propos, de quel côté allez-vous?
+
+-- Du côté de la porte d'Agen.
+
+-- Ne vous égarez pas, surtout.
+
+-- Ne suis-je pas dans le chemin?
+
+-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voilà ce que
+je vous souhaite.
+
+-- Merci.
+
+Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais.
+
+Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez à nez avec le guet.
+
+-- Mordieu! quelle ville bien gardée! pensa Chicot.
+
+-- On ne passe pas! cria le prévôt d'une voix de tonnerre.
+
+-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je désirerais cependant....
+
+-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par
+un temps si froid? demanda l'officier magistrat.
+
+-- Ah! décidément, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet.
+
+Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin.
+
+-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prévôt.
+
+-- Garde à quoi, monsieur le magistrat?
+
+-- Vous vous trompez de route: vous allez du côté des portes.
+
+-- Justement.
+
+-- Alors, je vous arrêterai, monsieur Chicot.
+
+-- Non pas, monsieur le prévôt; peste! vous feriez un beau coup.
+
+-- Cependant....
+
+-- Approchez, monsieur le prévôt, et que vos soldats n'entendent point ce
+que nous allons dire.
+
+Le prévôt s'approcha.
+
+-- J'écoute, dit-il.
+
+-- Le roi m'a donné une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen.
+
+-- Ah! ah! fit le prévôt d'un air de surprise.
+
+-- Cela vous étonne?
+
+-- Oui.
+
+-- Cela ne devrait pas vous étonner pourtant, puisque vous me connaissez.
+
+-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi.
+
+Chicot frappa du pied: l'impatience commençait à le gagner.
+
+-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa
+Majesté.
+
+-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur
+Chicot, je ne vous arrête plus.
+
+-- C'est drôle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route,
+mais je roule toujours. Ventre de biche! voilà une porte, ce doit être
+celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors.
+
+Il arriva effectivement à cette porte gardée par une sentinelle qui se
+promenait de long en large, le mousquet sur l'épaule.
+
+-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la
+porte?
+
+-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, répondit la sentinelle avec aménité,
+attendu que je suis simple soldat.
+
+-- Tu me connais, toi aussi! s'écria Chicot, exaspéré.
+
+-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'étais ce matin de garde au palais,
+je vous ai vu causer avec le roi.
+
+-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que le roi m'a donné un message très pressé pour Agen, ouvre-moi
+donc la poterne seulement.
+
+-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les
+clefs, moi.
+
+-- Et qui les a?
+
+-- L'officier de service.
+
+Chicot soupira.
+
+-- Et où est l'officier de service? demanda-t-il.
+
+-- Oh! ne vous dérangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui
+alla réveiller dans son poste l'officier endormi.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tête par sa lucarne.
+
+-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte
+pour sortir en plaine.
+
+ [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.]
+
+-- Ah! monsieur Chicot, s'écria l'officier, pardon, désolé de vous faire
+attendre; excusez-moi, je suis à vous, je descends.
+
+Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage.
+
+-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une
+lanterne que ce Nérac, et je suis donc la chandelle, moi!
+
+L'officier parut sur la porte.
+
+-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avançant en grande hâte, je
+dormais.
+
+-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela;
+seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi,
+malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi
+me connaît?
+
+-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majesté au palais.
+
+-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez
+vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins.
+
+-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est.
+
+-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commandé d'aller lui
+faire cette nuit une commission à Agen; or, cette porte est celle d'Agen,
+n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur Chicot.
+
+-- Elle est fermée?
+
+-- Comme vous voyez.
+
+-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie.
+
+-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte à M.
+Chicot, vite, vite, vite!
+
+Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de
+l'eau après cinq minutes d'immersion.
+
+La porte grinça sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui
+entrevoyait derrière cette porte toutes les délices de la liberté.
+
+Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voûte.
+
+-- Adieu, dit-il, merci.
+
+-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage!
+
+Et Chicot fit encore un pas vers la porte.
+
+-- A propos, étourdi que je suis! cria l'officier en courant après Chicot
+et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous
+demander votre passe.
+
+-- Comment! ma passe?
+
+-- Certainement; vous êtes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez
+ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez
+bien, d'une ville comme Nérac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi
+l'habite.
+
+-- Et de qui doit être signée cette passe?
+
+-- Du roi lui-même. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine,
+il n'aura pas oublié de vous donner une passe.
+
+-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot
+l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'échouer, et la colère lui
+suggérait cette mauvaise pensée de tuer l'officier, le concierge, et de
+fuir par la porte ouverte, au risque d'être poursuivi dans sa fuite par
+cent coups d'arquebuse.
+
+-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me
+faites l'honneur de me dire, mais réfléchissez que si le roi vous a donné
+cette commission....
+
+-- En personne, monsieur, en personne!
+
+-- Raison de plus. Sa Majesté sait donc que vous allez sortir....
+
+-- Ventre de biche! s'écria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. --
+J'aurai donc une carte de sortie à remettre demain matin à M. le
+gouverneur de la place.
+
+-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?....
+
+-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur
+Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes
+purement et simplement si je manquais à la mienne.
+
+Chicot commençait à caresser la poignée de son épée avec un mauvais
+sourire, lorsque se retournant, il s'aperçut que la porte était obstruée
+par une ronde extérieure, laquelle se trouvait là justement pour empêcher
+Chicot de passer, eût-il tué le lieutenant, la sentinelle et le concierge.
+
+-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joué, je suis un sot,
+j'ai perdu.
+
+Et il tourna les talons.
+
+-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier.
+
+-- Ce n'est pas là peine, merci, répliqua Chicot.
+
+Chicot revint sur ses pas, mais il n'était point au bout de son martyre.
+
+Il rencontra le prévôt, qui lui dit:
+
+-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc déjà fait votre commission?
+peste! c'est à faire à vous, vous êtes leste!
+
+Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria:
+
+-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Êtes-vous
+content de Nérac, monsieur Chicot?
+
+Enfin, le soldat du péristyle, toujours en sentinelle à la même place, lui
+lâcha sa dernière bordée:
+
+-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal
+raccommodé, et vous êtes, Dieu me pardonne, plus déchiré encore qu'en
+sortant.
+
+Chicot ne voulut pas risquer de se dépouiller comme un lièvre en repassant
+par la filière de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de
+s'endormir.
+
+Par hasard, ou plutôt par charité, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra
+penaud et humilié dans le palais.
+
+Sa mine effarée toucha le page, toujours à son poste.
+
+-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef
+de tout cela?
+
+-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot.
+
+-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu à vous garder.
+
+-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti!
+
+-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'était un secret d'État.
+
+-- Mais je t'ai payé, scélérat?
+
+-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher
+monsieur Chicot.
+
+Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage.
+
+
+
+
+LIII
+
+LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE
+
+
+En quittant le roi, Marguerite s'était rendue à l'instant même à
+l'appartement des filles d'honneur.
+
+En passant, elle avait pris avec elle son médecin Chirac, qui couchait au
+château, et elle était entrée avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pâle
+et entourée de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans
+vouloir, tant sa douleur était grande, répondre à aucune question ni
+accepter aucun soulagement.
+
+Fosseuse avait à cette époque vingt à vingt et un ans; c'était une belle
+et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et
+plein de mollesse et de grâce; seulement depuis près de trois mois elle ne
+sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empêchaient de se lever;
+elle était restée sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait
+fini par passer dans son lit.
+
+Chirac commença par congédier les assistants, et, s'emparant du chevet de
+la malade, il demeura seul avec elle et la reine.
+
+Fosseuse, épouvantée de ces préliminaires, auxquels les deux physionomies
+de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacée, ne
+laissaient pas que de donner une certaine solennité, Fosseuse se souleva
+sur son oreiller, et balbutia un remercîment pour l'honneur que lui
+faisait la reine sa maîtresse.
+
+Marguerite était plus pâle que Fosseuse; c'est que l'orgueil blessé est
+plus douloureux que la cruauté ou la maladie.
+
+Chirac tâta le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgré elle.
+
+-- Qu'éprouvez-vous? lui demanda-t-il après un moment d'examen.
+
+-- Des douleurs d'estomac, monsieur, répondit la pauvre enfant; mais ce ne
+sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillité....
+
+-- Quelle tranquillité, mademoiselle? demanda la reine.
+
+Fosseuse fondit en larmes.
+
+-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majesté
+m'a priée de vous visiter pour vous remettre l'esprit.
+
+-- Oh! que de bontés, madame!
+
+Chirac lâcha la main de Fosseuse.
+
+-- Et moi, dit-il, je sais à présent quel est votre mal.
+
+-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant.
+
+-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite.
+
+Fosseuse continuait à s'épouvanter d'être ainsi à la merci de deux
+impassibilités, celle de la science, celle de la jalousie.
+
+Marguerite fit un signe à Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur
+de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'évanouir.
+
+-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous
+agissiez envers moi comme envers une étrangère, et qu'on m'avertisse
+chaque jour des mauvais offices que vous me rendez près de mon mari....
+
+-- Moi, madame?
+
+-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspiré à
+un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitié que je vous portais et
+celle que j'ai vouée aux personnes d'honneur à qui vous appartenez, me
+pousse à vous secourir dans le malheur où l'on vous voit en ce moment.
+
+-- Madame, je vous jure....
+
+-- Ne niez pas, j'ai déjà trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous
+d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intérêt que vous à
+votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et
+en ceci je vous servirai comme une mère.
+
+-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc à ce qu'on dit?
+
+-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, à ce qu'il me semble,
+le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait
+votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites à l'instant
+même, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres où il annonce à
+tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais,
+et que vous menacez d'en être atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps
+encore, je vous emmènerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort
+écartée du roi, mon mari; nous serons là seules ou à peu près; le roi, de
+son côté, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir
+plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'après votre
+délivrance.
+
+-- Madame! madame! s'écria la Fosseuse, pourpre à la fois de honte et de
+douleur, si vous ajoutez foi à tout ce qui se dit sur mon compte, laissez-
+moi misérablement mourir.
+
+-- Vous répondez mal à ma générosité, mademoiselle, et vous comptez aussi
+par trop sur l'amitié du roi, qui m'a priée de ne pas vous abandonner.
+
+-- Le roi!... le roi aurait dit?...
+
+-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les
+symptômes de votre mal réel, si je ne devinais, à vos souffrances, que la
+crise approche, j'aurais peut-être foi en vos dénégations.
+
+Dans ce moment, comme pour donner entièrement raison à la reine, la pauvre
+Fosseuse, terrassée par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et
+palpitante sur son lit.
+
+Marguerite la regarda quelque temps sans colère, mais aussi sans pitié.
+
+-- Faut-il toujours que je croie à vos dénégations, mademoiselle? dit-elle
+enfin à la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se
+relevant un visage si bouleversé et si baigné de larmes, qu'il eût
+attendri Catherine elle-même.
+
+En ce moment, et comme si Dieu eût voulu envoyer du secours à la
+malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra
+précipitamment.
+
+Henri, qui n'avait point pour dormir les mêmes raisons que Chicot, n'avait
+pas dormi, lui.
+
+Après avoir travaillé une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure
+pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncée à
+Chicot, il était accouru au pavillon des filles d'honneur.
+
+-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est
+toujours souffrante!
+
+[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.]
+
+-- Voyez-vous, madame, s'écria la jeune fille à la vue de son amant, et
+rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi
+n'a rien dit et que je fais bien de nier?
+
+-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites
+cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris
+tantôt que Votre Majesté m'avait honorée de sa confiance et révélé l'état
+de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour
+qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme.
+
+-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas même de
+voiler, vous persistez donc à nier?
+
+-- Le secret ne m'appartient pas, sire, répondit la courageuse enfant, et
+tant que je n'aurai pas de votre bouche reçu congé de tout dire....
+
+-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, répliqua Henri;
+pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonté de
+votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en
+charge.
+
+Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion.
+
+En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune
+fille; elle céda donc une seconde fois sous la tempête, et, pliée comme un
+lis, elle inclina sa tête avec un sourd et douloureux gémissement.
+
+Henri fut touché jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pâle, ces
+yeux noyés, ces cheveux humides et épars; quand il vit enfin perler sur
+les tempes et sur les lèvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui
+semble voisine de l'agonie.
+
+Il se précipita tout éperdu vers elle, et, les bras ouverts:
+
+-- Fosseuse! chère Fosseuse! murmura-t-il en tombant à genoux devant son
+lit.
+
+Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brûlant aux
+vitres de la fenêtre.
+
+Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son
+amant, puis elle attacha ses lèvres sur les siennes, croyant qu'elle
+allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprême baiser, elle jetait
+à Henri son âme et son adieu.
+
+Puis elle retomba sans connaissance.
+
+Henri, aussi pâle qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber
+sa tête sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si près de devenir
+un linceul.
+
+Marguerite s'approcha de ce groupe, où étaient confondues la douleur
+physique et la douleur morale.
+
+-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous
+m'avez imposé, dit-elle avec une énergique majesté.
+
+Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait à
+demi sur un genou:
+
+-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, dès que mon orgueil seul est
+blessé, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point répondu de moi,
+mais heureusement mon coeur n'a rien à faire dans tout ceci.
+
+Henri releva la tête.
+
+-- Madame? dit-il.
+
+-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en étendant sa main, ou
+je croirais que votre indulgence a été un calcul. Nous sommes frère et
+soeur, nous nous entendrons.
+
+Henri la conduisit jusqu'à Fosseuse, dont il mit la main glacée dans la
+main fiévreuse de Marguerite.
+
+-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure,
+plus vous emmènerez de gens avec vous, plus vous éloignerez de curieux du
+lit de... mademoiselle.
+
+-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres.
+
+-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est
+ici; hâtez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs.
+
+-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux.
+
+Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore évanouie,
+et s'élança hors de l'appartement.
+
+Une fois dans les antichambres, il secoua la tête comme pour faire tomber
+de son front un reste d'inquiétude; puis, le visage souriant, de ce
+sourire narquois qui lui était particulier, il monta chez Chicot, lequel,
+nous l'avons dit, dormait les poings fermés.
+
+Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit:
+
+-- Eh! eh! compère, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin.
+
+-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compère, sire. Me prendriez-vous
+pour le duc de Guise, par hasard?
+
+En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de
+l'appeler son compère.
+
+-- Je vous prends pour mon ami, dit-il.
+
+-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le
+droit des gens.
+
+Henri se mit à rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empêcher
+de lui tenir compagnie.
+
+-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu
+pas bien traité?
+
+-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble être ici comme une
+oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit,
+petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me
+ferme la porte.
+
+-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tête, rassure-toi, tu n'es
+pas assez gras pour ma table.
+
+-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout
+guilleret ce matin; quelles nouvelles donc?
+
+-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je
+suis toujours très gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit,
+compère, hors du lit!
+
+-- Comment, vous m'emmenez, sire?
+
+-- Tu seras mon historiographe, Chicot.
+
+-- Je tiendrai note des coups tirés?
+
+-- Justement.
+
+Chicot secoua la tête.
+
+-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi.
+
+-- J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaîté, sans
+inquiétude.
+
+-- Bah!
+
+-- Oui, c'est comme le soleil quand il....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! sire, pluie, éclair et tonnerre ne sont pas loin.
+
+Henri se caressa la barbe en souriant et répondit:
+
+-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras à
+couvert.
+
+Puis s'avançant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en
+murmurant:
+
+-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise à M. de Mornay que je suis prêt.
+
+-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda
+Chicot.
+
+-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, répondit Henri. Le roi de Navarre
+est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en
+spécialités. Je n'ai qu'un homme, moi.
+
+-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot.
+
+
+
+
+LIV
+
+COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE
+
+
+Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs du départ, ne put
+s'empêcher de remarquer à demi-voix que les chasses du roi Henri de
+Navarre étaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France.
+
+Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le
+vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute
+la suite de S.M.
+
+De plus, comme ces messieurs n'étaient riches qu'à la surface, comme ils
+n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dépenses,
+et même parfois d'utiles dépenses, presque tous, au lieu du costume de
+chasse en usage à cette époque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui
+fit demander à Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forêts
+mousquets et artillerie.
+
+Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fût pas directement
+adressée; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'épaule.
+
+-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni
+artillerie; mais ce sont de rudes bêtes, qui ont griffes et dents, et qui
+attirent les chasseurs dans des fourrés où l'on risque fort de déchirer
+ses habits aux épines; or, on déchire un habit de soie ou de velours, et
+même un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne déchire pas une
+cuirasse.
+
+[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.]
+
+-- Voilà une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente.
+
+-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre.
+
+-- Il faut donc que je m'en contente.
+
+-- C'est ce que tu as de mieux à faire, mon fils.
+
+-- Soit.
+
+-- Voilà un _soit_ qui sent sa critique intérieure, reprit Henri en riant;
+tu m'en veux de t'avoir dérangé pour aller à la chasse?
+
+-- Ma foi, oui.
+
+-- Et tu gloses.
+
+-- Est-ce défendu?
+
+-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne.
+
+-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, répliqua
+Chicot, et il faut bien que je m'occupe à quelque chose, moi, pauvre
+fainéant, qui n'ai rien à faire, tandis que vous vous pourléchez les
+moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer
+à douze ou quinze que vous êtes.
+
+-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits
+d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot.
+
+-- Oh! sire!
+
+-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Béarn
+n'est pas grand comme la France; le roi, là-bas, marche toujours avec deux
+cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois.
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien!
+quelquefois ici, ce qui n'arrive point là-bas, quelquefois ici, des
+gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs
+maisons, leurs châteaux, leurs mas, et viennent se joindre à moi, ce qui
+parfois me compose une assez belle escorte.
+
+-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister à une chose
+pareille, dit Chicot; en vérité, sire, je suis en guignon.
+
+-- Qui sait! répondit Henri avec son rire goguenard.
+
+Puis, comme on avait laissé Nérac, franchi les portes de la ville, comme
+depuis une demi-heure à peu près on marchait déjà dans la campagne:
+
+-- Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux
+pour s'en faire une visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot.
+
+-- Regarde donc là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne sont-ce point
+des cavaliers que j'aperçois?
+
+Chicot se haussa sur ses étriers.
+
+-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il.
+
+-- Et moi j'en suis sûr.
+
+-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais
+chasseurs, non.
+
+-- Pourquoi pas chasseurs?
+
+-- Parce qu'ils sont armés comme des Roland et des Amadis, répondit
+Chicot.
+
+-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as déjà appris en nous
+voyant que l'habit ne fait pas le chasseur.
+
+-- Mais, s'écria Chicot, je vois au moins deux cents hommes là-bas.
+
+-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance.
+
+Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus en plus.
+
+La troupe que Chicot avait dénombrée au plus bas chiffre, car elle se
+composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement à
+l'escorte; chacun des hommes qui la composaient était bien monté, bien
+équipé, et le tout était commandé par un homme de bonne mine, qui vint
+baiser la main de Henri avec courtoisie et dévoûment.
+
+On passa le Gers à gué; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de
+terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef
+s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand
+nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main.
+
+On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traversé
+le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus
+profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il
+fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre
+toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident.
+
+-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous
+avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos
+cuirasses dans l'eau?
+
+-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il
+faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frère Charles
+m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur,
+toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se dérange jamais: il va
+droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me dérange pas non
+plus. Un fleuve se présente sur mon chemin, je le coupe; une ville se
+dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pâté.
+
+Cette facétie du Béarnais souleva de grands éclats de rire autour de lui.
+
+M. de Mornay seul, toujours aux côtés du roi, ne rit point avec bruit; il
+se contenta de se pincer les lèvres, ce qui était chez lui l'indice d'une
+hilarité extravagante.
+
+-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Béarnais tout
+joyeux à l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie.
+
+Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maître, si heureux
+d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile à égayer.
+
+Mais avant toute chose, le fond de la pensée pour Chicot demeurait
+l'étonnement.
+
+De l'autre côté de la Garonne, à une demi-lieue du fleuve à peu près,
+trois cents cavaliers cachés dans une forêt de pins apparurent aux yeux de
+Chicot.
+
+-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas à Henri, est-ce que ces gens ne
+seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et
+qui auraient dessein de s'y opposer?
+
+-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces
+gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis.
+
+-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes à votre suite que vous ne
+trouverez d'arbres dans la forêt.
+
+-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit
+de ton arrivée s'est déjà répandu dans le pays, et que ces gens-là
+accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de
+France, dont tu es l'ambassadeur.
+
+Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque
+temps déjà on se moquait de lui.
+
+Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur.
+
+La journée finit à Monroy, où les gentilshommes de la contrée, réunis
+comme s'ils eussent été prévenus d'avance que le roi de Navarre devait
+passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec
+enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en
+route pour une chose si peu importante que le dîner, et qu'en conséquence
+on n'avait point mangé depuis Nérac.
+
+On avait gardé pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitié de
+la troupe coucha dans la rue où était le roi, l'autre en dehors des
+portes.
+
+-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot à Henri au moment
+où celui-ci se faisait débotter.
+
+-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot,
+répondit Henri.
+
+-- Et quand y serons-nous, sire?
+
+-- Curieux!
+
+-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on désire savoir où l'on va.
+
+-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi là, sur les
+coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà Mornay qui ronfle à ma droite.
+
+-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille.
+
+-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est à la chasse
+qu'il faut le voir, et tu le verras.
+
+Le jour paraissait à peine, quand un grand bruit de chevaux réveilla
+Chicot et le roi de Navarre.
+
+Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-même, apporta à Henri
+la tartine de miel et le vin épicé du matin.
+
+Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme.
+
+Le repas fini on sonna le boute-selle.
+
+-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journée à faire
+aujourd'hui; à cheval, messieurs, à cheval!
+
+Chicot vit avec étonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi
+l'escorte.
+
+Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pendant la nuit.
+
+-- Ah ça! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce
+n'est plus même une troupe, c'est une armée.
+
+Henri ne répondit rien que ces trois mots:
+
+-- Attends encore, attends.
+
+A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrière cette
+troupe de cavaliers.
+
+-- Des fantassins! s'écria Chicot, de la pédaille!
+
+-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs.
+
+Chicot fronça le sourcil et de ce moment il ne parla plus.
+
+Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la campagne, c'est-à-dire que vingt
+fois l'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde
+d'honneur, sans doute à titre de représentant du roi de France.
+
+Il en résultait que Chicot était si bien recommandé à cette garde, comme
+un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste
+sans que ce geste ne fût répété par dix hommes.
+
+Cela lui déplut, et il en dit deux mots au roi.
+
+-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver
+de Nérac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore.
+
+-- Sire, répondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y
+essaierai même pas.
+
+-- A la bonne heure.
+
+-- D'ailleurs j'aurais tort.
+
+-- Tu aurais tort?
+
+-- Oui; car, en restant, je suis destiné, je crois, à voir des choses
+curieuses.
+
+-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car
+c'est aussi la mienne.
+
+En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pièces
+de campagne prenaient rang dans l'armée.
+
+-- Je reviens à ma première idée, sire, dit Chicot, que les loups de ce
+pays sont des maîtres loups, et qu'on les traite avec des égards inconnus
+aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire!
+
+-- Ah! tu as remarqué? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq,
+depuis que je leur ai donné pour leurs exercices ces quatre pièces, que
+j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passées en fraude, ils les
+traînent partout.
+
+-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire?
+
+-- Non, demain.
+
+-- Demain matin ou demain soir?
+
+-- Demain matin.
+
+-- Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chassons, n'est-ce pas,
+sire?
+
+-- C'est de ce côté-là, fit le roi.
+
+-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et
+de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublié de prendre
+l'étendard royal? L'honneur que vous faites à ces dignes animaux eût été
+complet.
+
+-- On ne l'a pas oublié, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde:
+seulement on le laisse à l'étui de peur de le salir. Mais puisque tu veux
+un étendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannière tu marches, on
+va t'en montrer un beau. Tirez l'étendard de son fourreau, commanda le
+roi, monsieur Chicot désire savoir comment sont faites les armes de
+Navarre.
+
+-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le où il est,
+il est bien.
+
+-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu.
+
+On passa la seconde nuit à Catus, à peu près de la même façon qu'on avait
+passé la première; depuis le moment où Chicot avait donné sa parole
+d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention à lui.
+
+Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous
+côtés des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se
+joindre à l'armée. Cette nuit, c'était le rendez-vous des fantassins.
+
+-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'à Paris, dit Chicot,
+nous y arriverions avec cent mille hommes.
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, on était en vue de Cahors, avec
+mille hommes de pied et deux mille chevaux.
+
+On trouva la ville en défense; des éclaireurs avaient alarmé le pays; M.
+de Vezin s'était aussitôt précautionné.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, à qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes
+prévenus; c'est contrariant.
+
+-- Il faudra faire le siège en règle, sire, dit Mornay; nous attendons
+encore deux mille hommes à peu près, c'est autant qu'il nous faut, pour
+balancer les chances du moins.
+
+-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commençons les tranchées.
+
+Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait toutes ces paroles d'un
+air effaré.
+
+La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans
+ses soupçons, que Henri était un pauvre homme de guerre, et cette
+conviction seule le rassurait un peu.
+
+Henri avait laissé parler tout le monde, et, pendant l'émission des divers
+avis, il était resté muet comme un poisson.
+
+Tout à coup il sortit de sa rêverie, releva la tête, et du ton du
+commandement:
+
+-- Messieurs, dit-il, voilà ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille
+hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay?
+
+-- Oui, sire.
+
+-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siège en règle on nous en tuera
+mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-là découragera les
+autres: nous serons obligés de lever le siège et de battre en retraite; en
+battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitié de
+nos forces.
+
+Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors.
+
+-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay.
+
+-- Mon cher ami, nous irons droit à celle des portes qui se trouvera la
+plus proche de nous. Nous trouverons un fossé sur notre route; nous le
+comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes à terre,
+mais nous atteindrons la porte.
+
+-- Après, sire?
+
+-- Après la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des pétards, et
+l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela.
+
+Chicot regarda Henri, tout épouvanté.
+
+-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voilà bien mon Gascon; est-ce
+toi, dis, qui iras placer le pétard sous la porte?
+
+A l'instant même, comme s'il eût entendu l'_aparté_ de Chicot, Henri
+ajouta:
+
+-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en
+avant, et qui m'aime me suive!
+
+Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait pas eu le temps, tout le
+long de la route, d'adresser une seule parole.
+
+-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il à l'oreille, est-ce que
+vous avez envie de vous faire écharper tous?
+
+-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train,
+répliqua tranquillement Mornay.
+
+-- Mais vous ferez tuer le roi!
+
+-- Bah! Sa Majesté a une bonne cuirasse!
+
+-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je
+présume?
+
+Mornay haussa les épaules et tourna les talons à Chicot.
+
+-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il
+veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli.
+
+
+
+
+LV
+
+
+COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIÈRE FOIS QU'IL VIT LE
+FEU
+
+
+La petite armée s'avança jusqu'à deux portées de canon de la ville; là on
+déjeuna.
+
+Le repas pris, il fut accordé deux heures aux officiers et aux soldats
+pour se reposer.
+
+Il était trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire qu'il restait deux
+heures de jour à peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa
+tente.
+
+Henri était fort pâle, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient
+si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants
+pendus pour sécher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre
+Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela;
+mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-à-
+dire en enfonçant du fer et du bois avec de la chair.
+
+-- Pas mal, fit Chicot, qui écoutait en épilogueur, et si le geste ne
+démentait pas la parole, on ne pourrait guère demander autre chose, même à
+M. de Crillon.
+
+-- Monsieur le maréchal de Biron, continua Henri, monsieur le maréchal de
+Biron, qui a juré de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la
+campagne à quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute
+probabilité, lui est déjà, à l'heure qu'il est, expédié par M. de Vezin.
+Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes
+avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors
+avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprête à
+nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espère. Dans le cas
+contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les
+huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus,
+messieurs! je vais me mettre à votre tête, et des coups, ventre saint-
+gris! des coups comme s'il en grêlait.
+
+Ce fut là toute l'allocution royale; mais elle était suffisante, à ce
+qu'il paraît, car les soldats y répondirent par des murmures enthousiastes
+et les officiers par des bravos frénétiques.
+
+-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot à part lui. Comme il est
+heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Béarnais
+aurait rudement bégayé: d'ailleurs nous le verrons à l'oeuvre.
+
+La petite armée partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses
+positions.
+
+Au moment où elle s'ébranla pour se mettre en marche, le roi vint à
+Chicot.
+
+-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompé en te parlant
+chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais décidément, et c'est
+ton avis à toi-même, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Décidément
+le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot
+crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme
+veut pour avoir la paix dans son ménage: je vais donc essayer de prendre
+Cahors, mon cher Chicot.
+
+-- Que ne vous a-t-elle demandé la lune, sire, puisque vous êtes si
+complaisant mari? répliqua Chicot, piqué des plaisanteries royales.
+
+-- J'eusse essayé, Chicot, dit le Béarnais: je l'aime tant, cette chère
+Margot!
+
+-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous
+allez vous en tirer.
+
+-- Ah! voilà justement où j'en voulais venir; écoute, ami Chicot: le
+moment est suprême et surtout désagréable. Ah! je ne fais pas blanc de mon
+épée, moi; je ne suis pas brave, et la nature se révolte en moi à chaque
+arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Béarnais, ton
+compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperçoives, ne le dis
+pas.
+
+-- Si vous avez peur, dites-vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous avez donc peur d'avoir peur?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais alors, ventre de biche! si c'est là votre naturel, pourquoi diable
+vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-là?
+
+-- Dame! quand il le faut.
+
+-- M. de Vezin est un terrible homme!
+
+-- Je le sais cordieu bien!
+
+-- Qui ne fera de quartier à personne.
+
+-- Tu crois, Chicot?
+
+-- Oh! j'en suis sûr, quant à cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui
+importe; il criera aux canons: Feu!
+
+-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot.
+
+-- Oui, sire, et comme vous êtes le seul qui en ayez un de cette
+couleur....
+
+-- Après?
+
+-- Je vous donnerai le conseil de l'ôter, sire. -- Mais, mon ami, puisque
+je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ôte....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! mon but sera manqué, Chicot.
+
+-- Vous le garderez donc, sire, malgré mon avis?
+
+-- Oui, décidément je le garde.
+
+Et en prononçant ces paroles, qui indiquaient une résolution bien arrêtée,
+Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers.
+
+-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien à cette double
+manifestation, si différente, de la parole et du geste: voyons, il en est
+temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter à
+cheval dans cet état.
+
+-- Je suis donc bien pâle, Chicot? demanda Henri.
+
+-- Pâle comme un mort, sire.
+
+-- Bon! fit le roi.
+
+-- Comment, bon?
+
+-- Oui, je m'entends.
+
+En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagné d'une mousquetade
+furieuse, se fit entendre: c'était M. de Vezin qui répondait à la
+sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay.
+
+-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique?
+
+-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os,
+répliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'écria-t-il d'une voix
+saccadée et cassante comme le ressort d'une horloge.
+
+Chicot le regardait et l'écoutait sans rien comprendre à l'étrange
+phénomène qui se développait sous ses yeux.
+
+Henri se mit en selle, mais il s'y reprit à deux fois.
+
+-- Allons, Chicot, dit-il, à cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de
+guerre non plus, hein?
+
+-- Non, sire.
+
+-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le
+feu, mon ami, viens; un bon cheval à M. Chicot!
+
+Chicot haussa les épaules, et monta sans sourciller un beau cheval
+d'Espagne qu'on lui amena d'après l'ordre que le roi venait de donner.
+
+Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit.
+
+En arrivant sur le front de sa petite armée, Henri leva la visière de son
+casque.
+
+-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix
+chevrotante.
+
+On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double écusson de Navarre et
+de Bourbon, se déploya majestueusement dans les airs; il était blanc, et
+portait sur azur d'un côté les chaînes d'or, de l'autre côté les fleurs de
+lis d'or avec le lambel posé en coeur.
+
+-- Voilà, dit Chicot à part lui, un drapeau qui sera bien mal étrenné,
+j'en ai peur.
+
+En ce moment, et comme pour répondre à la pensée de Chicot, le canon de la
+place tonna, et ouvrit une file tout entière d'infanterie à dix pas du
+roi.
+
+-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il
+me semble.
+
+Et ses dents claquaient.
+
+-- Il va se trouver mal, dit Chicot.
+
+-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu
+trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose.
+
+Et enfonçant ses deux éperons dans le ventre du cheval blanc qui le
+portait, il devança cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva à cent
+pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du
+rempart, pareil à un fracas de tempête, et qui se reflétait sur son armure
+comme les rayons d'un soleil couchant.
+
+Là, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournée vers
+la porte de la ville, et criant:
+
+-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines!
+
+Mornay l'avait suivi, visière levée, épée au poing.
+
+Chicot fit comme Mornay; il s'était laissé cuirasser, mais il ne tira
+point l'épée.
+
+Derrière ces trois hommes, bondirent, exaltés par l'exemple, les jeunes
+gentilshommes huguenots criant et hurlant:
+
+-- Vive Navarre!
+
+Le vicomte de Turenne marchait à leur tête, une fascine sur le cou de son
+cheval.
+
+Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fossé creusé sous le
+pont-levis fut comblé.
+
+Les artilleurs s'élancèrent; en perdant trente hommes sur quarante, ils
+réussirent à placer leurs pétards sous la porte.
+
+La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour
+de Henri; vingt hommes tombèrent en un instant à ses yeux.
+
+-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des
+artilleurs.
+
+Et il arriva au bord du fossé au moment où le premier pétard venait de
+jouer.
+
+La porte s'était fendue en deux endroits.
+
+Les artilleurs allumèrent le second pétard.
+
+Il se fit une nouvelle gerçure dans le bois; mais aussitôt par la triple
+ouverture, vingt arquebuses passèrent, qui vomirent des balles sur les
+soldats et les officiers.
+
+Les hommes tombaient autour du roi comme des épis fauchés.
+
+-- Sire, disait Chicot sans songer à lui, sire, au nom du ciel, retirez-
+vous.
+
+Mornay ne disait rien, mais il était fier de son élève, et de temps en
+temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'écartait de la
+main par une secousse nerveuse.
+
+Tout à coup Henri sentit que la sueur perlait à son front et qu'un
+brouillard passait sur ses yeux.
+
+-- Ah! nature maudite! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras
+vaincu.
+
+Puis, sautant à bas de son cheval:
+
+-- Une hache! cria-t-il, une hache!
+
+Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chêne
+et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de
+mur, et cent hommes se précipitèrent par la brèche en criant:
+
+-- Navarre! Navarre! Cahors est à nous! Vive Navarre!
+
+Chicot n'avait pas quitté le roi; il était avec lui sous la voûte de la
+porte où Henri était entré un des premiers; mais, à chaque arquebusade, il
+le voyait frissonner et baisser la tête.
+
+-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille
+poltronnerie, Chicot?
+
+-- Non, sire, répliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil à
+vous; c'est effrayant.
+
+En ce moment, les soldats de M. de Vezin tentèrent de déloger Henri et son
+avant-garde, établis sous la porte et dans les maisons environnantes.
+
+Henri les reçut l'épée à la main.
+
+Mais les assiégés furent les plus forts; ils réussirent à repousser Henri
+et les siens au-delà du fossé.
+
+-- Ventre saint-gris! s'écria le roi, je crois que mon drapeau recule; en
+ce cas-là, je le porterai moi-même.
+
+Et d'un effort sublime, arrachant son étendard des mains de celui qui le
+portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, à moitié
+enveloppé dans ses plis flottants.
+
+-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron!
+
+Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit
+strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd.
+
+MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrèrent dans cette porte
+ouverte, s'élançant à la suite du roi.
+
+Le canon dut se taire à l'extérieur: c'était face à face, c'était corps à
+corps, qu'il fallait désormais lutter.
+
+On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des
+froissements du fer, M. de Vezin qui criait:
+
+-- Barricadez les rues, faites des fossés, crénelez les maisons.
+
+-- Oh! dit M. de Turenne qui était assez proche pour l'entendre, le siège
+de la ville est fait, mon pauvre Vezin.
+
+Et en manière d'accompagnement à ces paroles, il lui tira un coup de
+pistolet qui le blessa au bras.
+
+-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, répondit M. de Vezin, il y a
+vingt sièges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore
+dix-neuf à faire.
+
+M. de Vezin se défendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison
+en maison.
+
+Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop
+compté sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait
+négligé de faire prévenir M. de Biron.
+
+Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et
+combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la
+tête sur une pierre et s'éveilla la hache au poing.
+
+Chaque jour, on conquérait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit
+la garnison essayait de reprendre la conquête du jour.
+
+Enfin dans la nuit du quatrième au cinquième jour, l'ennemi harassé parut
+devoir donner quelque repos à l'armée protestante. Ce fut Henri qui
+l'attaqua à son tour; on força un poste retranché qui coûta sept cents
+hommes; presque tous les bons officiers y furent blessés; M. de Turenne
+fut atteint d'une arquebusade à l'épaule, Mornay reçut un grès sur la tête
+et faillit être assommé.
+
+Le roi seul ne fut point atteint: à la peur qu'il avait éprouvée d'abord
+et qu'il avait si héroïquement vaincue, avait succédé une agitation
+fébrile, une audace presque insensée; toutes les attaches de son armure
+étaient brisées, autant par ses propres efforts que par les coups des
+ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait
+son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forcé, le roi entra
+dans l'enceinte, suivi de l'éternel Chicot, qui, silencieux et sombre,
+voyait, depuis cinq jours et avec désespoir, grandir à ses côtés le
+fantôme effrayant d'une monarchie destinée à étouffer la monarchie des
+Valois.
+
+-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visière de
+son casque, et comme s'il eût pu lire dans l'âme du pauvre ambassadeur.
+
+-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous êtes un
+véritable roi.
+
+-- Et moi, sire, s'écria Mornay, je dis que vous êtes un imprudent:
+comment! gantelets à bas et visière haute quand on tire sur vous de tous
+côtés, et tenez, encore une balle!
+
+En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du
+cimier de Henri.
+
+Au même instant et comme pour donner pleine raison à Mornay, le roi fut
+enveloppé par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particulière du
+gouverneur.
+
+Ils avaient été embusqués là par M. de Vezin, et tiraient bas et juste.
+
+Le cheval du roi fut tué, celui de Mornay eut la jambe cassée.
+
+Le roi tomba, dix épées se levèrent sur lui.
+
+Chicot seul était resté debout, il sauta à bas de son cheval, se jeta en
+avant du roi, et fit avec sa rapière un moulinet si rapide, qu'il écarta
+les plus avancés.
+
+Puis, relevant Henri embarrassé dans les harnais de sa monture, il lui
+amena son propre cheval, et lui dit:
+
+-- Sire, vous témoignerez au roi de France que, si j'ai tiré l'épée contre
+lui, je n'ai du moins touché personne.
+
+Henri attira Chicot à lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa.
+
+-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras à moi, Chicot; tu vivras, tu
+mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur.
+
+-- Sire, répondit Chicot, je n'ai qu'un service à suivre en ce monde,
+c'est celui de mon prince. Hélas! il va diminuant de lustre, mais je serai
+fidèle à l'adverse fortune, moi qui ai dédaigné la prospère. Laissez-moi
+donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientôt seul
+avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur.
+
+-- Chicot, répliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous
+m'êtes cher et sacré, et après Henri de France vous aurez Henri de Navarre
+pour ami.
+
+-- Oui, sire, répondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main
+du roi.
+
+-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est à nous; M. de
+Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutôt que de reculer, j'y
+ferais tuer tout le mien.
+
+La menace était inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus
+longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire
+main-basse sur la garnison; M. de Vezin était pris.
+
+La ville était rendue.
+
+Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brûlante et
+toute trouée de balles, qui lui servait de quartier général, et là il
+dicta une lettre à M. de Mornay, pour que Chicot la portât au roi de
+France.
+
+Cette lettre était rédigée en mauvais latin et finissait par ces mots:
+
+ _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos.
+ Chicotus caetera expediet._
+
+Ce qui signifie à peu près:
+
+ « Ce que vous m'avez dit m'a été fort utile. Je connais mes fidèles,
+ connaissez les vôtres. Chicot vous dira le reste. »
+
+-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez
+garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un
+boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous
+dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez.
+Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot,
+je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succès à la
+cour en racontant ce que vous avez vu.
+
+Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours à se persuader qu'il
+n'avait pas fait un rêve et qu'il ne se réveillerait pas à Paris devant
+les fenêtres de sa maison, à laquelle M. de Joyeuse donnait des sérénades.
+
+
+
+
+LVI
+
+CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MÊME TEMPS A PEU PRÈS OÙ CHICOT
+ENTRAIT DANS LA VILLE DE NÉRAC
+
+
+La nécessité où nous nous sommes trouvé de suivre notre ami Chicot
+jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons
+bien pardon à nos lecteurs, écarté du Louvre.
+
+Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le détail des
+suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait été l'objet.
+
+Le roi, après avoir passé si bravement devant le danger, avait éprouvé
+cette émotion rétrospective que ressentent parfois les coeurs les plus
+forts, lorsque le danger est loin; il était donc rentré au Louvre sans
+rien dire; il avait fait ses prières un peu plus longues que d'habitude,
+et, une fois livré à Dieu, il avait oublié de remercier, tant sa ferveur
+était grande, les officiers si vigilants et les gardes si dévoués qui
+l'avaient aidé à sortir du péril.
+
+Puis il se mit au lit, étonnant ses valets de chambre par la rapidité avec
+laquelle il fit sa toilette; on eût dit qu'il avait hâte de dormir pour
+retrouver le lendemain ses idées plus fraîches et plus lucides.
+
+Aussi d'Épernon, qui était resté dans la chambre du roi le dernier de
+tous, attendant toujours un remercîment, en sortit-il de fort mauvaise
+humeur, voyant que le remercîment n'était point venu.
+
+Et Loignac, debout près de la portière de velours, voyant que M. d'Épernon
+passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante-
+cinq en leur disant:
+
+-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher.
+
+A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre.
+
+Le secret de l'aventure avait été fidèlement gardé et n'avait transpiré
+nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc
+consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touché du bout du doigt
+à l'avènement au trône d'une dynastie nouvelle.
+
+M. d'Épernon se fit débotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville,
+comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit
+l'exemple que lui avait donné son illustre maître en se mettant au lit
+sans adresser la parole à personne.
+
+Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'eût pas été
+distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les
+postes des Suisses et des gardes françaises qui faisaient leur service
+avec régularité, mais sans excès de zèle.
+
+Trois légères infractions aux lois de la discipline furent punies cette
+nuit-là comme des fautes graves.
+
+Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le réveil avec
+impatience, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient espérer
+de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de
+deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prévenir M. d'O et M. de
+Villequier qu'ils eussent à venir travailler dans sa chambre à la
+rédaction d'un nouvel édit des finances.
+
+La reine reçut avis de dîner seule, et, comme elle faisait témoigner par
+un gentilhomme quelque inquiétude pour la santé de Sa Majesté, Henri
+daigna répondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation
+dans son cabinet.
+
+Même réponse fut faite à un gentilhomme de la reine-mère, qui, depuis deux
+ans retirée en son hôtel de Soissons, envoyait cependant chaque jour
+prendre des nouvelles de son fils.
+
+MM. les secrétaires d'État se regardèrent avec inquiétude. Le roi était ce
+matin-là distrait au point que leurs énormités en matière d'exactions
+n'arrachèrent pas même un sourire à Sa Majesté.
+
+Or, la distraction d'un roi est surtout inquiétante pour des secrétaires
+d'État.
+
+Mais, en échange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois
+que l'animal serrait ses doigts effilés entre ses petites dents blanches:
+
+-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu
+t'attaques aussi à ton roi? mais tout le monde s'en mêle donc aujourd'hui?
+
+Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmène, en
+fit pour dompter le lion de Némée, Henri domptait ce monstre gros comme le
+poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible:
+
+-- Vaincu, master Love, vaincu, infâme ligueur de master Love, vaincu!
+vaincu!! vaincu!!!
+
+Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui
+croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur échapper, purent saisir au
+passage. A part ces apostrophes à master Love, Henri était demeuré
+parfaitement silencieux.
+
+Il eut à signer, il signa; il eut à écouter, il écouta en fermant les yeux
+avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il écoutait ou s'il
+dormait.
+
+Enfin trois heures de l'après-midi sonnèrent.
+
+Le roi fit appeler M. d'Épernon.
+
+On lui répondit que le duc passait la revue des chevau-légers.
+
+Il demanda Loignac.
+
+On lui répondit que Loignac essayait des chevaux limousins.
+
+On s'attendait à voir le roi contrarié de ce double échec que venait de
+subir sa volonté; pas du tout: contre l'attente générale, le roi, de l'air
+le plus dégagé du monde, se mit à siffloter une fanfare de chasse,
+distraction à laquelle il ne se livrait que lorsqu'il était parfaitement
+satisfait de lui.
+
+Il était évident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis
+le matin se changeait en une démangeaison croissante de parler.
+
+Cette démangeaison finit par devenir un besoin irrésistible; mais le roi,
+n'ayant personne, fut obligé de parler tout seul.
+
+Il demanda son goûter, et, pendant qu'il goûtait, se fit faire une lecture
+édifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur:
+
+-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a écrit la vie de Sylla?
+
+Le lecteur, qui lisait du sacré, et que l'on interrompait par une question
+profane, se retourna avec étonnement du côté du roi.
+
+Le roi répéta sa question.
+
+-- Oui, sire, répondit le lecteur.
+
+-- Vous souvenez-vous de ce passage où l'historien raconte que le
+dictateur évita la mort?
+
+Le lecteur hésita.
+
+-- Non pas, sire, précisément, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai
+lu Plutarque.
+
+En ce moment on annonça Son Éminence le cardinal de Joyeuse.
+
+-- Ah! justement, s'écria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va
+nous dire cela sans hésiter, lui.
+
+-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver à propos?
+c'est chose rare en ce monde.
+
+-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question?
+
+-- Votre Majesté demandait, je crois, de quelle façon et en quelle
+circonstance le dictateur Sylla échappa à la mort.
+
+-- Justement. Pouvez-vous y répondre, cardinal?
+
+-- Rien de plus facile, sire.
+
+-- Tant mieux.
+
+-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie
+que dans les combats: Votre Majesté faisait-elle allusion à un combat?
+
+-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit
+la mort de très près.
+
+Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là,
+traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où
+il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses
+ennemis.
+
+-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement
+eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à
+Lamponius le Lucanien.
+
+-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes
+si savant.
+
+-- Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en
+s'inclinant.
+
+-- Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi
+comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses
+ennemis.
+
+-- Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce
+même Plutarque.
+
+-- Répondez, Joyeuse, répondez.
+
+-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:
+
+ « J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent
+ dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande
+ peine. »
+
+-- Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard!
+
+-- Plutarque le dit, sire.
+
+-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de
+combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère?
+
+-- Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre.
+
+-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.
+
+-- Pas encore, sire.
+
+-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le
+renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.
+
+Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était
+d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre
+désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou.
+
+Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses
+batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de
+rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où
+sa cour l'attendait.
+
+C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on
+retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent
+l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût
+encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance.
+
+Les deux reines étaient visiblement inquiètes.
+
+Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière
+brève et saccadée.
+
+Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien.
+
+Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la
+raison.
+
+Le roi entra.
+
+Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une
+apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui
+attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil
+sur les bosquets jaunis par l'automne.
+
+Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna.
+
+Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même
+galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille
+flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours
+de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées.
+
+-- On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le
+roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint
+n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque.
+
+-- Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux
+porté.
+
+Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les
+bouches.
+
+-- Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une
+inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé?
+
+-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi.
+
+Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que
+le roi venait de dire une énormité.
+
+-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa
+mine austère, alors vous êtes bien heureux.
+
+-- Voilà cependant comme je suis, madame.
+
+-- Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité?
+
+-- Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de
+Vincennes.
+
+-- Je l'ai su.
+
+-- Ah! vous l'avez su?
+
+-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends
+rien de nouveau.
+
+-- Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au
+retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets
+brillaient sur la route.
+
+-- Une armée ennemie sur la route de Vincennes?
+
+-- Oui, ma mère.
+
+-- Et où cela?
+
+-- En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne
+cousine.
+
+-- Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de
+Vaudémont.
+
+-- Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour
+livrer bataille, et j'aperçus....
+
+-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète.
+
+-- Oh! rassurez-vous, madame.
+
+Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne
+trahissaient son inquiétude.
+
+-- J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui
+me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.
+
+Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur
+cette manifestation.
+
+-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé
+longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin
+dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des
+mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la
+donnerai, cardinal.
+
+-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils
+agréent à Votre Majesté.
+
+Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées
+selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles
+quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.
+
+La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un
+mystère qu'elle voulait approfondir.
+
+-- Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à
+partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à
+son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage?
+
+-- Mais, sire, je ne sais.
+
+-- Comment, vous ne savez?
+
+-- Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le
+cardinal.
+
+Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement.
+
+-- Me voici, sire, dit cette voix.
+
+-- Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de
+gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.
+
+-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même
+du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le
+visage de son frère.
+
+En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps,
+sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité
+des ombres.
+
+-- Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre
+citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir
+toujours à vous.
+
+Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et
+s'esquiva légèrement.
+
+Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère,
+laquelle demeurait immobile.
+
+Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui
+faisait mille civilités, et du Bouchage.
+
+A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son
+service plutôt qu'autre chose.
+
+Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui.
+
+-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames,
+ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir?
+
+-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit
+le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.
+
+-- Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?
+
+-- On ne me voit plus, sire?
+
+-- Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est
+encore plus savant que je ne croyais.
+
+-- Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas
+daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les
+jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement
+au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle
+sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant
+que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi.
+
+-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.
+
+-- Oh! Votre Majesté ne le pense pas.
+
+-- Non, ton frère et toi, vous m'aimez.
+
+-- Sire.
+
+-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit
+de Dieppe.
+
+-- Je l'ignorais, sire.
+
+-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir.
+
+-- Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris.
+
+-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui
+eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à
+toi, tu serais mort.
+
+-- Peut-être, sire.
+
+-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne
+boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses
+désobéi; est-ce vrai?
+
+-- Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma
+désobéissance.
+
+-- Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce
+départ?
+
+-- Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que
+de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle
+comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi.
+
+Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.
+
+-- Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.
+
+Le jeune homme sourit tristement.
+
+-- Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de
+ménager les termes à mon endroit.
+
+-- Alors, c'est sérieux, mon ami.
+
+Joyeuse étouffa un soupir.
+
+-- Raconte-moi cela. Voyons?
+
+Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire.
+
+-- Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de
+pareilles confidences.
+
+-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.
+
+-- Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je
+dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un
+noble coeur.
+
+Le roi prit la main du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton
+roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.
+
+-- Je le sais, oui, sire, autrefois.
+
+-- Je compatis donc à tes souffrances.
+
+-- C'est trop de bontés de la part d'un roi.
+
+-- Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je
+souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de
+rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.
+
+-- Sire?
+
+-- Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse,
+espérer de voir la fin de tes peines.
+
+Le jeune homme secoua la tête en signe de doute.
+
+-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler
+le roi de France.
+
+-- Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme
+avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.
+
+-- Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi
+comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à
+faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le
+cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant,
+instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort,
+ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède.
+
+-- Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi,
+sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne
+puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait
+ma seule joie.
+
+-- Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est
+moi qui vous le dis.
+
+-- Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme.
+
+-- Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage
+que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?
+
+-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le
+monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois
+l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.
+
+-- Alors pourquoi te désespérer?
+
+-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.
+
+-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la
+femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et
+de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.
+
+-- Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence
+excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme
+Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu.
+
+-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je
+prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que
+j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne
+m'arrêteront pas.
+
+Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres.
+
+-- Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai
+jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis
+reconnaissant de la protection que je refuse.
+
+Henri III tourna les talons avec dépit.
+
+-- En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En
+voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux
+cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop
+de figures gaies à la cour!
+
+-- Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la
+fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me
+voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.
+
+-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette
+certitude m'attristera.
+
+-- Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.
+
+-- Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme.
+
+Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa
+fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit.
+
+A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria:
+
+-- Fermez, Nambu.
+
+Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans
+l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.
+
+Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule:
+
+-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une
+distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un
+jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les
+drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla.
+
+-- Sauvé! dit Catherine avec étonnement.
+
+-- Oui, ma mère.
+
+-- Sauvé de quoi?
+
+-- Ah! voilà! demandez à d'Épernon.
+
+-- Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble.
+
+-- Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M.
+de Guise... Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami.
+
+Catherine sourit en femme qui dit:
+
+-- Il ne comprendra jamais.
+
+Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua:
+
+-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.
+
+-- Une embuscade?
+
+-- Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être.
+
+-- Par M. Guise? s'écria Catherine.
+
+-- Vous n'y croyez pas?
+
+-- Non, je l'avoue, dit Catherine.
+
+-- D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au
+long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à
+hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et,
+ma foi, je n'ai point de santé de reste.
+
+Puis se retournant vers Catherine:
+
+-- Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira;
+j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez?
+
+-- Sans doute!
+
+-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.
+
+Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait
+haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était
+forcé de courir pour le suivre.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC
+
+
+Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.
+
+Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule,
+triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel
+pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune.
+
+Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un
+digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur
+d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les
+philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les
+choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles
+bâillaient vis à vis l'une de l'autre.
+
+Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix
+confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes
+eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse.
+
+C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet
+violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait
+des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et
+la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet.
+
+Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces
+murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des
+broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître
+Fournichon, hôte du _Fier-Chevalier_, occupé du soin de ses fourneaux, et
+ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les
+boudoirs des tourelles.
+
+Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien
+respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres,
+il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore.
+
+Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier
+abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était
+l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert
+Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse.
+
+Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur
+cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre
+jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume
+blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur
+l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor:
+
+-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête.
+
+Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons
+introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de
+tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans
+avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme
+était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût
+venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier-
+Chevalier_.
+
+Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en
+noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint
+si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge
+et par attirer son attention.
+
+Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de
+lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard.
+
+Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis
+cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait.
+
+Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert
+Briquet.
+
+Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant.
+
+Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter
+ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au
+plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants
+éclairs des fourneaux de maître Fournichon.
+
+Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il
+attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir
+faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de
+l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est.
+
+Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement
+marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur
+l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau
+qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision
+de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée.
+
+Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience
+visible.
+
+Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la
+maison mystérieuse.
+
+On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le
+Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne
+inverse recommença.
+
+Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux
+antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la
+première fois, tous deux se retournèrent en même temps.
+
+Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du
+ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons
+noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois
+en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de
+reculer d'un pas.
+
+Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet
+blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite
+du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne
+se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau,
+faillit perdre l'équilibre.
+
+-- Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous
+l'intention de m'insulter?
+
+-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez
+fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire,
+vous vous en étiez aperçu.
+
+-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir
+jamais ce que je ne veux pas voir.
+
+[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.]
+
+-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je
+l'espère, si on les faisait briller à vos yeux.
+
+Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se
+débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la
+lune glissant en ce moment entre deux nuages.
+
+Le plumet rouge resta immobile.
+
+-- On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous
+n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la
+faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas.
+
+-- Non, mais qui se défendra, je l'espère.
+
+Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de
+son adversaire.
+
+-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener
+dans la rue?
+
+-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?
+
+-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît.
+
+-- Ah! cela vous plaît.
+
+-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi
+de fouler seul le pavé de la rue de Bussy?
+
+-- Que j'aie licence ou non, peu importe.
+
+-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle
+sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir.
+
+-- Ah! vous raillez, je crois!
+
+-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous!
+
+-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous
+ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous
+éloigner de force.
+
+-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.
+
+-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.
+
+-- Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà
+donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai
+volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas.
+
+-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en
+rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en
+garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc
+de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous
+retirer?
+
+-- Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de
+Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement
+mauvais que vous demeuriez.
+
+Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau.
+
+-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux.
+
+-- Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois
+aucunement fou pour cela.
+
+Henri pâlit.
+
+-- Vous êtes amoureux?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et vous l'avouez?
+
+-- Depuis quand est-ce un crime?
+
+-- Mais amoureux dans cette rue.
+
+-- Pour le moment, oui.
+
+-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?
+
+-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me
+demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont
+il n'a que la moitié.
+
+-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité,
+nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.
+
+Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre
+mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché.
+
+-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons
+rivaux.
+
+-- Je le crains.
+
+-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc.
+
+Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front.
+
+-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.
+
+-- Vous avez un rendez-vous?
+
+-- Oui, en bonne forme!
+
+-- Dans cette rue?
+
+-- Dans cette rue.
+
+-- Écrit?
+
+-- Oui, d'une fort jolie écriture même.
+
+-- De femme?
+
+-- Non, d'homme.
+
+-- D'homme! que voulez-vous dire?
+
+-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une
+femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi
+mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il
+paraît.
+
+-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez.
+
+-- Vous me demandez de telle façon, monsieur, que je ne saurais vous
+refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet.
+
+-- J'écoute.
+
+-- Vous verrez si c'est la même chose que vous.
+
+-- Assez, monsieur, par grâce; moi, l'on ne m'a point donné de rendez-
+vous, moi, je n'ai pas reçu de billet.
+
+Ernauton tira de sa bourse un petit papier.
+
+-- Voilà le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le
+lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur;
+vous en rapportez-vous à moi de ne vous point tromper?
+
+-- Oh! tout à fait!
+
+-- Voici donc les termes dans lesquels il est conçu:
+
+ « Monsieur Ernauton, mon secrétaire est par moi chargé de vous dire
+ que j'ai grand désir de causer avec vous une heure; votre mérite m'a
+ touchée. »
+
+-- Il y a cela? demanda du Bouchage.
+
+-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est même soulignée. Je passe une autre
+phrase un peu trop flatteuse.
+
+-- Et vous êtes attendu?
+
+-- C'est-à-dire que j'attends, comme vous voyez.
+
+-- Alors on doit vous ouvrir la porte?
+
+-- Non, on doit siffler trois fois par la fenêtre.
+
+Henri, tout frémissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et
+de l'autre lui montrant la maison mystérieuse:
+
+-- De là? demanda-t-il.
+
+-- Pas du tout, répondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier-
+Chevalier_, de là.
+
+Henri poussa un cri de joie.
+
+-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il.
+
+-- Eh non! le billet dit positivement: Hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+-- Oh! soyez béni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main;
+oh! pardonnez-moi mon incivilité, ma sottise. Hélas! vous le savez, pour
+l'homme qui aime véritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous
+voyant sans cesse revenir jusqu'à cette maison, j'ai cru que c'était par
+cette femme que vous étiez attendu.
+
+-- Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car,
+en vérité, j'ai eu un instant de mon côté l'idée que vous étiez dans cette
+rue pour le même motif que moi.
+
+-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur!
+Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas!
+
+-- Ma foi, écoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un
+éclaircissement quelconque avant de me fâcher. Ces grandes dames sont si
+étranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante!
+
+-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et
+cependant....
+
+-- Et cependant? répéta Ernauton.
+
+-- Et cependant vous êtes plus heureux.
+
+-- Ah! l'on est cruel dans cette maison!
+
+-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voilà trois mois que j'aime comme
+un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre
+le son de sa voix.
+
+-- Diable! vous n'êtes pas avancé. Mais attendez donc.
+
+-- Quoi?
+
+-- Est-ce qu'on n'a pas sifflé?
+
+-- En effet, il me semble avoir entendu.
+
+Les deux jeunes gens écoutèrent, un second coup se fit entendre dans la
+direction du _Fier-Chevalier_.
+
+-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire
+plus longue compagnie, mais je crois que voilà mon signal.
+
+Un troisième coup retentit.
+
+-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance.
+
+Ernauton s'éloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaître dans
+l'ombre de la rue pour reparaître dans la lumière que jetaient les
+fenêtres du _Fier-Chevalier_ et disparaître encore.
+
+Quant à lui, plus morne qu'auparavant, car cette espèce de lutte l'avait
+un instant fait sortir de sa léthargie:
+
+-- Allons, dit-il, faisons mon métier accoutumé, frappons comme d'habitude
+à la porte maudite qui jamais ne s'ouvre.
+
+Et, en disant ces mots, il s'avança chancelant vers la porte de la maison
+mystérieuse.
+
+
+
+
+LVIII
+
+LA PORTE S'OUVRE
+
+
+Mais en arrivant à la porte de la maison mystérieuse, le pauvre Henri fut
+repris de son hésitation habituelle.
+
+-- Du courage, se dit-il à lui-même, frappons.
+
+Et il fit encore un pas.
+
+Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derrière lui et vit sur
+le chemin le reflet brillant des lumières de l'hôtellerie.
+
+-- Là-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on
+appelle et qui n'ont pas même désiré; pourquoi n'ai-je pas le coeur
+tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-être là-bas aussi,
+moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici.
+
+On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Prés qui vibrait
+mélancoliquement dans les airs.
+
+-- Allons, voilà dix heures qui sonnent, murmura Henri
+
+Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir.
+
+-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais-
+je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut!
+
+Il frappa un deuxième coup.
+
+-- C'est cela, continua-t-il en écoutant, voilà le bruit de la porte
+intérieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gémit, le bruit du pas qui
+s'approche: ainsi toujours, toujours la même chose.
+
+Et il frappa une troisième fois.
+
+-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus
+léger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pâle, ma
+sinistre, mon insupportable figure, puis il s'éloigne sans ouvrir jamais!
+
+La cessation de tout bruit sembla justifier la prédiction du malheureux
+jeune homme.
+
+-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'à demain, dit-il.
+
+Et, se baissant de manière à ce que son front fût au niveau du seuil de
+pierre, il y déposa du fond de l'âme un baiser qui fit tressaillir le dur
+granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette
+maison.
+
+Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le
+lendemain, il se retira.
+
+Mais à peine avait-il fait deux pas en arrière, qu'à sa profonde surprise
+le verrou grinça dans sa gâche; la porte s'ouvrit, et le serviteur
+s'inclina profondément.
+
+C'était le même dont nous avons tracé le portrait lors de son entrevue
+avec Robert Briquet.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant
+parut à du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des chérubins
+qu'on entend dans ces songes d'enfance, où l'on rêve encore du ciel.
+
+Tremblant, éperdu, Henri, qui avait déjà fait dix pas pour s'éloigner, se
+rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement,
+que le serviteur le retint pour l'empêcher de tomber sur le seuil; ce que
+cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse
+compassion.
+
+[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.]
+
+-- Voyons, monsieur, dit-il, me voilà; expliquez-moi, je vous prie, ce que
+vous désirez.
+
+-- J'ai tant aimé, répondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime
+encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours.
+
+-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous
+asseoir là près de moi et de causer?
+
+-- Oh! oui.
+
+Le serviteur lui fit un signe de la main.
+
+Henri obéit à ce signe, comme il eût obéi à un signe du roi de France ou
+de l'empereur romain.
+
+-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un près de
+l'autre, et dites-moi votre désir.
+
+-- Mon ami, répondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous
+parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je
+vous ai attendu et surpris au détour d'une rue; alors je vous ai offert
+assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez été le plus avide des
+hommes; d'autres fois, j'ai essayé de vous intimider; jamais vous ne
+m'avez écouté, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir,
+visiblement au moins, à mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de
+vous parler, vous m'invitez à vous exprimer mon désir: qu'est-il donc
+arrivé, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de
+votre part?
+
+Le serviteur poussa un soupir. Il y avait évidemment un coeur pitoyable
+sous cette rude enveloppe.
+
+Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea.
+
+-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu
+poursuivre une femme et la découvrir malgré ses efforts pour se cacher et
+pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amère ne
+m'est échappée, jamais je n'ai donné suite à ces pensées de violence qui
+naissent du désespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du
+sang la fougueuse jeunesse.
+
+-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous
+est rendue par ma maîtresse et par moi.
+
+-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains
+du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me
+refusiez l'entrée de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte,
+ainsi que le fait tous les jours le moindre écolier ivre ou amoureux?
+Alors, ne fût-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable,
+je lui eusse parlé.
+
+-- C'est vrai encore.
+
+-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse
+inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma
+fortune est grande, mon crédit est grand, le roi lui-même, le roi me
+protège; tout à l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes
+douleurs, me disait de recourir à lui, m'offrait sa protection.
+
+-- Ah! fit le serviteur avec une inquiétude visible.
+
+-- Je n'ai point voulu, se hâta de dire le jeune homme; non, non, j'ai
+tout refusé, tout refusé, pour venir prier à mains jointes de s'ouvrir
+cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais.
+
+-- Monsieur le comte, vous êtes en effet un coeur loyal et digne d'être
+aimé.
+
+-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet
+homme au coeur loyal, et, de votre avis même, digne d'être aimé, à quoi le
+condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la reçoit
+même pas; chaque soir je viens heurter à cette porte moi-même, et chaque
+soir on m'éconduit; enfin on me laisse souffrir, me désoler, mourir dans
+cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre
+chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur
+d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut
+pas plus commander à son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus.
+Mais on a pitié d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de
+consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la
+main pour le relever; mais non, non, cette femme se complaît avec mon
+supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eût tué avec un refus
+de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup
+de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus.
+
+-- Monsieur le comte, répondit le serviteur après avoir scrupuleusement
+écouté tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez
+est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout
+aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a
+vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent
+pour vous une vive sympathie.
+
+-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'écria le jeune homme en
+essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour où
+son coeur, que vous vantez, connaîtra l'amour, l'amour tel que je le sens,
+et si, en échange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je
+serai bien vengé.
+
+-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de
+n'avoir point aimé que de ne pas répondre à l'amour; cette femme a peut-
+être connu la passion plus forte que vous ne la connaîtrez jamais, cette
+femme a peut-être aimé comme jamais vous n'aimerez.
+
+Henri leva les mains au ciel.
+
+-- Quand on a aimé ainsi, ou aime toujours! s'écria-t-il.
+
+-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda
+le serviteur.
+
+Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eût été frappé de
+mort.
+
+-- Elle aime! s'écria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu!
+
+-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime,
+monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maîtresse est
+veuve, ajouta le serviteur compatissant, espérant calmer par ces mots la
+douleur du jeune homme.
+
+Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle,
+la vie et l'espoir.
+
+-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve,
+dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la
+source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne
+alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est
+moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle
+m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmées avec
+le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait juré à la tombe de son
+époux une douleur éternelle, quand la veuve de Mausole eut épuisé ses
+larmes, elle fut guérie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas
+emporté dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace
+qu'auparavant.
+
+Le serviteur secoua la tête.
+
+-- Cette dame, monsieur le comte, répondit-il, comme la veuve du roi
+Mausole, a juré au mort une éternelle fidélité; mais je la connais, et
+elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont
+vous me parlez.
+
+-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'écria Henri; Dieu n'a
+pas permis qu'elle mourût de chagrin ou qu'elle abrégeât violemment ses
+jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut
+vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis espérer.
+
+-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre,
+ne comptez pas ainsi avec les sombres pensées des vivants, avec les
+exigences des morts. Elle a vécu! dites-vous: oui, elle a vécu! non pas un
+jour, non pas un mois, non pas une année; elle a vécu sept ans. -- Joyeuse
+tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir
+quelle résolution elle a vécu? Elle se consolera, espérez-vous? Jamais,
+monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous
+le jure, moi, qui n'étais que le très humble serviteur du mort, moi, qui,
+tant qu'il a vécu, étais une âme pieuse, ardente et pleine d'espérance, et
+qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi,
+moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le répète, jamais je ne me
+consolerai.
+
+-- Cet homme tant regretté, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce
+mari....
+
+-- Ce n'était pas le mari, c'était l'amant, monsieur le comte, et une
+femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans
+toute sa vie.
+
+-- Mon ami, mon ami! s'écria le jeune homme, effrayé de la majesté sauvage
+de cet homme à l'esprit élevé, et qui cependant était perdu sous des
+habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercédez pour moi!
+
+-- Moi! s'écria-t-il, moi! Écoutez, monsieur le comte, si je vous eusse
+cru capable d'user de violence envers ma maîtresse, je vous eusse tué, tué
+de cette main.
+
+Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait
+celui d'un homme de vingt-cinq ans à peine, tandis que ses cheveux
+blanchis et sa taille courbée lui donnaient l'apparence d'un homme de
+soixante ans.
+
+-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maîtresse
+vous aimât, c'est elle qui serait morte.
+
+Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais à dire, ne cherchez
+point à m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je
+ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car,
+sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer.
+
+Henri se leva la mort dans l'âme.
+
+-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes
+malheurs; maintenant je suis décidé.
+
+-- Ainsi, vous serez plus calme à l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous
+vous éloignerez de nous, vous nous laisserez à une destinée pire que la
+vôtre, croyez-moi.
+
+-- Oui, je m'éloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune
+homme, et pour toujours.
+
+-- Vous voulez mourir, je vous comprends.
+
+[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. --
+PAGE 130.]
+
+-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien
+que je meure, du moment où je ne la possède pas.
+
+-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parlé de la mort avec ma
+maîtresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de
+sa propre main.
+
+-- Aussi, n'est-ce point celle-là que je choisirai; il y a pour un jeune
+homme de mon nom, de mon âge et de ma fortune, une mort qui de tout temps
+a été une belle mort, c'est celle que l'on reçoit en défendant son roi et
+son pays.
+
+-- Si vous souffrez au-delà de votre force, si vous ne devez rien à ceux
+qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte,
+mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort,
+moi, si je n'étais condamné à vivre.
+
+-- Adieu et merci, répondit Joyeuse en tendant la main au serviteur
+inconnu. Au revoir dans un autre monde!
+
+Et il s'éloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touché de cette
+douleur profonde, une pesante bourse d'or.
+
+Minuit sonnait à l'église Saint-Germain-des-Prés.
+
+
+
+
+LIX
+
+COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRÂCE 1586
+
+
+Les trois coups de sifflet qui, à intervalles égaux, avaient traversé
+l'espace, étaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux
+Ernauton.
+
+Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame
+Fournichon sur la porte où elle attendait les clients avec un sourire qui
+la faisait ressembler à une déesse mythologique interprétée par un peintre
+flamand.
+
+Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un écu d'or
+qu'une autre main aussi blanche, mais plus délicate que la sienne, venait
+d'y déposer en passant.
+
+Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la
+capacité de la porte de manière à rendre tout passage impossible.
+
+Ernauton, de son côté, s'arrêta en homme qui demande à passer.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous?
+
+-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout à l'heure de la
+fenêtre de cette tourelle, bonne dame?
+
+-- Si fait.
+
+-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient.
+
+-- Vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Alors c'est différent, si vous me donnez votre parole d'honneur.
+
+-- Foi de gentilhomme, ma chère madame Fournichon.
+
+-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez.
+
+Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clientèles, comme elle les désirait
+si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait été détrôné par
+le _Fier-Chevalier_, l'hôtesse fit monter Ernauton par l'escalier en
+limaçon qui conduisait à la plus ornée et à la plus discrète de ses
+tourelles.
+
+Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait accès dans une sorte
+d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle même,
+meublée, décorée, tapissée avec un peu plus de luxe qu'on n'en eût attendu
+dans ce coin écarté de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait
+mis du goût à l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et
+généralement on réussit dans ce que l'on fait avec amour.
+
+Madame Fournichon avait donc réussi autant qu'il était donné à un assez
+vulgaire esprit de réussir en pareille matière.
+
+Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur
+de benjoin et d'aloès: c'était un holocauste fait sans doute par la
+personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de
+combattre, à l'aide de parfums végétaux, les vapeurs culinaires exhalées
+par la broche et par les casseroles.
+
+Dame Fournichon suivait le jeune homme pas à pas, elle le poussa de
+l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec
+des yeux tout rapetissés par un clignotement anacréontique; puis elle se
+retira.
+
+Ernauton resta la main droite à la portière, la main gauche au loquet de
+la porte, et à demi courbé par son salut.
+
+C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la
+tourelle, éclairée par une seule bougie de cire rosé, une de ces élégantes
+tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins
+l'attention, quand toutefois ce n'est pas le désir.
+
+Renversée sur des coussins, tout enveloppée de soie et de velours, cette
+dame, dont le pied mignon pendait à l'extrémité de ce lit de repos,
+s'occupait de brûler à la bougie le reste d'une petite branche d'aloès
+dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumée de son visage,
+emplissant aussi de cette fumée les plis de son capuchon et ses cheveux,
+comme si elle eût voulu tout entière se pénétrer de l'enivrante vapeur.
+
+A la manière dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle
+abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masqué, Ernauton
+s'aperçut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait près d'elle.
+
+Cependant, elle ne s'était point retournée.
+
+Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point.
+
+-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce à
+force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble
+serviteur: le voici.
+
+-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur
+Ernauton.
+
+-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de
+l'honneur que vous me faites.
+
+-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et
+cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je présume.
+
+-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degrés, vous avez le visage
+caché sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au
+moment même où j'entrais, vous venez de me dérober la vue d'un pied qui,
+certes, m'eût rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me
+permette de reconnaître; je ne puis donc que deviner.
+
+-- Et vous devinez qui je suis?
+
+-- Celle que mon coeur désire, celle que mon imagination fait jeune,
+belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante même, pour que je
+puisse croire que ce qui m'arrive st bien réel, et que je ne rêve pas en
+ce moment.
+
+-- Avez-vous eu beaucoup de peine à entrer ici? demanda la dame sans
+répondre directement à ce flot de paroles qui s'échappait du coeur trop
+plein d'Ernauton.
+
+-- Non, madame, l'accès m'en a même été plus facile que je ne l'eusse
+pensé.
+
+-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas
+de même pour une femme.
+
+-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je
+ne puis que vous offrir mes bien humbles remercîments.
+
+Mais la dame paraissait déjà avoir passé à une autre pensée.
+
+-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle négligemment en ôtant son gant;
+pour montrer une adorable main ronde et effilée à la fois.
+
+-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous
+êtes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous
+aime.
+
+-- Alors vous croyez pouvoir répondre que je suis bien celle que vous vous
+attendiez à trouver ici?
+
+-- A défaut du regard, mon coeur me le dit.
+
+-- Donc, vous me connaissez?
+
+-- Je vous connais, oui.
+
+-- En vérité, vous, un provincial à peine débarqué, vous connaissez déjà
+les femmes de Paris?
+
+-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une
+seule.
+
+-- Et celle-là, c'est moi?
+
+-- Je le crois.
+
+-- Et à quoi me reconnaissez vous?
+
+-- A votre voix, à votre grâce, à votre beauté.
+
+-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la déguiser; à ma grâce, je puis
+prendre le mot pour un compliment; mais à ma beauté, je ne puis admettre
+la réponse que par hypothèse.
+
+-- Pourquoi cela, madame?
+
+-- Sans doute; vous me reconnaissez à ma beauté, et ma beauté est voilée.
+
+-- Elle l'était moins, madame, le jour où, pour vous faire entrer dans
+Paris, je vous tins si près de moi, que votre poitrine effleurait mes
+épaules, et que votre haleine brûlait mon cou.
+
+-- Aussi, à la réception de ma lettre, vous avez deviné que c'était de moi
+qu'il s'agissait.
+
+-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant
+une pareille pensée. J'ai cru que j'étais le jouet de quelque
+plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pensé que j'étais menacé
+de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce
+n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant....
+
+Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la
+sienne.
+
+-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie.
+
+-- Et en quoi, madame, je vous prie?
+
+-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi
+j'ai fait une folie?
+
+-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur auprès de
+Votre Altesse.
+
+-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur.
+N'auriez-vous point d'esprit, par hasard?
+
+-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effrayé.
+
+-- Quoi! vous me voyez un masque....
+
+-- Eh bien?
+
+-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me
+déguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenêtre et que
+ne criez-vous mon nom dans la rue!
+
+-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant à genoux, mais je croyais à
+la discrétion de ces murs.
+
+-- Il me paraît que vous êtes crédule?
+
+-- Hélas! madame, je suis amoureux! -- Et vous êtes convaincu que tout
+d'abord je réponds à cet amour par un amour pareil?
+
+Ernauton se releva tout piqué.
+
+-- Non, madame, répondit-il.
+
+-- Et que croyez-vous?
+
+-- Je crois que vous avez quelque chose d'important à me dire; que vous
+n'avez pas voulu me recevoir à l'hôtel de Guise ou dans votre maison de
+Bel-Esbat, et que vous avez préféré un entretien secret dans un endroit
+isolé.
+
+-- Vous avez cru cela?
+
+-- Oui.
+
+-- Et que pensez-vous que j'aie eu à vous dire? Voyons, parlez; je ne
+serais point fâchée d'apprécier votre perspicacité.
+
+Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgré elle une
+espèce d'inquiétude.
+
+-- Mais que sais-je, moi, répondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport
+à M. de Mayenne, par exemple.
+
+-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en
+auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit,
+vous, tout ce que vous en saviez?
+
+-- Peut-être aussi quelque question à me faire sur l'événement de la nuit
+passée?
+
+-- Ah! quel événement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le
+sein palpitait visiblement.
+
+-- Mais de la panique éprouvée par M. d'Épernon, de l'arrestation de ces
+gentilshommes lorrains.
+
+-- On a arrêté des gentilshommes lorrains?
+
+-- Une vingtaine, qui se sont trouvés intempestivement sur la route de
+Vincennes.
+
+-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville où M. de Guise tient
+garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui êtes
+de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrêté ces
+gentilshommes.
+
+-- Moi, de la cour?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Vous savez cela, madame?
+
+-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des
+renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour
+de Dieu! Vous avez une déplorable habitude, celle de croiser la
+conversation; et qu'est-il résulté de cette échauffourée?
+
+-- Absolument rien, madame, que je sache du moins.
+
+-- Alors pourquoi avez-vous pensé que je parlerais d'une chose qui n'a pas
+eu de résultat?
+
+-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort.
+
+-- Comment, monsieur, mais de quel pays êtes-vous?
+
+-- D'Agen?
+
+-- Comment, monsieur, vous êtes Gascon, car Agen est en Gascogne, je
+crois?
+
+-- A peu près.
+
+-- Vous êtes Gascon, et vous n'êtes pas assez vain pour supposer tout
+simplement que, vous ayant vu, le jour de l'exécution de Salcède, à la
+porte Saint-Antoine, je vous ai trouvé de galante tournure?
+
+Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement:
+
+-- Que je vous ai rencontré dans la rue, et que je vous ai trouvé beau?
+Ernauton devint pourpre. -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frère
+Mayenne, vous êtes venu chez moi, et que je vous ai trouvé fort à mon
+goût? -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. -- Et
+vous avez tort, répliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la
+première fois, et en arrêtant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le
+masque, tandis qu'elle déployait, sous le regard haletant du jeune homme,
+la séduction d'une taille cambrée, se profilant en lignes arrondies et
+voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. --
+Madame! madame! s'écria-t-il, vous raillez-vous de moi? -- Ma foi, non!
+reprit-elle du même ton dégagé; je dis que vous m'avez plu, et c'est la
+vérité. -- Mon Dieu! -- Mais vous-même, n'avez-vous pas osé me déclarer
+que vous m'aimiez? -- Mais quand je vous ai déclaré cela, je ne savais
+pas qui vous étiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous
+demande bien humblement pardon. -- Allons, voilà maintenant qu'il
+déraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous
+êtes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter
+d'être venue. Ernauton tomba à genoux. -- Parlez, madame, dit-il,
+parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-être
+oserai-je enfin vous répondre. -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit
+la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symétriquement
+les plis de sa robe. J'ai du goût pour vous, mais je ne vous connais pas
+encore. Je n'ai pas l'habitude de résister à mes fantaisies, mais je n'ai
+pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions été égaux, je
+vous eusse reçu chez moi et étudié à mon aise avant que vous eussiez même
+soupçonné mes intentions à votre égard. La chose était impossible; il a
+fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez à
+quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je
+vous recommande.
+
+Ernauton se confondit en protestations.
+
+-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame
+avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-être est-ce votre nom
+seulement qui m'a frappée la première fois que nous nous rencontrâmes, et
+qui m'a plu. Après tout, je crois bien décidément que je n'ai pour vous
+qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire
+trop loin de la perfection et désespérer. Je ne peux pas souffrir les gens
+parfaits. Oh! j'adore les gens dévoués, par exemple. Retenez bien ceci, je
+vous le permets, beau cavalier. Ernauton était hors de lui. Ce langage
+hautain, ces gestes pleins de volupté et de mollesse, cette orgueilleuse
+supériorité, cet abandon vis-à-vis de lui enfin, d'une personne aussi
+illustre, le plongeaient à la fois dans les délices et dans les terreurs
+les plus extrêmes. Il s'assit près de sa belle et fière maîtresse, qui le
+laissa faire, puis il essaya de passer son bras derrière les coussins qui
+la soutenaient. -- Monsieur, dit-elle, il paraît que vous m'avez
+entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarité, je
+vous prie; restons chacun à notre place. Il est sûr qu'un jour je vous
+donnerai le droit de me nommer vôtre, mais ce droit, vous ne l'avez pas
+encore.
+
+Ernauton se releva pâle et dépité.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises;
+cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris.
+Chez nous, en province, à deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une
+femme, lorsqu'elle dit: « J'aime, » aime et ne se refuse pas. Elle ne
+prend point le prétexte de ses paroles pour humilier un homme à ses pieds.
+C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse.
+J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait,
+l'habitude me viendra.
+
+La dame écouta en silence. Il était visible qu'elle continuait d'observer
+attentivement Ernauton, pour savoir si son dépit aboutirait à une réelle
+colère.
+
+-- Ah! ah! vous vous fâchez, je crois, dit-elle superbement.
+
+-- Je me fâche, en effet, madame, mais c'est contre moi-même, car j'ai
+pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un
+amour très véritable et très pur. Je ne cherche pas votre personne, car je
+vous désirerais, s'il en était ainsi: voilà tout; mais je cherche à
+obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir
+aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois,
+respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me
+l'ordonnerez.
+
+Trouvez bon seulement, madame, qu'à partir de ce moment j'attende vos
+ordres.
+
+-- Allons, allons, dit la dame, n'exagérons rien, monsieur de Carmainges:
+voilà que vous êtes tout glacé après avoir été tout de flammes.
+
+-- Il me semble, cependant, madame....
+
+-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais à une femme que vous l'aimerez comme
+vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle
+voudra, à la bonne heure!
+
+-- C'est ce que j'ai dit, madame.
+
+-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas.
+
+-- Je m'incline devant votre supériorité, madame.
+
+-- Trêve de politesses, il me répugnerait de faire ici la reine. Tenez,
+voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle
+est plus brûlante et plus animée que la vôtre.
+
+Ernauton prit respectueusement cette belle main.
+
+-- Eh bien! dit la duchesse.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Vous ne la baisez pas? êtes-vous fou? et avez-vous juré de me mettre en
+fureur?
+
+-- Mais, tout à l'heure....
+
+-- Tout à l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant....
+
+-- Maintenant?
+
+-- Eh! maintenant je vous la donne.
+
+Ernauton baisa la main avec tant d'obéissance, qu'on la lui retira
+aussitôt.
+
+-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leçon!
+
+-- J'ai donc eu tort?
+
+-- Assurément, vous me faites bondir d'un extrême à l'autre; la crainte
+finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer à genoux, c'est
+vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance.
+
+-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoué, car vous
+seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous
+en préviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de
+Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous
+pas dit que j'étais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en
+beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand
+je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux,
+jamais ma voix. A ces mots elle se leva.
+
+Il était temps: le jeune homme, rendu à son délire, l'avait saisie entre
+ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lèvres
+d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vérité de ce
+qu'elle avait dit, car, à travers son masque, ses yeux lancèrent un éclair
+froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages.
+
+Ce regard imposa tellement à Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et
+que tout son feu s'éteignit.
+
+-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Décidément,
+vous me plaisez, monsieur de Carmainges.
+
+Ernauton s'inclina.
+
+-- Quand êtes-vous libre? demanda-t-elle négligemment.
+
+-- Hélas! assez rarement, madame, répondit Ernauton.
+
+-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas?
+
+-- Quel service?
+
+-- Mais celui que vous faites près du roi. Est-ce que vous n'êtes pas
+d'une garde quelconque de Sa Majesté?
+
+-- C'est-à-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes.
+
+-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je
+crois?
+
+-- Tous, oui, madame.
+
+-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublié.
+
+-- Quarante-cinq.
+
+-- Quel singulier compte?
+
+-- Cela s'est trouvé ainsi.
+
+-- Est-ce un calcul?
+
+-- Je ne crois pas; le hasard se sera chargé de l'addition.
+
+-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous?
+
+-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majesté, madame.
+
+-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous
+que vous aviez peu de liberté.
+
+-- C'est vrai, j'ai peu de liberté, madame, parce que, le jour, nous
+sommes de service pour les sorties de Sa Majesté ou pour ses chasses, et
+que, le soir, on nous consigne au Louvre.
+
+-- Le soir?
+
+-- Oui.
+
+-- Tous les soirs?
+
+-- Presque tous.
+
+-- Voyez donc ce qui fût arrivé, si ce soir, par exemple, cette consigne
+vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignoré le motif
+qui vous empêchait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances
+étaient méprisées?
+
+-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous
+jure.
+
+-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas.
+
+-- Mais alors?
+
+-- Faites votre service; c'est à moi de m'arranger là-dessus, moi, qui
+suis toujours libre et maîtresse de ma vie.
+
+-- Oh! que de bontés, madame!
+
+-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son
+insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous êtes trouvé libre et
+comment vous êtes venu.
+
+-- Ce soir, madame, j'avais médité déjà de demander une permission à M. de
+Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de
+donner toute la nuit aux quarante-cinq.
+
+-- Ah! cet ordre est venu?
+
+-- Oui.
+
+-- Et à quel propos cette bonne chance?
+
+-- Comme récompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que
+nous avons fait hier à Vincennes.
+
+-- Ah! fort bien, dit la duchesse.
+
+-- Ainsi, voilà à quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous
+voir ce soir tout à mon aise.
+
+-- Eh bien! écoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce
+familiarité qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous
+allez faire: chaque fois que vous croirez être libre, prévenez l'hôtesse
+par un billet; tous les jours un homme à moi passera chez elle.
+
+-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonté, madame.
+
+La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton.
+
+-- Attendez donc, dit-elle.
+
+-- Qu'y a-t-il, madame?
+
+-- Ce bruit, d'où vient-il?
+
+En effet, un bruit d'éperons, de voix, de portes heurtées, d'exclamations
+joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'écho d'une invasion.
+
+Ernauton passa sa tête par la porte qui donnait dans l'antichambre.
+
+-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici fêter le congé que
+leur a donné M. de Loignac.
+
+-- Mais par quel hasard ici, justement en cette hôtellerie où nous sommes?
+
+-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez-
+vous d'arrivée a été donné, parce que, de ce jour bienheureux de leur
+entrée dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et
+les pâtés de maître Fournichon, et quelques-uns même les tourelles de
+madame.
+
+-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien
+expertement, monsieur, de ces tourelles.
+
+-- C'est la première fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y pénétrer,
+madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire.
+
+-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le
+lieu le plus désert de Paris, un endroit près de la rivière, près du grand
+rempart, un endroit où personne ne peut me reconnaître, ni soupçonner que
+je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos
+compagnons, ajouta la duchesse.
+
+En effet, le vacarme de l'entrée devenait un infernal ouragan; le bruit
+des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des écus d'or et le
+cliquetis des verres, présageaient l'orage au grand complet.
+
+Tout à coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui
+conduisait à la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline!
+
+-- Eh bien? répondit la voix du jeune homme.
+
+-- N'allez pas là haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie.
+
+-- Bon! et pourquoi pas, chère dame Fournichon? toute la maison n'est-elle
+pas à nous, ce soir?
+
+-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles.
+
+-- Bah! les tourelles sont de la maison, crièrent cinq ou six autres voix,
+parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et
+d'Eustache de Miradoux.
+
+-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les
+tourelles font exception, les tourelles sont à moi; ne dérangez pas mes
+locataires.
+
+-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi,
+moi, ne me dérangez donc pas.
+
+-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais
+penchants et l'audace de cet homme.
+
+-- Mais, par grâce! répéta madame Fournichon.
+
+-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; à neuf heures,
+tous les feux doivent être éteints, et je vois un feu dans votre tourelle;
+il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les édits du
+roi; je veux connaître quels sont ces mauvais serviteurs.
+
+Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les
+pas s'emboîtaient dans les siens.
+
+-- Mon Dieu! s'écria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce
+que ces gens-là oseraient entrer ici?
+
+-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis là, et je puis vous dire
+d'avance, madame: n'ayez aucune crainte.
+
+-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur.
+
+En effet, Sainte-Maline, trop avancé pour reculer maintenant, heurtait si
+violemment à cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle était d'un sapin
+que madame Fournichon n'avait pas jugé à propos d'éprouver, elle dont le
+respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme.
+
+
+
+
+LX
+
+COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
+
+
+Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se
+fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui
+éclairait la tourelle.
+
+Cette précaution, qui pouvait être bonne, mais qui n'était que momentanée,
+ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout à coup dame
+Fournichon, qui avait épuisé toutes ses ressources, eut recours à un
+dernier moyen et se mit à crier:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous préviens que les personnes que vous
+troublez sont de vos amis: la nécessité me force à vous l'avouer.
+
+-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur présentions nos compliments,
+dit Perducas de Pincorney d'une voix avinée, et trébuchant derrière
+Sainte-Maline sur la dernière marche de l'escalier.
+
+-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline.
+
+-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux.
+
+La bonne hôtesse, espérant toujours prévenir une collision qui pouvait,
+tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier-
+d'Amour_, monta au milieu des rangs pressés des gentilshommes, et glissa
+tout bas le nom d'Ernauton à l'oreille de son agresseur.
+
+-- Ernauton! répéta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette révélation
+était de l'huile au lieu d'eau jetée sur le feu, Ernauton! ce n'est pas
+possible.
+
+-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon.
+
+-- Et pourquoi cela? répétèrent plusieurs voix.
+
+-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modèle de
+chasteté, un exemple de continence, un composé de toutes les vertus. Non,
+non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges
+qui est enfermé là-dedans.
+
+Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait
+fait de la première, quand tout à coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton
+parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annonçait point que la
+patience fût une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire
+de Sainte-Maline.
+
+-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il brisé cette première porte?
+demanda-t-il; et, ayant déjà brisé celle-là, veut-il encore briser celle-
+ci?
+
+-- Eh! c'est lui, en réalité, c'est Ernauton! s'écria Sainte-Maline; je
+reconnais sa voix, car, quant à sa personne, le diable m'emporte si je
+pourrais dire dans l'obscurité de quelle couleur elle est.
+
+-- Vous ne répondez pas à ma question, monsieur, réitéra Ernauton.
+
+[Illustration: Je l'entends encore murmurer: « Venge-moi! » -- PAGE 146.]
+
+Sainte-Maline se mit à rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante-
+cinq qui, à la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient
+jugé qu'il était prudent de descendre à tout hasard deux marches de
+l'escalier.
+
+-- C'est à vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous?
+s'écria Ernauton.
+
+-- Oui, monsieur, parfaitement, répondit celui-ci.
+
+-- Alors qu'avez-vous à dire?
+
+-- J'ai à dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'était
+vous qui habitiez cette hôtellerie des amours.
+
+-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'était
+moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher,
+laissez-moi en repos.
+
+-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous êtes pas fait ermite et
+vous ne l'habitez pas seul, je suppose.
+
+-- Quant à cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le
+doute, en supposant que vous y soyez.
+
+-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforçant de pénétrer dans la
+tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous êtes sans
+lumière, bravo!
+
+-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous
+soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme même à la patience
+que l'on doit à des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont
+épuisées, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer.
+
+Malheureusement Sainte-Maline était dans un de ses accès de méchanceté
+envieuse.
+
+-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur
+Ernauton!
+
+-- Je vous dis cela de façon à ce que vous ne vous trompiez pas à mon
+désir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut même, je le répète:
+retirez-vous, messieurs, je vous en prie.
+
+-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis à l'honneur de saluer la
+personne pour laquelle vous désertez notre compagnie.
+
+A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle prêt à se rompre se reforma
+autour de lui.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorité, descendez, et
+remontez avec une bougie.
+
+-- Monsieur de Montcrabeau, s'écria Ernauton, si vous faites cela,
+souvenez-vous que vous m'offensez personnellement.
+
+Montcrabeau hésita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune
+homme.
+
+-- Bon! répliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de
+Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas
+l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'épée les uns contre les autres;
+ainsi éclairez. Montcrabeau, éclairez.
+
+Montcrabeau descendit, et, cinq minutes après, remonta avec une bougie
+qu'il voulut remettre à Sainte-Maline.
+
+-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-être avoir besoin
+de mes deux mains.
+
+Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour pénétrer dans la tourelle.
+
+-- Je vous prends à témoin, tous tant que vous êtes ici, dit Ernauton,
+qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et
+qu'en conséquence, -- Ernauton tira vivement son épée, et qu'en
+conséquence j'enfonce cette épée dans la poitrine du premier qui fera un
+pas en avant.
+
+Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'épée à la main, mais il
+n'avait pas encore dégainé à moitié, qu'il vit briller sur sa poitrine la
+pointe de l'épée d'Ernauton.
+
+Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de
+Carmainges eût besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline
+sentit le froid du fer, et recula en délire, comme un taureau blessé.
+
+Alors, Ernauton fit en avant un pas égal au pas de retraite que faisait
+Sainte-Maline, et l'épée se retrouva menaçante sur la poitrine de ce
+dernier.
+
+Sainte-Maline pâlit: si Ernauton s'était fendu, il le clouait à la
+muraille.
+
+Il repoussa lentement son épée au fourreau.
+
+-- Vous mériteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit
+Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout à l'heure me lie, et
+je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre.
+
+Il fit un pas en arrière pour voir si l'on obéirait.
+
+Et avec un geste suprême, qui eût fait honneur à un roi:
+
+-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je réponds de tout.
+
+On vit alors apparaître au seuil de la tourelle une femme dont la tête
+était couverte d'une coiffe, dont le visage était couvert d'un voile, et
+qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton.
+
+Alors le jeune homme remit son épée au fourreau, et comme s'il était sûr
+de n'avoir plus rien à craindre, il traversa fièrement l'antichambre
+peuplée de ses compagnons inquiets et curieux à la fois.
+
+Sainte-Maline, dont le fer avait légèrement effleuré la poitrine, avait
+reculé jusque sur le palier, tout étouffant de l'affront mérité qu'il
+venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue.
+
+Il comprit que tout se réunissait contre lui, rieurs et hommes sérieux, si
+les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'état où elles étaient;
+cette conviction le poussa à une dernière extrémité.
+
+Il tira sa dague au moment où Carmainges passait devant lui.
+
+Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire
+ce qu'il fit? voilà ce qu'il serait impossible d'éclaircir sans avoir lu
+dans la ténébreuse pensée de cet homme, où lui-même peut-être ne pouvait
+lire dans ses moments de colère.
+
+Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de
+son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe
+de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque.
+
+Le masque tomba à terre.
+
+Le mouvement de Sainte-Maline avait été si prompt, que, dans l'ombre, nul
+n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer.
+
+La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col,
+elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne
+l'avait pas blessée.
+
+Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquiétait de ce cri poussé
+par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre,
+de sorte qu'à la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage
+de la jeune femme, que rien ne protégeait.
+
+-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame
+de la litière: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne.
+
+Ernauton s'arrêtait et avait déjà tiré à moitié du fourreau son épée,
+qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entraîna par
+les degrés en lui disant tout bas:
+
+-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges.
+
+-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en
+s'éloignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lâcheté avec les
+autres.
+
+-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre côté; je
+tiens le mien; nous les réglerons tous deux un jour.
+
+Carmainges entendit, mais ne se retourna même point, il était tout entier
+à la duchesse.
+
+Arrivé au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus à son passage; ceux
+des quarante-cinq qui n'avaient pas monté l'escalier blâmaient sans doute
+tout bas la violence de leurs camarades.
+
+Ernauton conduisit la duchesse à sa litière gardée par deux serviteurs.
+
+Arrivée là et se sentant en sûreté, la duchesse serra la main de
+Carmainges et lui dit:
+
+-- Monsieur Ernauton, après ce qui vient de se passer, après l'insulte
+dont, malgré votre courage, vous n'avez pu me défendre, et qui ne
+manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici;
+cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison à vendre ou à
+louer en totalité; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes
+nouvelles.
+
+-- Dois-je prendre congé de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en
+signe d'obéissance aux ordres qui venaient de lui être donnés, et qui
+étaient trop flatteurs à son amour-propre pour qu'il les discutât.
+
+-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litière
+jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce misérable, qui m'a reconnue
+pour la dame de la litière, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je
+suis, ne marche derrière nous et ne découvre ainsi ma demeure.
+
+Ernauton obéit, mais personne ne les espionna.
+
+Arrivée au pont Neuf, qui alors méritait ce nom, puisqu'il y avait à peine
+sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jeté sur la Seine, arrivée au
+pont Neuf, la duchesse tendit la main aux lèvres d'Ernauton en lui disant:
+
+-- Allez, maintenant, monsieur.
+
+-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame?
+
+-- Cela dépend de la hâte que vous mettrez à faire ma commission, et cette
+hâte me sera une preuve du plus ou du moins de désir que vous aurez de me
+revoir.
+
+-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en à moi.
+
+-- C'est bien, allez, mon chevalier.
+
+Et la duchesse donna une seconde fois sa main à baiser à Ernauton, puis
+s'éloigna.
+
+-- C'est étrange, en vérité, dit le jeune homme revenant sur ses pas,
+cette femme a du goût pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquiète
+pas le moins du monde si je puis ou non être tué par ce coupe-jarret de
+Sainte-Maline.
+
+Et un léger mouvement d'épaules prouva que le jeune homme estimait cette
+insouciance à sa valeur.
+
+Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour
+son amour-propre:
+
+-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle était bien troublée, la
+pauvre femme, et que la crainte d'être compromise est, chez les princesses
+surtout, le plus fort de tous les sentiments.
+
+Car, ajoutait-il en souriant à lui-même, elle est princesse.
+
+Et comme ce dernier sentiment était le plus flatteur pour lui, ce fut ce
+dernier sentiment qui l'emporta.
+
+Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte
+qui lui avait été faite; il retourna donc droit à l'hôtellerie, pour ne
+laisser à personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que
+pourrait avoir cette affaire.
+
+Il était naturellement décidé à enfreindre toutes les consignes et tous
+les serments possibles, et à en finir avec Sainte-Maline au premier mot
+qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire.
+
+L'amour et l'amour-propre blessés du même coup lui donnaient une rage de
+bravoure qui lui eût certainement, dans l'état d'exaltation où il était,
+permis de lutter avec dix hommes.
+
+Cette résolution étincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de
+l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_.
+
+Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxiété, se tenait toute
+tremblante sur le seuil.
+
+A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait
+abondamment pleuré, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle
+lui demanda pardon, malgré tous les efforts de son mari, qui prétendait
+que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon à demander.
+
+La bonne hôtelière n'était point assez désagréable pour que Carmainges,
+eût-il à se plaindre d'elle, lui tînt obstinément rancune; il assura donc
+dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que
+son vin seul était coupable.
+
+Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tête
+il remercia Ernauton.
+
+Pendant que ces choses se passaient à la porte, tout le monde était à
+table, et l'on causait chaleureusement de l'événement qui faisait sans
+contredit le point culminant de la soirée.
+
+Beaucoup donnaient tort à Sainte-Maline avec cette franchise qui est le
+principal caractère des Gascons lorsqu'ils causent entre eux.
+
+Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil froncé de leur compagnon et sa
+lèvre crispée par une réflexion profonde.
+
+Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de
+maître Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voilà tout.
+
+-- Quant à moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de
+Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appelé un instant
+Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait à cette heure couché
+sous cette table au lieu d'être assis devant.
+
+Sainte-Maline leva la tête et regarda Hector de Biran.
+
+-- Je dis ce que je dis, répondit celui-ci, et tenez, voilà là-bas sur le
+seuil de la porte quelqu'un qui paraît être de mon avis.
+
+Tous les regards se tournèrent vers l'endroit indiqué par le jeune
+gentilhomme, et l'on aperçut Carmainges, pâle et debout dans le cadre
+formé par la porte.
+
+A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui
+courir par tout le corps.
+
+Ernauton descendit du seuil, comme eût fait la statue du commandeur de son
+piédestal, et marcha droit à Sainte-Maline, sans provocation réelle, mais
+avec une fermeté qui fit battre plus d'un coeur.
+
+A cette vue, de toutes parts on cria à M. de Carmainges:
+
+-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce côté, Carmainges, il y a une place
+près de moi.
+
+-- Merci, répondit le jeune homme, c'est près de M. de Sainte-Maline que
+je veux m'asseoir.
+
+Sainte-Maline se leva; tous les yeux étaient fixés sur lui.
+
+Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea
+complètement d'expression.
+
+-- Je vais vous faire la place que vous désirez, monsieur, dit-il sans
+colère, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien
+franches et bien sincères, pour ma stupide agression de tout à l'heure;
+j'étais ivre, vous l'avez dit vous-même; pardonnez-moi.
+
+[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glacée. -- PAGE 148.]
+
+Cette déclaration, faite au milieu du silence général, ne satisfit point
+Ernauton, quoiqu'il fût évident que pas une syllabe n'en avait été perdue
+pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxiété de quelle
+façon se terminerait cette scène.
+
+Mais aux dernières paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses
+compagnons montrèrent à Ernauton qu'il devait paraître satisfait, et qu'il
+était pleinement vengé.
+
+Son bon sens le força donc à se taire.
+
+En même temps, un regard jeté sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait
+se défier de lui plus que jamais.
+
+-- Ce misérable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il
+cède en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le
+satisfait davantage.
+
+Le verre de Sainte-Maline était plein; il remplit celui d'Ernauton.
+
+-- Allons, allons! la paix, la paix! crièrent toutes les voix: à la
+réconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline!
+
+Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et
+se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les lèvres pour qu'on
+ne pût soupçonner le sens des paroles qu'il lui adressait:
+
+-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voilà la seconde fois que vous
+m'insultez sans m'en faire réparation; prenez garde: à la troisième
+offense, je vous tuerai comme un chien.
+
+-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, répondit Sainte-Maline,
+car, foi de gentilhomme, à votre place, j'en ferais autant que vous.
+
+Et les deux ennemis mortels choquèrent leurs verres, comme eussent pu
+faire les deux meilleurs amis.
+
+
+
+
+LXI
+
+CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTÉRIEUSE
+
+
+Tandis que l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_, séjour apparent de la
+concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes,
+filtrer, à travers les fentes de ses volets, la lumière des bougies et la
+joie des convives, un mouvement inaccoutumé avait lieu dans cette maison
+mystérieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'extérieurement dans les
+pages de ce récit.
+
+Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre à l'autre,
+portant ça et là des objets empaquetés qu'il enfermait dans une caisse de
+voyage.
+
+Ces premiers préparatifs terminés, il chargea un pistolet et fit jouer
+dans sa gaîne de velours un large poignard; puis il le suspendit, à l'aide
+d'un anneau, à la chaîne qui lui servait de ceinture, à laquelle il
+attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de
+prières relié en chagrin noir.
+
+Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas léger comme celui d'une ombre
+effleurait le plancher du premier étage et glissait le long de l'escalier.
+
+Tout à coup une femme pâle et pareille à un fantôme, sous les plis de son
+voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste
+comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre.
+
+-- Remy, dit cette voix, êtes-vous prêt?
+
+-- Oui, madame, et je n'attends plus, à cette heure, que votre cassette
+pour la joindre à la mienne.
+
+-- Croyez-vous donc que ces boîtes seront facilement chargées sur nos
+chevaux?
+
+-- J'en réponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquiète le moins du
+monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point là-
+bas tout ce qu'il me faut?
+
+-- Non, Remy, non, sous aucun prétexte je ne veux que vous manquiez du
+nécessaire en route; et puis, une fois là-bas, le pauvre vieillard étant
+malade, tous les domestiques seront occupés autour de lui. O Remy! j'ai
+hâte de rejoindre mon père; j'ai de tristes pressentiments, et il me
+semble que depuis un siècle je ne l'ai pas vu.
+
+-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitté il y a trois mois, et
+il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les
+autres.
+
+-- Remy, vous qui êtes si bon médecin, ne m'avez-vous pas avoué vous-même,
+en le quittant la dernière fois, que mon père n'avait plus longtemps à
+vivre?
+
+-- Oui, sans doute, mais c'était une crainte exprimée et non une
+prédiction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils
+vivent, c'est étrange à dire, par l'habitude de vivre; il y a même plus:
+parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos
+demain.
+
+-- Hélas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui,
+demain est mort.
+
+Remy ne répondit pas, car aucune réponse rassurante ne pouvait réellement
+sortir de sa bouche, et un silence lugubre succéda pendant quelques
+minutes au dialogue que nous venons de rapporter.
+
+Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive.
+
+-- Pour quelle heure avez-vous demandé les chevaux, Remy? reprit enfin la
+dame mystérieuse.
+
+-- Pour deux heures après minuit.
+
+-- Une heure vient de sonner.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Personne ne guette au dehors, Remy?
+
+-- Personne.
+
+-- Pas même ce malheureux jeune homme?
+
+-- Pas même lui!
+
+Remy soupira.
+
+-- Vous me dites cela d'une façon étrange, Remy.
+
+-- C'est que celui-là aussi a pris une résolution.
+
+-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant.
+
+-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer à nous voir.
+
+-- Et où va-t-il?
+
+-- Où nous allons tous: au repos.
+
+-- Dieu le lui donne éternel, répondit la dame d'une voix grave et froide
+comme un glas de mort, et cependant....
+
+Elle s'arrêta.
+
+-- Cependant? reprit Remy.
+
+-- N'avait-il rien à faire en ce monde.
+
+-- Il avait à aimer si on l'eût aimé.
+
+-- Un homme de son nom, de son rang et de son âge devrait compter sur
+l'avenir.
+
+-- Y comptez-vous, vous, madame, qui êtes d'un âge, d'un rang et d'un nom
+qui n'ont rien à envier au sien?
+
+Les yeux de la dame lancèrent une sinistre lueur.
+
+-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc....
+
+Elle prêta l'oreille.
+
+-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends?
+
+-- Oui, ce me semble.
+
+-- Serait-ce déjà notre conducteur?
+
+-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devancé le rendez-vous de
+près d'une heure.
+
+-- On s'arrête à la porte, Remy.
+
+-- En effet.
+
+Remy descendit précipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment où
+trois coups, rapidement heurtés, se faisaient entendre.
+
+-- Qui va là? demanda Remy.
+
+-- Moi, répondit une voix cassée et tremblante, moi, Grandchamp, le valet
+de chambre du baron.
+
+-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous à Paris! Attendez que je vous
+ouvre; mais parlez bas.
+
+Et il ouvrit la porte.
+
+-- D'où venez-vous donc? demanda Remy à voix basse.
+
+-- De Méridor.
+
+-- De Méridor?
+
+-- Oui, cher monsieur Remy. Hélas!
+
+-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu!
+
+-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce
+nos chevaux?
+
+-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux.
+
+Puis, revenant au vieillard:
+
+-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp?
+
+-- Nous ne devinez pas? répondit le serviteur.
+
+-- Hélas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette
+nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame!
+
+[Illustration: Guillaume de Nassau.]
+
+-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble?
+
+-- Oui, madame, oui.
+
+-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix.
+
+-- En effet, madame... Comment la ménager, Grandchamp? la voilà.
+
+La dame, qui était descendue du premier au rez-de-chaussée, comme elle
+était descendue déjà du second au premier, apparut à l'extrémité du
+corridor.
+
+-- Qui est là? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp.
+
+-- Oui madame, c'est moi, répondit humblement et tristement le vieillard
+en découvrant sa tête blanchie.
+
+-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point
+trompée, mon père est mort!
+
+-- En effet, madame, répondit Grandchamp oubliant toutes les
+recommandations de Remy, en effet, Méridor n'a plus de maître.
+
+Pâle, glacée, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans
+fléchir.
+
+Remy, la voyant si résignée et si sombre, alla à elle, et lui prit
+doucement la main.
+
+-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami.
+
+-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a été frappé,
+il y a huit jours, d'une troisième attaque d'apoplexie. Il a pu une
+dernière fois balbutier votre nom, puis, il a cessé de parler et dans la
+nuit il est mort.
+
+Diane fit au vieux serviteur un geste de remercîment; puis, sans ajouter
+un mot, elle remonta dans sa chambre.
+
+-- Enfin la voilà libre, murmura Remy, plus sombre et plus pâle qu'elle.
+Venez, Grandchamp, venez.
+
+La chambre de la dame était située au premier étage, derrière un cabinet
+qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-même ne tirait son
+jour que d'une petite fenêtre percée sur une cour.
+
+L'ameublement de cette pièce était sombre, mais riche; les tentures, en
+tapisseries d'Arras, les plus belles de l'époque, représentaient les
+divers sujets de la Passion.
+
+Un prie-Dieu en chêne sculpté, une stalle de la même matière et du même
+travail, un lit à colonnes torses, avec des tapisseries pareilles à celles
+des murs, enfin un tapis de Bruges, voilà tout ce qui ornait la chambre.
+
+Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni
+remplaçaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un
+portrait d'homme placé dans un pan coupé de la chambre et sur lequel
+donnait le jour de la fenêtre, évidemment percée pour l'éclairer.
+
+Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur
+gonflé, mais des yeux arides.
+
+Elle attacha sur cette figure inanimée un long et indicible regard
+d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui répondre.
+
+Noble image, en effet, et l'épithète semblait faite pour elle.
+
+Le peintre avait représenté un jeune homme de vingt-huit à trente ans,
+couché à moitié nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient
+encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait
+mutilée, et cependant elle tenait encore un tronçon d'épée.
+
+Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la pâleur et la
+souffrance donnaient à cette physionomie un caractère divin que le visage
+de l'homme ne commence à prendre qu'au moment où il quitte la vie pour
+l'éternité.
+
+Pour toute légende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en
+lettres rouges comme du sang:
+
+ _Aut Cesar aut nihil._
+
+La dame étendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme
+elle eût fait à un dieu:
+
+« Je t'avais supplié d'attendre, quoique ton âme irritée dût être altérée
+de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout, ô mon amour, tu as
+vu que je n'ai supporté la vie que pour ne pas devenir parricide; toi
+mort, j'eusse dû mourir; mais, en mourant, je tuais mon père.
+
+Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu,
+j'avais juré de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors
+je chargeais d'un crime la tête blanchie du vénérable vieillard qui
+m'appelait son innocente enfant.
+
+Tu as attendu, merci, bien-aimé, tu as attendu, et maintenant je suis
+libre; le dernier lien qui m'enchaînait à la terre vient d'être brisé par
+le Seigneur, au Seigneur grâces soient rendues. Je suis tout à toi: plus
+de voiles, plus d'embûches, je puis agir au grand jour, car, maintenant,
+je ne laisserai plus personne après moi sur la terre, j'ai le droit de la
+quitter. »
+
+Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du
+cadre.
+
+« Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en
+pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desséchés, ces yeux que tu
+aimais tant.
+
+Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me répondras enfin, chère
+ombre à qui j'ai tant parlé sans jamais obtenir de réponse. »
+
+A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle eût fini de
+converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chêne.
+
+-- Pauvre père! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui
+semblait n'appartenir à aucune créature humaine.
+
+Puis elle s'abîma dans une rêverie sombre qui lui fit oublier, en
+apparence, le malheur présent et les malheurs passés.
+
+Tout à coup elle se dressa, la main appuyée au bras du fauteuil.
+
+-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy!
+
+Le fidèle serviteur écoutait sans doute à la porte, car il apparut
+aussitôt.
+
+-- Me voici, madame, répondit-il.
+
+-- Mon digne ami, mon frère, dit Diane, vous la seule créature qui me
+connaisse en ce monde, dites-moi adieu.
+
+-- Pourquoi cela, madame?
+
+-- Parce que l'heure est venue de nous séparer, Remy.
+
+-- Nous séparer! s'écria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir
+sa compagne. Que dites-vous, madame?
+
+-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant
+qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais
+qu'à l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de
+loin. Maintenant que je touche à l'exécution, maintenant que l'obstacle a
+disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entraîner à ma suite,
+dans le chemin du crime, une âme généreuse et sans tache: ainsi, vous me
+quitterez, mon ami. Toute cette vie passée dans les larmes me comptera
+comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera
+aussi à vous, je l'espère; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez
+jamais de mal, vous serez deux fois sûr du ciel.
+
+Remy avait écouté les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et
+presque hautain.
+
+-- Madame, répondit-il, croyez-vous donc parler à un vieillard trembleur
+et usé par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-à-dire
+toute la sève de la jeunesse qui paraît tarie en moi. Cadavre arraché de
+la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action
+terrible, c'est pour jouer un rôle actif dans l'oeuvre de la Providence.
+Ne séparez donc jamais ma pensée de la vôtre, madame, puisque ces deux
+pensées sinistres ont si longtemps habité sous le même toit: où vous irez,
+j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgré
+mes prières, vous persistez dans cette résolution de me chasser....
+
+-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit là,
+Remy?
+
+-- Si vous persistez dans cette résolution, continua le jeune homme, comme
+si elle n'avait point parlé, je sais ce que j'ai à faire, moi, et toutes
+nos études devenues inutiles aboutiront pour moi à deux coups de poignard:
+l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre
+dans le mien.
+
+-- Remy, Remy! s'écria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en
+étendant impérativement sa main au-dessus de sa tête, Remy, ne dites pas
+cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est à
+moi, je l'ai payée assez cher pour la lui prendre moi-même quand le moment
+où il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arrivé, Remy, et ce
+n'est point un rêve, je vous le jure, le jour où j'allai m'agenouiller
+devant le corps déjà froid de celui-ci....
+
+Et elle montra le portrait.
+
+-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes lèvres des lèvres de cette blessure
+que vous voyez ouverte, et ces lèvres tremblèrent et me dirent:
+
+-- Venge-moi, Diane, venge-moi!
+
+-- Madame!
+
+-- Remy, je te le répète, ce n'était pas une illusion, ce n'était pas un
+bourdonnement de mon délire: la blessure a parlé, elle a parlé, te dis-je,
+et je l'entends encore murmurer:
+
+« Venge-moi, Diane, venge-moi. »
+
+Le serviteur baissa la tête.
+
+-- C'est donc à moi et non pas à vous la vengeance, continua Diane;
+d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi.
+
+-- Je dois vous obéir, madame, répondit Remy, car j'étais aussi mort que
+lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre était
+jonchée? vous. Qui m'a guéri de mes blessures? vous. Qui m'a caché? vous,
+vous, c'est-à-dire la moitié de l'âme de celui pour lequel j'étais mort si
+joyeusement; ordonnez donc, j'obéirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que
+je vous quitte.
+
+-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus
+nous séparer.
+
+Remy montra le portrait.
+
+-- Maintenant, madame, dit-il avec énergie, il a été tué par trahison;
+c'est par trahison qu'il doit être vengé. Ah! vous ne savez pas une chose,
+vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que,
+cette nuit, j'ai trouvé le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des
+Médicis, ce poison de René, le Florentin.
+
+-- Oh! dis-tu vrai?
+
+-- Venez voir, madame, venez voir.
+
+-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir
+revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu
+veux me conduire?
+
+-- Le pauvre vieillard a fait à cheval soixante lieues, madame; il est
+brisé de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit.
+
+-- Venez.
+
+Diane suivit Remy.
+
+
+
+
+LXII
+
+LE LABORATOIRE
+
+
+Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un
+ressort caché sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui
+glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur.
+
+Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide
+et étroit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing à Diane, qui
+s'y appuya et descendit après lui.
+
+Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette échelle,
+conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout
+meuble renfermait un fourneau avec son être immense, une table carrée,
+deux chaises de jonc, quantité de fioles et de boîtes de fer.
+
+Et pour tous habitants, une chèvre sans bêlements et des oiseaux sans
+voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des
+animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux-
+mêmes.
+
+Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fumée
+épaisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engagé dans la
+muraille.
+
+Un alambic posé sur l'âtre laissait filtrer lentement, et goutte à goutte,
+une liqueur jaune comme l'or.
+
+Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, épais de deux doigts,
+mais en même temps de la plus parfaite transparence, et qui était fermée
+par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle.
+
+Diane descendit et s'arrêta au milieu de tous ces objets à l'existence et
+aux formes étranges sans étonnement et sans terreur; on eût dit que les
+impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence
+sur cette femme, qui vivait déjà hors de la vie.
+
+Remy lui fit signe de s'arrêter au pied de l'escalier; elle s'arrêta où
+lui disait Remy.
+
+Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les
+objets que nous venons de détailler et qui, jusque-là, dormaient ou
+s'agitaient dans l'ombre.
+
+Puis il s'approcha d'un puits creusé dans le caveau touchant aux parois
+d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un
+seau à une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau,
+qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre
+un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glacée et
+pure comme le cristal.
+
+-- Approchez, madame, dit Remy.
+
+Diane approcha.
+
+Dans cette énorme quantité d'eau, il laissa tomber une seule goutte du
+liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entière de l'eau se
+teignit à l'instant même d'une couleur jaune; puis cette couleur
+s'évapora, et l'eau, au bout de dix minutes, était devenue transparente
+comme auparavant.
+
+La fixité des yeux de Diane donnait seule une idée de l'attention profonde
+qu'elle donnait à cette opération.
+
+Remy la regarda.
+
+-- Eh bien? demanda celle-ci.
+
+-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur
+ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; pétrissez avec cette
+eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguière où l'on puisera pour
+se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le
+vit naguère à la cour du roi Charles IX, la fleur étouffer par son parfum,
+le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction
+dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la mèche
+d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en imprégnera jusqu'à un pouce à
+peu près, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort,
+pour brûler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre
+bougie.
+
+-- Vous êtes sûr de ce que vous dites là, Remy? demanda Diane.
+
+-- Toutes ces expériences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui
+ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau
+pareille à cette eau. Voyez cette chèvre qui a brouté de l'herbe arrosée
+de cette même eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la
+rendre maintenant à la liberté, à la lumière, à la nature, sa vie est
+condamnée, à moins que cette nature à laquelle nous la rendrons ne révèle
+à son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux
+devinent, et que les hommes ignorent.
+
+-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane.
+
+-- Oui, madame, car tout le liquide est précipité, à cette heure; mais
+attendez.
+
+Remy la sépara de l'alambic avec des précautions infinies; puis, aussitôt,
+il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit à la surface de son
+orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il présenta le
+flacon à sa compagne.
+
+Diane le prit sans émotion aucune, le souleva à la hauteur de la lampe,
+et, après avoir regardé quelque temps la liqueur épaisse qu'il contenait:
+
+-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet,
+des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguière. La liqueur tient-elle
+dans le métal?
+
+-- Elle le ronge.
+
+-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-être.
+
+-- Je ne crois pas; voyez l'épaisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons
+l'enfermer ou plutôt l'emboîter dans une enveloppe d'or.
+
+-- Alors, Remy, reprit la dame, vous êtes content, n'est-ce pas?
+
+Et quelque chose comme un pâle sourire effleura les lèvres de la dame, et
+leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets
+engourdis.
+
+-- Plus que je ne fus jamais, madame, répondit celui-ci; punir les
+méchants, c'est jouir de la sainte prérogative de Dieu.
+
+-- Écoutez, Remy, écoutez!
+
+Et la dame prêta l'oreille.
+
+-- Vous avez entendu quelque bruit?
+
+-- Le piétinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux
+sont arrivés.
+
+-- C'est probable, madame, car il est à peu près l'heure à laquelle ils
+devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Ne sont-ils plus inutiles?
+
+-- Au lieu d'aller à Méridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les
+chevaux.
+
+-- Ah! je comprends.
+
+Et les yeux du serviteur, à leur tour, laissèrent échapper un éclair de
+joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane.
+
+-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire?
+
+-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera à
+Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement
+vous rendrez la liberté à tous ces pauvres animaux innocents que nous
+avons fait souffrir par nécessité. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut-
+être à leur salut.
+
+-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics?
+
+-- Puisqu'ils étaient ici quand nous avons acheté la maison, qu'importé
+que d'autres les y trouvent après nous?
+
+-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences?
+
+-- Au feu, Remy, au feu!
+
+-- Éloignez-vous alors.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, du moins mettez ce masque de verre.
+
+Et Remy présenta à Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage.
+
+Alors, appuyant lui-même sur sa bouche et sur son nez un large tampon de
+laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis,
+quand le feu fut bien embrasé, il y versa les poudres qui éclatèrent en
+pétillements joyeux, les unes lançant des feux verts, les autres se
+volatilisant en étincelles pâles comme le soufre; et les essences, qui, au
+lieu d'éteindre la flamme, montèrent comme des serpents de feu dans le
+conduit, avec des grondements pareils à ceux d'un tonnerre lointain.
+
+Enfin, quand tout fut consumé:
+
+-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, découvre
+le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habité;
+aujourd'hui, on brûle encore les sorciers, mais on respecte les
+alchimistes.
+
+-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brûlerait, Remy, ce serait
+justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu
+qu'au jour où je monterai sur le bûcher, j'aie accompli ma tâche, je ne
+répugne pas plus à ce genre de mort qu'à un autre: la plupart des anciens
+martyrs sont morts ainsi.
+
+Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa
+maîtresse, il l'empaqueta soigneusement.
+
+En ce moment on heurta à la porte de la rue.
+
+-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et
+répondez, tandis que je vais fermer la trappe.
+
+La dame obéit.
+
+Une même pensée vivait tellement dans ces deux corps, qu'il eût été
+difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination.
+
+Remy remonta derrière elle, et poussa le ressort.
+
+Le caveau se referma.
+
+Diane trouva Grandchamp à la porte; éveillé par le bruit, il était venu
+ouvrir.
+
+Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain départ de
+sa maîtresse, que lui apprit ce départ sans lui dire où elle allait.
+
+-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir
+un pèlerinage, voté depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage à
+personne, et vous ne révélerez mon nom à qui que ce soit.
+
+-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra
+cependant?
+
+-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand
+ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, à propos,
+Grandchamp, cette maison nous devient inutile.
+
+Diane tira d'une armoire une liasse de papiers.
+
+-- Voici les titres qui constatent la propriété: vous louerez ou vendrez
+cette maison. Si d'ici à un mois, vous n'avez trouvé ni locataire, ni
+acquéreur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez à
+Méridor.
+
+-- Et si je trouve acquéreur, madame, combien la vendrai-je?
+
+-- Ce que vous voudrez.
+
+-- Alors je rapporterai l'argent à Méridor?
+
+-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp.
+
+-- Quoi! madame, une pareille somme?
+
+-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services,
+Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi à
+payer celles de mon père?
+
+-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire.
+
+-- Il a raison, dit Remy.
+
+-- Trouvez un moyen, dit Diane.
+
+-- Rien de plus simple. Cette maison a été achetée en mon nom; je la
+revends à Grandchamp, qui, de cette façon, pourra la revendre lui-même à
+qui il voudra.
+
+-- Faites.
+
+Remy prit une plume et écrivit sa donation au bas du contrat de vente.
+
+-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau à Grandchamp, qui se
+sentait tout ému de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp;
+faites avancer les chevaux tandis que je termine les préparatifs.
+
+Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du
+portrait, le roula, l'enveloppa dans une étoffe de soie et plaça le
+rouleau dans la caisse de voyage.
+
+Ce cadre, demeuré vide et béant, semblait raconter plus éloquemment
+qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues.
+
+Le reste de la chambre, une fois ce portrait enlevé, n'avait plus de
+signification et devenait une chambre ordinaire.
+
+Quand Remy eut lié les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier
+coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y était arrêté, excepté
+le guide; puis aidant sa pâle maîtresse à monter à cheval:
+
+-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la
+dernière où nous aurons demeuré si longtemps.
+
+-- L'avant-dernière, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone.
+
+-- Quelle sera donc l'autre?
+
+-- Le tombeau, Remy.
+
+
+
+
+LXIII
+
+CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANÇOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET
+DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE
+
+
+Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi
+au Louvre, Henri de Navarre à Cahors, Chicot sur la grande route, et la
+dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur
+le duc d'Anjou, tout récemment nommé duc de Brabant, et au secours duquel
+nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de
+Joyeuse.
+
+A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix
+françaises et le drapeau de France flottaient sur un camp français aux
+rives de l'Escaut.
+
+C'était la nuit: des feux disposés en un cercle immense bordaient le
+fleuve si large devant Anvers, et se reflétaient dans ses eaux profondes.
+
+La solitude habituelle des polders à la sombre verdure était troublée par
+le hennissement des chevaux français.
+
+Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu
+des bivouacs, le mousquet des sentinelles françaises, éclair fugitif et
+lointain que la largeur du fleuve jeté entre cette armée et la ville
+rendait aussi inoffensif que ces éclairs de chaleur qui brillent à
+l'horizon par un beau soir d'été.
+
+Cette armée était celle du duc d'Anjou.
+
+Ce qu'elle était venue faire là, il faut bien que nous le racontions à nos
+lecteurs. Ce ne sera peut-être pas bien amusant, mais ils nous
+pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans
+prévenir!
+
+Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps à feuilleter la
+_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent déjà M. le duc
+d'Anjou, ce prince jaloux, égoïste, ambitieux et impatient, qui, né si
+près du trône dont chaque événement semblait le rapprocher, n'avait jamais
+pu attendre avec résignation que la mort lui fît un chemin libre.
+
+Ainsi l'avait-on vu d'abord désirer le trône de Navarre sous Charles IX,
+puis celui de Charles IX lui-même, enfin celui de France occupé par son
+frère, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait porté deux couronnes, à la
+jalousie de son frère qui n'avait jamais pu en attraper une.
+
+Un instant alors il avait tourné les yeux vers l'Angleterre, gouvernée par
+une femme, et pour avoir le trône, il avait demandé à épouser la femme,
+quoique cette femme s'appelât Élisabeth et eût vingt ans de plus que lui.
+
+Sur ce point, la destinée avait commencé de lui sourire, si toutefois
+c'eût été un sourire de la fortune, que d'épouser l'altière fille de Henri
+VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses désirs hâtifs, n'avait pu réussir
+même à défendre sa liberté; qui avait vu tuer, fait tuer peut-être, ses
+favoris La Mole et Coconnas, et sacrifié lâchement Bussy, le plus brave de
+ses gentilshommes: le tout sans profit pour son élévation et avec grand
+dommage pour sa gloire, ce répudié de la fortune se voyait tout à la fois
+accablé des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-là à tout
+regard mortel, et porté par tout un peuple à la première dignité que ce
+peuple pouvait conférer.
+
+Les Flandres lui offraient une couronne, et Élisabeth lui avait donné son
+anneau.
+
+Nous n'avons pas la prétention d'être historien; si nous le devenons
+parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou,
+mieux encore, quand le roman monte à la hauteur de l'histoire; c'est alors
+que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princière du duc
+d'Anjou, laquelle ayant constamment côtoyé l'illustre chemin des royautés,
+est pleine de ces événements, tantôt sombres, tantôt éclatants, qu'on ne
+remarque d'habitude que dans les existences royales.
+
+Traçons donc en quelques mots l'histoire de cette existence.
+
+Il avait vu son frère Henri III embarrassé dans sa querelle avec les
+Guises et il s'était allié aux Guises; mais bientôt il s'était aperçu que
+ceux-ci n'avaient d'autre but réel que celui de se substituer aux Valois
+sur le trône de France.
+
+Il s'était alors séparé des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'était pas
+sans quelque danger que cette séparation avait eu lieu, et Salcède, roué
+en Grève, avait prouvé l'importance que la susceptibilité de MM. de
+Lorraine attachait à l'amitié de M. d'Anjou.
+
+En outre, depuis longtemps déjà, Henri III avait ouvert les yeux, et un an
+avant l'époque où cette histoire commence, le duc d'Alençon, exilé ou à
+peu près, s'était retiré à Amboise.
+
+C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigués de la
+domination espagnole, décimés par le proconsulat du duc d'Albe, trompés
+par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profité de cette paix
+pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appelé à eux
+Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur général
+du Brabant.
+
+Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans
+l'histoire et qui ne fera qu'apparaître chez nous.
+
+Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante à cinquante et
+un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de
+Stolberg, cousin de ce René de Nassau tué au siège de Saint-Dizier, ayant
+hérité de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore,
+nourri dans les principes les plus sévères de la réforme, il avait,
+disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesuré la grandeur de
+sa mission.
+
+Cette mission, qu'il croyait avoir reçue du ciel, à laquelle il fut fidèle
+toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la
+république de Hollande, qu'il fonda en effet.
+
+Jeune, il avait été appelé par Charles-Quint à sa cour. Charles-Quint se
+connaissait en hommes; il avait jugé Guillaume, et souvent le vieil
+empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait
+jamais porté une main impériale, avait consulté l'enfant sur les matières
+les plus délicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme
+avait vingt-quatre ans à peine, quand Charles-Quint lui confia, en
+l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de
+l'armée de Flandre. Guillaume s'était alors montré digne de cette haute
+estime; il avait tenu en échec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus
+grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifié
+Philippeville et Charlemont; le jour où Charles-Quint abdiqua, ce fut sur
+Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trône, et
+ce fut lui qu'il chargea de porter à Ferdinand la couronne impériale, que
+Charles-Quint venait de résigner volontairement.
+
+Alors était venu Philippe II, et, malgré la recommandation de Charles-
+Quint à son fils, de regarder Guillaume comme un frère, celui-ci avait
+bientôt senti que Philippe II était un de ces princes qui ne veulent pas
+avoir de famille. Alors s'était affermie en sa pensée cette grande idée de
+l'affranchissement de la Hollande et de l'émancipation des Flandres, qu'il
+eût peut-être éternellement enfermée en son esprit, si le vieil empereur,
+son ami et son père, n'eût point eu cette étrange idée de substituer la
+robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de
+Guillaume, demandèrent le renvoi des troupes étrangères; alors commença
+cette lutte acharnée de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui
+échapper; alors passèrent sur ce malheureux peuple, toujours froissé entre
+la France et l'Empire, la vice-royauté de Marguerite d'Autriche et le
+proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte à la fois
+politique et religieuse, dont la protestation de l'hôtel de Culembourg,
+qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le
+prétexte; alors s'avança cette procession de quatre cents gentilshommes
+vêtus avec la plus grande simplicité, défilant deux à deux et venant
+apporter au pied du trône de la vice-gouvernante l'expression du désir
+général, résumé dans cette protestation; alors, et à la vue de ces gens si
+graves et si simplement vêtus, échappa à Barlaimont, un des conseillers de
+la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, relevé par les gentilshommes flamands
+et accepté par eux, désigna dès lors, dans les Pays-Bas, le parti
+patriote, qui, jusque-là, était sans appellation.
+
+Ce fut à partir de ce moment que Guillaume commença de jouer le rôle qui
+fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde.
+Constamment battu dans cette lutte contre l'écrasante puissance de
+Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort après ses
+défaites, toujours levant une nouvelle armée, qui remplace l'armée
+disparue, mise en fuite ou anéantie, il reparaît plus fort qu'avant sa
+défaite, et toujours salué comme un libérateur.
+
+C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de défaites
+physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit à Mons la
+nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy.
+
+C'était une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas;
+la Hollande et cette portion des Flandres qui était calviniste perdaient
+par cette blessure le plus brave sang de ses alliés naturels, les
+huguenots de France.
+
+Guillaume répondit à cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il
+avait l'habitude de le faire; de Mons où il était, il recula jusqu'au
+Rhin; il attendit les événements.
+
+Les événements font rarement faute aux nobles causes.
+
+Une nouvelle à laquelle il était impossible de s'attendre, se répandit
+tout à coup.
+
+Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre,
+quelques gueux de mer, poussés par le vent contraire dans le port de
+Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute
+mer, se laissèrent aller à la dérive, et, poussés par le désespoir, ils
+prirent la ville qui avait déjà préparé ses potences pour les pendre.
+
+La ville prise, ils chassèrent les garnisons espagnoles des environs, et
+ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier
+le succès qu'ils devaient au hasard, ils appelèrent le prince d'Orange;
+Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en
+compromettant toute la Hollande, rendre à tout jamais impossible une
+réconciliation avec l'Espagne.
+
+Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte
+catholique, comme le culte protestant était proscrit en France.
+
+A ce manifeste, la guerre recommença: le duc d'Albe envoya contre les
+révoltés son propre fils, Frédéric de Tolède, qui leur prit Zutphen,
+Narden et Harlem, mais cet échec, loin d'abattre les Hollandais, sembla
+leur avoir donné une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes,
+depuis le Zuyderzée jusqu'à l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant,
+rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de
+Requesens, l'un des vainqueurs de Lépante.
+
+Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle série de malheurs: Ludovic et
+Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent
+surpris par un des lieutenants de don Louis, près de Nimègue, défaits et
+tués; les Espagnols pénétrèrent en Hollande, mirent le siège devant Leyde
+et pillèrent Anvers.
+
+Tout était désespéré, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la
+république naissante. Requesens mourut à Bruxelles.
+
+Ce fut alors que toutes les provinces, réunies par un seul intérêt,
+dressèrent d'un commun accord et signèrent, le 8 novembre 1576, c'est-à-
+dire quatre jours après le sac d'Anvers, le traité connu sous le nom de
+paix de Gand, par lequel elles s'engageaient à s'entr'aider à délivrer le
+pays de la servitude des Espagnols _et des autres étrangers_.
+
+Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins
+de deux mois, Namur et Charlemont furent pris.
+
+Les Flamands répondirent à ces deux échecs en nommant le prince d'Orange
+gouverneur général du Brabant.
+
+Don Juan mourut à son tour. Décidément Dieu se prononçait en faveur de la
+liberté des Pays-Bas. Alexandre Farnèse lui succéda.
+
+C'était un prince habile, charmant de façons, doux et fort en même temps,
+grand politique, bon général; la Flandre tressaillit en entendant pour la
+première fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la
+traiter en rebelle.
+
+Guillaume comprit que Farnèse ferait plus pour l'Espagne avec ses
+promesses que le duc d'Albe avec ses supplices.
+
+Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui
+fut la base fondamentale du droit public de la Hollande.
+
+Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir exécuter seul ce plan
+d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit
+proposer au duc d'Anjou la souveraineté des Pays-Bas, sous la condition
+qu'il respecterait les privilèges des Hollandais et des Flamands et
+respecterait leur liberté de conscience.
+
+C'était un coup terrible porté à Philippe II. Il y répondit en mettant à
+prix à 25,000 écus la tête de Guillaume.
+
+Les États assemblés à la Haye déclarèrent alors Philippe II déchu de la
+souveraineté des Pays-Bas, et ordonnèrent que dorénavant le serment de
+fidélité leur fût prêté à eux, au lieu d'être prêté au roi d'Espagne.
+
+Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut reçu par
+les Flamands avec la défiance dont ils accompagnaient tous les étrangers.
+Mais l'appui de la France promis par le prince français leur était trop
+important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et
+respectueux accueil.
+
+Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des
+fêtes de sa réception, un coup de pistolet partit aux côtés du prince
+d'Orange; Guillaume chancela: on le crut blessé à mort; mais la Hollande
+avait encore besoin de lui.
+
+La balle de l'assassin avait seulement traversé les deux joues. Celui qui
+avait tiré le coup, c'était Jean Jaureguy, le précurseur de Balthasar
+Gérard, comme Jean Chatel devait être le précurseur de Ravaillac.
+
+De tous ces événements il était resté à Guillaume une sombre tristesse
+qu'éclairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais
+respectaient ce rêveur, comme ils eussent respecté un Dieu, car ils
+sentaient qu'en lui, en lui seul, était tout leur avenir; et quand ils le
+voyaient s'avancer, enveloppé dans son large manteau, le front voilé par
+l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa
+main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les mères,
+avec une certaine superstition religieuse, le montraient à leurs enfants
+en leur disant:
+
+-- Regarde, mon fils, voilà le Taciturne.
+
+Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc élu François
+de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est-à-dire prince souverain.
+
+Ce qui n'empêchait pas, bien au contraire, Élisabeth de lui laisser
+espérer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de réunir aux
+calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage Élisabeth
+rêvait peut-être une triple couronne.
+
+Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un
+manteau provisoire de sa popularité, quitte à lui reprendre le manteau
+quand il croirait le temps venu de se débarrasser du pouvoir français,
+comme il s'était débarrassé de la tyrannie espagnole.
+
+Mais cet allié hypocrite était plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un
+ennemi; il paralysait l'exécution de tous les plans qui eussent pu lui
+donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les
+Flandres.
+
+Philippe II, en voyant cette entrée d'un prince français à Bruxelles,
+avait sommé le duc de Guise de venir à son aide, et cette aide, il la
+réclamait au nom d'un traité fait autrefois entre don Juan d'Autriche et
+Henri de Guise.
+
+Les deux jeunes héros, qui étaient à peu près du même âge, s'étaient
+devinés, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'étaient
+engagés à se conquérir chacun un royaume.
+
+Lorsqu'à la mort de son frère redouté, Philippe II trouva dans les papiers
+du jeune prince le traité signé par Henri de Guise, il ne parut pas en
+prendre ombrage. D'ailleurs à quoi bon s'inquiéter de l'ambition d'un
+mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'épée qui pouvait vivifier la lettre?
+
+Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle
+importance en politique peuvent être deux lignes écrites par certaines
+mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et
+d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri
+de Guise, signature qui commençait à prendre tant de crédit parmi ces
+trafiquants de royauté, qu'on appelait les Orange, les Valois, les
+Hapsbourg et les Tudor.
+
+Philippe II engagea donc le duc de Guise à continuer avec lui le traité
+fait avec don Juan; traité dont la teneur était que le Lorrain
+soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que
+l'Espagnol aiderait le Lorrain à mener à bonne fin le conseil héréditaire
+que le cardinal avait jadis entré dans sa maison.
+
+Ce conseil héréditaire n'était autre chose que de ne point suspendre un
+instant le travail éternel qui devait conduire, un beau jour, les
+travailleurs à l'usurpation du royaume de France.
+
+Guise acquiesça; il ne pouvait guère faire autrement; Philippe II menaçait
+d'envoyer un double du traité à Henri de France, et c'est alors que
+l'Espagnol et le Lorrain avaient déchaîné contre le duc d'Anjou, vainqueur
+et roi dans les Flandres, Salcède, Espagnol, et appartenant à la maison de
+Lorraine, pour l'assassiner.
+
+En effet un assassinat terminait tout à la satisfaction de l'Espagnol et
+du Lorrain.
+
+Le duc d'Anjou mort, plus de prétendant au trône de Flandre, plus de
+successeur à la couronne de France.
+
+Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait déjà, Philippe II
+tenait tout prêt un autre Salcède qui s'appelait Jean Jaureguy.
+
+Salcède fut pris et écartelé en place de Grève, sans avoir pu mettre son
+projet à exécution.
+
+Jean Jaureguy blessa grièvement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit
+que le blesser.
+
+Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis
+en apparence, rivaux plus mortels en réalité que ne l'étaient ceux mêmes
+qui voulaient les faire assassiner.
+
+Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait été reçu avec défiance.
+Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'était ni la
+Flandre ni le Brabant; il avait donc commencé, soit par persuasion, soit
+par force, à s'avancer dans les Pays-Bas, à y prendre, ville par ville,
+pièce par pièce, son royaume récalcitrant; et, sur le conseil du prince
+d'Orange, qui connaissait la susceptibilité flamande, à manger feuille à
+feuille, comme eût dit César Borgia, le savoureux artichaut de Flandre.
+
+Les Flamands, de leur côté, ne se défendaient pas trop brutalement; ils
+sentaient que le duc d'Anjou les défendait victorieusement contre les
+Espagnols; ils se hâtaient lentement d'accepter leur libérateur, mais
+enfin ils l'acceptaient.
+
+François s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avançait que
+pas à pas.
+
+-- Ces peuples sont lents et timides, disaient à François ses bons amis,
+attendez.
+
+-- Ces peuples sont traîtres et changeants, disait au prince le Taciturne,
+forcez.
+
+Il en résultait que le duc, à qui son amour-propre naturel exagérait
+encore la lenteur des Flamands comme une défaite, se mit à prendre de
+force les villes qui ne se livraient point aussi spontanément qu'il eût
+désiré.
+
+C'est là que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son allié, le
+Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II.
+
+Après quelques succès, le duc d'Anjou était donc venu camper devant
+Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan,
+et le duc de Parme avaient tour à tour courbée sous leur joug, sans
+l'épuiser jamais, sans la façonner à l'esclavage un instant.
+
+Anvers avait appelé le duc d'Anjou à son secours contre Alexandre Farnèse;
+lorsque le duc d'Anjou, à son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers
+tourna ses canons contre lui.
+
+Voilà dans quelle position s'était placé François de France, au moment où
+nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour où
+l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE
+XXXII. Messieurs les Bourgeois de Paris
+XXXIII. Frère Borromée
+XXXIV. Chicot latiniste
+XXXV. Les quatre Vents
+XXXVI. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva
+XXXVII. Troisième Journée de voyage
+XXXVIII. Ernauton de Carmainges
+XXXIX. La Cour aux Chevaux
+XL. Les sept Péchés de Madeleine
+XLI. Bel-Esbat
+XLII. La Lettre de M. de Mayenne
+XLIII. Comment don Modeste Gorenfiot bénit le roi à son passage devant
+ le prieuré des Jacobins
+XLIV. Comment Chicot bénit le roi Louis XI d'avoir inventé la poste et
+ résolut de profiter de celte invention
+XLV. Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire
+ Turenne et _Margota_ Margot
+XLVI. L'Allée des trois mille pas
+XLVII. Le Cabinet de Marguerite
+XLVIII. Composition en version
+XLIX. L'ambassadeur d'Espagne
+L. Les Pauvres du roi de Navarre
+LI. La vraie Maîtresse du roi de Navarre
+LII. De l'étonnement qu'éprouva Chicot d'être si populaire dans la
+ ville de Nérac
+LIII. Le Grand-Veneur du roi de Navarre
+LIV. Comment on chassait le loup en Navarre
+LV. Comment le roi de Navarre se comporta la première fois qu'il vit
+ le feu
+LVI. Ce qui se passait au Louvre vers le même temps où Chicot entrait
+ dans la ville de Nérac
+LVII. Plumet rouge et Plumet blanc
+LVIII. La Porte s'ouvre
+LIX. Comment aimait une grande dame en l'an de grâce 1586
+LX. Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui
+ s'ensuivit
+LXI. Ce qui se passait dans la maison mystérieuse
+LXII. Le Laboratoire
+LXIII. Ce que faisait en Flandre M. François de France, duc d'Anjou et
+ de Brabant, comte de Flandre
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, v2, by Dumas
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V2 ***
+
+This file should be named 8lqc210.txt or 8lqc210.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lqc211.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lqc210a.txt
+
+Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
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+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
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+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
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+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
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