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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/7771-8.txt b/7771-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e3c8bde --- /dev/null +++ b/7771-8.txt @@ -0,0 +1,13344 @@ +Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 2, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most +other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of +the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Les Quarante-Cinq -- Tome 2 + +Author: Alexandre Dumas + +Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7771] +Release Date: March, 2005 +First Posted: May 15, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 2 *** + + + + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + +LES QUARANTE-CINQ +DEUXIÈME PARTIE + +PAR +ALEXANDRE DUMAS + + + + +[Illustration] + + + + +XXXII + +MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS + + +M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si +peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté, +à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre, +avec trois gentilshommes. + +[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois +cents hommes. -- PAGE 2.] + +M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi. + +M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux +quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les +antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis. + +Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une +mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons. + +Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune +crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la +caserne. + +M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une +visite que le roi accueillit avec affection. + +-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter +Paris? + +-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et +au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets +que nous. + +-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir +que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous +épargner ce petit voyage. + +Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause. + +-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne +fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis +quelque temps. + +-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si +dangereux aux plus intimes. + +-- Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien +ouï dire qui nous fût défavorable? + +-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne +souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait +cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc. + +-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque +j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles +dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile. + +-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service +à tirer, fit le roi. + +-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons. + +-- Lesquelles, duc? + +-- Celles de Votre Majesté, sire. + +-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous +ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite +de mes serviteurs. + +Le duc se retira en souriant. + +Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains. + +Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à +suivre les quatre cavaliers. + +Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied. + +Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de +Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince +de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient +commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace. + +Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa +taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile. + +On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes +compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner +jusqu'aux portes de son hôtel. + +En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant: + +-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous +compromettre. + +Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes +lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile. + +Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être +remarqué. + +Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un +des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître +le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait +entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange +curiosité à l'endroit du supplice de Salcède. + +Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une +litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux +s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son +page et la dame de la porte Saint-Antoine. + +Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous +le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se +referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom +du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à +rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de +leur rassemblement. + +Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes +qui étaient entrés à la suite du duc. + +Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres +s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner. + +Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les +députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être +venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir. + +En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la +soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas +d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une +foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un +chef sur lequel on pût compter. + +Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au +maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis +en disponibilité un effectif de mille hommes. + +Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le +peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action; +représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux +cents hoquetons. + +Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles +et de la rue Saint-Denis. + +Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de +plus, de l'Université de Paris. + +Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce +formant un contingent de cinq cents hommes. + +Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, +catholiques enragés. + +Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert +présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des +faubourgs. + +Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde. + +Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces +révélations et ces offres: + +-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans +doute me proposer, je ne le vois pas. + +Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois +points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna. + +-- Faisons vite, dit-il. + +Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau. + +-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus +forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et +précis. + +-- Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce +changement? + +-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez +un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il +me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs +et non à nous d'indiquer le but. + +-- Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit +être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici +le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de +livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et +animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le +faire. + +-- Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons +déjà eu l'honneur de vous le dire. + +-- Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne. + +-- Mais d'arriver. + +-- A quoi? + +-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous. + +-- Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai +plus rien à dire. + +-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide? + +-- Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi. + +-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera. + +-- Voyons ce plan, alors. + +Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle- +Marteau de parler. + +Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de +s'expliquer. + +-- Dites, fit le duc. + +-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à +Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat +est certain. + +-- Au fait, monsieur Marteau, au fait. + +-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de +la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple, +l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre. + +-- C'est vrai, dit le duc. + +-- Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu +difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de +main. + +-- J'admets encore ceci, dit le duc. + +-- Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le +chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en +péril la véritable défense de Paris. + +Voici ce que nous avons imaginé: + +Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte- +Catherine. + +Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et +écarté. + +Mayenne secoua la tête. + +-- Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne +porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu +d'éclat. + +-- Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des +archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons +frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira +prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien +d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour +des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons +entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui +expédient le chevalier du guet. + +-- Qui égorgent, c'est-à-dire? + +-- Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense +interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires +peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. +Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le +procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la +Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera +comme on aura traité M. le chevalier du guet. + +-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave. + +-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux +politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les +hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques. + +-- Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez +pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable +château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le +roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier +du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa +présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez +battre. + +-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre, +monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour +que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites. + +-- Vous croyez que cela suffira? + +-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc. + +-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs. + +-- Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc, +en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux +messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour +faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à +temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons +maîtres de toute la ville. + +-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les +politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les +obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous +feriez alors? + +-- Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit +Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que +nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons +rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns +d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une +compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà +tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants. + +[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? -- PAGE 7.] + +-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes +honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun +mélange. + +-- Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin. + +-- A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur +le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais +peuple dans l'Île-de-France? + +Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança +comme malgré lui. + +-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop. + +-- Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace? + +-- Oui, à peu près. + +-- Estimez donc, maître Poulain. + +Poulain se mit à compter sur ses doigts. + +-- Voleurs, trois à quatre mille; + +Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents; + +Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille; + +Assassins, quatre à cinq cents. + +-- Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins +de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là? + +-- Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain. + +-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots. + +Poulain se mit à rire. + +-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une +seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète. + +-- Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et +maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois, +ligueurs, politiques zélés, ou navarrais? + +-- Ils sont bandits et pillards. + +-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre +ces gens pour alliés. + +-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui +me contrarie. + +-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec +surprise quelques membres de la députation. + +-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas +d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant +qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de +royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à +piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons +pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les +Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils +seront toujours les plus forts. + +-- Diable, firent les députés en se regardant entre eux. + +-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, +messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai +un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre, +c'est la devise de mon frère et la mienne. + +Les députés firent entendre un murmure d'approbation. + +-- Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre +lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques +heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins, +tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut- +être? + +-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard. + +-- Très bien. + +-- Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua +Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion.... + +-- Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit +Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard. + +Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette +prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même +songé. + +Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie +s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle. + +-- La duchesse! s'écrièrent les députés. + +-- Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras, +même! + +Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps +craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle. + +-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les +Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan. + +Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants +baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à +Mayenne. + +-- Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en +suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille. + +-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur +son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de +tout ceci. + + + + +XXXIII + +FRÈRE BORROMÉE + + +Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient +assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs +maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités. + +Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le +dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait +fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de +notre dernier chapitre. + +En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement +pour lui, fertile en événements. + +Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, +et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une +dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait +jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé +par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne. + +Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au- +Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve- +Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans +lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux. + +Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans +cette rue. + +Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut +pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un +cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et +Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé. + +Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons, +l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient +passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent +toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre. + +Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que +l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la +muraille. + +Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se +reconnurent. + +-- Frère Borromée! dit Poulain. + +-- Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine. + +-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie +et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien. + +-- Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le +laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé. + +-- Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux +comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de +hâte? est-ce que le prieuré brûle? + +-- Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à +Mayneville. + +-- Chez quelle duchesse? + +-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler +à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre +catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant +pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop +communicatif avec le curieux. + +[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE +13.] + +-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de +Montpensier? + +-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse +spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de +devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience +l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de +la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte +plus sur lui. + +-- Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de +Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez +parfaitement le dos. + +-- C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens. + +-- Mais où allez-vous alors? + +-- On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite +à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis. + +-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint- +Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous +prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on +envoie faire les commissions du couvent. + +-- Auprès d'une princesse, pourquoi pas? + +-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux +confessions de madame la duchesse de Montpensier. + +-- A quoi donc croirais-je? + +-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré +au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde! +vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop. + +-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. +Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus +madame la duchesse. + +-- Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous +auriez pu l'attendre. + +-- Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M. +le duc. + +-- Allons donc. + +-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa +maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus. + +-- Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je +vous laisse; adieu, et bonne chance. + +Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui +étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la +voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau, +se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu +à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui +se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis +condamné à faire? fi donc! + +Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais +avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si +fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous. + +Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait +une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu. + +Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans +doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir +détailler à maître Nicolas Poulain. + +Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au +moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M. +de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite +à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre. + +Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et +sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants. + +Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile +à attaquer. + +L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis +que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De +ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était +le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions +bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou +quatre maîtresses. + +-- Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec +la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais +royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés: +cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas +tarder à avoir lieu. + +Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi, +disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans +tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je +médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien. + +Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartés_, lorsque +Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M. +le duc. + +-- Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela? + +-- C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de +Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme +d'esprit. + +-- Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je +vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle- +t-il Borromée? + +-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est +jacobin. + +-- Borroville, jacobin! + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a +reconnu sous le froc. + +-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le +saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et, +en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée, +comme il vous plaira. + +-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier. + +-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville. + +-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse. + +Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la +crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse. + +Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge +sonna onze heures. + +-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un +peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! -- +Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous +cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. +de Guise le père. + +-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là, +Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. +-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, +puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et +maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard? + +-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car +j'avais tout le prieuré sur les bras. + +-- Eh bien! maintenant parlez. + +-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc +d'Anjou. + +-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans +qu'on nous la chante. + +-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme +sûre. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un +cheval qui se cabre, comme sûre? -- Aujourd'hui même, c'est-à-dire la +nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. +Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh! +fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville? + +-- Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur. + +-- Pour la Navarre! chez Henri? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri? + +-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une +lettre du roi. + +-- Quel est cet homme? + +-- Il s'appelle Robert Briquet. + +-- Après? + +-- C'est un grand ami de dom Gorenflot. + +-- Un grand ami de dom Gorenflot? + +-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi? + +-- Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une +lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission. + +-- Et ce moine? + +-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous +avez remarqué, madame la duchesse. + +-- Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! +-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au +messager par des gens à lui. + +-- Il faut avoir cette lettre, morbleu! + +-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse. + +-- Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville. + +-- J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de +mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé. + +-- Il fallait y aller vous-même. + +-- Impossible. + +-- Pourquoi cela? + +-- Il me connaît. + +-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère? + +-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort +embarrassant. + +-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne. + +-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et +taciturne. + +-- Ah! ah! et maniant l'épée? + +-- Comme celui qui l'a inventée, monseigneur. + +-- Figure longue? + +-- Monseigneur, il a toutes les figures. + +-- Ami du prieur? + +-- Du temps qu'il était simple moine. + +-- Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je +m'éclaircirai. + +-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit +marcher rondement. + +-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon +frère. + +-- Mais le prieuré, monseigneur? + +-- Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à +dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire +croire? + +-- Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de +la mission de M. de Joyeuse. + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse. + +-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle +un cheval frais, Mayneville. + +Puis il ajouta tout bas: + +-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre! + + + + +XXXIV + +CHICOT LATINISTE + + +Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché +d'un pas rapide. + +Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du +pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le +privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni +Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea +l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin, +jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands +ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou +l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un +arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience. + +Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis +par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets +arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent +monnayé. + +Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé +dessus, l'autre brodé dessous. + +-- C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la +part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus +stupide! + +Décidément, jamais je ne ferai rien de lui. + +Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce +bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse +la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi +nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui: +politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce +pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait +à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis +sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue. + +Que Dieu choisit mal quand il choisit! + +Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous +examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai +empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit +paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est +délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les +chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui +enverrais un gros baiser. + +Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en +passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont +se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants. + +Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple +sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux +écus: + +-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous +venez du même pays. + +Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un +caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et +le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait +au-dessous du pont. + +L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et +allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords. + +-- Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri. + +Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus +facilement dans la rivière. + +Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois. + +Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si, +au lieu de bois, il eût porté des reliques. + +Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les +laissa passer. + +Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le +sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi +d'une simple lettre de procureur. + +Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau +qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet. + +-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style. + +Et il déploya la lettre et lut: + + « Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très + cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du + Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. » + +Chicot salua. + + « Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et + fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je + n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des + amis vaillants et éprouvés. » + +Chicot interrompit et salua de nouveau. + + « D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader + cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère. + + Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés + d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. » + +-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutôt _evolvet_, ce qui est +infiniment plus élégant. + + « Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets + quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde + en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme, + qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour + vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. » + +-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit +facere_. C'est dur. + + « Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences + de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis + communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites + un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du + fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. » + +-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._ + +Poursuivons, dit Chicot. + + « Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de + votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de + songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre + dans ma postérité. + + Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce, + s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle + Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en + outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont + point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de + quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre + frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il + s'appelait, lui, duc d'Alençon. » + +-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et +germanum meum_, etc. + + « Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à + vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de + Chicot, que je vous envoie. » + +-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre. + + « Votre affectionné, etc., etc. » + +Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains. + +-- Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui +me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans +un pire. + +En vérité, j'aime mieux Mayenne. + +Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne +pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri +de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le +brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec +l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au +Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait +quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot. + +D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je +rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez +curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn. + +Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre +de quelqu'un de ces curieux-là. + +Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque +chose. + +Deuxième point. + +Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près +du roi Henri? + +La tranquillité était son but. + +Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme. + +Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant +entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui +l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans. + +Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune. + +Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne. + +Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot. + +Chicot poursuivra donc son voyage. + +Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En +conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue +Chicot, on ne fasse tort qu'à lui. + +Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire +qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se +l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis +il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut +mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche. + +Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de +Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que +ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans +l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la +terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même +les sottises des rois. + +Quand Chicot aura fini ce qu'il commence... + +Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de +la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième +tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui +n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer +l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture. + +Lorsqu'il eut fini cette opération il continua: + +-- Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses, +et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il +est. + +En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous +avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli +morceau. + +Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait +traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort. + +Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il +avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût +fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était +plus latin, mais grec. + +Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût +point été exacte. + +Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne, +conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager +regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un +rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes +les alentours de la cathédrale. + +Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de +peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous +imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez +long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience +était moins grande, la matière de près d'un volume. + + + + +XXXV + +LES QUATRE VENTS + + +Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour +porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau, +fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé +Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il +paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de +butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de +s'arrêter. + +D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien +apercevoir tout le long de la route. + +Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs. + +Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela +en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne +croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot. + +Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec +grand soin toute la maison. + +On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées; +mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de +portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien. + +L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une +porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à +l'intérieur. + +Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier +coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait +montrées. + +Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu +solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la +table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la +nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha. + +Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses +habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec +sa bonne épée. + +Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit. + +La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart +ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses +deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement. + +Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une +armoire, et une table. + +L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une +figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et +l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui +deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le +voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit. + +Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement +dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon +à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes, +vinssent-elles des choses. + +En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une +courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les +membres du voyageur endormi. + +Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire +modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté +comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien- +être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, +suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens. + +Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la +table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu +pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de +paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on +appelait Montagne ou Montaigne. + +Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux +premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé _les +Essais_. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût +pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez +ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze +lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper. + +Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans +la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. +Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et +Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal, +Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux +pour bréviaire. + +Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit +profondément. + +La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la +table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les +écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan, +même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et +à l'envers de ses verrous. + +Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent +gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et +secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite +imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt +il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses +grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme. + +Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas +était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes +les intempéries de la saison. + +Contre le froid, avec sa courtine; + +Contre le vent, avec ses ronflements. + +Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête +grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite. + +Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait +sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe +sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase. + +Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec +toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il +valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant +du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et +aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur +la poignée de son épée. + +Chicot ouvrit de grands yeux. + +Nuit profonde. + +Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était +littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient +toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en +plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en +se cramponnant aux autres meubles. + +Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont +entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à +Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs +gros pieds. + +Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de +l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils +d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère. + + [Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. -- PAGE 18.] + +Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du +vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages +s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il +résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus. + +Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait +jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que +lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les +meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait +naturels. + +Chicot crie et vocifère: Au secours! + +Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se +calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux _Quos ego_, +et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas, +Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et +vient éclairer le drame. + +La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect +déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La +grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans +gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une +voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient +l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les +faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les +dalles. + +-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à +la lueur de sa lanterne. + +-- Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait +d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé? + +Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel. + +Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla +Chicot. + +-- Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique. + +-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est +donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine. + +Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main, +dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille. + +-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte. + +-- Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur +cette chaise? + +-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y +étaient, ils doivent y être encore. + +-- Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot, +que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez? + +Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique. + +-- Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un +pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu. + +-- C'est heureux que vous en conveniez. + +-- Mais... + +-- Mais quoi? + +-- Le vent a tout ouvert, tout dispersé. + +-- Ah! c'est une raison. + +-- Vous voyez bien, fit vivement l'hôte. + +-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent +entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y +faire le désordre que j'y vois? + +-- Sans aucun doute. + +-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors? + +-- Oui, certes, monsieur. + +-- Vous ne le contestez pas? + +-- Non, ce serait folie. + +-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des +autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où. + +-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe +ou semble exister. + +-- Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil +investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me +trouver ici? + +-- Plaît-il, monsieur? + +-- Je vous demande d'où vient le vent? + +-- Du nord, monsieur, du nord. + +-- Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur +le carreau. + +Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes +d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit. + +-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner, +c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges, +pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en +volant les habits des voyageurs. + +L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles +renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor. + +Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée: + +-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il. + +-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda +Chicot: je vous trouve tout changé. + +-- Je change, parce que vous m'insultez. + +-- Moi! + +-- Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore +plus élevé, et ressemblant fort à de la menace. + +-- Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes +effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez +pas? + +Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son +adversaire, fit un geste de menace. + +-- Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres! + +A cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier. + +-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche! +puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord; +c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel. + +Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de +l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un +véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé +d'outre en outre. + +Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et +par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la +dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son +centre de gravité, il dégringola à grand bruit. + +Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par +l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de +fantômes qui s'abîment dans une trappe. + +Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses +compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de +l'hôte. + +-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos +habits. + +-- Eh bien, voilà tout ce que je demande. + +-- Et l'on va vous les apporter. + +-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me +semble. + +On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés. + +-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables +de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous +soupçonner? vous avez une si honnête figure. + +L'hôte sourit avec aménité. + +-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume? + +-- Non, merci, non, j'ai dormi assez. + +-- Qu'allez-vous donc faire? + +-- Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai +ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément. + +L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira. + +Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit. + +La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait +pénétré dans l'outre qui l'entretenait. + +Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et +partit en disant: + +-- Nous verrons ce soir. + + + + +XXVI + +COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA + + +Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la +patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves. + +-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même +piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une +diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes. + +Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit +pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne +d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille. + +Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de +point d'observation ou de fortification naturelle. + +Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du +moins défensives. + +En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient +commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs +fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour +un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites. +Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque +l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il +n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage. + +Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis +épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au +nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue +dans les moeurs de l'épicerie parisienne. + +Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la +bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai +qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout +seul. + +Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre +poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait +auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre. + +Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup, +et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le +coucher de la troupe. + +On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre. + +Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui +divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui +entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est- +à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les +autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou +d'autres lieux. + +Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez- +vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement +conduit à sa chambre. + +[Illustration: Il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre. -- PAGE +23.] + +Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor, +par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne, +sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux +alliances intermédiaires. + +En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour +ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était +assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait +pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le +comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été +adopté à l'unanimité. + +Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et +s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de +prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte +et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans +l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et +que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva, +pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin +par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en +train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin +que tous les sphinx du monde. + +Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des +commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au- +dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez +mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte. + +-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous +vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos +maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. 11 paraît +qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au +maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le +guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour +s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons, +gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront +toujours bien. + +Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans +l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le +chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur +départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres +revinssent à l'hôtellerie. + +Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue, +l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du +corridor. + +Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor: + +-- Qui va là? + +-- Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et +marchez sur la pointe des pieds. + +Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant +son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda: + +-- Qui êtes-vous? + +-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte? + +-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il? + +-- Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le +maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu. +Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de +sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous +arrêter vous-mêmes ici. + +-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand. + +-- La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que +l'escalier est encore libre.... + +-- Mais, mes compagnons? + +-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir. + +-- Pauvres gens! + +-- Et le marchand s'habilla en toute hâte. + +Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du +doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second. + +Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit +doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le +quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles, +disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des +orteils. + +-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber; +il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car +l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous! + +En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de +rien. + +Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il +dormait du plus profond sommeil. + +L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle +basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal. + +Il ôta son bonnet et entra. + +La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le +droit de commander aux autres. + +-- Eh bien? dit ce dernier. + +-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point. + +-- Votre auberge est déserte? + +-- Absolument. + +-- La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni +réveillée? + +-- Ni prévenue, ni réveillée. + +-- Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez +quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette +cause? + +-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié, +pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi; +mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de +la sainte religion catholique. + +-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière. + +-- Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande +ma vie? j'ai femme et enfants! + +-- On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce +qui vous sera recommandé. + +-- Oh! j'obéirai, soyez tranquille. + +-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous +entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler +sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile. + +-- Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte. + +-- On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente +écus que voici. + +-- Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste. + +-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur +que vous êtes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous +avons là! + +L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la +ville. + +Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer +sous la fenêtre de Chicot. + +Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, +comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville. + +-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse +fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera +pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague, +entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est +inutile, étant quatre contre un. + +On était arrivé à la porte. + +L'officier heurta. + +-- Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut. + +-- Pardieu! dit l'officier, soyons rusé. + +Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous +communiquer, dit-il. + +-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes +épiciers. + +-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant: + +-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère. + +-- Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot + +-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus! +enfoncez la porte! + +Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées +nues. + +-- Je suis pris! s'écria-t-il. + +-- Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la +fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons, +ouvre-nous, ouvre! + +-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du +renfort quand vous ferez du bruit. + +L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds. + +Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands. + +-- Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours! +Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais +contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres! + +Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec +la force et la régularité de trois béliers. + +-- Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées +seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées +que les mousquets. + +Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la +fenêtre, tenant son épée à la main. + +Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air. + +Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath, +n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut +le tuer en se tuant. + +Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper +Chicot lorsqu'il serait tombé. + +[Illustration: Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.] + +C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les +pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un +coup de pointe voire qui eût percé une muraille. + +Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en +plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de +son ennemi se brisa comme verre. + +-- Il est cuirassé! dit le soldat. + +-- Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête. + +L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait. + +Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot +l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade. + +En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par +la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang. + +A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement. + +-- C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer. + +-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue. + +-- Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu +réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain. + +-- Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes +qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement. + +-- Vous êtes un sot! répondit l'officier. + +-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce +soldat pour se consoler. + +Et il reposa la crosse de son mousquet à terre. + + + + +XXXVII + +TROISIÈME JOURNEE DE VOYAGE + + +Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes, +c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la +sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première +réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de +Guise lui-même. + +Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi +l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses +soldats l'usage des armes bruyantes. + +Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au +premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller +toute la ville. + +La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, +abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant +leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués. + +Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs +commis. + +Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant +leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il +était de bonne guerre à lui d'y rester. + +Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine +avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à +l'hôtellerie. + +Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le +laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même +ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme. + +Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa +dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer. + +Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie, +au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que +ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant +d'être tué, venait de tuer deux hommes. + +Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui +grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué +heureusement; une troisième pouvait lui être funeste. + +A ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter +les bourdes qu'il savait si bien inventer. + +Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un +fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un +peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière. + +De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi +un courrier pour demander de ville en ville une escorte. + +Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre, +Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi +perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien +gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis +avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré +sous les branches ou sur les pierres. + +Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures +approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois, +elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin +grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût +senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse. + +Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au +roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent. + +Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il +vit des cavaliers montant à toute bride. + +Il les compta; ils étaient sept. + +Quatre avaient des mousquets sur l'épaule. + +Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de +sang. + +Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. +Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont +le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque. + +Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux +arquebusiers la fixité du point de mire. + +Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général, +et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre; +car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il +fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle +tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête. + +Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi +avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il +abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu +la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche +une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille. + +Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent +des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la +position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le +poitrail de son cheval. + +Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber +Chicot, crut Chicot mort. + +-- Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme +masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la +lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il +bouge qu'on l'achève. + +-- Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule. + +Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes +les brides et garda tous les chevaux. + +Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil +moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et +qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge. + +Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement +entendue là-haut. + +Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main. + +On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait. + +Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus +zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche; +aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la +coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de +l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du +second cavalier qui voulait fuir. + +-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle +est bien vivant encore. + +-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent +des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef, +lui portant la pointe au masque. + +Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une +cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé. + +-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu! + +-- Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert +les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin +que je sache qui tu es. + +-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix +qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel. + +C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il +avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot: + +-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc. + +Chicot obéit. + +Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en +laissant échapper son épée. + +Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants +voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme +tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit +encore un homme. + +-- Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le +mien. + +Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur, +lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes. + +De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait +terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son +ceinturon, comme une brebis à l'abattoir. + +Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang- +froid et par conséquent sa supériorité. + +Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez +ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui +porta un coup de pointe au milieu des côtes. + +L'homme tomba. + +Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et +de son poignard coupant les cordons du masque: + +-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais. + +Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang, +moitié du poids de la chute. + +Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire +quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute, +il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui +trancher purement et simplement la tête. + +Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit +une voix qui lui disait: + +-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre. + +-- Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je +vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort +utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a +subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de +la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré +de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, +comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant, +permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire. + +Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération. + +Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta. + +-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins. +On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la +blessure que vous avez déjà faite. + +-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable? + +-- Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien +des rois. + +-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui êtes- +vous? + +-- Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le +jeune homme. + +-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du +roi, voici tantôt trois jours. + +-- Précisément. + +-- Alors vous êtes au service du roi, monsieur? + +-- J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant. + +-- Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu! +monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur. + +-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi +en ce moment. + +-- Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le +moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on? + +-- Ernauton de Carmainges, monsieur. + +-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne +égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, +je vous en avertis. + +-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur. + +-- Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous? + +-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je +pense, et il s'est évanoui. + +-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui, +mais vous la compromettez furieusement pour plus tard. + +-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur. + +-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne +à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel +ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur. + +Et Chicot serra la main d'Ernauton. + +-- Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son +cheval; puis revenant sur ses pas: + +-- Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir +gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir... Vous y +connaissez-vous? + +-- Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire. + +-- Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous. + +-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite. + +Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut. + + + + +XXXVIII + +ERNAUTON DE CARMAINGES + + +Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il +allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses +bras. + +En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et +qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se +le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable, +disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas +pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque +auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il +cherchait. + +Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut +de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du +soleil couchant. + +Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan. + +Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de +laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un +combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat +avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu. + +Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais +plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière +d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son +chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les +yeux fermés. + +Restaient les quatre morts. + +-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques +ou huguenots? + +Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la +croix. + +-- Huguenots, dit-il. + +-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille +ces parpaillots, n'est-ce pas? + +-- Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il +avait affaire héritât que le premier passant venu. + +Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des +morts. + +Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car, +l'opération terminée, le front du paysan se dérida. + +Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à +la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à +sa chaumière. + +Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de +paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la +secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau +fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang +vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses +environnantes avec une surprise facile à concevoir. + +Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan. + +-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. + +Ernauton sourit. + +-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il. + +-- Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes +venu au secours de mon ennemi. + +-- Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre +ennemi de vous tuer. + +-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins +toutefois qu'il ne m'ait cru mort. + +-- Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur. + +-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle. + +-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous +en faire une qui l'eût été. + +-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour +empêcher ensuite cet homme de me tuer? + +-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous +me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit +sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un +seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui +j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis +quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par +le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire +en vous tuant, j'ai interposé mon épée. + +-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur. + +-- Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes +un homme blessé, et cela me suffit. + +-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez. + +-- Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre. +Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme +sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe. + +-- Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons. + +Ernauton s'inclina, mais ne répondit point. + +-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à +seul avec cet homme? + +-- Je l'ai vu, c'est vrai. + +-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi. + +-- Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous. + +-- Et si je survis à ma blessure? + +-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, +monsieur. + +-- Me croyez-vous bien dangereusement blessé? + +-- J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, +elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à +ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je +l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon. + +Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure. + +-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi? + +-- Sont morts, à l'exception d'un seul. + +-- Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne. + +-- Oui. + +-- Les a-t-on fouillés? + +-- Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre +hôte, s'est acquitté de ce soin. + +-- Qu'a-t-il trouvé sur eux? + +-- Quelque argent. + +-- Et des papiers? + +-- Je ne sache point. + +-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente. + +-- Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit. + +-- Mais celui qui vit, où est-il? + +-- Dans la grange, à deux pas d'ici. + +-- Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et +si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire +aucune question. + +-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce +qu'il m'importe de savoir. + +Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude. + +-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout +autre de la commission que vous voulez bien me donner. + +-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette +extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande. + +Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable. + +Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la +force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt. + +-- Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et +sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures: +puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler? + +-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur. + +Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme +d'être réservé. + +-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne. + +-- Oui, monsieur. + +-- Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit, +peut-être? + +-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à +l'heure. + +-- Pour Beaugency? + +Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort. + +-- Pour Paris, dit-il. + +Le duc parut étonné. + +-- Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et +arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre +voyage sans une cause bien sérieuse. + +-- Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez- +vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce +rendez-vous; je m'en retourne. + +Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une +autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles. + +-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques +jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un +chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul +ici avec ces paysans qui me sont inconnus? + +-- Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre +soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un +chirurgien? + +Mayenne hésita. + +-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom? + +-- Je ne le lui ai pas demandé. -- Vous ne le lui avez pas demandé? + +-- Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela, +demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien. +Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui +doit savoir celui de son sauveur. + +-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous, +et que vous êtes discret autant que vaillant. + +-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une +intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous +alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup +avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là. + +-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges. + +Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât +qu'il savait donner la main à un prince. + +-- Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis +me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que +nous ne poussions pas plus loin nos confidences. + +-- Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je +n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et +de vous taire. + +-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un +gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs +que je voudrai. + +-- Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai +aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre +nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne. + +-- Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous +plaît? + +-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua +Ernauton. + +-- C'est juste. + +-- Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur, +croyez-moi. + +-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien. + +-- Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez- +moi son adresse. + +Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux +causèrent à voix basse. + +Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna. + +Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers +Ernauton. + +-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous +donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à +cette personne? + +-- Je vous la donne, monsieur. + +-- Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas +aveuglément à vous. + +Ernauton s'inclina. + +-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des +gardes de madame la duchesse de Montpensier. + +-- Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des +gardes, je l'ignorais. + +-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde +s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine.... + +-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de +madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit. + +-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand, +en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste. + +-- Oui, dit Ernauton. + +-- Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois +compte à madame la duchesse des causes de mon retard. + +-- C'est juste. + +-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais +avoir l'honneur de lui écrire? + +-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se +levant pour se mettre en quête de ces objets. + +-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes. + +Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se +retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes +s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les +tablettes avec le même mystère. + +Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les +ouvrir, à moins de les briser. + +-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront +remises. + +-- En mains propres! + +-- A madame la duchesse de Montpensier elle-même. + +Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la +fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait +d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche. + +-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu +en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau, +c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une +chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu. + +Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la +blancheur. + +-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus? + +-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop. + +-- C'est vrai, camarade, répondit Ernauton. + +Et il partit. + + + + +XXXIX + +LA COUR AUX CHEVAUX + + +Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc +en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha +rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à +Paris. + +A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des +quarante-cinq. + +Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour. + +Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise. + +M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa +figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher +droit à lui. + +M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet +situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel +rendait ses arrêts. + +-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; +voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est +vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez +l'exemple d'une pareille infraction? + +-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit +de faire. + +-- Et que vous a-t-on dit de faire? + +-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi. + +-- Pendant cinq jours et cinq nuits? + +-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur. + +-- Le duc a donc quitté Paris? + +-- Le soir même, et cela m'a paru suspect. + +-- Vous aviez raison, monsieur. Après? + +Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et +l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que +cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le +visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le +narrateur soulevait dans son âme. + +Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de +Mayenne: + +-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac. + +-- Oui, monsieur. + +-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le +capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie. + +Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux +chevaux du Louvre. + +Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train +de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement +venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une +harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés +en première main au carrosse du roi. + +M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour, +s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau. + +-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles! + +Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de +l'escalier par lequel le roi devait descendre. + +-- Dites, monsieur de Loignac, dites. + +-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un +village, blessé dangereusement. + +Le duc poussa une exclamation. + +-- Blessé! répéta-t-il. + +-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une +lettre que M. de Carmainges a dans sa poche. + +-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que +je lui parle à lui-même. + +Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons +dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses +chefs. + +-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur. + +-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc +de Mayenne? fit d'Épernon. + +-- Oui, monseigneur. + +-- Écrite d'un petit village près d'Orléans? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et adressée à madame de Montpensier? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît. + +Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui +croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour +que ses volontés soient exécutées. + +-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de +vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur? + +-- Sans doute. + +-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée. + +-- Qu'importe! + +-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que +cette lettre serait remise à la duchesse elle-même. + +-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne? + +-- Je suis au roi, monseigneur. + +-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre. + +-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi. + +-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de +Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère. + +-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est +pour cela que je refuse. + +-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de +Carmainges? + +-- Je l'ai dit. + +-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité. + +-- Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à +une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me +demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi +n'est point là. + +-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter +visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid +à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous +ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous +éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous +étourdit comme un coup de massue. + +-- Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je +suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que +mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais +il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté +le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à +qui elle est adressée. + +D'Épernon fit un mouvement terrible. + +-- Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot +M. de Carmainges. + +-- Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne +pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, +tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti.... + +-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon. + +-- J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner, +dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait +plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins +fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti.... + +-- Eh bien! une fois sorti? + +-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra. + +-- Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot, +et qu'on lui prenne sa lettre. + +-- Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en +tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre +en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce +faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera. + +Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en +deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son +bras. + +Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût +redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de +ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule. + +-- Le roi! dit-il. + +En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et +arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la +discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges. + +-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il +savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine. + +-- Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa +colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va +cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom +pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi +jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame +de Montpensier. + +-- Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? +demanda le roi. + +-- Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit +point dans quelles circonstances. + +-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle? + +-- Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse +absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est +d'un mauvais serviteur, à ce que je pense. + +Le roi regarda Carmainges. + +Le jeune homme mit un genou en terre. + +-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà +tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de +Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait +tourner la chance du combat en sa faveur. + +-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le +roi. + +-- Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement. + +-- Bon! dit le roi; après? + +-- Après, sire? + +-- Oui. + +-- Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine +contre M. de Mayenne.... + +Le roi sourit. + +-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il +le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en +présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette +vengeance devenait un assassinat politique, et.... + +Ernauton hésita. + +-- Achevez, dit le roi. + +-- Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé +votre messager de M. de Mayenne. + +D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi +demeura froid. + +-- Continuez, dit-il. + +M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués, +M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se +séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et +m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la +voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme +elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où +j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je +fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains. + +Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi. + +Le roi les repoussa doucement de la main. + +-- Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme +et un fidèle serviteur. + +-- Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais? + +-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au +contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, +il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de +récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui +à qui on la porte. + +D'Épernon s'inclina en grommelant. + +-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges. + +-- Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons +pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté. + +-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans +répondre à son favori. + +-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant. + +-- Où la portez-vous? + +-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de +le dire à Votre Majesté. + +-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel +de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel.... + +Un regard de d'Épernon arrêta le roi. + +-- Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet, +sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est +madame de Montpensier. + +-- Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse? + +-- Oui, sire. + +-- Et l'ayant trouvée? + +-- Je lui rendrai mon message. + +-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda +fixement le jeune homme. + +-- Sire? + +-- Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre +cette lettre aux mains de sa soeur. + +-- Non, sire. + +-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose +comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse? + +-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil. + +-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur. + +-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté. + +-- Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette +lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir. + +-- Oui, sire. + +-- Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la +duchesse. + +-- Sire, Votre Majesté peut y compter. + +-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous? + +-- Sire, je le promets. + +-- Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire! + +-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains +hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi. + +-- Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai +dévoué. + +-- Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez +à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez +comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve +de loyauté. + +-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur +pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres, +désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte +et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais +comme mon devoir. + +-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même +mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui +vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli +garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une +belle peur. + +Et le duc éclata de rire. + +Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout +Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son +illustre chef. + +-- C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si +c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec +tout le monde, trop de gens y succomberaient. + +-- Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, +si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur. + +Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu +disposé à croire que le roi. + +-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons. + +D'Épernon s'inclina. + +-- Vous venez avec moi, duc? + +-- C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre +qu'elle a donné, je crois? + +-- Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri. + +-- Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte- +Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton. + +Ernauton demeura impassible. + +-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline. + +-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc +d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir +immédiatement à Vincennes? + +-- Oui, sire. + +Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne +point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux +de Sainte-Maline. + + + + +XL + +LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE + + +Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si +vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de +la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné +toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans +son carrosse. + +Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur +courait en avant. + +Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi, +avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond. + +Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui +avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un +coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement. + +A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le +plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que +Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de +la voiture. + +C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à +cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez +tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée +dans les dessins religieux du roi. + +Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous +ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse. + +Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre +avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait +Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les +plaisirs de tous genres figuraient dans la collection. + +L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus +tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, +avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau +légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre +courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende +particulière: + + « Madeleine succombe au péché de la colère. + + Madeleine succombe au péché de la gourmandise. + + Madeleine succombe au péché de l'orgueil. + + Madeleine succombe au péché de la luxure. » + +Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital. + +L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte +Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère. + +La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre +voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus +tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons- +nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on +voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de +serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche +elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu +qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa +maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la +profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette +espèce. + +Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer +impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés +pour avoir chanté trop clair et trop matin. + +En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de +cette image, et se disposait à passer à celle intitulée: + + « Madeleine succombant au péché de la gourmandise. » + +Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de +pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les +gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en +poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au +falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, +ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis +que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de +cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils +laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en +l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel. + +Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la +topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans +le festin de Trimalcion. + +Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de +lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche +sonnait vêpres à toute volée. + +Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient- +elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût +entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche. + +Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures. + +Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup +d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui +bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin, +ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route. + +Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat. + +Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses +fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une +jalousie. + +Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible +frémissement. + +Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit +à attaquer un autre péché capital. + +Celui-là, c'était le péché de la luxure. + +L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait +stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en +pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique. + +L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant +ses yeux de ses deux mains. + +Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention +du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se +prélassait à la portière gauche de son carrosse. + +C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier +sur son cheval. + +Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa +Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien: + +-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez. + +Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume: + +-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou. + +De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte- +Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs +rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce +gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien +militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de +capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines +pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement. + +-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet +heureux gentilhomme qui accompagne le roi? + +Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du +roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux +d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de +passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de +David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes. + +Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un +avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste +pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton. + +Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom. + +Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au +vol cette intéressante énigme. + +Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme +demeurait interrompue par un incident ou par un bruit. + +Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin +d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, +ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse +possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais +visible, de faire autant de bruit qu'un dogue. + +Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au +moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que +Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix +répétitions. + +Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la +part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et +de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle. + +Enfin l'on arrive à Vincennes. + +Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte +spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine +descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre. + +Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline +commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se +réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main +sur l'épaule. + +-- Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui +n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se +faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de +Sainte-Maline. + +-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit +celui-ci. + +-- Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant +semblant de chercher autour de lui. + +-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous +adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois. + +-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous. + +-- Que faut il faire, monsieur? + +-- Remonter à cheval et retourner à Paris. + +-- Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier. + +-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq. + +-- Oui, monsieur. + +-- Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les +trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que +l'on va faire. + +-- J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions. + +-- Voici les autres: + +Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine; + +Quinze autres à moitié chemin; + +Et vous ramènerez ici les quatorze autres. + +-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure +faudra-t-il sortir de Paris? + +-- A la nuit tombante. + +-- A cheval ou à pied? + +-- A cheval. + +-- Quelles armes? + +-- Toutes: dague, épée et pistolets. + +-- Cuirassés? + +-- Cuirassés. + +-- Le reste de la consigne, monsieur? + +-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une +pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la +seconde, vous la troisième. + +-- Bien, monsieur. + +-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six +heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran +à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon. + +-- Faudra-t-il venir vite? + +-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant, +ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte +différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du +Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route +directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur. + +-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc. + +Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir. + +-- A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que +vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous +avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps +qu'il ne vous en faut. + +-- A merveille, monsieur. + +-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre? + +-- C'est inutile, monsieur. + +-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline. + +Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements. + +-- Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans +la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne +fait plus partie des quarante-cinq. + +Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme +important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et +toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la +barrière. + +Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq. + +La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur +du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères. + +Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton +aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat +succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à- +dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il +expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes. + +Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique +qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons- +nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents +culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait +huit associés qui mettaient chacun six sous par repas. + +M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être +mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins. + +Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur. + +Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat +orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, +pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de +dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, +ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux +n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes, +pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été +habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des +meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse. + +Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa +Majesté Henri III. + +Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son +petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès +ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse +jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir +son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines, +avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce. + +M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant +pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et +Loignac fermait les yeux. + +[Illustration: Loignac.] + +Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat +et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt +à tout. + +A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze +seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les +autres ne dormaient pas du tout. + +Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva +son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la +terre. + +Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles. + +-- A cheval, messieurs! dit-il. + +Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre, +il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre. + +Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses, +entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin; +les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec +résignation. + +M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon, +prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure. + +On fit l'appel. + +Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent. + +-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le +tour d'exercer les fonctions de fourrier. + +Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses +lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au +tempérament sombre et envieux. + +En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement +par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette +importance. + +Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque +peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre, +avec treize hommes, par la porte Bourdelle; + +M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple; + +Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine. + + + + +XLI + +BEL-ESBAT + + +Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien +perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune +ascendante. + +Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de +Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de +Guise, du moment où elle était à Paris. + +Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise. + +Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une +extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la +duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez. + +Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse +habitait Soissons et non Paris. + +Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point. + +-- Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication +de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc +de Mayenne. + +-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a +chargé de cette communication? + +-- M. le duc de Mayenne lui-même. + +-- Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement +admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication? +M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse. + +-- Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être +pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à +Paris; sur la route de Blois, par exemple. + +-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif. + +-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un +message pour madame de Montpensier. + +Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel, +comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la +porte entrebâillée. + +-- Alors, demanda-t-il, ce message?... + +-- Je l'ai. + +-- Sur vous? + +-- Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint. + +Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur. + +-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Et que ce message est important? + +-- De la plus haute importance. + +-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement? + +-- Volontiers. + +Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne. + +-- Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier. + +-- C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton. + +Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que +ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne. + +En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang +versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs +maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus +communément répandu. + +-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez +à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier; +mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du +faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame +la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main +gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très +certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la +duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire +où madame la duchesse se trouve en ce moment. + +-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou +n'en voulait pas dire davantage, merci. + +-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît +et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à +madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison +depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite. + +Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine. + +Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement, +cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins. + +Il agita la clochette, la porte s'ouvrit. + +-- Entrez, lui dit-on. + +Il entra et la porte se referma derrière lui. + +Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre; +mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce +qu'il désirait. + +-- Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme. + +-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda +le valet. + +-- Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a +renvoyé ici. + +-- Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le +valet. + +-- Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à +m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de +Mayenne. + +-- Pour elle, pour madame la duchesse? + +-- Pour madame la duchesse. + +-- Une commission de M. le duc de Mayenne? + +-- Oui. + +Le valet réfléchit un instant. + +-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais +j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre. + +-- Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, +quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que +les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez +messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à +croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers. + +Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes +des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût +qu'à entrer et à prendre ses quartiers. + +Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était +suivi d'un autre valet. + +-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; +vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que +je ne puis le faire, moi. + +Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce +d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le +serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à +une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte +d'élégance. + +Elle tournait le dos à Ernauton. + +-- Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame, +dit le laquais. + +Elle fit un mouvement. + +Ernauton poussa un cri de surprise. + +-- Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et +son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation. + +-- Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en +regardant Ernauton. + +Puis faisant un signe au laquais: + +-- Sortez, dit-elle. + +-- Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame? +demanda Ernauton avec surprise. + +-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous +ici un message de M. de Mayenne? + +-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il +serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection +extrême. + +-- Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant. + +-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame. + +-- C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit +l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la +personne que vous dites.... + +Ernauton fit un mouvement. + +-- Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la +personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en +souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez +quel est ce message. + +La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et +séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête. + +-- Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais +pas. + +-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire. + +-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant. + +-- Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales, +monsieur. + +-- Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission +consiste à remettre une lettre à Son Altesse. + +-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main. + +-- Cette lettre? reprit Ernauton. + +-- Veuillez nous la remettre. + +-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire +connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de +Montpensier. + +-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui +la représente ici; vous pouvez donc.... + +-- Je ne puis. + +-- Vous défiez-vous de moi, monsieur? + +-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression +duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre +conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux +dont vous parlez. + +-- En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard +enflammé d'Ernauton. + +Ernauton s'inclina. + +-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me +faites une déclaration d'amour. + +-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais, +et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse +échapper. + +[Illustration: Mayneville.] + +-- Alors, monsieur, je comprends. + +-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à +comprendre, en effet. + +-- Non, je comprends comment vous êtes venu ici. + +-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne +comprends plus. + +-- Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un +prétexte pour vous introduire ici. + +-- Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je +dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux +fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais! +Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme +tout le monde. + +-- Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules +sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très +beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je +m'en étais doutée que vous aviez des scrupules. + +-- Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton. + +-- L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez +reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie. + +-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait +attention à moi. + +-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des +circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de +ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand +galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma +litière. + +-- J'étais forcé de m'éloigner, madame. + +-- Par vos scrupules? + +-- Non, madame, par mon devoir. + +-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux +raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre. + +-- Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua +Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites- +moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir +écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus +qu'incompréhensibles, dites? + +La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un +sourire. + +Ernauton poursuivit. + +-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet +étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle +qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique +assez mal en cour? + +Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée. + +-- Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être +observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui +vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas +bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au +sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou +vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si +cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât +une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute +confiance, pour assister à l'exécution, et constater _de visu_, comme on +dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne, +monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. +Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des +habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente, +maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux +souffrances du patient et à ses velléités de révélations? + +-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et +maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique +que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté. + +-- Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et +l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la +lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte. + +-- Impossible, madame. + +L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter. + +-- Impossible? répéta-t-elle. + +-- Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre +cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même. + +-- Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son +irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré +vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre +entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien! +monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non- +seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous +m'adoriez. + +-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. -- +Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je +vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes, +adieu. + +-- Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je +me retire. + +Cette fois, la dame s'irrita tout de bon. + +-- Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais +pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop +d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte +quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame +de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me +retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme. + +-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce +qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai +eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et +de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions, +madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux +et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne +sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me +faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à +madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa +main, comme vous pouvez le voir à l'adresse. + +Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter. + +L'inconnue y jeta les yeux et s'écria: + +-- Son écriture! du sang! + +Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une +dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le +coeur, il retourna vers l'entrée de la salle. + +Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son +manteau. + +-- Plaît-il, madame? dit-il. + +-- Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il +arrivé quelque accident au duc? -- Que je pardonne ou non, madame, dit +Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez +votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la +lira.... + +-- Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur +pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas +pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? +Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. -- Vous +êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. -- Eh! sans +doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce +qui est arrivé à mon frère? + +Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, +revenu de sa première surprise, se croisa les bras. + +-- Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la +bouche m'a déjà menti deux fois? + +Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles, +lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la +flamme. + +-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria +la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de +dentelles. + +-- Oui, madame, répondit froidement Ernauton. + +L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut +violent le coup dont elle le frappa. + +La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que +cette vibration fût éteinte un valet parut. + +-- Que veut madame? demanda le valet. + +L'inconnue frappa du pied avec rage. + +-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici? + +-- Si fait, madame. + +-- Eh bien! qu'il vienne donc alors! + +Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait +précipitamment. + +-- A vos ordres, madame, dit Mayneville. + +-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de +Mayneville? fit la duchesse exaspérée. -- Aux ordres de Votre Altesse, +reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement. + +-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il +me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre. + +-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse. + +-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune +homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si +longtemps disputée. + +[Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.] + + + + +XLII + + +LA LETTRE DE M. DE MAYENNE + + +La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même +chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa +physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan. + +Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle- +même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue: + + « Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou + d'un maître d'armes: j'ai été puni. + + J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel + je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il + m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux + de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui. + + Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le + porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez + voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même. + + Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère + soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête, + lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque + pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu. + + Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son + nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A + toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le + maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien. + + Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout + ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci. + + Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi + vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le + porteur vous dira l'endroit. + + Votre affectionné frère, + + MAYENNE. » + +Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi +étonnés l'un que l'autre. + +La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être +interprété d'Ernauton. + +-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous +nous avez rendu, monsieur? + +-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du +plus faible contre le plus fort. + +-- Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de +Montpensier. + +Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc. +Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à +comprendre. + +Puis lorsqu'il eut fini: + +-- Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la +besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison? + +Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien +prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu +qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune +homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur +signification de pure curiosité. + +Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les +yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien +aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du +séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple +renseignement. + +Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait +sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre. + +La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position +près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la +duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune +homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de +Montpensier. + +Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde. + +Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent +d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire +un peu plus fort. + +C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour +lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet. + +La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait +faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison? + +-- Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne +que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me +traite, d'en chercher un meilleur. + +-- Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne +point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes- +vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi? + +-- M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai +pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à +ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel +illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient +n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir +une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre, +je crois avoir agi en galant homme. + +Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire: + +-- Voilà un esprit délié, madame. + +La duchesse comprit à merveille. + +Elle regarda Ernauton en souriant. + +-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous +êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit. + +-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, +madame, répondit Ernauton. + +-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je +vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire. + +Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un +lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous +m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom +ou plutôt qui vous êtes.... + +-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela; +mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit. + +-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un +regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de +plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait. + +Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de +table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et +demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation. + +-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la +duchesse. + +-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc +plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse. + +La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la +porte se fut refermée derrière lui: + +-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon. + +-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied; +moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre +chose que ce que nous avons décidé de faire. + +-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus +tard.... + +-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame. + +-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère. + +-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves +gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un +inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil. + +-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de +l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins. + +-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je +l'espère, de surveiller personne. + +-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison, +Mayneville, je perds la tête. + +-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la +veille d'une action décisive. + +-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de +Vincennes à la nuit. + +-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, +et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs. + +-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas? + +-- Tous. + +-- Ce sont des gens sûrs? + +-- Éprouvés, madame. + +-- Comment viennent-ils? + +-- Isolés, en promeneurs. + +-- Combien en attendez-vous? + +-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces +cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de +soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux. + +-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la +route. + +-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les +nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et +n'aura qu'à se refermer sur la voiture. + +-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je +suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la +pendule. + +-- L'heure viendra, soyez tranquille. + +-- Mais nos hommes, nos hommes? + +-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il +n'y a point de temps perdu. + +-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le +meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce +serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui +porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le +bienvenu. + +-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre +cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en +triomphateur. + +-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil +de la porte. + +-- Lequel, madame? + +-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus? + +-- Quels amis? + +-- Nos ligueurs. + +-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le +bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en +sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le +prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous +défendre contre une armée. + +S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier +sur les toits du couvent: Le Valois est à nous! + +-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le +Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire +un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma +responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, +femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve? + +-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant. + +-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés +sous leurs robes? + +-- Ils le sont. + +-- Les gens d'épée sur la route? + +-- Ils doivent y être à cette heure. + +-- Les bourgeois prévenus après l'événement? + +-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau, +Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront +les autres. + +-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer +aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon +qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter. + +-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est +nécessaire qu'on les tue, madame? + +-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte! + +-- C'est un brave soldat. + +-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui +chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau +noire. + +-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je +suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine. + +-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant. + +-- Oh! de bon coeur, madame. + +-- Grand merci, en vérité. + +-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours +pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous +représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes +un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est +nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront +défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous +recommande, c'est ce jeune homme. + +-- Quel jeune homme? + +-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas +quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis. + +-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres. + +Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir +au dehors. + +-- Oh! la sombre nuit! dit-il. + +-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle +est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine. + +-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est +important de voir. + +-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville. + +Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que +madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce +genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était +possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile. + +-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les +lumières par précaution. + +-- Non, mais j'entends marcher des chevaux. + +-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien. + +Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse +paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire. + + + + +XLII + +COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ +DES JACOBINS + + +Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille; +il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et +de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement +succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de +tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir. + +Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le +roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même. + +Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et, +parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi. + +Puis, le roi informé, pour se coucher et songer. + +Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos +qu'ils se permettent. + +Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au +galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon +si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par +un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore +mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient +mesurer. + +C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la +route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la +poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues. + +C'était beaucoup pour un homme seul. + +-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste +soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le +changer. + +-- Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître; +votre épée, vos armes, et faisons vite. + +Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de +ses armes. + +-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton. + +Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient: + +-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre.... + +-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui- +là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait +encore. + +-- M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous +faites là! + +-- J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas; +qu'on mène cet homme au dépôt. + +-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme +que nous venons d'arrêter.... + +-- Eh bien? + +-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges. + +-- Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait- +il là? + +-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas, +je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie. + +Sainte-Maline resta muet. + +-- Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point +que vous me dévalisiez. + +-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu. + +-- De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges. + +-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route? + +-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me +répondriez-vous? + +-- Non. + +-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez. + +-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route? + +Ernauton sourit, mais ne répondit pas. + +-- Ni où vous alliez? + +Même silence. + +-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez +point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire. + +-- Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce +que vous aurez fait. + +-- A M. de Loignac? + +-- A plus haut que cela. + +-- A M. d'Épernon? + +-- A plus haut encore. + +-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes. + +-- A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur. + +-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre +si bien avec vos intentions. + +Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier, +qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des +premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton +eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades. + +Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui, +l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau- +légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et +s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée. + +C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient +pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt +en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement +les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à +brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement +rencontrer des camarades et recevoir une politesse. + +Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré, +et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait +porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour +crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante- +cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble +entre les doigts d'une chaîne d'hommes. + +Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le +jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son +existence pendant dix minutes. + +Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on +l'agrégeait: + +-- Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de +l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur +pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la +peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez +grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire. +J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point +arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le +bien de son service. + +Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme +d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point, +qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec +MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre: + +-- Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être +agréable. + +Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la +chambre du roi. + +Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put +voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de +continuer sa route. + +Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la +prise. + +Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route, +devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre +jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se +trouver réunis à Bel-Esbat était passée. + +Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris. + +Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la +mousqueterie des bons pères. + +Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain. + +Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: -- Monsieur, les chemins sont +libres, d'Épernon lui répliqua-il: + +-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois +pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez +serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le +carrosse. + +-- Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant +à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de +mousquetades. + +-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon. + +Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier. + +C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques +gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à +comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton. + +-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis? + +-- Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se +dessinait sous les voûtes. + +-- Les ordres ont été donnés? + +-- Et seront suivis, sire. + +-- Alors partons, dit Sa Majesté. + +Loignac fit sonner le boute-selle. + +L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient +réunis, pas un ne manquait. + +On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville +et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une +seule parole. + +Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui. + +M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait +bien au fourreau. + +Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit. + +Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la +fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route +du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était +beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le +secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui +manquait. + +Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne +retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux +dirigés à toute bride sur Vincennes. + +A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs +regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une +partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard. + +Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence. + +Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à +Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des +gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier +peloton de cavaliers qu'il rencontrerait. + +Le messager n'était point revenu. + +Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui +n'était pas plus revenu que le premier. + +-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les +choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde, +et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent, +mais inquiétant. + +-- Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne +quittaient pas l'horizon profond et sombre. + +-- Mayneville, que peut-il donc être arrivé? + +-- Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et +Mayneville fit un mouvement pour sortir. + +-- Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui +donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous +nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se +forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de +cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et +surtout tenu trop secret pour ne pas réussir. + +-- Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt +qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur +couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils +quelque avis particulier, eux. + +-- Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon. + +-- Quoi? + +-- Silence, écoutez! + +On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre. + +-- C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous +l'amènent! + +Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle +à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je +le tiens! + +Mayneville écouta encore. + +-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui +galopent. + +Et il commanda à pleine voix: + +-- Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du +prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent +moines armés, à la tête desquels marchait Borromée. + +Ils prirent position en travers de la route. + +On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait: + +-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête +du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté. + +-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien +que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme +le cèdre domine l'hysope! + +-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse +choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir, +frère Borromée, heureusement! + +Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur +et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon. + +Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se +trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse +et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées. + +Incapable de se modérer, elle cria: + +-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de +gardes! + +-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose +m'inquiète. + +-- Laquelle? + +-- Je n'entends pas le signal convenu. + +-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient? + +-- Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble, +insista Mayneville. + +-- Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure. + +-- Je ne vois pas notre officier. + +-- Je le vois, moi. + +-- Où? + +-- Cette plume rouge! + +-- Eh bien? + +-- C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main! + +-- On lui a laissé son épée? + +-- Par la mort! il commande. + +-- A nos gens? Il y a donc trahison? + +-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens. + +-- Vous êtes fou, Mayneville. + +En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq, +brandissant une large épée, cria: Vive le roi! + +-- Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les +quarante-cinq dans l'enthousiasme. + +La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle +allait s'évanouir. + +Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en +passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison. + +Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il +avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré. + +Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce +moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat. + +Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à +l'instant même son parti. + +-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi! + +Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son +épée au fourreau. + +Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le +flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le +médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon. + +Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant. + +Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des +jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour +un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une +cathédrale. + +Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre +solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en +avait été la suite. + +Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil +calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier. +L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de +l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre. + +Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait +le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que +venait de le faire Gorenflot. + +Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes. + +-- Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III. + +Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course, +comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui +Bel-Esbat dans l'obscurité. + +Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel +elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait +chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière. + +-- Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte. +Voyez! voyez, Mayneville! + +-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi! +s'écria celui-ci. + +-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse. + +-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur +aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire. + +-- Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a +trahis! Il savait tout! + +Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la +porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière +lui. + + + + +XLIV + +COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT +DE PROFITER DE CETTE INVENTION. + + +Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la +découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du +masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se +jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure. + +[Illustration: Henri de Navarre.] + +Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à +mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour- +propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait +le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais. + +-- Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du +côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des +chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on +appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot. + +Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais +encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un +grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires, +l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de +zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé +un quart d'heure avec le maître de poste. + +Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se +jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent +bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il +semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues +dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue. + +Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux, +Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu +haleine. + +On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela. + +Chicot pensa donc beaucoup. + +Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il +s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un +jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel +jour elle lui apparut. + +Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns +croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence? + +Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis +son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon, +qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de +Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances. + +C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et +cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour +ne plus redouter les atteintes. + +Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait +dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms +illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter +leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait +cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris, +semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de +vivre. + +Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries. + +Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions. + +Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner +chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, +n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme. + +Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et +simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout +le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait +rien. + +Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur +sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la +parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur. + +Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa +pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait. + +Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont +la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement, +cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque +pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles +provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter. + +Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la +fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa +tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une +chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui +jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni, +aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de +maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout +lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant: + +-- Vois! on est heureux ici! + +Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot +éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries +qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le +chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et +d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui +faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot +songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce +n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la +plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère. + +Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein +de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands +arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi, +ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de +leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les +horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du +soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons. + +Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les +prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur +leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés, +jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la +première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas. + +-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche. +Le Béarnais vit comme un coq en pâte. + +Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son +frère le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-être +pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore; +j'ai presque envie de la retraduire en grec. + +Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son +frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une +traduction française _expurgata_, comme on dit à la Sorbonne. + +Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut +où était le roi. + +Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé +notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la +topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche +pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du +marché de Condom. + +On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il +s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort +questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait +fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles +transitions d'un amour à l'autre. + +Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre +catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient +fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force +bombances, partout où l'on s'arrêtait. + +Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter +merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc +lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la +belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux. + +-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on +croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle +Le Rebours. -- Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela. + +-- Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau. + +-- Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple +bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois. + +-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville? + +-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance, +il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à +Castelnaudary. + +-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une +Grecque? + +-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote. + +-- Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que +je suis d'Agen, moi! + +-- Eh bien? + +-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville +à Agen. + +-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à +mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille.... + +-- Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait +un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et, +un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne +voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait. + +-- De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le +Rebours? demanda Chicot. + +-- Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés; +mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu +trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux +insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade. +Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a +décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé. + +-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse? + +-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une +frénésie. + +-- Mais que dit la reine? demanda Chicot. + +-- La reine? fit l'officier. + +-- Oui, la reine. + +-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre. + +-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses. + +-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible. + +-- Pourquoi cela? demanda l'officier. + +-- Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y +voie d'une façon transparente. + +-- Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce +parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de +platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à +dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit. + +-- Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc. + +-- Bah! occupée? + +-- Oui. + +-- Et de qui, s'il vous plaît? + +-- De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue. + +-- De Dieu! s'écria Chicot. + +-- Pourquoi pas? + +-- Ah! la reine est dévote? + +-- Très dévote. + +-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit +Chicot. + +-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous +pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses +gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle +particulière. + +-- La reine? + +-- Oui, oui. + +-- La reine Marguerite? + +-- La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai +touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai +même fait un fort beau sermon sur le texte: + +« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu +séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que +l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite. + +-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot. + +-- Il l'a entendu. + +-- Sans se fâcher? + +-- Tout au contraire, il a fort applaudi. + +-- Vous me stupéfiez, répondit Chicot. + +-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche +ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades, +et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus +promenées que dans les allées de Nérac. + +Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait +pour bâtir tout un plan. + +Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il +savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour, +c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur +les yeux. + +[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.] + +-- Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois +mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en +vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont +des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y +voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me +déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades +charmantes. + +Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle. +D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons! + +Et Chicot continua sa course. + +Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui +préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur. + +Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la +façon dont il fut admis à une audience. + +Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les +abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient +l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour +donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue. + +Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un +visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le +trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule +invitation, et recevait le requérant. + +Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea +le roi bon, candide et tout amoureux. + +Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse +et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais +feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le +roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main. + +Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de +l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé. + +Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la +bordure. + +-- Qui me veut parler? demanda-t-il à son page. + +-- Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié +homme de guerre. + +Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement. + +-- C'est moi, sire, dit-il. + +-- Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en +Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, +cher monsieur Chicot. + +-- Mille grâces, sire. + +-- Bien vivant, grâce à Dieu. + +-- Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise. + +-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de +Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien +joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là. + +Et il montrait un banc de gazon. + +-- Jamais, sire, dit Chicot en se défendant. + +-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je +vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause +bien qu'assis. + +-- Mais, sire, le respect. + +-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui +donc pense à cela? + +-- Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur. + +Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si +rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même +pas la trace. + +-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve, +ambassadeur de qui? + +-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire. + +-- Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon +avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans +ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous +conduise. + +Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en +revenant par son allée de lauriers. + +-- Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans +sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe! + + + + +XLIV + +COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE +ET _Margota_ MARGOT. + + +Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le +présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle +avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à +coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris +sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce +corridor conduisait au cabinet. + +De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y +trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés +magnifiques situés au bord de la rivière. + +De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans +empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve +sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir +au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies +d'argent. + +Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé an +loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais +qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une +admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée +ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres +correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle +avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les +premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante. + +Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la +distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque +meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, +et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres +devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et +qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la +route. + +Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un +grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot, +pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret +recouvert de même et enrichi de pareils ornements. + +Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons +déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût +trouvée fatigante. + +-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot, +commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé +si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre +résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi +donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde? + +-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien +disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout +ses besoins. + +[Illustration: Que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en +latin. -- PAGE 89.] + +-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur +Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point +parler à votre ombre. + +Puis prenant un air sérieux: + +-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de +côté et que nous parlions affaires? + +-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres. + +L'oeil du roi étincela. + +-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me +rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant +que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà, +fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit. + +-- Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre +parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire preÈs de +Votre Majesté. + +-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité. + +-- Sire.... + +-- Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le +sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout +paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi. + +-- Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout +ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté +dans le feu, éparpillé dans l'air. + +-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot? + +-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une +ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si +l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne +les porter que chez les morts. + +-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont +pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous +confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste. + +-- Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de +petits anges, sire, mais en Navarre seulement. + +-- Ah! ah! fit Henri. + +-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours +autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes +vautours et mes loups. + +-- Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec +plaisir. + +-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout +ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont +pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails +de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de +créance. + +-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me +paraît fort inutile d'y revenir. + +-- C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une. + +-- Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot. + +Et Henri étendit la main. + +-- Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je +viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens +l'eussent eue meilleure. + +-- Vous l'avez perdue? + +-- Je me suis hâté de l'anéantir, sire, car M. de Mayenne courait après +moi pour me la voler. + +-- Le cousin Mayenne? + +-- En personne. + +-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours? + +-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me +rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée. + +-- Et de la lettre? + +-- Pas l'ombre, grâce à la précaution que j'avais prise. + +-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage, +monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela m'intéresse vivement. + +-- Votre Majesté est bien bonne. + +-- Seulement une chose m'inquiète. + +-- Laquelle? + +-- Si la lettre est anéantie pour mons de Mayenne, elle est de même +anéantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'écrivait +mon bon frère Henri, puisque sa lettre n'existe plus? + +-- Pardon, sire! elle existe dans ma mémoire. + +-- Comment cela? + +-- Avant de la déchirer, je l'ai apprise par coeur. + +-- Excellente idée, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien là +l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la réciter, n'est-ce pas? + +-- Volontiers, sire. + +-- Telle qu'elle était, sans y rien changer? + +-- Sans y faire un seul contre-sens. + +-- Comment dites-vous? + +-- Je dis que je vais vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la langue, +j'ai bonne mémoire. + +-Quelle langue? + +-- La langue latine donc. + +-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard à l'adresse +de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre.... + +-- Sans doute. + +-- Expliquez-vous; la lettre de mon frère était-elle donc écrite en latin? + +-- Eh! oui, sire. + +-- Pourquoi en latin? + +-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la +langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvénal ont +éternisé la démence et les erreurs des rois. + +-- Des rois? + +-- Et des reines, sire. + +Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite. + +-- Je veux dire des empereurs et des impératrices, reprit Chicot. + +-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement +Henri. + +-- Oui et non, sire. + +-- Vous êtes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense +sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre +sérieusement à la messe à cause de ce diable de latin; donc vous le savez, +vous? + +-- On m'a appris à le lire, sire, comme aussi le grec et l'hébreu. + +-- C'est très commode, monsieur Chicot, vous êtes un livre vivant. + +-- Votre Majesté vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime +quelques pages dans ma mémoire, on m'expédie où l'on veut, j'arrive, on me +lit et l'on me comprend. + +-- Ou l'on ne vous comprend pas. + +-- Comment cela, sire? + +-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous êtes imprimé. + +-- Oh! sire, les rois savent tout. + +-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les +flatteurs disent aux rois. + +-- Alors, sire, il est inutile que je récite à Votre Majesté cette lettre +que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y +comprendra rien. + +-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien? + +-- On assure cela, sire. + +-- Et avec l'espagnol? + +-- Beaucoup, à ce qu'on dit. + +-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble +fort à l'espagnol, peut-être comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir +appris. Chicot s'inclina. + +-- Votre Majesté ordonne donc? + +-- C'est-à-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot. + +Chicot débuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de +préambules: + + « _Frater carissime, + + « Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus, + functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter + adhaeret._ » + +Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrêta Chicot du geste. + +-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour, +d'obstination et de mon frère Charles IX. + +-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le +latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase. + +-- Poursuivez, dit le roi. + +Chicot continua. + +Le Béarnais écouta avec le même flegme tous les passages où il était +question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom: + +-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il. + +-- Je pense que oui, sire. + +-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amitié que mes frères +Charles IX et Henri III donnaient à leur soeur, ma bien-aimée épouse +Marguerite? + +-- Je n'y vois rien d'impossible, répliqua Chicot. Et il poursuivit son +récit jusqu'au bout de la dernière phrase, sans qu'une seule fois le +visage du roi eût changé d'expression. + +Enfin il s'arrêta sur la péroraison, dont il avait caressé le style avec +des ronflements si sonores, qu'on eût dit un paragraphe des Verrines ou du +discours pour le poète Archias. + +-- C'est fini? demanda Henri. + +-- Oui, sire. + +-- Eh bien! ce doit être superbe. + +-- N'est-ce pas, sire? + +-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et +_Margota_, et encore! + +-- Malheur irréparable, sire, à moins que Votre Majesté ne se décide à +faire traduire la lettre par quelque clerc. + +-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-même, monsieur Chicot, qui avez +mis tant de discrétion dans votre ambassade en faisant disparaître +l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de +livrer cette lettre à une publicité quelconque? + +-- Je ne dis point cela, sire. + +-- Mais vous le pensez? + +-- Je pense, puisque Votre Majesté m'interroge, que la lettre du roi son +frère, recommandée à moi avec tant de soin, et expédiée à Votre Majesté +par un envoyé particulier, contient peut-être çà et là quelque bonne chose +dont Votre Majesté pourrait faire son profit. + +-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses à quelqu'un, il faudrait que +j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance. + +-- Certainement. + +-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illuminé par une idée. + +-- Laquelle? + +-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; récitez-lui la +mettre, et bien sûr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout +naturellement, elle me l'expliquera. + +-- Ah! Voilà qui est admirable! s'écria Chicot, et Votre Majesté parle +d'or. + +-- N'est-ce pas? Vas-y. + +-- J'y cours, Sire. + +-- Ne change pas un lot à la lettre, surtout. + +-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne +le sais pas; quelque barbarisme tout au plus. + +-- Allez-y, mon ami, allez. + +Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le +roi, plus convaincu que jamais que le roi était une énigme. + + + + +XLVI + +L'ALLÉE DES TROIS MILLE PAS + +La reine habitait l'autre aile du château divisée à peu près de la même +façon que celle que venait de quitter Chicot. + +On entendait toujours de ce côté quelque musique, on y voyait toujours +rôder quelque panache. + +La fameuse allée des trois mille pas, dont il avait été tant question, +commençait aux fenêtres même de Marguerite, et sa vue ne s'arrêtait jamais +que sur des objets agréables, tels que massifs de fleurs, berceaux de +verdure, etc. + +On eût dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle +des choses gracieuses, tant d'idées lugubres qui habitaient au fond de sa +pensée. + +Un poète périgourdin -- Marguerite, en province comme à Paris, était +toujours l'étoile des poètes, -- un poète périgourdin avait composé un +sonnet à son intention. + +« Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met à placer garnison dans son +esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. » + +Née au pied du trône, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en +effet profondément souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du +roi de Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'était que factice et +due à l'étude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds. + +Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle était, ou plutôt qu'elle +voulait être, avait-elle déjà laissé le temps et les chagrins imprimer +leurs sillons expressifs sur son visage. + +Elle était néanmoins encore d'une remarquable beauté, beauté de +physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un +rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez les illustres, à qui l'on est +toujours prêt à accorder la suprématie de la beauté physique. Marguerite +avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple +et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, était toujours une adorable +créature. + +Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la démarche +d'une charmante femme. + +Aussi elle était idolâtrée à Nérac, où elle importait l'élégance, la joie, +la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le séjour +de la province, c'était déjà une vertu dont les provinciaux lui savaient +le plus grand gré. + +Sa cour n'était pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout +le monde l'aimait à la fois, comme reine et comme femme; et, de fait, +l'harmonie de ses flûtes et de ses violons, comme la fumée et les reliefs +de ses festins, étaient pour tout le monde. + +Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journées lui +rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'était perdue pour ceux +qui l'entouraient. + +Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger; +sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimité +d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience +permanente de chacun de ses déportements, sans parents, sans amis, +Marguerite s'était habituée à vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec +des semblants d'amour, et à remplacer par la poésie et le bien-être, +famille, époux, amis et le reste. + +Nul excepté Catherine de Médicis, nul excepté Chicot, nul excepté quelques +ombres mélancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort, +nul n'eût su dire pourquoi les joues de Marguerite étaient déjà si pâles, +pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues, +pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son +regard autrefois si expressif. + +Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus, +depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son +honneur. + +Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-être encore aux yeux des +Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, la majesté de cette +attitude, mieux dessinée par son isolement. + +Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, était tout +instinctif, et venait bien plutôt de la propre conscience de ses torts, +que des faits du Béarnais. Henri ménageait en elle une fille de France; il +ne lui parlait qu'avec une obséquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux +abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et à propos de toutes +choses, que les procédés d'un mari et d'un ami. + +Aussi, la cour de Nérac, comme toutes les autres cours vivant sur les +relations faciles, débordait-elle d'harmonies au moral et au physique. + +Telles étaient les études et les réflexions que faisait, sur des +apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus +méticuleux des hommes. + +Il s'était présenté d'abord au palais, renseigné par Henri, mais il n'y +avait trouvé personne. Marguerite, lui avait-on dit, était au bout de +cette belle allée parallèle au fleuve, et il se rendait dans cette allée, +qui était la fameuse allée des trois mille pas, par celle des lauriers +roses. + +Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allée, il aperçut au bout, sous un +bosquet de jasmin d'Espagne, de genêts et de clématites, un groupe +chamarré de rubans, de plumes et d'épées de velours; peut-être toute cette +belle friperie était-elle d'un goût un peu usé, d'une mode un peu +vieillie; mais pour Nérac c'était brillant, éblouissant même. Chicot, qui +venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil. + +Comme un page du roi précédait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ça +et là avec l'éternelle inquiétude des coeurs mélancoliques, la reine +reconnut les couleurs de Navarre et l'appela. + +-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle. + +Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze +ans à peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite. + +-- Madame, dit-il en français, car la reine exigeait qu'on proscrivît le +patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations +d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoyé du Louvre à Sa Majesté le roi +de Navarre, et renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à vous, désire +parler à Votre Majesté. + +Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement +et avec cette sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre les coeurs +longtemps froissés. + +Chicot était debout et immobile à vingt pas d'elle. + +Ses yeux subtils reconnurent au maintien et à la silhouette, car le Gascon +se dessinait sur le fond orangé du ciel, une tournure de connaissance; +elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher. + +En se retournant toutefois pour donner un adieu à la compagnie, elle fit +signe du bout des doigts à un des plus richement vêtus et des plus beaux +gentilshommes. + +L'adieu pour tous était réellement un adieu pour un seul. + +Mais comme le cavalier privilégié ne paraissait pas sans inquiétude, +malgré ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une +femme voit tout: + +-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire à ces dames que je +reviens dans un instant. + +Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de +légèreté que ne l'eût fait un courtisan indifférent. + +La reine vint d'un pas rapide à Chicot, qui avait examiné toute cette +scène, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait, +sans bouger d'une semelle. + +-- Monsieur Chicot! s'écria Marguerite étonnée, en abordant le Gascon. + +-- Aux pieds de Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, toujours +bonne et toujours belle, et toujours reine à Nérac comme au Louvre. + +-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur. + +-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu +l'idée de faire ce miracle. + +-- Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on. + +-- Je faisais le mort. + +-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulièrement +assez heureuse pour qu'on se souvînt de la reine de Navarre en France? + +-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas +les reines chez nous, quand elles ont votre âge et surtout votre beauté. + +-- On est donc toujours galant à Paris? + +-- Le roi de France, ajouta Chicot sans répondre à la dernière question, +écrit même à ce sujet au roi de Navarre. + +Marguerite rougit. + +-- Il écrit? demanda-t-elle. + +-- Oui, madame. + +-- Et c'est vous qui avez apporté la lettre? + +-- Apporté, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous +expliquera, mais apprise par coeur et répétée de souvenir. + +-- Je comprends. Cette lettre était d'importance, et vous avez craint +qu'elle ne se perdît ou qu'on ne vous la volât? + +-- Voilà le vrai, madame; maintenant que Votre Majesté m'excuse, mais la +lettre était écrite en latin. + +-- Oh! très bien! s'écria la reine: vous savez que je sais le latin. + +-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il? + +-- Cher monsieur Chicot, répondit Marguerite, il est fort difficile de +savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'était pas le seul à +chercher le mot de l'énigme. + +-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait +fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre, +quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour. + +Chicot se mordit les lèvres. + +-- Ah diable! fit-il. + +-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite. + +-- C'était à lui qu'elle était adressée. + +-- Et a-t-il paru la comprendre? + +-- Deux mots seulement. + +-- Lesquels? + +-- _Turennius et Margota._ + +-- _Turennius et Margota?_ + +-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre. + +-- Alors qu'a-t-il fait? + +-- Il m'a envoyé vers vous, madame. + +-- Vers moi? + +-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop +importantes pour la faire traduire par un étranger, et qu'il valait mieux +que ce fût vous, qui étiez la plus belle des savantes et la plus savante +des belles. + +-- Je vous écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je +vous écoute. + +-- Merci, madame: où plaît-il à Votre Majesté que je parle? + +-- Ici; non, non, chez moi plutôt: venez dans mon cabinet, je vous prie. + +Marguerite regarda profondément Chicot, qui, par pitié pour elle peut- +être, lui avait d'avance laissé entrevoir un coin de la vérité. + +La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers +l'amour peut-être, avant de subir l'épreuve qui la menaçait. + +-- Vicomte, dit-elle à M. de Turenne, votre bras jusqu'au château. +Précédez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie. + + + + +XLVII + +LE CABINET DE MARGUERITE + + +Nous ne voudrions pas être accusés de ne peindre que festons et +qu'astragales et de laisser se sauver à peine le lecteur à travers le +jardin; mais tel maître, tel logis, et s'il n'a pas été inutile de peindre +l'allée des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut être de +quelque intérêt aussi de peindre le cabinet de Marguerite. + +Parallèle à celui de Henri, percé de portes de dégagement ouvertes sur des +chambres et des couloirs, de fenêtres complaisantes et muettes comme les +portes, fermées par des jalousies de fer à serrures dont les clefs +tournent sans bruit, voilà pour l'extérieur du cabinet de la reine. + +A l'intérieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un goût à la mode +du jour, des tableaux, des émaux, des faïences, des armes de prix, des +livres et des manuscrits grecs, latins et français, surchargeant toutes +les tables, des oiseaux dans leurs volières, des chiens sur les tapis, un +monde tout entier enfin, végétaux et animaux, vivant d'une commune vie +avec Marguerite. + +Les gens d'un esprit supérieur ou d'une vie surabondante ne peuvent +marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens, +chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que +leur force attractive entraîne dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu +d'avoir vécu et senti comme les gens ordinaires, ils ont décuplé leurs +sensations et doublé leur existence. + +Certainement Épicure est un héros pour l'humanité; les païens eux-mêmes ne +l'ont pas compris: c'était un philosophe sévère, mais qui, à force de +vouloir que rien ne fût perdu dans la somme de nos ressorts et de nos +ressources, procurait, dans son inflexible économie, des plaisirs à +quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eût perçu +que des privations ou des douleurs. + +Or, on a beaucoup déclamé contre Épicure sans le connaître, et l'on a +beaucoup loué, sans les connaître aussi, ces pieux solitaires de la +Thébaïde qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le +laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute, +mais enfin c'est tuer, chose que Dieu défend de toutes ses forces et de +toutes ses lois. + +La reine était femme à comprendre Épicure, en grec, d'abord, ce qui était +le moindre de ses mérites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille +douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualité de +chrétienne, lui donnait lieu à bénir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il +s'appelât Dieu ou Théos, Jéhovah ou Magog. + +Toute cette digression prouve clair comme le our la nécessité où nous +étions de décrire les appartements de Marguerite. + +Chicot fut invité à s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie +représentant un Amour éparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'était +pas d'Aubiac, mais qui était plus beau et plus richement vêtu, offrit de +nouveaux rafraîchissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit +en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitté la place, de réciter, +avec une imperturbable mémoire, la lettre du roi de France et de Pologne +par la grâce de Dieu. + +Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en français en même +temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilité d'en donner la +traduction latine. + +Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus étrange +possible, afin que la reine fût le plus longtemps possible à la +comprendre; mais si fort habile qu'il fût à travestir son propre ouvrage, +Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son +indignation. + +A mesure qu'il avançait dans la lettre, Chicot s'enfonçait de plus en plus +dans l'embarras qu'il s'était créé; à certains passages scabreux il +baissait le nez comme un confesseur embarrassé de ce qu'il entend; et à ce +jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas +étinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux +énonciations si positives de tous ses méfaits conjugaux. + +Marguerite n'ignorait pas la méchanceté raffinée de son frère; assez +d'occasions la lui avaient prouvée; elle savait aussi, car elle n'était +point femme à se rien dissimuler à elle-même, elle savait à quoi s'en +tenir sur les prétextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait +fournir encore; aussi, au fur et à mesure que Chicot lisait, la balance +s'établissait-elle dans son esprit entre la colère légitime et la crainte +raisonnable. + +S'indigner à point, se défier à propos, éviter le danger en repoussant le +dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'était le grand +travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot +continuait sa narration épistolaire. + +Il ne faut pas croire que Chicot demeurât le nez éternellement baissé; +Chicot levait tantôt un oeil, tantôt l'autre, et alors il se rassurait en +voyant que, sous ses sourcils à demi froncés, la reine prenait tout +doucement un parti. + +Il acheva donc avec assez de tranquillité les salutations de la lettre +royale. + +-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achevé, mon +frère écrit joliment en latin; quelle véhémence, quel style! Je ne l'eusse +jamais cru de cette force. + +Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a +l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas. + +-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine, à qui tous les langages étaient +familiers, même celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort +latiniste, monsieur. + +-- Madame, j'ai oublié: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me +reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article, +qu'il a un vocatif, et que la tête est du genre neutre. + +-- Ah! vraiment! s'écria en entrant un personnage tout hilare et tout +bruyant. + +Chicot et la reine se retournèrent d'un même mouvement. + +C'était le roi de Navarre. + +-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tête en latin est du genre neutre, +monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin? + +-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'étonne +comme Votre Majesté. + +-- Et moi aussi, dit Margot rêveuse, cela m'étonne. + +-- Ce doit être, dit le roi, parce que c'est tantôt l'homme et tantôt la +femme qui sont les maîtres, et cela selon le tempérament de l'homme ou de +la femme. + +Chicot salua. + +-- Voilà certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire. + +-- Tant mieux, je suis enchanté d'être plus profond philosophe que je ne +croyais: maintenant revenons à la lettre; sachez, madame, que je brûle de +savoir les nouvelles de la cour de France, et voilà justement que ce brave +monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi.... + +-- Sans quoi? répéta Marguerite. + +-- Sans quoi, je me délecterais, ventre saint-gris! vous savez combien +j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si +bien les raconter mon frère Henri de Valois. + +Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains. + +-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui +s'apprête à se bien réjouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma +femme, n'est-ce pas? + +-- Oui, sire. + +-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre. + +-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis à l'aise par cette liberté +dont les deux époux couronnés lui donnaient l'exemple, que ce latin dans +lequel est écrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic? + +-- Pourquoi cela? demanda le roi. + +Puis, se retournant vers sa femme: + +-- Eh bien! madame? demanda-t-il. + +Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une à une, +pour la commenter, chacune des phrases tombées de la bouche de Chicot. + +-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut terminé +et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic. + +-- Eh quoi! fit Henri, cette chère lettre renfermerait de vilains propos? +Prenez garde, ma mie, le roi votre frère est un clerc de première force et +de première politesse. + +-- Même lorsqu'il me fait insulter dans ma litière, comme cela est arrivé +à quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous +rejoindre, sire. + +-- Lorsqu'on a un frère de moeurs sévères lui-même, fit Henri de ce ton +indéfinissable qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie, +un frère roi, un frère pointilleux.... + +-- Doit l'être pour le véritable honneur de sa soeur et de sa maison, car +enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur, +occasionnait quelque scandale, vous feriez révéler ce scandale par un +capitaine des gardes. + +-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bénin, dit Henri, je ne +suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais +la lettre, la lettre, puisque c'est à moi qu'elle était adressée, je +désire savoir ce qu'elle contient. + +-- C'est une lettre perfide, sire. + +-- Bah! + +-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour +brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses +amis. + +-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage +naturellement si franc et si ouvert d'une défiance affectée, brouiller un +mari et une femme, vous et moi, donc? + +-- Vous et moi, sire. + +-- Et en quoi cela, ma mie? + +Chicot se sentait sur les épines, et il eût donné beaucoup, quoiqu'il eût +très faim, pour s'aller coucher sans souper. + +-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-même, le nuage va crever! + +-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié le +latin, qu'on a dû lui enseigner cependant. + +-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai +appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage +de masculin, de féminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu +expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin. + +-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la +lettre force compliments de toute nature pour moi. + +-- Oh! très bien, dit le roi. + +-- _Optimè_, fit Chicot. + +-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous +brouiller, madame? car enfin, tant que mon frère Henri vous fera des +compliments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si l'on disait du mal +de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je +comprendrais la politique de mon frère. + +-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de +Henri? + +-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je +connais. + +-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde +insinuant pour arriver à des insinuations calomnieuses contre vos amis et +les miens. + +Et après ces mots audacieusement jetés, Marguerite attendit un démenti. + +Chicot baissa le nez, Henri haussa les épaules. + +-- Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, vous n'avez pas trop entendu le +latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon +frère. + +Si doucement et si onctueusement que Henri eût prononcé ces mots, la reine +de Navarre lui lança un regard plein de défiance. + +-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire. + +-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est témoin, madame, répondit Henri. + +-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons? + +-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et +réduit à mes propres forces, mon Dieu! + +-- Eh bien! sire, le roi veut détacher de vous vos meilleurs serviteurs. + +-- Je l'en défie. + +-- Bravo! sire, murmura Chicot. + +-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette étonnante bonhomie qui lui était +si particulière, que, jusqu'à la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre, +car mes serviteurs me sont attachés par le coeur et non par l'intérêt. Je +n'ai rien à leur donner, moi. + +-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le +meilleur retour d'un roi à ses amis. + +-- Oui, ma mie, eh bien! + +-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux. + +-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-à- +dire s'ils déméritent. + +-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils déméritent, sire; +voilà tout. + +-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi? + +Chicot baissa de nouveau la tête, comme il faisait dans tous les moments +scabreux. + +-- Je ne puis vous conter cela, sire, répondit Marguerite, sans +compromettre.... + +Et elle regarda autour d'elle. + +Chicot comprit qu'il gênait et se recula. + +-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la +reine a quelque chose de particulier à me dire, quelque chose de très +utile pour mon service, à ce que je vois. + +Marguerite resta immobile, à l'exception d'un léger signe de tête que +Chicot crut avoir saisi seul. + +Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux époux en s'en allant, il se +leva et quitta la chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous deux. + + + + +XLVIII + +COMPOSITION EN VERSION. + + +Éloigner ce témoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne +voulait l'avouer, était déjà un triomphe, ou du moins un gage de sécurité +pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu +lettré qu'il le voulait paraître, tandis qu'avec son mari tout seul, elle +pouvait donner à chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que +tous les scoliastes en _us_ n'en donnèrent jamais à Plaute ou à Perse, ces +deux énigmes en grands vers du monde latin. + +Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tête à tête. + +Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquiétude, ni aucun +soupçon de menace. Décidément le roi ne savait pas le latin. + +-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez. + +-- Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc +pas ainsi. + +-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait être un événement; un roi +n'envoie pas ainsi un messager à un autre roi, sans des raisons de la plus +haute importance. + +-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons là message et messager, ma mie; +n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir? + +-- En projet, oui, sire, dit Marguerite étonnée, mais il n'y a rien là +d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons. + +-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse. + +-- Ah! + +-- Oui, une battue aux loups. + +-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous +chassez, moi je danse. + +-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vérité, il n'y a pas de mal +à cela. + +-- Certainement, mais Votre Majesté dit cela en soupirant. + +-- Écoutez-moi, madame. + +Marguerite devint tout oreilles. + +-- J'ai des inquiétudes. + +-- A quel sujet, sire? + +-- Au sujet d'un bruit qui court. + +-- D'un bruit? Votre Majesté s'inquiète d'un bruit? + +-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la +peine? + +-- A moi? + +-- Oui, à vous. + +-- Sire, je ne vous comprends pas. + +-- N'avez-vous rien ouï dire? fit Henri du même ton. + +Marguerite se mit à trembler sérieusement que ce ne fût une façon +d'attaquer de son mari. + +-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je +n'entends jamais que ce qu'on vient corner à mes oreilles. D'ailleurs, +j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les +entendrais à peine les écoutant; à plus forte raison me bouchant les +oreilles quand ils passent. + +-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mépriser tous ces bruits? + +-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois. + +-- Pourquoi nous surtout, madame? + +-- Parce que nous autres rois, étant dans tous les discours, nous aurions +vraiment trop à faire, si nous nous préoccupions. + +-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir +une excellente occasion d'appliquer votre philosophie. + +Marguerite crut le moment décisif arrivé: elle rappela tout son courage, +et d'un ton assez ferme: + +-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle. + +Henri commença du ton d'un pénitent qui a quelque gros péché à avouer: + +-- Vous connaissez le grand intérêt que je porte à ma fille Fosseuse? + +-- Ah! ah! s'écria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et +prenant un air de triomphe. Oui, oui, à la petite Fosseuse, votre amie. + +-- Oui, madame, répondit Henri, toujours du même ton, oui, à la petite +Fosseuse. + +-- Ma dame d'honneur? + +-- Votre dame d'honneur. + +-- Votre folie, votre amour. + +-- Ah! vous parlez là, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez +tout à l'heure. + +-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande +bien humblement pardon. + +-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons, +nous autres rois surtout, grand besoin d'établir ce théorème en axiome; +ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec. + +Et Henri éclata de rire. + +Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le +regard si fin qui l'accompagnait. + +Un peu d'inquiétude la reprit. + +-- Donc, Fosseuse? dit-elle. + +-- Fosseuse est malade, ma mie; et les médecins ne comprennent rien à sa +maladie. + +-- C'est étrange, sire. Fosseuse, d'après le dire de Votre Majesté, est +toujours restée sage. Fosseuse qui, à vous entendre, aurait résisté à un +roi, si un roi lui eût parlé d'amour; Fosseuse, cette fleur de pureté, ce +cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pénétrer jusqu'au fond +de ses joies et de ses douleurs! + +-- Hélas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri. + +-- Quoi! s'écria la reine avec cette impétueuse méchanceté que la femme la +plus supérieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre +femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de pureté? + +-- Je ne dis pas cela, répondit sèchement Henri, Dieu me garde d'accuser +personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle +s'obstine à dissimuler aux médecins. + +-- Soit aux médecins, mais envers vous, son confident, son père... cela me +paraît bien singulier. + +-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, répondit Henri en reprenant son +gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge à propos de m'arrêter +là. + +-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner à la tournure de +l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'était à elle d'accorder un +pardon quand elle croyait avoir au contraire à en solliciter un, alors, +sire, je ne sais plus ce que désire Votre Majesté et j'attends qu'elle +s'explique. + +-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter. + +Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle était prête à tout entendre. + +-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma +mie.... + +-- Dites toujours, sire. + +-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprès de +ma fille Fosseuse. + +-- Moi, rendre une visite à cette fille que l'on dit avoir l'honneur +d'être votre maîtresse, honneur que vous ne déclinez pas? + +-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous +feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le +scandale que vous feriez ne réjouirait point la cour de France, car, dans +cette lettre du roi mon beau-frère que Chicot m'a récitée, il y avait: +_Quotidiè scandalum_, c'est-à-dire, pour un triste humaniste comme moi, +_quotidiennement scandale_. + +Marguerite fit un mouvement. + +-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est +presque du français. + +-- Mais sire, à qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite. + +-- Ah! voilà ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin, +vous m'aiderez quand nous en serons là, ma mie. + +Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tête baissée, la main +en l'air, Henri avait l'air de chercher naïvement à quelle personne de sa +cour le _quotidiè scandalum_ pouvait s'appliquer. + +-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde, +me pousser à une démarche humiliante; au nom de la concorde, j'obéirai. + +-- Merci, ma mie, dit Henri, merci. + +-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but? + +-- Il est tout simple, madame. + +-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naïve pour ne +point le deviner. + +-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur, +couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si +curieuses et si indiscrètes, qu'on ne sait à quelle extrémité Fosseuse va +être réduite. + +-- Mais elle craint donc quelque chose! s'écria Marguerite, avec un +redoublement de colère et de haine; elle veut donc se cacher! + +-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de +quitter la chambre des filles d'honneur. + +-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer +les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice. + +Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum. + +Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laissé retomber sa tête +et avait repris cette attitude pensive qui avait frappé Marguerite un +instant auparavant. + +-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voilà ces deux noms +que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_. + +Marguerite, cette fois, devint cramoisie. + +-- Des calomnies! sire, s'écria-t-elle, allez-vous me répéter des +calomnies! + +-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que +vous comprenez là des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de +mon frère qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello +nomme Loignac_. Décidément il faudra que je me fasse traduire cette lettre +par un clerc. + +-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et +dites-moi nettement ce que vous attendez de moi. + +-- Eh bien, je désirerais, ma mie, que vous séparassiez Fosseuse d'avec +les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui +envoyassiez qu'un seul médecin, un médecin discret, le vôtre par exemple. + +-- Oh! je vois ce que c'est! s'écria la reine. Fosseuse qui prônait sa +vertu, Fosseuse qui étalait une menteuse virginité, Fosseuse est grosse et +prête d'accoucher. + +-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous +qui l'affirmez. + +-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'écria Marguerite; votre ton +insinuant, votre fausse humilité me le prouvent. Mais il est de ces +sacrifices, fût-on roi, qu'on ne demande point à sa femme. Défaites vous- +même les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous êtes son complice, +cela vous regarde: au coupable la peine, et non à l'innocent. + +-- Au coupable, bon! voilà que vous me rappelez encore les termes de cette +affreuse lettre. + +-- Et comment cela? + +-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur, _nocens_. + +-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes, +conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne +pas avoir l'esprit aussi orné que j'ai la mémoire sûre! + +-- _Ambo nocentes_, répéta tout bas Marguerite, plus pâle que son col de +dentelles gauderonnées; il a compris, il a compris. + +-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon +frère par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre +saint-gris! ma mie, c'est bien étonnant que, sachant le latin comme vous +le savez, vous ne m'ayez point encore donné l'explication de cette phrase +qui me préoccupe. + +-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà.... + +-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se +promène sous vos fenêtres et qui regarde en l'air, comme s'il vous +attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire signe de monter! il est +fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir. + +-- Sire, sire! s'écria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en +joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et +tous les calomniateurs de France. + +-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me +semble, et tout à l'heure, vous-même... étiez fort sévère à l'égard de +cette pauvre Fosseuse. + +-- Sévère, moi! s'écria Marguerite. + +-- Dame! j'en appelle à vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions être +indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous +aimez, moi dans les chasses que j'aime. + +-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents. + +-- Oh! j'étais bien sûr de votre coeur, ma mie. + +-- C'est que vous me connaissez, sire. + +-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas? + +-- Oui, sire. + +-- La séparer des autres filles? + +-- Oui, sire. + +-- Lui donner votre médecin à vous? + +-- Oui, sire. + +-- Et pas de garde. Les médecins sont discrets par état, les gardes sont +bavardes par habitude. + +-- C'est vrai, sire. + +-- Et si par malheur ce qu'on dit était vrai, et que réellement la pauvre +fille eût été faible et eût succombé.... + +Henri leva les yeux au ciel. + +-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res +fragilis mulier_, comme dit l'Évangile. + +-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir +pour les autres femmes. + +-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous êtes, en vérité, un modèle +de perfection et.... + +-- Et? + +-- Et je vous baise les mains. + +-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de +vous seul que je fais un pareil sacrifice. + +-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frère de France +aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute: +_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple, +sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez. + +Et Henri baisa la main à moitié glacée de Marguerite. + +-- Puis s'arrêtant sur le seuil de la porte: + +-- Mille tendresses de ma part à Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous +d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse; +peut-être ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-être même jamais... ces +loups sont de mauvaises bêtes; venez, que je vous embrasse, ma mie. + +Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant +stupéfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre. + + + + +XLIX + +L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE + + +Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet. + +Chicot était encore tout agité des craintes de l'explication. + +-- Eh bien! Chicot, fit Henri. + +-- Eh bien! sire, répondit Chicot. + +-- Tu ne sais pas ce que la reine prétend? + +-- Non. + +-- Elle prétend que ton maudit latin va troubler tout notre ménage. + +-- Eh! sire, s'écria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout +sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin déclamé comme d'un morceau +de latin écrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois +réussir à dévorer l'autre. + +-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte. + +-- A la bonne heure! + +-- J'ai bien autre chose à faire, ma foi, que de penser à cela. + +-- Votre Majesté préfère se divertir, hein? + +-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mécontent du ton avec lequel Chicot +avait prononcé ce peu de paroles; oui, Ma Majesté aime mieux se divertir. + +-- Pardon, mais je gêne peut-être Votre Majesté. + +-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les épaules, je t'ai déjà dit +que ce n'était pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout +amour, toute guerre, toute politique. + +Le regard du roi était si doux, son sourire si caressant, que Chicot se +sentit tout enhardi. + +-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il. + +-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du +Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles! + +-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les +Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard? +En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises. + +-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es +ambassadeur, que tu représentes le roi Henri III, que le roi Henri III est +frère de madame Marguerite, et que par conséquent devant toi, par +convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les +femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point +habitué aux ambassadeurs, mon fils. + +En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonça d'une voix +haute: + +-- M. l'ambassadeur d'Espagne. + +Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi. + +-- Ma foi, dit Henri, voilà un démenti auquel je ne m'attendais pas. +L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici? + +-- Oui, répéta Chicot, que diable vient-il faire ici? + +-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-être notre voisin l'Espagnol a- +t-il quelque démêlé de frontière à discuter avec moi. + +-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un véritable +ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi.... + +-- L'ambassadeur de France céder le terrain à l'Espagnol, et cela en +Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de +livres, Chicot, et t'y installe. + +-- Mais de là j'entendrai tout malgré moi, sire. + +-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien à cacher, moi. A +propos, vous n'avez plus rien à me dire de la part du roi votre maître, +monsieur l'ambassadeur? + +-- Non, sire, plus rien absolument. + +-- C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous +les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet +pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes +oreilles, mon cher Chicot. + +Puis il ajouta: + +-- D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur +d'Espagne. + +Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des +livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages. + +Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de +l'ambassadeur de S.M. Philippe II. + +Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés +et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le +Béarnais s'entendait fort bien à donner audience: + +-- Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la +langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle +de son pays, à cause des analogies éternelles. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais. + +Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui. + +-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique. + +-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande. + +-- Touchant quel sujet? demanda Henri. + +-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire. + +-- Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles +étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur. + +-- Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France. + +-- Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort +bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez. + +-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de +signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec +la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus +avantageuse. + +-- Oui, tranchons le mot, dit Henri. + +-- Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions +du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté. + +-- Et moi, puis-je les connaître? + +-- Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre. + +Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du +doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas. + +-- Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis +demander. + +-- Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire. + +-- Diable! + +-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement. + +-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant! + +-- Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la +proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera. + +-- J'écoute, dit Henri. + +-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la +répudie pour soeur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est +constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre +Majesté d'aborder ce sujet si délicat.... + +-- Abordez, abordez. + +-- Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre. + +Henri fit un mouvement de dénégation. + +-- Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits; +je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour +sa soeur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un +capitaine de ses gardes. + +-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir? + +-- Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour +femme celle que son frère répudie pour soeur. + +Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'oeil effaré, +attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début. + +-- La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de +Navarre et le roi d'Espagne.... + +Henri salua. + +-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici +comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et +Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre +Majesté. + +Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson +d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa +fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et +mourir le sceptre et la fortune des Valois. + +L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions +de son maître. + +Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet +instant, le roi de Navarre reprit: + +-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur. + +-- Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur +une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose +de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition. + +-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition. + +-- En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en +ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se +faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles +monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre +Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon +maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés +naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le +duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est +raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un +double mariage; il vous aidera à... -- l'ambassadeur chercha un instant le +mot propre, -- à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les +Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre +Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie. + +Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles, +afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse +que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou +sur l'Espagne. + +Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet. + +-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes +chargé de m'apporter. + +-- Oui, sire. + +-- Rien autre chose avec? + +-- Rien autre chose. + +-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majesté le roi d'Espagne. + +-- Vous refusez la main de l'infante! s'écria l'Espagnol, avec un +saisissement pareil à celui que cause la douleur d'une blessure à laquelle +on ne s'attend pas. + +-- Honneur bien grand, monsieur, répondit Henri en relevant la tête, mais +que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir épousé une fille de +France. + +-- Oui, mais cette première alliance vous approchait du tombeau, sire; la +seconde vous approche du trône. + +-- Précieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je +n'achèterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi! +monsieur je tirerais l'épée contre le roi de France, mon beau-frère, pour +l'Espagnol étranger; quoi! j'arrêterais l'étendard de France dans son +chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Léon +achever l'oeuvre qu'il a commencée; quoi! je ferais tuer des frères par +des frères; j'amènerais l'étranger dans ma patrie! Monsieur, écoutez bien +ceci: j'ai demandé à mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de +Guise, qui sont des factieux avides de mon héritage, mais non contre le +duc d'Anjou, mon beau-frère, mais non contre le roi Henri III, mon ami; +mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises, +dites-vous, vous leur prêterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et +sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi +d'Espagne veut reconquérir les Flandres qui lui échappent; qu'il fasse ce +qu'a fait son père Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France +pour aller réclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi +Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a +fait le roi François Ier. Je veux le trône de France, dit Sa Majesté +catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide à le +conquérir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgré +toutes les majestés du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites à mon +frère Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je +lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul +instant capable de les accepter. + +Adieu, monsieur. + +[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.] + +L'ambassadeur demeurait stupéfait; il balbutia: + +-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dépend +d'une mauvaise parole. + +-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre +ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si légère, que je +ne la sentirais même pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs, +à ce moment-là, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille. + +Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maître que j'ai des +ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu. + +Et le Béarnais, redevenant, non pas lui-même, mais l'homme que l'on +connaissait en lui, après s'être un instant laissé dominer par la chaleur +de son héroïsme, le Béarnais, souriant avec courtoisie, reconduisit +l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet. + + + + +L + +LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE + + +Chicot était plongé dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point, +Henri resté seul, à sortir de son cabinet. + +Le Béarnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'épaule. + +-- Eh bien, maître Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois +tiré? + +-- A merveille, sire, répliqua Chicot encore étourdi. Mais, en vérité, +pour un roi qui ne reçoit pas souvent d'ambassadeurs, il paraît que, quand +vous les recevez, vous les recevez bons. + +-- C'est pourtant mon frère Henri qui me vaut ces ambassadeurs-là. + +-- Comment cela, sire? + +-- Oui, s'il ne persécutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres +ne songeraient pas à la persécuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne +n'avait pas su l'injure publique faite à la reine de Navarre, quand un +capitaine des gardes a fouillé sa litière, crois-tu qu'on viendrait me +proposer de la répudier? + +-- Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, que tout ce que l'on +tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui +existe entre vous et la reine. + +-- Eh! mon ami, l'intérêt qu'on a à nous brouiller est clair.... + +-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pénétrant que vous le +croyez. + +-- Sans doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est que je répudie sa +soeur. + +-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne +croyais pas venir à si bonne école. + +-- Tu sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma femme, Chicot. + +-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais. + +-- Que cette dot se composait de trois cent mille écus d'or. + +-- Joli denier. + +-- Et de plusieurs villes de sûreté, et, entre ces villes, celle de +Cahors. + +-- Jolie ville, mordieu! + +-- J'ai réclamé, non pas mes trois cent mille écus d'or, tout pauvre que +je suis, je me prétends plus riche que le roi de France, mais Cahors. + +-- Ah! vous avez réclamé Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien +fait, et à votre place, j'eusse fait comme vous. + +-- Et voilà pourquoi, dit le Béarnais avec son fin sourire, voilà +pourquoi... Comprends-tu maintenant? + +-- Non, le diable m'emporte! + +-- Voilà pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je +la répudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par +conséquent plus de trois cent mille écus, plus de villes, et surtout plus +de Cahors. C'est une façon comme une autre d'éluder sa parole, et mon +frère de Valois est fort adroit à ces sortes de pièges. + +-- Vous aimeriez cependant fort à tenir cette place, n'est-ce pas, sire? +dit Chicot. + +-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royauté de Béarn? une pauvre +petite principauté que l'avarice de mon beau-frère et de ma belle-mère ont +tellement rognée, que le titre de roi qui y est attaché est devenu un +titre ridicule. + +-- Oui, tandis que Cahors ajoute à cette principauté.... + +-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion. + +-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous +soyez brouillé ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la +remettra jamais, et à moins que vous ne la preniez.... + +-- Oh! s'écria Henri, je la prendrais bien, si elle n'était si forte, et +surtout si je ne haïssais la guerre. + +-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot. + +Henri arma son visage d'une impénétrable naïveté. + +-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armée... +que je n'ai pas. + +-- Écoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des +douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre +Cahors, où est M. de Vezin, il faudrait être un Annibal ou un César, et +Votre Majesté.... + +-- Eh bien! Ma Majesté?... demanda Henri avec son narquois sourire. + +-- Votre Majesté l'a dit, elle n'aime pas la guerre. + +Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de mélancolie; +mais, comprimant aussitôt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main +noircie par le hâle sa barbe brune, en disant: + +-- Jamais je n'ai tiré l'épée, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je +suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un +contraste singulier, j'aime à m'entretenir de choses de guerre: c'est de +mon sang cela. Saint Louis, mon ancêtre, avait ce bonheur, qu'étant pieux +d'éducation et doux de nature, il devenait à l'occasion un rude jouteur de +lance, une vaillante épée. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin, +qui est un César et un Annibal, lui. + +-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser, +mais encore vous inquiéter. Je ne vous ai parlé de M. de Vezin que pour +éteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des +affaires eussent pu faire naître dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est +si bien défendue et si bien gardée, parce que c'est la clef du Midi. + +-- Hélas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien! + +-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie à la sécurité +de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posséder greniers, celliers, coffres- +forts, granges, logements et relations; posséder Cahors, c'est avoir tout +pour soi; ne point posséder Cahors, c'est avoir tout contre soi. + +-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voilà pourquoi +j'avais si grande envie de posséder Cahors, que j'ai dit à ma pauvre mère +d'en faire une des conditions _sine quâ non_ de mon mariage. Tiens! voilà +que je parle latin à présent. Cahors était donc l'apanage de ma femme: on +me l'avait promis, on me le devait. + +-- Sire, devoir et payer... fit Chicot. + +-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien différentes, mon +ami, de sorte que ton opinion, à toi, est que l'on ne me paiera point. + +-- J'en ai peur. + +-- Diable! fit Henri. + +-- Et franchement... continua Chicot. + +-- Eh bien! + +-- Franchement, on aura raison, sire. + +-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami? + +-- Parce que vous n'avez pas su faire votre métier de roi, épouseur d'une +fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot +d'abord et remettre vos villes ensuite. + +-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc +pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marié que +l'on veut égorger la nuit même de ses noces ne songe pas tant à sa dot +qu'à sa vie. + +-- Bon! fit Chicot; mais depuis? + +-- Depuis? demanda Henri. + +-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter +de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il +fallait, au lieu de faire l'amour, négocier. C'est moins amusant, je le +sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vérité, sire, autant +pour le roi mon maître que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri +de Navarre un allié fort, Henri de France serait plus fort que tout le +monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se réunir +dans un même intérêt politique, quitte à débattre leurs intérêts religieux +après; catholiques et protestants, c'est-à-dire les deux Henri, feraient à +eux deux trembler le genre humain. + +-- Oh! moi, dit Henri avec humilité, je n'aspire à faire trembler +personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-même... Mais tiens, Chicot, +ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas +Cahors, eh bien! je m'en passerai. + +-- C'est dur, mon roi! + +-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-même que jamais Henri ne me rendra +cette ville. + +-- Je le pense, sire, j'en suis sûr, et cela pour trois raisons. + +-- Dis-les-moi, Chicot. + +-- Volontiers. La première, c'est que Cahors est une ville de bon produit; +que le roi de France aimera mieux se la réserver que de la donner à qui +que ce soit. + +-- Ce n'est pas tout à fait honnête cela, Chicot. + +-- C'est royal, sire. + +-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plaît? + +-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des +animaux. + +-- Je me souviendrai de ce que tu me dis là, mon bon Chicot, si jamais je +me fais roi. Ta seconde raison, mon fils? + +-- La voici: madame Catherine.... + +-- Elle se mêle donc toujours de politique, ma bonne mère Catherine? +interrompit Henri. + +-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille à Paris qu'à +Nérac, près d'elle que près de vous. + +-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manière, +madame Catherine. + +-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire. + +-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais +songé à cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de +France, au besoin, est un otage. Eh bien? + +-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du +séjour. Nérac est une ville fort agréable, qui possède un parc charmant et +des allées comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privée +de ressources, s'ennuiera à Nérac, et regrettera le Louvre. + +-- J'aime mieux ta première raison, Chicot, dit Henri en secouant la tête. + +-- Alors je vais vous dire la troisième. + +Entre le duc d'Anjou qui cherche à se faire un trône et qui remue la +Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et +qui remuent la France; entre Sa Majesté le roi d'Espagne, qui voudrait +tâter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de +Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain équilibre. + +-- En vérité! moi, sans poids. + +-- Justement. Voyez plutôt la république suisse. Devenez puissant, c'est- +à-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un +contrepoids, vous serez un poids. + +-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-là, Chicot, et elle est parfaitement +bien déduite. Tu es véritablement clerc, Chicot. + +-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en +eût, du compliment, et se laissant aller à cette bonhomie royale à +laquelle il n'était point accoutumé. + +[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. -- +PAGE 93.] + +-- Voilà donc l'explication de ma situation? dit Henri. + +-- Complète, sire. + +-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui espérais +toujours, comprends-tu? + +-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser +d'espérer, au contraire! + +-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette créance du roi de France, ce que +je fais pour ceux de mes métayers qui ne peuvent me solder le fermage; je +mets un P à côté de leur nom. + +-- Ce qui veut dire payé. + +-- Justement. + +-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir. + +Henri soupira. + +-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut +vivre en Béarn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors. + +-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous êtes un prince sage, un +roi philosophe... Mais quel est ce bruit? + +-- Du bruit? où cela? + +-- Mais dans la cour, ce me semble. + +-- Regarde par la fenêtre, mon ami, regarde. + +Chicot s'approcha de la croisée. + +-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrés. + +-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant. + +-- Votre Majesté a ses pauvres? + +-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charité? Pour n'être point +catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrétien. + +-- Bravo! sire. + +-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumône, puis nous +remonterons souper. + +-- Sire, je vous suis. + +-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, près de mon épée, vois-tu? + +-- Je la tiens, sire.... + +-- A merveille. + +Ils descendirent donc: la nuit était venue. Le roi, tout en marchant, +paraissait soucieux, préoccupé. + +Chicot le regardait et s'attristait de cette préoccupation. + +-- Où diable ai-je eu l'idée, se disait-il à lui-même, d'aller porter +politique à ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en vérité! +Absurde bélître que je suis, va! + +Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de +mendiants qui avait été signalé par Chicot. + +C'était, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de +costumes différents; des gens qu'un inhabile observateur eût remarqués à +leur voix, à leur pas, à leurs gestes, pour des bohémiens, des étrangers, +des passants insolites, et qu'un observateur eût reconnus, lui, pour des +gentilshommes déguisés. + +Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe. + +Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe. + +Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour, avec un air d'humilité qui +n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adressé au +roi lui seul, comme pour lui dire: + +-- Sous l'enveloppe le coeur brûle. + +Henri répondit par un signe de tête, puis introduisant l'index et le pouce +dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce. + +-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire? + +-- Oui, mon ami, je le sais. + +-- Peste! vous êtes riche. + +-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces +pièces d'or me servent à deux aumônes? Je suis pauvre, au contraire, +Chicot, et je suis forcé de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui +dure. + +-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pièces sont +des moitiés de pièces coupées avec des dessins capricieux. + +-- Oh! je suis comme mon frère de France, qui s'amuse à découper des +images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, à rogner +mes ducats. Un Béarnais pauvre et honnête est industrieux comme un juif. + +-- C'est égal, sire, dit Chicot en secouant la tête, car il devinait +quelque nouveau mystère caché là-dessous; c'est égal, voilà une singulière +façon de faire l'aumône. + +-- Tu ferais autrement, toi? + +-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de séparer chaque pièce, je la +donnerais entière en disant: Voilà pour deux! + +-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire +du bien. + +-- Enfin! murmura Chicot, résumant par ce mot, qui est la quintessence de +toutes les philosophies, son opposition aux idées bizarres du roi. + +Henri prit donc une demi-pièce d'or dans la bourse, et, se plaçant devant +le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son +maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans +l'interroger du regard. + +-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant. + +-- Combien? demanda le roi. + +-- Cinq cents. + +-- Cahors. Et il lui remit la pièce et en prit une autre dans la bourse. + +Le mendiant salua plus bas encore que la première fois, et s'éloigna. + +Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilité. + +-- Auch, dit-il en saluant. + +-- Combien? + +-- Trois cent cinquante. + +-- Cahors. Et il lui remit la seconde pièce, et en prit une autre dans la +bourse. + +Le second disparut comme le premier. Un troisième s'approcha et salua. + +-- Narbonne, dit-il. + +-- Combien? + +-- Huit cents. + +-- Cahors. Et il lui remit la troisième pièce et en prit une autre dans la +bourse. + +-- Montauban, dit un quatrième. + +-- Combien? + +-- Six cents. + +-- Cahors. + +Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcèrent un nom, reçurent +l'étrange aumône, et accusèrent un chiffre dont le total monta à huit +mille. + +A chacun d'eux Henri répondit: Cahors, sans qu'une seule fois +l'accentuation de sa voix variât dans la prononciation du mot. + +La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pièces dans la bourse, +plus de mendiants dans la cour. + +-- Voilà, dit Henri. + +-- C'est tout, sire? + +-- Oui, j'ai fini. + +Chicot tira le roi par la manche. + +-- Sire? dit-il. + +-- Eh bien! + +-- M'est-il permis d'être curieux? + +-- Pourquoi pas? La curiosité est chose naturelle. + +-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur répondiez-vous? + +Henri sourit. + +-- C'est qu'en vérité, tout est mystère ici. + +-- Tu trouves? + +-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumône de cette façon. + +-- C'est l'habitude à Nérac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque +ville a son usage. + +-- Singulier usage, sire. + +-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que +tu vois courent le pays pour recevoir des aumônes; mais ils sont tous +d'une ville différente. + +-- Après, sire? + +-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au même, ils me disent le +nom de leur ville; de cette façon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis +répartir également mes bienfaits et je suis utile à tous les malheureux de +toutes les villes de mon État. + +-- Voilà qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent; +mais pourquoi à tous répondez-vous Cahors? + +-- Ah! répliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joué; je leur +ai répondu: Cahors? + +-- Parbleu! + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sûr. + +-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parlé de Cahors j'ai toujours +ce mot à la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne +peut avoir et qu'on désire ardemment: on y songe, et on les nomme en y +songeant. + +-- Hum! fit Chicot en regardant avec défiance du côté par où les mendiants +avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire; +il y a encore, outre cela.... + +-- Comment! il y a encore quelque chose? + +-- Il y a ce chiffre que chacun prononçait, et qui, additionné, fait un +total de plus de huit mille. + +-- Ah! quant à ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris, +à moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divisés par +corporations, à moins qu'ils n'aient accusé le chiffre des membres de +chacune de ces corporations, ce qui me paraît probable. + +-- Sire! sire! + +-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, à mon avis, comme de +manger et de boire. Nous chercherons à table, et tu verras que si mes +pistoles sont rognées, mes bouteilles sont pleines. + +Le roi siffla un page et demanda son souper. + +Puis, passant familièrement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans +son cabinet, où le souper était servi. + +En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les +fenêtres et ne vit pas de lumière. + +-- Page, dit-il, Sa Majesté la reine n'est-elle point au logis? + +-- Sa Majesté, répondit le page, est allée voir mademoiselle de +Montmorency, que l'on dit fort malade. + +-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur. +Viens souper, Chicot, viens. + + + + +LI + +LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE + + +Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la +pensée ni sur le coeur, et quand il était dans ces dispositions d'esprit, +c'était un excellent convive que le Béarnais. + +[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.] + +Quant à Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquiétude +qui l'avait pris à l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait +suivi dans la cour, qui s'était augmenté à la distribution de l'or aux +mendiants, et qui ne l'avait pas quitté depuis. + +Henri avait voulu que son compère Chicot soupât seul à seul avec lui; à la +cour du roi Henri, il s'était toujours senti un grand faible pour Chicot, +un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit; +et Chicot, de son côté, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants à mot +d'ordre et les pièces d'or rognées, Chicot avait une grande sympathie pour +le roi de Navarre. + +Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon +convive, Chicot résolut de se ménager un peu, lui, de façon à ne rien +laisser passer de ce que la liberté du repas et la chaleur des vins +inspiraient de saillies au Béarnais. + +Henri but sec, et il avait une façon d'entraîner ses convives qui ne +permettait guère à Chicot de rester en arrière de plus d'un verre de vin +sur trois. + +-- Mais c'était, on le sait, une tête de fer que la tête de mons Chicot. + +Quant à Henri de Navarre, tous ces vins étaient vins de pays, disait-il, +et il les buvait comme petit-lait. + +Tout cela était assaisonné de force compliments qu'échangeaient entre eux +les deux convives. + +-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est +aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans +cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne! + +-- Si ma femme était ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je +vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle +partie de ma vie est celle que tu ne vois pas. + +-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majesté. + +Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant. + +-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on prétend que je règne beaucoup plus +sur mes sujettes que sur mes sujets. + +-- C'est la vérité, sire, et pourtant cela m'étonne. + +-- En quoi, mon compère? + +-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les +grands rois. + +-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que +remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour à prendre, +c'est toujours le plus rapproché de moi; si c'est du vin que je choisis, +c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta santé, Chicot! + +-- Sire, vous me faites honneur, répondit Chicot, en vidant son verre +jusqu'à la dernière goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui +semblait pénétrer au plus profond de la pensée. + +-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles +dans mon ménage, compère! + +-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous +adorent, sire! + +-- Elles sont mes voisines, Chicot. + +-- Eh! eh! sire, il résulte de cet axiome que si vous habitiez Saint- +Denis, au lieu d'habiter Nérac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi +tranquille qu'il le fait. + +Henri s'assombrit. + +-- Le roi! que me dites-vous là, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi! +est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je désire Cahors, +c'est vrai, mais parce que Cahors est à ma porte: toujours mon système, +Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois levé, je ne me sens plus +désireux de rien. + +-- Ventre de biche! sire, répondit Chicot, cette ambition des choses à la +portée de la main ressemble fort à celle de César Borgia, qui cueillait un +royaume ville à ville, disant que l'Italie était un artichaut qu'il +fallait manger feuille à feuille. + +-- Ce César Borgia n'était pas un si mauvais politique, ce me semble, +compère, dit Henri. + +-- Non, mais c'était un fort dangereux voisin et un fort méchant frère. + +-- Ah ça! mais me compareriez-vous à un fils de pape, moi chef des +huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur. + +-- Sire, je ne vous compare à personne. + +-- Pour quelle raison? + +-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera +à un autre qu'à vous-même. Vous êtes ambitieux, sire. + +-- Quelle bizarrerie! fit le Béarnais; voilà un homme qui, à toute force, +veut me forcer de désirer quelque chose. + +-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je désire de tout mon coeur +que Votre Majesté ne désire rien. + +-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle à Paris? n'est-ce pas? + +-- Rien, sire. + +-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi. + +-- Si votre Majesté me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne +demande pas mieux que de lui donner huit jours. + +-- Huit jours: eh bien, soit, compère: dans huit jours vous me connaîtrez +comme un frère. Buvons, Chicot. + +-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commençait à renoncer à la +prétention qu'il avait eue d'abord de griser le roi. + +-- Alors, je vous quitte, compère, dit Henri; un homme ne doit plus rester +à table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je. + +-- Pourquoi faire? + +-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de +douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot? + +-- Pas beaucoup, sire; et vous? + +-- J'en suis passionné, moi, depuis mon séjour à la cour du roi Charles +IX. + +-- Pourquoi Votre Majesté me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime +la chasse? demanda Chicot. + +-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi. + +-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais.... + +-- Oh! compère, soyez tranquille, cette chasse est faite pour réjouir les +yeux et le coeur de tout homme d'épée. Je suis bon chasseur, Chicot, et je +tiens à ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez +me connaître, dites-vous? + +-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands désirs, je l'avoue. + +-- Eh bien! c'est un côté sous lequel vous ne m'avez pas encore étudié. + +-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi. + +-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous dérange. + +-- Quelque affaire importante, sire. + +-- Une affaire! à moi! lorsque je suis à table! Il est étonnant, ce cher +Chicot, pour se croire toujours à la cour de France. Chicot, mon ami, +sache une chose, c'est qu'à Nérac.... + +-- Eh bien! sire? + +-- Quand on a bien soupé, l'on se couche. + +-- Mais ce page? + +-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires? + +-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher. + +Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hôte. + +Cette hâte à le renvoyer parut suspecte à Chicot, à qui toute chose +d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commençait à +paraître suspecte. Il résolut donc de ne sortir du cabinet que le plus +tard qu'il pourrait. + +-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est étonnant, sire. + +Le Béarnais sourit. + +-- Qu'y a-t-il d'étonnant, compère? + +-- Ventre de biche! la tête me tourne. Tant que j'étais assis, cela allait +à merveille; mais, à cette heure que je suis levé, brrr. + +-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que goûter le vin. + +-- Bon! goûter, sire. Vous appelez cela goûter. Bravo, sire. Ah! vous êtes +un rude buveur, et je vous rends hommage, comme à mon seigneur suzerain! +Bon! vous appelez cela goûter, vous? + +-- Chicot, mon ami, dit le Béarnais, essayant de s'assurer, par un de ces +regards subtils qui n'appartenaient qu'à lui, si Chicot était +véritablement ivre, ou faisait semblant de l'être, Chicot, mon ami, je +crois que ce que tu as de mieux à faire maintenant, c'est de t'aller +coucher. + +-- Oui, sire, bonsoir, sire. + +-- Bonsoir, Chicot, et à demain. + +-- Oui, sire, à demain, et Votre Majesté a raison, ce que Chicot a de +mieux à faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire. + +Et Chicot se coucha sur le plancher. + +En voyant cette résolution de son convive, Henri jeta un regard vers la +porte. + +Si rapide qu'eut été ce regard, Chicot le saisit, au passage. + +Henri s'approcha de Chicot. + +-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'aperçois pas d'une +chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit. + +-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas à si peu. + +-- Alors tu ne t'aperçois pas de deux choses? + +-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde? + +-- C'est que j'attends quelqu'un. + +-- Pour souper? soit! soupons. + +Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever. + +-- Ventre saint-gris! s'écria Henri, comme tu as l'ivresse subite, +compère! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente. + +-- Elle! fit Chicot, qui, elle? + +-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction à la porte, +là.... + +-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit +Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gâté, +voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais. + +-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. Là, bien, lève-toi +et va-t'en, car j'ai une bonne nuit à passer, entends-tu? toute une nuit. + +Chicot se leva et gagna la porte en trébuchant. + +-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit. + +-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien. + +-- Et vous, sire.... + +-- Chuuut! + +-- Oui, oui, chuuut! + +Et il ouvrit la porte. + +-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre. +Va. + +-- Merci, sire. + +Et Chicot sortit, après avoir salué aussi bas que peut le faire un homme +ivre. + +Mais, aussitôt la porte refermée derrière lui, toute trace d'ivresse +disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout à coup, il colla son +oeil à la large serrure. + +Henri était déjà occupé d'ouvrir la porte à l'inconnue que Chicot, curieux +comme un ambassadeur, voulait connaître à toute force. + +Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra. + +Et lorsque cet homme eut ôté son chapeau, Chicot reconnut la noble et +sévère figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de +Henri de Navarre. + +-- Ah! diable! fit Chicot, voilà qui va surprendre notre amoureux et le +gêner, certes, plus que je ne le gênais moi-même. + +Mais le visage de Henri, à cette apparition, n'exprima que la joie; il +serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dédain et fit +asseoir Mornay auprès de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant à +s'approcher de sa maîtresse. + +Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le +conseiller; mais tout à coup, et avant que Mornay eût parlé, il se leva et +lui faisant signe d'attendre, il alla à la porte et poussa les verrous +avec une circonspection qui donna beaucoup à penser à Chicot. + +Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres +que le ministre fit successivement passer sous ses yeux. + +Le roi alluma d'autres bougies, et se mit à écrire et à pointer les cartes +de géographie. + +-- Oh! oh! fit Chicot, voilà la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de +biche! si elles ressemblent toutes à celles-là, Henri de Valois pourra +bien en passer quelques-unes de mauvaises. + +En ce moment, il entendit marcher derrière lui; c'était le page qui +gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi. + +Dans la crainte d'être surpris, s'il demeurait plus longtemps aux écoutes, +Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre à l'enfant. + +D'ailleurs, il n'avait plus rien à apprendre; l'apparition de Duplessis +lui avait tout dit. + +-- Venez avec moi, s'il vous plaît, monsieur, dit d'Aubiac, je suis chargé +de vous conduire à votre appartement. + +Et il conduisit Chicot au second étage, où son logis avait été préparé. + +Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitié des lettres composant +cette énigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir, +il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant +aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguière d'argent, +sa lumière azurée sur le fleuve et sur les prairies. + +-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri +conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout +est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour +politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir. + +Henri est astucieux, son intelligence touche au génie; il a des +intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa +réponse si noble à l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il +pense, et si même il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement +d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi caché, je n'ai pu +sentir. + +Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque +agent. Ces mendiants n'étaient ni plus ni moins que des gentilshommes +déguisés. Leurs pièces d'or si artistement découpées sont des gages de +reconnaissance, des mots d'ordre palpables. + +Henri feint d'être amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupé à faire +l'amour, il passe ses nuits à travailler avec Mornay, qui ne dort jamais +et qui ne connaît pas l'amour. + +Voilà ce que j'avais à voir, je l'ai vu. + +La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connaît et les +tolère, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-être de tous à +la fois. N'étant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des +capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur +laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux. + +Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait +bien de ne pas dormir. + +Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel +Dieu, en donnant le génie de l'intrigue, a oublié de donner la vigueur +d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout +jeune, il a été conduit aux armées, on s'accorde à raconter qu'il ne +pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle. + +Heureusement répéta Chicot. + +Car dans les temps où nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme +avait le bras, cet homme serait le roi du monde. + +Il y a bien Guise. Celui-là possède les deux valeurs: il a le bras et +l'intrigue, lui; mais il a le désavantage d'être connu pour brave et +habile, tandis que du Béarnais nul ne se défie. + +Moi seul je l'ai deviné. + +Et Chicot se frotta les mains. + +-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant deviné, je n'ai plus rien à faire ici, +moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et +doucement sortir de la ville. + +Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter +d'avoir en une journée accompli leur mission tout entière; moi, je l'ai +fait. + +Donc je sortirai de Nérac, et une fois hors de Nérac je galoperai jusqu'en +France. + +Il dit et commença de rechausser ses éperons, qu'il avait détachés au +moment de se présenter devant le roi. + + + + +LII + +DE L'ÉTONNEMENT QU'ÉPROUVA CHICOT D'ÊTRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE +NÉRAC + + +Chicot, ayant bien arrêté sa résolution de quitter incognito la cour du +roi de Navarre, commença de faire son petit paquet de voyage. + +Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que +l'on va plus vite toutes les fois que l'on pèse moins. + +Assurément, son épée était la plus lourde portion du bagage qu'il +emportait. + +-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-même tout +en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que +j'ai vu et par conséquent de ce que je crains? + +Deux jours pour arriver jusqu'à une ville de laquelle un bon gouverneur +fasse partir des courriers ventre à terre. + +Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre +parle tant et qui l'occupe à si juste titre. + +Une fois là, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont +qu'une certaine mesure. + +Je me reposerai donc à Cahors, et les chevaux courront pour moi. + +Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la légèreté, du sang-froid. Tu +croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'à la moitié, +et encore! + +Cela dit, Chicot éteignit sa lumière, ouvrit le plus doucement qu'il put +sa porte et se mit à sortir à tâtons. + +C'était un habile stratégiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac, +jeté un regard à droite, un regard à gauche, un regard devant, un regard +derrière, et reconnu toutes les localités. + +Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier, +la cour. + +Mais Chicot n'eut pas plus tôt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il +heurta quelque chose qui se dressa aussitôt. + +Ce quelque chose était un page couché sur la natte en dehors de la +chambre, et qui, réveillé, se mit à dire: + +-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir. + +Chicot reconnu d'Aubiac. + +-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais écartez-vous un peu, s'il +vous plaît, j'ai envie de me promener. + +-- Ah! mais, c'est qu'il est défendu de se promener la nuit dans le +château, monsieur Chicot. + +-- Pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur d'Aubiac? + +-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants. + +-- Diable! + +-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au +lieu de dormir. + +-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant +sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et +ambassadeur très fatigué d'avoir parlé latin avec la reine et soupé avec +le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur; +laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand désir de me promener. + +-- Dans la ville, monsieur Chicot? + +-- Oh! non, dans les jardins. + +-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus +défendu que dans la ville. + +-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment à vous faire, vous êtes +d'une vigilance bien grande à votre âge. Vous n'avez donc rien qui vous +occupe? + +-- Non. + +-- Vous n'êtes donc ni joueur ni amoureux? + +-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour être amoureux, il +faut une maîtresse. + +-- Assurément, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche. + +Le page le regardait faire. + +-- Cherchez bien dans votre mémoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie +que vous y trouverez quelque femme charmante à qui je vous prie d'acheter +force rubans et de donner force violons avec ceci. + +Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'étaient pas +rognées comme celles du Béarnais. + +-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez +de la cour de France, vous avez des manières auxquelles on ne saurait rien +refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de +bruit. + +Chicot ne se le fit point dire à deux fois, il glissa comme une ombre dans +le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrivé au bas du +péristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. + +Cet homme fermait la porte par le poids même de son corps; essayer de +passer eût été folie. + +-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne +m'as point prévenu. + +Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil très léger: +il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantôt un bras, tantôt une +jambe; une fois même il étendit le bras comme un homme qui menace de +s'éveiller. + +Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par +laquelle, grâce à ses longues jambes et à un poignet solide, il put +s'évader sans passer par la porte. + +Il aperçut enfin ce qu'il désirait. + +C'était une de ces fenêtres cintrées qu'on appelle impostes, et qui était +demeurée ouverte, soit pour laisser pénétrer l'air, soit parce que le roi +de Navarre, propriétaire assez peu soigneux, n'avait pas jugé à propos +d'en renouveler les vitres. + +Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tâtonnant, +chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le +pied comme sur des échelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent +son adresse et sa légèreté, sans faire plus de bruit que n'en eût fait une +feuille sèche frôlant la muraille sous le souffle du vent d'automne. + +Mais l'imposte était d'une convexité disproportionnée, si bien que +l'ellipse n'en était pas égale à celle du ventre et des épaules de Chicot, +bien que le ventre fût absent et que les épaules, souples comme celles +d'un chat, semblassent se démettre et se fondre dans les chairs pour +occuper moins d'espace. + +Il en résulta que lorsque Chicot eut passé la tête et une épaule, et lâché +du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre, +sans pouvoir reculer ni avancer. + +Il commença alors une série d'efforts dont le premier résultat fut de +déchirer son pourpoint et d'entamer sa peau. + +Ce qui rendait la position plus difficile, c'était l'épée dont la poignée +ne voulait point passer, faisant un crampon intérieur qui retenait Chicot +collé sur le châssis de l'imposte. + +Chicot réunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie, +pour détacher l'agrafe de son baudrier, mais c'était sur cette agrafe +justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre; +il réussit à couler son bras derrière son dos et à tirer l'épée du +fourreau; une fois l'épée tirée, il fut plus facile de trouver, grâce à ce +corps anguleux, un interstice par où se glissa la poignée, l'épée alla +donc tomber la première sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture +comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains. + +Toute cette lutte de l'homme contre les mâchoires ferrées de l'imposte ne +s'était point exécutée sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se +trouva-t-il face à face avec un soldat. + +-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda +celui-ci en lui présentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien. + +-- Encore! pensa Chicot. + +Puis, songeant à l'intérêt que lui avait témoigné ce brave homme: + +-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun. + +-- C'est bien heureux, dit le soldat, je défie que qui que ce soit +accomplisse un pareil tour sans se casser la tête; en vérité, il n'y avait +que vous pour cela, monsieur Chicot. + +-- Mais d'où diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant +toujours de passer. + +-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai +demandé: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi? + +-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on répondu; voilà comment je le sais. + +-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis très +pressé, mon ami, tu permettras.... + +-- Quoi, monsieur Chicot? + +-- Que je te quitte et que j'aille à mes affaires. + +-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne. + +-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi. + +-- C'est une raison, je le sais bien; mais.... + +-- Mais? + +-- Vous rentrerez, voilà tout, monsieur Chicot. + +-- Ah! non. + +-- Comment, non! + +-- Pas par là du moins, la route est trop mauvaise. + +-- Si j'étais un officier au lieu d'être un soldat, je vous demanderais +pourquoi vous êtes sorti par là; mais cela ne me regarde point; ce qui me +regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous +en prie. + +Et le soldat mit dans sa prière un tel accent de persuasion, que cet +accent toucha Chicot. En conséquence Chicot fouilla dans sa poche, et en +tira dix pistoles. + +-- Tu es trop ménager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que, +puisque j'ai mis mes habits dans un état pareil pour être passé par là, ce +serait bien pis si j'y repassais; j'achèverais alors de déchirer mes +habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indécent, dans une cour où +il y a tant de jeunes et jolies femmes, à commencer par la reine; laisse- +moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami. + +Et il lui mit les dix pistoles dans la main. + +-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite. + +Et il empocha l'argent. + +Chicot était dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour +arriver au palais, c'était la route opposée à suivre, puisqu'il devait +sortir par la porte opposée à celle par laquelle il était entré. Voilà +tout. + +La nuit, claire et sans nuages, n'était pas favorable à une évasion. +Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, à l'heure +qu'il était, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer à +quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pavé pointu de +la ville, ses souliers ferrés résonnaient comme des fers de cheval. + +Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tôt tourné le coin de la rue, +qu'il rencontra une patrouille. + +Il s'arrêta de lui-même en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant +de se dissimuler ou de forcer le passage. + +-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le +saluant de l'épée, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous +m'avez tout l'air d'être égaré et de chercher votre chemin. + +-- Ah ça! tout le monde me connaît donc ici? murmura Chicot. Pardieu! +voilà qui est étrange. + +Puis tout haut et de l'air le plus dégagé qu'il put prendre: + +-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais. + +-- Vous avez tort, monsieur Chicot, répondit gravement l'officier. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? + +-- Parce qu'un édit très sévère défend aux habitants de Nérac de sortir la +nuit, à moins d'urgente nécessité, sans permission et sans lanterne. + +-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'édit ne peut me regarder, +moi. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Je ne suis point de Nérac. + +-- Oui, mais vous êtes à Nérac... Habitant ne veut pas dire qui est de... +habitant veut dire qui demeure à... Or, vous ne nierez pas que vous ne +demeuriez à Nérac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nérac. + +-- Vous êtes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis pressé. +Faites donc une petite infraction à votre consigne et laissez-moi passer, +je vous prie. + +-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nérac est une ville tortueuse, +vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'être guidé; +permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais. + +-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je. + +-- Où allez-vous donc, alors? + +-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promène. Nérac est une +charmante ville pleine d'accidents, à ce qu'il m'a paru; je veux la voir, +l'étudier. + +-- On vous conduira partout où vous désirerez, monsieur Chicot. Holà! +trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'ôtez pas le +pittoresque de ma promenade; j'aime à aller seul. + +-- Vous serez assassiné par les voleurs. + +-- J'ai mon épée. + +-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrêté par le +prévôt comme étant armé. + +Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilités; il +prit l'officier à part. + +-- Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes jeune et charmant, vous savez ce +que c'est que l'amour, un tyran impérieux. + +-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute. + +-- En bien! l'amour me brûle, cornette. J'ai une certaine dame à visiter. + +-- Où cela? + +-- Dans un certain quartier. + +-- Jeune? + +-- Vingt-trois ans. + +-- Belle? + +-- Comme les amours. + +-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot. + +-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors? + +-- Dame! il y a urgence, à ce qu'il paraît? + +-- Urgence, c'est le mot, monsieur. + +-- Passez donc. + +-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?... + +-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez. + +-- Vous êtes un galant homme, cornette. + +-- Monsieur! + +-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me +connaissez-vous? + +-- Je vous ai vu au palais avec le roi. + +-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'à +Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau +trouée au lieu du pourpoint! + +Et il serra la main du jeune officier qui lui dit: + +-- A propos, de quel côté allez-vous? + +-- Du côté de la porte d'Agen. + +-- Ne vous égarez pas, surtout. + +-- Ne suis-je pas dans le chemin? + +-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voilà ce que +je vous souhaite. + +-- Merci. + +Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais. + +Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez à nez avec le guet. + +-- Mordieu! quelle ville bien gardée! pensa Chicot. + +-- On ne passe pas! cria le prévôt d'une voix de tonnerre. + +-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je désirerais cependant.... + +-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par +un temps si froid? demanda l'officier magistrat. + +-- Ah! décidément, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet. + +Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin. + +-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prévôt. + +-- Garde à quoi, monsieur le magistrat? + +-- Vous vous trompez de route: vous allez du côté des portes. + +-- Justement. + +-- Alors, je vous arrêterai, monsieur Chicot. + +-- Non pas, monsieur le prévôt; peste! vous feriez un beau coup. + +-- Cependant.... + +-- Approchez, monsieur le prévôt, et que vos soldats n'entendent point ce +que nous allons dire. + +Le prévôt s'approcha. + +-- J'écoute, dit-il. + +-- Le roi m'a donné une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen. + +-- Ah! ah! fit le prévôt d'un air de surprise. + +-- Cela vous étonne? + +-- Oui. + +-- Cela ne devrait pas vous étonner pourtant, puisque vous me connaissez. + +-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi. + +Chicot frappa du pied: l'impatience commençait à le gagner. + +-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa +Majesté. + +-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur +Chicot, je ne vous arrête plus. + +-- C'est drôle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route, +mais je roule toujours. Ventre de biche! voilà une porte, ce doit être +celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors. + +Il arriva effectivement à cette porte gardée par une sentinelle qui se +promenait de long en large, le mousquet sur l'épaule. + +-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la +porte? + +-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, répondit la sentinelle avec aménité, +attendu que je suis simple soldat. + +-- Tu me connais, toi aussi! s'écria Chicot, exaspéré. + +-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'étais ce matin de garde au palais, +je vous ai vu causer avec le roi. + +-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que le roi m'a donné un message très pressé pour Agen, ouvre-moi +donc la poterne seulement. + +-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les +clefs, moi. + +-- Et qui les a? + +-- L'officier de service. + +Chicot soupira. + +-- Et où est l'officier de service? demanda-t-il. + +-- Oh! ne vous dérangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui +alla réveiller dans son poste l'officier endormi. + +-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tête par sa lucarne. + +-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte +pour sortir en plaine. + + [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.] + +-- Ah! monsieur Chicot, s'écria l'officier, pardon, désolé de vous faire +attendre; excusez-moi, je suis à vous, je descends. + +Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage. + +-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une +lanterne que ce Nérac, et je suis donc la chandelle, moi! + +L'officier parut sur la porte. + +-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avançant en grande hâte, je +dormais. + +-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela; +seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi, +malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi +me connaît? + +-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majesté au palais. + +-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez +vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins. + +-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est. + +-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commandé d'aller lui +faire cette nuit une commission à Agen; or, cette porte est celle d'Agen, +n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur Chicot. + +-- Elle est fermée? + +-- Comme vous voyez. + +-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie. + +-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte à M. +Chicot, vite, vite, vite! + +Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de +l'eau après cinq minutes d'immersion. + +La porte grinça sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui +entrevoyait derrière cette porte toutes les délices de la liberté. + +Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voûte. + +-- Adieu, dit-il, merci. + +-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage! + +Et Chicot fit encore un pas vers la porte. + +-- A propos, étourdi que je suis! cria l'officier en courant après Chicot +et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous +demander votre passe. + +-- Comment! ma passe? + +-- Certainement; vous êtes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez +ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez +bien, d'une ville comme Nérac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi +l'habite. + +-- Et de qui doit être signée cette passe? + +-- Du roi lui-même. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine, +il n'aura pas oublié de vous donner une passe. + +-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot +l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'échouer, et la colère lui +suggérait cette mauvaise pensée de tuer l'officier, le concierge, et de +fuir par la porte ouverte, au risque d'être poursuivi dans sa fuite par +cent coups d'arquebuse. + +-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me +faites l'honneur de me dire, mais réfléchissez que si le roi vous a donné +cette commission.... + +-- En personne, monsieur, en personne! + +-- Raison de plus. Sa Majesté sait donc que vous allez sortir.... + +-- Ventre de biche! s'écria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. -- +J'aurai donc une carte de sortie à remettre demain matin à M. le +gouverneur de la place. + +-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?.... + +-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur +Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes +purement et simplement si je manquais à la mienne. + +Chicot commençait à caresser la poignée de son épée avec un mauvais +sourire, lorsque se retournant, il s'aperçut que la porte était obstruée +par une ronde extérieure, laquelle se trouvait là justement pour empêcher +Chicot de passer, eût-il tué le lieutenant, la sentinelle et le concierge. + +-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joué, je suis un sot, +j'ai perdu. + +Et il tourna les talons. + +-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier. + +-- Ce n'est pas là peine, merci, répliqua Chicot. + +Chicot revint sur ses pas, mais il n'était point au bout de son martyre. + +Il rencontra le prévôt, qui lui dit: + +-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc déjà fait votre commission? +peste! c'est à faire à vous, vous êtes leste! + +Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria: + +-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Êtes-vous +content de Nérac, monsieur Chicot? + +Enfin, le soldat du péristyle, toujours en sentinelle à la même place, lui +lâcha sa dernière bordée: + +-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal +raccommodé, et vous êtes, Dieu me pardonne, plus déchiré encore qu'en +sortant. + +Chicot ne voulut pas risquer de se dépouiller comme un lièvre en repassant +par la filière de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de +s'endormir. + +Par hasard, ou plutôt par charité, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra +penaud et humilié dans le palais. + +Sa mine effarée toucha le page, toujours à son poste. + +-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef +de tout cela? + +-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot. + +-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu à vous garder. + +-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti! + +-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'était un secret d'État. + +-- Mais je t'ai payé, scélérat? + +-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher +monsieur Chicot. + +Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage. + + + + +LIII + +LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE + + +En quittant le roi, Marguerite s'était rendue à l'instant même à +l'appartement des filles d'honneur. + +En passant, elle avait pris avec elle son médecin Chirac, qui couchait au +château, et elle était entrée avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pâle +et entourée de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans +vouloir, tant sa douleur était grande, répondre à aucune question ni +accepter aucun soulagement. + +Fosseuse avait à cette époque vingt à vingt et un ans; c'était une belle +et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et +plein de mollesse et de grâce; seulement depuis près de trois mois elle ne +sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empêchaient de se lever; +elle était restée sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait +fini par passer dans son lit. + +Chirac commença par congédier les assistants, et, s'emparant du chevet de +la malade, il demeura seul avec elle et la reine. + +Fosseuse, épouvantée de ces préliminaires, auxquels les deux physionomies +de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacée, ne +laissaient pas que de donner une certaine solennité, Fosseuse se souleva +sur son oreiller, et balbutia un remercîment pour l'honneur que lui +faisait la reine sa maîtresse. + +Marguerite était plus pâle que Fosseuse; c'est que l'orgueil blessé est +plus douloureux que la cruauté ou la maladie. + +Chirac tâta le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgré elle. + +-- Qu'éprouvez-vous? lui demanda-t-il après un moment d'examen. + +-- Des douleurs d'estomac, monsieur, répondit la pauvre enfant; mais ce ne +sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillité.... + +-- Quelle tranquillité, mademoiselle? demanda la reine. + +Fosseuse fondit en larmes. + +-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majesté +m'a priée de vous visiter pour vous remettre l'esprit. + +-- Oh! que de bontés, madame! + +Chirac lâcha la main de Fosseuse. + +-- Et moi, dit-il, je sais à présent quel est votre mal. + +-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant. + +-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite. + +Fosseuse continuait à s'épouvanter d'être ainsi à la merci de deux +impassibilités, celle de la science, celle de la jalousie. + +Marguerite fit un signe à Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur +de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'évanouir. + +-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous +agissiez envers moi comme envers une étrangère, et qu'on m'avertisse +chaque jour des mauvais offices que vous me rendez près de mon mari.... + +-- Moi, madame? + +-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspiré à +un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitié que je vous portais et +celle que j'ai vouée aux personnes d'honneur à qui vous appartenez, me +pousse à vous secourir dans le malheur où l'on vous voit en ce moment. + +-- Madame, je vous jure.... + +-- Ne niez pas, j'ai déjà trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous +d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intérêt que vous à +votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et +en ceci je vous servirai comme une mère. + +-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc à ce qu'on dit? + +-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, à ce qu'il me semble, +le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait +votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites à l'instant +même, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres où il annonce à +tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais, +et que vous menacez d'en être atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps +encore, je vous emmènerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort +écartée du roi, mon mari; nous serons là seules ou à peu près; le roi, de +son côté, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir +plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'après votre +délivrance. + +-- Madame! madame! s'écria la Fosseuse, pourpre à la fois de honte et de +douleur, si vous ajoutez foi à tout ce qui se dit sur mon compte, laissez- +moi misérablement mourir. + +-- Vous répondez mal à ma générosité, mademoiselle, et vous comptez aussi +par trop sur l'amitié du roi, qui m'a priée de ne pas vous abandonner. + +-- Le roi!... le roi aurait dit?... + +-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les +symptômes de votre mal réel, si je ne devinais, à vos souffrances, que la +crise approche, j'aurais peut-être foi en vos dénégations. + +Dans ce moment, comme pour donner entièrement raison à la reine, la pauvre +Fosseuse, terrassée par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et +palpitante sur son lit. + +Marguerite la regarda quelque temps sans colère, mais aussi sans pitié. + +-- Faut-il toujours que je croie à vos dénégations, mademoiselle? dit-elle +enfin à la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se +relevant un visage si bouleversé et si baigné de larmes, qu'il eût +attendri Catherine elle-même. + +En ce moment, et comme si Dieu eût voulu envoyer du secours à la +malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra +précipitamment. + +Henri, qui n'avait point pour dormir les mêmes raisons que Chicot, n'avait +pas dormi, lui. + +Après avoir travaillé une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure +pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncée à +Chicot, il était accouru au pavillon des filles d'honneur. + +-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est +toujours souffrante! + +[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.] + +-- Voyez-vous, madame, s'écria la jeune fille à la vue de son amant, et +rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi +n'a rien dit et que je fais bien de nier? + +-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites +cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris +tantôt que Votre Majesté m'avait honorée de sa confiance et révélé l'état +de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour +qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme. + +-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas même de +voiler, vous persistez donc à nier? + +-- Le secret ne m'appartient pas, sire, répondit la courageuse enfant, et +tant que je n'aurai pas de votre bouche reçu congé de tout dire.... + +-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, répliqua Henri; +pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonté de +votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en +charge. + +Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion. + +En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune +fille; elle céda donc une seconde fois sous la tempête, et, pliée comme un +lis, elle inclina sa tête avec un sourd et douloureux gémissement. + +Henri fut touché jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pâle, ces +yeux noyés, ces cheveux humides et épars; quand il vit enfin perler sur +les tempes et sur les lèvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui +semble voisine de l'agonie. + +Il se précipita tout éperdu vers elle, et, les bras ouverts: + +-- Fosseuse! chère Fosseuse! murmura-t-il en tombant à genoux devant son +lit. + +Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brûlant aux +vitres de la fenêtre. + +Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son +amant, puis elle attacha ses lèvres sur les siennes, croyant qu'elle +allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprême baiser, elle jetait +à Henri son âme et son adieu. + +Puis elle retomba sans connaissance. + +Henri, aussi pâle qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber +sa tête sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si près de devenir +un linceul. + +Marguerite s'approcha de ce groupe, où étaient confondues la douleur +physique et la douleur morale. + +-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous +m'avez imposé, dit-elle avec une énergique majesté. + +Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait à +demi sur un genou: + +-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, dès que mon orgueil seul est +blessé, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point répondu de moi, +mais heureusement mon coeur n'a rien à faire dans tout ceci. + +Henri releva la tête. + +-- Madame? dit-il. + +-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en étendant sa main, ou +je croirais que votre indulgence a été un calcul. Nous sommes frère et +soeur, nous nous entendrons. + +Henri la conduisit jusqu'à Fosseuse, dont il mit la main glacée dans la +main fiévreuse de Marguerite. + +-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure, +plus vous emmènerez de gens avec vous, plus vous éloignerez de curieux du +lit de... mademoiselle. + +-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres. + +-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est +ici; hâtez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs. + +-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux. + +Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore évanouie, +et s'élança hors de l'appartement. + +Une fois dans les antichambres, il secoua la tête comme pour faire tomber +de son front un reste d'inquiétude; puis, le visage souriant, de ce +sourire narquois qui lui était particulier, il monta chez Chicot, lequel, +nous l'avons dit, dormait les poings fermés. + +Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit: + +-- Eh! eh! compère, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin. + +-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compère, sire. Me prendriez-vous +pour le duc de Guise, par hasard? + +En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de +l'appeler son compère. + +-- Je vous prends pour mon ami, dit-il. + +-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le +droit des gens. + +Henri se mit à rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empêcher +de lui tenir compagnie. + +-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu +pas bien traité? + +-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble être ici comme une +oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit, +petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me +ferme la porte. + +-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tête, rassure-toi, tu n'es +pas assez gras pour ma table. + +-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout +guilleret ce matin; quelles nouvelles donc? + +-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je +suis toujours très gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit, +compère, hors du lit! + +-- Comment, vous m'emmenez, sire? + +-- Tu seras mon historiographe, Chicot. + +-- Je tiendrai note des coups tirés? + +-- Justement. + +Chicot secoua la tête. + +-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi. + +-- J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaîté, sans +inquiétude. + +-- Bah! + +-- Oui, c'est comme le soleil quand il.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! sire, pluie, éclair et tonnerre ne sont pas loin. + +Henri se caressa la barbe en souriant et répondit: + +-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras à +couvert. + +Puis s'avançant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en +murmurant: + +-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise à M. de Mornay que je suis prêt. + +-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda +Chicot. + +-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, répondit Henri. Le roi de Navarre +est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en +spécialités. Je n'ai qu'un homme, moi. + +-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot. + + + + +LIV + +COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE + + +Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs du départ, ne put +s'empêcher de remarquer à demi-voix que les chasses du roi Henri de +Navarre étaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France. + +Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le +vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute +la suite de S.M. + +De plus, comme ces messieurs n'étaient riches qu'à la surface, comme ils +n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dépenses, +et même parfois d'utiles dépenses, presque tous, au lieu du costume de +chasse en usage à cette époque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui +fit demander à Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forêts +mousquets et artillerie. + +Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fût pas directement +adressée; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'épaule. + +-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni +artillerie; mais ce sont de rudes bêtes, qui ont griffes et dents, et qui +attirent les chasseurs dans des fourrés où l'on risque fort de déchirer +ses habits aux épines; or, on déchire un habit de soie ou de velours, et +même un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne déchire pas une +cuirasse. + +[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.] + +-- Voilà une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente. + +-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre. + +-- Il faut donc que je m'en contente. + +-- C'est ce que tu as de mieux à faire, mon fils. + +-- Soit. + +-- Voilà un _soit_ qui sent sa critique intérieure, reprit Henri en riant; +tu m'en veux de t'avoir dérangé pour aller à la chasse? + +-- Ma foi, oui. + +-- Et tu gloses. + +-- Est-ce défendu? + +-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne. + +-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, répliqua +Chicot, et il faut bien que je m'occupe à quelque chose, moi, pauvre +fainéant, qui n'ai rien à faire, tandis que vous vous pourléchez les +moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer +à douze ou quinze que vous êtes. + +-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits +d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot. + +-- Oh! sire! + +-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Béarn +n'est pas grand comme la France; le roi, là-bas, marche toujours avec deux +cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois. + +-- Oui, sire. + +-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien! +quelquefois ici, ce qui n'arrive point là-bas, quelquefois ici, des +gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs +maisons, leurs châteaux, leurs mas, et viennent se joindre à moi, ce qui +parfois me compose une assez belle escorte. + +-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister à une chose +pareille, dit Chicot; en vérité, sire, je suis en guignon. + +-- Qui sait! répondit Henri avec son rire goguenard. + +Puis, comme on avait laissé Nérac, franchi les portes de la ville, comme +depuis une demi-heure à peu près on marchait déjà dans la campagne: + +-- Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux +pour s'en faire une visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense. + +-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot. + +-- Regarde donc là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne sont-ce point +des cavaliers que j'aperçois? + +Chicot se haussa sur ses étriers. + +-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il. + +-- Et moi j'en suis sûr. + +-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais +chasseurs, non. + +-- Pourquoi pas chasseurs? + +-- Parce qu'ils sont armés comme des Roland et des Amadis, répondit +Chicot. + +-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as déjà appris en nous +voyant que l'habit ne fait pas le chasseur. + +-- Mais, s'écria Chicot, je vois au moins deux cents hommes là-bas. + +-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance. + +Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus en plus. + +La troupe que Chicot avait dénombrée au plus bas chiffre, car elle se +composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement à +l'escorte; chacun des hommes qui la composaient était bien monté, bien +équipé, et le tout était commandé par un homme de bonne mine, qui vint +baiser la main de Henri avec courtoisie et dévoûment. + +On passa le Gers à gué; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de +terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef +s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand +nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main. + +On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traversé +le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus +profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il +fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre +toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident. + +-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous +avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos +cuirasses dans l'eau? + +-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il +faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frère Charles +m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur, +toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se dérange jamais: il va +droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me dérange pas non +plus. Un fleuve se présente sur mon chemin, je le coupe; une ville se +dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pâté. + +Cette facétie du Béarnais souleva de grands éclats de rire autour de lui. + +M. de Mornay seul, toujours aux côtés du roi, ne rit point avec bruit; il +se contenta de se pincer les lèvres, ce qui était chez lui l'indice d'une +hilarité extravagante. + +-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Béarnais tout +joyeux à l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie. + +Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maître, si heureux +d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile à égayer. + +Mais avant toute chose, le fond de la pensée pour Chicot demeurait +l'étonnement. + +De l'autre côté de la Garonne, à une demi-lieue du fleuve à peu près, +trois cents cavaliers cachés dans une forêt de pins apparurent aux yeux de +Chicot. + +-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas à Henri, est-ce que ces gens ne +seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et +qui auraient dessein de s'y opposer? + +-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces +gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis. + +-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes à votre suite que vous ne +trouverez d'arbres dans la forêt. + +-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit +de ton arrivée s'est déjà répandu dans le pays, et que ces gens-là +accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de +France, dont tu es l'ambassadeur. + +Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque +temps déjà on se moquait de lui. + +Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur. + +La journée finit à Monroy, où les gentilshommes de la contrée, réunis +comme s'ils eussent été prévenus d'avance que le roi de Navarre devait +passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec +enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en +route pour une chose si peu importante que le dîner, et qu'en conséquence +on n'avait point mangé depuis Nérac. + +On avait gardé pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitié de +la troupe coucha dans la rue où était le roi, l'autre en dehors des +portes. + +-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot à Henri au moment +où celui-ci se faisait débotter. + +-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot, +répondit Henri. + +-- Et quand y serons-nous, sire? + +-- Curieux! + +-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on désire savoir où l'on va. + +-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi là, sur les +coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà Mornay qui ronfle à ma droite. + +-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille. + +-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est à la chasse +qu'il faut le voir, et tu le verras. + +Le jour paraissait à peine, quand un grand bruit de chevaux réveilla +Chicot et le roi de Navarre. + +Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-même, apporta à Henri +la tartine de miel et le vin épicé du matin. + +Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme. + +Le repas fini on sonna le boute-selle. + +-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journée à faire +aujourd'hui; à cheval, messieurs, à cheval! + +Chicot vit avec étonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi +l'escorte. + +Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pendant la nuit. + +-- Ah ça! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce +n'est plus même une troupe, c'est une armée. + +Henri ne répondit rien que ces trois mots: + +-- Attends encore, attends. + +A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrière cette +troupe de cavaliers. + +-- Des fantassins! s'écria Chicot, de la pédaille! + +-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs. + +Chicot fronça le sourcil et de ce moment il ne parla plus. + +Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la campagne, c'est-à-dire que vingt +fois l'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde +d'honneur, sans doute à titre de représentant du roi de France. + +Il en résultait que Chicot était si bien recommandé à cette garde, comme +un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste +sans que ce geste ne fût répété par dix hommes. + +Cela lui déplut, et il en dit deux mots au roi. + +-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver +de Nérac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore. + +-- Sire, répondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y +essaierai même pas. + +-- A la bonne heure. + +-- D'ailleurs j'aurais tort. + +-- Tu aurais tort? + +-- Oui; car, en restant, je suis destiné, je crois, à voir des choses +curieuses. + +-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car +c'est aussi la mienne. + +En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pièces +de campagne prenaient rang dans l'armée. + +-- Je reviens à ma première idée, sire, dit Chicot, que les loups de ce +pays sont des maîtres loups, et qu'on les traite avec des égards inconnus +aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire! + +-- Ah! tu as remarqué? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq, +depuis que je leur ai donné pour leurs exercices ces quatre pièces, que +j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passées en fraude, ils les +traînent partout. + +-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire? + +-- Non, demain. + +-- Demain matin ou demain soir? + +-- Demain matin. + +-- Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chassons, n'est-ce pas, +sire? + +-- C'est de ce côté-là, fit le roi. + +-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et +de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublié de prendre +l'étendard royal? L'honneur que vous faites à ces dignes animaux eût été +complet. + +-- On ne l'a pas oublié, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde: +seulement on le laisse à l'étui de peur de le salir. Mais puisque tu veux +un étendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannière tu marches, on +va t'en montrer un beau. Tirez l'étendard de son fourreau, commanda le +roi, monsieur Chicot désire savoir comment sont faites les armes de +Navarre. + +-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le où il est, +il est bien. + +-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu. + +On passa la seconde nuit à Catus, à peu près de la même façon qu'on avait +passé la première; depuis le moment où Chicot avait donné sa parole +d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention à lui. + +Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous +côtés des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se +joindre à l'armée. Cette nuit, c'était le rendez-vous des fantassins. + +-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'à Paris, dit Chicot, +nous y arriverions avec cent mille hommes. + +Le lendemain, à huit heures du matin, on était en vue de Cahors, avec +mille hommes de pied et deux mille chevaux. + +On trouva la ville en défense; des éclaireurs avaient alarmé le pays; M. +de Vezin s'était aussitôt précautionné. + +-- Ah! ah! fit le roi, à qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes +prévenus; c'est contrariant. + +-- Il faudra faire le siège en règle, sire, dit Mornay; nous attendons +encore deux mille hommes à peu près, c'est autant qu'il nous faut, pour +balancer les chances du moins. + +-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commençons les tranchées. + +Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait toutes ces paroles d'un +air effaré. + +La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans +ses soupçons, que Henri était un pauvre homme de guerre, et cette +conviction seule le rassurait un peu. + +Henri avait laissé parler tout le monde, et, pendant l'émission des divers +avis, il était resté muet comme un poisson. + +Tout à coup il sortit de sa rêverie, releva la tête, et du ton du +commandement: + +-- Messieurs, dit-il, voilà ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille +hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay? + +-- Oui, sire. + +-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siège en règle on nous en tuera +mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-là découragera les +autres: nous serons obligés de lever le siège et de battre en retraite; en +battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitié de +nos forces. + +Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors. + +-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay. + +-- Mon cher ami, nous irons droit à celle des portes qui se trouvera la +plus proche de nous. Nous trouverons un fossé sur notre route; nous le +comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes à terre, +mais nous atteindrons la porte. + +-- Après, sire? + +-- Après la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des pétards, et +l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela. + +Chicot regarda Henri, tout épouvanté. + +-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voilà bien mon Gascon; est-ce +toi, dis, qui iras placer le pétard sous la porte? + +A l'instant même, comme s'il eût entendu l'_aparté_ de Chicot, Henri +ajouta: + +-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en +avant, et qui m'aime me suive! + +Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait pas eu le temps, tout le +long de la route, d'adresser une seule parole. + +-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il à l'oreille, est-ce que +vous avez envie de vous faire écharper tous? + +-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train, +répliqua tranquillement Mornay. + +-- Mais vous ferez tuer le roi! + +-- Bah! Sa Majesté a une bonne cuirasse! + +-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je +présume? + +Mornay haussa les épaules et tourna les talons à Chicot. + +-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il +veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli. + + + + +LV + + +COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIÈRE FOIS QU'IL VIT LE +FEU + + +La petite armée s'avança jusqu'à deux portées de canon de la ville; là on +déjeuna. + +Le repas pris, il fut accordé deux heures aux officiers et aux soldats +pour se reposer. + +Il était trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire qu'il restait deux +heures de jour à peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa +tente. + +Henri était fort pâle, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient +si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants +pendus pour sécher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre +Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela; +mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-à- +dire en enfonçant du fer et du bois avec de la chair. + +-- Pas mal, fit Chicot, qui écoutait en épilogueur, et si le geste ne +démentait pas la parole, on ne pourrait guère demander autre chose, même à +M. de Crillon. + +-- Monsieur le maréchal de Biron, continua Henri, monsieur le maréchal de +Biron, qui a juré de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la +campagne à quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute +probabilité, lui est déjà, à l'heure qu'il est, expédié par M. de Vezin. +Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes +avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors +avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprête à +nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espère. Dans le cas +contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les +huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus, +messieurs! je vais me mettre à votre tête, et des coups, ventre saint- +gris! des coups comme s'il en grêlait. + +Ce fut là toute l'allocution royale; mais elle était suffisante, à ce +qu'il paraît, car les soldats y répondirent par des murmures enthousiastes +et les officiers par des bravos frénétiques. + +-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot à part lui. Comme il est +heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Béarnais +aurait rudement bégayé: d'ailleurs nous le verrons à l'oeuvre. + +La petite armée partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses +positions. + +Au moment où elle s'ébranla pour se mettre en marche, le roi vint à +Chicot. + +-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompé en te parlant +chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais décidément, et c'est +ton avis à toi-même, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Décidément +le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot +crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme +veut pour avoir la paix dans son ménage: je vais donc essayer de prendre +Cahors, mon cher Chicot. + +-- Que ne vous a-t-elle demandé la lune, sire, puisque vous êtes si +complaisant mari? répliqua Chicot, piqué des plaisanteries royales. + +-- J'eusse essayé, Chicot, dit le Béarnais: je l'aime tant, cette chère +Margot! + +-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous +allez vous en tirer. + +-- Ah! voilà justement où j'en voulais venir; écoute, ami Chicot: le +moment est suprême et surtout désagréable. Ah! je ne fais pas blanc de mon +épée, moi; je ne suis pas brave, et la nature se révolte en moi à chaque +arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Béarnais, ton +compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperçoives, ne le dis +pas. + +-- Si vous avez peur, dites-vous? + +-- Oui. + +-- Vous avez donc peur d'avoir peur? + +-- Sans doute. + +-- Mais alors, ventre de biche! si c'est là votre naturel, pourquoi diable +vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-là? + +-- Dame! quand il le faut. + +-- M. de Vezin est un terrible homme! + +-- Je le sais cordieu bien! + +-- Qui ne fera de quartier à personne. + +-- Tu crois, Chicot? + +-- Oh! j'en suis sûr, quant à cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui +importe; il criera aux canons: Feu! + +-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot. + +-- Oui, sire, et comme vous êtes le seul qui en ayez un de cette +couleur.... + +-- Après? + +-- Je vous donnerai le conseil de l'ôter, sire. -- Mais, mon ami, puisque +je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ôte.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! mon but sera manqué, Chicot. + +-- Vous le garderez donc, sire, malgré mon avis? + +-- Oui, décidément je le garde. + +Et en prononçant ces paroles, qui indiquaient une résolution bien arrêtée, +Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers. + +-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien à cette double +manifestation, si différente, de la parole et du geste: voyons, il en est +temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter à +cheval dans cet état. + +-- Je suis donc bien pâle, Chicot? demanda Henri. + +-- Pâle comme un mort, sire. + +-- Bon! fit le roi. + +-- Comment, bon? + +-- Oui, je m'entends. + +En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagné d'une mousquetade +furieuse, se fit entendre: c'était M. de Vezin qui répondait à la +sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay. + +-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique? + +-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os, +répliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'écria-t-il d'une voix +saccadée et cassante comme le ressort d'une horloge. + +Chicot le regardait et l'écoutait sans rien comprendre à l'étrange +phénomène qui se développait sous ses yeux. + +Henri se mit en selle, mais il s'y reprit à deux fois. + +-- Allons, Chicot, dit-il, à cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de +guerre non plus, hein? + +-- Non, sire. + +-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le +feu, mon ami, viens; un bon cheval à M. Chicot! + +Chicot haussa les épaules, et monta sans sourciller un beau cheval +d'Espagne qu'on lui amena d'après l'ordre que le roi venait de donner. + +Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit. + +En arrivant sur le front de sa petite armée, Henri leva la visière de son +casque. + +-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix +chevrotante. + +On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double écusson de Navarre et +de Bourbon, se déploya majestueusement dans les airs; il était blanc, et +portait sur azur d'un côté les chaînes d'or, de l'autre côté les fleurs de +lis d'or avec le lambel posé en coeur. + +-- Voilà, dit Chicot à part lui, un drapeau qui sera bien mal étrenné, +j'en ai peur. + +En ce moment, et comme pour répondre à la pensée de Chicot, le canon de la +place tonna, et ouvrit une file tout entière d'infanterie à dix pas du +roi. + +-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il +me semble. + +Et ses dents claquaient. + +-- Il va se trouver mal, dit Chicot. + +-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu +trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose. + +Et enfonçant ses deux éperons dans le ventre du cheval blanc qui le +portait, il devança cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva à cent +pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du +rempart, pareil à un fracas de tempête, et qui se reflétait sur son armure +comme les rayons d'un soleil couchant. + +Là, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournée vers +la porte de la ville, et criant: + +-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines! + +Mornay l'avait suivi, visière levée, épée au poing. + +Chicot fit comme Mornay; il s'était laissé cuirasser, mais il ne tira +point l'épée. + +Derrière ces trois hommes, bondirent, exaltés par l'exemple, les jeunes +gentilshommes huguenots criant et hurlant: + +-- Vive Navarre! + +Le vicomte de Turenne marchait à leur tête, une fascine sur le cou de son +cheval. + +Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fossé creusé sous le +pont-levis fut comblé. + +Les artilleurs s'élancèrent; en perdant trente hommes sur quarante, ils +réussirent à placer leurs pétards sous la porte. + +La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour +de Henri; vingt hommes tombèrent en un instant à ses yeux. + +-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des +artilleurs. + +Et il arriva au bord du fossé au moment où le premier pétard venait de +jouer. + +La porte s'était fendue en deux endroits. + +Les artilleurs allumèrent le second pétard. + +Il se fit une nouvelle gerçure dans le bois; mais aussitôt par la triple +ouverture, vingt arquebuses passèrent, qui vomirent des balles sur les +soldats et les officiers. + +Les hommes tombaient autour du roi comme des épis fauchés. + +-- Sire, disait Chicot sans songer à lui, sire, au nom du ciel, retirez- +vous. + +Mornay ne disait rien, mais il était fier de son élève, et de temps en +temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'écartait de la +main par une secousse nerveuse. + +Tout à coup Henri sentit que la sueur perlait à son front et qu'un +brouillard passait sur ses yeux. + +-- Ah! nature maudite! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras +vaincu. + +Puis, sautant à bas de son cheval: + +-- Une hache! cria-t-il, une hache! + +Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chêne +et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de +mur, et cent hommes se précipitèrent par la brèche en criant: + +-- Navarre! Navarre! Cahors est à nous! Vive Navarre! + +Chicot n'avait pas quitté le roi; il était avec lui sous la voûte de la +porte où Henri était entré un des premiers; mais, à chaque arquebusade, il +le voyait frissonner et baisser la tête. + +-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille +poltronnerie, Chicot? + +-- Non, sire, répliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil à +vous; c'est effrayant. + +En ce moment, les soldats de M. de Vezin tentèrent de déloger Henri et son +avant-garde, établis sous la porte et dans les maisons environnantes. + +Henri les reçut l'épée à la main. + +Mais les assiégés furent les plus forts; ils réussirent à repousser Henri +et les siens au-delà du fossé. + +-- Ventre saint-gris! s'écria le roi, je crois que mon drapeau recule; en +ce cas-là, je le porterai moi-même. + +Et d'un effort sublime, arrachant son étendard des mains de celui qui le +portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, à moitié +enveloppé dans ses plis flottants. + +-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron! + +Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit +strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd. + +MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrèrent dans cette porte +ouverte, s'élançant à la suite du roi. + +Le canon dut se taire à l'extérieur: c'était face à face, c'était corps à +corps, qu'il fallait désormais lutter. + +On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des +froissements du fer, M. de Vezin qui criait: + +-- Barricadez les rues, faites des fossés, crénelez les maisons. + +-- Oh! dit M. de Turenne qui était assez proche pour l'entendre, le siège +de la ville est fait, mon pauvre Vezin. + +Et en manière d'accompagnement à ces paroles, il lui tira un coup de +pistolet qui le blessa au bras. + +-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, répondit M. de Vezin, il y a +vingt sièges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore +dix-neuf à faire. + +M. de Vezin se défendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison +en maison. + +Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop +compté sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait +négligé de faire prévenir M. de Biron. + +Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et +combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la +tête sur une pierre et s'éveilla la hache au poing. + +Chaque jour, on conquérait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit +la garnison essayait de reprendre la conquête du jour. + +Enfin dans la nuit du quatrième au cinquième jour, l'ennemi harassé parut +devoir donner quelque repos à l'armée protestante. Ce fut Henri qui +l'attaqua à son tour; on força un poste retranché qui coûta sept cents +hommes; presque tous les bons officiers y furent blessés; M. de Turenne +fut atteint d'une arquebusade à l'épaule, Mornay reçut un grès sur la tête +et faillit être assommé. + +Le roi seul ne fut point atteint: à la peur qu'il avait éprouvée d'abord +et qu'il avait si héroïquement vaincue, avait succédé une agitation +fébrile, une audace presque insensée; toutes les attaches de son armure +étaient brisées, autant par ses propres efforts que par les coups des +ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait +son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forcé, le roi entra +dans l'enceinte, suivi de l'éternel Chicot, qui, silencieux et sombre, +voyait, depuis cinq jours et avec désespoir, grandir à ses côtés le +fantôme effrayant d'une monarchie destinée à étouffer la monarchie des +Valois. + +-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visière de +son casque, et comme s'il eût pu lire dans l'âme du pauvre ambassadeur. + +-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous êtes un +véritable roi. + +-- Et moi, sire, s'écria Mornay, je dis que vous êtes un imprudent: +comment! gantelets à bas et visière haute quand on tire sur vous de tous +côtés, et tenez, encore une balle! + +En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du +cimier de Henri. + +Au même instant et comme pour donner pleine raison à Mornay, le roi fut +enveloppé par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particulière du +gouverneur. + +Ils avaient été embusqués là par M. de Vezin, et tiraient bas et juste. + +Le cheval du roi fut tué, celui de Mornay eut la jambe cassée. + +Le roi tomba, dix épées se levèrent sur lui. + +Chicot seul était resté debout, il sauta à bas de son cheval, se jeta en +avant du roi, et fit avec sa rapière un moulinet si rapide, qu'il écarta +les plus avancés. + +Puis, relevant Henri embarrassé dans les harnais de sa monture, il lui +amena son propre cheval, et lui dit: + +-- Sire, vous témoignerez au roi de France que, si j'ai tiré l'épée contre +lui, je n'ai du moins touché personne. + +Henri attira Chicot à lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa. + +-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras à moi, Chicot; tu vivras, tu +mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur. + +-- Sire, répondit Chicot, je n'ai qu'un service à suivre en ce monde, +c'est celui de mon prince. Hélas! il va diminuant de lustre, mais je serai +fidèle à l'adverse fortune, moi qui ai dédaigné la prospère. Laissez-moi +donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientôt seul +avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur. + +-- Chicot, répliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous +m'êtes cher et sacré, et après Henri de France vous aurez Henri de Navarre +pour ami. + +-- Oui, sire, répondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main +du roi. + +-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est à nous; M. de +Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutôt que de reculer, j'y +ferais tuer tout le mien. + +La menace était inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus +longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire +main-basse sur la garnison; M. de Vezin était pris. + +La ville était rendue. + +Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brûlante et +toute trouée de balles, qui lui servait de quartier général, et là il +dicta une lettre à M. de Mornay, pour que Chicot la portât au roi de +France. + +Cette lettre était rédigée en mauvais latin et finissait par ces mots: + + _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos. + Chicotus caetera expediet._ + +Ce qui signifie à peu près: + + « Ce que vous m'avez dit m'a été fort utile. Je connais mes fidèles, + connaissez les vôtres. Chicot vous dira le reste. » + +-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez +garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un +boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous +dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez. +Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot, +je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succès à la +cour en racontant ce que vous avez vu. + +Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours à se persuader qu'il +n'avait pas fait un rêve et qu'il ne se réveillerait pas à Paris devant +les fenêtres de sa maison, à laquelle M. de Joyeuse donnait des sérénades. + + + + +LVI + +CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MÊME TEMPS A PEU PRÈS OÙ CHICOT +ENTRAIT DANS LA VILLE DE NÉRAC + + +La nécessité où nous nous sommes trouvé de suivre notre ami Chicot +jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons +bien pardon à nos lecteurs, écarté du Louvre. + +Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le détail des +suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait été l'objet. + +Le roi, après avoir passé si bravement devant le danger, avait éprouvé +cette émotion rétrospective que ressentent parfois les coeurs les plus +forts, lorsque le danger est loin; il était donc rentré au Louvre sans +rien dire; il avait fait ses prières un peu plus longues que d'habitude, +et, une fois livré à Dieu, il avait oublié de remercier, tant sa ferveur +était grande, les officiers si vigilants et les gardes si dévoués qui +l'avaient aidé à sortir du péril. + +Puis il se mit au lit, étonnant ses valets de chambre par la rapidité avec +laquelle il fit sa toilette; on eût dit qu'il avait hâte de dormir pour +retrouver le lendemain ses idées plus fraîches et plus lucides. + +Aussi d'Épernon, qui était resté dans la chambre du roi le dernier de +tous, attendant toujours un remercîment, en sortit-il de fort mauvaise +humeur, voyant que le remercîment n'était point venu. + +Et Loignac, debout près de la portière de velours, voyant que M. d'Épernon +passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante- +cinq en leur disant: + +-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher. + +A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre. + +Le secret de l'aventure avait été fidèlement gardé et n'avait transpiré +nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc +consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touché du bout du doigt +à l'avènement au trône d'une dynastie nouvelle. + +M. d'Épernon se fit débotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville, +comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit +l'exemple que lui avait donné son illustre maître en se mettant au lit +sans adresser la parole à personne. + +Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'eût pas été +distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les +postes des Suisses et des gardes françaises qui faisaient leur service +avec régularité, mais sans excès de zèle. + +Trois légères infractions aux lois de la discipline furent punies cette +nuit-là comme des fautes graves. + +Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le réveil avec +impatience, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient espérer +de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de +deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prévenir M. d'O et M. de +Villequier qu'ils eussent à venir travailler dans sa chambre à la +rédaction d'un nouvel édit des finances. + +La reine reçut avis de dîner seule, et, comme elle faisait témoigner par +un gentilhomme quelque inquiétude pour la santé de Sa Majesté, Henri +daigna répondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation +dans son cabinet. + +Même réponse fut faite à un gentilhomme de la reine-mère, qui, depuis deux +ans retirée en son hôtel de Soissons, envoyait cependant chaque jour +prendre des nouvelles de son fils. + +MM. les secrétaires d'État se regardèrent avec inquiétude. Le roi était ce +matin-là distrait au point que leurs énormités en matière d'exactions +n'arrachèrent pas même un sourire à Sa Majesté. + +Or, la distraction d'un roi est surtout inquiétante pour des secrétaires +d'État. + +Mais, en échange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois +que l'animal serrait ses doigts effilés entre ses petites dents blanches: + +-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu +t'attaques aussi à ton roi? mais tout le monde s'en mêle donc aujourd'hui? + +Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmène, en +fit pour dompter le lion de Némée, Henri domptait ce monstre gros comme le +poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible: + +-- Vaincu, master Love, vaincu, infâme ligueur de master Love, vaincu! +vaincu!! vaincu!!! + +Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui +croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur échapper, purent saisir au +passage. A part ces apostrophes à master Love, Henri était demeuré +parfaitement silencieux. + +Il eut à signer, il signa; il eut à écouter, il écouta en fermant les yeux +avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il écoutait ou s'il +dormait. + +Enfin trois heures de l'après-midi sonnèrent. + +Le roi fit appeler M. d'Épernon. + +On lui répondit que le duc passait la revue des chevau-légers. + +Il demanda Loignac. + +On lui répondit que Loignac essayait des chevaux limousins. + +On s'attendait à voir le roi contrarié de ce double échec que venait de +subir sa volonté; pas du tout: contre l'attente générale, le roi, de l'air +le plus dégagé du monde, se mit à siffloter une fanfare de chasse, +distraction à laquelle il ne se livrait que lorsqu'il était parfaitement +satisfait de lui. + +Il était évident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis +le matin se changeait en une démangeaison croissante de parler. + +Cette démangeaison finit par devenir un besoin irrésistible; mais le roi, +n'ayant personne, fut obligé de parler tout seul. + +Il demanda son goûter, et, pendant qu'il goûtait, se fit faire une lecture +édifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur: + +-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a écrit la vie de Sylla? + +Le lecteur, qui lisait du sacré, et que l'on interrompait par une question +profane, se retourna avec étonnement du côté du roi. + +Le roi répéta sa question. + +-- Oui, sire, répondit le lecteur. + +-- Vous souvenez-vous de ce passage où l'historien raconte que le +dictateur évita la mort? + +Le lecteur hésita. + +-- Non pas, sire, précisément, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai +lu Plutarque. + +En ce moment on annonça Son Éminence le cardinal de Joyeuse. + +-- Ah! justement, s'écria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va +nous dire cela sans hésiter, lui. + +-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver à propos? +c'est chose rare en ce monde. + +-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question? + +-- Votre Majesté demandait, je crois, de quelle façon et en quelle +circonstance le dictateur Sylla échappa à la mort. + +-- Justement. Pouvez-vous y répondre, cardinal? + +-- Rien de plus facile, sire. + +-- Tant mieux. + +-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie +que dans les combats: Votre Majesté faisait-elle allusion à un combat? + +-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit +la mort de très près. + +Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là, +traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où +il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses +ennemis. + +-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement +eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à +Lamponius le Lucanien. + +-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes +si savant. + +-- Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en +s'inclinant. + +-- Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi +comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses +ennemis. + +-- Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce +même Plutarque. + +-- Répondez, Joyeuse, répondez. + +-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent: + + « J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent + dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande + peine. » + +-- Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard! + +-- Plutarque le dit, sire. + +-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de +combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère? + +-- Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre. + +-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin. + +-- Pas encore, sire. + +-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le +renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi. + +Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était +d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre +désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou. + +Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses +batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de +rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où +sa cour l'attendait. + +C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on +retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent +l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût +encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance. + +Les deux reines étaient visiblement inquiètes. + +Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière +brève et saccadée. + +Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien. + +Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la +raison. + +Le roi entra. + +Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une +apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui +attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil +sur les bosquets jaunis par l'automne. + +Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna. + +Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même +galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille +flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours +de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées. + +-- On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le +roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint +n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque. + +-- Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux +porté. + +Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les +bouches. + +-- Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une +inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé? + +-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi. + +Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que +le roi venait de dire une énormité. + +-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa +mine austère, alors vous êtes bien heureux. + +-- Voilà cependant comme je suis, madame. + +-- Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité? + +-- Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de +Vincennes. + +-- Je l'ai su. + +-- Ah! vous l'avez su? + +-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends +rien de nouveau. + +-- Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au +retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets +brillaient sur la route. + +-- Une armée ennemie sur la route de Vincennes? + +-- Oui, ma mère. + +-- Et où cela? + +-- En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne +cousine. + +-- Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de +Vaudémont. + +-- Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour +livrer bataille, et j'aperçus.... + +-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète. + +-- Oh! rassurez-vous, madame. + +Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne +trahissaient son inquiétude. + +-- J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui +me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations. + +Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur +cette manifestation. + +-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé +longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin +dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des +mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la +donnerai, cardinal. + +-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils +agréent à Votre Majesté. + +Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées +selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles +quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur. + +La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un +mystère qu'elle voulait approfondir. + +-- Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à +partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à +son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage? + +-- Mais, sire, je ne sais. + +-- Comment, vous ne savez? + +-- Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le +cardinal. + +Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement. + +-- Me voici, sire, dit cette voix. + +-- Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez. + +Le jeune homme obéit. + +-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de +gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche. + +-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même +du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le +visage de son frère. + +En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps, +sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité +des ombres. + +-- Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre +citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir +toujours à vous. + +Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et +s'esquiva légèrement. + +Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère, +laquelle demeurait immobile. + +Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui +faisait mille civilités, et du Bouchage. + +A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son +service plutôt qu'autre chose. + +Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui. + +-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames, +ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir? + +-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit +le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect. + +-- Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre? + +-- On ne me voit plus, sire? + +-- Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est +encore plus savant que je ne croyais. + +-- Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas +daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les +jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement +au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle +sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant +que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi. + +-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri. + +-- Oh! Votre Majesté ne le pense pas. + +-- Non, ton frère et toi, vous m'aimez. + +-- Sire. + +-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit +de Dieppe. + +-- Je l'ignorais, sire. + +-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir. + +-- Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris. + +-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui +eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à +toi, tu serais mort. + +-- Peut-être, sire. + +-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne +boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses +désobéi; est-ce vrai? + +-- Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma +désobéissance. + +-- Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce +départ? + +-- Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que +de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle +comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi. + +Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse. + +-- Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte. + +Le jeune homme sourit tristement. + +-- Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de +ménager les termes à mon endroit. + +-- Alors, c'est sérieux, mon ami. + +Joyeuse étouffa un soupir. + +-- Raconte-moi cela. Voyons? + +Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire. + +-- Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de +pareilles confidences. + +-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas. + +-- Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je +dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un +noble coeur. + +Le roi prit la main du jeune homme. + +-- Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton +roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux. + +-- Je le sais, oui, sire, autrefois. + +-- Je compatis donc à tes souffrances. + +-- C'est trop de bontés de la part d'un roi. + +-- Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je +souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de +rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi. + +-- Sire? + +-- Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse, +espérer de voir la fin de tes peines. + +Le jeune homme secoua la tête en signe de doute. + +-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler +le roi de France. + +-- Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme +avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde. + +-- Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi +comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à +faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le +cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant, +instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort, +ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède. + +-- Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi, +sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne +puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait +ma seule joie. + +-- Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est +moi qui vous le dis. + +-- Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme. + +-- Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage +que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer? + +-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le +monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois +l'obtenir et l'obtenir pour moi seul. + +-- Alors pourquoi te désespérer? + +-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire. + +-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la +femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et +de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point. + +-- Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence +excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme +Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu. + +-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je +prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que +j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne +m'arrêteront pas. + +Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres. + +-- Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai +jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis +reconnaissant de la protection que je refuse. + +Henri III tourna les talons avec dépit. + +-- En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En +voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux +cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop +de figures gaies à la cour! + +-- Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la +fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me +voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes. + +-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette +certitude m'attristera. + +-- Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage. + +-- Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme. + +Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa +fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit. + +A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria: + +-- Fermez, Nambu. + +Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans +l'antichambre que le roi ne recevait plus personne. + +Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule: + +-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une +distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un +jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les +drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla. + +-- Sauvé! dit Catherine avec étonnement. + +-- Oui, ma mère. + +-- Sauvé de quoi? + +-- Ah! voilà! demandez à d'Épernon. + +-- Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble. + +-- Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M. +de Guise... Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami. + +Catherine sourit en femme qui dit: + +-- Il ne comprendra jamais. + +Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua: + +-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade. + +-- Une embuscade? + +-- Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être. + +-- Par M. Guise? s'écria Catherine. + +-- Vous n'y croyez pas? + +-- Non, je l'avoue, dit Catherine. + +-- D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au +long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à +hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et, +ma foi, je n'ai point de santé de reste. + +Puis se retournant vers Catherine: + +-- Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira; +j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez? + +-- Sans doute! + +-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas. + +Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait +haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était +forcé de courir pour le suivre. + + + + +LVII + + +PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC + + +Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses. + +Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule, +triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel +pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune. + +Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un +digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur +d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les +philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les +choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles +bâillaient vis à vis l'une de l'autre. + +Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix +confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes +eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse. + +C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet +violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait +des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et +la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet. + +Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces +murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des +broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître +Fournichon, hôte du _Fier-Chevalier_, occupé du soin de ses fourneaux, et +ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les +boudoirs des tourelles. + +Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien +respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres, +il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore. + +Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier +abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était +l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert +Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse. + +Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur +cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre +jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume +blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur +l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor: + +-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête. + +Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons +introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de +tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans +avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme +était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût +venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier- +Chevalier_. + +Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en +noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint +si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge +et par attirer son attention. + +Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de +lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard. + +Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis +cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait. + +Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert +Briquet. + +Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant. + +Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter +ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au +plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants +éclairs des fourneaux de maître Fournichon. + +Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il +attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir +faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de +l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est. + +Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement +marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur +l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau +qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision +de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée. + +Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience +visible. + +Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la +maison mystérieuse. + +On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le +Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne +inverse recommença. + +Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux +antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la +première fois, tous deux se retournèrent en même temps. + +Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du +ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons +noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois +en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de +reculer d'un pas. + +Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet +blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite +du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne +se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, +faillit perdre l'équilibre. + +-- Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous +l'intention de m'insulter? + +-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez +fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, +vous vous en étiez aperçu. + +-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir +jamais ce que je ne veux pas voir. + +[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.] + +-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je +l'espère, si on les faisait briller à vos yeux. + +Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se +débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la +lune glissant en ce moment entre deux nuages. + +Le plumet rouge resta immobile. + +-- On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous +n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la +faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas. + +-- Non, mais qui se défendra, je l'espère. + +Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de +son adversaire. + +-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener +dans la rue? + +-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue? + +-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît. + +-- Ah! cela vous plaît. + +-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi +de fouler seul le pavé de la rue de Bussy? + +-- Que j'aie licence ou non, peu importe. + +-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle +sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir. + +-- Ah! vous raillez, je crois! + +-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous! + +-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous +ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous +éloigner de force. + +-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir. + +-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons. + +-- Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà +donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai +volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas. + +-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en +rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en +garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc +de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous +retirer? + +-- Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de +Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement +mauvais que vous demeuriez. + +Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau. + +-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux. + +-- Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois +aucunement fou pour cela. + +Henri pâlit. + +-- Vous êtes amoureux? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et vous l'avouez? + +-- Depuis quand est-ce un crime? + +-- Mais amoureux dans cette rue. + +-- Pour le moment, oui. + +-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez? + +-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me +demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont +il n'a que la moitié. + +-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité, +nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel. + +Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre +mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché. + +-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons +rivaux. + +-- Je le crains. + +-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc. + +Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front. + +-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous. + +-- Vous avez un rendez-vous? + +-- Oui, en bonne forme! + +-- Dans cette rue? + +-- Dans cette rue. + +-- Écrit? + +-- Oui, d'une fort jolie écriture même. + +-- De femme? + +-- Non, d'homme. + +-- D'homme! que voulez-vous dire? + +-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une +femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi +mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il +paraît. + +-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez. + +-- Vous me demandez de telle façon, monsieur, que je ne saurais vous +refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet. + +-- J'écoute. + +-- Vous verrez si c'est la même chose que vous. + +-- Assez, monsieur, par grâce; moi, l'on ne m'a point donné de rendez- +vous, moi, je n'ai pas reçu de billet. + +Ernauton tira de sa bourse un petit papier. + +-- Voilà le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le +lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur; +vous en rapportez-vous à moi de ne vous point tromper? + +-- Oh! tout à fait! + +-- Voici donc les termes dans lesquels il est conçu: + + « Monsieur Ernauton, mon secrétaire est par moi chargé de vous dire + que j'ai grand désir de causer avec vous une heure; votre mérite m'a + touchée. » + +-- Il y a cela? demanda du Bouchage. + +-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est même soulignée. Je passe une autre +phrase un peu trop flatteuse. + +-- Et vous êtes attendu? + +-- C'est-à-dire que j'attends, comme vous voyez. + +-- Alors on doit vous ouvrir la porte? + +-- Non, on doit siffler trois fois par la fenêtre. + +Henri, tout frémissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et +de l'autre lui montrant la maison mystérieuse: + +-- De là? demanda-t-il. + +-- Pas du tout, répondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier- +Chevalier_, de là. + +Henri poussa un cri de joie. + +-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il. + +-- Eh non! le billet dit positivement: Hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +-- Oh! soyez béni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main; +oh! pardonnez-moi mon incivilité, ma sottise. Hélas! vous le savez, pour +l'homme qui aime véritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous +voyant sans cesse revenir jusqu'à cette maison, j'ai cru que c'était par +cette femme que vous étiez attendu. + +-- Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car, +en vérité, j'ai eu un instant de mon côté l'idée que vous étiez dans cette +rue pour le même motif que moi. + +-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur! +Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas! + +-- Ma foi, écoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un +éclaircissement quelconque avant de me fâcher. Ces grandes dames sont si +étranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante! + +-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et +cependant.... + +-- Et cependant? répéta Ernauton. + +-- Et cependant vous êtes plus heureux. + +-- Ah! l'on est cruel dans cette maison! + +-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voilà trois mois que j'aime comme +un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre +le son de sa voix. + +-- Diable! vous n'êtes pas avancé. Mais attendez donc. + +-- Quoi? + +-- Est-ce qu'on n'a pas sifflé? + +-- En effet, il me semble avoir entendu. + +Les deux jeunes gens écoutèrent, un second coup se fit entendre dans la +direction du _Fier-Chevalier_. + +-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire +plus longue compagnie, mais je crois que voilà mon signal. + +Un troisième coup retentit. + +-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance. + +Ernauton s'éloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaître dans +l'ombre de la rue pour reparaître dans la lumière que jetaient les +fenêtres du _Fier-Chevalier_ et disparaître encore. + +Quant à lui, plus morne qu'auparavant, car cette espèce de lutte l'avait +un instant fait sortir de sa léthargie: + +-- Allons, dit-il, faisons mon métier accoutumé, frappons comme d'habitude +à la porte maudite qui jamais ne s'ouvre. + +Et, en disant ces mots, il s'avança chancelant vers la porte de la maison +mystérieuse. + + + + +LVIII + +LA PORTE S'OUVRE + + +Mais en arrivant à la porte de la maison mystérieuse, le pauvre Henri fut +repris de son hésitation habituelle. + +-- Du courage, se dit-il à lui-même, frappons. + +Et il fit encore un pas. + +Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derrière lui et vit sur +le chemin le reflet brillant des lumières de l'hôtellerie. + +-- Là-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on +appelle et qui n'ont pas même désiré; pourquoi n'ai-je pas le coeur +tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-être là-bas aussi, +moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici. + +On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Prés qui vibrait +mélancoliquement dans les airs. + +-- Allons, voilà dix heures qui sonnent, murmura Henri + +Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir. + +-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais- +je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut! + +Il frappa un deuxième coup. + +-- C'est cela, continua-t-il en écoutant, voilà le bruit de la porte +intérieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gémit, le bruit du pas qui +s'approche: ainsi toujours, toujours la même chose. + +Et il frappa une troisième fois. + +-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus +léger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pâle, ma +sinistre, mon insupportable figure, puis il s'éloigne sans ouvrir jamais! + +La cessation de tout bruit sembla justifier la prédiction du malheureux +jeune homme. + +-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'à demain, dit-il. + +Et, se baissant de manière à ce que son front fût au niveau du seuil de +pierre, il y déposa du fond de l'âme un baiser qui fit tressaillir le dur +granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette +maison. + +Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le +lendemain, il se retira. + +Mais à peine avait-il fait deux pas en arrière, qu'à sa profonde surprise +le verrou grinça dans sa gâche; la porte s'ouvrit, et le serviteur +s'inclina profondément. + +C'était le même dont nous avons tracé le portrait lors de son entrevue +avec Robert Briquet. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant +parut à du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des chérubins +qu'on entend dans ces songes d'enfance, où l'on rêve encore du ciel. + +Tremblant, éperdu, Henri, qui avait déjà fait dix pas pour s'éloigner, se +rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement, +que le serviteur le retint pour l'empêcher de tomber sur le seuil; ce que +cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse +compassion. + +[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.] + +-- Voyons, monsieur, dit-il, me voilà; expliquez-moi, je vous prie, ce que +vous désirez. + +-- J'ai tant aimé, répondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime +encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours. + +-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous +asseoir là près de moi et de causer? + +-- Oh! oui. + +Le serviteur lui fit un signe de la main. + +Henri obéit à ce signe, comme il eût obéi à un signe du roi de France ou +de l'empereur romain. + +-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un près de +l'autre, et dites-moi votre désir. + +-- Mon ami, répondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous +parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je +vous ai attendu et surpris au détour d'une rue; alors je vous ai offert +assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez été le plus avide des +hommes; d'autres fois, j'ai essayé de vous intimider; jamais vous ne +m'avez écouté, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir, +visiblement au moins, à mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de +vous parler, vous m'invitez à vous exprimer mon désir: qu'est-il donc +arrivé, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de +votre part? + +Le serviteur poussa un soupir. Il y avait évidemment un coeur pitoyable +sous cette rude enveloppe. + +Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea. + +-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu +poursuivre une femme et la découvrir malgré ses efforts pour se cacher et +pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amère ne +m'est échappée, jamais je n'ai donné suite à ces pensées de violence qui +naissent du désespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du +sang la fougueuse jeunesse. + +-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous +est rendue par ma maîtresse et par moi. + +-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains +du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me +refusiez l'entrée de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte, +ainsi que le fait tous les jours le moindre écolier ivre ou amoureux? +Alors, ne fût-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable, +je lui eusse parlé. + +-- C'est vrai encore. + +-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse +inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma +fortune est grande, mon crédit est grand, le roi lui-même, le roi me +protège; tout à l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes +douleurs, me disait de recourir à lui, m'offrait sa protection. + +-- Ah! fit le serviteur avec une inquiétude visible. + +-- Je n'ai point voulu, se hâta de dire le jeune homme; non, non, j'ai +tout refusé, tout refusé, pour venir prier à mains jointes de s'ouvrir +cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais. + +-- Monsieur le comte, vous êtes en effet un coeur loyal et digne d'être +aimé. + +-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet +homme au coeur loyal, et, de votre avis même, digne d'être aimé, à quoi le +condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la reçoit +même pas; chaque soir je viens heurter à cette porte moi-même, et chaque +soir on m'éconduit; enfin on me laisse souffrir, me désoler, mourir dans +cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre +chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur +d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut +pas plus commander à son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus. +Mais on a pitié d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de +consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la +main pour le relever; mais non, non, cette femme se complaît avec mon +supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eût tué avec un refus +de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup +de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus. + +-- Monsieur le comte, répondit le serviteur après avoir scrupuleusement +écouté tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez +est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout +aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a +vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent +pour vous une vive sympathie. + +-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'écria le jeune homme en +essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour où +son coeur, que vous vantez, connaîtra l'amour, l'amour tel que je le sens, +et si, en échange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je +serai bien vengé. + +-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de +n'avoir point aimé que de ne pas répondre à l'amour; cette femme a peut- +être connu la passion plus forte que vous ne la connaîtrez jamais, cette +femme a peut-être aimé comme jamais vous n'aimerez. + +Henri leva les mains au ciel. + +-- Quand on a aimé ainsi, ou aime toujours! s'écria-t-il. + +-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda +le serviteur. + +Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eût été frappé de +mort. + +-- Elle aime! s'écria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu! + +-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime, +monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maîtresse est +veuve, ajouta le serviteur compatissant, espérant calmer par ces mots la +douleur du jeune homme. + +Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle, +la vie et l'espoir. + +-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve, +dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la +source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne +alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est +moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle +m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmées avec +le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait juré à la tombe de son +époux une douleur éternelle, quand la veuve de Mausole eut épuisé ses +larmes, elle fut guérie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas +emporté dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace +qu'auparavant. + +Le serviteur secoua la tête. + +-- Cette dame, monsieur le comte, répondit-il, comme la veuve du roi +Mausole, a juré au mort une éternelle fidélité; mais je la connais, et +elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont +vous me parlez. + +-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'écria Henri; Dieu n'a +pas permis qu'elle mourût de chagrin ou qu'elle abrégeât violemment ses +jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut +vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis espérer. + +-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre, +ne comptez pas ainsi avec les sombres pensées des vivants, avec les +exigences des morts. Elle a vécu! dites-vous: oui, elle a vécu! non pas un +jour, non pas un mois, non pas une année; elle a vécu sept ans. -- Joyeuse +tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir +quelle résolution elle a vécu? Elle se consolera, espérez-vous? Jamais, +monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous +le jure, moi, qui n'étais que le très humble serviteur du mort, moi, qui, +tant qu'il a vécu, étais une âme pieuse, ardente et pleine d'espérance, et +qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi, +moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le répète, jamais je ne me +consolerai. + +-- Cet homme tant regretté, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce +mari.... + +-- Ce n'était pas le mari, c'était l'amant, monsieur le comte, et une +femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans +toute sa vie. + +-- Mon ami, mon ami! s'écria le jeune homme, effrayé de la majesté sauvage +de cet homme à l'esprit élevé, et qui cependant était perdu sous des +habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercédez pour moi! + +-- Moi! s'écria-t-il, moi! Écoutez, monsieur le comte, si je vous eusse +cru capable d'user de violence envers ma maîtresse, je vous eusse tué, tué +de cette main. + +Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait +celui d'un homme de vingt-cinq ans à peine, tandis que ses cheveux +blanchis et sa taille courbée lui donnaient l'apparence d'un homme de +soixante ans. + +-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maîtresse +vous aimât, c'est elle qui serait morte. + +Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais à dire, ne cherchez +point à m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je +ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car, +sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer. + +Henri se leva la mort dans l'âme. + +-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes +malheurs; maintenant je suis décidé. + +-- Ainsi, vous serez plus calme à l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous +vous éloignerez de nous, vous nous laisserez à une destinée pire que la +vôtre, croyez-moi. + +-- Oui, je m'éloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune +homme, et pour toujours. + +-- Vous voulez mourir, je vous comprends. + +[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. -- +PAGE 130.] + +-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien +que je meure, du moment où je ne la possède pas. + +-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parlé de la mort avec ma +maîtresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de +sa propre main. + +-- Aussi, n'est-ce point celle-là que je choisirai; il y a pour un jeune +homme de mon nom, de mon âge et de ma fortune, une mort qui de tout temps +a été une belle mort, c'est celle que l'on reçoit en défendant son roi et +son pays. + +-- Si vous souffrez au-delà de votre force, si vous ne devez rien à ceux +qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte, +mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort, +moi, si je n'étais condamné à vivre. + +-- Adieu et merci, répondit Joyeuse en tendant la main au serviteur +inconnu. Au revoir dans un autre monde! + +Et il s'éloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touché de cette +douleur profonde, une pesante bourse d'or. + +Minuit sonnait à l'église Saint-Germain-des-Prés. + + + + +LIX + +COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRÂCE 1586 + + +Les trois coups de sifflet qui, à intervalles égaux, avaient traversé +l'espace, étaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux +Ernauton. + +Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame +Fournichon sur la porte où elle attendait les clients avec un sourire qui +la faisait ressembler à une déesse mythologique interprétée par un peintre +flamand. + +Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un écu d'or +qu'une autre main aussi blanche, mais plus délicate que la sienne, venait +d'y déposer en passant. + +Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la +capacité de la porte de manière à rendre tout passage impossible. + +Ernauton, de son côté, s'arrêta en homme qui demande à passer. + +-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous? + +-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout à l'heure de la +fenêtre de cette tourelle, bonne dame? + +-- Si fait. + +-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient. + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Alors c'est différent, si vous me donnez votre parole d'honneur. + +-- Foi de gentilhomme, ma chère madame Fournichon. + +-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez. + +Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clientèles, comme elle les désirait +si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait été détrôné par +le _Fier-Chevalier_, l'hôtesse fit monter Ernauton par l'escalier en +limaçon qui conduisait à la plus ornée et à la plus discrète de ses +tourelles. + +Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait accès dans une sorte +d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle même, +meublée, décorée, tapissée avec un peu plus de luxe qu'on n'en eût attendu +dans ce coin écarté de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait +mis du goût à l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et +généralement on réussit dans ce que l'on fait avec amour. + +Madame Fournichon avait donc réussi autant qu'il était donné à un assez +vulgaire esprit de réussir en pareille matière. + +Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur +de benjoin et d'aloès: c'était un holocauste fait sans doute par la +personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de +combattre, à l'aide de parfums végétaux, les vapeurs culinaires exhalées +par la broche et par les casseroles. + +Dame Fournichon suivait le jeune homme pas à pas, elle le poussa de +l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec +des yeux tout rapetissés par un clignotement anacréontique; puis elle se +retira. + +Ernauton resta la main droite à la portière, la main gauche au loquet de +la porte, et à demi courbé par son salut. + +C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la +tourelle, éclairée par une seule bougie de cire rosé, une de ces élégantes +tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins +l'attention, quand toutefois ce n'est pas le désir. + +Renversée sur des coussins, tout enveloppée de soie et de velours, cette +dame, dont le pied mignon pendait à l'extrémité de ce lit de repos, +s'occupait de brûler à la bougie le reste d'une petite branche d'aloès +dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumée de son visage, +emplissant aussi de cette fumée les plis de son capuchon et ses cheveux, +comme si elle eût voulu tout entière se pénétrer de l'enivrante vapeur. + +A la manière dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle +abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masqué, Ernauton +s'aperçut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait près d'elle. + +Cependant, elle ne s'était point retournée. + +Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. + +-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce à +force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble +serviteur: le voici. + +-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur +Ernauton. + +-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de +l'honneur que vous me faites. + +-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et +cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je présume. + +-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degrés, vous avez le visage +caché sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au +moment même où j'entrais, vous venez de me dérober la vue d'un pied qui, +certes, m'eût rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me +permette de reconnaître; je ne puis donc que deviner. + +-- Et vous devinez qui je suis? + +-- Celle que mon coeur désire, celle que mon imagination fait jeune, +belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante même, pour que je +puisse croire que ce qui m'arrive st bien réel, et que je ne rêve pas en +ce moment. + +-- Avez-vous eu beaucoup de peine à entrer ici? demanda la dame sans +répondre directement à ce flot de paroles qui s'échappait du coeur trop +plein d'Ernauton. + +-- Non, madame, l'accès m'en a même été plus facile que je ne l'eusse +pensé. + +-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas +de même pour une femme. + +-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je +ne puis que vous offrir mes bien humbles remercîments. + +Mais la dame paraissait déjà avoir passé à une autre pensée. + +-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle négligemment en ôtant son gant; +pour montrer une adorable main ronde et effilée à la fois. + +-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous +êtes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous +aime. + +-- Alors vous croyez pouvoir répondre que je suis bien celle que vous vous +attendiez à trouver ici? + +-- A défaut du regard, mon coeur me le dit. + +-- Donc, vous me connaissez? + +-- Je vous connais, oui. + +-- En vérité, vous, un provincial à peine débarqué, vous connaissez déjà +les femmes de Paris? + +-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une +seule. + +-- Et celle-là, c'est moi? + +-- Je le crois. + +-- Et à quoi me reconnaissez vous? + +-- A votre voix, à votre grâce, à votre beauté. + +-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la déguiser; à ma grâce, je puis +prendre le mot pour un compliment; mais à ma beauté, je ne puis admettre +la réponse que par hypothèse. + +-- Pourquoi cela, madame? + +-- Sans doute; vous me reconnaissez à ma beauté, et ma beauté est voilée. + +-- Elle l'était moins, madame, le jour où, pour vous faire entrer dans +Paris, je vous tins si près de moi, que votre poitrine effleurait mes +épaules, et que votre haleine brûlait mon cou. + +-- Aussi, à la réception de ma lettre, vous avez deviné que c'était de moi +qu'il s'agissait. + +-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant +une pareille pensée. J'ai cru que j'étais le jouet de quelque +plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pensé que j'étais menacé +de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce +n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant.... + +Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la +sienne. + +-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie. + +-- Et en quoi, madame, je vous prie? + +-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi +j'ai fait une folie? + +-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur auprès de +Votre Altesse. + +-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur. +N'auriez-vous point d'esprit, par hasard? + +-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effrayé. + +-- Quoi! vous me voyez un masque.... + +-- Eh bien? + +-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me +déguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenêtre et que +ne criez-vous mon nom dans la rue! + +-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant à genoux, mais je croyais à +la discrétion de ces murs. + +-- Il me paraît que vous êtes crédule? + +-- Hélas! madame, je suis amoureux! -- Et vous êtes convaincu que tout +d'abord je réponds à cet amour par un amour pareil? + +Ernauton se releva tout piqué. + +-- Non, madame, répondit-il. + +-- Et que croyez-vous? + +-- Je crois que vous avez quelque chose d'important à me dire; que vous +n'avez pas voulu me recevoir à l'hôtel de Guise ou dans votre maison de +Bel-Esbat, et que vous avez préféré un entretien secret dans un endroit +isolé. + +-- Vous avez cru cela? + +-- Oui. + +-- Et que pensez-vous que j'aie eu à vous dire? Voyons, parlez; je ne +serais point fâchée d'apprécier votre perspicacité. + +Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgré elle une +espèce d'inquiétude. + +-- Mais que sais-je, moi, répondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport +à M. de Mayenne, par exemple. + +-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en +auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit, +vous, tout ce que vous en saviez? + +-- Peut-être aussi quelque question à me faire sur l'événement de la nuit +passée? + +-- Ah! quel événement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le +sein palpitait visiblement. + +-- Mais de la panique éprouvée par M. d'Épernon, de l'arrestation de ces +gentilshommes lorrains. + +-- On a arrêté des gentilshommes lorrains? + +-- Une vingtaine, qui se sont trouvés intempestivement sur la route de +Vincennes. + +-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville où M. de Guise tient +garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui êtes +de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrêté ces +gentilshommes. + +-- Moi, de la cour? + +-- Sans doute. + +-- Vous savez cela, madame? + +-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des +renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour +de Dieu! Vous avez une déplorable habitude, celle de croiser la +conversation; et qu'est-il résulté de cette échauffourée? + +-- Absolument rien, madame, que je sache du moins. + +-- Alors pourquoi avez-vous pensé que je parlerais d'une chose qui n'a pas +eu de résultat? + +-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort. + +-- Comment, monsieur, mais de quel pays êtes-vous? + +-- D'Agen? + +-- Comment, monsieur, vous êtes Gascon, car Agen est en Gascogne, je +crois? + +-- A peu près. + +-- Vous êtes Gascon, et vous n'êtes pas assez vain pour supposer tout +simplement que, vous ayant vu, le jour de l'exécution de Salcède, à la +porte Saint-Antoine, je vous ai trouvé de galante tournure? + +Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement: + +-- Que je vous ai rencontré dans la rue, et que je vous ai trouvé beau? +Ernauton devint pourpre. -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frère +Mayenne, vous êtes venu chez moi, et que je vous ai trouvé fort à mon +goût? -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. -- Et +vous avez tort, répliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la +première fois, et en arrêtant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le +masque, tandis qu'elle déployait, sous le regard haletant du jeune homme, +la séduction d'une taille cambrée, se profilant en lignes arrondies et +voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. -- +Madame! madame! s'écria-t-il, vous raillez-vous de moi? -- Ma foi, non! +reprit-elle du même ton dégagé; je dis que vous m'avez plu, et c'est la +vérité. -- Mon Dieu! -- Mais vous-même, n'avez-vous pas osé me déclarer +que vous m'aimiez? -- Mais quand je vous ai déclaré cela, je ne savais +pas qui vous étiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous +demande bien humblement pardon. -- Allons, voilà maintenant qu'il +déraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous +êtes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter +d'être venue. Ernauton tomba à genoux. -- Parlez, madame, dit-il, +parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-être +oserai-je enfin vous répondre. -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit +la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symétriquement +les plis de sa robe. J'ai du goût pour vous, mais je ne vous connais pas +encore. Je n'ai pas l'habitude de résister à mes fantaisies, mais je n'ai +pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions été égaux, je +vous eusse reçu chez moi et étudié à mon aise avant que vous eussiez même +soupçonné mes intentions à votre égard. La chose était impossible; il a +fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez à +quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je +vous recommande. + +Ernauton se confondit en protestations. + +-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame +avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-être est-ce votre nom +seulement qui m'a frappée la première fois que nous nous rencontrâmes, et +qui m'a plu. Après tout, je crois bien décidément que je n'ai pour vous +qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire +trop loin de la perfection et désespérer. Je ne peux pas souffrir les gens +parfaits. Oh! j'adore les gens dévoués, par exemple. Retenez bien ceci, je +vous le permets, beau cavalier. Ernauton était hors de lui. Ce langage +hautain, ces gestes pleins de volupté et de mollesse, cette orgueilleuse +supériorité, cet abandon vis-à-vis de lui enfin, d'une personne aussi +illustre, le plongeaient à la fois dans les délices et dans les terreurs +les plus extrêmes. Il s'assit près de sa belle et fière maîtresse, qui le +laissa faire, puis il essaya de passer son bras derrière les coussins qui +la soutenaient. -- Monsieur, dit-elle, il paraît que vous m'avez +entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarité, je +vous prie; restons chacun à notre place. Il est sûr qu'un jour je vous +donnerai le droit de me nommer vôtre, mais ce droit, vous ne l'avez pas +encore. + +Ernauton se releva pâle et dépité. + +-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises; +cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris. +Chez nous, en province, à deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une +femme, lorsqu'elle dit: « J'aime, » aime et ne se refuse pas. Elle ne +prend point le prétexte de ses paroles pour humilier un homme à ses pieds. +C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse. +J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait, +l'habitude me viendra. + +La dame écouta en silence. Il était visible qu'elle continuait d'observer +attentivement Ernauton, pour savoir si son dépit aboutirait à une réelle +colère. + +-- Ah! ah! vous vous fâchez, je crois, dit-elle superbement. + +-- Je me fâche, en effet, madame, mais c'est contre moi-même, car j'ai +pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un +amour très véritable et très pur. Je ne cherche pas votre personne, car je +vous désirerais, s'il en était ainsi: voilà tout; mais je cherche à +obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir +aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois, +respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me +l'ordonnerez. + +Trouvez bon seulement, madame, qu'à partir de ce moment j'attende vos +ordres. + +-- Allons, allons, dit la dame, n'exagérons rien, monsieur de Carmainges: +voilà que vous êtes tout glacé après avoir été tout de flammes. + +-- Il me semble, cependant, madame.... + +-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais à une femme que vous l'aimerez comme +vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle +voudra, à la bonne heure! + +-- C'est ce que j'ai dit, madame. + +-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas. + +-- Je m'incline devant votre supériorité, madame. + +-- Trêve de politesses, il me répugnerait de faire ici la reine. Tenez, +voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle +est plus brûlante et plus animée que la vôtre. + +Ernauton prit respectueusement cette belle main. + +-- Eh bien! dit la duchesse. + +-- Eh bien? + +-- Vous ne la baisez pas? êtes-vous fou? et avez-vous juré de me mettre en +fureur? + +-- Mais, tout à l'heure.... + +-- Tout à l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant.... + +-- Maintenant? + +-- Eh! maintenant je vous la donne. + +Ernauton baisa la main avec tant d'obéissance, qu'on la lui retira +aussitôt. + +-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leçon! + +-- J'ai donc eu tort? + +-- Assurément, vous me faites bondir d'un extrême à l'autre; la crainte +finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer à genoux, c'est +vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance. + +-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoué, car vous +seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous +en préviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de +Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous +pas dit que j'étais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en +beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand +je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux, +jamais ma voix. A ces mots elle se leva. + +Il était temps: le jeune homme, rendu à son délire, l'avait saisie entre +ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lèvres +d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vérité de ce +qu'elle avait dit, car, à travers son masque, ses yeux lancèrent un éclair +froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages. + +Ce regard imposa tellement à Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et +que tout son feu s'éteignit. + +-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Décidément, +vous me plaisez, monsieur de Carmainges. + +Ernauton s'inclina. + +-- Quand êtes-vous libre? demanda-t-elle négligemment. + +-- Hélas! assez rarement, madame, répondit Ernauton. + +-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas? + +-- Quel service? + +-- Mais celui que vous faites près du roi. Est-ce que vous n'êtes pas +d'une garde quelconque de Sa Majesté? + +-- C'est-à-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes. + +-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je +crois? + +-- Tous, oui, madame. + +-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublié. + +-- Quarante-cinq. + +-- Quel singulier compte? + +-- Cela s'est trouvé ainsi. + +-- Est-ce un calcul? + +-- Je ne crois pas; le hasard se sera chargé de l'addition. + +-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous? + +-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majesté, madame. + +-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous +que vous aviez peu de liberté. + +-- C'est vrai, j'ai peu de liberté, madame, parce que, le jour, nous +sommes de service pour les sorties de Sa Majesté ou pour ses chasses, et +que, le soir, on nous consigne au Louvre. + +-- Le soir? + +-- Oui. + +-- Tous les soirs? + +-- Presque tous. + +-- Voyez donc ce qui fût arrivé, si ce soir, par exemple, cette consigne +vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignoré le motif +qui vous empêchait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances +étaient méprisées? + +-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous +jure. + +-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas. + +-- Mais alors? + +-- Faites votre service; c'est à moi de m'arranger là-dessus, moi, qui +suis toujours libre et maîtresse de ma vie. + +-- Oh! que de bontés, madame! + +-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son +insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous êtes trouvé libre et +comment vous êtes venu. + +-- Ce soir, madame, j'avais médité déjà de demander une permission à M. de +Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de +donner toute la nuit aux quarante-cinq. + +-- Ah! cet ordre est venu? + +-- Oui. + +-- Et à quel propos cette bonne chance? + +-- Comme récompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que +nous avons fait hier à Vincennes. + +-- Ah! fort bien, dit la duchesse. + +-- Ainsi, voilà à quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous +voir ce soir tout à mon aise. + +-- Eh bien! écoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce +familiarité qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous +allez faire: chaque fois que vous croirez être libre, prévenez l'hôtesse +par un billet; tous les jours un homme à moi passera chez elle. + +-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonté, madame. + +La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton. + +-- Attendez donc, dit-elle. + +-- Qu'y a-t-il, madame? + +-- Ce bruit, d'où vient-il? + +En effet, un bruit d'éperons, de voix, de portes heurtées, d'exclamations +joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'écho d'une invasion. + +Ernauton passa sa tête par la porte qui donnait dans l'antichambre. + +-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici fêter le congé que +leur a donné M. de Loignac. + +-- Mais par quel hasard ici, justement en cette hôtellerie où nous sommes? + +-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez- +vous d'arrivée a été donné, parce que, de ce jour bienheureux de leur +entrée dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et +les pâtés de maître Fournichon, et quelques-uns même les tourelles de +madame. + +-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien +expertement, monsieur, de ces tourelles. + +-- C'est la première fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y pénétrer, +madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire. + +-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le +lieu le plus désert de Paris, un endroit près de la rivière, près du grand +rempart, un endroit où personne ne peut me reconnaître, ni soupçonner que +je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos +compagnons, ajouta la duchesse. + +En effet, le vacarme de l'entrée devenait un infernal ouragan; le bruit +des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des écus d'or et le +cliquetis des verres, présageaient l'orage au grand complet. + +Tout à coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui +conduisait à la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas: + +-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline! + +-- Eh bien? répondit la voix du jeune homme. + +-- N'allez pas là haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie. + +-- Bon! et pourquoi pas, chère dame Fournichon? toute la maison n'est-elle +pas à nous, ce soir? + +-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles. + +-- Bah! les tourelles sont de la maison, crièrent cinq ou six autres voix, +parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et +d'Eustache de Miradoux. + +-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les +tourelles font exception, les tourelles sont à moi; ne dérangez pas mes +locataires. + +-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi, +moi, ne me dérangez donc pas. + +-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais +penchants et l'audace de cet homme. + +-- Mais, par grâce! répéta madame Fournichon. + +-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; à neuf heures, +tous les feux doivent être éteints, et je vois un feu dans votre tourelle; +il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les édits du +roi; je veux connaître quels sont ces mauvais serviteurs. + +Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les +pas s'emboîtaient dans les siens. + +-- Mon Dieu! s'écria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce +que ces gens-là oseraient entrer ici? + +-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis là, et je puis vous dire +d'avance, madame: n'ayez aucune crainte. + +-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur. + +En effet, Sainte-Maline, trop avancé pour reculer maintenant, heurtait si +violemment à cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle était d'un sapin +que madame Fournichon n'avait pas jugé à propos d'éprouver, elle dont le +respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme. + + + + +LX + +COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT + + +Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se +fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui +éclairait la tourelle. + +Cette précaution, qui pouvait être bonne, mais qui n'était que momentanée, +ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout à coup dame +Fournichon, qui avait épuisé toutes ses ressources, eut recours à un +dernier moyen et se mit à crier: + +-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous préviens que les personnes que vous +troublez sont de vos amis: la nécessité me force à vous l'avouer. + +-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur présentions nos compliments, +dit Perducas de Pincorney d'une voix avinée, et trébuchant derrière +Sainte-Maline sur la dernière marche de l'escalier. + +-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline. + +-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux. + +La bonne hôtesse, espérant toujours prévenir une collision qui pouvait, +tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier- +d'Amour_, monta au milieu des rangs pressés des gentilshommes, et glissa +tout bas le nom d'Ernauton à l'oreille de son agresseur. + +-- Ernauton! répéta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette révélation +était de l'huile au lieu d'eau jetée sur le feu, Ernauton! ce n'est pas +possible. + +-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon. + +-- Et pourquoi cela? répétèrent plusieurs voix. + +-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modèle de +chasteté, un exemple de continence, un composé de toutes les vertus. Non, +non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges +qui est enfermé là-dedans. + +Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait +fait de la première, quand tout à coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton +parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annonçait point que la +patience fût une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire +de Sainte-Maline. + +-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il brisé cette première porte? +demanda-t-il; et, ayant déjà brisé celle-là, veut-il encore briser celle- +ci? + +-- Eh! c'est lui, en réalité, c'est Ernauton! s'écria Sainte-Maline; je +reconnais sa voix, car, quant à sa personne, le diable m'emporte si je +pourrais dire dans l'obscurité de quelle couleur elle est. + +-- Vous ne répondez pas à ma question, monsieur, réitéra Ernauton. + +[Illustration: Je l'entends encore murmurer: « Venge-moi! » -- PAGE 146.] + +Sainte-Maline se mit à rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante- +cinq qui, à la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient +jugé qu'il était prudent de descendre à tout hasard deux marches de +l'escalier. + +-- C'est à vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous? +s'écria Ernauton. + +-- Oui, monsieur, parfaitement, répondit celui-ci. + +-- Alors qu'avez-vous à dire? + +-- J'ai à dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'était +vous qui habitiez cette hôtellerie des amours. + +-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'était +moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher, +laissez-moi en repos. + +-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous êtes pas fait ermite et +vous ne l'habitez pas seul, je suppose. + +-- Quant à cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le +doute, en supposant que vous y soyez. + +-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforçant de pénétrer dans la +tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous êtes sans +lumière, bravo! + +-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous +soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme même à la patience +que l'on doit à des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont +épuisées, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer. + +Malheureusement Sainte-Maline était dans un de ses accès de méchanceté +envieuse. + +-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur +Ernauton! + +-- Je vous dis cela de façon à ce que vous ne vous trompiez pas à mon +désir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut même, je le répète: +retirez-vous, messieurs, je vous en prie. + +-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis à l'honneur de saluer la +personne pour laquelle vous désertez notre compagnie. + +A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle prêt à se rompre se reforma +autour de lui. + +-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorité, descendez, et +remontez avec une bougie. + +-- Monsieur de Montcrabeau, s'écria Ernauton, si vous faites cela, +souvenez-vous que vous m'offensez personnellement. + +Montcrabeau hésita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune +homme. + +-- Bon! répliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de +Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas +l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'épée les uns contre les autres; +ainsi éclairez. Montcrabeau, éclairez. + +Montcrabeau descendit, et, cinq minutes après, remonta avec une bougie +qu'il voulut remettre à Sainte-Maline. + +-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-être avoir besoin +de mes deux mains. + +Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour pénétrer dans la tourelle. + +-- Je vous prends à témoin, tous tant que vous êtes ici, dit Ernauton, +qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et +qu'en conséquence, -- Ernauton tira vivement son épée, et qu'en +conséquence j'enfonce cette épée dans la poitrine du premier qui fera un +pas en avant. + +Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'épée à la main, mais il +n'avait pas encore dégainé à moitié, qu'il vit briller sur sa poitrine la +pointe de l'épée d'Ernauton. + +Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de +Carmainges eût besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline +sentit le froid du fer, et recula en délire, comme un taureau blessé. + +Alors, Ernauton fit en avant un pas égal au pas de retraite que faisait +Sainte-Maline, et l'épée se retrouva menaçante sur la poitrine de ce +dernier. + +Sainte-Maline pâlit: si Ernauton s'était fendu, il le clouait à la +muraille. + +Il repoussa lentement son épée au fourreau. + +-- Vous mériteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit +Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout à l'heure me lie, et +je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre. + +Il fit un pas en arrière pour voir si l'on obéirait. + +Et avec un geste suprême, qui eût fait honneur à un roi: + +-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je réponds de tout. + +On vit alors apparaître au seuil de la tourelle une femme dont la tête +était couverte d'une coiffe, dont le visage était couvert d'un voile, et +qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton. + +Alors le jeune homme remit son épée au fourreau, et comme s'il était sûr +de n'avoir plus rien à craindre, il traversa fièrement l'antichambre +peuplée de ses compagnons inquiets et curieux à la fois. + +Sainte-Maline, dont le fer avait légèrement effleuré la poitrine, avait +reculé jusque sur le palier, tout étouffant de l'affront mérité qu'il +venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue. + +Il comprit que tout se réunissait contre lui, rieurs et hommes sérieux, si +les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'état où elles étaient; +cette conviction le poussa à une dernière extrémité. + +Il tira sa dague au moment où Carmainges passait devant lui. + +Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire +ce qu'il fit? voilà ce qu'il serait impossible d'éclaircir sans avoir lu +dans la ténébreuse pensée de cet homme, où lui-même peut-être ne pouvait +lire dans ses moments de colère. + +Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de +son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe +de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque. + +Le masque tomba à terre. + +Le mouvement de Sainte-Maline avait été si prompt, que, dans l'ombre, nul +n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer. + +La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col, +elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne +l'avait pas blessée. + +Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquiétait de ce cri poussé +par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre, +de sorte qu'à la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage +de la jeune femme, que rien ne protégeait. + +-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame +de la litière: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne. + +Ernauton s'arrêtait et avait déjà tiré à moitié du fourreau son épée, +qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entraîna par +les degrés en lui disant tout bas: + +-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges. + +-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en +s'éloignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lâcheté avec les +autres. + +-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre côté; je +tiens le mien; nous les réglerons tous deux un jour. + +Carmainges entendit, mais ne se retourna même point, il était tout entier +à la duchesse. + +Arrivé au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus à son passage; ceux +des quarante-cinq qui n'avaient pas monté l'escalier blâmaient sans doute +tout bas la violence de leurs camarades. + +Ernauton conduisit la duchesse à sa litière gardée par deux serviteurs. + +Arrivée là et se sentant en sûreté, la duchesse serra la main de +Carmainges et lui dit: + +-- Monsieur Ernauton, après ce qui vient de se passer, après l'insulte +dont, malgré votre courage, vous n'avez pu me défendre, et qui ne +manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici; +cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison à vendre ou à +louer en totalité; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes +nouvelles. + +-- Dois-je prendre congé de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en +signe d'obéissance aux ordres qui venaient de lui être donnés, et qui +étaient trop flatteurs à son amour-propre pour qu'il les discutât. + +-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litière +jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce misérable, qui m'a reconnue +pour la dame de la litière, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je +suis, ne marche derrière nous et ne découvre ainsi ma demeure. + +Ernauton obéit, mais personne ne les espionna. + +Arrivée au pont Neuf, qui alors méritait ce nom, puisqu'il y avait à peine +sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jeté sur la Seine, arrivée au +pont Neuf, la duchesse tendit la main aux lèvres d'Ernauton en lui disant: + +-- Allez, maintenant, monsieur. + +-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame? + +-- Cela dépend de la hâte que vous mettrez à faire ma commission, et cette +hâte me sera une preuve du plus ou du moins de désir que vous aurez de me +revoir. + +-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en à moi. + +-- C'est bien, allez, mon chevalier. + +Et la duchesse donna une seconde fois sa main à baiser à Ernauton, puis +s'éloigna. + +-- C'est étrange, en vérité, dit le jeune homme revenant sur ses pas, +cette femme a du goût pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquiète +pas le moins du monde si je puis ou non être tué par ce coupe-jarret de +Sainte-Maline. + +Et un léger mouvement d'épaules prouva que le jeune homme estimait cette +insouciance à sa valeur. + +Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour +son amour-propre: + +-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle était bien troublée, la +pauvre femme, et que la crainte d'être compromise est, chez les princesses +surtout, le plus fort de tous les sentiments. + +Car, ajoutait-il en souriant à lui-même, elle est princesse. + +Et comme ce dernier sentiment était le plus flatteur pour lui, ce fut ce +dernier sentiment qui l'emporta. + +Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte +qui lui avait été faite; il retourna donc droit à l'hôtellerie, pour ne +laisser à personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que +pourrait avoir cette affaire. + +Il était naturellement décidé à enfreindre toutes les consignes et tous +les serments possibles, et à en finir avec Sainte-Maline au premier mot +qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire. + +L'amour et l'amour-propre blessés du même coup lui donnaient une rage de +bravoure qui lui eût certainement, dans l'état d'exaltation où il était, +permis de lutter avec dix hommes. + +Cette résolution étincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de +l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxiété, se tenait toute +tremblante sur le seuil. + +A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait +abondamment pleuré, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle +lui demanda pardon, malgré tous les efforts de son mari, qui prétendait +que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon à demander. + +La bonne hôtelière n'était point assez désagréable pour que Carmainges, +eût-il à se plaindre d'elle, lui tînt obstinément rancune; il assura donc +dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que +son vin seul était coupable. + +Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tête +il remercia Ernauton. + +Pendant que ces choses se passaient à la porte, tout le monde était à +table, et l'on causait chaleureusement de l'événement qui faisait sans +contredit le point culminant de la soirée. + +Beaucoup donnaient tort à Sainte-Maline avec cette franchise qui est le +principal caractère des Gascons lorsqu'ils causent entre eux. + +Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil froncé de leur compagnon et sa +lèvre crispée par une réflexion profonde. + +Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de +maître Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voilà tout. + +-- Quant à moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de +Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appelé un instant +Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait à cette heure couché +sous cette table au lieu d'être assis devant. + +Sainte-Maline leva la tête et regarda Hector de Biran. + +-- Je dis ce que je dis, répondit celui-ci, et tenez, voilà là-bas sur le +seuil de la porte quelqu'un qui paraît être de mon avis. + +Tous les regards se tournèrent vers l'endroit indiqué par le jeune +gentilhomme, et l'on aperçut Carmainges, pâle et debout dans le cadre +formé par la porte. + +A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui +courir par tout le corps. + +Ernauton descendit du seuil, comme eût fait la statue du commandeur de son +piédestal, et marcha droit à Sainte-Maline, sans provocation réelle, mais +avec une fermeté qui fit battre plus d'un coeur. + +A cette vue, de toutes parts on cria à M. de Carmainges: + +-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce côté, Carmainges, il y a une place +près de moi. + +-- Merci, répondit le jeune homme, c'est près de M. de Sainte-Maline que +je veux m'asseoir. + +Sainte-Maline se leva; tous les yeux étaient fixés sur lui. + +Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea +complètement d'expression. + +-- Je vais vous faire la place que vous désirez, monsieur, dit-il sans +colère, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien +franches et bien sincères, pour ma stupide agression de tout à l'heure; +j'étais ivre, vous l'avez dit vous-même; pardonnez-moi. + +[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glacée. -- PAGE 148.] + +Cette déclaration, faite au milieu du silence général, ne satisfit point +Ernauton, quoiqu'il fût évident que pas une syllabe n'en avait été perdue +pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxiété de quelle +façon se terminerait cette scène. + +Mais aux dernières paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses +compagnons montrèrent à Ernauton qu'il devait paraître satisfait, et qu'il +était pleinement vengé. + +Son bon sens le força donc à se taire. + +En même temps, un regard jeté sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait +se défier de lui plus que jamais. + +-- Ce misérable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il +cède en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le +satisfait davantage. + +Le verre de Sainte-Maline était plein; il remplit celui d'Ernauton. + +-- Allons, allons! la paix, la paix! crièrent toutes les voix: à la +réconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline! + +Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et +se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les lèvres pour qu'on +ne pût soupçonner le sens des paroles qu'il lui adressait: + +-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voilà la seconde fois que vous +m'insultez sans m'en faire réparation; prenez garde: à la troisième +offense, je vous tuerai comme un chien. + +-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, répondit Sainte-Maline, +car, foi de gentilhomme, à votre place, j'en ferais autant que vous. + +Et les deux ennemis mortels choquèrent leurs verres, comme eussent pu +faire les deux meilleurs amis. + + + + +LXI + +CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTÉRIEUSE + + +Tandis que l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_, séjour apparent de la +concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes, +filtrer, à travers les fentes de ses volets, la lumière des bougies et la +joie des convives, un mouvement inaccoutumé avait lieu dans cette maison +mystérieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'extérieurement dans les +pages de ce récit. + +Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre à l'autre, +portant ça et là des objets empaquetés qu'il enfermait dans une caisse de +voyage. + +Ces premiers préparatifs terminés, il chargea un pistolet et fit jouer +dans sa gaîne de velours un large poignard; puis il le suspendit, à l'aide +d'un anneau, à la chaîne qui lui servait de ceinture, à laquelle il +attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de +prières relié en chagrin noir. + +Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas léger comme celui d'une ombre +effleurait le plancher du premier étage et glissait le long de l'escalier. + +Tout à coup une femme pâle et pareille à un fantôme, sous les plis de son +voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste +comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre. + +-- Remy, dit cette voix, êtes-vous prêt? + +-- Oui, madame, et je n'attends plus, à cette heure, que votre cassette +pour la joindre à la mienne. + +-- Croyez-vous donc que ces boîtes seront facilement chargées sur nos +chevaux? + +-- J'en réponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquiète le moins du +monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point là- +bas tout ce qu'il me faut? + +-- Non, Remy, non, sous aucun prétexte je ne veux que vous manquiez du +nécessaire en route; et puis, une fois là-bas, le pauvre vieillard étant +malade, tous les domestiques seront occupés autour de lui. O Remy! j'ai +hâte de rejoindre mon père; j'ai de tristes pressentiments, et il me +semble que depuis un siècle je ne l'ai pas vu. + +-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitté il y a trois mois, et +il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les +autres. + +-- Remy, vous qui êtes si bon médecin, ne m'avez-vous pas avoué vous-même, +en le quittant la dernière fois, que mon père n'avait plus longtemps à +vivre? + +-- Oui, sans doute, mais c'était une crainte exprimée et non une +prédiction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils +vivent, c'est étrange à dire, par l'habitude de vivre; il y a même plus: +parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos +demain. + +-- Hélas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui, +demain est mort. + +Remy ne répondit pas, car aucune réponse rassurante ne pouvait réellement +sortir de sa bouche, et un silence lugubre succéda pendant quelques +minutes au dialogue que nous venons de rapporter. + +Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive. + +-- Pour quelle heure avez-vous demandé les chevaux, Remy? reprit enfin la +dame mystérieuse. + +-- Pour deux heures après minuit. + +-- Une heure vient de sonner. + +-- Oui, madame. + +-- Personne ne guette au dehors, Remy? + +-- Personne. + +-- Pas même ce malheureux jeune homme? + +-- Pas même lui! + +Remy soupira. + +-- Vous me dites cela d'une façon étrange, Remy. + +-- C'est que celui-là aussi a pris une résolution. + +-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant. + +-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer à nous voir. + +-- Et où va-t-il? + +-- Où nous allons tous: au repos. + +-- Dieu le lui donne éternel, répondit la dame d'une voix grave et froide +comme un glas de mort, et cependant.... + +Elle s'arrêta. + +-- Cependant? reprit Remy. + +-- N'avait-il rien à faire en ce monde. + +-- Il avait à aimer si on l'eût aimé. + +-- Un homme de son nom, de son rang et de son âge devrait compter sur +l'avenir. + +-- Y comptez-vous, vous, madame, qui êtes d'un âge, d'un rang et d'un nom +qui n'ont rien à envier au sien? + +Les yeux de la dame lancèrent une sinistre lueur. + +-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc.... + +Elle prêta l'oreille. + +-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends? + +-- Oui, ce me semble. + +-- Serait-ce déjà notre conducteur? + +-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devancé le rendez-vous de +près d'une heure. + +-- On s'arrête à la porte, Remy. + +-- En effet. + +Remy descendit précipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment où +trois coups, rapidement heurtés, se faisaient entendre. + +-- Qui va là? demanda Remy. + +-- Moi, répondit une voix cassée et tremblante, moi, Grandchamp, le valet +de chambre du baron. + +-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous à Paris! Attendez que je vous +ouvre; mais parlez bas. + +Et il ouvrit la porte. + +-- D'où venez-vous donc? demanda Remy à voix basse. + +-- De Méridor. + +-- De Méridor? + +-- Oui, cher monsieur Remy. Hélas! + +-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu! + +-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce +nos chevaux? + +-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux. + +Puis, revenant au vieillard: + +-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp? + +-- Nous ne devinez pas? répondit le serviteur. + +-- Hélas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette +nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame! + +[Illustration: Guillaume de Nassau.] + +-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble? + +-- Oui, madame, oui. + +-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix. + +-- En effet, madame... Comment la ménager, Grandchamp? la voilà. + +La dame, qui était descendue du premier au rez-de-chaussée, comme elle +était descendue déjà du second au premier, apparut à l'extrémité du +corridor. + +-- Qui est là? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp. + +-- Oui madame, c'est moi, répondit humblement et tristement le vieillard +en découvrant sa tête blanchie. + +-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point +trompée, mon père est mort! + +-- En effet, madame, répondit Grandchamp oubliant toutes les +recommandations de Remy, en effet, Méridor n'a plus de maître. + +Pâle, glacée, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans +fléchir. + +Remy, la voyant si résignée et si sombre, alla à elle, et lui prit +doucement la main. + +-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami. + +-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a été frappé, +il y a huit jours, d'une troisième attaque d'apoplexie. Il a pu une +dernière fois balbutier votre nom, puis, il a cessé de parler et dans la +nuit il est mort. + +Diane fit au vieux serviteur un geste de remercîment; puis, sans ajouter +un mot, elle remonta dans sa chambre. + +-- Enfin la voilà libre, murmura Remy, plus sombre et plus pâle qu'elle. +Venez, Grandchamp, venez. + +La chambre de la dame était située au premier étage, derrière un cabinet +qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-même ne tirait son +jour que d'une petite fenêtre percée sur une cour. + +L'ameublement de cette pièce était sombre, mais riche; les tentures, en +tapisseries d'Arras, les plus belles de l'époque, représentaient les +divers sujets de la Passion. + +Un prie-Dieu en chêne sculpté, une stalle de la même matière et du même +travail, un lit à colonnes torses, avec des tapisseries pareilles à celles +des murs, enfin un tapis de Bruges, voilà tout ce qui ornait la chambre. + +Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni +remplaçaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un +portrait d'homme placé dans un pan coupé de la chambre et sur lequel +donnait le jour de la fenêtre, évidemment percée pour l'éclairer. + +Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur +gonflé, mais des yeux arides. + +Elle attacha sur cette figure inanimée un long et indicible regard +d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui répondre. + +Noble image, en effet, et l'épithète semblait faite pour elle. + +Le peintre avait représenté un jeune homme de vingt-huit à trente ans, +couché à moitié nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient +encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait +mutilée, et cependant elle tenait encore un tronçon d'épée. + +Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la pâleur et la +souffrance donnaient à cette physionomie un caractère divin que le visage +de l'homme ne commence à prendre qu'au moment où il quitte la vie pour +l'éternité. + +Pour toute légende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en +lettres rouges comme du sang: + + _Aut Cesar aut nihil._ + +La dame étendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme +elle eût fait à un dieu: + +« Je t'avais supplié d'attendre, quoique ton âme irritée dût être altérée +de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout, ô mon amour, tu as +vu que je n'ai supporté la vie que pour ne pas devenir parricide; toi +mort, j'eusse dû mourir; mais, en mourant, je tuais mon père. + +Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu, +j'avais juré de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors +je chargeais d'un crime la tête blanchie du vénérable vieillard qui +m'appelait son innocente enfant. + +Tu as attendu, merci, bien-aimé, tu as attendu, et maintenant je suis +libre; le dernier lien qui m'enchaînait à la terre vient d'être brisé par +le Seigneur, au Seigneur grâces soient rendues. Je suis tout à toi: plus +de voiles, plus d'embûches, je puis agir au grand jour, car, maintenant, +je ne laisserai plus personne après moi sur la terre, j'ai le droit de la +quitter. » + +Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du +cadre. + +« Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en +pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desséchés, ces yeux que tu +aimais tant. + +Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me répondras enfin, chère +ombre à qui j'ai tant parlé sans jamais obtenir de réponse. » + +A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle eût fini de +converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chêne. + +-- Pauvre père! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui +semblait n'appartenir à aucune créature humaine. + +Puis elle s'abîma dans une rêverie sombre qui lui fit oublier, en +apparence, le malheur présent et les malheurs passés. + +Tout à coup elle se dressa, la main appuyée au bras du fauteuil. + +-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy! + +Le fidèle serviteur écoutait sans doute à la porte, car il apparut +aussitôt. + +-- Me voici, madame, répondit-il. + +-- Mon digne ami, mon frère, dit Diane, vous la seule créature qui me +connaisse en ce monde, dites-moi adieu. + +-- Pourquoi cela, madame? + +-- Parce que l'heure est venue de nous séparer, Remy. + +-- Nous séparer! s'écria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir +sa compagne. Que dites-vous, madame? + +-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant +qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais +qu'à l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de +loin. Maintenant que je touche à l'exécution, maintenant que l'obstacle a +disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entraîner à ma suite, +dans le chemin du crime, une âme généreuse et sans tache: ainsi, vous me +quitterez, mon ami. Toute cette vie passée dans les larmes me comptera +comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera +aussi à vous, je l'espère; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez +jamais de mal, vous serez deux fois sûr du ciel. + +Remy avait écouté les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et +presque hautain. + +-- Madame, répondit-il, croyez-vous donc parler à un vieillard trembleur +et usé par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-à-dire +toute la sève de la jeunesse qui paraît tarie en moi. Cadavre arraché de +la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action +terrible, c'est pour jouer un rôle actif dans l'oeuvre de la Providence. +Ne séparez donc jamais ma pensée de la vôtre, madame, puisque ces deux +pensées sinistres ont si longtemps habité sous le même toit: où vous irez, +j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgré +mes prières, vous persistez dans cette résolution de me chasser.... + +-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit là, +Remy? + +-- Si vous persistez dans cette résolution, continua le jeune homme, comme +si elle n'avait point parlé, je sais ce que j'ai à faire, moi, et toutes +nos études devenues inutiles aboutiront pour moi à deux coups de poignard: +l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre +dans le mien. + +-- Remy, Remy! s'écria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en +étendant impérativement sa main au-dessus de sa tête, Remy, ne dites pas +cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est à +moi, je l'ai payée assez cher pour la lui prendre moi-même quand le moment +où il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arrivé, Remy, et ce +n'est point un rêve, je vous le jure, le jour où j'allai m'agenouiller +devant le corps déjà froid de celui-ci.... + +Et elle montra le portrait. + +-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes lèvres des lèvres de cette blessure +que vous voyez ouverte, et ces lèvres tremblèrent et me dirent: + +-- Venge-moi, Diane, venge-moi! + +-- Madame! + +-- Remy, je te le répète, ce n'était pas une illusion, ce n'était pas un +bourdonnement de mon délire: la blessure a parlé, elle a parlé, te dis-je, +et je l'entends encore murmurer: + +« Venge-moi, Diane, venge-moi. » + +Le serviteur baissa la tête. + +-- C'est donc à moi et non pas à vous la vengeance, continua Diane; +d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi. + +-- Je dois vous obéir, madame, répondit Remy, car j'étais aussi mort que +lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre était +jonchée? vous. Qui m'a guéri de mes blessures? vous. Qui m'a caché? vous, +vous, c'est-à-dire la moitié de l'âme de celui pour lequel j'étais mort si +joyeusement; ordonnez donc, j'obéirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que +je vous quitte. + +-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus +nous séparer. + +Remy montra le portrait. + +-- Maintenant, madame, dit-il avec énergie, il a été tué par trahison; +c'est par trahison qu'il doit être vengé. Ah! vous ne savez pas une chose, +vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que, +cette nuit, j'ai trouvé le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des +Médicis, ce poison de René, le Florentin. + +-- Oh! dis-tu vrai? + +-- Venez voir, madame, venez voir. + +-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir +revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu +veux me conduire? + +-- Le pauvre vieillard a fait à cheval soixante lieues, madame; il est +brisé de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit. + +-- Venez. + +Diane suivit Remy. + + + + +LXII + +LE LABORATOIRE + + +Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un +ressort caché sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui +glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur. + +Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide +et étroit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing à Diane, qui +s'y appuya et descendit après lui. + +Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette échelle, +conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout +meuble renfermait un fourneau avec son être immense, une table carrée, +deux chaises de jonc, quantité de fioles et de boîtes de fer. + +Et pour tous habitants, une chèvre sans bêlements et des oiseaux sans +voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des +animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux- +mêmes. + +Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fumée +épaisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engagé dans la +muraille. + +Un alambic posé sur l'âtre laissait filtrer lentement, et goutte à goutte, +une liqueur jaune comme l'or. + +Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, épais de deux doigts, +mais en même temps de la plus parfaite transparence, et qui était fermée +par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle. + +Diane descendit et s'arrêta au milieu de tous ces objets à l'existence et +aux formes étranges sans étonnement et sans terreur; on eût dit que les +impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence +sur cette femme, qui vivait déjà hors de la vie. + +Remy lui fit signe de s'arrêter au pied de l'escalier; elle s'arrêta où +lui disait Remy. + +Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les +objets que nous venons de détailler et qui, jusque-là, dormaient ou +s'agitaient dans l'ombre. + +Puis il s'approcha d'un puits creusé dans le caveau touchant aux parois +d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un +seau à une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau, +qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre +un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glacée et +pure comme le cristal. + +-- Approchez, madame, dit Remy. + +Diane approcha. + +Dans cette énorme quantité d'eau, il laissa tomber une seule goutte du +liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entière de l'eau se +teignit à l'instant même d'une couleur jaune; puis cette couleur +s'évapora, et l'eau, au bout de dix minutes, était devenue transparente +comme auparavant. + +La fixité des yeux de Diane donnait seule une idée de l'attention profonde +qu'elle donnait à cette opération. + +Remy la regarda. + +-- Eh bien? demanda celle-ci. + +-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur +ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; pétrissez avec cette +eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguière où l'on puisera pour +se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le +vit naguère à la cour du roi Charles IX, la fleur étouffer par son parfum, +le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction +dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la mèche +d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en imprégnera jusqu'à un pouce à +peu près, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort, +pour brûler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre +bougie. + +-- Vous êtes sûr de ce que vous dites là, Remy? demanda Diane. + +-- Toutes ces expériences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui +ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau +pareille à cette eau. Voyez cette chèvre qui a brouté de l'herbe arrosée +de cette même eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la +rendre maintenant à la liberté, à la lumière, à la nature, sa vie est +condamnée, à moins que cette nature à laquelle nous la rendrons ne révèle +à son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux +devinent, et que les hommes ignorent. + +-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane. + +-- Oui, madame, car tout le liquide est précipité, à cette heure; mais +attendez. + +Remy la sépara de l'alambic avec des précautions infinies; puis, aussitôt, +il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit à la surface de son +orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il présenta le +flacon à sa compagne. + +Diane le prit sans émotion aucune, le souleva à la hauteur de la lampe, +et, après avoir regardé quelque temps la liqueur épaisse qu'il contenait: + +-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet, +des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguière. La liqueur tient-elle +dans le métal? + +-- Elle le ronge. + +-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-être. + +-- Je ne crois pas; voyez l'épaisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons +l'enfermer ou plutôt l'emboîter dans une enveloppe d'or. + +-- Alors, Remy, reprit la dame, vous êtes content, n'est-ce pas? + +Et quelque chose comme un pâle sourire effleura les lèvres de la dame, et +leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets +engourdis. + +-- Plus que je ne fus jamais, madame, répondit celui-ci; punir les +méchants, c'est jouir de la sainte prérogative de Dieu. + +-- Écoutez, Remy, écoutez! + +Et la dame prêta l'oreille. + +-- Vous avez entendu quelque bruit? + +-- Le piétinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux +sont arrivés. + +-- C'est probable, madame, car il est à peu près l'heure à laquelle ils +devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer. + +-- Pourquoi cela? + +-- Ne sont-ils plus inutiles? + +-- Au lieu d'aller à Méridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les +chevaux. + +-- Ah! je comprends. + +Et les yeux du serviteur, à leur tour, laissèrent échapper un éclair de +joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane. + +-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire? + +-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera à +Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement +vous rendrez la liberté à tous ces pauvres animaux innocents que nous +avons fait souffrir par nécessité. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut- +être à leur salut. + +-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics? + +-- Puisqu'ils étaient ici quand nous avons acheté la maison, qu'importé +que d'autres les y trouvent après nous? + +-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences? + +-- Au feu, Remy, au feu! + +-- Éloignez-vous alors. + +-- Moi? + +-- Oui, du moins mettez ce masque de verre. + +Et Remy présenta à Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage. + +Alors, appuyant lui-même sur sa bouche et sur son nez un large tampon de +laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis, +quand le feu fut bien embrasé, il y versa les poudres qui éclatèrent en +pétillements joyeux, les unes lançant des feux verts, les autres se +volatilisant en étincelles pâles comme le soufre; et les essences, qui, au +lieu d'éteindre la flamme, montèrent comme des serpents de feu dans le +conduit, avec des grondements pareils à ceux d'un tonnerre lointain. + +Enfin, quand tout fut consumé: + +-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, découvre +le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habité; +aujourd'hui, on brûle encore les sorciers, mais on respecte les +alchimistes. + +-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brûlerait, Remy, ce serait +justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu +qu'au jour où je monterai sur le bûcher, j'aie accompli ma tâche, je ne +répugne pas plus à ce genre de mort qu'à un autre: la plupart des anciens +martyrs sont morts ainsi. + +Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa +maîtresse, il l'empaqueta soigneusement. + +En ce moment on heurta à la porte de la rue. + +-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et +répondez, tandis que je vais fermer la trappe. + +La dame obéit. + +Une même pensée vivait tellement dans ces deux corps, qu'il eût été +difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination. + +Remy remonta derrière elle, et poussa le ressort. + +Le caveau se referma. + +Diane trouva Grandchamp à la porte; éveillé par le bruit, il était venu +ouvrir. + +Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain départ de +sa maîtresse, que lui apprit ce départ sans lui dire où elle allait. + +-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir +un pèlerinage, voté depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage à +personne, et vous ne révélerez mon nom à qui que ce soit. + +-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra +cependant? + +-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand +ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, à propos, +Grandchamp, cette maison nous devient inutile. + +Diane tira d'une armoire une liasse de papiers. + +-- Voici les titres qui constatent la propriété: vous louerez ou vendrez +cette maison. Si d'ici à un mois, vous n'avez trouvé ni locataire, ni +acquéreur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez à +Méridor. + +-- Et si je trouve acquéreur, madame, combien la vendrai-je? + +-- Ce que vous voudrez. + +-- Alors je rapporterai l'argent à Méridor? + +-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp. + +-- Quoi! madame, une pareille somme? + +-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services, +Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi à +payer celles de mon père? + +-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire. + +-- Il a raison, dit Remy. + +-- Trouvez un moyen, dit Diane. + +-- Rien de plus simple. Cette maison a été achetée en mon nom; je la +revends à Grandchamp, qui, de cette façon, pourra la revendre lui-même à +qui il voudra. + +-- Faites. + +Remy prit une plume et écrivit sa donation au bas du contrat de vente. + +-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau à Grandchamp, qui se +sentait tout ému de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp; +faites avancer les chevaux tandis que je termine les préparatifs. + +Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du +portrait, le roula, l'enveloppa dans une étoffe de soie et plaça le +rouleau dans la caisse de voyage. + +Ce cadre, demeuré vide et béant, semblait raconter plus éloquemment +qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues. + +Le reste de la chambre, une fois ce portrait enlevé, n'avait plus de +signification et devenait une chambre ordinaire. + +Quand Remy eut lié les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier +coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y était arrêté, excepté +le guide; puis aidant sa pâle maîtresse à monter à cheval: + +-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la +dernière où nous aurons demeuré si longtemps. + +-- L'avant-dernière, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone. + +-- Quelle sera donc l'autre? + +-- Le tombeau, Remy. + + + + +LXIII + +CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANÇOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET +DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE + + +Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi +au Louvre, Henri de Navarre à Cahors, Chicot sur la grande route, et la +dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur +le duc d'Anjou, tout récemment nommé duc de Brabant, et au secours duquel +nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de +Joyeuse. + +A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix +françaises et le drapeau de France flottaient sur un camp français aux +rives de l'Escaut. + +C'était la nuit: des feux disposés en un cercle immense bordaient le +fleuve si large devant Anvers, et se reflétaient dans ses eaux profondes. + +La solitude habituelle des polders à la sombre verdure était troublée par +le hennissement des chevaux français. + +Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu +des bivouacs, le mousquet des sentinelles françaises, éclair fugitif et +lointain que la largeur du fleuve jeté entre cette armée et la ville +rendait aussi inoffensif que ces éclairs de chaleur qui brillent à +l'horizon par un beau soir d'été. + +Cette armée était celle du duc d'Anjou. + +Ce qu'elle était venue faire là, il faut bien que nous le racontions à nos +lecteurs. Ce ne sera peut-être pas bien amusant, mais ils nous +pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans +prévenir! + +Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps à feuilleter la +_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent déjà M. le duc +d'Anjou, ce prince jaloux, égoïste, ambitieux et impatient, qui, né si +près du trône dont chaque événement semblait le rapprocher, n'avait jamais +pu attendre avec résignation que la mort lui fît un chemin libre. + +Ainsi l'avait-on vu d'abord désirer le trône de Navarre sous Charles IX, +puis celui de Charles IX lui-même, enfin celui de France occupé par son +frère, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait porté deux couronnes, à la +jalousie de son frère qui n'avait jamais pu en attraper une. + +Un instant alors il avait tourné les yeux vers l'Angleterre, gouvernée par +une femme, et pour avoir le trône, il avait demandé à épouser la femme, +quoique cette femme s'appelât Élisabeth et eût vingt ans de plus que lui. + +Sur ce point, la destinée avait commencé de lui sourire, si toutefois +c'eût été un sourire de la fortune, que d'épouser l'altière fille de Henri +VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses désirs hâtifs, n'avait pu réussir +même à défendre sa liberté; qui avait vu tuer, fait tuer peut-être, ses +favoris La Mole et Coconnas, et sacrifié lâchement Bussy, le plus brave de +ses gentilshommes: le tout sans profit pour son élévation et avec grand +dommage pour sa gloire, ce répudié de la fortune se voyait tout à la fois +accablé des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-là à tout +regard mortel, et porté par tout un peuple à la première dignité que ce +peuple pouvait conférer. + +Les Flandres lui offraient une couronne, et Élisabeth lui avait donné son +anneau. + +Nous n'avons pas la prétention d'être historien; si nous le devenons +parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou, +mieux encore, quand le roman monte à la hauteur de l'histoire; c'est alors +que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princière du duc +d'Anjou, laquelle ayant constamment côtoyé l'illustre chemin des royautés, +est pleine de ces événements, tantôt sombres, tantôt éclatants, qu'on ne +remarque d'habitude que dans les existences royales. + +Traçons donc en quelques mots l'histoire de cette existence. + +Il avait vu son frère Henri III embarrassé dans sa querelle avec les +Guises et il s'était allié aux Guises; mais bientôt il s'était aperçu que +ceux-ci n'avaient d'autre but réel que celui de se substituer aux Valois +sur le trône de France. + +Il s'était alors séparé des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'était pas +sans quelque danger que cette séparation avait eu lieu, et Salcède, roué +en Grève, avait prouvé l'importance que la susceptibilité de MM. de +Lorraine attachait à l'amitié de M. d'Anjou. + +En outre, depuis longtemps déjà, Henri III avait ouvert les yeux, et un an +avant l'époque où cette histoire commence, le duc d'Alençon, exilé ou à +peu près, s'était retiré à Amboise. + +C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigués de la +domination espagnole, décimés par le proconsulat du duc d'Albe, trompés +par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profité de cette paix +pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appelé à eux +Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur général +du Brabant. + +Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans +l'histoire et qui ne fera qu'apparaître chez nous. + +Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante à cinquante et +un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de +Stolberg, cousin de ce René de Nassau tué au siège de Saint-Dizier, ayant +hérité de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore, +nourri dans les principes les plus sévères de la réforme, il avait, +disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesuré la grandeur de +sa mission. + +Cette mission, qu'il croyait avoir reçue du ciel, à laquelle il fut fidèle +toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la +république de Hollande, qu'il fonda en effet. + +Jeune, il avait été appelé par Charles-Quint à sa cour. Charles-Quint se +connaissait en hommes; il avait jugé Guillaume, et souvent le vieil +empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait +jamais porté une main impériale, avait consulté l'enfant sur les matières +les plus délicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme +avait vingt-quatre ans à peine, quand Charles-Quint lui confia, en +l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de +l'armée de Flandre. Guillaume s'était alors montré digne de cette haute +estime; il avait tenu en échec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus +grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifié +Philippeville et Charlemont; le jour où Charles-Quint abdiqua, ce fut sur +Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trône, et +ce fut lui qu'il chargea de porter à Ferdinand la couronne impériale, que +Charles-Quint venait de résigner volontairement. + +Alors était venu Philippe II, et, malgré la recommandation de Charles- +Quint à son fils, de regarder Guillaume comme un frère, celui-ci avait +bientôt senti que Philippe II était un de ces princes qui ne veulent pas +avoir de famille. Alors s'était affermie en sa pensée cette grande idée de +l'affranchissement de la Hollande et de l'émancipation des Flandres, qu'il +eût peut-être éternellement enfermée en son esprit, si le vieil empereur, +son ami et son père, n'eût point eu cette étrange idée de substituer la +robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de +Guillaume, demandèrent le renvoi des troupes étrangères; alors commença +cette lutte acharnée de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui +échapper; alors passèrent sur ce malheureux peuple, toujours froissé entre +la France et l'Empire, la vice-royauté de Marguerite d'Autriche et le +proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte à la fois +politique et religieuse, dont la protestation de l'hôtel de Culembourg, +qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le +prétexte; alors s'avança cette procession de quatre cents gentilshommes +vêtus avec la plus grande simplicité, défilant deux à deux et venant +apporter au pied du trône de la vice-gouvernante l'expression du désir +général, résumé dans cette protestation; alors, et à la vue de ces gens si +graves et si simplement vêtus, échappa à Barlaimont, un des conseillers de +la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, relevé par les gentilshommes flamands +et accepté par eux, désigna dès lors, dans les Pays-Bas, le parti +patriote, qui, jusque-là, était sans appellation. + +Ce fut à partir de ce moment que Guillaume commença de jouer le rôle qui +fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde. +Constamment battu dans cette lutte contre l'écrasante puissance de +Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort après ses +défaites, toujours levant une nouvelle armée, qui remplace l'armée +disparue, mise en fuite ou anéantie, il reparaît plus fort qu'avant sa +défaite, et toujours salué comme un libérateur. + +C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de défaites +physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit à Mons la +nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy. + +C'était une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas; +la Hollande et cette portion des Flandres qui était calviniste perdaient +par cette blessure le plus brave sang de ses alliés naturels, les +huguenots de France. + +Guillaume répondit à cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il +avait l'habitude de le faire; de Mons où il était, il recula jusqu'au +Rhin; il attendit les événements. + +Les événements font rarement faute aux nobles causes. + +Une nouvelle à laquelle il était impossible de s'attendre, se répandit +tout à coup. + +Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre, +quelques gueux de mer, poussés par le vent contraire dans le port de +Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute +mer, se laissèrent aller à la dérive, et, poussés par le désespoir, ils +prirent la ville qui avait déjà préparé ses potences pour les pendre. + +La ville prise, ils chassèrent les garnisons espagnoles des environs, et +ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier +le succès qu'ils devaient au hasard, ils appelèrent le prince d'Orange; +Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en +compromettant toute la Hollande, rendre à tout jamais impossible une +réconciliation avec l'Espagne. + +Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte +catholique, comme le culte protestant était proscrit en France. + +A ce manifeste, la guerre recommença: le duc d'Albe envoya contre les +révoltés son propre fils, Frédéric de Tolède, qui leur prit Zutphen, +Narden et Harlem, mais cet échec, loin d'abattre les Hollandais, sembla +leur avoir donné une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes, +depuis le Zuyderzée jusqu'à l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant, +rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de +Requesens, l'un des vainqueurs de Lépante. + +Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle série de malheurs: Ludovic et +Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent +surpris par un des lieutenants de don Louis, près de Nimègue, défaits et +tués; les Espagnols pénétrèrent en Hollande, mirent le siège devant Leyde +et pillèrent Anvers. + +Tout était désespéré, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la +république naissante. Requesens mourut à Bruxelles. + +Ce fut alors que toutes les provinces, réunies par un seul intérêt, +dressèrent d'un commun accord et signèrent, le 8 novembre 1576, c'est-à- +dire quatre jours après le sac d'Anvers, le traité connu sous le nom de +paix de Gand, par lequel elles s'engageaient à s'entr'aider à délivrer le +pays de la servitude des Espagnols _et des autres étrangers_. + +Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins +de deux mois, Namur et Charlemont furent pris. + +Les Flamands répondirent à ces deux échecs en nommant le prince d'Orange +gouverneur général du Brabant. + +Don Juan mourut à son tour. Décidément Dieu se prononçait en faveur de la +liberté des Pays-Bas. Alexandre Farnèse lui succéda. + +C'était un prince habile, charmant de façons, doux et fort en même temps, +grand politique, bon général; la Flandre tressaillit en entendant pour la +première fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la +traiter en rebelle. + +Guillaume comprit que Farnèse ferait plus pour l'Espagne avec ses +promesses que le duc d'Albe avec ses supplices. + +Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui +fut la base fondamentale du droit public de la Hollande. + +Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir exécuter seul ce plan +d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit +proposer au duc d'Anjou la souveraineté des Pays-Bas, sous la condition +qu'il respecterait les privilèges des Hollandais et des Flamands et +respecterait leur liberté de conscience. + +C'était un coup terrible porté à Philippe II. Il y répondit en mettant à +prix à 25,000 écus la tête de Guillaume. + +Les États assemblés à la Haye déclarèrent alors Philippe II déchu de la +souveraineté des Pays-Bas, et ordonnèrent que dorénavant le serment de +fidélité leur fût prêté à eux, au lieu d'être prêté au roi d'Espagne. + +Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut reçu par +les Flamands avec la défiance dont ils accompagnaient tous les étrangers. +Mais l'appui de la France promis par le prince français leur était trop +important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et +respectueux accueil. + +Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des +fêtes de sa réception, un coup de pistolet partit aux côtés du prince +d'Orange; Guillaume chancela: on le crut blessé à mort; mais la Hollande +avait encore besoin de lui. + +La balle de l'assassin avait seulement traversé les deux joues. Celui qui +avait tiré le coup, c'était Jean Jaureguy, le précurseur de Balthasar +Gérard, comme Jean Chatel devait être le précurseur de Ravaillac. + +De tous ces événements il était resté à Guillaume une sombre tristesse +qu'éclairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais +respectaient ce rêveur, comme ils eussent respecté un Dieu, car ils +sentaient qu'en lui, en lui seul, était tout leur avenir; et quand ils le +voyaient s'avancer, enveloppé dans son large manteau, le front voilé par +l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa +main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les mères, +avec une certaine superstition religieuse, le montraient à leurs enfants +en leur disant: + +-- Regarde, mon fils, voilà le Taciturne. + +Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc élu François +de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est-à-dire prince souverain. + +Ce qui n'empêchait pas, bien au contraire, Élisabeth de lui laisser +espérer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de réunir aux +calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage Élisabeth +rêvait peut-être une triple couronne. + +Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un +manteau provisoire de sa popularité, quitte à lui reprendre le manteau +quand il croirait le temps venu de se débarrasser du pouvoir français, +comme il s'était débarrassé de la tyrannie espagnole. + +Mais cet allié hypocrite était plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un +ennemi; il paralysait l'exécution de tous les plans qui eussent pu lui +donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les +Flandres. + +Philippe II, en voyant cette entrée d'un prince français à Bruxelles, +avait sommé le duc de Guise de venir à son aide, et cette aide, il la +réclamait au nom d'un traité fait autrefois entre don Juan d'Autriche et +Henri de Guise. + +Les deux jeunes héros, qui étaient à peu près du même âge, s'étaient +devinés, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'étaient +engagés à se conquérir chacun un royaume. + +Lorsqu'à la mort de son frère redouté, Philippe II trouva dans les papiers +du jeune prince le traité signé par Henri de Guise, il ne parut pas en +prendre ombrage. D'ailleurs à quoi bon s'inquiéter de l'ambition d'un +mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'épée qui pouvait vivifier la lettre? + +Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle +importance en politique peuvent être deux lignes écrites par certaines +mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et +d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri +de Guise, signature qui commençait à prendre tant de crédit parmi ces +trafiquants de royauté, qu'on appelait les Orange, les Valois, les +Hapsbourg et les Tudor. + +Philippe II engagea donc le duc de Guise à continuer avec lui le traité +fait avec don Juan; traité dont la teneur était que le Lorrain +soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que +l'Espagnol aiderait le Lorrain à mener à bonne fin le conseil héréditaire +que le cardinal avait jadis entré dans sa maison. + +Ce conseil héréditaire n'était autre chose que de ne point suspendre un +instant le travail éternel qui devait conduire, un beau jour, les +travailleurs à l'usurpation du royaume de France. + +Guise acquiesça; il ne pouvait guère faire autrement; Philippe II menaçait +d'envoyer un double du traité à Henri de France, et c'est alors que +l'Espagnol et le Lorrain avaient déchaîné contre le duc d'Anjou, vainqueur +et roi dans les Flandres, Salcède, Espagnol, et appartenant à la maison de +Lorraine, pour l'assassiner. + +En effet un assassinat terminait tout à la satisfaction de l'Espagnol et +du Lorrain. + +Le duc d'Anjou mort, plus de prétendant au trône de Flandre, plus de +successeur à la couronne de France. + +Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait déjà, Philippe II +tenait tout prêt un autre Salcède qui s'appelait Jean Jaureguy. + +Salcède fut pris et écartelé en place de Grève, sans avoir pu mettre son +projet à exécution. + +Jean Jaureguy blessa grièvement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit +que le blesser. + +Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis +en apparence, rivaux plus mortels en réalité que ne l'étaient ceux mêmes +qui voulaient les faire assassiner. + +Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait été reçu avec défiance. +Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'était ni la +Flandre ni le Brabant; il avait donc commencé, soit par persuasion, soit +par force, à s'avancer dans les Pays-Bas, à y prendre, ville par ville, +pièce par pièce, son royaume récalcitrant; et, sur le conseil du prince +d'Orange, qui connaissait la susceptibilité flamande, à manger feuille à +feuille, comme eût dit César Borgia, le savoureux artichaut de Flandre. + +Les Flamands, de leur côté, ne se défendaient pas trop brutalement; ils +sentaient que le duc d'Anjou les défendait victorieusement contre les +Espagnols; ils se hâtaient lentement d'accepter leur libérateur, mais +enfin ils l'acceptaient. + +François s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avançait que +pas à pas. + +-- Ces peuples sont lents et timides, disaient à François ses bons amis, +attendez. + +-- Ces peuples sont traîtres et changeants, disait au prince le Taciturne, +forcez. + +Il en résultait que le duc, à qui son amour-propre naturel exagérait +encore la lenteur des Flamands comme une défaite, se mit à prendre de +force les villes qui ne se livraient point aussi spontanément qu'il eût +désiré. + +C'est là que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son allié, le +Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II. + +Après quelques succès, le duc d'Anjou était donc venu camper devant +Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan, +et le duc de Parme avaient tour à tour courbée sous leur joug, sans +l'épuiser jamais, sans la façonner à l'esclavage un instant. + +Anvers avait appelé le duc d'Anjou à son secours contre Alexandre Farnèse; +lorsque le duc d'Anjou, à son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers +tourna ses canons contre lui. + +Voilà dans quelle position s'était placé François de France, au moment où +nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour où +l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE +XXXII. Messieurs les Bourgeois de Paris +XXXIII. Frère Borromée +XXXIV. Chicot latiniste +XXXV. Les quatre Vents +XXXVI. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva +XXXVII. Troisième Journée de voyage +XXXVIII. Ernauton de Carmainges +XXXIX. La Cour aux Chevaux +XL. Les sept Péchés de Madeleine +XLI. Bel-Esbat +XLII. La Lettre de M. de Mayenne +XLIII. Comment don Modeste Gorenfiot bénit le roi à son passage devant + le prieuré des Jacobins +XLIV. Comment Chicot bénit le roi Louis XI d'avoir inventé la poste et + résolut de profiter de celte invention +XLV. Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire + Turenne et _Margota_ Margot +XLVI. L'Allée des trois mille pas +XLVII. Le Cabinet de Marguerite +XLVIII. Composition en version +XLIX. L'ambassadeur d'Espagne +L. Les Pauvres du roi de Navarre +LI. La vraie Maîtresse du roi de Navarre +LII. De l'étonnement qu'éprouva Chicot d'être si populaire dans la + ville de Nérac +LIII. Le Grand-Veneur du roi de Navarre +LIV. Comment on chassait le loup en Navarre +LV. Comment le roi de Navarre se comporta la première fois qu'il vit + le feu +LVI. Ce qui se passait au Louvre vers le même temps où Chicot entrait + dans la ville de Nérac +LVII. Plumet rouge et Plumet blanc +LVIII. La Porte s'ouvre +LIX. Comment aimait une grande dame en l'an de grâce 1586 +LX. Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui + s'ensuivit +LXI. Ce qui se passait dans la maison mystérieuse +LXII. Le Laboratoire +LXIII. Ce que faisait en Flandre M. François de France, duc d'Anjou et + de Brabant, comte de Flandre + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 2, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 2 *** + +***** This file should be named 7771-8.txt or 7771-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/7/7/7771/ + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/7771-8.zip b/7771-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bc813ac --- /dev/null +++ b/7771-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient +commence a sortir de leurs maisons et a eventer sa trace. + +Mayenne n'etait pas difficile a reconnaitre a ses larges epaules, a sa +taille arrondie et a sa barbe en ecuelle, comme dit l'Etoile. + +On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, la, les memes +compagnons l'attendaient pour le reprendre a sa sortie et l'accompagner +jusqu'aux portes de son hotel. + +En vain Mayneville ecartait les plus zeles en leur disant: + +-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous +compromettre. + +Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes +lorsqu'il arriva a l'hotel Saint-Denis ou il avait elu domicile. + +Ce fut une grande facilite donnee a Ernauton de suivre le duc, sans etre +remarque. + +Au moment ou le duc rentrait et ou il se retournait pour saluer, dans un +des gentilshommes qui saluaient en meme temps que lui, il crut reconnaitre +le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait +entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montre une si etrange +curiosite a l'endroit du supplice de Salcede. + +Presque au meme instant, et comme Mayenne venait de disparaitre, une +litiere fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux +s'ecarta, et, grace a un rayon de lune, Ernauton crut reconnaitre et son +page et la dame de la porte Saint-Antoine. + +Mayneville et la dame echangerent quelques mots, la litiere disparut sous +le porche de l'hotel; Mayneville suivit la litiere, et la porte se +referma. Un instant apres, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom +du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita a +rentrer chez eux, afin que la malveillance ne put tirer aucun parti de +leur rassemblement. + +Tout le monde s'eloigna sur cette invitation, a l'exception de dix hommes +qui etaient entres a la suite du duc. + +Ernauton s'eloigna comme les autres, ou plutot, tandis que les autres +s'eloignaient, fit semblant de s'eloigner. + +Les dix elus qui etaient restes, a l'exclusion de tous autres, etaient les +deputes de la Ligue, envoyes a M. de Mayenne pour le remercier d'etre +venu, mais en meme temps pour le conjurer de decider son frere a venir. + +En effet, ces dignes bourgeois que nous avons deja entrevus pendant la +soiree aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas +d'imagination, avaient combine, dans leurs reunions preparatoires, une +foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un +chef sur lequel on put compter. + +Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exerce trois couvents au +maniement des armes, et enregimente cinq cents bourgeois, c'est-a-dire mis +en disponibilite un effectif de mille hommes. + +Lachapelle-Marteau avait pratique les magistrats, les clercs et tout le +peuple du palais. Il pouvait offrir a la fois le conseil et l'action; +representer le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux +cents hoquetons. + +Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles +et de la rue Saint-Denis. + +Cruce partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de +plus, de l'Universite de Paris. + +Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espece +formant un contingent de cinq cents hommes. + +Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, +catholiques enrages. + +Un potier d'etain qui s'appelait Pollard et un charcutier nomme Gilbert +presentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des +faubourgs. + +Maitre Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde. + +Quand le duc, bien claquemure dans une chambre sure, eut entendu ces +revelations et ces offres: + +-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans +doute me proposer, je ne le vois pas. + +Maitre Lachapelle-Marteau s'appreta aussitot a faire un discours en trois +points; il etait fort prolixe, la chose etait connue; Mayenne frissonna. + +-- Faisons vite, dit-il. + +Bussy-Leclerc coupa la parole a Marteau. + +-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus +forts, et nous voulons en consequence ce changement: c'est court, clair et +precis. + +-- Mais, demanda Mayenne, comment opererez-vous pour arriver a ce +changement? + +-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez +un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il +me semble que l'idee de l'Union venant de nos chefs, c'etait a nos chefs +et non a nous d'indiquer le but. + +-- Messieurs, repliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit +etre indique par ceux qui ont l'honneur d'etre vos chefs; mais c'est ici +le cas de vous repeter que le general doit etre le juge du moment de +livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangees, armees et +animees, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le +faire. + +-- Mais enfin, monseigneur, reprit Cruce, la Ligue est pressee, nous avons +deja eu l'honneur de vous le dire. + +-- Pressee de quoi, monsieur Cruce? demanda Mayenne. + +-- Mais d'arriver. + +-- A quoi? + +-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous. + +-- Alors, c'est different, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai +plus rien a dire. + +-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide? + +-- Sans aucun doute, si ce plan nous agree, a mon frere et a moi. + +-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agreera. + +-- Voyons ce plan, alors. + +Les ligueurs se regarderent: deux ou trois firent signe a Lachapelle- +Marteau de parler. + +Lachapelle-Marteau s'avanca et parut solliciter du duc la permission de +s'expliquer. + +-- Dites, fit le duc. + +-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, a Leclerc, a +Cruce et a moi; nous l'avons medite, et il est probable que son resultat +est certain. + +-- Au fait, monsieur Marteau, au fait. + +-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de +la ville entre elles: le grand et le petit Chatelet, le palais du Temple, +l'Hotel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre. + +-- C'est vrai, dit le duc. + +-- Tous ces points sont defendus par des garnisons a demeure, mais peu +difficiles a forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre a un coup de +main. + +-- J'admets encore ceci, dit le duc. + +-- Cependant la ville se trouve en outre defendue, d'abord par le +chevalier du guet avec ses archers, lesquels promenent aux endroits en +peril la veritable defense de Paris. + +Voici ce que nous avons imagine: + +Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge a la Couture-Sainte- +Catherine. + +Le coup de main peut se faire sans eclat, l'endroit etant desert et +ecarte. + +Mayenne secoua la tete. + +-- Si desert et si ecarte qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne +porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu +d'eclat. + +-- Nous avons prevu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des +archers du chevalier du guet est a nous. Au milieu de la nuit nous irons +frapper a la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira +prevenir le chevalier que Sa Majeste veut lui parler. Cela n'a rien +d'etrange: une fois par mois, a peu pres, le roi mande cet officier pour +des rapports et des expeditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons +entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui +expedient le chevalier du guet. + +-- Qui egorgent, c'est-a-dire? + +-- Oui, monseigneur. Voila donc les premiers ordres de defense +interceptes. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires +peuvent etre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. +Il y a M. le president, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le +procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons a la meme heure: la +Saint-Barthelemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera +comme on aura traite M. le chevalier du guet. + +-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave. + +-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux +politiques, tous designes dans nos quartiers, et d'en finir avec les +heresiarques religieux et les heresiarques politiques. + +-- Tout cela est a merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez +pas explique si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, veritable +chateau-fort, ou veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le +roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas egorger comme le chevalier +du guet; il mettra l'epee a la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa +presence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez +battre. + +-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expedition du Louvre, +monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour +que sa presence produise sur eux l'effet que vous dites. + +-- Vous croyez que cela suffira? + +-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc. + +-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs. + +-- Oui, mais ils sont a Lagny, et Lagny est a huit lieues de Paris; donc, +en admettant que le roi puisse les faire prevenir, deux heures aux +messagers pour faire la course a cheval, huit heures aux Suisses pour +faire la route a pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste a +temps pour etre arretes aux barrieres, car, en dix heures, nous serons +maitres de toute la ville. + +-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est egorge, les +politiques sont detruits, les autorites de la ville ont disparu, tous les +obstacles sont renverses, enfin: vous avez arrete sans doute ce que vous +feriez alors? + +-- Nous faisons un gouvernement d'honnetes gens que nous sommes, dit +Brigard, et pourvu que nous reussissions dans notre petit commerce, que +nous ayons le pain assure pour nos enfants et nos femmes, nous ne desirons +rien de plus. Un peu d'ambition peut-etre fera desirer a quelques-uns +d'entre nous d'etre dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une +compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voila +tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants. + +[Illustration: Ou diable courez-vous a cette heure? -- PAGE 7.] + +-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous etes +honnetes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun +melange. + +-- Oh! non, non! s'ecrierent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin. + +-- A merveille! dit le duc, voila parler. Maintenant, voyons: ca, monsieur +le lieutenant de la prevote, y a-t-il beaucoup de faineants et de mauvais +peuple dans l'Ile-de-France? + +Nicolas Poulain, qui ne s'etait pas mis une seule fois en avant, s'avanca +comme malgre lui. + +-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop. + +-- Pouvez-vous nous donner a peu pres le chiffre de cette populace? + +-- Oui, a peu pres. + +-- Estimez donc, maitre Poulain. + +Poulain se mit a compter sur ses doigts. + +-- Voleurs, trois a quatre mille; + +Oisifs et mendiants, deux mille a deux mille cinq cents; + +Larrons d'occasion, quinze cents a deux mille; + +Assassins, quatre a cinq cents. + +-- Bon! voila, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins +de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-la? + +-- Plait-il, monseigneur? interrogea Poulain. + +-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots. + +Poulain se mit a rire. + +-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutot d'une +seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophete. + +-- Bien, voila pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et +maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois, +ligueurs, politiques zeles, ou navarrais? + +-- Ils sont bandits et pillards. + +-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Cruce, que nous irons jamais prendre +ces gens pour allies. + +-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Cruce, et c'est bien ce qui +me contrarie. + +-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demanderent avec +surprise quelques membres de la deputation. + +-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-la qui n'ont pas +d'opinion, et qui par consequent ne fraternisent pas avec vous, voyant +qu'il n'y a plus a Paris de magistrats, plus de force publique, plus de +royaute, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront a +piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons +pendant que vous occuperez le Louvre: tantot ils se mettront avec les +Suisses contre vous, tantot avec vous contre les Suisses, de facon qu'ils +seront toujours les plus forts. + +-- Diable, firent les deputes en se regardant entre eux. + +-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, +messieurs? dit le duc. Quant a moi, je m'en occupe fort, et je chercherai +un moyen de parer a cet inconvenient, car votre interet avant le notre, +c'est la devise de mon frere et la mienne. + +Les deputes firent entendre un murmure d'approbation. + +-- Messieurs, maintenant permettez a un homme qui a fait vingt-quatre +lieues a cheval dans sa nuit et dans sa journee, d'aller dormir quelques +heures; il n'y a pas peril dans la demeure, quant a present du moins, +tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut- +etre? + +-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard. + +-- Tres bien. + +-- Nous prenons donc bien humblement conge de vous, monseigneur, continua +Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle reunion.... + +-- Ce sera le plus tot possible, messieurs, soyez tranquilles, dit +Mayenne; demain peut-etre, apres-demain au plus tard. + +Et prenant effectivement conge d'eux, il les laissa tout etourdis de cette +prevoyance qui avait decouvert un danger auquel ils n'avaient pas meme +songe. + +Mais a peine avait-il disparu qu'une porte cachee dans la tapisserie +s'ouvrit et qu'une femme s'elanca dans la salle. + +-- La duchesse! s'ecrierent les deputes. + +-- Oui, messieurs! s'ecria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras, +meme! + +Les deputes qui connaissaient sa resolution, mais qui en meme temps +craignaient son enthousiasme, s'empresserent autour d'elle. + +-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les +Hebreux, Judith seule l'a fait; esperez, moi aussi, j'ai mon plan. + +Et presentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants +baiserent, elle sortit par la porte qui avait deja donne passage a +Mayenne. + +-- Tudieu! s'ecria Bussy-Leclerc en se lechant les moustaches et en +suivant la duchesse, je crois decidement que voila l'homme de la famille. + +-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perle sur +son front a la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien etre hors de +tout ceci. + + + + +XXXIII + +FRERE BORROMEE + + +Il etait dix heures du soir a peu pres: MM. les deputes s'en retournaient +assez contrits, et a chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs +maisons particulieres, ils se quittaient en echangeant leurs civilites. + +Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le +dernier, reflechissant profondement a la situation perplexe qui lui avait +fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de +notre dernier chapitre. + +En effet, la journee avait ete pour tout le monde, et particulierement +pour lui, fertile en evenements. + +Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, +et se disant que si l'Ombre avait juge a propos de le pousser a une +denonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait +jamais de n'avoir pas revele le plan de manoeuvre si naivement developpe +par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne. + +Au plus fort de ses reflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au- +Real, espece de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve- +Saint-Mery, Nicolas Poulain vit accourir, en sens oppose a celui dans +lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussee jusqu'aux genoux. + +Il fallait se ranger, car deux chretiens ne pouvaient passer de front dans +cette rue. + +Nicolas Poulain esperait que l'humilite monacale lui cederait le haut +pave, a lui homme d'epee; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un +cerf au lancer; il courait si fort qu'il eut renverse une muraille, et +Nicolas Poulain, tout en maugreant, se rangea pour n'etre point renverse. + +Mais alors commenca pour eux, dans cette gaine bordee de maisons, +l'evolution agacante qui a lieu entre deux hommes indecis qui voudraient +passer tous deux, qui tiennent a ne pas s'embrasser, et qui se trouvent +toujours ramenes dans les bras l'un de l'autre. + +Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que +l'homme d'epee, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la +muraille. + +Dans ce conflit, et comme ils etaient sur le point de se gourmer, ils se +reconnurent. + +-- Frere Borromee! dit Poulain. + +-- Maitre Nicolas Poulain! s'ecria le moine. + +-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie +et cette inalterable mansuetude du bourgeois parisien. + +-- Tres mal, repondit le moine, beaucoup plus difficile a calmer que le +laique, car vous m'avez mis en retard et j'etais fort presse. + +-- Diable d'homme que vous etes! repliqua Poulain; toujours belliqueux +comme un Romain! Mais ou diable courez-vous a cette heure avec tant de +hate? est-ce que le prieure brule? + +-- Non pas; mais j'etais alle chez madame la duchesse pour parler a +Mayneville. + +-- Chez quelle duchesse? + +-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler +a Mayneville, dit Borromee, qui d'abord avait cru pouvoir repondre +categoriquement au lieutenant de la prevote, parce que ce lieutenant +pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas etre trop +communicatif avec le curieux. + +[Illustration: Bon! Me voila conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE +13.] + +-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de +Montpensier? + +-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromee, cherchant une reponse +specieuse; notre reverend prieur a ete sollicite par madame la duchesse de +devenir son directeur; il avait accepte, mais un scrupule de conscience +l'a pris, et il refuse. L'entrevue etait fixee a demain: je dois donc, de +la part de dom Modeste Gorenflot, dire a la duchesse qu'elle ne compte +plus sur lui. + +-- Tres bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du cote de l'hotel de +Guise, mon tres cher frere; je dirai meme plus, c'est que vous lui tournez +parfaitement le dos. + +-- C'est vrai, reprit frere Borromee, puisque j'en viens. + +-- Mais ou allez-vous alors? + +-- On m'a dit, a l'hotel, que madame la duchesse etait allee faire visite +a M. de Mayenne, arrive ce soir et loge a l'hotel Saint-Denis. + +-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est a l'hotel Saint- +Denis, et la duchesse est pres du duc; mais, compere, a quoi bon, je vous +prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le tresorier qu'on +envoie faire les commissions du couvent. + +-- Aupres d'une princesse, pourquoi pas? + +-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux +confessions de madame la duchesse de Montpensier. + +-- A quoi donc croirais-je? + +-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieure +au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde! +vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-etre beaucoup trop. + +-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. +Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus +madame la duchesse. + +-- Vous la trouverez toujours chez elle ou elle reviendra et ou vous +auriez pu l'attendre. + +-- Ah! dame! fit Borromee, je ne suis pas fache non plus de voir un peu M. +le duc. + +-- Allons donc. + +-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa +maitresse, on ne pourra plus mettre la main dessus. + +-- Voila qui est parle. Maintenant que je sais a qui vous avez affaire, je +vous laisse; adieu, et bonne chance. + +Borromee, voyant le chemin libre, jeta, en echange des souhaits qui lui +etaient adresses, un leste bonsoir a Nicolas Poulain, et s'elanca dans la +voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau, +se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effacait peu +a peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui +se passe? est-ce que je prendrais gout par hasard au metier que je suis +condamne a faire? fi donc! + +Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais +avec la quietude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si +fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous. + +Pendant ce temps Borromee continuait sa course, a laquelle il imprimait +une vitesse qui lui donnait l'esperance de rattraper le temps perdu. + +Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans +doute, pour etre bien informe, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir +detailler a maitre Nicolas Poulain. + +Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant a l'hotel Saint-Denis, au +moment ou le duc et la duchesse, ayant cause de leurs grandes affaires, M. +de Mayenne allait congedier sa soeur pour etre libre d'aller rendre visite +a cette dame de la Cite dont nous savons que Joyeuse avait a se plaindre. + +Le frere et la soeur, apres plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et +sur le plan des dix, etaient convenus des faits suivants. + +Le roi n'avait pas de soupcons, et se faisait de jour en jour plus facile +a attaquer. + +L'important etait d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis +que le roi abandonnait son frere et qu'il oubliait Henri de Navarre. De +ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, etait +le seul a craindre; quant a Henri de Navarre, on le savait par des espions +bien renseignes, il ne s'occupait que de faire l'amour a ses trois ou +quatre maitresses. + +-- Paris etait prepare, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec +la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais +royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses allies: +cette rupture, avec le caractere inconstant de Henri, ne pouvait pas +tarder a avoir lieu. + +Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi, +disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes repandus dans +tous les quartiers de Paris pour soulever Paris apres ce coup que je +medite; j'ai trouve ces dix hommes, je ne demande plus rien. + +Ils en etaient la, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartes_, lorsque +Mayneville entra tout a coup, annoncant que Borromee voulait parler a M. +le duc. + +-- Borromee! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela? + +-- C'est, monseigneur, repondit Mayneville, celui que vous m'envoyates de +Nancy, quand je demandai a Votre Altesse un homme d'action et un homme +d'esprit. + +-- Je me rappelle! je vous repondis que j'avais les deux en un seul, et je +vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il change de nom, et s'appelle- +t-il Borromee? + +-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromee, et est +jacobin. + +-- Borroville, jacobin! + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a +reconnu sous le froc. + +-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe a Mayneville. Vous le +saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et, +en attendant, ecoutons le capitaine Borroville, ou le frere Borromee, +comme il vous plaira. + +-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiete, dit madame de Montpensier. + +-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville. + +-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse. + +Quant au duc, il flottait entre le desir d'entendre le messager et la +crainte de manquer au rendez-vous de sa maitresse. + +Il regardait a la porte et a l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge +sonna onze heures. + +-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empecher de rire, malgre un +peu de mauvaise humeur, comme vous voila deguise, mon ami! -- +Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal a mon aise sous +cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. +de Guise le pere. + +-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourre dans cette robe-la, +Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. +-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, +puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et +maintenant, voyons, qu'avez-vous a nous dire si tard? + +-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tot, monseigneur, car +j'avais tout le prieure sur les bras. + +-- Eh bien! maintenant parlez. + +-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours a M. le duc +d'Anjou. + +-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-la; voila trois ans +qu'on nous la chante. + +-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme +sure. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tete pareil a celui d'un +cheval qui se cabre, comme sure? -- Aujourd'hui meme, c'est-a-dire la +nuit derniere, a deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. +Il prend la mer a Dieppe et porte a Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh! +fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville? + +-- Un homme qui lui-meme part pour la Navarre, monseigneur. + +-- Pour la Navarre! chez Henri? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri? + +-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une +lettre du roi. + +-- Quel est cet homme? + +-- Il s'appelle Robert Briquet. + +-- Apres? + +-- C'est un grand ami de dom Gorenflot. + +-- Un grand ami de dom Gorenflot? + +-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi? + +-- Ceci, j'en suis assure; il a du prieure envoye chercher au Louvre une +lettre de creance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission. + +-- Et ce moine? + +-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clement, celui-la meme que vous +avez remarque, madame la duchesse. + +-- Et il ne vous a pas communique cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! +-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au +messager par des gens a lui. + +-- Il faut avoir cette lettre, morbleu! + +-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse. + +-- Comment n'avez-vous point songe a cela? dit Mayneville. + +-- J'y avais si bien pense que j'avais voulu adjoindre au messager un de +mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est defie et l'a renvoye. + +-- Il fallait y aller vous-meme. + +-- Impossible. + +-- Pourquoi cela? + +-- Il me connait. + +-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espere? + +-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort +embarrassant. + +-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne. + +-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et +taciturne. + +-- Ah! ah! et maniant l'epee? + +-- Comme celui qui l'a inventee, monseigneur. + +-- Figure longue? + +-- Monseigneur, il a toutes les figures. + +-- Ami du prieur? + +-- Du temps qu'il etait simple moine. + +-- Oh! j'ai un soupcon, fit Mayenne en froncant le sourcil, et je +m'eclaircirai. + +-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-la doit +marcher rondement. + +-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, ou est mon +frere. + +-- Mais le prieure, monseigneur? + +-- Etes-vous donc si embarrasse, dit Mayneville, de faire une histoire a +dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire +croire? + +-- Vous direz a M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de +la mission de M. de Joyeuse. + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse. + +-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, repondit Mayenne. Qu'on me selle +un cheval frais, Mayneville. + +Puis il ajouta tout bas: + +-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre! + + + + +XXXIV + +CHICOT LATINISTE + + +Apres le depart des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marche +d'un pas rapide. + +Mais aussi, des qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la cote du +pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le +privilege de voir par derriere et qui ne voyait plus ni Ernauton ni +Sainte-Maline, Chicot s'arreta au point culminant de la butte, interrogea +l'horizon, les fosses, la plaine, les buissons, la riviere, tout enfin, +jusqu'aux nuages pommeles qui glissaient obliquement derriere les grands +ormes du chemin, et sur de n'avoir apercu personne qui le genat ou +l'espionnat, il s'assit au revers d'un fosse, le dos appuye contre un +arbre et commenca ce qu'il appelait son examen de conscience. + +Il avait deux bourses d'argent, car il s'etait apercu que le sachet remis +par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets +arrondis et roulants qui ressemblaient fort a de l'or ou a de l'argent +monnaye. + +Le sachet etait une veritable bourse royale, chiffree de deux H, un brode +dessus, l'autre brode dessous. + +-- C'est joli, dit Chicot en considerant la bourse, c'est charmant de la +part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus genereux et plus +stupide! + +Decidement, jamais je ne ferai rien de lui. + +Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'etonne, c'est que ce +bon et excellent roi n'ait pas du meme coup fait broder sur la meme bourse +la lettre qu'il m'envoie porter a son beau-frere, et mon recu. Pourquoi +nous gener? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui: +politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce +pauvre Chicot, comme on a deja fait du courrier que ce meme Henri envoyait +a Rome a M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voila tout; et les amis +sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en etre prodigue. + +Que Dieu choisit mal quand il choisit! + +Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous +examinerons la lettre apres: cent ecus! juste la meme somme que j'ai +empruntee a Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voila un petit +paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est +delicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en verite, n'etaient les +chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui +enverrais un gros baiser. + +Maintenant cette bourse-la me gene; il me semble que les oiseaux, en +passant au-dessus de ma tete, me prennent pour un emissaire royal et vont +se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me denoncer aux passants. + +Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple +sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux +ecus: + +-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous +venez du meme pays. + +Puis, tirant a son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un +caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et +le lanca, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait +au-dessous du pont. + +L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprerent la calme surface, et +allerent, en s'elargissant, se briser contre ses bords. + +-- Voila pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri. + +Et il prit la lettre qu'il avait posee a terre pour lancer la bourse plus +facilement dans la riviere. + +Mais il venait par le chemin un ane charge de bois. + +Deux femmes conduisaient cet ane qui marchait d'un pas aussi fier que si, +au lieu de bois, il eut porte des reliques. + +Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyee sur le sol, et les +laissa passer. + +Une fois seul, il reprit la lettre, en dechira l'enveloppe et en brisa le +sceau avec la plus imperturbable tranquillite, et comme s'il se fut agi +d'une simple lettre de procureur. + +Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau +qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet. + +-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style. + +Et il deploya la lettre et lut: + + " Notre tres cher frere, cet amour profond que vous portait notre tres + cher frere et roi defunt, Charles IX, habite encore sous les voutes du + Louvre et me tient au coeur opiniatrement. " + +Chicot salua. + + " Aussi me repugne-t-il d'avoir a vous entretenir d'objets tristes et + facheux; mais vous etes fort dans la fortune contraire; aussi je + n'hesite plus a vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'a des + amis vaillants et eprouves. " + +Chicot interrompit et salua de nouveau. + + " D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un interet royal a vous persuader + cet interet: c'est l'honneur de mon nom et du votre, mon frere. + + Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entoures + d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. " + +-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutot _evolvet_, ce qui est +infiniment plus elegant. + + " Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets + quotidiens de scandale a votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde + en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme, + qu'a mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour + vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. " + +-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit +facere_. C'est dur. + + " Je vous engage donc a veiller, mon frere, a ce que les intelligences + de Margot avec le vicomte de Turenne, etrangement lie avec nos amis + communs, n'apportent honte et dommage a la maison de Bourbon. Faites + un bon exemple aussitot que vous serez sur du fait, et assurez-vous du + fait aussitot que vous aurez oui Chicot expliquant ma lettre. " + +-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._ + +Poursuivons, dit Chicot. + + " Il serait facheux que le moindre soupcon planat sur la legitimite de + votre heritage, mon frere, point precieux auquel Dieu m'interdit de + songer; car, helas! moi, je suis condamne d'avance a ne pas revivre + dans ma posterite. + + Les deux complices que, comme frere et comme roi, je vous denonce, + s'assemblent la plupart du temps en un petit chateau qu'on appelle + Loignac. Ils choisissent le pretexte d'une chasse; ce chateau est en + outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont + point etrangers; car vous savez, a n'en pas douter, mon cher Henri, de + quel etrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre + frere, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-meme, et qu'il + s'appelait, lui, duc d'Alencon. " + +-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et +germanum meum_, etc. + + " Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout pret d'ailleurs a + vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de + Chicot, que je vous envoie. " + +-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voila conseiller du royaume de Navarre. + + " Votre affectionne, etc., etc. " + +Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tete entre ses deux mains. + +-- Oh! fit-il, voila, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui +me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans +un pire. + +En verite, j'aime mieux Mayenne. + +Et cependant, a part son diable de sachet broche que je ne lui pardonne +pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot petri +de la pate qui sert d'ordinaire a faire les maris, cette lettre le +brouille du meme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et meme avec +l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informe, au +Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, a Pau, il faut qu'il ait +quelque espion la-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot. + +D'un autre cote, cette lettre va m'attirer force desagrements si je +rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Bearnais ou un Flamand, assez +curieux pour chercher a savoir ce que l'on m'envoie faire en Bearn. + +Or, je serais bien imprevoyant si je ne m'attendais point a la rencontre +de quelqu'un de ces curieux-la. + +Mons Borromee surtout, ou je me trompe fort, doit me reserver quelque +chose. + +Deuxieme point. + +Quelle chose Chicot a-t-il cherchee, lorsqu'il a demande une mission pres +du roi Henri? + +La tranquillite etait son but. + +Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme. + +Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant +entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui +l'empecheront d'atteindre l'age heureux de quatre-vingts ans. + +Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune. + +Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne. + +Non, car il faut reciprocite en toute chose; c'est la devise de Chicot. + +Chicot poursuivra donc son voyage. + +Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses precautions. En +consequence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue +Chicot, on ne fasse tort qu'a lui. + +Chicot va donc mettre la derniere main a ce qu'il a commence, c'est-a-dire +qu'il va traduire d'un bout a l'autre cette belle epitre en latin, et se +l'incruster dans la memoire ou deja elle est gravee aux deux tiers; puis +il achetera un cheval, parce que reellement, de Juvisy a Pau, il faut +mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche. + +Mais avant toutes choses, Chicot dechirera la lettre de son ami Henri de +Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que +ces petits morceaux s'en aillent, reduits a l'etat d'atomes, les uns dans +l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confie a la +terre, notre mere commune, dans le sein de laquelle tout retourne, meme +les sottises des rois. + +Quand Chicot aura fini ce qu'il commence... + +Et Chicot s'interrompit pour executer son projet de division. Le tiers de +la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisieme +tiers disparut dans un trou creuse a cet effet avec un instrument qui +n'etait ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer +l'un et l'autre, et que Chicot portait a sa ceinture. + +Lorsqu'il eut fini cette operation il continua: + +-- Chicot se remettra en route avec les precautions les plus minutieuses, +et il dinera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnete estomac qu'il +est. + +En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du theme latin que nous +avons decide de faire; je crois que nous allons composer un assez joli +morceau. + +Tout a coup Chicot s'arreta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait +traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort. + +Il etait egalement force de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il +avait deja fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eut +fallu traduire Chicot par Chicot, et Margot par Margot, ce qui n'etait +plus latin, mais grec. + +Quant a Margarita, il n'y pensait point; la traduction, a son avis, n'eut +point ete exacte. + +Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure ciceronienne, +conduisit Chicot jusqu'a Corbeil, ville agreable, ou le hardi messager +regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un +rotisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appetissantes +les alentours de la cathedrale. + +Nous ne decrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de +peindre le cheval qu'il acheta dans l'ecurie de l'hotelier; ce serait nous +imposer une tache trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez +long et le cheval assez defectueux pour nous fournir, si notre conscience +etait moins grande, la matiere de pres d'un volume. + + + + +XXXV + +LES QUATRE VENTS + + +Chicot, avec son petit cheval qui devait etre un bien fort cheval pour +porter un si grand personnage; Chicot, apres avoir couche a Fontainebleau, +fit le lendemain un coude a droite, jusqu'a un petit village nomme +Orgeval. Il eut bien voulu faire ce jour-la quelques lieues encore, car il +paraissait desireux de s'eloigner de Paris; mais sa monture commencait de +butter si frequemment et si bas, qu'il jugea qu'il etait urgent de +s'arreter. + +D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exerces, n'avaient reussi a rien +apercevoir tout le long de la route. + +Hommes, chariots et barrieres lui avaient paru parfaitement inoffensifs. + +Mais Chicot, en surete, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela +en securite; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne +croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot. + +Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec +grand soin toute la maison. + +On montra a Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrees; +mais, a l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de +portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien. + +L'hote venait de faire reparer un grand cabinet sans autre issue qu'une +porte sur l'escalier; cette porte etait armee de verrous formidables a +l'interieur. + +Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il prefera du premier +coup a ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait +montrees. + +Il fit jouer les verrous dans leurs gaches, et satisfait de leur jeu +solide et facile a la fois, il soupa chez lui, defendit qu'on enlevat la +table, sous pretexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la +nuit, soupa, se deshabilla, placa ses habits sur une chaise et se coucha. + +Mais avant de se coucher, pour plus grande precaution, il tira de ses +habits la bourse ou plutot le sac d'ecus, et le placa sous son chevet avec +sa bonne epee. + +Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit. + +La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart +ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses +deux bras, et la placa en face de l'issue qu'elle boucha hermetiquement. + +Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une +armoire, et une table. + +L'hotellerie avait paru a Chicot a peu pres inhabitee. L'hote avait une +figure candide; il faisait ce jour-la un vent a decorner des boeufs, et +l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui +deviennent, au dire de Lucrece, un bruit si doux et si hospitalier pour le +voyageur bien clos et bien couvert, etendu dans un bon lit. + +Chicot, apres tous ses preparatifs de defense, se plongea delicieusement +dans le sien. Il faut le dire, ce lit etait moelleux et constitue de facon +a garantir un homme de toutes les inquietudes, vinssent-elles des hommes, +vinssent-elles des choses. + +En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une +courtine, epaisse comme un edredon, chatouillait d'une douce chaleur les +membres du voyageur endormi. + +Chicot avait soupe comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-a-dire +modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilate +comme il convient, envoyait a tout l'organisme cette sensation de bien- +etre que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, +suppleant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnetes gens. + +Chicot etait eclaire par une lampe qu'il avait posee sur le rebord de la +table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu +pour s'endormir, un livre tres curieux et fort nouveau qui venait de +paraitre, et qui etait l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on +appelait Montagne ou Montaigne. + +Ce livre avait ete imprime a Bordeaux meme en 1581; il contenait les deux +premieres parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitule _les +Essais_. Ce livre etait assez amusant pour qu'un homme le lut et le relut +pendant le jour. Mais il avait en meme temps l'avantage d'etre assez +ennuyeux pour ne point empecher de dormir un homme qui a fait quinze +lieues a cheval et qui a bu sa bouteille de vin genereux a souper. + +Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans +la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. +Le cardinal du Perron l'avait surnomme le breviaire des honnetes gens; et +Chicot, capable en tout point d'apprecier le gout et l'esprit du cardinal, +Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux +pour breviaire. + +Cependant il arriva qu'en lisant son huitieme chapitre, il s'endormit +profondement. + +La lampe brulait toujours; la porte, renforcee de l'armoire et de la +table, etait toujours fermee; l'epee etait toujours au chevet avec les +ecus. Saint Michel Archange eut dormi comme Chicot, sans songer a Satan, +meme lorsqu'il eut su le lion rugissant de l'autre cote de cette porte et +a l'envers de ses verrous. + +Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent +gigantesque glissaient avec des melodies effrayantes sous la porte, et +secouaient les airs d'une facon bizarre; le vent est la plus parfaite +imitation ou plutot la plus complete raillerie de la voix humaine: tantot +il glapit comme un enfant qui pleure, tantot il imite, dans ses +grondements, la grosse colere d'un mari qui se querelle avec sa femme. + +Chicot se connaissait en tempete; au bout d'une heure, tout ce fracas +etait devenu pour lui un element de tranquillite; il luttait contre toutes +les intemperies de la saison. + +Contre le froid, avec sa courtine; + +Contre le vent, avec ses ronflements. + +Cependant, tout en dormant, il semblait a Chicot que la tempete +grossissait et surtout se rapprochait d'une facon insolite. + +Tout a coup, une rafale d'une force invincible ebranle la porte, fait +sauter gaches et verrous, pousse l'armoire qui perd son equilibre et tombe +sur la lampe qu'elle eteint et sur la table qu'elle ecrase. + +Chicot avait la faculte, tout en dormant bien, de s'eveiller vite et avec +toute sa presence d'esprit; cette presence d'esprit lui indiqua qu'il +valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant +du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et +aguerries se porterent rapidement a gauche sur le sac d'ecus, a droite sur +la poignee de son epee. + +Chicot ouvrit de grands yeux. + +Nuit profonde. + +Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit etait +litteralement dechiree par le combat des quatre vents qui se disputaient +toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'ecraser de plus en +plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en +se cramponnant aux autres meubles. + +Il semble a Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont +entres chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire a Eurus, a Notus, a +Aquilo et a Boreas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs +gros pieds. + +Resigne, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de +l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils +d'Oilee, apres une de ses grandes fureurs que raconte Homere. + + [Illustration: Et mes habits! s'ecria Chicot. -- PAGE 18.] + +Seulement il tient la pointe de sa longue epee en arret et du cote du +vent, ou plutot des vents, afin que si les mythologiques personnages +s'approchent inconsiderement de lui, ils s'embrochent tout seuls, dut-il +resulter ce qui resulta de la blessure faite par Diomede a Venus. + +Seulement, apres quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait +jamais dechire l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de repit que +lui donne la tempete pour dominer de sa voix les elements dechaines et les +meubles livres a des colloques trop bruyants pour etre tout a fait +naturels. + +Chicot crie et vocifere: Au secours! + +Enfin, Chicot fait tant de bruit a lui tout seul, que les elements se +calment, comme si Neptune en personne avait prononce le fameux _Quos ego_, +et qu'apres six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boreas, +Aquilo semblent battre en retraite, l'hote reparait avec une lanterne et +vient eclairer le drame. + +La scene sur laquelle il venait de se jouer presentait un aspect +deplorable, et qui ressemblait fort a celui d'un champ de bataille. La +grande armoire, renversee sur la table broyee, demasquait la porte sans +gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une +voile de navire; les trois ou quatre chaises qui completaient +l'ameublement avaient le dos renverse et les pieds en l'air; enfin les +faiences qui garnissaient la table gisaient eclopees et etoilees sur les +dalles. + +-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'ecria Chicot en reconnaissant son hote a +la lueur de sa lanterne. + +-- Oh! monsieur, s'ecria l'hote en apercevant l'affreux degat qui venait +d'etre consomme, oh! monsieur, qu'est-il donc arrive? + +Et il leva les mains et par consequent sa lanterne au ciel. + +Combien y a-t-il de demons loges chez vous, dites-moi, mon ami? hurla +Chicot. + +-- Oh! Jesus! quel temps! repondit l'hote avec le meme geste pathetique. + +-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est +donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je prefere la plaine. + +Et Chicot se degagea de la ruelle du lit, et apparut, l'epee a la main, +dans l'espace demeure libre entre le pied du lit et la muraille. + +-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hote. + +-- Et mes habits! s'ecria Chicot: ou sont-ils, mes habits qui etaient sur +cette chaise? + +-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hote avec naivete; mais s'ils y +etaient, ils doivent y etre encore. + +-- Comment! s'ils y etaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot, +que je sois venu hier dans le costume ou vous me voyez? + +Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa legere tunique. + +-- Mon Dieu! monsieur, repondit l'hote assez embarrasse de repondre a un +pareil argument, je sais bien que vous etiez vetu. + +-- C'est heureux que vous en conveniez. + +-- Mais... + +-- Mais quoi? + +-- Le vent a tout ouvert, tout disperse. + +-- Ah! c'est une raison. + +-- Vous voyez bien, fit vivement l'hote. + +-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent +entre quelque part, et il faut qu'il soit entre ici, n'est-ce pas, pour y +faire le desordre que j'y vois? + +-- Sans aucun doute. + +-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors? + +-- Oui, certes, monsieur. + +-- Vous ne le contestez pas? + +-- Non, ce serait folie. + +-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des +autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais ou. + +-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe +ou semble exister. + +-- Compere, dit Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil +investigateur, compere, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me +trouver ici? + +-- Plait-il, monsieur? + +-- Je vous demande d'ou vient le vent? + +-- Du nord, monsieur, du nord. + +-- Eh bien! il a marche dans la boue, car voici ses souliers imprimes sur +le carreau. + +Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes recentes +d'une chaussure boueuse. L'hote palit. + +-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil a vous donner, +c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges, +penetrent dans les chambres en enfoncant les portes, et se retirent en +volant les habits des voyageurs. + +L'hote recula de deux pas, afin de se degager de tous ces meubles +renverses, et de se retrouver a l'entree du corridor. + +Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assuree: + +-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il. + +-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda +Chicot: je vous trouve tout change. + +-- Je change, parce que vous m'insultez. + +-- Moi! + +-- Sans doute, vous m'appelez voleur, repliqua l'hote sur un ton encore +plus eleve, et ressemblant fort a de la menace. + +-- Mais je vous appelle voleur parce que vous etes responsable de mes +effets, il me semble, et que mes effets ont ete voles; vous ne le nierez +pas? + +Et ce fut Chicot qui, a son tour, comme un maitre d'armes qui tate son +adversaire, fit un geste de menace. + +-- Hola! cria l'hote, hola! venez a moi, vous autres! + +A cet appel, quatre hommes armes de batons, parurent dans l'escalier. + +-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boreas, dit Chicot, ventre de biche! +puisque l'occasion s'en presente, je veux priver la terre du vent du Nord; +c'est un service a rendre a l'humanite; il y aura printemps eternel. + +Et il detacha un si rude coup de sa longue epee dans la direction de +l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la legerete d'un +veritable fils d'Eole, n'eut point fait un bond en arriere, il etait perce +d'outre en outre. + +Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et +par consequent, ne pouvait voir derriere lui, il tomba sur le rebord de la +derniere marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son +centre de gravite, il degringola a grand bruit. + +Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par +l'orifice ouvert devant eux ou plutot derriere eux, avec la rapidite de +fantomes qui s'abiment dans une trappe. + +Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses +compagnons operaient leur descente, de dire quelques mots a l'oreille de +l'hote. + +-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos +habits. + +-- Eh bien, voila tout ce que je demande. + +-- Et l'on va vous les apporter. + +-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me +semble. + +On apporta en effet les habits, mais visiblement deteriores. + +-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables +de vents, va! mais enfin, reparation d'honneur. Comment pouvais-je vous +soupconner? vous avez une si honnete figure. + +L'hote sourit avec amenite. + +-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je presume? + +-- Non, merci, non, j'ai dormi assez. + +-- Qu'allez-vous donc faire? + +-- Vous allez me preter votre lanterne, s'il vous plait, et je continuerai +ma lecture, repliqua Chicot, avec le meme agrement. + +L'hote ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne a Chicot et se retira. + +Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit. + +La nuit fut calme; le vent s'etait eteint, comme si l'epee de Chicot avait +penetre dans l'outre qui l'entretenait. + +Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa depense et +partit en disant: + +-- Nous verrons ce soir. + + + + +XXVI + +COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA + + +Chicot passa toute sa matinee a s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la +patience que nous avons dits pendant cette nuit d'epreuves. + +-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au meme +piege; il est donc a peu pres certain qu'on va inventer aujourd'hui une +diablerie nouvelle a mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes. + +Le resultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit +pendant toute la journee une marche que Xenophon n'eut pas trouvee indigne +d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille. + +Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de +point d'observation ou de fortification naturelle. + +Il avait meme conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du +moins defensives. + +En effet, quatre gros marchands epiciers de Paris, qui s'en allaient +commander a Orleans leurs confitures de cotignac, et a Limoges leurs +fruits secs, daignerent agreer la societe de Chicot, lequel s'annonca pour +un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui apres ses affaires faites. +Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque +l'absence de cet accent lui etait particulierement necessaire, il +n'inspira aucune defiance a ses compagnons de voyage. + +Cette armee se composait donc de cinq maitres et de quatre commis +epiciers: elle n'etait pas plus meprisable quant a l'esprit que quant au +nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue +dans les moeurs de l'epicerie parisienne. + +Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la +bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai +qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout +seul. + +Chicot n'eut plus peur du tout, du moment ou il se trouva avec quatre +poltrons; il dedaigna meme de se retourner des lors, comme il faisait +auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre. + +Il resulta de la qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup, +et en faisant force bravades, la ville designee pour le souper et le +coucher de la troupe. + +On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre. + +Chicot n'avait epargne, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui +divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui +entretenaient sa verve: on avait fait bon marche entre commercants, c'est- +a-dire entre gens libres, de Sa Majeste le roi de France et de toutes les +autres majestes, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou +d'autres lieux. + +Or, Chicot s'alla coucher apres avoir donne, pour le lendemain, rendez- +vous a ses quatre epiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement +conduit a sa chambre. + +[Illustration: Il monta sans hesiter sur le rebord de la fenetre. -- PAGE +23.] + +Maitre Chicot se trouvait donc garde comme un prince, dans son corridor, +par les quatre voyageurs dont les quatre cellules precedaient la sienne, +sise au bout du couloir, et par consequent inexpugnable, grace aux +alliances intermediaires. + +En effet, comme a cette epoque les routes etaient peu sures, meme pour +ceux qui n'etaient charges que de leurs propres affaires, chacun s'etait +assure de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait +pas raconte ses mesaventures de la nuit precedente, avait pousse, on le +comprend, a la redaction de cet article du traite qui avait au reste ete +adopte a l'unanimite. + +Chicot pouvait donc, sans manquer a sa prudence accoutumee, se coucher et +s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de +prudence, visite minutieusement la chambre, pousse les verrous de sa porte +et ferme les volets de sa fenetre, la seule qu'il y eut dans +l'appartement; il va sans dire qu'il avait sonde la muraille du poing, et +que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva, +pendant son premier sommeil, un evenement que le sphinx lui-meme, ce devin +par excellence, n'aurait jamais pu prevoir: c'est que le diable etait en +train de se meler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin +que tous les sphinx du monde. + +Vers neuf heures et demie, un coup fut frappe timidement a la porte des +commis epiciers loges tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au- +dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez +mauvaise humeur, et se trouva nez a nez avec l'hote. + +-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous +vous etes couches tout habilles; je veux vous rendre un grand service. Vos +maitres se sont fort echauffes a table en parlant politique. 11 parait +qu'un echevin de la ville les a entendus et a rapporte leurs propos au +maire; or, notre ville se pique d'etre fidele; le maire vient d'envoyer le +guet qui a saisi vos patrons et les a conduits a l'Hotel-de-Ville pour +s'expliquer. La prison est bien pres de l'Hotel-de-Ville, mes garcons, +gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront +toujours bien. + +Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilerent dans +l'escalier, sauterent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le +chemin de Paris, apres avoir charge l'hote d'avertir leurs maitres de leur +depart et de la direction adoptee, s'il arrivait que leurs maitres +revinssent a l'hotellerie. + +Cela fait, et ayant vu disparaitre les quatre garcons au coin de la rue, +l'hote s'en alla heurter, avec la meme precaution, a la premiere porte du +corridor. + +Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor: + +-- Qui va la? + +-- Silence, malheureux! repondit l'hote: venez aupres de la porte, et +marchez sur la pointe des pieds. + +Le marchand obeit; mais comme c'etait un homme prudent, tout en collant +son oreille a la porte, il n'ouvrit pas et demanda: + +-- Qui etes-vous? + +-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hote? + +-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il? + +-- Il y a que vous avez a table un peu librement parle du roi, et que le +maire en a ete informe par quelque espion, en sorte que le guet est venu. +Heureusement que j'ai eu l'idee d'indiquer la chambre de vos commis, de +sorte qu'il est occupe a arreter la-haut vos commis au lieu de vous +arreter vous-memes ici. + +-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand. + +-- La simple et pure verite! Hatez-vous de vous sauver, tandis que +l'escalier est encore libre.... + +-- Mais, mes compagnons? + +-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prevenir. + +-- Pauvres gens! + +-- Et le marchand s'habilla en toute hate. + +Pendant ce temps l'hote, comme frappe d'une inspiration subite, cogna du +doigt la cloison qui separait le premier marchand du second. + +Le second, reveille par les memes paroles et la meme fable, ouvrit +doucement sa porte; le troisieme, reveille comme le second, appela le +quatrieme; et tous quatre alors, legers comme une volee d'hirondelles, +disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des +orteils. + +-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber; +il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare a lui, car +l'hote n'a pas eu le temps de le prevenir comme nous! + +En effet, maitre Chicot, comme on le comprend, n'avait ete prevenu de +rien. + +Au moment meme ou les marchands s'enfuyaient en le recommandant a Dieu, il +dormait du plus profond sommeil. + +L'hote s'en assura en ecoutant a la porte; puis il descendit dans la salle +basse dont la porte soigneusement fermee s'ouvrit a son signal. + +Il ota son bonnet et entra. + +La salle etait occupee par six hommes armes dont l'un paraissait avoir le +droit de commander aux autres. + +-- Eh bien? dit ce dernier. + +-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obei en tout point. + +-- Votre auberge est deserte? + +-- Absolument. + +-- La personne que nous vous avons designee n'a pas ete prevenue ni +reveillee? + +-- Ni prevenue, ni reveillee. + +-- Monsieur l'hotelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez +quelle cause nous servons, car vous etes vous-meme defenseur de cette +cause? + +-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifie, +pour obeir a mon serment, l'argent que mes hotes eussent depense chez moi; +mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens a la defense de +la sainte religion catholique. + +-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altiere. + +-- Mon Dieu! s'ecria l'hote en joignant les mains, est-ce qu'on me demande +ma vie? j'ai femme et enfants! + +-- On ne vous la demandera que si vous n'obeissez point aveuglement a ce +qui vous sera recommande. + +-- Oh! j'obeirai, soyez tranquille. + +-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous +entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dut votre maison bruler et s'ecrouler +sur votre tete. Vous voyez que votre role n'est pas difficile. + +-- Helas! helas! je suis ruine, murmura l'hote. + +-- On m'a charge de vous indemniser, dit l'officier; prenez ces trente +ecus que voici. + +-- Ma maison estimee trente ecus! fit piteusement l'aubergiste. + +-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur +que vous etes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous +avons la! + +L'hote partit et s'enferma comme un parlementaire prevenu du sac de la +ville. + +Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armes de se placer +sous la fenetre de Chicot. + +Lui-meme, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, +comme l'appelaient ses compagnons de voyage, deja loin de la ville. + +-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse +fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera +pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague, +entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est +inutile, etant quatre contre un. + +On etait arrive a la porte. + +L'officier heurta. + +-- Qui va la? dit Chicot, reveille en sursaut. + +-- Pardieu! dit l'officier, soyons ruse. + +Vos amis les epiciers, lesquels ont quelque chose d'important a vous +communiquer, dit-il. + +-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes +epiciers. + +-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant: + +-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrere. + +-- Ventre de biche! comme votre epicerie sent la ferraille! dit Chicot + +-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatiente; alors sus! +enfoncez la porte! + +Chicot courut a la fenetre, la tira a lui, et vit en bas les deux epees +nues. + +-- Je suis pris! s'ecria-t-il. + +-- Ah! ah! compere, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la +fenetre qui s'ouvrait, tu crains le saut perilleux: tu as raison. Allons, +ouvre-nous, ouvre! + +-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du +renfort quand vous ferez du bruit. + +L'officier eclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds. + +Chicot se mit a hurler pour appeler les marchands. + +-- Imbecile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laisse du secours! +Detrompe-toi, tu es bien seul, et par consequent bien perdu! Allons, fais +contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres! + +Et Chicot entendit frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec +la force et la regularite de trois beliers. + +-- Il y a la, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux epees +seulement: quinze pieds a sauter, c'est une misere. J'aime mieux les epees +que les mousquets. + +Et nouant son sac a sa ceinture, il monta sans hesiter sur le rebord de la +fenetre, tenant son epee a la main. + +Les deux hommes demeures en bas tenaient leur lame en l'air. + +Mais Chicot avait devine juste. Jamais un homme, fut-il Goliath, +n'attendra la chute d'un homme, fut-il un pygmee, lorsque cet homme peut +le tuer en se tuant. + +Les soldats changerent de tactique et se reculerent, decides a frapper +Chicot lorsqu'il serait tombe. + +[Illustration: Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.] + +C'est la que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les +pointes et resta accroupi. Au meme instant, un des hommes lui detacha un +coup de pointe voire qui eut perce une muraille. + +Mais Chicot ne se donna meme pas la peine de parer. Il recut le coup en +plein thorax; mais, grace a la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de +son ennemi se brisa comme verre. + +-- Il est cuirasse! dit le soldat. + +-- Pardieu! repliqua Chicot, qui d'un revers lui avait deja fendu la tete. + +L'autre se mit a crier, ne songeant plus qu'a parer, car Chicot attaquait. + +Malheureusement il n'etait pas meme de la force de Jacques Clement. Chicot +l'etendit, a la seconde passe, a cote de son camarade. + +En sorte que, la porte enfoncee, l'officier ne vit plus, en regardant par +la fenetre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang. + +A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement. + +-- C'est un demon! cria l'officier, il est a l'epreuve du fer. + +-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue. + +-- Malheureux! s'ecria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu +reveillerais toute la ville: nous le trouverons demain. + +-- Ah! voila, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes +qu'il eut fallu mettre en bas, et deux en haut seulement. + +-- Vous etes un sot! repondit l'officier. + +-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, a lui! grommela ce +soldat pour se consoler. + +Et il reposa la crosse de son mousquet a terre. + + + + +XXXVII + +TROISIEME JOURNEE DE VOYAGE + + +Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il etait a Etampes, +c'est-a-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la +sauvegarde d'une certaine quantite de magistrats qui, a sa premiere +requisition, eussent donne cours a la justice et eussent arrete M. de +Guise lui-meme. + +Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi +l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, defendit a ses +soldats l'usage des armes bruyantes. + +Ce fut par la meme raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eut, au +premier pas qu'on eut fait sur ses traces, pousse des cris a reveiller +toute la ville. + +La petite troupe, reduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, +abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant +leurs epees aupres d'eux pour qu'on supposat qu'ils s'etaient entretues. + +Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs +commis. + +Puis, comme il supposait bien que ceux a qui il avait eu affaire, voyant +leur coup manque, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il +etait de bonne guerre a lui d'y rester. + +Il y eut plus: apres avoir fait un detour et de l'angle d'une rue voisine +avoir entendu s'eloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir a +l'hotellerie. + +Il y trouva l'hote qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le +laissa seller son cheval dans l'ecurie, en le regardant avec le meme +ebahissement qu'il eut fait pour un fantome. + +Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa +depense, que de son cote l'hote se garda bien de reclamer. + +Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hotellerie, +au milieu de tous les buveurs, lesquels etaient bien loin de se douter que +ce grand inconnu, au visage souriant et a l'air gracieux, tout en manquant +d'etre tue, venait de tuer deux hommes. + +Le point du jour le trouva sur la route, en proie a des inquietudes qui +grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient echoue +heureusement; une troisieme pouvait lui etre funeste. + +A ce moment il eut compose avec tous les Guisards, quitte a leur conter +les bourdes qu'il savait si bien inventer. + +Un bouquet de bois lui donnait des apprehensions difficiles a decrire; un +fosse lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un +peu haute etait sur le point de le faire retourner en arriere. + +De temps en temps il se promettait, une fois a Orleans, d'envoyer au roi +un courrier pour demander de ville en ville une escorte. + +Mais comme jusqu'a Orleans la route fut deserte et parfaitement sure, +Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi +perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien +genante; d'ailleurs cent fosses, cinquante haies, vingt murs, dix taillis +avaient deja ete passes sans que le moindre objet suspect se fut montre +sous les branches ou sur les pierres. + +Mais, apres Orleans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures +approchaient, c'est-a-dire le soir. La route etait fourree comme un bois, +elle montait comme une echelle; le voyageur, se detachant sur le chemin +grisatre, apparaissait pareil au More d'une cible, a quiconque se fut +senti le desir de lui envoyer une balle d'arquebuse. + +Tout a coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au +roulement que font sur la terre seche les chevaux qui galopent. + +Il se retourna, et au bas de la cote dont il avait atteint la moitie, il +vit des cavaliers montant a toute bride. + +Il les compta; ils etaient sept. + +Quatre avaient des mousquets sur l'epaule. + +Le soleil couchant tirait de chaque canon un long eclat d'un rouge de +sang. + +Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. +Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidite dont +le resultat eut ete de diminuer ses ressources en cas d'attaque. + +Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux +arquebusiers la fixite du point de mire. + +Ce n'etait point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en general, +et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre; +car au moment ou les cavaliers se trouvaient a cinquante pas de lui, il +fut salue par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle +tiraient les cavaliers, passerent droit au-dessus de sa tete. + +Chicot s'attendait, comme on l'a vu, a ces quatre coups d'arquebuse; aussi +avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il +abandonna les renes et se laissa glisser a bas de son cheval. Il avait eu +la precaution de tirer son epee du fourreau, et tenait a la main gauche +une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille. + +Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle facon que ses jambes fussent +des ressorts plies, mais prets a se detendre; en meme temps, grace a la +position menagee dans la chute, sa tete se trouvait garantie par le +poitrail de son cheval. + +Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber +Chicot, crut Chicot mort. + +-- Je vous le disais bien, imbecile, dit en accourant au galop un homme +masque; vous avez tout manque, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres a la +lettre. Cette fois le voici a bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il +bouge qu'on l'acheve. + +-- Oui, monsieur, repliqua respectueusement un des hommes de la foule. + +Et chacun mit pied a terre, a l'exception d'un soldat qui reunit toutes +les brides et garda tous les chevaux. + +Chicot n'etait pas precisement un homme pieux; mais, dans un pareil +moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et +qu'avant cinq minutes peut-etre le pecheur serait devant son juge. + +Il marmotta quelque sombre et fervente priere qui fut certainement +entendue la-haut. + +Deux hommes s'approcherent de Chicot; tous deux avaient l'epee a la main. + +On voyait bien que Chicot n'etait pas mort, a la facon dont il gemissait. + +Comme il ne bougeait pas et ne s'appretait en rien a se defendre, le plus +zele des deux eut l'imprudence de s'approcher a portee de la main gauche; +aussitot la dague poussee comme par un ressort, entra dans sa gorge ou la +coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En meme temps la moitie de +l'epee que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du +second cavalier qui voulait fuir. + +-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drole +est bien vivant encore. + +-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancerent +des eclairs; et, prompt comme la pensee, il se jeta sur le cavalier chef, +lui portant la pointe au masque. + +Mais deja deux soldats le tenaient enveloppe: il se retourna, ouvrit une +cuisse d'un large coup d'epee et fut degage. + +-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu! + +-- Avant que les arquebuses soient pretes, dit Chicot, je t'aurai ouvert +les entrailles, brigand, et j'aurai coupe les cordons de ton masque, afin +que je sache qui tu es. + +-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix +qui fit a Chicot l'effet de descendre du ciel. + +C'etait la voix d'un beau jeune homme, monte sur un bon cheval noir. Il +avait deux pistolets a la main, et criait a Chicot: + +-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc. + +Chicot obeit. + +Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en +laissant echapper son epee. + +Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants +voulaient reprendre les etriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme +tira, au milieu de cette melee, un second coup de pistolet qui abattit +encore un homme. + +-- Deux a deux, dit Chicot; genereux sauveur, prenez le votre, voici le +mien. + +Et il fondit sur le cavalier masque, qui, fremissant de rage ou de peur, +lui tint tete cependant comme un homme exerce au maniement des armes. + +De son cote le jeune homme avait saisi a bras le corps son ennemi, l'avait +terrasse sans meme mettre l'epee a la main, et le garrottait avec son +ceinturon, comme une brebis a l'abattoir. + +Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang- +froid et par consequent sa superiorite. + +Il poussa rudement son ennemi, qui etait doue d'une corpulence assez +ample, l'accula au fosse de la route, et, sur une feinte de seconde, lui +porta un coup de pointe au milieu des cotes. + +L'homme tomba. + +Chicot mit le pied sur l'epee du vaincu pour qu'il ne put la ressaisir, et +de son poignard coupant les cordons du masque: + +-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais. + +Le duc ne repondit pas; il etait evanoui, moitie de la perte de son sang, +moitie du poids de la chute. + +Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait a faire +quelque acte de haute gravite; puis, apres la reflexion d'une demi-minute, +il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui +trancher purement et simplement la tete. + +Mais alors il sentit un bras de fer qui etreignait le sien, et entendit +une voix qui lui disait: + +-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi a terre. + +-- Jeune homme, repondit Chicot, vous m'avez sauve la vie, c'est vrai: je +vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite lecon fort +utile en ces temps de degradation morale ou nous vivons. Quand un homme a +subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de +la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tire +de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, +comme ils eussent fait a un loup enrage, alors, jeune homme, ce vaillant, +permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire. + +Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son operation. + +Mais cette fois encore le jeune homme l'arreta. + +-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai la du moins. +On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la +blessure que vous avez deja faite. + +-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce miserable? + +-- Ce miserable est M. le duc de Mayenne, prince egal en grandeur a bien +des rois. + +-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui etes- +vous? + +-- Je suis celui qui vous a sauve la vie, monsieur, repondit froidement le +jeune homme. + +-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du +roi, voici tantot trois jours. + +-- Precisement. + +-- Alors vous etes au service du roi, monsieur? + +-- J'ai cet honneur, repondit le jeune homme en s'inclinant. + +-- Et, etant au service du roi, vous menagez M. de Mayenne: mordieu! +monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur. + +-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi +en ce moment. + +-- Peut-etre, fit tristement Chicot, peut-etre; mais ce n'est pas le +moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on? + +-- Ernauton de Carmainges, monsieur. + +-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne +egale en grandeur a tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, +je vous en avertis. + +-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur. + +-- Et le compagnon qui ecoute la-bas, qu'en faites-vous? + +-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serre trop fort, a ce que je +pense, et il s'est evanoui. + +-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauve ma vie aujourd'hui, +mais vous la compromettez furieusement pour plus tard. + +-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur. + +-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le desirez. D'ailleurs, je repugne +a tuer cet homme sans defense, quoique cet homme soit mon plus cruel +ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur. + +Et Chicot serra la main d'Ernauton. + +-- Il a peut-etre raison, se dit-il en s'eloignant pour reprendre son +cheval; puis revenant sur ses pas: + +-- Au fait, dit-il, vous avez la sept bons chevaux: je crois en avoir +gagne quatre pour ma part; aidez-moi donc a en choisir... Vous y +connaissez-vous? + +-- Prenez le mien, repondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire. + +-- Oh! c'est trop de generosite, gardez-le pour vous. + +-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite. + +Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut. + + + + +XXXVIII + +ERNAUTON DE CARMAINGES + + +Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrasse de ce qu'il +allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses +bras. + +En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'eloignassent, et +qu'il etait probable que maitre Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se +le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il etait probable, +disons-nous, que maitre Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas +pour les achever, le jeune homme se mit a la decouverte de quelque +auxiliaire, et ne tarda point a trouver sur la route meme ce qu'il +cherchait. + +Un chariot qu'avait du croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut +de la montagne, se detachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du +soleil couchant. + +Ce chariot etait traine par deux boeufs et conduit par un paysan. + +Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de +laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un +combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat +avait ete fatal a quatre d'entre eux, mais que deux avaient survecu. + +Le paysan, assez effraye de la responsabilite d'une bonne oeuvre, mais +plus effraye encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerriere +d'Ernauton, aida le jeune homme a transporter M. de Mayenne dans son +chariot, puis le soldat qui, evanoui ou non, continuait de demeurer les +yeux fermes. + +Restaient les quatre morts. + +-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes etaient-ils catholiques +ou huguenots? + +Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la +croix. + +-- Huguenots, dit-il. + +-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvenient que je fouille +ces parpaillots, n'est-ce pas? + +-- Aucun, repondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il +avait affaire heritat que le premier passant venu. + +Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des +morts. + +Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, a ce qu'il parait, car, +l'operation terminee, le front du paysan se derida. + +Il resulta du bien-etre qui se repandait dans son corps et dans son ame a +la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite a +sa chaumiere. + +Ce fut dans l'etable de cet excellent catholique, sur un bon lit de +paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causee par la +secousse du transport n'avait pas reussi a le ranimer; mais quand l'eau +fraiche versee sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang +vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses +environnantes avec une surprise facile a concevoir. + +Des que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congedia le paysan. + +-- Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne. + +Ernauton sourit. + +-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il. + +-- Si fait, reprit le duc en froncant le sourcil, vous etes celui qui etes +venu au secours de mon ennemi. + +-- Oui, repondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empeche votre +ennemi de vous tuer. + +-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, a moins +toutefois qu'il ne m'ait cru mort. + +-- Il s'est eloigne vous sachant vivant, monsieur. + +-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle. + +-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse oppose, il allait vous +en faire une qui l'eut ete. + +-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aide a tuer mes gens, pour +empecher ensuite cet homme de me tuer? + +-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'etonne qu'un gentilhomme, vous +me semblez en etre un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit +sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un +seul, j'ai defendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui +j'etais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis +quand ce brave, demeure seul a seul avec vous, eut decide la victoire par +le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire +en vous tuant, j'ai interpose mon epee. + +-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur. + +-- Je n'ai pas besoin de vous connaitre, monsieur; je sais que vous etes +un homme blesse, et cela me suffit. + +-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez. + +-- Il est etrange, monsieur, que vous ne consentiez point a me comprendre. +Je ne trouve point, quant a moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme +sans defense que d'assaillir a six un homme qui passe. + +-- Vous admettez cependant qu'a toute chose il puisse y avoir des raisons. + +Ernauton s'inclina, mais ne repondit point. + +-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croise l'epee seul a +seul avec cet homme? + +-- Je l'ai vu, c'est vrai. + +-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi. + +-- Je le crois, car il m'a dit la meme chose de vous. + +-- Et si je survis a ma blessure? + +-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, +monsieur. + +-- Me croyez-vous bien dangereusement blesse? + +-- J'ai examine votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, +elle n'entraine point danger de mort. Le fer a glisse le long des cotes, a +ce que je crois, et ne penetre pas dans la poitrine. Respirez, et, je +l'espere, vous n'eprouverez aucune douleur du cote du poumon. + +Mayenne respira peniblement, mais sans souffrance interieure. + +-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui etaient avec moi? + +-- Sont morts, a l'exception d'un seul. + +-- Les a-t-on laisses sur le chemin, demanda Mayenne. + +-- Oui. + +-- Les a-t-on fouilles? + +-- Le paysan que vous avez du voir en rouvrant les yeux, et qui est votre +hote, s'est acquitte de ce soin. + +-- Qu'a-t-il trouve sur eux? + +-- Quelque argent. + +-- Et des papiers? + +-- Je ne sache point. + +-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction evidente. + +-- Au reste, vous pourriez prendre des informations pres de celui qui vit. + +-- Mais celui qui vit, ou est-il? + +-- Dans la grange, a deux pas d'ici. + +-- Transportez-moi pres de lui, ou plutot transportez-le pres de moi, et +si vous etes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire +aucune question. + +-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce +qu'il m'importe de savoir. + +Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquietude. + +-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout +autre de la commission que vous voulez bien me donner. + +-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette +extreme obligeance de me rendre le service que je vous demande. + +Cinq minutes apres, le soldat entrait dans l'etable. + +Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la +force de mettre le doigt sur ses levres. Le soldat se tut aussitot. + +-- Monsieur, dit Mayenne a Ernauton, ma reconnaissance sera eternelle, et +sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures: +puis-je vous demander a qui j'ai l'honneur de parler? + +-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur. + +Mayenne attendait un plus long detail, mais ce fut au tour du jeune homme +d'etre reserve. + +-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne. + +-- Oui, monsieur. + +-- Alors, je vous ai derange, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit, +peut-etre? + +-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout a +l'heure. + +-- Pour Beaugency? + +Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance desoblige fort. + +-- Pour Paris, dit-il. + +Le duc parut etonne. + +-- Pardon, continua Mayenne, mais il est etrange qu'allant a Beaugency, et +arrete par une circonstance aussi imprevue, vous manquiez le but de votre +voyage sans une cause bien serieuse. + +-- Rien de plus simple, monsieur, repondit Ernauton, j'allais a un rendez- +vous. Notre evenement, en me forcant de m'arreter ici, m'a fait manquer ce +rendez-vous; je m'en retourne. + +Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une +autre pensee que celle qu'exprimaient ses paroles. + +-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques +jours! j'enverrais a Paris mon soldat que voici pour me chercher un +chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul +ici avec ces paysans qui me sont inconnus? + +-- Et pourquoi, monsieur, repliqua Ernauton, ne serait-ce point votre +soldat qui resterait pres de vous, et moi qui vous enverrais un +chirurgien? + +Mayenne hesita. + +-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Quoi! vous lui avez sauve la vie, et il ne vous a pas dit son nom? + +-- Je ne le lui ai pas demande. -- Vous ne le lui avez pas demande? + +-- Je vous ai sauve la vie aussi, a vous, monsieur: vous ai-je, pour cela, +demande le votre? mais, en echange, vous savez tous deux le mien. +Qu'importe que le sauveur sache le nom de son oblige? c'est l'oblige qui +doit savoir celui de son sauveur. + +-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien a apprendre de vous, +et que vous etes discret autant que vaillant. + +-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une +intention de reproche, et je le regrette; car, en verite, ce qui vous +alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup +avec celui-ci sans l'etre un peu avec celui-la. + +-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges. + +Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquat +qu'il savait donner la main a un prince. + +-- Vous avez inculpe ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis +me justifier sans reveler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que +nous ne poussions pas plus loin nos confidences. + +-- Remarquez, monsieur, repondit Ernauton, que vous vous defendez quand je +n'accuse pas. Vous etes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et +de vous taire. + +-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un +gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs +que je voudrai. + +-- Brisons la-dessus, monsieur, repondit Ernauton, et croyez que je serai +aussi discret a l'egard de votre credit que je l'ai ete a l'egard de votre +nom. Grace au maitre que je sers, je n'ai besoin de personne. + +-- Votre maitre? demanda Mayenne avec inquietude, quel maitre, s'il vous +plait? + +-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-meme, monsieur, repliqua +Ernauton. + +-- C'est juste. + +-- Et puis votre blessure commence a s'enflammer; causez moins, monsieur, +croyez-moi. + +-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien. + +-- Je retourne a Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez- +moi son adresse. + +Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux +causerent a voix basse. + +Avec sa discretion habituelle, Ernauton s'eloigna. + +Enfin, apres quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers +Ernauton. + +-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous +donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidelement remise a +cette personne? + +-- Je vous la donne, monsieur. + +-- Et j'y crois; vous etes trop galant homme, pour que je ne me fie pas +aveuglement a vous. + +Ernauton s'inclina. + +-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des +gardes de madame la duchesse de Montpensier. + +-- Ah! fit naivement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des +gardes, je l'ignorais. + +-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde +s'entoure de son mieux, et la maison de Guise etant maison souveraine.... + +-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous etes des gardes de +madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit. + +-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage a Amboise, quand, +en chemin, j'ai rencontre mon ennemi. Vous savez le reste. + +-- Oui, dit Ernauton. + +-- Arrete par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois +compte a madame la duchesse des causes de mon retard. + +-- C'est juste. + +-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais +avoir l'honneur de lui ecrire? + +-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, repliqua Ernauton se +levant pour se mettre en quete de ces objets. + +-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes. + +Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermees. Mayenne se +retourna du cote du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes +s'ouvrirent: il ecrivit quelques lignes au crayon, et referma les +tablettes avec le meme mystere. + +Une fois fermees, il etait impossible, si l'on ignorait le secret, de les +ouvrir, a moins de les briser. + +-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront +remises. + +-- En mains propres! + +-- A madame la duchesse de Montpensier elle-meme. + +Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigue a la +fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait +d'ecrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraiche. + +-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut a Ernauton assez peu +en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lie comme un veau, +c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une +chaine d'amitie, et vous le prouverai en temps et lieu. + +Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait deja remarque la +blancheur. + +-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voila donc avec deux amis de plus? + +-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop. + +-- C'est vrai, camarade, repondit Ernauton. + +Et il partit. + + + + +XXXIX + +LA COUR AUX CHEVAUX + + +Ernauton partit a l'instant meme, et comme il avait pris le cheval du duc +en remplacement du sien, qu'il avait donne a Robert Briquet, il marcha +rapidement, de sorte que vers la moitie du troisieme jour il arriva a +Paris. + +A trois heures de l'apres-midi il entrait au Louvre, au logis des +quarante-cinq. + +Aucun evenement d'importance, d'ailleurs, n'avait signale son retour. + +Les Gascons, en le voyant, pousserent des cris de surprise. + +M. de Loignac, a ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa +figure la plus renfrognee, ce qui n'empecha point Ernauton de marcher +droit a lui. + +M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet +situe au bout du dortoir, espece de salle d'audience ou ce juge sans appel +rendait ses arrets. + +-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; +voila, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est +vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez +l'exemple d'une pareille infraction? + +-- Monsieur, repondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit +de faire. + +-- Et que vous a-t-on dit de faire? + +-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi. + +-- Pendant cinq jours et cinq nuits? + +-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur. + +-- Le duc a donc quitte Paris? + +-- Le soir meme, et cela m'a paru suspect. + +-- Vous aviez raison, monsieur. Apres? + +Ernauton se mit alors a raconter succinctement, mais avec la chaleur et +l'energie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que +cette aventure avait eues. A mesure qu'il avancait dans son recit, le +visage si mobile de Loignac s'eclairait de toutes les impressions que le +narrateur soulevait dans son ame. + +Mais lorsque Ernauton en vint a la lettre confiee a ses soins par M. de +Mayenne: + +-- Vous l'avez, cette lettre? s'ecria M. de Loignac. + +-- Oui, monsieur. + +-- Diable! voila qui merite qu'on y prenne quelque attention, repliqua le +capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutot venez avec moi, je vous prie. + +Ernauton se laissa conduire, et arriva derriere Loignac dans la cour aux +chevaux du Louvre. + +Tout se preparait pour une sortie du roi: les equipages etaient en train +de s'organiser; M. d'Epernon regardait essayer deux chevaux nouvellement +venus d'Angleterre, present d'Elisabeth a Henri: ces deux chevaux, d'une +harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-la meme etre atteles +en premiere main au carrosse du roi. + +M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait a l'entree de la cour, +s'approcha de M. d'Epernon et le toucha au bas de son manteau. + +-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles! + +Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de +l'escalier par lequel le roi devait descendre. + +-- Dites, monsieur de Loignac, dites. + +-- M. de Carmainges arrive de par-dela Orleans: M. de Mayenne est dans un +village, blesse dangereusement. + +Le duc poussa une exclamation. + +-- Blesse! repeta-t-il. + +-- Et de plus, continua Loignac, il a ecrit a madame de Montpensier une +lettre que M. de Carmainges a dans sa poche. + +-- Oh! oh! fit d'Epernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que +je lui parle a lui-meme. + +Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons +dit, s'etait tenu a l'ecart, par respect, pendant le colloque de ses +chefs. + +-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur. + +-- Bien, monsieur. Vous avez, a ce qu'il parait, une lettre de M. le duc +de Mayenne? fit d'Epernon. + +-- Oui, monseigneur. + +-- Ecrite d'un petit village pres d'Orleans? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et adressee a madame de Montpensier? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plait. + +Et le duc etendit la main avec la tranquille negligence d'un homme qui +croit n'avoir qu'a exprimer ses volontes, quelles qu'elles soient, pour +que ses volontes soient executees. + +-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de +vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne a sa soeur? + +-- Sans doute. + +-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiee. + +-- Qu'importe! + +-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donne a M. le duc ma parole que +cette lettre serait remise a la duchesse elle-meme. + +-- Etes-vous au roi ou a M. le duc de Mayenne? + +-- Je suis au roi, monseigneur. + +-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre. + +-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui etes le roi. + +-- Je crois, en verite, que vous oubliez a qui vous parlez, monsieur de +Carmainges! dit d'Epernon en palissant de colere. + +-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est +pour cela que je refuse. + +-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de +Carmainges? + +-- Je l'ai dit. + +-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidelite. + +-- Monseigneur, je n'ai jure jusqu'a present, que je sache, fidelite qu'a +une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majeste. Si le roi me +demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maitre, mais le roi +n'est point la. + +-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commencait a s'emporter +visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid +a mesure qu'il resistait; monsieur de Carmainges, vous etes comme tous +ceux de votre pays, aveugle dans la prosperite; votre fortune vous +eblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'Etat vous +etourdit comme un coup de massue. + +-- Ce qui m'etourdit, monsieur le duc, c'est la disgrace dans laquelle je +suis pret a tomber vis-a-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que +mon refus de vous obeir rend, je ne le cache point, tres aventuree; mais +il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepte +le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne a +qui elle est adressee. + +D'Epernon fit un mouvement terrible. + +-- Loignac, dit-il, vous allez a l'instant meme faire conduire au cachot +M. de Carmainges. + +-- Il est certain que, de cette facon, dit Carmainges, en souriant, je ne +pourrai remettre a madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, +tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti.... + +-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Epernon. + +-- J'en sortirai, monsieur, a moins que vous ne m'y fassiez assassiner, +dit Ernauton avec une resolution qui, a mesure qu'il parlait, devenait +plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins +fermes que ma volonte; eh bien! monseigneur, une fois sorti.... + +-- Eh bien! une fois sorti? + +-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me repondra. + +-- Au cachot, au cachot! hurla d'Epernon perdant toute retenue; au cachot, +et qu'on lui prenne sa lettre. + +-- Nul n'y touchera! s'ecria Ernauton en faisant un bond en arriere et en +tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre +en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'a ce prix; et, ce +faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majeste me pardonnera. + +Et en effet, le jeune homme, dans sa resistance loyale, allait separer en +deux morceaux la precieuse enveloppe, quand une main arreta mollement son +bras. + +Si la pression eut ete violente, nul doute que le jeune homme n'eut +redouble d'efforts pour aneantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de +menagement, il s'arreta en tournant la tete sur son epaule. + +-- Le roi! dit-il. + +En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et +arrete un instant sur la derniere marche, il avait entendu la fin de la +discussion, et son bras royal avait arrete le bras de Carmainges. + +-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix a laquelle il +savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine. + +-- Il y a, sire, s'ecria d'Epernon sans se donner la peine de cacher sa +colere, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va +cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoye par moi en votre nom +pour surveiller M. de Mayenne pendant son sejour a Paris, il l'a suivi +jusqu'au-dela d'Orleans, et la a recu de lui une lettre adressee a madame +de Montpensier. + +-- Vous avez recu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? +demanda le roi. + +-- Oui, sire, repondit Ernauton; mais M. le duc d'Epernon ne vous dit +point dans quelles circonstances. + +-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, ou est-elle? + +-- Voila justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse +absolument de me la donner, et veut la porter a son adresse: refus qui est +d'un mauvais serviteur, a ce que je pense. + +Le roi regarda Carmainges. + +Le jeune homme mit un genou en terre. + +-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voila +tout. J'ai sauve la vie a votre messager, qu'allaient assassiner M. de +Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant a temps, j'ai fait +tourner la chance du combat en sa faveur. + +-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrive a M. de Mayenne? demanda le +roi. + +-- Si fait, sire, il a ete blesse, et meme grievement. + +-- Bon! dit le roi; apres? + +-- Apres, sire? + +-- Oui. + +-- Votre messager, qui parait avoir des motifs particuliers de haine +contre M. de Mayenne.... + +Le roi sourit. + +-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-etre en avait-il +le droit; mais j'ai pense qu'en ma presence a moi, c'est-a-dire en +presence d'un homme dont l'epee appartient a Votre Majeste, cette +vengeance devenait un assassinat politique, et.... + +Ernauton hesita. + +-- Achevez, dit le roi. + +-- Et j'ai sauve M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauve +votre messager de M. de Mayenne. + +D'Epernon haussa les epaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi +demeura froid. + +-- Continuez, dit-il. + +M. de Mayenne, reduit a un seul compagnon, les quatre autres ont ete tues, +M. de Mayenne, reduit, dis-je, a un seul compagnon, ne voulant pas se +separer de lui, ignorant que j'etais a Votre Majeste, s'est fie a moi et +m'a recommande de porter une lettre a sa soeur. J'ai cette lettre, la +voici: je l'offre a Votre Majeste, sire, pour qu'elle en dispose comme +elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment ou +j'ai, pour repondre a ma conscience, la garantie de la volonte royale, je +fais abnegation de mon honneur, il est entre bonnes mains. + +Ernauton, toujours a genoux, tendit les tablettes au roi. + +Le roi les repoussa doucement de la main. + +-- Que disiez-vous donc, d'Epernon? M. de Carmainges est un honnete homme +et un fidele serviteur. + +-- Moi, sire, fit d'Epernon, Votre Majeste demande ce que je disais? + +-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au +contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, +il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de +recompenses. La lettre est toujours a celui qui la porte, duc, ou a celui +a qui on la porte. + +D'Epernon s'inclina en grommelant. + +-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges. + +-- Mais sire, songez a ce qu'elle peut renfermer, dit d'Epernon. Ne jouons +pas a la delicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majeste. + +-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans +repondre a son favori. + +-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant. + +-- Ou la portez-vous? + +-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de +le dire a Votre Majeste. + +-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce a l'hotel +de Guise, a l'hotel Saint-Denis ou a Bel.... + +Un regard de d'Epernon arreta le roi. + +-- Je n'ai aucune instruction particuliere de M. de Mayenne a ce sujet, +sire; je porterai la lettre a l'hotel de Guise, et la je saurai ou est +madame de Montpensier. + +-- Alors vous vous mettrez en quete de la duchesse? + +-- Oui, sire. + +-- Et l'ayant trouvee? + +-- Je lui rendrai mon message. + +-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda +fixement le jeune homme. + +-- Sire? + +-- Avez-vous jure ou promis autre chose a M. de Mayenne que de remettre +cette lettre aux mains de sa soeur. + +-- Non, sire. + +-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose +comme le secret sur l'endroit ou vous pourriez rencontrer la duchesse? + +-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil. + +-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur. + +-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majeste. + +-- Vous rendrez cette lettre a madame de Montpensier, et aussitot cette +lettre rendue, vous viendrez me rejoindre a Vincennes ou je serai ce soir. + +-- Oui, sire. + +-- Et ou vous me rendrez un compte fidele ou vous aurez trouve la +duchesse. + +-- Sire, Votre Majeste peut y compter. + +-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous? + +-- Sire, je le promets. + +-- Quelle imprudence! fit le duc d'Epernon; oh! sire! + +-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains +hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi. + +-- Envers vous, sire! s'ecria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai +devoue. + +-- Maintenant, d'Epernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez +a l'instant meme pardonner a ce brave serviteur ce que vous regardiez +comme un manque de devoument, et ce que je regarde, moi, comme une preuve +de loyaute. + +-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Epernon est un homme trop superieur +pour ne pas avoir vu au milieu de ma desobeissance a ses ordres, +desobeissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte +et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais +comme mon devoir. + +-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la meme +mobilite qu'un homme qui eut ote ou mis un masque, voila une epreuve qui +vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous etes en verite un joli +garcon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une +belle peur. + +Et le duc eclata de rire. + +Loignac tourna ses talons pour ne pas repondre: il ne se sentait pas, tout +Gascon qu'il etait, la force de mentir avec la meme effronterie que son +illustre chef. + +-- C'etait une epreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Epernon, si +c'etait une epreuve; mais je ne vous conseille pas ces epreuves-la avec +tout le monde, trop de gens y succomberaient. + +-- Tant mieux! repeta a son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, +si c'est une epreuve; je suis sur alors des bonnes graces de monseigneur. + +Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu +dispose a croire que le roi. + +-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons. + +D'Epernon s'inclina. + +-- Vous venez avec moi, duc? + +-- C'est-a-dire que j'accompagne Votre Majeste a cheval; c'est l'ordre +qu'elle a donne, je crois? + +-- Oui. Qui tiendra l'autre portiere? demanda Henri. + +-- Un serviteur devoue de Votre Majeste, dit d'Epernon: M. de Sainte- +Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton. + +Ernauton demeura impassible. + +-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline. + +-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc +d'Epernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir +immediatement a Vincennes? + +-- Oui, sire. + +Et, Ernauton, malgre toute sa philosophie, partit assez heureux de ne +point assister au triomphe qui allait si fort rejouir le coeur ambitieux +de Sainte-Maline. + + + + +XL + +LES SEPT PECHES DE MADELEINE + + +Le roi avait jete un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si +vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de +la voiture; en consequence, apres avoir, comme nous l'avons vu, donne +toute raison a Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans +son carrosse. + +Loignac et Sainte-Maline prirent place a la portiere: un seul piqueur +courait en avant. + +Le duc etait place seul sur le devant de la massive machine, et le roi, +avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond. + +Parmi tous ces chiens, il y avait un prefere: c'etait celui que nous lui +avons vu a la main dans sa loge de l'Hotel-de-Ville, et qui avait un +coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement. + +A la droite du roi etait une table dont les pieds etaient pris dans le +plancher du carrosse: cette table etait couverte de dessins enlumines que +Sa Majeste decoupait avec une adresse merveilleuse, malgre les cahots de +la voiture. + +C'etaient, pour la plupart, des sujets de saintete. Toutefois, comme a +cette epoque il se faisait, a l'endroit de la religion, un melange assez +tolerant des idees paiennes, la mythologie n'etait pas mal representee +dans les dessins religieux du roi. + +Pour le moment, Henri, toujours methodique, avait fait un choix parmi tous +ces dessins, et s'occupait a decouper la vie de Madeleine la pecheresse. + +Le sujet pretait par lui-meme au pittoresque, et l'imagination du peintre +avait encore ajoute aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait +Madeleine, belle, jeune et fetee; les bains somptueux, les bals et les +plaisirs de tous genres figuraient dans la collection. + +L'artiste avait eu l'ingenieuse idee, comme Callot devait le faire plus +tard a propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, +avait eu l'ingenieuse idee de couvrir les caprices de son burin du manteau +legitime de l'autorite ecclesiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre +courant des sept peches capitaux, etait explique par une legende +particuliere: + + " Madeleine succombe au peche de la colere. + + Madeleine succombe au peche de la gourmandise. + + Madeleine succombe au peche de l'orgueil. + + Madeleine succombe au peche de la luxure. " + +Et ainsi de suite jusqu'au septieme et dernier peche capital. + +L'image que le roi etait occupe de decouper, quand on passa la porte +Saint-Antoine, representait Madeleine succombant au peche de la colere. + +La belle pecheresse, a moitie couchee sur des coussins, et sans autre +voile que ces magnifiques cheveux dores avec lesquels elle devait plus +tard essuyer les pieds parfumes du Christ; la belle pecheresse, disons- +nous, faisait jeter a droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on +voyait les tetes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de +serpents, un esclave qui avait brise un vase precieux, tandis qu'a gauche +elle faisait fouetter une femme encore moins vetue qu'elle, attendu +qu'elle portait son chignon retrousse, laquelle avait, en coiffant sa +maitresse, arrache quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la +profusion eut du rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette +espece. + +Le fond du tableau representait des chiens battus pour avoir laisse passer +impunement de pauvres mendiants cherchant une aumone, et des coqs egorges +pour avoir chante trop clair et trop matin. + +En arrivant a la Croix-Faubin, le roi avait decoupe toutes les figures de +cette image, et se disposait a passer a celle intitulee: + + " Madeleine succombant au peche de la gourmandise. " + +Celle-ci representait la belle pecheresse couchee sur un de ces lits de +pourpre et d'or ou les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les +gastronomes romains connaissaient de plus recherche en viandes, en +poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au +falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, +ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis +que l'air etait obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de +cette table benie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils +laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en +l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel. + +Madeleine tenait a la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la +topaze, un de ces verres a forme singuliere comme Petrone en a decrit dans +le festin de Trimalcion. + +Tout preoccupe de cette oeuvre importante, le roi s'etait contente de +lever les yeux en passant devant le prieure des Jacobins, dont la cloche +sonnait vepres a toute volee. + +Aussi toutes les portes et toutes les fenetres du susdit prieure etaient- +elles fermees si bien, qu'on eut pu le croire inhabite, si l'on n'eut +entendu retentir dans l'interieur du monument les vibrations de la cloche. + +Ce coup d'oeil donne, le roi se remit activement a ses decoupures. + +Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eut vu jeter un coup +d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui +bordait la route a gauche, et qui, batie au milieu d'un charmant jardin, +ouvrait sa grille de fer aux lances dorees sur la grande route. + +Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat. + +Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses +fenetres ouvertes, a l'exception d'une seule devant laquelle retombait une +jalousie. + +Au moment ou le roi passa, cette jalousie eprouva un imperceptible +fremissement. + +Le roi echangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Epernon, puis se remit +a attaquer un autre peche capital. + +Celui-la, c'etait le peche de la luxure. + +L'artiste l'avait represente avec de si effrayantes couleurs, il avait +stigmatise le peche avec tant de courage et de tenacite, que nous n'en +pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout episodique. + +L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effraye au ciel, en cachant +ses yeux de ses deux mains. + +Cette image, pleine de minutieux details, absorbait tellement l'attention +du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanite qui se +prelassait a la portiere gauche de son carrosse. + +C'etait grand dommage, car Sainte-Maline etait bien heureux et bien fier +sur son cheval. + +Lui, si pres du roi, lui, cadet de Gascogne, a portee d'entendre Sa +Majeste le roi tres chretien, lorsqu'il disait a son chien: + +-- Tout beau! master Love, vous m'obsedez. + +Ou a M. le duc d'Epernon, colonel general de l'infanterie du royaume: + +-- Duc, voila, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou. + +De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte- +Maline regardait a l'autre portiere Loignac, que l'habitude des honneurs +rendait indifferent a ces honneurs memes, et alors trouvant que ce +gentilhomme etait plus beau avec sa mine calme et son maintien +militairement modeste, qu'il ne pouvait l'etre, lui, avec tous ses airs de +capitan, Sainte-Maline essayait de se moderer; mais bientot certaines +pensees rendaient a sa vanite son feroce epanouissement. + +-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet +heureux gentilhomme qui accompagne le roi? + +Au train dont on allait et qui ne justifiait guere les apprehensions du +roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux +d'Elisabeth, charges de pesants harnais tout ouvres d'argent et de +passementerie, emprisonnes dans des traits pareils a ceux de l'arche de +David, n'avancaient pas rapidement dans la direction de Vincennes. + +Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un +avertissement d'en haut vint temperer sa joie, quelque chose de triste +pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton. + +Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononca ce nom. + +Il eut fallu a chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au +vol cette interessante enigme. + +Mais, comme toutes les choses veritablement interessantes, l'enigme +demeurait interrompue par un incident ou par un bruit. + +Le roi poussait quelque exclamation qui lui etait arrachee par le chagrin +d'avoir donne a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, +ou bien par une injonction de se taire, adressee avec toute la tendresse +possible a master Love, lequel jappait avec la pretention exageree, mais +visible, de faire autant de bruit qu'un dogue. + +Le fait est que de Paris a Vincennes le nom d'Ernauton fut prononce au +moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que +Sainte-Maline put comprendre a quel propos avaient eu lieu ces dix +repetitions. + +Il se figura, on aime toujours a se leurrer, qu'il ne s'agissait de la +part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et +de la part de d'Epernon que de raconter cette cause presumee ou reelle. + +Enfin l'on arrive a Vincennes. + +Il restait encore au roi trois peches a decouper. Aussi, sous le pretexte +specieux de se livrer a cette grave occupation, Sa Majeste, a peine +descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre. + +Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline +commencait-il a s'accommoder dans une grande cheminee ou il comptait se +rechauffer, et dormir en se rechauffant, lorsque Loignac lui posa la main +sur l'epaule. + +-- Vous etes de corvee aujourd'hui, lui dit-il de cette voix breve qui +n'appartient qu'a l'homme qui, ayant beaucoup obei, sait a son tour se +faire obeir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de +Sainte-Maline. + +-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, repondit +celui-ci. + +-- Je suis fache de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant +semblant de chercher autour de lui. + +-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous +adressiez a un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois. + +-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous. + +-- Que faut il faire, monsieur? + +-- Remonter a cheval et retourner a Paris. + +-- Je suis pret; j'ai mis mon cheval tout selle au ratelier. + +-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq. + +-- Oui, monsieur. + +-- La, vous reveillerez tout le monde, mais de telle facon, qu'excepte les +trois chefs que je vais vous designer, nul ne sache ou l'on va ni ce que +l'on va faire. + +-- J'obeirai ponctuellement a ces premieres instructions. + +-- Voici les autres: + +Vous laisserez quatorze de ces messieurs a la porte Saint-Antoine; + +Quinze autres a moitie chemin; + +Et vous ramenerez ici les quatorze autres. + +-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais a quelle heure +faudra-t-il sortir de Paris? + +-- A la nuit tombante. + +-- A cheval ou a pied? + +-- A cheval. + +-- Quelles armes? + +-- Toutes: dague, epee et pistolets. + +-- Cuirasses? + +-- Cuirasses. + +-- Le reste de la consigne, monsieur? + +-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une +pour vous. M. de Chalabre commandera la premiere escouade, M. de Biran la +seconde, vous la troisieme. + +-- Bien, monsieur. + +-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six +heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran +a la Croix-Faubin, vous a la porte du donjon. + +-- Faudra-t-il venir vite? + +-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupcons cependant, +ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte +differente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du +Temple; vous, qui avez le plus de chemin a faire, vous prendrez la route +directe, c'est-a-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur. + +-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc. + +Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir. + +-- A propos, reprit Loignac, d'ici a la Croix-Faubin, allez aussi vite que +vous voudrez; mais de la Croix-Faubin a la barriere, allez au pas. Vous +avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps +qu'il ne vous en faut. + +-- A merveille, monsieur. + +-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous repete l'ordre? + +-- C'est inutile, monsieur. + +-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline. + +Et Loignac, trainant ses eperons, rentra dans les appartements. + +-- Quatorze dans la premiere troupe, quinze dans la seconde et quinze dans +la troisieme, il est evident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne +fait plus partie des quarante-cinq. + +Sainte-Maline, tout gonfle d'orgueil, fit sa commission en homme +important, mais exact. Une demi-heure apres son depart de Vincennes, et +toutes les instructions de Loignac suivies a la lettre, il franchissait la +barriere. + +Un quart d'heure apres, il etait au logis des quarante-cinq. + +La plupart de ces messieurs savouraient deja dans leurs chambres la vapeur +du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs menageres. + +Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait prepare un plat de mouton +aux carottes, avec force epices, c'est-a-dire a la mode de Gascogne, plat +succulent auquel, de son cote, Militor donnait quelques soins, c'est-a- +dire quelques coups d'une fourchette de fer a l'aide de laquelle il +experimentait le degre de cuisson des viandes et des legumes. + +Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique +qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons- +nous, exercait, pour une escouade a frais communs, ses propres talents +culinaires. La gamelle fondee par cet habile administrateur reunissait +huit associes qui mettaient chacun six sous par repas. + +M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eut cru a un etre +mythologique place par sa nature en dehors de tous les besoins. + +Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'etait sa maigreur. + +Il regardait dejeuner, diner et souper ses compagnons, comme un chat +orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, +pour apaiser sa faim, se leche les moustaches. Il est cependant juste de +dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, +ayant, disait-il, les derniers morceaux a la bouche, et les morceaux +n'etaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes, +pates de coqs de bruyere et de poissons fins. Le tout avait ete +habilement arrose a profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des +meilleurs crus, tels que Malaga, Chypre et Syracuse. + +Toute cette societe, comme on voit, disposait a sa guise de l'argent de Sa +Majeste Henri III. + +Au reste, on pouvait juger le caractere de chacun d'apres l'aspect de son +petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un gres +ebreche, sur sa fenetre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse +jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le gout des images sans avoir +son habilete a les decouper; d'autres enfin, en veritables chanoines, +avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la niece. + +M. d'Epernon avait dit tout bas a Loignac que les quarante-cinq n'habitant +pas l'interieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux la-dessus, et +Loignac fermait les yeux. + +[Illustration: Loignac.] + +Neanmoins, lorsque la trompette avait sonne, tout ce monde devenait soldat +et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait a cheval et se tenait pret +a tout. + +A huit heures on se couchait l'hiver, a dix heures l'ete; mais quinze +seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les +autres ne dormaient pas du tout. + +Comme il n'etait que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva +son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la +terre. + +Mais d'un seul mot il renversa toutes les ecuelles. + +-- A cheval, messieurs! dit-il. + +Et laissant tout le commun des martyrs a la confusion de cette manoeuvre, +il expliqua l'ordre a messieurs de Biran et de Chalabre. + +Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses, +entasserent quelques larges bouchees humectees par un grand coup de vin; +les autres, dont le souper etait moins avance, s'armerent avec +resignation. + +M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son epee d'un ardillon, +pretendit avoir soupe depuis plus d'une heure. + +On fit l'appel. + +Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, repondirent. + +-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'etait le +tour d'exercer les fonctions de fourrier. + +Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'a ses +levres qui grimacerent un sourire, chose rare chez cet homme au +temperament sombre et envieux. + +En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement +par cette absence, sans raison, au moment d'une expedition de cette +importance. + +Les quarante-cinq, ou plutot les quarante-quatre partirent donc, chaque +peloton par la route qui lui etait indiquee, c'est-a-dire M. de Chalabre, +avec treize hommes, par la porte Bourdelle; + +M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple; + +Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine. + + + + +XLI + +BEL-ESBAT + + +Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien +perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune +ascendante. + +Il avait d'abord calcule tout naturellement que la duchesse de +Montpensier, qu'il etait charge de retrouver, devait etre a l'hotel de +Guise, du moment ou elle etait a Paris. + +Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hotel de Guise. + +Lorsque, apres avoir frappe a la grande porte qui lui fut ouverte avec une +extreme circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la +duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez. + +Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse +habitait Soissons et non Paris. + +Ernauton s'attendait a cette reception: elle ne le troubla donc point. + +-- Je suis desespere de cette absence, dit-il, j'avais une communication +de la plus haute importance a faire a Son Altesse de la part de M. le duc +de Mayenne. + +-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a +charge de cette communication? + +-- M. le duc de Mayenne lui-meme. + +-- Charge! lui, le duc! s'ecria le portier avec un etonnement +admirablement joue; et ou cela vous a-t-il charge de cette communication? +M. le duc n'est pas plus a Paris que madame la duchesse. + +-- Je le sais bien, repondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'etre +pas a Paris; moi aussi, je puis avoir rencontre M. le duc ailleurs qu'a +Paris; sur la route de Blois, par exemple. + +-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif. + +-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontre et m'avoir charge d'un +message pour madame de Montpensier. + +Une legere inquietude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel, +comme s'il eut craint qu'on ne forcat sa consigne, tenait toujours la +porte entrebaillee. + +-- Alors, demanda-t-il, ce message?... + +-- Je l'ai. + +-- Sur vous? + +-- La, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint. + +Le fidele serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur. + +-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Et que ce message est important? + +-- De la plus haute importance. + +-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement? + +-- Volontiers. + +Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne. + +-- Oh! oh! quelle encre singuliere! fit le portier. + +-- C'est du sang, repliqua flegmatiquement Ernauton. + +Le serviteur palit a ces mots, et plus encore sans doute a cette idee que +ce sang pouvait etre celui de M. de Mayenne. + +En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang +verse; il en resultait que souvent les amants ecrivaient a leurs +maitresses, et les parents a leurs familles, avec le liquide le plus +communement repandu. + +-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hate, j'ignore si vous trouverez +a Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier; +mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard a une maison du +faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient a madame +la duchesse; vous la reconnaitrez, vu qu'elle est la premiere a main +gauche en allant a Vincennes, apres le couvent des Jacobins; tres +certainement vous trouverez la quelque personne au service de madame la +duchesse et assez avancee dans son intimite pour qu'elle puisse vous dire +ou madame la duchesse se trouve en ce moment. + +-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou +n'en voulait pas dire davantage, merci. + +-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connait +et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-etre qu'il appartient a +madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant achete cette maison +depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite. + +Ernauton fit un signe de tete et tourna vers le faubourg Saint-Antoine. + +Il n'eut aucune peine a trouver, sans demander meme aucun renseignement, +cette maison de Bel-Esbat, contigue au prieure des Jacobins. + +Il agita la clochette, la porte s'ouvrit. + +-- Entrez, lui dit-on. + +Il entra et la porte se referma derriere lui. + +Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononcat quelque mot d'ordre; +mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce +qu'il desirait. + +-- Je desire parler a madame la duchesse, dit le jeune homme. + +-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse a Bel-Esbat? demanda +le valet. + +-- Parce que, repliqua Ernauton, le portier de l'hotel de Guise m'a +renvoye ici. + +-- Madame la duchesse n'est pas plus a Bel-Esbat qu'a Paris, repliqua le +valet. + +-- Alors, dit Ernauton, je remettrai a un moment plus propice a +m'acquitter envers elle de la commission dont m'a charge M. le duc de +Mayenne. + +-- Pour elle, pour madame la duchesse? + +-- Pour madame la duchesse. + +-- Une commission de M. le duc de Mayenne? + +-- Oui. + +Le valet reflechit un instant. + +-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous repondre; mais +j'ai ici un superieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre. + +-- Que voila des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, +quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que +les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez +messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je a +croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers. + +Et il regarda autour de lui: la cour etait deserte; mais toutes les portes +des ecuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eut +qu'a entrer et a prendre ses quartiers. + +Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il etait +suivi d'un autre valet. + +-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; +vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous repondre beaucoup mieux que +je ne puis le faire, moi. + +Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espece +d'antichambre, et bientot apres, sur l'ordre qu'avait ete prendre le +serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, ou travaillait a +une broderie une femme vetue sans pretention, quoique avec une sorte +d'elegance. + +Elle tournait le dos a Ernauton. + +-- Voici le cavalier qui se presente de la part de M. de Mayenne, madame, +dit le laquais. + +Elle fit un mouvement. + +Ernauton poussa un cri de surprise. + +-- Vous, madame! s'ecria-t-il en reconnaissant a la fois et son page et +son inconnue de la litiere, sous cette troisieme transformation. + +-- Vous! s'ecria a son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en +regardant Ernauton. + +Puis faisant un signe au laquais: + +-- Sortez, dit-elle. + +-- Vous etes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame? +demanda Ernauton avec surprise. + +-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous +ici un message de M. de Mayenne? + +-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prevoir et qu'il +serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection +extreme. + +-- Oh! vous etes discret, monsieur, continua la dame en souriant. + +-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame. + +-- C'est que je ne vois point ici occasion a discretion si grande, fit +l'inconnue; car, en effet, si vous apportez reellement un message de la +personne que vous dites.... + +Ernauton fit un mouvement. + +-- Oh! ne nous fachons pas; si vous apportez en effet un message de la +personne que vous dites, la chose est assez interessante pour qu'en +souvenir de notre liaison, tout ephemere qu'elle soit, vous nous disiez +quel est ce message. + +La dame mit dans ces derniers mots toute la grace enjouee, caressante et +seductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requete. + +-- Madame, repondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais +pas. + +-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire. + +-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant. + +-- Faites comme il vous plaira a l'egard des communications verbales, +monsieur. + +-- Je n'ai aucune communication verbale a faire, madame; toute ma mission +consiste a remettre une lettre a Son Altesse. + +-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main. + +-- Cette lettre? reprit Ernauton. + +-- Veuillez nous la remettre. + +-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire +connaitre que cette lettre etait adressee a madame la duchesse de +Montpensier. + +-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui +la represente ici; vous pouvez donc.... + +-- Je ne puis. + +-- Vous defiez-vous de moi, monsieur? + +-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard a l'expression +duquel il n'y avait point a se tromper; mais malgre le mystere de votre +conduite, vous m'avez inspire, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux +dont vous parlez. + +-- En verite! s'ecria la dame en rougissant quelque peu sous le regard +enflamme d'Ernauton. + +Ernauton s'inclina. + +-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me +faites une declaration d'amour. + +-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais, +et, en verite, l'occasion m'est trop precieuse pour que je la laisse +echapper. + +[Illustration: Mayneville.] + +-- Alors, monsieur, je comprends. + +-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile a +comprendre, en effet. + +-- Non, je comprends comment vous etes venu ici. + +-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, a mon tour, c'est moi qui ne +comprends plus. + +-- Oui, je comprends qu'ayant le desir de me revoir vous avez pris un +pretexte pour vous introduire ici. + +-- Moi, madame, un pretexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je +dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui deja deux +fois m'avait jete sur votre chemin; mais prendre un pretexte, moi, jamais! +Je suis un etrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme +tout le monde. + +-- Oh! oh! vous etes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules +sur la facon de revoir la personne que vous aimez? Voila qui est tres +beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je +m'en etais doutee que vous aviez des scrupules. + +-- Et a quoi, madame, s'il vous plait? demanda Ernauton. + +-- L'autre jour vous m'avez rencontree; j'etais en litiere; vous m'avez +reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie. + +-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait +attention a moi. + +-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des +circonstances qui me permettent, a moi surtout, de mettre la tete hors de +ma portiere quand vous passez? Mais non, monsieur s'est eloigne au grand +galop, apres avoir pousse un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma +litiere. + +-- J'etais force de m'eloigner, madame. + +-- Par vos scrupules? + +-- Non, madame, par mon devoir. + +-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous etes un amoureux +raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre. + +-- Quand vous m'auriez inspire certaines craintes, madame, repliqua +Ernauton, y aurait-il rien d'etonnant a cela? Est-ce l'habitude, dites- +moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrieres et vienne voir +ecarteler en Greve un malheureux, et cela avec force gesticulations plus +qu'incomprehensibles, dites? + +La dame palit legerement, puis cacha pour ainsi dire sa paleur sous un +sourire. + +Ernauton poursuivit. + +-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitot qu'elle a pris cet +etrange plaisir, ait peur d'etre arretee, et fuie comme une voleuse, elle +qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique +assez mal en cour? + +Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquee. + +-- Vous avez peu de perspicacite, monsieur, malgre votre pretention a etre +observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en verite, tout ce qui +vous parait obscur vous eut ete explique a l'instant meme. N'etait-il pas +bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'interessat au +sort de M. de Salcede, a ce qu'il dirait, a ses revelations fausses ou +vraies, fort propres a compromettre toute la maison de Lorraine? et si +cela etait naturel, monsieur, l'etait-il moins que cette princesse envoyat +une personne, sure, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute +confiance, pour assister a l'execution, et constater _de visu_, comme on +dit au palais, les moindres details de l'affaire? Eh bien! cette personne, +monsieur, c'etait moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. +Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Greve avec des +habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifferente, +maintenant que vous connaissez ma position pres de la duchesse, aux +souffrances du patient et a ses velleites de revelations? + +-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et +maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique +que, tout a l'heure, j'admirais votre beaute. + +-- Grand merci, monsieur. Or, a present que nous nous connaissons l'un et +l'autre, et que voila les choses bien expliquees entre nous, donnez-moi la +lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple pretexte. + +-- Impossible, madame. + +L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter. + +-- Impossible? repeta-t-elle. + +-- Oui, impossible, car j'ai jure a M. le duc de Mayenne de ne remettre +cette lettre qu'a madame la duchesse de Montpensier elle-meme. + +-- Dites plutot, s'ecria la dame, commencant a s'abandonner a son +irritation, dites plutot que cette lettre n'existe pas; dites que, malgre +vos pretendus scrupules, cette lettre n'a ete que le pretexte de votre +entree ici; dites que vous vouliez me revoir, et voila tout. Eh bien! +monsieur, vous etes satisfait: non-seulement vous etes entre ici, non- +seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous +m'adoriez. + +-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la verite. -- +Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je +vous ai procure un plaisir en echange d'un service. Nous sommes quittes, +adieu. + +-- Je vous obeirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congediez, je +me retire. + +Cette fois, la dame s'irrita tout de bon. + +-- Oui-da, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais +pas, vous. Ne vous semble-t-il pas des lors que vous avez sur moi trop +d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un pretexte +quelconque, chez une princesse quelconque, car vous etes ici chez madame +de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai reussi dans ma perfidie, je me +retire. Monsieur, ce trait-la n'est pas d'un galant homme. + +-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce +qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'etait, comme j'ai +eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et +de la plus pure verite. Je neglige de relever vos dures expressions, +madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux +et de tendre, puisque vous etes si mal disposee a mon egard. Mais je ne +sortirai pas d'ici sous le poids des facheuses imputations que vous me +faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne a remettre a +madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est ecrite de sa +main, comme vous pouvez le voir a l'adresse. + +Ernauton tendit la lettre a la dame, mais sans la quitter. + +L'inconnue y jeta les yeux et s'ecria: + +-- Son ecriture! du sang! + +Sans rien repondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une +derniere fois avec sa courtoisie habituelle, et pale, la mort dans le +coeur, il retourna vers l'entree de la salle. + +Cette fois on courut apres lui, et, comme Joseph, on le saisit par son +manteau. + +-- Plait-il, madame? dit-il. + +-- Par pitie, monsieur, pardonnez, s'ecria la dame, pardonnez; serait-il +arrive quelque accident au duc? -- Que je pardonne ou non, madame, dit +Ernauton, c'est tout un; quant a cette lettre, puisque vous ne me demandez +votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la +lira.... + +-- Eh! malheureux insense que tu es, s'ecria la duchesse avec une fureur +pleine de majeste, ne me reconnais-tu pas, ou plutot ne me devines-tu pas +pour la maitresse supreme, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? +Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. -- Vous +etes la duchesse! s'ecria Ernauton en reculant epouvante. -- Eh! sans +doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hate de savoir ce +qui est arrive a mon frere? + +Mais, au lieu d'obeir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, +revenu de sa premiere surprise, se croisa les bras. + +-- Comment voulez-vous que je croie a vos paroles, dit-il, vous dont la +bouche m'a deja menti deux fois? + +Ces yeux, que la duchesse avait deja invoques a l'appui de ses paroles, +lancerent deux eclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la +flamme. + +-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'ecria +la femme imperieuse en dechirant a beaux ongles ses manchettes de +dentelles. + +-- Oui, madame, repondit froidement Ernauton. + +L'inconnue se precipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut +violent le coup dont elle le frappa. + +La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que +cette vibration fut eteinte un valet parut. + +-- Que veut madame? demanda le valet. + +L'inconnue frappa du pied avec rage. + +-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici? + +-- Si fait, madame. + +-- Eh bien! qu'il vienne donc alors! + +Le valet s'elanca hors de la chambre; une minute apres Mayneville entrait +precipitamment. + +-- A vos ordres, madame, dit Mayneville. + +-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de +Mayneville? fit la duchesse exasperee. -- Aux ordres de Votre Altesse, +reprit Mayneville incline et surpris jusqu'a l'ebahissement. + +-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai la en face un gentilhomme, et s'il +me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai a qui m'en prendre. + +-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse. + +-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune +homme, en s'inclinant, remit a madame de Montpensier cette lettre si +longtemps disputee. + +[Illustration: Par pitie, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.] + + + + +XLII + + +LA LETTRE DE M. DE MAYENNE + + +La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans meme +chercher a dissimuler les impressions qui se succedaient sur sa +physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan. + +Lorsqu'elle eut fini, elle tendit a Mayneville, aussi inquiet qu'elle- +meme, la lettre apportee par Ernauton; cette lettre etait ainsi concue: + + " Ma soeur, j'ai voulu moi-meme faire les affaires d'un capitaine ou + d'un maitre d'armes: j'ai ete puni. + + J'ai recu un bon coup d'epee du drole que vous savez, et avec lequel + je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il + m'a tue cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-a-dire deux + de mes meilleurs; apres quoi il s'est enfui. + + Il faut dire qu'il a ete fort aide dans cette victoire par le + porteur de cette presente, jeune homme charmant, comme vous pouvez + voir; je vous le recommande: c'est la discretion meme. + + Un merite qu'il aura aupres de vous, je presume, ma tres chere + soeur, c'est d'avoir empeche que mon vainqueur ne me coupat la tete, + lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arrache mon masque + pendant que j'etais evanoui et m'ayant reconnu. + + Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de decouvrir son + nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'interessant. A + toutes mes offres de service, il s'est contente de repondre que le + maitre qu'il sert ne le laisse manquer de rien. + + Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout + ce que j'en sais; il pretend ne pas me connaitre. Observez ceci. + + Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi + vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le + porteur vous dira l'endroit. + + Votre affectionne frere, + + MAYENNE. " + +Cette lettre achevee, la duchesse et Mayneville se regarderent, aussi +etonnes l'un que l'autre. + +La duchesse rompit la premiere ce silence, qui eut fini par etre +interprete d'Ernauton. + +-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signale service que vous +nous avez rendu, monsieur? + +-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du +plus faible contre le plus fort. + +-- Voulez-vous me donner quelques details, monsieur? insista madame de +Montpensier. + +Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc. +Madame de Montpensier et Mayneville l'ecouterent avec un interet facile a +comprendre. + +Puis lorsqu'il eut fini: + +-- Dois-je esperer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la +besogne si bien commencee et que vous vous attacherez a notre maison? + +Ces mots, prononces de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien +prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur apres l'aveu +qu'Ernauton avait fait a la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune +homme, laissant de cote tout amour-propre, reduisit ces mots a leur +signification de pure curiosite. + +Il voyait bien que decliner son nom et ses qualites, c'etait ouvrir les +yeux de la duchesse sur les suites de cet evenement; il devinait bien +aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une revelation du +sejour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple +renseignement. + +Deux interets se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait +sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre. + +La tentation devait etre d'autant plus forte qu'en avouant sa position +pres du roi, il gagnait une enorme importance dans l'esprit de la +duchesse, et que ce n'etait pas une mince consideration pour un jeune +homme venant droit de Gascogne, que d'etre important pour une duchesse de +Montpensier. + +Sainte-Maline n'y eut pas resiste une seconde. + +Toutes ces reflexions affluerent a l'esprit de Carmainges, et n'eurent +d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-a-dire +un peu plus fort. + +C'etait beaucoup que d'etre en ce moment-la quelque chose, beaucoup pour +lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet. + +La duchesse attendait donc sa reponse a cette question qu'elle lui avait +faite: Etes-vous dispose a vous attacher a notre maison? + +-- Madame, dit Ernauton, j'ai deja eu l'honneur de dire a M. de Mayenne +que mon maitre est un bon maitre, et me dispense, par la facon dont il me +traite, d'en chercher un meilleur. + +-- Mon frere me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semble ne +point le reconnaitre. Comment, ne l'ayant point reconnu la-bas, vous etes- +vous servi de son nom pour penetrer jusqu'a moi? + +-- M. de Mayenne paraissait desirer garder son incognito, madame; je n'ai +pas cru devoir le reconnaitre, et il y avait, en effet, un inconvenient a +ce que la-bas les paysans chez lesquels il est loge, sachent a quel +illustre blesse ils ont donne l'hospitalite. Ici, cet inconvenient +n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir +une voie jusqu'a vous, je l'ai invoque: dans ce cas, comme dans l'autre, +je crois avoir agi en galant homme. + +Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire: + +-- Voila un esprit delie, madame. + +La duchesse comprit a merveille. + +Elle regarda Ernauton en souriant. + +-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous +etes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit. + +-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, +madame, repondit Ernauton. + +-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je +vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire. + +Peut-etre ne reflechissez-vous point assez que la reconnaissance est un +lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous +m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom +ou plutot qui vous etes.... + +-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela; +mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit. + +-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arretant sur Ernauton un +regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de +plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait. + +Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se leve de +table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et +demanda son conge a la duchesse sur cette bonne manifestation. + +-- Ainsi, monsieur, voila tout ce que vous ayez a me dire? demanda la +duchesse. + +-- J'ai fait ma commission, repliqua le jeune homme; il ne me reste donc +plus qu'a presenter mes tres humbles hommages a Votre Altesse. + +La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la +porte se fut refermee derriere lui: + +-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garcon. + +-- Impossible, madame, repondit celui-ci, tout notre monde est sur pied; +moi-meme, j'attends l'evenement; c'est un mauvais jour pour faire autre +chose que ce que nous avons decide de faire. + +-- Vous avez raison, Mayneville; en verite, je suis folle; mais plus +tard.... + +-- Oh! plus tard, c'est autre chose; a votre aise, madame. + +-- Oui, car il m'est suspect comme a mon frere. + +-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garcon, et les braves +gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un etranger, un +inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil. + +-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obliges de +l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins. + +-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je +l'espere, de surveiller personne. + +-- Allons, decidement, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison, +Mayneville, je perds la tete. + +-- Il est permis a un general comme vous, madame, d'etre preoccupe a la +veille d'une action decisive. + +-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de +Vincennes a la nuit. + +-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, +et nos hommes ne sont point encore arrives d'ailleurs. + +-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas? + +-- Tous. + +-- Ce sont des gens surs? + +-- Eprouves, madame. + +-- Comment viennent-ils? + +-- Isoles, en promeneurs. + +-- Combien en attendez-vous? + +-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces +cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de +soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux. + +-- Aussitot que nos hommes seront arrives, faites ranger vos moines sur la +route. + +-- Ils sont deja prevenus, madame, ils intercepteront le chemin, les +notres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et +n'aura qu'a se refermer sur la voiture. + +-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je +suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la +pendule. + +-- L'heure viendra, soyez tranquille. + +-- Mais nos hommes, nos hommes? + +-- Ils seront ici a l'heure; huit heures viennent de sonner a peine, il +n'y a point de temps perdu. + +-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frere me demande son chirurgien; le +meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce +serait une meche des cheveux du Valois tonsure, et l'homme qui lui +porterait ce present, Mayneville, cet homme-la serait sur d'etre le +bienvenu. + +-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre +cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en +triomphateur. + +-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arretant sur le seuil +de la porte. + +-- Lequel, madame? + +-- Nos amis de Paris sont-ils prevenus? + +-- Quels amis? + +-- Nos ligueurs. + +-- Dieu m'en preserve, madame. Prevenir un bourgeois, c'est sonner le +bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en +sache rien, nous avons cinquante courriers a expedier, et alors, le +prisonnier sera en surete dans le cloitre; alors, nous pourrons nous +defendre contre une armee. + +S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier +sur les toits du couvent: Le Valois est a nous! + +-- Allons, allons, vous etes un homme habile et prudent, Mayneville, et le +Bearnais a bien raison de vous appeler Meneligue. Je comptais bien faire +un peu ce que vous venez de dire; mais c'etait confus. Savez-vous que ma +responsabilite est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, +femme n'aura entrepris et acheve oeuvre pareille a celle que je reve? + +-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant. + +-- Donc, je me resume, reprit la duchesse avec autorite: les moines armes +sous leurs robes? + +-- Ils le sont. + +-- Les gens d'epee sur la route? + +-- Ils doivent y etre a cette heure. + +-- Les bourgeois prevenus apres l'evenement? + +-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau, +Brigard et Bussy-Leclerc sont prevenus; ceux-la de leur cote previendront +les autres. + +-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer +aux portieres; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'evenement selon +qu'il sera plus avantageux a nos interets de le raconter. + +-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est +necessaire qu'on les tue, madame? + +-- Loignac? voila-t-il pas une belle perte! + +-- C'est un brave soldat. + +-- Un mechant garcon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui +chevauchait a gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau +noire. + +-- Ah! celui-la j'y repugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je +suis de votre avis, madame, et il possede une assez mechante mine. + +-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant. + +-- Oh! de bon coeur, madame. + +-- Grand merci, en verite. + +-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours +pour votre renommee a vous et pour la moralite du parti que nous +representons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous etes +un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est +necessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront +defendu le Valois et auront ete tues en le defendant. Vous, ce que je vous +recommande, c'est ce jeune homme. + +-- Quel jeune homme? + +-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas +quelque espion qui nous est depeche par nos ennemis. + +-- Madame, dit Mayneville, je suis a vos ordres. + +Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tete et essaya de voir +au dehors. + +-- Oh! la sombre nuit! dit-il. + +-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle +est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine. + +-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est +important de voir. + +-- Dieu, dont nous defendons les interets, voit pour nous, Mayneville. + +Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'etait pas aussi confiant que +madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce +genre, Mayneville se remit a la fenetre, et, regardant autant qu'il etait +possible de le faire dans l'obscurite, demeura immobile. + +-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en eteignant les +lumieres par precaution. + +-- Non, mais j'entends marcher des chevaux. + +-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien. + +Et la duchesse regarda si elle avait toujours a sa ceinture la fameuse +paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand role dans l'histoire. + + + + +XLII + +COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BENIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURE +DES JACOBINS + + +Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille; +il avait eu ce singulier bonheur de declarer son amour a une princesse, et +de faire, par la conversation importante qui lui avait immediatement +succede, oublier sa declaration, juste assez pour qu'elle ne fit pas de +tort au present et qu'elle portat fruit pour l'avenir. + +Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le +roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-meme. + +Donc il etait content, mais il desirait encore beaucoup de choses, et, +parmi ces choses, un prompt retour a Vincennes pour informer le roi. + +Puis, le roi informe, pour se coucher et songer. + +Songer, c'est le bonheur supreme des gens d'action, c'est le seul repos +qu'ils se permettent. + +Aussi a peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au +galop; puis a peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon +si bien eprouve depuis quelques jours, qu'il se vit tout a coup arrete par +un obstacle que ses yeux, eblouis par la lumiere de Bel-Esbat et encore +mal habitues a l'obscurite, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient +mesurer. + +C'etait tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux cotes de la +route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la +poitrine une demi-douzaine d'epees et autant de pistolets et de dagues. + +C'etait beaucoup pour un homme seul. + +-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin a une lieue de Paris; peste +soit du pays! Le roi a un mauvais prevot; je lui donnerai le conseil de le +changer. + +-- Silence, s'il vous plait, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaitre; +votre epee, vos armes, et faisons vite. + +Un homme prit la bride du cheval, deux autres depouillerent Ernauton de +ses armes. + +-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton. + +Puis se retournant vers ceux qui l'arretaient: + +-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grace de m'apprendre.... + +-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le detrousseur principal, celui- +la meme qui venait de saisir l'epee du jeune homme et qui la tenait +encore. + +-- M. de Pincorney! s'ecria Ernauton. Oh! fi! le vilain metier que vous +faites la! + +-- J'ai dit silence, repeta la voix du chef retentissante a quelques pas; +qu'on mene cet homme au depot. + +-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme +que nous venons d'arreter.... + +-- Eh bien? + +-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges. + +-- Ernauton ici! s'ecria Sainte-Maline palissant de colere; lui, que fait- +il la? + +-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas, +je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie. + +Sainte-Maline resta muet. + +-- Il parait qu'on m'arrete, continua Ernauton; car je ne presume point +que vous me devalisiez. + +-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'evenement n'etait pas prevu. + +-- De mon cote non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges. + +-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route? + +-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me +repondriez-vous? + +-- Non. + +-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez. + +-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route? + +Ernauton sourit, mais ne repondit pas. + +-- Ni ou vous alliez? + +Meme silence. + +-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez +point, je suis force de vous traiter en homme ordinaire. + +-- Faites, monsieur; seulement je vous previens que vous repondrez de ce +que vous aurez fait. + +-- A M. de Loignac? + +-- A plus haut que cela. + +-- A M. d'Epernon? + +-- A plus haut encore. + +-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer a Vincennes. + +-- A Vincennes! a merveille! c'est la que j'allais, monsieur. + +-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre +si bien avec vos intentions. + +Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparerent aussitot du prisonnier, +qu'ils conduisirent a deux autres hommes places a cinq cents pas des +premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton +eut, jusque dans la cour meme du donjon, la societe de ses camarades. + +Dans cette cour, Carmainges apercut cinquante cavaliers desarmes, qui, +l'oreille basse et la paleur au front, entoures de cent cinquante chevau- +legers venus de Nogent et de Brie, deploraient leur mauvaise fortune et +s'attendaient a un vilain denoument d'une entreprise si bien commencee. + +C'etaient nos quarante-cinq qui, pour leur entree en fonctions, avaient +pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantot +en s'unissant dix contre deux ou trois, tantot en accostant gracieusement +les cavaliers qu'ils devinaient etre redoutables, et en leur presentant a +brule-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement +rencontrer des camarades et recevoir une politesse. + +Il en resultait que pas un combat n'avait ete livre, pas un cri profere, +et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait +porte la main a son poignard pour se defendre et ouvert la bouche pour +crier, avait ete baillonne, presque etouffe et escamote par les quarante- +cinq avec l'agilite que met un equipage de navire a faire filer un cable +entre les doigts d'une chaine d'hommes. + +Or, pareille chose eut bien rejoui Ernauton s'il l'eut connue; mais le +jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son +existence pendant dix minutes. + +Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on +l'agregeait: + +-- Monsieur, dit-il a Sainte-Maline, je vois que vous etiez prevenu de +l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur +pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a determine a prendre la +peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez +grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses a lui dire. +J'ajouterai meme que comme, sans vous, je ne fusse probablement point +arrive, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le +bien de son service. + +Sainte-Maline rougit comme il avait pali; mais il comprit, en homme +d'esprit qu'il etait quand quelque passion ne l'aveuglait point, +qu'Ernauton disait vrai et qu'il etait attendu. On ne plaisantait pas avec +MM. de Loignac et d'Epernon; il se contenta donc de repondre: + +-- Vous etes libre, monsieur Ernauton; enchante d'avoir pu vous etre +agreable. + +Ernauton s'elanca hors des rangs et monta les degres qui conduisaient a la +chambre du roi. + +Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, a moitie de l'escalier, il put +voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de +continuer sa route. + +Loignac de son cote descendit; il venait proceder au depouillement de la +prise. + +Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route, +devenue libre, grace a l'arrestation des cinquante hommes, serait libre +jusqu'au lendemain, puisque l'heure ou ces cinquante hommes devaient se +trouver reunis a Bel-Esbat etait passee. + +Il n'y avait donc plus peril pour le roi a revenir a Paris. + +Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la +mousqueterie des bons peres. + +Ce dont d'Epernon etait parfaitement informe, lui, par Nicolas Poulain. + +Aussi, quand Loignac vint dire a son chef: -- Monsieur, les chemins sont +libres, d'Epernon lui repliqua-il: + +-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois +pelotons; un devant et un de chaque cote des portieres; peloton assez +serre pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le +carrosse. + +-- Tres bien, repondit Loignac avec l'impassibilite du soldat; mais, quant +a dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prevois pas de +mousquetades. + +-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Epernon. + +Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'operait sur l'escalier. + +C'etait le roi qui descendait, pret a partir: il etait suivi de quelques +gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile a +comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton. + +-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils reunis? + +-- Oui, sire, dit d'Epernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se +dessinait sous les voutes. + +-- Les ordres ont ete donnes? + +-- Et seront suivis, sire. + +-- Alors partons, dit Sa Majeste. + +Loignac fit sonner le boute-selle. + +L'appel fait a voix basse, il se trouva que les quarante-cinq etaient +reunis, pas un ne manquait. + +On confia aux chevau-legers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville +et de la duchesse, avec defense, sous peine de mort, de leur adresser une +seule parole. + +Le roi monta dans son carrosse et placa son epee nue a cote de lui. + +M. d'Epernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait +bien au fourreau. + +Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit. + +Une heure apres le depart d'Ernauton, M. de Mayneville etait encore a la +fenetre, d'ou nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route +du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure ecoulee, il etait +beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin a esperer le +secours de Dieu, car il commencait a croire que le secours des hommes lui +manquait. + +Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne +retentissait, a des intervalles eloignes, que du bruit de quelques chevaux +diriges a toute bride sur Vincennes. + +A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs +regards dans les tenebres pour reconnaitre leurs gens, pour deviner une +partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard. + +Mais, ces bruits eteints, tout rentrait dans le silence. + +Ce va-et-vient perpetuel, sans aucun resultat, avait fini par inspirer a +Mayneville une telle inquietude, qu'il avait fait monter a cheval un des +gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer aupres du premier +peloton de cavaliers qu'il rencontrerait. + +Le messager n'etait point revenu. + +Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoye un second, qui +n'etait pas plus revenu que le premier. + +-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposee a voir les +choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde, +et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent, +mais inquietant. + +-- Inquietant, oui, fort inquietant, repondit Mayneville, dont les yeux ne +quittaient pas l'horizon profond et sombre. + +-- Mayneville, que peut-il donc etre arrive? + +-- Je vais montera cheval moi-meme, et nous le saurons, madame. Et +Mayneville fit un mouvement pour sortir. + +-- Je vous le defends, s'ecria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui +donc resterait pres de moi? qui donc connaitrait tous nos officiers, tous +nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se +forge des apprehensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de +cette importance; mais, en verite, le plan etait trop bien combine, et +surtout tenu trop secret pour ne pas reussir. + +-- Neuf heures, dit Mayneville repondant a sa propre impatience, plutot +qu'aux paroles de la duchesse; eh! voila les jacobins qui sortent de leur +couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-etre ont-ils +quelque avis particulier, eux. + +-- Silence! s'ecria la duchesse en etendant la main vers l'horizon. + +-- Quoi? + +-- Silence, ecoutez! + +On commencait d'entendre au loin un roulement pareil a celui du tonnerre. + +-- C'est la cavalerie, s'ecria la duchesse, ils nous l'amenent, ils nous +l'amenent! + +Et passant, selon son caractere emporte, de l'apprehension la plus cruelle +a la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je +le tiens! + +Mayneville ecouta encore. + +-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui +galopent. + +Et il commanda a pleine voix: + +-- Hors les murs, mes peres, hors les murs! Aussitot la grande grille du +prieure s'ouvrit precipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent +moines armes, a la tete desquels marchait Borromee. + +Ils prirent position en travers de la route. + +On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait: + +-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois a la tete +du chapitre pour recevoir dignement Sa Majeste. + +-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'ecria Borromee; vous savez bien +que vous devez nous dominer tous. L'Ecriture a dit: Tu les domineras comme +le cedre domine l'hysope! + +-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublie que j'eusse +choisi ce poste; heureusement que vous etes la pour me faire souvenir, +frere Borromee, heureusement! + +Borromee donna un ordre tout bas, et quatre frere, sous pretexte d'honneur +et de ceremonie, vinrent flanquer le digne prieur a son balcon. + +Bientot la route, qui faisait un coude a quelque distance du prieure, se +trouva illuminee d'une quantite de flambeaux, grace auxquels la duchesse +et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des epees. + +Incapable de se moderer, elle cria: + +-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amenerez tout lie, tout escorte de +gardes! + +-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose +m'inquiete. + +-- Laquelle? + +-- Je n'entends pas le signal convenu. + +-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient? + +-- Mais on ne devait l'arreter qu'ici, en face du prieure, ce me semble, +insista Mayneville. + +-- Ils auront trouve plus loin l'occasion meilleure. + +-- Je ne vois pas notre officier. + +-- Je le vois, moi. + +-- Ou? + +-- Cette plume rouge! + +-- Eh bien? + +-- C'est M. d'Epernon! M. d'Epernon, l'epee a la main! + +-- On lui a laisse son epee? + +-- Par la mort! il commande. + +-- A nos gens? Il y a donc trahison? + +-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens. + +-- Vous etes fou, Mayneville. + +En ce moment Loignac, a la tete du premier peloton des quarante-cinq, +brandissant une large epee, cria: Vive le roi! + +-- Vive le roi! repondirent avec leur formidable accent gascon les +quarante-cinq dans l'enthousiasme. + +La duchesse palit et tomba sur le rebord de la croisee, comme si elle +allait s'evanouir. + +Mayneville, sombre et resolu, mit l'epee a la main. Il ignorait si, en +passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison. + +Le cortege avancait toujours comme une trombe de bruit et de lumiere. Il +avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieure. + +Borromee fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit a ce +moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat. + +Mais Borromee, en homme de tete, vit que tout etait perdu, et prit a +l'instant meme son parti. + +-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi! + +Borromee, qui avait tire son epee sous sa robe, remit sous sa robe son +epee au fourreau. + +Gorenflot, electrise par les cris, par le bruit des armes, ebloui par le +flamboiement des torches, etendit sa dextre puissante, et l'index et le +medium etendus, benit le roi du haut de son balcon. + +Henri, qui se penchait a la portiere, le vit et le salua en souriant. + +Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des +jacobins jouissait en cour, electrisa Gorenflot, qui entonna a son tour +un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une +cathedrale. + +Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre +solution a ces deux mois de manoeuvres et a cette prise d'armes qui en +avait ete la suite. + +Mais Borromee, en veritable reitre qu'il etait, avait d'un coup d'oeil +calcule le nombre des defenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier. +L'absence des partisans de la duchesse lui revelait le sort fatal de +l'entreprise: hesiter a se soumettre, c'etait tout perdre. + +Il n'hesita plus, et au moment ou le poitrail du cheval de Loignac allait +le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que +venait de le faire Gorenflot. + +Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes. + +-- Merci, mes reverends peres, merci! cria la voix stridente de Henri III. + +Puis il passa devant le couvent, qui devait etre le terme de sa course, +comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derriere lui +Bel-Esbat dans l'obscurite. + +Du haut de son balcon, cachee par l'ecusson de fer dore, derriere lequel +elle etait tombee a genoux, la duchesse voyait, interrogeait, devorait +chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumiere. + +-- Ah! fit-elle avec un cri, en designant un des cavaliers de l'escorte. +Voyez! voyez, Mayneville! + +-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi! +s'ecria celui-ci. + +-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse. + +-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur +aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire. + +-- Nous avons ete trahis! s'ecria la duchesse. Ce jeune homme nous a +trahis! Il savait tout! + +Le roi etait deja loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la +porte Saint-Antoine, qui s'etait ouverte devant lui et refermee derriere +lui. + + + + +XLIV + +COMMENT CHICOT BENIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTE LA POSTE, ET RESOLUT +DE PROFITER DE CETTE INVENTION. + + +Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, apres la +decouverte importante qu'il venait de faire en denouant les cordons du +masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant a perdre pour se +jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure. + +[Illustration: Henri de Navarre.] + +Entre le duc et lui, c'etait desormais, on le comprend bien, un combat a +mort. Blesse dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour- +propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait +le recent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais. + +-- Allons! allons! s'ecria le brave Gascon, en precipitant sa course du +cote de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des +chevaux de poste l'argent reuni de ces trois illustres personnages, qu'on +appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sebastien Chicot. + +Habile comme il l'etait a mimer, non-seulement tous les sentiments, mais +encore toutes les conditions, Chicot prit a l'instant meme l'air d'un +grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins precaires, +l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de +zele que maitre Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et cause +un quart d'heure avec le maitre de poste. + +Chicot, une fois en selle, etait resolu de ne point s'arreter qu'il ne se +jugeat lui-meme en lieu de surete: il galopa donc aussi vite que voulurent +bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant a lui, il +semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues +devorees en vingt heures, eprouver la moindre fatigue. + +Lorsque, grace a cette rapidite, il eut en trois jours atteint Bordeaux, +Chicot jugea qu'il lui etait parfaitement permis de reprendre quelque peu +haleine. + +On peut penser, quand on galope; on ne peut meme guere faire que cela. + +Chicot pensa donc beaucoup. + +Son ambassade, qui prenait de la gravite au fur et a mesure qu'il +s'avancait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un +jour bien different, sans que nous puissions dire precisement sous quel +jour elle lui apparut. + +Quel prince allait-il trouver dans cet etrange Henri, que les uns +croyaient un niais, les autres un lache, tous un renegat sans consequence? + +Mais son opinion a lui, Chicot, n'etait pas celle de tout le monde. Depuis +son sejour en Navarre, le caractere de Henri, comme la peau du cameleon, +qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractere de +Henri, touchant le sol natal, avait eprouve quelques nuances. + +C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et +cette precieuse peau, qu'il avait si habilement sauvee de tout accroc pour +ne plus redouter les atteintes. + +Cependant sa politique exterieure etait toujours la meme; il s'eteignait +dans le bruit general, eteignant avec lui et autour de lui quelques noms +illustres, que, dans le monde francais, on s'etonnait de voir refleter +leur clarte sur une pale couronne de Navarre. Comme a Paris, il faisait +cour assidue a sa femme, dont l'influence, a deux cents lieues de Paris, +semblait cependant etre devenue inutile. Bref, il vegetait, heureux de +vivre. + +Pour le vulgaire, c'etait sujet d'hyperboliques railleries. + +Pour Chicot, c'etait matiere a profondes reflexions. + +Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait etre, savait naturellement deviner +chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, +n'etait donc pas encore une enigme devinee, mais c'etait une enigme. + +Savoir que Henri de Navarre etait une enigme et non pas un fait pur et +simple, c'etait deja beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout +le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grece, qu'il ne savait +rien. + +La ou tout le monde se fut avance le front haut, la parole libre, le coeur +sur les levres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serre, la +parole composee, le front grime comme celui d'un acteur. + +Cette necessite de dissimulation lui fut inspiree, d'abord par sa +penetration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait. + +Une fois dans la limite de cette petite principaute de Navarre, pays dont +la pauvrete etait proverbiale en France, Chicot, a son grand etonnement, +cessa de voir imprimee sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque +pierre, la dent de cette misere hideuse qui rongeait les plus belles +provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter. + +Le bucheron qui passait le bras appuye au joug de son boeuf favori; la +fille au jupon court et a la demarche alerte, qui portait l'eau sur sa +tete a la facon des choephores antiques; le vieillard qui chantonnait une +chanson de sa jeunesse en branlant sa tete blanchie; l'oiseau familier qui +jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni, +aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de +mais; tout parlait a Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout +lui criait, a chaque pas qu'il faisait en avant: + +-- Vois! on est heureux ici! + +Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot +eprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries +qui defoncaient les chemins de la France. Mais au detour du chemin, le +chariot du vendangeur lui apparaissait charge de tonnes pleines et +d'enfants a la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui +faisait ouvrir l'oeil, derriere une haie de figuiers ou de pampres, Chicot +songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce +n'etait pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la +plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyere. + +Quoiqu'on fut avance dans la saison et que Chicot eut laisse Paris plein +de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands +arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi, +ils ne perdent jamais entierement, les grands arbres versaient du haut de +leurs domes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les +horizons fins, purs et degrades de nuances, miroitaient dans les rayons du +soleil, tout diapres de villages aux blanches maisons. + +Le paysan bearnais, au beret incline sur l'oreille, piquait dans les +prairies ces petits chevaux de trois ecus qui bondissent infatigables sur +leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais etrilles, +jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la +premiere touffe de bruyere venue, leur unique, leur suffisant repas. + +-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche. +Le Bearnais vit comme un coq en pate. + +Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son +frere le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-etre +pas, lui. En verite, quoique traduite en latin, la lettre me gene encore; +j'ai presque envie de la retraduire en grec. + +Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son +frere Charles IX, sut le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une +traduction francaise _expurgata_, comme on dit a la Sorbonne. + +Et Chicot, tout en faisant ces reflexions tout bas, s'informait tout haut +ou etait le roi. + +Le roi etait a Nerac. D'abord on l'avait cru a Pau, ce qui avait engage +notre messager a pousser jusqu'a Mont-de-Marsan; mais, arrive la, la +topographie de la cour avait ete rectifiee, et Chicot avait pris a gauche +pour rejoindre la route de Nerac, qu'il trouva pleine de gens revenant du +marche de Condom. + +On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il +s'agissait de repondre aux questions des autres, Chicot etait fort +questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait +fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpetuelles +transitions d'un amour a l'autre. + +Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune pretre +catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient +fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force +bombances, partout ou l'on s'arretait. + +Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, representer +merveilleusement la Navarre, eclairee, commercante et militante. Le clerc +lui recita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la +belle Fosseuse, fille de Rene de Montmorency, baron de Fosseux. + +-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on +croit a Paris que Sa Majeste le roi de Navarre est folle de mademoiselle +Le Rebours. -- Oh! dit l'officier, c'etait a Pau, cela. + +-- Oui, oui, reprit le clerc, c'etait a Pau. + +-- Ah! c'etait a Pau? reprit le marchand qui, en sa qualite de simple +bourgeois, paraissait le moins bien informe des trois. + +-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maitresse par ville? + +-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, a ma connaissance, +il etait l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'etais en garnison a +Castelnaudary. + +-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une +Grecque? + +-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote. + +-- Pardon, pardon, dit le marchand enchante de placer son mot, c'est que +je suis d'Agen, moi! + +-- Eh bien? + +-Eh bien! je puis repondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville +a Agen. + +-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir a +mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille.... + +-- Mademoiselle Dayelle etait jalouse et menacait sans cesse; elle avait +un joli petit poignard recourbe qu'elle posait sur sa table a ouvrage, et, +un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne +voulait point qu'il arrivat malheur a celui qui lui succederait. + +-- De sorte qu'a cette heure Sa Majeste est tout entiere a mademoiselle Le +Rebours? demanda Chicot. + +-- Au contraire, au contraire, fit le pretre, ils sont brouilles; +mademoiselle Le Rebours etait fille de president et, comme telle, un peu +trop forte en procedure. Elle a tant plaide contre la reine, grace aux +insinuations de la reine-mere, que la pauvre fille en est tombee malade. +Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a +decide le roi a quitter Pau pour Nerac, de sorte que voila un amour coupe. + +-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse? + +-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une +frenesie. + +-- Mais que dit la reine? demanda Chicot. + +-- La reine? fit l'officier. + +-- Oui, la reine. + +-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le pretre. + +-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses. + +-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible. + +-- Pourquoi cela? demanda l'officier. + +-- Parce que Nerac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y +voie d'une facon transparente. + +-- Ah! quant a cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce +parc des allees de plus de trois mille pas, toutes plantees de cypres, de +platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre a ne pas s'y voir a +dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit. + +-- Et puis la reine est fort occupee, monsieur, dit le clerc. + +-- Bah! occupee? + +-- Oui. + +-- Et de qui, s'il vous plait? + +-- De Dieu, monsieur, repliqua le pretre avec morgue. + +-- De Dieu! s'ecria Chicot. + +-- Pourquoi pas? + +-- Ah! la reine est devote? + +-- Tres devote. + +-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, a ce que j'imagine? fit +Chicot. + +-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous +pour des paiens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au preche avec ses +gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle +particuliere. + +-- La reine? + +-- Oui, oui. + +-- La reine Marguerite? + +-- La reine Marguerite; a telles enseignes que moi, pretre indigne, j'ai +touche deux ecus pour avoir deux fois officie dans cette chapelle; j'y ai +meme fait un fort beau sermon sur le texte: + +" Dieu a separe le bon grain de l'ivraie. " Il y a dans l'Evangile: " Dieu +separera; " mais j'ai suppose, moi, comme il y a fort longtemps que +l'Evangile est ecrit, j'ai suppose que la chose etait faite. + +-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot. + +-- Il l'a entendu. + +-- Sans se facher? + +-- Tout au contraire, il a fort applaudi. + +-- Vous me stupefiez, repondit Chicot. + +-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le preche +ou la messe; il y a de bons repas au chateau, sans compter les promenades, +et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus +promenees que dans les allees de Nerac. + +Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait +pour batir tout un plan. + +Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue a Paris tenir sa cour, et il +savait du reste que si elle etait peu clairvoyante en affaires d'amour, +c'etait lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur +les yeux. + +[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.] + +-- Ventre de biche! dit-il, voila par ma foi des allees de cypres et trois +mille pas d'ombre qui me trottent desagreablement par la tete. Je m'en +vais dire la verite a Nerac, moi qui viens de Paris, a des gens qui ont +des allees de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y +voient point leurs maris se promener avec leurs maitresses. Corbiou! on me +dechiquetera ici pour m'apprendre a troubler tant de promenades +charmantes. + +Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espere en elle. +D'ailleurs, je suis ambassadeur; tete sacree. Allons! + +Et Chicot continua sa course. + +Il entra vers le soir a Nerac, justement a l'heure de ces promenades qui +preoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur. + +Au reste, Chicot put se convaincre de la facilite des moeurs royales a la +facon dont il fut admis a une audience. + +Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les +abords etaient tout emailles de fleurs; au-dessus de ce salon etaient +l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait a habiter le jour, pour +donner ces audiences sans consequence dont il etait si prodigue. + +Un officier, voire meme un page, allait le prevenir quand se presentait un +visiteur. Cet officier ou ce page courait apres le roi jusqu'a ce qu'il le +trouvat, en quelque endroit qu'il fut. Le roi venait sur cette seule +invitation, et recevait le requerant. + +Chicot fut profondement touche de cette facilite toute gracieuse. Il jugea +le roi bon, candide et tout amoureux. + +Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allee sinueuse +et bordee de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais +feutre sur la tete, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le +roi de Navarre tout epanoui, un bilboquet a la main. + +Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de +l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de sante. + +Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la +bordure. + +-- Qui me veut parler? demanda-t-il a son page. + +-- Sire, repondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitie seigneur, moitie +homme de guerre. + +Chicot entendit ces derniers mots et s'avanca gracieusement. + +-- C'est moi, sire, dit-il. + +-- Bon! s'ecria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en +Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, +cher monsieur Chicot. + +-- Mille graces, sire. + +-- Bien vivant, grace a Dieu. + +-- Je l'espere du moins, cher sire, dit Chicot, transporte d'aise. + +-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de +Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en verite bien +joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous la. + +Et il montrait un banc de gazon. + +-- Jamais, sire, dit Chicot en se defendant. + +-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je +vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause +bien qu'assis. + +-- Mais, sire, le respect. + +-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui +donc pense a cela? + +-- Non, sire, je ne suis pas fou, repondit Chicot; je suis ambassadeur. + +Un leger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si +rapidement que Chicot, tout observateur qu'il etait, n'en reconnut meme +pas la trace. + +-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naive, +ambassadeur de qui? + +-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire. + +-- Ah! c'est different alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon +avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans +ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous +conduise. + +Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en +revenant par son allee de lauriers. + +-- Quelle misere! pensa Chicot, de venir troubler cet honnete homme dans +sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe! + + + + +XLIV + +COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE +ET _Margota_ MARGOT. + + +Le cabinet du roi de Navarre n'etait pas bien somptueux, comme on le +presume. Sa Majeste Bearnaise n'etait point riche, et du peu qu'elle +avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre a +coucher de parade, toute l'aile droite du chateau; un corridor etait pris +sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre a coucher; ce +corridor conduisait au cabinet. + +De cette piece spacieuse et assez convenablement meublee, quoiqu'on n'y +trouvat aucune trace du luxe royal, la vue s'etendait sur des pres +magnifiques situes au bord de la riviere. + +De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans +empecher les yeux de s'eblouir de temps en temps, lorsque le fleuve +sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir +au soleil de midi ses ecailles d'or, ou a la lune de minuit, ses draperies +d'argent. + +Les fenetres donnaient donc d'un cote sur ce panorama magique, termine an +loin par une chaine de collines, un peu brulee du soleil le jour, mais +qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violatres d'une +admirable limpidite, et de l'autre cote sur la cour du chateau. Eclairee +ainsi, a l'orient et a l'occident, par ce double rang de fenetres +correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue la, la salle +avait des aspects magnifiques, quand elle refletait avec complaisance les +premiers rayons du soleil, ou l'azur nacre de la lune naissante. + +Ces beautes naturelles preoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la +distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque +meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, +et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres +devait lui donner le mot de l'enigme qu'il cherchait depuis longtemps, et +qu'il avait, plus particulierement encore, cherche tout le long de la +route. + +Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire eternel, dans un +grand fauteuil de daim a clous dores, mais a franges de laine; Chicot, +pour lui obeir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutot un tabouret +recouvert de meme et enrichi de pareils ornements. + +Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons +deja dit, mais en meme temps avec une attention qu'un courtisan eut +trouvee fatigante. + +-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot, +commenca par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regarde +si longtemps comme mort, que, malgre toute la joie que me cause votre +resurrection, je ne puis me faire a l'idee que vous soyez vivant. Pourquoi +donc avez-vous tout a coup disparu de ce monde? + +-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberte habituelle, vous avez bien +disparu de Vincennes, vous. Chacun s'eclipse selon ses moyens, et surtout +ses besoins. + +[Illustration: Que Votre Majeste m'excuse, mais la lettre etait ecrite en +latin. -- PAGE 89.] + +-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur +Chicot, dit Henri, et c'est a cela surtout que je reconnais ne point +parler a votre ombre. + +Puis prenant un air serieux: + +-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de +cote et que nous parlions affaires? + +-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majeste, je me mets a ses ordres. + +L'oeil du roi etincela. + +-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me +rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigue tant +que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deca et dela, +fort traine son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit. + +-- Sire, j'en suis bien aise, repondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre +parent et votre ami, j'ai des commissions fort delicates a faire preEs de +Votre Majeste. + +-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosite. + +-- Sire.... + +-- Vos lettres de creance d'abord, c'est une formalite inutile, je le +sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout +paysan bearnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi. + +-- Sire, j'en demande pardon a Votre Majeste, repondit Chicot, mais tout +ce que j'avais de lettres de creance, je l'ai noye dans les rivieres, jete +dans le feu, eparpille dans l'air. + +-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot? + +-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, charge d'une +ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap a Lyon, et que si +l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne +les porter que chez les morts. + +-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont +pas sures, et en Navarre nous en sommes reduits, faute d'argent, a nous +confier a la probite des manants; ils ne sont pas tres voleurs, du reste. + +-- Comment donc! s'ecria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de +petits anges, sire, mais en Navarre seulement. + +-- Ah! ah! fit Henri. + +-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours +autour de chaque proie; j'etais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes +vautours et mes loups. + +-- Qui ne vous ont pas mange tout a fait, au reste, je le vois avec +plaisir. + +-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout +ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouve trop coriace, et n'ont +pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons la, s'il vous plait, les details +de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en a notre lettre de +creance. + +-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me +parait fort inutile d'y revenir. + +-- C'est-a-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une. + +-- Ah! a la bonne heure! donnez, monsieur Chicot. + +Et Henri etendit la main. + +-- Voila le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je +viens d'avoir l'honneur de le dire a Votre Majeste, et peu de gens +l'eussent eue meilleure. + +-- Vous l'avez perdue? + +-- Je me suis hate de l'aneantir, sire, car M. de Mayenne courait apres +moi pour me la voler. + +-- Le cousin Mayenne? + +-- En personne. + +-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours? + +-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me +rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrape un bon coup d'epee. + +-- Et de la lettre? + +-- Pas l'ombre, grace a la precaution que j'avais prise. + +-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage, +monsieur Chicot, dites-moi cela en detail, cela m'interesse vivement. + +-- Votre Majeste est bien bonne. + +-- Seulement une chose m'inquiete. + +-- Laquelle? + +-- Si la lettre est aneantie pour mons de Mayenne, elle est de meme +aneantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'ecrivait +mon bon frere Henri, puisque sa lettre n'existe plus? + +-- Pardon, sire! elle existe dans ma memoire. + +-- Comment cela? + +-- Avant de la dechirer, je l'ai apprise par coeur. + +-- Excellente idee, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien la +l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la reciter, n'est-ce pas? + +-- Volontiers, sire. + +-- Telle qu'elle etait, sans y rien changer? + +-- Sans y faire un seul contre-sens. + +-- Comment dites-vous? + +-- Je dis que je vais vous la dire fidelement; quoique j'ignore la langue, +j'ai bonne memoire. + +-Quelle langue? + +-- La langue latine donc. + +-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard a l'adresse +de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre.... + +-- Sans doute. + +-- Expliquez-vous; la lettre de mon frere etait-elle donc ecrite en latin? + +-- Eh! oui, sire. + +-- Pourquoi en latin? + +-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la +langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvenal ont +eternise la demence et les erreurs des rois. + +-- Des rois? + +-- Et des reines, sire. + +Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite. + +-- Je veux dire des empereurs et des imperatrices, reprit Chicot. + +-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement +Henri. + +-- Oui et non, sire. + +-- Vous etes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense +sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre +serieusement a la messe a cause de ce diable de latin; donc vous le savez, +vous? + +-- On m'a appris a le lire, sire, comme aussi le grec et l'hebreu. + +-- C'est tres commode, monsieur Chicot, vous etes un livre vivant. + +-- Votre Majeste vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime +quelques pages dans ma memoire, on m'expedie ou l'on veut, j'arrive, on me +lit et l'on me comprend. + +-- Ou l'on ne vous comprend pas. + +-- Comment cela, sire? + +-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous etes imprime. + +-- Oh! sire, les rois savent tout. + +-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les +flatteurs disent aux rois. + +-- Alors, sire, il est inutile que je recite a Votre Majeste cette lettre +que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y +comprendra rien. + +-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien? + +-- On assure cela, sire. + +-- Et avec l'espagnol? + +-- Beaucoup, a ce qu'on dit. + +-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble +fort a l'espagnol, peut-etre comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir +appris. Chicot s'inclina. + +-- Votre Majeste ordonne donc? + +-- C'est-a-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot. + +Chicot debuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de +preambules: + + " _Frater carissime, + + " Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus, + functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter + adhaeret._ " + +Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arreta Chicot du geste. + +-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour, +d'obstination et de mon frere Charles IX. + +-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le +latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase. + +-- Poursuivez, dit le roi. + +Chicot continua. + +Le Bearnais ecouta avec le meme flegme tous les passages ou il etait +question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom: + +-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il. + +-- Je pense que oui, sire. + +-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amitie que mes freres +Charles IX et Henri III donnaient a leur soeur, ma bien-aimee epouse +Marguerite? + +-- Je n'y vois rien d'impossible, repliqua Chicot. Et il poursuivit son +recit jusqu'au bout de la derniere phrase, sans qu'une seule fois le +visage du roi eut change d'expression. + +Enfin il s'arreta sur la peroraison, dont il avait caresse le style avec +des ronflements si sonores, qu'on eut dit un paragraphe des Verrines ou du +discours pour le poete Archias. + +-- C'est fini? demanda Henri. + +-- Oui, sire. + +-- Eh bien! ce doit etre superbe. + +-- N'est-ce pas, sire? + +-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et +_Margota_, et encore! + +-- Malheur irreparable, sire, a moins que Votre Majeste ne se decide a +faire traduire la lettre par quelque clerc. + +-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-meme, monsieur Chicot, qui avez +mis tant de discretion dans votre ambassade en faisant disparaitre +l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de +livrer cette lettre a une publicite quelconque? + +-- Je ne dis point cela, sire. + +-- Mais vous le pensez? + +-- Je pense, puisque Votre Majeste m'interroge, que la lettre du roi son +frere, recommandee a moi avec tant de soin, et expediee a Votre Majeste +par un envoye particulier, contient peut-etre ca et la quelque bonne chose +dont Votre Majeste pourrait faire son profit. + +-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses a quelqu'un, il faudrait que +j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance. + +-- Certainement. + +-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illumine par une idee. + +-- Laquelle? + +-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; recitez-lui la +mettre, et bien sur qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout +naturellement, elle me l'expliquera. + +-- Ah! Voila qui est admirable! s'ecria Chicot, et Votre Majeste parle +d'or. + +-- N'est-ce pas? Vas-y. + +-- J'y cours, Sire. + +-- Ne change pas un lot a la lettre, surtout. + +-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne +le sais pas; quelque barbarisme tout au plus. + +-- Allez-y, mon ami, allez. + +Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le +roi, plus convaincu que jamais que le roi etait une enigme. + + + + +XLVI + +L'ALLEE DES TROIS MILLE PAS + +La reine habitait l'autre aile du chateau divisee a peu pres de la meme +facon que celle que venait de quitter Chicot. + +On entendait toujours de ce cote quelque musique, on y voyait toujours +roder quelque panache. + +La fameuse allee des trois mille pas, dont il avait ete tant question, +commencait aux fenetres meme de Marguerite, et sa vue ne s'arretait jamais +que sur des objets agreables, tels que massifs de fleurs, berceaux de +verdure, etc. + +On eut dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle +des choses gracieuses, tant d'idees lugubres qui habitaient au fond de sa +pensee. + +Un poete perigourdin -- Marguerite, en province comme a Paris, etait +toujours l'etoile des poetes, -- un poete perigourdin avait compose un +sonnet a son intention. + +" Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met a placer garnison dans son +esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. " + +Nee au pied du trone, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en +effet profondement souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du +roi de Navarre, etait moins solide, parce qu'elle n'etait que factice et +due a l'etude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds. + +Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle etait, ou plutot qu'elle +voulait etre, avait-elle deja laisse le temps et les chagrins imprimer +leurs sillons expressifs sur son visage. + +Elle etait neanmoins encore d'une remarquable beaute, beaute de +physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un +rang vulgaire, mais qui plait le plus chez les illustres, a qui l'on est +toujours pret a accorder la suprematie de la beaute physique. Marguerite +avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple +et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, etait toujours une adorable +creature. + +Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la demarche +d'une charmante femme. + +Aussi elle etait idolatree a Nerac, ou elle importait l'elegance, la joie, +la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le sejour +de la province, c'etait deja une vertu dont les provinciaux lui savaient +le plus grand gre. + +Sa cour n'etait pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout +le monde l'aimait a la fois, comme reine et comme femme; et, de fait, +l'harmonie de ses flutes et de ses violons, comme la fumee et les reliefs +de ses festins, etaient pour tout le monde. + +Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journees lui +rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'etait perdue pour ceux +qui l'entouraient. + +Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger; +sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimite +d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience +permanente de chacun de ses deportements, sans parents, sans amis, +Marguerite s'etait habituee a vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec +des semblants d'amour, et a remplacer par la poesie et le bien-etre, +famille, epoux, amis et le reste. + +Nul excepte Catherine de Medicis, nul excepte Chicot, nul excepte quelques +ombres melancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort, +nul n'eut su dire pourquoi les joues de Marguerite etaient deja si pales, +pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues, +pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son +regard autrefois si expressif. + +Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus, +depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son +honneur. + +Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-etre encore aux yeux des +Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-memes, la majeste de cette +attitude, mieux dessinee par son isolement. + +Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, etait tout +instinctif, et venait bien plutot de la propre conscience de ses torts, +que des faits du Bearnais. Henri menageait en elle une fille de France; il +ne lui parlait qu'avec une obsequieuse politesse, ou qu'avec un gracieux +abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et a propos de toutes +choses, que les procedes d'un mari et d'un ami. + +Aussi, la cour de Nerac, comme toutes les autres cours vivant sur les +relations faciles, debordait-elle d'harmonies au moral et au physique. + +Telles etaient les etudes et les reflexions que faisait, sur des +apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus +meticuleux des hommes. + +Il s'etait presente d'abord au palais, renseigne par Henri, mais il n'y +avait trouve personne. Marguerite, lui avait-on dit, etait au bout de +cette belle allee parallele au fleuve, et il se rendait dans cette allee, +qui etait la fameuse allee des trois mille pas, par celle des lauriers +roses. + +Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allee, il apercut au bout, sous un +bosquet de jasmin d'Espagne, de genets et de clematites, un groupe +chamarre de rubans, de plumes et d'epees de velours; peut-etre toute cette +belle friperie etait-elle d'un gout un peu use, d'une mode un peu +vieillie; mais pour Nerac c'etait brillant, eblouissant meme. Chicot, qui +venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil. + +Comme un page du roi precedait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ca +et la avec l'eternelle inquietude des coeurs melancoliques, la reine +reconnut les couleurs de Navarre et l'appela. + +-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle. + +Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze +ans a peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite. + +-- Madame, dit-il en francais, car la reine exigeait qu'on proscrivit le +patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations +d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoye du Louvre a Sa Majeste le roi +de Navarre, et renvoye par Sa Majeste le roi de Navarre a vous, desire +parler a Votre Majeste. + +Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement +et avec cette sensation penible qui, a toute occasion, penetre les coeurs +longtemps froisses. + +Chicot etait debout et immobile a vingt pas d'elle. + +Ses yeux subtils reconnurent au maintien et a la silhouette, car le Gascon +se dessinait sur le fond orange du ciel, une tournure de connaissance; +elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher. + +En se retournant toutefois pour donner un adieu a la compagnie, elle fit +signe du bout des doigts a un des plus richement vetus et des plus beaux +gentilshommes. + +L'adieu pour tous etait reellement un adieu pour un seul. + +Mais comme le cavalier privilegie ne paraissait pas sans inquietude, +malgre ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une +femme voit tout: + +-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire a ces dames que je +reviens dans un instant. + +Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de +legerete que ne l'eut fait un courtisan indifferent. + +La reine vint d'un pas rapide a Chicot, qui avait examine toute cette +scene, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait, +sans bouger d'une semelle. + +-- Monsieur Chicot! s'ecria Marguerite etonnee, en abordant le Gascon. + +-- Aux pieds de Votre Majeste, fit Chicot, de Votre Majeste, toujours +bonne et toujours belle, et toujours reine a Nerac comme au Louvre. + +-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur. + +-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu +l'idee de faire ce miracle. + +-- Je le crois bien, vous etiez mort, disait-on. + +-- Je faisais le mort. + +-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulierement +assez heureuse pour qu'on se souvint de la reine de Navarre en France? + +-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas +les reines chez nous, quand elles ont votre age et surtout votre beaute. + +-- On est donc toujours galant a Paris? + +-- Le roi de France, ajouta Chicot sans repondre a la derniere question, +ecrit meme a ce sujet au roi de Navarre. + +Marguerite rougit. + +-- Il ecrit? demanda-t-elle. + +-- Oui, madame. + +-- Et c'est vous qui avez apporte la lettre? + +-- Apporte, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous +expliquera, mais apprise par coeur et repetee de souvenir. + +-- Je comprends. Cette lettre etait d'importance, et vous avez craint +qu'elle ne se perdit ou qu'on ne vous la volat? + +-- Voila le vrai, madame; maintenant que Votre Majeste m'excuse, mais la +lettre etait ecrite en latin. + +-- Oh! tres bien! s'ecria la reine: vous savez que je sais le latin. + +-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il? + +-- Cher monsieur Chicot, repondit Marguerite, il est fort difficile de +savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'etait pas le seul a +chercher le mot de l'enigme. + +-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait +fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre, +quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour. + +Chicot se mordit les levres. + +-- Ah diable! fit-il. + +-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite. + +-- C'etait a lui qu'elle etait adressee. + +-- Et a-t-il paru la comprendre? + +-- Deux mots seulement. + +-- Lesquels? + +-- _Turennius et Margota._ + +-- _Turennius et Margota?_ + +-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre. + +-- Alors qu'a-t-il fait? + +-- Il m'a envoye vers vous, madame. + +-- Vers moi? + +-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop +importantes pour la faire traduire par un etranger, et qu'il valait mieux +que ce fut vous, qui etiez la plus belle des savantes et la plus savante +des belles. + +-- Je vous ecouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je +vous ecoute. + +-- Merci, madame: ou plait-il a Votre Majeste que je parle? + +-- Ici; non, non, chez moi plutot: venez dans mon cabinet, je vous prie. + +Marguerite regarda profondement Chicot, qui, par pitie pour elle peut- +etre, lui avait d'avance laisse entrevoir un coin de la verite. + +La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers +l'amour peut-etre, avant de subir l'epreuve qui la menacait. + +-- Vicomte, dit-elle a M. de Turenne, votre bras jusqu'au chateau. +Precedez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie. + + + + +XLVII + +LE CABINET DE MARGUERITE + + +Nous ne voudrions pas etre accuses de ne peindre que festons et +qu'astragales et de laisser se sauver a peine le lecteur a travers le +jardin; mais tel maitre, tel logis, et s'il n'a pas ete inutile de peindre +l'allee des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut etre de +quelque interet aussi de peindre le cabinet de Marguerite. + +Parallele a celui de Henri, perce de portes de degagement ouvertes sur des +chambres et des couloirs, de fenetres complaisantes et muettes comme les +portes, fermees par des jalousies de fer a serrures dont les clefs +tournent sans bruit, voila pour l'exterieur du cabinet de la reine. + +A l'interieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un gout a la mode +du jour, des tableaux, des emaux, des faiences, des armes de prix, des +livres et des manuscrits grecs, latins et francais, surchargeant toutes +les tables, des oiseaux dans leurs volieres, des chiens sur les tapis, un +monde tout entier enfin, vegetaux et animaux, vivant d'une commune vie +avec Marguerite. + +Les gens d'un esprit superieur ou d'une vie surabondante ne peuvent +marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens, +chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que +leur force attractive entraine dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu +d'avoir vecu et senti comme les gens ordinaires, ils ont decuple leurs +sensations et double leur existence. + +Certainement Epicure est un heros pour l'humanite; les paiens eux-memes ne +l'ont pas compris: c'etait un philosophe severe, mais qui, a force de +vouloir que rien ne fut perdu dans la somme de nos ressorts et de nos +ressources, procurait, dans son inflexible economie, des plaisirs a +quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eut percu +que des privations ou des douleurs. + +Or, on a beaucoup declame contre Epicure sans le connaitre, et l'on a +beaucoup loue, sans les connaitre aussi, ces pieux solitaires de la +Thebaide qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le +laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute, +mais enfin c'est tuer, chose que Dieu defend de toutes ses forces et de +toutes ses lois. + +La reine etait femme a comprendre Epicure, en grec, d'abord, ce qui etait +le moindre de ses merites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille +douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualite de +chretienne, lui donnait lieu a benir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il +s'appelat Dieu ou Theos, Jehovah ou Magog. + +Toute cette digression prouve clair comme le our la necessite ou nous +etions de decrire les appartements de Marguerite. + +Chicot fut invite a s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie +representant un Amour eparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'etait +pas d'Aubiac, mais qui etait plus beau et plus richement vetu, offrit de +nouveaux rafraichissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit +en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitte la place, de reciter, +avec une imperturbable memoire, la lettre du roi de France et de Pologne +par la grace de Dieu. + +Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en francais en meme +temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilite d'en donner la +traduction latine. + +Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus etrange +possible, afin que la reine fut le plus longtemps possible a la +comprendre; mais si fort habile qu'il fut a travestir son propre ouvrage, +Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son +indignation. + +A mesure qu'il avancait dans la lettre, Chicot s'enfoncait de plus en plus +dans l'embarras qu'il s'etait cree; a certains passages scabreux il +baissait le nez comme un confesseur embarrasse de ce qu'il entend; et a ce +jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas +etinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux +enonciations si positives de tous ses mefaits conjugaux. + +Marguerite n'ignorait pas la mechancete raffinee de son frere; assez +d'occasions la lui avaient prouvee; elle savait aussi, car elle n'etait +point femme a se rien dissimuler a elle-meme, elle savait a quoi s'en +tenir sur les pretextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait +fournir encore; aussi, au fur et a mesure que Chicot lisait, la balance +s'etablissait-elle dans son esprit entre la colere legitime et la crainte +raisonnable. + +S'indigner a point, se defier a propos, eviter le danger en repoussant le +dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'etait le grand +travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot +continuait sa narration epistolaire. + +Il ne faut pas croire que Chicot demeurat le nez eternellement baisse; +Chicot levait tantot un oeil, tantot l'autre, et alors il se rassurait en +voyant que, sous ses sourcils a demi fronces, la reine prenait tout +doucement un parti. + +Il acheva donc avec assez de tranquillite les salutations de la lettre +royale. + +-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut acheve, mon +frere ecrit joliment en latin; quelle vehemence, quel style! Je ne l'eusse +jamais cru de cette force. + +Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a +l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas. + +-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine, a qui tous les langages etaient +familiers, meme celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort +latiniste, monsieur. + +-- Madame, j'ai oublie: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me +reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article, +qu'il a un vocatif, et que la tete est du genre neutre. + +-- Ah! vraiment! s'ecria en entrant un personnage tout hilare et tout +bruyant. + +Chicot et la reine se retournerent d'un meme mouvement. + +C'etait le roi de Navarre. + +-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tete en latin est du genre neutre, +monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin? + +-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'etonne +comme Votre Majeste. + +-- Et moi aussi, dit Margot reveuse, cela m'etonne. + +-- Ce doit etre, dit le roi, parce que c'est tantot l'homme et tantot la +femme qui sont les maitres, et cela selon le temperament de l'homme ou de +la femme. + +Chicot salua. + +-- Voila certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire. + +-- Tant mieux, je suis enchante d'etre plus profond philosophe que je ne +croyais: maintenant revenons a la lettre; sachez, madame, que je brule de +savoir les nouvelles de la cour de France, et voila justement que ce brave +monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi.... + +-- Sans quoi? repeta Marguerite. + +-- Sans quoi, je me delecterais, ventre saint-gris! vous savez combien +j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si +bien les raconter mon frere Henri de Valois. + +Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains. + +-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui +s'apprete a se bien rejouir, vous avez dit cette fameuse lettre a ma +femme, n'est-ce pas? + +-- Oui, sire. + +-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre. + +-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis a l'aise par cette liberte +dont les deux epoux couronnes lui donnaient l'exemple, que ce latin dans +lequel est ecrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic? + +-- Pourquoi cela? demanda le roi. + +Puis, se retournant vers sa femme: + +-- Eh bien! madame? demanda-t-il. + +Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une a une, +pour la commenter, chacune des phrases tombees de la bouche de Chicot. + +-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut termine +et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic. + +-- Eh quoi! fit Henri, cette chere lettre renfermerait de vilains propos? +Prenez garde, ma mie, le roi votre frere est un clerc de premiere force et +de premiere politesse. + +-- Meme lorsqu'il me fait insulter dans ma litiere, comme cela est arrive +a quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous +rejoindre, sire. + +-- Lorsqu'on a un frere de moeurs severes lui-meme, fit Henri de ce ton +indefinissable qui tenait le milieu entre le serieux et la plaisanterie, +un frere roi, un frere pointilleux.... + +-- Doit l'etre pour le veritable honneur de sa soeur et de sa maison, car +enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur, +occasionnait quelque scandale, vous feriez reveler ce scandale par un +capitaine des gardes. + +-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et benin, dit Henri, je ne +suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais +la lettre, la lettre, puisque c'est a moi qu'elle etait adressee, je +desire savoir ce qu'elle contient. + +-- C'est une lettre perfide, sire. + +-- Bah! + +-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour +brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses +amis. + +-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage +naturellement si franc et si ouvert d'une defiance affectee, brouiller un +mari et une femme, vous et moi, donc? + +-- Vous et moi, sire. + +-- Et en quoi cela, ma mie? + +Chicot se sentait sur les epines, et il eut donne beaucoup, quoiqu'il eut +tres faim, pour s'aller coucher sans souper. + +-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-meme, le nuage va crever! + +-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majeste ait oublie le +latin, qu'on a du lui enseigner cependant. + +-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai +appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage +de masculin, de feminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu +expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin. + +-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la +lettre force compliments de toute nature pour moi. + +-- Oh! tres bien, dit le roi. + +-- _Optime_, fit Chicot. + +-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous +brouiller, madame? car enfin, tant que mon frere Henri vous fera des +compliments, je serai de l'avis de mon frere Henri; si l'on disait du mal +de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je +comprendrais la politique de mon frere. + +-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de +Henri? + +-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je +connais. + +-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde +insinuant pour arriver a des insinuations calomnieuses contre vos amis et +les miens. + +Et apres ces mots audacieusement jetes, Marguerite attendit un dementi. + +Chicot baissa le nez, Henri haussa les epaules. + +-- Voyez, ma mie, dit-il, si, apres tout, vous n'avez pas trop entendu le +latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon +frere. + +Si doucement et si onctueusement que Henri eut prononce ces mots, la reine +de Navarre lui lanca un regard plein de defiance. + +-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire. + +-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est temoin, madame, repondit Henri. + +-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons? + +-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et +reduit a mes propres forces, mon Dieu! + +-- Eh bien! sire, le roi veut detacher de vous vos meilleurs serviteurs. + +-- Je l'en defie. + +-- Bravo! sire, murmura Chicot. + +-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette etonnante bonhomie qui lui etait +si particuliere, que, jusqu'a la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre, +car mes serviteurs me sont attaches par le coeur et non par l'interet. Je +n'ai rien a leur donner, moi. + +-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le +meilleur retour d'un roi a ses amis. + +-- Oui, ma mie, eh bien! + +-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux. + +-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-a- +dire s'ils demeritent. + +-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils demeritent, sire; +voila tout. + +-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi? + +Chicot baissa de nouveau la tete, comme il faisait dans tous les moments +scabreux. + +-- Je ne puis vous conter cela, sire, repondit Marguerite, sans +compromettre.... + +Et elle regarda autour d'elle. + +Chicot comprit qu'il genait et se recula. + +-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la +reine a quelque chose de particulier a me dire, quelque chose de tres +utile pour mon service, a ce que je vois. + +Marguerite resta immobile, a l'exception d'un leger signe de tete que +Chicot crut avoir saisi seul. + +Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux epoux en s'en allant, il se +leva et quitta la chambre, avec un seul salut a l'adresse de tous deux. + + + + +XLVIII + +COMPOSITION EN VERSION. + + +Eloigner ce temoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne +voulait l'avouer, etait deja un triomphe, ou du moins un gage de securite +pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu +lettre qu'il le voulait paraitre, tandis qu'avec son mari tout seul, elle +pouvait donner a chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que +tous les scoliastes en _us_ n'en donnerent jamais a Plaute ou a Perse, ces +deux enigmes en grands vers du monde latin. + +Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tete a tete. + +Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquietude, ni aucun +soupcon de menace. Decidement le roi ne savait pas le latin. + +-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez. + +-- Cette lettre vous preoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc +pas ainsi. + +-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait etre un evenement; un roi +n'envoie pas ainsi un messager a un autre roi, sans des raisons de la plus +haute importance. + +-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons la message et messager, ma mie; +n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir? + +-- En projet, oui, sire, dit Marguerite etonnee, mais il n'y a rien la +d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons. + +-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse. + +-- Ah! + +-- Oui, une battue aux loups. + +-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous +chassez, moi je danse. + +-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en verite, il n'y a pas de mal +a cela. + +-- Certainement, mais Votre Majeste dit cela en soupirant. + +-- Ecoutez-moi, madame. + +Marguerite devint tout oreilles. + +-- J'ai des inquietudes. + +-- A quel sujet, sire? + +-- Au sujet d'un bruit qui court. + +-- D'un bruit? Votre Majeste s'inquiete d'un bruit? + +-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la +peine? + +-- A moi? + +-- Oui, a vous. + +-- Sire, je ne vous comprends pas. + +-- N'avez-vous rien oui dire? fit Henri du meme ton. + +Marguerite se mit a trembler serieusement que ce ne fut une facon +d'attaquer de son mari. + +-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je +n'entends jamais que ce qu'on vient corner a mes oreilles. D'ailleurs, +j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les +entendrais a peine les ecoutant; a plus forte raison me bouchant les +oreilles quand ils passent. + +-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mepriser tous ces bruits? + +-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois. + +-- Pourquoi nous surtout, madame? + +-- Parce que nous autres rois, etant dans tous les discours, nous aurions +vraiment trop a faire, si nous nous preoccupions. + +-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir +une excellente occasion d'appliquer votre philosophie. + +Marguerite crut le moment decisif arrive: elle rappela tout son courage, +et d'un ton assez ferme: + +-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle. + +Henri commenca du ton d'un penitent qui a quelque gros peche a avouer: + +-- Vous connaissez le grand interet que je porte a ma fille Fosseuse? + +-- Ah! ah! s'ecria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et +prenant un air de triomphe. Oui, oui, a la petite Fosseuse, votre amie. + +-- Oui, madame, repondit Henri, toujours du meme ton, oui, a la petite +Fosseuse. + +-- Ma dame d'honneur? + +-- Votre dame d'honneur. + +-- Votre folie, votre amour. + +-- Ah! vous parlez la, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez +tout a l'heure. + +-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande +bien humblement pardon. + +-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons, +nous autres rois surtout, grand besoin d'etablir ce theoreme en axiome; +ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec. + +Et Henri eclata de rire. + +Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le +regard si fin qui l'accompagnait. + +Un peu d'inquietude la reprit. + +-- Donc, Fosseuse? dit-elle. + +-- Fosseuse est malade, ma mie; et les medecins ne comprennent rien a sa +maladie. + +-- C'est etrange, sire. Fosseuse, d'apres le dire de Votre Majeste, est +toujours restee sage. Fosseuse qui, a vous entendre, aurait resiste a un +roi, si un roi lui eut parle d'amour; Fosseuse, cette fleur de purete, ce +cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science penetrer jusqu'au fond +de ses joies et de ses douleurs! + +-- Helas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri. + +-- Quoi! s'ecria la reine avec cette impetueuse mechancete que la femme la +plus superieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre +femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de purete? + +-- Je ne dis pas cela, repondit sechement Henri, Dieu me garde d'accuser +personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle +s'obstine a dissimuler aux medecins. + +-- Soit aux medecins, mais envers vous, son confident, son pere... cela me +parait bien singulier. + +-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, repondit Henri en reprenant son +gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge a propos de m'arreter +la. + +-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner a la tournure de +l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'etait a elle d'accorder un +pardon quand elle croyait avoir au contraire a en solliciter un, alors, +sire, je ne sais plus ce que desire Votre Majeste et j'attends qu'elle +s'explique. + +-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter. + +Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle etait prete a tout entendre. + +-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma +mie.... + +-- Dites toujours, sire. + +-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter aupres de +ma fille Fosseuse. + +-- Moi, rendre une visite a cette fille que l'on dit avoir l'honneur +d'etre votre maitresse, honneur que vous ne declinez pas? + +-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous +feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le +scandale que vous feriez ne rejouirait point la cour de France, car, dans +cette lettre du roi mon beau-frere que Chicot m'a recitee, il y avait: +_Quotidie scandalum_, c'est-a-dire, pour un triste humaniste comme moi, +_quotidiennement scandale_. + +Marguerite fit un mouvement. + +-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est +presque du francais. + +-- Mais sire, a qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite. + +-- Ah! voila ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin, +vous m'aiderez quand nous en serons la, ma mie. + +Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tete baissee, la main +en l'air, Henri avait l'air de chercher naivement a quelle personne de sa +cour le _quotidie scandalum_ pouvait s'appliquer. + +-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde, +me pousser a une demarche humiliante; au nom de la concorde, j'obeirai. + +-- Merci, ma mie, dit Henri, merci. + +-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but? + +-- Il est tout simple, madame. + +-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naive pour ne +point le deviner. + +-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur, +couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si +curieuses et si indiscretes, qu'on ne sait a quelle extremite Fosseuse va +etre reduite. + +-- Mais elle craint donc quelque chose! s'ecria Marguerite, avec un +redoublement de colere et de haine; elle veut donc se cacher! + +-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de +quitter la chambre des filles d'honneur. + +-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer +les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice. + +Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum. + +Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laisse retomber sa tete +et avait repris cette attitude pensive qui avait frappe Marguerite un +instant auparavant. + +-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voila ces deux noms +que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_. + +Marguerite, cette fois, devint cramoisie. + +-- Des calomnies! sire, s'ecria-t-elle, allez-vous me repeter des +calomnies! + +-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que +vous comprenez la des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de +mon frere qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello +nomme Loignac_. Decidement il faudra que je me fasse traduire cette lettre +par un clerc. + +-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et +dites-moi nettement ce que vous attendez de moi. + +-- Eh bien, je desirerais, ma mie, que vous separassiez Fosseuse d'avec +les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui +envoyassiez qu'un seul medecin, un medecin discret, le votre par exemple. + +-- Oh! je vois ce que c'est! s'ecria la reine. Fosseuse qui pronait sa +vertu, Fosseuse qui etalait une menteuse virginite, Fosseuse est grosse et +prete d'accoucher. + +-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous +qui l'affirmez. + +-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'ecria Marguerite; votre ton +insinuant, votre fausse humilite me le prouvent. Mais il est de ces +sacrifices, fut-on roi, qu'on ne demande point a sa femme. Defaites vous- +meme les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous etes son complice, +cela vous regarde: au coupable la peine, et non a l'innocent. + +-- Au coupable, bon! voila que vous me rappelez encore les termes de cette +affreuse lettre. + +-- Et comment cela? + +-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur, _nocens_. + +-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes, +conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne +pas avoir l'esprit aussi orne que j'ai la memoire sure! + +-- _Ambo nocentes_, repeta tout bas Marguerite, plus pale que son col de +dentelles gauderonnees; il a compris, il a compris. + +-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon +frere par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre +saint-gris! ma mie, c'est bien etonnant que, sachant le latin comme vous +le savez, vous ne m'ayez point encore donne l'explication de cette phrase +qui me preoccupe. + +-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire deja.... + +-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se +promene sous vos fenetres et qui regarde en l'air, comme s'il vous +attendait, le pauvre garcon. Je vais lui faire signe de monter! il est +fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir. + +-- Sire, sire! s'ecria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en +joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et +tous les calomniateurs de France. + +-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me +semble, et tout a l'heure, vous-meme... etiez fort severe a l'egard de +cette pauvre Fosseuse. + +-- Severe, moi! s'ecria Marguerite. + +-- Dame! j'en appelle a vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions etre +indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous +aimez, moi dans les chasses que j'aime. + +-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents. + +-- Oh! j'etais bien sur de votre coeur, ma mie. + +-- C'est que vous me connaissez, sire. + +-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas? + +-- Oui, sire. + +-- La separer des autres filles? + +-- Oui, sire. + +-- Lui donner votre medecin a vous? + +-- Oui, sire. + +-- Et pas de garde. Les medecins sont discrets par etat, les gardes sont +bavardes par habitude. + +-- C'est vrai, sire. + +-- Et si par malheur ce qu'on dit etait vrai, et que reellement la pauvre +fille eut ete faible et eut succombe.... + +Henri leva les yeux au ciel. + +-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res +fragilis mulier_, comme dit l'Evangile. + +-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir +pour les autres femmes. + +-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous etes, en verite, un modele +de perfection et.... + +-- Et? + +-- Et je vous baise les mains. + +-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de +vous seul que je fais un pareil sacrifice. + +-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frere de France +aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute: +_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple, +sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez. + +Et Henri baisa la main a moitie glacee de Marguerite. + +-- Puis s'arretant sur le seuil de la porte: + +-- Mille tendresses de ma part a Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous +d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse; +peut-etre ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-etre meme jamais... ces +loups sont de mauvaises betes; venez, que je vous embrasse, ma mie. + +Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant +stupefaite de tout ce qu'elle venait d'entendre. + + + + +XLIX + +L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE + + +Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet. + +Chicot etait encore tout agite des craintes de l'explication. + +-- Eh bien! Chicot, fit Henri. + +-- Eh bien! sire, repondit Chicot. + +-- Tu ne sais pas ce que la reine pretend? + +-- Non. + +-- Elle pretend que ton maudit latin va troubler tout notre menage. + +-- Eh! sire, s'ecria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout +sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin declame comme d'un morceau +de latin ecrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois +reussir a devorer l'autre. + +-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte. + +-- A la bonne heure! + +-- J'ai bien autre chose a faire, ma foi, que de penser a cela. + +-- Votre Majeste prefere se divertir, hein? + +-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mecontent du ton avec lequel Chicot +avait prononce ce peu de paroles; oui, Ma Majeste aime mieux se divertir. + +-- Pardon, mais je gene peut-etre Votre Majeste. + +-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les epaules, je t'ai deja dit +que ce n'etait pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout +amour, toute guerre, toute politique. + +Le regard du roi etait si doux, son sourire si caressant, que Chicot se +sentit tout enhardi. + +-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il. + +-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du +Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles! + +-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les +Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard? +En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises. + +-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es +ambassadeur, que tu representes le roi Henri III, que le roi Henri III est +frere de madame Marguerite, et que par consequent devant toi, par +convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les +femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point +habitue aux ambassadeurs, mon fils. + +En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonca d'une voix +haute: + +-- M. l'ambassadeur d'Espagne. + +Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi. + +-- Ma foi, dit Henri, voila un dementi auquel je ne m'attendais pas. +L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici? + +-- Oui, repeta Chicot, que diable vient-il faire ici? + +-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-etre notre voisin l'Espagnol a- +t-il quelque demele de frontiere a discuter avec moi. + +-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un veritable +ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi.... + +-- L'ambassadeur de France ceder le terrain a l'Espagnol, et cela en +Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de +livres, Chicot, et t'y installe. + +-- Mais de la j'entendrai tout malgre moi, sire. + +-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien a cacher, moi. A +propos, vous n'avez plus rien a me dire de la part du roi votre maitre, +monsieur l'ambassadeur? + +-- Non, sire, plus rien absolument. + +-- C'est cela, tu n'as plus qu'a voir et a entendre alors, comme font tous +les ambassadeurs de la terre; tu seras donc a merveille dans ce cabinet +pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes +oreilles, mon cher Chicot. + +Puis il ajouta: + +-- D'Aubiac, dis a mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur +d'Espagne. + +Chicot, en entendant cet ordre, se hata d'entrer dans le cabinet des +livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie a personnages. + +Un pas lent et compasse retentit sur le parquet sonore: c'etait celui de +l'ambassadeur de S.M. Philippe II. + +Lorsque les preliminaires consacres aux details d'etiquette furent acheves +et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le +Bearnais s'entendait fort bien a donner audience: + +-- Puis-je parler librement a Votre Majeste? demanda l'envoye dans la +langue espagnole, que tout Gascon ou Bearnais peut comprendre comme celle +de son pays, a cause des analogies eternelles. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, repondit le Bearnais. + +Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'interet etait grand pour lui. + +-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la reponse de S.M. catholique. + +-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la reponse, c'est qu'il y a eu demande. + +-- Touchant quel sujet? demanda Henri. + +-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire. + +-- Ma foi, je suis tres oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles +etaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur. + +-- Mais a propos des envahissements des princes lorrains en France. + +-- Oui, et particulierement a propos de ceux de mon compere de Guise. Fort +bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez. + +-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maitre, bien que sollicite de +signer un traite d'alliance avec la Lorraine, a regarde une alliance avec +la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus +avantageuse. + +-- Oui, tranchons le mot, dit Henri. + +-- Je serai franc avec Votre Majeste, sire, car je connais les intentions +du roi mon maitre a l'egard de Votre Majeste. + +-- Et moi, puis-je les connaitre? + +-- Sire, le roi mon maitre n'a rien a refuser a la Navarre. + +Chicot colla son oreille a la tapisserie, tout en se mordant le bout du +doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas. + +-- Si l'on n'a rien a me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis +demander. + +-- Tout ce qu'il plaira a Votre Majeste, sire. + +-- Diable! + +-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement. + +-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant! + +-- Sa Majeste le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allie a l'aise; la +proposition que je vais faire a Votre Majeste en temoignera. + +-- J'ecoute, dit Henri. + +-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie juree; il la +repudie pour soeur, du moment ou il la couvre d'opprobre, cela est +constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon a Votre +Majeste d'aborder ce sujet si delicat.... + +-- Abordez, abordez. + +-- Les injures du roi de France sont publiques; la notoriete les consacre. + +Henri fit un mouvement de denegation. + +-- Il y a notoriete, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits; +je me repete donc, sire: le roi de France repudie madame Marguerite pour +sa soeur, puisqu'il tend a la deshonorer en la faisant fouiller par un +capitaine de ses gardes. + +-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, ou voulez-vous en venir? + +-- Rien de plus facile, en consequence, a Votre Majeste, de repudier pour +femme celle que son frere repudie pour soeur. + +Henri regarda vers la tapisserie derriere laquelle Chicot, l'oeil effare, +attendait, tout palpitant, le resultat d'un si pompeux debut. + +-- La reine repudiee, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de +Navarre et le roi d'Espagne.... + +Henri salua. + +-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici +comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et +Sa Majeste elle-meme epouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre +Majeste. + +Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Bearnais, un frisson +d'epouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir a l'horizon sa +fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et +mourir le sceptre et la fortune des Valois. + +L'Espagnol, impassible et glace, ne voyait rien, lui, que les instructions +de son maitre. + +Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, apres cet +instant, le roi de Navarre reprit: + +-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur. + +-- Sa Majeste, se hata de dire le negociateur orgueilleux qui comptait sur +une acceptation d'enthousiasme, Sa Majeste le roi d'Espagne ne se propose +de soumettre a Votre Majeste qu'une seule condition. + +-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition. + +-- En aidant Votre Majeste contre les princes lorrains, c'est-a-dire en +ouvrant le chemin du trone a Votre Majeste, mon maitre desirerait se +faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles +monseigneur le duc d'Anjou mord, a cette heure, a pleines dents. Votre +Majeste comprend bien que c'est toute preference donnee a elle par mon +maitre, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses allies +naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le +duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est +raisonnable et douce: Sa Majeste le roi d'Espagne s'alliera a vous par un +double mariage; il vous aidera a... -- l'ambassadeur chercha un instant le +mot propre, -- a succeder au roi de France, et vous lui garantirez les +Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre +Majeste, regarder ma negociation comme heureusement accomplie. + +Un silence, plus profond encore que le premier, succeda a ces paroles, +afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la reponse +que l'ange exterminateur attendait pour frapper ca ou la, sur la France ou +sur l'Espagne. + +Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet. + +-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voila la reponse que vous etes +charge de m'apporter. + +-- Oui, sire. + +-- Rien autre chose avec? + +-- Rien autre chose. + +-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majeste le roi d'Espagne. + +-- Vous refusez la main de l'infante! s'ecria l'Espagnol, avec un +saisissement pareil a celui que cause la douleur d'une blessure a laquelle +on ne s'attend pas. + +-- Honneur bien grand, monsieur, repondit Henri en relevant la tete, mais +que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir epouse une fille de +France. + +-- Oui, mais cette premiere alliance vous approchait du tombeau, sire; la +seconde vous approche du trone. + +-- Precieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je +n'acheterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi! +monsieur je tirerais l'epee contre le roi de France, mon beau-frere, pour +l'Espagnol etranger; quoi! j'arreterais l'etendard de France dans son +chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Leon +achever l'oeuvre qu'il a commencee; quoi! je ferais tuer des freres par +des freres; j'amenerais l'etranger dans ma patrie! Monsieur, ecoutez bien +ceci: j'ai demande a mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de +Guise, qui sont des factieux avides de mon heritage, mais non contre le +duc d'Anjou, mon beau-frere, mais non contre le roi Henri III, mon ami; +mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises, +dites-vous, vous leur preterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et +sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi +d'Espagne veut reconquerir les Flandres qui lui echappent; qu'il fasse ce +qu'a fait son pere Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France +pour aller reclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi +Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a +fait le roi Francois Ier. Je veux le trone de France, dit Sa Majeste +catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide a le +conquerir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgre +toutes les majestes du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites a mon +frere Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je +lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul +instant capable de les accepter. + +Adieu, monsieur. + +[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.] + +L'ambassadeur demeurait stupefait; il balbutia: + +-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins depend +d'une mauvaise parole. + +-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre +ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si legere, que je +ne la sentirais meme pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs, +a ce moment-la, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille. + +Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maitre que j'ai des +ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu. + +Et le Bearnais, redevenant, non pas lui-meme, mais l'homme que l'on +connaissait en lui, apres s'etre un instant laisse dominer par la chaleur +de son heroisme, le Bearnais, souriant avec courtoisie, reconduisit +l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet. + + + + +L + +LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE + + +Chicot etait plonge dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point, +Henri reste seul, a sortir de son cabinet. + +Le Bearnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'epaule. + +-- Eh bien, maitre Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois +tire? + +-- A merveille, sire, repliqua Chicot encore etourdi. Mais, en verite, +pour un roi qui ne recoit pas souvent d'ambassadeurs, il parait que, quand +vous les recevez, vous les recevez bons. + +-- C'est pourtant mon frere Henri qui me vaut ces ambassadeurs-la. + +-- Comment cela, sire? + +-- Oui, s'il ne persecutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres +ne songeraient pas a la persecuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne +n'avait pas su l'injure publique faite a la reine de Navarre, quand un +capitaine des gardes a fouille sa litiere, crois-tu qu'on viendrait me +proposer de la repudier? + +-- Je vois avec bonheur, sire, repondit Chicot, que tout ce que l'on +tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui +existe entre vous et la reine. + +-- Eh! mon ami, l'interet qu'on a a nous brouiller est clair.... + +-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si penetrant que vous le +croyez. + +-- Sans doute, tout ce que desire mon frere Henri, c'est que je repudie sa +soeur. + +-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne +croyais pas venir a si bonne ecole. + +-- Tu sais qu'on a oublie de me payer la dot de ma femme, Chicot. + +-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais. + +-- Que cette dot se composait de trois cent mille ecus d'or. + +-- Joli denier. + +-- Et de plusieurs villes de surete, et, entre ces villes, celle de +Cahors. + +-- Jolie ville, mordieu! + +-- J'ai reclame, non pas mes trois cent mille ecus d'or, tout pauvre que +je suis, je me pretends plus riche que le roi de France, mais Cahors. + +-- Ah! vous avez reclame Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien +fait, et a votre place, j'eusse fait comme vous. + +-- Et voila pourquoi, dit le Bearnais avec son fin sourire, voila +pourquoi... Comprends-tu maintenant? + +-- Non, le diable m'emporte! + +-- Voila pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je +la repudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par +consequent plus de trois cent mille ecus, plus de villes, et surtout plus +de Cahors. C'est une facon comme une autre d'eluder sa parole, et mon +frere de Valois est fort adroit a ces sortes de pieges. + +-- Vous aimeriez cependant fort a tenir cette place, n'est-ce pas, sire? +dit Chicot. + +-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royaute de Bearn? une pauvre +petite principaute que l'avarice de mon beau-frere et de ma belle-mere ont +tellement rognee, que le titre de roi qui y est attache est devenu un +titre ridicule. + +-- Oui, tandis que Cahors ajoute a cette principaute.... + +-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion. + +-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous +soyez brouille ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la +remettra jamais, et a moins que vous ne la preniez.... + +-- Oh! s'ecria Henri, je la prendrais bien, si elle n'etait si forte, et +surtout si je ne haissais la guerre. + +-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot. + +Henri arma son visage d'une impenetrable naivete. + +-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armee... +que je n'ai pas. + +-- Ecoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des +douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre +Cahors, ou est M. de Vezin, il faudrait etre un Annibal ou un Cesar, et +Votre Majeste.... + +-- Eh bien! Ma Majeste?... demanda Henri avec son narquois sourire. + +-- Votre Majeste l'a dit, elle n'aime pas la guerre. + +Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de melancolie; +mais, comprimant aussitot ce mouvement involontaire, il lissa de sa main +noircie par le hale sa barbe brune, en disant: + +-- Jamais je n'ai tire l'epee, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je +suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un +contraste singulier, j'aime a m'entretenir de choses de guerre: c'est de +mon sang cela. Saint Louis, mon ancetre, avait ce bonheur, qu'etant pieux +d'education et doux de nature, il devenait a l'occasion un rude jouteur de +lance, une vaillante epee. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin, +qui est un Cesar et un Annibal, lui. + +-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser, +mais encore vous inquieter. Je ne vous ai parle de M. de Vezin que pour +eteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des +affaires eussent pu faire naitre dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est +si bien defendue et si bien gardee, parce que c'est la clef du Midi. + +-- Helas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien! + +-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie a la securite +de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posseder greniers, celliers, coffres- +forts, granges, logements et relations; posseder Cahors, c'est avoir tout +pour soi; ne point posseder Cahors, c'est avoir tout contre soi. + +-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voila pourquoi +j'avais si grande envie de posseder Cahors, que j'ai dit a ma pauvre mere +d'en faire une des conditions _sine qua non_ de mon mariage. Tiens! voila +que je parle latin a present. Cahors etait donc l'apanage de ma femme: on +me l'avait promis, on me le devait. + +-- Sire, devoir et payer... fit Chicot. + +-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien differentes, mon +ami, de sorte que ton opinion, a toi, est que l'on ne me paiera point. + +-- J'en ai peur. + +-- Diable! fit Henri. + +-- Et franchement... continua Chicot. + +-- Eh bien! + +-- Franchement, on aura raison, sire. + +-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami? + +-- Parce que vous n'avez pas su faire votre metier de roi, epouseur d'une +fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot +d'abord et remettre vos villes ensuite. + +-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc +pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marie que +l'on veut egorger la nuit meme de ses noces ne songe pas tant a sa dot +qu'a sa vie. + +-- Bon! fit Chicot; mais depuis? + +-- Depuis? demanda Henri. + +-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter +de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il +fallait, au lieu de faire l'amour, negocier. C'est moins amusant, je le +sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en verite, sire, autant +pour le roi mon maitre que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri +de Navarre un allie fort, Henri de France serait plus fort que tout le +monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se reunir +dans un meme interet politique, quitte a debattre leurs interets religieux +apres; catholiques et protestants, c'est-a-dire les deux Henri, feraient a +eux deux trembler le genre humain. + +-- Oh! moi, dit Henri avec humilite, je n'aspire a faire trembler +personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-meme... Mais tiens, Chicot, +ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas +Cahors, eh bien! je m'en passerai. + +-- C'est dur, mon roi! + +-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-meme que jamais Henri ne me rendra +cette ville. + +-- Je le pense, sire, j'en suis sur, et cela pour trois raisons. + +-- Dis-les-moi, Chicot. + +-- Volontiers. La premiere, c'est que Cahors est une ville de bon produit; +que le roi de France aimera mieux se la reserver que de la donner a qui +que ce soit. + +-- Ce n'est pas tout a fait honnete cela, Chicot. + +-- C'est royal, sire. + +-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plait? + +-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des +animaux. + +-- Je me souviendrai de ce que tu me dis la, mon bon Chicot, si jamais je +me fais roi. Ta seconde raison, mon fils? + +-- La voici: madame Catherine.... + +-- Elle se mele donc toujours de politique, ma bonne mere Catherine? +interrompit Henri. + +-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille a Paris qu'a +Nerac, pres d'elle que pres de vous. + +-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle maniere, +madame Catherine. + +-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire. + +-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais +songe a cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de +France, au besoin, est un otage. Eh bien? + +-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du +sejour. Nerac est une ville fort agreable, qui possede un parc charmant et +des allees comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privee +de ressources, s'ennuiera a Nerac, et regrettera le Louvre. + +-- J'aime mieux ta premiere raison, Chicot, dit Henri en secouant la tete. + +-- Alors je vais vous dire la troisieme. + +Entre le duc d'Anjou qui cherche a se faire un trone et qui remue la +Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et +qui remuent la France; entre Sa Majeste le roi d'Espagne, qui voudrait +tater de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de +Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain equilibre. + +-- En verite! moi, sans poids. + +-- Justement. Voyez plutot la republique suisse. Devenez puissant, c'est- +a-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un +contrepoids, vous serez un poids. + +-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-la, Chicot, et elle est parfaitement +bien deduite. Tu es veritablement clerc, Chicot. + +-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatte, quoi qu'il en +eut, du compliment, et se laissant aller a cette bonhomie royale a +laquelle il n'etait point accoutume. + +[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. -- +PAGE 93.] + +-- Voila donc l'explication de ma situation? dit Henri. + +-- Complete, sire. + +-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui esperais +toujours, comprends-tu? + +-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil a vous donner, c'est de cesser +d'esperer, au contraire! + +-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette creance du roi de France, ce que +je fais pour ceux de mes metayers qui ne peuvent me solder le fermage; je +mets un P a cote de leur nom. + +-- Ce qui veut dire paye. + +-- Justement. + +-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir. + +Henri soupira. + +-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut +vivre en Bearn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors. + +-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous etes un prince sage, un +roi philosophe... Mais quel est ce bruit? + +-- Du bruit? ou cela? + +-- Mais dans la cour, ce me semble. + +-- Regarde par la fenetre, mon ami, regarde. + +Chicot s'approcha de la croisee. + +-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutres. + +-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant. + +-- Votre Majeste a ses pauvres? + +-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charite? Pour n'etre point +catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chretien. + +-- Bravo! sire. + +-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumone, puis nous +remonterons souper. + +-- Sire, je vous suis. + +-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, pres de mon epee, vois-tu? + +-- Je la tiens, sire.... + +-- A merveille. + +Ils descendirent donc: la nuit etait venue. Le roi, tout en marchant, +paraissait soucieux, preoccupe. + +Chicot le regardait et s'attristait de cette preoccupation. + +-- Ou diable ai-je eu l'idee, se disait-il a lui-meme, d'aller porter +politique a ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en verite! +Absurde belitre que je suis, va! + +Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de +mendiants qui avait ete signale par Chicot. + +C'etait, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de +costumes differents; des gens qu'un inhabile observateur eut remarques a +leur voix, a leur pas, a leurs gestes, pour des bohemiens, des etrangers, +des passants insolites, et qu'un observateur eut reconnus, lui, pour des +gentilshommes deguises. + +Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe. + +Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe. + +Ils vinrent alors le saluer, chacun a son tour, avec un air d'humilite qui +n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adresse au +roi lui seul, comme pour lui dire: + +-- Sous l'enveloppe le coeur brule. + +Henri repondit par un signe de tete, puis introduisant l'index et le pouce +dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une piece. + +-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire? + +-- Oui, mon ami, je le sais. + +-- Peste! vous etes riche. + +-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces +pieces d'or me servent a deux aumones? Je suis pauvre, au contraire, +Chicot, et je suis force de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui +dure. + +-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pieces sont +des moities de pieces coupees avec des dessins capricieux. + +-- Oh! je suis comme mon frere de France, qui s'amuse a decouper des +images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, a rogner +mes ducats. Un Bearnais pauvre et honnete est industrieux comme un juif. + +-- C'est egal, sire, dit Chicot en secouant la tete, car il devinait +quelque nouveau mystere cache la-dessous; c'est egal, voila une singuliere +facon de faire l'aumone. + +-- Tu ferais autrement, toi? + +-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de separer chaque piece, je la +donnerais entiere en disant: Voila pour deux! + +-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire +du bien. + +-- Enfin! murmura Chicot, resumant par ce mot, qui est la quintessence de +toutes les philosophies, son opposition aux idees bizarres du roi. + +Henri prit donc une demi-piece d'or dans la bourse, et, se placant devant +le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son +maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans +l'interroger du regard. + +-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant. + +-- Combien? demanda le roi. + +-- Cinq cents. + +-- Cahors. Et il lui remit la piece et en prit une autre dans la bourse. + +Le mendiant salua plus bas encore que la premiere fois, et s'eloigna. + +Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilite. + +-- Auch, dit-il en saluant. + +-- Combien? + +-- Trois cent cinquante. + +-- Cahors. Et il lui remit la seconde piece, et en prit une autre dans la +bourse. + +Le second disparut comme le premier. Un troisieme s'approcha et salua. + +-- Narbonne, dit-il. + +-- Combien? + +-- Huit cents. + +-- Cahors. Et il lui remit la troisieme piece et en prit une autre dans la +bourse. + +-- Montauban, dit un quatrieme. + +-- Combien? + +-- Six cents. + +-- Cahors. + +Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcerent un nom, recurent +l'etrange aumone, et accuserent un chiffre dont le total monta a huit +mille. + +A chacun d'eux Henri repondit: Cahors, sans qu'une seule fois +l'accentuation de sa voix variat dans la prononciation du mot. + +La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pieces dans la bourse, +plus de mendiants dans la cour. + +-- Voila, dit Henri. + +-- C'est tout, sire? + +-- Oui, j'ai fini. + +Chicot tira le roi par la manche. + +-- Sire? dit-il. + +-- Eh bien! + +-- M'est-il permis d'etre curieux? + +-- Pourquoi pas? La curiosite est chose naturelle. + +-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur repondiez-vous? + +Henri sourit. + +-- C'est qu'en verite, tout est mystere ici. + +-- Tu trouves? + +-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumone de cette facon. + +-- C'est l'habitude a Nerac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque +ville a son usage. + +-- Singulier usage, sire. + +-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que +tu vois courent le pays pour recevoir des aumones; mais ils sont tous +d'une ville differente. + +-- Apres, sire? + +-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au meme, ils me disent le +nom de leur ville; de cette facon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis +repartir egalement mes bienfaits et je suis utile a tous les malheureux de +toutes les villes de mon Etat. + +-- Voila qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent; +mais pourquoi a tous repondez-vous Cahors? + +-- Ah! repliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joue; je leur +ai repondu: Cahors? + +-- Parbleu! + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sur. + +-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parle de Cahors j'ai toujours +ce mot a la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne +peut avoir et qu'on desire ardemment: on y songe, et on les nomme en y +songeant. + +-- Hum! fit Chicot en regardant avec defiance du cote par ou les mendiants +avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire; +il y a encore, outre cela.... + +-- Comment! il y a encore quelque chose? + +-- Il y a ce chiffre que chacun prononcait, et qui, additionne, fait un +total de plus de huit mille. + +-- Ah! quant a ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris, +a moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divises par +corporations, a moins qu'ils n'aient accuse le chiffre des membres de +chacune de ces corporations, ce qui me parait probable. + +-- Sire! sire! + +-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, a mon avis, comme de +manger et de boire. Nous chercherons a table, et tu verras que si mes +pistoles sont rognees, mes bouteilles sont pleines. + +Le roi siffla un page et demanda son souper. + +Puis, passant familierement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans +son cabinet, ou le souper etait servi. + +En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les +fenetres et ne vit pas de lumiere. + +-- Page, dit-il, Sa Majeste la reine n'est-elle point au logis? + +-- Sa Majeste, repondit le page, est allee voir mademoiselle de +Montmorency, que l'on dit fort malade. + +-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur. +Viens souper, Chicot, viens. + + + + +LI + +LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE + + +Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la +pensee ni sur le coeur, et quand il etait dans ces dispositions d'esprit, +c'etait un excellent convive que le Bearnais. + +[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.] + +Quant a Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquietude +qui l'avait pris a l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait +suivi dans la cour, qui s'etait augmente a la distribution de l'or aux +mendiants, et qui ne l'avait pas quitte depuis. + +Henri avait voulu que son compere Chicot soupat seul a seul avec lui; a la +cour du roi Henri, il s'etait toujours senti un grand faible pour Chicot, +un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit; +et Chicot, de son cote, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants a mot +d'ordre et les pieces d'or rognees, Chicot avait une grande sympathie pour +le roi de Navarre. + +Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon +convive, Chicot resolut de se menager un peu, lui, de facon a ne rien +laisser passer de ce que la liberte du repas et la chaleur des vins +inspiraient de saillies au Bearnais. + +Henri but sec, et il avait une facon d'entrainer ses convives qui ne +permettait guere a Chicot de rester en arriere de plus d'un verre de vin +sur trois. + +-- Mais c'etait, on le sait, une tete de fer que la tete de mons Chicot. + +Quant a Henri de Navarre, tous ces vins etaient vins de pays, disait-il, +et il les buvait comme petit-lait. + +Tout cela etait assaisonne de force compliments qu'echangeaient entre eux +les deux convives. + +-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est +aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans +cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne! + +-- Si ma femme etait ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je +vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle +partie de ma vie est celle que tu ne vois pas. + +-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majeste. + +Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant. + +-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on pretend que je regne beaucoup plus +sur mes sujettes que sur mes sujets. + +-- C'est la verite, sire, et pourtant cela m'etonne. + +-- En quoi, mon compere? + +-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les +grands rois. + +-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que +remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour a prendre, +c'est toujours le plus rapproche de moi; si c'est du vin que je choisis, +c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta sante, Chicot! + +-- Sire, vous me faites honneur, repondit Chicot, en vidant son verre +jusqu'a la derniere goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui +semblait penetrer au plus profond de la pensee. + +-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles +dans mon menage, compere! + +-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous +adorent, sire! + +-- Elles sont mes voisines, Chicot. + +-- Eh! eh! sire, il resulte de cet axiome que si vous habitiez Saint- +Denis, au lieu d'habiter Nerac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi +tranquille qu'il le fait. + +Henri s'assombrit. + +-- Le roi! que me dites-vous la, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi! +est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je desire Cahors, +c'est vrai, mais parce que Cahors est a ma porte: toujours mon systeme, +Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois leve, je ne me sens plus +desireux de rien. + +-- Ventre de biche! sire, repondit Chicot, cette ambition des choses a la +portee de la main ressemble fort a celle de Cesar Borgia, qui cueillait un +royaume ville a ville, disant que l'Italie etait un artichaut qu'il +fallait manger feuille a feuille. + +-- Ce Cesar Borgia n'etait pas un si mauvais politique, ce me semble, +compere, dit Henri. + +-- Non, mais c'etait un fort dangereux voisin et un fort mechant frere. + +-- Ah ca! mais me compareriez-vous a un fils de pape, moi chef des +huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur. + +-- Sire, je ne vous compare a personne. + +-- Pour quelle raison? + +-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera +a un autre qu'a vous-meme. Vous etes ambitieux, sire. + +-- Quelle bizarrerie! fit le Bearnais; voila un homme qui, a toute force, +veut me forcer de desirer quelque chose. + +-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je desire de tout mon coeur +que Votre Majeste ne desire rien. + +-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle a Paris? n'est-ce pas? + +-- Rien, sire. + +-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi. + +-- Si votre Majeste me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne +demande pas mieux que de lui donner huit jours. + +-- Huit jours: eh bien, soit, compere: dans huit jours vous me connaitrez +comme un frere. Buvons, Chicot. + +-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commencait a renoncer a la +pretention qu'il avait eue d'abord de griser le roi. + +-- Alors, je vous quitte, compere, dit Henri; un homme ne doit plus rester +a table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je. + +-- Pourquoi faire? + +-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de +douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot? + +-- Pas beaucoup, sire; et vous? + +-- J'en suis passionne, moi, depuis mon sejour a la cour du roi Charles +IX. + +-- Pourquoi Votre Majeste me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime +la chasse? demanda Chicot. + +-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi. + +-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais.... + +-- Oh! compere, soyez tranquille, cette chasse est faite pour rejouir les +yeux et le coeur de tout homme d'epee. Je suis bon chasseur, Chicot, et je +tiens a ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez +me connaitre, dites-vous? + +-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands desirs, je l'avoue. + +-- Eh bien! c'est un cote sous lequel vous ne m'avez pas encore etudie. + +-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi. + +-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous derange. + +-- Quelque affaire importante, sire. + +-- Une affaire! a moi! lorsque je suis a table! Il est etonnant, ce cher +Chicot, pour se croire toujours a la cour de France. Chicot, mon ami, +sache une chose, c'est qu'a Nerac.... + +-- Eh bien! sire? + +-- Quand on a bien soupe, l'on se couche. + +-- Mais ce page? + +-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires? + +-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher. + +Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hote. + +Cette hate a le renvoyer parut suspecte a Chicot, a qui toute chose +d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commencait a +paraitre suspecte. Il resolut donc de ne sortir du cabinet que le plus +tard qu'il pourrait. + +-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est etonnant, sire. + +Le Bearnais sourit. + +-- Qu'y a-t-il d'etonnant, compere? + +-- Ventre de biche! la tete me tourne. Tant que j'etais assis, cela allait +a merveille; mais, a cette heure que je suis leve, brrr. + +-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que gouter le vin. + +-- Bon! gouter, sire. Vous appelez cela gouter. Bravo, sire. Ah! vous etes +un rude buveur, et je vous rends hommage, comme a mon seigneur suzerain! +Bon! vous appelez cela gouter, vous? + +-- Chicot, mon ami, dit le Bearnais, essayant de s'assurer, par un de ces +regards subtils qui n'appartenaient qu'a lui, si Chicot etait +veritablement ivre, ou faisait semblant de l'etre, Chicot, mon ami, je +crois que ce que tu as de mieux a faire maintenant, c'est de t'aller +coucher. + +-- Oui, sire, bonsoir, sire. + +-- Bonsoir, Chicot, et a demain. + +-- Oui, sire, a demain, et Votre Majeste a raison, ce que Chicot a de +mieux a faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire. + +Et Chicot se coucha sur le plancher. + +En voyant cette resolution de son convive, Henri jeta un regard vers la +porte. + +Si rapide qu'eut ete ce regard, Chicot le saisit, au passage. + +Henri s'approcha de Chicot. + +-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'apercois pas d'une +chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit. + +-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas a si peu. + +-- Alors tu ne t'apercois pas de deux choses? + +-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde? + +-- C'est que j'attends quelqu'un. + +-- Pour souper? soit! soupons. + +Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever. + +-- Ventre saint-gris! s'ecria Henri, comme tu as l'ivresse subite, +compere! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente. + +-- Elle! fit Chicot, qui, elle? + +-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction a la porte, +la.... + +-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit +Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gate, +voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais. + +-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. La, bien, leve-toi +et va-t'en, car j'ai une bonne nuit a passer, entends-tu? toute une nuit. + +Chicot se leva et gagna la porte en trebuchant. + +-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit. + +-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien. + +-- Et vous, sire.... + +-- Chuuut! + +-- Oui, oui, chuuut! + +Et il ouvrit la porte. + +-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre. +Va. + +-- Merci, sire. + +Et Chicot sortit, apres avoir salue aussi bas que peut le faire un homme +ivre. + +Mais, aussitot la porte refermee derriere lui, toute trace d'ivresse +disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout a coup, il colla son +oeil a la large serrure. + +Henri etait deja occupe d'ouvrir la porte a l'inconnue que Chicot, curieux +comme un ambassadeur, voulait connaitre a toute force. + +Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra. + +Et lorsque cet homme eut ote son chapeau, Chicot reconnut la noble et +severe figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de +Henri de Navarre. + +-- Ah! diable! fit Chicot, voila qui va surprendre notre amoureux et le +gener, certes, plus que je ne le genais moi-meme. + +Mais le visage de Henri, a cette apparition, n'exprima que la joie; il +serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dedain et fit +asseoir Mornay aupres de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant a +s'approcher de sa maitresse. + +Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le +conseiller; mais tout a coup, et avant que Mornay eut parle, il se leva et +lui faisant signe d'attendre, il alla a la porte et poussa les verrous +avec une circonspection qui donna beaucoup a penser a Chicot. + +Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres +que le ministre fit successivement passer sous ses yeux. + +Le roi alluma d'autres bougies, et se mit a ecrire et a pointer les cartes +de geographie. + +-- Oh! oh! fit Chicot, voila la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de +biche! si elles ressemblent toutes a celles-la, Henri de Valois pourra +bien en passer quelques-unes de mauvaises. + +En ce moment, il entendit marcher derriere lui; c'etait le page qui +gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi. + +Dans la crainte d'etre surpris, s'il demeurait plus longtemps aux ecoutes, +Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre a l'enfant. + +D'ailleurs, il n'avait plus rien a apprendre; l'apparition de Duplessis +lui avait tout dit. + +-- Venez avec moi, s'il vous plait, monsieur, dit d'Aubiac, je suis charge +de vous conduire a votre appartement. + +Et il conduisit Chicot au second etage, ou son logis avait ete prepare. + +Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitie des lettres composant +cette enigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir, +il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant +aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguiere d'argent, +sa lumiere azuree sur le fleuve et sur les prairies. + +-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri +conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout +est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour +politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir. + +Henri est astucieux, son intelligence touche au genie; il a des +intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa +reponse si noble a l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il +pense, et si meme il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement +d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi cache, je n'ai pu +sentir. + +Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque +agent. Ces mendiants n'etaient ni plus ni moins que des gentilshommes +deguises. Leurs pieces d'or si artistement decoupees sont des gages de +reconnaissance, des mots d'ordre palpables. + +Henri feint d'etre amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupe a faire +l'amour, il passe ses nuits a travailler avec Mornay, qui ne dort jamais +et qui ne connait pas l'amour. + +Voila ce que j'avais a voir, je l'ai vu. + +La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connait et les +tolere, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-etre de tous a +la fois. N'etant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des +capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur +laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux. + +Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait +bien de ne pas dormir. + +Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel +Dieu, en donnant le genie de l'intrigue, a oublie de donner la vigueur +d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout +jeune, il a ete conduit aux armees, on s'accorde a raconter qu'il ne +pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle. + +Heureusement repeta Chicot. + +Car dans les temps ou nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme +avait le bras, cet homme serait le roi du monde. + +Il y a bien Guise. Celui-la possede les deux valeurs: il a le bras et +l'intrigue, lui; mais il a le desavantage d'etre connu pour brave et +habile, tandis que du Bearnais nul ne se defie. + +Moi seul je l'ai devine. + +Et Chicot se frotta les mains. + +-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant devine, je n'ai plus rien a faire ici, +moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et +doucement sortir de la ville. + +Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter +d'avoir en une journee accompli leur mission tout entiere; moi, je l'ai +fait. + +Donc je sortirai de Nerac, et une fois hors de Nerac je galoperai jusqu'en +France. + +Il dit et commenca de rechausser ses eperons, qu'il avait detaches au +moment de se presenter devant le roi. + + + + +LII + +DE L'ETONNEMENT QU'EPROUVA CHICOT D'ETRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE +NERAC + + +Chicot, ayant bien arrete sa resolution de quitter incognito la cour du +roi de Navarre, commenca de faire son petit paquet de voyage. + +Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que +l'on va plus vite toutes les fois que l'on pese moins. + +Assurement, son epee etait la plus lourde portion du bagage qu'il +emportait. + +-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-meme tout +en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que +j'ai vu et par consequent de ce que je crains? + +Deux jours pour arriver jusqu'a une ville de laquelle un bon gouverneur +fasse partir des courriers ventre a terre. + +Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre +parle tant et qui l'occupe a si juste titre. + +Une fois la, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont +qu'une certaine mesure. + +Je me reposerai donc a Cahors, et les chevaux courront pour moi. + +Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la legerete, du sang-froid. Tu +croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'a la moitie, +et encore! + +Cela dit, Chicot eteignit sa lumiere, ouvrit le plus doucement qu'il put +sa porte et se mit a sortir a tatons. + +C'etait un habile strategiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac, +jete un regard a droite, un regard a gauche, un regard devant, un regard +derriere, et reconnu toutes les localites. + +Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier, +la cour. + +Mais Chicot n'eut pas plus tot fait quatre pas dans l'antichambre qu'il +heurta quelque chose qui se dressa aussitot. + +Ce quelque chose etait un page couche sur la natte en dehors de la +chambre, et qui, reveille, se mit a dire: + +-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir. + +Chicot reconnu d'Aubiac. + +-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais ecartez-vous un peu, s'il +vous plait, j'ai envie de me promener. + +-- Ah! mais, c'est qu'il est defendu de se promener la nuit dans le +chateau, monsieur Chicot. + +-- Pourquoi cela, s'il vous plait, monsieur d'Aubiac? + +-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants. + +-- Diable! + +-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au +lieu de dormir. + +-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant +sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et +ambassadeur tres fatigue d'avoir parle latin avec la reine et soupe avec +le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur; +laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand desir de me promener. + +-- Dans la ville, monsieur Chicot? + +-- Oh! non, dans les jardins. + +-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus +defendu que dans la ville. + +-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment a vous faire, vous etes +d'une vigilance bien grande a votre age. Vous n'avez donc rien qui vous +occupe? + +-- Non. + +-- Vous n'etes donc ni joueur ni amoureux? + +-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour etre amoureux, il +faut une maitresse. + +-- Assurement, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche. + +Le page le regardait faire. + +-- Cherchez bien dans votre memoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie +que vous y trouverez quelque femme charmante a qui je vous prie d'acheter +force rubans et de donner force violons avec ceci. + +Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'etaient pas +rognees comme celles du Bearnais. + +-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez +de la cour de France, vous avez des manieres auxquelles on ne saurait rien +refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de +bruit. + +Chicot ne se le fit point dire a deux fois, il glissa comme une ombre dans +le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrive au bas du +peristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. + +Cet homme fermait la porte par le poids meme de son corps; essayer de +passer eut ete folie. + +-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne +m'as point prevenu. + +Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil tres leger: +il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantot un bras, tantot une +jambe; une fois meme il etendit le bras comme un homme qui menace de +s'eveiller. + +Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par +laquelle, grace a ses longues jambes et a un poignet solide, il put +s'evader sans passer par la porte. + +Il apercut enfin ce qu'il desirait. + +C'etait une de ces fenetres cintrees qu'on appelle impostes, et qui etait +demeuree ouverte, soit pour laisser penetrer l'air, soit parce que le roi +de Navarre, proprietaire assez peu soigneux, n'avait pas juge a propos +d'en renouveler les vitres. + +Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tatonnant, +chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le +pied comme sur des echelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent +son adresse et sa legerete, sans faire plus de bruit que n'en eut fait une +feuille seche frolant la muraille sous le souffle du vent d'automne. + +Mais l'imposte etait d'une convexite disproportionnee, si bien que +l'ellipse n'en etait pas egale a celle du ventre et des epaules de Chicot, +bien que le ventre fut absent et que les epaules, souples comme celles +d'un chat, semblassent se demettre et se fondre dans les chairs pour +occuper moins d'espace. + +Il en resulta que lorsque Chicot eut passe la tete et une epaule, et lache +du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre, +sans pouvoir reculer ni avancer. + +Il commenca alors une serie d'efforts dont le premier resultat fut de +dechirer son pourpoint et d'entamer sa peau. + +Ce qui rendait la position plus difficile, c'etait l'epee dont la poignee +ne voulait point passer, faisant un crampon interieur qui retenait Chicot +colle sur le chassis de l'imposte. + +Chicot reunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie, +pour detacher l'agrafe de son baudrier, mais c'etait sur cette agrafe +justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre; +il reussit a couler son bras derriere son dos et a tirer l'epee du +fourreau; une fois l'epee tiree, il fut plus facile de trouver, grace a ce +corps anguleux, un interstice par ou se glissa la poignee, l'epee alla +donc tomber la premiere sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture +comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains. + +Toute cette lutte de l'homme contre les machoires ferrees de l'imposte ne +s'etait point executee sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se +trouva-t-il face a face avec un soldat. + +-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda +celui-ci en lui presentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien. + +-- Encore! pensa Chicot. + +Puis, songeant a l'interet que lui avait temoigne ce brave homme: + +-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun. + +-- C'est bien heureux, dit le soldat, je defie que qui que ce soit +accomplisse un pareil tour sans se casser la tete; en verite, il n'y avait +que vous pour cela, monsieur Chicot. + +-- Mais d'ou diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant +toujours de passer. + +-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai +demande: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi? + +-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on repondu; voila comment je le sais. + +-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis tres +presse, mon ami, tu permettras.... + +-- Quoi, monsieur Chicot? + +-- Que je te quitte et que j'aille a mes affaires. + +-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne. + +-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi. + +-- C'est une raison, je le sais bien; mais.... + +-- Mais? + +-- Vous rentrerez, voila tout, monsieur Chicot. + +-- Ah! non. + +-- Comment, non! + +-- Pas par la du moins, la route est trop mauvaise. + +-- Si j'etais un officier au lieu d'etre un soldat, je vous demanderais +pourquoi vous etes sorti par la; mais cela ne me regarde point; ce qui me +regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous +en prie. + +Et le soldat mit dans sa priere un tel accent de persuasion, que cet +accent toucha Chicot. En consequence Chicot fouilla dans sa poche, et en +tira dix pistoles. + +-- Tu es trop menager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que, +puisque j'ai mis mes habits dans un etat pareil pour etre passe par la, ce +serait bien pis si j'y repassais; j'acheverais alors de dechirer mes +habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indecent, dans une cour ou +il y a tant de jeunes et jolies femmes, a commencer par la reine; laisse- +moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami. + +Et il lui mit les dix pistoles dans la main. + +-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite. + +Et il empocha l'argent. + +Chicot etait dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour +arriver au palais, c'etait la route opposee a suivre, puisqu'il devait +sortir par la porte opposee a celle par laquelle il etait entre. Voila +tout. + +La nuit, claire et sans nuages, n'etait pas favorable a une evasion. +Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, a l'heure +qu'il etait, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer a +quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pave pointu de +la ville, ses souliers ferres resonnaient comme des fers de cheval. + +Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tot tourne le coin de la rue, +qu'il rencontra une patrouille. + +Il s'arreta de lui-meme en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant +de se dissimuler ou de forcer le passage. + +-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le +saluant de l'epee, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous +m'avez tout l'air d'etre egare et de chercher votre chemin. + +-- Ah ca! tout le monde me connait donc ici? murmura Chicot. Pardieu! +voila qui est etrange. + +Puis tout haut et de l'air le plus degage qu'il put prendre: + +-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais. + +-- Vous avez tort, monsieur Chicot, repondit gravement l'officier. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? + +-- Parce qu'un edit tres severe defend aux habitants de Nerac de sortir la +nuit, a moins d'urgente necessite, sans permission et sans lanterne. + +-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'edit ne peut me regarder, +moi. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Je ne suis point de Nerac. + +-- Oui, mais vous etes a Nerac... Habitant ne veut pas dire qui est de... +habitant veut dire qui demeure a... Or, vous ne nierez pas que vous ne +demeuriez a Nerac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nerac. + +-- Vous etes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis presse. +Faites donc une petite infraction a votre consigne et laissez-moi passer, +je vous prie. + +-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nerac est une ville tortueuse, +vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'etre guide; +permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais. + +-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je. + +-- Ou allez-vous donc, alors? + +-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promene. Nerac est une +charmante ville pleine d'accidents, a ce qu'il m'a paru; je veux la voir, +l'etudier. + +-- On vous conduira partout ou vous desirerez, monsieur Chicot. Hola! +trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'otez pas le +pittoresque de ma promenade; j'aime a aller seul. + +-- Vous serez assassine par les voleurs. + +-- J'ai mon epee. + +-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrete par le +prevot comme etant arme. + +Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilites; il +prit l'officier a part. + +-- Voyons, monsieur, dit-il, vous etes jeune et charmant, vous savez ce +que c'est que l'amour, un tyran imperieux. + +-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute. + +-- En bien! l'amour me brule, cornette. J'ai une certaine dame a visiter. + +-- Ou cela? + +-- Dans un certain quartier. + +-- Jeune? + +-- Vingt-trois ans. + +-- Belle? + +-- Comme les amours. + +-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot. + +-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors? + +-- Dame! il y a urgence, a ce qu'il parait? + +-- Urgence, c'est le mot, monsieur. + +-- Passez donc. + +-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?... + +-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez. + +-- Vous etes un galant homme, cornette. + +-- Monsieur! + +-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me +connaissez-vous? + +-- Je vous ai vu au palais avec le roi. + +-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'a +Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau +trouee au lieu du pourpoint! + +Et il serra la main du jeune officier qui lui dit: + +-- A propos, de quel cote allez-vous? + +-- Du cote de la porte d'Agen. + +-- Ne vous egarez pas, surtout. + +-- Ne suis-je pas dans le chemin? + +-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voila ce que +je vous souhaite. + +-- Merci. + +Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais. + +Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez a nez avec le guet. + +-- Mordieu! quelle ville bien gardee! pensa Chicot. + +-- On ne passe pas! cria le prevot d'une voix de tonnerre. + +-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je desirerais cependant.... + +-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par +un temps si froid? demanda l'officier magistrat. + +-- Ah! decidement, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet. + +Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin. + +-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prevot. + +-- Garde a quoi, monsieur le magistrat? + +-- Vous vous trompez de route: vous allez du cote des portes. + +-- Justement. + +-- Alors, je vous arreterai, monsieur Chicot. + +-- Non pas, monsieur le prevot; peste! vous feriez un beau coup. + +-- Cependant.... + +-- Approchez, monsieur le prevot, et que vos soldats n'entendent point ce +que nous allons dire. + +Le prevot s'approcha. + +-- J'ecoute, dit-il. + +-- Le roi m'a donne une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen. + +-- Ah! ah! fit le prevot d'un air de surprise. + +-- Cela vous etonne? + +-- Oui. + +-- Cela ne devrait pas vous etonner pourtant, puisque vous me connaissez. + +-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi. + +Chicot frappa du pied: l'impatience commencait a le gagner. + +-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa +Majeste. + +-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur +Chicot, je ne vous arrete plus. + +-- C'est drole, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route, +mais je roule toujours. Ventre de biche! voila une porte, ce doit etre +celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors. + +Il arriva effectivement a cette porte gardee par une sentinelle qui se +promenait de long en large, le mousquet sur l'epaule. + +-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la +porte? + +-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, repondit la sentinelle avec amenite, +attendu que je suis simple soldat. + +-- Tu me connais, toi aussi! s'ecria Chicot, exaspere. + +-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'etais ce matin de garde au palais, +je vous ai vu causer avec le roi. + +-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que le roi m'a donne un message tres presse pour Agen, ouvre-moi +donc la poterne seulement. + +-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les +clefs, moi. + +-- Et qui les a? + +-- L'officier de service. + +Chicot soupira. + +-- Et ou est l'officier de service? demanda-t-il. + +-- Oh! ne vous derangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui +alla reveiller dans son poste l'officier endormi. + +-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tete par sa lucarne. + +-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte +pour sortir en plaine. + + [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.] + +-- Ah! monsieur Chicot, s'ecria l'officier, pardon, desole de vous faire +attendre; excusez-moi, je suis a vous, je descends. + +Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage. + +-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une +lanterne que ce Nerac, et je suis donc la chandelle, moi! + +L'officier parut sur la porte. + +-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avancant en grande hate, je +dormais. + +-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela; +seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi, +malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi +me connait? + +-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majeste au palais. + +-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez +vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins. + +-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est. + +-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commande d'aller lui +faire cette nuit une commission a Agen; or, cette porte est celle d'Agen, +n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur Chicot. + +-- Elle est fermee? + +-- Comme vous voyez. + +-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie. + +-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte a M. +Chicot, vite, vite, vite! + +Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de +l'eau apres cinq minutes d'immersion. + +La porte grinca sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui +entrevoyait derriere cette porte toutes les delices de la liberte. + +Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voute. + +-- Adieu, dit-il, merci. + +-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage! + +Et Chicot fit encore un pas vers la porte. + +-- A propos, etourdi que je suis! cria l'officier en courant apres Chicot +et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous +demander votre passe. + +-- Comment! ma passe? + +-- Certainement; vous etes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez +ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez +bien, d'une ville comme Nerac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi +l'habite. + +-- Et de qui doit etre signee cette passe? + +-- Du roi lui-meme. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine, +il n'aura pas oublie de vous donner une passe. + +-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot +l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'echouer, et la colere lui +suggerait cette mauvaise pensee de tuer l'officier, le concierge, et de +fuir par la porte ouverte, au risque d'etre poursuivi dans sa fuite par +cent coups d'arquebuse. + +-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me +faites l'honneur de me dire, mais reflechissez que si le roi vous a donne +cette commission.... + +-- En personne, monsieur, en personne! + +-- Raison de plus. Sa Majeste sait donc que vous allez sortir.... + +-- Ventre de biche! s'ecria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. -- +J'aurai donc une carte de sortie a remettre demain matin a M. le +gouverneur de la place. + +-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?.... + +-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur +Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes +purement et simplement si je manquais a la mienne. + +Chicot commencait a caresser la poignee de son epee avec un mauvais +sourire, lorsque se retournant, il s'apercut que la porte etait obstruee +par une ronde exterieure, laquelle se trouvait la justement pour empecher +Chicot de passer, eut-il tue le lieutenant, la sentinelle et le concierge. + +-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joue, je suis un sot, +j'ai perdu. + +Et il tourna les talons. + +-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier. + +-- Ce n'est pas la peine, merci, repliqua Chicot. + +Chicot revint sur ses pas, mais il n'etait point au bout de son martyre. + +Il rencontra le prevot, qui lui dit: + +-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc deja fait votre commission? +peste! c'est a faire a vous, vous etes leste! + +Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria: + +-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Etes-vous +content de Nerac, monsieur Chicot? + +Enfin, le soldat du peristyle, toujours en sentinelle a la meme place, lui +lacha sa derniere bordee: + +-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal +raccommode, et vous etes, Dieu me pardonne, plus dechire encore qu'en +sortant. + +Chicot ne voulut pas risquer de se depouiller comme un lievre en repassant +par la filiere de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de +s'endormir. + +Par hasard, ou plutot par charite, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra +penaud et humilie dans le palais. + +Sa mine effaree toucha le page, toujours a son poste. + +-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef +de tout cela? + +-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot. + +-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu a vous garder. + +-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti! + +-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'etait un secret d'Etat. + +-- Mais je t'ai paye, scelerat? + +-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher +monsieur Chicot. + +Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage. + + + + +LIII + +LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE + + +En quittant le roi, Marguerite s'etait rendue a l'instant meme a +l'appartement des filles d'honneur. + +En passant, elle avait pris avec elle son medecin Chirac, qui couchait au +chateau, et elle etait entree avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pale +et entouree de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans +vouloir, tant sa douleur etait grande, repondre a aucune question ni +accepter aucun soulagement. + +Fosseuse avait a cette epoque vingt a vingt et un ans; c'etait une belle +et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et +plein de mollesse et de grace; seulement depuis pres de trois mois elle ne +sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empechaient de se lever; +elle etait restee sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait +fini par passer dans son lit. + +Chirac commenca par congedier les assistants, et, s'emparant du chevet de +la malade, il demeura seul avec elle et la reine. + +Fosseuse, epouvantee de ces preliminaires, auxquels les deux physionomies +de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacee, ne +laissaient pas que de donner une certaine solennite, Fosseuse se souleva +sur son oreiller, et balbutia un remerciment pour l'honneur que lui +faisait la reine sa maitresse. + +Marguerite etait plus pale que Fosseuse; c'est que l'orgueil blesse est +plus douloureux que la cruaute ou la maladie. + +Chirac tata le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgre elle. + +-- Qu'eprouvez-vous? lui demanda-t-il apres un moment d'examen. + +-- Des douleurs d'estomac, monsieur, repondit la pauvre enfant; mais ce ne +sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillite.... + +-- Quelle tranquillite, mademoiselle? demanda la reine. + +Fosseuse fondit en larmes. + +-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majeste +m'a priee de vous visiter pour vous remettre l'esprit. + +-- Oh! que de bontes, madame! + +Chirac lacha la main de Fosseuse. + +-- Et moi, dit-il, je sais a present quel est votre mal. + +-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant. + +-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite. + +Fosseuse continuait a s'epouvanter d'etre ainsi a la merci de deux +impassibilites, celle de la science, celle de la jalousie. + +Marguerite fit un signe a Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur +de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'evanouir. + +-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous +agissiez envers moi comme envers une etrangere, et qu'on m'avertisse +chaque jour des mauvais offices que vous me rendez pres de mon mari.... + +-- Moi, madame? + +-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspire a +un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitie que je vous portais et +celle que j'ai vouee aux personnes d'honneur a qui vous appartenez, me +pousse a vous secourir dans le malheur ou l'on vous voit en ce moment. + +-- Madame, je vous jure.... + +-- Ne niez pas, j'ai deja trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous +d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'interet que vous a +votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et +en ceci je vous servirai comme une mere. + +-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc a ce qu'on dit? + +-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, a ce qu'il me semble, +le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait +votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites a l'instant +meme, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres ou il annonce a +tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais, +et que vous menacez d'en etre atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps +encore, je vous emmenerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort +ecartee du roi, mon mari; nous serons la seules ou a peu pres; le roi, de +son cote, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir +plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'apres votre +delivrance. + +-- Madame! madame! s'ecria la Fosseuse, pourpre a la fois de honte et de +douleur, si vous ajoutez foi a tout ce qui se dit sur mon compte, laissez- +moi miserablement mourir. + +-- Vous repondez mal a ma generosite, mademoiselle, et vous comptez aussi +par trop sur l'amitie du roi, qui m'a priee de ne pas vous abandonner. + +-- Le roi!... le roi aurait dit?... + +-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les +symptomes de votre mal reel, si je ne devinais, a vos souffrances, que la +crise approche, j'aurais peut-etre foi en vos denegations. + +Dans ce moment, comme pour donner entierement raison a la reine, la pauvre +Fosseuse, terrassee par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et +palpitante sur son lit. + +Marguerite la regarda quelque temps sans colere, mais aussi sans pitie. + +-- Faut-il toujours que je croie a vos denegations, mademoiselle? dit-elle +enfin a la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se +relevant un visage si bouleverse et si baigne de larmes, qu'il eut +attendri Catherine elle-meme. + +En ce moment, et comme si Dieu eut voulu envoyer du secours a la +malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra +precipitamment. + +Henri, qui n'avait point pour dormir les memes raisons que Chicot, n'avait +pas dormi, lui. + +Apres avoir travaille une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure +pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncee a +Chicot, il etait accouru au pavillon des filles d'honneur. + +-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est +toujours souffrante! + +[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.] + +-- Voyez-vous, madame, s'ecria la jeune fille a la vue de son amant, et +rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi +n'a rien dit et que je fais bien de nier? + +-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites +cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris +tantot que Votre Majeste m'avait honoree de sa confiance et revele l'etat +de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour +qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme. + +-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas meme de +voiler, vous persistez donc a nier? + +-- Le secret ne m'appartient pas, sire, repondit la courageuse enfant, et +tant que je n'aurai pas de votre bouche recu conge de tout dire.... + +-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, repliqua Henri; +pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonte de +votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en +charge. + +Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion. + +En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune +fille; elle ceda donc une seconde fois sous la tempete, et, pliee comme un +lis, elle inclina sa tete avec un sourd et douloureux gemissement. + +Henri fut touche jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pale, ces +yeux noyes, ces cheveux humides et epars; quand il vit enfin perler sur +les tempes et sur les levres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui +semble voisine de l'agonie. + +Il se precipita tout eperdu vers elle, et, les bras ouverts: + +-- Fosseuse! chere Fosseuse! murmura-t-il en tombant a genoux devant son +lit. + +Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brulant aux +vitres de la fenetre. + +Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son +amant, puis elle attacha ses levres sur les siennes, croyant qu'elle +allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce supreme baiser, elle jetait +a Henri son ame et son adieu. + +Puis elle retomba sans connaissance. + +Henri, aussi pale qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber +sa tete sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si pres de devenir +un linceul. + +Marguerite s'approcha de ce groupe, ou etaient confondues la douleur +physique et la douleur morale. + +-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous +m'avez impose, dit-elle avec une energique majeste. + +Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait a +demi sur un genou: + +-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, des que mon orgueil seul est +blesse, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point repondu de moi, +mais heureusement mon coeur n'a rien a faire dans tout ceci. + +Henri releva la tete. + +-- Madame? dit-il. + +-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en etendant sa main, ou +je croirais que votre indulgence a ete un calcul. Nous sommes frere et +soeur, nous nous entendrons. + +Henri la conduisit jusqu'a Fosseuse, dont il mit la main glacee dans la +main fievreuse de Marguerite. + +-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure, +plus vous emmenerez de gens avec vous, plus vous eloignerez de curieux du +lit de... mademoiselle. + +-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres. + +-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est +ici; hatez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs. + +-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux. + +Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore evanouie, +et s'elanca hors de l'appartement. + +Une fois dans les antichambres, il secoua la tete comme pour faire tomber +de son front un reste d'inquietude; puis, le visage souriant, de ce +sourire narquois qui lui etait particulier, il monta chez Chicot, lequel, +nous l'avons dit, dormait les poings fermes. + +Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit: + +-- Eh! eh! compere, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin. + +-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compere, sire. Me prendriez-vous +pour le duc de Guise, par hasard? + +En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de +l'appeler son compere. + +-- Je vous prends pour mon ami, dit-il. + +-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le +droit des gens. + +Henri se mit a rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empecher +de lui tenir compagnie. + +-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu +pas bien traite? + +-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble etre ici comme une +oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit, +petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me +ferme la porte. + +-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tete, rassure-toi, tu n'es +pas assez gras pour ma table. + +-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout +guilleret ce matin; quelles nouvelles donc? + +-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je +suis toujours tres gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit, +compere, hors du lit! + +-- Comment, vous m'emmenez, sire? + +-- Tu seras mon historiographe, Chicot. + +-- Je tiendrai note des coups tires? + +-- Justement. + +Chicot secoua la tete. + +-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi. + +-- J'ai, repondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaite, sans +inquietude. + +-- Bah! + +-- Oui, c'est comme le soleil quand il.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! sire, pluie, eclair et tonnerre ne sont pas loin. + +Henri se caressa la barbe en souriant et repondit: + +-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras a +couvert. + +Puis s'avancant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en +murmurant: + +-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise a M. de Mornay que je suis pret. + +-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda +Chicot. + +-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, repondit Henri. Le roi de Navarre +est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en +specialites. Je n'ai qu'un homme, moi. + +-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot. + + + + +LIV + +COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE + + +Chicot, en jetant les yeux sur les preparatifs du depart, ne put +s'empecher de remarquer a demi-voix que les chasses du roi Henri de +Navarre etaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France. + +Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le +vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute +la suite de S.M. + +De plus, comme ces messieurs n'etaient riches qu'a la surface, comme ils +n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles depenses, +et meme parfois d'utiles depenses, presque tous, au lieu du costume de +chasse en usage a cette epoque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui +fit demander a Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forets +mousquets et artillerie. + +Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fut pas directement +adressee; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'epaule. + +-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni +artillerie; mais ce sont de rudes betes, qui ont griffes et dents, et qui +attirent les chasseurs dans des fourres ou l'on risque fort de dechirer +ses habits aux epines; or, on dechire un habit de soie ou de velours, et +meme un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne dechire pas une +cuirasse. + +[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.] + +-- Voila une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente. + +-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre. + +-- Il faut donc que je m'en contente. + +-- C'est ce que tu as de mieux a faire, mon fils. + +-- Soit. + +-- Voila un _soit_ qui sent sa critique interieure, reprit Henri en riant; +tu m'en veux de t'avoir derange pour aller a la chasse? + +-- Ma foi, oui. + +-- Et tu gloses. + +-- Est-ce defendu? + +-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne. + +-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, repliqua +Chicot, et il faut bien que je m'occupe a quelque chose, moi, pauvre +faineant, qui n'ai rien a faire, tandis que vous vous pourlechez les +moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer +a douze ou quinze que vous etes. + +-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits +d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot. + +-- Oh! sire! + +-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Bearn +n'est pas grand comme la France; le roi, la-bas, marche toujours avec deux +cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois. + +-- Oui, sire. + +-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien! +quelquefois ici, ce qui n'arrive point la-bas, quelquefois ici, des +gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs +maisons, leurs chateaux, leurs mas, et viennent se joindre a moi, ce qui +parfois me compose une assez belle escorte. + +-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister a une chose +pareille, dit Chicot; en verite, sire, je suis en guignon. + +-- Qui sait! repondit Henri avec son rire goguenard. + +Puis, comme on avait laisse Nerac, franchi les portes de la ville, comme +depuis une demi-heure a peu pres on marchait deja dans la campagne: + +-- Tiens, dit Henri a Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux +pour s'en faire une visiere, tiens, je ne me trompe pas, je pense. + +-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot. + +-- Regarde donc la-bas aux barrieres du bourg de Moiras; ne sont-ce point +des cavaliers que j'apercois? + +Chicot se haussa sur ses etriers. + +-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il. + +-- Et moi j'en suis sur. + +-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais +chasseurs, non. + +-- Pourquoi pas chasseurs? + +-- Parce qu'ils sont armes comme des Roland et des Amadis, repondit +Chicot. + +-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as deja appris en nous +voyant que l'habit ne fait pas le chasseur. + +-- Mais, s'ecria Chicot, je vois au moins deux cents hommes la-bas. + +-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance. + +Chicot sentit sa curiosite aiguillonnee de plus en plus. + +La troupe que Chicot avait denombree au plus bas chiffre, car elle se +composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement a +l'escorte; chacun des hommes qui la composaient etait bien monte, bien +equipe, et le tout etait commande par un homme de bonne mine, qui vint +baiser la main de Henri avec courtoisie et devoument. + +On passa le Gers a gue; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de +terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef +s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand +nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main. + +On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traverse +le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus +profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il +fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre +toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident. + +-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous +avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos +cuirasses dans l'eau? + +-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il +faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frere Charles +m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur, +toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se derange jamais: il va +droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me derange pas non +plus. Un fleuve se presente sur mon chemin, je le coupe; une ville se +dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pate. + +Cette facetie du Bearnais souleva de grands eclats de rire autour de lui. + +M. de Mornay seul, toujours aux cotes du roi, ne rit point avec bruit; il +se contenta de se pincer les levres, ce qui etait chez lui l'indice d'une +hilarite extravagante. + +-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Bearnais tout +joyeux a l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie. + +Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maitre, si heureux +d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile a egayer. + +Mais avant toute chose, le fond de la pensee pour Chicot demeurait +l'etonnement. + +De l'autre cote de la Garonne, a une demi-lieue du fleuve a peu pres, +trois cents cavaliers caches dans une foret de pins apparurent aux yeux de +Chicot. + +-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas a Henri, est-ce que ces gens ne +seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et +qui auraient dessein de s'y opposer? + +-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces +gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis. + +-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes a votre suite que vous ne +trouverez d'arbres dans la foret. + +-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit +de ton arrivee s'est deja repandu dans le pays, et que ces gens-la +accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de +France, dont tu es l'ambassadeur. + +Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque +temps deja on se moquait de lui. + +Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur. + +La journee finit a Monroy, ou les gentilshommes de la contree, reunis +comme s'ils eussent ete prevenus d'avance que le roi de Navarre devait +passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec +enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas juge a propos de s'arreter en +route pour une chose si peu importante que le diner, et qu'en consequence +on n'avait point mange depuis Nerac. + +On avait garde pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitie de +la troupe coucha dans la rue ou etait le roi, l'autre en dehors des +portes. + +-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot a Henri au moment +ou celui-ci se faisait debotter. + +-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot, +repondit Henri. + +-- Et quand y serons-nous, sire? + +-- Curieux! + +-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on desire savoir ou l'on va. + +-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi la, sur les +coussins a ma gauche; tiens, voila deja Mornay qui ronfle a ma droite. + +-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille. + +-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est a la chasse +qu'il faut le voir, et tu le verras. + +Le jour paraissait a peine, quand un grand bruit de chevaux reveilla +Chicot et le roi de Navarre. + +Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-meme, apporta a Henri +la tartine de miel et le vin epice du matin. + +Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme. + +Le repas fini on sonna le boute-selle. + +-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journee a faire +aujourd'hui; a cheval, messieurs, a cheval! + +Chicot vit avec etonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi +l'escorte. + +Ces cinq cents cavaliers etaient arrives pendant la nuit. + +-- Ah ca! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce +n'est plus meme une troupe, c'est une armee. + +Henri ne repondit rien que ces trois mots: + +-- Attends encore, attends. + +A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derriere cette +troupe de cavaliers. + +-- Des fantassins! s'ecria Chicot, de la pedaille! + +-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs. + +Chicot fronca le sourcil et de ce moment il ne parla plus. + +Vingt fois ses yeux se tournerent vers la campagne, c'est-a-dire que vingt +fois l'idee de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde +d'honneur, sans doute a titre de representant du roi de France. + +Il en resultait que Chicot etait si bien recommande a cette garde, comme +un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste +sans que ce geste ne fut repete par dix hommes. + +Cela lui deplut, et il en dit deux mots au roi. + +-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver +de Nerac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore. + +-- Sire, repondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y +essaierai meme pas. + +-- A la bonne heure. + +-- D'ailleurs j'aurais tort. + +-- Tu aurais tort? + +-- Oui; car, en restant, je suis destine, je crois, a voir des choses +curieuses. + +-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car +c'est aussi la mienne. + +En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pieces +de campagne prenaient rang dans l'armee. + +-- Je reviens a ma premiere idee, sire, dit Chicot, que les loups de ce +pays sont des maitres loups, et qu'on les traite avec des egards inconnus +aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire! + +-- Ah! tu as remarque? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq, +depuis que je leur ai donne pour leurs exercices ces quatre pieces, que +j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passees en fraude, ils les +trainent partout. + +-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire? + +-- Non, demain. + +-- Demain matin ou demain soir? + +-- Demain matin. + +-- Alors, dit Chicot, c'est a Cahors que nous chassons, n'est-ce pas, +sire? + +-- C'est de ce cote-la, fit le roi. + +-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et +de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublie de prendre +l'etendard royal? L'honneur que vous faites a ces dignes animaux eut ete +complet. + +-- On ne l'a pas oublie, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde: +seulement on le laisse a l'etui de peur de le salir. Mais puisque tu veux +un etendard, mon enfant, pour savoir sous quelle banniere tu marches, on +va t'en montrer un beau. Tirez l'etendard de son fourreau, commanda le +roi, monsieur Chicot desire savoir comment sont faites les armes de +Navarre. + +-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le ou il est, +il est bien. + +-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu. + +On passa la seconde nuit a Catus, a peu pres de la meme facon qu'on avait +passe la premiere; depuis le moment ou Chicot avait donne sa parole +d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention a lui. + +Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous +cotes des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se +joindre a l'armee. Cette nuit, c'etait le rendez-vous des fantassins. + +-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'a Paris, dit Chicot, +nous y arriverions avec cent mille hommes. + +Le lendemain, a huit heures du matin, on etait en vue de Cahors, avec +mille hommes de pied et deux mille chevaux. + +On trouva la ville en defense; des eclaireurs avaient alarme le pays; M. +de Vezin s'etait aussitot precautionne. + +-- Ah! ah! fit le roi, a qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes +prevenus; c'est contrariant. + +-- Il faudra faire le siege en regle, sire, dit Mornay; nous attendons +encore deux mille hommes a peu pres, c'est autant qu'il nous faut, pour +balancer les chances du moins. + +-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commencons les tranchees. + +Chicot regardait toutes ces choses, et ecoutait toutes ces paroles d'un +air effare. + +La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans +ses soupcons, que Henri etait un pauvre homme de guerre, et cette +conviction seule le rassurait un peu. + +Henri avait laisse parler tout le monde, et, pendant l'emission des divers +avis, il etait reste muet comme un poisson. + +Tout a coup il sortit de sa reverie, releva la tete, et du ton du +commandement: + +-- Messieurs, dit-il, voila ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille +hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay? + +-- Oui, sire. + +-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siege en regle on nous en tuera +mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-la decouragera les +autres: nous serons obliges de lever le siege et de battre en retraite; en +battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitie de +nos forces. + +Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors. + +-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay. + +-- Mon cher ami, nous irons droit a celle des portes qui se trouvera la +plus proche de nous. Nous trouverons un fosse sur notre route; nous le +comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes a terre, +mais nous atteindrons la porte. + +-- Apres, sire? + +-- Apres la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des petards, et +l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela. + +Chicot regarda Henri, tout epouvante. + +-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voila bien mon Gascon; est-ce +toi, dis, qui iras placer le petard sous la porte? + +A l'instant meme, comme s'il eut entendu l'_aparte_ de Chicot, Henri +ajouta: + +-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en +avant, et qui m'aime me suive! + +Chicot s'approcha de Mornay, a qui il n'avait pas eu le temps, tout le +long de la route, d'adresser une seule parole. + +-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il a l'oreille, est-ce que +vous avez envie de vous faire echarper tous? + +-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train, +repliqua tranquillement Mornay. + +-- Mais vous ferez tuer le roi! + +-- Bah! Sa Majeste a une bonne cuirasse! + +-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je +presume? + +Mornay haussa les epaules et tourna les talons a Chicot. + +-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il +veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli. + + + + +LV + + +COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIERE FOIS QU'IL VIT LE +FEU + + +La petite armee s'avanca jusqu'a deux portees de canon de la ville; la on +dejeuna. + +Le repas pris, il fut accorde deux heures aux officiers et aux soldats +pour se reposer. + +Il etait trois heures de l'apres-midi, c'est-a-dire qu'il restait deux +heures de jour a peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa +tente. + +Henri etait fort pale, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient +si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants +pendus pour secher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre +Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela; +mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-a- +dire en enfoncant du fer et du bois avec de la chair. + +-- Pas mal, fit Chicot, qui ecoutait en epilogueur, et si le geste ne +dementait pas la parole, on ne pourrait guere demander autre chose, meme a +M. de Crillon. + +-- Monsieur le marechal de Biron, continua Henri, monsieur le marechal de +Biron, qui a jure de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la +campagne a quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute +probabilite, lui est deja, a l'heure qu'il est, expedie par M. de Vezin. +Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes +avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors +avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprete a +nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espere. Dans le cas +contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les +huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus, +messieurs! je vais me mettre a votre tete, et des coups, ventre saint- +gris! des coups comme s'il en grelait. + +Ce fut la toute l'allocution royale; mais elle etait suffisante, a ce +qu'il parait, car les soldats y repondirent par des murmures enthousiastes +et les officiers par des bravos frenetiques. + +-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot a part lui. Comme il est +heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Bearnais +aurait rudement begaye: d'ailleurs nous le verrons a l'oeuvre. + +La petite armee partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses +positions. + +Au moment ou elle s'ebranla pour se mettre en marche, le roi vint a +Chicot. + +-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompe en te parlant +chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais decidement, et c'est +ton avis a toi-meme, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Decidement +le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot +crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme +veut pour avoir la paix dans son menage: je vais donc essayer de prendre +Cahors, mon cher Chicot. + +-- Que ne vous a-t-elle demande la lune, sire, puisque vous etes si +complaisant mari? repliqua Chicot, pique des plaisanteries royales. + +-- J'eusse essaye, Chicot, dit le Bearnais: je l'aime tant, cette chere +Margot! + +-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous +allez vous en tirer. + +-- Ah! voila justement ou j'en voulais venir; ecoute, ami Chicot: le +moment est supreme et surtout desagreable. Ah! je ne fais pas blanc de mon +epee, moi; je ne suis pas brave, et la nature se revolte en moi a chaque +arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Bearnais, ton +compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en apercoives, ne le dis +pas. + +-- Si vous avez peur, dites-vous? + +-- Oui. + +-- Vous avez donc peur d'avoir peur? + +-- Sans doute. + +-- Mais alors, ventre de biche! si c'est la votre naturel, pourquoi diable +vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-la? + +-- Dame! quand il le faut. + +-- M. de Vezin est un terrible homme! + +-- Je le sais cordieu bien! + +-- Qui ne fera de quartier a personne. + +-- Tu crois, Chicot? + +-- Oh! j'en suis sur, quant a cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui +importe; il criera aux canons: Feu! + +-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot. + +-- Oui, sire, et comme vous etes le seul qui en ayez un de cette +couleur.... + +-- Apres? + +-- Je vous donnerai le conseil de l'oter, sire. -- Mais, mon ami, puisque +je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ote.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! mon but sera manque, Chicot. + +-- Vous le garderez donc, sire, malgre mon avis? + +-- Oui, decidement je le garde. + +Et en prononcant ces paroles, qui indiquaient une resolution bien arretee, +Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers. + +-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien a cette double +manifestation, si differente, de la parole et du geste: voyons, il en est +temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter a +cheval dans cet etat. + +-- Je suis donc bien pale, Chicot? demanda Henri. + +-- Pale comme un mort, sire. + +-- Bon! fit le roi. + +-- Comment, bon? + +-- Oui, je m'entends. + +En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagne d'une mousquetade +furieuse, se fit entendre: c'etait M. de Vezin qui repondait a la +sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay. + +-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique? + +-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os, +repliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'ecria-t-il d'une voix +saccadee et cassante comme le ressort d'une horloge. + +Chicot le regardait et l'ecoutait sans rien comprendre a l'etrange +phenomene qui se developpait sous ses yeux. + +Henri se mit en selle, mais il s'y reprit a deux fois. + +-- Allons, Chicot, dit-il, a cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de +guerre non plus, hein? + +-- Non, sire. + +-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le +feu, mon ami, viens; un bon cheval a M. Chicot! + +Chicot haussa les epaules, et monta sans sourciller un beau cheval +d'Espagne qu'on lui amena d'apres l'ordre que le roi venait de donner. + +Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit. + +En arrivant sur le front de sa petite armee, Henri leva la visiere de son +casque. + +-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix +chevrotante. + +On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double ecusson de Navarre et +de Bourbon, se deploya majestueusement dans les airs; il etait blanc, et +portait sur azur d'un cote les chaines d'or, de l'autre cote les fleurs de +lis d'or avec le lambel pose en coeur. + +-- Voila, dit Chicot a part lui, un drapeau qui sera bien mal etrenne, +j'en ai peur. + +En ce moment, et comme pour repondre a la pensee de Chicot, le canon de la +place tonna, et ouvrit une file tout entiere d'infanterie a dix pas du +roi. + +-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il +me semble. + +Et ses dents claquaient. + +-- Il va se trouver mal, dit Chicot. + +-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu +trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose. + +Et enfoncant ses deux eperons dans le ventre du cheval blanc qui le +portait, il devanca cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva a cent +pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du +rempart, pareil a un fracas de tempete, et qui se refletait sur son armure +comme les rayons d'un soleil couchant. + +La, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournee vers +la porte de la ville, et criant: + +-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines! + +Mornay l'avait suivi, visiere levee, epee au poing. + +Chicot fit comme Mornay; il s'etait laisse cuirasser, mais il ne tira +point l'epee. + +Derriere ces trois hommes, bondirent, exaltes par l'exemple, les jeunes +gentilshommes huguenots criant et hurlant: + +-- Vive Navarre! + +Le vicomte de Turenne marchait a leur tete, une fascine sur le cou de son +cheval. + +Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fosse creuse sous le +pont-levis fut comble. + +Les artilleurs s'elancerent; en perdant trente hommes sur quarante, ils +reussirent a placer leurs petards sous la porte. + +La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour +de Henri; vingt hommes tomberent en un instant a ses yeux. + +-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des +artilleurs. + +Et il arriva au bord du fosse au moment ou le premier petard venait de +jouer. + +La porte s'etait fendue en deux endroits. + +Les artilleurs allumerent le second petard. + +Il se fit une nouvelle gercure dans le bois; mais aussitot par la triple +ouverture, vingt arquebuses passerent, qui vomirent des balles sur les +soldats et les officiers. + +Les hommes tombaient autour du roi comme des epis fauches. + +-- Sire, disait Chicot sans songer a lui, sire, au nom du ciel, retirez- +vous. + +Mornay ne disait rien, mais il etait fier de son eleve, et de temps en +temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'ecartait de la +main par une secousse nerveuse. + +Tout a coup Henri sentit que la sueur perlait a son front et qu'un +brouillard passait sur ses yeux. + +-- Ah! nature maudite! s'ecria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras +vaincu. + +Puis, sautant a bas de son cheval: + +-- Une hache! cria-t-il, une hache! + +Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chene +et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de +mur, et cent hommes se precipiterent par la breche en criant: + +-- Navarre! Navarre! Cahors est a nous! Vive Navarre! + +Chicot n'avait pas quitte le roi; il etait avec lui sous la voute de la +porte ou Henri etait entre un des premiers; mais, a chaque arquebusade, il +le voyait frissonner et baisser la tete. + +-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille +poltronnerie, Chicot? + +-- Non, sire, repliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil a +vous; c'est effrayant. + +En ce moment, les soldats de M. de Vezin tenterent de deloger Henri et son +avant-garde, etablis sous la porte et dans les maisons environnantes. + +Henri les recut l'epee a la main. + +Mais les assieges furent les plus forts; ils reussirent a repousser Henri +et les siens au-dela du fosse. + +-- Ventre saint-gris! s'ecria le roi, je crois que mon drapeau recule; en +ce cas-la, je le porterai moi-meme. + +Et d'un effort sublime, arrachant son etendard des mains de celui qui le +portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, a moitie +enveloppe dans ses plis flottants. + +-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron! + +Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit +strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd. + +MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrerent dans cette porte +ouverte, s'elancant a la suite du roi. + +Le canon dut se taire a l'exterieur: c'etait face a face, c'etait corps a +corps, qu'il fallait desormais lutter. + +On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des +froissements du fer, M. de Vezin qui criait: + +-- Barricadez les rues, faites des fosses, crenelez les maisons. + +-- Oh! dit M. de Turenne qui etait assez proche pour l'entendre, le siege +de la ville est fait, mon pauvre Vezin. + +Et en maniere d'accompagnement a ces paroles, il lui tira un coup de +pistolet qui le blessa au bras. + +-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, repondit M. de Vezin, il y a +vingt sieges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore +dix-neuf a faire. + +M. de Vezin se defendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison +en maison. + +Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop +compte sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait +neglige de faire prevenir M. de Biron. + +Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et +combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la +tete sur une pierre et s'eveilla la hache au poing. + +Chaque jour, on conquerait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit +la garnison essayait de reprendre la conquete du jour. + +Enfin dans la nuit du quatrieme au cinquieme jour, l'ennemi harasse parut +devoir donner quelque repos a l'armee protestante. Ce fut Henri qui +l'attaqua a son tour; on forca un poste retranche qui couta sept cents +hommes; presque tous les bons officiers y furent blesses; M. de Turenne +fut atteint d'une arquebusade a l'epaule, Mornay recut un gres sur la tete +et faillit etre assomme. + +Le roi seul ne fut point atteint: a la peur qu'il avait eprouvee d'abord +et qu'il avait si heroiquement vaincue, avait succede une agitation +febrile, une audace presque insensee; toutes les attaches de son armure +etaient brisees, autant par ses propres efforts que par les coups des +ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait +son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut force, le roi entra +dans l'enceinte, suivi de l'eternel Chicot, qui, silencieux et sombre, +voyait, depuis cinq jours et avec desespoir, grandir a ses cotes le +fantome effrayant d'une monarchie destinee a etouffer la monarchie des +Valois. + +-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visiere de +son casque, et comme s'il eut pu lire dans l'ame du pauvre ambassadeur. + +-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous etes un +veritable roi. + +-- Et moi, sire, s'ecria Mornay, je dis que vous etes un imprudent: +comment! gantelets a bas et visiere haute quand on tire sur vous de tous +cotes, et tenez, encore une balle! + +En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du +cimier de Henri. + +Au meme instant et comme pour donner pleine raison a Mornay, le roi fut +enveloppe par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particuliere du +gouverneur. + +Ils avaient ete embusques la par M. de Vezin, et tiraient bas et juste. + +Le cheval du roi fut tue, celui de Mornay eut la jambe cassee. + +Le roi tomba, dix epees se leverent sur lui. + +Chicot seul etait reste debout, il sauta a bas de son cheval, se jeta en +avant du roi, et fit avec sa rapiere un moulinet si rapide, qu'il ecarta +les plus avances. + +Puis, relevant Henri embarrasse dans les harnais de sa monture, il lui +amena son propre cheval, et lui dit: + +-- Sire, vous temoignerez au roi de France que, si j'ai tire l'epee contre +lui, je n'ai du moins touche personne. + +Henri attira Chicot a lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa. + +-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras a moi, Chicot; tu vivras, tu +mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur. + +-- Sire, repondit Chicot, je n'ai qu'un service a suivre en ce monde, +c'est celui de mon prince. Helas! il va diminuant de lustre, mais je serai +fidele a l'adverse fortune, moi qui ai dedaigne la prospere. Laissez-moi +donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientot seul +avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur. + +-- Chicot, repliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous +m'etes cher et sacre, et apres Henri de France vous aurez Henri de Navarre +pour ami. + +-- Oui, sire, repondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main +du roi. + +-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est a nous; M. de +Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutot que de reculer, j'y +ferais tuer tout le mien. + +La menace etait inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus +longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire +main-basse sur la garnison; M. de Vezin etait pris. + +La ville etait rendue. + +Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brulante et +toute trouee de balles, qui lui servait de quartier general, et la il +dicta une lettre a M. de Mornay, pour que Chicot la portat au roi de +France. + +Cette lettre etait redigee en mauvais latin et finissait par ces mots: + + _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos. + Chicotus caetera expediet._ + +Ce qui signifie a peu pres: + + " Ce que vous m'avez dit m'a ete fort utile. Je connais mes fideles, + connaissez les votres. Chicot vous dira le reste. " + +-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez +garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un +boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous +dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez. +Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot, +je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succes a la +cour en racontant ce que vous avez vu. + +Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours a se persuader qu'il +n'avait pas fait un reve et qu'il ne se reveillerait pas a Paris devant +les fenetres de sa maison, a laquelle M. de Joyeuse donnait des serenades. + + + + +LVI + +CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MEME TEMPS A PEU PRES OU CHICOT +ENTRAIT DANS LA VILLE DE NERAC + + +La necessite ou nous nous sommes trouve de suivre notre ami Chicot +jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons +bien pardon a nos lecteurs, ecarte du Louvre. + +Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le detail des +suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait ete l'objet. + +Le roi, apres avoir passe si bravement devant le danger, avait eprouve +cette emotion retrospective que ressentent parfois les coeurs les plus +forts, lorsque le danger est loin; il etait donc rentre au Louvre sans +rien dire; il avait fait ses prieres un peu plus longues que d'habitude, +et, une fois livre a Dieu, il avait oublie de remercier, tant sa ferveur +etait grande, les officiers si vigilants et les gardes si devoues qui +l'avaient aide a sortir du peril. + +Puis il se mit au lit, etonnant ses valets de chambre par la rapidite avec +laquelle il fit sa toilette; on eut dit qu'il avait hate de dormir pour +retrouver le lendemain ses idees plus fraiches et plus lucides. + +Aussi d'Epernon, qui etait reste dans la chambre du roi le dernier de +tous, attendant toujours un remerciment, en sortit-il de fort mauvaise +humeur, voyant que le remerciment n'etait point venu. + +Et Loignac, debout pres de la portiere de velours, voyant que M. d'Epernon +passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante- +cinq en leur disant: + +-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher. + +A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre. + +Le secret de l'aventure avait ete fidelement garde et n'avait transpire +nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc +consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touche du bout du doigt +a l'avenement au trone d'une dynastie nouvelle. + +M. d'Epernon se fit debotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville, +comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit +l'exemple que lui avait donne son illustre maitre en se mettant au lit +sans adresser la parole a personne. + +Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'eut pas ete +distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les +postes des Suisses et des gardes francaises qui faisaient leur service +avec regularite, mais sans exces de zele. + +Trois legeres infractions aux lois de la discipline furent punies cette +nuit-la comme des fautes graves. + +Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le reveil avec +impatience, pour savoir a quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient esperer +de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de +deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prevenir M. d'O et M. de +Villequier qu'ils eussent a venir travailler dans sa chambre a la +redaction d'un nouvel edit des finances. + +La reine recut avis de diner seule, et, comme elle faisait temoigner par +un gentilhomme quelque inquietude pour la sante de Sa Majeste, Henri +daigna repondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation +dans son cabinet. + +Meme reponse fut faite a un gentilhomme de la reine-mere, qui, depuis deux +ans retiree en son hotel de Soissons, envoyait cependant chaque jour +prendre des nouvelles de son fils. + +MM. les secretaires d'Etat se regarderent avec inquietude. Le roi etait ce +matin-la distrait au point que leurs enormites en matiere d'exactions +n'arracherent pas meme un sourire a Sa Majeste. + +Or, la distraction d'un roi est surtout inquietante pour des secretaires +d'Etat. + +Mais, en echange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois +que l'animal serrait ses doigts effiles entre ses petites dents blanches: + +-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu +t'attaques aussi a ton roi? mais tout le monde s'en mele donc aujourd'hui? + +Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmene, en +fit pour dompter le lion de Nemee, Henri domptait ce monstre gros comme le +poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible: + +-- Vaincu, master Love, vaincu, infame ligueur de master Love, vaincu! +vaincu!! vaincu!!! + +Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui +croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur echapper, purent saisir au +passage. A part ces apostrophes a master Love, Henri etait demeure +parfaitement silencieux. + +Il eut a signer, il signa; il eut a ecouter, il ecouta en fermant les yeux +avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il ecoutait ou s'il +dormait. + +Enfin trois heures de l'apres-midi sonnerent. + +Le roi fit appeler M. d'Epernon. + +On lui repondit que le duc passait la revue des chevau-legers. + +Il demanda Loignac. + +On lui repondit que Loignac essayait des chevaux limousins. + +On s'attendait a voir le roi contrarie de ce double echec que venait de +subir sa volonte; pas du tout: contre l'attente generale, le roi, de l'air +le plus degage du monde, se mit a siffloter une fanfare de chasse, +distraction a laquelle il ne se livrait que lorsqu'il etait parfaitement +satisfait de lui. + +Il etait evident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis +le matin se changeait en une demangeaison croissante de parler. + +Cette demangeaison finit par devenir un besoin irresistible; mais le roi, +n'ayant personne, fut oblige de parler tout seul. + +Il demanda son gouter, et, pendant qu'il goutait, se fit faire une lecture +edifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur: + +-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a ecrit la vie de Sylla? + +Le lecteur, qui lisait du sacre, et que l'on interrompait par une question +profane, se retourna avec etonnement du cote du roi. + +Le roi repeta sa question. + +-- Oui, sire, repondit le lecteur. + +-- Vous souvenez-vous de ce passage ou l'historien raconte que le +dictateur evita la mort? + +Le lecteur hesita. + +-- Non pas, sire, precisement, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai +lu Plutarque. + +En ce moment on annonca Son Eminence le cardinal de Joyeuse. + +-- Ah! justement, s'ecria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va +nous dire cela sans hesiter, lui. + +-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver a propos? +c'est chose rare en ce monde. + +-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question? + +-- Votre Majeste demandait, je crois, de quelle facon et en quelle +circonstance le dictateur Sylla echappa a la mort. + +-- Justement. Pouvez-vous y repondre, cardinal? + +-- Rien de plus facile, sire. + +-- Tant mieux. + +-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie +que dans les combats: Votre Majeste faisait-elle allusion a un combat? + +-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit +la mort de tres pres. + +Ouvrez un Plutarque, s'il vous plait, cardinal; il doit y en avoir un la, +traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain ou +il echappa, grace a la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses +ennemis. + +-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'evenement +eut lieu dans le combat qu'il livra a Teleserius le Samnite, et a +Lamponius le Lucanien. + +-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous etes +si savant. + +-- Votre Majeste est vraiment trop bonne pour moi, repondit le cardinal en +s'inclinant. + +-- Maintenant, dit le roi apres une courte pause, maintenant expliquez-moi +comment le lion romain, qui etait si cruel, ne fut jamais inquiete par ses +ennemis. + +-- Sire, dit le cardinal, je repondrai a Votre Majeste par un mot de ce +meme Plutarque. + +-- Repondez, Joyeuse, repondez. + +-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent: + + " J'ai a combattre tout a la fois un lion et un renard qui habitent + dans l'ame de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande + peine. " + +-- Ah! oui-da, repondit Henri reveur, c'etait le renard! + +-- Plutarque le dit, sire. + +-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais a propos de +combat, avez-vous recu des nouvelles de votre frere? + +-- Duquel, sire? Votre Majeste sait que j'en ai quatre. + +-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin. + +-- Pas encore, sire. + +-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le +renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi. + +Le cardinal ne repondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui etait +d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de repondre +desagreablement au roi en repondant agreablement pour le duc d'Anjou. + +Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint a ses +batailles avec maitre Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de +rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, ou +sa cour l'attendait. + +C'est surtout a la cour que l'on sent avec le meme instinct que l'on +retrouve chez les montagnards, c'est surtout a la cour que l'on sent +l'approche ou la fin des orages; sans que nul eut parle, sans que nul eut +encore apercu le roi, tout le monde etait dispose selon la circonstance. + +Les deux reines etaient visiblement inquietes. + +Catherine, pale et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une maniere +breve et saccadee. + +Louise de Vaudemont ne regardait personne et n'ecoutait rien. + +Il y avait des moments ou la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la +raison. + +Le roi entra. + +Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une +apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui +attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil +sur les bosquets jaunis par l'automne. + +Tout fut dore, empourpre a l'instant meme; en une seconde tout rayonna. + +Henri baisa la main de sa mere et celle de sa femme avec la meme +galanterie que s'il eut encore ete duc d'Anjou. Il adressa mille +flatteuses politesses aux dames qui n'etaient plus habituees a des retours +de cette sorte, et alla meme jusqu'a leur offrir des dragees. + +-- On etait inquiet de votre sante, mon fils, dit Catherine regardant le +roi avec une attention particuliere, comme pour s'assurer que ce teint +n'etait pas du fard, que cette belle humeur n'etait pas un masque. + +-- Et l'on avait tort, madame, repondit le roi; je ne me suis jamais mieux +porte. + +Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les +bouches. + +-- Et a quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une +inquietude mal deguisee, devez-vous cette amelioration dans votre sante? + +-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, repondit le roi. + +Tout le monde se regarda avec un si profond etonnement, qu'il semblait que +le roi venait de dire une enormite. + +-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa +mine austere, alors vous etes bien heureux. + +-- Voila cependant comme je suis, madame. + +-- Et a quel propos vous etes-vous laisse aller a une pareille hilarite? + +-- Il faut vous dire, ma mere, qu'hier soir j'etais alle au bois de +Vincennes. + +-- Je l'ai su. + +-- Ah! vous l'avez su? + +-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends +rien de nouveau. + +-- Non, sans doute; j'etais donc alle au bois de Vincennes, lorsqu'au +retour mes eclaireurs me signalerent une armee ennemie dont les mousquets +brillaient sur la route. + +-- Une armee ennemie sur la route de Vincennes? + +-- Oui, ma mere. + +-- Et ou cela? + +-- En face la piscine des Jacobins, pres de la maison de notre bonne +cousine. + +-- Pres de la maison de madame de Montpensier! s'ecria Louise de +Vaudemont. + +-- Precisement; oui, madame, pres de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour +livrer bataille, et j'apercus.... + +-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, veritablement inquiete. + +-- Oh! rassurez-vous, madame. + +Catherine attendait avec anxiete; mais ni une parole ni un geste ne +trahissaient son inquietude. + +-- J'apercus, continua le roi, un prieure tout entier de bons moines qui +me presentaient les armes avec de belliqueuses acclamations. + +Le cardinal de Joyeuse se mit a rire: toute la cour rencherit aussitot sur +cette manifestation. + +-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parle +longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin +dix mille mousquetaires; alors je creerai une charge de grand-maitre des +mousquetaires tonsures de Sa Majeste tres chretienne, et je vous la +donnerai, cardinal. + +-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils +agreent a Votre Majeste. + +Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'etaient levees +selon l'etiquette du temps, et une a une, apres avoir salue le roi, elles +quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur. + +La reine-mere demeura seule; il y avait dans la gaite insolite du roi un +mystere qu'elle voulait approfondir. + +-- Ah! cardinal, dit tout a coup le roi au prelat, qui se preparait a +partir, voyant la reine-mere rester et devinant qu'elle voulait parler a +son fils, a propos, que devient donc votre frere du Bouchage? + +-- Mais, sire, je ne sais. + +-- Comment, vous ne savez? + +-- Non, je le vois a peine, ou plutot je ne le vois plus, repliqua le +cardinal. + +Une voix grave et triste resonna au fond de l'appartement. + +-- Me voici, sire, dit cette voix. + +-- Eh! c'est lui, s'ecria Henri; approchez, comte, approchez. + +Le jeune homme obeit. + +-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec etonnement, sur ma foi de +gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche. + +-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupefait lui-meme +du changement que huit jours avaient apporte dans le maintien et sur le +visage de son frere. + +En effet, du Bouchage etait pale comme une statue de cire, et son corps, +sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la tenuite +des ombres. + +-- Venez ca, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre +citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir +toujours a vous. + +Le cardinal devina que le roi desirait rester seul avec Henri, et +s'esquiva legerement. + +Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mere, +laquelle demeurait immobile. + +Il ne restait plus dans le salon que la reine mere, M. d'Epernon, qui lui +faisait mille civilites, et du Bouchage. + +A la porte se tenait Loignac, moitie courtisan, moitie soldat, faisant son +service plutot qu'autre chose. + +Le roi s'assit et fit signe a du Bouchage d'approcher de lui. + +-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derriere les dames, +ne savez-vous point que j'ai plaisir a vous voir? + +-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, repondit +le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect. + +-- Alors, comte, d'ou vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre? + +-- On ne me voit plus, sire? + +-- Non, en verite, et je m'en plaignais a votre frere le cardinal, qui est +encore plus savant que je ne croyais. + +-- Si Votre Majeste ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas +daigne jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les +jours a la meme heure quand le roi parait. J'assiste de meme regulierement +au lever de Sa Majeste, et je la salue encore respectueusement quand elle +sort du conseil. Jamais je n'y ai manque, et jamais je n'y manquerai, tant +que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacre pour moi. + +-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri. + +-- Oh! Votre Majeste ne le pense pas. + +-- Non, ton frere et toi, vous m'aimez. + +-- Sire. + +-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a ecrit +de Dieppe. + +-- Je l'ignorais, sire. + +-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il etait desole de partir. + +-- Il m'a avoue ses regrets de quitter Paris. + +-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui +eut regrette Paris bien davantage, et que si cet ordre te fut arrive a +toi, tu serais mort. + +-- Peut-etre, sire. + +-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frere, quand il ne +boude point toutefois; il m'a dit que, le cas echeant, tu m'eusses +desobei; est-ce vrai? + +-- Sire, Votre Majeste a eu raison de mettre ma mort avant ma +desobeissance. + +-- Mais enfin, si tu n'etais pas mort cependant de douleur a l'ordre de ce +depart? + +-- Sire, c'eut ete une plus terrible souffrance pour moi de desobeir que +de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pale +comme pour cacher son embarras, j'eusse desobei. + +Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse. + +-- Ah ca! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte. + +Le jeune homme sourit tristement. + +-- Oh! je le suis tout a fait, sire, dit-il, et Votre Majeste a tort de +menager les termes a mon endroit. + +-- Alors, c'est serieux, mon ami. + +Joyeuse etouffa un soupir. + +-- Raconte-moi cela. Voyons? + +Le jeune homme poussa l'heroisme jusqu'a sourire. + +-- Un grand roi comme vous etes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'a de +pareilles confidences. + +-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas. + +-- Sire, repondit le jeune homme avec fierte, Votre Majeste se trompe; je +dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un +noble coeur. + +Le roi prit la main du jeune homme. + +-- Allons, allons, dit-il, ne te fache pas, du Bouchage; tu sais que ton +roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux. + +-- Je le sais, oui, sire, autrefois. + +-- Je compatis donc a tes souffrances. + +-- C'est trop de bontes de la part d'un roi. + +-- Non pas; ecoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je +souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de +rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi. + +-- Sire? + +-- Et par consequent, continua Henri avec une affectueuse tristesse, +esperer de voir la fin de tes peines. + +Le jeune homme secoua la tete en signe de doute. + +-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler +le roi de France. + +-- Heureux, moi! helas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme +avec un sourire mele d'une amertume inexprimable. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde. + +-- Henri, insista le roi, votre frere, en partant, vous a recommande a moi +comme a un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez a +faire, ni la sagesse de votre pere, ni la science de votre frere le +cardinal, je veux etre pour vous un frere aine. Voyons, soyez confiant, +instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'a tout, excepte a la mort, +ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remede. + +-- Sire, repondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi, +sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonte a laquelle je ne +puis repondre. Mon malheur est sans remede, car c'est mon malheur qui fait +ma seule joie. + +-- Du Bouchage, vous etes un fou, et vous vous tuerez de chimeres: c'est +moi qui vous le dis. + +-- Je le sais bien, sire, repondit tranquillement le jeune homme. + +-- Mais enfin, s'ecria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage +que vous desirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer? + +-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le +monde est impuissant a me procurer cette faveur: moi seul je dois +l'obtenir et l'obtenir pour moi seul. + +-- Alors pourquoi te desesperer? + +-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire. + +-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la +femme qui peut resister a la triple influence de la beaute, de l'amour et +de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point. + +-- Combien de gens a ma place beniraient Votre Majeste pour son indulgence +excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Etre aime d'un roi comme +Votre Majeste, c'est presque autant que d'etre aime de Dieu. + +-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens a etre discret: je +prendrai des informations, je ferai faire des demarches. Tu sais ce que +j'ai fait pour ton frere; j'en ferai autant pour toi: cent mille ecus ne +m'arreteront pas. + +Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses levres. + +-- Qu'un jour Votre Majeste me demande mon sang, dit-il, et je le verserai +jusqu'a la derniere goutte, pour lui prouver combien je lui suis +reconnaissant de la protection que je refuse. + +Henri III tourna les talons avec depit. + +-- En verite, dit-il, ces Joyeuse sont plus entetes que des Valois. En +voila un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux +cercles de noir: comme ce sera rejouissant! avec cela qu'il y a deja trop +de figures gaies a la cour! + +-- Oh! sire, qu'a cela ne tienne, s'ecria le jeune homme, j'etendrai la +fievre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me +voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes. + +-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, miserable entete, et cette +certitude m'attristera. + +-- Votre Majeste me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage. + +-- Oui, mon enfant, va et tache d'etre homme. + +Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mere, passa +fierement devant d'Epernon, qui ne le saluait pas, et sortit. + +A peine eut-il passe le seuil de la porte que le roi cria: + +-- Fermez, Nambu. + +Aussitot l'huissier auquel cet ordre etait adresse proclama dans +l'antichambre que le roi ne recevait plus personne. + +Alors Henri s'approcha du duc d'Epernon, et lui frappant sur l'epaule: + +-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir a tes quarante-cinq une +distribution d'argent, et tu leur donneras conge pour toute une nuit et un +jour. Je veux qu'ils se rejouissent. Par la messe! ils m'ont sauve, les +droles, sauve comme le cheval blanc de Sylla. + +-- Sauve! dit Catherine avec etonnement. + +-- Oui, ma mere. + +-- Sauve de quoi? + +-- Ah! voila! demandez a d'Epernon. + +-- Je vous le demande a vous, c'est mieux encore, ce me semble. + +-- Eh bien! madame, notre tres chere cousine, la soeur de votre bon ami M. +de Guise... Oh! ne vous en defendez pas, c'est votre bon ami. + +Catherine sourit en femme qui dit: + +-- Il ne comprendra jamais. + +Le roi vit le sourire, serra les levres et continua: + +-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade. + +-- Une embuscade? + +-- Oui, madame; hier j'ai failli etre arrete, assassine peut-etre. + +-- Par M. Guise? s'ecria Catherine. + +-- Vous n'y croyez pas? + +-- Non, je l'avoue, dit Catherine. + +-- D'Epernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au +long a madame la reine-mere. Si je parlais moi-meme et qu'elle continuat a +hausser les epaules comme elle les hausse, je me mettrais en colere, et, +ma foi, je n'ai point de sante de reste. + +Puis se retournant vers Catherine: + +-- Adieu, madame, adieu; cherissez M. de Guise tant qu'il vous plaira; +j'ai deja fait rouer M. de Salcede, vous vous le rappelez? + +-- Sans doute! + +-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas. + +Cela dit, le roi haussa les epaules plus haut que sa mere ne les avait +haussees, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui etait +force de courir pour le suivre. + + + + +LVII + + +PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC + + +Apres etre revenu aux hommes, revenons un peu aux choses. + +Il etait huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule, +triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel +pommele, evidemment plus dispose a la pluie qu'au clair de lune. + +Cette pauvre maison, dont on sentait que l'ame etait sortie, faisait un +digne pendant a cette maison mysterieuse dont nous avons deja eu l'honneur +d'entretenir nos lecteurs et qui s'elevait en face d'elle. Les +philosophes, qui pretendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les +choses inanimees, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles +baillaient vis a vis l'une de l'autre. + +Non loin de la, on entendait un grand bruit d'airain mele de voix +confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes +eussent celebre dans un antre les mysteres de la bonne deesse. + +C'etait probablement ce bruit qui attirait a lui un jeune homme au toquet +violet, a la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arretait +des minutes entieres devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et +la tete baissee, vers la maison de maitre Robert Briquet. + +Or, cette symphonie d'airain choque, c'etait le bruit des casseroles; ces +murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des +broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maitre +Fournichon, hote du _Fier-Chevalier_, occupe du soin de ses fourneaux, et +ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait preparer les +boudoirs des tourelles. + +Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regarde le feu, bien +respire le parfum des volailles, bien interroge les rideaux des fenetres, +il revenait sur ses pas, puis recommencait a examiner encore. + +Il y avait cependant, si independante que parut sa marche au premier +abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'etait +l'espece de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert +Briquet, et aboutissait a la maison mysterieuse. + +Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur +cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre +jeune homme du meme age a peu pres que lui, au toquet noir a la plume +blanche, au manteau violet, qui, le front plisse, l'oeil fixe, la main sur +l'epee, semblait dire, semblable au geant Adamastor: + +-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempete. + +Le promeneur au plumet rouge, c'est-a-dire le premier que nous avons +introduit sur la scene, fit vingt tours a peu pres sans rien remarquer de +tout cela, tant il etait preoccupe. Certainement, il n'etait pas sans +avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme +etait trop bien vetu pour etre un voleur, et jamais l'idee ne lui fut +venue de s'inquieter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier- +Chevalier_. + +Mais l'autre, au contraire, a chaque retour du plumet rouge, foncait en +noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrite devint +si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge +et par attirer son attention. + +Il leva la tete et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de +lui, toute la mauvaise volonte qu'il paraissait eprouver a son egard. + +Cela l'induisit naturellement a penser qu'il genait le jeune homme; puis +cette pensee amena le desir de s'informer en quoi il le genait. + +Il se mit en consequence a regarder attentivement la maison de Robert +Briquet. + +Puis de cette maison il passa a celle qui faisait son pendant. + +Enfin, lorsqu'il les eut bien regardees l'une et l'autre sans s'inquieter +ou sans paraitre s'inquieter au moins de la facon dont le jeune homme au +plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants +eclairs des fourneaux de maitre Fournichon. + +Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en deroute, car il +attribuait a deroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir +faire, le plumet blanc se mit a marcher dans son sens, c'est-a-dire de +l'est a l'ouest, tandis que l'autre s'avancait de l'ouest a l'est. + +Mais quand chacun d'eux fut arrive au point qu'il s'etait interieurement +marque pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur +l'autre, et en si droite ligne que, n'eut ete le ruisseau, Rubicon nouveau +qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtes nez a nez tant la precision +de la ligne droite avait ete scrupuleusement respectee. + +Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience +visible. + +Le plumet rouge prit un air etonne, puis il lanca un nouveau regard a la +maison mysterieuse. + +On eut pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le +Rubicon, mais le plumet rouge s'etait deja eloigne: la marche en ligne +inverse recommenca. + +Pendant cinq minutes, on eut pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux +antipodes; mais bientot, avec le meme instinct et la meme precision que la +premiere fois, tous deux se retournerent en meme temps. + +Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la meme zone du +ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en deployant leurs flocons +noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arriverent cette fois +en face l'un de l'autre, resolus a se marcher sur les pieds plutot que de +reculer d'un pas. + +Plus impatient sans doute que celui qui venait a sa rencontre, le plumet +blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-la, sur la limite +du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne +se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, +faillit perdre l'equilibre. + +-- Ah ca! monsieur, dit ce dernier, etes-vous fou, ou avez-vous +l'intention de m'insulter? + +-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me genez +fort; il m'avait meme semble que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, +vous vous en etiez apercu. + +-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour systeme de ne voir +jamais ce que je ne veux pas voir. + +[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.] + +-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je +l'espere, si on les faisait briller a vos yeux. + +Et joignant le mouvement a la parole, le jeune homme au plumet blanc se +debarrassa de sa cape et tira son epee qui etincela sous un rayon de la +lune glissant en ce moment entre deux nuages. + +Le plumet rouge resta immobile. + +-- On dirait, monsieur, repliqua-t-il en haussant les epaules, que vous +n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hatez de la +faire sortir contre quelqu'un qui ne se defend pas. + +-- Non, mais qui se defendra, je l'espere. + +Le plumet rouge sourit avec une tranquillite qui doubla l'irritation de +son adversaire. + +-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empecher de me promener +dans la rue? + +-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue? + +-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plait. + +-- Ah! cela vous plait. + +-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi +de fouler seul le pave de la rue de Bussy? + +-- Que j'aie licence ou non, peu importe. + +-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidele +sujet de Sa Majeste, et ne voudrais point lui desobeir. + +-- Ah! vous raillez, je crois! + +-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous! + +-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me genez, monsieur, et que si vous +ne vous eloignez point de bonne volonte, je saurai bien, moi, vous +eloigner de force. + +-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir. + +-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons. + +-- Monsieur, j'ai particulierement affaire dans ce quartier-ci. Vous voila +donc prevenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu desir, j'echangerai +volontiers une passe d'epee; mais je ne m'eloignerai pas. + +-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son epee et en +rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprete a tomber en +garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frere de M. le duc +de Joyeuse; une derniere fois, vous plait-il de me ceder le pas et de vous +retirer? + +-- Monsieur, repondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de +Carmainges; vous ne me genez pas du tout, et je ne trouve aucunement +mauvais que vous demeuriez. + +Du Bouchage reflechit un instant, et remit son epee au fourreau. + +-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis a moitie fou, etant amoureux. + +-- Et moi aussi, je suis amoureux, repondit Ernauton, mais je ne me crois +aucunement fou pour cela. + +Henri palit. + +-- Vous etes amoureux? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et vous l'avouez? + +-- Depuis quand est-ce un crime? + +-- Mais amoureux dans cette rue. + +-- Pour le moment, oui. + +-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez? + +-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point reflechi a ce que vous me +demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut reveler un secret dont +il n'a que la moitie. + +-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en verite, +nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel. + +Il y avait tant de vraie douleur et de desespoir eloquent dans ces quatre +mots prononces par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondement touche. + +-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons +rivaux. + +-- Je le crains. + +-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais etre franc. + +Joyeuse palit et passa sa main sur son front. + +-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous. + +-- Vous avez un rendez-vous? + +-- Oui, en bonne forme! + +-- Dans cette rue? + +-- Dans cette rue. + +-- Ecrit? + +-- Oui, d'une fort jolie ecriture meme. + +-- De femme? + +-- Non, d'homme. + +-- D'homme! que voulez-vous dire? + +-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une +femme, d'une assez jolie ecriture d'homme; ce n'est pas precisement aussi +mysterieux, mais c'est plus elegant; on a un secretaire, a ce qu'il +parait. + +-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez. + +-- Vous me demandez de telle facon, monsieur, que je ne saurais vous +refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet. + +-- J'ecoute. + +-- Vous verrez si c'est la meme chose que vous. + +-- Assez, monsieur, par grace; moi, l'on ne m'a point donne de rendez- +vous, moi, je n'ai pas recu de billet. + +Ernauton tira de sa bourse un petit papier. + +-- Voila le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le +lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur; +vous en rapportez-vous a moi de ne vous point tromper? + +-- Oh! tout a fait! + +-- Voici donc les termes dans lesquels il est concu: + + " Monsieur Ernauton, mon secretaire est par moi charge de vous dire + que j'ai grand desir de causer avec vous une heure; votre merite m'a + touchee. " + +-- Il y a cela? demanda du Bouchage. + +-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est meme soulignee. Je passe une autre +phrase un peu trop flatteuse. + +-- Et vous etes attendu? + +-- C'est-a-dire que j'attends, comme vous voyez. + +-- Alors on doit vous ouvrir la porte? + +-- Non, on doit siffler trois fois par la fenetre. + +Henri, tout fremissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et +de l'autre lui montrant la maison mysterieuse: + +-- De la? demanda-t-il. + +-- Pas du tout, repondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier- +Chevalier_, de la. + +Henri poussa un cri de joie. + +-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il. + +-- Eh non! le billet dit positivement: Hotellerie du _Fier-Chevalier_. + +-- Oh! soyez beni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main; +oh! pardonnez-moi mon incivilite, ma sottise. Helas! vous le savez, pour +l'homme qui aime veritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous +voyant sans cesse revenir jusqu'a cette maison, j'ai cru que c'etait par +cette femme que vous etiez attendu. + +-- Je n'ai rien a vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car, +en verite, j'ai eu un instant de mon cote l'idee que vous etiez dans cette +rue pour le meme motif que moi. + +-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur! +Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas! + +-- Ma foi, ecoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un +eclaircissement quelconque avant de me facher. Ces grandes dames sont si +etranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante! + +-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et +cependant.... + +-- Et cependant? repeta Ernauton. + +-- Et cependant vous etes plus heureux. + +-- Ah! l'on est cruel dans cette maison! + +-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voila trois mois que j'aime comme +un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre +le son de sa voix. + +-- Diable! vous n'etes pas avance. Mais attendez donc. + +-- Quoi? + +-- Est-ce qu'on n'a pas siffle? + +-- En effet, il me semble avoir entendu. + +Les deux jeunes gens ecouterent, un second coup se fit entendre dans la +direction du _Fier-Chevalier_. + +-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire +plus longue compagnie, mais je crois que voila mon signal. + +Un troisieme coup retentit. + +-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance. + +Ernauton s'eloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaitre dans +l'ombre de la rue pour reparaitre dans la lumiere que jetaient les +fenetres du _Fier-Chevalier_ et disparaitre encore. + +Quant a lui, plus morne qu'auparavant, car cette espece de lutte l'avait +un instant fait sortir de sa lethargie: + +-- Allons, dit-il, faisons mon metier accoutume, frappons comme d'habitude +a la porte maudite qui jamais ne s'ouvre. + +Et, en disant ces mots, il s'avanca chancelant vers la porte de la maison +mysterieuse. + + + + +LVIII + +LA PORTE S'OUVRE + + +Mais en arrivant a la porte de la maison mysterieuse, le pauvre Henri fut +repris de son hesitation habituelle. + +-- Du courage, se dit-il a lui-meme, frappons. + +Et il fit encore un pas. + +Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derriere lui et vit sur +le chemin le reflet brillant des lumieres de l'hotellerie. + +-- La-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on +appelle et qui n'ont pas meme desire; pourquoi n'ai-je pas le coeur +tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-etre la-bas aussi, +moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici. + +On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Pres qui vibrait +melancoliquement dans les airs. + +-- Allons, voila dix heures qui sonnent, murmura Henri + +Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir. + +-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais- +je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut! + +Il frappa un deuxieme coup. + +-- C'est cela, continua-t-il en ecoutant, voila le bruit de la porte +interieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gemit, le bruit du pas qui +s'approche: ainsi toujours, toujours la meme chose. + +Et il frappa une troisieme fois. + +-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus +leger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pale, ma +sinistre, mon insupportable figure, puis il s'eloigne sans ouvrir jamais! + +La cessation de tout bruit sembla justifier la prediction du malheureux +jeune homme. + +-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'a demain, dit-il. + +Et, se baissant de maniere a ce que son front fut au niveau du seuil de +pierre, il y deposa du fond de l'ame un baiser qui fit tressaillir le dur +granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette +maison. + +Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le +lendemain, il se retira. + +Mais a peine avait-il fait deux pas en arriere, qu'a sa profonde surprise +le verrou grinca dans sa gache; la porte s'ouvrit, et le serviteur +s'inclina profondement. + +C'etait le meme dont nous avons trace le portrait lors de son entrevue +avec Robert Briquet. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant +parut a du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des cherubins +qu'on entend dans ces songes d'enfance, ou l'on reve encore du ciel. + +Tremblant, eperdu, Henri, qui avait deja fait dix pas pour s'eloigner, se +rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement, +que le serviteur le retint pour l'empecher de tomber sur le seuil; ce que +cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse +compassion. + +[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.] + +-- Voyons, monsieur, dit-il, me voila; expliquez-moi, je vous prie, ce que +vous desirez. + +-- J'ai tant aime, repondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime +encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours. + +-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous +asseoir la pres de moi et de causer? + +-- Oh! oui. + +Le serviteur lui fit un signe de la main. + +Henri obeit a ce signe, comme il eut obei a un signe du roi de France ou +de l'empereur romain. + +-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un pres de +l'autre, et dites-moi votre desir. + +-- Mon ami, repondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous +parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je +vous ai attendu et surpris au detour d'une rue; alors je vous ai offert +assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez ete le plus avide des +hommes; d'autres fois, j'ai essaye de vous intimider; jamais vous ne +m'avez ecoute, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir, +visiblement au moins, a mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de +vous parler, vous m'invitez a vous exprimer mon desir: qu'est-il donc +arrive, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de +votre part? + +Le serviteur poussa un soupir. Il y avait evidemment un coeur pitoyable +sous cette rude enveloppe. + +Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea. + +-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu +poursuivre une femme et la decouvrir malgre ses efforts pour se cacher et +pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amere ne +m'est echappee, jamais je n'ai donne suite a ces pensees de violence qui +naissent du desespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du +sang la fougueuse jeunesse. + +-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous +est rendue par ma maitresse et par moi. + +-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains +du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me +refusiez l'entree de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte, +ainsi que le fait tous les jours le moindre ecolier ivre ou amoureux? +Alors, ne fut-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable, +je lui eusse parle. + +-- C'est vrai encore. + +-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse +inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma +fortune est grande, mon credit est grand, le roi lui-meme, le roi me +protege; tout a l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes +douleurs, me disait de recourir a lui, m'offrait sa protection. + +-- Ah! fit le serviteur avec une inquietude visible. + +-- Je n'ai point voulu, se hata de dire le jeune homme; non, non, j'ai +tout refuse, tout refuse, pour venir prier a mains jointes de s'ouvrir +cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais. + +-- Monsieur le comte, vous etes en effet un coeur loyal et digne d'etre +aime. + +-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet +homme au coeur loyal, et, de votre avis meme, digne d'etre aime, a quoi le +condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la recoit +meme pas; chaque soir je viens heurter a cette porte moi-meme, et chaque +soir on m'econduit; enfin on me laisse souffrir, me desoler, mourir dans +cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre +chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur +d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut +pas plus commander a son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus. +Mais on a pitie d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de +consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la +main pour le relever; mais non, non, cette femme se complait avec mon +supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eut tue avec un refus +de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup +de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus. + +-- Monsieur le comte, repondit le serviteur apres avoir scrupuleusement +ecoute tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez +est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout +aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a +vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent +pour vous une vive sympathie. + +-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'ecria le jeune homme en +essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour ou +son coeur, que vous vantez, connaitra l'amour, l'amour tel que je le sens, +et si, en echange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je +serai bien venge. + +-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de +n'avoir point aime que de ne pas repondre a l'amour; cette femme a peut- +etre connu la passion plus forte que vous ne la connaitrez jamais, cette +femme a peut-etre aime comme jamais vous n'aimerez. + +Henri leva les mains au ciel. + +-- Quand on a aime ainsi, ou aime toujours! s'ecria-t-il. + +-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda +le serviteur. + +Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eut ete frappe de +mort. + +-- Elle aime! s'ecria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu! + +-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime, +monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maitresse est +veuve, ajouta le serviteur compatissant, esperant calmer par ces mots la +douleur du jeune homme. + +Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle, +la vie et l'espoir. + +-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve, +dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la +source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne +alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est +moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle +m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmees avec +le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait jure a la tombe de son +epoux une douleur eternelle, quand la veuve de Mausole eut epuise ses +larmes, elle fut guerie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas +emporte dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace +qu'auparavant. + +Le serviteur secoua la tete. + +-- Cette dame, monsieur le comte, repondit-il, comme la veuve du roi +Mausole, a jure au mort une eternelle fidelite; mais je la connais, et +elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont +vous me parlez. + +-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'ecria Henri; Dieu n'a +pas permis qu'elle mourut de chagrin ou qu'elle abregeat violemment ses +jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut +vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis esperer. + +-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre, +ne comptez pas ainsi avec les sombres pensees des vivants, avec les +exigences des morts. Elle a vecu! dites-vous: oui, elle a vecu! non pas un +jour, non pas un mois, non pas une annee; elle a vecu sept ans. -- Joyeuse +tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir +quelle resolution elle a vecu? Elle se consolera, esperez-vous? Jamais, +monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous +le jure, moi, qui n'etais que le tres humble serviteur du mort, moi, qui, +tant qu'il a vecu, etais une ame pieuse, ardente et pleine d'esperance, et +qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi, +moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le repete, jamais je ne me +consolerai. + +-- Cet homme tant regrette, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce +mari.... + +-- Ce n'etait pas le mari, c'etait l'amant, monsieur le comte, et une +femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans +toute sa vie. + +-- Mon ami, mon ami! s'ecria le jeune homme, effraye de la majeste sauvage +de cet homme a l'esprit eleve, et qui cependant etait perdu sous des +habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercedez pour moi! + +-- Moi! s'ecria-t-il, moi! Ecoutez, monsieur le comte, si je vous eusse +cru capable d'user de violence envers ma maitresse, je vous eusse tue, tue +de cette main. + +Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait +celui d'un homme de vingt-cinq ans a peine, tandis que ses cheveux +blanchis et sa taille courbee lui donnaient l'apparence d'un homme de +soixante ans. + +-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maitresse +vous aimat, c'est elle qui serait morte. + +Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais a dire, ne cherchez +point a m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je +ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car, +sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer. + +Henri se leva la mort dans l'ame. + +-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes +malheurs; maintenant je suis decide. + +-- Ainsi, vous serez plus calme a l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous +vous eloignerez de nous, vous nous laisserez a une destinee pire que la +votre, croyez-moi. + +-- Oui, je m'eloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune +homme, et pour toujours. + +-- Vous voulez mourir, je vous comprends. + +[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. -- +PAGE 130.] + +-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien +que je meure, du moment ou je ne la possede pas. + +-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parle de la mort avec ma +maitresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de +sa propre main. + +-- Aussi, n'est-ce point celle-la que je choisirai; il y a pour un jeune +homme de mon nom, de mon age et de ma fortune, une mort qui de tout temps +a ete une belle mort, c'est celle que l'on recoit en defendant son roi et +son pays. + +-- Si vous souffrez au-dela de votre force, si vous ne devez rien a ceux +qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte, +mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort, +moi, si je n'etais condamne a vivre. + +-- Adieu et merci, repondit Joyeuse en tendant la main au serviteur +inconnu. Au revoir dans un autre monde! + +Et il s'eloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touche de cette +douleur profonde, une pesante bourse d'or. + +Minuit sonnait a l'eglise Saint-Germain-des-Pres. + + + + +LIX + +COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRACE 1586 + + +Les trois coups de sifflet qui, a intervalles egaux, avaient traverse +l'espace, etaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux +Ernauton. + +Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame +Fournichon sur la porte ou elle attendait les clients avec un sourire qui +la faisait ressembler a une deesse mythologique interpretee par un peintre +flamand. + +Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un ecu d'or +qu'une autre main aussi blanche, mais plus delicate que la sienne, venait +d'y deposer en passant. + +Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la +capacite de la porte de maniere a rendre tout passage impossible. + +Ernauton, de son cote, s'arreta en homme qui demande a passer. + +-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous? + +-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout a l'heure de la +fenetre de cette tourelle, bonne dame? + +-- Si fait. + +-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient. + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Alors c'est different, si vous me donnez votre parole d'honneur. + +-- Foi de gentilhomme, ma chere madame Fournichon. + +-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez. + +Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clienteles, comme elle les desirait +si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait ete detrone par +le _Fier-Chevalier_, l'hotesse fit monter Ernauton par l'escalier en +limacon qui conduisait a la plus ornee et a la plus discrete de ses +tourelles. + +Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait acces dans une sorte +d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle meme, +meublee, decoree, tapissee avec un peu plus de luxe qu'on n'en eut attendu +dans ce coin ecarte de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait +mis du gout a l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et +generalement on reussit dans ce que l'on fait avec amour. + +Madame Fournichon avait donc reussi autant qu'il etait donne a un assez +vulgaire esprit de reussir en pareille matiere. + +Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur +de benjoin et d'aloes: c'etait un holocauste fait sans doute par la +personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de +combattre, a l'aide de parfums vegetaux, les vapeurs culinaires exhalees +par la broche et par les casseroles. + +Dame Fournichon suivait le jeune homme pas a pas, elle le poussa de +l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec +des yeux tout rapetisses par un clignotement anacreontique; puis elle se +retira. + +Ernauton resta la main droite a la portiere, la main gauche au loquet de +la porte, et a demi courbe par son salut. + +C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la +tourelle, eclairee par une seule bougie de cire rose, une de ces elegantes +tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins +l'attention, quand toutefois ce n'est pas le desir. + +Renversee sur des coussins, tout enveloppee de soie et de velours, cette +dame, dont le pied mignon pendait a l'extremite de ce lit de repos, +s'occupait de bruler a la bougie le reste d'une petite branche d'aloes +dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumee de son visage, +emplissant aussi de cette fumee les plis de son capuchon et ses cheveux, +comme si elle eut voulu tout entiere se penetrer de l'enivrante vapeur. + +A la maniere dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle +abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masque, Ernauton +s'apercut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait pres d'elle. + +Cependant, elle ne s'etait point retournee. + +Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. + +-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce a +force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble +serviteur: le voici. + +-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur +Ernauton. + +-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de +l'honneur que vous me faites. + +-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et +cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je presume. + +-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degres, vous avez le visage +cache sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au +moment meme ou j'entrais, vous venez de me derober la vue d'un pied qui, +certes, m'eut rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me +permette de reconnaitre; je ne puis donc que deviner. + +-- Et vous devinez qui je suis? + +-- Celle que mon coeur desire, celle que mon imagination fait jeune, +belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante meme, pour que je +puisse croire que ce qui m'arrive st bien reel, et que je ne reve pas en +ce moment. + +-- Avez-vous eu beaucoup de peine a entrer ici? demanda la dame sans +repondre directement a ce flot de paroles qui s'echappait du coeur trop +plein d'Ernauton. + +-- Non, madame, l'acces m'en a meme ete plus facile que je ne l'eusse +pense. + +-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas +de meme pour une femme. + +-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je +ne puis que vous offrir mes bien humbles remerciments. + +Mais la dame paraissait deja avoir passe a une autre pensee. + +-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle negligemment en otant son gant; +pour montrer une adorable main ronde et effilee a la fois. + +-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous +etes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous +aime. + +-- Alors vous croyez pouvoir repondre que je suis bien celle que vous vous +attendiez a trouver ici? + +-- A defaut du regard, mon coeur me le dit. + +-- Donc, vous me connaissez? + +-- Je vous connais, oui. + +-- En verite, vous, un provincial a peine debarque, vous connaissez deja +les femmes de Paris? + +-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une +seule. + +-- Et celle-la, c'est moi? + +-- Je le crois. + +-- Et a quoi me reconnaissez vous? + +-- A votre voix, a votre grace, a votre beaute. + +-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la deguiser; a ma grace, je puis +prendre le mot pour un compliment; mais a ma beaute, je ne puis admettre +la reponse que par hypothese. + +-- Pourquoi cela, madame? + +-- Sans doute; vous me reconnaissez a ma beaute, et ma beaute est voilee. + +-- Elle l'etait moins, madame, le jour ou, pour vous faire entrer dans +Paris, je vous tins si pres de moi, que votre poitrine effleurait mes +epaules, et que votre haleine brulait mon cou. + +-- Aussi, a la reception de ma lettre, vous avez devine que c'etait de moi +qu'il s'agissait. + +-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant +une pareille pensee. J'ai cru que j'etais le jouet de quelque +plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pense que j'etais menace +de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce +n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant.... + +Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la +sienne. + +-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie. + +-- Et en quoi, madame, je vous prie? + +-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi +j'ai fait une folie? + +-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur aupres de +Votre Altesse. + +-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur. +N'auriez-vous point d'esprit, par hasard? + +-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effraye. + +-- Quoi! vous me voyez un masque.... + +-- Eh bien? + +-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me +deguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenetre et que +ne criez-vous mon nom dans la rue! + +-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant a genoux, mais je croyais a +la discretion de ces murs. + +-- Il me parait que vous etes credule? + +-- Helas! madame, je suis amoureux! -- Et vous etes convaincu que tout +d'abord je reponds a cet amour par un amour pareil? + +Ernauton se releva tout pique. + +-- Non, madame, repondit-il. + +-- Et que croyez-vous? + +-- Je crois que vous avez quelque chose d'important a me dire; que vous +n'avez pas voulu me recevoir a l'hotel de Guise ou dans votre maison de +Bel-Esbat, et que vous avez prefere un entretien secret dans un endroit +isole. + +-- Vous avez cru cela? + +-- Oui. + +-- Et que pensez-vous que j'aie eu a vous dire? Voyons, parlez; je ne +serais point fachee d'apprecier votre perspicacite. + +Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgre elle une +espece d'inquietude. + +-- Mais que sais-je, moi, repondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport +a M. de Mayenne, par exemple. + +-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en +auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit, +vous, tout ce que vous en saviez? + +-- Peut-etre aussi quelque question a me faire sur l'evenement de la nuit +passee? + +-- Ah! quel evenement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le +sein palpitait visiblement. + +-- Mais de la panique eprouvee par M. d'Epernon, de l'arrestation de ces +gentilshommes lorrains. + +-- On a arrete des gentilshommes lorrains? + +-- Une vingtaine, qui se sont trouves intempestivement sur la route de +Vincennes. + +-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville ou M. de Guise tient +garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui etes +de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrete ces +gentilshommes. + +-- Moi, de la cour? + +-- Sans doute. + +-- Vous savez cela, madame? + +-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des +renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour +de Dieu! Vous avez une deplorable habitude, celle de croiser la +conversation; et qu'est-il resulte de cette echauffouree? + +-- Absolument rien, madame, que je sache du moins. + +-- Alors pourquoi avez-vous pense que je parlerais d'une chose qui n'a pas +eu de resultat? + +-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort. + +-- Comment, monsieur, mais de quel pays etes-vous? + +-- D'Agen? + +-- Comment, monsieur, vous etes Gascon, car Agen est en Gascogne, je +crois? + +-- A peu pres. + +-- Vous etes Gascon, et vous n'etes pas assez vain pour supposer tout +simplement que, vous ayant vu, le jour de l'execution de Salcede, a la +porte Saint-Antoine, je vous ai trouve de galante tournure? + +Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement: + +-- Que je vous ai rencontre dans la rue, et que je vous ai trouve beau? +Ernauton devint pourpre. -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frere +Mayenne, vous etes venu chez moi, et que je vous ai trouve fort a mon +gout? -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. -- Et +vous avez tort, repliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la +premiere fois, et en arretant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le +masque, tandis qu'elle deployait, sous le regard haletant du jeune homme, +la seduction d'une taille cambree, se profilant en lignes arrondies et +voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. -- +Madame! madame! s'ecria-t-il, vous raillez-vous de moi? -- Ma foi, non! +reprit-elle du meme ton degage; je dis que vous m'avez plu, et c'est la +verite. -- Mon Dieu! -- Mais vous-meme, n'avez-vous pas ose me declarer +que vous m'aimiez? -- Mais quand je vous ai declare cela, je ne savais +pas qui vous etiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous +demande bien humblement pardon. -- Allons, voila maintenant qu'il +deraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous +etes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter +d'etre venue. Ernauton tomba a genoux. -- Parlez, madame, dit-il, +parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-etre +oserai-je enfin vous repondre. -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit +la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symetriquement +les plis de sa robe. J'ai du gout pour vous, mais je ne vous connais pas +encore. Je n'ai pas l'habitude de resister a mes fantaisies, mais je n'ai +pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions ete egaux, je +vous eusse recu chez moi et etudie a mon aise avant que vous eussiez meme +soupconne mes intentions a votre egard. La chose etait impossible; il a +fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez a +quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je +vous recommande. + +Ernauton se confondit en protestations. + +-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame +avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-etre est-ce votre nom +seulement qui m'a frappee la premiere fois que nous nous rencontrames, et +qui m'a plu. Apres tout, je crois bien decidement que je n'ai pour vous +qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire +trop loin de la perfection et desesperer. Je ne peux pas souffrir les gens +parfaits. Oh! j'adore les gens devoues, par exemple. Retenez bien ceci, je +vous le permets, beau cavalier. Ernauton etait hors de lui. Ce langage +hautain, ces gestes pleins de volupte et de mollesse, cette orgueilleuse +superiorite, cet abandon vis-a-vis de lui enfin, d'une personne aussi +illustre, le plongeaient a la fois dans les delices et dans les terreurs +les plus extremes. Il s'assit pres de sa belle et fiere maitresse, qui le +laissa faire, puis il essaya de passer son bras derriere les coussins qui +la soutenaient. -- Monsieur, dit-elle, il parait que vous m'avez +entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarite, je +vous prie; restons chacun a notre place. Il est sur qu'un jour je vous +donnerai le droit de me nommer votre, mais ce droit, vous ne l'avez pas +encore. + +Ernauton se releva pale et depite. + +-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises; +cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris. +Chez nous, en province, a deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une +femme, lorsqu'elle dit: " J'aime, " aime et ne se refuse pas. Elle ne +prend point le pretexte de ses paroles pour humilier un homme a ses pieds. +C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse. +J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait, +l'habitude me viendra. + +La dame ecouta en silence. Il etait visible qu'elle continuait d'observer +attentivement Ernauton, pour savoir si son depit aboutirait a une reelle +colere. + +-- Ah! ah! vous vous fachez, je crois, dit-elle superbement. + +-- Je me fache, en effet, madame, mais c'est contre moi-meme, car j'ai +pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un +amour tres veritable et tres pur. Je ne cherche pas votre personne, car je +vous desirerais, s'il en etait ainsi: voila tout; mais je cherche a +obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir +aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois, +respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me +l'ordonnerez. + +Trouvez bon seulement, madame, qu'a partir de ce moment j'attende vos +ordres. + +-- Allons, allons, dit la dame, n'exagerons rien, monsieur de Carmainges: +voila que vous etes tout glace apres avoir ete tout de flammes. + +-- Il me semble, cependant, madame.... + +-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais a une femme que vous l'aimerez comme +vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle +voudra, a la bonne heure! + +-- C'est ce que j'ai dit, madame. + +-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas. + +-- Je m'incline devant votre superiorite, madame. + +-- Treve de politesses, il me repugnerait de faire ici la reine. Tenez, +voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle +est plus brulante et plus animee que la votre. + +Ernauton prit respectueusement cette belle main. + +-- Eh bien! dit la duchesse. + +-- Eh bien? + +-- Vous ne la baisez pas? etes-vous fou? et avez-vous jure de me mettre en +fureur? + +-- Mais, tout a l'heure.... + +-- Tout a l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant.... + +-- Maintenant? + +-- Eh! maintenant je vous la donne. + +Ernauton baisa la main avec tant d'obeissance, qu'on la lui retira +aussitot. + +-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une lecon! + +-- J'ai donc eu tort? + +-- Assurement, vous me faites bondir d'un extreme a l'autre; la crainte +finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer a genoux, c'est +vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance. + +-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoue, car vous +seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous +en previens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de +Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous +pas dit que j'etais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en +beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand +je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux, +jamais ma voix. A ces mots elle se leva. + +Il etait temps: le jeune homme, rendu a son delire, l'avait saisie entre +ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les levres +d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde verite de ce +qu'elle avait dit, car, a travers son masque, ses yeux lancerent un eclair +froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages. + +Ce regard imposa tellement a Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et +que tout son feu s'eteignit. + +-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Decidement, +vous me plaisez, monsieur de Carmainges. + +Ernauton s'inclina. + +-- Quand etes-vous libre? demanda-t-elle negligemment. + +-- Helas! assez rarement, madame, repondit Ernauton. + +-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas? + +-- Quel service? + +-- Mais celui que vous faites pres du roi. Est-ce que vous n'etes pas +d'une garde quelconque de Sa Majeste? + +-- C'est-a-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes. + +-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je +crois? + +-- Tous, oui, madame. + +-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublie. + +-- Quarante-cinq. + +-- Quel singulier compte? + +-- Cela s'est trouve ainsi. + +-- Est-ce un calcul? + +-- Je ne crois pas; le hasard se sera charge de l'addition. + +-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous? + +-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majeste, madame. + +-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous +que vous aviez peu de liberte. + +-- C'est vrai, j'ai peu de liberte, madame, parce que, le jour, nous +sommes de service pour les sorties de Sa Majeste ou pour ses chasses, et +que, le soir, on nous consigne au Louvre. + +-- Le soir? + +-- Oui. + +-- Tous les soirs? + +-- Presque tous. + +-- Voyez donc ce qui fut arrive, si ce soir, par exemple, cette consigne +vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignore le motif +qui vous empechait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances +etaient meprisees? + +-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous +jure. + +-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas. + +-- Mais alors? + +-- Faites votre service; c'est a moi de m'arranger la-dessus, moi, qui +suis toujours libre et maitresse de ma vie. + +-- Oh! que de bontes, madame! + +-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son +insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous etes trouve libre et +comment vous etes venu. + +-- Ce soir, madame, j'avais medite deja de demander une permission a M. de +Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de +donner toute la nuit aux quarante-cinq. + +-- Ah! cet ordre est venu? + +-- Oui. + +-- Et a quel propos cette bonne chance? + +-- Comme recompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que +nous avons fait hier a Vincennes. + +-- Ah! fort bien, dit la duchesse. + +-- Ainsi, voila a quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous +voir ce soir tout a mon aise. + +-- Eh bien! ecoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce +familiarite qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous +allez faire: chaque fois que vous croirez etre libre, prevenez l'hotesse +par un billet; tous les jours un homme a moi passera chez elle. + +-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonte, madame. + +La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton. + +-- Attendez donc, dit-elle. + +-- Qu'y a-t-il, madame? + +-- Ce bruit, d'ou vient-il? + +En effet, un bruit d'eperons, de voix, de portes heurtees, d'exclamations +joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'echo d'une invasion. + +Ernauton passa sa tete par la porte qui donnait dans l'antichambre. + +-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici feter le conge que +leur a donne M. de Loignac. + +-- Mais par quel hasard ici, justement en cette hotellerie ou nous sommes? + +-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez- +vous d'arrivee a ete donne, parce que, de ce jour bienheureux de leur +entree dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et +les pates de maitre Fournichon, et quelques-uns meme les tourelles de +madame. + +-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien +expertement, monsieur, de ces tourelles. + +-- C'est la premiere fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y penetrer, +madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire. + +-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le +lieu le plus desert de Paris, un endroit pres de la riviere, pres du grand +rempart, un endroit ou personne ne peut me reconnaitre, ni soupconner que +je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos +compagnons, ajouta la duchesse. + +En effet, le vacarme de l'entree devenait un infernal ouragan; le bruit +des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des ecus d'or et le +cliquetis des verres, presageaient l'orage au grand complet. + +Tout a coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui +conduisait a la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas: + +-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline! + +-- Eh bien? repondit la voix du jeune homme. + +-- N'allez pas la haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie. + +-- Bon! et pourquoi pas, chere dame Fournichon? toute la maison n'est-elle +pas a nous, ce soir? + +-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles. + +-- Bah! les tourelles sont de la maison, crierent cinq ou six autres voix, +parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et +d'Eustache de Miradoux. + +-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les +tourelles font exception, les tourelles sont a moi; ne derangez pas mes +locataires. + +-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi, +moi, ne me derangez donc pas. + +-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais +penchants et l'audace de cet homme. + +-- Mais, par grace! repeta madame Fournichon. + +-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; a neuf heures, +tous les feux doivent etre eteints, et je vois un feu dans votre tourelle; +il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les edits du +roi; je veux connaitre quels sont ces mauvais serviteurs. + +Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les +pas s'emboitaient dans les siens. + +-- Mon Dieu! s'ecria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce +que ces gens-la oseraient entrer ici? + +-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis la, et je puis vous dire +d'avance, madame: n'ayez aucune crainte. + +-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur. + +En effet, Sainte-Maline, trop avance pour reculer maintenant, heurtait si +violemment a cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle etait d'un sapin +que madame Fournichon n'avait pas juge a propos d'eprouver, elle dont le +respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme. + + + + +LX + +COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT + + +Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se +fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui +eclairait la tourelle. + +Cette precaution, qui pouvait etre bonne, mais qui n'etait que momentanee, +ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout a coup dame +Fournichon, qui avait epuise toutes ses ressources, eut recours a un +dernier moyen et se mit a crier: + +-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous previens que les personnes que vous +troublez sont de vos amis: la necessite me force a vous l'avouer. + +-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur presentions nos compliments, +dit Perducas de Pincorney d'une voix avinee, et trebuchant derriere +Sainte-Maline sur la derniere marche de l'escalier. + +-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline. + +-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux. + +La bonne hotesse, esperant toujours prevenir une collision qui pouvait, +tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier- +d'Amour_, monta au milieu des rangs presses des gentilshommes, et glissa +tout bas le nom d'Ernauton a l'oreille de son agresseur. + +-- Ernauton! repeta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette revelation +etait de l'huile au lieu d'eau jetee sur le feu, Ernauton! ce n'est pas +possible. + +-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon. + +-- Et pourquoi cela? repeterent plusieurs voix. + +-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modele de +chastete, un exemple de continence, un compose de toutes les vertus. Non, +non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges +qui est enferme la-dedans. + +Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait +fait de la premiere, quand tout a coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton +parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annoncait point que la +patience fut une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire +de Sainte-Maline. + +-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il brise cette premiere porte? +demanda-t-il; et, ayant deja brise celle-la, veut-il encore briser celle- +ci? + +-- Eh! c'est lui, en realite, c'est Ernauton! s'ecria Sainte-Maline; je +reconnais sa voix, car, quant a sa personne, le diable m'emporte si je +pourrais dire dans l'obscurite de quelle couleur elle est. + +-- Vous ne repondez pas a ma question, monsieur, reitera Ernauton. + +[Illustration: Je l'entends encore murmurer: " Venge-moi! " -- PAGE 146.] + +Sainte-Maline se mit a rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante- +cinq qui, a la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient +juge qu'il etait prudent de descendre a tout hasard deux marches de +l'escalier. + +-- C'est a vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous? +s'ecria Ernauton. + +-- Oui, monsieur, parfaitement, repondit celui-ci. + +-- Alors qu'avez-vous a dire? + +-- J'ai a dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'etait +vous qui habitiez cette hotellerie des amours. + +-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'etait +moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher, +laissez-moi en repos. + +-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous etes pas fait ermite et +vous ne l'habitez pas seul, je suppose. + +-- Quant a cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le +doute, en supposant que vous y soyez. + +-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforcant de penetrer dans la +tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous etes sans +lumiere, bravo! + +-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous +soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme meme a la patience +que l'on doit a des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont +epuisees, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer. + +Malheureusement Sainte-Maline etait dans un de ses acces de mechancete +envieuse. + +-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur +Ernauton! + +-- Je vous dis cela de facon a ce que vous ne vous trompiez pas a mon +desir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut meme, je le repete: +retirez-vous, messieurs, je vous en prie. + +-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis a l'honneur de saluer la +personne pour laquelle vous desertez notre compagnie. + +A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle pret a se rompre se reforma +autour de lui. + +-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorite, descendez, et +remontez avec une bougie. + +-- Monsieur de Montcrabeau, s'ecria Ernauton, si vous faites cela, +souvenez-vous que vous m'offensez personnellement. + +Montcrabeau hesita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune +homme. + +-- Bon! repliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de +Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas +l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'epee les uns contre les autres; +ainsi eclairez. Montcrabeau, eclairez. + +Montcrabeau descendit, et, cinq minutes apres, remonta avec une bougie +qu'il voulut remettre a Sainte-Maline. + +-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-etre avoir besoin +de mes deux mains. + +Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour penetrer dans la tourelle. + +-- Je vous prends a temoin, tous tant que vous etes ici, dit Ernauton, +qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et +qu'en consequence, -- Ernauton tira vivement son epee, et qu'en +consequence j'enfonce cette epee dans la poitrine du premier qui fera un +pas en avant. + +Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'epee a la main, mais il +n'avait pas encore degaine a moitie, qu'il vit briller sur sa poitrine la +pointe de l'epee d'Ernauton. + +Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de +Carmainges eut besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline +sentit le froid du fer, et recula en delire, comme un taureau blesse. + +Alors, Ernauton fit en avant un pas egal au pas de retraite que faisait +Sainte-Maline, et l'epee se retrouva menacante sur la poitrine de ce +dernier. + +Sainte-Maline palit: si Ernauton s'etait fendu, il le clouait a la +muraille. + +Il repoussa lentement son epee au fourreau. + +-- Vous meriteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit +Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout a l'heure me lie, et +je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre. + +Il fit un pas en arriere pour voir si l'on obeirait. + +Et avec un geste supreme, qui eut fait honneur a un roi: + +-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je reponds de tout. + +On vit alors apparaitre au seuil de la tourelle une femme dont la tete +etait couverte d'une coiffe, dont le visage etait couvert d'un voile, et +qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton. + +Alors le jeune homme remit son epee au fourreau, et comme s'il etait sur +de n'avoir plus rien a craindre, il traversa fierement l'antichambre +peuplee de ses compagnons inquiets et curieux a la fois. + +Sainte-Maline, dont le fer avait legerement effleure la poitrine, avait +recule jusque sur le palier, tout etouffant de l'affront merite qu'il +venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue. + +Il comprit que tout se reunissait contre lui, rieurs et hommes serieux, si +les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'etat ou elles etaient; +cette conviction le poussa a une derniere extremite. + +Il tira sa dague au moment ou Carmainges passait devant lui. + +Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire +ce qu'il fit? voila ce qu'il serait impossible d'eclaircir sans avoir lu +dans la tenebreuse pensee de cet homme, ou lui-meme peut-etre ne pouvait +lire dans ses moments de colere. + +Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de +son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe +de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque. + +Le masque tomba a terre. + +Le mouvement de Sainte-Maline avait ete si prompt, que, dans l'ombre, nul +n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer. + +La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col, +elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne +l'avait pas blessee. + +Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquietait de ce cri pousse +par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre, +de sorte qu'a la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage +de la jeune femme, que rien ne protegeait. + +-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame +de la litiere: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne. + +Ernauton s'arretait et avait deja tire a moitie du fourreau son epee, +qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entraina par +les degres en lui disant tout bas: + +-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges. + +-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en +s'eloignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lachete avec les +autres. + +-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre cote; je +tiens le mien; nous les reglerons tous deux un jour. + +Carmainges entendit, mais ne se retourna meme point, il etait tout entier +a la duchesse. + +Arrive au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus a son passage; ceux +des quarante-cinq qui n'avaient pas monte l'escalier blamaient sans doute +tout bas la violence de leurs camarades. + +Ernauton conduisit la duchesse a sa litiere gardee par deux serviteurs. + +Arrivee la et se sentant en surete, la duchesse serra la main de +Carmainges et lui dit: + +-- Monsieur Ernauton, apres ce qui vient de se passer, apres l'insulte +dont, malgre votre courage, vous n'avez pu me defendre, et qui ne +manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici; +cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison a vendre ou a +louer en totalite; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes +nouvelles. + +-- Dois-je prendre conge de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en +signe d'obeissance aux ordres qui venaient de lui etre donnes, et qui +etaient trop flatteurs a son amour-propre pour qu'il les discutat. + +-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litiere +jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce miserable, qui m'a reconnue +pour la dame de la litiere, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je +suis, ne marche derriere nous et ne decouvre ainsi ma demeure. + +Ernauton obeit, mais personne ne les espionna. + +Arrivee au pont Neuf, qui alors meritait ce nom, puisqu'il y avait a peine +sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jete sur la Seine, arrivee au +pont Neuf, la duchesse tendit la main aux levres d'Ernauton en lui disant: + +-- Allez, maintenant, monsieur. + +-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame? + +-- Cela depend de la hate que vous mettrez a faire ma commission, et cette +hate me sera une preuve du plus ou du moins de desir que vous aurez de me +revoir. + +-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en a moi. + +-- C'est bien, allez, mon chevalier. + +Et la duchesse donna une seconde fois sa main a baiser a Ernauton, puis +s'eloigna. + +-- C'est etrange, en verite, dit le jeune homme revenant sur ses pas, +cette femme a du gout pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquiete +pas le moins du monde si je puis ou non etre tue par ce coupe-jarret de +Sainte-Maline. + +Et un leger mouvement d'epaules prouva que le jeune homme estimait cette +insouciance a sa valeur. + +Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour +son amour-propre: + +-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle etait bien troublee, la +pauvre femme, et que la crainte d'etre compromise est, chez les princesses +surtout, le plus fort de tous les sentiments. + +Car, ajoutait-il en souriant a lui-meme, elle est princesse. + +Et comme ce dernier sentiment etait le plus flatteur pour lui, ce fut ce +dernier sentiment qui l'emporta. + +Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte +qui lui avait ete faite; il retourna donc droit a l'hotellerie, pour ne +laisser a personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que +pourrait avoir cette affaire. + +Il etait naturellement decide a enfreindre toutes les consignes et tous +les serments possibles, et a en finir avec Sainte-Maline au premier mot +qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire. + +L'amour et l'amour-propre blesses du meme coup lui donnaient une rage de +bravoure qui lui eut certainement, dans l'etat d'exaltation ou il etait, +permis de lutter avec dix hommes. + +Cette resolution etincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de +l'hotellerie du _Fier-Chevalier_. + +Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxiete, se tenait toute +tremblante sur le seuil. + +A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait +abondamment pleure, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle +lui demanda pardon, malgre tous les efforts de son mari, qui pretendait +que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon a demander. + +La bonne hoteliere n'etait point assez desagreable pour que Carmainges, +eut-il a se plaindre d'elle, lui tint obstinement rancune; il assura donc +dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que +son vin seul etait coupable. + +Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tete +il remercia Ernauton. + +Pendant que ces choses se passaient a la porte, tout le monde etait a +table, et l'on causait chaleureusement de l'evenement qui faisait sans +contredit le point culminant de la soiree. + +Beaucoup donnaient tort a Sainte-Maline avec cette franchise qui est le +principal caractere des Gascons lorsqu'ils causent entre eux. + +Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil fronce de leur compagnon et sa +levre crispee par une reflexion profonde. + +Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de +maitre Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voila tout. + +-- Quant a moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de +Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appele un instant +Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait a cette heure couche +sous cette table au lieu d'etre assis devant. + +Sainte-Maline leva la tete et regarda Hector de Biran. + +-- Je dis ce que je dis, repondit celui-ci, et tenez, voila la-bas sur le +seuil de la porte quelqu'un qui parait etre de mon avis. + +Tous les regards se tournerent vers l'endroit indique par le jeune +gentilhomme, et l'on apercut Carmainges, pale et debout dans le cadre +forme par la porte. + +A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui +courir par tout le corps. + +Ernauton descendit du seuil, comme eut fait la statue du commandeur de son +piedestal, et marcha droit a Sainte-Maline, sans provocation reelle, mais +avec une fermete qui fit battre plus d'un coeur. + +A cette vue, de toutes parts on cria a M. de Carmainges: + +-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce cote, Carmainges, il y a une place +pres de moi. + +-- Merci, repondit le jeune homme, c'est pres de M. de Sainte-Maline que +je veux m'asseoir. + +Sainte-Maline se leva; tous les yeux etaient fixes sur lui. + +Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea +completement d'expression. + +-- Je vais vous faire la place que vous desirez, monsieur, dit-il sans +colere, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien +franches et bien sinceres, pour ma stupide agression de tout a l'heure; +j'etais ivre, vous l'avez dit vous-meme; pardonnez-moi. + +[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glacee. -- PAGE 148.] + +Cette declaration, faite au milieu du silence general, ne satisfit point +Ernauton, quoiqu'il fut evident que pas une syllabe n'en avait ete perdue +pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxiete de quelle +facon se terminerait cette scene. + +Mais aux dernieres paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses +compagnons montrerent a Ernauton qu'il devait paraitre satisfait, et qu'il +etait pleinement venge. + +Son bon sens le forca donc a se taire. + +En meme temps, un regard jete sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait +se defier de lui plus que jamais. + +-- Ce miserable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il +cede en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le +satisfait davantage. + +Le verre de Sainte-Maline etait plein; il remplit celui d'Ernauton. + +-- Allons, allons! la paix, la paix! crierent toutes les voix: a la +reconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline! + +Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et +se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les levres pour qu'on +ne put soupconner le sens des paroles qu'il lui adressait: + +-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voila la seconde fois que vous +m'insultez sans m'en faire reparation; prenez garde: a la troisieme +offense, je vous tuerai comme un chien. + +-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, repondit Sainte-Maline, +car, foi de gentilhomme, a votre place, j'en ferais autant que vous. + +Et les deux ennemis mortels choquerent leurs verres, comme eussent pu +faire les deux meilleurs amis. + + + + +LXI + +CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTERIEUSE + + +Tandis que l'hotellerie du _Fier-Chevalier_, sejour apparent de la +concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes, +filtrer, a travers les fentes de ses volets, la lumiere des bougies et la +joie des convives, un mouvement inaccoutume avait lieu dans cette maison +mysterieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'exterieurement dans les +pages de ce recit. + +Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre a l'autre, +portant ca et la des objets empaquetes qu'il enfermait dans une caisse de +voyage. + +Ces premiers preparatifs termines, il chargea un pistolet et fit jouer +dans sa gaine de velours un large poignard; puis il le suspendit, a l'aide +d'un anneau, a la chaine qui lui servait de ceinture, a laquelle il +attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de +prieres relie en chagrin noir. + +Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas leger comme celui d'une ombre +effleurait le plancher du premier etage et glissait le long de l'escalier. + +Tout a coup une femme pale et pareille a un fantome, sous les plis de son +voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste +comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre. + +-- Remy, dit cette voix, etes-vous pret? + +-- Oui, madame, et je n'attends plus, a cette heure, que votre cassette +pour la joindre a la mienne. + +-- Croyez-vous donc que ces boites seront facilement chargees sur nos +chevaux? + +-- J'en reponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquiete le moins du +monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point la- +bas tout ce qu'il me faut? + +-- Non, Remy, non, sous aucun pretexte je ne veux que vous manquiez du +necessaire en route; et puis, une fois la-bas, le pauvre vieillard etant +malade, tous les domestiques seront occupes autour de lui. O Remy! j'ai +hate de rejoindre mon pere; j'ai de tristes pressentiments, et il me +semble que depuis un siecle je ne l'ai pas vu. + +-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitte il y a trois mois, et +il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les +autres. + +-- Remy, vous qui etes si bon medecin, ne m'avez-vous pas avoue vous-meme, +en le quittant la derniere fois, que mon pere n'avait plus longtemps a +vivre? + +-- Oui, sans doute, mais c'etait une crainte exprimee et non une +prediction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils +vivent, c'est etrange a dire, par l'habitude de vivre; il y a meme plus: +parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos +demain. + +-- Helas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui, +demain est mort. + +Remy ne repondit pas, car aucune reponse rassurante ne pouvait reellement +sortir de sa bouche, et un silence lugubre succeda pendant quelques +minutes au dialogue que nous venons de rapporter. + +Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive. + +-- Pour quelle heure avez-vous demande les chevaux, Remy? reprit enfin la +dame mysterieuse. + +-- Pour deux heures apres minuit. + +-- Une heure vient de sonner. + +-- Oui, madame. + +-- Personne ne guette au dehors, Remy? + +-- Personne. + +-- Pas meme ce malheureux jeune homme? + +-- Pas meme lui! + +Remy soupira. + +-- Vous me dites cela d'une facon etrange, Remy. + +-- C'est que celui-la aussi a pris une resolution. + +-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant. + +-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer a nous voir. + +-- Et ou va-t-il? + +-- Ou nous allons tous: au repos. + +-- Dieu le lui donne eternel, repondit la dame d'une voix grave et froide +comme un glas de mort, et cependant.... + +Elle s'arreta. + +-- Cependant? reprit Remy. + +-- N'avait-il rien a faire en ce monde. + +-- Il avait a aimer si on l'eut aime. + +-- Un homme de son nom, de son rang et de son age devrait compter sur +l'avenir. + +-- Y comptez-vous, vous, madame, qui etes d'un age, d'un rang et d'un nom +qui n'ont rien a envier au sien? + +Les yeux de la dame lancerent une sinistre lueur. + +-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc.... + +Elle preta l'oreille. + +-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends? + +-- Oui, ce me semble. + +-- Serait-ce deja notre conducteur? + +-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devance le rendez-vous de +pres d'une heure. + +-- On s'arrete a la porte, Remy. + +-- En effet. + +Remy descendit precipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment ou +trois coups, rapidement heurtes, se faisaient entendre. + +-- Qui va la? demanda Remy. + +-- Moi, repondit une voix cassee et tremblante, moi, Grandchamp, le valet +de chambre du baron. + +-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous a Paris! Attendez que je vous +ouvre; mais parlez bas. + +Et il ouvrit la porte. + +-- D'ou venez-vous donc? demanda Remy a voix basse. + +-- De Meridor. + +-- De Meridor? + +-- Oui, cher monsieur Remy. Helas! + +-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu! + +-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce +nos chevaux? + +-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux. + +Puis, revenant au vieillard: + +-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp? + +-- Nous ne devinez pas? repondit le serviteur. + +-- Helas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette +nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame! + +[Illustration: Guillaume de Nassau.] + +-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble? + +-- Oui, madame, oui. + +-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix. + +-- En effet, madame... Comment la menager, Grandchamp? la voila. + +La dame, qui etait descendue du premier au rez-de-chaussee, comme elle +etait descendue deja du second au premier, apparut a l'extremite du +corridor. + +-- Qui est la? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp. + +-- Oui madame, c'est moi, repondit humblement et tristement le vieillard +en decouvrant sa tete blanchie. + +-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point +trompee, mon pere est mort! + +-- En effet, madame, repondit Grandchamp oubliant toutes les +recommandations de Remy, en effet, Meridor n'a plus de maitre. + +Pale, glacee, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans +flechir. + +Remy, la voyant si resignee et si sombre, alla a elle, et lui prit +doucement la main. + +-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami. + +-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a ete frappe, +il y a huit jours, d'une troisieme attaque d'apoplexie. Il a pu une +derniere fois balbutier votre nom, puis, il a cesse de parler et dans la +nuit il est mort. + +Diane fit au vieux serviteur un geste de remerciment; puis, sans ajouter +un mot, elle remonta dans sa chambre. + +-- Enfin la voila libre, murmura Remy, plus sombre et plus pale qu'elle. +Venez, Grandchamp, venez. + +La chambre de la dame etait situee au premier etage, derriere un cabinet +qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-meme ne tirait son +jour que d'une petite fenetre percee sur une cour. + +L'ameublement de cette piece etait sombre, mais riche; les tentures, en +tapisseries d'Arras, les plus belles de l'epoque, representaient les +divers sujets de la Passion. + +Un prie-Dieu en chene sculpte, une stalle de la meme matiere et du meme +travail, un lit a colonnes torses, avec des tapisseries pareilles a celles +des murs, enfin un tapis de Bruges, voila tout ce qui ornait la chambre. + +Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni +remplacaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un +portrait d'homme place dans un pan coupe de la chambre et sur lequel +donnait le jour de la fenetre, evidemment percee pour l'eclairer. + +Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur +gonfle, mais des yeux arides. + +Elle attacha sur cette figure inanimee un long et indicible regard +d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui repondre. + +Noble image, en effet, et l'epithete semblait faite pour elle. + +Le peintre avait represente un jeune homme de vingt-huit a trente ans, +couche a moitie nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient +encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait +mutilee, et cependant elle tenait encore un troncon d'epee. + +Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la paleur et la +souffrance donnaient a cette physionomie un caractere divin que le visage +de l'homme ne commence a prendre qu'au moment ou il quitte la vie pour +l'eternite. + +Pour toute legende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en +lettres rouges comme du sang: + + _Aut Cesar aut nihil._ + +La dame etendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme +elle eut fait a un dieu: + +" Je t'avais supplie d'attendre, quoique ton ame irritee dut etre alteree +de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout, o mon amour, tu as +vu que je n'ai supporte la vie que pour ne pas devenir parricide; toi +mort, j'eusse du mourir; mais, en mourant, je tuais mon pere. + +Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu, +j'avais jure de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors +je chargeais d'un crime la tete blanchie du venerable vieillard qui +m'appelait son innocente enfant. + +Tu as attendu, merci, bien-aime, tu as attendu, et maintenant je suis +libre; le dernier lien qui m'enchainait a la terre vient d'etre brise par +le Seigneur, au Seigneur graces soient rendues. Je suis tout a toi: plus +de voiles, plus d'embuches, je puis agir au grand jour, car, maintenant, +je ne laisserai plus personne apres moi sur la terre, j'ai le droit de la +quitter. " + +Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du +cadre. + +" Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en +pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desseches, ces yeux que tu +aimais tant. + +Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me repondras enfin, chere +ombre a qui j'ai tant parle sans jamais obtenir de reponse. " + +A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle eut fini de +converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chene. + +-- Pauvre pere! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui +semblait n'appartenir a aucune creature humaine. + +Puis elle s'abima dans une reverie sombre qui lui fit oublier, en +apparence, le malheur present et les malheurs passes. + +Tout a coup elle se dressa, la main appuyee au bras du fauteuil. + +-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy! + +Le fidele serviteur ecoutait sans doute a la porte, car il apparut +aussitot. + +-- Me voici, madame, repondit-il. + +-- Mon digne ami, mon frere, dit Diane, vous la seule creature qui me +connaisse en ce monde, dites-moi adieu. + +-- Pourquoi cela, madame? + +-- Parce que l'heure est venue de nous separer, Remy. + +-- Nous separer! s'ecria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir +sa compagne. Que dites-vous, madame? + +-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant +qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais +qu'a l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de +loin. Maintenant que je touche a l'execution, maintenant que l'obstacle a +disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entrainer a ma suite, +dans le chemin du crime, une ame genereuse et sans tache: ainsi, vous me +quitterez, mon ami. Toute cette vie passee dans les larmes me comptera +comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera +aussi a vous, je l'espere; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez +jamais de mal, vous serez deux fois sur du ciel. + +Remy avait ecoute les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et +presque hautain. + +-- Madame, repondit-il, croyez-vous donc parler a un vieillard trembleur +et use par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-a-dire +toute la seve de la jeunesse qui parait tarie en moi. Cadavre arrache de +la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action +terrible, c'est pour jouer un role actif dans l'oeuvre de la Providence. +Ne separez donc jamais ma pensee de la votre, madame, puisque ces deux +pensees sinistres ont si longtemps habite sous le meme toit: ou vous irez, +j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgre +mes prieres, vous persistez dans cette resolution de me chasser.... + +-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit la, +Remy? + +-- Si vous persistez dans cette resolution, continua le jeune homme, comme +si elle n'avait point parle, je sais ce que j'ai a faire, moi, et toutes +nos etudes devenues inutiles aboutiront pour moi a deux coups de poignard: +l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre +dans le mien. + +-- Remy, Remy! s'ecria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en +etendant imperativement sa main au-dessus de sa tete, Remy, ne dites pas +cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est a +moi, je l'ai payee assez cher pour la lui prendre moi-meme quand le moment +ou il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arrive, Remy, et ce +n'est point un reve, je vous le jure, le jour ou j'allai m'agenouiller +devant le corps deja froid de celui-ci.... + +Et elle montra le portrait. + +-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes levres des levres de cette blessure +que vous voyez ouverte, et ces levres tremblerent et me dirent: + +-- Venge-moi, Diane, venge-moi! + +-- Madame! + +-- Remy, je te le repete, ce n'etait pas une illusion, ce n'etait pas un +bourdonnement de mon delire: la blessure a parle, elle a parle, te dis-je, +et je l'entends encore murmurer: + +" Venge-moi, Diane, venge-moi. " + +Le serviteur baissa la tete. + +-- C'est donc a moi et non pas a vous la vengeance, continua Diane; +d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi. + +-- Je dois vous obeir, madame, repondit Remy, car j'etais aussi mort que +lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre etait +jonchee? vous. Qui m'a gueri de mes blessures? vous. Qui m'a cache? vous, +vous, c'est-a-dire la moitie de l'ame de celui pour lequel j'etais mort si +joyeusement; ordonnez donc, j'obeirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que +je vous quitte. + +-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus +nous separer. + +Remy montra le portrait. + +-- Maintenant, madame, dit-il avec energie, il a ete tue par trahison; +c'est par trahison qu'il doit etre venge. Ah! vous ne savez pas une chose, +vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que, +cette nuit, j'ai trouve le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des +Medicis, ce poison de Rene, le Florentin. + +-- Oh! dis-tu vrai? + +-- Venez voir, madame, venez voir. + +-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir +revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu +veux me conduire? + +-- Le pauvre vieillard a fait a cheval soixante lieues, madame; il est +brise de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit. + +-- Venez. + +Diane suivit Remy. + + + + +LXII + +LE LABORATOIRE + + +Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un +ressort cache sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui +glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur. + +Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide +et etroit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing a Diane, qui +s'y appuya et descendit apres lui. + +Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette echelle, +conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout +meuble renfermait un fourneau avec son etre immense, une table carree, +deux chaises de jonc, quantite de fioles et de boites de fer. + +Et pour tous habitants, une chevre sans belements et des oiseaux sans +voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des +animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux- +memes. + +Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fumee +epaisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engage dans la +muraille. + +Un alambic pose sur l'atre laissait filtrer lentement, et goutte a goutte, +une liqueur jaune comme l'or. + +Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, epais de deux doigts, +mais en meme temps de la plus parfaite transparence, et qui etait fermee +par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle. + +Diane descendit et s'arreta au milieu de tous ces objets a l'existence et +aux formes etranges sans etonnement et sans terreur; on eut dit que les +impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence +sur cette femme, qui vivait deja hors de la vie. + +Remy lui fit signe de s'arreter au pied de l'escalier; elle s'arreta ou +lui disait Remy. + +Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les +objets que nous venons de detailler et qui, jusque-la, dormaient ou +s'agitaient dans l'ombre. + +Puis il s'approcha d'un puits creuse dans le caveau touchant aux parois +d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un +seau a une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau, +qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre +un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glacee et +pure comme le cristal. + +-- Approchez, madame, dit Remy. + +Diane approcha. + +Dans cette enorme quantite d'eau, il laissa tomber une seule goutte du +liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entiere de l'eau se +teignit a l'instant meme d'une couleur jaune; puis cette couleur +s'evapora, et l'eau, au bout de dix minutes, etait devenue transparente +comme auparavant. + +La fixite des yeux de Diane donnait seule une idee de l'attention profonde +qu'elle donnait a cette operation. + +Remy la regarda. + +-- Eh bien? demanda celle-ci. + +-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur +ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; petrissez avec cette +eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguiere ou l'on puisera pour +se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le +vit naguere a la cour du roi Charles IX, la fleur etouffer par son parfum, +le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction +dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la meche +d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en impregnera jusqu'a un pouce a +peu pres, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort, +pour bruler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre +bougie. + +-- Vous etes sur de ce que vous dites la, Remy? demanda Diane. + +-- Toutes ces experiences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui +ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau +pareille a cette eau. Voyez cette chevre qui a broute de l'herbe arrosee +de cette meme eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la +rendre maintenant a la liberte, a la lumiere, a la nature, sa vie est +condamnee, a moins que cette nature a laquelle nous la rendrons ne revele +a son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux +devinent, et que les hommes ignorent. + +-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane. + +-- Oui, madame, car tout le liquide est precipite, a cette heure; mais +attendez. + +Remy la separa de l'alambic avec des precautions infinies; puis, aussitot, +il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit a la surface de son +orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il presenta le +flacon a sa compagne. + +Diane le prit sans emotion aucune, le souleva a la hauteur de la lampe, +et, apres avoir regarde quelque temps la liqueur epaisse qu'il contenait: + +-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet, +des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguiere. La liqueur tient-elle +dans le metal? + +-- Elle le ronge. + +-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-etre. + +-- Je ne crois pas; voyez l'epaisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons +l'enfermer ou plutot l'emboiter dans une enveloppe d'or. + +-- Alors, Remy, reprit la dame, vous etes content, n'est-ce pas? + +Et quelque chose comme un pale sourire effleura les levres de la dame, et +leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets +engourdis. + +-- Plus que je ne fus jamais, madame, repondit celui-ci; punir les +mechants, c'est jouir de la sainte prerogative de Dieu. + +-- Ecoutez, Remy, ecoutez! + +Et la dame preta l'oreille. + +-- Vous avez entendu quelque bruit? + +-- Le pietinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux +sont arrives. + +-- C'est probable, madame, car il est a peu pres l'heure a laquelle ils +devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer. + +-- Pourquoi cela? + +-- Ne sont-ils plus inutiles? + +-- Au lieu d'aller a Meridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les +chevaux. + +-- Ah! je comprends. + +Et les yeux du serviteur, a leur tour, laisserent echapper un eclair de +joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane. + +-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire? + +-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera a +Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement +vous rendrez la liberte a tous ces pauvres animaux innocents que nous +avons fait souffrir par necessite. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut- +etre a leur salut. + +-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics? + +-- Puisqu'ils etaient ici quand nous avons achete la maison, qu'importe +que d'autres les y trouvent apres nous? + +-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences? + +-- Au feu, Remy, au feu! + +-- Eloignez-vous alors. + +-- Moi? + +-- Oui, du moins mettez ce masque de verre. + +Et Remy presenta a Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage. + +Alors, appuyant lui-meme sur sa bouche et sur son nez un large tampon de +laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis, +quand le feu fut bien embrase, il y versa les poudres qui eclaterent en +petillements joyeux, les unes lancant des feux verts, les autres se +volatilisant en etincelles pales comme le soufre; et les essences, qui, au +lieu d'eteindre la flamme, monterent comme des serpents de feu dans le +conduit, avec des grondements pareils a ceux d'un tonnerre lointain. + +Enfin, quand tout fut consume: + +-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, decouvre +le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habite; +aujourd'hui, on brule encore les sorciers, mais on respecte les +alchimistes. + +-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brulerait, Remy, ce serait +justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu +qu'au jour ou je monterai sur le bucher, j'aie accompli ma tache, je ne +repugne pas plus a ce genre de mort qu'a un autre: la plupart des anciens +martyrs sont morts ainsi. + +Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa +maitresse, il l'empaqueta soigneusement. + +En ce moment on heurta a la porte de la rue. + +-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et +repondez, tandis que je vais fermer la trappe. + +La dame obeit. + +Une meme pensee vivait tellement dans ces deux corps, qu'il eut ete +difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination. + +Remy remonta derriere elle, et poussa le ressort. + +Le caveau se referma. + +Diane trouva Grandchamp a la porte; eveille par le bruit, il etait venu +ouvrir. + +Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain depart de +sa maitresse, que lui apprit ce depart sans lui dire ou elle allait. + +-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir +un pelerinage, vote depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage a +personne, et vous ne revelerez mon nom a qui que ce soit. + +-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra +cependant? + +-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand +ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, a propos, +Grandchamp, cette maison nous devient inutile. + +Diane tira d'une armoire une liasse de papiers. + +-- Voici les titres qui constatent la propriete: vous louerez ou vendrez +cette maison. Si d'ici a un mois, vous n'avez trouve ni locataire, ni +acquereur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez a +Meridor. + +-- Et si je trouve acquereur, madame, combien la vendrai-je? + +-- Ce que vous voudrez. + +-- Alors je rapporterai l'argent a Meridor? + +-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp. + +-- Quoi! madame, une pareille somme? + +-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services, +Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi a +payer celles de mon pere? + +-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire. + +-- Il a raison, dit Remy. + +-- Trouvez un moyen, dit Diane. + +-- Rien de plus simple. Cette maison a ete achetee en mon nom; je la +revends a Grandchamp, qui, de cette facon, pourra la revendre lui-meme a +qui il voudra. + +-- Faites. + +Remy prit une plume et ecrivit sa donation au bas du contrat de vente. + +-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau a Grandchamp, qui se +sentait tout emu de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp; +faites avancer les chevaux tandis que je termine les preparatifs. + +Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du +portrait, le roula, l'enveloppa dans une etoffe de soie et placa le +rouleau dans la caisse de voyage. + +Ce cadre, demeure vide et beant, semblait raconter plus eloquemment +qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues. + +Le reste de la chambre, une fois ce portrait enleve, n'avait plus de +signification et devenait une chambre ordinaire. + +Quand Remy eut lie les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier +coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y etait arrete, excepte +le guide; puis aidant sa pale maitresse a monter a cheval: + +-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la +derniere ou nous aurons demeure si longtemps. + +-- L'avant-derniere, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone. + +-- Quelle sera donc l'autre? + +-- Le tombeau, Remy. + + + + +LXIII + +CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANCOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET +DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE + + +Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi +au Louvre, Henri de Navarre a Cahors, Chicot sur la grande route, et la +dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur +le duc d'Anjou, tout recemment nomme duc de Brabant, et au secours duquel +nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de +Joyeuse. + +A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix +francaises et le drapeau de France flottaient sur un camp francais aux +rives de l'Escaut. + +C'etait la nuit: des feux disposes en un cercle immense bordaient le +fleuve si large devant Anvers, et se refletaient dans ses eaux profondes. + +La solitude habituelle des polders a la sombre verdure etait troublee par +le hennissement des chevaux francais. + +Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu +des bivouacs, le mousquet des sentinelles francaises, eclair fugitif et +lointain que la largeur du fleuve jete entre cette armee et la ville +rendait aussi inoffensif que ces eclairs de chaleur qui brillent a +l'horizon par un beau soir d'ete. + +Cette armee etait celle du duc d'Anjou. + +Ce qu'elle etait venue faire la, il faut bien que nous le racontions a nos +lecteurs. Ce ne sera peut-etre pas bien amusant, mais ils nous +pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans +prevenir! + +Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps a feuilleter la +_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent deja M. le duc +d'Anjou, ce prince jaloux, egoiste, ambitieux et impatient, qui, ne si +pres du trone dont chaque evenement semblait le rapprocher, n'avait jamais +pu attendre avec resignation que la mort lui fit un chemin libre. + +Ainsi l'avait-on vu d'abord desirer le trone de Navarre sous Charles IX, +puis celui de Charles IX lui-meme, enfin celui de France occupe par son +frere, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait porte deux couronnes, a la +jalousie de son frere qui n'avait jamais pu en attraper une. + +Un instant alors il avait tourne les yeux vers l'Angleterre, gouvernee par +une femme, et pour avoir le trone, il avait demande a epouser la femme, +quoique cette femme s'appelat Elisabeth et eut vingt ans de plus que lui. + +Sur ce point, la destinee avait commence de lui sourire, si toutefois +c'eut ete un sourire de la fortune, que d'epouser l'altiere fille de Henri +VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses desirs hatifs, n'avait pu reussir +meme a defendre sa liberte; qui avait vu tuer, fait tuer peut-etre, ses +favoris La Mole et Coconnas, et sacrifie lachement Bussy, le plus brave de +ses gentilshommes: le tout sans profit pour son elevation et avec grand +dommage pour sa gloire, ce repudie de la fortune se voyait tout a la fois +accable des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-la a tout +regard mortel, et porte par tout un peuple a la premiere dignite que ce +peuple pouvait conferer. + +Les Flandres lui offraient une couronne, et Elisabeth lui avait donne son +anneau. + +Nous n'avons pas la pretention d'etre historien; si nous le devenons +parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou, +mieux encore, quand le roman monte a la hauteur de l'histoire; c'est alors +que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princiere du duc +d'Anjou, laquelle ayant constamment cotoye l'illustre chemin des royautes, +est pleine de ces evenements, tantot sombres, tantot eclatants, qu'on ne +remarque d'habitude que dans les existences royales. + +Tracons donc en quelques mots l'histoire de cette existence. + +Il avait vu son frere Henri III embarrasse dans sa querelle avec les +Guises et il s'etait allie aux Guises; mais bientot il s'etait apercu que +ceux-ci n'avaient d'autre but reel que celui de se substituer aux Valois +sur le trone de France. + +Il s'etait alors separe des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'etait pas +sans quelque danger que cette separation avait eu lieu, et Salcede, roue +en Greve, avait prouve l'importance que la susceptibilite de MM. de +Lorraine attachait a l'amitie de M. d'Anjou. + +En outre, depuis longtemps deja, Henri III avait ouvert les yeux, et un an +avant l'epoque ou cette histoire commence, le duc d'Alencon, exile ou a +peu pres, s'etait retire a Amboise. + +C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigues de la +domination espagnole, decimes par le proconsulat du duc d'Albe, trompes +par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profite de cette paix +pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appele a eux +Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur general +du Brabant. + +Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans +l'histoire et qui ne fera qu'apparaitre chez nous. + +Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante a cinquante et +un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de +Stolberg, cousin de ce Rene de Nassau tue au siege de Saint-Dizier, ayant +herite de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore, +nourri dans les principes les plus severes de la reforme, il avait, +disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesure la grandeur de +sa mission. + +Cette mission, qu'il croyait avoir recue du ciel, a laquelle il fut fidele +toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la +republique de Hollande, qu'il fonda en effet. + +Jeune, il avait ete appele par Charles-Quint a sa cour. Charles-Quint se +connaissait en hommes; il avait juge Guillaume, et souvent le vieil +empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait +jamais porte une main imperiale, avait consulte l'enfant sur les matieres +les plus delicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme +avait vingt-quatre ans a peine, quand Charles-Quint lui confia, en +l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de +l'armee de Flandre. Guillaume s'etait alors montre digne de cette haute +estime; il avait tenu en echec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus +grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifie +Philippeville et Charlemont; le jour ou Charles-Quint abdiqua, ce fut sur +Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trone, et +ce fut lui qu'il chargea de porter a Ferdinand la couronne imperiale, que +Charles-Quint venait de resigner volontairement. + +Alors etait venu Philippe II, et, malgre la recommandation de Charles- +Quint a son fils, de regarder Guillaume comme un frere, celui-ci avait +bientot senti que Philippe II etait un de ces princes qui ne veulent pas +avoir de famille. Alors s'etait affermie en sa pensee cette grande idee de +l'affranchissement de la Hollande et de l'emancipation des Flandres, qu'il +eut peut-etre eternellement enfermee en son esprit, si le vieil empereur, +son ami et son pere, n'eut point eu cette etrange idee de substituer la +robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de +Guillaume, demanderent le renvoi des troupes etrangeres; alors commenca +cette lutte acharnee de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui +echapper; alors passerent sur ce malheureux peuple, toujours froisse entre +la France et l'Empire, la vice-royaute de Marguerite d'Autriche et le +proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte a la fois +politique et religieuse, dont la protestation de l'hotel de Culembourg, +qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le +pretexte; alors s'avanca cette procession de quatre cents gentilshommes +vetus avec la plus grande simplicite, defilant deux a deux et venant +apporter au pied du trone de la vice-gouvernante l'expression du desir +general, resume dans cette protestation; alors, et a la vue de ces gens si +graves et si simplement vetus, echappa a Barlaimont, un des conseillers de +la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, releve par les gentilshommes flamands +et accepte par eux, designa des lors, dans les Pays-Bas, le parti +patriote, qui, jusque-la, etait sans appellation. + +Ce fut a partir de ce moment que Guillaume commenca de jouer le role qui +fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde. +Constamment battu dans cette lutte contre l'ecrasante puissance de +Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort apres ses +defaites, toujours levant une nouvelle armee, qui remplace l'armee +disparue, mise en fuite ou aneantie, il reparait plus fort qu'avant sa +defaite, et toujours salue comme un liberateur. + +C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de defaites +physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit a Mons la +nouvelle du massacre de la Saint-Barthelemy. + +C'etait une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas; +la Hollande et cette portion des Flandres qui etait calviniste perdaient +par cette blessure le plus brave sang de ses allies naturels, les +huguenots de France. + +Guillaume repondit a cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il +avait l'habitude de le faire; de Mons ou il etait, il recula jusqu'au +Rhin; il attendit les evenements. + +Les evenements font rarement faute aux nobles causes. + +Une nouvelle a laquelle il etait impossible de s'attendre, se repandit +tout a coup. + +Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre, +quelques gueux de mer, pousses par le vent contraire dans le port de +Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute +mer, se laisserent aller a la derive, et, pousses par le desespoir, ils +prirent la ville qui avait deja prepare ses potences pour les pendre. + +La ville prise, ils chasserent les garnisons espagnoles des environs, et +ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier +le succes qu'ils devaient au hasard, ils appelerent le prince d'Orange; +Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en +compromettant toute la Hollande, rendre a tout jamais impossible une +reconciliation avec l'Espagne. + +Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte +catholique, comme le culte protestant etait proscrit en France. + +A ce manifeste, la guerre recommenca: le duc d'Albe envoya contre les +revoltes son propre fils, Frederic de Tolede, qui leur prit Zutphen, +Narden et Harlem, mais cet echec, loin d'abattre les Hollandais, sembla +leur avoir donne une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes, +depuis le Zuyderzee jusqu'a l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant, +rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de +Requesens, l'un des vainqueurs de Lepante. + +Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle serie de malheurs: Ludovic et +Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent +surpris par un des lieutenants de don Louis, pres de Nimegue, defaits et +tues; les Espagnols penetrerent en Hollande, mirent le siege devant Leyde +et pillerent Anvers. + +Tout etait desespere, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la +republique naissante. Requesens mourut a Bruxelles. + +Ce fut alors que toutes les provinces, reunies par un seul interet, +dresserent d'un commun accord et signerent, le 8 novembre 1576, c'est-a- +dire quatre jours apres le sac d'Anvers, le traite connu sous le nom de +paix de Gand, par lequel elles s'engageaient a s'entr'aider a delivrer le +pays de la servitude des Espagnols _et des autres etrangers_. + +Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins +de deux mois, Namur et Charlemont furent pris. + +Les Flamands repondirent a ces deux echecs en nommant le prince d'Orange +gouverneur general du Brabant. + +Don Juan mourut a son tour. Decidement Dieu se prononcait en faveur de la +liberte des Pays-Bas. Alexandre Farnese lui succeda. + +C'etait un prince habile, charmant de facons, doux et fort en meme temps, +grand politique, bon general; la Flandre tressaillit en entendant pour la +premiere fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la +traiter en rebelle. + +Guillaume comprit que Farnese ferait plus pour l'Espagne avec ses +promesses que le duc d'Albe avec ses supplices. + +Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui +fut la base fondamentale du droit public de la Hollande. + +Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir executer seul ce plan +d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit +proposer au duc d'Anjou la souverainete des Pays-Bas, sous la condition +qu'il respecterait les privileges des Hollandais et des Flamands et +respecterait leur liberte de conscience. + +C'etait un coup terrible porte a Philippe II. Il y repondit en mettant a +prix a 25,000 ecus la tete de Guillaume. + +Les Etats assembles a la Haye declarerent alors Philippe II dechu de la +souverainete des Pays-Bas, et ordonnerent que dorenavant le serment de +fidelite leur fut prete a eux, au lieu d'etre prete au roi d'Espagne. + +Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut recu par +les Flamands avec la defiance dont ils accompagnaient tous les etrangers. +Mais l'appui de la France promis par le prince francais leur etait trop +important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et +respectueux accueil. + +Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des +fetes de sa reception, un coup de pistolet partit aux cotes du prince +d'Orange; Guillaume chancela: on le crut blesse a mort; mais la Hollande +avait encore besoin de lui. + +La balle de l'assassin avait seulement traverse les deux joues. Celui qui +avait tire le coup, c'etait Jean Jaureguy, le precurseur de Balthasar +Gerard, comme Jean Chatel devait etre le precurseur de Ravaillac. + +De tous ces evenements il etait reste a Guillaume une sombre tristesse +qu'eclairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais +respectaient ce reveur, comme ils eussent respecte un Dieu, car ils +sentaient qu'en lui, en lui seul, etait tout leur avenir; et quand ils le +voyaient s'avancer, enveloppe dans son large manteau, le front voile par +l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa +main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les meres, +avec une certaine superstition religieuse, le montraient a leurs enfants +en leur disant: + +-- Regarde, mon fils, voila le Taciturne. + +Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc elu Francois +de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est-a-dire prince souverain. + +Ce qui n'empechait pas, bien au contraire, Elisabeth de lui laisser +esperer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de reunir aux +calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage Elisabeth +revait peut-etre une triple couronne. + +Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un +manteau provisoire de sa popularite, quitte a lui reprendre le manteau +quand il croirait le temps venu de se debarrasser du pouvoir francais, +comme il s'etait debarrasse de la tyrannie espagnole. + +Mais cet allie hypocrite etait plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un +ennemi; il paralysait l'execution de tous les plans qui eussent pu lui +donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les +Flandres. + +Philippe II, en voyant cette entree d'un prince francais a Bruxelles, +avait somme le duc de Guise de venir a son aide, et cette aide, il la +reclamait au nom d'un traite fait autrefois entre don Juan d'Autriche et +Henri de Guise. + +Les deux jeunes heros, qui etaient a peu pres du meme age, s'etaient +devines, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'etaient +engages a se conquerir chacun un royaume. + +Lorsqu'a la mort de son frere redoute, Philippe II trouva dans les papiers +du jeune prince le traite signe par Henri de Guise, il ne parut pas en +prendre ombrage. D'ailleurs a quoi bon s'inquieter de l'ambition d'un +mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'epee qui pouvait vivifier la lettre? + +Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle +importance en politique peuvent etre deux lignes ecrites par certaines +mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et +d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri +de Guise, signature qui commencait a prendre tant de credit parmi ces +trafiquants de royaute, qu'on appelait les Orange, les Valois, les +Hapsbourg et les Tudor. + +Philippe II engagea donc le duc de Guise a continuer avec lui le traite +fait avec don Juan; traite dont la teneur etait que le Lorrain +soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que +l'Espagnol aiderait le Lorrain a mener a bonne fin le conseil hereditaire +que le cardinal avait jadis entre dans sa maison. + +Ce conseil hereditaire n'etait autre chose que de ne point suspendre un +instant le travail eternel qui devait conduire, un beau jour, les +travailleurs a l'usurpation du royaume de France. + +Guise acquiesca; il ne pouvait guere faire autrement; Philippe II menacait +d'envoyer un double du traite a Henri de France, et c'est alors que +l'Espagnol et le Lorrain avaient dechaine contre le duc d'Anjou, vainqueur +et roi dans les Flandres, Salcede, Espagnol, et appartenant a la maison de +Lorraine, pour l'assassiner. + +En effet un assassinat terminait tout a la satisfaction de l'Espagnol et +du Lorrain. + +Le duc d'Anjou mort, plus de pretendant au trone de Flandre, plus de +successeur a la couronne de France. + +Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait deja, Philippe II +tenait tout pret un autre Salcede qui s'appelait Jean Jaureguy. + +Salcede fut pris et ecartele en place de Greve, sans avoir pu mettre son +projet a execution. + +Jean Jaureguy blessa grievement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit +que le blesser. + +Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis +en apparence, rivaux plus mortels en realite que ne l'etaient ceux memes +qui voulaient les faire assassiner. + +Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait ete recu avec defiance. +Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'etait ni la +Flandre ni le Brabant; il avait donc commence, soit par persuasion, soit +par force, a s'avancer dans les Pays-Bas, a y prendre, ville par ville, +piece par piece, son royaume recalcitrant; et, sur le conseil du prince +d'Orange, qui connaissait la susceptibilite flamande, a manger feuille a +feuille, comme eut dit Cesar Borgia, le savoureux artichaut de Flandre. + +Les Flamands, de leur cote, ne se defendaient pas trop brutalement; ils +sentaient que le duc d'Anjou les defendait victorieusement contre les +Espagnols; ils se hataient lentement d'accepter leur liberateur, mais +enfin ils l'acceptaient. + +Francois s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avancait que +pas a pas. + +-- Ces peuples sont lents et timides, disaient a Francois ses bons amis, +attendez. + +-- Ces peuples sont traitres et changeants, disait au prince le Taciturne, +forcez. + +Il en resultait que le duc, a qui son amour-propre naturel exagerait +encore la lenteur des Flamands comme une defaite, se mit a prendre de +force les villes qui ne se livraient point aussi spontanement qu'il eut +desire. + +C'est la que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son allie, le +Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II. + +Apres quelques succes, le duc d'Anjou etait donc venu camper devant +Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan, +et le duc de Parme avaient tour a tour courbee sous leur joug, sans +l'epuiser jamais, sans la faconner a l'esclavage un instant. + +Anvers avait appele le duc d'Anjou a son secours contre Alexandre Farnese; +lorsque le duc d'Anjou, a son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers +tourna ses canons contre lui. + +Voila dans quelle position s'etait place Francois de France, au moment ou +nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour ou +l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte. + + +FIN DE LA DEUXIEME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIERES + + +CHAPITRE +XXXII. Messieurs les Bourgeois de Paris +XXXIII. Frere Borromee +XXXIV. Chicot latiniste +XXXV. Les quatre Vents +XXXVI. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva +XXXVII. Troisieme Journee de voyage +XXXVIII. Ernauton de Carmainges +XXXIX. La Cour aux Chevaux +XL. Les sept Peches de Madeleine +XLI. Bel-Esbat +XLII. La Lettre de M. de Mayenne +XLIII. Comment don Modeste Gorenfiot benit le roi a son passage devant + le prieure des Jacobins +XLIV. Comment Chicot benit le roi Louis XI d'avoir invente la poste et + resolut de profiter de celte invention +XLV. Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire + Turenne et _Margota_ Margot +XLVI. L'Allee des trois mille pas +XLVII. Le Cabinet de Marguerite +XLVIII. Composition en version +XLIX. L'ambassadeur d'Espagne +L. Les Pauvres du roi de Navarre +LI. La vraie Maitresse du roi de Navarre +LII. De l'etonnement qu'eprouva Chicot d'etre si populaire dans la + ville de Nerac +LIII. Le Grand-Veneur du roi de Navarre +LIV. Comment on chassait le loup en Navarre +LV. Comment le roi de Navarre se comporta la premiere fois qu'il vit + le feu +LVI. Ce qui se passait au Louvre vers le meme temps ou Chicot entrait + dans la ville de Nerac +LVII. Plumet rouge et Plumet blanc +LVIII. La Porte s'ouvre +LIX. Comment aimait une grande dame en l'an de grace 1586 +LX. Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui + s'ensuivit +LXI. Ce qui se passait dans la maison mysterieuse +LXII. Le Laboratoire +LXIII. Ce que faisait en Flandre M. Francois de France, duc d'Anjou et + de Brabant, comte de Flandre + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ *** + +This file should be named 7lqc210.txt or 7lqc210.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7lqc211.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7lqc210a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient +commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace. + +Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa +taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile. + +On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes +compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner +jusqu'aux portes de son hôtel. + +En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant: + +-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous +compromettre. + +Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes +lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile. + +Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être +remarqué. + +Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un +des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître +le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait +entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange +curiosité à l'endroit du supplice de Salcède. + +Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une +litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux +s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son +page et la dame de la porte Saint-Antoine. + +Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous +le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se +referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom +du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à +rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de +leur rassemblement. + +Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes +qui étaient entrés à la suite du duc. + +Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres +s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner. + +Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les +députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être +venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir. + +En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la +soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas +d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une +foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un +chef sur lequel on pût compter. + +Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au +maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis +en disponibilité un effectif de mille hommes. + +Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le +peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action; +représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux +cents hoquetons. + +Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles +et de la rue Saint-Denis. + +Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de +plus, de l'Université de Paris. + +Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce +formant un contingent de cinq cents hommes. + +Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, +catholiques enragés. + +Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert +présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des +faubourgs. + +Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde. + +Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces +révélations et ces offres: + +-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans +doute me proposer, je ne le vois pas. + +Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois +points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna. + +-- Faisons vite, dit-il. + +Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau. + +-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus +forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et +précis. + +-- Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce +changement? + +-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez +un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il +me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs +et non à nous d'indiquer le but. + +-- Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit +être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici +le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de +livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et +animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le +faire. + +-- Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons +déjà eu l'honneur de vous le dire. + +-- Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne. + +-- Mais d'arriver. + +-- A quoi? + +-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous. + +-- Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai +plus rien à dire. + +-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide? + +-- Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi. + +-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera. + +-- Voyons ce plan, alors. + +Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle- +Marteau de parler. + +Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de +s'expliquer. + +-- Dites, fit le duc. + +-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à +Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat +est certain. + +-- Au fait, monsieur Marteau, au fait. + +-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de +la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple, +l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre. + +-- C'est vrai, dit le duc. + +-- Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu +difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de +main. + +-- J'admets encore ceci, dit le duc. + +-- Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le +chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en +péril la véritable défense de Paris. + +Voici ce que nous avons imaginé: + +Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte- +Catherine. + +Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et +écarté. + +Mayenne secoua la tête. + +-- Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne +porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu +d'éclat. + +-- Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des +archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons +frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira +prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien +d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour +des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons +entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui +expédient le chevalier du guet. + +-- Qui égorgent, c'est-à-dire? + +-- Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense +interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires +peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. +Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le +procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la +Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera +comme on aura traité M. le chevalier du guet. + +-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave. + +-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux +politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les +hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques. + +-- Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez +pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable +château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le +roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier +du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa +présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez +battre. + +-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre, +monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour +que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites. + +-- Vous croyez que cela suffira? + +-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc. + +-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs. + +-- Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc, +en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux +messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour +faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à +temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons +maîtres de toute la ville. + +-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les +politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les +obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous +feriez alors? + +-- Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit +Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que +nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons +rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns +d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une +compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà +tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants. + +[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? -- PAGE 7.] + +-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes +honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun +mélange. + +-- Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin. + +-- A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur +le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais +peuple dans l'Île-de-France? + +Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança +comme malgré lui. + +-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop. + +-- Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace? + +-- Oui, à peu près. + +-- Estimez donc, maître Poulain. + +Poulain se mit à compter sur ses doigts. + +-- Voleurs, trois à quatre mille; + +Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents; + +Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille; + +Assassins, quatre à cinq cents. + +-- Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins +de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là? + +-- Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain. + +-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots. + +Poulain se mit à rire. + +-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une +seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète. + +-- Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et +maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois, +ligueurs, politiques zélés, ou navarrais? + +-- Ils sont bandits et pillards. + +-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre +ces gens pour alliés. + +-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui +me contrarie. + +-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec +surprise quelques membres de la députation. + +-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas +d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant +qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de +royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à +piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons +pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les +Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils +seront toujours les plus forts. + +-- Diable, firent les députés en se regardant entre eux. + +-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, +messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai +un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre, +c'est la devise de mon frère et la mienne. + +Les députés firent entendre un murmure d'approbation. + +-- Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre +lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques +heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins, +tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut- +être? + +-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard. + +-- Très bien. + +-- Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua +Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion.... + +-- Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit +Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard. + +Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette +prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même +songé. + +Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie +s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle. + +-- La duchesse! s'écrièrent les députés. + +-- Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras, +même! + +Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps +craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle. + +-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les +Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan. + +Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants +baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à +Mayenne. + +-- Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en +suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille. + +-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur +son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de +tout ceci. + + + + +XXXIII + +FRÈRE BORROMÉE + + +Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient +assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs +maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités. + +Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le +dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait +fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de +notre dernier chapitre. + +En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement +pour lui, fertile en événements. + +Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, +et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une +dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait +jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé +par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne. + +Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au- +Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve- +Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans +lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux. + +Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans +cette rue. + +Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut +pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un +cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et +Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé. + +Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons, +l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient +passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent +toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre. + +Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que +l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la +muraille. + +Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se +reconnurent. + +-- Frère Borromée! dit Poulain. + +-- Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine. + +-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie +et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien. + +-- Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le +laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé. + +-- Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux +comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de +hâte? est-ce que le prieuré brûle? + +-- Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à +Mayneville. + +-- Chez quelle duchesse? + +-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler +à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre +catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant +pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop +communicatif avec le curieux. + +[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE +13.] + +-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de +Montpensier? + +-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse +spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de +devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience +l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de +la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte +plus sur lui. + +-- Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de +Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez +parfaitement le dos. + +-- C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens. + +-- Mais où allez-vous alors? + +-- On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite +à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis. + +-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint- +Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous +prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on +envoie faire les commissions du couvent. + +-- Auprès d'une princesse, pourquoi pas? + +-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux +confessions de madame la duchesse de Montpensier. + +-- A quoi donc croirais-je? + +-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré +au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde! +vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop. + +-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. +Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus +madame la duchesse. + +-- Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous +auriez pu l'attendre. + +-- Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M. +le duc. + +-- Allons donc. + +-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa +maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus. + +-- Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je +vous laisse; adieu, et bonne chance. + +Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui +étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la +voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau, +se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu +à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui +se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis +condamné à faire? fi donc! + +Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais +avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si +fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous. + +Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait +une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu. + +Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans +doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir +détailler à maître Nicolas Poulain. + +Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au +moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M. +de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite +à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre. + +Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et +sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants. + +Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile +à attaquer. + +L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis +que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre. De +ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était +le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions +bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou +quatre maîtresses. + +-- Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec +la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais +royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés: +cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas +tarder à avoir lieu. + +Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi, +disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans +tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je +médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien. + +Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartés_, lorsque +Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M. +le duc. + +-- Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela? + +-- C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de +Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme +d'esprit. + +-- Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je +vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle- +t-il Borromée? + +-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est +jacobin. + +-- Borroville, jacobin! + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a +reconnu sous le froc. + +-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le +saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et, +en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée, +comme il vous plaira. + +-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier. + +-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville. + +-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse. + +Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la +crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse. + +Il regardait à la porte et à l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge +sonna onze heures. + +-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un +peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami! -- +Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous +cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. +de Guise le père. + +-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là, +Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. +-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, +puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et +maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard? + +-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car +j'avais tout le prieuré sur les bras. + +-- Eh bien! maintenant parlez. + +-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc +d'Anjou. + +-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans +qu'on nous la chante. + +-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme +sûre. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un +cheval qui se cabre, comme sûre? -- Aujourd'hui même, c'est-à-dire la +nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. +Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh! +fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville? + +-- Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur. + +-- Pour la Navarre! chez Henri? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri? + +-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une +lettre du roi. + +-- Quel est cet homme? + +-- Il s'appelle Robert Briquet. + +-- Après? + +-- C'est un grand ami de dom Gorenflot. + +-- Un grand ami de dom Gorenflot? + +-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi? + +-- Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une +lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission. + +-- Et ce moine? + +-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous +avez remarqué, madame la duchesse. + +-- Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! +-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au +messager par des gens à lui. + +-- Il faut avoir cette lettre, morbleu! + +-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse. + +-- Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville. + +-- J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de +mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé. + +-- Il fallait y aller vous-même. + +-- Impossible. + +-- Pourquoi cela? + +-- Il me connaît. + +-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère? + +-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort +embarrassant. + +-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne. + +-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et +taciturne. + +-- Ah! ah! et maniant l'épée? + +-- Comme celui qui l'a inventée, monseigneur. + +-- Figure longue? + +-- Monseigneur, il a toutes les figures. + +-- Ami du prieur? + +-- Du temps qu'il était simple moine. + +-- Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je +m'éclaircirai. + +-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit +marcher rondement. + +-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon +frère. + +-- Mais le prieuré, monseigneur? + +-- Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à +dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire +croire? + +-- Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de +la mission de M. de Joyeuse. + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse. + +-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle +un cheval frais, Mayneville. + +Puis il ajouta tout bas: + +-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre! + + + + +XXXIV + +CHICOT LATINISTE + + +Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché +d'un pas rapide. + +Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du +pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le +privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni +Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea +l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin, +jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands +ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou +l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un +arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience. + +Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis +par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets +arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent +monnayé. + +Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé +dessus, l'autre brodé dessous. + +-- C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la +part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus +stupide! + +Décidément, jamais je ne ferai rien de lui. + +Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce +bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse +la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi +nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui: +politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce +pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait +à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis +sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue. + +Que Dieu choisit mal quand il choisit! + +Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous +examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai +empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit +paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est +délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les +chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui +enverrais un gros baiser. + +Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en +passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont +se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants. + +Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple +sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux +écus: + +-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous +venez du même pays. + +Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un +caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et +le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait +au-dessous du pont. + +L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et +allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords. + +-- Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri. + +Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus +facilement dans la rivière. + +Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois. + +Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si, +au lieu de bois, il eût porté des reliques. + +Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les +laissa passer. + +Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le +sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi +d'une simple lettre de procureur. + +Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau +qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet. + +-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style. + +Et il déploya la lettre et lut: + + « Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très + cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du + Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. » + +Chicot salua. + + « Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et + fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je + n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des + amis vaillants et éprouvés. » + +Chicot interrompit et salua de nouveau. + + « D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader + cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère. + + Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés + d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. » + +-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutôt _evolvet_, ce qui est +infiniment plus élégant. + + « Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets + quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde + en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme, + qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour + vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. » + +-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit +facere_. C'est dur. + + « Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences + de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis + communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites + un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du + fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. » + +-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._ + +Poursuivons, dit Chicot. + + « Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de + votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de + songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre + dans ma postérité. + + Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce, + s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle + Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en + outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont + point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de + quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre + frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il + s'appelait, lui, duc d'Alençon. » + +-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et +germanum meum_, etc. + + « Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à + vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de + Chicot, que je vous envoie. » + +-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre. + + « Votre affectionné, etc., etc. » + +Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains. + +-- Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui +me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans +un pire. + +En vérité, j'aime mieux Mayenne. + +Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne +pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri +de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le +brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec +l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au +Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait +quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot. + +D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je +rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez +curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn. + +Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre +de quelqu'un de ces curieux-là. + +Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque +chose. + +Deuxième point. + +Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près +du roi Henri? + +La tranquillité était son but. + +Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme. + +Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant +entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui +l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans. + +Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune. + +Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne. + +Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot. + +Chicot poursuivra donc son voyage. + +Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En +conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue +Chicot, on ne fasse tort qu'à lui. + +Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire +qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se +l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis +il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut +mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche. + +Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de +Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que +ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans +l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la +terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même +les sottises des rois. + +Quand Chicot aura fini ce qu'il commence... + +Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de +la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième +tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui +n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer +l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture. + +Lorsqu'il eut fini cette opération il continua: + +-- Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses, +et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il +est. + +En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous +avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli +morceau. + +Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait +traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort. + +Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il +avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût +fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était +plus latin, mais grec. + +Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût +point été exacte. + +Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne, +conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager +regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un +rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes +les alentours de la cathédrale. + +Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de +peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous +imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez +long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience +était moins grande, la matière de près d'un volume. + + + + +XXXV + +LES QUATRE VENTS + + +Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour +porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau, +fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé +Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il +paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de +butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de +s'arrêter. + +D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien +apercevoir tout le long de la route. + +Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs. + +Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela +en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne +croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot. + +Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec +grand soin toute la maison. + +On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées; +mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de +portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien. + +L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une +porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à +l'intérieur. + +Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier +coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait +montrées. + +Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu +solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la +table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la +nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha. + +Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses +habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec +sa bonne épée. + +Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit. + +La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart +ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses +deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement. + +Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une +armoire, et une table. + +L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une +figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et +l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui +deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le +voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit. + +Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement +dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon +à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes, +vinssent-elles des choses. + +En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une +courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les +membres du voyageur endormi. + +Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire +modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté +comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien- +être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, +suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens. + +Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la +table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu +pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de +paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on +appelait Montagne ou Montaigne. + +Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux +premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé _les +Essais_. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût +pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez +ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze +lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper. + +Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans +la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. +Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et +Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal, +Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux +pour bréviaire. + +Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit +profondément. + +La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la +table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les +écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan, +même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et +à l'envers de ses verrous. + +Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent +gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et +secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite +imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt +il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses +grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme. + +Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas +était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes +les intempéries de la saison. + +Contre le froid, avec sa courtine; + +Contre le vent, avec ses ronflements. + +Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête +grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite. + +Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait +sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe +sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase. + +Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec +toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il +valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant +du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et +aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur +la poignée de son épée. + +Chicot ouvrit de grands yeux. + +Nuit profonde. + +Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était +littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient +toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en +plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en +se cramponnant aux autres meubles. + +Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont +entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à +Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs +gros pieds. + +Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de +l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils +d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère. + + [Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. -- PAGE 18.] + +Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du +vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages +s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il +résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus. + +Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait +jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que +lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les +meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait +naturels. + +Chicot crie et vocifère: Au secours! + +Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se +calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux _Quos ego_, +et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas, +Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et +vient éclairer le drame. + +La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect +déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La +grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans +gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une +voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient +l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les +faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les +dalles. + +-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à +la lueur de sa lanterne. + +-- Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait +d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé? + +Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel. + +Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla +Chicot. + +-- Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique. + +-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est +donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine. + +Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main, +dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille. + +-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte. + +-- Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur +cette chaise? + +-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y +étaient, ils doivent y être encore. + +-- Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot, +que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez? + +Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique. + +-- Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un +pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu. + +-- C'est heureux que vous en conveniez. + +-- Mais... + +-- Mais quoi? + +-- Le vent a tout ouvert, tout dispersé. + +-- Ah! c'est une raison. + +-- Vous voyez bien, fit vivement l'hôte. + +-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent +entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y +faire le désordre que j'y vois? + +-- Sans aucun doute. + +-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors? + +-- Oui, certes, monsieur. + +-- Vous ne le contestez pas? + +-- Non, ce serait folie. + +-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des +autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où. + +-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe +ou semble exister. + +-- Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil +investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me +trouver ici? + +-- Plaît-il, monsieur? + +-- Je vous demande d'où vient le vent? + +-- Du nord, monsieur, du nord. + +-- Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur +le carreau. + +Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes +d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit. + +-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner, +c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges, +pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en +volant les habits des voyageurs. + +L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles +renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor. + +Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée: + +-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il. + +-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda +Chicot: je vous trouve tout changé. + +-- Je change, parce que vous m'insultez. + +-- Moi! + +-- Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore +plus élevé, et ressemblant fort à de la menace. + +-- Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes +effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez +pas? + +Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son +adversaire, fit un geste de menace. + +-- Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres! + +A cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier. + +-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche! +puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord; +c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel. + +Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de +l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un +véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé +d'outre en outre. + +Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et +par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la +dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son +centre de gravité, il dégringola à grand bruit. + +Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par +l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de +fantômes qui s'abîment dans une trappe. + +Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses +compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de +l'hôte. + +-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos +habits. + +-- Eh bien, voilà tout ce que je demande. + +-- Et l'on va vous les apporter. + +-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me +semble. + +On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés. + +-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables +de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous +soupçonner? vous avez une si honnête figure. + +L'hôte sourit avec aménité. + +-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume? + +-- Non, merci, non, j'ai dormi assez. + +-- Qu'allez-vous donc faire? + +-- Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai +ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément. + +L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira. + +Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit. + +La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait +pénétré dans l'outre qui l'entretenait. + +Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et +partit en disant: + +-- Nous verrons ce soir. + + + + +XXVI + +COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA + + +Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la +patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves. + +-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même +piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une +diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes. + +Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit +pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne +d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille. + +Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de +point d'observation ou de fortification naturelle. + +Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du +moins défensives. + +En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient +commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs +fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour +un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites. +Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque +l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il +n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage. + +Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis +épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au +nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue +dans les moeurs de l'épicerie parisienne. + +Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la +bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai +qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout +seul. + +Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre +poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait +auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre. + +Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup, +et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le +coucher de la troupe. + +On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre. + +Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui +divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui +entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est- +à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les +autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou +d'autres lieux. + +Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez- +vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement +conduit à sa chambre. + +[Illustration: Il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre. -- PAGE +23.] + +Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor, +par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne, +sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux +alliances intermédiaires. + +En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour +ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était +assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait +pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le +comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été +adopté à l'unanimité. + +Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et +s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de +prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte +et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans +l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et +que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva, +pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin +par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en +train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin +que tous les sphinx du monde. + +Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des +commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au- +dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez +mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte. + +-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous +vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos +maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. 11 paraît +qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au +maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le +guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour +s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons, +gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront +toujours bien. + +Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans +l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le +chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur +départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres +revinssent à l'hôtellerie. + +Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue, +l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du +corridor. + +Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor: + +-- Qui va là? + +-- Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et +marchez sur la pointe des pieds. + +Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant +son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda: + +-- Qui êtes-vous? + +-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte? + +-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il? + +-- Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le +maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu. +Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de +sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous +arrêter vous-mêmes ici. + +-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand. + +-- La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que +l'escalier est encore libre.... + +-- Mais, mes compagnons? + +-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir. + +-- Pauvres gens! + +-- Et le marchand s'habilla en toute hâte. + +Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du +doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second. + +Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit +doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le +quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles, +disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des +orteils. + +-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber; +il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car +l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous! + +En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de +rien. + +Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il +dormait du plus profond sommeil. + +L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle +basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal. + +Il ôta son bonnet et entra. + +La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le +droit de commander aux autres. + +-- Eh bien? dit ce dernier. + +-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point. + +-- Votre auberge est déserte? + +-- Absolument. + +-- La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni +réveillée? + +-- Ni prévenue, ni réveillée. + +-- Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez +quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette +cause? + +-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié, +pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi; +mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de +la sainte religion catholique. + +-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière. + +-- Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande +ma vie? j'ai femme et enfants! + +-- On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce +qui vous sera recommandé. + +-- Oh! j'obéirai, soyez tranquille. + +-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous +entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler +sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile. + +-- Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte. + +-- On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente +écus que voici. + +-- Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste. + +-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur +que vous êtes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous +avons là! + +L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la +ville. + +Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer +sous la fenêtre de Chicot. + +Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, +comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville. + +-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse +fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera +pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague, +entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est +inutile, étant quatre contre un. + +On était arrivé à la porte. + +L'officier heurta. + +-- Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut. + +-- Pardieu! dit l'officier, soyons rusé. + +Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous +communiquer, dit-il. + +-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes +épiciers. + +-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant: + +-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère. + +-- Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot + +-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus! +enfoncez la porte! + +Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées +nues. + +-- Je suis pris! s'écria-t-il. + +-- Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la +fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons, +ouvre-nous, ouvre! + +-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du +renfort quand vous ferez du bruit. + +L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds. + +Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands. + +-- Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours! +Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais +contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres! + +Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec +la force et la régularité de trois béliers. + +-- Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées +seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées +que les mousquets. + +Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la +fenêtre, tenant son épée à la main. + +Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air. + +Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath, +n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut +le tuer en se tuant. + +Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper +Chicot lorsqu'il serait tombé. + +[Illustration: Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.] + +C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les +pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un +coup de pointe voire qui eût percé une muraille. + +Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en +plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de +son ennemi se brisa comme verre. + +-- Il est cuirassé! dit le soldat. + +-- Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête. + +L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait. + +Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot +l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade. + +En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par +la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang. + +A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement. + +-- C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer. + +-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue. + +-- Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu +réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain. + +-- Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes +qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement. + +-- Vous êtes un sot! répondit l'officier. + +-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce +soldat pour se consoler. + +Et il reposa la crosse de son mousquet à terre. + + + + +XXXVII + +TROISIÈME JOURNEE DE VOYAGE + + +Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes, +c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la +sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première +réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de +Guise lui-même. + +Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi +l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses +soldats l'usage des armes bruyantes. + +Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au +premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller +toute la ville. + +La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, +abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant +leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués. + +Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs +commis. + +Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant +leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il +était de bonne guerre à lui d'y rester. + +Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine +avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à +l'hôtellerie. + +Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le +laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même +ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme. + +Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa +dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer. + +Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie, +au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que +ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant +d'être tué, venait de tuer deux hommes. + +Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui +grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué +heureusement; une troisième pouvait lui être funeste. + +A ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter +les bourdes qu'il savait si bien inventer. + +Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un +fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un +peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière. + +De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi +un courrier pour demander de ville en ville une escorte. + +Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre, +Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi +perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien +gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis +avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré +sous les branches ou sur les pierres. + +Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures +approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois, +elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin +grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût +senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse. + +Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au +roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent. + +Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il +vit des cavaliers montant à toute bride. + +Il les compta; ils étaient sept. + +Quatre avaient des mousquets sur l'épaule. + +Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de +sang. + +Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. +Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont +le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque. + +Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux +arquebusiers la fixité du point de mire. + +Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général, +et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre; +car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il +fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle +tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête. + +Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi +avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il +abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu +la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche +une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille. + +Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent +des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la +position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le +poitrail de son cheval. + +Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber +Chicot, crut Chicot mort. + +-- Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme +masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la +lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il +bouge qu'on l'achève. + +-- Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule. + +Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes +les brides et garda tous les chevaux. + +Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil +moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et +qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge. + +Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement +entendue là-haut. + +Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main. + +On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait. + +Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus +zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche; +aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la +coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de +l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du +second cavalier qui voulait fuir. + +-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle +est bien vivant encore. + +-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent +des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef, +lui portant la pointe au masque. + +Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une +cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé. + +-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu! + +-- Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert +les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin +que je sache qui tu es. + +-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix +qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel. + +C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il +avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot: + +-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc. + +Chicot obéit. + +Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en +laissant échapper son épée. + +Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants +voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme +tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit +encore un homme. + +-- Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le +mien. + +Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur, +lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes. + +De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait +terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son +ceinturon, comme une brebis à l'abattoir. + +Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang- +froid et par conséquent sa supériorité. + +Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez +ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui +porta un coup de pointe au milieu des côtes. + +L'homme tomba. + +Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et +de son poignard coupant les cordons du masque: + +-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais. + +Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang, +moitié du poids de la chute. + +Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire +quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute, +il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui +trancher purement et simplement la tête. + +Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit +une voix qui lui disait: + +-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre. + +-- Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je +vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort +utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a +subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de +la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré +de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, +comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant, +permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire. + +Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération. + +Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta. + +-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins. +On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la +blessure que vous avez déjà faite. + +-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable? + +-- Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien +des rois. + +-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui êtes- +vous? + +-- Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le +jeune homme. + +-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du +roi, voici tantôt trois jours. + +-- Précisément. + +-- Alors vous êtes au service du roi, monsieur? + +-- J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant. + +-- Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu! +monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur. + +-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi +en ce moment. + +-- Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le +moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on? + +-- Ernauton de Carmainges, monsieur. + +-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne +égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, +je vous en avertis. + +-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur. + +-- Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous? + +-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je +pense, et il s'est évanoui. + +-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui, +mais vous la compromettez furieusement pour plus tard. + +-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur. + +-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne +à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel +ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur. + +Et Chicot serra la main d'Ernauton. + +-- Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son +cheval; puis revenant sur ses pas: + +-- Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir +gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir... Vous y +connaissez-vous? + +-- Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire. + +-- Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous. + +-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite. + +Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut. + + + + +XXXVIII + +ERNAUTON DE CARMAINGES + + +Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il +allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses +bras. + +En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et +qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se +le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable, +disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas +pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque +auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il +cherchait. + +Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut +de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du +soleil couchant. + +Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan. + +Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de +laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un +combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat +avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu. + +Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais +plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière +d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son +chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les +yeux fermés. + +Restaient les quatre morts. + +-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques +ou huguenots? + +Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la +croix. + +-- Huguenots, dit-il. + +-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille +ces parpaillots, n'est-ce pas? + +-- Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il +avait affaire héritât que le premier passant venu. + +Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des +morts. + +Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car, +l'opération terminée, le front du paysan se dérida. + +Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à +la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à +sa chaumière. + +Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de +paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la +secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau +fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang +vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses +environnantes avec une surprise facile à concevoir. + +Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan. + +-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. + +Ernauton sourit. + +-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il. + +-- Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes +venu au secours de mon ennemi. + +-- Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre +ennemi de vous tuer. + +-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins +toutefois qu'il ne m'ait cru mort. + +-- Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur. + +-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle. + +-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous +en faire une qui l'eût été. + +-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour +empêcher ensuite cet homme de me tuer? + +-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous +me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit +sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un +seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui +j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis +quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par +le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire +en vous tuant, j'ai interposé mon épée. + +-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur. + +-- Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes +un homme blessé, et cela me suffit. + +-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez. + +-- Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre. +Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme +sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe. + +-- Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons. + +Ernauton s'inclina, mais ne répondit point. + +-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à +seul avec cet homme? + +-- Je l'ai vu, c'est vrai. + +-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi. + +-- Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous. + +-- Et si je survis à ma blessure? + +-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, +monsieur. + +-- Me croyez-vous bien dangereusement blessé? + +-- J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, +elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à +ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je +l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon. + +Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure. + +-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi? + +-- Sont morts, à l'exception d'un seul. + +-- Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne. + +-- Oui. + +-- Les a-t-on fouillés? + +-- Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre +hôte, s'est acquitté de ce soin. + +-- Qu'a-t-il trouvé sur eux? + +-- Quelque argent. + +-- Et des papiers? + +-- Je ne sache point. + +-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente. + +-- Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit. + +-- Mais celui qui vit, où est-il? + +-- Dans la grange, à deux pas d'ici. + +-- Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et +si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire +aucune question. + +-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce +qu'il m'importe de savoir. + +Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude. + +-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout +autre de la commission que vous voulez bien me donner. + +-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette +extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande. + +Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable. + +Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la +force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt. + +-- Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et +sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures: +puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler? + +-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur. + +Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme +d'être réservé. + +-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne. + +-- Oui, monsieur. + +-- Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit, +peut-être? + +-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à +l'heure. + +-- Pour Beaugency? + +Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort. + +-- Pour Paris, dit-il. + +Le duc parut étonné. + +-- Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et +arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre +voyage sans une cause bien sérieuse. + +-- Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez- +vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce +rendez-vous; je m'en retourne. + +Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une +autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles. + +-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques +jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un +chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul +ici avec ces paysans qui me sont inconnus? + +-- Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre +soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un +chirurgien? + +Mayenne hésita. + +-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom? + +-- Je ne le lui ai pas demandé. -- Vous ne le lui avez pas demandé? + +-- Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela, +demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien. +Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui +doit savoir celui de son sauveur. + +-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous, +et que vous êtes discret autant que vaillant. + +-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une +intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous +alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup +avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là. + +-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges. + +Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât +qu'il savait donner la main à un prince. + +-- Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis +me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que +nous ne poussions pas plus loin nos confidences. + +-- Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je +n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et +de vous taire. + +-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un +gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs +que je voudrai. + +-- Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai +aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre +nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne. + +-- Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous +plaît? + +-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua +Ernauton. + +-- C'est juste. + +-- Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur, +croyez-moi. + +-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien. + +-- Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez- +moi son adresse. + +Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux +causèrent à voix basse. + +Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna. + +Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers +Ernauton. + +-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous +donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à +cette personne? + +-- Je vous la donne, monsieur. + +-- Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas +aveuglément à vous. + +Ernauton s'inclina. + +-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des +gardes de madame la duchesse de Montpensier. + +-- Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des +gardes, je l'ignorais. + +-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde +s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine.... + +-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de +madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit. + +-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand, +en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste. + +-- Oui, dit Ernauton. + +-- Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois +compte à madame la duchesse des causes de mon retard. + +-- C'est juste. + +-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais +avoir l'honneur de lui écrire? + +-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se +levant pour se mettre en quête de ces objets. + +-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes. + +Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se +retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes +s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les +tablettes avec le même mystère. + +Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les +ouvrir, à moins de les briser. + +-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront +remises. + +-- En mains propres! + +-- A madame la duchesse de Montpensier elle-même. + +Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la +fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait +d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche. + +-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu +en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau, +c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une +chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu. + +Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la +blancheur. + +-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus? + +-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop. + +-- C'est vrai, camarade, répondit Ernauton. + +Et il partit. + + + + +XXXIX + +LA COUR AUX CHEVAUX + + +Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc +en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha +rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à +Paris. + +A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des +quarante-cinq. + +Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour. + +Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise. + +M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa +figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher +droit à lui. + +M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet +situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel +rendait ses arrêts. + +-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; +voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est +vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez +l'exemple d'une pareille infraction? + +-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit +de faire. + +-- Et que vous a-t-on dit de faire? + +-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi. + +-- Pendant cinq jours et cinq nuits? + +-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur. + +-- Le duc a donc quitté Paris? + +-- Le soir même, et cela m'a paru suspect. + +-- Vous aviez raison, monsieur. Après? + +Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et +l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que +cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le +visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le +narrateur soulevait dans son âme. + +Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de +Mayenne: + +-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac. + +-- Oui, monsieur. + +-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le +capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie. + +Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux +chevaux du Louvre. + +Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train +de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement +venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une +harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés +en première main au carrosse du roi. + +M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour, +s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau. + +-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles! + +Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de +l'escalier par lequel le roi devait descendre. + +-- Dites, monsieur de Loignac, dites. + +-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un +village, blessé dangereusement. + +Le duc poussa une exclamation. + +-- Blessé! répéta-t-il. + +-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une +lettre que M. de Carmainges a dans sa poche. + +-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que +je lui parle à lui-même. + +Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons +dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses +chefs. + +-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur. + +-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc +de Mayenne? fit d'Épernon. + +-- Oui, monseigneur. + +-- Écrite d'un petit village près d'Orléans? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Et adressée à madame de Montpensier? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît. + +Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui +croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour +que ses volontés soient exécutées. + +-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de +vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur? + +-- Sans doute. + +-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée. + +-- Qu'importe! + +-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que +cette lettre serait remise à la duchesse elle-même. + +-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne? + +-- Je suis au roi, monseigneur. + +-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre. + +-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi. + +-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de +Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère. + +-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est +pour cela que je refuse. + +-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de +Carmainges? + +-- Je l'ai dit. + +-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité. + +-- Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à +une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me +demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi +n'est point là. + +-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter +visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid +à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous +ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous +éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous +étourdit comme un coup de massue. + +-- Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je +suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que +mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais +il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté +le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à +qui elle est adressée. + +D'Épernon fit un mouvement terrible. + +-- Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot +M. de Carmainges. + +-- Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne +pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, +tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti.... + +-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon. + +-- J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner, +dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait +plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins +fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti.... + +-- Eh bien! une fois sorti? + +-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra. + +-- Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot, +et qu'on lui prenne sa lettre. + +-- Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en +tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre +en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce +faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera. + +Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en +deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son +bras. + +Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût +redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de +ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule. + +-- Le roi! dit-il. + +En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et +arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la +discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges. + +-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il +savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine. + +-- Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa +colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va +cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom +pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi +jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame +de Montpensier. + +-- Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? +demanda le roi. + +-- Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit +point dans quelles circonstances. + +-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle? + +-- Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse +absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est +d'un mauvais serviteur, à ce que je pense. + +Le roi regarda Carmainges. + +Le jeune homme mit un genou en terre. + +-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà +tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de +Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait +tourner la chance du combat en sa faveur. + +-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le +roi. + +-- Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement. + +-- Bon! dit le roi; après? + +-- Après, sire? + +-- Oui. + +-- Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine +contre M. de Mayenne.... + +Le roi sourit. + +-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il +le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en +présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette +vengeance devenait un assassinat politique, et.... + +Ernauton hésita. + +-- Achevez, dit le roi. + +-- Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé +votre messager de M. de Mayenne. + +D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi +demeura froid. + +-- Continuez, dit-il. + +M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués, +M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se +séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et +m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la +voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme +elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où +j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je +fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains. + +Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi. + +Le roi les repoussa doucement de la main. + +-- Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme +et un fidèle serviteur. + +-- Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais? + +-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au +contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, +il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de +récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui +à qui on la porte. + +D'Épernon s'inclina en grommelant. + +-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges. + +-- Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons +pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté. + +-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans +répondre à son favori. + +-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant. + +-- Où la portez-vous? + +-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de +le dire à Votre Majesté. + +-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel +de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel.... + +Un regard de d'Épernon arrêta le roi. + +-- Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet, +sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est +madame de Montpensier. + +-- Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse? + +-- Oui, sire. + +-- Et l'ayant trouvée? + +-- Je lui rendrai mon message. + +-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda +fixement le jeune homme. + +-- Sire? + +-- Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre +cette lettre aux mains de sa soeur. + +-- Non, sire. + +-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose +comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse? + +-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil. + +-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur. + +-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté. + +-- Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette +lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir. + +-- Oui, sire. + +-- Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la +duchesse. + +-- Sire, Votre Majesté peut y compter. + +-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous? + +-- Sire, je le promets. + +-- Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire! + +-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains +hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi. + +-- Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai +dévoué. + +-- Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez +à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez +comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve +de loyauté. + +-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur +pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres, +désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte +et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais +comme mon devoir. + +-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même +mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui +vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli +garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une +belle peur. + +Et le duc éclata de rire. + +Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout +Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son +illustre chef. + +-- C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si +c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec +tout le monde, trop de gens y succomberaient. + +-- Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, +si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur. + +Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu +disposé à croire que le roi. + +-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons. + +D'Épernon s'inclina. + +-- Vous venez avec moi, duc? + +-- C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre +qu'elle a donné, je crois? + +-- Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri. + +-- Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte- +Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton. + +Ernauton demeura impassible. + +-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline. + +-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc +d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir +immédiatement à Vincennes? + +-- Oui, sire. + +Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne +point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux +de Sainte-Maline. + + + + +XL + +LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE + + +Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si +vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de +la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné +toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans +son carrosse. + +Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur +courait en avant. + +Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi, +avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond. + +Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui +avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un +coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement. + +A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le +plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que +Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de +la voiture. + +C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à +cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez +tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée +dans les dessins religieux du roi. + +Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous +ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse. + +Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre +avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait +Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les +plaisirs de tous genres figuraient dans la collection. + +L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus +tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, +avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau +légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre +courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende +particulière: + + « Madeleine succombe au péché de la colère. + + Madeleine succombe au péché de la gourmandise. + + Madeleine succombe au péché de l'orgueil. + + Madeleine succombe au péché de la luxure. » + +Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital. + +L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte +Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère. + +La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre +voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus +tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons- +nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on +voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de +serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche +elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu +qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa +maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la +profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette +espèce. + +Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer +impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés +pour avoir chanté trop clair et trop matin. + +En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de +cette image, et se disposait à passer à celle intitulée: + + « Madeleine succombant au péché de la gourmandise. » + +Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de +pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les +gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en +poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au +falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, +ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis +que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de +cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils +laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en +l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel. + +Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la +topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans +le festin de Trimalcion. + +Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de +lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche +sonnait vêpres à toute volée. + +Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient- +elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût +entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche. + +Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures. + +Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup +d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui +bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin, +ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route. + +Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat. + +Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses +fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une +jalousie. + +Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible +frémissement. + +Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit +à attaquer un autre péché capital. + +Celui-là, c'était le péché de la luxure. + +L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait +stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en +pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique. + +L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant +ses yeux de ses deux mains. + +Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention +du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se +prélassait à la portière gauche de son carrosse. + +C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier +sur son cheval. + +Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa +Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien: + +-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez. + +Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume: + +-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou. + +De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte- +Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs +rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce +gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien +militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de +capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines +pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement. + +-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet +heureux gentilhomme qui accompagne le roi? + +Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du +roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux +d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de +passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de +David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes. + +Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un +avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste +pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton. + +Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom. + +Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au +vol cette intéressante énigme. + +Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme +demeurait interrompue par un incident ou par un bruit. + +Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin +d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, +ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse +possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais +visible, de faire autant de bruit qu'un dogue. + +Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au +moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que +Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix +répétitions. + +Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la +part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et +de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle. + +Enfin l'on arrive à Vincennes. + +Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte +spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine +descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre. + +Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline +commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se +réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main +sur l'épaule. + +-- Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui +n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se +faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de +Sainte-Maline. + +-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit +celui-ci. + +-- Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant +semblant de chercher autour de lui. + +-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous +adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois. + +-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous. + +-- Que faut il faire, monsieur? + +-- Remonter à cheval et retourner à Paris. + +-- Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier. + +-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq. + +-- Oui, monsieur. + +-- Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les +trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que +l'on va faire. + +-- J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions. + +-- Voici les autres: + +Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine; + +Quinze autres à moitié chemin; + +Et vous ramènerez ici les quatorze autres. + +-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure +faudra-t-il sortir de Paris? + +-- A la nuit tombante. + +-- A cheval ou à pied? + +-- A cheval. + +-- Quelles armes? + +-- Toutes: dague, épée et pistolets. + +-- Cuirassés? + +-- Cuirassés. + +-- Le reste de la consigne, monsieur? + +-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une +pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la +seconde, vous la troisième. + +-- Bien, monsieur. + +-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six +heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran +à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon. + +-- Faudra-t-il venir vite? + +-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant, +ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte +différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du +Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route +directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur. + +-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc. + +Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir. + +-- A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que +vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous +avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps +qu'il ne vous en faut. + +-- A merveille, monsieur. + +-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre? + +-- C'est inutile, monsieur. + +-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline. + +Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements. + +-- Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans +la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne +fait plus partie des quarante-cinq. + +Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme +important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et +toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la +barrière. + +Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq. + +La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur +du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères. + +Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton +aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat +succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à- +dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il +expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes. + +Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique +qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons- +nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents +culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait +huit associés qui mettaient chacun six sous par repas. + +M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être +mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins. + +Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur. + +Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat +orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, +pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de +dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, +ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux +n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes, +pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été +habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des +meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse. + +Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa +Majesté Henri III. + +Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son +petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès +ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse +jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir +son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines, +avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce. + +M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant +pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et +Loignac fermait les yeux. + +[Illustration: Loignac.] + +Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat +et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt +à tout. + +A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze +seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les +autres ne dormaient pas du tout. + +Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva +son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la +terre. + +Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles. + +-- A cheval, messieurs! dit-il. + +Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre, +il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre. + +Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses, +entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin; +les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec +résignation. + +M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon, +prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure. + +On fit l'appel. + +Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent. + +-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le +tour d'exercer les fonctions de fourrier. + +Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses +lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au +tempérament sombre et envieux. + +En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement +par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette +importance. + +Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque +peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre, +avec treize hommes, par la porte Bourdelle; + +M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple; + +Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine. + + + + +XLI + +BEL-ESBAT + + +Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien +perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune +ascendante. + +Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de +Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de +Guise, du moment où elle était à Paris. + +Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise. + +Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une +extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la +duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez. + +Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse +habitait Soissons et non Paris. + +Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point. + +-- Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication +de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc +de Mayenne. + +-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a +chargé de cette communication? + +-- M. le duc de Mayenne lui-même. + +-- Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement +admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication? +M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse. + +-- Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être +pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à +Paris; sur la route de Blois, par exemple. + +-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif. + +-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un +message pour madame de Montpensier. + +Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel, +comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la +porte entrebâillée. + +-- Alors, demanda-t-il, ce message?... + +-- Je l'ai. + +-- Sur vous? + +-- Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint. + +Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur. + +-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Et que ce message est important? + +-- De la plus haute importance. + +-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement? + +-- Volontiers. + +Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne. + +-- Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier. + +-- C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton. + +Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que +ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne. + +En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang +versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs +maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus +communément répandu. + +-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez +à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier; +mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du +faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame +la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main +gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très +certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la +duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire +où madame la duchesse se trouve en ce moment. + +-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou +n'en voulait pas dire davantage, merci. + +-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît +et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à +madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison +depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite. + +Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine. + +Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement, +cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins. + +Il agita la clochette, la porte s'ouvrit. + +-- Entrez, lui dit-on. + +Il entra et la porte se referma derrière lui. + +Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre; +mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce +qu'il désirait. + +-- Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme. + +-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda +le valet. + +-- Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a +renvoyé ici. + +-- Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le +valet. + +-- Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à +m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de +Mayenne. + +-- Pour elle, pour madame la duchesse? + +-- Pour madame la duchesse. + +-- Une commission de M. le duc de Mayenne? + +-- Oui. + +Le valet réfléchit un instant. + +-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais +j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre. + +-- Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, +quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que +les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez +messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à +croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers. + +Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes +des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût +qu'à entrer et à prendre ses quartiers. + +Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était +suivi d'un autre valet. + +-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; +vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que +je ne puis le faire, moi. + +Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce +d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le +serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à +une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte +d'élégance. + +Elle tournait le dos à Ernauton. + +-- Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame, +dit le laquais. + +Elle fit un mouvement. + +Ernauton poussa un cri de surprise. + +-- Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et +son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation. + +-- Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en +regardant Ernauton. + +Puis faisant un signe au laquais: + +-- Sortez, dit-elle. + +-- Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame? +demanda Ernauton avec surprise. + +-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous +ici un message de M. de Mayenne? + +-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il +serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection +extrême. + +-- Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant. + +-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame. + +-- C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit +l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la +personne que vous dites.... + +Ernauton fit un mouvement. + +-- Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la +personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en +souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez +quel est ce message. + +La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et +séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête. + +-- Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais +pas. + +-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire. + +-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant. + +-- Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales, +monsieur. + +-- Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission +consiste à remettre une lettre à Son Altesse. + +-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main. + +-- Cette lettre? reprit Ernauton. + +-- Veuillez nous la remettre. + +-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire +connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de +Montpensier. + +-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui +la représente ici; vous pouvez donc.... + +-- Je ne puis. + +-- Vous défiez-vous de moi, monsieur? + +-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression +duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre +conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux +dont vous parlez. + +-- En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard +enflammé d'Ernauton. + +Ernauton s'inclina. + +-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me +faites une déclaration d'amour. + +-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais, +et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse +échapper. + +[Illustration: Mayneville.] + +-- Alors, monsieur, je comprends. + +-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à +comprendre, en effet. + +-- Non, je comprends comment vous êtes venu ici. + +-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne +comprends plus. + +-- Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un +prétexte pour vous introduire ici. + +-- Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je +dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux +fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais! +Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme +tout le monde. + +-- Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules +sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très +beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je +m'en étais doutée que vous aviez des scrupules. + +-- Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton. + +-- L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez +reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie. + +-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait +attention à moi. + +-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des +circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de +ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand +galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma +litière. + +-- J'étais forcé de m'éloigner, madame. + +-- Par vos scrupules? + +-- Non, madame, par mon devoir. + +-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux +raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre. + +-- Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua +Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites- +moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir +écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus +qu'incompréhensibles, dites? + +La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un +sourire. + +Ernauton poursuivit. + +-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet +étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle +qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique +assez mal en cour? + +Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée. + +-- Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être +observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui +vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas +bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au +sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou +vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si +cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât +une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute +confiance, pour assister à l'exécution, et constater _de visu_, comme on +dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne, +monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. +Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des +habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente, +maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux +souffrances du patient et à ses velléités de révélations? + +-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et +maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique +que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté. + +-- Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et +l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la +lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte. + +-- Impossible, madame. + +L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter. + +-- Impossible? répéta-t-elle. + +-- Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre +cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même. + +-- Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son +irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré +vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre +entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien! +monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non- +seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous +m'adoriez. + +-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. -- +Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je +vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes, +adieu. + +-- Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je +me retire. + +Cette fois, la dame s'irrita tout de bon. + +-- Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais +pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop +d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte +quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame +de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me +retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme. + +-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce +qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai +eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et +de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions, +madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux +et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne +sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me +faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à +madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa +main, comme vous pouvez le voir à l'adresse. + +Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter. + +L'inconnue y jeta les yeux et s'écria: + +-- Son écriture! du sang! + +Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une +dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le +coeur, il retourna vers l'entrée de la salle. + +Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son +manteau. + +-- Plaît-il, madame? dit-il. + +-- Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il +arrivé quelque accident au duc? -- Que je pardonne ou non, madame, dit +Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez +votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la +lira.... + +-- Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur +pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas +pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? +Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. -- Vous +êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. -- Eh! sans +doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce +qui est arrivé à mon frère? + +Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, +revenu de sa première surprise, se croisa les bras. + +-- Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la +bouche m'a déjà menti deux fois? + +Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles, +lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la +flamme. + +-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria +la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de +dentelles. + +-- Oui, madame, répondit froidement Ernauton. + +L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut +violent le coup dont elle le frappa. + +La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que +cette vibration fût éteinte un valet parut. + +-- Que veut madame? demanda le valet. + +L'inconnue frappa du pied avec rage. + +-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici? + +-- Si fait, madame. + +-- Eh bien! qu'il vienne donc alors! + +Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait +précipitamment. + +-- A vos ordres, madame, dit Mayneville. + +-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de +Mayneville? fit la duchesse exaspérée. -- Aux ordres de Votre Altesse, +reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement. + +-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il +me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre. + +-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse. + +-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune +homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si +longtemps disputée. + +[Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.] + + + + +XLII + + +LA LETTRE DE M. DE MAYENNE + + +La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même +chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa +physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan. + +Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle- +même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue: + + « Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou + d'un maître d'armes: j'ai été puni. + + J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel + je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il + m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux + de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui. + + Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le + porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez + voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même. + + Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère + soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête, + lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque + pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu. + + Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son + nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A + toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le + maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien. + + Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout + ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci. + + Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi + vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le + porteur vous dira l'endroit. + + Votre affectionné frère, + + MAYENNE. » + +Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi +étonnés l'un que l'autre. + +La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être +interprété d'Ernauton. + +-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous +nous avez rendu, monsieur? + +-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du +plus faible contre le plus fort. + +-- Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de +Montpensier. + +Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc. +Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à +comprendre. + +Puis lorsqu'il eut fini: + +-- Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la +besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison? + +Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien +prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu +qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune +homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur +signification de pure curiosité. + +Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les +yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien +aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du +séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple +renseignement. + +Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait +sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre. + +La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position +près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la +duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune +homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de +Montpensier. + +Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde. + +Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent +d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire +un peu plus fort. + +C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour +lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet. + +La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait +faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison? + +-- Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne +que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me +traite, d'en chercher un meilleur. + +-- Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne +point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes- +vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi? + +-- M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai +pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à +ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel +illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient +n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir +une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre, +je crois avoir agi en galant homme. + +Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire: + +-- Voilà un esprit délié, madame. + +La duchesse comprit à merveille. + +Elle regarda Ernauton en souriant. + +-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous +êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit. + +-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, +madame, répondit Ernauton. + +-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je +vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire. + +Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un +lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous +m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom +ou plutôt qui vous êtes.... + +-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela; +mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit. + +-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un +regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de +plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait. + +Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de +table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et +demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation. + +-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la +duchesse. + +-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc +plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse. + +La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la +porte se fut refermée derrière lui: + +-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon. + +-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied; +moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre +chose que ce que nous avons décidé de faire. + +-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus +tard.... + +-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame. + +-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère. + +-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves +gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un +inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil. + +-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de +l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins. + +-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je +l'espère, de surveiller personne. + +-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison, +Mayneville, je perds la tête. + +-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la +veille d'une action décisive. + +-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de +Vincennes à la nuit. + +-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, +et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs. + +-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas? + +-- Tous. + +-- Ce sont des gens sûrs? + +-- Éprouvés, madame. + +-- Comment viennent-ils? + +-- Isolés, en promeneurs. + +-- Combien en attendez-vous? + +-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces +cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de +soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux. + +-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la +route. + +-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les +nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et +n'aura qu'à se refermer sur la voiture. + +-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je +suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la +pendule. + +-- L'heure viendra, soyez tranquille. + +-- Mais nos hommes, nos hommes? + +-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il +n'y a point de temps perdu. + +-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le +meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce +serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui +porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le +bienvenu. + +-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre +cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en +triomphateur. + +-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil +de la porte. + +-- Lequel, madame? + +-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus? + +-- Quels amis? + +-- Nos ligueurs. + +-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le +bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en +sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le +prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous +défendre contre une armée. + +S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier +sur les toits du couvent: Le Valois est à nous! + +-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le +Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire +un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma +responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, +femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve? + +-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant. + +-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés +sous leurs robes? + +-- Ils le sont. + +-- Les gens d'épée sur la route? + +-- Ils doivent y être à cette heure. + +-- Les bourgeois prévenus après l'événement? + +-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau, +Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront +les autres. + +-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer +aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon +qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter. + +-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est +nécessaire qu'on les tue, madame? + +-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte! + +-- C'est un brave soldat. + +-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui +chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau +noire. + +-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je +suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine. + +-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant. + +-- Oh! de bon coeur, madame. + +-- Grand merci, en vérité. + +-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours +pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous +représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes +un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est +nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront +défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous +recommande, c'est ce jeune homme. + +-- Quel jeune homme? + +-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas +quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis. + +-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres. + +Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir +au dehors. + +-- Oh! la sombre nuit! dit-il. + +-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle +est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine. + +-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est +important de voir. + +-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville. + +Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que +madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce +genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était +possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile. + +-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les +lumières par précaution. + +-- Non, mais j'entends marcher des chevaux. + +-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien. + +Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse +paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire. + + + + +XLII + +COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ +DES JACOBINS + + +Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille; +il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et +de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement +succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de +tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir. + +Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le +roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même. + +Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et, +parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi. + +Puis, le roi informé, pour se coucher et songer. + +Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos +qu'ils se permettent. + +Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au +galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon +si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par +un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore +mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient +mesurer. + +C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la +route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la +poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues. + +C'était beaucoup pour un homme seul. + +-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste +soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le +changer. + +-- Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître; +votre épée, vos armes, et faisons vite. + +Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de +ses armes. + +-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton. + +Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient: + +-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre.... + +-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui- +là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait +encore. + +-- M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous +faites là! + +-- J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas; +qu'on mène cet homme au dépôt. + +-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme +que nous venons d'arrêter.... + +-- Eh bien? + +-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges. + +-- Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait- +il là? + +-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas, +je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie. + +Sainte-Maline resta muet. + +-- Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point +que vous me dévalisiez. + +-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu. + +-- De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges. + +-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route? + +-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me +répondriez-vous? + +-- Non. + +-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez. + +-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route? + +Ernauton sourit, mais ne répondit pas. + +-- Ni où vous alliez? + +Même silence. + +-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez +point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire. + +-- Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce +que vous aurez fait. + +-- A M. de Loignac? + +-- A plus haut que cela. + +-- A M. d'Épernon? + +-- A plus haut encore. + +-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes. + +-- A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur. + +-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre +si bien avec vos intentions. + +Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier, +qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des +premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton +eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades. + +Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui, +l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau- +légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et +s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée. + +C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient +pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt +en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement +les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à +brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement +rencontrer des camarades et recevoir une politesse. + +Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré, +et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait +porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour +crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante- +cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble +entre les doigts d'une chaîne d'hommes. + +Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le +jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son +existence pendant dix minutes. + +Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on +l'agrégeait: + +-- Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de +l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur +pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la +peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez +grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire. +J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point +arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le +bien de son service. + +Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme +d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point, +qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec +MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre: + +-- Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être +agréable. + +Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la +chambre du roi. + +Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put +voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de +continuer sa route. + +Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la +prise. + +Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route, +devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre +jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se +trouver réunis à Bel-Esbat était passée. + +Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris. + +Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la +mousqueterie des bons pères. + +Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain. + +Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: -- Monsieur, les chemins sont +libres, d'Épernon lui répliqua-il: + +-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois +pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez +serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le +carrosse. + +-- Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant +à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de +mousquetades. + +-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon. + +Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier. + +C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques +gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à +comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton. + +-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis? + +-- Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se +dessinait sous les voûtes. + +-- Les ordres ont été donnés? + +-- Et seront suivis, sire. + +-- Alors partons, dit Sa Majesté. + +Loignac fit sonner le boute-selle. + +L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient +réunis, pas un ne manquait. + +On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville +et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une +seule parole. + +Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui. + +M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait +bien au fourreau. + +Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit. + +Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la +fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route +du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était +beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le +secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui +manquait. + +Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne +retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux +dirigés à toute bride sur Vincennes. + +A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs +regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une +partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard. + +Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence. + +Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à +Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des +gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier +peloton de cavaliers qu'il rencontrerait. + +Le messager n'était point revenu. + +Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui +n'était pas plus revenu que le premier. + +-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les +choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde, +et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent, +mais inquiétant. + +-- Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne +quittaient pas l'horizon profond et sombre. + +-- Mayneville, que peut-il donc être arrivé? + +-- Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et +Mayneville fit un mouvement pour sortir. + +-- Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui +donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous +nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se +forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de +cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et +surtout tenu trop secret pour ne pas réussir. + +-- Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt +qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur +couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils +quelque avis particulier, eux. + +-- Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon. + +-- Quoi? + +-- Silence, écoutez! + +On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre. + +-- C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous +l'amènent! + +Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle +à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je +le tiens! + +Mayneville écouta encore. + +-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui +galopent. + +Et il commanda à pleine voix: + +-- Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du +prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent +moines armés, à la tête desquels marchait Borromée. + +Ils prirent position en travers de la route. + +On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait: + +-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête +du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté. + +-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien +que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme +le cèdre domine l'hysope! + +-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse +choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir, +frère Borromée, heureusement! + +Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur +et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon. + +Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se +trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse +et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées. + +Incapable de se modérer, elle cria: + +-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de +gardes! + +-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose +m'inquiète. + +-- Laquelle? + +-- Je n'entends pas le signal convenu. + +-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient? + +-- Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble, +insista Mayneville. + +-- Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure. + +-- Je ne vois pas notre officier. + +-- Je le vois, moi. + +-- Où? + +-- Cette plume rouge! + +-- Eh bien? + +-- C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main! + +-- On lui a laissé son épée? + +-- Par la mort! il commande. + +-- A nos gens? Il y a donc trahison? + +-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens. + +-- Vous êtes fou, Mayneville. + +En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq, +brandissant une large épée, cria: Vive le roi! + +-- Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les +quarante-cinq dans l'enthousiasme. + +La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle +allait s'évanouir. + +Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en +passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison. + +Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il +avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré. + +Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce +moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat. + +Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à +l'instant même son parti. + +-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi! + +Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son +épée au fourreau. + +Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le +flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le +médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon. + +Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant. + +Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des +jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour +un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une +cathédrale. + +Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre +solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en +avait été la suite. + +Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil +calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier. +L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de +l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre. + +Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait +le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que +venait de le faire Gorenflot. + +Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes. + +-- Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III. + +Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course, +comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui +Bel-Esbat dans l'obscurité. + +Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel +elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait +chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière. + +-- Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte. +Voyez! voyez, Mayneville! + +-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi! +s'écria celui-ci. + +-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse. + +-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur +aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire. + +-- Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a +trahis! Il savait tout! + +Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la +porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière +lui. + + + + +XLIV + +COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT +DE PROFITER DE CETTE INVENTION. + + +Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la +découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du +masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se +jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure. + +[Illustration: Henri de Navarre.] + +Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à +mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour- +propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait +le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais. + +-- Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du +côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des +chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on +appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot. + +Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais +encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un +grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires, +l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de +zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé +un quart d'heure avec le maître de poste. + +Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se +jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent +bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il +semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues +dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue. + +Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux, +Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu +haleine. + +On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela. + +Chicot pensa donc beaucoup. + +Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il +s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un +jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel +jour elle lui apparut. + +Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns +croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence? + +Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis +son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon, +qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de +Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances. + +C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et +cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour +ne plus redouter les atteintes. + +Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait +dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms +illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter +leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait +cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris, +semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de +vivre. + +Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries. + +Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions. + +Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner +chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, +n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme. + +Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et +simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout +le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait +rien. + +Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur +sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la +parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur. + +Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa +pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait. + +Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont +la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement, +cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque +pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles +provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter. + +Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la +fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa +tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une +chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui +jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni, +aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de +maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout +lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant: + +-- Vois! on est heureux ici! + +Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot +éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries +qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le +chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et +d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui +faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot +songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce +n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la +plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère. + +Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein +de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands +arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi, +ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de +leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les +horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du +soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons. + +Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les +prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur +leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés, +jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la +première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas. + +-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche. +Le Béarnais vit comme un coq en pâte. + +Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son +frère le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-être +pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore; +j'ai presque envie de la retraduire en grec. + +Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son +frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une +traduction française _expurgata_, comme on dit à la Sorbonne. + +Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut +où était le roi. + +Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé +notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la +topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche +pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du +marché de Condom. + +On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il +s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort +questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait +fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles +transitions d'un amour à l'autre. + +Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre +catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient +fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force +bombances, partout où l'on s'arrêtait. + +Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter +merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc +lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la +belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux. + +-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on +croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle +Le Rebours. -- Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela. + +-- Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau. + +-- Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple +bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois. + +-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville? + +-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance, +il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à +Castelnaudary. + +-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une +Grecque? + +-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote. + +-- Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que +je suis d'Agen, moi! + +-- Eh bien? + +-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville +à Agen. + +-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à +mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille.... + +-- Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait +un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et, +un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne +voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait. + +-- De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le +Rebours? demanda Chicot. + +-- Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés; +mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu +trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux +insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade. +Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a +décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé. + +-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse? + +-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une +frénésie. + +-- Mais que dit la reine? demanda Chicot. + +-- La reine? fit l'officier. + +-- Oui, la reine. + +-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre. + +-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses. + +-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible. + +-- Pourquoi cela? demanda l'officier. + +-- Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y +voie d'une façon transparente. + +-- Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce +parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de +platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à +dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit. + +-- Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc. + +-- Bah! occupée? + +-- Oui. + +-- Et de qui, s'il vous plaît? + +-- De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue. + +-- De Dieu! s'écria Chicot. + +-- Pourquoi pas? + +-- Ah! la reine est dévote? + +-- Très dévote. + +-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit +Chicot. + +-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous +pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses +gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle +particulière. + +-- La reine? + +-- Oui, oui. + +-- La reine Marguerite? + +-- La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai +touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai +même fait un fort beau sermon sur le texte: + +« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu +séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que +l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite. + +-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot. + +-- Il l'a entendu. + +-- Sans se fâcher? + +-- Tout au contraire, il a fort applaudi. + +-- Vous me stupéfiez, répondit Chicot. + +-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche +ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades, +et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus +promenées que dans les allées de Nérac. + +Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait +pour bâtir tout un plan. + +Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il +savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour, +c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur +les yeux. + +[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.] + +-- Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois +mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en +vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont +des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y +voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me +déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades +charmantes. + +Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle. +D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons! + +Et Chicot continua sa course. + +Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui +préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur. + +Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la +façon dont il fut admis à une audience. + +Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les +abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient +l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour +donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue. + +Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un +visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le +trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule +invitation, et recevait le requérant. + +Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea +le roi bon, candide et tout amoureux. + +Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse +et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais +feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le +roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main. + +Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de +l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé. + +Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la +bordure. + +-- Qui me veut parler? demanda-t-il à son page. + +-- Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié +homme de guerre. + +Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement. + +-- C'est moi, sire, dit-il. + +-- Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en +Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, +cher monsieur Chicot. + +-- Mille grâces, sire. + +-- Bien vivant, grâce à Dieu. + +-- Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise. + +-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de +Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien +joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là. + +Et il montrait un banc de gazon. + +-- Jamais, sire, dit Chicot en se défendant. + +-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je +vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause +bien qu'assis. + +-- Mais, sire, le respect. + +-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui +donc pense à cela? + +-- Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur. + +Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si +rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même +pas la trace. + +-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve, +ambassadeur de qui? + +-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire. + +-- Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon +avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans +ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous +conduise. + +Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en +revenant par son allée de lauriers. + +-- Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans +sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe! + + + + +XLIV + +COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE +ET _Margota_ MARGOT. + + +Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le +présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle +avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à +coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris +sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce +corridor conduisait au cabinet. + +De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y +trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés +magnifiques situés au bord de la rivière. + +De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans +empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve +sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir +au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies +d'argent. + +Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé an +loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais +qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une +admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée +ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres +correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle +avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les +premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante. + +Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la +distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque +meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, +et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres +devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et +qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la +route. + +Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un +grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot, +pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret +recouvert de même et enrichi de pareils ornements. + +Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons +déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût +trouvée fatigante. + +-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot, +commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé +si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre +résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi +donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde? + +-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien +disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout +ses besoins. + +[Illustration: Que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en +latin. -- PAGE 89.] + +-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur +Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point +parler à votre ombre. + +Puis prenant un air sérieux: + +-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de +côté et que nous parlions affaires? + +-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres. + +L'oeil du roi étincela. + +-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me +rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant +que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà, +fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit. + +-- Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre +parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire preÈs de +Votre Majesté. + +-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité. + +-- Sire.... + +-- Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le +sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout +paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi. + +-- Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout +ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté +dans le feu, éparpillé dans l'air. + +-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot? + +-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une +ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si +l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne +les porter que chez les morts. + +-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont +pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous +confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste. + +-- Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de +petits anges, sire, mais en Navarre seulement. + +-- Ah! ah! fit Henri. + +-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours +autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes +vautours et mes loups. + +-- Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec +plaisir. + +-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout +ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont +pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails +de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de +créance. + +-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me +paraît fort inutile d'y revenir. + +-- C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une. + +-- Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot. + +Et Henri étendit la main. + +-- Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je +viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens +l'eussent eue meilleure. + +-- Vous l'avez perdue? + +-- Je me suis hâté de l'anéantir, sire, car M. de Mayenne courait après +moi pour me la voler. + +-- Le cousin Mayenne? + +-- En personne. + +-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours? + +-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me +rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrapé un bon coup d'épée. + +-- Et de la lettre? + +-- Pas l'ombre, grâce à la précaution que j'avais prise. + +-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage, +monsieur Chicot, dites-moi cela en détail, cela m'intéresse vivement. + +-- Votre Majesté est bien bonne. + +-- Seulement une chose m'inquiète. + +-- Laquelle? + +-- Si la lettre est anéantie pour mons de Mayenne, elle est de même +anéantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'écrivait +mon bon frère Henri, puisque sa lettre n'existe plus? + +-- Pardon, sire! elle existe dans ma mémoire. + +-- Comment cela? + +-- Avant de la déchirer, je l'ai apprise par coeur. + +-- Excellente idée, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien là +l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la réciter, n'est-ce pas? + +-- Volontiers, sire. + +-- Telle qu'elle était, sans y rien changer? + +-- Sans y faire un seul contre-sens. + +-- Comment dites-vous? + +-- Je dis que je vais vous la dire fidèlement; quoique j'ignore la langue, +j'ai bonne mémoire. + +-Quelle langue? + +-- La langue latine donc. + +-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard à l'adresse +de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre.... + +-- Sans doute. + +-- Expliquez-vous; la lettre de mon frère était-elle donc écrite en latin? + +-- Eh! oui, sire. + +-- Pourquoi en latin? + +-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la +langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvénal ont +éternisé la démence et les erreurs des rois. + +-- Des rois? + +-- Et des reines, sire. + +Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite. + +-- Je veux dire des empereurs et des impératrices, reprit Chicot. + +-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement +Henri. + +-- Oui et non, sire. + +-- Vous êtes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense +sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre +sérieusement à la messe à cause de ce diable de latin; donc vous le savez, +vous? + +-- On m'a appris à le lire, sire, comme aussi le grec et l'hébreu. + +-- C'est très commode, monsieur Chicot, vous êtes un livre vivant. + +-- Votre Majesté vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime +quelques pages dans ma mémoire, on m'expédie où l'on veut, j'arrive, on me +lit et l'on me comprend. + +-- Ou l'on ne vous comprend pas. + +-- Comment cela, sire? + +-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous êtes imprimé. + +-- Oh! sire, les rois savent tout. + +-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les +flatteurs disent aux rois. + +-- Alors, sire, il est inutile que je récite à Votre Majesté cette lettre +que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y +comprendra rien. + +-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien? + +-- On assure cela, sire. + +-- Et avec l'espagnol? + +-- Beaucoup, à ce qu'on dit. + +-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble +fort à l'espagnol, peut-être comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir +appris. Chicot s'inclina. + +-- Votre Majesté ordonne donc? + +-- C'est-à-dire que je vous prie, cher monsieur Chicot. + +Chicot débuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de +préambules: + + « _Frater carissime, + + « Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus, + functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter + adhaeret._ » + +Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrêta Chicot du geste. + +-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour, +d'obstination et de mon frère Charles IX. + +-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le +latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase. + +-- Poursuivez, dit le roi. + +Chicot continua. + +Le Béarnais écouta avec le même flegme tous les passages où il était +question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom: + +-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il. + +-- Je pense que oui, sire. + +-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amitié que mes frères +Charles IX et Henri III donnaient à leur soeur, ma bien-aimée épouse +Marguerite? + +-- Je n'y vois rien d'impossible, répliqua Chicot. Et il poursuivit son +récit jusqu'au bout de la dernière phrase, sans qu'une seule fois le +visage du roi eût changé d'expression. + +Enfin il s'arrêta sur la péroraison, dont il avait caressé le style avec +des ronflements si sonores, qu'on eût dit un paragraphe des Verrines ou du +discours pour le poète Archias. + +-- C'est fini? demanda Henri. + +-- Oui, sire. + +-- Eh bien! ce doit être superbe. + +-- N'est-ce pas, sire? + +-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et +_Margota_, et encore! + +-- Malheur irréparable, sire, à moins que Votre Majesté ne se décide à +faire traduire la lettre par quelque clerc. + +-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-même, monsieur Chicot, qui avez +mis tant de discrétion dans votre ambassade en faisant disparaître +l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de +livrer cette lettre à une publicité quelconque? + +-- Je ne dis point cela, sire. + +-- Mais vous le pensez? + +-- Je pense, puisque Votre Majesté m'interroge, que la lettre du roi son +frère, recommandée à moi avec tant de soin, et expédiée à Votre Majesté +par un envoyé particulier, contient peut-être çà et là quelque bonne chose +dont Votre Majesté pourrait faire son profit. + +-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses à quelqu'un, il faudrait que +j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance. + +-- Certainement. + +-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illuminé par une idée. + +-- Laquelle? + +-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; récitez-lui la +mettre, et bien sûr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout +naturellement, elle me l'expliquera. + +-- Ah! Voilà qui est admirable! s'écria Chicot, et Votre Majesté parle +d'or. + +-- N'est-ce pas? Vas-y. + +-- J'y cours, Sire. + +-- Ne change pas un lot à la lettre, surtout. + +-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne +le sais pas; quelque barbarisme tout au plus. + +-- Allez-y, mon ami, allez. + +Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le +roi, plus convaincu que jamais que le roi était une énigme. + + + + +XLVI + +L'ALLÉE DES TROIS MILLE PAS + +La reine habitait l'autre aile du château divisée à peu près de la même +façon que celle que venait de quitter Chicot. + +On entendait toujours de ce côté quelque musique, on y voyait toujours +rôder quelque panache. + +La fameuse allée des trois mille pas, dont il avait été tant question, +commençait aux fenêtres même de Marguerite, et sa vue ne s'arrêtait jamais +que sur des objets agréables, tels que massifs de fleurs, berceaux de +verdure, etc. + +On eût dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle +des choses gracieuses, tant d'idées lugubres qui habitaient au fond de sa +pensée. + +Un poète périgourdin -- Marguerite, en province comme à Paris, était +toujours l'étoile des poètes, -- un poète périgourdin avait composé un +sonnet à son intention. + +« Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met à placer garnison dans son +esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. » + +Née au pied du trône, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en +effet profondément souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du +roi de Navarre, était moins solide, parce qu'elle n'était que factice et +due à l'étude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds. + +Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle était, ou plutôt qu'elle +voulait être, avait-elle déjà laissé le temps et les chagrins imprimer +leurs sillons expressifs sur son visage. + +Elle était néanmoins encore d'une remarquable beauté, beauté de +physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un +rang vulgaire, mais qui plaît le plus chez les illustres, à qui l'on est +toujours prêt à accorder la suprématie de la beauté physique. Marguerite +avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple +et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, était toujours une adorable +créature. + +Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la démarche +d'une charmante femme. + +Aussi elle était idolâtrée à Nérac, où elle importait l'élégance, la joie, +la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le séjour +de la province, c'était déjà une vertu dont les provinciaux lui savaient +le plus grand gré. + +Sa cour n'était pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout +le monde l'aimait à la fois, comme reine et comme femme; et, de fait, +l'harmonie de ses flûtes et de ses violons, comme la fumée et les reliefs +de ses festins, étaient pour tout le monde. + +Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journées lui +rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'était perdue pour ceux +qui l'entouraient. + +Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger; +sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimité +d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience +permanente de chacun de ses déportements, sans parents, sans amis, +Marguerite s'était habituée à vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec +des semblants d'amour, et à remplacer par la poésie et le bien-être, +famille, époux, amis et le reste. + +Nul excepté Catherine de Médicis, nul excepté Chicot, nul excepté quelques +ombres mélancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort, +nul n'eût su dire pourquoi les joues de Marguerite étaient déjà si pâles, +pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues, +pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son +regard autrefois si expressif. + +Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus, +depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son +honneur. + +Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-être encore aux yeux des +Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mêmes, la majesté de cette +attitude, mieux dessinée par son isolement. + +Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, était tout +instinctif, et venait bien plutôt de la propre conscience de ses torts, +que des faits du Béarnais. Henri ménageait en elle une fille de France; il +ne lui parlait qu'avec une obséquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux +abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et à propos de toutes +choses, que les procédés d'un mari et d'un ami. + +Aussi, la cour de Nérac, comme toutes les autres cours vivant sur les +relations faciles, débordait-elle d'harmonies au moral et au physique. + +Telles étaient les études et les réflexions que faisait, sur des +apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus +méticuleux des hommes. + +Il s'était présenté d'abord au palais, renseigné par Henri, mais il n'y +avait trouvé personne. Marguerite, lui avait-on dit, était au bout de +cette belle allée parallèle au fleuve, et il se rendait dans cette allée, +qui était la fameuse allée des trois mille pas, par celle des lauriers +roses. + +Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'allée, il aperçut au bout, sous un +bosquet de jasmin d'Espagne, de genêts et de clématites, un groupe +chamarré de rubans, de plumes et d'épées de velours; peut-être toute cette +belle friperie était-elle d'un goût un peu usé, d'une mode un peu +vieillie; mais pour Nérac c'était brillant, éblouissant même. Chicot, qui +venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil. + +Comme un page du roi précédait Chicot, la reine, dont les yeux erraient ça +et là avec l'éternelle inquiétude des coeurs mélancoliques, la reine +reconnut les couleurs de Navarre et l'appela. + +-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle. + +Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze +ans à peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite. + +-- Madame, dit-il en français, car la reine exigeait qu'on proscrivît le +patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations +d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoyé du Louvre à Sa Majesté le roi +de Navarre, et renvoyé par Sa Majesté le roi de Navarre à vous, désire +parler à Votre Majesté. + +Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement +et avec cette sensation pénible qui, à toute occasion, pénètre les coeurs +longtemps froissés. + +Chicot était debout et immobile à vingt pas d'elle. + +Ses yeux subtils reconnurent au maintien et à la silhouette, car le Gascon +se dessinait sur le fond orangé du ciel, une tournure de connaissance; +elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher. + +En se retournant toutefois pour donner un adieu à la compagnie, elle fit +signe du bout des doigts à un des plus richement vêtus et des plus beaux +gentilshommes. + +L'adieu pour tous était réellement un adieu pour un seul. + +Mais comme le cavalier privilégié ne paraissait pas sans inquiétude, +malgré ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une +femme voit tout: + +-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire à ces dames que je +reviens dans un instant. + +Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de +légèreté que ne l'eût fait un courtisan indifférent. + +La reine vint d'un pas rapide à Chicot, qui avait examiné toute cette +scène, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait, +sans bouger d'une semelle. + +-- Monsieur Chicot! s'écria Marguerite étonnée, en abordant le Gascon. + +-- Aux pieds de Votre Majesté, fit Chicot, de Votre Majesté, toujours +bonne et toujours belle, et toujours reine à Nérac comme au Louvre. + +-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur. + +-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu +l'idée de faire ce miracle. + +-- Je le crois bien, vous étiez mort, disait-on. + +-- Je faisais le mort. + +-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulièrement +assez heureuse pour qu'on se souvînt de la reine de Navarre en France? + +-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas +les reines chez nous, quand elles ont votre âge et surtout votre beauté. + +-- On est donc toujours galant à Paris? + +-- Le roi de France, ajouta Chicot sans répondre à la dernière question, +écrit même à ce sujet au roi de Navarre. + +Marguerite rougit. + +-- Il écrit? demanda-t-elle. + +-- Oui, madame. + +-- Et c'est vous qui avez apporté la lettre? + +-- Apporté, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous +expliquera, mais apprise par coeur et répétée de souvenir. + +-- Je comprends. Cette lettre était d'importance, et vous avez craint +qu'elle ne se perdît ou qu'on ne vous la volât? + +-- Voilà le vrai, madame; maintenant que Votre Majesté m'excuse, mais la +lettre était écrite en latin. + +-- Oh! très bien! s'écria la reine: vous savez que je sais le latin. + +-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il? + +-- Cher monsieur Chicot, répondit Marguerite, il est fort difficile de +savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'était pas le seul à +chercher le mot de l'énigme. + +-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait +fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre, +quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour. + +Chicot se mordit les lèvres. + +-- Ah diable! fit-il. + +-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite. + +-- C'était à lui qu'elle était adressée. + +-- Et a-t-il paru la comprendre? + +-- Deux mots seulement. + +-- Lesquels? + +-- _Turennius et Margota._ + +-- _Turennius et Margota?_ + +-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre. + +-- Alors qu'a-t-il fait? + +-- Il m'a envoyé vers vous, madame. + +-- Vers moi? + +-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop +importantes pour la faire traduire par un étranger, et qu'il valait mieux +que ce fût vous, qui étiez la plus belle des savantes et la plus savante +des belles. + +-- Je vous écouterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je +vous écoute. + +-- Merci, madame: où plaît-il à Votre Majesté que je parle? + +-- Ici; non, non, chez moi plutôt: venez dans mon cabinet, je vous prie. + +Marguerite regarda profondément Chicot, qui, par pitié pour elle peut- +être, lui avait d'avance laissé entrevoir un coin de la vérité. + +La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers +l'amour peut-être, avant de subir l'épreuve qui la menaçait. + +-- Vicomte, dit-elle à M. de Turenne, votre bras jusqu'au château. +Précédez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie. + + + + +XLVII + +LE CABINET DE MARGUERITE + + +Nous ne voudrions pas être accusés de ne peindre que festons et +qu'astragales et de laisser se sauver à peine le lecteur à travers le +jardin; mais tel maître, tel logis, et s'il n'a pas été inutile de peindre +l'allée des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut être de +quelque intérêt aussi de peindre le cabinet de Marguerite. + +Parallèle à celui de Henri, percé de portes de dégagement ouvertes sur des +chambres et des couloirs, de fenêtres complaisantes et muettes comme les +portes, fermées par des jalousies de fer à serrures dont les clefs +tournent sans bruit, voilà pour l'extérieur du cabinet de la reine. + +A l'intérieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un goût à la mode +du jour, des tableaux, des émaux, des faïences, des armes de prix, des +livres et des manuscrits grecs, latins et français, surchargeant toutes +les tables, des oiseaux dans leurs volières, des chiens sur les tapis, un +monde tout entier enfin, végétaux et animaux, vivant d'une commune vie +avec Marguerite. + +Les gens d'un esprit supérieur ou d'une vie surabondante ne peuvent +marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens, +chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que +leur force attractive entraîne dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu +d'avoir vécu et senti comme les gens ordinaires, ils ont décuplé leurs +sensations et doublé leur existence. + +Certainement Épicure est un héros pour l'humanité; les païens eux-mêmes ne +l'ont pas compris: c'était un philosophe sévère, mais qui, à force de +vouloir que rien ne fût perdu dans la somme de nos ressorts et de nos +ressources, procurait, dans son inflexible économie, des plaisirs à +quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'eût perçu +que des privations ou des douleurs. + +Or, on a beaucoup déclamé contre Épicure sans le connaître, et l'on a +beaucoup loué, sans les connaître aussi, ces pieux solitaires de la +Thébaïde qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le +laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute, +mais enfin c'est tuer, chose que Dieu défend de toutes ses forces et de +toutes ses lois. + +La reine était femme à comprendre Épicure, en grec, d'abord, ce qui était +le moindre de ses mérites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille +douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualité de +chrétienne, lui donnait lieu à bénir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il +s'appelât Dieu ou Théos, Jéhovah ou Magog. + +Toute cette digression prouve clair comme le our la nécessité où nous +étions de décrire les appartements de Marguerite. + +Chicot fut invité à s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie +représentant un Amour éparpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'était +pas d'Aubiac, mais qui était plus beau et plus richement vêtu, offrit de +nouveaux rafraîchissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit +en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitté la place, de réciter, +avec une imperturbable mémoire, la lettre du roi de France et de Pologne +par la grâce de Dieu. + +Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en français en même +temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilité d'en donner la +traduction latine. + +Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus étrange +possible, afin que la reine fût le plus longtemps possible à la +comprendre; mais si fort habile qu'il fût à travestir son propre ouvrage, +Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son +indignation. + +A mesure qu'il avançait dans la lettre, Chicot s'enfonçait de plus en plus +dans l'embarras qu'il s'était créé; à certains passages scabreux il +baissait le nez comme un confesseur embarrassé de ce qu'il entend; et à ce +jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas +étinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux +énonciations si positives de tous ses méfaits conjugaux. + +Marguerite n'ignorait pas la méchanceté raffinée de son frère; assez +d'occasions la lui avaient prouvée; elle savait aussi, car elle n'était +point femme à se rien dissimuler à elle-même, elle savait à quoi s'en +tenir sur les prétextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait +fournir encore; aussi, au fur et à mesure que Chicot lisait, la balance +s'établissait-elle dans son esprit entre la colère légitime et la crainte +raisonnable. + +S'indigner à point, se défier à propos, éviter le danger en repoussant le +dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'était le grand +travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot +continuait sa narration épistolaire. + +Il ne faut pas croire que Chicot demeurât le nez éternellement baissé; +Chicot levait tantôt un oeil, tantôt l'autre, et alors il se rassurait en +voyant que, sous ses sourcils à demi froncés, la reine prenait tout +doucement un parti. + +Il acheva donc avec assez de tranquillité les salutations de la lettre +royale. + +-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achevé, mon +frère écrit joliment en latin; quelle véhémence, quel style! Je ne l'eusse +jamais cru de cette force. + +Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a +l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas. + +-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine, à qui tous les langages étaient +familiers, même celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort +latiniste, monsieur. + +-- Madame, j'ai oublié: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me +reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article, +qu'il a un vocatif, et que la tête est du genre neutre. + +-- Ah! vraiment! s'écria en entrant un personnage tout hilare et tout +bruyant. + +Chicot et la reine se retournèrent d'un même mouvement. + +C'était le roi de Navarre. + +-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tête en latin est du genre neutre, +monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin? + +-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'étonne +comme Votre Majesté. + +-- Et moi aussi, dit Margot rêveuse, cela m'étonne. + +-- Ce doit être, dit le roi, parce que c'est tantôt l'homme et tantôt la +femme qui sont les maîtres, et cela selon le tempérament de l'homme ou de +la femme. + +Chicot salua. + +-- Voilà certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire. + +-- Tant mieux, je suis enchanté d'être plus profond philosophe que je ne +croyais: maintenant revenons à la lettre; sachez, madame, que je brûle de +savoir les nouvelles de la cour de France, et voilà justement que ce brave +monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi.... + +-- Sans quoi? répéta Marguerite. + +-- Sans quoi, je me délecterais, ventre saint-gris! vous savez combien +j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si +bien les raconter mon frère Henri de Valois. + +Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains. + +-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui +s'apprête à se bien réjouir, vous avez dit cette fameuse lettre à ma +femme, n'est-ce pas? + +-- Oui, sire. + +-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre. + +-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis à l'aise par cette liberté +dont les deux époux couronnés lui donnaient l'exemple, que ce latin dans +lequel est écrite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic? + +-- Pourquoi cela? demanda le roi. + +Puis, se retournant vers sa femme: + +-- Eh bien! madame? demanda-t-il. + +Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une à une, +pour la commenter, chacune des phrases tombées de la bouche de Chicot. + +-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut terminé +et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic. + +-- Eh quoi! fit Henri, cette chère lettre renfermerait de vilains propos? +Prenez garde, ma mie, le roi votre frère est un clerc de première force et +de première politesse. + +-- Même lorsqu'il me fait insulter dans ma litière, comme cela est arrivé +à quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous +rejoindre, sire. + +-- Lorsqu'on a un frère de moeurs sévères lui-même, fit Henri de ce ton +indéfinissable qui tenait le milieu entre le sérieux et la plaisanterie, +un frère roi, un frère pointilleux.... + +-- Doit l'être pour le véritable honneur de sa soeur et de sa maison, car +enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur, +occasionnait quelque scandale, vous feriez révéler ce scandale par un +capitaine des gardes. + +-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bénin, dit Henri, je ne +suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais +la lettre, la lettre, puisque c'est à moi qu'elle était adressée, je +désire savoir ce qu'elle contient. + +-- C'est une lettre perfide, sire. + +-- Bah! + +-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour +brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses +amis. + +-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage +naturellement si franc et si ouvert d'une défiance affectée, brouiller un +mari et une femme, vous et moi, donc? + +-- Vous et moi, sire. + +-- Et en quoi cela, ma mie? + +Chicot se sentait sur les épines, et il eût donné beaucoup, quoiqu'il eût +très faim, pour s'aller coucher sans souper. + +-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-même, le nuage va crever! + +-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majesté ait oublié le +latin, qu'on a dû lui enseigner cependant. + +-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai +appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage +de masculin, de féminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu +expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin. + +-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la +lettre force compliments de toute nature pour moi. + +-- Oh! très bien, dit le roi. + +-- _Optimè_, fit Chicot. + +-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous +brouiller, madame? car enfin, tant que mon frère Henri vous fera des +compliments, je serai de l'avis de mon frère Henri; si l'on disait du mal +de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je +comprendrais la politique de mon frère. + +-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de +Henri? + +-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je +connais. + +-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde +insinuant pour arriver à des insinuations calomnieuses contre vos amis et +les miens. + +Et après ces mots audacieusement jetés, Marguerite attendit un démenti. + +Chicot baissa le nez, Henri haussa les épaules. + +-- Voyez, ma mie, dit-il, si, après tout, vous n'avez pas trop entendu le +latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon +frère. + +Si doucement et si onctueusement que Henri eût prononcé ces mots, la reine +de Navarre lui lança un regard plein de défiance. + +-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire. + +-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est témoin, madame, répondit Henri. + +-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons? + +-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et +réduit à mes propres forces, mon Dieu! + +-- Eh bien! sire, le roi veut détacher de vous vos meilleurs serviteurs. + +-- Je l'en défie. + +-- Bravo! sire, murmura Chicot. + +-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette étonnante bonhomie qui lui était +si particulière, que, jusqu'à la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre, +car mes serviteurs me sont attachés par le coeur et non par l'intérêt. Je +n'ai rien à leur donner, moi. + +-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le +meilleur retour d'un roi à ses amis. + +-- Oui, ma mie, eh bien! + +-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux. + +-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est-à- +dire s'ils déméritent. + +-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils déméritent, sire; +voilà tout. + +-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi? + +Chicot baissa de nouveau la tête, comme il faisait dans tous les moments +scabreux. + +-- Je ne puis vous conter cela, sire, répondit Marguerite, sans +compromettre.... + +Et elle regarda autour d'elle. + +Chicot comprit qu'il gênait et se recula. + +-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la +reine a quelque chose de particulier à me dire, quelque chose de très +utile pour mon service, à ce que je vois. + +Marguerite resta immobile, à l'exception d'un léger signe de tête que +Chicot crut avoir saisi seul. + +Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux époux en s'en allant, il se +leva et quitta la chambre, avec un seul salut à l'adresse de tous deux. + + + + +XLVIII + +COMPOSITION EN VERSION. + + +Éloigner ce témoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne +voulait l'avouer, était déjà un triomphe, ou du moins un gage de sécurité +pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu +lettré qu'il le voulait paraître, tandis qu'avec son mari tout seul, elle +pouvait donner à chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que +tous les scoliastes en _us_ n'en donnèrent jamais à Plaute ou à Perse, ces +deux énigmes en grands vers du monde latin. + +Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tête à tête. + +Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquiétude, ni aucun +soupçon de menace. Décidément le roi ne savait pas le latin. + +-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez. + +-- Cette lettre vous préoccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc +pas ainsi. + +-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait être un événement; un roi +n'envoie pas ainsi un messager à un autre roi, sans des raisons de la plus +haute importance. + +-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons là message et messager, ma mie; +n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir? + +-- En projet, oui, sire, dit Marguerite étonnée, mais il n'y a rien là +d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons. + +-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse. + +-- Ah! + +-- Oui, une battue aux loups. + +-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous +chassez, moi je danse. + +-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vérité, il n'y a pas de mal +à cela. + +-- Certainement, mais Votre Majesté dit cela en soupirant. + +-- Écoutez-moi, madame. + +Marguerite devint tout oreilles. + +-- J'ai des inquiétudes. + +-- A quel sujet, sire? + +-- Au sujet d'un bruit qui court. + +-- D'un bruit? Votre Majesté s'inquiète d'un bruit? + +-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la +peine? + +-- A moi? + +-- Oui, à vous. + +-- Sire, je ne vous comprends pas. + +-- N'avez-vous rien ouï dire? fit Henri du même ton. + +Marguerite se mit à trembler sérieusement que ce ne fût une façon +d'attaquer de son mari. + +-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je +n'entends jamais que ce qu'on vient corner à mes oreilles. D'ailleurs, +j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les +entendrais à peine les écoutant; à plus forte raison me bouchant les +oreilles quand ils passent. + +-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mépriser tous ces bruits? + +-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois. + +-- Pourquoi nous surtout, madame? + +-- Parce que nous autres rois, étant dans tous les discours, nous aurions +vraiment trop à faire, si nous nous préoccupions. + +-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir +une excellente occasion d'appliquer votre philosophie. + +Marguerite crut le moment décisif arrivé: elle rappela tout son courage, +et d'un ton assez ferme: + +-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle. + +Henri commença du ton d'un pénitent qui a quelque gros péché à avouer: + +-- Vous connaissez le grand intérêt que je porte à ma fille Fosseuse? + +-- Ah! ah! s'écria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et +prenant un air de triomphe. Oui, oui, à la petite Fosseuse, votre amie. + +-- Oui, madame, répondit Henri, toujours du même ton, oui, à la petite +Fosseuse. + +-- Ma dame d'honneur? + +-- Votre dame d'honneur. + +-- Votre folie, votre amour. + +-- Ah! vous parlez là, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez +tout à l'heure. + +-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande +bien humblement pardon. + +-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons, +nous autres rois surtout, grand besoin d'établir ce théorème en axiome; +ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec. + +Et Henri éclata de rire. + +Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le +regard si fin qui l'accompagnait. + +Un peu d'inquiétude la reprit. + +-- Donc, Fosseuse? dit-elle. + +-- Fosseuse est malade, ma mie; et les médecins ne comprennent rien à sa +maladie. + +-- C'est étrange, sire. Fosseuse, d'après le dire de Votre Majesté, est +toujours restée sage. Fosseuse qui, à vous entendre, aurait résisté à un +roi, si un roi lui eût parlé d'amour; Fosseuse, cette fleur de pureté, ce +cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pénétrer jusqu'au fond +de ses joies et de ses douleurs! + +-- Hélas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri. + +-- Quoi! s'écria la reine avec cette impétueuse méchanceté que la femme la +plus supérieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre +femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de pureté? + +-- Je ne dis pas cela, répondit sèchement Henri, Dieu me garde d'accuser +personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle +s'obstine à dissimuler aux médecins. + +-- Soit aux médecins, mais envers vous, son confident, son père... cela me +paraît bien singulier. + +-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, répondit Henri en reprenant son +gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge à propos de m'arrêter +là. + +-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner à la tournure de +l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'était à elle d'accorder un +pardon quand elle croyait avoir au contraire à en solliciter un, alors, +sire, je ne sais plus ce que désire Votre Majesté et j'attends qu'elle +s'explique. + +-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter. + +Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle était prête à tout entendre. + +-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma +mie.... + +-- Dites toujours, sire. + +-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprès de +ma fille Fosseuse. + +-- Moi, rendre une visite à cette fille que l'on dit avoir l'honneur +d'être votre maîtresse, honneur que vous ne déclinez pas? + +-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous +feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le +scandale que vous feriez ne réjouirait point la cour de France, car, dans +cette lettre du roi mon beau-frère que Chicot m'a récitée, il y avait: +_Quotidiè scandalum_, c'est-à-dire, pour un triste humaniste comme moi, +_quotidiennement scandale_. + +Marguerite fit un mouvement. + +-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est +presque du français. + +-- Mais sire, à qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite. + +-- Ah! voilà ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin, +vous m'aiderez quand nous en serons là, ma mie. + +Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tête baissée, la main +en l'air, Henri avait l'air de chercher naïvement à quelle personne de sa +cour le _quotidiè scandalum_ pouvait s'appliquer. + +-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde, +me pousser à une démarche humiliante; au nom de la concorde, j'obéirai. + +-- Merci, ma mie, dit Henri, merci. + +-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but? + +-- Il est tout simple, madame. + +-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez naïve pour ne +point le deviner. + +-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur, +couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si +curieuses et si indiscrètes, qu'on ne sait à quelle extrémité Fosseuse va +être réduite. + +-- Mais elle craint donc quelque chose! s'écria Marguerite, avec un +redoublement de colère et de haine; elle veut donc se cacher! + +-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de +quitter la chambre des filles d'honneur. + +-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer +les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice. + +Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum. + +Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laissé retomber sa tête +et avait repris cette attitude pensive qui avait frappé Marguerite un +instant auparavant. + +-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voilà ces deux noms +que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_. + +Marguerite, cette fois, devint cramoisie. + +-- Des calomnies! sire, s'écria-t-elle, allez-vous me répéter des +calomnies! + +-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que +vous comprenez là des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de +mon frère qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello +nomme Loignac_. Décidément il faudra que je me fasse traduire cette lettre +par un clerc. + +-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et +dites-moi nettement ce que vous attendez de moi. + +-- Eh bien, je désirerais, ma mie, que vous séparassiez Fosseuse d'avec +les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui +envoyassiez qu'un seul médecin, un médecin discret, le vôtre par exemple. + +-- Oh! je vois ce que c'est! s'écria la reine. Fosseuse qui prônait sa +vertu, Fosseuse qui étalait une menteuse virginité, Fosseuse est grosse et +prête d'accoucher. + +-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous +qui l'affirmez. + +-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'écria Marguerite; votre ton +insinuant, votre fausse humilité me le prouvent. Mais il est de ces +sacrifices, fût-on roi, qu'on ne demande point à sa femme. Défaites vous- +même les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous êtes son complice, +cela vous regarde: au coupable la peine, et non à l'innocent. + +-- Au coupable, bon! voilà que vous me rappelez encore les termes de cette +affreuse lettre. + +-- Et comment cela? + +-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur, _nocens_. + +-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes, +conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne +pas avoir l'esprit aussi orné que j'ai la mémoire sûre! + +-- _Ambo nocentes_, répéta tout bas Marguerite, plus pâle que son col de +dentelles gauderonnées; il a compris, il a compris. + +-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon +frère par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre +saint-gris! ma mie, c'est bien étonnant que, sachant le latin comme vous +le savez, vous ne m'ayez point encore donné l'explication de cette phrase +qui me préoccupe. + +-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire déjà.... + +-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se +promène sous vos fenêtres et qui regarde en l'air, comme s'il vous +attendait, le pauvre garçon. Je vais lui faire signe de monter! il est +fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir. + +-- Sire, sire! s'écria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en +joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et +tous les calomniateurs de France. + +-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me +semble, et tout à l'heure, vous-même... étiez fort sévère à l'égard de +cette pauvre Fosseuse. + +-- Sévère, moi! s'écria Marguerite. + +-- Dame! j'en appelle à vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions être +indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous +aimez, moi dans les chasses que j'aime. + +-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents. + +-- Oh! j'étais bien sûr de votre coeur, ma mie. + +-- C'est que vous me connaissez, sire. + +-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas? + +-- Oui, sire. + +-- La séparer des autres filles? + +-- Oui, sire. + +-- Lui donner votre médecin à vous? + +-- Oui, sire. + +-- Et pas de garde. Les médecins sont discrets par état, les gardes sont +bavardes par habitude. + +-- C'est vrai, sire. + +-- Et si par malheur ce qu'on dit était vrai, et que réellement la pauvre +fille eût été faible et eût succombé.... + +Henri leva les yeux au ciel. + +-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res +fragilis mulier_, comme dit l'Évangile. + +-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir +pour les autres femmes. + +-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous êtes, en vérité, un modèle +de perfection et.... + +-- Et? + +-- Et je vous baise les mains. + +-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de +vous seul que je fais un pareil sacrifice. + +-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frère de France +aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute: +_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple, +sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez. + +Et Henri baisa la main à moitié glacée de Marguerite. + +-- Puis s'arrêtant sur le seuil de la porte: + +-- Mille tendresses de ma part à Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous +d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse; +peut-être ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-être même jamais... ces +loups sont de mauvaises bêtes; venez, que je vous embrasse, ma mie. + +Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant +stupéfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre. + + + + +XLIX + +L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE + + +Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet. + +Chicot était encore tout agité des craintes de l'explication. + +-- Eh bien! Chicot, fit Henri. + +-- Eh bien! sire, répondit Chicot. + +-- Tu ne sais pas ce que la reine prétend? + +-- Non. + +-- Elle prétend que ton maudit latin va troubler tout notre ménage. + +-- Eh! sire, s'écria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout +sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin déclamé comme d'un morceau +de latin écrit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois +réussir à dévorer l'autre. + +-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte. + +-- A la bonne heure! + +-- J'ai bien autre chose à faire, ma foi, que de penser à cela. + +-- Votre Majesté préfère se divertir, hein? + +-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mécontent du ton avec lequel Chicot +avait prononcé ce peu de paroles; oui, Ma Majesté aime mieux se divertir. + +-- Pardon, mais je gêne peut-être Votre Majesté. + +-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les épaules, je t'ai déjà dit +que ce n'était pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout +amour, toute guerre, toute politique. + +Le regard du roi était si doux, son sourire si caressant, que Chicot se +sentit tout enhardi. + +-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il. + +-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du +Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles! + +-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les +Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard? +En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises. + +-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es +ambassadeur, que tu représentes le roi Henri III, que le roi Henri III est +frère de madame Marguerite, et que par conséquent devant toi, par +convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les +femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point +habitué aux ambassadeurs, mon fils. + +En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annonça d'une voix +haute: + +-- M. l'ambassadeur d'Espagne. + +Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi. + +-- Ma foi, dit Henri, voilà un démenti auquel je ne m'attendais pas. +L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici? + +-- Oui, répéta Chicot, que diable vient-il faire ici? + +-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-être notre voisin l'Espagnol a- +t-il quelque démêlé de frontière à discuter avec moi. + +-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un véritable +ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi.... + +-- L'ambassadeur de France céder le terrain à l'Espagnol, et cela en +Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de +livres, Chicot, et t'y installe. + +-- Mais de là j'entendrai tout malgré moi, sire. + +-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien à cacher, moi. A +propos, vous n'avez plus rien à me dire de la part du roi votre maître, +monsieur l'ambassadeur? + +-- Non, sire, plus rien absolument. + +-- C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous +les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet +pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes +oreilles, mon cher Chicot. + +Puis il ajouta: + +-- D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur +d'Espagne. + +Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des +livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages. + +Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de +l'ambassadeur de S.M. Philippe II. + +Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés +et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le +Béarnais s'entendait fort bien à donner audience: + +-- Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la +langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle +de son pays, à cause des analogies éternelles. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais. + +Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui. + +-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique. + +-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande. + +-- Touchant quel sujet? demanda Henri. + +-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire. + +-- Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles +étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur. + +-- Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France. + +-- Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort +bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez. + +-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de +signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec +la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus +avantageuse. + +-- Oui, tranchons le mot, dit Henri. + +-- Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions +du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté. + +-- Et moi, puis-je les connaître? + +-- Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre. + +Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du +doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas. + +-- Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis +demander. + +-- Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire. + +-- Diable! + +-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement. + +-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant! + +-- Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la +proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera. + +-- J'écoute, dit Henri. + +-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la +répudie pour soeur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est +constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre +Majesté d'aborder ce sujet si délicat.... + +-- Abordez, abordez. + +-- Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre. + +Henri fit un mouvement de dénégation. + +-- Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits; +je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour +sa soeur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un +capitaine de ses gardes. + +-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir? + +-- Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour +femme celle que son frère répudie pour soeur. + +Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'oeil effaré, +attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début. + +-- La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de +Navarre et le roi d'Espagne.... + +Henri salua. + +-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici +comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et +Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre +Majesté. + +Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson +d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa +fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et +mourir le sceptre et la fortune des Valois. + +L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions +de son maître. + +Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet +instant, le roi de Navarre reprit: + +-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur. + +-- Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur +une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose +de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition. + +-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition. + +-- En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en +ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se +faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles +monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre +Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon +maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés +naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le +duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est +raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un +double mariage; il vous aidera à... -- l'ambassadeur chercha un instant le +mot propre, -- à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les +Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre +Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie. + +Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles, +afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse +que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou +sur l'Espagne. + +Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet. + +-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes +chargé de m'apporter. + +-- Oui, sire. + +-- Rien autre chose avec? + +-- Rien autre chose. + +-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majesté le roi d'Espagne. + +-- Vous refusez la main de l'infante! s'écria l'Espagnol, avec un +saisissement pareil à celui que cause la douleur d'une blessure à laquelle +on ne s'attend pas. + +-- Honneur bien grand, monsieur, répondit Henri en relevant la tête, mais +que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir épousé une fille de +France. + +-- Oui, mais cette première alliance vous approchait du tombeau, sire; la +seconde vous approche du trône. + +-- Précieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je +n'achèterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi! +monsieur je tirerais l'épée contre le roi de France, mon beau-frère, pour +l'Espagnol étranger; quoi! j'arrêterais l'étendard de France dans son +chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Léon +achever l'oeuvre qu'il a commencée; quoi! je ferais tuer des frères par +des frères; j'amènerais l'étranger dans ma patrie! Monsieur, écoutez bien +ceci: j'ai demandé à mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de +Guise, qui sont des factieux avides de mon héritage, mais non contre le +duc d'Anjou, mon beau-frère, mais non contre le roi Henri III, mon ami; +mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises, +dites-vous, vous leur prêterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et +sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi +d'Espagne veut reconquérir les Flandres qui lui échappent; qu'il fasse ce +qu'a fait son père Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France +pour aller réclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi +Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a +fait le roi François Ier. Je veux le trône de France, dit Sa Majesté +catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide à le +conquérir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgré +toutes les majestés du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites à mon +frère Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je +lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul +instant capable de les accepter. + +Adieu, monsieur. + +[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.] + +L'ambassadeur demeurait stupéfait; il balbutia: + +-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dépend +d'une mauvaise parole. + +-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre +ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si légère, que je +ne la sentirais même pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs, +à ce moment-là, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille. + +Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre maître que j'ai des +ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu. + +Et le Béarnais, redevenant, non pas lui-même, mais l'homme que l'on +connaissait en lui, après s'être un instant laissé dominer par la chaleur +de son héroïsme, le Béarnais, souriant avec courtoisie, reconduisit +l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet. + + + + +L + +LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE + + +Chicot était plongé dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point, +Henri resté seul, à sortir de son cabinet. + +Le Béarnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'épaule. + +-- Eh bien, maître Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois +tiré? + +-- A merveille, sire, répliqua Chicot encore étourdi. Mais, en vérité, +pour un roi qui ne reçoit pas souvent d'ambassadeurs, il paraît que, quand +vous les recevez, vous les recevez bons. + +-- C'est pourtant mon frère Henri qui me vaut ces ambassadeurs-là. + +-- Comment cela, sire? + +-- Oui, s'il ne persécutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres +ne songeraient pas à la persécuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne +n'avait pas su l'injure publique faite à la reine de Navarre, quand un +capitaine des gardes a fouillé sa litière, crois-tu qu'on viendrait me +proposer de la répudier? + +-- Je vois avec bonheur, sire, répondit Chicot, que tout ce que l'on +tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui +existe entre vous et la reine. + +-- Eh! mon ami, l'intérêt qu'on a à nous brouiller est clair.... + +-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pénétrant que vous le +croyez. + +-- Sans doute, tout ce que désire mon frère Henri, c'est que je répudie sa +soeur. + +-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne +croyais pas venir à si bonne école. + +-- Tu sais qu'on a oublié de me payer la dot de ma femme, Chicot. + +-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais. + +-- Que cette dot se composait de trois cent mille écus d'or. + +-- Joli denier. + +-- Et de plusieurs villes de sûreté, et, entre ces villes, celle de +Cahors. + +-- Jolie ville, mordieu! + +-- J'ai réclamé, non pas mes trois cent mille écus d'or, tout pauvre que +je suis, je me prétends plus riche que le roi de France, mais Cahors. + +-- Ah! vous avez réclamé Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien +fait, et à votre place, j'eusse fait comme vous. + +-- Et voilà pourquoi, dit le Béarnais avec son fin sourire, voilà +pourquoi... Comprends-tu maintenant? + +-- Non, le diable m'emporte! + +-- Voilà pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je +la répudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par +conséquent plus de trois cent mille écus, plus de villes, et surtout plus +de Cahors. C'est une façon comme une autre d'éluder sa parole, et mon +frère de Valois est fort adroit à ces sortes de pièges. + +-- Vous aimeriez cependant fort à tenir cette place, n'est-ce pas, sire? +dit Chicot. + +-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royauté de Béarn? une pauvre +petite principauté que l'avarice de mon beau-frère et de ma belle-mère ont +tellement rognée, que le titre de roi qui y est attaché est devenu un +titre ridicule. + +-- Oui, tandis que Cahors ajoute à cette principauté.... + +-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion. + +-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous +soyez brouillé ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la +remettra jamais, et à moins que vous ne la preniez.... + +-- Oh! s'écria Henri, je la prendrais bien, si elle n'était si forte, et +surtout si je ne haïssais la guerre. + +-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot. + +Henri arma son visage d'une impénétrable naïveté. + +-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une armée... +que je n'ai pas. + +-- Écoutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des +douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre +Cahors, où est M. de Vezin, il faudrait être un Annibal ou un César, et +Votre Majesté.... + +-- Eh bien! Ma Majesté?... demanda Henri avec son narquois sourire. + +-- Votre Majesté l'a dit, elle n'aime pas la guerre. + +Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de mélancolie; +mais, comprimant aussitôt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main +noircie par le hâle sa barbe brune, en disant: + +-- Jamais je n'ai tiré l'épée, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je +suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un +contraste singulier, j'aime à m'entretenir de choses de guerre: c'est de +mon sang cela. Saint Louis, mon ancêtre, avait ce bonheur, qu'étant pieux +d'éducation et doux de nature, il devenait à l'occasion un rude jouteur de +lance, une vaillante épée. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin, +qui est un César et un Annibal, lui. + +-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser, +mais encore vous inquiéter. Je ne vous ai parlé de M. de Vezin que pour +éteindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des +affaires eussent pu faire naître dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est +si bien défendue et si bien gardée, parce que c'est la clef du Midi. + +-- Hélas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien! + +-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie à la sécurité +de l'habitation. Avoir Cahors, c'est posséder greniers, celliers, coffres- +forts, granges, logements et relations; posséder Cahors, c'est avoir tout +pour soi; ne point posséder Cahors, c'est avoir tout contre soi. + +-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voilà pourquoi +j'avais si grande envie de posséder Cahors, que j'ai dit à ma pauvre mère +d'en faire une des conditions _sine quâ non_ de mon mariage. Tiens! voilà +que je parle latin à présent. Cahors était donc l'apanage de ma femme: on +me l'avait promis, on me le devait. + +-- Sire, devoir et payer... fit Chicot. + +-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien différentes, mon +ami, de sorte que ton opinion, à toi, est que l'on ne me paiera point. + +-- J'en ai peur. + +-- Diable! fit Henri. + +-- Et franchement... continua Chicot. + +-- Eh bien! + +-- Franchement, on aura raison, sire. + +-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami? + +-- Parce que vous n'avez pas su faire votre métier de roi, épouseur d'une +fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot +d'abord et remettre vos villes ensuite. + +-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc +pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un marié que +l'on veut égorger la nuit même de ses noces ne songe pas tant à sa dot +qu'à sa vie. + +-- Bon! fit Chicot; mais depuis? + +-- Depuis? demanda Henri. + +-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter +de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il +fallait, au lieu de faire l'amour, négocier. C'est moins amusant, je le +sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vérité, sire, autant +pour le roi mon maître que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri +de Navarre un allié fort, Henri de France serait plus fort que tout le +monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se réunir +dans un même intérêt politique, quitte à débattre leurs intérêts religieux +après; catholiques et protestants, c'est-à-dire les deux Henri, feraient à +eux deux trembler le genre humain. + +-- Oh! moi, dit Henri avec humilité, je n'aspire à faire trembler +personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-même... Mais tiens, Chicot, +ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas +Cahors, eh bien! je m'en passerai. + +-- C'est dur, mon roi! + +-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-même que jamais Henri ne me rendra +cette ville. + +-- Je le pense, sire, j'en suis sûr, et cela pour trois raisons. + +-- Dis-les-moi, Chicot. + +-- Volontiers. La première, c'est que Cahors est une ville de bon produit; +que le roi de France aimera mieux se la réserver que de la donner à qui +que ce soit. + +-- Ce n'est pas tout à fait honnête cela, Chicot. + +-- C'est royal, sire. + +-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plaît? + +-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des +animaux. + +-- Je me souviendrai de ce que tu me dis là, mon bon Chicot, si jamais je +me fais roi. Ta seconde raison, mon fils? + +-- La voici: madame Catherine.... + +-- Elle se mêle donc toujours de politique, ma bonne mère Catherine? +interrompit Henri. + +-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille à Paris qu'à +Nérac, près d'elle que près de vous. + +-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manière, +madame Catherine. + +-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire. + +-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais +songé à cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de +France, au besoin, est un otage. Eh bien? + +-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du +séjour. Nérac est une ville fort agréable, qui possède un parc charmant et +des allées comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, privée +de ressources, s'ennuiera à Nérac, et regrettera le Louvre. + +-- J'aime mieux ta première raison, Chicot, dit Henri en secouant la tête. + +-- Alors je vais vous dire la troisième. + +Entre le duc d'Anjou qui cherche à se faire un trône et qui remue la +Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et +qui remuent la France; entre Sa Majesté le roi d'Espagne, qui voudrait +tâter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de +Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain équilibre. + +-- En vérité! moi, sans poids. + +-- Justement. Voyez plutôt la république suisse. Devenez puissant, c'est- +à-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un +contrepoids, vous serez un poids. + +-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-là, Chicot, et elle est parfaitement +bien déduite. Tu es véritablement clerc, Chicot. + +-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatté, quoi qu'il en +eût, du compliment, et se laissant aller à cette bonhomie royale à +laquelle il n'était point accoutumé. + +[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. -- +PAGE 93.] + +-- Voilà donc l'explication de ma situation? dit Henri. + +-- Complète, sire. + +-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui espérais +toujours, comprends-tu? + +-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de cesser +d'espérer, au contraire! + +-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette créance du roi de France, ce que +je fais pour ceux de mes métayers qui ne peuvent me solder le fermage; je +mets un P à côté de leur nom. + +-- Ce qui veut dire payé. + +-- Justement. + +-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir. + +Henri soupira. + +-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut +vivre en Béarn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors. + +-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous êtes un prince sage, un +roi philosophe... Mais quel est ce bruit? + +-- Du bruit? où cela? + +-- Mais dans la cour, ce me semble. + +-- Regarde par la fenêtre, mon ami, regarde. + +Chicot s'approcha de la croisée. + +-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrés. + +-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant. + +-- Votre Majesté a ses pauvres? + +-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charité? Pour n'être point +catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrétien. + +-- Bravo! sire. + +-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumône, puis nous +remonterons souper. + +-- Sire, je vous suis. + +-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, près de mon épée, vois-tu? + +-- Je la tiens, sire.... + +-- A merveille. + +Ils descendirent donc: la nuit était venue. Le roi, tout en marchant, +paraissait soucieux, préoccupé. + +Chicot le regardait et s'attristait de cette préoccupation. + +-- Où diable ai-je eu l'idée, se disait-il à lui-même, d'aller porter +politique à ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en vérité! +Absurde bélître que je suis, va! + +Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de +mendiants qui avait été signalé par Chicot. + +C'était, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de +costumes différents; des gens qu'un inhabile observateur eût remarqués à +leur voix, à leur pas, à leurs gestes, pour des bohémiens, des étrangers, +des passants insolites, et qu'un observateur eût reconnus, lui, pour des +gentilshommes déguisés. + +Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe. + +Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe. + +Ils vinrent alors le saluer, chacun à son tour, avec un air d'humilité qui +n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adressé au +roi lui seul, comme pour lui dire: + +-- Sous l'enveloppe le coeur brûle. + +Henri répondit par un signe de tête, puis introduisant l'index et le pouce +dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pièce. + +-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire? + +-- Oui, mon ami, je le sais. + +-- Peste! vous êtes riche. + +-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces +pièces d'or me servent à deux aumônes? Je suis pauvre, au contraire, +Chicot, et je suis forcé de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui +dure. + +-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pièces sont +des moitiés de pièces coupées avec des dessins capricieux. + +-- Oh! je suis comme mon frère de France, qui s'amuse à découper des +images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi, à rogner +mes ducats. Un Béarnais pauvre et honnête est industrieux comme un juif. + +-- C'est égal, sire, dit Chicot en secouant la tête, car il devinait +quelque nouveau mystère caché là-dessous; c'est égal, voilà une singulière +façon de faire l'aumône. + +-- Tu ferais autrement, toi? + +-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de séparer chaque pièce, je la +donnerais entière en disant: Voilà pour deux! + +-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire +du bien. + +-- Enfin! murmura Chicot, résumant par ce mot, qui est la quintessence de +toutes les philosophies, son opposition aux idées bizarres du roi. + +Henri prit donc une demi-pièce d'or dans la bourse, et, se plaçant devant +le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son +maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans +l'interroger du regard. + +-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant. + +-- Combien? demanda le roi. + +-- Cinq cents. + +-- Cahors. Et il lui remit la pièce et en prit une autre dans la bourse. + +Le mendiant salua plus bas encore que la première fois, et s'éloigna. + +Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilité. + +-- Auch, dit-il en saluant. + +-- Combien? + +-- Trois cent cinquante. + +-- Cahors. Et il lui remit la seconde pièce, et en prit une autre dans la +bourse. + +Le second disparut comme le premier. Un troisième s'approcha et salua. + +-- Narbonne, dit-il. + +-- Combien? + +-- Huit cents. + +-- Cahors. Et il lui remit la troisième pièce et en prit une autre dans la +bourse. + +-- Montauban, dit un quatrième. + +-- Combien? + +-- Six cents. + +-- Cahors. + +Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcèrent un nom, reçurent +l'étrange aumône, et accusèrent un chiffre dont le total monta à huit +mille. + +A chacun d'eux Henri répondit: Cahors, sans qu'une seule fois +l'accentuation de sa voix variât dans la prononciation du mot. + +La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pièces dans la bourse, +plus de mendiants dans la cour. + +-- Voilà, dit Henri. + +-- C'est tout, sire? + +-- Oui, j'ai fini. + +Chicot tira le roi par la manche. + +-- Sire? dit-il. + +-- Eh bien! + +-- M'est-il permis d'être curieux? + +-- Pourquoi pas? La curiosité est chose naturelle. + +-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur répondiez-vous? + +Henri sourit. + +-- C'est qu'en vérité, tout est mystère ici. + +-- Tu trouves? + +-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumône de cette façon. + +-- C'est l'habitude à Nérac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque +ville a son usage. + +-- Singulier usage, sire. + +-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que +tu vois courent le pays pour recevoir des aumônes; mais ils sont tous +d'une ville différente. + +-- Après, sire? + +-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au même, ils me disent le +nom de leur ville; de cette façon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis +répartir également mes bienfaits et je suis utile à tous les malheureux de +toutes les villes de mon État. + +-- Voilà qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent; +mais pourquoi à tous répondez-vous Cahors? + +-- Ah! répliqua Henri avec un air de surprise parfaitement joué; je leur +ai répondu: Cahors? + +-- Parbleu! + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sûr. + +-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parlé de Cahors j'ai toujours +ce mot à la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne +peut avoir et qu'on désire ardemment: on y songe, et on les nomme en y +songeant. + +-- Hum! fit Chicot en regardant avec défiance du côté par où les mendiants +avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire; +il y a encore, outre cela.... + +-- Comment! il y a encore quelque chose? + +-- Il y a ce chiffre que chacun prononçait, et qui, additionné, fait un +total de plus de huit mille. + +-- Ah! quant à ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris, +à moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, divisés par +corporations, à moins qu'ils n'aient accusé le chiffre des membres de +chacune de ces corporations, ce qui me paraît probable. + +-- Sire! sire! + +-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit, à mon avis, comme de +manger et de boire. Nous chercherons à table, et tu verras que si mes +pistoles sont rognées, mes bouteilles sont pleines. + +Le roi siffla un page et demanda son souper. + +Puis, passant familièrement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans +son cabinet, où le souper était servi. + +En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les +fenêtres et ne vit pas de lumière. + +-- Page, dit-il, Sa Majesté la reine n'est-elle point au logis? + +-- Sa Majesté, répondit le page, est allée voir mademoiselle de +Montmorency, que l'on dit fort malade. + +-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur. +Viens souper, Chicot, viens. + + + + +LI + +LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE + + +Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la +pensée ni sur le coeur, et quand il était dans ces dispositions d'esprit, +c'était un excellent convive que le Béarnais. + +[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.] + +Quant à Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquiétude +qui l'avait pris à l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait +suivi dans la cour, qui s'était augmenté à la distribution de l'or aux +mendiants, et qui ne l'avait pas quitté depuis. + +Henri avait voulu que son compère Chicot soupât seul à seul avec lui; à la +cour du roi Henri, il s'était toujours senti un grand faible pour Chicot, +un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit; +et Chicot, de son côté, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants à mot +d'ordre et les pièces d'or rognées, Chicot avait une grande sympathie pour +le roi de Navarre. + +Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon +convive, Chicot résolut de se ménager un peu, lui, de façon à ne rien +laisser passer de ce que la liberté du repas et la chaleur des vins +inspiraient de saillies au Béarnais. + +Henri but sec, et il avait une façon d'entraîner ses convives qui ne +permettait guère à Chicot de rester en arrière de plus d'un verre de vin +sur trois. + +-- Mais c'était, on le sait, une tête de fer que la tête de mons Chicot. + +Quant à Henri de Navarre, tous ces vins étaient vins de pays, disait-il, +et il les buvait comme petit-lait. + +Tout cela était assaisonné de force compliments qu'échangeaient entre eux +les deux convives. + +-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est +aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans +cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne! + +-- Si ma femme était ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je +vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle +partie de ma vie est celle que tu ne vois pas. + +-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majesté. + +Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant. + +-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on prétend que je règne beaucoup plus +sur mes sujettes que sur mes sujets. + +-- C'est la vérité, sire, et pourtant cela m'étonne. + +-- En quoi, mon compère? + +-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les +grands rois. + +-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que +remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour à prendre, +c'est toujours le plus rapproché de moi; si c'est du vin que je choisis, +c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta santé, Chicot! + +-- Sire, vous me faites honneur, répondit Chicot, en vidant son verre +jusqu'à la dernière goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui +semblait pénétrer au plus profond de la pensée. + +-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles +dans mon ménage, compère! + +-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous +adorent, sire! + +-- Elles sont mes voisines, Chicot. + +-- Eh! eh! sire, il résulte de cet axiome que si vous habitiez Saint- +Denis, au lieu d'habiter Nérac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi +tranquille qu'il le fait. + +Henri s'assombrit. + +-- Le roi! que me dites-vous là, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi! +est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je désire Cahors, +c'est vrai, mais parce que Cahors est à ma porte: toujours mon système, +Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois levé, je ne me sens plus +désireux de rien. + +-- Ventre de biche! sire, répondit Chicot, cette ambition des choses à la +portée de la main ressemble fort à celle de César Borgia, qui cueillait un +royaume ville à ville, disant que l'Italie était un artichaut qu'il +fallait manger feuille à feuille. + +-- Ce César Borgia n'était pas un si mauvais politique, ce me semble, +compère, dit Henri. + +-- Non, mais c'était un fort dangereux voisin et un fort méchant frère. + +-- Ah ça! mais me compareriez-vous à un fils de pape, moi chef des +huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur. + +-- Sire, je ne vous compare à personne. + +-- Pour quelle raison? + +-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera +à un autre qu'à vous-même. Vous êtes ambitieux, sire. + +-- Quelle bizarrerie! fit le Béarnais; voilà un homme qui, à toute force, +veut me forcer de désirer quelque chose. + +-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je désire de tout mon coeur +que Votre Majesté ne désire rien. + +-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle à Paris? n'est-ce pas? + +-- Rien, sire. + +-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi. + +-- Si votre Majesté me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne +demande pas mieux que de lui donner huit jours. + +-- Huit jours: eh bien, soit, compère: dans huit jours vous me connaîtrez +comme un frère. Buvons, Chicot. + +-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commençait à renoncer à la +prétention qu'il avait eue d'abord de griser le roi. + +-- Alors, je vous quitte, compère, dit Henri; un homme ne doit plus rester +à table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je. + +-- Pourquoi faire? + +-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de +douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot? + +-- Pas beaucoup, sire; et vous? + +-- J'en suis passionné, moi, depuis mon séjour à la cour du roi Charles +IX. + +-- Pourquoi Votre Majesté me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime +la chasse? demanda Chicot. + +-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi. + +-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais.... + +-- Oh! compère, soyez tranquille, cette chasse est faite pour réjouir les +yeux et le coeur de tout homme d'épée. Je suis bon chasseur, Chicot, et je +tiens à ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez +me connaître, dites-vous? + +-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands désirs, je l'avoue. + +-- Eh bien! c'est un côté sous lequel vous ne m'avez pas encore étudié. + +-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi. + +-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous dérange. + +-- Quelque affaire importante, sire. + +-- Une affaire! à moi! lorsque je suis à table! Il est étonnant, ce cher +Chicot, pour se croire toujours à la cour de France. Chicot, mon ami, +sache une chose, c'est qu'à Nérac.... + +-- Eh bien! sire? + +-- Quand on a bien soupé, l'on se couche. + +-- Mais ce page? + +-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires? + +-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher. + +Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hôte. + +Cette hâte à le renvoyer parut suspecte à Chicot, à qui toute chose +d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commençait à +paraître suspecte. Il résolut donc de ne sortir du cabinet que le plus +tard qu'il pourrait. + +-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est étonnant, sire. + +Le Béarnais sourit. + +-- Qu'y a-t-il d'étonnant, compère? + +-- Ventre de biche! la tête me tourne. Tant que j'étais assis, cela allait +à merveille; mais, à cette heure que je suis levé, brrr. + +-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que goûter le vin. + +-- Bon! goûter, sire. Vous appelez cela goûter. Bravo, sire. Ah! vous êtes +un rude buveur, et je vous rends hommage, comme à mon seigneur suzerain! +Bon! vous appelez cela goûter, vous? + +-- Chicot, mon ami, dit le Béarnais, essayant de s'assurer, par un de ces +regards subtils qui n'appartenaient qu'à lui, si Chicot était +véritablement ivre, ou faisait semblant de l'être, Chicot, mon ami, je +crois que ce que tu as de mieux à faire maintenant, c'est de t'aller +coucher. + +-- Oui, sire, bonsoir, sire. + +-- Bonsoir, Chicot, et à demain. + +-- Oui, sire, à demain, et Votre Majesté a raison, ce que Chicot a de +mieux à faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire. + +Et Chicot se coucha sur le plancher. + +En voyant cette résolution de son convive, Henri jeta un regard vers la +porte. + +Si rapide qu'eut été ce regard, Chicot le saisit, au passage. + +Henri s'approcha de Chicot. + +-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'aperçois pas d'une +chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit. + +-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas à si peu. + +-- Alors tu ne t'aperçois pas de deux choses? + +-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde? + +-- C'est que j'attends quelqu'un. + +-- Pour souper? soit! soupons. + +Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever. + +-- Ventre saint-gris! s'écria Henri, comme tu as l'ivresse subite, +compère! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente. + +-- Elle! fit Chicot, qui, elle? + +-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction à la porte, +là.... + +-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit +Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gâté, +voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais. + +-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. Là, bien, lève-toi +et va-t'en, car j'ai une bonne nuit à passer, entends-tu? toute une nuit. + +Chicot se leva et gagna la porte en trébuchant. + +-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit. + +-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien. + +-- Et vous, sire.... + +-- Chuuut! + +-- Oui, oui, chuuut! + +Et il ouvrit la porte. + +-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre. +Va. + +-- Merci, sire. + +Et Chicot sortit, après avoir salué aussi bas que peut le faire un homme +ivre. + +Mais, aussitôt la porte refermée derrière lui, toute trace d'ivresse +disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout à coup, il colla son +oeil à la large serrure. + +Henri était déjà occupé d'ouvrir la porte à l'inconnue que Chicot, curieux +comme un ambassadeur, voulait connaître à toute force. + +Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra. + +Et lorsque cet homme eut ôté son chapeau, Chicot reconnut la noble et +sévère figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de +Henri de Navarre. + +-- Ah! diable! fit Chicot, voilà qui va surprendre notre amoureux et le +gêner, certes, plus que je ne le gênais moi-même. + +Mais le visage de Henri, à cette apparition, n'exprima que la joie; il +serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec dédain et fit +asseoir Mornay auprès de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant à +s'approcher de sa maîtresse. + +Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le +conseiller; mais tout à coup, et avant que Mornay eût parlé, il se leva et +lui faisant signe d'attendre, il alla à la porte et poussa les verrous +avec une circonspection qui donna beaucoup à penser à Chicot. + +Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres +que le ministre fit successivement passer sous ses yeux. + +Le roi alluma d'autres bougies, et se mit à écrire et à pointer les cartes +de géographie. + +-- Oh! oh! fit Chicot, voilà la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de +biche! si elles ressemblent toutes à celles-là, Henri de Valois pourra +bien en passer quelques-unes de mauvaises. + +En ce moment, il entendit marcher derrière lui; c'était le page qui +gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi. + +Dans la crainte d'être surpris, s'il demeurait plus longtemps aux écoutes, +Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre à l'enfant. + +D'ailleurs, il n'avait plus rien à apprendre; l'apparition de Duplessis +lui avait tout dit. + +-- Venez avec moi, s'il vous plaît, monsieur, dit d'Aubiac, je suis chargé +de vous conduire à votre appartement. + +Et il conduisit Chicot au second étage, où son logis avait été préparé. + +Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moitié des lettres composant +cette énigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir, +il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant +aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguière d'argent, +sa lumière azurée sur le fleuve et sur les prairies. + +-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri +conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout +est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour +politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir. + +Henri est astucieux, son intelligence touche au génie; il a des +intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa +réponse si noble à l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il +pense, et si même il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement +d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi caché, je n'ai pu +sentir. + +Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque +agent. Ces mendiants n'étaient ni plus ni moins que des gentilshommes +déguisés. Leurs pièces d'or si artistement découpées sont des gages de +reconnaissance, des mots d'ordre palpables. + +Henri feint d'être amoureux fou, et tandis qu'on le croit occupé à faire +l'amour, il passe ses nuits à travailler avec Mornay, qui ne dort jamais +et qui ne connaît pas l'amour. + +Voilà ce que j'avais à voir, je l'ai vu. + +La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connaît et les +tolère, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-être de tous à +la fois. N'étant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des +capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur +laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux. + +Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait +bien de ne pas dormir. + +Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel +Dieu, en donnant le génie de l'intrigue, a oublié de donner la vigueur +d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout +jeune, il a été conduit aux armées, on s'accorde à raconter qu'il ne +pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle. + +Heureusement répéta Chicot. + +Car dans les temps où nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme +avait le bras, cet homme serait le roi du monde. + +Il y a bien Guise. Celui-là possède les deux valeurs: il a le bras et +l'intrigue, lui; mais il a le désavantage d'être connu pour brave et +habile, tandis que du Béarnais nul ne se défie. + +Moi seul je l'ai deviné. + +Et Chicot se frotta les mains. + +-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant deviné, je n'ai plus rien à faire ici, +moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et +doucement sortir de la ville. + +Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter +d'avoir en une journée accompli leur mission tout entière; moi, je l'ai +fait. + +Donc je sortirai de Nérac, et une fois hors de Nérac je galoperai jusqu'en +France. + +Il dit et commença de rechausser ses éperons, qu'il avait détachés au +moment de se présenter devant le roi. + + + + +LII + +DE L'ÉTONNEMENT QU'ÉPROUVA CHICOT D'ÊTRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE +NÉRAC + + +Chicot, ayant bien arrêté sa résolution de quitter incognito la cour du +roi de Navarre, commença de faire son petit paquet de voyage. + +Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que +l'on va plus vite toutes les fois que l'on pèse moins. + +Assurément, son épée était la plus lourde portion du bagage qu'il +emportait. + +-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-même tout +en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que +j'ai vu et par conséquent de ce que je crains? + +Deux jours pour arriver jusqu'à une ville de laquelle un bon gouverneur +fasse partir des courriers ventre à terre. + +Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre +parle tant et qui l'occupe à si juste titre. + +Une fois là, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont +qu'une certaine mesure. + +Je me reposerai donc à Cahors, et les chevaux courront pour moi. + +Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la légèreté, du sang-froid. Tu +croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'à la moitié, +et encore! + +Cela dit, Chicot éteignit sa lumière, ouvrit le plus doucement qu'il put +sa porte et se mit à sortir à tâtons. + +C'était un habile stratégiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac, +jeté un regard à droite, un regard à gauche, un regard devant, un regard +derrière, et reconnu toutes les localités. + +Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier, +la cour. + +Mais Chicot n'eut pas plus tôt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il +heurta quelque chose qui se dressa aussitôt. + +Ce quelque chose était un page couché sur la natte en dehors de la +chambre, et qui, réveillé, se mit à dire: + +-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir. + +Chicot reconnu d'Aubiac. + +-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais écartez-vous un peu, s'il +vous plaît, j'ai envie de me promener. + +-- Ah! mais, c'est qu'il est défendu de se promener la nuit dans le +château, monsieur Chicot. + +-- Pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur d'Aubiac? + +-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants. + +-- Diable! + +-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au +lieu de dormir. + +-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant +sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et +ambassadeur très fatigué d'avoir parlé latin avec la reine et soupé avec +le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur; +laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand désir de me promener. + +-- Dans la ville, monsieur Chicot? + +-- Oh! non, dans les jardins. + +-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus +défendu que dans la ville. + +-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment à vous faire, vous êtes +d'une vigilance bien grande à votre âge. Vous n'avez donc rien qui vous +occupe? + +-- Non. + +-- Vous n'êtes donc ni joueur ni amoureux? + +-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour être amoureux, il +faut une maîtresse. + +-- Assurément, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche. + +Le page le regardait faire. + +-- Cherchez bien dans votre mémoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie +que vous y trouverez quelque femme charmante à qui je vous prie d'acheter +force rubans et de donner force violons avec ceci. + +Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'étaient pas +rognées comme celles du Béarnais. + +-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez +de la cour de France, vous avez des manières auxquelles on ne saurait rien +refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de +bruit. + +Chicot ne se le fit point dire à deux fois, il glissa comme une ombre dans +le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrivé au bas du +péristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. + +Cet homme fermait la porte par le poids même de son corps; essayer de +passer eût été folie. + +-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne +m'as point prévenu. + +Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil très léger: +il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantôt un bras, tantôt une +jambe; une fois même il étendit le bras comme un homme qui menace de +s'éveiller. + +Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par +laquelle, grâce à ses longues jambes et à un poignet solide, il put +s'évader sans passer par la porte. + +Il aperçut enfin ce qu'il désirait. + +C'était une de ces fenêtres cintrées qu'on appelle impostes, et qui était +demeurée ouverte, soit pour laisser pénétrer l'air, soit parce que le roi +de Navarre, propriétaire assez peu soigneux, n'avait pas jugé à propos +d'en renouveler les vitres. + +Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tâtonnant, +chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le +pied comme sur des échelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent +son adresse et sa légèreté, sans faire plus de bruit que n'en eût fait une +feuille sèche frôlant la muraille sous le souffle du vent d'automne. + +Mais l'imposte était d'une convexité disproportionnée, si bien que +l'ellipse n'en était pas égale à celle du ventre et des épaules de Chicot, +bien que le ventre fût absent et que les épaules, souples comme celles +d'un chat, semblassent se démettre et se fondre dans les chairs pour +occuper moins d'espace. + +Il en résulta que lorsque Chicot eut passé la tête et une épaule, et lâché +du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre, +sans pouvoir reculer ni avancer. + +Il commença alors une série d'efforts dont le premier résultat fut de +déchirer son pourpoint et d'entamer sa peau. + +Ce qui rendait la position plus difficile, c'était l'épée dont la poignée +ne voulait point passer, faisant un crampon intérieur qui retenait Chicot +collé sur le châssis de l'imposte. + +Chicot réunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie, +pour détacher l'agrafe de son baudrier, mais c'était sur cette agrafe +justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre; +il réussit à couler son bras derrière son dos et à tirer l'épée du +fourreau; une fois l'épée tirée, il fut plus facile de trouver, grâce à ce +corps anguleux, un interstice par où se glissa la poignée, l'épée alla +donc tomber la première sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture +comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains. + +Toute cette lutte de l'homme contre les mâchoires ferrées de l'imposte ne +s'était point exécutée sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se +trouva-t-il face à face avec un soldat. + +-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda +celui-ci en lui présentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien. + +-- Encore! pensa Chicot. + +Puis, songeant à l'intérêt que lui avait témoigné ce brave homme: + +-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun. + +-- C'est bien heureux, dit le soldat, je défie que qui que ce soit +accomplisse un pareil tour sans se casser la tête; en vérité, il n'y avait +que vous pour cela, monsieur Chicot. + +-- Mais d'où diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant +toujours de passer. + +-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai +demandé: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi? + +-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on répondu; voilà comment je le sais. + +-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis très +pressé, mon ami, tu permettras.... + +-- Quoi, monsieur Chicot? + +-- Que je te quitte et que j'aille à mes affaires. + +-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne. + +-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi. + +-- C'est une raison, je le sais bien; mais.... + +-- Mais? + +-- Vous rentrerez, voilà tout, monsieur Chicot. + +-- Ah! non. + +-- Comment, non! + +-- Pas par là du moins, la route est trop mauvaise. + +-- Si j'étais un officier au lieu d'être un soldat, je vous demanderais +pourquoi vous êtes sorti par là; mais cela ne me regarde point; ce qui me +regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous +en prie. + +Et le soldat mit dans sa prière un tel accent de persuasion, que cet +accent toucha Chicot. En conséquence Chicot fouilla dans sa poche, et en +tira dix pistoles. + +-- Tu es trop ménager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que, +puisque j'ai mis mes habits dans un état pareil pour être passé par là, ce +serait bien pis si j'y repassais; j'achèverais alors de déchirer mes +habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indécent, dans une cour où +il y a tant de jeunes et jolies femmes, à commencer par la reine; laisse- +moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami. + +Et il lui mit les dix pistoles dans la main. + +-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite. + +Et il empocha l'argent. + +Chicot était dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour +arriver au palais, c'était la route opposée à suivre, puisqu'il devait +sortir par la porte opposée à celle par laquelle il était entré. Voilà +tout. + +La nuit, claire et sans nuages, n'était pas favorable à une évasion. +Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, à l'heure +qu'il était, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer à +quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pavé pointu de +la ville, ses souliers ferrés résonnaient comme des fers de cheval. + +Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tôt tourné le coin de la rue, +qu'il rencontra une patrouille. + +Il s'arrêta de lui-même en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant +de se dissimuler ou de forcer le passage. + +-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le +saluant de l'épée, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous +m'avez tout l'air d'être égaré et de chercher votre chemin. + +-- Ah ça! tout le monde me connaît donc ici? murmura Chicot. Pardieu! +voilà qui est étrange. + +Puis tout haut et de l'air le plus dégagé qu'il put prendre: + +-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais. + +-- Vous avez tort, monsieur Chicot, répondit gravement l'officier. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? + +-- Parce qu'un édit très sévère défend aux habitants de Nérac de sortir la +nuit, à moins d'urgente nécessité, sans permission et sans lanterne. + +-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'édit ne peut me regarder, +moi. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Je ne suis point de Nérac. + +-- Oui, mais vous êtes à Nérac... Habitant ne veut pas dire qui est de... +habitant veut dire qui demeure à... Or, vous ne nierez pas que vous ne +demeuriez à Nérac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nérac. + +-- Vous êtes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis pressé. +Faites donc une petite infraction à votre consigne et laissez-moi passer, +je vous prie. + +-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nérac est une ville tortueuse, +vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'être guidé; +permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais. + +-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je. + +-- Où allez-vous donc, alors? + +-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promène. Nérac est une +charmante ville pleine d'accidents, à ce qu'il m'a paru; je veux la voir, +l'étudier. + +-- On vous conduira partout où vous désirerez, monsieur Chicot. Holà! +trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'ôtez pas le +pittoresque de ma promenade; j'aime à aller seul. + +-- Vous serez assassiné par les voleurs. + +-- J'ai mon épée. + +-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrêté par le +prévôt comme étant armé. + +Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilités; il +prit l'officier à part. + +-- Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes jeune et charmant, vous savez ce +que c'est que l'amour, un tyran impérieux. + +-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute. + +-- En bien! l'amour me brûle, cornette. J'ai une certaine dame à visiter. + +-- Où cela? + +-- Dans un certain quartier. + +-- Jeune? + +-- Vingt-trois ans. + +-- Belle? + +-- Comme les amours. + +-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot. + +-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors? + +-- Dame! il y a urgence, à ce qu'il paraît? + +-- Urgence, c'est le mot, monsieur. + +-- Passez donc. + +-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?... + +-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez. + +-- Vous êtes un galant homme, cornette. + +-- Monsieur! + +-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me +connaissez-vous? + +-- Je vous ai vu au palais avec le roi. + +-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'à +Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau +trouée au lieu du pourpoint! + +Et il serra la main du jeune officier qui lui dit: + +-- A propos, de quel côté allez-vous? + +-- Du côté de la porte d'Agen. + +-- Ne vous égarez pas, surtout. + +-- Ne suis-je pas dans le chemin? + +-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voilà ce que +je vous souhaite. + +-- Merci. + +Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais. + +Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez à nez avec le guet. + +-- Mordieu! quelle ville bien gardée! pensa Chicot. + +-- On ne passe pas! cria le prévôt d'une voix de tonnerre. + +-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je désirerais cependant.... + +-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par +un temps si froid? demanda l'officier magistrat. + +-- Ah! décidément, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet. + +Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin. + +-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prévôt. + +-- Garde à quoi, monsieur le magistrat? + +-- Vous vous trompez de route: vous allez du côté des portes. + +-- Justement. + +-- Alors, je vous arrêterai, monsieur Chicot. + +-- Non pas, monsieur le prévôt; peste! vous feriez un beau coup. + +-- Cependant.... + +-- Approchez, monsieur le prévôt, et que vos soldats n'entendent point ce +que nous allons dire. + +Le prévôt s'approcha. + +-- J'écoute, dit-il. + +-- Le roi m'a donné une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen. + +-- Ah! ah! fit le prévôt d'un air de surprise. + +-- Cela vous étonne? + +-- Oui. + +-- Cela ne devrait pas vous étonner pourtant, puisque vous me connaissez. + +-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi. + +Chicot frappa du pied: l'impatience commençait à le gagner. + +-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa +Majesté. + +-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur +Chicot, je ne vous arrête plus. + +-- C'est drôle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route, +mais je roule toujours. Ventre de biche! voilà une porte, ce doit être +celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors. + +Il arriva effectivement à cette porte gardée par une sentinelle qui se +promenait de long en large, le mousquet sur l'épaule. + +-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la +porte? + +-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, répondit la sentinelle avec aménité, +attendu que je suis simple soldat. + +-- Tu me connais, toi aussi! s'écria Chicot, exaspéré. + +-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'étais ce matin de garde au palais, +je vous ai vu causer avec le roi. + +-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que le roi m'a donné un message très pressé pour Agen, ouvre-moi +donc la poterne seulement. + +-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les +clefs, moi. + +-- Et qui les a? + +-- L'officier de service. + +Chicot soupira. + +-- Et où est l'officier de service? demanda-t-il. + +-- Oh! ne vous dérangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui +alla réveiller dans son poste l'officier endormi. + +-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tête par sa lucarne. + +-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte +pour sortir en plaine. + + [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.] + +-- Ah! monsieur Chicot, s'écria l'officier, pardon, désolé de vous faire +attendre; excusez-moi, je suis à vous, je descends. + +Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage. + +-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une +lanterne que ce Nérac, et je suis donc la chandelle, moi! + +L'officier parut sur la porte. + +-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avançant en grande hâte, je +dormais. + +-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela; +seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi, +malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi +me connaît? + +-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majesté au palais. + +-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez +vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins. + +-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est. + +-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commandé d'aller lui +faire cette nuit une commission à Agen; or, cette porte est celle d'Agen, +n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur Chicot. + +-- Elle est fermée? + +-- Comme vous voyez. + +-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie. + +-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte à M. +Chicot, vite, vite, vite! + +Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de +l'eau après cinq minutes d'immersion. + +La porte grinça sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui +entrevoyait derrière cette porte toutes les délices de la liberté. + +Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voûte. + +-- Adieu, dit-il, merci. + +-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage! + +Et Chicot fit encore un pas vers la porte. + +-- A propos, étourdi que je suis! cria l'officier en courant après Chicot +et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous +demander votre passe. + +-- Comment! ma passe? + +-- Certainement; vous êtes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez +ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez +bien, d'une ville comme Nérac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi +l'habite. + +-- Et de qui doit être signée cette passe? + +-- Du roi lui-même. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine, +il n'aura pas oublié de vous donner une passe. + +-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot +l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'échouer, et la colère lui +suggérait cette mauvaise pensée de tuer l'officier, le concierge, et de +fuir par la porte ouverte, au risque d'être poursuivi dans sa fuite par +cent coups d'arquebuse. + +-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me +faites l'honneur de me dire, mais réfléchissez que si le roi vous a donné +cette commission.... + +-- En personne, monsieur, en personne! + +-- Raison de plus. Sa Majesté sait donc que vous allez sortir.... + +-- Ventre de biche! s'écria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. -- +J'aurai donc une carte de sortie à remettre demain matin à M. le +gouverneur de la place. + +-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?.... + +-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur +Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes +purement et simplement si je manquais à la mienne. + +Chicot commençait à caresser la poignée de son épée avec un mauvais +sourire, lorsque se retournant, il s'aperçut que la porte était obstruée +par une ronde extérieure, laquelle se trouvait là justement pour empêcher +Chicot de passer, eût-il tué le lieutenant, la sentinelle et le concierge. + +-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joué, je suis un sot, +j'ai perdu. + +Et il tourna les talons. + +-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier. + +-- Ce n'est pas là peine, merci, répliqua Chicot. + +Chicot revint sur ses pas, mais il n'était point au bout de son martyre. + +Il rencontra le prévôt, qui lui dit: + +-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc déjà fait votre commission? +peste! c'est à faire à vous, vous êtes leste! + +Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria: + +-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Êtes-vous +content de Nérac, monsieur Chicot? + +Enfin, le soldat du péristyle, toujours en sentinelle à la même place, lui +lâcha sa dernière bordée: + +-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal +raccommodé, et vous êtes, Dieu me pardonne, plus déchiré encore qu'en +sortant. + +Chicot ne voulut pas risquer de se dépouiller comme un lièvre en repassant +par la filière de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de +s'endormir. + +Par hasard, ou plutôt par charité, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra +penaud et humilié dans le palais. + +Sa mine effarée toucha le page, toujours à son poste. + +-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef +de tout cela? + +-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot. + +-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu à vous garder. + +-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti! + +-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'était un secret d'État. + +-- Mais je t'ai payé, scélérat? + +-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher +monsieur Chicot. + +Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage. + + + + +LIII + +LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE + + +En quittant le roi, Marguerite s'était rendue à l'instant même à +l'appartement des filles d'honneur. + +En passant, elle avait pris avec elle son médecin Chirac, qui couchait au +château, et elle était entrée avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, pâle +et entourée de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans +vouloir, tant sa douleur était grande, répondre à aucune question ni +accepter aucun soulagement. + +Fosseuse avait à cette époque vingt à vingt et un ans; c'était une belle +et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et +plein de mollesse et de grâce; seulement depuis près de trois mois elle ne +sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empêchaient de se lever; +elle était restée sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait +fini par passer dans son lit. + +Chirac commença par congédier les assistants, et, s'emparant du chevet de +la malade, il demeura seul avec elle et la reine. + +Fosseuse, épouvantée de ces préliminaires, auxquels les deux physionomies +de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glacée, ne +laissaient pas que de donner une certaine solennité, Fosseuse se souleva +sur son oreiller, et balbutia un remercîment pour l'honneur que lui +faisait la reine sa maîtresse. + +Marguerite était plus pâle que Fosseuse; c'est que l'orgueil blessé est +plus douloureux que la cruauté ou la maladie. + +Chirac tâta le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgré elle. + +-- Qu'éprouvez-vous? lui demanda-t-il après un moment d'examen. + +-- Des douleurs d'estomac, monsieur, répondit la pauvre enfant; mais ce ne +sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillité.... + +-- Quelle tranquillité, mademoiselle? demanda la reine. + +Fosseuse fondit en larmes. + +-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majesté +m'a priée de vous visiter pour vous remettre l'esprit. + +-- Oh! que de bontés, madame! + +Chirac lâcha la main de Fosseuse. + +-- Et moi, dit-il, je sais à présent quel est votre mal. + +-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant. + +-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite. + +Fosseuse continuait à s'épouvanter d'être ainsi à la merci de deux +impassibilités, celle de la science, celle de la jalousie. + +Marguerite fit un signe à Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur +de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'évanouir. + +-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous +agissiez envers moi comme envers une étrangère, et qu'on m'avertisse +chaque jour des mauvais offices que vous me rendez près de mon mari.... + +-- Moi, madame? + +-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspiré à +un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amitié que je vous portais et +celle que j'ai vouée aux personnes d'honneur à qui vous appartenez, me +pousse à vous secourir dans le malheur où l'on vous voit en ce moment. + +-- Madame, je vous jure.... + +-- Ne niez pas, j'ai déjà trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous +d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intérêt que vous à +votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et +en ceci je vous servirai comme une mère. + +-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc à ce qu'on dit? + +-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, à ce qu'il me semble, +le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait +votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites à l'instant +même, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres où il annonce à +tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais, +et que vous menacez d'en être atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps +encore, je vous emmènerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort +écartée du roi, mon mari; nous serons là seules ou à peu près; le roi, de +son côté, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir +plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'après votre +délivrance. + +-- Madame! madame! s'écria la Fosseuse, pourpre à la fois de honte et de +douleur, si vous ajoutez foi à tout ce qui se dit sur mon compte, laissez- +moi misérablement mourir. + +-- Vous répondez mal à ma générosité, mademoiselle, et vous comptez aussi +par trop sur l'amitié du roi, qui m'a priée de ne pas vous abandonner. + +-- Le roi!... le roi aurait dit?... + +-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les +symptômes de votre mal réel, si je ne devinais, à vos souffrances, que la +crise approche, j'aurais peut-être foi en vos dénégations. + +Dans ce moment, comme pour donner entièrement raison à la reine, la pauvre +Fosseuse, terrassée par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et +palpitante sur son lit. + +Marguerite la regarda quelque temps sans colère, mais aussi sans pitié. + +-- Faut-il toujours que je croie à vos dénégations, mademoiselle? dit-elle +enfin à la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se +relevant un visage si bouleversé et si baigné de larmes, qu'il eût +attendri Catherine elle-même. + +En ce moment, et comme si Dieu eût voulu envoyer du secours à la +malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra +précipitamment. + +Henri, qui n'avait point pour dormir les mêmes raisons que Chicot, n'avait +pas dormi, lui. + +Après avoir travaillé une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure +pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncée à +Chicot, il était accouru au pavillon des filles d'honneur. + +-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est +toujours souffrante! + +[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.] + +-- Voyez-vous, madame, s'écria la jeune fille à la vue de son amant, et +rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi +n'a rien dit et que je fais bien de nier? + +-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites +cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris +tantôt que Votre Majesté m'avait honorée de sa confiance et révélé l'état +de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour +qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme. + +-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas même de +voiler, vous persistez donc à nier? + +-- Le secret ne m'appartient pas, sire, répondit la courageuse enfant, et +tant que je n'aurai pas de votre bouche reçu congé de tout dire.... + +-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, répliqua Henri; +pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonté de +votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en +charge. + +Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion. + +En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune +fille; elle céda donc une seconde fois sous la tempête, et, pliée comme un +lis, elle inclina sa tête avec un sourd et douloureux gémissement. + +Henri fut touché jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pâle, ces +yeux noyés, ces cheveux humides et épars; quand il vit enfin perler sur +les tempes et sur les lèvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui +semble voisine de l'agonie. + +Il se précipita tout éperdu vers elle, et, les bras ouverts: + +-- Fosseuse! chère Fosseuse! murmura-t-il en tombant à genoux devant son +lit. + +Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brûlant aux +vitres de la fenêtre. + +Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son +amant, puis elle attacha ses lèvres sur les siennes, croyant qu'elle +allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprême baiser, elle jetait +à Henri son âme et son adieu. + +Puis elle retomba sans connaissance. + +Henri, aussi pâle qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber +sa tête sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si près de devenir +un linceul. + +Marguerite s'approcha de ce groupe, où étaient confondues la douleur +physique et la douleur morale. + +-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous +m'avez imposé, dit-elle avec une énergique majesté. + +Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait à +demi sur un genou: + +-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, dès que mon orgueil seul est +blessé, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point répondu de moi, +mais heureusement mon coeur n'a rien à faire dans tout ceci. + +Henri releva la tête. + +-- Madame? dit-il. + +-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en étendant sa main, ou +je croirais que votre indulgence a été un calcul. Nous sommes frère et +soeur, nous nous entendrons. + +Henri la conduisit jusqu'à Fosseuse, dont il mit la main glacée dans la +main fiévreuse de Marguerite. + +-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure, +plus vous emmènerez de gens avec vous, plus vous éloignerez de curieux du +lit de... mademoiselle. + +-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres. + +-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est +ici; hâtez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs. + +-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux. + +Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore évanouie, +et s'élança hors de l'appartement. + +Une fois dans les antichambres, il secoua la tête comme pour faire tomber +de son front un reste d'inquiétude; puis, le visage souriant, de ce +sourire narquois qui lui était particulier, il monta chez Chicot, lequel, +nous l'avons dit, dormait les poings fermés. + +Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit: + +-- Eh! eh! compère, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin. + +-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compère, sire. Me prendriez-vous +pour le duc de Guise, par hasard? + +En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de +l'appeler son compère. + +-- Je vous prends pour mon ami, dit-il. + +-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le +droit des gens. + +Henri se mit à rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empêcher +de lui tenir compagnie. + +-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu +pas bien traité? + +-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble être ici comme une +oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit, +petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me +ferme la porte. + +-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tête, rassure-toi, tu n'es +pas assez gras pour ma table. + +-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout +guilleret ce matin; quelles nouvelles donc? + +-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je +suis toujours très gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit, +compère, hors du lit! + +-- Comment, vous m'emmenez, sire? + +-- Tu seras mon historiographe, Chicot. + +-- Je tiendrai note des coups tirés? + +-- Justement. + +Chicot secoua la tête. + +-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi. + +-- J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaîté, sans +inquiétude. + +-- Bah! + +-- Oui, c'est comme le soleil quand il.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! sire, pluie, éclair et tonnerre ne sont pas loin. + +Henri se caressa la barbe en souriant et répondit: + +-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras à +couvert. + +Puis s'avançant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en +murmurant: + +-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise à M. de Mornay que je suis prêt. + +-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda +Chicot. + +-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, répondit Henri. Le roi de Navarre +est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en +spécialités. Je n'ai qu'un homme, moi. + +-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot. + + + + +LIV + +COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE + + +Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs du départ, ne put +s'empêcher de remarquer à demi-voix que les chasses du roi Henri de +Navarre étaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France. + +Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le +vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute +la suite de S.M. + +De plus, comme ces messieurs n'étaient riches qu'à la surface, comme ils +n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dépenses, +et même parfois d'utiles dépenses, presque tous, au lieu du costume de +chasse en usage à cette époque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui +fit demander à Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forêts +mousquets et artillerie. + +Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fût pas directement +adressée; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'épaule. + +-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni +artillerie; mais ce sont de rudes bêtes, qui ont griffes et dents, et qui +attirent les chasseurs dans des fourrés où l'on risque fort de déchirer +ses habits aux épines; or, on déchire un habit de soie ou de velours, et +même un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne déchire pas une +cuirasse. + +[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.] + +-- Voilà une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente. + +-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre. + +-- Il faut donc que je m'en contente. + +-- C'est ce que tu as de mieux à faire, mon fils. + +-- Soit. + +-- Voilà un _soit_ qui sent sa critique intérieure, reprit Henri en riant; +tu m'en veux de t'avoir dérangé pour aller à la chasse? + +-- Ma foi, oui. + +-- Et tu gloses. + +-- Est-ce défendu? + +-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne. + +-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, répliqua +Chicot, et il faut bien que je m'occupe à quelque chose, moi, pauvre +fainéant, qui n'ai rien à faire, tandis que vous vous pourléchez les +moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer +à douze ou quinze que vous êtes. + +-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits +d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot. + +-- Oh! sire! + +-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Béarn +n'est pas grand comme la France; le roi, là-bas, marche toujours avec deux +cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois. + +-- Oui, sire. + +-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien! +quelquefois ici, ce qui n'arrive point là-bas, quelquefois ici, des +gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs +maisons, leurs châteaux, leurs mas, et viennent se joindre à moi, ce qui +parfois me compose une assez belle escorte. + +-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister à une chose +pareille, dit Chicot; en vérité, sire, je suis en guignon. + +-- Qui sait! répondit Henri avec son rire goguenard. + +Puis, comme on avait laissé Nérac, franchi les portes de la ville, comme +depuis une demi-heure à peu près on marchait déjà dans la campagne: + +-- Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux +pour s'en faire une visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense. + +-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot. + +-- Regarde donc là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne sont-ce point +des cavaliers que j'aperçois? + +Chicot se haussa sur ses étriers. + +-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il. + +-- Et moi j'en suis sûr. + +-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais +chasseurs, non. + +-- Pourquoi pas chasseurs? + +-- Parce qu'ils sont armés comme des Roland et des Amadis, répondit +Chicot. + +-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as déjà appris en nous +voyant que l'habit ne fait pas le chasseur. + +-- Mais, s'écria Chicot, je vois au moins deux cents hommes là-bas. + +-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance. + +Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus en plus. + +La troupe que Chicot avait dénombrée au plus bas chiffre, car elle se +composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement à +l'escorte; chacun des hommes qui la composaient était bien monté, bien +équipé, et le tout était commandé par un homme de bonne mine, qui vint +baiser la main de Henri avec courtoisie et dévoûment. + +On passa le Gers à gué; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de +terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef +s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand +nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main. + +On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traversé +le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus +profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il +fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre +toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident. + +-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous +avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos +cuirasses dans l'eau? + +-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il +faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frère Charles +m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur, +toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se dérange jamais: il va +droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me dérange pas non +plus. Un fleuve se présente sur mon chemin, je le coupe; une ville se +dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pâté. + +Cette facétie du Béarnais souleva de grands éclats de rire autour de lui. + +M. de Mornay seul, toujours aux côtés du roi, ne rit point avec bruit; il +se contenta de se pincer les lèvres, ce qui était chez lui l'indice d'une +hilarité extravagante. + +-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Béarnais tout +joyeux à l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie. + +Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maître, si heureux +d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile à égayer. + +Mais avant toute chose, le fond de la pensée pour Chicot demeurait +l'étonnement. + +De l'autre côté de la Garonne, à une demi-lieue du fleuve à peu près, +trois cents cavaliers cachés dans une forêt de pins apparurent aux yeux de +Chicot. + +-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas à Henri, est-ce que ces gens ne +seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et +qui auraient dessein de s'y opposer? + +-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces +gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis. + +-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes à votre suite que vous ne +trouverez d'arbres dans la forêt. + +-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit +de ton arrivée s'est déjà répandu dans le pays, et que ces gens-là +accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de +France, dont tu es l'ambassadeur. + +Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque +temps déjà on se moquait de lui. + +Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur. + +La journée finit à Monroy, où les gentilshommes de la contrée, réunis +comme s'ils eussent été prévenus d'avance que le roi de Navarre devait +passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec +enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en +route pour une chose si peu importante que le dîner, et qu'en conséquence +on n'avait point mangé depuis Nérac. + +On avait gardé pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitié de +la troupe coucha dans la rue où était le roi, l'autre en dehors des +portes. + +-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot à Henri au moment +où celui-ci se faisait débotter. + +-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot, +répondit Henri. + +-- Et quand y serons-nous, sire? + +-- Curieux! + +-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on désire savoir où l'on va. + +-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi là, sur les +coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà Mornay qui ronfle à ma droite. + +-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille. + +-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est à la chasse +qu'il faut le voir, et tu le verras. + +Le jour paraissait à peine, quand un grand bruit de chevaux réveilla +Chicot et le roi de Navarre. + +Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-même, apporta à Henri +la tartine de miel et le vin épicé du matin. + +Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme. + +Le repas fini on sonna le boute-selle. + +-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journée à faire +aujourd'hui; à cheval, messieurs, à cheval! + +Chicot vit avec étonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi +l'escorte. + +Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pendant la nuit. + +-- Ah ça! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce +n'est plus même une troupe, c'est une armée. + +Henri ne répondit rien que ces trois mots: + +-- Attends encore, attends. + +A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrière cette +troupe de cavaliers. + +-- Des fantassins! s'écria Chicot, de la pédaille! + +-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs. + +Chicot fronça le sourcil et de ce moment il ne parla plus. + +Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la campagne, c'est-à-dire que vingt +fois l'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde +d'honneur, sans doute à titre de représentant du roi de France. + +Il en résultait que Chicot était si bien recommandé à cette garde, comme +un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste +sans que ce geste ne fût répété par dix hommes. + +Cela lui déplut, et il en dit deux mots au roi. + +-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver +de Nérac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore. + +-- Sire, répondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y +essaierai même pas. + +-- A la bonne heure. + +-- D'ailleurs j'aurais tort. + +-- Tu aurais tort? + +-- Oui; car, en restant, je suis destiné, je crois, à voir des choses +curieuses. + +-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car +c'est aussi la mienne. + +En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pièces +de campagne prenaient rang dans l'armée. + +-- Je reviens à ma première idée, sire, dit Chicot, que les loups de ce +pays sont des maîtres loups, et qu'on les traite avec des égards inconnus +aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire! + +-- Ah! tu as remarqué? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq, +depuis que je leur ai donné pour leurs exercices ces quatre pièces, que +j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passées en fraude, ils les +traînent partout. + +-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire? + +-- Non, demain. + +-- Demain matin ou demain soir? + +-- Demain matin. + +-- Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chassons, n'est-ce pas, +sire? + +-- C'est de ce côté-là, fit le roi. + +-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et +de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublié de prendre +l'étendard royal? L'honneur que vous faites à ces dignes animaux eût été +complet. + +-- On ne l'a pas oublié, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde: +seulement on le laisse à l'étui de peur de le salir. Mais puisque tu veux +un étendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannière tu marches, on +va t'en montrer un beau. Tirez l'étendard de son fourreau, commanda le +roi, monsieur Chicot désire savoir comment sont faites les armes de +Navarre. + +-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le où il est, +il est bien. + +-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu. + +On passa la seconde nuit à Catus, à peu près de la même façon qu'on avait +passé la première; depuis le moment où Chicot avait donné sa parole +d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention à lui. + +Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous +côtés des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se +joindre à l'armée. Cette nuit, c'était le rendez-vous des fantassins. + +-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'à Paris, dit Chicot, +nous y arriverions avec cent mille hommes. + +Le lendemain, à huit heures du matin, on était en vue de Cahors, avec +mille hommes de pied et deux mille chevaux. + +On trouva la ville en défense; des éclaireurs avaient alarmé le pays; M. +de Vezin s'était aussitôt précautionné. + +-- Ah! ah! fit le roi, à qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes +prévenus; c'est contrariant. + +-- Il faudra faire le siège en règle, sire, dit Mornay; nous attendons +encore deux mille hommes à peu près, c'est autant qu'il nous faut, pour +balancer les chances du moins. + +-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commençons les tranchées. + +Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait toutes ces paroles d'un +air effaré. + +La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans +ses soupçons, que Henri était un pauvre homme de guerre, et cette +conviction seule le rassurait un peu. + +Henri avait laissé parler tout le monde, et, pendant l'émission des divers +avis, il était resté muet comme un poisson. + +Tout à coup il sortit de sa rêverie, releva la tête, et du ton du +commandement: + +-- Messieurs, dit-il, voilà ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille +hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay? + +-- Oui, sire. + +-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siège en règle on nous en tuera +mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-là découragera les +autres: nous serons obligés de lever le siège et de battre en retraite; en +battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitié de +nos forces. + +Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors. + +-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay. + +-- Mon cher ami, nous irons droit à celle des portes qui se trouvera la +plus proche de nous. Nous trouverons un fossé sur notre route; nous le +comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes à terre, +mais nous atteindrons la porte. + +-- Après, sire? + +-- Après la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des pétards, et +l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela. + +Chicot regarda Henri, tout épouvanté. + +-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voilà bien mon Gascon; est-ce +toi, dis, qui iras placer le pétard sous la porte? + +A l'instant même, comme s'il eût entendu l'_aparté_ de Chicot, Henri +ajouta: + +-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en +avant, et qui m'aime me suive! + +Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait pas eu le temps, tout le +long de la route, d'adresser une seule parole. + +-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il à l'oreille, est-ce que +vous avez envie de vous faire écharper tous? + +-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train, +répliqua tranquillement Mornay. + +-- Mais vous ferez tuer le roi! + +-- Bah! Sa Majesté a une bonne cuirasse! + +-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je +présume? + +Mornay haussa les épaules et tourna les talons à Chicot. + +-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il +veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli. + + + + +LV + + +COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIÈRE FOIS QU'IL VIT LE +FEU + + +La petite armée s'avança jusqu'à deux portées de canon de la ville; là on +déjeuna. + +Le repas pris, il fut accordé deux heures aux officiers et aux soldats +pour se reposer. + +Il était trois heures de l'après-midi, c'est-à-dire qu'il restait deux +heures de jour à peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa +tente. + +Henri était fort pâle, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient +si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants +pendus pour sécher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre +Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela; +mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est-à- +dire en enfonçant du fer et du bois avec de la chair. + +-- Pas mal, fit Chicot, qui écoutait en épilogueur, et si le geste ne +démentait pas la parole, on ne pourrait guère demander autre chose, même à +M. de Crillon. + +-- Monsieur le maréchal de Biron, continua Henri, monsieur le maréchal de +Biron, qui a juré de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la +campagne à quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute +probabilité, lui est déjà, à l'heure qu'il est, expédié par M. de Vezin. +Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes +avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors +avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprête à +nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espère. Dans le cas +contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les +huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus, +messieurs! je vais me mettre à votre tête, et des coups, ventre saint- +gris! des coups comme s'il en grêlait. + +Ce fut là toute l'allocution royale; mais elle était suffisante, à ce +qu'il paraît, car les soldats y répondirent par des murmures enthousiastes +et les officiers par des bravos frénétiques. + +-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot à part lui. Comme il est +heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Béarnais +aurait rudement bégayé: d'ailleurs nous le verrons à l'oeuvre. + +La petite armée partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses +positions. + +Au moment où elle s'ébranla pour se mettre en marche, le roi vint à +Chicot. + +-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai trompé en te parlant +chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais décidément, et c'est +ton avis à toi-même, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Décidément +le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot +crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme +veut pour avoir la paix dans son ménage: je vais donc essayer de prendre +Cahors, mon cher Chicot. + +-- Que ne vous a-t-elle demandé la lune, sire, puisque vous êtes si +complaisant mari? répliqua Chicot, piqué des plaisanteries royales. + +-- J'eusse essayé, Chicot, dit le Béarnais: je l'aime tant, cette chère +Margot! + +-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous +allez vous en tirer. + +-- Ah! voilà justement où j'en voulais venir; écoute, ami Chicot: le +moment est suprême et surtout désagréable. Ah! je ne fais pas blanc de mon +épée, moi; je ne suis pas brave, et la nature se révolte en moi à chaque +arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Béarnais, ton +compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperçoives, ne le dis +pas. + +-- Si vous avez peur, dites-vous? + +-- Oui. + +-- Vous avez donc peur d'avoir peur? + +-- Sans doute. + +-- Mais alors, ventre de biche! si c'est là votre naturel, pourquoi diable +vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-là? + +-- Dame! quand il le faut. + +-- M. de Vezin est un terrible homme! + +-- Je le sais cordieu bien! + +-- Qui ne fera de quartier à personne. + +-- Tu crois, Chicot? + +-- Oh! j'en suis sûr, quant à cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui +importe; il criera aux canons: Feu! + +-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot. + +-- Oui, sire, et comme vous êtes le seul qui en ayez un de cette +couleur.... + +-- Après? + +-- Je vous donnerai le conseil de l'ôter, sire. -- Mais, mon ami, puisque +je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'ôte.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! mon but sera manqué, Chicot. + +-- Vous le garderez donc, sire, malgré mon avis? + +-- Oui, décidément je le garde. + +Et en prononçant ces paroles, qui indiquaient une résolution bien arrêtée, +Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers. + +-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien à cette double +manifestation, si différente, de la parole et du geste: voyons, il en est +temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter à +cheval dans cet état. + +-- Je suis donc bien pâle, Chicot? demanda Henri. + +-- Pâle comme un mort, sire. + +-- Bon! fit le roi. + +-- Comment, bon? + +-- Oui, je m'entends. + +En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagné d'une mousquetade +furieuse, se fit entendre: c'était M. de Vezin qui répondait à la +sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay. + +-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique? + +-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os, +répliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'écria-t-il d'une voix +saccadée et cassante comme le ressort d'une horloge. + +Chicot le regardait et l'écoutait sans rien comprendre à l'étrange +phénomène qui se développait sous ses yeux. + +Henri se mit en selle, mais il s'y reprit à deux fois. + +-- Allons, Chicot, dit-il, à cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de +guerre non plus, hein? + +-- Non, sire. + +-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le +feu, mon ami, viens; un bon cheval à M. Chicot! + +Chicot haussa les épaules, et monta sans sourciller un beau cheval +d'Espagne qu'on lui amena d'après l'ordre que le roi venait de donner. + +Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit. + +En arrivant sur le front de sa petite armée, Henri leva la visière de son +casque. + +-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix +chevrotante. + +On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double écusson de Navarre et +de Bourbon, se déploya majestueusement dans les airs; il était blanc, et +portait sur azur d'un côté les chaînes d'or, de l'autre côté les fleurs de +lis d'or avec le lambel posé en coeur. + +-- Voilà, dit Chicot à part lui, un drapeau qui sera bien mal étrenné, +j'en ai peur. + +En ce moment, et comme pour répondre à la pensée de Chicot, le canon de la +place tonna, et ouvrit une file tout entière d'infanterie à dix pas du +roi. + +-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il +me semble. + +Et ses dents claquaient. + +-- Il va se trouver mal, dit Chicot. + +-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu +trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose. + +Et enfonçant ses deux éperons dans le ventre du cheval blanc qui le +portait, il devança cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva à cent +pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du +rempart, pareil à un fracas de tempête, et qui se reflétait sur son armure +comme les rayons d'un soleil couchant. + +Là, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tournée vers +la porte de la ville, et criant: + +-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines! + +Mornay l'avait suivi, visière levée, épée au poing. + +Chicot fit comme Mornay; il s'était laissé cuirasser, mais il ne tira +point l'épée. + +Derrière ces trois hommes, bondirent, exaltés par l'exemple, les jeunes +gentilshommes huguenots criant et hurlant: + +-- Vive Navarre! + +Le vicomte de Turenne marchait à leur tête, une fascine sur le cou de son +cheval. + +Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le fossé creusé sous le +pont-levis fut comblé. + +Les artilleurs s'élancèrent; en perdant trente hommes sur quarante, ils +réussirent à placer leurs pétards sous la porte. + +La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour +de Henri; vingt hommes tombèrent en un instant à ses yeux. + +-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des +artilleurs. + +Et il arriva au bord du fossé au moment où le premier pétard venait de +jouer. + +La porte s'était fendue en deux endroits. + +Les artilleurs allumèrent le second pétard. + +Il se fit une nouvelle gerçure dans le bois; mais aussitôt par la triple +ouverture, vingt arquebuses passèrent, qui vomirent des balles sur les +soldats et les officiers. + +Les hommes tombaient autour du roi comme des épis fauchés. + +-- Sire, disait Chicot sans songer à lui, sire, au nom du ciel, retirez- +vous. + +Mornay ne disait rien, mais il était fier de son élève, et de temps en +temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'écartait de la +main par une secousse nerveuse. + +Tout à coup Henri sentit que la sueur perlait à son front et qu'un +brouillard passait sur ses yeux. + +-- Ah! nature maudite! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras +vaincu. + +Puis, sautant à bas de son cheval: + +-- Une hache! cria-t-il, une hache! + +Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chêne +et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de +mur, et cent hommes se précipitèrent par la brèche en criant: + +-- Navarre! Navarre! Cahors est à nous! Vive Navarre! + +Chicot n'avait pas quitté le roi; il était avec lui sous la voûte de la +porte où Henri était entré un des premiers; mais, à chaque arquebusade, il +le voyait frissonner et baisser la tête. + +-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille +poltronnerie, Chicot? + +-- Non, sire, répliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil à +vous; c'est effrayant. + +En ce moment, les soldats de M. de Vezin tentèrent de déloger Henri et son +avant-garde, établis sous la porte et dans les maisons environnantes. + +Henri les reçut l'épée à la main. + +Mais les assiégés furent les plus forts; ils réussirent à repousser Henri +et les siens au-delà du fossé. + +-- Ventre saint-gris! s'écria le roi, je crois que mon drapeau recule; en +ce cas-là, je le porterai moi-même. + +Et d'un effort sublime, arrachant son étendard des mains de celui qui le +portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place, à moitié +enveloppé dans ses plis flottants. + +-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron! + +Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit +strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd. + +MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrèrent dans cette porte +ouverte, s'élançant à la suite du roi. + +Le canon dut se taire à l'extérieur: c'était face à face, c'était corps à +corps, qu'il fallait désormais lutter. + +On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des +froissements du fer, M. de Vezin qui criait: + +-- Barricadez les rues, faites des fossés, crénelez les maisons. + +-- Oh! dit M. de Turenne qui était assez proche pour l'entendre, le siège +de la ville est fait, mon pauvre Vezin. + +Et en manière d'accompagnement à ces paroles, il lui tira un coup de +pistolet qui le blessa au bras. + +-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, répondit M. de Vezin, il y a +vingt sièges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore +dix-neuf à faire. + +M. de Vezin se défendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison +en maison. + +Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop +compté sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait +négligé de faire prévenir M. de Biron. + +Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et +combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la +tête sur une pierre et s'éveilla la hache au poing. + +Chaque jour, on conquérait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit +la garnison essayait de reprendre la conquête du jour. + +Enfin dans la nuit du quatrième au cinquième jour, l'ennemi harassé parut +devoir donner quelque repos à l'armée protestante. Ce fut Henri qui +l'attaqua à son tour; on força un poste retranché qui coûta sept cents +hommes; presque tous les bons officiers y furent blessés; M. de Turenne +fut atteint d'une arquebusade à l'épaule, Mornay reçut un grès sur la tête +et faillit être assommé. + +Le roi seul ne fut point atteint: à la peur qu'il avait éprouvée d'abord +et qu'il avait si héroïquement vaincue, avait succédé une agitation +fébrile, une audace presque insensée; toutes les attaches de son armure +étaient brisées, autant par ses propres efforts que par les coups des +ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait +son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forcé, le roi entra +dans l'enceinte, suivi de l'éternel Chicot, qui, silencieux et sombre, +voyait, depuis cinq jours et avec désespoir, grandir à ses côtés le +fantôme effrayant d'une monarchie destinée à étouffer la monarchie des +Valois. + +-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visière de +son casque, et comme s'il eût pu lire dans l'âme du pauvre ambassadeur. + +-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous êtes un +véritable roi. + +-- Et moi, sire, s'écria Mornay, je dis que vous êtes un imprudent: +comment! gantelets à bas et visière haute quand on tire sur vous de tous +côtés, et tenez, encore une balle! + +En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du +cimier de Henri. + +Au même instant et comme pour donner pleine raison à Mornay, le roi fut +enveloppé par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particulière du +gouverneur. + +Ils avaient été embusqués là par M. de Vezin, et tiraient bas et juste. + +Le cheval du roi fut tué, celui de Mornay eut la jambe cassée. + +Le roi tomba, dix épées se levèrent sur lui. + +Chicot seul était resté debout, il sauta à bas de son cheval, se jeta en +avant du roi, et fit avec sa rapière un moulinet si rapide, qu'il écarta +les plus avancés. + +Puis, relevant Henri embarrassé dans les harnais de sa monture, il lui +amena son propre cheval, et lui dit: + +-- Sire, vous témoignerez au roi de France que, si j'ai tiré l'épée contre +lui, je n'ai du moins touché personne. + +Henri attira Chicot à lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa. + +-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras à moi, Chicot; tu vivras, tu +mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur. + +-- Sire, répondit Chicot, je n'ai qu'un service à suivre en ce monde, +c'est celui de mon prince. Hélas! il va diminuant de lustre, mais je serai +fidèle à l'adverse fortune, moi qui ai dédaigné la prospère. Laissez-moi +donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientôt seul +avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur. + +-- Chicot, répliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous +m'êtes cher et sacré, et après Henri de France vous aurez Henri de Navarre +pour ami. + +-- Oui, sire, répondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main +du roi. + +-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est à nous; M. de +Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutôt que de reculer, j'y +ferais tuer tout le mien. + +La menace était inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus +longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire +main-basse sur la garnison; M. de Vezin était pris. + +La ville était rendue. + +Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brûlante et +toute trouée de balles, qui lui servait de quartier général, et là il +dicta une lettre à M. de Mornay, pour que Chicot la portât au roi de +France. + +Cette lettre était rédigée en mauvais latin et finissait par ces mots: + + _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos. + Chicotus caetera expediet._ + +Ce qui signifie à peu près: + + « Ce que vous m'avez dit m'a été fort utile. Je connais mes fidèles, + connaissez les vôtres. Chicot vous dira le reste. » + +-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez +garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un +boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous +dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez. +Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot, +je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succès à la +cour en racontant ce que vous avez vu. + +Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours à se persuader qu'il +n'avait pas fait un rêve et qu'il ne se réveillerait pas à Paris devant +les fenêtres de sa maison, à laquelle M. de Joyeuse donnait des sérénades. + + + + +LVI + +CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MÊME TEMPS A PEU PRÈS OÙ CHICOT +ENTRAIT DANS LA VILLE DE NÉRAC + + +La nécessité où nous nous sommes trouvé de suivre notre ami Chicot +jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons +bien pardon à nos lecteurs, écarté du Louvre. + +Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le détail des +suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait été l'objet. + +Le roi, après avoir passé si bravement devant le danger, avait éprouvé +cette émotion rétrospective que ressentent parfois les coeurs les plus +forts, lorsque le danger est loin; il était donc rentré au Louvre sans +rien dire; il avait fait ses prières un peu plus longues que d'habitude, +et, une fois livré à Dieu, il avait oublié de remercier, tant sa ferveur +était grande, les officiers si vigilants et les gardes si dévoués qui +l'avaient aidé à sortir du péril. + +Puis il se mit au lit, étonnant ses valets de chambre par la rapidité avec +laquelle il fit sa toilette; on eût dit qu'il avait hâte de dormir pour +retrouver le lendemain ses idées plus fraîches et plus lucides. + +Aussi d'Épernon, qui était resté dans la chambre du roi le dernier de +tous, attendant toujours un remercîment, en sortit-il de fort mauvaise +humeur, voyant que le remercîment n'était point venu. + +Et Loignac, debout près de la portière de velours, voyant que M. d'Épernon +passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante- +cinq en leur disant: + +-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher. + +A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre. + +Le secret de l'aventure avait été fidèlement gardé et n'avait transpiré +nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc +consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touché du bout du doigt +à l'avènement au trône d'une dynastie nouvelle. + +M. d'Épernon se fit débotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville, +comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit +l'exemple que lui avait donné son illustre maître en se mettant au lit +sans adresser la parole à personne. + +Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'eût pas été +distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les +postes des Suisses et des gardes françaises qui faisaient leur service +avec régularité, mais sans excès de zèle. + +Trois légères infractions aux lois de la discipline furent punies cette +nuit-là comme des fautes graves. + +Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le réveil avec +impatience, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient espérer +de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de +deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prévenir M. d'O et M. de +Villequier qu'ils eussent à venir travailler dans sa chambre à la +rédaction d'un nouvel édit des finances. + +La reine reçut avis de dîner seule, et, comme elle faisait témoigner par +un gentilhomme quelque inquiétude pour la santé de Sa Majesté, Henri +daigna répondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation +dans son cabinet. + +Même réponse fut faite à un gentilhomme de la reine-mère, qui, depuis deux +ans retirée en son hôtel de Soissons, envoyait cependant chaque jour +prendre des nouvelles de son fils. + +MM. les secrétaires d'État se regardèrent avec inquiétude. Le roi était ce +matin-là distrait au point que leurs énormités en matière d'exactions +n'arrachèrent pas même un sourire à Sa Majesté. + +Or, la distraction d'un roi est surtout inquiétante pour des secrétaires +d'État. + +Mais, en échange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois +que l'animal serrait ses doigts effilés entre ses petites dents blanches: + +-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu +t'attaques aussi à ton roi? mais tout le monde s'en mêle donc aujourd'hui? + +Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmène, en +fit pour dompter le lion de Némée, Henri domptait ce monstre gros comme le +poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible: + +-- Vaincu, master Love, vaincu, infâme ligueur de master Love, vaincu! +vaincu!! vaincu!!! + +Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui +croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur échapper, purent saisir au +passage. A part ces apostrophes à master Love, Henri était demeuré +parfaitement silencieux. + +Il eut à signer, il signa; il eut à écouter, il écouta en fermant les yeux +avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il écoutait ou s'il +dormait. + +Enfin trois heures de l'après-midi sonnèrent. + +Le roi fit appeler M. d'Épernon. + +On lui répondit que le duc passait la revue des chevau-légers. + +Il demanda Loignac. + +On lui répondit que Loignac essayait des chevaux limousins. + +On s'attendait à voir le roi contrarié de ce double échec que venait de +subir sa volonté; pas du tout: contre l'attente générale, le roi, de l'air +le plus dégagé du monde, se mit à siffloter une fanfare de chasse, +distraction à laquelle il ne se livrait que lorsqu'il était parfaitement +satisfait de lui. + +Il était évident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis +le matin se changeait en une démangeaison croissante de parler. + +Cette démangeaison finit par devenir un besoin irrésistible; mais le roi, +n'ayant personne, fut obligé de parler tout seul. + +Il demanda son goûter, et, pendant qu'il goûtait, se fit faire une lecture +édifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur: + +-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a écrit la vie de Sylla? + +Le lecteur, qui lisait du sacré, et que l'on interrompait par une question +profane, se retourna avec étonnement du côté du roi. + +Le roi répéta sa question. + +-- Oui, sire, répondit le lecteur. + +-- Vous souvenez-vous de ce passage où l'historien raconte que le +dictateur évita la mort? + +Le lecteur hésita. + +-- Non pas, sire, précisément, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai +lu Plutarque. + +En ce moment on annonça Son Éminence le cardinal de Joyeuse. + +-- Ah! justement, s'écria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va +nous dire cela sans hésiter, lui. + +-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver à propos? +c'est chose rare en ce monde. + +-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question? + +-- Votre Majesté demandait, je crois, de quelle façon et en quelle +circonstance le dictateur Sylla échappa à la mort. + +-- Justement. Pouvez-vous y répondre, cardinal? + +-- Rien de plus facile, sire. + +-- Tant mieux. + +-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie +que dans les combats: Votre Majesté faisait-elle allusion à un combat? + +-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit +la mort de très près. + +Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là, +traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où +il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses +ennemis. + +-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement +eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à +Lamponius le Lucanien. + +-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes +si savant. + +-- Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en +s'inclinant. + +-- Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi +comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses +ennemis. + +-- Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce +même Plutarque. + +-- Répondez, Joyeuse, répondez. + +-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent: + + « J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent + dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande + peine. » + +-- Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard! + +-- Plutarque le dit, sire. + +-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de +combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère? + +-- Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre. + +-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin. + +-- Pas encore, sire. + +-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le +renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi. + +Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était +d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre +désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou. + +Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses +batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de +rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où +sa cour l'attendait. + +C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on +retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent +l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût +encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance. + +Les deux reines étaient visiblement inquiètes. + +Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière +brève et saccadée. + +Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien. + +Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la +raison. + +Le roi entra. + +Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une +apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui +attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil +sur les bosquets jaunis par l'automne. + +Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna. + +Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même +galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille +flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours +de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées. + +-- On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le +roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint +n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque. + +-- Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux +porté. + +Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les +bouches. + +-- Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une +inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé? + +-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi. + +Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que +le roi venait de dire une énormité. + +-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa +mine austère, alors vous êtes bien heureux. + +-- Voilà cependant comme je suis, madame. + +-- Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité? + +-- Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de +Vincennes. + +-- Je l'ai su. + +-- Ah! vous l'avez su? + +-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends +rien de nouveau. + +-- Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au +retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets +brillaient sur la route. + +-- Une armée ennemie sur la route de Vincennes? + +-- Oui, ma mère. + +-- Et où cela? + +-- En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne +cousine. + +-- Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de +Vaudémont. + +-- Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour +livrer bataille, et j'aperçus.... + +-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète. + +-- Oh! rassurez-vous, madame. + +Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne +trahissaient son inquiétude. + +-- J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui +me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations. + +Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur +cette manifestation. + +-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé +longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin +dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des +mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la +donnerai, cardinal. + +-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils +agréent à Votre Majesté. + +Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées +selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles +quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur. + +La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un +mystère qu'elle voulait approfondir. + +-- Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à +partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à +son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage? + +-- Mais, sire, je ne sais. + +-- Comment, vous ne savez? + +-- Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le +cardinal. + +Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement. + +-- Me voici, sire, dit cette voix. + +-- Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez. + +Le jeune homme obéit. + +-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de +gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche. + +-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même +du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le +visage de son frère. + +En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps, +sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité +des ombres. + +-- Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre +citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir +toujours à vous. + +Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et +s'esquiva légèrement. + +Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère, +laquelle demeurait immobile. + +Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui +faisait mille civilités, et du Bouchage. + +A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son +service plutôt qu'autre chose. + +Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui. + +-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames, +ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir? + +-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit +le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect. + +-- Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre? + +-- On ne me voit plus, sire? + +-- Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est +encore plus savant que je ne croyais. + +-- Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas +daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les +jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement +au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle +sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant +que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi. + +-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri. + +-- Oh! Votre Majesté ne le pense pas. + +-- Non, ton frère et toi, vous m'aimez. + +-- Sire. + +-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit +de Dieppe. + +-- Je l'ignorais, sire. + +-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir. + +-- Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris. + +-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui +eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à +toi, tu serais mort. + +-- Peut-être, sire. + +-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne +boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses +désobéi; est-ce vrai? + +-- Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma +désobéissance. + +-- Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce +départ? + +-- Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que +de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle +comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi. + +Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse. + +-- Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte. + +Le jeune homme sourit tristement. + +-- Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de +ménager les termes à mon endroit. + +-- Alors, c'est sérieux, mon ami. + +Joyeuse étouffa un soupir. + +-- Raconte-moi cela. Voyons? + +Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire. + +-- Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de +pareilles confidences. + +-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas. + +-- Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je +dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un +noble coeur. + +Le roi prit la main du jeune homme. + +-- Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton +roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux. + +-- Je le sais, oui, sire, autrefois. + +-- Je compatis donc à tes souffrances. + +-- C'est trop de bontés de la part d'un roi. + +-- Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je +souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de +rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi. + +-- Sire? + +-- Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse, +espérer de voir la fin de tes peines. + +Le jeune homme secoua la tête en signe de doute. + +-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler +le roi de France. + +-- Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme +avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde. + +-- Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi +comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à +faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le +cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant, +instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort, +ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède. + +-- Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi, +sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne +puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait +ma seule joie. + +-- Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est +moi qui vous le dis. + +-- Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme. + +-- Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage +que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer? + +-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le +monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois +l'obtenir et l'obtenir pour moi seul. + +-- Alors pourquoi te désespérer? + +-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire. + +-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la +femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et +de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point. + +-- Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence +excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme +Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu. + +-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je +prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que +j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne +m'arrêteront pas. + +Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres. + +-- Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai +jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis +reconnaissant de la protection que je refuse. + +Henri III tourna les talons avec dépit. + +-- En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En +voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux +cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop +de figures gaies à la cour! + +-- Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la +fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me +voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes. + +-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette +certitude m'attristera. + +-- Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage. + +-- Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme. + +Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa +fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit. + +A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria: + +-- Fermez, Nambu. + +Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans +l'antichambre que le roi ne recevait plus personne. + +Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule: + +-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une +distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un +jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les +drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla. + +-- Sauvé! dit Catherine avec étonnement. + +-- Oui, ma mère. + +-- Sauvé de quoi? + +-- Ah! voilà! demandez à d'Épernon. + +-- Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble. + +-- Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M. +de Guise... Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami. + +Catherine sourit en femme qui dit: + +-- Il ne comprendra jamais. + +Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua: + +-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade. + +-- Une embuscade? + +-- Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être. + +-- Par M. Guise? s'écria Catherine. + +-- Vous n'y croyez pas? + +-- Non, je l'avoue, dit Catherine. + +-- D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au +long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à +hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et, +ma foi, je n'ai point de santé de reste. + +Puis se retournant vers Catherine: + +-- Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira; +j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez? + +-- Sans doute! + +-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas. + +Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait +haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était +forcé de courir pour le suivre. + + + + +LVII + + +PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC + + +Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses. + +Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule, +triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel +pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune. + +Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un +digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur +d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les +philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les +choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles +bâillaient vis à vis l'une de l'autre. + +Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix +confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes +eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse. + +C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet +violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait +des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et +la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet. + +Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces +murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des +broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître +Fournichon, hôte du _Fier-Chevalier_, occupé du soin de ses fourneaux, et +ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les +boudoirs des tourelles. + +Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien +respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres, +il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore. + +Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier +abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était +l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert +Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse. + +Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur +cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre +jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume +blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur +l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor: + +-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête. + +Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons +introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de +tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans +avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme +était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût +venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier- +Chevalier_. + +Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en +noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint +si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge +et par attirer son attention. + +Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de +lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard. + +Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis +cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait. + +Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert +Briquet. + +Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant. + +Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter +ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au +plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants +éclairs des fourneaux de maître Fournichon. + +Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il +attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir +faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de +l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est. + +Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement +marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur +l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau +qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision +de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée. + +Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience +visible. + +Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la +maison mystérieuse. + +On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le +Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne +inverse recommença. + +Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux +antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la +première fois, tous deux se retournèrent en même temps. + +Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du +ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons +noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois +en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de +reculer d'un pas. + +Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet +blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite +du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne +se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, +faillit perdre l'équilibre. + +-- Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous +l'intention de m'insulter? + +-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez +fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, +vous vous en étiez aperçu. + +-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir +jamais ce que je ne veux pas voir. + +[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.] + +-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je +l'espère, si on les faisait briller à vos yeux. + +Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se +débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la +lune glissant en ce moment entre deux nuages. + +Le plumet rouge resta immobile. + +-- On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous +n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la +faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas. + +-- Non, mais qui se défendra, je l'espère. + +Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de +son adversaire. + +-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener +dans la rue? + +-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue? + +-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît. + +-- Ah! cela vous plaît. + +-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi +de fouler seul le pavé de la rue de Bussy? + +-- Que j'aie licence ou non, peu importe. + +-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle +sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir. + +-- Ah! vous raillez, je crois! + +-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous! + +-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous +ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous +éloigner de force. + +-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir. + +-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons. + +-- Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà +donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai +volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas. + +-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en +rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en +garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc +de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous +retirer? + +-- Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de +Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement +mauvais que vous demeuriez. + +Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau. + +-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux. + +-- Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois +aucunement fou pour cela. + +Henri pâlit. + +-- Vous êtes amoureux? + +-- Oui, monsieur. + +-- Et vous l'avouez? + +-- Depuis quand est-ce un crime? + +-- Mais amoureux dans cette rue. + +-- Pour le moment, oui. + +-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez? + +-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me +demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont +il n'a que la moitié. + +-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité, +nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel. + +Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre +mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché. + +-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons +rivaux. + +-- Je le crains. + +-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc. + +Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front. + +-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous. + +-- Vous avez un rendez-vous? + +-- Oui, en bonne forme! + +-- Dans cette rue? + +-- Dans cette rue. + +-- Écrit? + +-- Oui, d'une fort jolie écriture même. + +-- De femme? + +-- Non, d'homme. + +-- D'homme! que voulez-vous dire? + +-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une +femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi +mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il +paraît. + +-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez. + +-- Vous me demandez de telle façon, monsieur, que je ne saurais vous +refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet. + +-- J'écoute. + +-- Vous verrez si c'est la même chose que vous. + +-- Assez, monsieur, par grâce; moi, l'on ne m'a point donné de rendez- +vous, moi, je n'ai pas reçu de billet. + +Ernauton tira de sa bourse un petit papier. + +-- Voilà le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le +lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur; +vous en rapportez-vous à moi de ne vous point tromper? + +-- Oh! tout à fait! + +-- Voici donc les termes dans lesquels il est conçu: + + « Monsieur Ernauton, mon secrétaire est par moi chargé de vous dire + que j'ai grand désir de causer avec vous une heure; votre mérite m'a + touchée. » + +-- Il y a cela? demanda du Bouchage. + +-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est même soulignée. Je passe une autre +phrase un peu trop flatteuse. + +-- Et vous êtes attendu? + +-- C'est-à-dire que j'attends, comme vous voyez. + +-- Alors on doit vous ouvrir la porte? + +-- Non, on doit siffler trois fois par la fenêtre. + +Henri, tout frémissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et +de l'autre lui montrant la maison mystérieuse: + +-- De là? demanda-t-il. + +-- Pas du tout, répondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier- +Chevalier_, de là. + +Henri poussa un cri de joie. + +-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il. + +-- Eh non! le billet dit positivement: Hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +-- Oh! soyez béni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main; +oh! pardonnez-moi mon incivilité, ma sottise. Hélas! vous le savez, pour +l'homme qui aime véritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous +voyant sans cesse revenir jusqu'à cette maison, j'ai cru que c'était par +cette femme que vous étiez attendu. + +-- Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car, +en vérité, j'ai eu un instant de mon côté l'idée que vous étiez dans cette +rue pour le même motif que moi. + +-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur! +Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas! + +-- Ma foi, écoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un +éclaircissement quelconque avant de me fâcher. Ces grandes dames sont si +étranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante! + +-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et +cependant.... + +-- Et cependant? répéta Ernauton. + +-- Et cependant vous êtes plus heureux. + +-- Ah! l'on est cruel dans cette maison! + +-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voilà trois mois que j'aime comme +un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre +le son de sa voix. + +-- Diable! vous n'êtes pas avancé. Mais attendez donc. + +-- Quoi? + +-- Est-ce qu'on n'a pas sifflé? + +-- En effet, il me semble avoir entendu. + +Les deux jeunes gens écoutèrent, un second coup se fit entendre dans la +direction du _Fier-Chevalier_. + +-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire +plus longue compagnie, mais je crois que voilà mon signal. + +Un troisième coup retentit. + +-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance. + +Ernauton s'éloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaître dans +l'ombre de la rue pour reparaître dans la lumière que jetaient les +fenêtres du _Fier-Chevalier_ et disparaître encore. + +Quant à lui, plus morne qu'auparavant, car cette espèce de lutte l'avait +un instant fait sortir de sa léthargie: + +-- Allons, dit-il, faisons mon métier accoutumé, frappons comme d'habitude +à la porte maudite qui jamais ne s'ouvre. + +Et, en disant ces mots, il s'avança chancelant vers la porte de la maison +mystérieuse. + + + + +LVIII + +LA PORTE S'OUVRE + + +Mais en arrivant à la porte de la maison mystérieuse, le pauvre Henri fut +repris de son hésitation habituelle. + +-- Du courage, se dit-il à lui-même, frappons. + +Et il fit encore un pas. + +Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derrière lui et vit sur +le chemin le reflet brillant des lumières de l'hôtellerie. + +-- Là-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on +appelle et qui n'ont pas même désiré; pourquoi n'ai-je pas le coeur +tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-être là-bas aussi, +moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici. + +On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Prés qui vibrait +mélancoliquement dans les airs. + +-- Allons, voilà dix heures qui sonnent, murmura Henri + +Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir. + +-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais- +je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut! + +Il frappa un deuxième coup. + +-- C'est cela, continua-t-il en écoutant, voilà le bruit de la porte +intérieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gémit, le bruit du pas qui +s'approche: ainsi toujours, toujours la même chose. + +Et il frappa une troisième fois. + +-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus +léger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma pâle, ma +sinistre, mon insupportable figure, puis il s'éloigne sans ouvrir jamais! + +La cessation de tout bruit sembla justifier la prédiction du malheureux +jeune homme. + +-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu'à demain, dit-il. + +Et, se baissant de manière à ce que son front fût au niveau du seuil de +pierre, il y déposa du fond de l'âme un baiser qui fit tressaillir le dur +granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette +maison. + +Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le +lendemain, il se retira. + +Mais à peine avait-il fait deux pas en arrière, qu'à sa profonde surprise +le verrou grinça dans sa gâche; la porte s'ouvrit, et le serviteur +s'inclina profondément. + +C'était le même dont nous avons tracé le portrait lors de son entrevue +avec Robert Briquet. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant +parut à du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des chérubins +qu'on entend dans ces songes d'enfance, où l'on rêve encore du ciel. + +Tremblant, éperdu, Henri, qui avait déjà fait dix pas pour s'éloigner, se +rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement, +que le serviteur le retint pour l'empêcher de tomber sur le seuil; ce que +cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse +compassion. + +[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.] + +-- Voyons, monsieur, dit-il, me voilà; expliquez-moi, je vous prie, ce que +vous désirez. + +-- J'ai tant aimé, répondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime +encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours. + +-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous +asseoir là près de moi et de causer? + +-- Oh! oui. + +Le serviteur lui fit un signe de la main. + +Henri obéit à ce signe, comme il eût obéi à un signe du roi de France ou +de l'empereur romain. + +-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un près de +l'autre, et dites-moi votre désir. + +-- Mon ami, répondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous +parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je +vous ai attendu et surpris au détour d'une rue; alors je vous ai offert +assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez été le plus avide des +hommes; d'autres fois, j'ai essayé de vous intimider; jamais vous ne +m'avez écouté, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir, +visiblement au moins, à mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de +vous parler, vous m'invitez à vous exprimer mon désir: qu'est-il donc +arrivé, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de +votre part? + +Le serviteur poussa un soupir. Il y avait évidemment un coeur pitoyable +sous cette rude enveloppe. + +Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea. + +-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu +poursuivre une femme et la découvrir malgré ses efforts pour se cacher et +pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amère ne +m'est échappée, jamais je n'ai donné suite à ces pensées de violence qui +naissent du désespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du +sang la fougueuse jeunesse. + +-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous +est rendue par ma maîtresse et par moi. + +-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains +du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me +refusiez l'entrée de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte, +ainsi que le fait tous les jours le moindre écolier ivre ou amoureux? +Alors, ne fût-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable, +je lui eusse parlé. + +-- C'est vrai encore. + +-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse +inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma +fortune est grande, mon crédit est grand, le roi lui-même, le roi me +protège; tout à l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes +douleurs, me disait de recourir à lui, m'offrait sa protection. + +-- Ah! fit le serviteur avec une inquiétude visible. + +-- Je n'ai point voulu, se hâta de dire le jeune homme; non, non, j'ai +tout refusé, tout refusé, pour venir prier à mains jointes de s'ouvrir +cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais. + +-- Monsieur le comte, vous êtes en effet un coeur loyal et digne d'être +aimé. + +-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet +homme au coeur loyal, et, de votre avis même, digne d'être aimé, à quoi le +condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la reçoit +même pas; chaque soir je viens heurter à cette porte moi-même, et chaque +soir on m'éconduit; enfin on me laisse souffrir, me désoler, mourir dans +cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre +chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur +d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut +pas plus commander à son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus. +Mais on a pitié d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de +consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la +main pour le relever; mais non, non, cette femme se complaît avec mon +supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'eût tué avec un refus +de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup +de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus. + +-- Monsieur le comte, répondit le serviteur après avoir scrupuleusement +écouté tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez +est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout +aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a +vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent +pour vous une vive sympathie. + +-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'écria le jeune homme en +essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour où +son coeur, que vous vantez, connaîtra l'amour, l'amour tel que je le sens, +et si, en échange de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je +serai bien vengé. + +-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de +n'avoir point aimé que de ne pas répondre à l'amour; cette femme a peut- +être connu la passion plus forte que vous ne la connaîtrez jamais, cette +femme a peut-être aimé comme jamais vous n'aimerez. + +Henri leva les mains au ciel. + +-- Quand on a aimé ainsi, ou aime toujours! s'écria-t-il. + +-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda +le serviteur. + +Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il eût été frappé de +mort. + +-- Elle aime! s'écria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu! + +-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime, +monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma maîtresse est +veuve, ajouta le serviteur compatissant, espérant calmer par ces mots la +douleur du jeune homme. + +Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle, +la vie et l'espoir. + +-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve, +dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la +source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne +alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est +moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle +m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmées avec +le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait juré à la tombe de son +époux une douleur éternelle, quand la veuve de Mausole eut épuisé ses +larmes, elle fut guérie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas +emporté dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace +qu'auparavant. + +Le serviteur secoua la tête. + +-- Cette dame, monsieur le comte, répondit-il, comme la veuve du roi +Mausole, a juré au mort une éternelle fidélité; mais je la connais, et +elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont +vous me parlez. + +-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'écria Henri; Dieu n'a +pas permis qu'elle mourût de chagrin ou qu'elle abrégeât violemment ses +jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut +vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis espérer. + +-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre, +ne comptez pas ainsi avec les sombres pensées des vivants, avec les +exigences des morts. Elle a vécu! dites-vous: oui, elle a vécu! non pas un +jour, non pas un mois, non pas une année; elle a vécu sept ans. -- Joyeuse +tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir +quelle résolution elle a vécu? Elle se consolera, espérez-vous? Jamais, +monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous +le jure, moi, qui n'étais que le très humble serviteur du mort, moi, qui, +tant qu'il a vécu, étais une âme pieuse, ardente et pleine d'espérance, et +qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi, +moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le répète, jamais je ne me +consolerai. + +-- Cet homme tant regretté, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce +mari.... + +-- Ce n'était pas le mari, c'était l'amant, monsieur le comte, et une +femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans +toute sa vie. + +-- Mon ami, mon ami! s'écria le jeune homme, effrayé de la majesté sauvage +de cet homme à l'esprit élevé, et qui cependant était perdu sous des +habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercédez pour moi! + +-- Moi! s'écria-t-il, moi! Écoutez, monsieur le comte, si je vous eusse +cru capable d'user de violence envers ma maîtresse, je vous eusse tué, tué +de cette main. + +Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait +celui d'un homme de vingt-cinq ans à peine, tandis que ses cheveux +blanchis et sa taille courbée lui donnaient l'apparence d'un homme de +soixante ans. + +-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma maîtresse +vous aimât, c'est elle qui serait morte. + +Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais à dire, ne cherchez +point à m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je +ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car, +sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer. + +Henri se leva la mort dans l'âme. + +-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes +malheurs; maintenant je suis décidé. + +-- Ainsi, vous serez plus calme à l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous +vous éloignerez de nous, vous nous laisserez à une destinée pire que la +vôtre, croyez-moi. + +-- Oui, je m'éloignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune +homme, et pour toujours. + +-- Vous voulez mourir, je vous comprends. + +[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. -- +PAGE 130.] + +-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien +que je meure, du moment où je ne la possède pas. + +-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parlé de la mort avec ma +maîtresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de +sa propre main. + +-- Aussi, n'est-ce point celle-là que je choisirai; il y a pour un jeune +homme de mon nom, de mon âge et de ma fortune, une mort qui de tout temps +a été une belle mort, c'est celle que l'on reçoit en défendant son roi et +son pays. + +-- Si vous souffrez au-delà de votre force, si vous ne devez rien à ceux +qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte, +mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort, +moi, si je n'étais condamné à vivre. + +-- Adieu et merci, répondit Joyeuse en tendant la main au serviteur +inconnu. Au revoir dans un autre monde! + +Et il s'éloigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touché de cette +douleur profonde, une pesante bourse d'or. + +Minuit sonnait à l'église Saint-Germain-des-Prés. + + + + +LIX + +COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRÂCE 1586 + + +Les trois coups de sifflet qui, à intervalles égaux, avaient traversé +l'espace, étaient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux +Ernauton. + +Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame +Fournichon sur la porte où elle attendait les clients avec un sourire qui +la faisait ressembler à une déesse mythologique interprétée par un peintre +flamand. + +Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un écu d'or +qu'une autre main aussi blanche, mais plus délicate que la sienne, venait +d'y déposer en passant. + +Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la +capacité de la porte de manière à rendre tout passage impossible. + +Ernauton, de son côté, s'arrêta en homme qui demande à passer. + +-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous? + +-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout à l'heure de la +fenêtre de cette tourelle, bonne dame? + +-- Si fait. + +-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient. + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Alors c'est différent, si vous me donnez votre parole d'honneur. + +-- Foi de gentilhomme, ma chère madame Fournichon. + +-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez. + +Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clientèles, comme elle les désirait +si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait été détrôné par +le _Fier-Chevalier_, l'hôtesse fit monter Ernauton par l'escalier en +limaçon qui conduisait à la plus ornée et à la plus discrète de ses +tourelles. + +Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait accès dans une sorte +d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle même, +meublée, décorée, tapissée avec un peu plus de luxe qu'on n'en eût attendu +dans ce coin écarté de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait +mis du goût à l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et +généralement on réussit dans ce que l'on fait avec amour. + +Madame Fournichon avait donc réussi autant qu'il était donné à un assez +vulgaire esprit de réussir en pareille matière. + +Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur +de benjoin et d'aloès: c'était un holocauste fait sans doute par la +personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de +combattre, à l'aide de parfums végétaux, les vapeurs culinaires exhalées +par la broche et par les casseroles. + +Dame Fournichon suivait le jeune homme pas à pas, elle le poussa de +l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec +des yeux tout rapetissés par un clignotement anacréontique; puis elle se +retira. + +Ernauton resta la main droite à la portière, la main gauche au loquet de +la porte, et à demi courbé par son salut. + +C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la +tourelle, éclairée par une seule bougie de cire rosé, une de ces élégantes +tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins +l'attention, quand toutefois ce n'est pas le désir. + +Renversée sur des coussins, tout enveloppée de soie et de velours, cette +dame, dont le pied mignon pendait à l'extrémité de ce lit de repos, +s'occupait de brûler à la bougie le reste d'une petite branche d'aloès +dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fumée de son visage, +emplissant aussi de cette fumée les plis de son capuchon et ses cheveux, +comme si elle eût voulu tout entière se pénétrer de l'enivrante vapeur. + +A la manière dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle +abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masqué, Ernauton +s'aperçut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait près d'elle. + +Cependant, elle ne s'était point retournée. + +Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. + +-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce à +force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble +serviteur: le voici. + +-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur +Ernauton. + +-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de +l'honneur que vous me faites. + +-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et +cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je présume. + +-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degrés, vous avez le visage +caché sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au +moment même où j'entrais, vous venez de me dérober la vue d'un pied qui, +certes, m'eût rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me +permette de reconnaître; je ne puis donc que deviner. + +-- Et vous devinez qui je suis? + +-- Celle que mon coeur désire, celle que mon imagination fait jeune, +belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante même, pour que je +puisse croire que ce qui m'arrive st bien réel, et que je ne rêve pas en +ce moment. + +-- Avez-vous eu beaucoup de peine à entrer ici? demanda la dame sans +répondre directement à ce flot de paroles qui s'échappait du coeur trop +plein d'Ernauton. + +-- Non, madame, l'accès m'en a même été plus facile que je ne l'eusse +pensé. + +-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas +de même pour une femme. + +-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je +ne puis que vous offrir mes bien humbles remercîments. + +Mais la dame paraissait déjà avoir passé à une autre pensée. + +-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle négligemment en ôtant son gant; +pour montrer une adorable main ronde et effilée à la fois. + +-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous +êtes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous +aime. + +-- Alors vous croyez pouvoir répondre que je suis bien celle que vous vous +attendiez à trouver ici? + +-- A défaut du regard, mon coeur me le dit. + +-- Donc, vous me connaissez? + +-- Je vous connais, oui. + +-- En vérité, vous, un provincial à peine débarqué, vous connaissez déjà +les femmes de Paris? + +-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une +seule. + +-- Et celle-là, c'est moi? + +-- Je le crois. + +-- Et à quoi me reconnaissez vous? + +-- A votre voix, à votre grâce, à votre beauté. + +-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la déguiser; à ma grâce, je puis +prendre le mot pour un compliment; mais à ma beauté, je ne puis admettre +la réponse que par hypothèse. + +-- Pourquoi cela, madame? + +-- Sans doute; vous me reconnaissez à ma beauté, et ma beauté est voilée. + +-- Elle l'était moins, madame, le jour où, pour vous faire entrer dans +Paris, je vous tins si près de moi, que votre poitrine effleurait mes +épaules, et que votre haleine brûlait mon cou. + +-- Aussi, à la réception de ma lettre, vous avez deviné que c'était de moi +qu'il s'agissait. + +-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant +une pareille pensée. J'ai cru que j'étais le jouet de quelque +plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pensé que j'étais menacé +de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce +n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant.... + +Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la +sienne. + +-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie. + +-- Et en quoi, madame, je vous prie? + +-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi +j'ai fait une folie? + +-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur auprès de +Votre Altesse. + +-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur. +N'auriez-vous point d'esprit, par hasard? + +-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effrayé. + +-- Quoi! vous me voyez un masque.... + +-- Eh bien? + +-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me +déguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fenêtre et que +ne criez-vous mon nom dans la rue! + +-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant à genoux, mais je croyais à +la discrétion de ces murs. + +-- Il me paraît que vous êtes crédule? + +-- Hélas! madame, je suis amoureux! -- Et vous êtes convaincu que tout +d'abord je réponds à cet amour par un amour pareil? + +Ernauton se releva tout piqué. + +-- Non, madame, répondit-il. + +-- Et que croyez-vous? + +-- Je crois que vous avez quelque chose d'important à me dire; que vous +n'avez pas voulu me recevoir à l'hôtel de Guise ou dans votre maison de +Bel-Esbat, et que vous avez préféré un entretien secret dans un endroit +isolé. + +-- Vous avez cru cela? + +-- Oui. + +-- Et que pensez-vous que j'aie eu à vous dire? Voyons, parlez; je ne +serais point fâchée d'apprécier votre perspicacité. + +Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgré elle une +espèce d'inquiétude. + +-- Mais que sais-je, moi, répondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport +à M. de Mayenne, par exemple. + +-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en +auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit, +vous, tout ce que vous en saviez? + +-- Peut-être aussi quelque question à me faire sur l'événement de la nuit +passée? + +-- Ah! quel événement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le +sein palpitait visiblement. + +-- Mais de la panique éprouvée par M. d'Épernon, de l'arrestation de ces +gentilshommes lorrains. + +-- On a arrêté des gentilshommes lorrains? + +-- Une vingtaine, qui se sont trouvés intempestivement sur la route de +Vincennes. + +-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville où M. de Guise tient +garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui êtes +de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrêté ces +gentilshommes. + +-- Moi, de la cour? + +-- Sans doute. + +-- Vous savez cela, madame? + +-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des +renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour +de Dieu! Vous avez une déplorable habitude, celle de croiser la +conversation; et qu'est-il résulté de cette échauffourée? + +-- Absolument rien, madame, que je sache du moins. + +-- Alors pourquoi avez-vous pensé que je parlerais d'une chose qui n'a pas +eu de résultat? + +-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort. + +-- Comment, monsieur, mais de quel pays êtes-vous? + +-- D'Agen? + +-- Comment, monsieur, vous êtes Gascon, car Agen est en Gascogne, je +crois? + +-- A peu près. + +-- Vous êtes Gascon, et vous n'êtes pas assez vain pour supposer tout +simplement que, vous ayant vu, le jour de l'exécution de Salcède, à la +porte Saint-Antoine, je vous ai trouvé de galante tournure? + +Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement: + +-- Que je vous ai rencontré dans la rue, et que je vous ai trouvé beau? +Ernauton devint pourpre. -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frère +Mayenne, vous êtes venu chez moi, et que je vous ai trouvé fort à mon +goût? -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde. -- Et +vous avez tort, répliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la +première fois, et en arrêtant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le +masque, tandis qu'elle déployait, sous le regard haletant du jeune homme, +la séduction d'une taille cambrée, se profilant en lignes arrondies et +voluptueuses sur le velours des coussins. Ernauton joignit les mains. -- +Madame! madame! s'écria-t-il, vous raillez-vous de moi? -- Ma foi, non! +reprit-elle du même ton dégagé; je dis que vous m'avez plu, et c'est la +vérité. -- Mon Dieu! -- Mais vous-même, n'avez-vous pas osé me déclarer +que vous m'aimiez? -- Mais quand je vous ai déclaré cela, je ne savais +pas qui vous étiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous +demande bien humblement pardon. -- Allons, voilà maintenant qu'il +déraisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous +êtes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter +d'être venue. Ernauton tomba à genoux. -- Parlez, madame, dit-il, +parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-être +oserai-je enfin vous répondre. -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit +la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symétriquement +les plis de sa robe. J'ai du goût pour vous, mais je ne vous connais pas +encore. Je n'ai pas l'habitude de résister à mes fantaisies, mais je n'ai +pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions été égaux, je +vous eusse reçu chez moi et étudié à mon aise avant que vous eussiez même +soupçonné mes intentions à votre égard. La chose était impossible; il a +fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez à +quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je +vous recommande. + +Ernauton se confondit en protestations. + +-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame +avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-être est-ce votre nom +seulement qui m'a frappée la première fois que nous nous rencontrâmes, et +qui m'a plu. Après tout, je crois bien décidément que je n'ai pour vous +qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire +trop loin de la perfection et désespérer. Je ne peux pas souffrir les gens +parfaits. Oh! j'adore les gens dévoués, par exemple. Retenez bien ceci, je +vous le permets, beau cavalier. Ernauton était hors de lui. Ce langage +hautain, ces gestes pleins de volupté et de mollesse, cette orgueilleuse +supériorité, cet abandon vis-à-vis de lui enfin, d'une personne aussi +illustre, le plongeaient à la fois dans les délices et dans les terreurs +les plus extrêmes. Il s'assit près de sa belle et fière maîtresse, qui le +laissa faire, puis il essaya de passer son bras derrière les coussins qui +la soutenaient. -- Monsieur, dit-elle, il paraît que vous m'avez +entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarité, je +vous prie; restons chacun à notre place. Il est sûr qu'un jour je vous +donnerai le droit de me nommer vôtre, mais ce droit, vous ne l'avez pas +encore. + +Ernauton se releva pâle et dépité. + +-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises; +cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris. +Chez nous, en province, à deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une +femme, lorsqu'elle dit: « J'aime, » aime et ne se refuse pas. Elle ne +prend point le prétexte de ses paroles pour humilier un homme à ses pieds. +C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse. +J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait, +l'habitude me viendra. + +La dame écouta en silence. Il était visible qu'elle continuait d'observer +attentivement Ernauton, pour savoir si son dépit aboutirait à une réelle +colère. + +-- Ah! ah! vous vous fâchez, je crois, dit-elle superbement. + +-- Je me fâche, en effet, madame, mais c'est contre moi-même, car j'ai +pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un +amour très véritable et très pur. Je ne cherche pas votre personne, car je +vous désirerais, s'il en était ainsi: voilà tout; mais je cherche à +obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir +aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois, +respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me +l'ordonnerez. + +Trouvez bon seulement, madame, qu'à partir de ce moment j'attende vos +ordres. + +-- Allons, allons, dit la dame, n'exagérons rien, monsieur de Carmainges: +voilà que vous êtes tout glacé après avoir été tout de flammes. + +-- Il me semble, cependant, madame.... + +-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais à une femme que vous l'aimerez comme +vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle +voudra, à la bonne heure! + +-- C'est ce que j'ai dit, madame. + +-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas. + +-- Je m'incline devant votre supériorité, madame. + +-- Trêve de politesses, il me répugnerait de faire ici la reine. Tenez, +voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle +est plus brûlante et plus animée que la vôtre. + +Ernauton prit respectueusement cette belle main. + +-- Eh bien! dit la duchesse. + +-- Eh bien? + +-- Vous ne la baisez pas? êtes-vous fou? et avez-vous juré de me mettre en +fureur? + +-- Mais, tout à l'heure.... + +-- Tout à l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant.... + +-- Maintenant? + +-- Eh! maintenant je vous la donne. + +Ernauton baisa la main avec tant d'obéissance, qu'on la lui retira +aussitôt. + +-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leçon! + +-- J'ai donc eu tort? + +-- Assurément, vous me faites bondir d'un extrême à l'autre; la crainte +finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer à genoux, c'est +vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance. + +-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjoué, car vous +seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous +en préviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de +Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous +pas dit que j'étais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en +beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand +je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux, +jamais ma voix. A ces mots elle se leva. + +Il était temps: le jeune homme, rendu à son délire, l'avait saisie entre +ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lèvres +d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vérité de ce +qu'elle avait dit, car, à travers son masque, ses yeux lancèrent un éclair +froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages. + +Ce regard imposa tellement à Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et +que tout son feu s'éteignit. + +-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Décidément, +vous me plaisez, monsieur de Carmainges. + +Ernauton s'inclina. + +-- Quand êtes-vous libre? demanda-t-elle négligemment. + +-- Hélas! assez rarement, madame, répondit Ernauton. + +-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas? + +-- Quel service? + +-- Mais celui que vous faites près du roi. Est-ce que vous n'êtes pas +d'une garde quelconque de Sa Majesté? + +-- C'est-à-dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes. + +-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je +crois? + +-- Tous, oui, madame. + +-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oublié. + +-- Quarante-cinq. + +-- Quel singulier compte? + +-- Cela s'est trouvé ainsi. + +-- Est-ce un calcul? + +-- Je ne crois pas; le hasard se sera chargé de l'addition. + +-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous? + +-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majesté, madame. + +-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous +que vous aviez peu de liberté. + +-- C'est vrai, j'ai peu de liberté, madame, parce que, le jour, nous +sommes de service pour les sorties de Sa Majesté ou pour ses chasses, et +que, le soir, on nous consigne au Louvre. + +-- Le soir? + +-- Oui. + +-- Tous les soirs? + +-- Presque tous. + +-- Voyez donc ce qui fût arrivé, si ce soir, par exemple, cette consigne +vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignoré le motif +qui vous empêchait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances +étaient méprisées? + +-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous +jure. + +-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas. + +-- Mais alors? + +-- Faites votre service; c'est à moi de m'arranger là-dessus, moi, qui +suis toujours libre et maîtresse de ma vie. + +-- Oh! que de bontés, madame! + +-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son +insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous êtes trouvé libre et +comment vous êtes venu. + +-- Ce soir, madame, j'avais médité déjà de demander une permission à M. de +Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de +donner toute la nuit aux quarante-cinq. + +-- Ah! cet ordre est venu? + +-- Oui. + +-- Et à quel propos cette bonne chance? + +-- Comme récompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que +nous avons fait hier à Vincennes. + +-- Ah! fort bien, dit la duchesse. + +-- Ainsi, voilà à quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous +voir ce soir tout à mon aise. + +-- Eh bien! écoutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce +familiarité qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous +allez faire: chaque fois que vous croirez être libre, prévenez l'hôtesse +par un billet; tous les jours un homme à moi passera chez elle. + +-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bonté, madame. + +La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton. + +-- Attendez donc, dit-elle. + +-- Qu'y a-t-il, madame? + +-- Ce bruit, d'où vient-il? + +En effet, un bruit d'éperons, de voix, de portes heurtées, d'exclamations +joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'écho d'une invasion. + +Ernauton passa sa tête par la porte qui donnait dans l'antichambre. + +-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici fêter le congé que +leur a donné M. de Loignac. + +-- Mais par quel hasard ici, justement en cette hôtellerie où nous sommes? + +-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez- +vous d'arrivée a été donné, parce que, de ce jour bienheureux de leur +entrée dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et +les pâtés de maître Fournichon, et quelques-uns même les tourelles de +madame. + +-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien +expertement, monsieur, de ces tourelles. + +-- C'est la première fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y pénétrer, +madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire. + +-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le +lieu le plus désert de Paris, un endroit près de la rivière, près du grand +rempart, un endroit où personne ne peut me reconnaître, ni soupçonner que +je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos +compagnons, ajouta la duchesse. + +En effet, le vacarme de l'entrée devenait un infernal ouragan; le bruit +des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des écus d'or et le +cliquetis des verres, présageaient l'orage au grand complet. + +Tout à coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui +conduisait à la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas: + +-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline! + +-- Eh bien? répondit la voix du jeune homme. + +-- N'allez pas là haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie. + +-- Bon! et pourquoi pas, chère dame Fournichon? toute la maison n'est-elle +pas à nous, ce soir? + +-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles. + +-- Bah! les tourelles sont de la maison, crièrent cinq ou six autres voix, +parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et +d'Eustache de Miradoux. + +-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les +tourelles font exception, les tourelles sont à moi; ne dérangez pas mes +locataires. + +-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi, +moi, ne me dérangez donc pas. + +-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais +penchants et l'audace de cet homme. + +-- Mais, par grâce! répéta madame Fournichon. + +-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit; à neuf heures, +tous les feux doivent être éteints, et je vois un feu dans votre tourelle; +il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les édits du +roi; je veux connaître quels sont ces mauvais serviteurs. + +Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les +pas s'emboîtaient dans les siens. + +-- Mon Dieu! s'écria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce +que ces gens-là oseraient entrer ici? + +-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis là, et je puis vous dire +d'avance, madame: n'ayez aucune crainte. + +-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur. + +En effet, Sainte-Maline, trop avancé pour reculer maintenant, heurtait si +violemment à cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle était d'un sapin +que madame Fournichon n'avait pas jugé à propos d'éprouver, elle dont le +respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme. + + + + +LX + +COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT + + +Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se +fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui +éclairait la tourelle. + +Cette précaution, qui pouvait être bonne, mais qui n'était que momentanée, +ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout à coup dame +Fournichon, qui avait épuisé toutes ses ressources, eut recours à un +dernier moyen et se mit à crier: + +-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous préviens que les personnes que vous +troublez sont de vos amis: la nécessité me force à vous l'avouer. + +-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur présentions nos compliments, +dit Perducas de Pincorney d'une voix avinée, et trébuchant derrière +Sainte-Maline sur la dernière marche de l'escalier. + +-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline. + +-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux. + +La bonne hôtesse, espérant toujours prévenir une collision qui pouvait, +tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier- +d'Amour_, monta au milieu des rangs pressés des gentilshommes, et glissa +tout bas le nom d'Ernauton à l'oreille de son agresseur. + +-- Ernauton! répéta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette révélation +était de l'huile au lieu d'eau jetée sur le feu, Ernauton! ce n'est pas +possible. + +-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon. + +-- Et pourquoi cela? répétèrent plusieurs voix. + +-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modèle de +chasteté, un exemple de continence, un composé de toutes les vertus. Non, +non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges +qui est enfermé là-dedans. + +Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait +fait de la première, quand tout à coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton +parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annonçait point que la +patience fût une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire +de Sainte-Maline. + +-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il brisé cette première porte? +demanda-t-il; et, ayant déjà brisé celle-là, veut-il encore briser celle- +ci? + +-- Eh! c'est lui, en réalité, c'est Ernauton! s'écria Sainte-Maline; je +reconnais sa voix, car, quant à sa personne, le diable m'emporte si je +pourrais dire dans l'obscurité de quelle couleur elle est. + +-- Vous ne répondez pas à ma question, monsieur, réitéra Ernauton. + +[Illustration: Je l'entends encore murmurer: « Venge-moi! » -- PAGE 146.] + +Sainte-Maline se mit à rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante- +cinq qui, à la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient +jugé qu'il était prudent de descendre à tout hasard deux marches de +l'escalier. + +-- C'est à vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous? +s'écria Ernauton. + +-- Oui, monsieur, parfaitement, répondit celui-ci. + +-- Alors qu'avez-vous à dire? + +-- J'ai à dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'était +vous qui habitiez cette hôtellerie des amours. + +-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'était +moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher, +laissez-moi en repos. + +-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous êtes pas fait ermite et +vous ne l'habitez pas seul, je suppose. + +-- Quant à cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le +doute, en supposant que vous y soyez. + +-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforçant de pénétrer dans la +tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous êtes sans +lumière, bravo! + +-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous +soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme même à la patience +que l'on doit à des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont +épuisées, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer. + +Malheureusement Sainte-Maline était dans un de ses accès de méchanceté +envieuse. + +-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur +Ernauton! + +-- Je vous dis cela de façon à ce que vous ne vous trompiez pas à mon +désir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut même, je le répète: +retirez-vous, messieurs, je vous en prie. + +-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis à l'honneur de saluer la +personne pour laquelle vous désertez notre compagnie. + +A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle prêt à se rompre se reforma +autour de lui. + +-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorité, descendez, et +remontez avec une bougie. + +-- Monsieur de Montcrabeau, s'écria Ernauton, si vous faites cela, +souvenez-vous que vous m'offensez personnellement. + +Montcrabeau hésita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune +homme. + +-- Bon! répliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de +Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas +l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'épée les uns contre les autres; +ainsi éclairez. Montcrabeau, éclairez. + +Montcrabeau descendit, et, cinq minutes après, remonta avec une bougie +qu'il voulut remettre à Sainte-Maline. + +-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-être avoir besoin +de mes deux mains. + +Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour pénétrer dans la tourelle. + +-- Je vous prends à témoin, tous tant que vous êtes ici, dit Ernauton, +qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et +qu'en conséquence, -- Ernauton tira vivement son épée, et qu'en +conséquence j'enfonce cette épée dans la poitrine du premier qui fera un +pas en avant. + +Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'épée à la main, mais il +n'avait pas encore dégainé à moitié, qu'il vit briller sur sa poitrine la +pointe de l'épée d'Ernauton. + +Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de +Carmainges eût besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline +sentit le froid du fer, et recula en délire, comme un taureau blessé. + +Alors, Ernauton fit en avant un pas égal au pas de retraite que faisait +Sainte-Maline, et l'épée se retrouva menaçante sur la poitrine de ce +dernier. + +Sainte-Maline pâlit: si Ernauton s'était fendu, il le clouait à la +muraille. + +Il repoussa lentement son épée au fourreau. + +-- Vous mériteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit +Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout à l'heure me lie, et +je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre. + +Il fit un pas en arrière pour voir si l'on obéirait. + +Et avec un geste suprême, qui eût fait honneur à un roi: + +-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je réponds de tout. + +On vit alors apparaître au seuil de la tourelle une femme dont la tête +était couverte d'une coiffe, dont le visage était couvert d'un voile, et +qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton. + +Alors le jeune homme remit son épée au fourreau, et comme s'il était sûr +de n'avoir plus rien à craindre, il traversa fièrement l'antichambre +peuplée de ses compagnons inquiets et curieux à la fois. + +Sainte-Maline, dont le fer avait légèrement effleuré la poitrine, avait +reculé jusque sur le palier, tout étouffant de l'affront mérité qu'il +venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue. + +Il comprit que tout se réunissait contre lui, rieurs et hommes sérieux, si +les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'état où elles étaient; +cette conviction le poussa à une dernière extrémité. + +Il tira sa dague au moment où Carmainges passait devant lui. + +Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire +ce qu'il fit? voilà ce qu'il serait impossible d'éclaircir sans avoir lu +dans la ténébreuse pensée de cet homme, où lui-même peut-être ne pouvait +lire dans ses moments de colère. + +Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de +son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe +de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque. + +Le masque tomba à terre. + +Le mouvement de Sainte-Maline avait été si prompt, que, dans l'ombre, nul +n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer. + +La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col, +elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne +l'avait pas blessée. + +Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquiétait de ce cri poussé +par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre, +de sorte qu'à la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage +de la jeune femme, que rien ne protégeait. + +-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame +de la litière: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne. + +Ernauton s'arrêtait et avait déjà tiré à moitié du fourreau son épée, +qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entraîna par +les degrés en lui disant tout bas: + +-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges. + +-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en +s'éloignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lâcheté avec les +autres. + +-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre côté; je +tiens le mien; nous les réglerons tous deux un jour. + +Carmainges entendit, mais ne se retourna même point, il était tout entier +à la duchesse. + +Arrivé au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus à son passage; ceux +des quarante-cinq qui n'avaient pas monté l'escalier blâmaient sans doute +tout bas la violence de leurs camarades. + +Ernauton conduisit la duchesse à sa litière gardée par deux serviteurs. + +Arrivée là et se sentant en sûreté, la duchesse serra la main de +Carmainges et lui dit: + +-- Monsieur Ernauton, après ce qui vient de se passer, après l'insulte +dont, malgré votre courage, vous n'avez pu me défendre, et qui ne +manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici; +cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison à vendre ou à +louer en totalité; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes +nouvelles. + +-- Dois-je prendre congé de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en +signe d'obéissance aux ordres qui venaient de lui être donnés, et qui +étaient trop flatteurs à son amour-propre pour qu'il les discutât. + +-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litière +jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce misérable, qui m'a reconnue +pour la dame de la litière, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je +suis, ne marche derrière nous et ne découvre ainsi ma demeure. + +Ernauton obéit, mais personne ne les espionna. + +Arrivée au pont Neuf, qui alors méritait ce nom, puisqu'il y avait à peine +sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jeté sur la Seine, arrivée au +pont Neuf, la duchesse tendit la main aux lèvres d'Ernauton en lui disant: + +-- Allez, maintenant, monsieur. + +-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame? + +-- Cela dépend de la hâte que vous mettrez à faire ma commission, et cette +hâte me sera une preuve du plus ou du moins de désir que vous aurez de me +revoir. + +-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en à moi. + +-- C'est bien, allez, mon chevalier. + +Et la duchesse donna une seconde fois sa main à baiser à Ernauton, puis +s'éloigna. + +-- C'est étrange, en vérité, dit le jeune homme revenant sur ses pas, +cette femme a du goût pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquiète +pas le moins du monde si je puis ou non être tué par ce coupe-jarret de +Sainte-Maline. + +Et un léger mouvement d'épaules prouva que le jeune homme estimait cette +insouciance à sa valeur. + +Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour +son amour-propre: + +-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle était bien troublée, la +pauvre femme, et que la crainte d'être compromise est, chez les princesses +surtout, le plus fort de tous les sentiments. + +Car, ajoutait-il en souriant à lui-même, elle est princesse. + +Et comme ce dernier sentiment était le plus flatteur pour lui, ce fut ce +dernier sentiment qui l'emporta. + +Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte +qui lui avait été faite; il retourna donc droit à l'hôtellerie, pour ne +laisser à personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que +pourrait avoir cette affaire. + +Il était naturellement décidé à enfreindre toutes les consignes et tous +les serments possibles, et à en finir avec Sainte-Maline au premier mot +qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire. + +L'amour et l'amour-propre blessés du même coup lui donnaient une rage de +bravoure qui lui eût certainement, dans l'état d'exaltation où il était, +permis de lutter avec dix hommes. + +Cette résolution étincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de +l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_. + +Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxiété, se tenait toute +tremblante sur le seuil. + +A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait +abondamment pleuré, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle +lui demanda pardon, malgré tous les efforts de son mari, qui prétendait +que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon à demander. + +La bonne hôtelière n'était point assez désagréable pour que Carmainges, +eût-il à se plaindre d'elle, lui tînt obstinément rancune; il assura donc +dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que +son vin seul était coupable. + +Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tête +il remercia Ernauton. + +Pendant que ces choses se passaient à la porte, tout le monde était à +table, et l'on causait chaleureusement de l'événement qui faisait sans +contredit le point culminant de la soirée. + +Beaucoup donnaient tort à Sainte-Maline avec cette franchise qui est le +principal caractère des Gascons lorsqu'ils causent entre eux. + +Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil froncé de leur compagnon et sa +lèvre crispée par une réflexion profonde. + +Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de +maître Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voilà tout. + +-- Quant à moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de +Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appelé un instant +Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait à cette heure couché +sous cette table au lieu d'être assis devant. + +Sainte-Maline leva la tête et regarda Hector de Biran. + +-- Je dis ce que je dis, répondit celui-ci, et tenez, voilà là-bas sur le +seuil de la porte quelqu'un qui paraît être de mon avis. + +Tous les regards se tournèrent vers l'endroit indiqué par le jeune +gentilhomme, et l'on aperçut Carmainges, pâle et debout dans le cadre +formé par la porte. + +A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui +courir par tout le corps. + +Ernauton descendit du seuil, comme eût fait la statue du commandeur de son +piédestal, et marcha droit à Sainte-Maline, sans provocation réelle, mais +avec une fermeté qui fit battre plus d'un coeur. + +A cette vue, de toutes parts on cria à M. de Carmainges: + +-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce côté, Carmainges, il y a une place +près de moi. + +-- Merci, répondit le jeune homme, c'est près de M. de Sainte-Maline que +je veux m'asseoir. + +Sainte-Maline se leva; tous les yeux étaient fixés sur lui. + +Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea +complètement d'expression. + +-- Je vais vous faire la place que vous désirez, monsieur, dit-il sans +colère, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien +franches et bien sincères, pour ma stupide agression de tout à l'heure; +j'étais ivre, vous l'avez dit vous-même; pardonnez-moi. + +[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glacée. -- PAGE 148.] + +Cette déclaration, faite au milieu du silence général, ne satisfit point +Ernauton, quoiqu'il fût évident que pas une syllabe n'en avait été perdue +pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxiété de quelle +façon se terminerait cette scène. + +Mais aux dernières paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses +compagnons montrèrent à Ernauton qu'il devait paraître satisfait, et qu'il +était pleinement vengé. + +Son bon sens le força donc à se taire. + +En même temps, un regard jeté sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait +se défier de lui plus que jamais. + +-- Ce misérable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il +cède en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le +satisfait davantage. + +Le verre de Sainte-Maline était plein; il remplit celui d'Ernauton. + +-- Allons, allons! la paix, la paix! crièrent toutes les voix: à la +réconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline! + +Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et +se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les lèvres pour qu'on +ne pût soupçonner le sens des paroles qu'il lui adressait: + +-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voilà la seconde fois que vous +m'insultez sans m'en faire réparation; prenez garde: à la troisième +offense, je vous tuerai comme un chien. + +-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, répondit Sainte-Maline, +car, foi de gentilhomme, à votre place, j'en ferais autant que vous. + +Et les deux ennemis mortels choquèrent leurs verres, comme eussent pu +faire les deux meilleurs amis. + + + + +LXI + +CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTÉRIEUSE + + +Tandis que l'hôtellerie du _Fier-Chevalier_, séjour apparent de la +concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes, +filtrer, à travers les fentes de ses volets, la lumière des bougies et la +joie des convives, un mouvement inaccoutumé avait lieu dans cette maison +mystérieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'extérieurement dans les +pages de ce récit. + +Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre à l'autre, +portant ça et là des objets empaquetés qu'il enfermait dans une caisse de +voyage. + +Ces premiers préparatifs terminés, il chargea un pistolet et fit jouer +dans sa gaîne de velours un large poignard; puis il le suspendit, à l'aide +d'un anneau, à la chaîne qui lui servait de ceinture, à laquelle il +attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de +prières relié en chagrin noir. + +Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas léger comme celui d'une ombre +effleurait le plancher du premier étage et glissait le long de l'escalier. + +Tout à coup une femme pâle et pareille à un fantôme, sous les plis de son +voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste +comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre. + +-- Remy, dit cette voix, êtes-vous prêt? + +-- Oui, madame, et je n'attends plus, à cette heure, que votre cassette +pour la joindre à la mienne. + +-- Croyez-vous donc que ces boîtes seront facilement chargées sur nos +chevaux? + +-- J'en réponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquiète le moins du +monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point là- +bas tout ce qu'il me faut? + +-- Non, Remy, non, sous aucun prétexte je ne veux que vous manquiez du +nécessaire en route; et puis, une fois là-bas, le pauvre vieillard étant +malade, tous les domestiques seront occupés autour de lui. O Remy! j'ai +hâte de rejoindre mon père; j'ai de tristes pressentiments, et il me +semble que depuis un siècle je ne l'ai pas vu. + +-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitté il y a trois mois, et +il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les +autres. + +-- Remy, vous qui êtes si bon médecin, ne m'avez-vous pas avoué vous-même, +en le quittant la dernière fois, que mon père n'avait plus longtemps à +vivre? + +-- Oui, sans doute, mais c'était une crainte exprimée et non une +prédiction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils +vivent, c'est étrange à dire, par l'habitude de vivre; il y a même plus: +parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos +demain. + +-- Hélas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui, +demain est mort. + +Remy ne répondit pas, car aucune réponse rassurante ne pouvait réellement +sortir de sa bouche, et un silence lugubre succéda pendant quelques +minutes au dialogue que nous venons de rapporter. + +Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive. + +-- Pour quelle heure avez-vous demandé les chevaux, Remy? reprit enfin la +dame mystérieuse. + +-- Pour deux heures après minuit. + +-- Une heure vient de sonner. + +-- Oui, madame. + +-- Personne ne guette au dehors, Remy? + +-- Personne. + +-- Pas même ce malheureux jeune homme? + +-- Pas même lui! + +Remy soupira. + +-- Vous me dites cela d'une façon étrange, Remy. + +-- C'est que celui-là aussi a pris une résolution. + +-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant. + +-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer à nous voir. + +-- Et où va-t-il? + +-- Où nous allons tous: au repos. + +-- Dieu le lui donne éternel, répondit la dame d'une voix grave et froide +comme un glas de mort, et cependant.... + +Elle s'arrêta. + +-- Cependant? reprit Remy. + +-- N'avait-il rien à faire en ce monde. + +-- Il avait à aimer si on l'eût aimé. + +-- Un homme de son nom, de son rang et de son âge devrait compter sur +l'avenir. + +-- Y comptez-vous, vous, madame, qui êtes d'un âge, d'un rang et d'un nom +qui n'ont rien à envier au sien? + +Les yeux de la dame lancèrent une sinistre lueur. + +-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc.... + +Elle prêta l'oreille. + +-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends? + +-- Oui, ce me semble. + +-- Serait-ce déjà notre conducteur? + +-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devancé le rendez-vous de +près d'une heure. + +-- On s'arrête à la porte, Remy. + +-- En effet. + +Remy descendit précipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment où +trois coups, rapidement heurtés, se faisaient entendre. + +-- Qui va là? demanda Remy. + +-- Moi, répondit une voix cassée et tremblante, moi, Grandchamp, le valet +de chambre du baron. + +-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous à Paris! Attendez que je vous +ouvre; mais parlez bas. + +Et il ouvrit la porte. + +-- D'où venez-vous donc? demanda Remy à voix basse. + +-- De Méridor. + +-- De Méridor? + +-- Oui, cher monsieur Remy. Hélas! + +-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu! + +-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce +nos chevaux? + +-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux. + +Puis, revenant au vieillard: + +-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp? + +-- Nous ne devinez pas? répondit le serviteur. + +-- Hélas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette +nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame! + +[Illustration: Guillaume de Nassau.] + +-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble? + +-- Oui, madame, oui. + +-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix. + +-- En effet, madame... Comment la ménager, Grandchamp? la voilà. + +La dame, qui était descendue du premier au rez-de-chaussée, comme elle +était descendue déjà du second au premier, apparut à l'extrémité du +corridor. + +-- Qui est là? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp. + +-- Oui madame, c'est moi, répondit humblement et tristement le vieillard +en découvrant sa tête blanchie. + +-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point +trompée, mon père est mort! + +-- En effet, madame, répondit Grandchamp oubliant toutes les +recommandations de Remy, en effet, Méridor n'a plus de maître. + +Pâle, glacée, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans +fléchir. + +Remy, la voyant si résignée et si sombre, alla à elle, et lui prit +doucement la main. + +-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami. + +-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a été frappé, +il y a huit jours, d'une troisième attaque d'apoplexie. Il a pu une +dernière fois balbutier votre nom, puis, il a cessé de parler et dans la +nuit il est mort. + +Diane fit au vieux serviteur un geste de remercîment; puis, sans ajouter +un mot, elle remonta dans sa chambre. + +-- Enfin la voilà libre, murmura Remy, plus sombre et plus pâle qu'elle. +Venez, Grandchamp, venez. + +La chambre de la dame était située au premier étage, derrière un cabinet +qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-même ne tirait son +jour que d'une petite fenêtre percée sur une cour. + +L'ameublement de cette pièce était sombre, mais riche; les tentures, en +tapisseries d'Arras, les plus belles de l'époque, représentaient les +divers sujets de la Passion. + +Un prie-Dieu en chêne sculpté, une stalle de la même matière et du même +travail, un lit à colonnes torses, avec des tapisseries pareilles à celles +des murs, enfin un tapis de Bruges, voilà tout ce qui ornait la chambre. + +Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni +remplaçaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un +portrait d'homme placé dans un pan coupé de la chambre et sur lequel +donnait le jour de la fenêtre, évidemment percée pour l'éclairer. + +Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur +gonflé, mais des yeux arides. + +Elle attacha sur cette figure inanimée un long et indicible regard +d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui répondre. + +Noble image, en effet, et l'épithète semblait faite pour elle. + +Le peintre avait représenté un jeune homme de vingt-huit à trente ans, +couché à moitié nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient +encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait +mutilée, et cependant elle tenait encore un tronçon d'épée. + +Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la pâleur et la +souffrance donnaient à cette physionomie un caractère divin que le visage +de l'homme ne commence à prendre qu'au moment où il quitte la vie pour +l'éternité. + +Pour toute légende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en +lettres rouges comme du sang: + + _Aut Cesar aut nihil._ + +La dame étendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme +elle eût fait à un dieu: + +« Je t'avais supplié d'attendre, quoique ton âme irritée dût être altérée +de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout, ô mon amour, tu as +vu que je n'ai supporté la vie que pour ne pas devenir parricide; toi +mort, j'eusse dû mourir; mais, en mourant, je tuais mon père. + +Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu, +j'avais juré de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors +je chargeais d'un crime la tête blanchie du vénérable vieillard qui +m'appelait son innocente enfant. + +Tu as attendu, merci, bien-aimé, tu as attendu, et maintenant je suis +libre; le dernier lien qui m'enchaînait à la terre vient d'être brisé par +le Seigneur, au Seigneur grâces soient rendues. Je suis tout à toi: plus +de voiles, plus d'embûches, je puis agir au grand jour, car, maintenant, +je ne laisserai plus personne après moi sur la terre, j'ai le droit de la +quitter. » + +Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du +cadre. + +« Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en +pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desséchés, ces yeux que tu +aimais tant. + +Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me répondras enfin, chère +ombre à qui j'ai tant parlé sans jamais obtenir de réponse. » + +A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle eût fini de +converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chêne. + +-- Pauvre père! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui +semblait n'appartenir à aucune créature humaine. + +Puis elle s'abîma dans une rêverie sombre qui lui fit oublier, en +apparence, le malheur présent et les malheurs passés. + +Tout à coup elle se dressa, la main appuyée au bras du fauteuil. + +-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy! + +Le fidèle serviteur écoutait sans doute à la porte, car il apparut +aussitôt. + +-- Me voici, madame, répondit-il. + +-- Mon digne ami, mon frère, dit Diane, vous la seule créature qui me +connaisse en ce monde, dites-moi adieu. + +-- Pourquoi cela, madame? + +-- Parce que l'heure est venue de nous séparer, Remy. + +-- Nous séparer! s'écria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir +sa compagne. Que dites-vous, madame? + +-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant +qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais +qu'à l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de +loin. Maintenant que je touche à l'exécution, maintenant que l'obstacle a +disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entraîner à ma suite, +dans le chemin du crime, une âme généreuse et sans tache: ainsi, vous me +quitterez, mon ami. Toute cette vie passée dans les larmes me comptera +comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera +aussi à vous, je l'espère; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez +jamais de mal, vous serez deux fois sûr du ciel. + +Remy avait écouté les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et +presque hautain. + +-- Madame, répondit-il, croyez-vous donc parler à un vieillard trembleur +et usé par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est-à-dire +toute la sève de la jeunesse qui paraît tarie en moi. Cadavre arraché de +la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action +terrible, c'est pour jouer un rôle actif dans l'oeuvre de la Providence. +Ne séparez donc jamais ma pensée de la vôtre, madame, puisque ces deux +pensées sinistres ont si longtemps habité sous le même toit: où vous irez, +j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgré +mes prières, vous persistez dans cette résolution de me chasser.... + +-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit là, +Remy? + +-- Si vous persistez dans cette résolution, continua le jeune homme, comme +si elle n'avait point parlé, je sais ce que j'ai à faire, moi, et toutes +nos études devenues inutiles aboutiront pour moi à deux coups de poignard: +l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre +dans le mien. + +-- Remy, Remy! s'écria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en +étendant impérativement sa main au-dessus de sa tête, Remy, ne dites pas +cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est à +moi, je l'ai payée assez cher pour la lui prendre moi-même quand le moment +où il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arrivé, Remy, et ce +n'est point un rêve, je vous le jure, le jour où j'allai m'agenouiller +devant le corps déjà froid de celui-ci.... + +Et elle montra le portrait. + +-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes lèvres des lèvres de cette blessure +que vous voyez ouverte, et ces lèvres tremblèrent et me dirent: + +-- Venge-moi, Diane, venge-moi! + +-- Madame! + +-- Remy, je te le répète, ce n'était pas une illusion, ce n'était pas un +bourdonnement de mon délire: la blessure a parlé, elle a parlé, te dis-je, +et je l'entends encore murmurer: + +« Venge-moi, Diane, venge-moi. » + +Le serviteur baissa la tête. + +-- C'est donc à moi et non pas à vous la vengeance, continua Diane; +d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi. + +-- Je dois vous obéir, madame, répondit Remy, car j'étais aussi mort que +lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre était +jonchée? vous. Qui m'a guéri de mes blessures? vous. Qui m'a caché? vous, +vous, c'est-à-dire la moitié de l'âme de celui pour lequel j'étais mort si +joyeusement; ordonnez donc, j'obéirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que +je vous quitte. + +-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus +nous séparer. + +Remy montra le portrait. + +-- Maintenant, madame, dit-il avec énergie, il a été tué par trahison; +c'est par trahison qu'il doit être vengé. Ah! vous ne savez pas une chose, +vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que, +cette nuit, j'ai trouvé le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des +Médicis, ce poison de René, le Florentin. + +-- Oh! dis-tu vrai? + +-- Venez voir, madame, venez voir. + +-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir +revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu +veux me conduire? + +-- Le pauvre vieillard a fait à cheval soixante lieues, madame; il est +brisé de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit. + +-- Venez. + +Diane suivit Remy. + + + + +LXII + +LE LABORATOIRE + + +Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un +ressort caché sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui +glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur. + +Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide +et étroit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing à Diane, qui +s'y appuya et descendit après lui. + +Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette échelle, +conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout +meuble renfermait un fourneau avec son être immense, une table carrée, +deux chaises de jonc, quantité de fioles et de boîtes de fer. + +Et pour tous habitants, une chèvre sans bêlements et des oiseaux sans +voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des +animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux- +mêmes. + +Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fumée +épaisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engagé dans la +muraille. + +Un alambic posé sur l'âtre laissait filtrer lentement, et goutte à goutte, +une liqueur jaune comme l'or. + +Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, épais de deux doigts, +mais en même temps de la plus parfaite transparence, et qui était fermée +par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle. + +Diane descendit et s'arrêta au milieu de tous ces objets à l'existence et +aux formes étranges sans étonnement et sans terreur; on eût dit que les +impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence +sur cette femme, qui vivait déjà hors de la vie. + +Remy lui fit signe de s'arrêter au pied de l'escalier; elle s'arrêta où +lui disait Remy. + +Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les +objets que nous venons de détailler et qui, jusque-là, dormaient ou +s'agitaient dans l'ombre. + +Puis il s'approcha d'un puits creusé dans le caveau touchant aux parois +d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un +seau à une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau, +qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre +un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glacée et +pure comme le cristal. + +-- Approchez, madame, dit Remy. + +Diane approcha. + +Dans cette énorme quantité d'eau, il laissa tomber une seule goutte du +liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entière de l'eau se +teignit à l'instant même d'une couleur jaune; puis cette couleur +s'évapora, et l'eau, au bout de dix minutes, était devenue transparente +comme auparavant. + +La fixité des yeux de Diane donnait seule une idée de l'attention profonde +qu'elle donnait à cette opération. + +Remy la regarda. + +-- Eh bien? demanda celle-ci. + +-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur +ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; pétrissez avec cette +eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguière où l'on puisera pour +se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le +vit naguère à la cour du roi Charles IX, la fleur étouffer par son parfum, +le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction +dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la mèche +d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en imprégnera jusqu'à un pouce à +peu près, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort, +pour brûler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre +bougie. + +-- Vous êtes sûr de ce que vous dites là, Remy? demanda Diane. + +-- Toutes ces expériences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui +ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau +pareille à cette eau. Voyez cette chèvre qui a brouté de l'herbe arrosée +de cette même eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la +rendre maintenant à la liberté, à la lumière, à la nature, sa vie est +condamnée, à moins que cette nature à laquelle nous la rendrons ne révèle +à son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux +devinent, et que les hommes ignorent. + +-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane. + +-- Oui, madame, car tout le liquide est précipité, à cette heure; mais +attendez. + +Remy la sépara de l'alambic avec des précautions infinies; puis, aussitôt, +il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit à la surface de son +orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il présenta le +flacon à sa compagne. + +Diane le prit sans émotion aucune, le souleva à la hauteur de la lampe, +et, après avoir regardé quelque temps la liqueur épaisse qu'il contenait: + +-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet, +des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguière. La liqueur tient-elle +dans le métal? + +-- Elle le ronge. + +-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-être. + +-- Je ne crois pas; voyez l'épaisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons +l'enfermer ou plutôt l'emboîter dans une enveloppe d'or. + +-- Alors, Remy, reprit la dame, vous êtes content, n'est-ce pas? + +Et quelque chose comme un pâle sourire effleura les lèvres de la dame, et +leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets +engourdis. + +-- Plus que je ne fus jamais, madame, répondit celui-ci; punir les +méchants, c'est jouir de la sainte prérogative de Dieu. + +-- Écoutez, Remy, écoutez! + +Et la dame prêta l'oreille. + +-- Vous avez entendu quelque bruit? + +-- Le piétinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux +sont arrivés. + +-- C'est probable, madame, car il est à peu près l'heure à laquelle ils +devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer. + +-- Pourquoi cela? + +-- Ne sont-ils plus inutiles? + +-- Au lieu d'aller à Méridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les +chevaux. + +-- Ah! je comprends. + +Et les yeux du serviteur, à leur tour, laissèrent échapper un éclair de +joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane. + +-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire? + +-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera à +Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement +vous rendrez la liberté à tous ces pauvres animaux innocents que nous +avons fait souffrir par nécessité. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut- +être à leur salut. + +-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics? + +-- Puisqu'ils étaient ici quand nous avons acheté la maison, qu'importé +que d'autres les y trouvent après nous? + +-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences? + +-- Au feu, Remy, au feu! + +-- Éloignez-vous alors. + +-- Moi? + +-- Oui, du moins mettez ce masque de verre. + +Et Remy présenta à Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage. + +Alors, appuyant lui-même sur sa bouche et sur son nez un large tampon de +laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis, +quand le feu fut bien embrasé, il y versa les poudres qui éclatèrent en +pétillements joyeux, les unes lançant des feux verts, les autres se +volatilisant en étincelles pâles comme le soufre; et les essences, qui, au +lieu d'éteindre la flamme, montèrent comme des serpents de feu dans le +conduit, avec des grondements pareils à ceux d'un tonnerre lointain. + +Enfin, quand tout fut consumé: + +-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, découvre +le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habité; +aujourd'hui, on brûle encore les sorciers, mais on respecte les +alchimistes. + +-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brûlerait, Remy, ce serait +justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu +qu'au jour où je monterai sur le bûcher, j'aie accompli ma tâche, je ne +répugne pas plus à ce genre de mort qu'à un autre: la plupart des anciens +martyrs sont morts ainsi. + +Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa +maîtresse, il l'empaqueta soigneusement. + +En ce moment on heurta à la porte de la rue. + +-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et +répondez, tandis que je vais fermer la trappe. + +La dame obéit. + +Une même pensée vivait tellement dans ces deux corps, qu'il eût été +difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination. + +Remy remonta derrière elle, et poussa le ressort. + +Le caveau se referma. + +Diane trouva Grandchamp à la porte; éveillé par le bruit, il était venu +ouvrir. + +Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain départ de +sa maîtresse, que lui apprit ce départ sans lui dire où elle allait. + +-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir +un pèlerinage, voté depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage à +personne, et vous ne révélerez mon nom à qui que ce soit. + +-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra +cependant? + +-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand +ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais, à propos, +Grandchamp, cette maison nous devient inutile. + +Diane tira d'une armoire une liasse de papiers. + +-- Voici les titres qui constatent la propriété: vous louerez ou vendrez +cette maison. Si d'ici à un mois, vous n'avez trouvé ni locataire, ni +acquéreur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez à +Méridor. + +-- Et si je trouve acquéreur, madame, combien la vendrai-je? + +-- Ce que vous voudrez. + +-- Alors je rapporterai l'argent à Méridor? + +-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp. + +-- Quoi! madame, une pareille somme? + +-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services, +Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi à +payer celles de mon père? + +-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire. + +-- Il a raison, dit Remy. + +-- Trouvez un moyen, dit Diane. + +-- Rien de plus simple. Cette maison a été achetée en mon nom; je la +revends à Grandchamp, qui, de cette façon, pourra la revendre lui-même à +qui il voudra. + +-- Faites. + +Remy prit une plume et écrivit sa donation au bas du contrat de vente. + +-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau à Grandchamp, qui se +sentait tout ému de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp; +faites avancer les chevaux tandis que je termine les préparatifs. + +Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du +portrait, le roula, l'enveloppa dans une étoffe de soie et plaça le +rouleau dans la caisse de voyage. + +Ce cadre, demeuré vide et béant, semblait raconter plus éloquemment +qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues. + +Le reste de la chambre, une fois ce portrait enlevé, n'avait plus de +signification et devenait une chambre ordinaire. + +Quand Remy eut lié les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier +coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y était arrêté, excepté +le guide; puis aidant sa pâle maîtresse à monter à cheval: + +-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la +dernière où nous aurons demeuré si longtemps. + +-- L'avant-dernière, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone. + +-- Quelle sera donc l'autre? + +-- Le tombeau, Remy. + + + + +LXIII + +CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANÇOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET +DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE + + +Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi +au Louvre, Henri de Navarre à Cahors, Chicot sur la grande route, et la +dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur +le duc d'Anjou, tout récemment nommé duc de Brabant, et au secours duquel +nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de +Joyeuse. + +A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix +françaises et le drapeau de France flottaient sur un camp français aux +rives de l'Escaut. + +C'était la nuit: des feux disposés en un cercle immense bordaient le +fleuve si large devant Anvers, et se reflétaient dans ses eaux profondes. + +La solitude habituelle des polders à la sombre verdure était troublée par +le hennissement des chevaux français. + +Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu +des bivouacs, le mousquet des sentinelles françaises, éclair fugitif et +lointain que la largeur du fleuve jeté entre cette armée et la ville +rendait aussi inoffensif que ces éclairs de chaleur qui brillent à +l'horizon par un beau soir d'été. + +Cette armée était celle du duc d'Anjou. + +Ce qu'elle était venue faire là, il faut bien que nous le racontions à nos +lecteurs. Ce ne sera peut-être pas bien amusant, mais ils nous +pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans +prévenir! + +Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps à feuilleter la +_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent déjà M. le duc +d'Anjou, ce prince jaloux, égoïste, ambitieux et impatient, qui, né si +près du trône dont chaque événement semblait le rapprocher, n'avait jamais +pu attendre avec résignation que la mort lui fît un chemin libre. + +Ainsi l'avait-on vu d'abord désirer le trône de Navarre sous Charles IX, +puis celui de Charles IX lui-même, enfin celui de France occupé par son +frère, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait porté deux couronnes, à la +jalousie de son frère qui n'avait jamais pu en attraper une. + +Un instant alors il avait tourné les yeux vers l'Angleterre, gouvernée par +une femme, et pour avoir le trône, il avait demandé à épouser la femme, +quoique cette femme s'appelât Élisabeth et eût vingt ans de plus que lui. + +Sur ce point, la destinée avait commencé de lui sourire, si toutefois +c'eût été un sourire de la fortune, que d'épouser l'altière fille de Henri +VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses désirs hâtifs, n'avait pu réussir +même à défendre sa liberté; qui avait vu tuer, fait tuer peut-être, ses +favoris La Mole et Coconnas, et sacrifié lâchement Bussy, le plus brave de +ses gentilshommes: le tout sans profit pour son élévation et avec grand +dommage pour sa gloire, ce répudié de la fortune se voyait tout à la fois +accablé des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-là à tout +regard mortel, et porté par tout un peuple à la première dignité que ce +peuple pouvait conférer. + +Les Flandres lui offraient une couronne, et Élisabeth lui avait donné son +anneau. + +Nous n'avons pas la prétention d'être historien; si nous le devenons +parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou, +mieux encore, quand le roman monte à la hauteur de l'histoire; c'est alors +que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princière du duc +d'Anjou, laquelle ayant constamment côtoyé l'illustre chemin des royautés, +est pleine de ces événements, tantôt sombres, tantôt éclatants, qu'on ne +remarque d'habitude que dans les existences royales. + +Traçons donc en quelques mots l'histoire de cette existence. + +Il avait vu son frère Henri III embarrassé dans sa querelle avec les +Guises et il s'était allié aux Guises; mais bientôt il s'était aperçu que +ceux-ci n'avaient d'autre but réel que celui de se substituer aux Valois +sur le trône de France. + +Il s'était alors séparé des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'était pas +sans quelque danger que cette séparation avait eu lieu, et Salcède, roué +en Grève, avait prouvé l'importance que la susceptibilité de MM. de +Lorraine attachait à l'amitié de M. d'Anjou. + +En outre, depuis longtemps déjà, Henri III avait ouvert les yeux, et un an +avant l'époque où cette histoire commence, le duc d'Alençon, exilé ou à +peu près, s'était retiré à Amboise. + +C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigués de la +domination espagnole, décimés par le proconsulat du duc d'Albe, trompés +par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profité de cette paix +pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appelé à eux +Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur général +du Brabant. + +Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans +l'histoire et qui ne fera qu'apparaître chez nous. + +Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante à cinquante et +un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de +Stolberg, cousin de ce René de Nassau tué au siège de Saint-Dizier, ayant +hérité de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore, +nourri dans les principes les plus sévères de la réforme, il avait, +disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesuré la grandeur de +sa mission. + +Cette mission, qu'il croyait avoir reçue du ciel, à laquelle il fut fidèle +toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la +république de Hollande, qu'il fonda en effet. + +Jeune, il avait été appelé par Charles-Quint à sa cour. Charles-Quint se +connaissait en hommes; il avait jugé Guillaume, et souvent le vieil +empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait +jamais porté une main impériale, avait consulté l'enfant sur les matières +les plus délicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme +avait vingt-quatre ans à peine, quand Charles-Quint lui confia, en +l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de +l'armée de Flandre. Guillaume s'était alors montré digne de cette haute +estime; il avait tenu en échec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus +grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifié +Philippeville et Charlemont; le jour où Charles-Quint abdiqua, ce fut sur +Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trône, et +ce fut lui qu'il chargea de porter à Ferdinand la couronne impériale, que +Charles-Quint venait de résigner volontairement. + +Alors était venu Philippe II, et, malgré la recommandation de Charles- +Quint à son fils, de regarder Guillaume comme un frère, celui-ci avait +bientôt senti que Philippe II était un de ces princes qui ne veulent pas +avoir de famille. Alors s'était affermie en sa pensée cette grande idée de +l'affranchissement de la Hollande et de l'émancipation des Flandres, qu'il +eût peut-être éternellement enfermée en son esprit, si le vieil empereur, +son ami et son père, n'eût point eu cette étrange idée de substituer la +robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de +Guillaume, demandèrent le renvoi des troupes étrangères; alors commença +cette lutte acharnée de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui +échapper; alors passèrent sur ce malheureux peuple, toujours froissé entre +la France et l'Empire, la vice-royauté de Marguerite d'Autriche et le +proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte à la fois +politique et religieuse, dont la protestation de l'hôtel de Culembourg, +qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le +prétexte; alors s'avança cette procession de quatre cents gentilshommes +vêtus avec la plus grande simplicité, défilant deux à deux et venant +apporter au pied du trône de la vice-gouvernante l'expression du désir +général, résumé dans cette protestation; alors, et à la vue de ces gens si +graves et si simplement vêtus, échappa à Barlaimont, un des conseillers de +la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, relevé par les gentilshommes flamands +et accepté par eux, désigna dès lors, dans les Pays-Bas, le parti +patriote, qui, jusque-là, était sans appellation. + +Ce fut à partir de ce moment que Guillaume commença de jouer le rôle qui +fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde. +Constamment battu dans cette lutte contre l'écrasante puissance de +Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort après ses +défaites, toujours levant une nouvelle armée, qui remplace l'armée +disparue, mise en fuite ou anéantie, il reparaît plus fort qu'avant sa +défaite, et toujours salué comme un libérateur. + +C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de défaites +physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit à Mons la +nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemy. + +C'était une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas; +la Hollande et cette portion des Flandres qui était calviniste perdaient +par cette blessure le plus brave sang de ses alliés naturels, les +huguenots de France. + +Guillaume répondit à cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il +avait l'habitude de le faire; de Mons où il était, il recula jusqu'au +Rhin; il attendit les événements. + +Les événements font rarement faute aux nobles causes. + +Une nouvelle à laquelle il était impossible de s'attendre, se répandit +tout à coup. + +Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre, +quelques gueux de mer, poussés par le vent contraire dans le port de +Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute +mer, se laissèrent aller à la dérive, et, poussés par le désespoir, ils +prirent la ville qui avait déjà préparé ses potences pour les pendre. + +La ville prise, ils chassèrent les garnisons espagnoles des environs, et +ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier +le succès qu'ils devaient au hasard, ils appelèrent le prince d'Orange; +Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en +compromettant toute la Hollande, rendre à tout jamais impossible une +réconciliation avec l'Espagne. + +Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte +catholique, comme le culte protestant était proscrit en France. + +A ce manifeste, la guerre recommença: le duc d'Albe envoya contre les +révoltés son propre fils, Frédéric de Tolède, qui leur prit Zutphen, +Narden et Harlem, mais cet échec, loin d'abattre les Hollandais, sembla +leur avoir donné une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes, +depuis le Zuyderzée jusqu'à l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant, +rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de +Requesens, l'un des vainqueurs de Lépante. + +Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle série de malheurs: Ludovic et +Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent +surpris par un des lieutenants de don Louis, près de Nimègue, défaits et +tués; les Espagnols pénétrèrent en Hollande, mirent le siège devant Leyde +et pillèrent Anvers. + +Tout était désespéré, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la +république naissante. Requesens mourut à Bruxelles. + +Ce fut alors que toutes les provinces, réunies par un seul intérêt, +dressèrent d'un commun accord et signèrent, le 8 novembre 1576, c'est-à- +dire quatre jours après le sac d'Anvers, le traité connu sous le nom de +paix de Gand, par lequel elles s'engageaient à s'entr'aider à délivrer le +pays de la servitude des Espagnols _et des autres étrangers_. + +Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins +de deux mois, Namur et Charlemont furent pris. + +Les Flamands répondirent à ces deux échecs en nommant le prince d'Orange +gouverneur général du Brabant. + +Don Juan mourut à son tour. Décidément Dieu se prononçait en faveur de la +liberté des Pays-Bas. Alexandre Farnèse lui succéda. + +C'était un prince habile, charmant de façons, doux et fort en même temps, +grand politique, bon général; la Flandre tressaillit en entendant pour la +première fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la +traiter en rebelle. + +Guillaume comprit que Farnèse ferait plus pour l'Espagne avec ses +promesses que le duc d'Albe avec ses supplices. + +Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui +fut la base fondamentale du droit public de la Hollande. + +Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir exécuter seul ce plan +d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit +proposer au duc d'Anjou la souveraineté des Pays-Bas, sous la condition +qu'il respecterait les privilèges des Hollandais et des Flamands et +respecterait leur liberté de conscience. + +C'était un coup terrible porté à Philippe II. Il y répondit en mettant à +prix à 25,000 écus la tête de Guillaume. + +Les États assemblés à la Haye déclarèrent alors Philippe II déchu de la +souveraineté des Pays-Bas, et ordonnèrent que dorénavant le serment de +fidélité leur fût prêté à eux, au lieu d'être prêté au roi d'Espagne. + +Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut reçu par +les Flamands avec la défiance dont ils accompagnaient tous les étrangers. +Mais l'appui de la France promis par le prince français leur était trop +important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et +respectueux accueil. + +Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des +fêtes de sa réception, un coup de pistolet partit aux côtés du prince +d'Orange; Guillaume chancela: on le crut blessé à mort; mais la Hollande +avait encore besoin de lui. + +La balle de l'assassin avait seulement traversé les deux joues. Celui qui +avait tiré le coup, c'était Jean Jaureguy, le précurseur de Balthasar +Gérard, comme Jean Chatel devait être le précurseur de Ravaillac. + +De tous ces événements il était resté à Guillaume une sombre tristesse +qu'éclairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais +respectaient ce rêveur, comme ils eussent respecté un Dieu, car ils +sentaient qu'en lui, en lui seul, était tout leur avenir; et quand ils le +voyaient s'avancer, enveloppé dans son large manteau, le front voilé par +l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa +main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les mères, +avec une certaine superstition religieuse, le montraient à leurs enfants +en leur disant: + +-- Regarde, mon fils, voilà le Taciturne. + +Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc élu François +de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est-à-dire prince souverain. + +Ce qui n'empêchait pas, bien au contraire, Élisabeth de lui laisser +espérer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de réunir aux +calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage Élisabeth +rêvait peut-être une triple couronne. + +Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un +manteau provisoire de sa popularité, quitte à lui reprendre le manteau +quand il croirait le temps venu de se débarrasser du pouvoir français, +comme il s'était débarrassé de la tyrannie espagnole. + +Mais cet allié hypocrite était plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un +ennemi; il paralysait l'exécution de tous les plans qui eussent pu lui +donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les +Flandres. + +Philippe II, en voyant cette entrée d'un prince français à Bruxelles, +avait sommé le duc de Guise de venir à son aide, et cette aide, il la +réclamait au nom d'un traité fait autrefois entre don Juan d'Autriche et +Henri de Guise. + +Les deux jeunes héros, qui étaient à peu près du même âge, s'étaient +devinés, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'étaient +engagés à se conquérir chacun un royaume. + +Lorsqu'à la mort de son frère redouté, Philippe II trouva dans les papiers +du jeune prince le traité signé par Henri de Guise, il ne parut pas en +prendre ombrage. D'ailleurs à quoi bon s'inquiéter de l'ambition d'un +mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'épée qui pouvait vivifier la lettre? + +Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle +importance en politique peuvent être deux lignes écrites par certaines +mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et +d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri +de Guise, signature qui commençait à prendre tant de crédit parmi ces +trafiquants de royauté, qu'on appelait les Orange, les Valois, les +Hapsbourg et les Tudor. + +Philippe II engagea donc le duc de Guise à continuer avec lui le traité +fait avec don Juan; traité dont la teneur était que le Lorrain +soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que +l'Espagnol aiderait le Lorrain à mener à bonne fin le conseil héréditaire +que le cardinal avait jadis entré dans sa maison. + +Ce conseil héréditaire n'était autre chose que de ne point suspendre un +instant le travail éternel qui devait conduire, un beau jour, les +travailleurs à l'usurpation du royaume de France. + +Guise acquiesça; il ne pouvait guère faire autrement; Philippe II menaçait +d'envoyer un double du traité à Henri de France, et c'est alors que +l'Espagnol et le Lorrain avaient déchaîné contre le duc d'Anjou, vainqueur +et roi dans les Flandres, Salcède, Espagnol, et appartenant à la maison de +Lorraine, pour l'assassiner. + +En effet un assassinat terminait tout à la satisfaction de l'Espagnol et +du Lorrain. + +Le duc d'Anjou mort, plus de prétendant au trône de Flandre, plus de +successeur à la couronne de France. + +Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait déjà, Philippe II +tenait tout prêt un autre Salcède qui s'appelait Jean Jaureguy. + +Salcède fut pris et écartelé en place de Grève, sans avoir pu mettre son +projet à exécution. + +Jean Jaureguy blessa grièvement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit +que le blesser. + +Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis +en apparence, rivaux plus mortels en réalité que ne l'étaient ceux mêmes +qui voulaient les faire assassiner. + +Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait été reçu avec défiance. +Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'était ni la +Flandre ni le Brabant; il avait donc commencé, soit par persuasion, soit +par force, à s'avancer dans les Pays-Bas, à y prendre, ville par ville, +pièce par pièce, son royaume récalcitrant; et, sur le conseil du prince +d'Orange, qui connaissait la susceptibilité flamande, à manger feuille à +feuille, comme eût dit César Borgia, le savoureux artichaut de Flandre. + +Les Flamands, de leur côté, ne se défendaient pas trop brutalement; ils +sentaient que le duc d'Anjou les défendait victorieusement contre les +Espagnols; ils se hâtaient lentement d'accepter leur libérateur, mais +enfin ils l'acceptaient. + +François s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avançait que +pas à pas. + +-- Ces peuples sont lents et timides, disaient à François ses bons amis, +attendez. + +-- Ces peuples sont traîtres et changeants, disait au prince le Taciturne, +forcez. + +Il en résultait que le duc, à qui son amour-propre naturel exagérait +encore la lenteur des Flamands comme une défaite, se mit à prendre de +force les villes qui ne se livraient point aussi spontanément qu'il eût +désiré. + +C'est là que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son allié, le +Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II. + +Après quelques succès, le duc d'Anjou était donc venu camper devant +Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan, +et le duc de Parme avaient tour à tour courbée sous leur joug, sans +l'épuiser jamais, sans la façonner à l'esclavage un instant. + +Anvers avait appelé le duc d'Anjou à son secours contre Alexandre Farnèse; +lorsque le duc d'Anjou, à son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers +tourna ses canons contre lui. + +Voilà dans quelle position s'était placé François de France, au moment où +nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour où +l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE +XXXII. Messieurs les Bourgeois de Paris +XXXIII. Frère Borromée +XXXIV. Chicot latiniste +XXXV. Les quatre Vents +XXXVI. Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva +XXXVII. Troisième Journée de voyage +XXXVIII. Ernauton de Carmainges +XXXIX. La Cour aux Chevaux +XL. Les sept Péchés de Madeleine +XLI. Bel-Esbat +XLII. La Lettre de M. de Mayenne +XLIII. Comment don Modeste Gorenfiot bénit le roi à son passage devant + le prieuré des Jacobins +XLIV. Comment Chicot bénit le roi Louis XI d'avoir inventé la poste et + résolut de profiter de celte invention +XLV. Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire + Turenne et _Margota_ Margot +XLVI. L'Allée des trois mille pas +XLVII. Le Cabinet de Marguerite +XLVIII. Composition en version +XLIX. L'ambassadeur d'Espagne +L. Les Pauvres du roi de Navarre +LI. La vraie Maîtresse du roi de Navarre +LII. De l'étonnement qu'éprouva Chicot d'être si populaire dans la + ville de Nérac +LIII. Le Grand-Veneur du roi de Navarre +LIV. Comment on chassait le loup en Navarre +LV. Comment le roi de Navarre se comporta la première fois qu'il vit + le feu +LVI. Ce qui se passait au Louvre vers le même temps où Chicot entrait + dans la ville de Nérac +LVII. Plumet rouge et Plumet blanc +LVIII. La Porte s'ouvre +LIX. Comment aimait une grande dame en l'an de grâce 1586 +LX. Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui + s'ensuivit +LXI. Ce qui se passait dans la maison mystérieuse +LXII. Le Laboratoire +LXIII. Ce que faisait en Flandre M. François de France, duc d'Anjou et + de Brabant, comte de Flandre + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, v2, by Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V2 *** + +This file should be named 8lqc210.txt or 8lqc210.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lqc211.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lqc210a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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