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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:30:12 -0700 |
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If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Les Quarante-Cinq -- Tome 1 + +Author: Alexandre Dumas + +Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7770] +Release Date: March, 2005 +First Posted: May 15, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 1 *** + + + + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + +LES QUARANTE-CINQ +PREMIÈRE PARTIE + +PAR +ALEXANDRE DUMAS + + + + +[Illustration] + + + + +I + +LA PORTE SAINT-ANTOINE + +_Etiamsi omnes!_ + + +Le 26 octobre de l'an 1585, les barrières de la porte Saint-Antoine se +trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermées à dix heures et +demie du matin. + +A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait +à leur uniforme pour être des Suisses des petits cantons, c'est-à-dire des +meilleurs amis du roi Henri III, alors régnant, déboucha de la rue de la +Mortellerie et s'avança vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux +et se referma derrière eux: une fois hors de cette porte, ils allèrent se +ranger le long des haies qui, à l'extérieur de la barrière, bordaient les +enclos épars de chaque côté de la route, et, par sa seule apparition, +refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil, +de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entrée +qu'ils n'avaient pu opérer la porte se trouvant fermée, comme nous l'avons +dit. + +S'il est vrai que la foule amène naturellement le désordre avec elle, on +eût pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prévôt voulait +prévenir le désordre qui pouvait avoir lieu à la porte Saint-Antoine. + +En effet, la foule était grande; il arrivait par les trois routes +convergentes, et cela à chaque instant, des moines des couvents de la +banlieue, des femmes assises de côté sur les bâts de leurs ânes, des +paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomérer à cette +masse déjà considérable que la fermeture inaccoutumée des portes arrêtait +à la barrière, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes, +formaient une espèce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois +quelques voix, sortant du diapason général, montaient jusqu'à l'octave de +la menace ou de la plainte. + +On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient +entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en être +sortis. Ceux-là, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les +interstices des barrières, ceux-là dévoraient l'horizon, borné par le +couvent des Jacobins, le prieuré de Vincennes et la croix Faubin, comme +si, par quelqu'une de ces trois routes formant éventail, il devait leur +arriver quelque Messie. + +Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles îlots qui +s'élèvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en +tourbillonnant et en se jouant, détache, soit une parcelle de gazon, soit +quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant après +avoir hésité quelque temps sur les remous. + +Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils +méritent toute notre attention, étaient formés, pour la plupart, par des +bourgeois de Paris fort hermétiquement calfeutrés dans leurs chausses et +leurs pourpoints; car, nous avions oublié de le dire, le temps était +froid, la bise agaçante, et de gros nuages, roulant près de terre, +semblaient vouloir arracher aux arbres les dernières feuilles jaunissantes +qui s'y balançaient encore tristement. + +Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutôt deux causaient et le +troisième écoutait. + +Exprimons mieux notre pensée et disons: le troisième ne paraissait pas +même écouter, tant était grande l'attention qu'il mettait à regarder vers +Vincennes. + +Occupons-nous d'abord de ce dernier. + +C'était un homme qui devait être de haute taille lorsqu'il se tenait +debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir +que faire lorsqu'il ne les employait pas à leur active destination, +étaient repliées sous lui, tandis que ses bras, non moins longs +proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint. +Adossé à la haie, convenablement étayé sur les buissons élastiques, il +tenait, avec une obstination qui ressemblait à la prudence d'un homme qui +désire n'être point reconnu, son visage, caché derrière sa large main, +risquant seulement un oeil dont le regard perçant dardait entre le médium +et l'annulaire écartés à la distance strictement nécessaire pour le +passage du rayon visuel. + +A côté de ce singulier personnage, un petit homme, grimpé sur une butte, +causait avec un gros homme qui trébuchait à la pente de cette même butte, +et se raccrochait à chaque trébuchement aux boutons du pourpoint de son +interlocuteur. + +C'étaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le +nombre cabalistique trois, que nous avons annoncé dans un des paragraphes +précédents. + +-- Oui, maître Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je +le répète, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'échafaud de +Salcède, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont déjà sur +la place de Grève, ou qui se rendent à cette place des différents +quartiers de Paris, -- voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte. +-- Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des +portes. + +-- Cent mille, c'est beaucoup, compère Friard, répondit le gros homme; +beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir écarteler +ce malheureux Salcède, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront +raison. + +-- Maître Miton, maître Miton, prenez garde, répondit le petit homme, vous +parlez là comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous +en réponds. + +Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tête d'un air de doute: + +-- N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux +longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer à regarder du +côté de Vincennes, venait, sans ôter sa main de dessus son visage, venait, +disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrière +pour point de mire de son attention. + +-- Plaît-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eût entendu que +l'interpellation qui lui était adressée et non les paroles précédant cette +interpellation qui avaient été adressées au second bourgeois. + +-- Je dis qu'il n'y aura rien en Grève aujourd'hui. + +-- Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'écartèlement de +Salcède, répondit tranquillement l'homme aux longs bras. + +-- Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit à propos de +cet écartèlement. + +-- Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux. + +-- Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends émeute; or, je dis qu'il +n'y aura aucune émeute en Grève: s'il avait dû y avoir émeute, le roi +n'aurait pas fait décorer une loge à l'Hôtel-de-Ville pour assister au +supplice avec les deux reines et une partie de la cour. + +-- Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des émeutes? +dit en haussant les épaules, avec un air de souveraine pitié, l'homme aux +longs bras et aux longues jambes. + +-- Oh! oh! fit maître Miton en se penchant à l'oreille de son +interlocuteur, voilà un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez- +vous, compère? + +-- Non, répondit le petit homme. + +-- Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors? + +-- Je lui parle pour lui parler. + +-- Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel +causeur. + +-- Il me semble cependant, reprit le compère Friard assez haut pour être +entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est +d'échanger sa pensée. + +-- Avec ceux qu'on connaît, très bien, répondit maître Miton, mais non +avec ceux que l'on ne connaît pas. + +-- Tous les hommes ne sont-ils pas frères? comme dit le curé de Saint-Leu, +ajouta le compère Friard d'un ton persuasif. + +-- C'est-à-dire qu'ils l'étaient primitivement; mais, dans des temps comme +les nôtres, la parenté s'est singulièrement relâchée, compère Friard. +Causez donc avec moi, si vous tenez absolument à causer, et laissez cet +étranger à ses préoccupations. + +-- C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et +je sais d'avance ce que vous me répondrez, tandis qu'au contraire peut- +être cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau à me dire. + +-- Chut! il vous écoute. + +-- Tant mieux, s'il nous écoute; peut-être me répondra-t-il. Ainsi donc, +monsieur, continua le compère Friard en se tournant vers l'inconnu, vous +pensez qu'il y aura du bruit en Grève? + +-- Moi, je n'ai pas dit un mot de cela. + +-- Je ne prétends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il +essayait de rendre fin; je prétends que vous le pensez, voilà tout. + +-- Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur +Friard? + +-- Tiens! il me connaît! s'écria le bourgeois au comble de l'étonnement, +et d'où me connaît-il? + +-- Ne vous ai-je pas nommé deux ou trois fois, compère? dit Miton en +haussant les épaules comme un homme honteux devant un étranger du peu +d'intelligence de son interlocuteur. + +-- Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et +comprenant, grâce à cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien! +puisqu'il me connaît, il va me répondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il +en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du +bruit en Grève, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et +qu'au contraire vous êtes ici... ha! + +Ce ha! prouvait que le compère Friard avait atteint, dans sa déduction, +les bornes les plus éloignées de sa logique et de son esprit. + +-- Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que +vous pensez que je pense, répondit l'inconnu, en appuyant sur mots +prononcés déjà par son interrogateur et répétés par lui, pourquoi n'y +êtes-vous pas, en Grève? Il me semble cependant que le spectacle est assez +réjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Après cela, peut-être me +répondrez-vous que vous n'êtes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de +Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire +invasion dans Paris pour délivrer M. de Salcède. + +-- Non, monsieur, répondit vivement le petit homme, visiblement effrayé de +ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme, +mademoiselle Nicole Friard, qui est allée reporter vingt-quatre nappes au +prieuré des Jacobins, ayant l'honneur d'être blanchisseuse particulière de +don Modeste Gorenflot, abbé dudit prieuré des Jacobins. Mais pour en +revenir au hourvari dont parlait le compère Miton, et auquel je ne crois +pas ni vous non plus, à ce que vous dites du moins... + +-- Compère, compère! s'écria Miton, regardez donc ce qui se passe. + +Maître Friard suivit la direction indiquée par le doigt de son compagnon, +et vit qu'outre les barrières dont la fermeture préoccupait déjà si +sérieusement les esprits, on fermait encore la porte. + +Cette porte fermée, une partie des Suisses vint s'établir en avant du +fossé. + +-- Comment! comment! s'écria Friard pâlissant, ce n'est point assez de la +barrière, et voilà qu'on ferme la porte, maintenant! + +-- Eh bien! que vous disais-je? répondit Miton, pâlissant à son tour. + +-- C'est drôle, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant. + +Et, en riant, il découvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de +son menton, une double rangée de dents blanches et aiguës qui paraissaient +merveilleusement aiguisées par l'habitude de s'en servir au moins quatre +fois par jour. + +A la vue de cette nouvelle précaution prise, un long murmure d'étonnement +et quelques cris d'effroi s'élevèrent de la foule compacte qui encombrait +les abords de la barrière. + +-- Faites faire le cercle! cria la voix impérative d'un officier. + +La manoeuvre fut opérée à l'instant même, mais non sans encombre: les gens +à cheval et les gens en charrette, forcés de rétrograder, écrasèrent ça et +là quelques pieds et enfoncèrent à droite et à gauche quelques côtes dans +la foule. + +Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient +en se renversant les uns sur les autres. + +-- Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte. + +Le cri le plus terrible, emprunté au pâle vocabulaire de la peur, n'eût +pas produit un effet plus prompt et plus décisif que ce cri: + +-- Les Lorrains!!! + +-- Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'écria Miton tremblant, les Lorrains, +les Lorrains, fuyons! + +-- Fuir, et où cela? demanda Friard. + +-- Dans cet enclos, s'écria Miton en se déchirant les mains pour saisir +les épines de cette haie sur laquelle était moelleusement assis l'inconnu. + +-- Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aisé à dire qu'à faire, +maître Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous +n'avez pas la prétention de franchir cette haie qui est plus haute que +moi. + +-- Je tâcherai, dit Miton, je tâcherai. Et il fit de nouveaux efforts. + +-- Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de détresse +d'un homme qui commence à perdre la tête, votre âne me marche sur les +talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va +ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre +charrette dans les côtes. + +Pendant que maître Miton se cramponnait aux branches de la haie pour +passer par-dessus, et que le compère Friard cherchait vainement une +ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'était levé, avait +purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un +simple mouvement, pareil à celui que fait un cavalier pour se mettre en +selle, il avait enjambé la haie sans qu'une seule branche effleurât son +haut-de-chausse. + +Maître Miton l'imita en déchirant le sien en trois endroits, mais il n'en +fut point ainsi du compère Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous +ni par-dessus, et, de plus en plus menacé d'être écrasé par la foule, +poussait des cris déchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, +le saisit à la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, +l'enlevant, le transporta de l'autre côté de la haie avec la même facilité +qu'il eût fait d'un enfant. + +[Illustration: Risquant seulement un oeil, le regard perçant dardait entre +le médium et l'annulaire. -- PAGE 2.] + +-- Oh! oh! oh! s'écria maître Miton, réjoui de ce spectacle et suivant des +yeux l'ascension et la descente de son ami maître Friard, vous avez l'air +de l'enseigne du Grand-Absalon. + +-- Ouf! s'écria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que +vous voudrez, me voilà de l'autre côté de la haie, et grâce à monsieur. +Puis, se redressant pour regarder l'inconnu à la poitrine duquel il +atteignait à peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grâces! +Monsieur, vous êtes un véritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean +Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami? + +Et le brave homme prononça en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un +coeur profondément reconnaissant. + +-- Je m'appelle Briquet, monsieur, répondit l'inconnu, Robert Briquet, +pour vous servir. + +-- Et vous m'avez déjà considérablement servi, monsieur Robert Briquet, +j'ose le dire; oh! ma femme vous bénira; Mais, à propos, ma pauvre femme! +ô mon Dieu, mon Dieu! elle va être étouffée dans cette foule. Ah! maudits +Suisses qui ne sont bons qu'à faire écraser les gens! + +Le compère Friard achevait à peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber +sur son épaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre. + +Il se retourna pour voir quel était l'audacieux qui prenait avec lui une +pareille liberté. + +Cette main était celle d'un Suisse. + +-- Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat. + +-- Ah! nous sommes cernés! s'écria Friard. + +-- Sauve qui peut! ajouta Miton. + +Et tous deux, grâce à la haie franchie, ayant l'espace devant eux, +gagnèrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire +silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant +perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer là en vedette. + +-- La main est bonne, compagnon, dit-il, à ce qu'il paraît? + +-- Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise. + +-- Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains +venaient comme on le dit. + +-- Ils ne fiennent bas. + +-- Non? + +-- Bas di tout. + +-- D'où vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas. + +-- Fous bas besoin di gombrendre, répliqua le Suisse en riant aux éclats +de sa plaisanterie. + +-- C'être chuste, mon gamarate, très chuste, dit Robert Briquet, merci. + +Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre +groupe, tandis que le digne Helvétien, cessant de rire, murmurait: + +-- Bei Gott!... Ich glaube er spottet meiner. -- Was ist das für ein Mann, +der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet +auszulachen? + +Ce qui, traduit en français, voulait dire: + +-- Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que +c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majesté? + + + + +II + +CE QUI SE PASSAIT A L'EXTÉRIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE + + +Un de ces groupes était formé d'un nombre considérable de citoyens surpris +hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins +entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que +la clôture de ces portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car ils criaient +de tous leurs poumons: + +-- La porte! la porte! + +Lesquels cris, répétés par tous les assistants avec des recrudescences +d'emportement, occasionnaient dans ces moments-là un bruit d'enfer. + +Robert Briquet s'avança vers ce groupe, et se mit à crier plus haut +qu'aucun de ceux qui le composaient: + +-- La porte! la porte! + +Il en résulta qu'un des cavaliers, charmé de cette puissance vocale, se +retourna de son côté, le salua et lui dit: + +-- N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein +jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiégeaient Paris? + +Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et +qui était un homme de quarante à quarante-cinq ans. + +Cet homme, en outre, paraissait être le chef de trois ou quatre autres +cavaliers qui l'entouraient. + +Cet examen donna sans doute confiance à Robert Briquet, car aussitôt il +s'inclina à son tour et répondit: + +-- Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison; +mais, ajouta-t-il, sans être trop curieux, oserais-je vous demander quel +motif vous soupçonnez à cette mesure? + +-- Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange +leur Salcède. + +-- Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille. + +Robert Briquet se retourna du côté où venait cette voix dont l'accent lui +indiquait un Gascon renforcé, et il aperçut un jeune homme de vingt ou +vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui +lui avait paru le chef des autres. + +Le jeune homme était nu-tête; sans doute il avait perdu son chapeau dans +la bagarre. + +Maître Briquet paraissait un observateur; mais, en général, ses +observations étaient courtes; aussi détourna-t-il rapidement son regard du +Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le +cavalier. + +-- Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcède appartient à M. de +Guise, ce n'est déjà point un si mauvais ragoût. + +-- Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles. + +-- Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, répondit le cavalier en +haussant les épaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de +sornettes. + +-- Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire +narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcède n'est point à M. de +Guise? + +-- Non-seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondit le cavalier. +Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un +mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette +certitude? il continua: + +-- Sans doute, si Salcède eût été au _duc_, le duc ne l'eût pas laissé +prendre, ou tout au moins ne l'eût pas laissé amener ainsi de Bruxelles à +Paris, pieds et poings liés, sans faire au moins en sa faveur une +tentative d'enlèvement. + +-- Une tentative d'enlèvement, reprit Briquet, c'était bien hasardeux; car +enfin, qu'elle réussît ou qu'elle échouât, du moment où elle venait de la +part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspiré contre le +duc d'Anjou. + +-- M. de Guise, reprit sèchement le cavalier, n'eût point été retenu far +cette considération, j'en suis sûr, et, du moment où il n'a ni réclamé ni +défendu Salcède, c'est que Salcède n'est point à lui. + +-- Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas +moi qui invente; il paraît certain que Salcède a parlé. + +-- Où cela? devant les juges? + +-- Non, pas devant les juges, monsieur, à la torture. + +-- N'est-ce donc pas la même chose? demanda maître Robert Briquet, d'un +air qu'il essayait inutilement de rendre naïf. + +-- Non, certes, ce n'est pas la même chose, il s'en faut: d'ailleurs on +prétend qu'il a parlé soit; mais on ne répète point ce qu'il a dit. + +-- Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le répète +et très longuement même. + +-- Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez, +vous qui êtes si bien instruit. + +-- Je ne me vante pas d'être bien instruit, monsieur, puisque je cherche +au contraire à m'instruire près de vous, répondit Briquet. + +-- Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez +prétendu qu'on répétait les paroles de Salcède; ses paroles, quelles sont- +elles? dites. + +-- Je ne puis répondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit +Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir à pousser le cavalier. + +[Illustration: Le Gascon avait le regard clair et les cheveux jaunes et +crépus. -- PAGE 10.] + +-- Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prête? + +-- On prétend qu'il a avoué qu'il conspirait pour M. de Guise. + +-- Contre le roi de France sans doute? toujours même chanson! + +-- Non pas contre Sa Majesté le roi de France, mais bien contre Son +Altesse monseigneur le duc d'Anjou. + +-- S'il a avoué cela.... + +-- Eh bien? demanda Robert Briquet. + +-- Eh bien! c'est un misérable, dit le cavalier en fronçant le sourcil. + +-- Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoué, +c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le +coquemar font dire bien des choses aux honnêtes gens. + +-- Hélas! vous dites là une grande vérité, monsieur, dit le cavalier en se +radoucissant et en poussant un soupir. + +-- Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tête dans la direction +de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade, +coquemar, belle misère que tout cela! Si ce Salcède a parlé, c'est un +coquin, et son patron un autre. + +-- Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant réprimer un soubresaut d'impatience, +-- vous chantez bien haut, monsieur le Gascon. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Je chante sur le ton qu'il me plaît, cap de Bious! tant pis pour ceux à +qui mon chant ne plaît pas. + +Le cavalier fit un mouvement de colère. + +-- Du calme! dit une voix douce en même temps qu'impérative, dont Robert +Briquet chercha vainement à reconnaître le propriétaire. + +Le cavalier parut faire un effort sur lui-même; cependant il n'eut pas la +puissance de se contenir tout à fait. + +-- Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il +au Gascon. + +-- Si je connais Salcède? + +-- Oui. + +-- Pas le moins du monde. + +-- Et le duc de Guise? + +-- Pas davantage. + +-- Et le duc d'Alençon? + +-- Encore moins. + +-- Savez-vous que M. de Salcède est un brave? + +-- Tant mieux; il mourra bravement alors. + +-- Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-même? + +-- Cap de Bious! que me fait cela? + +-- Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alençon, a fait tuer ou laissé +tuer quiconque s'est intéressé à lui, -- La Mole, -- Coconas, -- Bussy et +le reste? + +-- Je m'en moque. + +-- Comment! vous vous en moquez? + +-- Mayneville! Mayneville! murmura la même voix. + +-- Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu! +j'ai affaire à Paris aujourd'hui même, ce matin, et à cause de cet enragé +de Salcède, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcède est un +bélître, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont +fermées au lieu d'être ouvertes. + +-- Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons +voir sans doute quelque chose de curieux. + +Mais cette chose curieuse à laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait +aucunement. Le cavalier, à qui cette dernière apostrophe avait fait monter +le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colère. + +-- Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empêchent +d'entrer à Paris! + +-- Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du +visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient été faits à sa +patience: ah! ah! il paraît que je verrai une chose plus curieuse encore +que celle à laquelle je m'attendais. + +Comme il faisait cette réflexion, un son de trompe retentit, et presque +aussitôt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, +comme s'ils découpaient un gigantesque pâté de mauviettes, séparèrent les +groupes en deux morceaux compactes qui s'allèrent aligner de chaque côté +du chemin, en laissant le milieu vide. + +Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parlé, et à la garde duquel la +porte paraissait confiée, passa avec son cheval, allant et revenant; puis, +après un moment d'examen qui ressemblait à un défi, il ordonna aux trompes +de sonner. + +Ce qui fut exécuté à l'instant même, et fit régner dans toutes les masses +un silence qu'on eût cru impossible après tant d'agitation et de vacarme. + +Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisée, portant sur sa poitrine un +écusson aux armes de Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de cette +voix nasillarde toute particulière aux lecteurs: + + « Savoir faisons à notre bon peuple de Paris et des environs que les + portes seront closes d'ici à une heure de relevée, et que nul ne + pénétrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonté du + roi et par la vigilance de M. le prévôt de Paris. » + +Le crieur s'arrêta pour reprendre haleine. Aussitôt l'assistance profita +de cette pause pour témoigner son étonnement et son mécontentement par une +longue huée, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais +sourciller. + +L'officier fit un signe impératif avec la main, et aussitôt le silence se +rétablit. + +Le crieur continua sans trouble et sans hésitation, comme si l'habitude +l'avait cuirassé contre ces manifestations à l'une desquelles il venait +d'être en butte. + + « Seront exceptés de cette mesure ceux qui se présenteront porteurs + d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dûment appelés par + lettres et mandats. + + Donné en l'hôtel de la prévôté de Paris, sur l'ordre exprès de Sa + Majesté, le 26 octobre de l'an de grâce 1585. » + +-- Trompes, sonnez! + +Les trompes poussèrent aussitôt leurs rauques aboiements. + +A peine le crieur eut-il cessé de parler que, derrière la haie des Suisses +et des soldats, la foule se mit à onduler comme un serpent dont les +anneaux se gonflent et se tordent. + +-- Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute +encore quelque complot! + +-- Oh! oh! c'est pour nous empêcher d'entrer à Paris, sans nul doute, que +la chose a été combinée ainsi, dit en parlant à voix basse à ses +compagnons le cavalier qui avait supporté avec une si étrange patience les +rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes, +c'est pour nous; sur mon âme j'en suis fier. + +-- Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le +détachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empêchez de passer +ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes. + +-- Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la +terre seraient entre lui et la barrière, dit, en jouant des coudes, ce +Gascon qui, par ses rudes répliques, s'était attiré l'admiration de maître +Robert Briquet. + +Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'était formé, +grâce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs. + +Qu'on juge si les yeux se portèrent avec empressement et curiosité sur un +homme, favorisé à ce point d'entrer quand il était enjoint de demeurer +dehors. + +Mais le Gascon s'inquiéta peu de tous ces regards d'envie; il se campa +fièrement en faisant saillir à travers son maigre pourpoint vert tous les +muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une +manivelle intérieure. Ses poignets secs et osseux dépassaient de trois +bons pouces ses manches râpées; il avait le regard clair, les cheveux +jaunes et crépus, soit de nature, soit de hasard, car la poussière entrait +pour un bon dixième dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, +s'emmanchaient à des chevilles nerveuses et sèches comme celles d'un daim. +A l'une de ses mains, à une seule, il avait passé un gant de peau brodé, +tout surpris de se voir destiné à protéger cette autre peau plus rude que +la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier. + +Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont +nous avons parlé était la personne la plus considérable de cette troupe, +il marcha droit à lui. + +Celui-ci le considéra quelque temps avant de lui parler. + +Le Gascon sans se démonter le moins du monde en fit autant. + +-- Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Est-ce dans la foule? + +-- Non, je venais de recevoir une lettre de ma maîtresse. Je la lisais, +cap de Bious! près de la rivière, à un quart de lieue d'ici, quand tout à +coup un coup de vent m'enlève lettre et chapeau. Je courus après la +lettre, quoique le bouton de mon chapeau fût un seul diamant. Je rattrapai +ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporté dans +la rivière, et la rivière dans Paris! -- il fera la fortune de quelque +pauvre diable; tant mieux! + +-- De sorte que vous êtes nu-tête? + +-- Ne trouve-t-on pas de chapeaux à Paris, cap de Bious! j'en achèterai un +plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le +premier. + +L'officier haussa imperceptiblement les épaules; mais, si imperceptible +que fût ce mouvement, il n'échappa point au Gascon. + +-- S'il vous plait? fit-il. + +-- Vous avez une carte? demanda l'officier. + +-- Certes que j'en ai une, et plutôt deux qu'une. + +-- Une seule suffira si elle est en règle. + +-- Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux +énormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de +parler à M. de Loignac? + +-- C'est possible, monsieur, répondit sèchement l'officier, visiblement +peu charmé de cette reconnaissance. + +-- A monsieur de Loignac, mon compatriote? + +-- Je ne dis pas non. + +-- Mon cousin? + +-- C'est bon, votre carte? + +-- La voici. + +Le Gascon tira de son gant la moitié d'une carte découpée avec art. + +-- Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, +si vous en avez; nous allons vérifier les laisser-passer. + +Et il alla prendre poste près de la porte. + +Le Gascon à tête nue le suivit. + +Cinq autres individus suivirent le Gascon à tête nue. + +Le premier était couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement +travaillée qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini. +Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait été faite avait +un peu passé de mode, cette magnificence éveilla plutôt le rire que +l'admiration. + +Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de +cette cuirasse ne répondait à la splendeur presque royale du prospectus. + +Le second qui emboîta le pas était suivi d'un gros laquais grisonnant et +maigre, et hâlé comme il l'était, semblait le précurseur de don Quichotte +comme son serviteur pouvait passer pour le précurseur de Sancho. + +Le troisième parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi +d'une femme qui se cramponnait à sa ceinture de cuir, tandis que deux +autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient à la +robe de la femme. + +Le quatrième apparut boitant et attaché à une longue épée. + +Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avança sur +un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race. + +Celui-là, près des autres, avait l'air d'un roi. + +Forcé de marcher assez doucement pour ne pas dépasser ses collègues, peut- +être d'ailleurs intérieurement satisfait de ne point marcher trop près +d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formée +par le peuple. + +En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son épée, et se pencha +en arrière. + +Celui qui attirait son attention par cet attouchement était un jeune homme +aux cheveux noirs, à l'oeil étincelant, petit, fluet, gracieux, et les +mains gantées. + +-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier. + +-- Monsieur, une grâce. + +-- Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend. + +-- J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin impérieux, comprenez- +vous? -- De votre côté, vous êtes seul, et avez besoin d'un page qui fasse +encore honneur à votre bonne mine. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page. + +-- Merci, dit le cavalier; mais je ne veux être servi par personne. + +-- Pas même par moi? demanda le jeune homme avec un si étrange sourire que +le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace où il avait tenté +d'enfermer son coeur. + +-- Je voulais dire que je ne pouvais pas être servi. + +-- Oui, je sais que vous n'êtes pas riche, monsieur Ernauton de +Carmainges, dit le jeune page. + +Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention à ce tressaillement, +l'enfant continua: + +-- Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si +vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez payé, et cela au +centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous +servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonné +quelquefois. + +Le jeune homme lui serra la main, ce qui était bien familier pour un page; +puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons déjà: + +-- Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tâchez +d'en faire autant par quelque moyen que ce soit. + +-- Ce n'est pas tout que vous passiez, répondit le gentilhomme; il faut +qu'il vous voie. + +-- Oh! soyez tranquille, du moment où j'aurai franchi cette porte, il me +verra. + +-- N'oubliez pas le signe convenu. + +-- Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas? + +-- Oui, maintenant que Dieu vous aide. + +-- Eh bien, fit le maître du cheval noir, -- mons le page, nous décidons- +nous? + +-- Me voici, maître, répondit le jeune homme, et il sauta légèrement en +croupe derrière son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres élus +occupés à exhiber leurs cartes et à justifier de leurs droits. + +-- Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, -- +voilà tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte! + + + + +III + +LA REVUE + + +Cet examen que devaient passer nos six privilégiés que nous avons vus +sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'était ni +bien long, ni bien compliqué. + +Il s'agissait de tirer une moitié de carte de sa poche et de la présenter +à l'officier, lequel la comparait à une autre moitié, et si, en la +rapprochant, ces deux moitiés s'emboîtaient en faisant un tout, les droits +du porteur de la carte étaient établis. + +Le Gascon à tête nue s'était approché le premier. Ce fut en conséquence +par lui que la revue commença. + +-- Votre nom? demanda l'officier. + +-- Mon nom, monsieur l'officier? il est écrit sur cette carte sur laquelle +vous verrez encore autre chose. + +-- N'importe! votre nom? répéta l'officier avec impatience; ne savez-vous +pas votre nom? + +-- Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublié que vous +pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et même cousins. + +-- Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps à perdre en +reconnaissances? + +-- C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay. + +-- Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, à qui nous donnerons +désormais le nom dont l'avait salué son compatriote. Puis jetant les yeux +sur la carte: + +-- Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, à midi précis. + +-- Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et +sec sur la carte: + +-- Très bien! en règle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court à tout +dialogue ultérieur entre lui et son compatriote; à vous maintenant, dit-il +au second. + +L'homme à la cuirasse s'approcha. + +-- Votre carte? demanda Loignac. + +-- Eh quoi? monsieur de Loignac, s'écria celui-ci, ne reconnaissez-vous +pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt +fois sur vos genoux? + +-- Non. + +-- Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec étonnement; vous ne +le reconnaissez pas? + +-- Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre +carte. + +Le jeune homme à la cuirasse tendit sa carte. + +-- Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. +Passez. + +Le jeune homme passa, et, un peu étourdi de la réception, alla rejoindre +Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte. + +Le troisième Gascon s'approcha; c'était le Gascon à la femme et aux +enfants. + +-- Votre carte? demanda Loignac. + +Sa main obéissante plonge aussitôt dans une petite gibecière de peau de +chèvre qu'il portait au côté droit. + +Mais ce fut inutilement: embarrassé qu'il était par l'enfant qu'il portait +dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait. + +-- Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il +vous gêne. + +-- C'est mon fils, monsieur de Loignac. + +-- Eh bien! déposez votre fils à terre. + +Le Gascon obéit; l'enfant se mit à hurler. + +-- Ah ça! vous êtes donc marié? demanda Loignac. + +-- Oui, monsieur l'officier. + +-- A vingt ans? + +-- On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac, +vous qui vous êtes marié à dix-huit. + +-- Bon! fit Loignac, en voilà encore un qui me connaît. + +La femme s'était approchée pendant ce temps, et les enfants, pendus à sa +robe, l'avaient suivie. + +-- Et pourquoi ne serait-il point marié? demanda-t-elle en se redressant +et en écartant de son front hâlé ses cheveux noirs que la poussière du +chemin y fixait comme une pâte; est-ce que c'est passé de mode de se +marier à Paris? Oui, monsieur, il est marié, et voici encore deux autres +enfants qui l'appellent leur père. + +-- Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac, +comme aussi ce grand garçon qui tient derrière; avancez, Militor, et +saluez monsieur de Loignac, notre compatriote. + +Un garçon de seize à dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant à un +faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains +passées dans sa ceinture de buffle; il était vêtu d'une bonne casaque de +laine tricotée, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en +peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lèvre à la fois +insolente et sensuelle. + +-- C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aîné de ma +femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de +Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor. + +Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route: + +-- Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa +carte dans toutes ses poches. + +Pendant ce temps, Militor, pour obéir à l'injonction de son père, +s'inclinait légèrement et sans sortir ses mains de sa ceinture. + +-- Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'écria Loignac, +impatienté. + +-- Venez ça et m'aidez, Lardille, dit à sa femme le Gascon tout +rougissant. + +Lardille détacha l'une après l'autre les deux mains cramponnées à sa robe, +et fouilla elle-même dans la gibecière et dans les poches de son mari. + +-- Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue. + +-- Alors, je vous fais arrêter, dit Loignac. + +Le Gascon devint pâle. + +-- Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. +de Sainte-Maline, mon parent. + +-- Ah! vous êtes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il +est vrai que, si on les écoutait, ils sont parents de tout le monde! eh +bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement. + +-- Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, +tremblant de dépit et d'inquiétude. + +Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle +retourna en murmurant. + +Le jeune Scipion continuait de s'égosiller; il est vrai que ses frères de +mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du +sable dans la bouche. + +Militor ne bougeait pas; on eût dit que les misères de la vie de famille +passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre. + +-- Eh! fit tout à coup monsieur de Loignac; que vois-je là-bas, sur la +manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau? + +-- Oui, oui, c'est cela! s'écria Eustache triomphant; c'est une idée de +Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur +Militor. + +-- Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le +grand veau! qui ne tient même pas ses bras ballants, dans la crainte de +porter ses bras. + +Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se +marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils. + +-- Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des +pattes comme certaines gens de ma connaissance. + +-- La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de +Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous. + +-- Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua Loignac, et je veux au +contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il +était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et, +corbleu! je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles +pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne. + +Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette +inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à +son beau-fils. + +Lardille, pour trancher toute difficulté et sauver son premier-né des +sarcasmes de M. de Loignac, offrit à l'officier la carte, débarrassée de +son enveloppe de peau. + +M. de Loignac la prit et lut. + +-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. + +-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos +marmots, beaux ou laids. + +Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille +s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef +la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux +Militor, alla se ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi. + +-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de +Miradoux et les siens faire leur évolution, la peste de soldats que M. +d'Épernon aura là. + +Puis se retournant: + +-- Allons, à vous! dit-il. + +Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant. + +Il était seul et fort raide, réunissant le pouce et le médium pour donner +des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière; +sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et +étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant +au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces enfin +imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse +réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa +bourse que le fond de son coeur. + +-- Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon, +allez! dit Loignac. + +-- Il y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit +observer doucement le Gascon. + +-- Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement Loignac, je ne suis +encore que portier, passez. + +Chalabre passa. + +Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa +carte, laissa tomber de sa poche un clé et plusieurs tarots. + +Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par +sa carte qui se trouva être en règle, il suivit Chalabre. + +Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu +de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait: + + «Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte Saint- + Antoine.» + +Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait +à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du +cheval de son faux maître. + +-- Le page est à vous, monsieur? demanda Loignac à Ernauton en lui +désignant du doigt le jeune homme. + +-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir +ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval. + +-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont +la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de +tous les autres. + +-- En voilà un supportable au moins, murmura-t-il. + +Ernauton remonta à cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur, +l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers. + +-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et +les gens de leur suite. + +-- Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, en selle, et partons. + +Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette +bizarre créature, et la porte étant ouverte, il piqua son cheval et +s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le coeur du +faubourg Saint-Antoine. + +Loignac fit derrière les six élus refermer la porte, au grand +mécontentement de la foule qui, la formalité remplie, croyait qu'elle +allait passer à son tour, et qui, voyant son attente trompée, témoigna +bruyamment son improbation. + +Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris +peu à peu courage et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait +fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda +quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait +les communications. + +Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé +par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à +son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa +façon. + +Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit +page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur +d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver une brèche, +d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la +porte Saint-Antoine ou à aucune autre. + +Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la +quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment +de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte, +et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des +paysans ne lui apprendraient plus rien. + +Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de +loge au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant +sur Paris, l'autre sur la campagne. + +A peine était-il installé à ce nouveau poste qu'un homme, accourant de +l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa +monture, et, entrant dans la loge, apparut à la fenêtre. + +-- Ah! ah! fit Loignac. + +-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme. + +-- Bien, d'où venez-vous? + +-- De la porte Saint-Victor. + +-- Votre bordereau? + +-- Cinq. + +-- Les cartes? + +-- Les voici. + +Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui +paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5. + +Le messager partit. + +Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers +arrivaient. + +Loignac les interrogea successivement; et toujours à travers son guichet. + + L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4. + + L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6. + +Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise. + +Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement +remplacés par quatre autres, lesquels arrivaient: + + Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5; + + Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3; + + Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8; + + Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4. + + Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le + chiffre 4. + +Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les +chiffres suivants: + + Porte Saint-Victor 5 + Porte Bourdelle 4 + Porte du Temple 6 + Porte Saint-Denis 5 + Porte Saint-Jacques 3 + Porte Saint-Honoré 8 + Porte Montmartre 4 + Porte Bussy 4 + Enfin porte Saint-Antoine 6 + __ + Total, quarante-cinq, ci 45 + +-- C'est bien. + +-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre +qui veut! + +Les portes s'ouvrirent. + +Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans +Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du +pont-levis. + +En un quart d'heure s'écoula, par cette vaste artère qu'on appelait la rue +Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin, +séjournait autour de cette digue momentanée. + +Les bruits s'éloignèrent peu à peu. + +M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le +dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du +pont en disant: + +-- Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu, +même dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul +qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon +continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien +avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux? Non, +pardieu! D'ailleurs j'ai renoncé à la politique. + +Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est +temps. + +Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire. + + + + +IV + +LA LOGE EN GRÈVE DE S.M. LE ROI HENRI III + + +Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit, +cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la +foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres +citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés, +meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège +que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place +elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup +d'oeil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la +cause après avoir contemplé l'effet. + +[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du +Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé et se +mordaient les uns les autres. -- PAGE 18.] + + On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille +hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la +place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait. +Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris +est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même +une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever +tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent, +tandis que le plus grand nombre le plaint. + +Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai, +près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place +Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du +lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau- +légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ. + +Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui +l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque +fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le +matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux +attendaient pour lui faire faire le grand voyage. + +En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur +la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds +chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les +autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette +place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la +foule. + +Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, +dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large +échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs, +lorsque le soleil se couche. + +Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait +d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale +fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon +de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal. + +C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi. + +Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre, +pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient +poser dans leur cadre. + +Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à +cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'oeil enfoncé dans son +orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses. + +Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant, +étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant, +spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours +incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais +s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme. + +Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni +ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant +d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche +un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoyé de +sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et +blancs comme des doigts d'albâtre. + +Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la +reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept +ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son +sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard, +toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil +éternel. + +Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine +Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en +apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée. + +La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe. + +La reine Louise assistait à un supplice. + +Le roi Henri traitait là une affaire. + +Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le +front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du +troisième. + +Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si +muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre +de vingt-cinq ans au plus. + +Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les +rois, -- comme à l'église devant Dieu, -- que les hommes paraissent +s'attacher à quelque chose. + +Ils souriaient: + +Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce +enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères. + +Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le +duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom +d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, +l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la +vicomte de Joyeuse. + +Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à +Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité. + +Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes, +mais flatteuses acclamations. + +Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien +sur la tète. + +Alors, se retournant vers les jeunes gens: + +-- Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez +pas à demeurer debout: ce sera long peut-être. + +-- Je l'espère bien, interrompit Catherine, -- long et bon, sire. + +-- Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri. + +-- Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos +ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se +tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard. + +Le roi hocha la tête en signe de doute. + +Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci +se tenait debout malgré son invitation: + +-- Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou +accoudez-vous sur mon fauteuil. + +-- Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne +profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué. + +-- En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère? +dit tout bas Henri. + +-- Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix. + +-- Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du +quai? + +-Quelle vue perçante! ma mère; -- oui, en effet, je crois que vous avez +raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux +pourtant! + +-- Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du +peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui +arrive, bien certainement. + +-- Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un +homme qui a dans les veines une goutte de sang royal! + +Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise. + +-- Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un +désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est +point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était. + +-- Certes, non, dit le roi; -- et je suis bien certain que ma mère n'a +point voulu dire cela. + +-- Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les +Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous +touche donc, et même d'assez près. + +-- C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui +était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en +toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût, +c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine +de France. + +-- Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur +indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous +êtes là? Je ne vous avais point vu. + +-- J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi, +madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une +chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à +un pareil spectacle si je n'y étais forcé. + +-- Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, +ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre +morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon +frère. + +-- Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à +coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, +et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse. + +-- Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il +possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur? + +-- Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le +bras du fauteuil royal. + +-- C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait +dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est +pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de +Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins +de cette parenté. + +-- Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à +mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi +nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot. + +-- Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore +Louise de Lorraine, -- Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de +France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône. + +-- Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, +sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine +figure! + +-- Il a peur, dit Catherine; il parlera. + +-- S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille +comme celle d'un cadavre. + +-- Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux. + +-- Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si +laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du +physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les +ont expliqués eux-mêmes? + +-- Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force, +moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves +soldats. N'est-ce pas, Henri? + +Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à +son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était +plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour +lui. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne +soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un +serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison, +un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué +trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie, +et condamné à mort pour ce fait. + +-- A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par +l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille. + +Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser +un soupir. + +-- Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir +bien vite. + +-- J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire, +finir le plus lentement possible. + +-- Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent +de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de +demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue +résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède. + +-- Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est +miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui +n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement. + +-- Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire +ce matin à madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce +malheureux ne subirait que deux tirades. + +-- Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié +le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais, +puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire: +qu'il se conduise bien, cela le regarde. + +-- C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous, +donné la force, je n'ai pas grand coeur à voir souffrir. + +-- Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille. + +Louise se tut. + +Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait +d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer +sur le petit échafaud. + +Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient +fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de +l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards +distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal +funèbre. + +Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et +vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques +gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui +d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse. + +Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il +eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son +regard ne s'y était point arrêté. + +C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette +orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme +frémissante au bord de ses lèvres. + +La foule se taisait. + +[Illustration: Salcède. -- PAGE 20.] + +Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne +naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux +en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte +de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de +renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté +l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la +mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de +son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait +abrité de grands desseins. + +Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de +spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime; +quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand +peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux- +là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de +l'histoire en même temps que celui de la justice. + +Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de +guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de +Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre +de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette +mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle +les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous, +avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les +Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des +Français. + +On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot +qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on +citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour +échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le +sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et +pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point +que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément, +l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou +à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat; +mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait +être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté +sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si +bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient +approché d'une lieue. + +A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur +la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait +toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais +il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier +souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine +n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire. + +Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de +Salcède. + +Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement +du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la +direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel. + +A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la +foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il +apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà +toisé par l'oeil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un +examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette +organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou +plutôt centuplait toutes les facultés. + +Puis ce coup d'oeil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau, +Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention. + +Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait +par le milieu du corps au centre de l'échafaud. + +Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et +commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés +chercher les chevaux. + +Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers +n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule +savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle +faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place +aux acteurs chargés de rôles importants. + +En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et +l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président +Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès, +désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de +l'exécution. + +-- C'est à merveille, dit le roi. + +Puis se retournant vers Catherine: + +-- Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite? + +Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation. + +-- Faites entrer ces messieurs, reprit le roi. + +-- Sire, une grâce, demanda Joyeuse. + +-- Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du +condamné.... + +-- Rassurez-vous, sire. + +-- J'écoute. + +-- Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère +et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que +Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer. + +-- Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de +Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria +Henri. + +-- N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un +profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la +femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis +voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a +plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas +pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si +triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par +grâce, sire.... + +-- Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable +tristesse. + +-- Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la +vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout +au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le +spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en +même temps de la faiblesse de vos amis. + +-- Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant. + +-- Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté, +que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir; +ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire? + +-- Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma +destinée est de vivre seul. + +Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle +n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori. + +Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait +pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne. + +Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui +avait dit: + +-- Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer, +glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui +maintenant, dans cinq minutes il dira non. + +-- Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous, +j'avais hâte de partir. + +-- Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre +rossignol. + +En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres +rapides, les deux jeunes gens. + +Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds. + +Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu. + +Henri poussa un soupir et baisa son petit chien. + + + + +V + +LE SUPPLICE + + +Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et +silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole. + +Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur côté: + +-- Eh bien! messieurs, -- quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur +le président Brisson. + +-- Sire, répondit le président avec sa dignité facile que l'on appelait à +la cour sa courtoisie de huguenot, -- nous venons supplier Votre Majesté, +ainsi que l'a désiré M. de Thou, de ménager la vie du coupable. -- Il a +sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie on +les obtiendrait. + +[Illustration: Quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux +s'élancèrent dans des directions opposées. -- PAGE 27.] + +-- Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le président? + +-- Oui, sire, -- en partie: -- est-ce suffisant pour Votre Majesté? + +-- Je sais ce que je sais, messire. + +-- Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation de +l'Espagne dans cette affaire? + +-- De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres +puissances. + +-- Il serait important de constater cette participation, sire. + +-- Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le +président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession +analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la +question. + +Brisson interrogea le roi des yeux et du geste. + +-- C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps; +vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au +patient par votre lieutenant de robe. + +-- Votre Majesté n'a rien de plus à recommander? + +-- Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. -- +Ils sont publics, ils doivent être complets. + +-- Oui, sire. -- Avec les noms des personnages compromis? + +-- Avec les noms, tous les noms! + +-- Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu du patient, de +haute trahison et révolte au premier chef? + +-- Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le +roi. + +-- Il sera fait comme Votre Majesté l'ordonne. + +-- Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On +apportera au condamné du papier et des plumes; il écrira sa confession, +montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se +met à notre merci. Après, nous verrons. + +-- Mais je puis promettre? + +-- Eh oui! promettez toujours. + +-- Allez, messieurs, dit le président en congédiant les conseillers. + +Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux. + +-- Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, +et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres. + +-- Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que +cherche-t-il donc? + +-- Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M. +le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frère, le roi +très catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de +Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des +Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'empêcher de +descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit? + +Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il +avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi, -- puis +il les avait vus disparaître: il comprit que le roi venait de donner +l'ordre du supplice. + +Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume +remarquée par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience +qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang. + +-- Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis +secours! Lâches! lâches! lâches!... + +Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au +bourreau: + +-- Préparez-vous, maître, dit-il. + +L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on vit les +chevaux, fendant la foule, laisser derrière eux un tumultueux sillage qui, +pareil à celui de la mer, se referma sur eux. + +Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait +le passage rapide des chevaux; mais le mur démoli se refermait aussitôt, +et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, -- car +les forts se lançaient dans l'espace vide. + +On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y +passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la +borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait +quinze à seize ans à peine, et qui paraissait fort ardent à ce terrible +spectacle. + +C'était le page mystérieux et le vicomte Ernauton de Carmainges. + +-- Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous +dans la trouée, il n'y a pas un instant à perdre. + +-- Mais nous serons étouffés, répondit Ernauton, -- vous êtes fou, mon +petit ami. + +-- Je veux voir, -- voir de près, dit le page d'un ton si impérieux qu'il +était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait +l'habitude du commandement. + +Ernauton obéit. + +-- Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas +d'une semelle, ou nous n'arriverons pas. + +-- Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux. + +-- Ne vous inquiétez pas de moi. -- En avant! en avant! + +-- Les chevaux vont ruer. + +-- Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le +tient de la sorte. + +Ernauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit, +s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait +à sa ceinture. + +Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un +buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur +pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en même +temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait +Salcède, dans les convulsions du désespoir. + +-- Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors +d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter. + +-- Oui, répondit le vicomte, -- heureusement, -- car j'étais au bout de +mes forces. + +-- Je ne vois pas. + +-- Passez devant moi. + +-- Non, non, pas encore... Que fait-on? + +-- Des noeuds coulants à l'extrémité des cordes. + +-- Et lui, que fait-il? + +-- Qui, lui? + +-- Le patient. + +-- Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette. + +Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de +l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits +fixés à leurs colliers. + +Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le +rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa +chair. + +Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard à toute cette +immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle +de son rayon visuel. + +-- Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de +parler au peuple avant que nous ne procédions? + +Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas: + +-- Un bon aveu... pour la vie sauve. + +Salcède le regarda jusqu'au fond de l'âme. + +Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité du coeur de +Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata. + +Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et +tiendrait ce qu'il promettait. + +-- Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en +ce monde que celui que je vous offre. + +-- Eh bien! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je +suis prêt à parler. + +-- C'est une confession écrite et signée que le roi exige. + +-- Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire. + +-- Votre confession? + +-- Ma confession, soit. + +Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire; le cas était +prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes: il lui passa l'écritoire, +les plumes, le papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud. + +En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le +poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût +écrire. + +Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage +de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient +humides de sueur sur ses genoux. + +-- Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien +tout. + +-- Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la +plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi. + +Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil. + +Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer; car, +saisissant la main d'Ernauton: + +-- Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez- +moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir. + +-- Ah ça! mais vous êtes insatiable, jeune homme, en vérité. + +-- Encore ce service, monsieur. + +-- Vous abusez. + +-- Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie. + +Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement sans doute à +l'injonction: + +-- Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je vous en supplie! + +L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible. + +Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la +délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains. + +La tête du page domina donc les autres têtes. + +Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue +circulaire. + +Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait. + +En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie +indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du +mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue +aride. + +Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui +lui annonçait du secours. + +Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier +que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire +avec une fébrile activité. + +-- Il écrit! il écrit! murmura la foule. + +-- Il écrit! répéta la reine-mère avec une joie manifeste. + +-- Il écrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grâce. + +Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le jeune homme. + +Le jeune homme répéta le même signe, et Salcède se remit à écrire. + +Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour +regarder de nouveau. + +Cette fois le page fit signe des doigts et de la tête. + +-- Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier. + +-- Oui, fit machinalement Salcède. + +-- Signez, alors. + +Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le +jeune homme. Tanchon avança la main vers la confession. + +-- Au roi, au roi seul! dit Salcède. + +Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation, +et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme. + +-- Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf, +monsieur de Salcède. + +Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du +patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur +mystérieux. + +Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau; il ouvrit les +bras: le page glissa jusqu'à terre. + +Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné. + +Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré: + +-- Eh bien! cria-t-il, eh bien! + +Personne ne lui répondit. + +-- Eh! vite, vite, hâtez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire! + +Nul ne bougea. + +Le roi dépliait vivement la confession. + +-- Oh! mille démons! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai +cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle! + +A peine le roi eut-il parcouru les premières lignes qu'il parut saisi +d'indignation. Puis il pâlit et s'écria: + +-- Oh! le misérable! -- oh! le méchant homme! + +-- Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine, + +-- Il y a qu'il se rétracte, ma mère; -- il y a qu'il prétend n'avoir +jamais rien avoué. + +-- Et ensuite? + +-- Ensuite il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise. + +-- Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai? + +-- Il ment! s'écria le roi; il ment comme un païen! + +-- Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-être calomniés. -- +Les juges ont peut-être, dans leur trop grand zèle, interprété faussement +les dépositions. + +-- Eh! madame, s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, -- +j'ai tout entendu. + +-- Vous, mon fils? + +-- Oui, moi. + +-- Et quand cela, s'il vous plaît? + +-- Quand le coupable a subi la gêne, -- j'étais derrière un rideau; je +n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles +m'entrait dans la tête comme un clou sous le marteau. + +-- Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui +faut; ordonnez que les chevaux tirent. + +Henri, emporté par la colère, leva la main. + +Le lieutenant Tanchon répéta ce signe. + +Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient: +quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet +retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions +opposées. + +Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher +de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger +et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine, +c'était le masque d'un démon. + +-- Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux +parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch... + +La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; +mais tout à coup elle s'éteignit. + +-- Arrêtez! arrêtez! cria Catherine. + +Il était trop tard. La tête de Salcède, naguère raidie par la souffrance +et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud. + +-- Laissez-le parler, vociféra la reine-mère. Arrêtez, mais arrêtez donc! + +L'oeil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant +obstinément dans le groupe où était apparu le page. + +Tanchon en suivait habilement la direction. + +Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort. + +Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à +fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs +de Salcède. + +-- Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton; par +pitié, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent! + +-- Mais que voulez-vous donc encore? + +-- Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent? + +-- Mais qui êtes-vous donc? + +-- Une femme... sauvez-moi! protégez-moi! Ernauton pâlit; mais la +générosité l'emporta sur l'étonnement et la crainte. + +Il plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de +pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une +porte ouverte. + +Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait +l'attendre et qui se referma derrière lui. + +Il n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le +retrouverait. + +Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût deviné sa pensée, lui +avait fait un signe plein de promesses. + +Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa +d'un même coup d'oeil l'échafaud et la loge royale. + +Salcède était étendu raide et livide sur l'échafaud. + +Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge. + +-- Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, +vous ferez bien de changer votre maître des hautes oeuvres, c'est un +ligueur! + +-- Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri. + +-- Regardez, regardez! + +-- Eh bien! je regarde. + +-- Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort. + +-- Parce qu'il était trop sensible à la douleur. + +-- Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par +le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par +dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser +ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant +docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle +que la corde y aura laissé. + +-- Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon +cousin de Guise est mieux servi que moi. + +-- Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de +nous; car cette fois encore c'est partie perdue. + +-- Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut +plus compter sur rien en ce monde, même sur les supplices. Partons, +mesdames, partons! + + + + +VI + +LES DEUX JOYEUSE + + +Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'étaient dérobés pendant +toute cette scène par les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux +équipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils +marchaient côte à côte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour- +là étaient désertes, tant la place de Grève avait été vorace de +spectateurs. + +Une fois dehors ils avaient marché se tenant par le bras, mais sans +s'adresser la parole. + +Henri, si joyeux naguère, était préoccupé et presque sombre. + +Anne semblait inquiet et comme embarrassé de ce silence de son frère. + +Ce fut lui qui rompit le premier le silence. + +-- Eh bien! Henri, demanda-t-il, où me conduis-tu? + +-- Je ne vous conduis pas, mon frère, je marche devant moi, répondit Henri +comme s'il se réveillait en sursaut. + +-- Désirez-vous aller quelque part, mon frère? + +-- Et toi? + +Henri sourit tristement. + +-- Oh! moi, dit-il, peu m'importe où je vais. + +-- Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu +sors à la même heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et +parfois pour ne pas rentrer du tout. + +-- Me questionnez-vous, mon frère? demanda Henri avec une charmante +douceur mêlée d'un certain respect pour son aîné. + +-- Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les secrets sont à +ceux qui les gardent. + +-- Quand vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je n'aurai pas de +secrets pour vous; vous le savez bien. + +-- Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri? + +-- Jamais, mon frère; n'êtes-vous pas à la fois mon seigneur et mon ami? + +-- Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre +laïque; je pensais que tu avais notre savant frère, ce pilier de la +théologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de +conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais à +lui, et que tu trouvais en lui à la fois confession, absolution, et qui +sait?... et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est +bon à tout, tu le sais: témoin notre très cher père. + +Henri du Bouchage saisit la main de son frère et la lui serra +affectueusement. + +-- Vous êtes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que +père, mon cher Anne, dit-il, je vous répète que vous êtes mon ami. + +-- Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à peu +devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus +maintenant que la nuit? + +-- Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri en souriant. + +-- Qu'es-tu donc? + +-- Je suis amoureux. + +-- Bon! et cette préoccupation? + +-- Vient de ce que je pense sans cesse à mon amour. + +-- Et tu soupires en me disant cela? + +-- Oui. + +-- Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frère de Joyeuse, +toi que les mauvaises langues appellent le troisième roi de France. Tu +sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier; +toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme +moi, et duc, comme moi, à la première occasion que j'en trouverai; tu es +amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour +devise: _Hilariter_ (joyeusement). + +-- Mon cher Anne, tous ces dons du passé ou toutes ces promesses de +l'avenir n'ont jamais compté pour moi au rang des choses qui devaient +faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition. + +-- C'est-à-dire que tu n'en as plus. + +-- Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez. + +-- En ce moment peut-être; mais plus tard tu y reviendras. + +-- Jamais, mon frère. Je ne désire rien. Je ne veux rien. + +-- Et tu as tort, mon frère. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-à-dire un +des plus beaux noms de France; quand on a son frère favori du roi, on +désire tout, on veut tout, et l'on a tout. + +Henri baissa mélancoliquement et secoua sa tête blonde. + +-- Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable +m'emporte, nous avons passé l'eau, si bien que nous voilà sur le pont de +la Tournelle, et cela, sans nous en être aperçus. + +Je ne crois pas que sur cette grève isolée, par cette bise froide, près de +cette eau verte, personne vienne nous écouter. As-tu quelque chose de +sérieux à me dire, Henri? + +-- Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez déjà, mon +frère, puisque tout à l'heure je vous l'ai avoué. + +-- Mais, que diable! ce n'est point sérieux cela, dit Anne en frappant du +pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux. + +-- Pas comme moi, mon frère. + +-- Moi aussi, je pense quelquefois à ma maîtresse. + +-- Oui, mais pas toujours. + +-- Moi aussi, j'ai des contrariétés, des chagrins même. + +-- Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime. + +-- Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystères. + +-- Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frère. Si votre maîtresse exige, +elle est à vous. + +-- Sans doute qu'elle est à moi, c'est-à-dire à moi et à M. de Mayenne; +car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maîtresse de ce +paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne à +l'instant même, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuât: c'est son +habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je déteste ces Guises, et cela +m'amuse... de m'amuser aux dépens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je +te le répète, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en +deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux +gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. +Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maîtresse est-elle belle au moins? + +-- Hélas! mon frère, ce n'est point ma maîtresse. + +-- Est-elle belle? + +-- Trop belle. + +-- Son nom? + +-- Je ne le sais pas. + +-- Allons donc! + +-- Sur l'honneur. + +-- Mon ami, je commence à croire que c'est plus dangereux encore que je ne +le pensais. -- Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la +folie. + +-- Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une +seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas même entendu le son +de sa voix. + +-- Et tu ne t'es pas informé? + +-- A qui? + +-- Comment! à qui? aux voisins. + +-- Elle habite une maison à elle seule et personne ne la connaît. + +-- Ah ça! mais est-ce une ombre? + +-- C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, sérieuse et grave +comme l'ange Gabriel. + +-- Comment l'as-tu connue? où l'as-tu rencontrée? -- Un jour je +poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans +le petit jardin qui attient à l'église, il y a là un banc sous les arbres. +Êtes-vous jamais entré dans ce jardin, mon frère? + +-- Jamais; n'importe, continue; il y a là un banc sous des arbres, après? + +-- L'ombre commençait à s'épaissir; je perdis de vue la jeune fille, et, +en la cherchant, j'arrivai à ce banc. + +-- Va, va, j'écoute. + +-- Je venais d'entrevoir un vêtement de femme de ce côté, j'étendis les +mains. + +-- Pardon, monsieur, me dit tout à coup la voix d'un homme que je n'avais +pas aperçu, pardon. + +Et la main de cet homme m'écarta doucement, mais avec fermeté. + +-- Il osa te toucher, Joyeuse. + +-- Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le +pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de +son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du +doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce +côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si +c'eût été un autel. + +Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette +aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font +pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats +parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de +l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis +qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit +majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux +resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et +comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel +respect qui me fit froid au coeur. + +Je la regardais avidement. + +Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les +lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses +soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon +frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un coeur! + +Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; +ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou. + +-- Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que +l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien? + +-- Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un +profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait- +elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais. + +-- Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné? + +-- Si fait. + +-- Et que t'a-t-il répondu? + +-- Qu'elle avait perdu son mari. + +-- Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà, +pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté? + +-- Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre. + +-- Mais cet homme lui-même, quel est-il? + +-- Une sorte de serviteur qui habite avec elle. + +-- Son nom? + +-- Il a refusé de me le dire. + +-- Jeune? vieux? + +-- Il peut avoir de vingt-huit à trente ans... + +-- Voyons, après?... Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à +pleurer, n'est-ce pas? + +-- Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé +ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon +frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu +de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me +reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi, +elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, +et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne +sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, +seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls +brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie +qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas +avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme +alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle +marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle +surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la +terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il +en était descendu des visions pareilles à cette réalité. -- Après, Henri, +après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait +d'abord eu l'intention de rire. + +-- Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit +quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que +j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle +baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le +ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante, +mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, +glissait silencieusement devant moi. + +Elle sortit de l'enclos; je la suivis. + +De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me +cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les +anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans +le coeur. + +-- Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas. + +Le jeune homme sourit. + +-- Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que +j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce +moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour. + +-- Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa +gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère. +Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et +d'os, celle-là? + +-- Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une +fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à +peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais +pas si c'est une créature de ce monde. + +-- Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais +avoir peur. + +Puis, essayant de reprendre sa gaîté: + +-- Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et +qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me +semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: +voyons, après, après? + +-- Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de +se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne +semblait même point songer à cela. + +-- Eh bien! où demeurait-elle? + +-- Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son +compagnon se retourna et me vit. + +-- Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu +désirais lui parler? + +-- Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur +m'imposait presque autant que la maîtresse. + +-- N'importe, tu entras dans la maison? + +-- Non, mon frère. + +-- En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au +moins tu revins le lendemain? + +-- Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la +rue de Lesdiguières. + +-- Elle avait disparu? + +-- Comme une ombre qui se serait envolée. + +-- Mais enfin tu t'informas? + +-- La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme +pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une +lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me +consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens +pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout +échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la +dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de +Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure. + +-- Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage? + +-- Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence +qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange. +Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous +savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement +exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, +mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage. + +Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre. + +-- Vous avez le feu chez vous! lui criai-je. + +-- Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre. + +-- Voulez-vous que j'appelle le guet? + +-- Non, non au nom du ciel, n'appelez personne! + +-- Mais cependant si l'on peut vous aider. + +-- Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous +serai reconnaissant toute ma vie. + +-- Et comment voulez-vous que je vienne? + +-- Voici la clef de la porte. + +Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers +et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie. + +C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un +chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable +s'était répandue à terre: de là l'incendie. + +Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le +regarder. + +C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir +cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une +autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son +visage. + +-- Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si +vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous +retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle +s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez +elle. + +Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris +la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de +la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous +rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu +son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, +l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une +femme entra. + +-- Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement +sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit? + +Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de +l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle, +c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur! + +Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son +tour. + +-- Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, +le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez. + +-- Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement. + +-- Madame, dit le serviteur, c'est lui. + +-- Qui, lui? demanda-t-elle. + +-- Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la +Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières. + +Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me +voyait pour la première fois. + +-- Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous! + +J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes +lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder, + +-- Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de +sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois. + +-- Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je +ne vous offense point cependant. + +Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée +que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis +disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un +escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le +pas d'un fantôme. + +-- Et voilà tout? demanda Joyeuse. + +-- Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me +disant: + +-- Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en +supplie, oubliez! + +Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains, +et me demandant si je ne devenais pas fou. + +Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant +de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce +côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à +l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon +dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de +la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon +bonheur. + +-- Quel bonheur! s'écria Joyeuse. + +-- Hélas! je le perds si j'en désire un autre. + +-- Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation? + +-- Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me +trouve heureux ainsi. + +-- C'est impossible. + +-- Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle +vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il +me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore +quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je +deviendrais fou ou je me ferais moine. + +-- Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la +famille; restons-en là maintenant, mon cher ami. + +-- Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient +inutiles, les railleries ne feraient rien. + +-- Et qui te parle d'observations et de railleries? + +-- A la bonne heure. Mais.... + +-- Laisse-moi seulement te dire une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier. + +-- Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me +suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous +emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui. + +-- Et s'il conduit à quelque abîme? + +-- Il faut s'y engloutir, mon frère. + +-- C'est ton avis? + +-- Oui. + +-- Ce n'est pas le mien, et à ta place... + +-- Qu'eussiez-vous fait, Anne? + +-- Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place.... + +-- Anne, Anne, vous ne la connaissez pas. + +-- Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille +écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau +à sa fête.... + +-- Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque. + +-- Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme +serait dans votre alcôve. + +-- Oh! mon frère. + +-- Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix +écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois +mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le +dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à +vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix +des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais. + +-- Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il +y a des coeurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter. + +Joyeuse se calma. + +-- Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent. + +-- A la bonne heure. + +-- Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible +se donnât à vous? + +-- J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire. + +-- Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée, +gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant, +c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des +façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle +est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle +regrette, consolez-la, et remplacez. + +-- Impossible, mon frère. + +-- As-tu essayé? + +-- Pourquoi faire? + +-- Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu? + +-- Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour. + +-- Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maîtresse. + +-- Mon frère! + +-- Foi de Joyeuse. Tu n'as pas désespéré, je pense? + +-- Non, car je n'ai jamais espéré. + +-- A quelle heure la vois-tu? + +-- A quelle heure je la vois? + +-- Sans doute. + +-- Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frère. + +-- Jamais? + +-- Jamais. + +-- Pas même à sa fenêtre? + +-- Pas même son ombre, vous dis-je. + +-- Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant? + +-- Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepté ce Remy dont +je vous ai parlé. + +-- Comment est la maison? + +-- Deux étages, petite porte sur un degré, terrasse au-dessus de la +deuxième fenêtre. + +-- Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer? + +-- Elle est isolée des autres maisons. + +-- Et en face, qu'y a-t-il? + +-- Une autre maison à peu près pareille, quoique plus élevée, ce me +semble. + +-- Par qui est habitée cette maison? + +-- Par une espèce de bourgeois. + +-- De méchante ou de bonne humeur? + +-- De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul. + +-- Achète-lui sa maison. + +-- Qui vous dit qu'elle soit à vendre? + +-- Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut. + +-- Et si la dame m'y voit? + +-- Eh bien? + +-- Elle disparaîtra encore, tandis qu'en dissimulant ma présence, j'espère +qu'un jour ou l'autre je la reverrai. + +-- Tu la reverras ce soir. + +-- Moi? + +-- Va te camper sous son balcon à huit heures. + +-- J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les +autres jours. + +-- A propos! l'adresse au juste? + +-- Entre la porte Bussy et l'hôtel Saint-Denis, presque au coin de la rue +des Augustins, à vingt pas d'une grande hôtellerie ayant enseigne; _A +l'Épée du fier Chevalier_. + +-- Très bien, à huit heures, ce soir. + +-- Mais que ferez-vous? + +-- Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse +tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes +cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place. + +-- Dieu vous entende, mon frère! + +-- Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma +maîtresse m'attend; non, je veux dire la maîtresse de M. de Mayenne. Par +le pape! celle-là n'est point une bégueule. + +-- Mon frère! + +-- Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces +deux dames, sois-en bien persuadé, quoique, d'après ce que tu me dis, +j'aime mieux la mienne, ou plutôt la nôtre. Mais elle m'attend, et je ne +veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, à ce soir. + +-- A ce soir, Anne. + +Les deux frères se serrèrent la main et se séparèrent. + +L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec +bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame. + +L'autre s'enfonça silencieusement dans une des rues tortueuses qui +aboutissent au Palais. + + + + +VII + + +EN QUOI L'ÉPÉE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR. + + +Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue, +enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux +heures auparavant. + +En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs +gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues, +au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée +étaient descendus ensemble vers un même point. + +Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes +de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du +centre. + +Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous +transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que +nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire +connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons- +nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine +maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui +s'appelait _la Maison de l'Épée du fier Chevalier_, et qui cependant +n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée +dans ce quartier neuf. + +En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût +sa triomphante enseigne. _L'Épée du fier Chevalier_ était une de ces +magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer +toutes les sympathies. + +On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint +contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de +flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux +tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes +pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il +tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux +dragon dont les morceaux saignaient sur la terre. + +On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne +méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs +levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient +sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes. + +Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous +les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des +lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre +gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer +une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en +réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier +chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan. + +Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien +difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En +effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût +fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué. + +Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à +notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne +que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des +raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public +comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois, +mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du _Fier Chevalier_. + +Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et +confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle +étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles +contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans +de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut +plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal. + +On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la +conviction de dame Fournichon, hôtesse du _Fier Chevalier_. En conséquence +de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de +bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner +la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour +Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les +prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien +voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois +par le voisinage et l'enseigne, à _l'Épée du fier Chevalier_, tant de +couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux +fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des +estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés +que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, +force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints +intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, +avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins +décents par le charbon des habitués. + +Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut +bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle +affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et +peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce +hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, +comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflammés au lieu +de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son +hôtellerie. + +Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait +de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne, +ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en +haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, +devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il +ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six +amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore, +puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois +reîtres. + +D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour. + +A ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez +dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de +moralité. + +Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et +les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue +Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des +choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus +grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait +son représentant. + +Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices +militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et +son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle +angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que +toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du _Fier +Chevalier_ étaient complètement vides. + +Ce jour-là le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donné de roses. + +Ce jour-là, _l'Épée du fier Chevalier_ avait frappé dans l'eau. + +Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient, +s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les +soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les +regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de +rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être +si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et +s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte +Bussy. + +Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée +au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix +minutes en face de l'hôtellerie. + +Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait +passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait +soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le +coeur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de +sa tourelle en disant: + +-- Vois donc, femme, le beau cheval! + +Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte, +ajouta: + +-- Et le beau cavalier donc! + +Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part +qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il +vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son +ordonnance. + +Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le +quartier. + +Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et +se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains. + +Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval. + +-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il. + +-- Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié. + +Et il s'apprêtait à ajouter: + +-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison. + +Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus +perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de +sa fenêtre: + +-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous. + +Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir +entendu cette bonne réponse, il répliqua: + +-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme. + +Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se +disant: + +-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui étrenne, et non _l'Épée +du fier Chevalier_. + +Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et +qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un +homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, +tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une +physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on +trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air +était grand. + +Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui +battait d'un pied la terre, et lui dit: + +-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux. + +Le soldat reçut la bride et obéit. + +Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et +jetant un regard de satisfaction autour de lui. + +-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien! + +Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame +Fournichon lui souriait avec intelligence. + +-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre +conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs? + +-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon; +seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons. + +-- Ah! fort bien, dit le capitaine. + +Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les +réponses de sa femme. + +-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui +révélait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un +client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze. + +-- C'est poli, ma belle hôtesse, merci. + +-- Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix. + +-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la +plus douce. + +-- L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine. + +Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte +l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son +jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un +vrai soulier de Parisienne. + +-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine +lorsqu'il fut arrivé au premier. + +-- Trente personnes, dont dix maîtres. + +-- Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine. + +-- Pourquoi cela, monsieur? + +-- J'avais un projet, n'en parlons plus. + +-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie +du _Rosier d'Amour_. + +-- Comment! du _Rosier d'Amour_? + +-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses +dépendances... + +L'étranger attacha sur elle un singulier regard. + +-- Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre... + +Puis à part: + +-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher. + +Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à +demeure recevoir ici trente personnes? + +-- Oui, sans doute. + +-- Mais pour un jour? + +-- Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq. + +-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte. + +-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux! + +-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors? + +-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats. + +-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins? + +-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui +ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit +si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne +l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens. + +-- Voilà qui me convient à merveille. + +-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon. + +-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, +d'ici en un mois... + +-- Le 26 octobre alors? + +-- Précisément, le 26 octobre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie. + +-- Tout entière? + +-- Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes, +officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à +Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez +vous. + +-- Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous +leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon. + +-- Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah! +si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!... + +-- Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée. + +Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son coeur +avait battu d'aise. + +Il accourut. + +-- Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la +maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus. + +-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; +j'ai dit mes compatriotes. + +-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais. + +Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de +se changer en buissons de hallebardes. + +-- Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine. + +-- Très bien. + +-- Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer +leurs logements. + +-- A merveille. + +-- En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre +interrogatoire. + +-- C'est dit. + +-- Voilà trente livres d'arrhes. + +-- C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en +rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin.... + +-- Je ne bois jamais; merci. + +Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux. + +Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion. + +-- Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si +généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger +monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs? + +-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier +et de la lumière. + +Dame Fournichon apporta tout. + +Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il +portait à la main gauche. + +-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure? + +-- Une belle femme, ma foi. + +-- Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous +apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette +empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas? + +-- Combien de temps? + +-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet. + +-- Nous les attendrons. + +Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au +trot de son cheval. + +En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente +livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter: + +-- Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est +par l'épée que nous ferons fortune. + +Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 +octobre. + + + + +VIII + +SILHOUETTE DE GASCON + + +Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait +recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait +sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il +avait donné à maître Fournichon à l'endroit de _l'Épée du fier Chevalier_; +mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit, +elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par +chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement +l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point +d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine +qui avait passé la revue. + +Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret que son +interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle +faisait cette question. + +-- Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec +nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle. + +Le soldat se mit à rire. + +-- Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à _l'Épée du +Fier Chevalier_, madame Fournichon, dit-il. + +-- Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand seigneur +pour cela? + +-- Peut-être. + +-- Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entré à +l'hôtellerie du _Fier Chevalier_? + +-- Et pour qui donc? + +-- Pour ses amis. + +-- Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à _l'Épée +du fier Chevalier_, j'en réponds. + +-- Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce +monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel +de Paris? + +-- Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et +simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Épernon, pair de France, +colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté +elle-même. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-là? + +-- Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur. + +-- L'avez-vous entendu dire parfandious? + +-- Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses +extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout +à fait inconnu. + +Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience. + +Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il déposa +sur le buffet de Fournichon. + +-- C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il. + +-- A combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux. + +-- A six livres. + +-- Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas? + +-- Un seul. + +-- Le capitaine leur a donc trouvé un logement? + +-- Il paraît. + +[Illustration: Un homme entra portant un sac assez lourd. -- PAGE 40.] + +Et le messager sortit malgré les questions du _Rosier_ et de _l'Épée_, et +sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles. + +Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du _Fier Chevalier_. + +Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers +s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et +entrèrent. + +Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement +les premiers arrivés, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite +parce que l'hôtellerie de _l'Épée_ était à cent pas à peine de la porte +Bussy. + +Un d'eux même, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par +son luxe, était venu avec deux laquais bien montés. + +Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les +deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le jeune homme aux +deux laquais. + +Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne +s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait +que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement +ils portaient leur main à leur poche. + +Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant le +souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de +nouveau à voir dans Paris. + +-- Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à la bonne mine du cavalier, si +vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer +sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en +allant voir M. de Salcède, un Espagnol, qui a conspiré. + +-- Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette +affaire; j'y vais, pardioux! + +Et il sortit avec ses deux laquais. + +Vers deux heures arrivèrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de +voyageurs nouveaux. + +Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés. + +Il y en eut même un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la +main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son +chapeau lui avait été pris du côté de la Grève, en traversant un groupe, +et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris. + +Au reste, c'était sa faute; il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un +chapeau orné d'une si magnifique agrafe. + +Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine +installés dans l'hôtellerie des Fournichon. + +-- Est-ce étrange? dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons. + +-- Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t- +il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait? + +-- Eh bien? + +-- Puisqu'il est Gascon lui-même, ses compatriotes doivent être Gascons. + +-- Tiens, c'est vrai, dit l'hôte. + +-- Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse? + +-- C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Épernon? + +-- Est-ce qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfandious? + +-- Il a lâché le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce +que cet animal-là? + +-- Imbécile! c'est son juron favori. + +-- Ah! c'est juste. + +-- Ne vous étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante +Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq. + +Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les +convives de _l'Épée_ se trouvèrent au grand complet. + +Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons: ce furent +pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des élans +enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux époux Fournichon que toute la +Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient +fait irruption dans leur grande salle. + +Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser +le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et +Scipion. + +-- Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda celui-ci. + +-- Mais toi-même, mon cher Sainte-Maline? + +-- J'ai une charge dans l'armée, et toi? + +-- Moi, je viens pour affaire de succession. + +-- Ah! ah! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille? + +-- Elle a voulu me suivre. + +-- Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embarrasser de tout ce +monde qu'elle traîne après ses jupes? + +-- Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur. + +-- Ah! tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda +Sainte-Maline. + +-- Oui, répondit Miradoux. + +Puis se hâtant de changer la conversation: + +-- N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne +soit pleine que de compatriotes? + +-- Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appétissante pour des +gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de +Pincorney, en se mêlant à la conversation. + +-- Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez +toujours pas expliqué ce que vous alliez me raconter vers la place de +Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés? + +-- Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque +peu. + +-- Comment, entre Angoulême et Angers, je vous ai rencontré sur la route, +comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans +chapeau. + +-- Cela vous préoccupe, monsieur? + +-- Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous +venez de plus loin que de Poitiers. + +-- Je venais de Saint-André de Cubsac. + +-- Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau? + +-- C'est bien simple. + +-- Je ne trouve pas. + +-- Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques, +auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après +le malheur qui m'est arrivé. + +-- Et quel malheur vous est-il arrivé? + +-- Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup +d'arquebuse part à dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et +prend la route de la Dordogne. + +-- Où il s'élance? + +-- Parfaitement. + +-- Avec vous? + +-- Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser à terre; sans cela +je me noyais avec lui. + +-- Ah! ah! la pauvre bête s'est donc noyée? + +-- Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large. + +-- Et alors? + +-- Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le +plus loin possible à la colère paternelle. + +-- Mais votre chapeau? + +-- Attendez donc, que diable! mon chapeau, il était tombé. + +-- Comme vous? + +-- Moi, je n'étais pas tombé; je m'étais laissé glisser à terre; un +Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont écuyers au maillot. + +-- C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau? + +-- Ah! voilà, mon chapeau? + +-- Oui. + +-- Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma +seule ressource, étant sorti sans argent. + +-- Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista +Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney à bout. + +-- Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau +était retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V +donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il +s'arrêta dans notre château. + +-- Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher +ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû, +avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains +dépareillées: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire +comme une main de nègre. + +-- Attendez donc: au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau, +je vois un corbeau énorme qui fond dessus. + +-- Sur votre chapeau? + +-- Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui +brille: il fond donc sur mon diamant et me le dérobe. + +-- Votre diamant? + +-- Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant, +je crie: Arrêtez! arrêtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il +était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler. + +-- De sorte qu'accablé par cette double perte.... + +-- Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et je me suis +décidé à venir chercher fortune à Paris. + +-- Bon! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai +entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac qu'occupé à lire une +lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau, +et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant +aller le chapeau où bon lui semblait? + +-- Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné, +qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, +quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un +charmant conte là-dessus. + +Quelques rires à demi étouffés se firent entendre. + +-- Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par +hasard? + +Chacun se retourna pour rire plus à l'aise. + +Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la +cheminée un jeune homme qui cachait sa tête dans ses mains; il crut que +celui-là n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher. + +Il alla à lui. + +-- Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on +voie votre visage. + +Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et +sévère. + +Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore +tout étourdi de son aventure de la Grève. + +-- Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et +surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main où +vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous. + +-- A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de +moi, je n'ai rien à dire. + +-- Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus +conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote. + +-- Et de quoi diable vous mêlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en +plus contrarié. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde +point. + +Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin +de la grande cheminée; mais quelqu'un lui barra le passage. + +C'était Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois +sur les lèvres. + +-- Dites donc, beau-papa? fit le vaurien. + +-- Après? + +-- Qu'en dites-vous? + +-- De quoi? + +-- De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé votre clou? + +-- Heim! + +-- Il vous a secoué de la belle façon. + +-- Ah! tu as remarqué cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor. + +Mais celui-ci fit échouer la manoeuvre en se portant à gauche et en se +retrouvant de nouveau devant lui. + +-- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez +comme chacun rit autour de nous. + +Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose. + +Eustache devint rouge comme un charbon. + +-- Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit +Militor. + +Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges. + +-- On prétend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'être +particulièrement désagréable? + +-- Quand cela? + +-- Tout à l'heure. + +-- A vous? + +-- A moi. + +-- Et qui prétend cela? + +-- Monsieur, dit Eustache en montrant Militor. + +-- Alors, monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la +qualification, alors _monsieur_ est un étourneau. + +-- Oh! oh! fit Militor furieux. + +-- Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur +moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac. + +-- M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, monsieur. + +-- Non, il a dit que vous étiez un âne: préférez-vous cela? Bien peu +m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; si vous êtes un +étourneau, je vous plumerai. + +-- Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous +prie, par égard pour moi. + +-- Ah! voilà comme vous me défendez, beau-papa! s'écria Militor exaspéré; +s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul. + +-- A l'école, les enfants! dit Ernauton, à l'école! + +-- A l'école! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de +Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur? + +-- Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous +corriger selon vos mérites. + +Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre +et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par la fenêtre du rez-de- +chaussée, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris à +faire crouler les murs. + +[Illustration: Il le souleva de terre et le jeta. -- PAGE 44.] + +-- Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-père, belle-mère, +beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté, +si l'on veut me déranger encore. + +-- Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer, +ce gentilhomme? + +-- Ah! lâche! lâche! qui laisse battre son fils! s'écria Lardille en +s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars. + +-- Là, là, là, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère. + +-- Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre ici? dit un +officier en entrant: que diable! quand on se livre à ces sortes de +plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare là-dessous! + +-- Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix. + +-- Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq. + +Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut. + + + + +IX + +M. DE LOIGNAC + + +Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et +cramoisi de colère. + +-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me +semble. -- Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il +paraît, et son nez en souffre. + +-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à +Carmainges. + +-- Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec +son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de +s'aimer comme des frères. + +-- Hum! fit Sainte-Maline. + +-- La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son +pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des +sauces, il ne lui arrivât aucun accident. + +-- Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai +que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps. + +-- Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte- +Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de +chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une +cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute +probabilité... Ce que c'est que la défensive! + +Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset: + +-- Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec +des armes offensives qu'avec des armes défensives. + +Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais, +gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui. + +-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table. + +-- Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son +laquais. + +Le gros homme la lui prit des mains. + +-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi +donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim. + +Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun +étonnement chez celui auquel elle était adressée. + +-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, +enquérez-vous de votre côté. + +-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant. + +-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax. + +-- Nous avons mangé notre dernier écu à Sens. + +-- Dame! voyez à faire argent de quelque chose. + +Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le +seuil de l'hôtellerie: + +-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille? + +A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon +transportait majestueusement les premiers plats sur la table. + +Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de +Fournichon était exquise. + +Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient +adressés, voulut admettre sa femme à leur partage. + +Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu. + +Il l'appela. + +-- Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne +venait pas. + +-- Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre +vieille ferraille pour de l'argent neuf. + +-- J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon +armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte. + +-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par +ordonnance du roi. + +-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte. + +Madame Fournichon rentrait triomphante. + +-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré. + +-- J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes. + +-- Après? + +-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi! + +-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves +qu'une vieille cuirasse. + +-- Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, +depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit +Chalabre. + +-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se +même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai +pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus, +monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une +vieille cuirasse. + +-- Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable! + +Et il devint pensif. + +-- Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'oeil éloquent sur son +laquais; entendez-vous, monsieur Samuel? + +Mais M. Samuel n'était déjà plus là. + +-- Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me +semble? + +-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame +Fournichon. + +-- Mais que fait-il de toute cette ferraille? + +-- Il la revend au poids. + +-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de +quoi? + +-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade. + +-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un +demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, +ceci cache un mystère! + +-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit +Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers +pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses. + +-- Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline +d'un ton railleur. + +-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des +reliques sacrées. + +-- Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques +eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes. + +Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de +Fournichon accéléraient la consommation. + +Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les +cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon +voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et +Carmainges qui songeait à son page. + +-- Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement +était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi. + +-- Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, +je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie. + +-- Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes +de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde +de félicités. + +Ernauton secoua la tête. + +-- Eh bien, voyons! + +-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui +paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites- +moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de +Carmainges en comédien de bois. + +-- Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte, +dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier +coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre +jeune homme là-bas dont l'oeil est sournois et sombre. + +-- Vous l'appelez? + +-- M. de Sainte-Maline. + +[Illustration: Ernauton de Carmainges. -- PAGE 48.] + +-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas +toutefois une trop grande curiosité de ma part? + +-- C'est que je vous connais, voilà tout. + +-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez? + +-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici. + +-- C'est étrange. + +-- Oui, mais c'est nécessaire. + +-- Pourquoi est-ce nécessaire? + +-- Parce qu'un chef doit connaître ses soldats. + +-- Et que tous ces hommes.... + +-- Seront mes soldats demain. + +-- Mais je croyais que M. d'Épernon.... + +-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun +nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de +vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte. + +-- Merci, monsieur, dit Ernauton. + +Loignac essuya sa moustache, et se levant: + +-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq +compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous +les assistants. + +Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques. + +-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un +bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous +manque. + +Puis haussant la voix: + +-- Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est +femmes, enfants et laquais. + +Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert. + +Militor ne bougea point. + +-- M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne +souffrait pas de réplique... Allons, allons, à la cuisine, monsieur +Militor! + +Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les +quarante-cinq convives et M. de Loignac. + +-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à +Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le +savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir. + +Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle; +seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et +ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous +se regardèrent avec étonnement. + +-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs. +Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes +donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela? + +-- Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons. + +-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit +de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné. + +-- A tous? demanda Sainte-Maline. + +-- A tous. + +-- Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas +dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir +son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre. + +-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint. + +-- Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître. + +-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne +m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître. + +-- Attendez. + +-- Ce n'est point cela que j'avais compris. + +-- Mais attendez donc, maudite tête! + +Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la +part de quelques autres un silence impatient. + +-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs... + +-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un. + +-- Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop +fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non- +seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise. + +-- Le roi, murmura Carmainges. + +-- Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en +attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à +haute voix, monsieur Ernauton. + +Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et +lut à haute voix: + + « Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les + quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec + l'assentiment de Sa Majesté. + + NOGARET DE LA VALETTE, + + Duc d'Épernon. » + +Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent: il n'y eut d'inégalités que dans +l'équilibre, lorsqu'il fallut se relever. + +-- Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre à +l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître +Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai reprendre plus tard; mais, +pour le présent, hâtez-vous, les bateaux attendent. + +-- Les bateaux? répétèrent tous les Gascons; nous allons donc nous +embarquer? + +Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité. + +-- Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au +Louvre, ne faut-il point passer l'eau? + +-- Au Louvre, au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux; cap de Bious! +nous allons au Louvre! + +Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les +comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour +de Nesle. + +Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze +passagers à bord et s'éloignèrent du rivage. + +-- Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus +intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement +couverts pour la plupart. + +-- Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau. + + + + +X + +L'HOMME AUX CUIRASSES + + +Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette +heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous +avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à +tout jamais. + +En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon: dix écus, +le valet de Pertinax avait couru après le marchand. + +Comme il faisait déjà nuit et que sans doute le marchand de ferraille +était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque +Samuel sortit de l'hôtel. + +Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille. + +Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'oeil perçant sur l'homme +qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta. + +-- Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il. + +-- Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire +affaire avec vous. + +-- Eh bien, alors faisons vite. + +-- Vous êtes pressé? + +-- Oui. + +-- Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable! + +-- Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend. + +Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à +l'endroit du laquais. + +-- Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous +me paraissez amateur, vous prendrez votre temps. + +-- Et que m'apportez-vous? + +-- Une magnifique pièce, un ouvrage dont.... Mais vous ne m'écoutez pas. + +-- Non, je regarde. + +-- Quoi? + +-- Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le +commerce des armes est défendu par un édit du roi? + +Et il jetait autour de lui des regards inquiets. + +Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer. + +-- Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan. + +-- Ah! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse +parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan, +continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes? + +-- Oui, je le sais. + +-- Et qui vous a dit cela? + +-- Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez +fort tout à l'heure. + +-- Où cela? + +-- A la porte de l'hôtellerie de _l'Épée du fier Chevalier_. + +-- Vous y étiez donc? + +-- Oui. + +-- Avec qui? + +-- Avec une foule d'amis. + +-- Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette +hôtellerie. + +-- Alors, vous avez dû la trouver bien changée? + +-- En effet. Mais d'où venaient tous ces amis? + +-- De Gascogne, comme moi. + +-- Êtes-vous au roi de Navarre? + +-- Allons donc! nous sommes Français de coeur et de sang. + +-- Oui, mais huguenots? + +-- Catholiques comme notre saint père le pape, Dieu merci, dit Samuel en +ôtant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de +cette cuirasse. + +-- Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît; nous sommes par trop +à découvert en pleine rue. + +Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise +apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière. + +Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un +banc de pierre accompagnait sa façade, dont il faisait le seul ornement. + +C'était en même temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux +passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux. + +-- Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous +l'auvent. + +-- Tenez. + +-- Attendez; on remue, je crois, dans la maison. + +-- Non, c'est en face. + +Le marchand se retourna. + +En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second +s'éclairait parfois fugitivement. + +-- Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse. + +-- Hein! comme elle est lourde! dit Samuel. + +-- Vieille, massive, hors de mode. + +-- Objet d'art. + +-- Six écus, voulez-vous? + +-- Comment! six écus! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux +débris de corselet! + +-- Six écus, oui ou non, répéta le marchand. + +-- Mais considérez donc les ciselures? + +-- Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures? + +-- Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là-bas vous avez donné tout +ce qu'on a voulu. + +-- Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience. + +-- Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures. + +-- Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas. + +-- Bon, dit Samuel, vous êtes un drôle de marchand: vous vous cachez pour +faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et +vous marchandez les honnêtes gens. + +-- Voyons, voyons, ne criez pas comme cela. + +-- Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un +commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher. + +-- Voyons, voyons, prenez dix écus et taisez-vous. + +-- Dix écus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous +sauver? + +-- Mais non; quel enragé! + +-- Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moi! + +En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût +valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire. + +A ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison +contre laquelle le marché se faisait; et le grincement qu'avait produit +cette fenêtre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur. + +-- Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous +voulez; voilà quinze écus, et allez-vous-en. + +-- A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze écus. + +-- C'est bien heureux. + +-- Mais ces quinze écus sont pour mon maître, continua Samuel, et il me +faut bien aussi quelque chose pour moi. + +Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du +fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un +accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour +remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte +comme un moineau qui vendange, et il recula en disant: + +-- Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre +chose: cette figure au balcon qui te voit aussi. + +Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par +Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature, +enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet +argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernière scène. + +-- Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand +avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écus +en plus. Et que le diable vous étrangle! ajouta-t-il tout bas. -- Merci, +dit Samuel; bon négoce! + +Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant. + +Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de +Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon. + +Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien +empêché: + +-- Il paraît, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures? + +-- Mais non, monsieur, répondit le malheureux marchand; c'est par hasard +et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi. + +-- Alors, le hasard me sert à merveille. + +-- En quoi, monsieur? demanda le marchand. + +-- Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de +vieilles ferrailles qui me gênent. + +-- Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai +tout ce que j'en puis porter. + +-- Je vais toujours vous les montrer. + +-- Inutile, je n'ai plus d'argent. + +-- Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit; vous m'avez l'air d'un +parfait honnête homme. + +-- Merci, mais on m'attend. -- C'est étrange comme il me semble que je +vous connais! fit le bourgeois. + +-- Moi? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson. + +-- Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied +l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le +marchand ne se dérobât. + +Et il déposa la salade dans la main du marchand. + +-- Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me +connaître? + +-- C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point... + +Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant. + +-- N'êtes-vous pas Nicolas? + +La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa +main. + +-- Nicolas? répéta-t-il. + +-- Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie. + +-- Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre +fois heureux. + +-- N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter +l'armure complète, cuirasse, brassards et épée. + +-- Faites attention que c'est commerce défendu, monsieur. + +-- Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure. + +-- Vous avez entendu? + +-- Parfaitement; vous avez même été large en affaire: c'est ce qui m'a +donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, +je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai été +négociant aussi. + +-- Ah! et que vendiez-vous? + +-- Ce que je vendais? + +-- Oui. + +-- De la faveur. + +-- Bon commerce, monsieur. + +-- Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois. + +-- Je vous en fais mon compliment. + +-- Il en résulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille +parce qu'elle me gêne. + +-- Je comprends cela. + +-- Il y a encore là les cuissards; ah! et puis les gants. + +-- Mais je n'ai pas besoin de tout cela. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je prendrai seulement la cuirasse. + +-- Vous n'achetez donc que des cuirasses? + +-- Oui. + +-- C'est drôle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez +dit du moins, et du fer est du fer. + +-- C'est vrai, mais, voyez-vous, de préférence... + +-- Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutôt, vous avez raison, +allez, n'achetez rien du tout. + +-- Que voulez-vous dire? + +-- Je veux dire que, dans des temps comme ceux où nous vivons, chacun a +besoin de ses armes. + +-- Quoi! en pleine paix? + +-- Mon cher ami, si nous étions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel +commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point à moi qu'on dit de +ces choses-là. + +-- Monsieur? + +-- Et si clandestin surtout. + +Le marchand fit un mouvement pour s'éloigner. + +-- Mais, en vérité, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis +sûr que je vous connais; non, vous n'êtes pas Nicolas Truchou, mais je +vous connais tout de même. + +-- Silence. + +-- Et si vous achetez des cuirasses. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis sûr que c'est pour accomplir une oeuvre agréable à +Dieu. + +-- Taisez-vous! + +-- Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense +bras dont la main alla s'emmancher à la main du marchand. + +-- Mais qui diable êtes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise +comme dans un étau. + +-- Je suis Robert Briquet, surnommé la terreur du schisme, ami de l'Union, +et catholique enragé; maintenant je vous reconnais positivement. + +Le marchand devint blême. + +-- Vous êtes Nicolas.... Grimbelot, corroyeur à la Vache sans os. + +-- Non, vous vous trompez. Adieu, maître Robert Briquet; enchanté d'avoir +fait votre connaissance. + +Et le marchand tourna le dos au balcon. + +-- Comment, vous vous en allez? + +-- Vous le voyez bien. + +-- Sans me prendre ma ferraille? + +-- Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit. + +-- Mon valet vous suivra. + +-- Impossible. + +-- Alors, comment faire? + +-- Dame! restons comme nous sommes. + +-- Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de +cultiver votre connaissance. + +-- Et moi de fuir la vôtre, répliqua le marchand qui, cette fois, se +résignant à abandonner ses cuirasses et à tout perdre plutôt que d'être +reconnu, prit ses jambes à son cou et s'enfuit. + +Mais Robert Briquet n'était pas homme à se laisser battre ainsi; il +enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de +sauter, et en cinq ou six enjambées il atteignit le marchand. + +-- Êtes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'épaule du +pauvre diable; si j'étais votre ennemi, si je voulais vous faire arrêter, +je n'aurais qu'à crier: le guet passe à cette heure dans la rue des +Augustins; mais non, vous êtes mon ami, ou le diable m'emporte! et la +preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom. + +Cette fois le marchand se mit à rire. + +Robert Briquet se plaça en face de lui. + +-- Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous êtes lieutenant de la +prévôté de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas là- +dessous. + +-- Je suis perdu! balbutia le marchand. + +-- Au contraire, vous êtes sauvé; ventre de biche! vous ne ferez jamais +pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi. + +Nicolas Poulain laissa échapper un gémissement. + +-- Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous +avez trouvé un frère, frère Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les +deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de +mes gants par dessus le marché; allons, en route, et vive l'Union! + +-- Vous m'accompagnez? + +-- Je vous aide à porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins: +montrez-moi la route, je vous suis. + +Il y eut dans l'âme du malheureux lieutenant de la prévôté un éclair de +soupçon bien naturel, mais qui s'évanouit aussitôt qu'il eut brillé. + +-- S'il voulait me perdre, se murmura-t-il à lui-même, eût-il avoué qu'il +me connaissait? + +Puis tout haut: + +-- Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il. + +-- A la vie, à la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main +de son allié, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa +charge de ferraille. + +Tous deux se mirent en route. + +Après vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il +était tout en sueur, tant à cause de la rapidité de la marche que du feu +de leur conversation politique. + +-- Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrêtant à peu +de distance de l'hôtel de Guise. + +-- Je me doutais que mon armure allait de ce côté, pensa Briquet. + +-- Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers +Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du +lion, je vous laisse une dernière minute de réflexion; il est temps de +vous retirer si vous n'êtes pas fort de votre conscience. + +-- Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: _Et non intremuit medulla +mea_, déclama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-être pas le latin? + +-- Vous le savez, vous? + +-- Comme vous voyez. + +-- Lettré, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain; +allons, entrons. + +Et il conduisit Briquet à la gigantesque porte de l'hôtel de Guise, qui +s'ouvrit au troisième coup du heurtoir de bronze. + +La cour était pleine de gardes et d'hommes enveloppés de manteaux qui la +parcouraient comme des fantômes. + +Il n'y avait pas une seule lumière dans l'hôtel. + +Huit chevaux sellés et bridés attendaient dans un coin. + +Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels +formèrent une espèce de haie pour recevoir les nouveaux venus. + +Alors Nicolas Poulain, se penchant à l'oreille d'une sorte de concierge +qui tenait le guichet entrebâillé, lui déclina son nom. + +-- Et j'amène un bon compagnon, ajouta-t-il. + +-- Passez, messires, dit le concierge. + +-- Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant à un garde les +trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet. + +-- Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: pesté! quel +organisateur vous faites, messire prévôt? + +-- Oui, oui, l'on a du jugement, répondit Poulain en souriant avec +orgueil; mais venez que je vous présente. + +-- Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me +tolère, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me +présenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits. + +-- Comme il vous plaira, répondit le lieutenant de la prévôté; attendez- +moi donc ici. + +Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs. + +-- Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix. + +-- Le maître, répondit une autre voix. + +En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'hôtel; il +avait entendu les derniers mots échangés entre les mystérieux promeneurs. + +-- Messieurs, dit-il, je viens en son nom. + +-- Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'écria Poulain. + +-- Eh! mais me voilà en pays de connaissance, se dit Briquet à lui-même, +et en étudiant une grimace qui le défigura complètement. + +-- Messieurs, nous voilà au complet; délibérons, reprit la voix qui +s'était fait entendre la première. + +-- Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maître +Marteau. + +Et il changea de grimace avec une facilité qui prouvait combien les études +physionomiques lui étaient familières. + +-- Montons, messieurs, fit Poulain. + +M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes à +manteaux vinrent après Nicolas Poulain, et Robert Briquet après les hommes +à manteaux. + +Tous montèrent les degrés d'un escalier extérieur aboutissant à une voûte. + +Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant: + +-- Mais le page, ou donc est ce diable de page? + + + + +XI + +ENCORE LA LIGUE + + +Au moment où Robert Briquet montait l'escalier à la suite de tout le +monde, en se donnant un air assez décent de conspirateur, il s'aperçut que +Nicolas Poulain, après avoir parlé à plusieurs de ses mystérieux +collègues, attendait à la porte de la voûte. + +-- Ce doit être pour moi, se dit Briquet. + +En effet, le lieutenant de la prévôté arrêta son nouvel ami au moment même +où il allait franchir le redoutable seuil. + +-- Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne +vous connaissent point et désirent prendre des informations sur vous avant +de vous admettre au conseil. + +-- C'est trop juste, répliqua Briquet, et vous savez que ma modestie +naturelle avait déjà prévu cette objection. + +-- Je vous rends justice, répliqua Poulain, vous êtes un homme accompli. + +-- Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un +soir tant de braves défenseurs de l'Union catholique. + +-- Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain. + +-- Non, merci, ce n'est point la peine. + +-- C'est que l'on peut vous faire des difficultés à la porte; cependant +d'un autre côté, on m'attend. + +-- N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnaîtrais +point là, maître Nicolas; ce ne serait pas prudent. + +-- Si fait. + +-- Et bien! donnez-le-moi. + +-- Au fait! puisque vous êtes entré.... + +-- Et que nous sommes amis. + +-- Soit; vous n'avez qu'à dire: _Parme et Lorraine_. + +-- Et le portier m'ouvrira? + +-- A l'instant même. + +-- Très bien, merci. Allez à vos affaires, je retourne aux miennes. + +Nicolas Poulain se sépara de son compagnon et alla rejoindre ses +collègues. + +Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais +arrivé à la première marche de l'escalier, il s'arrêta pour explorer les +localités. + +Le résultat de ses observations fut que la voûte s'allongeait +parallèlement au mur extérieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il +était évident que cette voûte aboutissait à quelque salle basse, propre à +cette mystérieuse réunion à laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur +d'être admis. + +Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientôt une +certitude, c'est qu'il vit apparaître une lumière à une fenêtre grillée, +percée dans ce mur, et défendue par une espèce d'entonnoir en bois, comme +on en met aujourd'hui aux fenêtres des prisons ou des couvents, pour +intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel. + +Briquet pensa bien que cette fenêtre était celle de la salle des réunions, +et que si l'on pouvait arriver jusqu'à elle, l'endroit serait favorable à +l'observation, et que, placé à cet observatoire, l'oeil pouvait facilement +suppléer aux autres sens. + +Seulement la difficulté était d'arriver à cet observatoire et d'y prendre +place pour voir sans être vu. + +Briquet regarda autour de lui. + +Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec +leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens +alertes et clairvoyants. + +Par bonheur, la cour était fort grande et la nuit fort noire. + +D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparaître les affidés sous la +voûte, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes +bien closes et l'impossibilité où l'on était de sortir sans le mot de +passe, ne s'occupait plus que de préparer son lit pour la nuit et de +soigner un beau coquemar de vin épicé qui tiédissait devant le feu. + +Il y a dans la curiosité des stimulants aussi énergiques que dans les +élans de toute passion. Ce désir de savoir est si grand qu'il a dévoré la +vie de plus d'un curieux. + +Briquet avait été trop bien renseigné jusque-là pour ne point désirer de +compléter ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et, +fasciné par la lumière que renvoyait cette fenêtre sur les barreaux de +fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si +reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets. + +En conséquence, résolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le +long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme +ornement, aboutissait à cette fenêtre, et suivit le mur comme aurait pu le +faire un chat ou un singe marchant appuyé des mains et des pieds aux +ornements sculptés dans la muraille même. + +Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette +silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support +apparent, ils n'eussent certes pas manqué de crier à la magie, et plus +d'un, parmi les plus braves, eût senti hérisser ses cheveux. + +Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses +sorcelleries. + +En quatre enjambées, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre +ces barreaux et l'entonnoir, de telle façon que du dehors il ne pût être +aperçu, et que du dedans il fût à peu près masqué par le grillage. + +Briquet ne s'était pas trompé, et il fut dédommagé amplement de ses peines +et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arrivé là. + +En effet, son regard embrassait une grande salle éclairée par une lampe de +fer à quatre becs, et remplie d'armures de toute espèce, parmi lesquelles, +en cherchant bien, il eût pu certainement reconnaître ses brassards et son +gorgerin. + +Ce qu'il y avait là de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets +rangés en pile ou en faisceaux, eût suffi à armer quatre bons régiments. + +Briquet donna cependant moins d'attention à la superbe ordonnance de ces +armes qu'à l'assemblée chargée de les mettre en usage ou de les +distribuer. Ses yeux ardents perçaient la vitre épaisse et enduite d'une +couche grasse de fumée et de poussière, pour deviner les visages de +connaissance sous les visières ou les capuchons. + +-- Oh! oh! dit-il, voici maître Crucé, notre révolutionnaire; voici notre +petit Brigard, l'épicier au coin de la rue des Lombards; voici maître +Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'eût certes pas osé commettre +un tel sacrilège du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour +que je demande à cet ancien maître, en fait d'armes, s'il connaît la botte +secrète dont un certain David de ma connaissance est mort à Lyon. Peste! +la bourgeoisie est grandement représentée, mais la noblesse... ah! M. de +Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est +touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il +se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agréable +et roule des yeux persuasifs. + +[Illustration: Maintenant je me rappelle positivement votre nom. -- PAGE +53.] + +Et, en effet, M. de Mayneville avait commencé un discours. + +Robert Briquet secouait la tête, tandis que M. de Mayneville parlait, non +pas qu'il pût entendre un seul mot de la harangue; mais il interprétait +ses gestes et ceux de l'assemblée. + +-- Il ne semble guère persuader son auditoire. Crucé lui fait la grimace, +Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les +épaules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez, +soyez éloquent, ventre de biche! Oh! à la bonne heure, voici les gens de +l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la +main, on jette en l'air les chapeaux; diable! + +Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous +qui assistons en esprit aux délibérations de l'orageuse assemblée, nous +allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer. + +D'abord Crucé, Marteau et Bussy s'étaient plaints à M. de Mayneville de +l'inaction du duc de Guise. + +Marteau, en sa qualité de procureur, avait pris la parole. + +-- Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc +Henri de Guise? -- Merci. -- Et nous vous acceptons comme ambassadeur; +mais la présence du duc lui-même nous est indispensable. Après la mort de +son glorieux père, à l'âge de dix-huit ans, il a fait adopter à tous les +bons Français le projet de l'Union et nous a enrôlés tous sous cette +bannière. Selon notre serment, nous avons exposé nos personnes et sacrifié +notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voilà que, malgré +nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se décide. Prenez garde, +monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois +las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer. + +Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain +surtout se distingua par son zèle à l'applaudir. + +M. de Mayneville répondit avec simplicité. + +-- Messieurs, si rien ne se décide, c'est que rien n'est mûr encore. +Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frère, M. le +cardinal, sont à Nancy en observation: l'un met sur pied une armée +destinée à contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut +jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expédie courrier sur courrier à +tout le clergé de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le +duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette +vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Béarnais, est +prête à se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du côté de la Navarre, +et de l'empêcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc +veut être, avant de rien faire et surtout avant de venir à Paris, en état +de combattre l'hérésie et l'usurpation. Mais, à défaut de M. de Guise, +nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme général et comme +conseiller, et que j'attends d'un moment à l'autre. + +-- C'est-à-dire, interrompit Bussy, et ce fut à ce moment qu'il haussa les +épaules, c'est-à-dire que vos princes sont partout où nous ne sommes pas, +et jamais où nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de +Montpensier, par exemple? + +-- Monsieur, madame de Montpensier est entrée ce matin à Paris. + +-- Et personne ne l'a vue? + +-- Si fait, monsieur. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Salcède. + +-- Oh! oh! fit toute l'assemblée. + +-- Mais, dit Crucé, elle s'est donc rendue invisible? + +-- Pas tout à fait, mais insaisissable, je l'espère. + +-- Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne +présume pas que ce soit Salcède qui vous l'ait dit. + +-- Je sais qu'elle est ici, répondit Mayneville, parce que je l'ai +accompagnée jusqu'à la porte Saint-Antoine. + +-- J'ai entendu dire qu'on avait fermé les portes, interrompit Marteau qui +convoitait l'occasion de placer un second discours. + +-- Oui, monsieur, répondit Mayneville avec son éternelle politesse dont +aucune attaque ne pouvait le faire sortir. + +-- Comment se les est-elle fait ouvrir alors? + +-- A sa façon. + +-- Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les +ligueurs, jaloux et soupçonneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils +s'allient aux grands. + +-- Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris +une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement. +La consigne avait été donnée de ne laisser franchir la barrière qu'à ceux +qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait être signée +cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, à la porte Saint-Antoine, cinq +ou six hommes dont quatre assez pauvrement vêtus et d'assez mauvaise mine, +six hommes sont venus; ils étaient porteurs de ces cartes obligées et nous +ont passé devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente +bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. -- Quels sont ces +hommes, quelles sont ces cartes? répondez-nous, messieurs de Paris, vous +qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville. + +Ainsi, Mayneville, d'accusé, s'était fait accusateur, ce qui est le grand +art de l'art oratoire. + +-- Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux +portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout +rêveur. + +-- Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les +saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps à +courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on +appelle l'Union? + +-- Et ces gens, enfin, comment venaient-ils? + +-- Les uns à pied, les autres à cheval; les uns seuls, d'autres avec des +laquais. + +-- Sont-ce des gens du roi? + +-- Trois ou quatre avaient l'air de mendiants. + +-- Sont-ce des gens de guerre? + +-- Ils n'avaient que deux épées à eux six. + +-- Ce sont des étrangers? + +-- Je les suppose Gascons. + +-- Oh! firent quelques voix avec un accent de mépris. + +-- N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent éveiller notre +attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire. +Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue. + +-- Il y a un nouveau plan, répondit M. de Mayneville. Vous saurez demain +que Salcède, qui nous avait déjà trahis et qui devait nous trahir encore, +non-seulement n'a point parlé, mais encore s'est rétracté sur l'échafaud; +et cela grâce à la duchesse qui, entrée à la suite d'un de ces porteurs de +cartes, a eu le courage de pénétrer jusqu'à l'échafaud, au risque d'être +broyée mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'être +reconnue. C'est en ce moment que Salcède s'est arrêté dans son effusion: +un instant après, notre brave bourreau l'arrêtait dans son repentir. +Ainsi, messieurs, vous n'avez rien à craindre du côté de nos entreprises +de Flandre. Ce secret terrible s'en est allé roulant dans une tombe. + +Ce fut cette dernière phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de +Mayneville. + +Briquet devinait leur joie à leurs mouvements. Cette joie inquiétait +beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une résolution soudaine. + +Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pavé de la cour, et +se dirigea vers la porte où, sur l'énonciation des deux mots: _Parme et +Lorraine_, le portier lui livra passage. + +Une fois dans la rue, maître Robert Briquet respira si bruyamment que l'on +comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle. + +Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y +passait. + +M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurgés futurs de +Paris, tout le plan de l'insurrection. + +Il ne s'agissait de rien moins que d'égorger les personnages importants de +la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en +criant: _Vive la messe! mort aux politiques!_ et d'allumer ainsi une +Saint-Barthélemy nouvelle avec les vieux débris de l'ancienne; seulement, +dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les +huguenots de toute espèce. + +En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui règne au ciel et celui +qui allait régner sur la France: + +L'Éternel et M. de Guise. + + + + +XII + +LA CHAMBRE DE SA MAJESTÉ HENRI III AU LOUVRE + + +Dans cette grande chambre du Louvre, où déjà tant de fois nos lecteurs +sont entrés avec nous et où nous avons vu le pauvre roi Henri III dépenser +de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore +une fois, non plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, inquiet et +livré sans réserve à la persécution de toutes les ombres que son souvenir +évoque incessamment sous ces voûtes illustres. + +Henri était bien changé depuis cette mort fatale de ses amis que nous +avons racontée ailleurs: ce deuil avait passé sur sa tête comme un ouragan +dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un +homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections +privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et +de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible où les rois vont à +Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne. + +Henri III avait été cruellement frappé: tout ce qu'il aimait était +successivement tombé au tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron +tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné +par M. de Mayenne: les plaies étaient restées vives et saignantes.... +L'affection qu'il portait à ses nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse, +ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte +sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les défauts de +ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux +aucune prise à la mort. + +Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que +par soubresauts et par caprice; en de certains moments même il le +haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui +veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle, c'est +alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la +voix du peuple pour fronder les affections du roi. + +Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché +la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût +dit: Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien +pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi +se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser +d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot +inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre +d'Épernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale. + +D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité +native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition, +ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-même; +seulement son avidité lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le +monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de +l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il se gouvernait. + +[Illustration: Le duc d'Épernon.] + +Le trésor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et +s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor +était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil +froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses +châteaux, où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi +par la faiblesse du coeur et tiré de lui quelque don nouveau. + +Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il +exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait +pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint +plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale +furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne, +plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail, +c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa +proie. + +Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan +paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce +qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors +les doux loisirs de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, +n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui +convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs; +mais les temps avaient changé: l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or; +l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller à l'argent, +fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine +à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les +inextricables ronces de l'administration, dévastant ça et là sur son +passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que +le bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants. + + * * * * * + +L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de +Joyeuse peut montrer au lecteur quelle différence il y avait entre les +deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié, mais cette +large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la +France et sur lui-même à ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout +naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la +tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin: il +aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous +ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitié que le +roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié; +aucune tache infâme ne souillait cette affection presque paternelle de +Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnêtes, Joyeuse +avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne +dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, +Joyeuse était un ami véritable d'Henri; mais ce milieu ne se présentait +guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, égoïste; c'était peu pour lui +d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source; +c'était tout pour lui d'être heureux de quelque façon qu'il le fût. Brave, +beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts +une auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri +maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laissé, à lui roi, si peu +de chose à faire pour son ami. + +Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute à cause +du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri +cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût développé dans +un sens d'utilité remarquable. + +Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé. + +C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de ses amis, avec +cette profonde connaissance de leurs défauts et de leurs qualités, +qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à +eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà +dessinés dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les +siens. + +Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes +dans un pareil moment, Henri avait senti son dénûment; la faiblesse de +Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait +enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois +marqués par la fatalité, pour qu'une race s'éteigne en eux et avec eux. + +S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes, +cette grandeur n'a par de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on +encense, l'idole qu'on adore; mais que les prêtres et le peuple, les +adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur +intérêt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit +altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait vivement et +s'irritait de le sentir. + +Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa +jeunesse éteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse. + +-- Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je? Je n'ai plus de +guerres à subir; Guise est à Nancy, Henri à Pau; l'un est obligé de +renfermer son ambition en lui-même, l'autre n'en a jamais eu. + +Les esprits se calment; nul Français n'a sérieusement envisagé cette +entreprise impossible de détrôner son roi; cette troisième couronne +promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos +de femme blessée dans son amour-propre; ma mère seule rêve toujours à son +fantôme d'usurpation, sans pouvoir sérieusement me montrer l'usurpateur; +mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgré +mes chagrins, je sais à quoi m'en tenir sur les prétendants qu'elle +redoute. + +Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai, +l'épée à la main, les ligues étrangères. Par la mordieu! je ne valais pas +mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jarnac et à Montcontour. + +Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; oui, +mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voilà +mon seul, mon véritable conspirateur, l'ennui! et ma mère ne me parle +jamais de celui-là. + +Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'être +ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour +s'amuser? D'Épernon? ah! celui-là, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas +encore touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur les pieds fourchus; +eh bien, ma foi! qu'il boude tout à son aise. + +-- Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'Épernon. + +Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les récriminations +qu'elle suggère contre les personnes attendues, la facilité avec laquelle +se dissipe le nuage lorsque la personne paraît, comprendront +l'empressement que mit le roi à ordonner que l'on avançât un pliant pour +le duc. + +-- Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchanté de vous voir. + +D'Épernon s'inclina respectueusement. + +-- Pourquoi donc n'êtes-vous point venu voir écarteler ce coquin +d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, +puisque je vous l'avais fait dire? + +-- Sire, je n'ai pas pu. + +-- Vous n'avez pas pu? + +-- Non, sire, j'avais affaire. + +-- Ne dirait-on pas, en vérité, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une +coudée, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas été payé, dit +Henri en levant les épaules. + +-- Ma foi, sire, dit d'Épernon prenant au bond la balle, Votre Majesté est +dans le vrai; le subside n'a pas été payé, et je suis sans un écu. + +-- Bon, fit Henri impatient. + +-- Mais, reprit d'Épernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me +hâte de le dire à Votre Majesté, car elle pourrait croire que ce sont là +les affaires dont je me suis occupé. + +-- Voyons ces affaires, duc. + +-- Votre Majesté sait ce qui s'est passé au supplice de Salcède. + +-- Parbleu, puisque j'y étais. + +-- On a tenté d'enlever le condamné. + +-- Je n'ai pas vu cela. + +-- C'est le bruit qui court par la ville cependant. + +-- Bruit, sans cause et sans résultat: on n'a pas remué. + +-- Je crois que Votre Majesté est dans l'erreur. + +-- Et sur quoi bases-tu ta croyance? + +-- Sur ce que Salcède a démenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant +les juges. + +-- Ah! vous savez déjà cela, vous? + +-- Je tâche de savoir tout ce qui intéresse Votre Majesté. + +-- Merci, mais où voulez-vous en venir avec ce préambule? + +-- A ceci: un homme qui meurt comme Salcède est mort en bien bon +serviteur, sire. + +-- Eh bien! après? + +-- Le maître qui a de tels serviteurs est bien heureux: voilà tout. + +-- Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutôt que +je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire. + +-- Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majesté trouverait dans +l'occasion, et je puis en répondre mieux que personne, des serviteurs +aussi fidèles qu'en a trouvé le maître de Salcède. + +-- Le maître de Salcède, le maître de Salcède! nommez donc une fois les +choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce +maître? + +-- Votre Majesté doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de +politique. + +-- Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous. + +-- Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses. + +-- Bon! dit Henri ennuyé, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des +choses désagréables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien là. + +-- Allons, voilà que Votre Majesté me maltraite, dit d'Épernon. + +-- C'est assez juste, je crois. + +-- Non pas, sire. L'avertissement d'un homme dévoué peut tomber à faux; +mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet +avertissement. + +[Illustration: Son visage me revient assez. -- PAGE 69.] + +-- Ce sont mes affaires. + +-- Ah! du moment que Votre Majesté le prend ainsi, vous avez raison, sire; +n'en parlons donc plus. + +Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier. + +-- Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis déjà lugubre comme un +Pharaon d'Égypte en sa pyramide. Égaie-moi. + +-- Ah! sire, la joie ne se commande point. + +Le roi frappa la table de son poing avec colère. + +-- Vous êtes un entêté, un mauvais ami, duc! s'écria-t-il. Hélas! hélas! +je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois. + +-- Oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu'elle n'encourage guère +les nouveaux? + +Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute réponse, il +regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une +expression des plus significatives. + +D'Épernon comprit. + +-- Votre Majesté me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon +achevé. Moi, je ne lui reproche pas mon dévoûment. + +Et le duc, qui ne s'était pas encore assis, prit le pliant que le roi +avait fait préparer pour lui. + +-- Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur, +toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire +gai et joyeux. Dieu m'est témoin que je n'ai point entendu parler de +Quélus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur +le point de mon honneur. Non, il y avait même en ce temps-là Bussy, Bussy, +qui n'était point à moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je +n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause +involontaire de leur mort, hélas! Où en suis-je venu, que je regrette même +mes ennemis! Certes, tous quatre étaient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne +te fâche point de ce que je dis là. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point +ton tempérament de donner à chaque heure du jour de grands coups de +rapière sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux +et haut à la main, tu es facétieux, fin, de bon conseil parfois. Tu +connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel +je n'éprouvai jamais un seul moment d'ennui. + +-- De qui Votre Majesté veut-elle parler? demanda le duc. + +-- Tu devrais lui ressembler, d'Épernon. + +-- Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majesté regrette. + +-- Oh! pauvre Chicot, où es-tu? + +D'Épernon se leva tout piqué. + +-- Eh bien! que fais-tu? dit le roi. + +-- Il paraît, sire, que Votre Majesté est en mémoire aujourd'hui; mais, en +vérité, ce n'est pas heureux pour tout le monde. + +-- Et pourquoi cela? + +-- C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-être, me compare à messire +Chicot, et que je me sens assez peu flatté de la comparaison. + +-- Tu as tort, d'Épernon. Je ne puis comparer à Chicot qu'un homme que +j'aime et qui m'aime. C'était un solide et ingénieux serviteur que celui- +là. + +Et Henri poussa un profond soupir. + +-- Ce n'est pas pour ressembler à maître Chicot, je présume, que Votre +Majesté m'ait fait duc et pair, dit d'Épernon. + +-- Allons, ne récriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que +le Gascon, si fin et si impudent qu'il fût à la fois, se trouva plus mal à +l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'eût été devant un reproche +flagrant. + +-- Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voilà tout ce que je +puis dire. Oh! quand je songe qu'à cette même place où tu es ont passé +tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidèles; que là-bas, sur le +fauteuil où tu as posé ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent +fois! + +-- Peut-être était-ce fort spirituel, interrompit d'Épernon; mais, en tout +cas, c'était peu respectueux. + +-- Hélas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps +aujourd'hui. + +Et il agita tristement son chapelet de têtes de mort, qui fit entendre un +cliquetis lugubre comme s'il eût été fait d'ossements réels. + +-- Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement +d'Épernon. + +-- Il est mort! répondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aimé! + +-- Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vérité qu'il a bien fait de +mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries, +et l'on m'a dit que la sobriété n'était pas sa vertu favorite. De quoi est +mort le pauvre diable, sire, d'indigestion? + +-- Chicot est mort de chagrin, mauvais coeur, répliqua aigrement le roi. + +-- Il l'aura dit pour vous faire rire une dernière fois. + +-- Voilà qui te trompe: c'est qu'il n'a pas même voulu m'attrister par +l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, +lui qui tant de fois m'a vu les pleurer. + +-- Alors c'est son ombre qui est revenue. + +-- Plût à Dieu que je le revisse, même en ombre! Non, c'est son ami, le +digne prieur Gorenflot, qui m'a écrit cette triste nouvelle. + +-- Gorenflot! qu'est-ce que cela? + +-- Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau +couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, près +de Bel-Esbat. + +-- Fort bien! quelque mauvais prêcheur à qui Votre Majesté aura donné un +prieuré de trente mille livres et à qui elle se garde bien de le +reprocher. + +-- Vas-tu devenir impie à présent? + +-- Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essaierais. + +-- Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu! + +-- Chicot l'était bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait. + +-- Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque +chose. + +-- Alors, Votre Majesté a tort de le regretter. + +-- Pourquoi cela? + +-- Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fût, ne lui +serait pas d'un grand secours. + +-- L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à cause de son +esprit que je le regrette. + +-- Et à cause de quoi? Ce n'est point à cause de son visage, je présume, +car il était fort laid, mons Chicot. + +-- Il avait des conseils sages. + +-- Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des +sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard. + +-- Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de +l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même. Chicot, depuis qu'il est +mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de +rire, j'entends que personne ne rie. + +-- Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce +que j'en disais, c'est que tout à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa +belle humeur; c'est que tout à l'heure vous me demandiez de vous égayer, +tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste... Parfandious! +Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'échappe toujours. + +-- Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où +tu voulais me voir quand tu as commencé la conversation par de sinistres +propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y a toujours +chez le roi la force d'un homme. + +-- Je n'en doute pas, sire. + +-- Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais +point moi-même, je serais mort dix fois le jour. + +-- Ce qui ne déplairait pas à certaines gens que je connais. + +-- Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses. + +-- C'est bien impuissant à atteindre de loin. + +-- Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes +arquebusiers. + +-- C'est gênant pour frapper de près: pour défendre une poitrine royale, +ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes +poitrines. + +-- Hélas! dit Henri, voilà ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines +de nobles coeurs. Jamais on ne fût arrivé à moi du temps de ces vivants +remparts qu'on appelait Quélus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint- +Mégrin. + +-- Voilà donc ce que Votre Majesté regrette? demanda d'Épernon, comptant +saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant délit d'égoïsme. + +-- Je regrette les coeurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes +choses, dit Henri. + +-- Sire, dit d'Épernon, si j'osais, je ferais remarquer à Votre Majesté +que je suis Gascon, c'est-à-dire prévoyant et industrieux; que je tâche de +suppléer par l'esprit aux qualités que m'a refusées la nature; en un mot, +que je fais tout ce que je puis, c'est-à-dire tout ce que je dois, et que +par conséquent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra! + +-- Ah! voilà comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand étalage des +dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu à m'effrayer, +tu te résumes par ces mots: Advienne que pourra!... Bien obligé, duc. + +-- Votre Majesté veut donc bien croire un peu à des dangers? + +-- Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre. + +-- Je crois que je le puis. + +-- Tu le peux? + +-- Oui, sire. + +-- Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu +es! + +-- Pas si petits. + +-- Voyons, alors. + +-- Votre Majesté consent-elle à se lever? -- Pourquoi faire? + +-- Pour venir avec moi jusqu'aux anciens bâtiments du Louvre. + +-- Du côté de la rue de l'Astruce? + +-- Précisément à l'endroit où l'on s'occupait de bâtir un garde-meubles, +projet qui a été abandonné depuis que Votre Majesté ne veut plus d'autres +meubles que des prie-Dieu et des chapelets de têtes de mort. + +-- A cette heure? + +-- Dix heures sonnent à l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me +semble. + +-- Que verrai-je dans ces bâtiments? + +-- Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas. + +-- C'est bien loin, duc. + +-- Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire. + +-- D'Épernon, d'Épernon. + +-- Eh bien, sire? + +-- Si ce que tu veux me faire voir n'est pas très curieux, prends garde. + +-- Je vous réponds, sire, que ce sera curieux. + +-- Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort. + +Le duc prit son manteau et présenta au roi son épée; puis, prenant un +flambeau de cire, il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté très +chrétienne, qui le suivit d'un pas traînant. + + + + +XIII + + +LE DORTOIR + +Quoiqu'il ne fût encore que dix heures, comme l'avait dit d'Épernon, un +silence de mort envahissait déjà le Louvre; à peine, tant le vent +soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le +grincement des ponts-levis. + +En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivèrent aux +bâtiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conservé ce nom, même depuis +l'édification de Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Le duc tira une clef de son aumônière, descendit quelques marches, +traversa une petite cour, ouvrit une porte cintrée, enfermée sous des +ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues +herbes. + +Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se +trouva dans une cour intérieure que dominait à l'un de ses angles un +escalier de pierre. + +Cet escalier aboutissait à une vaste chambre, ou plutôt à un immense +corridor. + +D'Épernon avait aussi la clef de ce corridor. + +Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer à Henri l'étrange +aménagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux. + +Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits était occupé par un +dormeur. + +Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du +côté du duc avec une curiosité inquiète: + +-- Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment? + +-- Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui dès demain ne dormiront +plus, qu'à leur tour s'entend. + +-- Et pourquoi ne dormiront-ils plus? + +-- Pour que Votre Majesté puisse dormir, elle. + +-- Explique-toi; tous ces gens-là sont donc tes amis? + +-- Choisis par moi, sire, triés comme le grain dans l'aire; des gardes +intrépides qui ne quitteront pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui, +gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout où Votre Majesté ira, +ne laisseront personne approcher de vous à la longueur d'une épée. + +-- C'est toi qui as inventé cela, d'Épernon? + +-- Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire. + +-- On en rira. + +-- Non pas, on en aura peur. + +-- Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes? + +-- Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous +plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre +Majesté, ne s'adresseront qu'à vous pour avoir la lumière, la chaleur, la +vie. + +-- Mais cela va me ruiner. + +-- Est-ce qu'un roi se ruine jamais? + +-- Je ne puis déjà point payer les Suisses. + +-- Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous +paraissent gens de grande dépense? + +Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui présentait un aspect assez +digne d'attention, même pour un roi accoutumé aux belles divisions +architecturales. + +Cette salle longue était coupée, dans toute sa longueur, par une cloison +sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcôves, placées +comme autant de chapelles à côté les unes des autres, et donnant sur le +passage à l'une des extrémités duquel se tenaient le roi et d'Épernon. + +Une porte, percée dans chacune de ces alcôves, donnait accès dans une +sorte de logement voisin. + +Il résultait de cette distribution ingénieuse que chaque gentilhomme avait +sa vie publique et sa vie privée. + +Au public, il apparaissait par l'alcôve. + +En famille, il se cachait dans sa petite loge. + +La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant +dans toute la longueur du bâtiment. + +Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions. + +-- Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits? +demanda le roi. + +-- Parce que, sire, j'ai pensé qu'ainsi l'inspection serait plus facile à +faire pour Votre Majesté; puis ces alcôves, qui portent chacune un numéro, +ont un avantage, c'est de transmettre ce numéro à leur locataire: ainsi +chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre. + +-- C'est assez bien imaginé, dit le roi, surtout si nous seuls conservons +la clef de toute cette arithmétique. Mais les malheureux étoufferont à +toujours vivre dans ce bouge. + +-- Votre Majesté va faire le tour avec moi si elle le désire, et entrer +dans les loges de chacun d'eux. + +-- Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Épernon! dit le roi, +jetant les yeux sur les chaises chargées de la défroque des dormeurs. Si +j'y renferme les loques de ces gaillards-là, Paris rira beaucoup. + +-- Il est de fait, sire, répondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont +pas très somptueusement vêtus; mais, sire, s'ils eussent été tous ducs et +pairs... + +-- Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coûteraient plus cher +qu'ils ne vont me coûter. + +-- Eh bien, c'est cela même, sire. + +-- Combien me coûteront-ils, voyons? Cela me décidera peut-être, car en +vérité, d'Épernon, la mine n'est pas appétissante. + +-- Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hâlés par le soleil +qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'étais maigre et hâlé comme +eux lorsque je vins à Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi. + +-- Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'Épernon. + +Puis, après une pause: + +-- Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le +roi. + +-- Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperçu, ils ont très bien dîné +ce soir, voyez-vous. + +-- Tiens, en voici un qui rêve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille +avec curiosité. + +-- Vraiment? + +-- Oui, que dit-il donc? écoute. + +En effet, un des gentilshommes, la tête et les bras pendants hors du lit, +la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un mélancolique +sourire. + +Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied. + +-- Si vous êtes une femme, disait-il, fuyez! fuyez! + +-- Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-là. + +-- Qu'en dites-vous, sire? + +-- Son visage me revient assez. + +D'Épernon approcha son flambeau. + +-- Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignée. -- C'est le +sire Ernauton de Carmainges, un joli garçon, et qui ira loin. + +-- Il a laissé là-bas quelque amour ébauché, pauvre diable! + +-- Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui +tiendrons compte du sacrifice. + +-- Oh! oh! voilà une bizarre figure qui vient après ton sire... comment +donc l'appelles-tu déjà? + +-- Ernauton de Carmainges. + +-- Ah! oui! peste! quelle chemise a le numéro 34! on dirait d'un sac de +pénitent. + +-- Celui-là c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majesté, lui, ce ne +sera pas, je vous en réponds, sans s'enrichir un peu. + +-- Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rêver d'amour? + +-- Quel numéro, sire? + +-- Numéro 42. + +-- Fine lame, coeur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline, +sire. + +-- Ah ça! mais j'y réfléchis; sais-tu que tu as eu là une idée, Lavalette? + +-- Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces +nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majesté que +l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, à +la première occasion, vont se montrer d'une façon qui nous fera honneur à +tous. + +-- Oui, oui, tu as raison, c'est une idée. Mais attends donc. + +-- Quoi? + +-- Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet équipage-là, je +présume. Mon corps a bonne façon, et je ne veux pas que son ombre, ou +plutôt que ses ombres le déshonorent. + +-- Ah! nous en revenons, sire, à la question du chiffre. + +-- Comptais-tu l'éluder? + +-- Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale; +mais à l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idée. + +-- D'Épernon, d'Épernon! dit le roi. + +-- Que voulez-vous, sire, le désir de plaire à Votre Majesté double mon +imagination. + +-- Allons, voyons, dis cette idée. + +-- Eh bien, si cela dépendait de moi, chacun de ces gentilshommes +trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une +bourse de mille écus pour le paiement du premier semestre. + +-- Mille écus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons +donc! vous êtes fou, duc; un régiment tout entier ne coûterait point cela. + +-- Vous oubliez, sire, qu'ils sont destinés à être les ombres de Votre +Majesté; et, vous l'avez dit vous-même, vous désirez que vos ombres soient +décemment habillées. Chacun aura donc à prendre sur ses mille écus pour se +vêtir et s'armer de manière à vous faire honneur; et sur le mot honneur, +laissez la longe un peu lâche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents +livres pour l'équipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres +pour la première année, trois mille pour la seconde et les autres. + +-- C'est plus acceptable. + +-- Et Votre Majesté accepte? + +-- Il n'y a qu'une difficulté, duc. -- Laquelle? + +-- Le manque d'argent. + +-- Le manque d'argent? + +-- Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise +raison que je te donne là, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta +traite. + +-- Sire, j'ai trouvé un moyen. + +-- De me faire avoir de l'argent? + +-- Pour votre garde, oui, sire. + +-- Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'Épernon de +côté. + +Puis tout haut: + +-- Voyons ce moyen, dit-il. + +-- On a enregistré, il y a eu six mois aujourd'hui même, un édit sur les +droits de gibier et de poisson. + +-- C'est possible. + +-- Le paiement du premier semestre a donné soixante-cinq mille écus que le +trésorier de l'épargne a encaissés ce matin, lorsque je l'ai prévenu de +n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au trésor, il tient à la +disposition de Votre Majesté l'argent de la taxe. + +-- Je le destinais aux guerres. + +-- Eh bien, justement, sire. La première condition de la guerre, c'est +d'avoir des hommes; le premier intérêt du royaume, c'est la défense et la +sûreté du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces +conditions. + +-- La raison n'est pas mauvaise; mais, à ton compte, je ne vois que +quarante-cinq mille écus employés; il va donc m'en rester vingt mille pour +mes régiments. + +-- Pardon, sire, j'ai disposé, sauf le plaisir de Votre Majesté, de ces +vingt mille écus. + +-- Ah! tu en as disposé? + +-- Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite. + +-- J'en étais sûr, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans +ton argent. + +-- Oh! par exemple, sire! + +-- Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant +à une autre idée. + +-- Voilà, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est +commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est à +pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un +troisième pour suppléer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous +aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service, +trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant +ces douze heures vous en aurez toujours cinq à droite, cinq à gauche, deux +devant et trois derrière. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une +pareille garde. + +-- Par la mordieu! c'est habilement combiné, duc, et je te fais mon +compliment. + +-- Regardez-les, sire; en vérité ils font bon effet. + +-- Oui, habillés ils ne seront pas mal. + +-- Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui +vous menacent, sire? + +-- Je ne dis pas. + +-- J'avais donc raison? + +-- Soit. + +-- Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idée-là. + +-- D'Épernon! d'Épernon! il n'est point charitable de dire du mal des +absents. + +-- Parfandious! vous dites bien du mal des présents, sire. + +-- Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il était avec moi à la Grève +aujourd'hui, lui, Joyeuse. + +-- Eh bien! moi j'étais ici, sire, et Votre Majesté voit que je ne perdais +pas mon temps. + +-- Merci, Lavalette. + +-- A propos, sire, fit d'Épernon, après un silence d'un instant, j'avais +une chose à demander à Votre Majesté. + +-- Cela m'étonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien. + +-- Votre Majesté est amère aujourd'hui, sire. + +-- Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie +avait satisfait la vengeance, ou plutôt tu me comprends mal: je disais +que, m'ayant rendu service, tu avais droit à me demander quelque chose; +demande donc. + +-- C'est différent, sire. D'ailleurs, ce que je demande à Votre Majesté, +c'est une charge. + +-- Une charge! toi, colonel général de l'infanterie, tu veux encore une +charge; mais elle t'écrasera. + +-- Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majesté; je +porterais le ciel et la terre. + +-- Demande alors, dit le roi en soupirant. + +-- Je désire que Votre Majesté me donne le commandement de ces quarante- +cinq gentilshommes. + +-- Comment! dit le roi stupéfait, tu veux marcher devant moi, derrière +moi? tu veux te dévouer à ce point, tu veux être capitaine des gardes? + +-- Non pas, non pas, sire. + +-- A la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle. + +-- Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon +commandement que celui de tout autre; mais je ne les précéderai ni ne les +suivrai: j'aurai un second moi-même. + +-- Il y a encore quelque chose là-dessous, pensa Henri en secouant la +tête; ce diable d'homme donne toujours pour avoir. + +Puis tout haut: + +-- Eh bien, soit, tu auras ton commandement. + +-- Secret? + +-- Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq? + +-- Le petit Loignac. + +-- Ah! tant mieux. + +-- Il agrée à Votre Majesté? + +-- Parfaitement. + +-- Est-ce arrêté ainsi, sire? + +-- Oui, mais.... + +-- Mais? + +-- Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loignac? + +-- Il est mon d'Épernon, sire. + +-- Il te coûte cher alors, grommela le roi. + +-- Votre Majesté dit? + +-- Je dis que j'accepte. + +-- Sire, je vais chez le trésorier de l'épargne chercher les quarante-cinq +bourses. + +-- Ce soir? + +-- Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises. + +-- C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi. + +-- Content, sire? + +-- Assez. + +-- Bien gardé dans tous les cas. + +-- Oui, par des gens qui dorment les poings fermés. + +-- Ils veilleront demain, sire. + +D'Épernon reconduisit Henri jusqu'à la porte de la galerie et le quitta en +se disant: + +-- Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me +coûtent rien, parfandious! + + + + +XIV + +L'OMBRE DE CHICOT + + +Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de +déceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs défauts et +leurs qualités, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus +profond de leur coeur que pouvait le faire le roi du ciel. + +Il avait compris tout de suite où voulait en venir d'Épernon; mais comme +il s'attendait à ne rien recevoir en échange de ce qu'il donnerait, et +qu'il recevait quarante-cinq estafiers en échange de soixante-cinq mille +écus, l'idée du Gascon lui parut une trouvaille. + +Et puis c'était une nouveauté. Un pauvre roi de France n'est pas toujours +grassement fourni de cette marchandise si rare même pour des sujets, le +roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigné +ses chiens, aligné ses têtes de mort et poussé sa quantité voulue de +soupirs, n'avait plus rien à faire. + +La garde instituée par d'Épernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en +parlerait, et qu'il pourrait en conséquence lire sur les physionomies +autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il était revenu +de Pologne. + +Peu à peu et à mesure qu'il se rapprochait de sa chambre où l'attendait +l'huissier, assez intrigué de cette excursion nocturne et insolite, Henri +se développait à lui-même les avantages de l'institution des quarante- +cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, +s'éclaircissant, les idées que d'Épernon avait mises en lumière dans la +conversation qu'il venait d'avoir avec lui. + +-- Au fait, pensa le roi, ces gens-là seront sans doute fort braves: il y +en aura, Dieu merci! pour tout le monde... et puis, c'est beau, un cortège +de quarante-cinq épées toujours prêtes à sortir du fourreau! + +Ce dernier chaînon de sa pensée se soudant au souvenir de ces autres épées +si dévouées qu'il regrettait si amèrement tout haut et plus amèrement +encore tout bas, amena Henri à une tristesse profonde dans laquelle il +tombait si souvent à l'époque où nous sommes parvenus, qu'on eût pu dire +que c'était son état habituel. Les temps si durs, les hommes si méchants, +les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimèrent une +seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'égayer, pour sortir un +instant de cette maladie que déjà, à cette époque, les Anglais, nos +maîtres en mélancolie, avaient baptisée du nom de _spleen_. + +Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le +demanda. + +-- M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier. + +-- C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous. + +-- Sire, la chambre de Votre Majesté est prête, et Sa Majesté la reine a +fait demander les ordres du roi. + +Henri fit la sourde oreille. + +-- Doit-on faire dire à Sa Majesté, hasarda l'huissier, de mettre le +chevet? + +-- Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dévotions, j'ai mes travaux; et +puis je suis souffrant, je dormirai seul. + +L'huissier s'inclina. + +-- A propos, dit Henri le rappelant, portez à la reine ces confitures +d'Orient qui font dormir. + +Et il remit son drageoir à l'huissier. + +Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet préparée. + +Une fois là, Henri jeta un coup d'oeil sur tous les accessoires si +recherchés, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait +naguère pour être le plus bel homme de la chrétienté, ne pouvant pas en +être le plus grand roi. + +Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forcé, auquel +autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait +autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu. +Henri était comme ces vieilles coquettes qui ont changé leur miroir contre +un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus +chéris. + +Gants parfumés et onctueux, masques de toile fine imprégnés de pâtes, +combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir +l'oreille et faire briller les yeux, il négligea tout cela encore comme il +le faisait déjà depuis longtemps. + +-- Mon lit, dit-il avec un soupir. + +Deux serviteurs le déshabillèrent, lui passèrent un caleçon de fine laine +de Frise, et, le soulevant avec précaution, ils le glissèrent entre ses +draps. + +-- Le lecteur de Sa Majesté! cria une voix. + +Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait +quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du +polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-à-dire +primitivement, le français lui suffisait. + +-- Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prières chez lui à mon +intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi. + +-- Mais s'il rentre tard, sire? + +-- Hélas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais à quelque heure qu'il +rentre, vous entendez, amenez-le. + +Les serviteurs éteignirent les cires, allumèrent près du feu une lampe +d'essences qui donnaient des flammes pâles et bleuâtres, sorte de +récréation fantasmagorique dont le roi se montrait fort épris depuis le +retour de ses idées sépulcrales, puis ils quittèrent sur la pointe des +pieds sa chambre silencieuse. + +Henri, brave en face d'un danger véritable, avait toutes les craintes, +toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les +apparitions, il avait peur des fantômes, et cependant ce sentiment +l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela à ce +prisonnier qui, ennuyé de l'oisiveté d'une longue détention, répondait à +ceux qui lui annonçaient qu'il allait subir la question: + +-- Bon, cela me fera toujours passer un instant. + +Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout +en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en +essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu dénoncer la +mystérieuse entrée d'une ombre, les yeux de Henri, fatigués du spectacle +de la journée et de la course du soir, se voilèrent, et bientôt il +s'endormit ou plutôt s'engourdit dans ce calme et cette solitude. + +Mais les repos de Henri n'étaient pas longs. Miné par cette fièvre sourde +qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il +crut entendre du bruit dans sa chambre et se réveilla. + +-- Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi? + +Personne ne répondit. + +Les flammes de la lampe bleue s'étaient affaiblies; elles ne renvoyaient +plus au plafond de chêne sculpté qu'un cercle blafard qui verdissait l'or +des caissons. + +-- Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophète a raison: Majesté +devrait toujours soupirer. Il eût mieux fait de dire: Elle soupire +toujours. + +Puis, après une pause d'un instant: + +-- Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de prière, donnez-moi la force d'être +toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai après ma mort! + +-- Eh! eh! seul après ta mort, ce n'est pas sûr, répondit une voix +stridente qui vibra comme une percussion métallique à quelques pas du lit; +et les vers, pour qui les prends-tu? + +Le roi, effaré, se souleva sur son séant, interrogeant avec anxiété chaque +meuble de la chambre. + +-- Oh! je connais cette voix, murmura-t-il. + +-- C'est heureux, répliqua la voix. + +Une sueur froide passa sur le front du roi. + +-- On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il. + +-- Tu brûles, Henri, tu brûles, répondit la voix. + +Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperçut à quelque distance de +la cheminée, dans ce même fauteuil qu'il avait désigné une heure +auparavant à d'Épernon, une tête sur laquelle le feu attachait un de ces +reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un +personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine à apercevoir. + +Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil où était appuyé le bras du +personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied +formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre +mesure. + +-- Que Dieu me protège! s'écria Henri, c'est l'ombre de Chicot! + +-- Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais? + +-- Qu'est-ce à dire? + +-- Les ombres ne parlent pas, imbécile, puisqu'elles n'ont pas de corps, +et par conséquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil. + +-- Tu es bien Chicot, alors? s'écria le roi ivre de joie. + +-- Je ne veux rien décider à cet égard; nous verrons plus tard ce que je +suis, nous verrons. + +-- Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot? + +-- Allons, bon! voilà que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, +je suis mort, cent fois mort. + +-- Chicot, mon seul ami! + +-- Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la même chose. Tu +n'es pas changé, peste! + +-- Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu changé, Chicot? + +-- Je l'espère bien. + +-- Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, +pourquoi m'as-tu quitté, dis? + +-- Parce que je suis mort. + +-- Mais tu disais tout à l'heure que tu ne l'étais pas? + +-- Et je le répète. + +-- Que veut dire cette contradiction? + +-- Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et +vivant pour les autres. + +-- Et pour moi, qu'es-tu? + +-- Pour toi je suis mort. + +-- Pourquoi mort pour moi? + +-- C'est facile à comprendre: écoute bien. + +-- Oui. + +-- Tu n'es pas maître chez toi. + +-- Comment! + +-- Tu ne peux rien pour ceux qui te servent. + +-- Mons Chicot! + +-- Ne nous fâchons pas, ou je me fâche. + +-- Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne +s'évanouît; parle, mon ami, parle. + +-- Eh bien donc, j'avais une petite affaire à vider avec M. de Mayenne, tu +te le rappelles? + +-- Parfaitement. + +-- Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; très bien; il me +fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me défendre +contre ce héros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes +avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis déclaré mort et enterré par +l'intermédiaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de +Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus. + +-- Affreux courage que tu as eu là, Chicot! ne savais-tu pas la douleur +que me causerait ta mort, dis? + +-- Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais +vécu si tranquille que depuis que tout le monde est persuadé que je ne vis +plus. + +-- Chicot! Chicot! mon ami, s'écria le roi, tu m'épouvantes, ma tête se +perd. + +-- Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperçois de cela, toi? + +Je ne sais que croire. + +-- Dame! il faut pourtant t'arrêter à quelque chose: que crois-tu, voyons? + +-- Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens. + +-- Alors je mens: tu es poli. + +-- Tu me caches une partie de la vérité, du moins; mais tout à l'heure, +comme les spectres de l'antiquité, tu vas me dire des choses terribles. + +-- Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Apprête-toi donc, pauvre roi! + +-- Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitée par le +Seigneur. + +-- J'avouerai tout ce que tu voudras. + +-- Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardés? +comment te trouverais-tu là, dans ma chambre, près de moi? Le premier venu +entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le +roi? + +Et Henri, s'abandonnant tout entier à la terreur imaginaire qui venait de +le saisir, se rejeta dans son lit, prêt à se couvrir la tête avec ses +draps. + +-- Là, là, là, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque pitié et +beaucoup de sympathie, là, ne t'échauffe pas, tu n'as qu'à me toucher pour +te convaincre. + +-- Tu n'es donc pas un messager de vengeance? + +-- Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une épée +flamboyante comme l'archange Michel? + +-- Alors, comment es-tu entré? + +-- Tu y reviens? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me +donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de +ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrière; eh +bien! avec cette clef on entre, et je suis entré. + +-- Par la porte secrète, alors? + +-- Eh! sans doute. + +-- Mais pourquoi es-tu entré aujourd'hui plutôt qu'hier? + +-- Ah! c'est vrai, voilà la question; eh bien! tu vas le savoir. + +Henri abaissa ses draps, et avec le même accent de naïveté qu'eut pris un +enfant: + +-- Ne me dis rien de désagréable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si +tu savais quel plaisir me fait éprouver ta voix! + +-- Moi, je te dirai la vérité, voilà tout: tant pis si la vérité est +désagréable. + +-- Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de +Mayenne? + +-- C'est très sérieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait +donner cinquante coups de bâton, j'ai pris ma belle et lui ai donné cent +coups de fourreau d'épée: suppose que deux coups de fourreau d'épée valent +un coup de bâton, et nous sommes manche à manche; gare la belle! suppose +qu'un coup de fourreau d'épée vaille un coup de bâton, ce peut être l'avis +de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de bâton ou de +fourreau d'épée: or, je ne crains rien tant que les débiteurs de ce genre, +et je ne fusse pas même venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si +je n'eusses pas su M. de Mayenne à Soissons. + +-- Eh bien! Chicot, cela étant, puisque c'est pour moi que tu es revenu, +je te prends sous ma protection, et je veux.... + +-- Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces +les mots: je veux, tu es prêt à dire quelque sottise. + +-- Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour. + +-- Là! je le disais bien. + +-- Je te défendrai. + +-- Bon. + +-- Chicot, je t'engage ma parole royale. + +-- Bast! j'ai mieux que cela. + +-- Qu'as-tu? + +-- J'ai mon trou, et j'y reste. + +-- Je te défendrai, te dis-je! s'écria énergiquement le roi en se dressant +sur la marche de son lit. + +-- Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie. + +-- Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspères, dit le roi en se +rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de +France, je me trouve assez de Suisses, d'Écossais, de gardes françaises et +de gentilshommes pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve point +content et en sûreté? + +-- Écoute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses.... + +-- Oui, commandés par Tocquenot. -- Bien. Tu as les Écossais.... + +-- Oui, commandés par Larchant. + +-- Très bien. Tu as les gardes françaises.... + +-- Commandés par Crillon. + +-- A merveille. Et puis après? + +-- Et puis après? Je ne sais si je devrais te dire cela. + +-- Ne le dis pas: qui te le demande? + +-- Et puis après, une nouveauté, Chicot. + +-- Une nouveauté? + +-- Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes. + +-- Quarante-cinq! comment dis-tu cela? + +-- Quarante-cinq gentilshommes. + +-- Où les as-tu trouvés? ce n'est pas à Paris, en tout cas? + +-- Non, mais ils y sont arrivés aujourd'hui, à Paris. + +-- Oui-dà! oui-dà! dit Chicot, illuminé d'une idée subite; je les connais +tes gentilshommes. + +-- Vraiment! + +-- Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace. + +-- Je ne dis pas. + +-- Des figures à mourir de rire! + +-- Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes. + +-- Des Gascons enfin, comme le colonel général de ton infanterie. + +-- Et comme toi, Chicot. + +-- Oh! mais moi, Henri, c'est bien différent; je ne suis plus Gascon +depuis que j'ai quitté la Gascogne. + +-- Tandis qu'eux?... + +-- C'est tout le contraire: ils n'étaient pas Gascons en Gascogne, et ils +sont doubles Gascons ici. + +-- N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables épées. + +-- Commandées par cette quarante-sixième redoutable épée qu'on appelle +d'Épernon? + +-- Pas précisément. + +-- Et par qui? + +-- Par Loignac. + +-- Peuh! + +-- Ne vas-tu pas déprécier Loignac à présent? + +-- Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septième degré. + +-- Vous êtes tous parents, vous autres Gascons. + +-- C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'êtes jamais. + +-- Enfin, répondras-tu? + +-- A quoi? + +-- A mes quarante-cinq. + +-- Et c'est avec cela que tu comptes te défendre? + +-- Oui, par la mordieu! oui, s'écria Henri irrité. + +Chicot, ou son ombre, car n'étant pas mieux renseigné que le roi là- +dessus, nous sommes obligé de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot, +disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses +talons au rebord de ce même fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le +sommet d'un angle plus élevé que sa tête. + +-- Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi. + +-- Des troupes? tu as des troupes? -- Tiens! pourquoi pas? + +-- Et quelles troupes? + +-- Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armée que MM. de Guise se font en +Lorraine. + +-- Es-tu fou? + +-- Non pas, une vraie armée, six mille hommes au moins. + +-- Mais à quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais- +tu te faire défendre précisément par les soldats de M. de Guise? + +-- Parce que je suis mort. + +-- Encore cette plaisanterie! + +-- Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profité de +cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale. + +-- Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi. + +-- Non. + +-- Qu'es-tu donc? + +-- Je suis Robert Briquet, ancien négociant et ligueur. + +-- Toi, ligueur, Chicot? + +-- Enragé; ce qui fait, vois-tu, qu'à la condition de ne pas voir de trop +près M. de Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à moi Briquet, +membre de la sainte Union, d'abord l'armée des Lorrains, ci, six mille +hommes; retiens bien les chiffres. + +-- J'y suis. + +-- Ensuite cent mille Parisiens à peu près. + +-- Fameux soldats! + +-- Assez fameux pour te gêner fort, mon prince. Donc, cent mille et six +mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le +cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou. + +-- Commences-tu à épuiser la liste? dit Henri impatienté. + +-- Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens. + +-- Dis. + +-- Lesquels t'en veulent beaucoup. + +-- Dis. + +-- Les catholiques d'abord. + +-- Ah! oui, parce que je n'ai exterminé qu'aux trois quarts les huguenots. + +-- Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts exterminés. + +-- Ah! oui; et les troisièmes? -- Que dis-tu des politiques, Henri? + +-- Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frère, ni de M. de +Guise. + +-- Mais qui veulent bien de ton beau-frère de Navarre. + +-- Pourvu qu'il abjure. + +-- Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas? + +-- Ah ça! mais les gens dont tu me parles là.... + +-- Eh bien? + +-- C'est toute la France. + +-- Justement: voilà mes troupes, à moi, qui suis ligueur. Allons, allons! +additionne et compare. + +-- Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains +frissonnements courir dans ses veines. + +-- Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout +le monde, mon pauvre Henriquet! + +Henri prit un air de dignité tout à fait royal. + +-- Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une +armée, très bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me désigner M. +de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne? tu avoues +toi-même qu'il est à Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est à +Bruxelles; le roi de Navarre? il est à Pau; tandis que moi, je suis seul, +c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu +d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, +poil ou plume. + +Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu. + +-- Qu'as-tu à répondre à cela? demanda Henri. + +-- Que tu es toujours éloquent, Henri; il te reste la langue: c'est en +vérité plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincère +compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours. + +-- Laquelle? + +-- Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhétorique; +j'attaquerai ta comparaison. + +-- En quoi? + +-- En ce que tu prétends que tu es le chasseur attendant le gibier à +l'affût, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le +chasseur traque jusque dans son gîte. + +-- Chicot! + +-- Voyons, l'homme à l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis. + +-- Personne, pardieu! + +-- Il est venu quelqu'un cependant. + +-- Parmi ceux que je t'ai cités? + +-- Non, pas précisément, mais à peu près. + +-- Et qui est venu? + +-- Une femme. + +-- Ma soeur, Margot? + +-- Non, la duchesse de Montpensier. + +-- Elle! à Paris? + +-- Eh! mon Dieu, oui. + +-- Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes? + +-- C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors. +Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivée de +son frère. + +-- L'arrivée de M. de Guise? + +-- Oui. + +-- Et tu crois que cela m'embarrasse? + +-- Oh! toi, tu n'es embarrassé de rien. + +-- Passe-moi l'encre et le papier. + +-- Pourquoi faire? pour signer l'ordre à M. de Guise de rester à Nancy? + +-- Justement. L'idée est bonne, puisqu'elle t'est venue en même temps qu'à +moi. + +-- Exécrable! au contraire. + +-- Pourquoi? + +-- Il n'aura pas plus tôt reçu cet ordre-là qu'il devinera que sa présence +est urgente à Paris, et qu'il accourra. + +Le roi sentit la colère lui monter au front. Il regarda Chicot de travers. + +-- Si vous n'êtes revenu que pour me faire des communications comme celle- +là, vous pouviez bien vous tenir où vous étiez. + +-- Que veux-tu, Henri, les fantômes ne sont pas flatteurs. + +-- Tu avoues donc que tu es un fantôme? + +-- Je ne l'ai jamais nié. + +-- Chicot! + +-- Allons! ne te fâche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais +aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frère en Flandre? + +-- Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens. + +-- Maintenant, écoute, ne nous fâchons pas. Dans quel but penses-tu que M. +de Guise reste à Nancy? + +-- Pour y organiser une armée. + +-- Bien! du calme... A quoi destine-t-il cette armée? + +-- Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions. + +-- Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard: +c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armée? + +-- A combattre les huguenots du nord. + +-- Ou plutôt à contrarier ton frère d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de +Brabant, qui tâche de se bâtir un petit trône en Flandre, et qui te +demande constamment des secours pour arriver à ce but. + +-- Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, +bien entendu. + +-- A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil? + +-- Lequel? + +-- Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce +secours s'avançait vers Bruxelles, ne dût-il aller qu'à moitié chemin? + +-- Ah! oui! s'écria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de +la frontière. + +-- Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, à nous autres +ligueurs, que M. de Guise serait à Paris avant huit jours? + +-- Cette promesse tomberait à l'eau. + +-- C'est toi qui l'as dit, mon maître, fit Chicot en prenant toutes ses +aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri? + +-- Je le crois bon... cependant.... + +-- Quoi encore? + +-- Tandis que ces deux messieurs seront occupés l'un de l'autre, là-bas, +au nord.... + +-- Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que +viennent les orages. + +-- Pendant ce temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il pas en +branle? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais? + +-- Non, le diable m'emporte! + +-- Il réclame. + +-- Quoi? + +-- Les villes qui forment la dot de sa femme. + +-- Bah! voyez-vous l'insolent, à qui l'honneur d'être allié à la maison de +France ne suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui lui appartient! + +-- Cahors, par exemple, comme si c'était d'un bon politique d'abandonner +une pareille ville à un ennemi. + +-- Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un +honnête homme, par exemple. + +-- Monsieur Chicot! + +-- Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mêle pas de tes +affaires de famille. + +-- Mais cela ne m'inquiète pas: j'ai mon idée. + +-- Bon! + +-- Revenons donc au plus pressé. + +-- A la Flandre? + +-- J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, à mon frère... Mais qui +enverrai-je? à qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette +importance? + +-- Dame!... + +-- Ah! j'y songe. + +-- Moi aussi. + +-- Vas-y, toi, Chicot. + +-- Que j'aille en Flandre, moi? + +-- Pourquoi pas? + +-- Un mort aller en Flandre! allons donc! + +-- Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet. + +-- Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les +fonctions d'ambassadeur près de M. le duc d'Anjou. + +-- C'est-à-dire que tu refuses? + +-- Pardieu! + +-- Que tu me désobéis? + +-- Moi, te désobéir! Est-ce que je te dois obéissance? + +-- Tu ne me dois pas obéissance, malheureux? + +-- M'as-tu jamais rien donné qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me +vient d'héritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, érige en +marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille écus, et +alors nous causerons ambassade. + +Henri allait répondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en +trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches, +lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portière de velours. + +-- M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier. + +-- Eh! ventre de biche! voilà ton affaire! s'écria Chicot. Trouve-moi un +ambassadeur pour te représenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en +défie! + +-- Au fait, murmura Henri, décidément ce diable d'homme est de meilleur +conseil que ne l'a jamais été aucun de mes ministres. + +-- Ah! tu en conviens donc? dit Chicot. + +Et il se renfonça dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de +sorte que le plus habile marin du royaume, accoutumé à distinguer le +moindre point des lignes de l'horizon, n'eût pu distinguer une saillie au- +delà des sculptures du grand fauteuil dans lequel il était enseveli. + +M. de Joyeuse avait beau être grand-amiral de France, il n'y voyait pas +plus qu'un autre. + +Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit +la main. + +-- Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens +tard. + +-- Sire, répondit Joyeuse, Votre Majesté est bien obligeante de s'en +apercevoir. + +Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins +fleurdelisés épars à cet effet sur les marches de cette estrade. + + + + +XV + +DE LA DIFFICULTÉ QU'A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS + + +Chicot, toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse, à demi couché sur +les coussins; Henri, moelleusement pelotonné dans son lit, la conversation +commença. + +-- Eh bien! Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vagabondé par la ville? + +-- Mais oui, sire, fort bien; merci, répondit nonchalamment le duc. + +-- Comme vous avez disparu vite là-bas à la Grève? + +-- Écoutez, sire, franchement c'était peu récréatif; et puis je n'aime pas +à voir souffrir les hommes. + +-- Coeur miséricordieux! + +-Non, coeur égoïste... la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs. + +-- Tu sais ce qui s'est passé? + +-- Où cela, sire? + +-- En Grève. + +-- Ma foi, non. + +-- Salcède a nié. + +-- Ah! + +-- Vous prenez cela bien indifféremment, Joyeuse. + +-- Moi? + +-- Oui. + +-- Je vous avoue, sire, que je n'ajoutais pas grande importance à ce qu'il +pouvait dire; d'ailleurs, j'étais sûr qu'il nierait. + +-- Mais puisqu'il a avoué. + +-- Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guises sur leur garde; +ils ont travaillé pendant que Votre Majesté restait tranquille: c'était +forcé, cela. + +-- Comment! tu prévois de pareilles choses, et tu ne me les dis pas? + +-- Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler politique? + +-- Laissons cela, Joyeuse. + +-- Sire.... + +-- J'aurais besoin de ton frère. + +-- Mon frère comme moi, sire, est tout au service de Votre Majesté. + +-- Je puis donc compter sur lui? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! je veux le charger d'une petite mission. + +-- Hors de Paris? + +-- Oui. + +-- En ce cas, impossible, sire. + +-- Comment cela? + +-- Du Bouchage ne peut se déplacer en ce moment. + +Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands +yeux. + +-- Qu'est-ce à dire? fit-il. + +Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande +sérénité. + +-- Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile à comprendre. Du +Bouchage est amoureux, seulement il avait mal entamé les négociations +amoureuses; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant +maigrissait, maigrissait.... + +-- En effet, dit le roi, je l'ai remarqué. + +-- Et devenait sombre, sombre, mordieu! comme s'il eût vécu à la cour de +Votre Majesté. + +Un certain grognement, parti du coin de la cheminée, interrompit Joyeuse +qui regarda tout étonné autour de lui. + +-- Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien +qui rêve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du +Bouchage devenait triste. + +-- Oui, sire, triste comme la mort: il paraît qu'il a rencontré de par le +monde une femme d'humeur funèbre; c'est terrible, ces rencontres-là. +Toutefois, avec ce genre de caractère, on réussit tout aussi bien qu'avec +les femmes rieuses; le tout est de savoir s'y prendre. + +-- Ah! tu n'aurais pas été embarrassé, toi, libertin! + +-- Allons! voilà que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes. + +Henri poussa un soupir. + +-- Tu dis donc que cette femme est d'un caractère funèbre? + +-- A ce que prétend du Bouchage, au moins: je ne la connais pas. + +-- Et malgré cette tristesse, tu réussirais, toi? + +-- Parbleu! il ne s'agit que d'opérer par les contrastes; je ne connais de +difficultés sérieuses qu'avec les femmes d'un tempérament mitoyen: celles- +là exigent, de la part de l'assiégeant, un mélange de grâces et de +sévérité que peu de personnes réussissent à combiner. Du Bouchage est donc +tombé sur une femme sombre, et il a un amour noir. + +-- Pauvre garçon! dit le roi. + +-- Vous comprenez, sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tôt +fait sa confidence que je me suis occupé de le guérir. + +-- De sorte que.... + +-- De sorte qu'à l'heure qu'il est, la cure commence. + +-- Il est déjà moins amoureux? + +-- Non pas, sire; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse, +ce qui est une façon plus agréable de guérir les gens que de leur ôter +leur amour: donc, à partir de ce soir, au lieu de soupirer à l'unisson de +la dame, il va l'égayer par tous les moyens possibles; ce soir, par +exemple, j'envoie à sa maîtresse une trentaine de musiciens d'Italie qui +vont faire rage sous son balcon. + +-- Fi! dit le roi, c'est commun. + +-- Comment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils +dans le monde entier! + +-- Ah! ma foi, du diable si, quand j'étais amoureux de madame de Condé, on +m'eût distrait avec de la musique. + +-- Oui, mais vous étiez amoureux, vous, sire. + +-- Comme un fou, dit le roi. + +Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort à un +ricanement railleur. + +-- Vous voyez bien que c'est toute autre chose, sire, dit Joyeuse en +essayant, mais inutilement, de voir d'où venait l'étrange interruption. La +dame, au contraire, est indifférente comme une statue, et froide comme un +glaçon. + +-- Et tu crois que la musique fondra le glaçon, animera la statue? + +-- Certainement que je le crois. + +Le roi secoua la tête. + +-- Dame, je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la +dame ira se jeter dans les bras de du Bouchage: non; mais elle sera +frappée que l'on fasse tout ce bruit à son intention; peu à peu elle +s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il +nous restera la comédie, les bateleurs, les enchantements, la poésie, les +chevaux, toutes les folies de la terre enfin, si bien que si la gaîté ne +lui revient pas, à cette belle désolée, il faudra bien au moins qu'elle +revienne à du Bouchage. + +-- Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bouchage, puisqu'il +serait si gênant pour lui de quitter Paris en ce moment; il n'est pas +indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission; mais +j'espère que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait +esclave, comme lui, de quelque belle passion? + +-- Moi! s'écria Joyeuse, je n'ai jamais été si parfaitement libre de ma +vie. + +-- C'est à merveille; ainsi tu n'as rien à faire? + +-- Absolument rien, sire. + +-- Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame? + +-- Ah! oui, la maîtresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait. + +-- Eh bien! + +[Illustration: Le duc de Joyeuse.] + +-- Eh bien, imaginez-vous que ce soir, après avoir fait la leçon à du +Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tête échauffée +par les théories que je viens de développer; je vous jure, sire, que je me +croyais presque aussi amoureux que Henri; voilà que je trouve une femme +tremblante, effarée; la première idée qui m'arrive est que je dérange +quelqu'un; j'essaie de la rassurer, inutile; je l'interroge, elle ne +répond point: je veux l'embrasser, elle détourne la tête, et comme je +fronçais le sourcil, elle se fâche, se lève, nous nous querellons et elle +m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y +présenterai. + +-- Pauvre Joyeuse, dit le roi en riant, et qu'as-tu fait? + +-- Pardieu! sire, j'ai pris mon épée et mon manteau, j'ai fait un beau +salut et je suis sorti sans regarder en arrière. + +-- Bravo, Joyeuse! c'est courageux! dit le roi. + +-- D'autant plus courageux, sire, qu'il me semblait l'entendre soupirer, +la pauvre fille. -- Ne vas-tu pas te repentir de ton stoïcisme? dit Henri. + +-- Non, sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite, +vous comprenez... mais rien ne m'ôtera de l'idée que la pauvre femme me +quitte malgré elle. + +-- Et cependant tu es parti? + +-- Me voilà. + +-- Et tu n'y retourneras point? + +-- Jamais... Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je +suis mince, j'ai le droit d'être fier. + +-- Mon ami, dit sérieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut, +cette rupture-là. + +-- Je ne dis pas non, sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer +cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien à faire, ne sachant plus +que devenir; aussi m'a-t-il poussé des idées de paresse délicieuses; c'est +amusant de s'ennuyer, vrai... je n'en avais pas l'habitude, et je trouve +cela distingué. + +-- Je crois bien que c'est distingué, dit le roi; j'ai mis la chose à la +mode. + +-- Or, voilà mon plan, sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis +Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litière; Votre +Majesté dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de +marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai de +petits chiens que je ferai jouer avec les vôtres, ou plutôt de petits +chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la crème et M. +d'Épernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi; puis, quand +la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons +une autre qui de gaie devienne triste; cela nous changera; mais, tout cela +sans bouger, sire: on n'est décidément bien qu'assis, et très bien couché. +Oh! les bons coussins, sire! on voit bien que les tapissiers de Votre +Majesté travaillent pour un roi qui s'ennuie. + +-- Fi donc! Anne, dit le roi. + +-- Quoi! fi donc! + +-- Un homme de ton âge et de ton rang devenir paresseux et gras; les +laides idées! + +-- Je ne trouve pas, sire. + +-- Je veux t'occuper à quelque chose, moi. + +-- Si c'est ennuyeux, je le veux bien. + +Un troisième grognement se fit entendre: on eût dit que le chien riait des +paroles que venait de prononcer Joyeuse. + +-- Voilà un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te +faire faire. + +-- Que voulez-vous me faire faire, sire? voyons un peu cela. + +-- Tu vas te botter. + +Joyeuse fit un mouvement de terreur. + +-- Oh! non, ne me demandez pas cela, sire; c'est contre toutes mes idées. + +-- Tu vas monter à cheval. + +Joyeuse fit un bond. + +-- A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litière; Votre Majesté n'a +donc pas entendu? + +-- Voyons, Joyeuse, trêve de raillerie, tu m'entends? tu vas te botter et +monter à cheval. + +-- Non, sire, répondit le duc avec le plus grand sérieux, c'est +impossible. + +-- Et pourquoi cela, impossible? demanda Henri avec colère. + +-- Parce que... parce que... je suis amiral. + +-- Eh bien? + +-- Et que les amiraux ne montent pas à cheval. + +-- Ah! c'est comme cela! fit Henri. + +Joyeuse répondit par un de ces signes de tête comme les enfants en font +lorsqu'ils sont assez obstinés pour ne pas répondre. + +-- Eh bien! soit, monsieur l'amiral de France; vous n'irez pas à cheval: +vous avez raison, ce n'est pas l'état d'un marin d'aller à cheval; mais +c'est l'état d'un marin d'aller en bateau et en galère; vous vous rendrez +donc à l'instant même à Rouen, en bateau; à Rouen, vous trouverez votre +galère amirale: vous la monterez immédiatement et vous ferez appareiller +pour Anvers. + +-- Pour Anvers! s'écria Joyeuse, aussi désespéré que s'il eût reçu l'ordre +de partir pour Canton ou pour Valparaiso. + +-- Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui établissait sans +conteste son droit de chef et sa volonté de souverain; je crois l'avoir +dit, et je ne veux pas le répéter. + +Joyeuse, sans témoigner la moindre résistance, agrafa son manteau, remit +son épée sur son épaule et prit sur un fauteuil son toquet de velours. + +-- Que de peine pour se faire obéir, vertubleu! continua de grommeler +Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le maître, tout le monde, +excepté moi, devrait au moins s'en souvenir. + +Joyeuse, muet et glacé, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur +la garde de son épée. + +-- Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission, +changea immédiatement en cire fondante la volonté du monarque. + +-- Tu vas te rendre, lui dit-il, à Rouen où je désire que tu t'embarques, +à moins que tu ne préfères aller par terre à Bruxelles. + +Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut. + +-- Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri. + +-- Je n'ai pas de préférence quand il s'agit d'exécuter un ordre, sire, +répondit Joyeuse. + +-- Allons, boude, va! boude, affreux caractère! s'écria Henri. Ah! les +rois n'ont pas d'amis! + +-- Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu'à trouver des serviteurs, +répondit Joyeuse avec solennité. + +-- Monsieur, reprit le roi blessé, vous irez donc à Rouen; vous monterez +votre galère, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et +Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous +mettrez au service de mon frère, lequel attend le secours que je lui ai +promis. + +-- Ma commission, s'il vous plaît, sire? dit Joyeuse. + +-- Et depuis quand, répondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos +pouvoirs d'amiral? + +-- Je n'ai droit qu'à obéir, et autant que je le puis, sire, j'évite toute +responsabilité. + +-- C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission à votre hôtel +au moment du départ. + +-- Et quand sera ce moment, sire? + +-- Dans une heure. + +Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte. + +Le coeur du roi faillit se rompre. + +-- Quoi! dit-il, pas même la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous +êtes peu civil; c'est le reproche que l'on fait à messieurs les gens de +mer. Allons, peut-être aurai-je plus de satisfaction de mon colonel +général d'infanterie. + +-- Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus +mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majesté +regrette ce qu'elle a fait pour moi. + +Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derrière la tapisserie +qui se gonfla, repoussée par le vent. + +-- Voilà donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'écria le +roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse! + +-- Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avançant vers le +lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volonté, voilà que tu +te repens. + +-- Écoute donc, répondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit +agréable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la +mer? je voudrais bien t'y voir, égoïste! + +-- Libre à toi, grand roi, libre à toi. + +-- De te voir par vaux et par chemins. + +-- Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon désir le plus vif +que de voyager. + +-- Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse, +tu accepterais? + +-- Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore. + +-- Une mission? + +-- Une mission. + +-- Tu irais en Navarre? + +-- J'irais au diable, grand roi! + +-- Railles-tu, bouffon? + +-- Sire, je n'étais pas déjà trop gai pendant ma vie, et je vous jure que +je suis bien plus triste depuis ma mort. + +-- Mais tu refusais tout à l'heure de quitter Paris. + +-- Mon gracieux souverain, j'avais tort, très grand tort, et je me repens. + +-- De sorte que tu désires quitter Paris maintenant? + +-- Tout de suite, illustre roi, à l'instant même, grand monarque! + +-- Je ne comprends plus, dit Henri. + +-- Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France? + +-- Lesquelles? + +-- Celles où il t'a annoncé sa rupture avec la maîtresse de M. de Mayenne. + +-- Oui; eh bien, après? + +-- Si cette femme, amoureuse d'un charmant garçon comme le duc, car il est +charmant, Joyeuse.... + +-- Sans doute. + +-- Si cette femme le congédie en soupirant, c'est qu'elle a un motif. + +-- Probablement; sans cela elle ne le congédierait pas. + +-- Eh bien, ce motif, le sais-tu? + +-- Non. + +-- Tu ne le devines pas? + +-- Non. + +-- C'est que M. de Mayenne va revenir. + +-- Oh! oh! fit le roi. + +-- Tu comprends enfin, je t'en félicite. + +-- Oui, je comprends; mais cependant.... + +-- Cependant? + +-- Je ne trouve pas ta raison très forte. + +-- Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les +trouver excellentes, donne. + +-- Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de +renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gré +pour conduire M. de Mayenne au Pré-aux-Clercs et lui trouer son gros +ventre? Il a l'épée mauvaise, notre Joyeuse. + +-- Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard traître, lui, si Joyeuse a +l'épée mauvaise. Rappelle-toi Saint-Mégrin. -- Henri poussa un soupir et +leva les yeux au ciel. -- La femme qui est véritablement amoureuse ne se +soucie pas qu'on lui tue son amant, elle préfère le quitter, gagner du +temps; elle préfère surtout ne pas se faire tuer elle-même. On est +diablement brutal dans cette chère maison de Guise. + +-- Ah! tu peux avoir raison. + +-- C'est bien heureux. + +-- Oui, et je commence à croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi, +Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse? + +-- Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert +avec M. de Mayenne, une partie engagée: s'il me trouve, il voudra +recommencer encore; il est joueur à faire frémir, ce bon M. de Mayenne! + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau. + +-- Bah! je connais mon Chicot, il ne reçoit pas sans rendre. + +-- Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crèvera. + +-- Tant mieux, voilà la partie finie. + +-- Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris +affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me +diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis obligé de te faire rouer. + +-- Je dirai cela? + +-- Tu diras cela, et même, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi. +J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas +mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces +progressions arithmétiques, appliquées à la rancune, me paraissent +dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer. + +-- Sans doute, je le veux. + +-- J'attends tes ordres, gracieux prince. + +Et Chicot, prenant la même pose que Joyeuse, attendit. + +-- Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra. + +-- Du moment où je te la demande. + +-- C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de +brouille entre Margot et son mari. + +-- Diviser pour régner, dit Chicot; il y a déjà cent ans que c'était l'A B +C de la politique. + +-- Ainsi tu n'as aucune répugnance? + +-- Est-ce que cela me regarde? répondit Chicot; tu feras ce que tu +voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voilà tout; tu n'as pas de +comptes à me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant à cela, +tu comprends, j'y tiens. + +-- Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras à mon +beau-frère. + +-- Moi, dire quelque chose! non, non, non! + +-- Comment, non, non, non? + +-- J'irai où tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe +là-dessus: trop gratter... + +-- Alors, tu refuses donc? + +-- Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre. + +Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilité; celui qui +présente une lettre n'est jamais bousculé que de seconde main. + +-- Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma +politique. + +-- Vois un peu comme cela se trouve! donne. + +-- Comment dis-tu cela? + +-- Je dis: donne. + +[Illustration: C'est dit: à demain. -- PAGE 86.] + +Et Chicot étendit la main. + +-- Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-là peut être écrite tout +de suite; il faut qu'elle soit combinée, réfléchie, pesée. + +-- Eh bien! pèse, réfléchis, combine. Je repasserai demain à la pointe du +jour, ou je l'enverrai prendre. + +-- Pourquoi ne coucherais-tu pas ici? + +-- Ici? + +-- Oui, dans ton fauteuil. + +-- Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantôme qu'on +verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdité! + +-- Mais enfin, s'écria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes +intentions à l'égard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va +faire du bruit à la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu +puisses répondre. Que diable! tu me représentes; je ne veux pas que tu +aies l'air d'un sot. + +-- Mon Dieu! fit Chicot en haussant les épaules, que tu as donc l'esprit +obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre à +deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans! + +Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous +le premier arbre où je m'arrêterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment! +tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du +monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps +et l'âme en repos, moi je retourne à ma solitude. + +-- Où est-elle, ta solitude? + +-- Au cimetière des Grands-Innocents, grand prince. + +Henri regarda Chicot avec cet étonnement qu'il n'avait pas encore pu, +depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard. + +-- Tu ne t'attendais pas à tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son +feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations +avec des gens de l'autre monde! C'est dit: à demain, moi ou mon messager. + +-- Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin +qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes. + +-- A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager, +il vient de la part de l'_ombre_. + +Et sur ces paroles, il disparut si légèrement que l'esprit superstitieux +de Henri douta si c'était réellement un corps ou une ombre qui avait passé +par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un +des plis. + + + + +XVI + +COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ÉTAIT MORT + + +Chicot, véritable corps, n'en déplaise à ceux de nos lecteurs qui seraient +assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace +d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot était donc sorti après +avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les +vérités qu'il avait à lui dire. + +Voilà ce qui était arrivé: + +Après la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations +fomentés par les Guises, Chicot avait réfléchi. Brave, comme on sait, et +insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui +l'amusait, comme il arrive à tous les hommes d'élite. Il n'y a guère que +les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction +dans l'autre. + +Le résultat de cette réflexion que nous avons indiquée, fut que la +vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du +roi n'était efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui +le distinguait, qu'en ce monde rien ne défait ce qui est matériellement +fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du +roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fût, certaine +ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de +Chicot. + +Il avait donc pris son parti en homme fatigué d'ailleurs du rôle de +plaisant, qu'à chaque minute il brûlait de changer en rôle sérieux, et des +familiarités royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient +droit à sa perte. + +Chicot avait donc commencé par mettre entre l'épée de M. de Mayenne et la +peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il était +parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son +ami Gorenflot, et de goûter ce fameux vin de 1550, dont il avait été si +chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre récit +de la _Dame de Monsoreau_. + +Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot +s'aperçut qu'il engraissait à vue d'oeil et s'aperçut aussi qu'en +engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable +à un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que +Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550, +et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque du +prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum +vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac +et un grand vide au cerveau. + +-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop +le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes, +le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de +par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires: +cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est +point dans la bibliothèque de Gorenflot: _Quaere et invenies_. + +Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était +assez neuf. + +Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée. + +Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que +Chicot s'était retiré au prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se +séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de +Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se +distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu'enfin il +avait succombé. + +De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre, +datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes. + +Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon +que la maladie faisait des progrès. + +Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme. + +Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique +lisible encore, était déjà fort tremblée. + +Il avait écrit _Chic_... à la fin du troisième. + +_Chi_... à la fin du quatrième. + +Enfin il y avait un _C_ avec un pâté à la fin du cinquième. + +Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet. + +C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre. + +Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on +dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est +l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous +n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en +attendre. + +Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de +1580, comme nous l'avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta +Chicot. + +Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de +Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de +Beaune lui était devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris. + +C'était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer +du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait +merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement +observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n'est point là +pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir +en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de +chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot +reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux +sollicitations de son ami. + +[Illustration: Alors attachant la proue à un pieu. -- PAGE 91.] + +A son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de +Chicot, le roi avait écrit de sa propre main: + + « Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture + au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c'était non- + seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme, + quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de + son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il + repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous + dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous + quitterez, ainsi que vous m'en témoignez le désir, votre prieuré de + Beaune. J'ai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et bons clercs pour + vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins, + votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris, + quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement. + + Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos + saintes prières. » + +Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale, +fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du génie de +Chicot, et s'il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui +l'attendaient. + +Car l'ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces +tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours +été _Modeste_, et qui, depuis déjà qu'il était prieur de Beaune, +s'appelait dom Modeste Gorenflot. + +Tout s'était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un +fagot d'épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le +cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau +cep de vigne; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé +Gorenflot à faire son déménagement. + +Dom Modeste s'était vu installer en grande pompe au prieuré des Jacobins. +Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait acheté, +près de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coûté trois cents +écus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes: +celle de la ville, qui était plus courte; celle des bords de l'eau, qui +était la plus poétique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris, +qui était la plus sûre. + +Mais Chicot, qui était un rêveur, choisissait presque toujours celle de la +Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'était pas encore encaissé dans +des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poète, lécher ses larges +rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité +purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux +clairs de lune. + +Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de +visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons déjà, et +marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le retour +successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien +que sa chevelure d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au +reflux, retirée de son front vers la nuque. + +En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux +mimes anciens, qui consiste à changer, par de savantes contractions, le +jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il était +résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était, +lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet véritable, +c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont +le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le +tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement, +puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure était +devenue large, épanouie, obtuse et confite. + +Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put +raccourcir; mais, comme il était fort industrieux, il avait, ainsi que +nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque +aussi longs que les jambes. + +Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de +relations avec personne. En effet, si disloqué que fût Chicot, il ne +pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître bossu +à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à +un ami qui vous voit tout à coup changer de figure, parce qu'en vous +promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect. + +Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à +ses goûts; toute sa distraction était d'aller rendre visite à Gorenflot, +et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'était +bien gardé de laisser dans les caves de Beaune. + +Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands +esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement. + +Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu +ses destinées entre ses mains. Chicot venant dîner au prieuré lui parut un +Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa trop de soi, et +pas assez de Chicot. + +Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait +éprouvés près du roi Henri l'avaient façonné à cette sorte de philosophie. +Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux +jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les +quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en +aperçut pas. + +Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de +l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son +ordinaire. + +-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que +je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et +il attendit. + +Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous +venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns +de ces événements nouveaux qui présagent les grandes catastrophes +politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trépassé qu'il +était, lui parut, au milieu des événements futurs, courir quelques dangers +analogues à ceux dont il l'avait déjà préservé, il prit sur lui de lui +apparaître à l'état de fantôme, et, dans ce seul but, de lui présager +l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivée prochaine de M. de +Mayenne, annonce enveloppée dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec +son intelligence de singe, avait été chercher au fond de son enveloppe, +avait fait passer Chicot de l'état de fantôme à la condition de vivant, et +de la position de prophète à celle d'ambassadeur. + +Maintenant que tout ce qui pourrait paraître obscur dans notre récit est +expliqué, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot à sa +sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'à sa petite maison du +carrefour Bussy. + + + + +XVII + +LA SÉRÉNADE. + + +Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route à faire. + +Il descendit sur la berge, et commença à traverser la Seine sur un petit +bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amené +et amarré au quai désert du Louvre. + +-- C'est étrange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant, +les fenêtres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi, +demeurait éclairée, malgré l'heure avancée de la nuit; c'est étrange, +après bien des années, Henri est toujours le même: d'autres ont grandi, +d'autres se sont abaissés, d'autres sont morts, lui a gagné quelques rides +au visage et au coeur, voilà tout; c'est éternellement le même esprit, +faible et distingué, fantasque et poétique; c'est éternellement cette même +âme égoïste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amitié à +l'indifférence, l'amour à l'amitié, le dévoûment à l'amour, et malheureux +roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son +royaume. Il n'y a en vérité que moi, je crois, qui ai sondé ce singulier +mélange de débauche et de repentir, d'impiété et de superstition, comme il +n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel +tant de favoris ont passé allant à la tombe, à l'exil ou à l'oubli; comme +il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui +brûle la pensée de tant de gens, en attendant qu'elle leur brûle les +doigts. + +Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya +vigoureusement sur ses avirons. + +-- A propos, dit-il tout à coup, le roi ne m'a point parlé d'argent pour +le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis +toujours son ami. + +Et Chicot se mit à rire silencieusement, comme c'était son habitude; puis, +d'un dernier coup d'aviron, il lança son bateau sur le sable fin où il +demeura engravé. + +Alors, attachant la proue à un pieu par un noeud dont il avait le secret, +et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, était +une sûreté suffisante, il se dirigea vers sa demeure, située, comme on +sait, à deux portées de fusil à peine du bord de la rivière. + +En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frappé et surtout fort +surpris d'entendre résonner des instruments et des voix qui remplissaient +d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire à ces heures avancées. + +-- On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je +n'avais que cinq heures à dormir et je vais être forcé de veiller, moi qui +ne me marie pas. + +En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares +maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur était produite par une douzaine +de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que +vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien énergumène, faisaient +rage de leurs violes, psaltérions, cistres, rebecs, violons, trompettes et +tambours. + +Cette armée de tapageurs était placée en bel ordre devant une maison que +Chicot, non sans surprise, reconnut être la sienne. + +Le général invisible qui avait dirigé cette manoeuvre avait disposé +musiciens et pages de manière à ce que tous, le visage tourné vers la +maison de Robert Briquet, l'oeil attaché sur les fenêtres, semblassent ne +respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation. + +Chicot demeura un instant stupéfait à regarder toute cette évolution et à +écouter tout ce tintamarre. + +Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses: + +-- Mais, dit-il, il y a méprise; il est impossible que ce soit pour moi +que l'on mène si grand bruit. + +Alors, s'approchant davantage, il se mêla aux curieux que la sérénade +avait attirés, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que +toute la lumière des torches se reflétait sur sa maison, comme toute +l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la +maison en face, ni des maisons voisines. + +-- En vérité, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque +princesse inconnue serait tombée amoureuse de moi par hasard? + +Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle était, ne parut point +convaincre Chicot. + +Il se retourna vers la maison qui faisait face à la sienne. + +Les deux seules fenêtres de cette maison, placées au second, les seules +qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des éclairs de +lumière; mais c'était pour son plaisir à elle, pauvre maison, qui +paraissait privée de toute vue, veuve de tout visage humain. + +-- Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de +biche! un pareil bacchanal réveillerait des morts! + +Pendant toutes ces interrogations et toutes ces réponses que Chicot se +faisait à lui-même, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il eût +joué devant une assemblée de rois et d'empereurs. + +-- Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant à un porte-flambeau, +mais pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire pour qui toute cette musique? + +-- Pour le bourgeois qui habite là, répondit le valet en désignant à +Chicot la maison de Robert Briquet. + +-- Pour moi, reprit Chicot, décidément c'est pour moi. + +Chicot perça la foule pour lire l'explication de l'énigme sur la manche et +sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu +sous une espèce de tabart couleur de muraille. + +-- A qui êtes-vous, mon ami? demanda Chicot à un tambourin qui chauffait +ses doigts avec son haleine, n'ayant rien à tambouriner en ce moment-là. + +-- Au bourgeois qui loge ici, répondit l'instrumentiste, désignant avec sa +baguette le logis de Robert Briquet. + +-- Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont +à moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir. + +Et armant son visage de la plus compliquée grimace qu'il pût trouver, il +coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner +la porte, manoeuvre à laquelle il parvint non sans difficulté, et là, +visible et resplendissant dans le cercle formé par les porte-flambeaux, il +tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et +ferma les verrous. + +Puis, montant à son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir, +s'y installa commodément, le menton appuyé sur la rampe, et là sans +paraître remarquer les rires qui accueillaient son apparition: + +-- Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences +et roulades, sont-elles bien à mon adresse? + +-- Vous êtes maître Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet +orchestre. + +-- En personne. + +-- Eh bien! nous sommes tout à votre service, monsieur, répliqua +l'Italien, avec un mouvement de bâton qui souleva une nouvelle bourrasque +de mélodie. + +-- Décidément, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux +actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage. + +Tout ce que les maisons avaient d'habitants étaient à leurs fenêtres, sur +le seuil de leurs maisons, ou mêlés aux groupes qui stationnaient devant +la porte. + +Maître Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes, +enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de _l'Épée du fier +Chevalier_. + +Seule, la maison en face était sombre, muette comme un tombeau. + +Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indéchiffrable énigme, +quand tout à coup il crut voir, sous l'auvent même de sa maison, à travers +les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme +tout enveloppé d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume +rouge et longue épée, lequel, croyant n'être point vu, regardait de toute +son âme la maison en face, cette maison, déserte, muette et morte. + +De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler +bas à cet homme. + +Chicot devina bien vite que tout l'intérêt de la scène était là, et que ce +chapeau noir cachait une figure de gentilhomme. + +Dès lors toute son attention fut pour ce personnage: le rôle d'observateur +lui était facile, sa position sur la rampe du balcon permettait à sa vue +de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il réussit donc à suivre +chaque mouvement du mystérieux inconnu dont la première imprudence ne +pouvait manquer de lui dévoiler les traits. + +Tout à coup, et tandis que Chicot était tout absorbé dans ces +observations, un cavalier, suivi de deux écuyers, parut à l'angle de la +rue, et chassa énergiquement, à coups de houssine, les curieux qui +s'obstinaient à faire galerie aux musiciens. + +-- M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand- +amiral de France, botté et éperonné par ordre du roi. + +Les curieux dispersés, l'orchestre se tut. + +Probablement un signe du maître lui avait imposé le silence. + +Le cavalier s'approcha du gentilhomme caché sous l'auvent. + +-- En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau? + +-- Rien, mon frère, rien. + +-- Rien! + +-- Non, elle n'a pas même paru. + +-- Ces drôles n'ont donc point fait vacarme! + +-- Ils ont assourdi tout le quartier. + +-- Ils n'ont donc pas crié, comme on le leur avait recommandé, qu'ils +jouaient en l'honneur de ce bourgeois? + +-- Ils l'ont si bien crié qu'il est là en personne, sur son balcon, +écoutant la sérénade. + +-- Et elle n'a point paru? + +-- Ni elle ni personne. + +-- L'idée était ingénieuse, cependant, dit Joyeuse piqué, car enfin elle +pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et +profiter de la musique donnée à son voisin. + +Henri secoua la tête. + +-- Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frère, dit-il. + +-- Si fait, si fait, je la connais; c'est-à-dire que je connais toutes les +femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous +décourageons pas. + +-- Oh! mon Dieu, mon frère, vous me dites cela d'un ton tout découragé. + +-- Pas le moins du monde; seulement à partir d'aujourd'hui, il faut que +chaque soir le bourgeois ait sa sérénade. + +-- Mais elle va déménager. + +-- Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la désignes pas, si tu restes +toujours caché? Le bourgeois a-t-il parlé quand on lui a fait cette +galanterie? + +-- Il a harangué l'orchestre. Eh! tenez, mon frère, le voilà qui va parler +encore. + +En effet, Briquet, décidé à tirer la chose au clair, se levait pour +interroger une seconde fois le chef de l'orchestre. + +-- Taisez-vous, là-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que +diable! puisque vous avez eu votre sérénade, vous n'avez rien à dire, +tenez-vous donc en repos. + +-- Ma sérénade, ma sérénade, répondit Chicot de l'air le plus gracieux; +mais je veux savoir au moins à qui elle est adressée, ma sérénade. + +-- A votre fille, imbécile! + +-- Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille. + +-- A votre femme alors. + +-- Grâce à Dieu! je ne suis pas marié. + +-- Alors à vous, à vous en personne. + +-- Oui, à toi, et si tu ne rentres pas. + +Joyeuse, joignant l'effet à la menace, poussa son cheval vers le balcon de +Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes. + +-- Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc +vient ici m'écraser ma musique? + +-- Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tête, si tu ne caches pas ta +laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs +instruments sur la nuque. + +-- Laissez ce pauvre homme, mon frère, dit du Bouchage; le fait est qu'il +doit être fort étonné. + +-- Et pourquoi s'étonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en +faisant naître une querelle, nous attirerons quelqu'un à la fenêtre; donc, +rossons le bourgeois, brûlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu! +remuons-nous, remuons-nous! + +-- Par pitié, mon frère, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette +femme, nous sommes vaincus; résignons-nous. + +Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait +introduit un grand jour dans ses idées encore confuses; il faisait donc +mentalement ses préparatifs de défense, connaissant l'humeur de celui qui +l'attaquait. + +Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point +davantage; il congédia pages, valets, musiciens et maestro. + +Puis tirant son frère à part: + +-- Tu me vois au désespoir, dit-il, tout conspire contre nous. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Le temps me manque pour t'aider. + +-- En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqué +cela. + +-- Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi. + +-- Quand donc te l'a-t-il donnée? + +-- Ce soir. + +-- Mon Dieu! + +-- Viens avec moi, je t'en supplie? + +Henri laissa tomber ses bras. + +-- Me l'ordonnez-vous, mon frère? demanda-t-il, pâlissant à l'idée de ce +départ. + +Anne fit un mouvement. + +-- Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obéirai. + +-- Je te prie, du Bouchage, rien autre chose. + +-- Merci, mon frère. + +Joyeuse haussa les épaules. + +-- Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait +renoncer à passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de +regarder cette fenêtre.... + +-- Eh bien? + +-- Je mourrais. + +-- Pauvre fou! + +-- Mon coeur est là, voyez-vous, mon frère, dit Henri en étendant la main +vers la maison, ma vie est là; ne me demandez pas de vivre, si vous +m'arrachez le coeur de la poitrine. + +Le duc croisa ses bras avec une colère mêlée de pitié, mordit sa fine +moustache, et après avoir réfléchi pendant quelques minutes de silence: + +-- Si notre père vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par +Miron, qui est un philosophe en même temps que médecin.... + +-- Je répondrais à notre père que je ne suis point malade, que ma tête est +saine, et que Miron ne guérit pas du mal d'amour. + +-- Il faut donc adopter votre façon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je +m'inquiéter? Cette femme est femme, vous êtes persévérant, rien n'est donc +désespéré, et à mon retour je vous verrai plus allègre, plus jovial et +plus chantant que moi. + +-- Oui, oui, mon bon frère, reprit le jeune homme en serrant les mains de +son ami; oui, je guérirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allègre; +merci de votre amitié, merci! c'est mon bien le plus précieux. + +-- Après votre amour. + +-- Avant ma vie. + +Joyeuse, profondément touché malgré sa frivolité apparente, interrompit +brusquement son frère. + +-- Partons-nous? dit-il; voilà que les flambeaux sont éteints, les +instruments au dos des musiciens, les pages en route. + +-- Allez, allez, mon frère, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de +quitter la rue. + +-- Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu à la fenêtre, c'est +juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri. + +Henri passa ses bras au cou de son frère, qui se penchait pour +l'embrasser. + +-- Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi +seulement à cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-être se +montrera-t-elle. + +Anne poussa son cheval vers l'escorte arrêtée à cent pas. + +-- Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu'à nouvel +ordre; partez. + +Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires +des pages s'éteignirent, comme aussi les derniers gémissements arrachés +aux cordes des violes et des luths par le frôlement d'une main égarée. + +Henri donna un dernier regard à la maison, envoya une dernière prière aux +fenêtres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son +frère, que précédaient les deux écuyers. + +Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens, +jugea que le dénoûment de cette scène, si toutefois cette scène devait +avoir un dénoûment, allait avoir lieu. + +En conséquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fenêtre. + +Quelques curieux obstinés demeurèrent encore fermes à leur poste; mais, au +bout de dix minutes, le plus persévérant avait disparu. + +Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagné le toit de sa maison, dentelé +comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrière une de ces +dentelures, il observait les fenêtres d'en face. + +Sitôt que le bruit eut cessé dans la rue, qu'on n'entendit plus ni +instruments, ni pas, ni voix; sitôt que tout enfin fut rentré dans l'ordre +accoutumé, une des fenêtres supérieures de cette maison étrange s'ouvrit +mystérieusement, et une tête prudente s'avança au dehors. + +-- Plus rien, murmura une voix d'homme, par conséquent plus de danger; +c'était quelque mystification à l'adresse de notre voisin; vous pouvez +quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous. + +A ces mots, l'homme referma la fenêtre, fit jaillir le feu d'une pierre, +et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allongé pour la recevoir. + +Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle. + +Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la pâle et sublime figure de la femme +qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tôt saisi le regard doux et +triste qui fut échangé entre le serviteur et la maîtresse, qu'il pâlit +lui-même et sentit comme un frisson glacé courant dans ses veines. + +La jeune femme, à peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors +descendit l'escalier: son serviteur la suivit. + +-- Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la +sueur, et comme si en même temps il eût voulu chasser une vision terrible, +ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insensé qui +parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allègre, passe ta devise +à ton frère, car jamais plus tu ne diras: _hilariter_. [Note: +_Joyeusement_; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons déjà dit, était +le mot latin _hilariter_.] + +Puis il descendit à son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il +fût descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abîme sanglant, et +s'assit dans l'ombre, subjugué, lui, le dernier, mais le plus complètement +peut-être, par l'incroyable influence de mélancolie qui rayonnait du +centre de cette maison. + + + + +XVIII + + +LA BOURSE DE CHICOT + +Chicot passa toute la nuit à rêver sur son fauteuil. Rêver est le mot, +car, en vérité, ce furent moins des pensées qui l'occupèrent que des +rêves. + +Revenir au passé, voir s'éclairer au feu d'un seul regard toute une époque +presque effacée déjà de la mémoire, ce n'est pas penser. Chicot habita +toute la nuit un monde déjà laissé par lui bien en arrière, et peuplé +d'ombres illustres ou gracieuses que le regard de la femme pâle, semblable +à une lampe fidèle, lui montrait défilant une à une devant lui avec son +cortège de souvenirs heureux et terribles. + +Chicot, qui regrettait tant son sommeil en revenant du Louvre, ne songea +pas même à se coucher. Aussi quand l'aube vint argenter les vitraux de sa +fenêtre: + +-- L'heure des fantômes est passée, dit-il, il s'agit de songer un peu aux +vivants. + +Il se leva, ceignit sa longue épée, jeta sur ses épaules un surtout de +laine lie de vin, d'un tissu impénétrable aux plus fortes pluies, et, avec +la stoïque fermeté du sage, il examina d'un coup d'oeil le fond de sa +bourse et la semelle de ses souliers. + +Ceux-ci parurent à Chicot dignes de commencer une campagne; celle-là +méritait une attention particulière. + +Nous ferons donc une halte à notre récit pour prendre le temps de la +décrire à nos lecteurs. + +Chicot, homme d'ingénieuse imagination, comme chacun sait, avait creusé la +maîtresse poutre qui traversait sa maison de bout en bout, concourant +ainsi à la fois à l'ornement, car elle était peinte de diverses couleurs, +et à la solidité, car elle avait dix-huit pouces au moins de diamètre. + +Dans cette poutre, au moyen d'une concavité d'un pied et demi de long sur +six pouces de large, il s'était fait un coffre-fort dont les flancs +contenaient mille écus d'or. + +Or, voici le calcul que s'était fait Chicot. + +-- Je dépense par jour, avait-il dit, la vingtième partie d'un de ces +écus: j'ai donc là de quoi vivre vingt mille jours. Je ne les vivrai +jamais, mais je puis aller à la moitié; et puis, à mesure que je +vieillirai, mes besoins et par conséquent mes dépenses s'augmenteront, car +encore faut-il que le bien-être progresse en proportion de la diminution +de la vie. Tout cela me fait vingt-cinq ou trente bonnes années à vivre. +Allons, c'est, Dieu merci! bien assez. + +Chicot se trouvait donc, grâce au calcul que nous venons de faire après +lui, un des plus riches rentiers de la ville de Paris, et cette +tranquillité sur son avenir lui donnait un certain orgueil. + +Non pas que Chicot fût avare, longtemps même il avait été prodigue; mais +la misère lui faisait horreur, car il savait qu'elle tombe comme un +manteau de plomb sur les épaules, et qu'elle courbe les plus forts. + +Ce matin donc, en ouvrant sa caisse pour faire ses comptes vis-à-vis de +lui-même, il se dit: + +-- Ventre de biche! le siècle est dur et les temps ne sont point à la +générosité. Je n'ai pas de délicatesse à faire avec Henri, moi. Ces mille +écus d'or ne viennent pas même de lui, mais d'un oncle qui m'en avait +promis six fois davantage: il est vrai que cet oncle était garçon. S'il +faisait nuit encore, j'irais prendre cent écus dans la poche du roi, mais +il est jour, et je n'ai plus de ressources qu'en moi-même... et en +Gorenflot. + +Cette idée de tirer de l'argent de Gorenflot fit sourire son digne ami. + +-- Il ferait beau voir, continua-t-il, que maître Gorenflot, qui me doit +sa fortune, refusât cent écus à son ami pour le service du roi qui l'a +nommé prieur des Jacobins. + +Ah! continua-t-il en hochant la tête, ce n'est plus Gorenflot. + +Oui, mais Robert Briquet est toujours Chicot. + +Mais cette lettre du roi, cette fameuse épître destinée à incendier la +cour de Navarre, je devais l'aller chercher avant le jour, et voilà que le +jour est venu. Bah! cet expédient, je l'aurai, et même il frappera un +terrible coup sur le crâne de Gorenflot, si sa cervelle me paraît trop +dure à persuader. + +En route, donc. + +Chicot rajusta la planche qui fermait sa cachette, l'assura avec quatre +clous, la recouvrit de la dalle sur laquelle il sema la poussière +convenable à boucher des jointures, puis, prêt au départ, il regarda une +dernière fois cette petite chambre où, depuis bien des heureux jours, il +était impénétrable et gardé comme le coeur dans la poitrine. + +Puis il donna son coup d'oeil à la maison d'en face. + +-- Au fait, se dit-il, ces diables de Joyeuse pourraient bien, une belle +nuit, mettre le feu à mon hôtel pour attirer un instant à sa fenêtre la +dame invisible. Eh! eh! mais s'ils brûlaient ma maison, c'est qu'en même +temps ils feraient un lingot de mes mille écus! En vérité, je crois que je +ferais prudemment d'enfouir la somme. Allons donc! eh bien! si messieurs +de Joyeuse brûlent ma maison, le roi me la paiera. + +Ainsi rassuré, Chicot ferma sa porte dont il emporta la clef; puis comme +il sortait pour gagner le bord de la rivière: + +-- Eh! eh! dit-il, ce Nicolas Poulain pourrait fort bien venir ici, +trouver mon absence suspecte, et... Ah ça! mais ce matin je n'ai que des +idées de lièvre. En route, en route! + +Comme Chicot fermait la porte de la rue, avec non moins de soin qu'il +avait fermé la porte de sa chambre, il aperçut à sa fenêtre le serviteur +de la dame inconnue qui prenait l'air, espérant sans doute, vu le bon +matin, n'être point aperçu. + +Cet homme, comme nous l'avons déjà dit, était complètement défiguré par +une blessure reçue à la tempe gauche et qui s'étendait sur une partie de +la joue. L'un de ses sourcils, en outre, déplacé par la violence du coup, +cachait presque entièrement l'oeil gauche, renfoncé dans son orbite. + +Chose étrange! avec ce front chauve et sa barbe grisonnante, il avait le +regard vif, et comme une fraîcheur de jeunesse sur la joue qui avait été +épargnée. + +A l'aspect de Robert Briquet qui descendait le seuil de sa porte, il se +couvrit la tête de son capuchon. + +Il fit un mouvement pour rentrer, mais Chicot lui fit un signe pour qu'il +demeurât. + +-- Voisin! lui cria Chicot, le tintamarre d'hier m'a dégoûté de ma maison; +je vais aller quelques semaines à ma métairie: seriez-vous assez obligeant +pour donner de temps en temps un coup d'oeil de ce côté? + +-- Oui, monsieur, répondit l'inconnu, bien volontiers. + +-- Et si vous aperceviez des larrons.... + +-- J'ai une bonne arquebuse, monsieur, soyez tranquille. + +-- Merci. Toutefois j'aurais encore un service à vous demander, mon +voisin. + +-- Parlez, je vous écoute. + +Chicot sembla mesurer de l'oeil la distance qui le séparait de son +interlocuteur. + +-- C'est bien délicat à vous crier de si loin, cher voisin, dit-il. + +-- Je vais descendre alors, répondit l'inconnu. + +En effet, Chicot le vit disparaître, et comme pendant cette disparition il +s'était rapproché de la maison, il entendit son pas s'approcher, puis la +porte s'ouvrit, et ils se trouvèrent face à face. + +Cette fois le serviteur avait complètement enveloppé son visage dans son +capuchon. + +-- Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette +mystérieuse précaution. + +[Illustration: En partant je laisse de l'argent chez moi. -- PAGE 97.] + +-- Une bise glaciale, mon voisin, répliqua Chicot, affectant de ne pas +regarder son interlocuteur pour le mettre plus à l'aise. + +-- Je vous écoute, monsieur. + +-- Voici, reprit Chicot je pars. + +-- Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire. + +-- Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent +chez moi. + +-- Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le. + +-- Non pas, l'homme est plus lourd et moins résolu quand il cherche à +sauver sa bourse en même temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent +bien caché toutefois, si bien caché même que je n'ai à redouter qu'une +mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui êtes +mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous +voyez là, à droite, le bout sculpté en forme de gargouille, surveillez, +dis-je, et cherchez dans les cendres. + +-- En vérité, monsieur, dit l'inconnu avec un mécontentement visible, vous +me gênez fort. Cette confidence serait mieux faite à un ami qu'à un homme +que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connaître. + +Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace +doucereuse de Chicot. + +-- C'est vrai, répondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis +très confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle +est d'un honnête homme. + +-- Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilité vous me chargez. Ne +se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma maîtresse comme +elle vous a ennuyé vous-même, et qu'alors nous déménagions? + +-- Eh bien, répondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point à vous +que je m'en prendrai, voisin. + +-- Merci de la confiance que vous témoignez à un pauvre inconnu, dit le +serviteur en s'inclinant; je tâcherai de m'en montrer digne. + +Et saluant Chicot, il se retira chez lui. + +Chicot, de son côté, le salua affectueusement; puis voyant la porte +refermée sur lui: + +-- Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voilà pour cette fois un vrai +fantôme; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau! + + + + +XIX + + +LE PRIEURÉ DES JACOBINS + + +Le prieuré dont le roi avait fait don à Gorenflot, pour récompenser ses +loyaux services et surtout sa brillante faconde, était situé à deux +portées de mousquet, à peu près, de l'autre côté de la porte Saint- +Antoine. + +C'était alors un quartier fort noblement fréquenté, que le quartier de la +porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au château de +Vincennes, que l'on appelait encore à cette époque _le bois de Vincennes_. + +Ça et là sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands +seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient +comme un apanage au château, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient, +dont, malgré la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des +affaires de l'État, nous oserons dire que la politique était soigneusement +exclue. + +Il résultait de ces allées et venues de la cour, que la route, toute +proportion gardée, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui +les Champs-Élysées. + +C'était, on en conviendra, une belle position pour le prieuré qui se +levait fièrement, à droite du chemin de Vincennes. + +Ce prieuré se composait d'un quadrilatère de bâtiments, enfermant une +énorme cour plantée d'arbres, d'un jardin potager situé derrière les +bâtiments, et d'une foule de dépendances qui donnaient à ce prieuré +l'étendue d'un village. + +Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situés au fond de la +cour, parallèlement à la route. + +Sur le devant, quatre belles fenêtres, avec un seul balcon de fer régnant +le long de ces quatre fenêtres, donnaient aux appartements du prieuré +l'air, le jour et la vie. + +Semblable à une ville que l'on présume pouvoir être assiégée, le prieuré +trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de +Charonne, de Montreuil et de Saint-Mandé. Ses pâturages engraissaient un +troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf +moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi écrite, ne +pouvaient rien posséder par cent. + +Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une +espèce particulière, qu'élevait avec amour; et surtout avec amour-propre, +un charcutier choisi par dom Modeste lui-même. + +De ce choix honorable, le charcutier était redevable aux exquises +saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins à la ciboulette qu'il +fournissait autrefois à l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste, +reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez maître +Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frère Gorenflot. + +Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieuré, +exposé au levant et au midi, donnait des pêches, des abricots et des +raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des pâtes +sucrées étaient confectionnées par un certain frère Eusèbe, auteur du +fameux rocher de confitures que l'Hôtel-de-Ville de Paris avait offert aux +deux reines, lors du dernier banquet de cérémonie qui avait eu lieu. + +Quant à la cave, Gorenflot l'avait montée lui-même en démontant toutes +celles de Bourgogne, car il avait cette prédilection innée chez tous les +véritables buveurs, lesquels prétendent, en général, que le vin de +Bourgogne est le seul qui soit véritablement du vin. + +C'est au sein de ce prieuré, véritable paradis de paresseux et de +gourmands, dans cet appartement somptueux du premier étage, dont le balcon +donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orné d'un +menton de plus, et de cette sorte de gravité vénérable que l'habitude +constante du repos et du bien-être donne aux physionomies les plus +vulgaires. + +Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui réchauffe +ses larges épaules, Gorenflot n'a plus autant de liberté de geste que dans +sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majesté. + +Sa main grasse comme une éclanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre +complètement; ses deux gros pieds écrasent un chauffe-doux, et ses bras +n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture à son ventre. + +Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est levé le +dernier, profitant de la règle qui donne au chef une heure de sommeil de +plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un +grand fauteuil à oreilles, moelleux comme un édredon. + +L'ameublement de la chambre où sommeille le digne abbé est plus mondain +que religieux: une table à pieds tournés et couverte d'un riche tapis, des +tableaux de religion galante, singulier mélange d'amour et de dévotion, +qu'on ne trouve qu'à cette époque-là dans l'art; des vases précieux +d'église ou de table sur des dressoirs; aux fenêtres, de grands rideaux de +brocart vénitien, plus splendides, malgré leur vétusté, que les plus +chères étoffes neuves; voilà le détail des richesses dont était devenu +possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grâce de Dieu, du roi, et +surtout de Chicot. + +Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui +faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentées les tons +purpurins et nacrés du visage du dormeur. + +La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrèrent sans +réveiller le prieur. + +Le premier était un homme de trente à trente-cinq ans, maigre, blême, et +nerveusement cambré dans sa robe de jacobin: il portait la tête haute; son +regard, décoché comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant +même qu'il eût parlé, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de +longues paupières blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large +cercle de bistre dont ses yeux étaient bordés. + +Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils +épais et cet encadrement fauve de l'orbite, on eût dit l'éclair qui +jaillit des plis de deux nuages de cuivre. + +Ce moine s'appelait frère Borromée: il était depuis trois semaines +trésorier du couvent. + +L'autre était un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, aux yeux noirs et +vifs, à la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien +prise, et qui, ayant retroussé ses larges manches, laissait voir avec une +sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts à gesticuler. + +-- Le prieur dort encore, frère Borromée, dit le plus jeune des deux +moines à l'autre; le réveillerons-nous? + +-- Gardons-nous-en bien, frère Jacques, répliqua le trésorier. + +-- En vérité, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps, +reprit le jeune frère, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez- +vous remarqué quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a +dans le nombre? + +-- Silence, mon frère! vous allez être entendu. + +-- Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut +assourdi par l'épais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la +cour est si sèche! quel bel exercice on ferait, frère trésorier! + +-- Il faut attendre, mon enfant, dit frère Borromée avec une feinte +soumission, démentie par le feu de ses regards. + +-- Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes? +répliqua impétueusement Jacques en relevant ses manches retombées. + +-- Moi, ordonner? + +-- Oui, vous. + +-- Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frère, reprit Borromée avec +componction; ne voilà-t-il pas le maître là? + +-- Sur ce fauteuil... endormi... quand tout le monde veille, dit Jacques +d'un ton moins respectueux qu'impatient... le maître? + +Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond +du coeur de frère Borromée. + +-- Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avançant au +milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un +escabeau sur le parquet. + +Bien que le tapis eût amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti +celui du coup de talon de frère Jacques, dom Modeste, à ce bruit, fit un +bond et s'éveilla. + +-- Qui va là? s'écria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle +endormie. + +-- Seigneur prieur, dit frère Borromée, pardonnez si nous troublons votre +pieuse méditation; mais je viens prendre vos ordres. + +-- Ah! bonjour, frère Borromée, fit Gorenflot avec un léger signe de tête. + +Puis après un moment de réflexion, pendant lequel il était évident qu'il +venait de tendre toutes les cordes de sa mémoire: + +-- Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux. + +-- Relativement aux armes et aux armures. + +-- Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot. + +-- Sans doute, Votre Seigneurie a commandé d'apporter des armes et des +armures. + +-- A qui cela? + +-- A moi. + +-- A vous?... J'ai commandé des armes, moi? + +-- Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borromée d'une voix égale et +ferme. + +-- Moi! répéta dom Modeste au comble de l'étonnement, moi! et quand cela? + +-- Il y a huit jours. + +-- Ah! s'il y a huit jours... Mais pourquoi faire, des armes? + +-- Vous m'avez dit, seigneur, et je vais répéter vos propres paroles, vous +m'avez dit: Frère Borromée, il serait bon de se procurer des armes pour +armer nos moines et nos frères; les exercices gymnastiques développent les +forces du corps, comme les pieuses exhortations développent celles de +l'esprit. + +-- J'ai dit cela? fit Gorenflot. + +-- Oui, révérend prieur, et moi, frère indigne et obéissant, je me suis +hâté d'accomplir vos ordres, et je me suis procuré des armes de guerre. + +-- Voilà qui est étrange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de +tout cela. + +-- Vous avez même ajouté, révérend prieur, ce texte latin: _Militat +spiritu, militat gladio_. + +-- Oh! s'écria dom Modeste en ouvrant démesurément les yeux, j'ai ajouté +le texte? + +[Illustration: Ah! vous voilà, fit Gorenflot. -- PAGE 102.] + +-- J'ai la mémoire fidèle, révérend prieur, répondit Borromée en baissant +modestement ses paupières. + +-- Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tête de haut +en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frère Borromée. En +effet, cela a toujours été mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et +quand j'étais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'épée: +_Militat... spiritus..._ Très bien, frère Borromée; c'était une +inspiration du Seigneur. + +-- Je vais donc achever d'exécuter vos ordres, révérend prieur, dit +Borromée en se retirant avec frère Jacques, qui, tout frissonnant de joie, +le tirait par le bas de sa robe. + +-- Allez, dit majestueusement Gorenflot. + +-- Ah! seigneur prieur, reprit frère Borromée en rentrant quelques +secondes après sa disparition, j'oubliais.... + +-- Quoi? + +-- Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande à vous parler. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Maître Robert Briquet. + +-- Maître Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frère +Borromée, c'est une simple connaissance. + +-- Alors Votre Révérence ne le recevra point? + +-- Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait; +faites-le monter. + +Frère Borromée salua une seconde fois et sortit. Quant à frère Jacques, il +n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur à la chambre où étaient +déposées les armes. + +Cinq minutes après, la porte se rouvrit et Chicot parut. + + + + +XX + +LES DEUX AMIS + + +Dom Modeste ne quitta point la position béatement inclinée qu'il avait +prise. + +Chicot traversa la chambre pour venir à lui. + +Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tête pour indiquer au +nouveau venu qu'il l'apercevait. + +Chicot ne parut pas un seul instant s'étonner de l'indifférence du prieur; +il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut à une distance +respectueusement mesurée, il le salua. + +-- Bonjour, monsieur le prieur, dit-il. + +-- Ah! vous voilà, fit Gorenflot, vous ressuscitez à ce qu'il paraît? + +-- Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur. + +-- Dame! on ne vous voyait plus. + +-- J'avais affaire. + +-- Ah! + +Chicot savait qu'à moins d'être échauffé par deux ou trois bouteilles de +vieux bourgogne, Gorenflot était avare de paroles. Or, comme selon toute +probabilité, vu l'heure peu avancée de la journée, Gorenflot était encore +à jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de +la cheminée, en étendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses +reins au dossier moelleux. + +-- Est-ce que vous déjeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom +Modeste. + +-- Peut-être, seigneur prieur. + +-- Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait +impossible de vous donner tout le temps que je voudrais. + +-- Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de +biche! je ne vous demandais pas même à déjeuner, et c'est vous qui me +l'avez offert. + +-- Assurément, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquiétude que +justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai +offert, mais.... + +-- Mais vous avez cru que je n'accepterais pas? + +-- Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'être politique, dites, +monsieur Briquet? + +-- On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un +homme de votre supériorité, monsieur le prieur, répondit Chicot avec un de +ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui. + +Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui était impossible +de deviner si Chicot raillait ou parlait sérieusement. + +Chicot s'était levé. + +-- Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot. + +-- Parce que je m'en vais. + +-- Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous +déjeuneriez avec moi? + +-- Je n'ai pas dit que je déjeunerais avec vous, d'abord. + +-- Pardon, je vous ai offert. + +-- Et j'ai répondu peut-être: peut-être ne veut pas dire oui. + +-- Vous vous fâchez? + +Chicot se mit à rire. + +-- Moi, me fâcher, dit-il, et de quoi me fâcherais-je? de ce que vous êtes +impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais +depuis trop longtemps pour me fâcher de vos petites imperfections. + +Gorenflot, foudroyé par cette naïve sortie de son hôte, demeura la bouche +ouverte et les bras étendus. + +-- Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot. + +-- Oh! ne partez pas. + +-- Mon voyage ne peut se retarder. + +-- Vous voyagez? + +-- J'ai une mission. + +-- Et de qui? + +-- Du roi. + +Gorenflot roulait d'abîmes en abîmes. + +-- Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu? + +-- Sans doute. + +-- Et comment vous a-t-il reçu? + +-- Avec enthousiasme; il a de la mémoire, lui, tout roi qu'il est. + +-- Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare, +moi grossier.... + +Son coeur se dégonflait à mesure, comme fait un ballon qui perd son vent +par des piqûres d'aiguille. + +-- Adieu, répéta Chicot. + +Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arrêta le +fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter. + +-- Voyons, expliquons-nous, dit le prieur. + +-- Sur quoi? demanda Chicot. + +-- Sur votre susceptibilité d'aujourd'hui. + +-- Moi, je suis aujourd'hui comme toujours. + +-- Non. + +-- Simple miroir des gens avec qui je suis. + +-- Non. + +-- Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace. + +-- Non, non, non! + +-- Si, si, si! + +-- Eh bien, voyons, je l'avoue, j'étais préoccupé. + +-- Vraiment! + +-- Ne voulez-vous point être indulgent pour un homme en proie aux plus +pénibles travaux? Ai-je ma tête à moi, mon Dieu! Ce prieuré n'est-il pas +comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande à deux +cents hommes, que je suis tout à la fois économe, architecte, intendant; +tout cela sans compter mes fonctions spirituelles. + +-- Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu! + +-- Oh! voilà qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez- +vous perdu votre charité chrétienne? + +-- J'en avais donc? + +-- Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde, +l'envie est un péché capital. + +-- De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le +demande. + +-- Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte +progressivement, il est sur la ligne ascendante. + +-- Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas? +répondit ironiquement Chicot. + +-- C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet. + +-- Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'Évangile. + +-- Quel texte? + +-- Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé. + +-- Peuh! fit Gorenflot. + +[Illustration: Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée. -- PAGE +112.] + +-- Allons, voilà qu'il met en doute les textes saints, l'hérétique! +s'écria Chicot en joignant les deux mains. + +-- Hérétique! répéta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont hérétiques. + +-- Schismatique alors! + +-- Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en vérité, vous +m'éblouissez. + +-- Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes +adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste. + +-- Vous ne me quitterez pas ainsi. + +-- Si fait, pardieu! + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Un ami? + +-- Dans la grandeur on n'a plus d'amis. + +-- Vous, Chicot? + +-- Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproché tout à l'heure. + +-- Moi! quand cela? + +-- Quand vous avez parlé de ma fausse position. + +-- Reproché! ah! quels mots vous avez aujourd'hui! + +Et le prieur baissa sa grosse tête dont les trois mentons s'aplatirent en +un seul contre son cou de taureau. + +Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit légèrement pâlir. + +-- Adieu, et sans rancune pour les vérités que je vous ai dites. + +Et il fit un mouvement pour sortir. + +-- Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste; +mais n'ayez plus de ces regards-là pour moi! + +-- Ah! ah! il est un peu tard. + +-- Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce +n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-même! eh bien! +déjeunons. + +Chicot était décidé à reprendre tous ses avantages d'un seul coup. + +-- Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici. + +Gorenflot avait supporté les autres atteintes avec courage; il succomba +sous celle-ci. + +-- On mange mal chez moi? balbutia-t-il éperdu. + +-- C'est mon avis du moins, dit Chicot. + +-- Vous avez eu à vous plaindre de votre dernier dîner? + +-- J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah! + +-- Vous avez fait pouah! s'écria Gorenflot en levant les bras au ciel. + +-- Oui, dit résolument Chicot, j'ai fait pouah! + +-- Mais à quel propos? parlez. + +-- Les côtelettes de porc étaient indignement brûlées. + +-- Oh! + +-- Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent. + +-- Oh! + +-- Le chapon au riz ne sentait que l'eau. + +-- Juste ciel! + +-- La bisque n'était pas dégraissée. + +-- Miséricorde! + +-- On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac. + +-- Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du même ton dont César expirant +dit à son assassin: Brutus! Brutus!... + +-- Et puis vous n'avez pas de temps à me donner. + +-- Moi? + +-- Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non? +Il ne vous manquait plus que de devenir menteur. + +-- Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse à +revoir, voilà tout. + +-- Recevez-la donc. + +-- Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoyé cent +bouteilles de vin de Sicile. + +-- Cent bouteilles de vin de Sicile? + +-- Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une très grande +dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur +Chicot. Elle voulait devenir ma pénitente, cette grande dame qui envoie +les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez, +je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un +autre directeur. + +-- Et vous ferez tout cela?... + +-- Pour déjeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour réparer mes torts +envers vous. + +-- Vos torts viennent de votre féroce orgueil, dom Modeste. + +-- Je m'humilierai, mon ami. + +-- De votre insolente paresse. + +-- Chicot! Chicot! à partir du demain, je me mortifie en faisant faire +tous les jours l'exercice à mes moines. + +-- A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel +exercice, celui de la fourchette? + +-- Non, celui des armes. + +-- L'exercice des armes? + +-- Oui, et cependant c'est fatigant de commander. + +-- Vous, commander l'exercice aux Jacobins? + +-- Je vais le commander du moins. + +-- A partir de demain? + +-- A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez. + +-- Et qui donc a eu cette idée de faire faire l'exercice à des frocards? + +-- Moi, à ce qu'il paraît, dit Gorenflot. + +-- Vous? impossible! + +-- Si fait, j'en ai donné l'ordre à frère Borromée. + +-- Qu'est-ce encore que frère Borromée? + +-- Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas. + +-- Qu'est-il? + +-- C'est le trésorier. + +-- Comment as-tu un trésorier que je ne connaisse pas, bélître? + +-- Il est ici depuis votre dernière visite. + +-- Et d'où te vient ce trésorier? + +-- M. le cardinal de Guise me l'a recommandé. + +-- En personne? + +-- Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre. + +-- Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas? + +-- C'est cela même. + +-- Qui m'a annoncé? + +-- Oui. + +-- Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualité a-t-il, ce +trésorier si chaudement appuyé par M. le cardinal de Guise? + +-- Il compte comme Pythagore. + +-- Et c'est avec lui que vous avez décidé ces exercices d'armes? + +-- Oui, mon ami. + +-- C'est-à-dire que c'est lui qui vous a proposé d'armer vos moines, +n'est-ce pas? + +-- Non, cher monsieur Chicot; l'idée est de moi, entièrement de moi. + +-- Et dans quel but? + +-- Dans le but de les armer. + +-- Pas d'orgueil, pécheur endurci, l'orgueil est un péché capital; ce +n'est point à vous qu'est venue cette idée. + +-- A moi ou à lui, je ne sais plus bien si c'est à lui ou à moi que l'idée +est venue. Non, non, décidément, c'est à moi; il paraît même qu'à cette +occasion j'ai prononcé un mot latin très judicieux et très brillant. + +Chicot se rapprocha du prieur. + +-- Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez- +vous, ce mot latin? + +-- _Militat spiritu...._ + +-- _Militat spiritu, militat gladio._ + +-- C'est cela, c'est cela! s'écria dom Modeste avec enthousiasme. + +-- Allons, allons, dit Chicot, il est impossible de s'excuser de meilleure +grâce que vous ne le faites, dom Modeste; je vous pardonne. + +-- Oh! fit Gorenflot avec attendrissement. + +-- Vous êtes toujours mon ami, mon véritable ami. + +Gorenflot essuya une larme. + +-- Mais déjeunons, et je serai indulgent pour le déjeuner. + +-- Écoutez, dit Gorenflot avec enthousiasme, je vais faire dire au frère +cuisinier que si la chère n'est pas royale, je le fais fourrer au cachot. + +-- Faites, faites, dit Chicot, vous êtes le maître, mon cher prieur. + +-- Et nous décoifferons quelques-unes des bouteilles de la pénitente. + +-- Je vous aiderai de mes lumières, mon ami. + +-- Que je vous embrasse, Chicot! + +-- Ne m'étouffez pas, et causons. + + + + +XXI + +LES CONVIVES + + +Gorenflot ne fut pas long à donner ses ordres. + +Si le digne prieur était bien sur la ligne ascendante, comme il le +prétendait, c'était surtout en ce qui concernait les détails d'un repas et +les progrès de la science culinaire. + +Dom Modeste manda frère Eusèbe, qui comparut, non pas devant son chef, +mais devant son juge. A la manière dont il avait été requis, il avait au +reste deviné qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire à son endroit +chez le révérend prieur. + +-- Frère Eusèbe, dit Gorenflot d'une voix sévère, écoutez ce que va vous +dire M. Robert Briquet, mon ami. Vous vous négligez, à ce qu'il paraît. +J'ai ouï parler d'incorrections graves dans votre dernière bisque, et +d'une fatale négligence à propos du croquant de vos oreilles. Prenez +garde, frère Eusèbe, prenez garde, un seul pas fait dans la mauvaise voie +entraîne tout le corps. + +Le moine rougit et pâlit tour à tour, et balbutia une excuse qui ne fut +point admise. + +-- Assez, dit Gorenflot. + +Frère Eusèbe se tut. + +-- Qu'avez-vous aujourd'hui pour déjeuner? demanda le révérend prieur. + +-- J'aurai des oeufs brouillés aux crêtes de coq. + +-- Après? + +-- Des champignons farcis. + +-- Après? + +-- Des écrevisses au vin de Madère. + +-- Menu pied que tout cela, menu pied; quelque chose qui fasse un fond, +voyons, dites vite. + +-- J'aurai en outre un jambon aux pistaches. + +-- Peuh! fit Chicot. + +-- Pardon, interrompit timidement Eusèbe; il est cuit dans du vin de Xérès +sec. Je l'ai piqué d'un boeuf attendri dans une marinade d'huile d'Aix, ce +qui fait qu'avec le gras du boeuf on mange le maigre du jambon, et avec le +gras du jambon le maigre du boeuf. + +Gorenflot hasarda vers Chicot un regard accompagné d'un geste +d'approbation. + +-- Bien cela, n'est-ce pas, dit-il, monsieur Robert? + +Chicot fit un geste de demi-satisfaction. + +-- Et après, demanda Gorenflot, qu'avez-vous encore? + +-- On peut vous accommoder une anguille à la minute. + +-- Foin de l'anguille, dit Chicot. + +-- Je crois, monsieur Briquet, reprit Eusèbe en s'enhardissant peu à peu, +je crois que vous pouvez goûter de mes anguilles sans trop vous en +repentir. + +-- Qu'ont-elles donc de rare, vos anguilles? + +-- Je les nourris d'une façon particulière. + +-- Oh! oh! + +-- Oui, ajouta Gorenflot, il paraît que les Romains ou les Grecs, je ne +sais plus trop, un peuple d'Italie enfin, nourrissaient des lamproies +comme fait Eusèbe. Il a lu cela dans un auteur ancien nommé Suétone, +lequel a écrit sur la cuisine. + +-- Comment! frère Eusèbe, s'écria Chicot, vous donnez des hommes à manger +à vos anguilles? + +-- Non, monsieur, je hache menu les intestins et les foies des volailles +et du gibier, j'y ajoute un peu de viande de porc, je fais de tout cela +une espèce de chair à saucisse que je jette à mes anguilles, qui, dans +l'eau douce et renouvelée sur un gravier fin, deviennent grasses en un +mois, et, tout en engraissant, allongent considérablement. Celle que +j'offrirai au seigneur prieur aujourd'hui, par exemple, pèse neuf livres. + +-- C'est un serpent alors, dit Chicot. + +-- Elle avalait d'une bouchée un poulet de six jours. + +-- Et comment l'avez-vous accommodée? demanda Chicot. + +-- Oui, comment l'avez-vous accommodée? répéta le prieur. + +-- Dépouillée, rissolée, passée au beurre d'anchois, roulée dans une fine +chapelure, puis remise sur le gril, pendant dix secondes; après quoi +j'aurai l'honneur de vous la servir baignant dans une sauce épicée de +piment et d'ail. + +-- Mais la sauce? + +-- Oui, la sauce elle-même? + +-- Simple sauce d'huile d'Aix, battue avec des citrons et de la moutarde. + +-- Parfait, dit Chicot. + +Frère Eusèbe respira. + +-- Maintenant il manque les confiteries, fit observer judicieusement +Gorenflot. + +-- J'inventerai quelque mets capable d'agréer au seigneur prieur. + +-- C'est bien, je m'en rapporte à vous, dit Gorenflot; montrez-vous digne +de ma confiance. + +Eusèbe salua. + +-- Je puis donc me retirer? demanda-t-il. + +Le prieur consulta Chicot. + +-- Qu'il se retire, dit Chicot. + +-- Retirez-vous et envoyez-moi le frère sommelier. + +Eusèbe salua et sortit. + +Le frère sommelier succéda au frère Eusèbe et reçut des ordres non moins +précis et non moins détaillés. + +Dix minutes après, devant la table couverte d'une fine nappe de lin, les +deux convives, ensevelis dans deux larges fauteuils tout garnis de +coussins, s'opposaient l'un à l'autre, fourchettes et couteaux en main, +comme deux duellistes. + +La table, suffisamment grande pour six personnes, était pourtant remplie, +tant le sommelier avait accumulé les bouteilles de formes et d'étiquettes +différentes. + +Eusèbe, fidèle au programme, venait d'envoyer des oeufs brouillés, des +écrevisses et des champignons qui parfumaient l'air d'une moelleuse vapeur +de truffe, de beurre frais comme la crème, de thym et de vin de Madère. + +Chicot attaqua en homme affamé. Le prieur, au contraire, en homme qui se +défie de lui-même, de son cuisinier et de son convive. + +Mais, après quelques minutes, ce fut Gorenflot qui dévora, tandis que +Chicot observait. + +On commença par le vin du Rhin, puis l'on passa au bourgogne de 1550; on +fit une excursion dans un ermitage dont on ignorait la date; on effleura +le saint-perey; enfin l'on passa au vin de la pénitente. + +-- Qu'en dites-vous? demanda Gorenflot après en avoir goûté trois fois +sans oser se prononcer. + +-- Velouté, mais léger, fit Chicot; et comment s'appelle votre pénitente? + +-- Je ne la connais pas, moi. + +-- Ouais! vous ne savez pas son nom? + +-- Non, ma foi, nous traitons par ambassadeur. + +Chicot fit une pause pendant laquelle il ferma doucement les yeux comme +pour savourer une gorgée de vin qu'il retenait dans sa bouche avant de +l'avaler, mais en réalité pour réfléchir. + +-- Ainsi donc, dit-il au bout de cinq minutes, c'est en face d'un général +d'armée que j'ai l'honneur de dîner? + +-- Oh! mon Dieu, oui! + +-- Comment, vous soupirez en disant cela? + +-- Ah! c'est bien fatigant, allez. + +-- Sans doute, mais c'est honorable, mais c'est beau. + +-- Superbe! seulement je n'ai plus de silence aux offices... et avant-hier +j'ai été obligé de supprimer un plat au souper. + +-- Supprimer un plat... et pourquoi donc? + +-- Parce que plusieurs de mes meilleurs soldats, je dois l'avouer, ont eu +l'audace de trouver insuffisant le plat de raisiné de Bourgogne qu'on +donne en troisième le vendredi. + +-- Voyez-vous cela!... insuffisant!... et quelle raison donnaient-ils de +cette insuffisance? + +-- Ils prétendaient qu'ils avaient encore faim, et réclamaient quelque +chair maigre, comme sarcelle, homard, ou poisson de haut goût. Comprenez- +vous ces dévorants? + +-- Dame! s'ils font des exercices, ce n'est point étonnant qu'ils aient +faim, ces moines. + +-- Où serait donc le mérite? dit frère Modeste; bien manger et bien +travailler, c'est ce que peut faire tout le monde. Que diable! il faut +savoir offrir ses privations au Seigneur, continua le digne abbé en +empilant un quartier de jambon et de boeuf sur une bouchée déjà +respectable de galantine dont frère Eusèbe n'avait point parlé, le mets +étant trop simple, non pour être servi, mais pour figurer sur la carte. + +-- Buvez, Modeste, buvez, dit Chicot, vous allez vous étrangler, mon cher +ami; vous devenez cramoisi. + +-- C'est d'indignation, répliqua le prieur en vidant son verre qui +contenait une demi-pinte. + +Chicot le laissa faire, puis lorsque Gorenflot eut reposé son verre sur la +table: + +-- Voyons, dit Chicot, achevons votre histoire, elle m'intéresse vivement, +parole d'honneur. Vous leur avez donc retiré un plat parce qu'ils +trouvaient qu'ils n'avaient pas assez à manger. + +-- Tout juste. + +-- C'est ingénieux. + +-- Aussi la punition a-t-elle fait un rude effet; j'ai cru qu'on allait se +révolter; les yeux brillaient, les dents claquaient. -- Ils avaient faim, +dit Chicot; ventre de biche! c'est bien naturel. + +-- Ils avaient faim, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Vous le dites? vous le croyez? + +-- J'en suis sûr. + +-- Eh bien! j'ai remarqué, ce soir-là, un fait bizarre et que je +recommanderai à l'analyse de la science; j'ai donc appelé frère Borromée, +en le chargeant de mes instructions touchant cette privation d'un plat, à +laquelle j'ai ajouté, voyant la rébellion, privation de vin. + +-- Enfin? demanda Chicot. + +-- Enfin, pour couronner l'oeuvre, j'ai commandé un nouvel exercice, +voulant terrasser l'hydre de la révolte: les psaumes disent cela, vous +savez; attendez donc: _Cabis poriabis diagonem_, eh! vous ne connaissez +que cela, mordieu! + +-- _Proculcabis draconem_, fit Chicot en versant à boire au prieur. + +-- _Draconem_, c'est cela, bravo! A propos de dragon, mangez donc de cette +anguille, elle emporte la bouche, c'est merveilleux! + +-- Merci, je ne puis plus respirer; mais racontez, racontez. + +-- Quoi? + +-- Votre fait bizarre. + +-- Lequel? je ne m'en souviens plus. + +-- Celui que vous vouliez recommander aux savants. + +-- Ah! oui, j'y suis, très bien. + +-- J'écoute. + +-- Je prescris donc un exercice pour le soir; je m'attendais à voir mes +drôles exténués, hâves, suants, et j'avais préparé un sermon assez beau +sur ce texte: _Celui qui mange mon pain_. + +-- Pain sec, dit Chicot. + +-- Précisément, pain sec, s'écria Gorenflot, en dilatant, par un rire +cyclopéen, ses robustes mâchoires. J'aurais joué sur le mot, et d'avance +j'en avais ri tout seul une heure, quand je me trouve au milieu de la cour +en présence d'une troupe de gaillards animés, nerveux, bondissants comme +des sauterelles, et ceci est l'illusion sur laquelle je veux consulter les +savants. + +-- Voyons l'illusion. + +-- Et sentant le vin d'une lieue. + +-- Le vin! Frère Borromée vous avait donc trahi? + +-- Oh! je suis sûr de Borromée, s'écria Gorenflot, c'est l'obéissance +passive en personne: je dirais à frère Borromée de se brûler à petit feu, +qu'il irait à l'instant même chercher le gril et chaufferait les fagots. + +-- Ce que c'est que d'être mauvais physionomiste, dit Chicot en se +grattant le nez, il ne me fait pas du tout cet effet-là, à moi. + +-- C'est possible, mais moi, je connais mon Borromée, vois-tu, comme je te +connais, mon cher Chicot, dit dom Modeste qui devenait tendre en devenant +ivre. + +-- Et tu dis qu'ils sentaient le vin? + +-- Borromée? + +-- Non, tes moines. + +-- Comme des futailles, sans compter qu'ils étaient rouges comme des +écrevisses; j'en ai fait l'observation à Borromée. + +-- Bravo! + +-- Ah! c'est que je ne m'endors pas, moi. + +-- Et qu'a-t-il répondu? + +-- Attends, c'est fort subtil. + +-- Je le crois. + +-- Il a répondu que l'appétence très vive produit des effets pareils à +ceux de la satisfaction. + +-- Oh! oh! fit Chicot; en effet, c'est fort subtil, comme tu dis, ventre +de biche! C'est un homme très fort que ton Borromée; je ne m'étonne plus +s'il a le nez et les lèvres si minces; et cela t'a convaincu? + +-- Tout à fait, et tu vas être convaincu toi-même; mais voyons, approche- +toi un peu de moi, car je ne me remue plus sans étourdissement. + +Chicot s'approcha. Gorenflot fit de sa large main un cornet acoustique +qu'il appliqua sur l'oreille de Chicot. + +-- Eh bien? demanda Chicot. + +-- Attends donc, je me résume. Vous souvenez-vous du temps où nous étions +jeunes, Chicot? + +-- Je m'en souviens. + +-- Du temps où le sang brûlait... où les désirs immodestes?... + +-- Prieur! prieur! fit le chaste Chicot. + +-- C'est Borromée qui parle, et je maintiens qu'il a raison; l'appétence +ne produisait-elle point parfois les illusions de la réalité? + +Chicot se mit à rire si violemment que la table, avec toutes les +bouteilles, trembla comme un plancher de navire. + +-- Bien, bien, dit-il, je vais me mettre à l'école de frère Borromée, et +quand il m'aura bien pénétré de ses théories, je vous demanderai une +grâce, mon révérend. + +-- Elle vous sera accordée, Chicot, comme tout ce que vous demanderez à +votre ami. Maintenant, dites, quelle est cette grâce? + +-- Vous me chargerez de l'économat du prieuré pendant huit jours +seulement. + +-- Et que ferez-vous pendant ces huit jours? + +-- Je nourrirai frère Borromée de ses théories; je lui servirai un plat, +un verre vide, en lui disant: Désirez de toute la force de votre faim et +de votre soif une dinde aux champignons et une bouteille de chambertin; +mais prenez garde de vous griser avec ce chambertin, prenez garde d'avoir +une indigestion de cette dinde, cher frère philosophe. + +-- Ainsi, dit Gorenflot, tu ne crois pas à l'appétence, païen? + +-- C'est bien! c'est bien! je crois ce que je crois; mais brisons sur les +théories. + +-- Soit, dit Gorenflot, brisons et parlons un peu de la réalité. + +Et Gorenflot se versa un verre plein. + +-- A ce bon temps dont tu parlais tout à l'heure, Chicot, dit-il, à nos +soupers à la _Corne-d'Abondance_! + +-- Bravo! je croyais que tu avais oublié tout cela, révérend. + +-- Profane! tout cela dort sous la majesté de ma position; mais, morbleu! +je suis toujours le même. + +Et Gorenflot se mit à entonner sa chanson favorite, malgré les chuts de +Chicot. + + Quand l'ânon est deslâché, + Quand le vin est débouché, + L'ânon dresse son oreille, + Le vin sort de la bouteille; + Mais rien n'est si éventé + Que le moine en pleine treille; + Mais rien n'est si débâté + Que le moine en liberté. + +-- Mais chut! donc, malheureux! dit Chicot; si frère Borromée entrait, il +croirait qu'il y a huit jours que vous n'avez ni bu ni mangé. + +-- Si frère Borromée entrait, il chanterait avec nous. + +-- Je ne crois pas. + +-- Et moi, je te dis.... + +-- De te taire et de répondre à mes questions. + +-- Parle alors. + +-- Tu ne m'en donnes pas le temps, ivrogne! + +-- Oh! ivrogne, moi! + +-- Voyons, il résulte de l'exercice des armes que ton couvent est changé +en une véritable caserne. + +-- Oui, mon ami, c'est le mot, véritable caserne, caserne véritable; jeudi +dernier, est-ce jeudi? oui, c'est jeudi; attends donc, je ne sais plus si +c'est jeudi. + +-- Jeudi ou vendredi, la date n'y fait rien. + +-- C'est juste, le fait, voilà tout, n'est-ce pas? + +-- Eh bien! jeudi ou vendredi, dans le corridor, j'ai trouvé deux novices +qui se battaient au sabre avec deux seconds qui se préparaient de leur +côté à en découdre. + +-- Et qu'as-tu fait? + +-- Je me suis fait apporter un fouet pour rosser les novices qui se sont +enfuis; mais Borromée.... + +-- Ah! ah! Borromée, encore Borromée. + +-- Toujours. + +-- Mais Borromée?... + +-- Borromée les a rattrapés et vous les a fustigés de telle façon qu'ils +sont encore au lit, les malheureux! + +-- Je demande à voir leurs épaules pour apprécier la vigueur du bras de +frère Borromée, fit Chicot. + +-- Nous déranger pour voir d'autres épaules que des épaules de mouton, +jamais! Mangez donc de ces pâtes d'abricot. + +-- Non pas, morbleu! j'étoufferais. + +-- Buvez alors. + +-- Non plus: j'ai à marcher, moi. + +-- Eh bien! moi, crois-tu donc que je n'aie point à marcher? et cependant +je bois. + +-- Oh! vous, c'est différent; et puis pour crier les commandements il vous +faut des poumons. + +-- Alors, un verre, rien qu'un verre de cette liqueur digestive, dont +Eusèbe a seul le secret. + +-- D'accord. + +-- Elle est si efficace, qu'eut-on dîné de façon gloutonne, on se +trouverait nécessairement avoir faim deux heures après son dîner. + +-- Quelle recette pour les pauvres! Savez-vous que si j'étais roi, je +ferais trancher la tête à Eusèbe; sa liqueur est capable d'affamer un +royaume. Oh! oh! qu'est-ce que cela? + +-- C'est l'exercice qui commence, dit Gorenflot. + +En effet, on venait d'entendre un grand bruit de voix et de ferraille +venant de la cour. + +-- Sans le chef? dit Chicot. Oh! oh! voilà des soldats assez mal +disciplinés, ce me semble. + +-- Sans moi? jamais! dit Gorenflot; d'ailleurs cela ne se peut pas, +comprends-tu? puisque c'est moi qui commande, puisque l'instructeur, c'est +moi; et, tiens, la preuve, c'est que j'entends frère Borromée qui vient +prendre mes ordres. + +En effet, au moment même, Borromée entrait, lançant à Chicot un regard +oblique et prompt comme la flèche traîtresse du Parthe. + +-- Oh! oh! pensa Chicot, tu as eu tort de me lancer ce regard-là; il t'a +trahi. + +-- Seigneur prieur, dit Borromée, on n'attend plus que vous pour commencer +la visite des armes et des cuirasses. + +-- Des cuirasses! oh! oh! se dit tout bas Chicot, un instant, j'en suis, +j'en suis! + +Et il se leva précipitamment. + +-- Vous assisterez à mes manoeuvres, dit Gorenflot en se soulevant à son +tour, comme ferait un bloc de marbre qui prendrait des jambes; votre bras, +mon ami; vous allez voir une belle instruction. + +-- Le fait est que le seigneur prieur est un tacticien profond, dit +Borromée, sondant l'imperturbable physionomie de Chicot. + +-- Dom Modeste est un homme supérieur en toutes choses, répondit Chicot en +s'inclinant. + +Puis tout bas, à lui-même: + +-- Oh! oh! murmura-t-il, jouons serré, mon aiglon, ou voilà un milan qui +t'arracherait les plumes. + + + + +XXII + +FRÈRE BORROMÉE + + +Lorsque Chicot, soutenant le révérend prieur, arriva par le grand escalier +dans la cour du prieuré, le coup d'oeil fut exactement celui d'une immense +caserne en pleine activité. + +Partagé en deux bandes de cent hommes chacune, les moines, la hallebarde, +la pique ou le mousquet au pied, attendaient comme des soldats +l'apparition de leur commandant. + +Cinquante à peu près, parmi les plus forts et les plus zélés, avaient +couvert leurs têtes de casques ou de salades: une ceinture attachait à +leurs reins une longue épée; il ne leur manquait absolument qu'un bouclier +de main pour ressembler aux anciens Mèdes, ou des yeux retroussés pour +ressembler à des Chinois modernes. + +D'autres étalaient avec orgueil des cuirasses bombées, sur lesquelles ils +aimaient à faire bruir un gantelet de fer. + +D'autres enfin, enfermés dans des brassards et dans des cuissards, +s'exerçaient à développer leurs jointures privées d'élasticité par ces +carapaces partielles. + +Frère Borromée prit un casque des mains d'un novice, et se le posa sur la +tête par un mouvement aussi prompt, aussi régulier que l'eût pu faire un +reître ou un lansquenet. + +Tandis qu'il en attachait les brides, Chicot ne pouvait s'empêcher de +regarder le casque; et tout en le regardant, sa bouche souriait; enfin, +tout en souriant, il tournait autour de Borromée, comme pour l'admirer sur +toutes ses faces. + +Il fit plus, il s'approcha du trésorier, et passa la main sur une des +inégalités du heaume. + +-- Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée, dit-il; où l'avez- +vous donc acheté, mon cher prieur? + +Gorenflot ne put répondre, parce qu'en ce moment on l'attachait dans une +cuirasse resplendissante, laquelle, bien que spacieuse à loger l'Hercule +Farnèse, étreignait douloureusement les ondulations luxuriantes de la +chair du digne prieur. + +-- Ne bridez pas ainsi, mordieu! s'écriait Gorenflot; ne serrez pas de +cette force, j'étoufferais, je n'aurais plus de voix; assez! assez! + +-- Vous demandiez, je crois, au révérend prieur, dit Borromée, où il avait +acheté mon casque? + +-- Je demandais cela au révérend prieur et non à vous, reprit Chicot, +parce que je présume qu'en ce couvent, comme dans tous les autres, rien ne +se fait que sur l'ordre du supérieur. + +-- Certainement, dit Gorenflot, rien ici ne se fait que par mon ordre. Que +demandez-vous, cher monsieur Briquet? + +-- Je demande à frère Borromée s'il sait d'où vient ce casque. + +-- Il faisait partie d'un lot d'armures que le révérend prieur a achetées +hier pour armer le couvent. + +-- Moi? fit Gorenflot. + +-- Votre Seigneurie a commandé, elle se le rappelle, que l'on apportât ici +plusieurs casques et plusieurs cuirasses, et l'on a exécuté les ordres de +Votre Seigneurie. + +-- C'est vrai, c'est vrai, dit Gorenflot. + +-- Ventre de biche! dit Chicot, mon casque était donc bien attaché à son +maître, qu'après l'avoir conduit moi-même à l'hôtel de Guise, il vienne +comme un chien perdu me retrouver au prieuré des Jacobins! + +En ce moment, sur un geste de frère Borromée, les lignes se faisaient +régulières et le silence s'établit dans les rangs. + +Chicot s'assit sur un banc, afin d'assister à son aise aux manoeuvres. + +Gorenflot se tint debout, d'aplomb sur ses jambes comme sur deux poteaux. + +-- Attention! dit tout bas frère Borromée. + +Dom Modeste tira un sabre gigantesque de son fourreau de fer, et, le +brandissant en l'air, il cria d'une voix de Stentor: + +-- Attention! + +-- Votre Révérence se fatiguerait peut-être à faire les commandements, dit +alors frère Borromée avec une douce prévenance. Votre Révérence souffrait +ce matin: s'il lui plaît ménager sa précieuse santé, je commanderai +aujourd'hui l'exercice. + +-- Je le veux bien, dit dom Modeste: en effet je suis souffrant, +j'étouffe; allez. + +Borromée s'inclina, et, en homme habitué à ces sortes de consentements, il +vint se placer au front de la troupe. + +-- Quel serviteur complaisant! dit Chicot; c'est une perle que ce +gaillard-là. + +-- Il est charmant! je te le disais bien, répondit dom Modeste. + +-- Je suis sûr qu'il te fait la même chose tous les jours, dit Chicot. + +-- Oh! tous les jours. Il est soumis comme un esclave; je ne fais que lui +reprocher ses prévenances. L'humilité n'est pas la servitude, ajouta +sentencieusement Gorenflot. + +-- En sorte que tu n'as vraiment rien à faire ici, et que tu peux dormir +sur les deux oreilles: frère Borromée veille pour toi. + +-- Oh! mon Dieu, oui. + +-- Voilà ce que je voulais savoir, dit Chicot dont l'attention se porta +sur Borromée tout seul. + +C'était merveille que de voir, pareil à un cheval de guerre, se redresser +sous le harnais le trésorier des moines. + +Son oeil dilaté lançait des flammes, son bras vigoureux imprimait à l'épée +des secousses tellement savantes qu'on eût dit un maître en fait d'armes +s'escrimant devant un peloton de soldats. Chaque fois que frère Borromée +faisait une démonstration, Gorenflot la répétait en ajoutant: + +-- Borromée a raison; mais je vous ai déjà dit cela, moi; rappelez-vous +donc ma leçon d'hier. Passez l'arme d'une main dans l'autre; soutenez la +pique, soutenez-la donc: le fer à la hauteur de l'oeil; de la tenue, par +saint Georges! du jarret; demi-tour à gauche est exactement la même chose +que demi-tour à droite, excepté que c'est tout le contraire. + +-- Ventre de biche! dit Chicot, tu es un habile démonstrateur. + +-- Oui, oui, fit Gorenflot en caressant son triple menton, j'entends assez +bien la manoeuvre. + +-- Et tu as dans Borromée un excellent élève. + +-- Il m'a compris, dit Gorenflot; il est on ne peut plus intelligent. + +Les moines exécutèrent la course militaire, sorte de manoeuvre fort en +vogue à cette époque, les passes d'armes, les passes d'épée, les passes de +pique et les exercices à feu. + +Lorsqu'on en fut à cette dernière épreuve: + +-- Tu vas voir mon petit Jacques, dit le prieur à Chicot. + +-- Qu'est-ce que c'est que ton petit Jacques? + +-- Un gentil garçon que j'ai voulu attacher à ma personne, parce qu'il a +des dehors calmes et une main vigoureuse, et avec tout cela la vivacité du +salpêtre. + +-- Ah! vraiment! Et où donc est-il, ce charmant enfant? + +-- Attends, attends, je vais te le montrer; là, tiens, là-bas; celui qui +tient un mousquet à la main et qui s'apprête à tirer le premier. + +-- Et il tire bien? + +-- C'est-à-dire qu'à cent pas le drôle ne manque pas un noble à la rose. + +-- Voilà un gaillard qui doit vertement servir une messe; mais attends +donc, à ton tour. + +-- Quoi donc? + +-- Mais si, mais non. + +-- Tu connais mon petit Jacques? + +-- Moi, pas le moins du monde. + +-- Mais tu croyais le connaître d'abord? + +-- Oui, il me semblait l'avoir vu dans certaine église, un jour, ou plutôt +une nuit que j'étais renfermé dans un confessionnal; mais non, je me +trompais, ce n'était pas lui. + +Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles de Chicot n'étaient pas +exactement d'accord avec la vérité. Chicot était trop bon physionomiste, +quand il avait vu une figure une fois, pour oublier jamais cette figure. + +Pendant qu'il était, sans s'en douter, l'objet de l'attention du prieur et +de son ami, le petit Jacques, comme l'appelait Gorenflot, chargeait en +effet un mousquet pesant, long comme lui-même, puis le mousquet chargé, il +vint se camper fièrement à cent pas du but, et là, ramenant sa jambe +droite en arrière, avec une précision toute militaire, il ajusta. + +Le coup partit, et la balle alla se loger au milieu du but, au grand +applaudissement des moines. + +-- Tudieu! c'est bien visé, dit Chicot, et sur ma parole, voilà un joli +garçon. + +-- Merci, monsieur, répondit Jacques, dont les joues pâles se colorèrent +d'une rougeur de plaisir. + +-- Tu manies les armes habilement, mon enfant, reprit Chicot. + +-- Mais, monsieur, j'étudie, fit Jacques. + +Et sur ces mots, laissant son mousquet inutile, après la preuve d'adresse +qu'il avait donnée, il prit une pique des mains de son voisin, et fit un +moulinet que Chicot trouva parfaitement exécuté. + +Chicot renouvela ses compliments. + +-- C'est surtout à l'épée qu'il excelle, dit dom Modeste. Ceux qui s'y +connaissent le jugent très fort; il est vrai que le drôle a des jarrets de +fer, des poignets d'acier, et qu'il gratte le fer depuis le matin jusqu'au +soir. + +-- Ah! voyons cela, dit Chicot. + +-- Vous voulez essayer sa force? dit Borromée. + +-- Je voudrais en avoir la preuve, répondit Chicot. + +-- Ah! continua le trésorier, c'est qu'ici personne, excepté moi peut- +être, n'est capable de lutter contre lui; êtes-vous d'une certaine force, +vous? + +-- Je ne suis qu'un pauvre bourgeois, dit Chicot en secouant la tête; +autrefois j'ai poussé ma brette comme un autre; mais aujourd'hui mes +jambes tremblent, mon bras vacille et ma tête n'est plus fort présente. + +-- Mais cependant vous pratiquez toujours? dit Borromée. + +-- Un peu, répondit Chicot en lançant à Gorenflot qui souriait un coup +d'oeil qui arracha aux lèvres de celui-ci le nom de Nicolas David. + +Mais Borromée ne vit point le sourire, Borromée n'entendit pas ce nom, et +avec un sourire plein de tranquillité, il ordonna que l'on apportât les +fleurets et les masques d'escrime. + +Jacques, tout pétillant de joie sous son enveloppe froide et sombre, +releva sa robe jusqu'aux genoux et assura sa sandale sur le sable en +faisant un appel. + +-- Décidément, dit Chicot, comme n'étant ni moine ni soldat, il y a +quelque temps que je n'ai fait des armes, veuillez, je vous prie, frère +Borromée, vous qui n'êtes que muscles et tendons, donner la leçon à frère +Jacques. Y consentez-vous, cher prieur? demanda Chicot à dom Modeste. + +-- Je l'ordonne! déclama le prieur, toujours enchanté de placer ce mot. + +Borromée ôta son casque, Chicot se hâta de tendre les deux mains, et le +casque, déposé entre les mains de Chicot, permit de nouveau à son ancien +maître de constater son identité; puis, tandis que notre bourgeois +accomplissait cet examen, le trésorier relevait sa robe dans sa ceinture +et se préparait. + +Tous les moines, animés de l'esprit de corps, vinrent faire cercle autour +de l'élève et du professeur. + +Gorenflot se pencha à l'oreille de son ami. + +-- C'est aussi amusant que de chanter vêpres, n'est-ce pas? dit-il +naïvement. + +-- C'est ce que disent les chevau-légers, répondit Chicot avec la même +naïveté. + +Les deux combattants se mirent en garde; Borromée, sec et nerveux, avait +l'avantage de la taille; il avait en outre celui que donnent l'aplomb et +l'expérience. + +Le feu montait par vives lueurs aux yeux de Jacques, et animait les +pommettes de ses joues d'une rougeur fébrile. + +On voyait peu à peu tomber le masque religieux de Borromée, qui, le +fleuret à la main, emporté par l'action si entraînante de la lutte +d'adresse, se transformait en homme d'armes; il entremêlait chaque coup +d'une exhortation, d'un conseil, d'un reproche; mais souvent la vigueur, +la promptitude, l'élan de Jacques triomphaient des qualités de son maître, +et frère Borromée recevait quelque bon coup en pleine poitrine. + +Chicot dévorait ce spectacle des yeux, et comptait les coups de bouton. + +Lorsque l'assaut fut fini, ou plutôt lorsque les tireurs firent une +première pause: -- Jacques a touché six fois, dit Chicot, frère Borromée, +neuf; c'est fort joli pour l'écolier, mais ce n'est point assez pour le +maître. + +Un éclair inaperçu à tout le monde, excepté à Chicot, passa dans les yeux +de Borromée, et vint révéler un nouveau trait de son caractère. + +-- Bon! pensa Chicot, il est orgueilleux. + +-- Monsieur, répliqua Borromée d'une voix qu'à grand'peine il parvint à +faire doucereuse, l'exercice des armes est bien rude pour tout le monde, +et surtout pour de pauvres moines comme nous. + +-- N'importe, dit Chicot, décidé à pousser maître Borromée jusqu'en ses +derniers retranchements; le maître ne doit-pas avoir moins de la moitié en +avantage sur son élève. + +-- Ah! monsieur Briquet, fit Borromée, tout pâle et se mordant les lèvres, +vous êtes bien absolu, ce me semble. + +-- Bon! il est colère, pensa Chicot, deux péchés mortels; on dit qu'un +seul suffit pour perdre un homme; j'ai beau jeu. + +Puis tout haut: + +-- Et si Jacques avait plus de calme, continua-t-il, je suis certain qu'il +ferait jeu égal. + +-- Je ne crois pas, dit Borromée. + +-- Eh bien! j'en suis sûr, moi. + +-- Monsieur Briquet, qui connaît les armes, dit Borromée avec un ton amer, +devrait peut-être essayer la force de Jacques par lui-même; il s'en +rendrait mieux compte alors. + +-- Oh! moi, je suis vieux, dit Chicot. + +-- Oui, mais savant, dit Borromée. + +-- Ah! tu railles, pensa Chicot; attends, attends. Mais, continua-t-il, il +y a une chose qui ôte de la valeur à mon observation. + +-- Laquelle? + +-- C'est que frère Borromée, en digne maître, a, j'en suis sûr, laissé +toucher Jacques un peu par complaisance. + +-- Ah! ah! fit Jacques à son tour en fronçant le sourcil. + +-- Non certes, répondit Borromée en se contenant, mais exaspéré au fond; +j'aime Jacques certainement, mais je ne le perds point avec ces sortes de +complaisances. + +-- C'est étonnant, fit Chicot comme se parlant à lui-même, je l'avais cru, +excusez-moi. + +-- Mais enfin, vous qui parlez, dit Borromée, essayez donc, monsieur +Briquet. + +-- Oh! ne m'intimidez pas, dit Chicot. + +-- Soyez tranquille, monsieur, dit Borromée, on aura de l'indulgence pour +vous; on connaît les lois de l'Église. + +-- Païen! murmura Chicot. + +-- Voyons, monsieur Briquet, une passe seulement. + +-- Essaie, dit Gorenflot, essaie. + +-- Je ne vous ferai point de mal, monsieur, dit Jacques prenant à son tour +le parti de son maître, et désirant de son côté, donner son petit coup de +dent; j'ai la main très douce. + +-- Cher enfant! murmura Chicot en attachant sur le jeune moine un +inexprimable regard qui se termina par un silencieux sourire. + +-- Voyons, dit-il, puisque tout le monde le veut.... + +-- Ah! bravo! firent les intéressés avec l'appétit du triomphe. + +-- Seulement, dit Chicot, je vous préviens que je n'accepte pas plus de +trois passes. + +-- Comme il vous plaira, monsieur, fit Jacques. + +Et se levant lentement du banc sur lequel il était retourné s'asseoir, +Chicot serra son pourpoint, passa son gant d'arme, et assujettit son +masque avec l'agilité d'une tortue qui attrape des mouches. + +-- Si celui-là arrive à la parade sur tes coups droits, souffla Borromée à +Jacques, je ne fais plus assaut avec toi, je t'en préviens. + +Jacques fit un signe de tête, accompagné d'un sourire qui signifiait: + +-- Soyez tranquille, maître. + +Chicot, toujours avec la même lenteur et la même circonspection, se mit en +garde, allongeant ses grands bras et ses longues jambes, que, par un +miracle de précision, il disposa de manière à en dissimuler l'énorme +ressort et l'incalculable développement. + + + + +XXIII + +LA LEÇON + + +L'escrime n'était point, à l'époque dont nous essayons, non-seulement de +raconter les événements, mais encore de peindre les moeurs et les +habitudes, ce qu'elle est aujourd'hui. Les épées, tranchantes des deux +côtés, faisaient que l'on frappait presque aussi souvent de taille que de +pointe; en outre, la main gauche, armée d'une dague, était à la fois +défensive et offensive: il en résultait une foule de blessures, ou plutôt +d'égratignures, qui étaient dans un combat réel un puissant motif +d'excitation. Quélus, perdant son sang par dix-huit blessures, se tenait +debout encore, continuait de combattre, et ne fût pas tombé, si une dix- +neuvième blessure ne l'eût couché dans le lit qu'il ne quitta plus que +pour le tombeau. + +L'escrime, apportée d'Italie, mais encore dans l'enfance de l'art, +consistait donc à cette époque dans une foule d'évolutions qui déplaçaient +considérablement le tireur et devaient, sur un terrain choisi par le +hasard, rencontrer une foule d'obstacles dans les moindres accidents du +sol. + +Il n'était point rare de voir le tireur s'allonger, se raccourcir, sauter +à droite, sauter à gauche, appuyer une main à terre; l'agilité non- +seulement de la main, mais encore des jambes, mais de tout le corps, +devait être une des premières conditions de l'art. + +Chicot ne paraissait pas avoir appris l'escrime à cette école; on eût dit, +au contraire, qu'il avait pressenti l'art moderne, dont toute la +supériorité, et surtout toute la grâce, est dans l'agilité des mains et la +presque immobilité du corps. Il se posa droit et ferme sur l'une et +l'autre jambe, avec un poignet souple et nerveux à la fois, avec une épée +qui semblait un jonc flexible et pliant, depuis la pointe jusqu'à la +moitié de la lame, et qui était d'un inflexible acier depuis la garde +jusqu'au milieu. + +Aux premières passes, en voyant devant lui cet homme de bronze dont le +poignet seul semblait vivant, frère Jacques eut des impatiences de fer qui +ne produisirent sur Chicot d'autre effet que de faire détendre son bras et +sa jambe au moindre jour qu'il apercevait dans le jeu de son adversaire, +et l'on comprend qu'avec cette habitude de frapper autant d'estoc que de +pointe, ces jours étaient fréquents. A chacun de ces jours, ce grand bras +s'allongeait donc de trois pieds, et poussait droit dans la poitrine du +frère un coup de bouton aussi méthodique que si un mécanisme l'eût dirigé, +et non un organe de chair incertain et inégal. + +A chacun de ces coups de bouton, Jacques, rouge de colère et d'émulation, +faisait un bond en arrière. + +Pendant dix minutes, l'enfant déploya toutes les ressources de son agilité +prodigieuse; il s'élançait comme un chat-tigre, il se repliait comme un +serpent, il se glissait sous la poitrine de Chicot, bondissait à droite et +à gauche; mais celui-ci, avec son air calme et son grand bras, saisissait +son temps, et, tout en écartant le fleuret de son adversaire, envoyait +toujours le terrible bouton à son adresse. + +Frère Borromée pâlissait du refoulement de toutes les passions qui +l'avaient surexcité naguère. + +Enfin Jacques se rua une dernière fois sur Chicot, qui, le voyant mal +d'aplomb sur ses jambes, lui présenta un jour pour qu'il se fendît à fond. +Jacques n'y manqua point, et Chicot parant avec raideur, écarta le pauvre +élève de la ligne d'équilibre, à tel point qu'il perdit contenance et +tomba. + +Chicot, immobile comme un roc, était resté à la même place. + +Frère Borromée se rongeait les doigts jusqu'au sang. + +-- Vous ne nous aviez pas dit, monsieur, que vous étiez un pilier de salle +d'armes, dit-il. + +-- Lui! s'écria Gorenflot ébahi, mais triomphant par un sentiment d'amitié +facile à comprendre; lui, il ne sort jamais! + +-- Moi, un pauvre bourgeois, dit Chicot; moi, Robert Briquet, un pilier de +salle d'armes, ah! monsieur le trésorier! + +-- Mais enfin, monsieur, s'écria frère Borromée, pour manier une épée +comme vous le faites, il faut avoir énormément exercé. + +-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur, répondit Chicot avec bonhomie; j'ai en +effet tenu quelquefois l'épée; mais en la tenant j'ai toujours vu une +chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que, pour celui qui la tient, l'orgueil est un mauvais +conseiller, et la colère un mauvais aide; maintenant écoutez, mon petit +frère Jacques, ajouta-t-il, vous avez un joli poignet, mais vous n'avez ni +jambes ni tête; vous êtes vif, mais ne raisonnez pas. Il y a dans les +armes trois choses essentielles: la tête d'abord, puis la main et les +jambes; avec la première on peut se défendre, avec la première et la +seconde on peut vaincre; mais en réunissant les trois on vainc toujours. + +-- Oh! monsieur, dit Jacques, faites donc assaut avec frère Borromée; ce +sera certainement bien beau à voir. + +Chicot, dédaigneux, allait refuser la proposition; mais il réfléchit que +peut-être l'orgueilleux trésorier en prendrait-il davantage. + +-- Soit, dit-il, et si frère Borromée y consent, je suis à ses ordres. + +-- Non, monsieur, répondit le trésorier, je serais battu; j'aime mieux +l'avouer que de faire preuve. + +-- Oh! qu'il est modeste, qu'il est aimable! dit Gorenflot. + +-- Tu te trompes, lui répondit à l'oreille l'impitoyable Chicot, il est +fou de vanité; à son âge, si j'eusse trouvé pareille occasion, j'eusse +demandé à genoux la leçon que Jacques vient de recevoir. + +Cela dit, Chicot reprit son gros dos, ses jambes circonflexes, sa grimace +éternelle, et revint s'asseoir sur son banc. + +Jacques le suivit; l'admiration l'emportait chez le jeune homme sur la +honte de la défaite. + +-- Donnez-moi donc des leçons, monsieur Robert, disait-il; le seigneur +prieur le permettra: n'est-ce pas, Votre Révérence? + +-- Oui, mon enfant, répondit Gorenflot; avec plaisir. + +-- Je ne veux point marcher sur les brisées de votre maître, mon ami, dit +Chicot; et il salua Borromée. + +Borromée prit la parole. + +-- Je ne suis pas le seul maître de Jacques, dit-il, je n'enseigne pas +seul les armes ici; n'ayant pas seul l'honneur, permettez que je n'aie pas +seul la défaite. + +-- Qui donc est son autre professeur? se hâta de demander Chicot, voyant +chez Borromée la rougeur qui décelait la crainte d'avoir commis une +imprudence. + +-- Mais personne, reprit Borromée, personne. + +-- Si fait! si fait, dit Chicot, j'ai parfaitement entendu. Quel est donc +votre autre maître, Jacques? + +-- Eh! oui, oui, dit Gorenflot; un gros court que vous m'avez présenté, +Borromée, et qui vient ici quelquefois; une bonne figure, et qui boit +agréablement. + +-- Je ne me rappelle plus son nom, dit Borromée. + +Frère Eusèbe, avec sa mine béate et son couteau passé dans sa ceinture, +s'avança niaisement. + +-- Je le sais, moi, dit-il. + +Borromée lui fit des signes multipliés qu'il ne vit pas. + +-- C'est maître Bussy-Leclerc, continua-t-il, lequel a été professeur +d'armes à Bruxelles. + +-- Ah! oui-dà, fit Chicot, maître Bussy-Leclerc! une bonne lame, ma foi! + +Et tout en disant cela avec toute la naïveté dont il était capable, Chicot +attrapait au passage le coup d'oeil furibond que dardait Borromée sur le +malencontreux complaisant. + +-- Tiens, je ne savais pas qu'il s'appelât Bussy-Leclerc. On avait oublié +de m'en informer, dit Gorenflot. + +-- Je n'avais pas cru que le nom intéressât le moins du monde Votre +Seigneurie, dit Borromée. + +-- En effet, reprit Chicot, un maître d'armes ou un autre, pourvu qu'il +soit bon, n'importe. + +-- En effet, n'importe, reprit Gorenflot, pourvu qu'il soit bon. + +Et là-dessus il prit le chemin de l'escalier de son appartement, escorté +de l'admiration générale. + +L'exercice était terminé. + +Au pied de l'escalier, Jacques réitéra sa demande à Chicot, au grand +déplaisir de Borromée; mais Chicot répondit: + +-- Je ne sais pas démontrer, mon ami; je me suis fait tout seul avec de la +réflexion et de la pratique; faites comme moi: à tout sain esprit le bien +profite. + +Borromée commanda un mouvement qui tourna tous les moines vers les +bâtiments pour la rentrée. Gorenflot s'appuya sur Chicot et monta +majestueusement l'escalier. + +-- J'espère, dit-il avec orgueil, que voilà une maison dévouée au service +du roi, et bonne à quelque chose, heim! + +-- Peste! je le crois bien, dit Chicot; on en voit de belles, révérend +prieur, lorsque l'on vient chez vous. + +-- En un mois tout cela, en moins d'un mois même. + +-- Et fait par vous? + +-- Fait par moi, par moi seul, comme vous voyez, dit Gorenflot en se +redressant. + +-- C'est plus que je n'attendais, mon ami, et quand je reviendrai de ma +mission.... + +-- Ah! c'est vrai, cher ami! parlons donc de votre mission. + +-- D'autant plus volontiers que j'ai un message, ou plutôt un messager, à +envoyer au roi avant mon départ. + +-- Au roi, cher ami, un messager? vous correspondez donc avec le roi? + +-- Directement. + +-- Et il vous faut un messager, dites-vous? + +-- Il me faut un messager. + +-- Voulez-vous un de nos frères? Ce serait un honneur pour le couvent si +un de nos frères voyait le roi. + +-- Assurément. + +-- Je vais mettre deux de nos meilleures jambes à vos ordres. Mais contez- +moi, Chicot, comment le roi qui vous croyait mort.... + +-- Je vous l'ai déjà dit, je n'étais qu'en léthargie... et au moment venu +j'ai ressuscité. + +-- Et pour rentrer en faveur? demanda Gorenflot. + +-- Plus que jamais, dit Chicot. + +-- Alors, fit Gorenflot en s'arrêtant, vous pourrez donc dire au roi tout +ce que nous faisons ici dans son intérêt? + +-- Je n'y manquerai pas, mon ami, je n'y manquerai pas, soyez tranquille. + +-- Oh! cher Chicot, s'écria Gorenflot qui se voyait évêque. + +-- Mais d'abord, j'ai deux choses à vous demander. + +-- Lesquelles? + +-- La première, de l'argent, que le roi vous rendra. + +-- De l'argent! s'écria Gorenflot en se levant avec précipitation, j'en ai +plein mes coffres. + +-- Vous êtes bien heureux, par ma foi, dit Chicot. + +-- Voulez-vous mille écus? + +-- Non pas, c'est beaucoup trop, cher ami, je suis modeste dans mes goûts, +humble dans mes désirs; mon titre d'ambassadeur ne m'enorgueillit pas, et +je le cache plutôt que je ne m'en vante: cent écus me suffiront. + +-- Les voilà. Et la seconde chose? + +-- Un écuyer. + +-- Un écuyer? + +-- Oui, pour m'accompagner; j'aime la société, moi. + +-- Ah! mon ami, si j'étais encore libre comme autrefois, dit Gorenflot en +poussant un soupir. + +-- Oui, mais vous ne l'êtes plus. + +-- La grandeur m'enchaîne, murmura Gorenflot. + +-- Hélas! dit Chicot, on ne peut pas tout faire à la fois; ne pouvant +avoir votre honorable compagnie, très cher prieur, je me contenterai donc +de celle du petit frère Jacques. + +-- Du petit frère Jacques? + +-- Oui, il me plaît, le gaillard. + +-- Et tu as raison, Chicot, c'est un sujet rare et qui ira loin. + +-- Je vais d'abord le mener à deux cent cinquante lieues, moi, si tu me +l'accordes. + +-- Il est à toi, mon ami. + +Le prieur frappa sur un timbre, au bruit duquel accourut un frère servant. + +-- Qu'on fasse monter le frère Jacques et le frère chargé des courses de +la ville. + +Dix minutes après, tous deux parurent sur le seuil de la porte. + +-- Jacques, dit Gorenflot, je vous donne une mission extraordinaire. + +-- A moi, monsieur le prieur? demanda le jeune homme étonné. + +-- Oui, vous allez accompagner M. Robert Briquet dans un grand voyage. + +-- Oh! s'écria dans un enthousiasme nomade le jeune frère, moi en voyage +avec M. Briquet, moi au grand air, moi en liberté! Ah! monsieur Robert +Briquet, nous ferons des armes tous les jours, n'est-ce pas? + +-- Oui, mon enfant. + +-- Et je pourrai emporter mon arquebuse? + +-- Tu l'emporteras. + +Jacques bondit et s'élança hors de la chambre avec des cris de joie. + +-- Quant à la commission, dit Gorenflot, je vous prie de donner vos +ordres. Avancez, frère Panurge. + +-- Panurge, dit Chicot à qui ce nom rappelait des souvenirs qui n'étaient +pas exempts de douceur; Panurge! + +-- Hélas! oui, fit Gorenflot, j'ai choisi ce frère qui s'appelle comme +l'autre, Panurge, pour lui faire faire les courses que l'autre faisait. + +-- Il est-donc hors de service, notre ancien ami? + +-- Il est mort, dit Gorenflot, il est mort. + +-- Oh! fit Chicot avec commisération, le fait est qu'il devait se faire +vieux. + +-- Dix-neuf ans, mon ami, il avait dix-neuf ans. + +-- C'est un fait de longévité remarquable, dit Chicot; il n'y a que les +couvents pour offrir de pareils exemples. + + + + +XXIV + +LA PÉNITENTE + + +Panurge, ainsi annoncé par le prieur, se montra bientôt. + +Ce n'était certes pas en raison de sa configuration morale ou physique +qu'il avait été admis à remplacer son défunt homonyme, car jamais figure +plus intelligente n'avait été déshonorée par l'application d'un nom d'âne. + +C'était à un renard que ressemblait frère Panurge, avec ses petits yeux, +son nez pointu et sa mâchoire en avant. + +Chicot le regarda un instant, et pendant cet instant, si court qu'il fût, +il parut avoir apprécié à sa valeur le messager du couvent. + +Panurge resta humblement près de la porte. + +-- Venez là, monsieur le courrier, dit Chicot; connaissez-vous le Louvre? + +-- Mais oui, monsieur, répondit Panurge. + +-- Et dans le Louvre, connaissez-vous un certain Henri de Valois? + +-- Le roi? + +-- Je ne sais pas si c'est bien le roi, en effet, dit Chicot; mais enfin +on a l'habitude de le nommer ainsi. + +-- C'est au roi que j'aurai affaire! + +-- Justement: le connaissez-vous? + +-- Beaucoup, monsieur Briquet. + +-- Eh bien, vous demanderez à lui parler. + +-- On me laissera arriver? + +-- Jusqu'à son valet de chambre, oui; votre habit est un passeport; Sa +Majesté est fort religieuse, comme vous savez. + +-- Et que dirai-je au valet de chambre de Sa Majesté? + +-- Vous direz que vous êtes envoyé par l'ombre. + +-- Par quelle ombre? + +-- La curiosité est un vilain défaut, mon frère. + +-- Pardon. + +-- Vous direz donc que vous êtes envoyé par l'ombre. + +-- Oui. + +-- Et que vous attendez la lettre. + +-- Quelle lettre? + +-- Encore! + +-- Ah! c'est vrai. + +-- Mon révérend, dit Chicot en se retournant vers Gorenflot, décidément +j'aimais mieux l'autre Panurge. + +-- Voilà tout ce qu'il y a à faire? demanda le courrier. + +-- Vous ajouterez que l'ombre attendra en suivant tout doucement la route +de Charenton. + +-- C'est sur cette route que j'aurai à vous rejoindre, alors. + +-- Parfaitement. + +Panurge s'achemina vers la porte et souleva a portière pour sortir: il +sembla à Chicot qu'en accomplissant ce mouvement, frère Panurge avait +démasqué un écouteur. + +Au reste, la portière retomba si rapidement que Chicot n'eût pas pu +répondre que ce qu'il prenait pour une réalité n'était pas une vision. + +L'esprit subtil de Chicot le conduisit bien vite à la presque certitude +que c'était frère Borromée qui écoutait. + +-- Ah! tu écoutes, pensa-t-il; tant mieux, en ce cas je vais parler pour +toi. + +-- Ainsi, dit Gorenflot, vous voilà honoré d'une mission du roi, cher ami. + +-- Confidentielle, oui. + +-- Qui a rapport à la politique, je le présume? + +-- Et moi aussi. + +-- Comment! vous ne savez pas de quelle mission vous êtes chargé? + +-- Je sais que je porte une lettre, voilà tout. + +-- Un secret d'État sans doute? + +-- Je le crois. + +-- Et vous ne vous doutez pas?... + +-- Nous sommes assez seuls pour que je vous dise ce que je pense, n'est-ce +pas? + +-- Dites; je suis un tombeau pour les secrets. + +-- Eh bien, le roi s'est enfin décidé à secourir le duc d'Anjou. + +-- En vérité? + +-- Oui; M. de Joyeuse a dû partir cette nuit pour cela. + +-- Mais vous, mon ami? + +-- Moi, je vais du côté de l'Espagne. + +-- Et comment voyagez-vous? + +-- Dame! comme nous faisions autrefois, à pied, à cheval, en chariot, +selon que cela se trouvera. + +-- Jacques vous sera d'une bonne compagnie pour le voyage, et vous avez +bien fait de le demander, il comprend le latin, le petit drôle! + +-- J'avoue, quant à moi, qu'il me plaît fort. + +-- Cela suffirait pour que je vous le donnasse, mon ami; mais je crois, en +outre, qu'il vous serait un rude second, en cas de rencontre. + +-- Merci, cher ami, maintenant je n'ai plus, je crois, qu'à vous faire mes +adieux. + +-- Adieu! + +-- Que faites-vous? + +-- Je m'apprête à vous donner ma bénédiction. + +-- Bah! entre nous, dit Chicot, inutile. + +-- Vous avez raison, répliqua Gorenflot, c'est bon pour des étrangers. + +Et les deux amis s'embrassèrent tendrement. + +-- Jacques! cria le prieur, Jacques! + +Panurge montra son visage de fouine entre les deux portières. + +-- Quoi! vous n'êtes pas encore parti? s'écria Chicot. + +[Illustration: Un homme prenait des mesures avec un long bâton. -- PAGE +124.] + +-- Pardon, monsieur. + +-- Partez vite, dit Gorenflot, M. Briquet est pressé; où est Jacques? + +Frère Borromée apparut à son tour, l'air doucereux et la bouche riante. + +-- Frère Jacques? répéta le prieur. + +-- Frère Jacques est parti, dit le trésorier. + +-- Comment, parti! s'écria Chicot. + +-- N'avez-vous pas désiré que quelqu'un allât au Louvre, monsieur? + +-- Mais c'était frère Panurge, dit Gorenflot. + +-- Oh! sot que je suis! j'avais entendu Jacques, dit Borromée en se +frappant le front. + +Chicot fronça le sourcil; mais le regret de Borromée était en apparence si +sincère qu'un reproche eût paru cruel. + +-- J'attendrai donc, dit-il, que Jacques soit revenu. + +Borromée s'inclina en fronçant le sourcil à son tour. + +-- A propos, dit-il, j'oubliais d'annoncer au seigneur prieur, et j'étais +même monté pour cela, que la dame inconnue vient d'arriver et qu'elle +désire obtenir audience de Votre Révérence. + +Chicot ouvrit des oreilles immenses. + +-- Seule? demanda Gorenflot. + +-- Avec un écuyer. + +-- Est-elle jeune? demanda Gorenflot. + +Borromée baissa pudiquement les yeux. + +-- Bon! il est hypocrite, pensa Chicot. + +-- Elle paraît encore jeune! dit Borromée. + +-- Mon ami, dit Gorenflot se tournant du côté du faux Robert Briquet, tu +comprends? + +-- Je comprends, dit Chicot, et je vous laisse; j'attendrai dans une +chambre voisine ou dans la cour. + +-- C'est cela, mon cher ami. + +-- Il y a loin d'ici au Louvre, monsieur, fit observer Borromée, et frère +Jacques peut tarder beaucoup, d'autant plus que la personne à laquelle +vous écrivez hésitera peut-être à confier une lettre d'importance à un +enfant. + +-- Vous faites cette réflexion un peu tard, frère Borromée. + +-- Dame! je ne savais pas; si l'on m'eût confié.... + +-- C'est bien, c'est bien; je vais me mettre en route à petits pas vers +Charenton; l'envoyé, quel qu'il soit, me rejoindra sur le chemin. + +Et il se dirigea vers l'escalier. + +-- Pas de ce côté, monsieur, s'il vous plaît, dit vivement Borromée; la +dame inconnue monte par là, et elle désire bien ne rencontrer personne. + +-- Vous avez raison, dit Chicot en souriant, je prendrai par le petit +escalier. + +Et il s'avança vers une porte de dégagement, donnant dans un petit +cabinet. + +-- Et moi, dit Borromée, je vais avoir l'honneur d'introduire la pénitente +près du révérend prieur. + +-- C'est cela, dit Gorenflot. + +-- Vous savez le chemin? demanda Borromée avec inquiétude. + +-- A merveille. + +Et Chicot sortit par le cabinet. + +Après ce cabinet venait une chambre: l'escalier dérobé donnait sur le +palier de cette chambre. + +Chicot avait dit vrai, il connaissait le chemin, mais il ne connaissait +plus la chambre. + +En effet, elle était bien changée depuis sa dernière visite: de pacifique +elle s'était faite belliqueuse; les parois des murailles étaient tapissées +d'armes, les tables et les consoles étaient chargées de sabres, d'épées et +de pistolets; tous les angles contenaient un nid de mousquets et +d'arquebuses. + +Chicot s'arrêta un instant dans cette chambre; il éprouvait le besoin de +réfléchir. + +-- On me cache Jacques, on me cache la dame, on me pousse par les petits +degrés pour laisser le grand escalier libre, cela veut dire que l'on veut +m'éloigner du moinillon et me cacher la dame, c'est clair. + +Je dois donc, en bonne stratégie, faire exactement le contraire de ce que +l'on désire que je fasse. + +En conséquence, j'attendrai le retour de Jacques; et je me posterai de +manière à voir la dame mystérieuse. + +Oh! oh! voici une belle chemise de mailles jetée dans ce coin, fine et +d'une trempe exquise. + +Il la souleva en l'admirant, + +-- Justement j'en cherchais une, dit-il: légère comme du lin, trop étroite +de beaucoup pour le prieur; en vérité on dirait que c'est pour moi que +cette chemise a été faite: empruntons-la donc à dom Modeste; je la lui +rendrai à mon retour. + +Et Chicot plia prestement la tunique qu'il glissa sous son pourpoint. + +Il rattachait la dernière aiguillette quand frère Borromée parut sur le +seuil. + +-- Oh! oh! murmura Chicot, encore toi; mais tu arrives trop tard, l'ami. + +Et croisant ses grands bras derrière son dos et se renversant en arrière, +Chicot fit comme s'il admirait les trophées. + +-- Monsieur Robert Briquet cherche quelque arme à sa convenance? demanda +Borromée. + +-- Moi, cher ami, dit Chicot, et pourquoi faire, mon Dieu, une arme? + +-- Dame! quand on s'en sert si bien. + +-- Théorie, cher frère, théorie, voilà tout: un pauvre bourgeois comme moi +peut être adroit de ses bras et de ses jambes; mais ce qui lui manque, et +ce qui lui manquera toujours, c'est le coeur d'un soldat. Le fleuret +brille assez élégamment dans ma main; mais Jacques, croyez-le bien, me +ferait rompre d'ici à Charenton avec la pointe d'une épée. + +-- Vraiment? fit Borromée à demi convaincu par l'air si simple et si +bonhomme de Chicot, lequel, disons-le, venait de se faire plus bossu, plus +tors et plus louche que jamais. + +-- Et puis, le souffle me manque, continua Chicot: vous avez remarqué que +je ne puis pas rompre; les jambes sont exécrables, voilà surtout mon +défaut. + +-- Me permettrez-vous de vous faire observer, monsieur, que ce défaut est +plus grand encore pour voyager que pour faire des armes? + +-- Ah! vous savez que je voyage, répondit négligemment Chicot. + +-- Panurge me la dit, répliqua Borromée en rougissant. + +-- Tiens, c'est drôle, je ne croyais pas avoir parlé de cela à Panurge; +mais n'importe, je n'ai pas de raison de me cacher. Oui, mon frère, je +fais un petit voyage; je vais dans mon pays où j'ai du bien. + +-- Savez-vous, monsieur Briquet, que vous procurez un bien grand honneur +au frère Jacques? + +-- Celui de m'accompagner? + +-- D'abord, mais ensuite de voir le roi. + +-- Ou son valet de chambre, car il est possible et même probable que frère +Jacques ne verra pas autre chose. + +-- Vous êtes donc un familier du Louvre? + +-- Oh! un des plus familiers, monsieur; c'est moi qui fournissais le roi +et les jeunes seigneurs de la cour de bas drapés. + +-- Le roi? + +-- J'avais déjà sa pratique qu'il n'était encore que duc d'Anjou. A son +retour de Pologne, il s'est souvenu de moi et m'a fait fournisseur de la +cour. + +-- C'est une belle connaissance que vous avez là, monsieur Briquet. + +-- La connaissance de Sa Majesté? + +-- Oui. + +-- Tout le monde ne dit pas cela, frère Borromée. + +-- Oh! les ligueurs. + +-- Tout le monde l'est peu ou prou aujourd'hui. + +-- Vous l'êtes peu, vous, à coup sûr? + +-- Moi, pourquoi cela? + +-- Quand on connaît personnellement le roi. + +-- Eh! eh! j'ai ma politique comme les autres, fit Chicot. + +-- Oui, mais votre politique est en harmonie avec celle du roi? + +-- Ne vous y fiez pas; nous disputons souvent. + +-- Si vous disputez, comment vous confie-t-il une mission? + +-- Une commission, vous voulez dire? + +-- Mission ou commission, peu importe; l'une ou l'autre implique +confiance. + +-- Peuh! pourvu que je sache bien prendre mes mesures, voilà tout ce qu'il +faut au roi. + +-- Vos mesures! + +-- Oui. + +-- Mesures politiques, mesures de finances? + +-- Non, mesures d'étoffes. + +-- Comment? fit Borromée stupéfait. + +-- Sans doute; vous allez comprendre. + +-- J'écoute. + +-- Vous savez que le roi a fait un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres. + +-- Oui, pour obtenir un héritier. + +-- Justement. Vous savez qu'il y a un moyen sûr d'arriver au résultat que +poursuit le roi. + +-- Il paraît, en tout cas, que le roi n'emploie pas ce moyen. -- Frère +Borromée! fit Chicot. + +-- Quoi? + +-- Vous savez parfaitement qu'il s'agit d'obtenir un héritier de la +couronne par miracle, et non autrement. + +-- Et ce miracle, ou le demande?... + +-- A Notre-Dame de Chartres. + +-- Ah! oui, la chemise? + +-- Allons donc! c'est cela. Le roi lui a pris sa chemise, à cette bonne +Notre-Dame, et l'a donnée à la reine, de sorte qu'en échange de cette +chemise, il veut lui donner une robe pareille à celle de la Notre-Dame de +Tolède, qui est, dit-on, la plus belle et la plus riche robe de vierge qui +existe au monde. + +-- De sorte que vous allez.... + +-- A Tolède, cher frère Borromée, à Tolède, prendre mesure de cette robe +et en faire une pareille. + +Borromée parut hésiter s'il devait croire ou ne pas croire Chicot sur +parole. + +Après de mûres réflexions, nous sommes autorisés à penser qu'il ne le crut +pas. + +-- Vous jugez donc, continua Chicot, comme s'il ignorait entièrement ce +qui se passait dans l'esprit du frère trésorier, vous jugez donc que la +compagnie des hommes d'église m'eût été fort agréable en pareille +circonstance. Mais le temps passe, et frère Jacques ne peut tarder +maintenant. Au surplus, je vais l'attendre dehors, à la Croix-Faubin, par +exemple. + +-- Je crois que cela vaut mieux, dit Borromée. + +-- Vous aurez donc la complaisance de le prévenir, aussitôt son arrivée? + +-- Oui. + +-- Et vous me l'enverrez? + +-- Je n'y manquerai pas. + +-- Merci, cher frère Borromée, enchanté d'avoir fait votre connaissance! + +Tous deux s'inclinèrent: Chicot sortit par le petit escalier; derrière +lui, frère Borromée ferma la porte au verrou. + +-- Allons, allons, dit Chicot, il est important, à ce qu'il paraît, que je +ne voie pas la dame; il s'agit donc de la voir. + +Et pour mettre ce projet à exécution, Chicot sortit du prieuré des +Jacobins le plus ostensiblement possible, causa un instant avec le frère +portier et s'achemina vers la Croix-Faubin en suivant le milieu de la +route. + +Seulement, arrivé à la Croix Faubin, il disparut à l'angle du mur d'une +ferme, et là, sentant qu'il pouvait défier tous les argus du prieur, +eussent-ils des yeux de faucon comme Borromée, il se glissa le long des +bâtiments, suivit dans un fossé une haie qui faisait retour, et gagna, +sans avoir été aperçu, une charmille assez bien garnie qui s'étendait +juste en face du couvent. + +Arrivé à ce point, qui lui présentait un centre d'observation tel qu'il le +pouvait désirer, il s'assit ou plutôt se coucha, et attendit que frère +Jacques rentrât au couvent et que la dame en sortît. + + + + +XXV + +L'EMBUSCADE + + +Chicot, on le sait, n'était pas long à prendre un parti. Il prit celui +d'attendre, et cela le plus commodément possible. + +A travers l'épaisseur de la charmille, il se fit une fenêtre pour ne point +laisser passer inaperçus les allants et les venants qui pouvaient +l'intéresser. + +La route était déserte. Au plus loin que la vue de Chicot pouvait +s'étendre, il n'apparaissait ni cavalier, ni curieux, ni paysan. Toute la +foule de la veille s'était évanouie avec le spectacle qui l'avait causée. + +Chicot ne vit donc rien qu'un homme assez mesquinement vêtu, qui se +promenait transversalement sur la route, et prenait des mesures avec un +long bâton pointu, sur le pavé de Sa Majesté le roi de France. + +[Illustration: Cette femme, ah oui, c'est la duchesse. -- PAGE 126.] + +Chicot n'avait absolument rien à faire. Il fut enchanté d'avoir trouvé ce +bonhomme pour lui servir de point de mire. + +-- Que mesurait-il? pourquoi mesurait-il? voilà quelles furent, pendant +une ou deux minutes, les plus sérieuses réflexions de maître Robert +Briquet. + +Il se résolut à ne point le perdre de vue. + +Malheureusement, au moment où, arrivé au bout de sa mesure, l'homme allait +relever la tête, une plus importante découverte vint absorber toute son +attention, en le forçant de lever les yeux vers un autre point. + +La fenêtre du balcon de Gorenflot s'ouvrit à deux battants, et l'on vit +apparaître la respectable rotondité de dom Modeste, lequel, avec ses gros +yeux écarquillés, son sourire des jours de fête et ses plus galantes +façons, conduisait une dame presque ensevelie sous une mante de velours +garnie de fourrure. + +-- Oh! oh! se dit Chicot, voici la pénitente. L'allure est jeune; voyons +un peu la tête: là, bien, tournez-vous encore un peu de ce côté; à +merveille! Il est vraiment singulier que je trouve des ressemblances à +toutes les figures que je vois. Fâcheuse manie que j'ai là! bon. Voilà +l'écuyer à présent. Oh! oh! quant à lui, je ne me trompe pas, c'est bien +Mayneville. Oui, oui, la moustache retroussée, l'épée à coquille, c'est +lui-même; mais raisonnons un peu: si je ne me trompe pas pour Mayneville, +ventre de biche! pourquoi me tromperais-je pour madame de Montpensier? car +cette femme, eh oui! morbleu! c'est la duchesse. + +Chicot, on peut le croire, abandonna dès ce moment l'homme aux mesures, +pour ne pas perdre de vue les deux illustres personnages. + +Au bout d'une seconde, il vit apparaître derrière eux la face pâle de +Borromée, que Mayneville interrogea à plusieurs reprises. + +-- C'est cela, dit-il, tout le monde en est; bravo! conspirons, c'est la +mode; mais, que diable! la duchesse veut-elle par hasard prendre pension +chez dom Modeste, elle qui a déjà la maison de Bel-Esbat, à cent pas +d'ici? + +En ce moment, l'attention de Chicot éprouva un nouveau motif d'excitation. +Tandis que la duchesse causait avec Gorenflot, ou plutôt le faisait +causer, M. de Mayneville fit un geste à quelqu'un du dehors. + +Chicot, pourtant, n'avait vu personne, excepté l'homme aux mesures. + +C'est qu'en effet c'était à lui que ce geste était adressé; il en +résultait que l'homme aux mesures ne mesurait plus. + +Il s'était arrêté, en face du balcon, de profil et la face tournée du côté +de Paris. + +Gorenflot continuait ses amabilités avec la pénitente. + +M. de Mayneville glissa quelques mots à l'oreille de Borromée, et celui-ci +se mit à l'instant même à gesticuler derrière le prieur, d'une façon +inintelligible pour Chicot, mais claire, à ce qu'il paraît, pour l'homme +aux mesures, car il s'éloigna, se posta dans un autre endroit où un +nouveau geste de Borromée et de Mayneville le cloua comme une statue. + +Après quelques secondes d'immobilité, sur un nouveau signe fait par frère +Borromée, il se livra à un genre d'exercice qui préoccupa d'autant plus +Chicot qu'il lui était impossible d'en deviner le but. De l'endroit qu'il +occupait, l'homme aux mesures se mit à courir jusqu'à la porte du prieuré, +tandis que M. de Mayneville tenait sa montre à la main. + +-- Diable! diable! murmura Chicot, tout cela me paraît suspect; l'énigme +est bien posée; mais, si bien posée qu'elle soit, peut-être en voyant le +visage de l'homme aux mesures, la devinerais-je. + +En ce moment, comme si le démon familier de Chicot eût tenu à exaucer son +voeu, l'homme aux mesures se retourna, et Chicot reconnut en lui Nicolas +Poulain, lieutenant de la prévôté, le même à qui il avait vendu la veille +ses vieilles cuirasses. + +-- Allons, fit-il, vive la Ligue! j'en ai assez vu maintenant pour deviner +le reste avec un peu de travail! eh bien! soit, on travaillera. + +Après quelques pourparlers entre la duchesse, Gorenflot et Mayneville, +Borromée referma la fenêtre et le balcon demeura désert. + +La duchesse et son écuyer sortirent du prieuré pour monter dans la litière +qui les attendait. Dom Modeste, qui les avait accompagnés jusqu'à la +porte, s'épuisait en révérences. + +La duchesse tenait encore ouverts les rideaux de cette litière pour +répondre aux compliments du prieur, lorsqu'un moine jacobin, sortant de +Paris par la porte Saint-Antoine, vint à la tête des chevaux qu'il regarda +curieusement, puis au côté de la litière dans laquelle il plongea son +regard. + +Chicot reconnut dans ce moine le petit frère Jacques, revenu à grands pas +du Louvre, et demeuré en extase devant madame de Montpensier. + +-- Allons, allons, dit-il, j'ai de la chance. Si Jacques était revenu plus +tôt, je n'eusse pu voir la duchesse, forcé que j'eusse été de courir à mon +rendez-vous de la Croix-Faubin. Maintenant, voici madame de Montpensier +partie après sa petite conspiration faite; c'est le tour de maître Nicolas +Poulain. Celui-là, je vais l'expédier en dix minutes. + +En effet, la duchesse, après avoir passé devant Chicot sans le voir, +roulait vers Paris, et Nicolas Poulain s'apprêtait à la suivre. + +Comme la duchesse, il lui fallait passer devant la haie habitée par +Chicot. + +Chicot le vit venir, comme le chasseur voit venir la bête, s'apprêtant à +la tirer quand elle serait à sa portée. + +Quand Poulain fut à la portée de Chicot, Chicot tira. + +-- Eh! l'homme de bien, dit-il de son trou, un regard par ici, s'il vous +plaît. + +Poulain tressaillit et tourna la tête du côté du fossé. + +-- Vous m'avez vu: très bien! continua Chicot. Maintenant, n'ayez l'air de +rien, maître Nicolas... Poulain. + +Le lieutenant de la prévôté bondit comme un daim, au coup de fusil. + +-- Qui êtes-vous? demanda-t-il, et que désirez-vous? + +-- Qui je suis? + +-- Oui. + +-- Je suis un de vos amis, nouveau, mais intime; ce que je veux, ah! ça +c'est un peu plus long à vous expliquer. + +-- Mais enfin, que désirez-vous? parlez. + +-- Je désire que vous veniez à moi. + +-- A vous? + +-- Oui, ici; que vous descendiez dans le fossé. + +-- Pourquoi faire? + +-- Vous le saurez; descendez d'abord. + +-- Mais.... + +-- Et que vous veniez vous asseoir le dos contre cette haie. + +-- Enfin.... + +-- Sans regarder de mon côté, sans que vous ayez l'air de vous douter que +je suis là. + +-- Monsieur.... + +-- C'est beaucoup exiger, je le sais bien; mais, que voulez-vous, maître +Robert Briquet a le droit d'être exigeant. + +-- Robert Briquet! s'écria Poulain exécutant à l'instant même la manoeuvre +commandée. + +-- Là, bien, asseyez-vous, c'est cela... Ah! ah! il paraît que nous +prenions nos petites dimensions sur la route de Vincennes? + +-- Moi! + +-- Sans aucun doute; après cela, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un +lieutenant de la prévôté fasse l'office de voyer quand l'occasion s'en +présente? + +-- C'est vrai, dit Poulain un peu rassuré, vous voyez, je mesurais. + +D'autant mieux, continua Chicot, que vous opériez sous les yeux de très +illustres personnages. + +-- De très illustres personnages? Je ne comprends pas. + +-- Comment! vous ignoriez?... + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Cette dame et ce monsieur qui étaient sur le balcon, et qui viennent de +reprendre leur course vers Paris, vous ne savez point ce qu'ils étaient? + +-- Je vous jure. + +-- Ah! comme c'est heureux pour moi d'avoir à vous apprendre une si riche +nouvelle! Figurez-vous, monsieur Poulain, que vous aviez pour admirateurs +dans vos fonctions de voyer, madame la duchesse de Montpensier et M. le +comte de Mayneville. Ne remuez pas, s'il vous plaît. + +-- Monsieur, dit Nicolas Poulain, essayant de lutter, ces propos, la façon +dont vous me les adressez.... + +-- Si vous bougez, mon cher monsieur Poulain, reprit Chicot, vous m'allez +pousser à quelque extrémité. Tenez-vous donc tranquille. + +Poulain poussa un soupir. + +-- Là, bien, continua Chicot. Je vous disais donc que, venant de +travailler ainsi sous les yeux de ces personnages, et n'en ayant pas été +remarqué, c'est vous qui le prétendez ainsi; je disais donc, mon cher +monsieur, qu'il serait fort avantageux pour vous qu'un autre personnage +illustre, le roi, par exemple, vous remarquât. + +-- Le roi? + +-- Sa Majesté, oui, monsieur Poulain; elle est fort portée, je vous +assure, à admirer tout travail et à récompenser toute peine. + +-- Ah! monsieur Briquet, par pitié! + +-- Je vous répète, cher monsieur Poulain, que si vous remuez vous êtes un +homme mort: demeurez donc calme pour éviter cette disgrâce. + +-- Mais que voulez-vous donc de moi, au nom du ciel? + +-- Votre bien, pas autre chose; ne vous ai-je pas dit que j'étais votre +ami? + +-- Monsieur! s'écria Nicolas Poulain au désespoir, je ne sais en vérité +quel tort je fais à Sa Majesté, à vous, ni à qui que ce soit au monde! + +[Illustration: Vous, mon ami, vous êtes un lansquenet ou un gendarme. -- +PAGE 130.] + +-- Cher monsieur Poulain, vous vous expliquerez avec qui de droit; ce ne +sont point mes affaires; j'ai mes idées, voyez-vous, et j'y tiens; ces +idées sont que le roi ne saurait approuver que son lieutenant de la +prévôté obéisse, quand il fait fonctions de voyer, aux gestes et +indications de M. de Mayneville: qui sait, au reste, si le roi ne +trouverait pas mauvais que son lieutenant de la prévôté ait omis de +consigner dans son rapport quotidien que madame de Montpensier et M. de +Mayneville sont entrés hier matin dans sa bonne ville de Paris? Rien que +cela, tenez, monsieur Poulain, vous brouillerait bien certainement avec Sa +Majesté. + +-- Monsieur Briquet, une omission n'est pas un crime, et certes Sa Majesté +est trop éclairée.... + +-- Cher monsieur Poulain, vous vous faites, je crois, des chimères; je +vois plus clairement, moi, dans cette affaire-là. + +-- Que voyez-vous? + +-- Une belle et bonne potence. + +-- Monsieur Briquet! + +-- Attendez-donc, que diable! avec une corde neuve, quatre soldats aux +quatre points cardinaux, pas mal de Parisiens autour de la potence, et +certain lieutenant de la prévôté de ma connaissance au bout de la corde. + +Nicolas Poulain tremblait si fort que de ce tremblement il ébranlait toute +la charmille. + +-- Monsieur! dit-il en joignant les mains. + +-- Mais je suis votre ami, cher monsieur Poulain, continua Chicot, et, en +cette qualité d'ami, voilà un conseil que je vous donne. + +-- Un conseil? + +-- Oui, bien facile à suivre, Dieu merci! Vous allez de ce pas, entendez- +vous bien? aller trouver.... + +-- Trouver... interrompit Nicolas plein d'angoisses, trouver qui? + +-- Un moment que je réfléchisse, interrompit Chicot, trouver... M. +d'Épernon. + +-- M. d'Épernon, l'ami du roi? + +-- Précisément; vous le prendrez à part. + +-- M. d'Épernon? + +-- Oui, et vous lui conterez toute l'affaire du toisé de la route. + +-- Est-ce folie, monsieur? + +-- C'est sagesse, au contraire, suprême sagesse. + +-- Je ne comprends pas. + +-- C'est limpide, cependant. Si je vous dénonce purement et simplement +comme l'homme aux mesures et l'homme aux cuirasses, on vous branchera; si, +au contraire, vous vous exécutez de bonne grâce, on vous couvrira de +récompenses et d'honneurs... Vous ne paraissez pas convaincu... A +merveille, cela va me donner la peine de retourner au Louvre; mais, ma +foi, j'irai quand même; il n'est rien que je ne fasse pour vous. + +Et Nicolas Poulain entendit le bruit que faisait Chicot en dérangeant les +branches pour se lever. + +-- Non, non, dit-il, restez ici; j'irai. + +-- A la bonne heure; mais vous comprenez, cher monsieur Poulain, pas de +subterfuges, car demain, moi, j'enverrai une petite lettre au roi, dont +j'ai l'honneur, tel que vous me voyez, ou plutôt tel que vous ne me voyez +pas, d'être l'ami intime, de sorte que, pour n'être pendu qu'après-demain, +vous serez pendu aussi haut et plus court. + +-- Je pars, monsieur, dit le lieutenant atterré; mais vous abusez +étrangement.... + +-- Moi? + +-- Oh! + +-- Eh! cher monsieur Poulain, élevez-moi des autels; vous étiez un traître +il y a cinq minutes, je fais de vous un sauveur de la patrie. A propos, +courez vite, cher monsieur Poulain, car je suis très pressé de partir +d'ici; pourtant je ne le puis faire que quand vous serez parti. Hôtel. +d'Épernon: n'oubliez pas. + +Nicolas Poulain se leva, et, avec le visage d'un homme désespéré, s'élança +comme une flèche dans la direction de la porte Saint-Antoine. + +-- Ah! il était temps, dit Chicot, car voilà que l'on sort du prieuré. + +Mais ce n'est pas mon petit Jacques. + +-- Eh! eh! dit Chicot, quel est ce drôle, taillé comme l'architecte +d'Alexandre voulait tailler le mont Athos? Ventre de biche! c'est un bien +gros chien pour accompagner un pauvre roquet comme moi! + +En voyant cet émissaire du prieur, Chicot se hâta de courir vers la Croix- +Faubin, lieu du rendez-vous. + +Comme il était forcé de s'y rendre par un chemin circulaire, la ligne +droite eut sur lui l'avantage de la rapidité, c'est-à-dire le moine géant, +qui coupait la route à grandes enjambées, arriva le premier à la croix. + +Chicot, d'ailleurs, perdait un peu de temps à examiner, tout en marchant, +son homme, dont la physionomie ne lui revenait pas le moins du monde. + +En effet, c'était un véritable Philistin que ce moine. Dans la +précipitation qu'il avait mise à venir trouver Chicot, sa robe de Jacobin +n'était pas même fermée, et l'on entrevoyait par une fente ses jambes +musculeuses, affublées d'un haut-de-chausse tout laïque. + +Son capuchon mal rabattu laissait voir une crinière sur laquelle n'avait +point encore passé le ciseau du prieuré. + +Eu outre, certaine expression des moins religieuses crispait les coins +profonds de sa bouche, et lorsqu'il voulait passer du sourire au rire, il +laissait apercevoir trois dents, lesquelles semblaient des palissades +plantées derrière le rempart de ses grosses lèvres. + +Des bras longs comme ceux de Chicot, mais plus gros, des épaules capables +d'enlever les portes de Gaza, un grand couteau de cuisine passé dans la +corde de sa ceinture, telles étaient, avec un sac roulé comme un bouclier +autour de sa poitrine, les armes défensives et offensives de ce Goliath +des Jacobins. + +-- Décidément, dit Chicot, il est fort laid, et s'il ne m'apporte pas une +excellente nouvelle, avec une tête comme celle-là, je trouverai qu'une +pareille créature est fort inutile sur la terre. + +Le moine, voyant toujours approcher Chicot, le salua presque +militairement. + +-- Que voulez-vous, mon ami? demanda Chicot. + +-- Vous êtes monsieur Robert Briquet? + +-- En personne. + +-- En ce cas, j'ai pour vous une lettre du révérend prieur. + +-- Donnez. + +Chicot prit la lettre; elle était conçue en ces termes: + + « Mon cher ami, j'ai bien réfléchi depuis notre séparation, il m'est, + en vérité, impossible de laisser aller aux loups dévorants du monde la + brebis que le Seigneur m'a confiée. J'entends parler, vous le + comprenez bien, de notre petit Jacques Clément, qui tout à l'heure a + été reçu par le roi, et s'est parfaitement acquitté de votre message. + + Au lieu de Jacques, dont l'âge est encore tendre, et qui doit ses + services au prieuré, je vous envoie un bon et digne frère de notre + communauté; ses moeurs sont douces et son humeur innocente: je suis + sûr que vous l'agréerez pour compagnon de route.... » + + -- Oui, oui, pensa Chicot en jetant de côté un regard sur le moine: +compte là-dessus. + + « Je joins à cette lettre ma bénédiction, que je regrette de ne vous + avoir pas donnée de vive voix. + + Adieu, cher ami. » + +-- Voilà une bien belle écriture! dit Chicot lorsqu'il eut fini sa +lecture. Je gagerais que la lettre a été écrite par le trésorier: il a une +main superbe. + +-- C'est, en effet, frère Borromée qui a écrit la lettre, répondit le +Goliath. + +-- Eh bien, en ce cas, mon ami, reprit Chicot en souriant agréablement au +grand moine, vous allez retourner au prieuré. + +-- Moi? + +-- Oui, et vous direz à Sa Révérence que j'ai changé d'avis, et que je +désire voyager seul. + +-- Comment! vous ne m'emmènerez pas, monsieur? fit le moine avec un +étonnement qui n'était point exempt de menace. + +-- Non, mon ami, non. + +-- Et pourquoi cela, s'il vous plaît? + +-- Parce que j'ai à faire des économies; les temps sont durs, et vous +devez manger énormément. + +Le géant montra ses trois défenses. + +-- Jacques mange tout autant que moi, dit-il. + +-- Oui, mais Jacques était un moine, fit Chicot. + +-- Et moi, que suis-je donc? + +-- Vous, mon ami, vous êtes un lansquenet ou un gendarme, ce qui, entre +nous soit dit, pourrait scandaliser la Notre-Dame vers qui je suis député. + +-- Que parlez-vous donc de lansquenet et de gendarme? répondit le moine. +Je suis un jacobin, moi; est-ce que ma robe n'est pas reconnaissable? + +-- L'habit ne fait pas le moine, mon ami, répliqua Chicot; mais le couteau +fait le soldat: dites cela au frère Borromée, s'il vous plaît. + +Et Chicot tira sa révérence au géant qui reprit le chemin du prieuré, en +grondant comme un chien qu'on chasse. + +Quant à notre voyageur, il laissa disparaître celui qui devait être son +compagnon, et lorsqu'il l'eut vu s'engouffrer dans la grande porte du +couvent, il alla se cacher derrière une haie, s'y dépouilla de son +pourpoint, et passa la fine chemise de mailles que nous connaissons sous +sa chemise de toile. + +Sa toilette achevée, il coupa à travers champs pour rejoindre le chemin de +Charenton. + + + + +XXVI + +LES GUISES + + +Le soir même du jour où Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons +dans la grande chambre de l'hôtel de Guise où nous avons déjà, dans nos +précédents récits, conduit plus d'une fois nos lecteurs; nous +retrouverons, disons-nous, dans la grande chambre de l'hôtel de Guise, ce +petit jeune homme à l'oeil vif, que nous avons vu entrer dans Paris en +croupe sur le cheval de Carmainges, et qui n'était autre, nous le savons +déjà, que la belle pénitente de dom Gorenflot. + +Cette fois elle n'avait pris aucune précaution pour dissimuler sa personne +ou son sexe. Madame de Montpensier, vêtue d'une robe élégante, le col +évasé, les cheveux tout constellés d'étoiles de pierreries, comme c'était +la mode à cette époque, attendait avec impatience, debout dans l'embrasure +d'une fenêtre, quelqu'un qui tardait à venir. + +L'ombre commençait à s'épaissir, la duchesse ne distinguait plus qu'à +grand'peine la porte de l'hôtel, sur laquelle ses yeux étaient constamment +attachés. + +Enfin le pas d'un cheval se fit entendre, et dix minutes après la voix de +l'huissier annonçait mystérieusement chez la duchesse M. de Mayenne. + +Madame de Montpensier se leva et courut au devant de son frère avec une +telle précipitation, qu'elle oublia de marcher sur la pointe du pied +droit, comme c'était son habitude lorsqu'elle tenait à ne pas boiter. + +-- Seul, mon frère? dit-elle, vous êtes seul? + +-- Oui, ma soeur, dit le duc en s'asseyant après avoir baisé la main de la +duchesse. + +-- Mais, Henri, où donc est Henri? Savez-vous bien que tout le monde +l'attend ici? + +-- Henri, ma soeur, n'a que faire encore à Paris, tandis qu'au contraire +il a encore fort à faire dans les villes de Flandre et de Picardie. Notre +travail est lent et souterrain; nous avons de l'ouvrage là-bas: pourquoi +quitterions-nous cet ouvrage pour venir à Paris, où tout est fait? + +-- Oui, mais où tout se défera si vous ne vous hâtez. + +-- Bah! + +-- Bah! tant que vous voudrez, mon frère. Je vous dis, moi, que les +bourgeois ne se contentent plus de toutes ces raisons, qu'ils veulent voir +leur duc Henri, que voilà leur soif, leur délire. + +-- Ils le verront au bon moment. Mayneville ne leur a-t-il donc point +expliqué tout cela? + +-- Sans contredit; niais vous le savez, sa voix ne vaut pas les vôtres. + +-- Au plus pressé, ma soeur. Et Salcède? + +-- Mort. + +-- Sans parler? + +-- Sans souffler une parole. + +-- Bien. Et l'armement? + +-- Achevé. + +-- Paris? + +-- Divisé en seize quartiers. + +-- Et chaque quartier a le chef que nous avons désigné? + +-- Oui. + +-- Vivons donc en repos. Pâque-Dieu! c'est ce que je viens dire à nos bons +bourgeois. + +-- Ils ne vous écouteront pas. + +-- Bah! + +-- Je vous dis qu'ils sont endiablés. + +-- Ma soeur, vous avez un peu trop l'habitude de juger la précipitation +d'autrui d'après vos propres impatiences. + +-- M'en ferez-vous un reproche sérieux? + +-- A Dieu ne plaise! mais ce que dit mon frère Henri doit être exécuté. +Or, mon frère Henri veut qu'on ne se hâte aucunement. + +-- Que faire alors? demanda la duchesse avec impatience. + +-- Quelque chose presse-t-il, ma soeur? + +-- Tout, si l'on veut. + +-- Par quoi commencer, à votre avis? + +-- Par prendre le roi. + +-- C'est votre idée fixe; je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, si l'on +pouvait la mettre à exécution; mais projeter et faire sont deux: rappelez- +vous combien de fois nous avons échoué déjà. + +-- Les temps sont changés; le roi n'a plus personne pour le défendre. + +-- Non, excepté les Suisses, les Écossais, les gardes françaises. + +-- Mon frère, quand vous voudrez, moi, moi qui vous parle, je vous le +montrerai sur une grande route, escorté de deux laquais seulement. + +-- On m'a dit cela cent fois, et je ne l'ai pas vu une seule. + +-- Vous le verrez donc si vous restez seulement à Paris trois jours. + +-- Encore un projet! + +-- Un plan, voulez-vous dire. + +-- Veuillez me le communiquer, en ce cas. + +-- Oh! c'est une idée de femme, et par conséquent elle vous fera rire. + +-- A Dieu ne plaise que je blesse votre amour-propre d'auteur! Voyons le +plan. + +-- Vous vous moquez de moi, Mayenne. + +-- Non, je vous écoute. + +-- Eh bien! en quatre mots, voici.... + +En ce moment l'huissier souleva la tapisserie. + +-- Plaît-il à Leurs Altesses de recevoir M. de Mayneville? demanda-t-il. + +-- Mon complice? dit la duchesse, qu'il entre. + +M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser la main du duc de Mayenne. + +-- Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'arrive du Louvre. + +-- Eh bien! s'écrièrent à la fois Mayenne et la duchesse. + +-- On se doute de votre arrivée. + +-- Comment cela? + +-- Je causais avec le chef du poste de Saint-Germain-l'Auxerrois, deux +Gascons passèrent. + +-- Les connaissez-vous? + +-- Non; ils étaient tout flambants neufs. Cap de bious! dit l'un, vous +avez là un pourpoint qui est magnifique, mais qui, dans l'occasion, ne +vous rendrait pas les mêmes services que votre cuirasse d'hier. + +-- Bah! bah! si solide que soit l'épée de M. de Mayenne, dit l'autre, +gageons qu'elle n'entamera pas plus ce satin qu'elle n'eût entamé la +cuirasse. + +Et là-dessus le Gascon se répandit en bravades qui indiquaient que l'on +vous savait proche. + +-- Et à qui appartiennent ces Gascons? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Et ils se sont retirés? + +-- Oh! pas ainsi, ils criaient haut; le nom de Votre Altesse fut entendu: +quelques passants s'arrêtèrent et demandèrent si effectivement vous +arriviez. Ils allaient répondre à la question, quand tout à coup un homme +s'approcha du Gascon et lui toucha l'épaule: ou je me trompe bien, +monseigneur, ou cet homme, c'était Loignac. + +-- Après? demanda la duchesse. + +-- A quelques mots dits tout bas, le Gascon ne répondit que par un geste +de soumission, et suivit son interrupteur. + +-- De sorte que? + +-- De sorte que je n'ai pas pu en savoir davantage; mais, en attendant, +défiez-vous. + +-- Vous ne les avez pas suivis? + +-- Si fait, mais de loin; je craignais d'être reconnu comme gentilhomme de +Votre Altesse. Ils se sont dirigés du côté du Louvre, et ont disparu +derrière l'hôtel des Meubles. Mais après eux, toute une traînée de voix +répétait: Mayenne! Mayenne! + +-- J'ai un moyen tout simple de répondre, dit le duc. + +-- Lequel? demanda sa soeur. + +-- C'est d'aller saluer le roi ce soir. + +-- Saluer le roi? + +-- Sans doute, je viens à Paris; je lui donne des nouvelles de ses bonnes +villes de Picardie, il n'y a rien à dire. + +-- Le moyen est bon, dit Mayneville. + +-- Il est imprudent, dit la duchesse. + +-- Il est indispensable, ma soeur, si en effet on se doute de mon arrivée +à Paris. C'était d'ailleurs l'opinion de notre frère Henri, que je +descendisse tout botté devant le Louvre, pour présenter au roi les +hommages de toute la famille. Une fois ce devoir accompli, je suis libre, +et je puis recevoir qui bon me semble. + +-- Les membres du comité, par exemple; ils vous attendent. + +-- Je les recevrai à l'hôtel Saint-Denis, à mon retour du Louvre, dit +Mayenne. Donc, Mayneville, qu'on me rende mon cheval tel qu'il est, sans +le bouchonner. Vous viendrez avec moi au Louvre. Vous, ma soeur, attendez- +nous, s'il vous plaît. + +-- Ici, mon frère? + +-- Non, à l'hôtel Saint-Denis, où j'ai laissé mes équipages et où l'on me +croit couché. Nous y serons dans deux heures. + + + + +XXVII + +AU LOUVRE + + +Ce jour-là aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet +et fit appeler M. d'Épernon. + +Il pouvait être midi. + +Le duc s'empressa d'obéir et de passer chez le roi. + +Il trouva Sa Majesté debout dans une première chambre, considérant avec +attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le +regard perçant du roi. + +Le roi prit d'Épernon à part. -- Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant +le jeune homme, la drôle de figure de moine que voilà. + +-- De quoi s'étonne Votre Majesté? dit d'Épernon; je trouve la figure fort +ordinaire, moi. + +-- Vraiment? + +Et le roi se prit à rêver. + +-- Comment t'appelles-tu? lui dit-il. + +-- Frère Jacques, sire. + +-- Tu n'as pas d'autre nom? + +-- Mon nom de famille, Clément. + +-- Frère Jacques Clément? répéta le roi. + +-- Votre Majesté ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'étrange dans +le nom? dit en riant le duc. + +Le roi ne répondit point. + +-- Tu as très bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le +regarder. + +-- Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui +reprochait, et que lui donnait une familiarité de tous les jours. + +-- Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne +connais pas, ou plutôt que tu ne connais plus. + +-- En vérité, sire, dit d'Épernon, vous regardez étrangement cet enfant, +et vous l'embarrassez. + +-- C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se +défendre de lui; il me semble que je l'ai déjà vu ou que je le verrai. Il +m'est apparu dans un rêve, je crois. Allons, voilà que je déraisonne. Va- +t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandée à +celui qui la demande; sois tranquille. D'Épernon? + +-- Sire? + +-- Qu'on lui donne dix écus. + +-- Merci, dit le moine. + +-- On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'Épernon qui +ne comprenait point qu'un moine parût mépriser dix écus. + +-- Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que +j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont là +appendus au mur. + +-- Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs +de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite? +demanda d'Épernon. + +-- J'ai fait voeu de pauvreté et de chasteté, répliqua Jacques. + +-- Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille, +Lavalette, dit le roi. + +Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui +paraissait le moins riche et le donna au petit moine. + +C'était un couteau catalan, à la lame large, effilée, solidement emmanchée +dans un morceau de belle corne ciselée. + +Jacques le prit, tout joyeux de posséder une si belle arme, et se retira. + +Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi. + +-- Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois +hommes qui sachent monter à cheval? + +-- Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois. + +-- Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler à l'instant +même. + +Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre. + +Loignac parut au bout de quelques secondes. + +-- Loignac, dit le duc, envoyez-moi à l'instant même deux cavaliers +solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majesté. + +Loignac traversa rapidement la galerie, arriva près du bâtiment, que nous +nommerons désormais le logis des Quarante-Cinq. + +Là, il ouvrit la porte et appela d'une voix de maître: + +-- Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran! + +-- M. de Biran est sorti, dit le factionnaire. + +-- Comment! sorti sans permission? + +-- Il étudie le quartier que monseigneur le duc d'Épernon lui a recommandé +ce matin. + +-- Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors. + +Les deux noms retentirent sous les voûtes, et les deux élus apparurent +aussitôt. + +-- Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'Épernon. + +Et il les conduisit au duc, lequel, congédiant Loignac, les conduisit à +son tour au roi. + +Sur un geste de Sa Majesté, le duc se retira et les deux jeunes gens +restèrent. + +C'était la première fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait +un aspect fort imposant. + +L'émotion se trahissait chez eux de façon différente. + +Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache +hérissée. + +Carmainges, pâle, mais tout aussi résolu, bien que moins fier, n'osait, +arrêter son regard sur Henri. + +-- Vous êtes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi. + +-- J'ai cet honneur, sire, répliqua Sainte-Maline. + +-- Et vous, monsieur? + +-- J'ai cru que monsieur répondait pour nous deux, sire; voilà pourquoi ma +réponse s'est fait attendre; mais quant à être au service de Votre +Majesté, j'y suis autant que qui que ce soit au monde. + +-- Bien. Vous allez monter à cheval et prendre la route de Tours: la +connaissez-vous? + +-- Je demanderai, dit Sainte-Maline. + +-- Je m'orienterai, dit Carmainges. + +-- Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord. + +-- Oui, sire. + +-- Vous pousserez jusqu'à ce que vous rencontriez un homme voyageant seul. + +-- Votre Majesté veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte- +Maline. + +-- Une grande épée au côté ou au dos, de grands bras, de grandes jambes. + +-- Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que +l'exemple de son compagnon entraînait, malgré les habitudes de +l'étiquette, à interroger le roi. + +-- Il s'appelle l'Ombre, dit Henri. + +-- Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons, +sire. + +-- Et nous fouillerons toutes les hôtelleries. + +-- Une fois l'homme rencontré et reconnu, vous lui remettrez cette lettre. + +Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble. + +Le roi demeura un instant embarrassé. + +-- Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il à l'un d'eux. + +-- Ernauton de Carmainges, répondit-il. + +-- Et vous? + +-- René de Sainte-Maline. + +-- Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte- +Maline la remettra. + +Ernauton prit le précieux dépôt qu'il s'apprêta à serrer dans son +pourpoint. + +Sainte-Maline arrêta son bras au moment où la lettre allait disparaître, +et il en baisa respectueusement le scel. + +Puis il remit la lettre à Ernauton. + +Cette flatterie fit sourire Henri III. + +-- Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi. + +-- Est-ce tout, sire? demanda Ernauton. + +-- Oui, messieurs; seulement une dernière recommandation. + +Les jeunes gens s'inclinèrent et attendirent. + +-- Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus précieuse que la vie d'un +homme. Sur votre tête, ne la perdez pas, remettez-la secrètement à +l'Ombre, qui vous en donnera un reçu que vous me rapporterez, et surtout +voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez. + +Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton comblé de joie; +Sainte-Maline gonflée de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux, +l'autre avec un avide regard qui brûlait le pourpoint de son compagnon. + +Monsieur d'Épernon les attendait: il voulut questionner. + +-- M. le duc, répondit Ernauton, le roi ne nous a point autorisés à +parler. + +Ils allèrent à l'instant même aux écuries, où le piqueur du roi leur +délivra deux chevaux de route, vigoureux et bien équipés. + +M. d'Épernon les eût suivis certainement pour en savoir davantage, s'il +n'eût été prévenu, au moment où Carmainges et Sainte-Maline le quittaient, +qu'un homme voulait lui parler à l'instant même et à tout prix. + +-- Quel homme? demanda le duc avec impatience. + +-- Le lieutenant de la prévôté de l'Île-de-France. + +-- Eh! parfandious! s'écria-t-il, suis-je échevin, prévôt ou chevalier du +guet? + +-- Non, monseigneur, mais vous êtes ami du roi, répondit une humble voix à +sa gauche. Je vous en supplie, à ce titre écoutez-moi donc! + +Le duc se retourna. + +Près de lui, chapeau bas et oreilles basses, était un pauvre solliciteur +qui passait à chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel. + +-- Qui êtes-vous? demanda brutalement le duc. + +-- Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur. + +-- Et vous voulez me parler? + +-- Je demande cette grâce. + +-- Je n'ai pas le temps. + +-- Même pour entendre un secret, monseigneur? + +-- J'en écoute cent tous les jours, monsieur: le vôtre fera cent et un; ce +serait un de trop. + +-- Même si celui-là intéressait la vie de Sa Majesté? dit Nicolas Poulain +en se penchant à l'oreille de d'Épernon. + +-- Oh! oh! je vous écoute; venez dans mon cabinet. + +Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc. + + + + +XXVIII + +LA RÉVÉLATION + + +Monsieur d'Épernon, en traversant son antichambre, s'adressa à l'un des +gentilshommes qui s'y tenaient à demeure. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-il à un visage inconnu. + +-- Pertinax de Montcrabeau, monseigneur, répondit le gentilhomme. + +-- Eh bien, monsieur de Montcrabeau, placez-vous à ma porte, et que +personne n'entre. + +-- Oui, monsieur le duc. + +-- Personne, vous entendez? + +-- Parfaitement. + +Et M. Pertinax, qui était somptueusement vêtu et qui faisait le beau dans +des bas oranges, avec un pourpoint de satin bleu, obéit à l'ordre de +d'Épernon. Il s'adossa en conséquence au mur et prit position, les bras +croisés, le long de la tapisserie. + +Nicolas Poulain suivit le duc qui passa dans son cabinet. Il vit la porte +s'ouvrir et se refermer, puis la portière retomber sur la porte, et il +commença sérieusement à trembler. + +-- Voyons votre conspiration, monsieur? dit sèchement le duc; mais, pour +Dieu, qu'elle soit bonne, car j'avais aujourd'hui une multitude de choses +agréables à faire, et si je perds mon temps à vous écouter, gare à vous! + +-- Eh! monsieur le duc, dit Nicolas Poulain, il s'agit tout simplement du +plus épouvantable des forfaits. + +-- Alors, voyons le forfait. + +-- Monsieur le duc.... + +-- On veut me tuer, n'est-ce pas? interrompit d'Épernon en se raidissant +comme un Spartiate; eh bien! soit, ma vie est à Dieu et au roi: qu'on la +prenne. + +-- Il ne s'agit pas de vous, monseigneur. + +-- Ah! cela m'étonne. + +-- Il s'agit du roi. On veut l'enlever, monsieur le duc. + +-- Oh! encore cette vieille affaire d'enlèvement! dit dédaigneusement +d'Épernon. + +-- Cette fois la chose est assez sérieuse, monsieur le duc, si j'en crois +les apparences. + +-- Et quel jour veut-on enlever Sa Majesté? + +-- Monseigneur, la première fois que Sa Majesté ira à Vincennes dans sa +litière. + +-- Comment l'enlèvera-t-on? + +-- En tuant ses deux piqueurs. + +-- Et qui fera le coup? + +-- Madame de Montpensier. + +D'Épernon se mit à rire. + +-- Cette pauvre duchesse, dit-il, que de choses on lui attribue! + +-- Moins qu'elle n'en projette, monseigneur. + +-- Et elle s'occupe de cela à Soissons? + +-- Madame la duchesse est à Paris. + +-- A Paris! + +-- J'en puis répondre à monseigneur. + +-- Vous l'avez vue? + +-- Oui. + +-- C'est-à-dire que vous avez cru la voir. + +-- J'ai eu l'honneur de lui parler. + +-- L'honneur? + +-- Je me trompe, monsieur le duc; le malheur. + +-- Mais, mon cher lieutenant de la prévôté, ce n'est point la duchesse qui +enlèvera le roi? + +[Illustration: Madame de Montpensier.] + +-- Pardonnez-moi, monseigneur. + +-- Elle-même? + +-- En personne, avec ses affidés, bien entendu. + +-- Et où se placera-t-elle pour présider à cet enlèvement? + +-- A une fenêtre du prieuré des Jacobins, qui est, comme vous le savez, +sur la route de Vincennes. + +-- Que diable me contez-vous là? + +-- La vérité, monseigneur. Toutes les mesures sont prises pour que la +litière soit arrêtée au moment où elle atteindra la façade du couvent. + +-- Et qui a pris ces mesures? + +-- Hélas! + +-- Achevez donc, que diable! + +-- Moi, monseigneur. + +D'Épernon fit un bond en arrière. + +-- Vous? dit-il. + +Poulain poussa un soupir. + +-- Vous en êtes, vous qui dénoncez? continua d'Épernon. + +-- Monseigneur, dit Poulain, un bon serviteur du roi doit tout risquer +pour son service. + +-- En effet, mordieu! vous risquez la corde. + +-- Je préfère la mort à l'avilissement ou à la mort du roi; voilà pourquoi +je suis venu. + +-- Ce sont de beaux sentiments, monsieur, et il vous faut de bien grandes +raisons pour les avoir. + +-- J'ai pensé, monseigneur, que vous êtes l'ami du roi, que vous ne me +trahiriez point, et que vous tourneriez au profit de tous la révélation +que je viens faire. + +Le duc regarda longtemps Poulain, et scruta profondément les linéaments de +cette figure pâle. + +-- Il doit y avoir autre chose encore, dit-il; la duchesse, toute résolue +qu'elle soit, n'oserait pas tenter seule une pareille entreprise. + +-- Elle attend son frère, répondit Nicolas Poulain. + +-- Le duc Henri! s'écria d'Épernon avec la terreur qu'on éprouverait à +l'approche du lion. + +-- Non pas le duc Henri, monseigneur, le duc de Mayenne seulement. + +-- Ah! fit d'Épernon respirant; mais n'importe il faut aviser à tous ces +beaux projets. + +-- Sans doute, monseigneur, fit Poulain, et c'est pour cela que je me suis +hâté. + +-- Si vous avez dit vrai, monsieur le lieutenant, vous serez récompensé. + +-- Pourquoi mentirais-je, monseigneur? Quel est mon intérêt, moi qui mange +le pain du roi? Lui dois-je, oui ou non, mes services? J'irai donc +jusqu'au roi, je vous en préviens, si vous ne me croyez pas, et je +mourrai, s'il le faut, pour prouver mon dire. + +-- Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, maître +Nicolas? et c'est à moi seul que vous aurez affaire. + +-- Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez +hésiter. + +-- Non, je n'hésite pas; et d'abord ce sont mille écus que je vous dois. + +-- Monseigneur désire donc que ce soit à lui seul? + +-- Oui, j'ai de l'émulation, du zèle, et je retiens le secret pour moi. +Vous me le cédez, n'est-ce pas? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Avec garantie que c'est un vrai secret? + +-- Oh! avec toute garantie. + +-- Mille écus vous vont donc, sans compter l'avenir? + +-- J'ai une famille, monseigneur. + +-- Eh bien! mais, mille écus, parfandious! + +-- Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille révélation, +chaque parole que j'ai prononcée me coûterait une pinte de sang. + +-- Pauvre cher homme! + +-- Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! voilà pourquoi j'accepte les mille écus. + +-- Au diable l'explication! et que m'importe à moi pour quel motif vous +les acceptez, du moment où vous ne les refusez pas? Les mille écus sont +donc à vous. + +-- Merci, monseigneur. + +Et voyant le duc s'approcher d'un coffre où il plongea la main, Poulain +s'avança derrière lui. + +Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il +écrivit d'une gigantesque et effrayante écriture: + +« Trois mille livres à M. Nicolas Poulain. » + +De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donné ces trois mille +livres, ou s'il les devait. + +-- C'est comme si vous les teniez, dit-il. + +Poulain, qui avait avancé la main et la jambe, retira sa jambe et sa main, +ce qui le fit saluer. + +-- Ainsi, c'est convenu? dit le duc. + +-- Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur? + +-- Vous continuerez à m'instruire? + +Poulain hésita: c'était un métier d'espion qu'on lui imposait. + +-- Eh bien! dit le duc, ce suprême dévoûment est-il déjà évanoui? + +-- Non, monseigneur. + +-- Je puis donc compter sur vous? + +Poulain fit un effort. + +-- Vous pouvez y compter, dit-il. + +-- Et, moi seul, je sais tout cela? + +-- Vous seul; oui, monseigneur. + +-- Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien. + +Il prononça ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage à +Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et +disparaître, il repassa vivement chez le roi. + +Le roi, fatigué d'avoir joué avec ses chiens, jouait au bilboquet. + +D'Épernon prit un air affairé et soucieux, que le roi, préoccupé d'une si +importante besogne, ne remarqua même point. + +Cependant, comme le duc gardait un silence obstiné, le roi leva la tête et +le regarda un instant. + +-- Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort? + +-- Plût au ciel, sire! répondit d'Épernon, je ne verrais pas ce que je +vois. + +-- Quoi? mon bilboquet? + +-- Sire, dans les grands périls, un sujet peut s'alarmer de la sécurité de +son maître. + +-- Encore des périls? le diable noir t'emporte, duc! + +Et, avec une dextérité remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le +petit bout de son bilboquet. + +-- Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc. + +-- Ma foi, peut-être, dit le roi. + +-- Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire! + +-- Bah! qui donc? + +-- La duchesse de Montpensier, d'abord. + +-- Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcède. + +-- Comme Votre Majesté dit cela! + +-- Qu'est-ce que cela me fait, à moi? + +-- Vous le saviez donc? + +-- Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis. + +-- Mais que M. de Mayenne arrivât, le saviez-vous aussi? + +-- Depuis hier soir. + +-- Eh quoi! ce secret!... fit le duc avec une désagréable surprise. + +-- Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit négligemment +Henri. + +-- Mais qui a pu vous instruire? + +-- Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des révélations? + +-- Ou une police. + +-- C'est la même chose. + +-- Ah! Votre Majesté a sa police et n'en dit rien, reprit d'Épernon piqué. + +-- Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime? + +-- Vous me faites injure, sire! + +-- Si tu es zélé, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualité, tu es +lent, ce qui est un grand défaut. Ta nouvelle eût été très bonne hier à +quatre heures, mais aujourd'hui.... + +-- Eh bien! sire, aujourd'hui? + +-- Elle arrive un peu tard, conviens-en. + +-- C'est encore trop tôt, sire, puisque je ne vous trouve pas disposé à +m'entendre, dit d'Épernon. + +-- Moi, il y a une heure que je t'écoute. + +-- Quoi! vous êtes menacé, attaqué; l'on vous dresse des embûches, et vous +ne vous remuez pas! + +-- Pourquoi faire, puisque tu m'as donné une garde, et qu'hier tu as +prétendu que mon immortalité était assurée? Tu fronces les sourcils. Ah +ça! mais tes quarante-cinq sont-ils retournés en Gascogne, ou ne valent- +ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour où on +les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achetés, ils reculent. + +-- C'est bien, Votre Majesté verra ce qu'ils sont. + +-- Je n'en serai point fâché; est-ce bientôt, duc, que je verrai cela? + +-- Plus tôt peut-être que vous ne le pensez, sire. + +-- Bon, tu vas me faire peur. + +-- Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous à la +campagne? + +-- Au bois? + +-- Oui. + +-- Samedi. + +-- Dans trois jours alors? + +-- Dans trois jours. + +-- Il suffit, sire. + +D'Épernon salua le roi et sortit. + +Dans l'antichambre, il s'aperçut qu'il avait oublié de relever M. Pertinax +de sa faction; mais M. Pertinax s'était relevé lui-même. + + + + +XXIX + +DEUX AMIS + + +Maintenant, s'il plaît au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que +le roi, enchanté d'avoir ses petits secrets à lui, envoyait de son côté au +messager Chicot. + +A peine à cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser +prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'étouffer en passant au +guichet. + +En effet, les deux chevaux, allant de front, broyèrent l'un contre l'autre +les genoux de leurs deux cavaliers. + +Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint pâle. + +-- Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent +franchi la porte; voulez-vous donc m'écraser? + +-- Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas, +moi. + +-- Vous voulez me donner une leçon, je crois? + +-- Je ne veux rien vous donner du tout. + +-- Ah ça! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus +près à son compagnon, répétez-moi un peu ce mot. + +-- Pourquoi faire? + +-- Parce que je ne le comprends pas. + +-- Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton; +tant pis pour vous. + +-- Et à quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous +connais, moi? riposta dédaigneusement Sainte-Maline. + +-- Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce +que là-bas d'où nous venons, ma maison est à deux lieues de la vôtre, et +que je suis connu dans le pays, étant de vieille souche; ensuite, parce +que vous êtes furieux de me voir à Paris, quand vous croyiez y avoir été +mandé seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donné sa lettre à +porter. + +-- Eh bien! soit, s'écria Sainte-Maline blême de fureur, j'accepte tout +cela pour vrai. Mais il en résulte une chose.... + +-- Laquelle? + +-- C'est que je me trouve mal près de vous. + +-- Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous +retiens. + +-- Vous faites semblant de ne me point comprendre. + +-- Au contraire, monsieur, je vous comprends à merveille. Vous aimeriez +assez à me prendre la lettre pour la porter vous-même, malheureusement il +faudrait me tuer pour cela. + +-- Qui vous dit que je n'en ai pas envie? + +-- Désirer et faire sont deux. + +-- Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si, +pour moi, désirer et faire sont plus d'un. + +-- Mon cher monsieur, quand le roi me donne à porter une lettre.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je la porte. + +-- Je vous l'arracherai de force, fat que vous êtes! + +-- Vous ne me mettrez pas, je l'espère, dans la nécessité de vous casser +la tête comme à un chien sauvage? + +-- Vous? + +[Illustration: Sainte-Maline.] + +-- Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas. + +-- Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un écart à +son cheval. + +-- Je l'espère bien; après ma commission faite. + +-- Schelme! + +-- Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte- +Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions +mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel +triomphe pour les ennemis de Sa Majesté, en voyant la discorde parmi les +défenseurs du trône. + +Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde. + +-- Là, là, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'épée +quand nous y serons. + +-- Oh! j'en crèverai! cria Sainte-Maline. + +-- Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton. + +On ne peut savoir où serait allée la rage toujours croissante de Sainte- +Maline, quand tout à coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine, +près de Saint-Paul, vit une litière, poussa un cri de surprise et s'arrêta +pour regarder une femme à demi voilée. + +-- Mon page d'hier! murmura-t-il. + +La dame n'eut pas l'air de le reconnaître et passa sans sourciller, mais +en se rejetant cependant au fond de sa litière. + +-- Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela +pour regarder des femmes! + +-- Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course. + +Les jeunes gens, à partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du +Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, même pour quereller. + +Sainte-Maline paraissait assez calme extérieurement; mais, en réalité, +tous les muscles de son corps frémissaient encore de colère. + +En outre, il avait reconnu, et cette découverte ne l'avait aucunement +adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que, +tout bon cavalier qu'il était, il ne pourrait dans aucun cas donné suivre +Ernauton, son cheval étant fort inférieur à celui de son compagnon, et +suant déjà sans avoir couru. + +Cela le préoccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte +de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et +de l'éperon. + +Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se +passait aux environs de la Bièvre. La bête ne se mit point en frais +d'éloquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine +(elle était Normande), elle fit à son cavalier un procès que celui-ci +perdit. + +Elle débuta par un écart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se +déroba jusqu'à la Bièvre où elle se débarrassa de son cavalier, en roulant +avec lui jusque dans la rivière, où ils se séparèrent. + +On eût entendu d'une lieue les imprécations de Sainte-Maline, quoiqu'à +moitié étouffées par l'eau. Quand il fut parvenu à se mettre sur ses +jambes, les yeux lui sortaient de la tête, et quelques gouttes de sang, +coulant de son front écorché, sillonnaient sa figure. + +Moulu comme il l'était, couvert de boue, trempé jusqu'aux os, tout +saignant et tout contusionné, Sainte-Maline comprenait l'impossibilité de +rattraper sa bête; l'essayer même était une tentative ridicule. + +Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites à Ernauton lui revinrent à +l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue +Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre +une ou deux heures sur la route? + +Cette réflexion conduisit Sainte-Maline de la colère au plus violent +désespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le +silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il +jugeait sans doute le plus court. + +Chez les hommes véritablement irascibles, le point culminant de la colère +est un éclair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au délire; d'autres +vont jusqu'à la prostration totale des forces et de l'intelligence. + +Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'idée de +se le planter jusqu'à la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce +moment, nul ne pourrait le dire, pas même lui. On meurt d'une pareille +crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans. + +Il remonta le talus de la rivière, s'aidant de ses mains et de ses genoux +jusqu'à ce qu'il fût arrivé au sommet: arrivé là, son oeil égaré +interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait +disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval était +disparu également. + +Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspéré mille pensées +sinistres contre les autres et contre lui-même, le galop d'un cheval +retentit à son oreille, et il vit déboucher de cette route de droite, +choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier. + +Ce cavalier tenait un autre cheval en main. + +C'était le résultat de la course de M. de Carmainges: il avait coupé vers +la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'était doubler son +activité par la peur. + +Il avait donc fait un détour et coupé le passage au Bas-Normand, en +l'attendant en travers d'une rue étroite. + +A cette vue, le coeur de Sainte-Maline déborda de joie: il ressentit un +mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression à +son regard, puis tout à coup son visage s'assombrit; il avait compris +toute la supériorité d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu'à la place de +son compagnon, il n'eût pas même eu l'idée d'agir comme lui. + +La noblesse du procédé le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en +souffrir. + +Il balbutia un remercîment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit +furieusement la bride de son cheval, et, malgré la douleur, se remit en +selle. + +Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en +caressant son cheval. + +Sainte-Maline, nous l'avons dit, était excellent cavalier; l'accident dont +il avait été victime était une surprise; au bout d'un instant de lutte +dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu maître de sa monture, +il lui fit prendre le trot. + +-- Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois à Ernauton, après avoir +consulté cent fois son orgueil et les convenances. + +Ernauton se contenta de s'incliner de son côté, en touchant son chapeau de +la main. + +La route parut longue à Sainte-Maline. + +Vers deux heures et demie environ, ils aperçurent un homme qui marchait, +escorté d'un chien: il était grand, avait une épée au côté; il n'était pas +Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui. + +Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton +passait et ne prenait pas même garde à cet homme. L'idée de trouver son +compagnon en faute passa comme un méchant éclair dans l'esprit du Gascon; +il poussa vers l'homme et l'aborda. + +-- Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose? + +Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer, +l'aspect n'était point agréable. La figure décomposée par la colère +récente, cette boue mal séchée sur ses habits, ce sang mal séché sur ses +joues, de gros sourcils noirs froncés, une main fiévreuse étendue vers +lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela +parut sinistre au piéton. + +-- Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si +j'attends quelqu'un, à coup sur ce quelqu'un n'est pas vous. + +-- Vous êtes fort impoli, mon maître, dit Sainte-Maline enchanté de +trouver enfin une occasion de lâcher la bride à sa colère, et furieux en +outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe +à son adversaire. + +Et en même temps qu'il parlait, il leva sa main armée de la houssine pour +frapper le voyageur; mais celui-ci leva son bâton et en asséna un coup sur +l'épaule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets +du cheval et à la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un +lambeau de chair et un morceau d'étoffe. + +Le cheval, irrité par la douleur, prit une seconde fois sa course en +avant, il est vrai, mais sans pouvoir être retenu par Sainte-Maline qui, +malgré tous ses efforts, demeura en selle. + +Il passa ainsi emporté devant Ernauton, qui le vit passer sans même +sourire de sa mésaventure. + +Lorsqu'il eut réussi à calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut +rejoint, son orgueil commençait, non pas à diminuer, mais à entrer en +composition. + +-- Allons! allons! dit-il en s'efforçant de sourire, je suis dans mon jour +malheureux, à ce qu'il paraît. Cet homme ressemblait fort cependant au +portrait que nous avait fait Sa Majesté de celui à qui nous avons affaire. + +Ernauton garda le silence. + +-- Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspéré par ce sang-froid +qu'il regardait avec raison comme une preuve de mépris, et qu'il voulait +faire cesser par quelque éclat définitif, dût-il lui en coûter la vie; je +vous parle, n'entendez-vous pas? + +-- Celui que Sa Majesté nous avait désigné, répondit Ernauton, n'avait pas +de bâton et n'avait pas de chien. + +-- C'est vrai, répondit Sainte-Maline, et si j'avais réfléchi, j'aurais +une contusion de moins à l'épaule, et deux crocs de moins sur la cuisse. +Il fait bon être sage et calme, à ce que je vois. + +Ernauton ne répondit point; mais se haussant sur les étriers et mettant la +main au-dessus de ses yeux en manière de garde-vue: + +-- Voilà là bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend. + +-- Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel +avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue +qu'un point noir, et encore est ce à peine. + +[Illustration: Sainte-Maline serra convulsivement les poings. -- PAGE +147.] + +Ernauton, sans répondre, continua d'avancer; bientôt Sainte-Maline put +voir et reconnaître à son tour l'homme désigné par le roi. Un mauvais +mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier. + +Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention +apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-même, et il +remit son cheval au pas. + + + + +XXX + +SAINTE-MALINE + + +Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot. + +Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu +les cavaliers de fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils +avaient affaire, de sorte qu'il les attendait. + +Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eût vu que les deux +cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main +sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble. + +Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous +deux. + +-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à +son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus +convenable que celui de compagnon. + +Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la +gorge; il ne répondit qu'en baissant la tête. + +Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole. + +-- Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos +serviteurs. + +Chicot salua avec son plus gracieux sourire. + +-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre +nom? + +-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, répondit Chicot. + +-- Oui, monsieur. + +-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous +attendez? + +-- J'attends une lettre. + +-- Vous comprenez notre curiosité, monsieur, et elle n'a rien d'offensant +pour vous. + +Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux. + +-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton. + +-- Du Louvre. + +-- Scellée de quel sceau? + +-- Du sceau royal. + +Ernauton mit sa main dans sa poitrine. + +-- Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il. + +-- Oui, si je la voyais. + +Ernauton tira la lettre de sa poitrine. + +-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce +pas, que je dois vous donner quelque chose en échange? + +-- Un reçu? + +-- C'est cela. + +-- Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter +cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est chargé de vous la +remettre. + +Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains +de Chicot. + +-- Merci, messieurs, dit ce dernier. + +-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre +mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous +parler ou vous donner la lettre. + +-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin. +Maintenant à mon tour. + +-- Le reçu, dirent ensemble les deux jeunes gens. + +-- Auquel des deux dois-je le remettre? + +-- Le roi ne l'a point dit! s'écria Sainte-Maline en regardant son +compagnon d'un air menaçant. + +-- Faites le reçu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en +un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut +arriver malheur à moi ou à monsieur. + +Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un +éclair. + +-- Vous êtes un homme sage, monsieur, dit Chicot à Ernauton. + +Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur +chacune d'elles il écrivit: + + « Reçu des mains de M. René de Sainte-Maline la lettre apportée par M. + Ernauton de Carmainges. + + L'OMBRE. » + +-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu. + +-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose +à transmettre au Louvre? + +-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot. + +Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs chevaux vers Paris, +et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié. + +Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine, +arrêta court son cheval, et s'adressant à Sainte-Maline: + +-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied à terre, si vous le voulez bien. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec étonnement. + +-- Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer. L'endroit me paraît +excellent pour une conversation du genre de la nôtre. + +-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme +l'avait déjà fait son compagnon. + +Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit: + +-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la +vôtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route, +offensé grièvement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'épée à +la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure le +moment est devenu bon, et je suis votre homme. + +Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils +froncés; mais, chose étrange! Sainte-Maline n'était plus dans ce courant +de colère qui l'avait entraîné au-delà de toutes les bornes, Sainte-Maline +ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il +jugeait toute l'infériorité de sa position. + +-- Monsieur, répondit-il après un instant de silence, vous m'avez, quand +je vous insultais, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant +vous tenir le langage que je vous tenais tout à l'heure. + +Ernauton fronça le sourcil. + +-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez +tantôt. + +-- Qui vous dit cela? + +-- Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par +l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette +haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre coeur. + +Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point. + +Ernauton attendit un instant et reprit: + +-- Si le roi m'a préféré à vous, c'est parce que ma figure lui revient +plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je +monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment +où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me +suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de +sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de +tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur; si vous hésitez, je +vais dire plus de courage. + +Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs: toutes les +passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé +leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il +tira son épée comme un furieux. + +Ernauton avait déjà la sienne à la main. + +-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous +avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez +parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues +l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne +me déshonorez pas. + +-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis +jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du +tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau à la cour, je ne veux +donc pas avoir à rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup +d'épée, s'il vous plaît, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que +pour la vôtre. + +-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un +sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez +encore cela, je présume? + +-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, répliqua Ernauton, car +l'occasion ne s'en est jamais présentée; je la trouve à ma guise, venant à +moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends +votre bon plaisir, monsieur. + +-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tête, nous sommes compatriotes, +nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour +un brave homme; je vous offrirais même la main, si cela ne m'était pas +presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis, +ulcéré jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux, +que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M. +de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point +mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en, +puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre +mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, monsieur? je +souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle. + +-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur. + +-- Personne? + +-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me +ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au +contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis +pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et soyez +tranquille, je me défendrai comme un lion. + +-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai déjà trente ans +et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi; +mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime +mieux ne pas me battre avec vous. + +-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton. + +-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant +mieux. Alors vous cesserez de m'être supérieur. + +-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une +querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et +l'autre. + +-- Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline. + +-- Vous attendez?... + +-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-là me fera passer. + +-- Vous refusez donc le combat? + +-- Je désire ne pas me battre, avec vous, s'entend. + +-- Après m'avoir provoqué? + +-- J'en conviens. + +-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'échappe et que je vous charge à +grands coups d'épée? + +Sainte-Maline serra convulsivement les poings. + +-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon épée à dix pas. + +-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la +pointe. + +-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai +mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous +rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai désespéré. + +Ernauton remit son épée au fourreau. + +-- Vous êtes un homme étrange, dit-il, et je vous plains du plus profond +de mon coeur. + +-- Vous me plaignez? + +-- Oui, car vous devez horriblement souffrir. + +-- Horriblement. + +-- Vous ne devez jamais aimer? + +-- Jamais. + +-- Mais vous avez des passions, au moins? + +-- Une seule. + +-- La jalousie, vous me l'avez dit. + +-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte et de malheur +indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime un autre que moi; j'aime +l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux +toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est +à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire +pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous +l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux. + +-- Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton. + +-- Je n'ai pas réussi. + +-- Qu'espérez-vous? que comptez-vous faire alors? + +-- Que fait la plante vénéneuse? elle a des fleurs comme les autres, et +certaines gens savent en tirer une utilité. Que font l'ours et l'oiseau de +proie? ils mordent, mais certains éleveurs savent les dresser à la chasse; +voilà ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M. +d'Épernon et de M. de Loignac jusqu'au jour où l'on dira: Cette plante est +nuisible, arrachons-la; cette bête est enragée, tuons-la. + +Ernauton s'était calmé peu à peu. Sainte-Maline n'était plus pour lui un +objet de colère, mais d'étude; il ressentait presque de la pitié pour cet +homme que les circonstances avaient entraîné à lui faire de si singuliers +aveux. + +-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualités, +vous guérira, dit-il; développez-vous dans le sens de vos instincts, +monsieur de Sainte-Maline, et vous réussirez à la guerre ou dans +l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous haïrez moins. + +-- Si haut que je m'élève, si profondément que je prenne racine, il y aura +toujours au-dessus de moi des fortunes supérieures qui me blesseront; au- +dessous, des rires sardoniques qui me déchireront les oreilles. + +-- Je vous plains, répéta Ernauton. + +Et ce fut tout. + +Ernauton alla à son cheval qu'il avait attaché à un arbre, et, le +détachant, il se remit en selle. + +Sainte-Maline n'avait pas quitté la bride du sien. + +Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il +avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit. + +Tout à coup Ernauton tendit la main à Sainte-Maline. + +-- Voulez-vous que j'essaie de vous guérir, lui dit-il, voyons? + +-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas +cela, vous y échoueriez. Haïssez-moi, au contraire; et ce sera le moyen +que je vous admire. + +-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton. + +Une heure après, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient +vers le logis des quarante-cinq. + +Le roi était sorti et ne devait rentrer que le soir. + + + + +XXXI + +COMMENT M. DE LOIGNAC FIT UNE ALLOCUTION AUX QUARANTE-CINQ + + +Chacun des deux jeunes gens se mit à la fenêtre de son petit logis pour +guetter le retour du roi. + +Chacun d'eux s'y établit avec des idées bien différentes. + +Sainte-Maline, tout à sa haine, tout à sa honte, tout à son ambition, le +sourcil froncé, le coeur ardent. + +Ernauton, oublieux déjà de ce qui s'était passé et préoccupé d'une seule +chose, c'est-à-dire de ce que pouvait être cette femme qu'il avait +introduite dans Paris sous un costume de page, et qu'il venait de +retrouver dans une riche litière. + +Il y avait là ample matière à réflexion pour un coeur plus disposé aux +aventures amoureuses qu'aux calculs de l'ambition. + +Aussi Ernauton s'ensevelit-il peu à peu dans ses réflexions, et cela si +profondément que ce ne fut qu'en levant la tête qu'il s'aperçut que +Sainte-Maline n'était plus là. + +Un éclair lui traversa l'esprit. Moins préoccupé que lui, Sainte-Maline +avait guetté le retour du roi; le roi était rentré, et Sainte-Maline était +chez le roi. + +Il se leva vivement, traversa la galerie et arriva chez le roi juste au +moment où Sainte-Maline en sortait. + +-- Tenez, dit-il, radieux, à Ernauton, voici ce que le roi m'a donné. + +Et il lui montra une chaîne d'or. + +-- Je vous fais mon compliment, monsieur, dit Ernauton, sans que sa voix +trahît la moindre émotion. + +Et il entra à son tour chez le roi. + +Sainte-Maline s'attendait à quelque manifestation de jalousie de la part +de M. de Carmainges. Il demeura en conséquence tout stupéfait de ce calme, +attendant que Ernauton sortît à son tour. + +Ernauton demeura dix minutes à peu près chez Henri: ces dix minutes furent +des siècles pour Sainte-Maline. + +Il sortit enfin: Sainte-Maline était à la même place; d'un regard rapide +il enveloppa son compagnon, puis son coeur se dilata. Ernauton ne +rapportait rien, rien de visible du moins. + +-- Et à vous, demanda Sainte-Maline, poursuivant sa pensée, quelle chose +le roi vous a-t-il donnée, monsieur? + +-- Sa main à baiser, répondit Ernauton. + +Sainte-Maline froissa sa chaîne entre ses mains, de manière qu'il en brisa +un anneau. + +Tous deux s'acheminèrent en silence vers le logis. + +Au moment où ils entraient dans la salle, la trompette retentissait: à ce +signal d'appel, les quarante-cinq sortirent chacun de son logis, comme les +abeilles de leurs alvéoles. + +Chacun se demandait ce qui était survenu de nouveau, tout en profitant de +cet instant de réunion générale pour admirer le changement qui s'était +opéré dans la personne et les habits de ses compagnons. + +La plupart avaient affiché un grand luxe, de mauvais goût peut-être, mais +qui compensait l'élégance par l'éclat. + +D'ailleurs, ils avaient ce qu'avait cherché d'Épernon, assez adroit +politique s'il était mauvais soldat: les uns la jeunesse, les autres la +vigueur, d'autres l'expérience, et cela rectifiait chez tous au moins une +imperfection. + +En somme, ils ressemblaient à un corps d'officiers en habits de ville, la +tournure militaire étant, à très peu d'exception près, celle qu'ils +avaient le plus ambitionnée. + +Ainsi, de longues épées, des éperons sonnants, des moustaches aux +ambitieux crochets, des bottes et des gants de daim ou de buffle; le tout +bien doré, bien pommadé ou bien enrubanné, _pour paraistre_, comme on +disait alors, voilà la tenue d'instinct adoptée par le plus grand nombre. + +Les plus discrets se reconnaissaient aux couleurs sombres; les plus +avares, aux draps solides; les fringants, aux dentelles et aux satins +roses ou blancs. + +Perducas de Pincorney avait trouvé, chez quelque juif, une chaîne de +cuivre doré, grosse comme une chaîne de prison. + +Pertinax de Montcrabeau n'était que faveurs et broderies; il avait acheté +son costume d'un marchand de la rue des Haudriettes, lequel avait +recueilli un gentilhomme blessé par des voleurs. Le gentilhomme avait fait +venir un autre vêtement de chez lui, et, reconnaissant de l'hospitalité +reçue, il avait laissé au marchand son habit, quelque peu souillé de fange +et de sang; mais le marchand avait fait détacher l'habit, qui était +demeuré fort présentable: restaient bien deux trous, traces de deux coups +de poignard; mais Pertinax avait fait broder d'or ces deux endroits, ce +qui remplaçait un défaut par un ornement. + +Eustache de Miradoux ne brillait pas; il lui avait fallu habiller +Lardille, Militor et les deux enfants. Lardille avait choisi un costume +aussi riche que les lois somptuaires permettaient aux femmes de le porter +à cette époque; Militor s'était couvert de velours et de damas, s'était +orné d'une chaîne d'argent, d'un toquet à plumes et de bas brodés; de +sorte qu'il n'était plus resté au pauvre Eustache qu'une somme à peine +suffisante pour n'être pas déguenillé. + +M. de Chalabre avait conservé son pourpoint gris de fer, qu'un tailleur +avait rafraîchi et doublé à neuf: quelques bandes de velours habilement +semées ça et là donnaient un relief nouveau à ce vêtement inusable. M. de +Chalabre prétendait qu'il n'avait pas demandé mieux que de changer de +pourpoint; mais que, malgré les recherches les plus minutieuses, il lui +avait été impossible de trouver un drap mieux fait et plus avantageux. + +Du reste, il avait fait la dépense d'un haut-de-chausse ponceau, de +bottes, manteau et chapeau; le tout harmonieux à l'oeil, comme cela arrive +toujours dans le vêtement de l'avare. + +Quant à ses armes, elles étaient irréprochables; vieil homme de guerre, il +avait su trouver une excellente épée espagnole, une dague du bon faiseur +et un hausse-col parfait. + +C'était encore une économie de cols gaudronnés et de fraises. + +Ces messieurs s'admiraient donc réciproquement quand M. de Loignac entra, +le sourcil froncé. Il fit former le cercle et se plaça au milieu de ce +cercle, avec une contenance qui n'annonçait rien d'agréable. + +Il est inutile de dire que tous les yeux se fixèrent sur le chef. + +-- Messieurs, demanda-t-il, êtes-vous tous ici? + +-- Tous, répondirent quarante-cinq voix, avec un ensemble plein de +promesses pour les manoeuvres à venir. + +-- Messieurs, continua Loignac, vous avez été mandés ici pour servir de +garde particulière au roi; c'est un titre honorable, mais qui engage +beaucoup. + +Loignac fit une pause qui fut occupée par un doux murmure de satisfaction. + +-- Cependant plusieurs d'entre vous me paraissent n'avoir point +parfaitement compris leurs devoirs; je vais les leur rappeler. + +Chacun tendit l'oreille: il était évident que l'on était ardent à +connaître ses devoirs, sinon empressé à les accomplir. + +-- Il ne faudrait pas vous figurer, messieurs, que le roi vous enrégimente +et vous paie pour agir en étourneaux, et distribuer ça et là, à votre +caprice, des coups de bec et des coups d'ongle; la discipline est +d'urgence, quoiqu'elle demeure secrète, et vous êtes une réunion de +gentilshommes, lesquels doivent être les premiers obéissants et les +premiers dévoués du royaume. + +L'assemblée ne soufflait pas; en effet, il était facile de comprendre, à +la solennité de ce début, que la suite serait grave. + +-- A partir d'aujourd'hui, vous vivez dans l'intimité du Louvre, c'est-à- +dire dans le laboratoire même du gouvernement: si vous n'assistez pas à +toutes les délibérations, souvent vous serez choisis pour en exécuter la +teneur; vous êtes donc dans le cas de ces officiers qui portent en eux, +non-seulement la responsabilité d'un secret, mais encore la puissance du +pouvoir exécutant. Un second murmure de satisfaction courut dans les rangs +des Gascons: on voyait les têtes se redresser comme si l'orgueil eût +grandi ces hommes de plusieurs pouces. + +-- Supposez maintenant, continua Loignac, qu'un de ces officiers sur +lequel repose parfois la sûreté de l'État ou la tranquillité de la +couronne, supposez, dis-je, qu'un officier trahisse le secret des +conseils, ou qu'un soldat chargé d'une consigne ne l'exécute pas, il y va +de la mort; vous savez cela? + +-- Sans doute, répondirent plusieurs voix. + +-- Eh bien! messieurs, poursuivit Loignac avec un accent terrible, ici +même, aujourd'hui, on a trahi un conseil du roi, et rendu impossible peut- +être une mesure que Sa Majesté voulait prendre. + +La terreur commença de remplacer l'orgueil et l'admiration; les quarante- +cinq se regardèrent les uns les autres avec défiance et inquiétude. + +-- Deux de vous, messieurs, ont été surpris en pleine rue, caquetant comme +deux vieilles femmes, et jetant au brouillard des paroles si graves que +chacune d'elles maintenant peut aller frapper un homme et le tuer. + +Sainte-Maline s'avança aussitôt vers M. de Loignac et lui dit: + +-- Monsieur, je crois avoir l'honneur de vous parler ici au nom de mes +camarades: il importe que vous ne laissiez point planer plus longtemps le +soupçon sur tous les serviteurs du roi; parlez vite, s'il vous plaît; que +nous sachions à quoi nous en tenir, et que les bons ne soient point +confondus avec les mauvais. + +-- Ceci est facile, répondit Loignac. + +L'attention redoubla. + +-- Le roi a reçu avis aujourd'hui qu'un de ses ennemis, un de ceux +précisément que vous êtes appelés à combattre, arrivait à Paris pour le +braver ou conspirer contre lui. + +Le nom de cet ennemi a été prononcé secrètement, mais entendu d'une +sentinelle, c'est-à-dire d'un homme qu'on eût dû regarder comme une +muraille, et qui, comme elle, eût dû être sourd, muet et inébranlable; +cependant, ce même homme, tantôt, en pleine rue, a été répéter le nom de +cet ennemi du roi avec des fanfaronnades et des éclats qui ont attiré +l'attention des passants et soulevé une sorte d'émotion: je le sais, moi, +qui suivais le même chemin que cet homme, et qui ai tout entendu de mes +oreilles; moi qui lui ai posé la main sur l'épaule pour l'empêcher de +continuer; car, au train dont il allait, il eût, avec quelques paroles de +plus, compromis tant d'intérêts sacrés que j'eusse été forcé de le +poignarder sur la place, si à mon premier avertissement il ne fût demeuré +muet. + +On vit en ce moment Pertinax de Montcrabeau et Perducas de Pincorney pâlir +et se renverser presque défaillants l'un sur l'autre. + +Montcrabeau, tout en chancelant, essaya de balbutier quelques excuses. + +Aussitôt que, par leur trouble, les deux coupables se furent dénoncés, +tous les regards se tournèrent vers eux. + +-- Rien ne peut vous justifier, monsieur, dit Loignac à Montcrabeau; si +vous étiez ivre, vous devez être puni d'avoir bu; si vous n'étiez que +vantard et orgueilleux, vous devez être puni encore. + +Il se fit un silence terrible. M. de Loignac avait, on se le rappelle, en +commençant, annoncé une sévérité qui promettait de sinistres résultats. + +-- En conséquence, continua Loignac, monsieur de Montcrabeau et vous +aussi, monsieur de Pincorney, vous serez punis. + +-- Pardon, monsieur, répondit Pertinax; mais nous arrivons de province, +nous sommes nouveaux à la cour, et nous ignorons l'art de vivre dans la +politique. + +-- Il ne fallait pas accepter cet honneur d'être au service de Sa Majesté, +sans peser les charges de ce service. + +-- Nous serons à l'avenir muets comme des sépulcres, nous vous le jurons. + +-- Tout cela est bon, messieurs; mais réparerez-vous demain le mal que +vous avez fait aujourd'hui? + +-- Nous tâcherons. + +-- Impossible, je vous dis, impossible! + +-- Alors pour cette fois, monsieur, pardonnez-nous. + +-- Vous vivez, reprit Loignac sans répondre directement à la prière des +deux coupables, dans une apparente licence que je veux réprimer, moi, par +une stricte discipline: entendez-vous bien cela, messieurs? Ceux qui +trouveront la condition dure la quitteront; je ne suis pas embarrassé de +volontaires qui les remplaceront. + +Nul ne répondit; mais beaucoup de fronts se plissèrent. + +-- En conséquence, messieurs, reprit Loignac, il est bon que vous soyez +prévenus de cela: la justice se fera parmi nous secrètement, +expéditivement, sans écritures, sans procès; les traîtres seront punis de +mort, et sur-le-champ. Il y a toutes sortes de prétextes à cela, et +personne n'aura rien à y voir. Supposons, par exemple, que M. de +Montcrabeau et M. de Pincorney, au lieu de causer amicalement dans la rue +de choses qu'ils eussent dû oublier, eussent eu une dispute à propos de +choses dont ils avaient le droit de se souvenir; eh bien! cette dispute ne +peut-elle pas amener un duel entre M. de Pincorney et M. de Montcrabeau? +Dans un duel il arrive parfois qu'on se fend en même temps et que l'on +s'enferre en se fendant; le lendemain de cette dispute, on trouve ces deux +messieurs morts au Pré-aux-Clercs, comme on a trouvé MM. de Quélus, de +Schomberg et de Maugiron morts aux Tournelles: la chose a le +retentissement qu'un duel doit avoir, et voilà tout. + +Je ferai donc tuer, vous entendez bien cela, n'est-ce pas, messieurs? je +ferai donc tuer en duel ou autrement quiconque aura trahi le secret du +roi. + +Montcrabeau défaillit tout à fait et s'appuya sur son compagnon, dont la +pâleur devenait de plus en plus livide, et dont les dents étaient serrées +à se rompre. + +-- J'aurai, reprit Loignac, pour les fautes moins graves, de moins graves +punitions, la prison, par exemple, et j'en userai lorsqu'elle punira plus +sévèrement le coupable qu'elle ne privera le roi. + +Aujourd'hui je fais grâce de la vie à M. de Montcrabeau qui a parlé, et à +M. de Pincorney qui a écouté; je leur pardonne, dis-je, parce qu'ils ont +pu se tromper et qu'ils ignoraient; je ne les punis point de la prison, +parce que je puis avoir besoin d'eux ce soir ou demain: je leur garde en +conséquence la troisième peine que je veux employer contre les +délinquants, l'amende. + +A ce mot amende, la figure de M. de Chalabre s'allongea comme un museau de +fouine. + +-- Vous avez reçu mille livres, messieurs, vous en rendrez cent; et cet +argent sera employé par moi à récompenser, selon leurs mérites, ceux à qui +je n'aurai rien à reprocher. + +-- Cent livres! murmura Pincorney; mais, cap de bious! je ne les ai plus, +je les ai employées à mes équipages. + +-- Vous vendrez votre chaîne, dit Loignac. + +-- Je veux bien l'abandonner au service du roi, répondit Pincorney. + +-- Non pas, monsieur; le roi n'achète point les effets de ses sujets pour +payer leurs amendes; vendez vous-même et payez vous-même. J'avais un mot à +ajouter, continua Loignac. + +J'ai remarqué divers germes d'irritation entre divers membres de cette +compagnie: chaque fois qu'un différend s'élèvera, je veux qu'on me le +soumette, et seul j'aurai le droit de juger de la gravité de ce différend +et d'ordonner le combat, si je trouve que le combat soit nécessaire. On se +tue beaucoup en duel de nos jours, c'est la mode; et je ne me soucie pas +que, pour suivre la mode, ma compagnie se trouve incessamment dégarnie et +insuffisante. Le premier combat, la première provocation qui aura lieu +sans mon aveu, sera puni d'une rigoureuse prison, d'une amende très forte, +ou même d'une peine plus sévère encore, si le cas amenait un grave dommage +pour le service. + +Que ceux qui peuvent s'appliquer ces dispositions, se les appliquent; +allez, messieurs. + +A propos, quinze d'entre vous se tiendront ce soir au pied de l'escalier +de Sa Majesté quand elle recevra, et, au premier signe, se dissémineront, +si besoin est, dans les antichambres; quinze se tiendront en dehors, sans +mission ostensible, et se mêlant à la suite des gens qui viendront au +Louvre; quinze autres enfin demeureront au logis. + +-- Monsieur, dit Sainte-Maline en s'approchant, permettez-moi, non pas de +donner un avis, Dieu m'en garde! mais de demander un éclaircissement; +toute bonne troupe a besoin d'être bien commandée: comment agirons-nous +avec ensemble si nous n'avons pas de chef? + +-- Et moi, que suis-je donc? demanda Loignac. + +-- Monsieur, vous êtes notre général, vous. + +-- Non pas moi, monsieur, vous vous trompez, mais M. le duc d'Épernon. + +-- Vous êtes donc notre brigadier? en ce cas ce n'est point assez, +monsieur, et il nous faudrait un officier par escouade de quinze. + +-- C'est juste, répondit Loignac, et je ne puis chaque jour me diviser en +trois; et cependant je ne veux entre vous d'autre supériorité que celle du +mérite. + +-- Oh! quant à celle-là, monsieur, dussiez vous la nier, elle se fera bien +jour toute seule, et à l'oeuvre vous connaîtrez des différences, si dans +l'ensemble il n'en est pas. + +-- J'instituerai donc des chefs volants, dit Loignac après avoir rêvé un +instant aux paroles de Sainte-Maline; avec le mot d'ordre je donnerai le +nom du chef: par ce moyen, chacun à son tour saura obéir et commander; +mais je ne connais encore les capacités de personne: il faut que ces +capacités se développent pour fixer mon choix. Je regarderai et je +jugerai. + +Sainte-Maline s'inclina et rentra dans les rangs. + +-- Or, vous entendez, reprit Loignac, je vous ai divisés par escouades de +quinze; vous connaissez vos numéros: la première à l'escalier, la seconde +dans la cour, la troisième au logis; cette dernière, demi-vêtue et l'épée +au chevet, c'est-à-dire prête à marcher au premier signal. Maintenant, +allez, messieurs. + +-- Monsieur de Montcrabeau et monsieur de Pincorney, à demain le paiement +de votre amende; je suis trésorier. Allez. + +Tous sortirent: Ernauton de Carmainges resta seul. + +-- Vous désirez quelque chose, monsieur? demanda Loignac. + +-- Oui, monsieur, dit Ernauton en s'inclinant; il me semble que vous avez +oublié de préciser ce que nous aurons à faire. Être au service du roi est +un glorieux mot sans doute, mais j'eusse bien désiré savoir jusqu'où +entraîne ce service. + +-- Cela, monsieur, répliqua Loignac, constitue une question délicate et à +laquelle je ne saurai catégoriquement répondre. + +-- Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur? + +Toutes ces paroles étaient adressées à M. de Loignac avec une si exquise +politesse que, contre son habitude, M. de Loignac cherchait en vain une +réponse sévère. + +-- Parce que moi-même j'ignore souvent le matin ce que j'aurai à faire le +soir. + +-- Monsieur, dit Carmainges, vous êtes si haut placé, relativement à nous, +que vous devez savoir beaucoup de choses que nous ignorons. + +-- Faites comme j'ai fait, monsieur de Carmainges; apprenez ces choses +sans qu'on vous les dise: je ne vous en empêche point. + +-- J'en appelle à vos lumières, monsieur, dit Ernauton, parce qu'arrivé à +la cour sans amitié ni haine, et n'étant guidé par aucune passion, je +puis, sans valoir mieux, vous être cependant plus utile qu'un autre. + +-- Vous n'avez ni amitiés ni haines? + +-- Non, monsieur. + +-- Vous aimez le roi cependant, à ce que je suppose, du moins? + +-- Je le dois, et je le veux, monsieur de Loignac, comme serviteur, comme +sujet et comme gentilhomme. + +-- Eh bien, c'est un des points cardinaux sur lesquels vous devez vous +régler; si vous êtes un habile homme, il doit vous servir à trouver celui +qui est à l'opposite. + +-- Très bien, monsieur, répliqua Ernauton en s'inclinant, et me voilà +fixé; reste un point cependant qui m'inquiète fort. + +-- Lequel, monsieur? + +-- L'obéissance passive. + +-- C'est la première condition. + +-- J'ai parfaitement entendu, monsieur. L'obéissance passive est +quelquefois difficile pour des gens délicats sur l'honneur. + +-- Cela ne me regarde point, monsieur de Carmainges, dit Loignac. + +-- Cependant, monsieur, lorsqu'un ordre vous déplaît? + +-- Je lis la signature de M. d'Épernon, et cela me console. + +-- Et M. d'Épernon? + +-- M. d'Épernon lit la signature de Sa Majesté, et se console comme moi. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit Ernauton, et je suis votre humble +serviteur. + +Ernauton fit un pas pour se retirer; ce fut Loignac qui le retint. + +-- Vous venez cependant d'éveiller en moi certaines idées, fit-il, et je +vous dirai à vous des choses que je ne dirais point à d'autres, parce que +ces autres-là n'ont eu ni le courage ni la convenance de me parler comme +vous. + +Ernauton s'inclina. + +-- Monsieur, dit Loignac en se rapprochant du jeune homme, peut-être +viendra-t-il ce soir quelqu'un de grand: ne le perdez pas de vue, et +suivez-le partout où il ira en sortant du Louvre. + +-- Monsieur, permettez-moi de vous le dire, mais il me semble que c'est +espionner, cela? + +-- Espionner! croyez-vous? fit froidement Loignac; c'est possible, mais +tenez.... + +Il tira de son pourpoint un papier qu'il tendit à Carmainges; celui-ci le +déploya et lut: + + « Faites suivre ce soir M. de Mayenne, s'il osait par hasard se + présenter au Louvre. » + +-- Signé? demanda Loignac. + +-- Signé d'Épernon, lut Carmainges. + +-- Eh bien! monsieur? + +-- C'est juste, répliqua Ernauton en saluant profondément, je suivrai M. +de Mayenne. + +Et il se retira. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE +I. La Porte Saint-Antoine +II. Ce qui se passait à l'extérieur de la Porte Saint-Antoine +III. La Revue +IV. La Loge en Grève de S.M. le roi Henri III +V. Le Supplice +VI. Les Deux Joyeuse +VII. En quoi l'Épée du Fier-Chevalier eut raison sur le Rosier-d'Amour +VIII. Silhouette de Gascon +IX. M. de Loignac +X. L'Homme aux cuirasses +XI. Encore la Ligue +XII. La Chambre de S.M. Henri III au Louvre +XIII. Le Dortoir +XIV. L'Ombre de Chicot +XV. De la difficulté qu'a un roi de trouver de bons ambassadeurs +XVI. Comment et pour quelle cause Chicot était mort +XVII. La Sérénade +XVIII. La Bourse de Chicot +XIX. Le Prieuré des Jacobins +XX. Les deux Amis +XXI. Les Convives +XXII. Frère Borromée +XXIII. La Leçon +XXIV. La Pénitente +XXV. L'Embuscade +XXVI. Les Guises +XXVII. Au Louvre +XXVIII. La Révélation +XXIX. Deux Amis +XXX. Sainte-Maline +XXXI. Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 1, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 1 *** + +***** This file should be named 7770-8.txt or 7770-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/7/7/7770/ + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online +Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Ceux-la, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les +interstices des barrieres, ceux-la devoraient l'horizon, borne par le +couvent des Jacobins, le prieure de Vincennes et la croix Faubin, comme +si, par quelqu'une de ces trois routes formant eventail, il devait leur +arriver quelque Messie. + +Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles ilots qui +s'elevent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en +tourbillonnant et en se jouant, detache, soit une parcelle de gazon, soit +quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant apres +avoir hesite quelque temps sur les remous. + +Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils +meritent toute notre attention, etaient formes, pour la plupart, par des +bourgeois de Paris fort hermetiquement calfeutres dans leurs chausses et +leurs pourpoints; car, nous avions oublie de le dire, le temps etait +froid, la bise agacante, et de gros nuages, roulant pres de terre, +semblaient vouloir arracher aux arbres les dernieres feuilles jaunissantes +qui s'y balancaient encore tristement. + +Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutot deux causaient et le +troisieme ecoutait. + +Exprimons mieux notre pensee et disons: le troisieme ne paraissait pas +meme ecouter, tant etait grande l'attention qu'il mettait a regarder vers +Vincennes. + +Occupons-nous d'abord de ce dernier. + +C'etait un homme qui devait etre de haute taille lorsqu'il se tenait +debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir +que faire lorsqu'il ne les employait pas a leur active destination, +etaient repliees sous lui, tandis que ses bras, non moins longs +proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint. +Adosse a la haie, convenablement etaye sur les buissons elastiques, il +tenait, avec une obstination qui ressemblait a la prudence d'un homme qui +desire n'etre point reconnu, son visage, cache derriere sa large main, +risquant seulement un oeil dont le regard percant dardait entre le medium +et l'annulaire ecartes a la distance strictement necessaire pour le +passage du rayon visuel. + +A cote de ce singulier personnage, un petit homme, grimpe sur une butte, +causait avec un gros homme qui trebuchait a la pente de cette meme butte, +et se raccrochait a chaque trebuchement aux boutons du pourpoint de son +interlocuteur. + +C'etaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le +nombre cabalistique trois, que nous avons annonce dans un des paragraphes +precedents. + +-- Oui, maitre Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je +le repete, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'echafaud de +Salcede, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont deja sur +la place de Greve, ou qui se rendent a cette place des differents +quartiers de Paris, -- voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte. +-- Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des +portes. + +-- Cent mille, c'est beaucoup, compere Friard, repondit le gros homme; +beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir ecarteler +ce malheureux Salcede, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront +raison. + +-- Maitre Miton, maitre Miton, prenez garde, repondit le petit homme, vous +parlez la comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous +en reponds. + +Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tete d'un air de doute: + +-- N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux +longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer a regarder du +cote de Vincennes, venait, sans oter sa main de dessus son visage, venait, +disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barriere +pour point de mire de son attention. + +-- Plait-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eut entendu que +l'interpellation qui lui etait adressee et non les paroles precedant cette +interpellation qui avaient ete adressees au second bourgeois. + +-- Je dis qu'il n'y aura rien en Greve aujourd'hui. + +-- Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'ecartelement de +Salcede, repondit tranquillement l'homme aux longs bras. + +-- Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit a propos de +cet ecartelement. + +-- Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux. + +-- Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends emeute; or, je dis qu'il +n'y aura aucune emeute en Greve: s'il avait du y avoir emeute, le roi +n'aurait pas fait decorer une loge a l'Hotel-de-Ville pour assister au +supplice avec les deux reines et une partie de la cour. + +-- Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des emeutes? +dit en haussant les epaules, avec un air de souveraine pitie, l'homme aux +longs bras et aux longues jambes. + +-- Oh! oh! fit maitre Miton en se penchant a l'oreille de son +interlocuteur, voila un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez- +vous, compere? + +-- Non, repondit le petit homme. + +-- Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors? + +-- Je lui parle pour lui parler. + +-- Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel +causeur. + +-- Il me semble cependant, reprit le compere Friard assez haut pour etre +entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est +d'echanger sa pensee. + +-- Avec ceux qu'on connait, tres bien, repondit maitre Miton, mais non +avec ceux que l'on ne connait pas. + +-- Tous les hommes ne sont-ils pas freres? comme dit le cure de Saint-Leu, +ajouta le compere Friard d'un ton persuasif. + +-- C'est-a-dire qu'ils l'etaient primitivement; mais, dans des temps comme +les notres, la parente s'est singulierement relachee, compere Friard. +Causez donc avec moi, si vous tenez absolument a causer, et laissez cet +etranger a ses preoccupations. + +-- C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et +je sais d'avance ce que vous me repondrez, tandis qu'au contraire peut- +etre cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau a me dire. + +-- Chut! il vous ecoute. + +-- Tant mieux, s'il nous ecoute; peut-etre me repondra-t-il. Ainsi donc, +monsieur, continua le compere Friard en se tournant vers l'inconnu, vous +pensez qu'il y aura du bruit en Greve? + +-- Moi, je n'ai pas dit un mot de cela. + +-- Je ne pretends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il +essayait de rendre fin; je pretends que vous le pensez, voila tout. + +-- Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur +Friard? + +-- Tiens! il me connait! s'ecria le bourgeois au comble de l'etonnement, +et d'ou me connait-il? + +-- Ne vous ai-je pas nomme deux ou trois fois, compere? dit Miton en +haussant les epaules comme un homme honteux devant un etranger du peu +d'intelligence de son interlocuteur. + +-- Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et +comprenant, grace a cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien! +puisqu'il me connait, il va me repondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il +en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du +bruit en Greve, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et +qu'au contraire vous etes ici... ha! + +Ce ha! prouvait que le compere Friard avait atteint, dans sa deduction, +les bornes les plus eloignees de sa logique et de son esprit. + +-- Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que +vous pensez que je pense, repondit l'inconnu, en appuyant sur mots +prononces deja par son interrogateur et repetes par lui, pourquoi n'y +etes-vous pas, en Greve? Il me semble cependant que le spectacle est assez +rejouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Apres cela, peut-etre me +repondrez-vous que vous n'etes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de +Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire +invasion dans Paris pour delivrer M. de Salcede. + +-- Non, monsieur, repondit vivement le petit homme, visiblement effraye de +ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme, +mademoiselle Nicole Friard, qui est allee reporter vingt-quatre nappes au +prieure des Jacobins, ayant l'honneur d'etre blanchisseuse particuliere de +don Modeste Gorenflot, abbe dudit prieure des Jacobins. Mais pour en +revenir au hourvari dont parlait le compere Miton, et auquel je ne crois +pas ni vous non plus, a ce que vous dites du moins... + +-- Compere, compere! s'ecria Miton, regardez donc ce qui se passe. + +Maitre Friard suivit la direction indiquee par le doigt de son compagnon, +et vit qu'outre les barrieres dont la fermeture preoccupait deja si +serieusement les esprits, on fermait encore la porte. + +Cette porte fermee, une partie des Suisses vint s'etablir en avant du +fosse. + +-- Comment! comment! s'ecria Friard palissant, ce n'est point assez de la +barriere, et voila qu'on ferme la porte, maintenant! + +-- Eh bien! que vous disais-je? repondit Miton, palissant a son tour. + +-- C'est drole, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant. + +Et, en riant, il decouvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de +son menton, une double rangee de dents blanches et aigues qui paraissaient +merveilleusement aiguisees par l'habitude de s'en servir au moins quatre +fois par jour. + +A la vue de cette nouvelle precaution prise, un long murmure d'etonnement +et quelques cris d'effroi s'eleverent de la foule compacte qui encombrait +les abords de la barriere. + +-- Faites faire le cercle! cria la voix imperative d'un officier. + +La manoeuvre fut operee a l'instant meme, mais non sans encombre: les gens +a cheval et les gens en charrette, forces de retrograder, ecraserent ca et +la quelques pieds et enfoncerent a droite et a gauche quelques cotes dans +la foule. + +Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient +en se renversant les uns sur les autres. + +-- Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte. + +Le cri le plus terrible, emprunte au pale vocabulaire de la peur, n'eut +pas produit un effet plus prompt et plus decisif que ce cri: + +-- Les Lorrains!!! + +-- Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'ecria Miton tremblant, les Lorrains, +les Lorrains, fuyons! + +-- Fuir, et ou cela? demanda Friard. + +-- Dans cet enclos, s'ecria Miton en se dechirant les mains pour saisir +les epines de cette haie sur laquelle etait moelleusement assis l'inconnu. + +-- Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aise a dire qu'a faire, +maitre Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous +n'avez pas la pretention de franchir cette haie qui est plus haute que +moi. + +-- Je tacherai, dit Miton, je tacherai. Et il fit de nouveaux efforts. + +-- Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de detresse +d'un homme qui commence a perdre la tete, votre ane me marche sur les +talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va +ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre +charrette dans les cotes. + +Pendant que maitre Miton se cramponnait aux branches de la haie pour +passer par-dessus, et que le compere Friard cherchait vainement une +ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'etait leve, avait +purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un +simple mouvement, pareil a celui que fait un cavalier pour se mettre en +selle, il avait enjambe la haie sans qu'une seule branche effleurat son +haut-de-chausse. + +Maitre Miton l'imita en dechirant le sien en trois endroits, mais il n'en +fut point ainsi du compere Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous +ni par-dessus, et, de plus en plus menace d'etre ecrase par la foule, +poussait des cris dechirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, +le saisit a la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, +l'enlevant, le transporta de l'autre cote de la haie avec la meme facilite +qu'il eut fait d'un enfant. + +[Illustration: Risquant seulement un oeil, le regard percant dardait entre +le medium et l'annulaire. -- PAGE 2.] + +-- Oh! oh! oh! s'ecria maitre Miton, rejoui de ce spectacle et suivant des +yeux l'ascension et la descente de son ami maitre Friard, vous avez l'air +de l'enseigne du Grand-Absalon. + +-- Ouf! s'ecria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que +vous voudrez, me voila de l'autre cote de la haie, et grace a monsieur. +Puis, se redressant pour regarder l'inconnu a la poitrine duquel il +atteignait a peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de graces! +Monsieur, vous etes un veritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean +Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami? + +Et le brave homme prononca en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un +coeur profondement reconnaissant. + +-- Je m'appelle Briquet, monsieur, repondit l'inconnu, Robert Briquet, +pour vous servir. + +-- Et vous m'avez deja considerablement servi, monsieur Robert Briquet, +j'ose le dire; oh! ma femme vous benira; Mais, a propos, ma pauvre femme! +o mon Dieu, mon Dieu! elle va etre etouffee dans cette foule. Ah! maudits +Suisses qui ne sont bons qu'a faire ecraser les gens! + +Le compere Friard achevait a peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber +sur son epaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre. + +Il se retourna pour voir quel etait l'audacieux qui prenait avec lui une +pareille liberte. + +Cette main etait celle d'un Suisse. + +-- Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat. + +-- Ah! nous sommes cernes! s'ecria Friard. + +-- Sauve qui peut! ajouta Miton. + +Et tous deux, grace a la haie franchie, ayant l'espace devant eux, +gagnerent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire +silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant +perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer la en vedette. + +-- La main est bonne, compagnon, dit-il, a ce qu'il parait? + +-- Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise. + +-- Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains +venaient comme on le dit. + +-- Ils ne fiennent bas. + +-- Non? + +-- Bas di tout. + +-- D'ou vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas. + +-- Fous bas besoin di gombrendre, repliqua le Suisse en riant aux eclats +de sa plaisanterie. + +-- C'etre chuste, mon gamarate, tres chuste, dit Robert Briquet, merci. + +Et Robert Briquet s'eloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre +groupe, tandis que le digne Helvetien, cessant de rire, murmurait: + +-- Bei Gott!... Ich glaube er spottet meiner. -- Was ist das fur ein Mann, +der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet +auszulachen? + +Ce qui, traduit en francais, voulait dire: + +-- Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que +c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majeste? + + + + +II + +CE QUI SE PASSAIT A L'EXTERIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE + + +Un de ces groupes etait forme d'un nombre considerable de citoyens surpris +hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins +entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que +la cloture de ces portes genait fort, a ce qu'il parait, car ils criaient +de tous leurs poumons: + +-- La porte! la porte! + +Lesquels cris, repetes par tous les assistants avec des recrudescences +d'emportement, occasionnaient dans ces moments-la un bruit d'enfer. + +Robert Briquet s'avanca vers ce groupe, et se mit a crier plus haut +qu'aucun de ceux qui le composaient: + +-- La porte! la porte! + +Il en resulta qu'un des cavaliers, charme de cette puissance vocale, se +retourna de son cote, le salua et lui dit: + +-- N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein +jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiegeaient Paris? + +Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et +qui etait un homme de quarante a quarante-cinq ans. + +Cet homme, en outre, paraissait etre le chef de trois ou quatre autres +cavaliers qui l'entouraient. + +Cet examen donna sans doute confiance a Robert Briquet, car aussitot il +s'inclina a son tour et repondit: + +-- Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison; +mais, ajouta-t-il, sans etre trop curieux, oserais-je vous demander quel +motif vous soupconnez a cette mesure? + +-- Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange +leur Salcede. + +-- Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille. + +Robert Briquet se retourna du cote ou venait cette voix dont l'accent lui +indiquait un Gascon renforce, et il apercut un jeune homme de vingt ou +vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui +lui avait paru le chef des autres. + +Le jeune homme etait nu-tete; sans doute il avait perdu son chapeau dans +la bagarre. + +Maitre Briquet paraissait un observateur; mais, en general, ses +observations etaient courtes; aussi detourna-t-il rapidement son regard du +Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le +cavalier. + +-- Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcede appartient a M. de +Guise, ce n'est deja point un si mauvais ragout. + +-- Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles. + +-- Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, repondit le cavalier en +haussant les epaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de +sornettes. + +-- Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire +narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcede n'est point a M. de +Guise? + +-- Non-seulement je le crois, mais j'en suis sur, repondit le cavalier. +Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un +mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette +certitude? il continua: + +-- Sans doute, si Salcede eut ete au _duc_, le duc ne l'eut pas laisse +prendre, ou tout au moins ne l'eut pas laisse amener ainsi de Bruxelles a +Paris, pieds et poings lies, sans faire au moins en sa faveur une +tentative d'enlevement. + +-- Une tentative d'enlevement, reprit Briquet, c'etait bien hasardeux; car +enfin, qu'elle reussit ou qu'elle echouat, du moment ou elle venait de la +part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspire contre le +duc d'Anjou. + +-- M. de Guise, reprit sechement le cavalier, n'eut point ete retenu far +cette consideration, j'en suis sur, et, du moment ou il n'a ni reclame ni +defendu Salcede, c'est que Salcede n'est point a lui. + +-- Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas +moi qui invente; il parait certain que Salcede a parle. + +-- Ou cela? devant les juges? + +-- Non, pas devant les juges, monsieur, a la torture. + +-- N'est-ce donc pas la meme chose? demanda maitre Robert Briquet, d'un +air qu'il essayait inutilement de rendre naif. + +-- Non, certes, ce n'est pas la meme chose, il s'en faut: d'ailleurs on +pretend qu'il a parle soit; mais on ne repete point ce qu'il a dit. + +-- Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le repete +et tres longuement meme. + +-- Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez, +vous qui etes si bien instruit. + +-- Je ne me vante pas d'etre bien instruit, monsieur, puisque je cherche +au contraire a m'instruire pres de vous, repondit Briquet. + +-- Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez +pretendu qu'on repetait les paroles de Salcede; ses paroles, quelles sont- +elles? dites. + +-- Je ne puis repondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit +Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir a pousser le cavalier. + +[Illustration: Le Gascon avait le regard clair et les cheveux jaunes et +crepus. -- PAGE 10.] + +-- Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prete? + +-- On pretend qu'il a avoue qu'il conspirait pour M. de Guise. + +-- Contre le roi de France sans doute? toujours meme chanson! + +-- Non pas contre Sa Majeste le roi de France, mais bien contre Son +Altesse monseigneur le duc d'Anjou. + +-- S'il a avoue cela.... + +-- Eh bien? demanda Robert Briquet. + +-- Eh bien! c'est un miserable, dit le cavalier en froncant le sourcil. + +-- Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoue, +c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le +coquemar font dire bien des choses aux honnetes gens. + +-- Helas! vous dites la une grande verite, monsieur, dit le cavalier en se +radoucissant et en poussant un soupir. + +-- Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tete dans la direction +de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade, +coquemar, belle misere que tout cela! Si ce Salcede a parle, c'est un +coquin, et son patron un autre. + +-- Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant reprimer un soubresaut d'impatience, +-- vous chantez bien haut, monsieur le Gascon. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Je chante sur le ton qu'il me plait, cap de Bious! tant pis pour ceux a +qui mon chant ne plait pas. + +Le cavalier fit un mouvement de colere. + +-- Du calme! dit une voix douce en meme temps qu'imperative, dont Robert +Briquet chercha vainement a reconnaitre le proprietaire. + +Le cavalier parut faire un effort sur lui-meme; cependant il n'eut pas la +puissance de se contenir tout a fait. + +-- Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il +au Gascon. + +-- Si je connais Salcede? + +-- Oui. + +-- Pas le moins du monde. + +-- Et le duc de Guise? + +-- Pas davantage. + +-- Et le duc d'Alencon? + +-- Encore moins. + +-- Savez-vous que M. de Salcede est un brave? + +-- Tant mieux; il mourra bravement alors. + +-- Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-meme? + +-- Cap de Bious! que me fait cela? + +-- Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alencon, a fait tuer ou laisse +tuer quiconque s'est interesse a lui, -- La Mole, -- Coconas, -- Bussy et +le reste? + +-- Je m'en moque. + +-- Comment! vous vous en moquez? + +-- Mayneville! Mayneville! murmura la meme voix. + +-- Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu! +j'ai affaire a Paris aujourd'hui meme, ce matin, et a cause de cet enrage +de Salcede, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcede est un +belitre, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont +fermees au lieu d'etre ouvertes. + +-- Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons +voir sans doute quelque chose de curieux. + +Mais cette chose curieuse a laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait +aucunement. Le cavalier, a qui cette derniere apostrophe avait fait monter +le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colere. + +-- Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empechent +d'entrer a Paris! + +-- Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du +visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient ete faits a sa +patience: ah! ah! il parait que je verrai une chose plus curieuse encore +que celle a laquelle je m'attendais. + +Comme il faisait cette reflexion, un son de trompe retentit, et presque +aussitot les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, +comme s'ils decoupaient un gigantesque pate de mauviettes, separerent les +groupes en deux morceaux compactes qui s'allerent aligner de chaque cote +du chemin, en laissant le milieu vide. + +Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parle, et a la garde duquel la +porte paraissait confiee, passa avec son cheval, allant et revenant; puis, +apres un moment d'examen qui ressemblait a un defi, il ordonna aux trompes +de sonner. + +Ce qui fut execute a l'instant meme, et fit regner dans toutes les masses +un silence qu'on eut cru impossible apres tant d'agitation et de vacarme. + +Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisee, portant sur sa poitrine un +ecusson aux armes de Paris, s'avanca, un papier a la main, et lut de cette +voix nasillarde toute particuliere aux lecteurs: + + " Savoir faisons a notre bon peuple de Paris et des environs que les + portes seront closes d'ici a une heure de relevee, et que nul ne + penetrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonte du + roi et par la vigilance de M. le prevot de Paris. " + +Le crieur s'arreta pour reprendre haleine. Aussitot l'assistance profita +de cette pause pour temoigner son etonnement et son mecontentement par une +longue huee, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais +sourciller. + +L'officier fit un signe imperatif avec la main, et aussitot le silence se +retablit. + +Le crieur continua sans trouble et sans hesitation, comme si l'habitude +l'avait cuirasse contre ces manifestations a l'une desquelles il venait +d'etre en butte. + + " Seront exceptes de cette mesure ceux qui se presenteront porteurs + d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dument appeles par + lettres et mandats. + + Donne en l'hotel de la prevote de Paris, sur l'ordre expres de Sa + Majeste, le 26 octobre de l'an de grace 1585. " + +-- Trompes, sonnez! + +Les trompes pousserent aussitot leurs rauques aboiements. + +A peine le crieur eut-il cesse de parler que, derriere la haie des Suisses +et des soldats, la foule se mit a onduler comme un serpent dont les +anneaux se gonflent et se tordent. + +-- Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute +encore quelque complot! + +-- Oh! oh! c'est pour nous empecher d'entrer a Paris, sans nul doute, que +la chose a ete combinee ainsi, dit en parlant a voix basse a ses +compagnons le cavalier qui avait supporte avec une si etrange patience les +rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes, +c'est pour nous; sur mon ame j'en suis fier. + +-- Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le +detachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empechez de passer +ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes. + +-- Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la +terre seraient entre lui et la barriere, dit, en jouant des coudes, ce +Gascon qui, par ses rudes repliques, s'etait attire l'admiration de maitre +Robert Briquet. + +Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'etait forme, +grace aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs. + +Qu'on juge si les yeux se porterent avec empressement et curiosite sur un +homme, favorise a ce point d'entrer quand il etait enjoint de demeurer +dehors. + +Mais le Gascon s'inquieta peu de tous ces regards d'envie; il se campa +fierement en faisant saillir a travers son maigre pourpoint vert tous les +muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une +manivelle interieure. Ses poignets secs et osseux depassaient de trois +bons pouces ses manches rapees; il avait le regard clair, les cheveux +jaunes et crepus, soit de nature, soit de hasard, car la poussiere entrait +pour un bon dixieme dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, +s'emmanchaient a des chevilles nerveuses et seches comme celles d'un daim. +A l'une de ses mains, a une seule, il avait passe un gant de peau brode, +tout surpris de se voir destine a proteger cette autre peau plus rude que +la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier. + +Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont +nous avons parle etait la personne la plus considerable de cette troupe, +il marcha droit a lui. + +Celui-ci le considera quelque temps avant de lui parler. + +Le Gascon sans se demonter le moins du monde en fit autant. + +-- Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Est-ce dans la foule? + +-- Non, je venais de recevoir une lettre de ma maitresse. Je la lisais, +cap de Bious! pres de la riviere, a un quart de lieue d'ici, quand tout a +coup un coup de vent m'enleve lettre et chapeau. Je courus apres la +lettre, quoique le bouton de mon chapeau fut un seul diamant. Je rattrapai +ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporte dans +la riviere, et la riviere dans Paris! -- il fera la fortune de quelque +pauvre diable; tant mieux! + +-- De sorte que vous etes nu-tete? + +-- Ne trouve-t-on pas de chapeaux a Paris, cap de Bious! j'en acheterai un +plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le +premier. + +L'officier haussa imperceptiblement les epaules; mais, si imperceptible +que fut ce mouvement, il n'echappa point au Gascon. + +-- S'il vous plait? fit-il. + +-- Vous avez une carte? demanda l'officier. + +-- Certes que j'en ai une, et plutot deux qu'une. + +-- Une seule suffira si elle est en regle. + +-- Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux +enormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de +parler a M. de Loignac? + +-- C'est possible, monsieur, repondit sechement l'officier, visiblement +peu charme de cette reconnaissance. + +-- A monsieur de Loignac, mon compatriote? + +-- Je ne dis pas non. + +-- Mon cousin? + +-- C'est bon, votre carte? + +-- La voici. + +Le Gascon tira de son gant la moitie d'une carte decoupee avec art. + +-- Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, +si vous en avez; nous allons verifier les laisser-passer. + +Et il alla prendre poste pres de la porte. + +Le Gascon a tete nue le suivit. + +Cinq autres individus suivirent le Gascon a tete nue. + +Le premier etait couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement +travaillee qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini. +Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait ete faite avait +un peu passe de mode, cette magnificence eveilla plutot le rire que +l'admiration. + +Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de +cette cuirasse ne repondait a la splendeur presque royale du prospectus. + +Le second qui emboita le pas etait suivi d'un gros laquais grisonnant et +maigre, et hale comme il l'etait, semblait le precurseur de don Quichotte +comme son serviteur pouvait passer pour le precurseur de Sancho. + +Le troisieme parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi +d'une femme qui se cramponnait a sa ceinture de cuir, tandis que deux +autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient a la +robe de la femme. + +Le quatrieme apparut boitant et attache a une longue epee. + +Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avanca sur +un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race. + +Celui-la, pres des autres, avait l'air d'un roi. + +Force de marcher assez doucement pour ne pas depasser ses collegues, peut- +etre d'ailleurs interieurement satisfait de ne point marcher trop pres +d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formee +par le peuple. + +En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son epee, et se pencha +en arriere. + +Celui qui attirait son attention par cet attouchement etait un jeune homme +aux cheveux noirs, a l'oeil etincelant, petit, fluet, gracieux, et les +mains gantees. + +-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier. + +-- Monsieur, une grace. + +-- Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend. + +-- J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin imperieux, comprenez- +vous? -- De votre cote, vous etes seul, et avez besoin d'un page qui fasse +encore honneur a votre bonne mine. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page. + +-- Merci, dit le cavalier; mais je ne veux etre servi par personne. + +-- Pas meme par moi? demanda le jeune homme avec un si etrange sourire que +le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace ou il avait tente +d'enfermer son coeur. + +-- Je voulais dire que je ne pouvais pas etre servi. + +-- Oui, je sais que vous n'etes pas riche, monsieur Ernauton de +Carmainges, dit le jeune page. + +Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention a ce tressaillement, +l'enfant continua: + +-- Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si +vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez paye, et cela au +centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous +servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonne +quelquefois. + +Le jeune homme lui serra la main, ce qui etait bien familier pour un page; +puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons deja: + +-- Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tachez +d'en faire autant par quelque moyen que ce soit. + +-- Ce n'est pas tout que vous passiez, repondit le gentilhomme; il faut +qu'il vous voie. + +-- Oh! soyez tranquille, du moment ou j'aurai franchi cette porte, il me +verra. + +-- N'oubliez pas le signe convenu. + +-- Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas? + +-- Oui, maintenant que Dieu vous aide. + +-- Eh bien, fit le maitre du cheval noir, -- mons le page, nous decidons- +nous? + +-- Me voici, maitre, repondit le jeune homme, et il sauta legerement en +croupe derriere son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres elus +occupes a exhiber leurs cartes et a justifier de leurs droits. + +-- Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, -- +voila tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte! + + + + +III + +LA REVUE + + +Cet examen que devaient passer nos six privilegies que nous avons vus +sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'etait ni +bien long, ni bien complique. + +Il s'agissait de tirer une moitie de carte de sa poche et de la presenter +a l'officier, lequel la comparait a une autre moitie, et si, en la +rapprochant, ces deux moities s'emboitaient en faisant un tout, les droits +du porteur de la carte etaient etablis. + +Le Gascon a tete nue s'etait approche le premier. Ce fut en consequence +par lui que la revue commenca. + +-- Votre nom? demanda l'officier. + +-- Mon nom, monsieur l'officier? il est ecrit sur cette carte sur laquelle +vous verrez encore autre chose. + +-- N'importe! votre nom? repeta l'officier avec impatience; ne savez-vous +pas votre nom? + +-- Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublie que vous +pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et meme cousins. + +-- Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps a perdre en +reconnaissances? + +-- C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay. + +-- Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, a qui nous donnerons +desormais le nom dont l'avait salue son compatriote. Puis jetant les yeux +sur la carte: + +-- Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, a midi precis. + +-- Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et +sec sur la carte: + +-- Tres bien! en regle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court a tout +dialogue ulterieur entre lui et son compatriote; a vous maintenant, dit-il +au second. + +L'homme a la cuirasse s'approcha. + +-- Votre carte? demanda Loignac. + +-- Eh quoi? monsieur de Loignac, s'ecria celui-ci, ne reconnaissez-vous +pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt +fois sur vos genoux? + +-- Non. + +-- Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec etonnement; vous ne +le reconnaissez pas? + +-- Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre +carte. + +Le jeune homme a la cuirasse tendit sa carte. + +-- Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi precis, porte Saint-Antoine. +Passez. + +Le jeune homme passa, et, un peu etourdi de la reception, alla rejoindre +Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte. + +Le troisieme Gascon s'approcha; c'etait le Gascon a la femme et aux +enfants. + +-- Votre carte? demanda Loignac. + +Sa main obeissante plonge aussitot dans une petite gibeciere de peau de +chevre qu'il portait au cote droit. + +Mais ce fut inutilement: embarrasse qu'il etait par l'enfant qu'il portait +dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait. + +-- Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il +vous gene. + +-- C'est mon fils, monsieur de Loignac. + +-- Eh bien! deposez votre fils a terre. + +Le Gascon obeit; l'enfant se mit a hurler. + +-- Ah ca! vous etes donc marie? demanda Loignac. + +-- Oui, monsieur l'officier. + +-- A vingt ans? + +-- On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac, +vous qui vous etes marie a dix-huit. + +-- Bon! fit Loignac, en voila encore un qui me connait. + +La femme s'etait approchee pendant ce temps, et les enfants, pendus a sa +robe, l'avaient suivie. + +-- Et pourquoi ne serait-il point marie? demanda-t-elle en se redressant +et en ecartant de son front hale ses cheveux noirs que la poussiere du +chemin y fixait comme une pate; est-ce que c'est passe de mode de se +marier a Paris? Oui, monsieur, il est marie, et voici encore deux autres +enfants qui l'appellent leur pere. + +-- Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac, +comme aussi ce grand garcon qui tient derriere; avancez, Militor, et +saluez monsieur de Loignac, notre compatriote. + +Un garcon de seize a dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant a un +faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains +passees dans sa ceinture de buffle; il etait vetu d'une bonne casaque de +laine tricotee, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en +peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa levre a la fois +insolente et sensuelle. + +-- C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aine de ma +femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de +Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor. + +Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route: + +-- Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa +carte dans toutes ses poches. + +Pendant ce temps, Militor, pour obeir a l'injonction de son pere, +s'inclinait legerement et sans sortir ses mains de sa ceinture. + +-- Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'ecria Loignac, +impatiente. + +-- Venez ca et m'aidez, Lardille, dit a sa femme le Gascon tout +rougissant. + +Lardille detacha l'une apres l'autre les deux mains cramponnees a sa robe, +et fouilla elle-meme dans la gibeciere et dans les poches de son mari. + +-- Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue. + +-- Alors, je vous fais arreter, dit Loignac. + +Le Gascon devint pale. + +-- Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. +de Sainte-Maline, mon parent. + +-- Ah! vous etes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il +est vrai que, si on les ecoutait, ils sont parents de tout le monde! eh +bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement. + +-- Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, +tremblant de depit et d'inquietude. + +Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle +retourna en murmurant. + +Le jeune Scipion continuait de s'egosiller; il est vrai que ses freres de +mere, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient a lui entonner du +sable dans la bouche. + +Militor ne bougeait pas; on eut dit que les miseres de la vie de famille +passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garcon sans l'atteindre. + +-- Eh! fit tout a coup monsieur de Loignac; que vois-je la-bas, sur la +manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau? + +-- Oui, oui, c'est cela! s'ecria Eustache triomphant; c'est une idee de +Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur +Militor. + +-- Pour qu'il portat quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le +grand veau! qui ne tient meme pas ses bras ballants, dans la crainte de +porter ses bras. + +Les levres de Militor blemirent de colere, tandis que son visage se +marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils. + +-- Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de mechants yeux, il a des +pattes comme certaines gens de ma connaissance. + +-- La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de +Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous. + +-- Non, pardioux! je ne plaisante pas, repliqua Loignac, et je veux au +contraire que ce grand drole prenne mes paroles comme je les dis. S'il +etait mon beau-fils, je lui ferais porter mere, frere, paquet, et, +corbleu! je monterais dessus le tout, quitte a lui allonger les oreilles +pour lui prouver qu'il n'est qu'un ane. + +Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette +inquietude percait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligee a +son beau-fils. + +Lardille, pour trancher toute difficulte et sauver son premier-ne des +sarcasmes de M. de Loignac, offrit a l'officier la carte, debarrassee de +son enveloppe de peau. + +M. de Loignac la prit et lut. + +-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi precis, porte Saint-Antoine. + +-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos +marmots, beaux ou laids. + +Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille +s'empoigna de nouveau a sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef +la robe de leur mere, et cette grappe de famille, suivie du silencieux +Militor, alla se ranger pres de ceux qui attendaient apres l'examen subi. + +-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de +Miradoux et les siens faire leur evolution, la peste de soldats que M. +d'Epernon aura la. + +Puis se retournant: + +-- Allons, a vous! dit-il. + +Ces paroles s'adressaient au quatrieme postulant. + +Il etait seul et fort raide, reunissant le pouce et le medium pour donner +des chiquenaudes a son pourpoint gris de fer et en chasser la poussiere; +sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et +etincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant +au-dessus de deux pommettes saillantes, ses levres minces enfin +imprimaient a sa physionomie ce type de defiance et de parcimonieuse +reserve auquel on reconnait l'homme qui cache aussi bien le fond de sa +bourse que le fond de son coeur. + +-- Chalabre, 26 octobre, midi precis, porte Saint-Antoine. C'est bon, +allez! dit Loignac. + +-- Il y aura des frais de route alloues au voyage, je presume, fit +observer doucement le Gascon. + +-- Je ne suis pas tresorier, Monsieur, dit sechement Loignac, je ne suis +encore que portier, passez. + +Chalabre passa. + +Derriere Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa +carte, laissa tomber de sa poche un cle et plusieurs tarots. + +Il declara s'appeler Saint-Capautel, et sa declaration etant confirmee par +sa carte qui se trouva etre en regle, il suivit Chalabre. + +Restait le sixieme qui, sur l'injonction du page improvise, etait descendu +de cheval et qui exhiba a M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait: + + "Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi precis, porte Saint- + Antoine." + +Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son cote, s'occupait +a cacher sa tete en rattachant la gourmette parfaitement attachee du +cheval de son faux maitre. + +-- Le page est a vous, monsieur? demanda Loignac a Ernauton en lui +designant du doigt le jeune homme. + +-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir +ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval. + +-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont +la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de +tous les autres. + +-- En voila un supportable au moins, murmura-t-il. + +Ernauton remonta a cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur, +l'avait precede et se trouvait deja mele au groupe de ses devanciers. + +-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et +les gens de leur suite. + +-- Allons, vite, vite, mon maitre, dit le page, en selle, et partons. + +Ernauton ceda encore une fois a l'ascendant qu'exercait sur lui cette +bizarre creature, et la porte etant ouverte, il piqua son cheval et +s'enfonca, guide par les indications du page, jusque dans le coeur du +faubourg Saint-Antoine. + +Loignac fit derriere les six elus refermer la porte, au grand +mecontentement de la foule qui, la formalite remplie, croyait qu'elle +allait passer a son tour, et qui, voyant son attente trompee, temoigna +bruyamment son improbation. + +Maitre Miton qui avait, apres une course effrenee a travers champs, repris +peu a peu courage et qui, tout en sondant le terrain a chaque pas, avait +fini par revenir a la place d'ou il etait parti, maitre Miton hasarda +quelques plaintes sur la facon arbitraire dont la soldatesque interceptait +les communications. + +Le compere Friard, qui avait reussi a retrouver sa femme et qui, protege +par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compere Friard contait a +son auguste moitie les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa +facon. + +Enfin les cavaliers, dont l'un avait ete nomme Mayneville par le petit +page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur +d'enceinte, dans l'esperance assez bien fondee d'y trouver une breche, +d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se presenter plus longtemps a la +porte Saint-Antoine ou a aucune autre. + +Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la +quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'apercut que tout ce denoument +de la scene que nous venons de raconter allait se faire pres de la porte, +et que les conversations particulieres des cavaliers, des bourgeois et des +paysans ne lui apprendraient plus rien. + +Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de +loge au portier et qui etait eclairee par deux fenetres, l'une s'ouvrant +sur Paris, l'autre sur la campagne. + +A peine etait-il installe a ce nouveau poste qu'un homme, accourant de +l'interieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta a bas de sa +monture, et, entrant dans la loge, apparut a la fenetre. + +-- Ah! ah! fit Loignac. + +-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme. + +-- Bien, d'ou venez-vous? + +-- De la porte Saint-Victor. + +-- Votre bordereau? + +-- Cinq. + +-- Les cartes? + +-- Les voici. + +Loignac prit les cartes, les verifia, et ecrivit sur une ardoise qui +paraissait avoir ete preparee a cet effet, le chiffre 5. + +Le messager partit. + +Cinq minutes ne s'etaient point ecoulees que deux autres messagers +arrivaient. + +Loignac les interrogea successivement; et toujours a travers son guichet. + + L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4. + + L'autre de la porte du Temple, et annoncait le chiffre 6. + +Loignac ecrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise. + +Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement +remplaces par quatre autres, lesquels arrivaient: + + Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5; + + Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3; + + Le troisieme, de la porte Saint-Honore, avec le chiffre 8; + + Le quatrieme, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4. + + Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le + chiffre 4. + +Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les +chiffres suivants: + + Porte Saint-Victor 5 + Porte Bourdelle 4 + Porte du Temple 6 + Porte Saint-Denis 5 + Porte Saint-Jacques 3 + Porte Saint-Honore 8 + Porte Montmartre 4 + Porte Bussy 4 + Enfin porte Saint-Antoine 6 + __ + Total, quarante-cinq, ci 45 + +-- C'est bien. + +-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre +qui veut! + +Les portes s'ouvrirent. + +Aussitot chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruerent dans +Paris, au risque de s'etouffer dans l'etranglement des deux piliers du +pont-levis. + +En un quart d'heure s'ecoula, par cette vaste artere qu'on appelait la rue +Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin, +sejournait autour de cette digue momentanee. + +Les bruits s'eloignerent peu a peu. + +M. de Loignac remonta a cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeure le +dernier, apres avoir ete le premier, enjamba flegmatiquement la chaine du +pont en disant: + +-- Tous ces gens-la voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu, +meme dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul +qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais a quoi bon +continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien +avantageux de voir dechirer M. de Salcede en quatre morceaux? Non, +pardieu! D'ailleurs j'ai renonce a la politique. + +Allons diner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est +temps. + +Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire. + + + + +IV + +LA LOGE EN GREVE DE S.M. LE ROI HENRI III + + +Si nous suivions maintenant jusqu'a la place de Greve, ou elle aboutit, +cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la +foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres +citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtes, coudoyes, +meurtris, les uns derriere les autres, nous preferons, grace au privilege +que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place +elle-meme, et quand nous aurons embrasse tout le spectacle d'un coup +d'oeil, nous retourner un instant vers le passe, afin d'approfondir la +cause apres avoir contemple l'effet. + +[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du +Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pave et se +mordaient les uns les autres. -- PAGE 18.] + + On peut dire que maitre Friard avait raison en portant a cent mille +hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la +place de Greve et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y preparait. +Paris tout entier s'etait donne rendez-vous a l'Hotel-de-Ville, et Paris +est fort exact; Paris ne manque pas une fete, et c'est une fete, et meme +une fete extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever +tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent, +tandis que le plus grand nombre le plaint. + +Le spectateur qui reussissait a deboucher sur la place soit par le quai, +pres du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche meme de la place +Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Greve, les archers du +lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau- +legers entourant un petit echafaud eleve de quatre pieds environ. + +Cet echafaud, si bas qu'il n'etait visible que pour ceux qui +l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque +fenetre, attendait le patient dont les moines s'etaient empares depuis le +matin, et que, suivant l'energique expression du peuple, ses chevaux +attendaient pour lui faire faire le grand voyage. + +En effet, sous un auvent de la premiere maison apres la rue du Mouton, sur +la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds +chevelus, battaient le pave avec impatience et se mordaient les uns les +autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette +place de leur bonne volonte, ou qui avaient ete poussees de ce cote par la +foule. + +Ces chevaux etaient neufs; a peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, +dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporte sur leur large +echine l'enfant joufflu de quelque paysan attarde au retour des champs, +lorsque le soleil se couche. + +Mais apres l'echafaud vide, apres les chevaux hennissants, ce qui attirait +d'une facon plus constante les regards de la foule, c'etait la principale +fenetre de l'Hotel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon +de laquelle pendait un tapis de velours, orne de l'ecusson royal. + +C'est qu'en effet cette fenetre etait la loge du roi. + +Une heure et demie sonnait a Saint-Jean en Greve, lorsque cette fenetre, +pareille a la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient +poser dans leur cadre. + +Ce fut d'abord le roi Henri III, pale, presque chauve, quoiqu'il n'eut a +cette epoque que trente-quatre a trente-cinq ans; l'oeil enfonce dans son +orbite bistree, et la bouche toute fremissante de contractions nerveuses. + +Il entra, morne, le regard fixe, a la fois majestueux et chancelant, +etrange dans sa tenue, etrange dans sa demarche, ombre plutot que vivant, +spectre plutot que roi; mystere toujours incomprehensible et toujours +incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraitre, ne savaient jamais +s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son ame. + +Henri etait vetu d'un pourpoint noir passemente de noir; il n'avait ni +ordre ni pierreries; un seul diamant brillait a son toquet, servant +d'agrafe a trois plumes courtes et frisees. Il portait dans sa main gauche +un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoye de +sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et +blancs comme des doigts d'albatre. + +Derriere lui venait Catherine de Medicis, deja voutee par l'age, car la +reine-mere pouvait avoir a cette epoque de soixante-six a soixante-sept +ans, mais pourtant encore la tete ferme et droite, lancant sous son +sourcil fronce par l'habitude un regard acere, et, malgre ce regard, +toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil +eternel. + +Sur la meme ligne apparaissait la figure melancolique et douce de la reine +Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en +apparence, mais fidele en realite, de sa vie bruyante et infortunee. + +La reine Catherine de Medicis marchait a un triomphe. + +La reine Louise assistait a un supplice. + +Le roi Henri traitait la une affaire. + +Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la premiere, sur le +front resigne de la seconde, et sur le front nuageux et ennuye du +troisieme. + +Derriere les illustres personnages que le peuple admirait, si pales et si +muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans a peine, l'autre +de vingt-cinq ans au plus. + +Ils se tenaient par le bras, malgre l'etiquette qui defend devant les +rois, -- comme a l'eglise devant Dieu, -- que les hommes paraissent +s'attacher a quelque chose. + +Ils souriaient: + +Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aine avec une grace +enchanteresse: ils etaient beaux, ils etaient grands, ils etaient freres. + +Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le +duc Anne de Joyeuse. Recemment encore il n'etait connu que sous le nom +d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, +l'avait fait, depuis un an, pair de France, en erigeant en duche-pairie la +vicomte de Joyeuse. + +Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois a +Maugiron, a Quelus et a Schomberg, haine dont d'Epernon seul avait herite. + +Le peuple accueillit donc le prince et les deux freres par de discretes, +mais flatteuses acclamations. + +Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien +sur la tete. + +Alors, se retournant vers les jeunes gens: + +-- Adossez-vous a la tapisserie, Anne, dit-il a l'aine; ne vous fatiguez +pas a demeurer debout: ce sera long peut-etre. + +-- Je l'espere bien, interrompit Catherine, -- long et bon, sire. + +-- Vous croyez donc que Salcede parlera, ma mere? demanda Henri. + +-- Dieu donnera, je l'espere, cette confusion a nos ennemis. Je dis nos +ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se +tournant vers la reine, qui palit et baissa son doux regard. + +Le roi hocha la tete en signe de doute. + +Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci +se tenait debout malgre son invitation: + +-- Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou +accoudez-vous sur mon fauteuil. + +-- Votre Majeste est en verite trop bonne, dit le jeune duc, et je ne +profiterai de la permission que quand je serai veritablement fatigue. + +-- En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frere? +dit tout bas Henri. + +-- Sois tranquille, repondit Anne des yeux plutot que de la voix. + +-- Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte la-bas, au coin du +quai? + +-Quelle vue percante! ma mere; -- oui, en effet, je crois que vous avez +raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux +pourtant! + +-- Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du +peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamne qui +arrive, bien certainement. + +-- Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir ecarteler un +homme qui a dans les veines une goutte de sang royal! + +Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise. + +-- Oh! Madame, pardonnez-moi, epargnez-moi, dit la jeune reine avec un +desespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est +point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en etait. + +-- Certes, non, dit le roi; -- et je suis bien certain que ma mere n'a +point voulu dire cela. + +-- Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les +Lorrains sont votres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcede vous +touche donc, et meme d'assez pres. + +-- C'est-a-dire, interrompit Joyeuse avec une honnete indignation qui +etait le trait distinctif de son caractere, et qui se faisait jour en +toute circonstance contre celui qui l'avait excitee, quel qu'il fut, +c'est-a-dire qu'il touche a M. de Guise peut-etre, mais point a la reine +de France. + +-- Ah! vous etes la, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur +indefinissable, et rendant une humiliation pour une contrariete. Ah! vous +etes la? Je ne vous avais point vu. + +-- J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi, +madame, repondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une +chose si recreative que de voir ecarteler un homme, pour que je vienne a +un pareil spectacle si je n'y etais force. + +-- Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, +ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir separer en quatre +morceaux M. de Salcede, c'est-a-dire un assassin qui voulait tuer mon +frere. + +-- Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout a +coup, ce qui etait sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, +et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse. + +-- Ah! madame, s'ecria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il +possible que Votre Majeste se meprenne a ma douleur? + +-- Et a mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le +bras du fauteuil royal. + +-- C'est vrai, c'est vrai, repliqua Catherine, enfoncant un dernier trait +dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est +penible, ma chere enfant, de voir devoiler les complots de vos allies de +Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins +de cette parente. + +-- Ah! quant a cela, ma mere, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant a +mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons a quoi +nous en tenir sur la participation de MM. de Guise a ce complot. + +-- Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore +Louise de Lorraine, -- Votre Majeste sait bien qu'en devenant reine de +France, j'ai laisse mes parents tout en bas du trone. + +-- Oh! s'ecria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, +sire; voici le patient qui parait sur la place. Corbleu! la vilaine +figure! + +-- Il a peur, dit Catherine; il parlera. + +-- S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mere, sa tete vacille +comme celle d'un cadavre. + +-- Je ne m'en dedis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux. + +-- Comment voudriez-vous que ce fut beau, un homme dont la pensee est si +laide? Ne vous ai-je point explique, Anne, les rapports secrets du +physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les +ont expliques eux-memes? + +-- Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un eleve de votre force, +moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes etre de tres braves +soldats. N'est-ce pas, Henri? + +Joyeuse se retourna vers son frere, comme pour appeler son approbation a +son aide; mais Henri regardait sans voir, ecoutait sans entendre; il etait +plonge dans une profonde reverie; ce fut donc le roi qui repondit pour +lui. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'ecria-t-il, qui vous dit que celui-la ne +soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un +serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses facons? Il a brule, dans sa maison, +un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tue +trois de ses adversaires; il a ete surpris faisant de la fausse monnaie, +et condamne a mort pour ce fait. + +-- A telles enseignes, dit Catherine de Medicis, qu'il a ete gracie par +l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille. + +Cette fois, Louise etait a bout de ses forces; elle se contenta de pousser +un soupir. + +-- Allons, dit Joyeuse, voila une existence bien remplie, et qui va finir +bien vite. + +-- J'espere, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire, +finir le plus lentement possible. + +-- Madame, dit Joyeuse en secouant la tete, je vois la-bas sous cet auvent +de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'etre obliges de +demeurer la a ne rien faire, que je ne crois pas a une bien longue +resistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcede. + +-- Oui, si l'on ne prevoyait point le cas; mais mon fils est +misericordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui +n'appartenaient qu'a elle; il fera dire aux aides de tirer mollement. + +-- Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire +ce matin a madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce +malheureux ne subirait que deux tirades. + +-- Oui-da, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expedie +le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais, +puisque vous vous interessez a lui, que vous puissiez le lui faire dire: +qu'il se conduise bien, cela le regarde. + +-- C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme a vous, +donne la force, je n'ai pas grand coeur a voir souffrir. + +-- Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille. + +Louise se tut. + +Le roi n'avait rien entendu; il etait tout yeux, car on s'occupait +d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporte, pour le deposer +sur le petit echafaud. + +Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient +fait elargir considerablement l'espace, en sorte que, tout autour de +l'echafaud, il regnait un vide assez grand pour que tous les regards +distinguassent Salcede, malgre le peu d'elevation de son piedestal +funebre. + +Salcede pouvait avoir trente-quatre a trente-cinq ans: il etait fort et +vigoureux; les traits pales de son visage, sur lequel perlaient quelques +gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui +d'une indefinissable expression, tantot d'espoir, tantot d'angoisse. + +Il avait tout d'abord jete les yeux sur la loge royale; mais comme s'il +eut compris qu'au lieu du salut c'etait la mort qui lui venait de la, son +regard ne s'y etait point arrete. + +C'etait a la foule qu'il en voulait, c'etait dans le sein de cette +orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son ame +fremissante au bord de ses levres. + +La foule se taisait. + +[Illustration: Salcede. -- PAGE 20.] + +Salcede n'etait point un assassin vulgaire: Salcede etait d'abord de bonne +naissance, puisque Catherine de Medicis, qui se connaissait d'autant mieux +en genealogie qu'elle paraissait en faire fi, avait decouvert une goutte +de sang royal dans ses veines; en outre, Salcede avait ete un capitaine de +renom. Cette main, liee par une corde honteuse, avait vaillamment porte +l'epee; cette tete livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la +mort, terreurs que le patient eut renfermees sans doute au plus profond de +son ame, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tete livide avait +abrite de grands desseins. + +Il resultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de +spectateurs, Salcede etait un heros; pour beaucoup d'autres une victime; +quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand +peine d'admettre dans ses mepris, au rang des criminels ordinaires, ceux- +la qui ont tente ces grands assassinats qu'en registre le livre de +l'histoire en meme temps que celui de la justice. + +Aussi racontait-on dans la foule que Salcede etait ne d'une race de +guerriers, que son pere avait combattu rudement M. le cardinal de +Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre +de la Saint-Barthelemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette +mort, ou plutot sacrifiant sa haine a une certaine ambition pour laquelle +les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous, +avait pactise avec l'Espagne et avec les Guises pour aneantir, dans les +Flandres, la souverainete naissante du duc d'Anjou, si fort hai des +Francais. + +On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs presumes du complot +qui avait failli couter la vie au duc Francois, frere de Henri III; on +citait l'adresse qu'avait deployee Salcede dans toute cette procedure pour +echapper a la roue, au gibet et au bucher sur lesquels fumait encore le +sang de ses complices; seul il avait, par des revelations fausses et +pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alleches ses juges, a tel point +que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'epargnant momentanement, +l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire decapiter a Anvers ou +a Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au meme resultat; +mais dans le voyage qui etait le but de ses revelations, Salcede esperait +etre enleve par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compte +sans M. de Bellievre, lequel, charge de ce depot precieux, avait fait si +bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient +approche d'une lieue. + +A la prison, Salcede avait espere; Salcede avait espere a la torture; sur +la charrette, il avait espere encore; sur l'echafaud, il esperait +toujours. Ce n'est point qu'il manquat de courage ou de resignation; mais +il etait de ces creatures vivaces qui se defendent jusqu'a leur dernier +souffle avec cette tenacite et cette vigueur que la force humaine +n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire. + +Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensee incessante de +Salcede. + +Catherine, de son cote, etudiait avec anxiete jusqu'au moindre mouvement +du malheureux jeune homme; mais elle etait trop eloignee pour suivre la +direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel. + +A l'arrivee du patient, il s'etait eleve comme par enchantement, dans la +foule, des etages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il +apparaissait une tete nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais deja +toise par l'oeil vigilant de Salcede, il l'analysait tout entiere dans un +examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure a cette +organisation surexcitee, en qui le temps, devenu si precieux, decuplait ou +plutot centuplait toutes les facultes. + +Puis ce coup d'oeil, cet eclair lance sur le visage inconnu et nouveau, +Salcede redevenait morne et tournait autre part son attention. + +Cependant le bourreau avait commence a s'emparer de lui, et il l'attachait +par le milieu du corps au centre de l'echafaud. + +Deja meme, sur un signe de maitre Tanchon, lieutenant de robe courte et +commandant l'execution, deux archers, percant la foule, etaient alles +chercher les chevaux. + +Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers +n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule +savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle +faisait passage, comme, sur un theatre encombre, on fait toujours place +aux acteurs charges de roles importants. + +En ce moment, il se fit quelque bruit a la porte de la loge royale, et +l'huissier, soulevant la tapisserie, prevint LL. MM. que le president +Brisson et quatre conseillers, dont l'un etait le rapporteur du proces, +desiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de +l'execution. + +-- C'est a merveille, dit le roi. + +Puis se retournant vers Catherine: + +-- Eh bien! ma mere, continua-t-il, vous allez etre satisfaite? + +Catherine fit un leger signe de tete en temoignage d'approbation. + +-- Faites entrer ces messieurs, reprit le roi. + +-- Sire, une grace, demanda Joyeuse. + +-- Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du +condamne.... + +-- Rassurez-vous, sire. + +-- J'ecoute. + +-- Sire, il y a une chose qui blesse particulierement la vue de mon frere +et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que +Votre Majeste soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer. + +-- Comment! vous vous interessez si peu a mes affaires, monsieur de +Joyeuse, que vous demandez a vous retirer dans un pareil moment! s'ecria +Henri. + +-- N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majeste est d'un +profond interet pour moi; mais je suis d'une miserable organisation, et la +femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis +voir une execution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a +plus guere que moi qui rie a la cour depuis que mon frere, je ne sais pas +pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, deja si +triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par +grace, sire.... + +-- Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indefinissable +tristesse. + +-- Peste, sire! vous etes exigeant: une execution en Greve, c'est la +vengeance et le spectacle a la fois, et quel spectacle! celui dont, tout +au contraire de moi; vous etes le plus curieux; la vengeance et le +spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en +meme temps de la faiblesse de vos amis. + +-- Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est interessant. + +-- Je n'en doute pas; je crains meme, comme je l'ai dit a Votre Majeste, +que l'interet ne soit porte a un point ou je ne puisse plus le soutenir; +ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire? + +-- Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc a ta fantaisie; ma +destinee est de vivre seul. + +Et le roi se retourna, le front plisse, vers sa mere, craignant qu'elle +n'eut entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori. + +Catherine avait l'ouie aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait +pas entendre, nulle oreille n'etait plus dure que la sienne. + +Pendant ce temps, Joyeuse s'etait penche a l'oreille de son frere et lui +avait dit: + +-- Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer, +glisse-toi derriere leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui +maintenant, dans cinq minutes il dira non. + +-- Merci, merci, mon frere, repondit le jeune homme; j'etais comme vous, +j'avais hate de partir. + +-- Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre +rossignol. + +En effet, derriere MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres +rapides, les deux jeunes gens. + +Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds. + +Quand le roi tourna la tete, ils avaient deja disparu. + +Henri poussa un soupir et baisa son petit chien. + + + + +V + +LE SUPPLICE + + +Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et +silencieux, attendant que le roi leur adressat la parole. + +Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur cote: + +-- Eh bien! messieurs, -- quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur +le president Brisson. + +-- Sire, repondit le president avec sa dignite facile que l'on appelait a +la cour sa courtoisie de huguenot, -- nous venons supplier Votre Majeste, +ainsi que l'a desire M. de Thou, de menager la vie du coupable. -- Il a +sans doute quelques revelations a faire, et en lui promettant la vie on +les obtiendrait. + +[Illustration: Quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux +s'elancerent dans des directions opposees. -- PAGE 27.] + +-- Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le president? + +-- Oui, sire, -- en partie: -- est-ce suffisant pour Votre Majeste? + +-- Je sais ce que je sais, messire. + +-- Votre Majeste sait alors a quoi s'en tenir sur la participation de +l'Espagne dans cette affaire? + +-- De l'Espagne? oui, monsieur le president, et meme de plusieurs autres +puissances. + +-- Il serait important de constater cette participation, sire. + +-- Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le +president, de surseoir a l'execution, si le coupable signe une confession +analogue a ses depositions devant le juge qui lui a fait infliger la +question. + +Brisson interrogea le roi des yeux et du geste. + +-- C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps; +vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au +patient par votre lieutenant de robe. + +-- Votre Majeste n'a rien de plus a recommander? + +-- Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. -- +Ils sont publics, ils doivent etre complets. + +-- Oui, sire. -- Avec les noms des personnages compromis? + +-- Avec les noms, tous les noms! + +-- Meme lorsque ces noms seraient entaches, par l'aveu du patient, de +haute trahison et revolte au premier chef? + +-- Meme lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le +roi. + +-- Il sera fait comme Votre Majeste l'ordonne. + +-- Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On +apportera au condamne du papier et des plumes; il ecrira sa confession, +montrant par la publiquement qu'il s'en refere a notre misericorde et se +met a notre merci. Apres, nous verrons. + +-- Mais je puis promettre? + +-- Eh oui! promettez toujours. + +-- Allez, messieurs, dit le president en congediant les conseillers. + +Et ayant salue respectueusement le roi, il sortit derriere eux. + +-- Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, +et Votre Majeste fera grace. Voyez comme l'ecume nage sur ses levres. + +-- Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que +cherche-t-il donc? + +-- Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile a deviner; il cherche M. +le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frere, le roi +tres catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de +Greve soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des +Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellievre pour t'empecher de +descendre de l'echafaud ou un seul t'a conduit? + +Salcede avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il +avait apercu le president et les conseillers dans la loge du roi, -- puis +il les avait vus disparaitre: il comprit que le roi venait de donner +l'ordre du supplice. + +Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante ecume +remarquee par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience +qui le devorait, se mordait les levres jusqu'au sang. + +-- Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis +secours! Laches! laches! laches!... + +Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'echafaud, et s'adressant au +bourreau: + +-- Preparez-vous, maitre, dit-il. + +L'executeur fit un signe a l'autre bout de la place, et l'on vit les +chevaux, fendant la foule, laisser derriere eux un tumultueux sillage qui, +pareil a celui de la mer, se referma sur eux. + +Ce sillage etait produit par les spectateurs que refoulait ou renversait +le passage rapide des chevaux; mais le mur demoli se refermait aussitot, +et parfois les premiers devenaient les derniers, et reciproquement, -- car +les forts se lancaient dans l'espace vide. + +On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y +passerent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la +borne sur laquelle il etait monte, pousse par un enfant qui paraissait +quinze a seize ans a peine, et qui paraissait fort ardent a ce terrible +spectacle. + +C'etait le page mysterieux et le vicomte Ernauton de Carmainges. + +-- Eh! vite, vite, glissa le page a l'oreille de son compagnon, jetez-vous +dans la trouee, il n'y a pas un instant a perdre. + +-- Mais nous serons etouffes, repondit Ernauton, -- vous etes fou, mon +petit ami. + +-- Je veux voir, -- voir de pres, dit le page d'un ton si imperieux qu'il +etait facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait +l'habitude du commandement. + +Ernauton obeit. + +-- Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas +d'une semelle, ou nous n'arriverons pas. + +-- Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux. + +-- Ne vous inquietez pas de moi. -- En avant! en avant! + +-- Les chevaux vont ruer. + +-- Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le +tient de la sorte. + +Ernauton subissait malgre lui l'influence etrange de cet enfant; il obeit, +s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son cote le page s'attachait +a sa ceinture. + +Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, epineuse comme un +buisson, laissant ici un pan de leur manteau, la un fragment de leur +pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arriverent en meme +temps que l'attelage a trois pas de l'echafaud sur lequel se tordait +Salcede, dans les convulsions du desespoir. + +-- Sommes-nous arrives? murmura le jeune homme suffoquant et hors +d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arreter. + +-- Oui, repondit le vicomte, -- heureusement, -- car j'etais au bout de +mes forces. + +-- Je ne vois pas. + +-- Passez devant moi. + +-- Non, non, pas encore... Que fait-on? + +-- Des noeuds coulants a l'extremite des cordes. + +-- Et lui, que fait-il? + +-- Qui, lui? + +-- Le patient. + +-- Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette. + +Les chevaux etaient assez pres de l'echafaud pour que les valets de +l'executeur attachassent aux pieds et aux poings de Salcede les traits +fixes a leurs colliers. + +Salcede poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le +rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa +chair. + +Il adressa alors un supreme, un indefinissable regard a toute cette +immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle +de son rayon visuel. + +-- Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plait-il de +parler au peuple avant que nous ne procedions? + +Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas: + +-- Un bon aveu... pour la vie sauve. + +Salcede le regarda jusqu'au fond de l'ame. + +Ce regard etait si eloquent qu'il sembla arracher la verite du coeur de +Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, ou elle eclata. + +Salcede ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant etait sincere et +tiendrait ce qu'il promettait. + +-- Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en +ce monde que celui que je vous offre. + +-- Eh bien! dit Salcede avec un rauque soupir, faites faire silence, je +suis pret a parler. + +-- C'est une confession ecrite et signee que le roi exige. + +-- Alors deliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais ecrire. + +-- Votre confession? + +-- Ma confession, soit. + +Tanchon, transporte de joie, n'eut qu'un signe a faire; le cas etait +prevu. Un archer tenait toutes choses pretes: il lui passa l'ecritoire, +les plumes, le papier, que Tanchon deposa sur le bois meme de l'echafaud. + +En meme temps on lachait de trois pieds environ la corde qui tenait le +poignet droit de Salcede, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il put +ecrire. + +Salcede, assis enfin, commenca par respirer avec force et par faire usage +de sa main pour essuyer ses levres et relever ses cheveux qui tombaient +humides de sueur sur ses genoux. + +-- Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous a votre aise, et ecrivez bien +tout. + +-- Oh! n'ayez pas peur, repondit Salcede en allongeant sa main vers la +plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi. + +Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil. + +Sans doute le moment etait venu pour le page de se montrer; car, +saisissant la main d'Ernauton: + +-- Monsieur, lui dit-il, par grace, prenez-moi dans vos bras et soulevez- +moi au-dessus des tetes qui m'empechent de voir. + +-- Ah ca! mais vous etes insatiable, jeune homme, en verite. + +-- Encore ce service, monsieur. + +-- Vous abusez. + +-- Il faut que je voie le condamne, entendez-vous? il faut que je le voie. + +Puis, comme Ernauton ne repondait pas assez vivement sans doute a +l'injonction: + +-- Par pitie, monsieur, par grace! dit-il, je vous en supplie! + +L'enfant n'etait plus un tyran fantasque, mais un suppliant irresistible. + +Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque etonnement de la +delicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains. + +La tete du page domina donc les autres tetes. + +Justement Salcede venait de saisir la plume en achevant sa revue +circulaire. + +Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupefait. + +En ce moment les deux doigts du page s'appuyerent sur ses levres. Une joie +indicible epanouit aussitot le visage du patient; on eut dit l'ivresse du +mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue +aride. + +Il venait de reconnaitre le signal qu'il attendait avec impatience et qui +lui annoncait du secours. + +Salcede, apres une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier +que lui offrait Tanchon, inquiet de son hesitation, et il se mit a ecrire +avec une febrile activite. + +-- Il ecrit! il ecrit! murmura la foule. + +-- Il ecrit! repeta la reine-mere avec une joie manifeste. + +-- Il ecrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grace. + +Tout a coup Salcede s'interrompit pour regarder encore le jeune homme. + +Le jeune homme repeta le meme signe, et Salcede se remit a ecrire. + +Puis, apres un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour +regarder de nouveau. + +Cette fois le page fit signe des doigts et de la tete. + +-- Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier. + +-- Oui, fit machinalement Salcede. + +-- Signez, alors. + +Salcede signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rives sur le +jeune homme. Tanchon avanca la main vers la confession. + +-- Au roi, au roi seul! dit Salcede. + +Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hesitation, +et comme un soldat vaincu qui rend sa derniere arme. + +-- Si vous avez bien avoue tout, dit le lieutenant, vous etes sauf, +monsieur de Salcede. + +Un sourire melange d'ironie et d'inquietude se fit jour sur les levres du +patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur +mysterieux. + +Enfin Ernauton, fatigue, voulut deposer son genant fardeau; il ouvrit les +bras: le page glissa jusqu'a terre. + +Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamne. + +Lorsque Salcede ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme egare: + +-- Eh bien! cria-t-il, eh bien! + +Personne ne lui repondit. + +-- Eh! vite, vite, hatez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire! + +Nul ne bougea. + +Le roi depliait vivement la confession. + +-- Oh! mille demons! cria Salcede, se serait-on joue de moi? Je l'ai +cependant bien reconnue. C'etait elle, c'etait elle! + +A peine le roi eut-il parcouru les premieres lignes qu'il parut saisi +d'indignation. Puis il palit et s'ecria: + +-- Oh! le miserable! -- oh! le mechant homme! + +-- Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine, + +-- Il y a qu'il se retracte, ma mere; -- il y a qu'il pretend n'avoir +jamais rien avoue. + +-- Et ensuite? + +-- Ensuite il declare innocents et etrangers a tous complots MM. de Guise. + +-- Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai? + +-- Il ment! s'ecria le roi; il ment comme un paien! + +-- Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-etre calomnies. -- +Les juges ont peut-etre, dans leur trop grand zele, interprete faussement +les depositions. + +-- Eh! madame, s'ecria Henri ne pouvant se maitriser plus longtemps, -- +j'ai tout entendu. + +-- Vous, mon fils? + +-- Oui, moi. + +-- Et quand cela, s'il vous plait? + +-- Quand le coupable a subi la gene, -- j'etais derriere un rideau; je +n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles +m'entrait dans la tete comme un clou sous le marteau. + +-- Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui +faut; ordonnez que les chevaux tirent. + +Henri, emporte par la colere, leva la main. + +Le lieutenant Tanchon repeta ce signe. + +Deja les cordes avaient ete rattachees aux quatre membres du patient: +quatre hommes sauterent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet +retentirent, et les quatre chevaux s'elancerent dans des directions +opposees. + +Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent a la fois du plancher +de l'echafaud. On vit les membres du malheureux Salcede bleuir, s'allonger +et s'injecter de sang; sa face n'etait plus celle d'une creature humaine, +c'etait le masque d'un demon. + +-- Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux +parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch... + +La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; +mais tout a coup elle s'eteignit. + +-- Arretez! arretez! cria Catherine. + +Il etait trop tard. La tete de Salcede, naguere raidie par la souffrance +et la fureur, retomba tout a coup sur le plancher de l'echafaud. + +-- Laissez-le parler, vocifera la reine-mere. Arretez, mais arretez donc! + +L'oeil de Salcede etait demesurement dilate, fixe, et plongeant +obstinement dans le groupe ou etait apparu le page. + +Tanchon en suivait habilement la direction. + +Mais Salcede ne pouvait plus parler, il etait mort. + +Tanchon donna tout bas quelques ordres a ses archers, qui se mirent a +fouiller la foule dans la direction indiquee par les regards denonciateurs +de Salcede. + +-- Je suis decouverte, dit le jeune page a l'oreille d'Ernauton; par +pitie, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent! + +-- Mais que voulez-vous donc encore? + +-- Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent? + +-- Mais qui etes-vous donc? + +-- Une femme... sauvez-moi! protegez-moi! Ernauton palit; mais la +generosite l'emporta sur l'etonnement et la crainte. + +Il placa devant lui sa protegee, lui fraya un chemin a grands coups de +pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une +porte ouverte. + +Le jeune page s'elanca et disparut dans cette porte qui semblait +l'attendre et qui se referma derriere lui. + +Il n'avait pas meme eu le temps de lui demander son nom ni ou il le +retrouverait. + +Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eut devine sa pensee, lui +avait fait un signe plein de promesses. + +Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa +d'un meme coup d'oeil l'echafaud et la loge royale. + +Salcede etait etendu raide et livide sur l'echafaud. + +Catherine etait debout, livide et fremissante dans la loge. + +-- Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, +vous ferez bien de changer votre maitre des hautes oeuvres, c'est un +ligueur! + +-- Et a quoi donc voyez-vous cela, ma mere? demanda Henri. + +-- Regardez, regardez! + +-- Eh bien! je regarde. + +-- Salcede n'a souffert qu'une tirade, et il est mort. + +-- Parce qu'il etait trop sensible a la douleur. + +-- Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mepris arrache par +le peu de perspicacite de son fils, mais parce qu'il a ete etrangle par +dessous l'echafaud avec une corde fine, au moment ou il allait accuser +ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant +docteur, et vous trouverez, j'en suis sure, autour de son cou le cercle +que la corde y aura laisse. + +-- Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux etincelerent un instant, mon +cousin de Guise est mieux servi que moi. + +-- Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'eclat, on se moquerait de +nous; car cette fois encore c'est partie perdue. + +-- Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut +plus compter sur rien en ce monde, meme sur les supplices. Partons, +mesdames, partons! + + + + +VI + +LES DEUX JOYEUSE + + +Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'etaient derobes pendant +toute cette scene par les derrieres de l'Hotel-de-Ville, et laissant aux +equipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils +marchaient cote a cote dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour- +la etaient desertes, tant la place de Greve avait ete vorace de +spectateurs. + +Une fois dehors ils avaient marche se tenant par le bras, mais sans +s'adresser la parole. + +Henri, si joyeux naguere, etait preoccupe et presque sombre. + +Anne semblait inquiet et comme embarrasse de ce silence de son frere. + +Ce fut lui qui rompit le premier le silence. + +-- Eh bien! Henri, demanda-t-il, ou me conduis-tu? + +-- Je ne vous conduis pas, mon frere, je marche devant moi, repondit Henri +comme s'il se reveillait en sursaut. + +-- Desirez-vous aller quelque part, mon frere? + +-- Et toi? + +Henri sourit tristement. + +-- Oh! moi, dit-il, peu m'importe ou je vais. + +-- Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu +sors a la meme heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et +parfois pour ne pas rentrer du tout. + +-- Me questionnez-vous, mon frere? demanda Henri avec une charmante +douceur melee d'un certain respect pour son aine. + +-- Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en preserve; les secrets sont a +ceux qui les gardent. + +-- Quand vous le desirerez, mon frere, repliqua Henri, je n'aurai pas de +secrets pour vous; vous le savez bien. + +-- Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri? + +-- Jamais, mon frere; n'etes-vous pas a la fois mon seigneur et mon ami? + +-- Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre +laique; je pensais que tu avais notre savant frere, ce pilier de la +theologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de +conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais a +lui, et que tu trouvais en lui a la fois confession, absolution, et qui +sait?... et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est +bon a tout, tu le sais: temoin notre tres cher pere. + +Henri du Bouchage saisit la main de son frere et la lui serra +affectueusement. + +-- Vous etes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que +pere, mon cher Anne, dit-il, je vous repete que vous etes mon ami. + +-- Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu etais, t'ai-je vu peu a peu +devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus +maintenant que la nuit? + +-- Mon frere, je ne suis pas triste, repondit Henri en souriant. + +-- Qu'es-tu donc? + +-- Je suis amoureux. + +-- Bon! et cette preoccupation? + +-- Vient de ce que je pense sans cesse a mon amour. + +-- Et tu soupires en me disant cela? + +-- Oui. + +-- Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frere de Joyeuse, +toi que les mauvaises langues appellent le troisieme roi de France. Tu +sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier; +toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme +moi, et duc, comme moi, a la premiere occasion que j'en trouverai; tu es +amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour +devise: _Hilariter_ (joyeusement). + +-- Mon cher Anne, tous ces dons du passe ou toutes ces promesses de +l'avenir n'ont jamais compte pour moi au rang des choses qui devaient +faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition. + +-- C'est-a-dire que tu n'en as plus. + +-- Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez. + +-- En ce moment peut-etre; mais plus tard tu y reviendras. + +-- Jamais, mon frere. Je ne desire rien. Je ne veux rien. + +-- Et tu as tort, mon frere. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-a-dire un +des plus beaux noms de France; quand on a son frere favori du roi, on +desire tout, on veut tout, et l'on a tout. + +Henri baissa melancoliquement et secoua sa tete blonde. + +-- Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable +m'emporte, nous avons passe l'eau, si bien que nous voila sur le pont de +la Tournelle, et cela, sans nous en etre apercus. + +Je ne crois pas que sur cette greve isolee, par cette bise froide, pres de +cette eau verte, personne vienne nous ecouter. As-tu quelque chose de +serieux a me dire, Henri? + +-- Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez deja, mon +frere, puisque tout a l'heure je vous l'ai avoue. + +-- Mais, que diable! ce n'est point serieux cela, dit Anne en frappant du +pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux. + +-- Pas comme moi, mon frere. + +-- Moi aussi, je pense quelquefois a ma maitresse. + +-- Oui, mais pas toujours. + +-- Moi aussi, j'ai des contrarietes, des chagrins meme. + +-- Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime. + +-- Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mysteres. + +-- Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frere. Si votre maitresse exige, +elle est a vous. + +-- Sans doute qu'elle est a moi, c'est-a-dire a moi et a M. de Mayenne; +car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maitresse de ce +paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne a +l'instant meme, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuat: c'est son +habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je deteste ces Guises, et cela +m'amuse... de m'amuser aux depens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je +te le repete, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en +deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux +gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. +Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maitresse est-elle belle au moins? + +-- Helas! mon frere, ce n'est point ma maitresse. + +-- Est-elle belle? + +-- Trop belle. + +-- Son nom? + +-- Je ne le sais pas. + +-- Allons donc! + +-- Sur l'honneur. + +-- Mon ami, je commence a croire que c'est plus dangereux encore que je ne +le pensais. -- Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la +folie. + +-- Elle ne m'a parle qu'une seule fois, ou plutot elle n'a parle qu'une +seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas meme entendu le son +de sa voix. + +-- Et tu ne t'es pas informe? + +-- A qui? + +-- Comment! a qui? aux voisins. + +-- Elle habite une maison a elle seule et personne ne la connait. + +-- Ah ca! mais est-ce une ombre? + +-- C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, serieuse et grave +comme l'ange Gabriel. + +-- Comment l'as-tu connue? ou l'as-tu rencontree? -- Un jour je +poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans +le petit jardin qui attient a l'eglise, il y a la un banc sous les arbres. +Etes-vous jamais entre dans ce jardin, mon frere? + +-- Jamais; n'importe, continue; il y a la un banc sous des arbres, apres? + +-- L'ombre commencait a s'epaissir; je perdis de vue la jeune fille, et, +en la cherchant, j'arrivai a ce banc. + +-- Va, va, j'ecoute. + +-- Je venais d'entrevoir un vetement de femme de ce cote, j'etendis les +mains. + +-- Pardon, monsieur, me dit tout a coup la voix d'un homme que je n'avais +pas apercu, pardon. + +Et la main de cet homme m'ecarta doucement, mais avec fermete. + +-- Il osa te toucher, Joyeuse. + +-- Ecoute, cet homme avait le visage cache dans une sorte de froc; je le +pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de +son avertissement, car en meme temps qu'il me parlait, il me designait du +doigt, a dix pas, cette femme dont le vetement blanc m'avait attire de ce +cote, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si +c'eut ete un autel. + +Je m'arretai, mon frere. C'est vers le commencement de septembre que cette +aventure m'arriva: l'air etait tiede; les violettes et les roses que font +pousser les fideles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs delicats +parfums; la lune dechirait un nuage blanchatre derriere le clocheton de +l'eglise, et les vitraux commencaient a s'argenter a leur faite, tandis +qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumes. Mon ami, soit +majeste du lieu, soit dignite personnelle, cette femme a genoux +resplendissait pour moi dans les tenebres comme une statue de marbre et +comme si elle eut ete de marbre reellement. Elle m'imprima je ne sais quel +respect qui me fit froid au coeur. + +Je la regardais avidement. + +Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les +levres, et aussitot je vis ses epaules onduler sous l'effort de ses +soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez oui de pareils accents, mon +frere; jamais fer acere n'a dechire si douloureusement un coeur! + +Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; +ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou. + +-- Mais c'est elle, par le pape! qui etait folle, dit Joyeuse; est-ce que +l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien? + +-- Oh! c'etait une grande douleur qui la faisait sangloter, c'etait un +profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait- +elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais. + +-- Mais cet homme, tu ne l'as pas questionne? + +-- Si fait. + +-- Et que t'a-t-il repondu? + +-- Qu'elle avait perdu son mari. + +-- Est-ce qu'on pleure un mari de cette facon-la? dit Joyeuse; voila, +pardieu! une belle reponse; et tu t'en es contente? + +-- Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre. + +-- Mais cet homme lui-meme, quel est-il? + +-- Une sorte de serviteur qui habite avec elle. + +-- Son nom? + +-- Il a refuse de me le dire. + +-- Jeune? vieux? + +-- Il peut avoir de vingt-huit a trente ans... + +-- Voyons, apres?... Elle n'est pas restee toute la nuit a prier et a +pleurer, n'est-ce pas? + +-- Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-a-dire quand elle eut epuise +ses larmes, quand elle eut use ses levres sur le banc, elle se leva, mon +frere; il y avait dans cette femme un tel mystere de tristesse qu'au lieu +de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me +reculai; ce fut elle alors qui vint a moi ou plutot de mon cote, car, moi, +elle ne me voyait meme pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, +et son visage m'apparut illumine, splendide: il avait repris sa morne +severite; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, +seulement, le sillon humide qu'ils avaient trace. Ses yeux seuls +brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie +qui, un instant, avait paru prete a l'abandonner; elle fit quelques pas +avec une molle langueur, et pareille a ceux qui marchent en reve; l'homme +alors courut a elle et la guida, car elle semblait avoir oublie qu'elle +marchait sur la terre. Oh! mon frere, quelle effrayante beaute, quelle +surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblat sur la +terre; quelquefois seulement dans mes reves, quand le ciel s'ouvrait, il +en etait descendu des visions pareilles a cette realite. -- Apres, Henri, +apres? demanda Anne, prenant malgre lui interet a ce recit dont il avait +d'abord eu l'intention de rire. + +-- Oh! voila qui est bientot fini, mon frere; son serviteur lui dit +quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que +j'etais la sans doute; mais elle ne regarda meme pas de mon cote, elle +baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frere; il me sembla que le +ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'etait plus une creature vivante, +mais une ombre echappee a ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, +glissait silencieusement devant moi. + +Elle sortit de l'enclos; je la suivis. + +De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me +cachais pas, tout etourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les +anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans +le coeur. + +-- Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas. + +Le jeune homme sourit. + +-- Je veux dire, mon frere, reprit-il, que ma jeunesse a ete bruyante, que +j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'a ce +moment, ont ete des femmes a qui je pouvais offrir mon amour. + +-- Oh! oh! qu'est donc celle-la? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa +gaite quelque peu alteree, malgre lui, par la confidence de son frere. +Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et +d'os, celle-la? + +-- Mon frere, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une +fievreuse etreinte, mon frere, dit-il si bas que son souffle arrivait a +peine a l'oreille de son aine, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais +pas si c'est une creature de ce monde. + +-- Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais +avoir peur. + +Puis, essayant de reprendre sa gaite: + +-- Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et +qu'elle donne tres bien des baisers; toi-meme me l'as dit, et c'est, ce me +semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: +voyons, apres, apres? + +-- Apres, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de +se derober a moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne +semblait meme point songer a cela. + +-- Eh bien! ou demeurait-elle? + +-- Du cote de la Bastille, dans la rue de Lesdiguieres; a sa porte, son +compagnon se retourna et me vit. + +-- Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner a entendre que tu +desirais lui parler? + +-- Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur +m'imposait presque autant que la maitresse. + +-- N'importe, tu entras dans la maison? + +-- Non, mon frere. + +-- En verite, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au +moins tu revins le lendemain? + +-- Oui, mais inutilement, inutilement a la Gypecienne, inutilement a la +rue de Lesdiguieres. + +-- Elle avait disparu? + +-- Comme une ombre qui se serait envolee. + +-- Mais enfin tu t'informas? + +-- La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme +pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une +lumiere, que je voyais briller le soir a travers les jalousies, me +consolait en m'indiquant qu'elle etait toujours la. J'usai de cent moyens +pour penetrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, presents, tout +echoua. Un soir la lumiere disparut a son tour et ne reparut plus; la +dame, fatiguee de mes poursuites sans doute, avait quitte la rue de +Lesdiguieres; nul ne savait sa nouvelle demeure. + +-- Cependant tu l'as retrouvee, cette belle sauvage? + +-- Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frere, c'est la Providence +qui ne veut pas que l'on traine la vie. Ecoutez: en verite, c'est etrange. +Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, a minuit; vous +savez, mon frere, que les ordonnances pour le feu sont severement +executees; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, +mais encore un incendie veritable qui eclatait au deuxieme etage. + +Je frappai vigoureusement a la porte, un homme parut a la fenetre. + +-- Vous avez le feu chez vous! lui criai-je. + +-- Silence, par pitie! me dit-il, silence, je suis occupe a l'eteindre. + +-- Voulez-vous que j'appelle le guet? + +-- Non, non au nom du ciel, n'appelez personne! + +-- Mais cependant si l'on peut vous aider. + +-- Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous +serai reconnaissant toute ma vie. + +-- Et comment voulez-vous que je vienne? + +-- Voici la clef de la porte. + +Et il me jeta la clef par la fenetre. Je montai rapidement les escaliers +et j'entrai dans la chambre theatre de l'incendie. + +C'etait le plancher qui brulait: j'etais dans le laboratoire d'un +chimiste. En faisant je ne sais quelle experience, une liqueur inflammable +s'etait repandue a terre: de la l'incendie. + +Quand j'entrai, il etait deja maitre du feu, ce qui fit que je pus le +regarder. + +C'etait un homme de vingt-huit a trente ans; du moins il me parut avoir +cet age: une effroyable cicatrice lui labourait la moitie de la joue, une +autre lui sillonnait le crane; sa barbe touffue cachait le reste de son +visage. + +-- Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si +vous etes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonte de vous +retirer, car ma maitresse pourrait entrer d'un moment a l'autre, et elle +s'irriterait en voyant a cette heure un etranger chez moi, ou plutot chez +elle. + +Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'epouvante. J'ouvris +la bouche pour lui crier: Vous etes l'homme de la Gypecienne, l'homme de +la rue de Lesdiguieres, l'homme de la dame inconnue; car vous vous +rappelez, mon frere, qu'il etait couvert d'un froc, que je n'avais pas vu +son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, +l'interroger, le supplier, quand tout a coup une porte s'ouvrit et une +femme entra. + +-- Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda-t-elle en s'arretant majestueusement +sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit? + +Oh! mon frere, c'etait elle, plus belle encore au feu mourant de +l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'etait elle, +c'etait cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur! + +Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement a son +tour. + +-- Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, +le feu est eteint. Sortez, je vous en supplie, sortez. + +-- Mon ami, lui dis-je, vous me congediez bien durement. + +-- Madame, dit le serviteur, c'est lui. + +-- Qui, lui? demanda-t-elle. + +-- Ce jeune cavalier que nous avons rencontre dans le jardin de la +Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguieres. + +Elle arreta alors son regard sur moi, et a ce regard je compris qu'elle me +voyait pour la premiere fois. + +-- Monsieur, dit-elle, par grace, eloignez-vous! + +J'hesitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient a mes +levres; je restais immobile et muet, occupe a la regarder, + +-- Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de +severite, prenez garde, vous forceriez madame a fuir une seconde fois. + +-- Oh! qu'a Dieu ne plaise! repondis-je en m'inclinant; mais, madame, je +ne vous offense point cependant. + +Elle ne me repondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacee +que si elle ne m'eut point entendu, elle se retourna, et je la vis +disparaitre graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un +escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eut fait le +pas d'un fantome. + +-- Et voila tout? demanda Joyeuse. + +-- Voila tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'a la porte, en me +disant: + +-- Oubliez, monsieur, au nom de Jesus et de la Vierge Marie, je vous en +supplie, oubliez! + +Je m'enfuis, eperdu, egare, stupide, serrant ma tete entre mes deux mains, +et me demandant si je ne devenais pas fou. + +Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voila pourquoi, en sortant +de l'Hotel-de-Ville, mes pas se sont diriges tout naturellement de ce +cote; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache a +l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon +dont l'ombre m'enveloppe entierement; une fois sur dix, je vois passer de +la lumiere dans la chambre qu'elle habite: c'est la ma vie, c'est la mon +bonheur. + +-- Quel bonheur! s'ecria Joyeuse. + +-- Helas! je le perds si j'en desire un autre. + +-- Mais si tu te perds toi-meme avec cette resignation? + +-- Mon frere, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me +trouve heureux ainsi. + +-- C'est impossible. + +-- Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est la, qu'elle +vit la, qu'elle respire la; je la vois a travers la muraille, ou plutot il +me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore +quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frere, je +deviendrais fou ou je me ferais moine. + +-- Non pas, mordieu! il y a deja bien assez d'un fou et d'un moine dans la +famille; restons-en la maintenant, mon cher ami. + +-- Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient +inutiles, les railleries ne feraient rien. + +-- Et qui te parle d'observations et de railleries? + +-- A la bonne heure. Mais.... + +-- Laisse-moi seulement te dire une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu t'y es pris comme un franc ecolier. + +-- Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me +suis abandonne a quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous +emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui. + +-- Et s'il conduit a quelque abime? + +-- Il faut s'y engloutir, mon frere. + +-- C'est ton avis? + +-- Oui. + +-- Ce n'est pas le mien, et a ta place... + +-- Qu'eussiez-vous fait, Anne? + +-- Assez, certainement, pour savoir son nom, son age; a ta place.... + +-- Anne, Anne, vous ne la connaissez pas. + +-- Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille +ecus que je vous ai donnes sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau +a sa fete.... + +-- Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque. + +-- Mordieu! tant pis; s'ils n'etaient pas dans votre coffre, la femme +serait dans votre alcove. + +-- Oh! mon frere. + +-- Il n'y a pas de: oh! mon frere; un serviteur ordinaire se vend pour dix +ecus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois +mille. Voyons maintenant, supposons le phenix des serviteurs; revons le +dieu de la fidelite, et moyennant vingt mille ecus, par le pape, il sera a +vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phenix +des serviteurs. Henri, mon ami, vous etes un niais. + +-- Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il +y a des coeurs qu'un roi meme n'est pas assez riche pour acheter. + +Joyeuse se calma. + +-- Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent. + +-- A la bonne heure. + +-- Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible +se donnat a vous? + +-- J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire. + +-- Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermee, +gemissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gemissant, +c'est-a-dire plus assommant qu'elle-meme! En verite, vous parliez des +facons vulgaires de l'amour, et vous etes banal comme un quartenier. Elle +est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle +regrette, consolez-la, et remplacez. + +-- Impossible, mon frere. + +-- As-tu essaye? + +-- Pourquoi faire? + +-- Dame! ne fut-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu? + +-- Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour. + +-- Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maitresse. + +-- Mon frere! + +-- Foi de Joyeuse. Tu n'as pas desespere, je pense? + +-- Non, car je n'ai jamais espere. + +-- A quelle heure la vois-tu? + +-- A quelle heure je la vois? + +-- Sans doute. + +-- Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frere. + +-- Jamais? + +-- Jamais. + +-- Pas meme a sa fenetre? + +-- Pas meme son ombre, vous dis-je. + +-- Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant? + +-- Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepte ce Remy dont +je vous ai parle. + +-- Comment est la maison? + +-- Deux etages, petite porte sur un degre, terrasse au-dessus de la +deuxieme fenetre. + +-- Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer? + +-- Elle est isolee des autres maisons. + +-- Et en face, qu'y a-t-il? + +-- Une autre maison a peu pres pareille, quoique plus elevee, ce me +semble. + +-- Par qui est habitee cette maison? + +-- Par une espece de bourgeois. + +-- De mechante ou de bonne humeur? + +-- De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul. + +-- Achete-lui sa maison. + +-- Qui vous dit qu'elle soit a vendre? + +-- Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut. + +-- Et si la dame m'y voit? + +-- Eh bien? + +-- Elle disparaitra encore, tandis qu'en dissimulant ma presence, j'espere +qu'un jour ou l'autre je la reverrai. + +-- Tu la reverras ce soir. + +-- Moi? + +-- Va te camper sous son balcon a huit heures. + +-- J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les +autres jours. + +-- A propos! l'adresse au juste? + +-- Entre la porte Bussy et l'hotel Saint-Denis, presque au coin de la rue +des Augustins, a vingt pas d'une grande hotellerie ayant enseigne; _A +l'Epee du fier Chevalier_. + +-- Tres bien, a huit heures, ce soir. + +-- Mais que ferez-vous? + +-- Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse +tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes +cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place. + +-- Dieu vous entende, mon frere! + +-- Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma +maitresse m'attend; non, je veux dire la maitresse de M. de Mayenne. Par +le pape! celle-la n'est point une begueule. + +-- Mon frere! + +-- Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces +deux dames, sois-en bien persuade, quoique, d'apres ce que tu me dis, +j'aime mieux la mienne, ou plutot la notre. Mais elle m'attend, et je ne +veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, a ce soir. + +-- A ce soir, Anne. + +Les deux freres se serrerent la main et se separerent. + +L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec +bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame. + +L'autre s'enfonca silencieusement dans une des rues tortueuses qui +aboutissent au Palais. + + + + +VII + + +EN QUOI L'EPEE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR. + + +Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit etait venue, +enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux +heures auparavant. + +En outre, Salcede mort, les spectateurs avaient songe a regagner leurs +gites, et l'on ne voyait plus que des pelotons eparpilles dans les rues, +au lieu de cette chaine non interrompue de curieux qui dans la journee +etaient descendus ensemble vers un meme point. + +Jusqu'aux quartiers les plus eloignes de la Greve, il y avait des restes +de tressaillements bien faciles a comprendre apres la longue agitation du +centre. + +Ainsi du cote de la porte Bussy, par exemple, ou nous devons nous +transporter a cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que +nous avons mis en scene au commencement de cette histoire, et pour faire +connaissance avec des personnages nouveaux; a cette extremite, disons- +nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine +maison teintee en rose et relevee de peintures bleues et blanches, qui +s'appelait _la Maison de l'Epee du fier Chevalier_, et qui cependant +n'etait qu'une hotellerie de proportions gigantesques, recemment installee +dans ce quartier neuf. + +En ce temps-la Paris ne comptait pas une seule bonne hotellerie qui n'eut +sa triomphante enseigne. _L'Epee du fier Chevalier_ etait une de ces +magnifiques exhibitions destinees a rallier tous les gouts, a resumer +toutes les sympathies. + +On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint +contre un dragon, lancant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de +flamme et de fumee. Le peintre, anime d'un sentiment heroique et pieux +tout a la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, arme de toutes +pieces, non pas une epee, mais une immense croix avec laquelle il +tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux aceree, le malheureux +dragon dont les morceaux saignaient sur la terre. + +On voyait au fond de l'enseigne, ou plutot du tableau, car l'enseigne +meritait bien certainement ce nom, on voyait des quantites de spectateurs +levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges etendaient +sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes. + +Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous +les genres, avait groupe des citrouilles, des raisins, des scarabees, des +lezards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre +gris, lesquels, malgre la difference des couleurs, ce qui eut pu indiquer +une difference d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en +rejouissance probablement de la memorable victoire remportee par le fier +chevalier sur le dragon parabolique qui n'etait autre que Satan. + +Assurement, ou le proprietaire de l'enseigne etait d'un caractere bien +difficile, ou il devait etre satisfait de la conscience du peintre. En +effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eut +fallu ajouter un ciron au tableau, la place eut manque. + +Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique penible, est impose a +notre conscience d'historien: il ne resultait pas de cette belle enseigne +que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des +raisons que nous allons expliquer tout a l'heure et que le public +comprendra, nous l'esperons, il y avait, nous ne dirons pas meme parfois, +mais presque toujours, de grands vides a l'hotellerie du _Fier Chevalier_. + +Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison etait grande et +confortable; batie carrement, cramponnee au sol par de larges bases, elle +etendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles +contenant chacune sa chambre octogone; le tout bati, il est vrai, en pans +de bois; mais coquet et mysterieux comme doit l'etre toute maison qui veut +plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais la gisait le mal. + +On ne peut pas plaire a tout le monde. Telle n'etait pas cependant la +conviction de dame Fournichon, hotesse du _Fier Chevalier_. En consequence +de cette conviction, elle avait engage son epoux a quitter une maison de +bains dans laquelle ils vegetaient, rue Saint-Honore, pour faire tourner +la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour +Bussy, et meme des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les +pretentions de dame Fournichon, son hotellerie etait situee un peu bien +voisinement du Pre-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attires a la fois +par le voisinage et l'enseigne, a _l'Epee du fier Chevalier_, tant de +couples prets a se battre, que les autres couples moins belliqueux +fuyaient comme peste la pauvre hotellerie, dans la crainte du bruit et des +estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point a etre deranges +que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, +force etait de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints +interieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, +avaient ete ornes de moustaches et d'autres appendices plus ou moins +decents par le charbon des habitues. + +Aussi, dame Fournichon pretendait-elle, non sans raison jusque-la, il faut +bien le dire, que l'enseigne avait porte malheur a la maison, et elle +affirmait que si on avait voulu s'en rapporter a son experience, et +peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce +hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, +comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflammes au lieu +de roses, toutes les ames tendres eussent elu domicile dans son +hotellerie. + +Malheureusement, maitre Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait +de son idee et de l'influence que cette idee avait eue sur son enseigne, +ne tenait aucun compte des observations de sa menagere, et repondait en +haussant les epaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, +devait naturellement rechercher la clientele des gens de guerre; il +ajoutait qu'un reitre, qui n'a a penser qu'a boire, boit comme six +amoureux et que ne payat-il que la moitie de l'ecot, on y gagne encore, +puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois +reitres. + +D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour. + +A ces paroles, dame Fournichon haussait a son tour des epaules assez +dodues pour qu'on interpretat malignement ses idees en matiere de +moralite. + +Les choses en etaient dans le menage Fournichon a cet etat de schisme, et +les deux epoux vegetaient au carrefour Bussy, comme ils avaient vegete rue +Saint-Honore, quand une circonstance imprevue vint changer la face des +choses et faire triompher les opinions de maitre Fournichon, a la plus +grande gloire de cette digne enseigne, ou chaque regne de la nature avait +son representant. + +Un mois avant le supplice de Salcede, a la suite de quelques exercices +militaires qui avaient eu lieu dans le Pre-aux-Clercs, dame Fournichon et +son epoux etaient installes, selon leur habitude, chacun a une tourelle +angulaire de leur etablissement, oisifs, reveurs et froids, parce que +toutes les tables et toutes les chambres de l'hotellerie du _Fier +Chevalier_ etaient completement vides. + +Ce jour-la le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donne de roses. + +Ce jour-la, _l'Epee du fier Chevalier_ avait frappe dans l'eau. + +Les deux epoux regardaient donc tristement la plaine d'ou disparaissaient, +s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les +soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les +regardant et en gemissant sur le despotisme militaire qui forcait de +rentrer a leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement etre +si alteres, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et +s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte +Bussy. + +Cet officier tout emplume, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'epee +au fourreau dore relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix +minutes en face de l'hotellerie. + +Mais comme ce n'etait pas a l'hotellerie qu'il se rendait, il allait +passer outre, sans avoir meme admire l'enseigne, car il paraissait +soucieux et preoccupe, ce capitaine, quand maitre Fournichon, dont le +coeur defaillait a l'idee de ne pas etrenner ce jour-la, se pencha hors de +sa tourelle en disant: + +-- Vois donc, femme, le beau cheval! + +Ce a quoi madame Fournichon, saisissant la replique en hoteliere accorte, +ajouta: + +-- Et le beau cavalier donc! + +Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux eloges, de quelque part +qu'ils lui vinssent, leva la tete comme s'il se reveillait en sursaut. Il +vit l'hote, l'hotesse et l'hotellerie, arreta son cheval et appela son +ordonnance. + +Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le +quartier. + +Fournichon avait degringole quatre a quatre les marches de son escalier et +se tenait a la porte, son bonnet roule entre ses deux mains. + +Le capitaine, ayant reflechi quelques instants, descendit de cheval. + +-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il. + +-- Pour le moment, non, monsieur, repondit l'hote humilie. + +Et il s'appretait a ajouter: + +-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison. + +Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, etait plus +perspicace que son mari; elle se hata, en consequence, de crier du haut de +sa fenetre: + +-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous. + +Le cavalier leva la tete, et voyant cette bonne figure, apres avoir +entendu cette bonne reponse, il repliqua: + +-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme. + +Dame Fournichon se precipita aussitot a la rencontre du voyageur, en se +disant: + +-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui etrenne, et non _l'Epee +du fier Chevalier_. + +Le capitaine qui, a cette heure, attirait l'attention des deux epoux, et +qui merite d'attirer en meme temps celle du lecteur, ce capitaine etait un +homme de trente a trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, +tant il avait soin de sa personne. Il etait grand, bien fait, d'une +physionomie expressive et fine; peut-etre, en l'examinant bien, eut-on +trouve quelque affectation dans son grand air; affecte ou non, son air +etait grand. + +Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui +battait d'un pied la terre, et lui dit: + +-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux. + +Le soldat recut la bride et obeit. + +Une fois entre dans la grande salle de l'hotellerie, il s'arreta, et +jetant un regard de satisfaction autour de lui. + +-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! tres bien! + +Maitre Fournichon le regardait avec etonnement, tandis que madame +Fournichon lui souriait avec intelligence. + +-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre +conduite ou dans votre maison qui eloigne de chez vous les consommateurs? + +-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, repliqua madame Fournichon; +seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons. + +-- Ah! fort bien, dit le capitaine. + +Maitre Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tete les +reponses de sa femme. + +-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui +revelait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un +client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze. + +-- C'est poli, ma belle hotesse, merci. + +-- Monsieur veut-il gouter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix. + +-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la +plus douce. + +-- L'un et l'autre, s'il vous plait, repondit le capitaine. + +Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait a son hote +l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel deja, retroussant son +jupon coquet, elle le precedait, en faisant craquer a chaque marche un +vrai soulier de Parisienne. + +-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine +lorsqu'il fut arrive au premier. + +-- Trente personnes, dont dix maitres. + +-- Ce n'est point assez, belle hotesse, repondit le capitaine. + +-- Pourquoi cela, monsieur? + +-- J'avais un projet, n'en parlons plus. + +-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hotellerie +du _Rosier d'Amour_. + +-- Comment! du _Rosier d'Amour_? + +-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et a moins d'avoir le Louvre et ses +dependances... + +L'etranger attacha sur elle un singulier regard. + +-- Vous avez raison, dit-il, et a moins d'avoir le Louvre... + +Puis a part: + +-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher. + +Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez a +demeure recevoir ici trente personnes? + +-- Oui, sans doute. + +-- Mais pour un jour? + +-- Oh! pour un jour, quarante et meme quarante-cinq. + +-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte. + +-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux! + +-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors? + +-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats. + +-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins? + +-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui +ne se mele des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit +si retiree que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne +l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens. + +-- Voila qui me convient a merveille. + +-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon. + +-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, +d'ici en un mois... + +-- Le 26 octobre alors? + +-- Precisement, le 26 octobre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hotellerie. + +-- Tout entiere? + +-- Tout entiere. Je veux faire une surprise a quelques compatriotes, +officiers, ou tout au moins gens d'epee pour la plupart, qui viennent a +Paris chercher fortune; d'ici la ils auront recu avis de descendre chez +vous. + +-- Et comment auront-ils recu cet avis, si c'est une surprise que vous +leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon. + +-- Ah! repondit le capitaine, visiblement contrarie par la question; ah! +si vous etes curieuse ou indiscrete, parfandious!... + +-- Non, non, monsieur, se hata de dire madame Fournichon effrayee. + +Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'epee, son coeur +avait battu d'aise. + +Il accourut. + +-- Monsieur, s'ecria-t-il, vous serez le maitre ici, le despote de la +maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus. + +-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; +j'ai dit mes compatriotes. + +-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais. + +Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de +se changer en buissons de hallebardes. + +-- Vous leur donnerez a souper, continua le capitaine. + +-- Tres bien. + +-- Vous les ferez meme coucher au besoin, si je n'avais pu encore preparer +leurs logements. + +-- A merveille. + +-- En un mot, vous vous mettrez a leur entiere discretion, sans le moindre +interrogatoire. + +-- C'est dit. + +-- Voila trente livres d'arrhes. + +-- C'est marche fait, monseigneur; vos compatriotes seront traites en +rois, et si vous voulez vous en assurer en goutant le vin.... + +-- Je ne bois jamais; merci. + +Le capitaine s'approcha de la fenetre et appela le gardien des chevaux. + +Maitre Fournichon pendant ce temps avait fait une reflexion. + +-- Monseigneur, dit-il (depuis la reception des trois pistoles si +genereusement payees a l'avance, maitre Fournichon appelait l'etranger +monseigneur), monseigneur, comment reconnaitre-je ces messieurs? + +-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier +et de la lumiere. + +Dame Fournichon apporta tout. + +Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il +portait a la main gauche. + +-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure? + +-- Une belle femme, ma foi. + +-- Oui, c'est une Cleopatre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous +apportera une empreinte pareille; vous hebergerez donc le porteur de cette +empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas? + +-- Combien de temps? + +-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres a ce sujet. + +-- Nous les attendrons. + +Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au +trot de son cheval. + +En attendant son retour, les epoux Fournichon empocherent leurs trente +livres d'arrhes, a la grande joie de l'hote qui ne cessait de repeter: + +-- Des gens d'epee! allons, decidement l'enseigne n'a pas tort, et c'est +par l'epee que nous ferons fortune. + +Et il se mit a fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 +octobre. + + + + +VIII + +SILHOUETTE DE GASCON + + +Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrete que le lui avait +recommande l'etranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait +sans doute degagee de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il +avait donne a maitre Fournichon a l'endroit de _l'Epee du fier Chevalier_; +mais comme il lui restait encore plus a deviner qu'on ne lui en avait dit, +elle commenca, pour etablir ses suppositions sur une base solide, par +chercher quel etait le cavalier inconnu qui payait si genereusement +l'hospitalite a ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point +d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine +qui avait passe la revue. + +Le soldat, qui probablement etait d'un caractere plus discret que son +interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de repondre, a quel propos elle +faisait cette question. + +-- Parce qu'il sort d'ici, repondit madame Fournichon, qu'il a cause avec +nous, et qu'on est bien aise de savoir a qui l'on parle. + +Le soldat se mit a rire. + +-- Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entre a _l'Epee du +Fier Chevalier_, madame Fournichon, dit-il. + +-- Et pourquoi cela? demanda l'hotesse; il est donc trop grand seigneur +pour cela? + +-- Peut-etre. + +-- Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entre a +l'hotellerie du _Fier Chevalier_? + +-- Et pour qui donc? + +-- Pour ses amis. + +-- Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis a _l'Epee +du fier Chevalier_, j'en reponds. + +-- Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce +monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hotel +de Paris? + +-- Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et +simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Epernon, pair de France, +colonel general de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majeste +elle-meme. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-la? + +-- Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur. + +-- L'avez-vous entendu dire parfandious? + +-- Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses +extraordinaires dans sa vie, et a qui le mot parfandious n'etait pas tout +a fait inconnu. + +Maintenant on peut juger si le 26 octobre etait attendu avec impatience. + +Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il deposa +sur le buffet de Fournichon. + +-- C'est le prix du repas commande pour demain, dit-il. + +-- A combien par tete? demanderent ensemble les deux epoux. + +-- A six livres. + +-- Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas? + +-- Un seul. + +-- Le capitaine leur a donc trouve un logement? + +-- Il parait. + +[Illustration: Un homme entra portant un sac assez lourd. -- PAGE 40.] + +Et le messager sortit malgre les questions du _Rosier_ et de _l'Epee_, et +sans vouloir davantage repondre a aucune d'elles. + +Enfin le jour tant desire se leva sur les cuisines du _Fier Chevalier_. + +Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers +s'arreterent a la porte de l'hotellerie, descendirent de cheval et +entrerent. + +Ceux-la etaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement +les premiers arrives, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite +parce que l'hotellerie de _l'Epee_ etait a cent pas a peine de la porte +Bussy. + +Un d'eux meme, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par +son luxe, etait venu avec deux laquais bien montes. + +Chacun d'eux exhiba son cachet a l'image de Cleopatre et fut recu par les +deux epoux avec toutes sortes de prevenances, surtout le jeune homme aux +deux laquais. + +Cependant, a l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne +s'installerent que timidement et avec une certaine inquietude; on voyait +que quelque chose de grave les preoccupait, surtout lorsque machinalement +ils portaient leur main a leur poche. + +Les uns demanderent a se reposer, les autres a parcourir la ville avant le +souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de +nouveau a voir dans Paris. + +-- Ma foi, dit dame Fournichon, sensible a la bonne mine du cavalier, si +vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer +sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en +allant voir M. de Salcede, un Espagnol, qui a conspire. + +-- Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette +affaire; j'y vais, pardioux! + +Et il sortit avec ses deux laquais. + +Vers deux heures arriverent par groupes de quatre et cinq une douzaine de +voyageurs nouveaux. + +Quelques-uns d'entre eux arriverent isoles. + +Il y en eut meme un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine a la +main; il jurait contre Paris, ou les voleurs sont si audacieux que son +chapeau lui avait ete pris du cote de la Greve, en traversant un groupe, +et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris. + +Au reste, c'etait sa faute; il n'aurait pas du entrer dans Paris avec un +chapeau orne d'une si magnifique agrafe. + +Vers quatre heures il y avait deja quarante compatriotes du capitaine +installes dans l'hotellerie des Fournichon. + +-- Est-ce etrange? dit l'hote a sa femme, ils sont tous Gascons. + +-- Que trouves-tu d'etrange a cela? repondit la dame; le capitaine n'a-t- +il pas dit que c'etaient des compatriotes qu'il recevait? + +-- Eh bien? + +-- Puisqu'il est Gascon lui-meme, ses compatriotes doivent etre Gascons. + +-- Tiens, c'est vrai, dit l'hote. + +-- Est-ce que M. d'Epernon n'est pas de Toulouse? + +-- C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Epernon? + +-- Est-ce qu'il n'a pas lache trois fois le fameux parfandious? + +-- Il a lache le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce +que cet animal-la? + +-- Imbecile! c'est son juron favori. + +-- Ah! c'est juste. + +-- Ne vous etonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante +Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq. + +Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arriverent, et les +convives de _l'Epee_ se trouverent au grand complet. + +Jamais surprise pareille n'avait epanoui des visages de Gascons: ce furent +pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des elans +enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux epoux Fournichon que toute la +Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient +fait irruption dans leur grande salle. + +Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser +le cavalier aux deux laquais, et lui presenta Lardille, Militor et +Scipion. + +-- Et par quel hasard es-tu a Paris? demanda celui-ci. + +-- Mais toi-meme, mon cher Sainte-Maline? + +-- J'ai une charge dans l'armee, et toi? + +-- Moi, je viens pour affaire de succession. + +-- Ah! ah! tu traines donc toujours apres toi la vieille Lardille? + +-- Elle a voulu me suivre. + +-- Ne pouvais-tu partir secretement, au lieu de t'embarrasser de tout ce +monde qu'elle traine apres ses jupes? + +-- Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur. + +-- Ah! tu as recu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda +Sainte-Maline. + +-- Oui, repondit Miradoux. + +Puis se hatant de changer la conversation: + +-- N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hotellerie soit pleine, et ne +soit pleine que de compatriotes? + +-- Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appetissante pour des +gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de +Pincorney, en se melant a la conversation. + +-- Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez +toujours pas explique ce que vous alliez me raconter vers la place de +Greve, lorsque cette grande foule nous a separes? + +-- Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque +peu. + +-- Comment, entre Angouleme et Angers, je vous ai rencontre sur la route, +comme je vous vois aujourd'hui, a pied, une badine a la main et sans +chapeau. + +-- Cela vous preoccupe, monsieur? + +-- Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous +venez de plus loin que de Poitiers. + +-- Je venais de Saint-Andre de Cubsac. + +-- Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau? + +-- C'est bien simple. + +-- Je ne trouve pas. + +-- Si fait, et vous allez comprendre. Mon pere a deux chevaux magnifiques, +auxquels il tient de telle facon qu'il est capable de me desheriter apres +le malheur qui m'est arrive. + +-- Et quel malheur vous est-il arrive? + +-- Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout a coup un coup +d'arquebuse part a dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et +prend la route de la Dordogne. + +-- Ou il s'elance? + +-- Parfaitement. + +-- Avec vous? + +-- Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser a terre; sans cela +je me noyais avec lui. + +-- Ah! ah! la pauvre bete s'est donc noyee? + +-- Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large. + +-- Et alors? + +-- Alors, je resolus de ne pas rentrer a la maison, et de me soustraire le +plus loin possible a la colere paternelle. + +-- Mais votre chapeau? + +-- Attendez donc, que diable! mon chapeau, il etait tombe. + +-- Comme vous? + +-- Moi, je n'etais pas tombe; je m'etais laisse glisser a terre; un +Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont ecuyers au maillot. + +-- C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau? + +-- Ah! voila, mon chapeau? + +-- Oui. + +-- Mon chapeau etait donc tombe; je me mis a sa recherche, car c'etait ma +seule ressource, etant sorti sans argent. + +-- Et comment votre chapeau pouvait-il vous etre une ressource? insista +Sainte-Maline, decide a pousser Pincorney a bout. + +-- Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau +etait retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V +donna a mon grand-pere, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il +s'arreta dans notre chateau. + +-- Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher +ami, vous devez etre le plus riche de nous tous, et vous auriez bien du, +avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains +depareillees: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire +comme une main de negre. + +-- Attendez donc: au moment ou je me retournais pour chercher mon chapeau, +je vois un corbeau enorme qui fond dessus. + +-- Sur votre chapeau? + +-- Ou plutot sur mon diamant; vous savez que cet animal derobe tout ce qui +brille: il fond donc sur mon diamant et me le derobe. + +-- Votre diamant? + +-- Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant, +je crie: Arretez! arretez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il +etait disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler. + +-- De sorte qu'accable par cette double perte.... + +-- Je n'ai plus ose rentrer dans la maison paternelle, et je me suis +decide a venir chercher fortune a Paris. + +-- Bon! dit un troisieme, le vent s'est donc change en corbeau? Je vous ai +entendu, ce me semble, raconter a M. de Loignac qu'occupe a lire une +lettre de votre maitresse, le vent vous avait emporte lettre et chapeau, +et qu'en veritable Amadis, vous aviez couru apres la lettre, laissant +aller le chapeau ou bon lui semblait? + +-- Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaitre M. d'Aubigne, +qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, +quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un +charmant conte la-dessus. + +Quelques rires a demi etouffes se firent entendre. + +-- Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par +hasard? + +Chacun se retourna pour rire plus a l'aise. + +Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit pres de la +cheminee un jeune homme qui cachait sa tete dans ses mains; il crut que +celui-la n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher. + +Il alla a lui. + +-- Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on +voie votre visage. + +Et il frappa sur l'epaule du jeune homme, qui releva un front grave et +severe. + +Le jeune homme n'etait autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore +tout etourdi de son aventure de la Greve. + +-- Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et +surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main ou +vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous. + +-- A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de +moi, je n'ai rien a dire. + +-- Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux a Carmainges, avec les plus +conciliantes intentions, vous n'etes pas gracieux pour notre compatriote. + +-- Et de quoi diable vous melez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en +plus contrarie. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde +point. + +Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin +de la grande cheminee; mais quelqu'un lui barra le passage. + +C'etait Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois +sur les levres. + +-- Dites donc, beau-papa? fit le vaurien. + +-- Apres? + +-- Qu'en dites-vous? + +-- De quoi? + +-- De la facon dont ce gentilhomme vous a rive votre clou? + +-- Heim! + +-- Il vous a secoue de la belle facon. + +-- Ah! tu as remarque cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor. + +Mais celui-ci fit echouer la manoeuvre en se portant a gauche et en se +retrouvant de nouveau devant lui. + +-- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez +comme chacun rit autour de nous. + +Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose. + +Eustache devint rouge comme un charbon. + +-- Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit +Militor. + +Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges. + +-- On pretend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'etre +particulierement desagreable? + +-- Quand cela? + +-- Tout a l'heure. + +-- A vous? + +-- A moi. + +-- Et qui pretend cela? + +-- Monsieur, dit Eustache en montrant Militor. + +-- Alors, monsieur, repondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la +qualification, alors _monsieur_ est un etourneau. + +-- Oh! oh! fit Militor furieux. + +-- Et je l'engage, continua Carmainges, a ne point venir donner du bec sur +moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac. + +-- M. de Loignac n'a point dit que je fusse un etourneau, monsieur. + +-- Non, il a dit que vous etiez un ane: preferez-vous cela? Bien peu +m'importe a moi; si vous etes un ane, je vous sanglerai; si vous etes un +etourneau, je vous plumerai. + +-- Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous +prie, par egard pour moi. + +-- Ah! voila comme vous me defendez, beau-papa! s'ecria Militor exaspere; +s'il en est ainsi, je me defendrai mieux tout seul. + +-- A l'ecole, les enfants! dit Ernauton, a l'ecole! + +-- A l'ecole! s'ecria Militor en s'avancant, le poing leve, sur M. de +Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur? + +-- Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voila pourquoi je vais vous +corriger selon vos merites. + +Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre +et le jeta, comme il eut fait d'un paquet, par la fenetre du rez-de- +chaussee, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris a +faire crouler les murs. + +[Illustration: Il le souleva de terre et le jeta. -- PAGE 44.] + +-- Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-pere, belle-mere, +beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair a pate, +si l'on veut me deranger encore. + +-- Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer, +ce gentilhomme? + +-- Ah! lache! lache! qui laisse battre son fils! s'ecria Lardille en +s'avancant vers Eustache et en secouant ses cheveux epars. + +-- La, la, la, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractere. + +-- Ah ca! dites donc, on jette donc des hommes par la fenetre ici? dit un +officier en entrant: que diable! quand on se livre a ces sortes de +plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare la-dessous! + +-- Monsieur de Loignac! s'ecrierent une vingtaine de voix. + +-- Monsieur de Loignac! repeterent les quarante-cinq. + +Et a ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut. + + + + +IX + +M. DE LOIGNAC + + +Derriere M. de Loignac entra a son tour Militor, moulu de sa chute et +cramoisi de colere. + +-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me +semble. -- Ah! ah! maitre Militor a encore fait le hargneux, a ce qu'il +parait, et son nez en souffre. + +-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing a +Carmainges. + +-- Servez, maitre Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec +son voisin, si c'est possible. Il s'agit, a partir de ce moment, de +s'aimer comme des freres. + +-- Hum! fit Sainte-Maline. + +-- La charite est rare, dit Chalabre en etendant sa serviette sur son +pourpoint gris de fer, de maniere a ce que, quelle que fut l'abondance des +sauces, il ne lui arrivat aucun accident. + +-- Et s'aimer de si pres, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai +que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps. + +-- Voyez, s'ecria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte- +Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de +chapeau, et l'on ne dit rien a M. de Montcrabeau, qui va diner avec une +cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute +probabilite... Ce que c'est que la defensive! + +Montcrabeau, pique au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset: + +-- Messieurs, dit-il, je l'ote: avis a ceux qui aiment mieux me voir avec +des armes offensives qu'avec des armes defensives. + +Et il delaca majestueusement sa cuirasse en faisant signe a son laquais, +gros grison d'une cinquantaine d'annees, de s'approcher de lui. + +-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous a table. + +-- Debarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax a son +laquais. + +Le gros homme la lui prit des mains. + +-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point diner aussi? Fais-moi +donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim. + +Cette interpellation, si etrangement familiere qu'elle fut, n'excita aucun +etonnement chez celui auquel elle etait adressee. + +-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, +enquerez-vous de votre cote. + +-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voila qui n'est point rassurant. + +-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax. + +-- Nous avons mange notre dernier ecu a Sens. + +-- Dame! voyez a faire argent de quelque chose. + +Il achevait a peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le +seuil de l'hotellerie: + +-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille? + +A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon +transportait majestueusement les premiers plats sur la table. + +Si l'on en juge d'apres l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de +Fournichon etait exquise. + +Fournichon, ne pouvant faire face a tous les compliments qui lui etaient +adresses, voulut admettre sa femme a leur partage. + +Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu. + +Il l'appela. + +-- Que fait-elle donc? demanda-t-il a un marmiton en voyant qu'elle ne +venait pas. + +-- Ah! maitre, un marche d'or, repondit celui-ci. Elle vend toute votre +vieille ferraille pour de l'argent neuf. + +-- J'espere qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon +armet de bataille! s'ecria Fournichon en s'elancant vers la porte. + +-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est defendu par +ordonnance du roi. + +-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte. + +Madame Fournichon rentrait triomphante. + +-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effare. + +-- J'ai qu'on me previent que vous vendez mes armes. + +-- Apres? + +-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi! + +-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves +qu'une vieille cuirasse. + +-- Ce doit cependant etre un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, +depuis cet edit du roi dont parlait tout a l'heure M. de Loignac! dit +Chalabre. + +-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se +meme marchand-la me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai +pu y resister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix ecus, +monsieur, sont dix ecus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une +vieille cuirasse. + +-- Comment! dix ecus! fit Chalabre; si cher que cela? diable! + +Et il devint pensif. + +-- Dix ecus! repeta Pertinax en jetant un coup d'oeil eloquent sur son +laquais; entendez-vous, monsieur Samuel? + +Mais M. Samuel n'etait deja plus la. + +-- Ah ca! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-la risque la corde, ce me +semble? + +-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame +Fournichon. + +-- Mais que fait-il de toute cette ferraille? + +-- Il la revend au poids. + +-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donne dix ecus? de +quoi? + +-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade. + +-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres a elle deux, c'est un +demi-ecu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, +ceci cache un mystere! + +-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon chateau! dit +Chalabre dont les yeux s'allumerent, je lui en vendrais trois milliers +pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses. + +-- Comment! vous vendriez les armures de vos ancetres? dit Sainte-Maline +d'un ton railleur. + +-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des +reliques sacrees. + +-- Bah! dit Chalabre; a l'heure qu'il est, mes ancetres sont des reliques +eux-memes, et n'ont plus besoin que de messes. + +Le repas allait s'echauffant, grace au vin de Bourgogne dont les epices de +Fournichon acceleraient la consommation. + +Les voix montaient a un diapason superieur, les assiettes sonnaient, les +cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon +voyait tout en rose, excepte Militor qui songeait a sa chute, et +Carmainges qui songeait a son page. + +-- Voila beaucoup de gens joyeux, dit Loignac a son voisin, qui justement +etait Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi. + +-- Ni moi non plus, repondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, +je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie. + +-- Vous avez tort, quant a vous, monsieur, reprit Loignac; car vous etes +de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde +de felicites. + +Ernauton secoua la tete. + +-- Eh bien, voyons! + +-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui +paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites- +moi du moins cette grace de ne point traiter le vicomte Ernauton de +Carmainges en comedien de bois. + +-- Je vous ferai encore d'autres graces que celle-la, monsieur le vicomte, +dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingue au premier +coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre +jeune homme la-bas dont l'oeil est sournois et sombre. + +-- Vous l'appelez? + +-- M. de Sainte-Maline. + +[Illustration: Ernauton de Carmainges. -- PAGE 48.] + +-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas +toutefois une trop grande curiosite de ma part? + +-- C'est que je vous connais, voila tout. + +-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez? + +-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici. + +-- C'est etrange. + +-- Oui, mais c'est necessaire. + +-- Pourquoi est-ce necessaire? + +-- Parce qu'un chef doit connaitre ses soldats. + +-- Et que tous ces hommes.... + +-- Seront mes soldats demain. + +-- Mais je croyais que M. d'Epernon.... + +-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-la ici, ou plutot ici ne prononcez aucun +nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de +vous faire toutes graces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte. + +-- Merci, monsieur, dit Ernauton. + +Loignac essuya sa moustache, et se levant: + +-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard reunit ici quarante-cinq +compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne a la prosperite de tous +les assistants. + +Cette proposition souleva des applaudissements frenetiques. + +-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac a Ernauton: ce serait un +bon moment pour faire raconter a chacun son histoire, mais le temps nous +manque. + +Puis haussant la voix: + +-- Hola! maitre Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est +femmes, enfants et laquais. + +Lardille se leva en maugreant; elle n'avait point acheve son dessert. + +Militor ne bougea point. + +-- M'a-t-on entendu la-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne +souffrait pas de replique... Allons, allons, a la cuisine, monsieur +Militor! + +Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les +quarante-cinq convives et M. de Loignac. + +-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir a +Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le +savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous etes venus pour lui obeir. + +Un murmure d'assentiment s'eleva de toutes les parties de la salle; +seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et +ignorait que son voisin fut venu, mu par la meme puissance que lui, tous +se regarderent avec etonnement. + +-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs. +Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous etes +donc venus pour obeir a cet homme, reconnaissez-vous cela? + +-- Oui! oui! crierent les quarante-cinq, nous le reconnaissons. + +-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit +de cette hotellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a designe. + +-- A tous? demanda Sainte-Maline. + +-- A tous. + +-- Nous sommes tous mandes, nous sommes tous egaux ici, continua Perducas +dont les jambes etaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir +son centre de gravite, passer un bras autour du cou de Chalabre. + +-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint. + +-- Oui, tous egaux, reprit Loignac, devant la volonte du maitre. + +-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne +m'avait pas dit que M. d'Epernon s'appellerait mon maitre. + +-- Attendez. + +-- Ce n'est point cela que j'avais compris. + +-- Mais attendez donc, maudite tete! + +Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la +part de quelques autres un silence impatient. + +-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maitre, messieurs... + +-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un. + +-- Tout le monde a un maitre! s'ecria Loignac; mais si votre air est trop +fier pour s'arreter ou vous venez de dire, cherchez plus haut; non- +seulement je ne vous le defends pas, mais je vous y autorise. + +-- Le roi, murmura Carmainges. + +-- Silence, dit Loignac, vous etes venus ici pour obeir, obeissez donc; en +attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire a +haute voix, monsieur Ernauton. + +Ernauton deplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et +lut a haute voix: + + " Ordre a M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les + quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandes a Paris, avec + l'assentiment de Sa Majeste. + + NOGARET DE LA VALETTE, + + Duc d'Epernon. " + +Ivres ou rassis, tous s'inclinerent: il n'y eut d'inegalites que dans +l'equilibre, lorsqu'il fallut se relever. + +-- Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre a +l'instant meme. Vos equipages et vos gens demeureront ici, chez maitre +Fournichon qui en aura soin, et ou je les ferai reprendre plus tard; mais, +pour le present, hatez-vous, les bateaux attendent. + +-- Les bateaux? repeterent tous les Gascons; nous allons donc nous +embarquer? + +Et ils echangerent entre eux des regards affames de curiosite. + +-- Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au +Louvre, ne faut-il point passer l'eau? + +-- Au Louvre, au Louvre! murmurerent les Gascons joyeux; cap de Bious! +nous allons au Louvre! + +Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les +comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'a la tour +de Nesle. + +La se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze +passagers a bord et s'eloignerent du rivage. + +-- Que diable allons-nous faire au Louvre? se demanderent les plus +intrepides, degrises par l'air froid de la riviere, et fort mesquinement +couverts pour la plupart. + +-- Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau. + + + + +X + +L'HOMME AUX CUIRASSES + + +Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car a cette +heure justement, par l'intermediaire de ce singulier laquais que nous +avons vu parler si familierement a son maitre, il venait de s'en defaire a +tout jamais. + +En effet, sur ces mots magiques prononces par madame Fournichon: dix ecus, +le valet de Pertinax avait couru apres le marchand. + +Comme il faisait deja nuit et que sans doute le marchand de ferraille +etait presse, ce dernier avait deja fait une trentaine de pas lorsque +Samuel sortit de l'hotel. + +Celui-ci fut donc oblige d'appeler le marchand de ferraille. + +Celui-ci s'arreta avec crainte et jeta un coup d'oeil percant sur l'homme +qui venait a lui; mais le voyant charge de marchandises, il s'arreta. + +-- Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il. + +-- Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire +affaire avec vous. + +-- Eh bien, alors faisons vite. + +-- Vous etes presse? + +-- Oui. + +-- Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable! + +-- Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend. + +Il etait evident que le marchand conservait une certaine defiance a +l'endroit du laquais. + +-- Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous +me paraissez amateur, vous prendrez votre temps. + +-- Et que m'apportez-vous? + +-- Une magnifique piece, un ouvrage dont.... Mais vous ne m'ecoutez pas. + +-- Non, je regarde. + +-- Quoi? + +-- Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le +commerce des armes est defendu par un edit du roi? + +Et il jetait autour de lui des regards inquiets. + +Le laquais jugea qu'il etait bon de paraitre ignorer. + +-- Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan. + +-- Ah! c'est different alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette reponse +parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan, +continua-t-il, vous savez cependant deja que j'achete des armes? + +-- Oui, je le sais. + +-- Et qui vous a dit cela? + +-- Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crie assez +fort tout a l'heure. + +-- Ou cela? + +-- A la porte de l'hotellerie de _l'Epee du fier Chevalier_. + +-- Vous y etiez donc? + +-- Oui. + +-- Avec qui? + +-- Avec une foule d'amis. + +-- Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire a cette +hotellerie. + +-- Alors, vous avez du la trouver bien changee? + +-- En effet. Mais d'ou venaient tous ces amis? + +-- De Gascogne, comme moi. + +-- Etes-vous au roi de Navarre? + +-- Allons donc! nous sommes Francais de coeur et de sang. + +-- Oui, mais huguenots? + +-- Catholiques comme notre saint pere le pape, Dieu merci, dit Samuel en +otant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de +cette cuirasse. + +-- Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plait; nous sommes par trop +a decouvert en pleine rue. + +Et ils remonterent de quelques pas jusqu'a une maison de bourgeoise +apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumiere. + +Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un +banc de pierre accompagnait sa facade, dont il faisait le seul ornement. + +C'etait en meme temps l'utile et l'agreable, car il servait d'etriers aux +passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux. + +-- Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrives sous +l'auvent. + +-- Tenez. + +-- Attendez; on remue, je crois, dans la maison. + +-- Non, c'est en face. + +Le marchand se retourna. + +En effet, en face il y avait une maison a deux etages, dont le second +s'eclairait parfois fugitivement. + +-- Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse. + +-- Hein! comme elle est lourde! dit Samuel. + +-- Vieille, massive, hors de mode. + +-- Objet d'art. + +-- Six ecus, voulez-vous? + +-- Comment! six ecus! et vous en avez donne dix la-bas pour un vieux +debris de corselet! + +-- Six ecus, oui ou non, repeta le marchand. + +-- Mais considerez donc les ciselures? + +-- Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures? + +-- Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et la-bas vous avez donne tout +ce qu'on a voulu. + +-- Je mettrai un ecu de plus, dit le marchand avec impatience. + +-- Il y a pour quatorze ecus, rien que de dorures. + +-- Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas. + +-- Bon, dit Samuel, vous etes un drole de marchand: vous vous cachez pour +faire votre commerce; vous etes en contravention avec les edits du roi, et +vous marchandez les honnetes gens. + +-- Voyons, voyons, ne criez pas comme cela. + +-- Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un +commerce illicite, et rien ne m'oblige a me cacher. + +-- Voyons, voyons, prenez dix ecus et taisez-vous. + +-- Dix ecus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous +sauver? + +-- Mais non; quel enrage! + +-- Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie a la garde, moi! + +En disant ces mots, Samuel avait tellement hausse la voix qu'autant eut +valu qu'il eut effectue sa menace sans la faire. + +A ce bruit, une petite fenetre s'etait ouverte au balcon de la maison +contre laquelle le marche se faisait; et le grincement qu'avait produit +cette fenetre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur. + +-- Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous +voulez; voila quinze ecus, et allez-vous-en. + +-- A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze ecus. + +-- C'est bien heureux. + +-- Mais ces quinze ecus sont pour mon maitre, continua Samuel, et il me +faut bien aussi quelque chose pour moi. + +Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant a demi sa dague du +fourreau. Evidemment il avait l'intention de faire a la peau de Samuel un +accroc qui l'eut dispense a tout jamais de racheter une cuirasse pour +remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte +comme un moineau qui vendange, et il recula en disant: + +-- Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre +chose: cette figure au balcon qui te voit aussi. + +Le marchand, bleme de frayeur, regarda dans la direction indiquee par +Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique creature, +enveloppee dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet +argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la derniere scene. + +-- Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand +avec un rire pareil a celui du chacal qui montre ses dents, voila un ecus +en plus. Et que le diable vous etrangle! ajouta-t-il tout bas. -- Merci, +dit Samuel; bon negoce! + +Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant. + +Le marchand, demeure seul dans la rue, se mit a ramasser la cuirasse de +Pertinax et a l'enchasser dans celle de Fournichon. + +Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien +empeche: + +-- Il parait, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures? + +-- Mais non, monsieur, repondit le malheureux marchand; c'est par hasard +et parce que l'occasion s'en est presentee ainsi. + +-- Alors, le hasard me sert a merveille. + +-- En quoi, monsieur? demanda le marchand. + +-- Imaginez-vous que j'ai justement la, a la portee de ma main, un tas de +vieilles ferrailles qui me genent. + +-- Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai +tout ce que j'en puis porter. + +-- Je vais toujours vous les montrer. + +-- Inutile, je n'ai plus d'argent. + +-- Qu'a cela ne tienne, je vous ferai credit; vous m'avez l'air d'un +parfait honnete homme. + +-- Merci, mais on m'attend. -- C'est etrange comme il me semble que je +vous connais! fit le bourgeois. + +-- Moi? dit le marchand essayant inutilement de reprimer un frisson. + +-- Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied +l'objet annonce, car il ne voulait point quitter la fenetre de peur que le +marchand ne se derobat. + +Et il deposa la salade dans la main du marchand. + +-- Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-a-dire que vous croyez me +connaitre? + +-- C'est-a-dire que je vous connais. N'etes-vous point... + +Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant. + +-- N'etes-vous pas Nicolas? + +La figure du marchand se decomposa, on voyait le casque trembler dans sa +main. + +-- Nicolas? repeta-t-il. + +-- Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie. + +-- Non, non, repliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre +fois heureux. + +-- N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter +l'armure complete, cuirasse, brassards et epee. + +-- Faites attention que c'est commerce defendu, monsieur. + +-- Je le sais, votre vendeur vous l'a crie assez haut tout a l'heure. + +-- Vous avez entendu? + +-- Parfaitement; vous avez meme ete large en affaire: c'est ce qui m'a +donne l'idee de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, +je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai ete +negociant aussi. + +-- Ah! et que vendiez-vous? + +-- Ce que je vendais? + +-- Oui. + +-- De la faveur. + +-- Bon commerce, monsieur. + +-- Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois. + +-- Je vous en fais mon compliment. + +-- Il en resulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille +parce qu'elle me gene. + +-- Je comprends cela. + +-- Il y a encore la les cuissards; ah! et puis les gants. + +-- Mais je n'ai pas besoin de tout cela. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je prendrai seulement la cuirasse. + +-- Vous n'achetez donc que des cuirasses? + +-- Oui. + +-- C'est drole, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez +dit du moins, et du fer est du fer. + +-- C'est vrai, mais, voyez-vous, de preference... + +-- Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutot, vous avez raison, +allez, n'achetez rien du tout. + +-- Que voulez-vous dire? + +-- Je veux dire que, dans des temps comme ceux ou nous vivons, chacun a +besoin de ses armes. + +-- Quoi! en pleine paix? + +-- Mon cher ami, si nous etions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel +commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point a moi qu'on dit de +ces choses-la. + +-- Monsieur? + +-- Et si clandestin surtout. + +Le marchand fit un mouvement pour s'eloigner. + +-- Mais, en verite, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis +sur que je vous connais; non, vous n'etes pas Nicolas Truchou, mais je +vous connais tout de meme. + +-- Silence. + +-- Et si vous achetez des cuirasses. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis sur que c'est pour accomplir une oeuvre agreable a +Dieu. + +-- Taisez-vous! + +-- Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense +bras dont la main alla s'emmancher a la main du marchand. + +-- Mais qui diable etes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise +comme dans un etau. + +-- Je suis Robert Briquet, surnomme la terreur du schisme, ami de l'Union, +et catholique enrage; maintenant je vous reconnais positivement. + +Le marchand devint bleme. + +-- Vous etes Nicolas.... Grimbelot, corroyeur a la Vache sans os. + +-- Non, vous vous trompez. Adieu, maitre Robert Briquet; enchante d'avoir +fait votre connaissance. + +Et le marchand tourna le dos au balcon. + +-- Comment, vous vous en allez? + +-- Vous le voyez bien. + +-- Sans me prendre ma ferraille? + +-- Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit. + +-- Mon valet vous suivra. + +-- Impossible. + +-- Alors, comment faire? + +-- Dame! restons comme nous sommes. + +-- Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de +cultiver votre connaissance. + +-- Et moi de fuir la votre, repliqua le marchand qui, cette fois, se +resignant a abandonner ses cuirasses et a tout perdre plutot que d'etre +reconnu, prit ses jambes a son cou et s'enfuit. + +Mais Robert Briquet n'etait pas homme a se laisser battre ainsi; il +enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de +sauter, et en cinq ou six enjambees il atteignit le marchand. + +-- Etes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'epaule du +pauvre diable; si j'etais votre ennemi, si je voulais vous faire arreter, +je n'aurais qu'a crier: le guet passe a cette heure dans la rue des +Augustins; mais non, vous etes mon ami, ou le diable m'emporte! et la +preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom. + +Cette fois le marchand se mit a rire. + +Robert Briquet se placa en face de lui. + +-- Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous etes lieutenant de la +prevote de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas la- +dessous. + +-- Je suis perdu! balbutia le marchand. + +-- Au contraire, vous etes sauve; ventre de biche! vous ne ferez jamais +pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi. + +Nicolas Poulain laissa echapper un gemissement. + +-- Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous +avez trouve un frere, frere Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les +deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de +mes gants par dessus le marche; allons, en route, et vive l'Union! + +-- Vous m'accompagnez? + +-- Je vous aide a porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins: +montrez-moi la route, je vous suis. + +Il y eut dans l'ame du malheureux lieutenant de la prevote un eclair de +soupcon bien naturel, mais qui s'evanouit aussitot qu'il eut brille. + +-- S'il voulait me perdre, se murmura-t-il a lui-meme, eut-il avoue qu'il +me connaissait? + +Puis tout haut: + +-- Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il. + +-- A la vie, a la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main +de son allie, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa +charge de ferraille. + +Tous deux se mirent en route. + +Apres vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il +etait tout en sueur, tant a cause de la rapidite de la marche que du feu +de leur conversation politique. + +-- Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arretant a peu +de distance de l'hotel de Guise. + +-- Je me doutais que mon armure allait de ce cote, pensa Briquet. + +-- Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers +Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du +lion, je vous laisse une derniere minute de reflexion; il est temps de +vous retirer si vous n'etes pas fort de votre conscience. + +-- Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: _Et non intremuit medulla +mea_, declama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-etre pas le latin? + +-- Vous le savez, vous? + +-- Comme vous voyez. + +-- Lettre, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain; +allons, entrons. + +Et il conduisit Briquet a la gigantesque porte de l'hotel de Guise, qui +s'ouvrit au troisieme coup du heurtoir de bronze. + +La cour etait pleine de gardes et d'hommes enveloppes de manteaux qui la +parcouraient comme des fantomes. + +Il n'y avait pas une seule lumiere dans l'hotel. + +Huit chevaux selles et brides attendaient dans un coin. + +Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels +formerent une espece de haie pour recevoir les nouveaux venus. + +Alors Nicolas Poulain, se penchant a l'oreille d'une sorte de concierge +qui tenait le guichet entrebaille, lui declina son nom. + +-- Et j'amene un bon compagnon, ajouta-t-il. + +-- Passez, messires, dit le concierge. + +-- Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant a un garde les +trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet. + +-- Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: peste! quel +organisateur vous faites, messire prevot? + +-- Oui, oui, l'on a du jugement, repondit Poulain en souriant avec +orgueil; mais venez que je vous presente. + +-- Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me +tolere, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me +presenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits. + +-- Comme il vous plaira, repondit le lieutenant de la prevote; attendez- +moi donc ici. + +Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs. + +-- Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix. + +-- Le maitre, repondit une autre voix. + +En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'hotel; il +avait entendu les derniers mots echanges entre les mysterieux promeneurs. + +-- Messieurs, dit-il, je viens en son nom. + +-- Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'ecria Poulain. + +-- Eh! mais me voila en pays de connaissance, se dit Briquet a lui-meme, +et en etudiant une grimace qui le defigura completement. + +-- Messieurs, nous voila au complet; deliberons, reprit la voix qui +s'etait fait entendre la premiere. + +-- Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maitre +Marteau. + +Et il changea de grimace avec une facilite qui prouvait combien les etudes +physionomiques lui etaient familieres. + +-- Montons, messieurs, fit Poulain. + +M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes a +manteaux vinrent apres Nicolas Poulain, et Robert Briquet apres les hommes +a manteaux. + +Tous monterent les degres d'un escalier exterieur aboutissant a une voute. + +Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant: + +-- Mais le page, ou donc est ce diable de page? + + + + +XI + +ENCORE LA LIGUE + + +Au moment ou Robert Briquet montait l'escalier a la suite de tout le +monde, en se donnant un air assez decent de conspirateur, il s'apercut que +Nicolas Poulain, apres avoir parle a plusieurs de ses mysterieux +collegues, attendait a la porte de la voute. + +-- Ce doit etre pour moi, se dit Briquet. + +En effet, le lieutenant de la prevote arreta son nouvel ami au moment meme +ou il allait franchir le redoutable seuil. + +-- Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne +vous connaissent point et desirent prendre des informations sur vous avant +de vous admettre au conseil. + +-- C'est trop juste, repliqua Briquet, et vous savez que ma modestie +naturelle avait deja prevu cette objection. + +-- Je vous rends justice, repliqua Poulain, vous etes un homme accompli. + +-- Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un +soir tant de braves defenseurs de l'Union catholique. + +-- Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain. + +-- Non, merci, ce n'est point la peine. + +-- C'est que l'on peut vous faire des difficultes a la porte; cependant +d'un autre cote, on m'attend. + +-- N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnaitrais +point la, maitre Nicolas; ce ne serait pas prudent. + +-- Si fait. + +-- Et bien! donnez-le-moi. + +-- Au fait! puisque vous etes entre.... + +-- Et que nous sommes amis. + +-- Soit; vous n'avez qu'a dire: _Parme et Lorraine_. + +-- Et le portier m'ouvrira? + +-- A l'instant meme. + +-- Tres bien, merci. Allez a vos affaires, je retourne aux miennes. + +Nicolas Poulain se separa de son compagnon et alla rejoindre ses +collegues. + +Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais +arrive a la premiere marche de l'escalier, il s'arreta pour explorer les +localites. + +Le resultat de ses observations fut que la voute s'allongeait +parallelement au mur exterieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il +etait evident que cette voute aboutissait a quelque salle basse, propre a +cette mysterieuse reunion a laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur +d'etre admis. + +Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientot une +certitude, c'est qu'il vit apparaitre une lumiere a une fenetre grillee, +percee dans ce mur, et defendue par une espece d'entonnoir en bois, comme +on en met aujourd'hui aux fenetres des prisons ou des couvents, pour +intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel. + +Briquet pensa bien que cette fenetre etait celle de la salle des reunions, +et que si l'on pouvait arriver jusqu'a elle, l'endroit serait favorable a +l'observation, et que, place a cet observatoire, l'oeil pouvait facilement +suppleer aux autres sens. + +Seulement la difficulte etait d'arriver a cet observatoire et d'y prendre +place pour voir sans etre vu. + +Briquet regarda autour de lui. + +Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec +leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens +alertes et clairvoyants. + +Par bonheur, la cour etait fort grande et la nuit fort noire. + +D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparaitre les affides sous la +voute, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes +bien closes et l'impossibilite ou l'on etait de sortir sans le mot de +passe, ne s'occupait plus que de preparer son lit pour la nuit et de +soigner un beau coquemar de vin epice qui tiedissait devant le feu. + +Il y a dans la curiosite des stimulants aussi energiques que dans les +elans de toute passion. Ce desir de savoir est si grand qu'il a devore la +vie de plus d'un curieux. + +Briquet avait ete trop bien renseigne jusque-la pour ne point desirer de +completer ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et, +fascine par la lumiere que renvoyait cette fenetre sur les barreaux de +fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si +reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets. + +En consequence, resolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le +long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme +ornement, aboutissait a cette fenetre, et suivit le mur comme aurait pu le +faire un chat ou un singe marchant appuye des mains et des pieds aux +ornements sculptes dans la muraille meme. + +Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette +silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support +apparent, ils n'eussent certes pas manque de crier a la magie, et plus +d'un, parmi les plus braves, eut senti herisser ses cheveux. + +Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses +sorcelleries. + +En quatre enjambees, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre +ces barreaux et l'entonnoir, de telle facon que du dehors il ne put etre +apercu, et que du dedans il fut a peu pres masque par le grillage. + +Briquet ne s'etait pas trompe, et il fut dedommage amplement de ses peines +et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arrive la. + +En effet, son regard embrassait une grande salle eclairee par une lampe de +fer a quatre becs, et remplie d'armures de toute espece, parmi lesquelles, +en cherchant bien, il eut pu certainement reconnaitre ses brassards et son +gorgerin. + +Ce qu'il y avait la de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets +ranges en pile ou en faisceaux, eut suffi a armer quatre bons regiments. + +Briquet donna cependant moins d'attention a la superbe ordonnance de ces +armes qu'a l'assemblee chargee de les mettre en usage ou de les +distribuer. Ses yeux ardents percaient la vitre epaisse et enduite d'une +couche grasse de fumee et de poussiere, pour deviner les visages de +connaissance sous les visieres ou les capuchons. + +-- Oh! oh! dit-il, voici maitre Cruce, notre revolutionnaire; voici notre +petit Brigard, l'epicier au coin de la rue des Lombards; voici maitre +Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'eut certes pas ose commettre +un tel sacrilege du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour +que je demande a cet ancien maitre, en fait d'armes, s'il connait la botte +secrete dont un certain David de ma connaissance est mort a Lyon. Peste! +la bourgeoisie est grandement representee, mais la noblesse... ah! M. de +Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est +touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il +se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agreable +et roule des yeux persuasifs. + +[Illustration: Maintenant je me rappelle positivement votre nom. -- PAGE +53.] + +Et, en effet, M. de Mayneville avait commence un discours. + +Robert Briquet secouait la tete, tandis que M. de Mayneville parlait, non +pas qu'il put entendre un seul mot de la harangue; mais il interpretait +ses gestes et ceux de l'assemblee. + +-- Il ne semble guere persuader son auditoire. Cruce lui fait la grimace, +Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les +epaules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez, +soyez eloquent, ventre de biche! Oh! a la bonne heure, voici les gens de +l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la +main, on jette en l'air les chapeaux; diable! + +Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous +qui assistons en esprit aux deliberations de l'orageuse assemblee, nous +allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer. + +D'abord Cruce, Marteau et Bussy s'etaient plaints a M. de Mayneville de +l'inaction du duc de Guise. + +Marteau, en sa qualite de procureur, avait pris la parole. + +-- Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc +Henri de Guise? -- Merci. -- Et nous vous acceptons comme ambassadeur; +mais la presence du duc lui-meme nous est indispensable. Apres la mort de +son glorieux pere, a l'age de dix-huit ans, il a fait adopter a tous les +bons Francais le projet de l'Union et nous a enroles tous sous cette +banniere. Selon notre serment, nous avons expose nos personnes et sacrifie +notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voila que, malgre +nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se decide. Prenez garde, +monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois +las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer. + +Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain +surtout se distingua par son zele a l'applaudir. + +M. de Mayneville repondit avec simplicite. + +-- Messieurs, si rien ne se decide, c'est que rien n'est mur encore. +Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frere, M. le +cardinal, sont a Nancy en observation: l'un met sur pied une armee +destinee a contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut +jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expedie courrier sur courrier a +tout le clerge de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le +duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette +vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Bearnais, est +prete a se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du cote de la Navarre, +et de l'empecher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc +veut etre, avant de rien faire et surtout avant de venir a Paris, en etat +de combattre l'heresie et l'usurpation. Mais, a defaut de M. de Guise, +nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme general et comme +conseiller, et que j'attends d'un moment a l'autre. + +-- C'est-a-dire, interrompit Bussy, et ce fut a ce moment qu'il haussa les +epaules, c'est-a-dire que vos princes sont partout ou nous ne sommes pas, +et jamais ou nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de +Montpensier, par exemple? + +-- Monsieur, madame de Montpensier est entree ce matin a Paris. + +-- Et personne ne l'a vue? + +-- Si fait, monsieur. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Salcede. + +-- Oh! oh! fit toute l'assemblee. + +-- Mais, dit Cruce, elle s'est donc rendue invisible? + +-- Pas tout a fait, mais insaisissable, je l'espere. + +-- Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne +presume pas que ce soit Salcede qui vous l'ait dit. + +-- Je sais qu'elle est ici, repondit Mayneville, parce que je l'ai +accompagnee jusqu'a la porte Saint-Antoine. + +-- J'ai entendu dire qu'on avait ferme les portes, interrompit Marteau qui +convoitait l'occasion de placer un second discours. + +-- Oui, monsieur, repondit Mayneville avec son eternelle politesse dont +aucune attaque ne pouvait le faire sortir. + +-- Comment se les est-elle fait ouvrir alors? + +-- A sa facon. + +-- Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les +ligueurs, jaloux et soupconneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils +s'allient aux grands. + +-- Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris +une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement. +La consigne avait ete donnee de ne laisser franchir la barriere qu'a ceux +qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait etre signee +cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, a la porte Saint-Antoine, cinq +ou six hommes dont quatre assez pauvrement vetus et d'assez mauvaise mine, +six hommes sont venus; ils etaient porteurs de ces cartes obligees et nous +ont passe devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente +bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. -- Quels sont ces +hommes, quelles sont ces cartes? repondez-nous, messieurs de Paris, vous +qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville. + +Ainsi, Mayneville, d'accuse, s'etait fait accusateur, ce qui est le grand +art de l'art oratoire. + +-- Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux +portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout +reveur. + +-- Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les +saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps a +courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on +appelle l'Union? + +-- Et ces gens, enfin, comment venaient-ils? + +-- Les uns a pied, les autres a cheval; les uns seuls, d'autres avec des +laquais. + +-- Sont-ce des gens du roi? + +-- Trois ou quatre avaient l'air de mendiants. + +-- Sont-ce des gens de guerre? + +-- Ils n'avaient que deux epees a eux six. + +-- Ce sont des etrangers? + +-- Je les suppose Gascons. + +-- Oh! firent quelques voix avec un accent de mepris. + +-- N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent eveiller notre +attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire. +Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue. + +-- Il y a un nouveau plan, repondit M. de Mayneville. Vous saurez demain +que Salcede, qui nous avait deja trahis et qui devait nous trahir encore, +non-seulement n'a point parle, mais encore s'est retracte sur l'echafaud; +et cela grace a la duchesse qui, entree a la suite d'un de ces porteurs de +cartes, a eu le courage de penetrer jusqu'a l'echafaud, au risque d'etre +broyee mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'etre +reconnue. C'est en ce moment que Salcede s'est arrete dans son effusion: +un instant apres, notre brave bourreau l'arretait dans son repentir. +Ainsi, messieurs, vous n'avez rien a craindre du cote de nos entreprises +de Flandre. Ce secret terrible s'en est alle roulant dans une tombe. + +Ce fut cette derniere phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de +Mayneville. + +Briquet devinait leur joie a leurs mouvements. Cette joie inquietait +beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une resolution soudaine. + +Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pave de la cour, et +se dirigea vers la porte ou, sur l'enonciation des deux mots: _Parme et +Lorraine_, le portier lui livra passage. + +Une fois dans la rue, maitre Robert Briquet respira si bruyamment que l'on +comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle. + +Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y +passait. + +M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurges futurs de +Paris, tout le plan de l'insurrection. + +Il ne s'agissait de rien moins que d'egorger les personnages importants de +la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en +criant: _Vive la messe! mort aux politiques!_ et d'allumer ainsi une +Saint-Barthelemy nouvelle avec les vieux debris de l'ancienne; seulement, +dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les +huguenots de toute espece. + +En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui regne au ciel et celui +qui allait regner sur la France: + +L'Eternel et M. de Guise. + + + + +XII + +LA CHAMBRE DE SA MAJESTE HENRI III AU LOUVRE + + +Dans cette grande chambre du Louvre, ou deja tant de fois nos lecteurs +sont entres avec nous et ou nous avons vu le pauvre roi Henri III depenser +de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore +une fois, non plus roi, non plus maitre, mais abattu, pale, inquiet et +livre sans reserve a la persecution de toutes les ombres que son souvenir +evoque incessamment sous ces voutes illustres. + +Henri etait bien change depuis cette mort fatale de ses amis que nous +avons racontee ailleurs: ce deuil avait passe sur sa tete comme un ouragan +devastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il etait un +homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections +privees, s'etait vu depouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et +de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible ou les rois vont a +Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne. + +Henri III avait ete cruellement frappe: tout ce qu'il aimait etait +successivement tombe au tour de lui. Apres Schomberg, Quelus et Maugiron +tues en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Megrin avait ete assassine +par M. de Mayenne: les plaies etaient restees vives et saignantes.... +L'affection qu'il portait a ses nouveaux favoris, d'Epernon et Joyeuse, +ressemblait a celle qu'un pere qui a perdu ses meilleurs enfants reporte +sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les defauts de +ceux-ci, il les aime, il les menage, il les garde pour ne donner sur eux +aucune prise a la mort. + +Il avait comble de biens d'Epernon, et cependant il n'aimait d'Epernon que +par soubresauts et par caprice; en de certains moments meme il le +haissait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillere en qui +veillait toujours la pensee, comme la lampe dans le tabernacle, c'est +alors que Catherine, incapable de folies meme dans sa jeunesse, prenait la +voix du peuple pour fronder les affections du roi. + +Jamais elle ne lui eut dit, quand il vidait le tresor pour eriger en duche +la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eut +dit: Sire, haissez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien +pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi +se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser +d'Epernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitot le mot +inflexible qui resumait tous les griefs du peuple et de la royaute contre +d'Epernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale. + +D'Epernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversite +native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition, +ambition vague, et dont le but lui etait encore inconnu a lui-meme; +seulement son avidite lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le +monde lointain et ignore que lui cachaient encore les horizons de +l'avenir, et c'etait d'apres cette avidite seule qu'il se gouvernait. + +[Illustration: Le duc d'Epernon.] + +Le tresor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et +s'approcher d'Epernon, le bras arrondi et le visage riant; le tresor +etait-il vide, il disparaissait, la levre dedaigneuse et le sourcil +fronce, pour s'enfermer, soit dans son hotel, soit dans quelqu'un de ses +chateaux, ou il pleurait misere jusqu'a ce qu'il eut pris le pauvre roi +par la faiblesse du coeur et tire de lui quelque don nouveau. + +Par lui le favoritisme avait ete erige en metier, metier dont il +exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait +pas au roi le moindre retard a payer aux echeances; puis, lorsqu'il devint +plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale +furent revenues assez frequentes pour solidifier sa cervelle gasconne, +plus tard, disons-nous, il consentit a se donner une part du travail, +c'est-a-dire a cooperer a la rentree des fonds dont il voulait faire sa +proie. + +Cette necessite, il le sentait bien, l'entrainait a devenir, de courtisan +paresseux, ce qui est le meilleur de tous les etats, courtisan actif, ce +qui est la pire de toutes les conditions. Il deplora bien amerement alors +les doux loisirs de Quelus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, +n'avaient de leur vie parle affaires publiques ni privees, et qui +convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs; +mais les temps avaient change: l'age de fer avait succede a l'age d'or; +l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller a l'argent, +fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine +a moitie tarie. D'Epernon se resigna et se lanca en affame dans les +inextricables ronces de l'administration, devastant ca et la sur son +passage, et pressurant sans tenir compte des maledictions, chaque fois que +le bruit des ecus d'or couvrait la voix des plaignants. + + * * * * * + +L'esquisse rapide et bien incomplete que nous avons tracee du caractere de +Joyeuse peut montrer au lecteur quelle difference il y avait entre les +deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitie, mais cette +large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la +France et sur lui-meme a ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout +naturellement et sans y reflechir, avait suivi la trace et adopte la +tradition des Quelus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Megrin: il +aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous +ces bruits etranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitie que le +roi portait aux predecesseurs de Joyeuse, etaient morts avec cette amitie; +aucune tache infame ne souillait cette affection presque paternelle de +Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnetes, Joyeuse +avait du moins en public le respect de la royaute, et sa familiarite ne +depassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, +Joyeuse etait un ami veritable d'Henri; mais ce milieu ne se presentait +guere. Anne etait jeune, emporte, amoureux, egoiste; c'etait peu pour lui +d'etre heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source; +c'etait tout pour lui d'etre heureux de quelque facon qu'il le fut. Brave, +beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts +une aureole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri +maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laisse, a lui roi, si peu +de chose a faire pour son ami. + +Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute a cause +du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri +cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fut developpe dans +un sens d'utilite remarquable. + +Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompe. + +C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractere de ses amis, avec +cette profonde connaissance de leurs defauts et de leurs qualites, +qu'eloigne d'eux, isole, triste, dans cette chambre sombre, il pensait a +eux, a lui, a sa vie, et regardait dans l'ombre ces funebres horizons deja +dessines dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les +siens. + +Cette affaire de Salcede l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes +dans un pareil moment, Henri avait senti son denument; la faiblesse de +Louise l'attristait; la force de Catherine l'epouvantait. Henri sentait +enfin en lui cette vague et eternelle terreur qu'eprouvent les rois +marques par la fatalite, pour qu'une race s'eteigne en eux et avec eux. + +S'apercevoir en effet que, quoique eleve au-dessus de tous les hommes, +cette grandeur n'a par de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on +encense, l'idole qu'on adore; mais que les pretres et le peuple, les +adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relevent selon leur +interet, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit +altier, la plus cruelle des disgraces. Henri le sentait vivement et +s'irritait de le sentir. + +Et cependant, de temps en temps, il se reprenait a l'energie de sa +jeunesse eteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse. + +-- Apres tout, se disait-il, pourquoi m'inquieterais-je? Je n'ai plus de +guerres a subir; Guise est a Nancy, Henri a Pau; l'un est oblige de +renfermer son ambition en lui-meme, l'autre n'en a jamais eu. + +Les esprits se calment; nul Francais n'a serieusement envisage cette +entreprise impossible de detroner son roi; cette troisieme couronne +promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos +de femme blessee dans son amour-propre; ma mere seule reve toujours a son +fantome d'usurpation, sans pouvoir serieusement me montrer l'usurpateur; +mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgre +mes chagrins, je sais a quoi m'en tenir sur les pretendants qu'elle +redoute. + +Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai, +l'epee a la main, les ligues etrangeres. Par la mordieu! je ne valais pas +mieux que je ne vaux aujourd'hui, a Jarnac et a Montcontour. + +Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tete sur sa poitrine; oui, +mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voila +mon seul, mon veritable conspirateur, l'ennui! et ma mere ne me parle +jamais de celui-la. + +Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'etre +ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour +s'amuser? D'Epernon? ah! celui-la, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas +encore touche sa traite de vingt-cinq mille ecus sur les pieds fourchus; +eh bien, ma foi! qu'il boude tout a son aise. + +-- Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'Epernon. + +Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les recriminations +qu'elle suggere contre les personnes attendues, la facilite avec laquelle +se dissipe le nuage lorsque la personne parait, comprendront +l'empressement que mit le roi a ordonner que l'on avancat un pliant pour +le duc. + +-- Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchante de vous voir. + +D'Epernon s'inclina respectueusement. + +-- Pourquoi donc n'etes-vous point venu voir ecarteler ce coquin +d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, +puisque je vous l'avais fait dire? + +-- Sire, je n'ai pas pu. + +-- Vous n'avez pas pu? + +-- Non, sire, j'avais affaire. + +-- Ne dirait-on pas, en verite, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une +coudee, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas ete paye, dit +Henri en levant les epaules. + +-- Ma foi, sire, dit d'Epernon prenant au bond la balle, Votre Majeste est +dans le vrai; le subside n'a pas ete paye, et je suis sans un ecu. + +-- Bon, fit Henri impatient. + +-- Mais, reprit d'Epernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me +hate de le dire a Votre Majeste, car elle pourrait croire que ce sont la +les affaires dont je me suis occupe. + +-- Voyons ces affaires, duc. + +-- Votre Majeste sait ce qui s'est passe au supplice de Salcede. + +-- Parbleu, puisque j'y etais. + +-- On a tente d'enlever le condamne. + +-- Je n'ai pas vu cela. + +-- C'est le bruit qui court par la ville cependant. + +-- Bruit, sans cause et sans resultat: on n'a pas remue. + +-- Je crois que Votre Majeste est dans l'erreur. + +-- Et sur quoi bases-tu ta croyance? + +-- Sur ce que Salcede a dementi devant le peuple ce qu'il avait dit devant +les juges. + +-- Ah! vous savez deja cela, vous? + +-- Je tache de savoir tout ce qui interesse Votre Majeste. + +-- Merci, mais ou voulez-vous en venir avec ce preambule? + +-- A ceci: un homme qui meurt comme Salcede est mort en bien bon +serviteur, sire. + +-- Eh bien! apres? + +-- Le maitre qui a de tels serviteurs est bien heureux: voila tout. + +-- Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutot que +je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire. + +-- Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majeste trouverait dans +l'occasion, et je puis en repondre mieux que personne, des serviteurs +aussi fideles qu'en a trouve le maitre de Salcede. + +-- Le maitre de Salcede, le maitre de Salcede! nommez donc une fois les +choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce +maitre? + +-- Votre Majeste doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de +politique. + +-- Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous. + +-- Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses. + +-- Bon! dit Henri ennuye, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des +choses desagreables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien la. + +-- Allons, voila que Votre Majeste me maltraite, dit d'Epernon. + +-- C'est assez juste, je crois. + +-- Non pas, sire. L'avertissement d'un homme devoue peut tomber a faux; +mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet +avertissement. + +[Illustration: Son visage me revient assez. -- PAGE 69.] + +-- Ce sont mes affaires. + +-- Ah! du moment que Votre Majeste le prend ainsi, vous avez raison, sire; +n'en parlons donc plus. + +Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier. + +-- Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis deja lugubre comme un +Pharaon d'Egypte en sa pyramide. Egaie-moi. + +-- Ah! sire, la joie ne se commande point. + +Le roi frappa la table de son poing avec colere. + +-- Vous etes un entete, un mauvais ami, duc! s'ecria-t-il. Helas! helas! +je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois. + +-- Oserais-je faire remarquer a Votre Majeste qu'elle n'encourage guere +les nouveaux? + +Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute reponse, il +regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une +expression des plus significatives. + +D'Epernon comprit. + +-- Votre Majeste me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon +acheve. Moi, je ne lui reproche pas mon devoument. + +Et le duc, qui ne s'etait pas encore assis, prit le pliant que le roi +avait fait preparer pour lui. + +-- Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur, +toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire +gai et joyeux. Dieu m'est temoin que je n'ai point entendu parler de +Quelus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur +le point de mon honneur. Non, il y avait meme en ce temps-la Bussy, Bussy, +qui n'etait point a moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je +n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause +involontaire de leur mort, helas! Ou en suis-je venu, que je regrette meme +mes ennemis! Certes, tous quatre etaient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne +te fache point de ce que je dis la. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point +ton temperament de donner a chaque heure du jour de grands coups de +rapiere sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux +et haut a la main, tu es facetieux, fin, de bon conseil parfois. Tu +connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel +je n'eprouvai jamais un seul moment d'ennui. + +-- De qui Votre Majeste veut-elle parler? demanda le duc. + +-- Tu devrais lui ressembler, d'Epernon. + +-- Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majeste regrette. + +-- Oh! pauvre Chicot, ou es-tu? + +D'Epernon se leva tout pique. + +-- Eh bien! que fais-tu? dit le roi. + +-- Il parait, sire, que Votre Majeste est en memoire aujourd'hui; mais, en +verite, ce n'est pas heureux pour tout le monde. + +-- Et pourquoi cela? + +-- C'est que Votre Majeste, sans y songer peut-etre, me compare a messire +Chicot, et que je me sens assez peu flatte de la comparaison. + +-- Tu as tort, d'Epernon. Je ne puis comparer a Chicot qu'un homme que +j'aime et qui m'aime. C'etait un solide et ingenieux serviteur que celui- +la. + +Et Henri poussa un profond soupir. + +-- Ce n'est pas pour ressembler a maitre Chicot, je presume, que Votre +Majeste m'ait fait duc et pair, dit d'Epernon. + +-- Allons, ne recriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que +le Gascon, si fin et si impudent qu'il fut a la fois, se trouva plus mal a +l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'eut ete devant un reproche +flagrant. + +-- Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voila tout ce que je +puis dire. Oh! quand je songe qu'a cette meme place ou tu es ont passe +tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fideles; que la-bas, sur le +fauteuil ou tu as pose ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent +fois! + +-- Peut-etre etait-ce fort spirituel, interrompit d'Epernon; mais, en tout +cas, c'etait peu respectueux. + +-- Helas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps +aujourd'hui. + +Et il agita tristement son chapelet de tetes de mort, qui fit entendre un +cliquetis lugubre comme s'il eut ete fait d'ossements reels. + +-- Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement +d'Epernon. + +-- Il est mort! repondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aime! + +-- Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en verite qu'il a bien fait de +mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries, +et l'on m'a dit que la sobriete n'etait pas sa vertu favorite. De quoi est +mort le pauvre diable, sire, d'indigestion? + +-- Chicot est mort de chagrin, mauvais coeur, repliqua aigrement le roi. + +-- Il l'aura dit pour vous faire rire une derniere fois. + +-- Voila qui te trompe: c'est qu'il n'a pas meme voulu m'attrister par +l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, +lui qui tant de fois m'a vu les pleurer. + +-- Alors c'est son ombre qui est revenue. + +-- Plut a Dieu que je le revisse, meme en ombre! Non, c'est son ami, le +digne prieur Gorenflot, qui m'a ecrit cette triste nouvelle. + +-- Gorenflot! qu'est-ce que cela? + +-- Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau +couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, pres +de Bel-Esbat. + +-- Fort bien! quelque mauvais precheur a qui Votre Majeste aura donne un +prieure de trente mille livres et a qui elle se garde bien de le +reprocher. + +-- Vas-tu devenir impie a present? + +-- Si cela pouvait desennuyer Votre Majeste, j'essaierais. + +-- Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu! + +-- Chicot l'etait bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait. + +-- Chicot est venu dans un temps ou je pouvais encore rire de quelque +chose. + +-- Alors, Votre Majeste a tort de le regretter. + +-- Pourquoi cela? + +-- Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fut, ne lui +serait pas d'un grand secours. + +-- L'homme etait bon a tout, et ce n'est pas seulement a cause de son +esprit que je le regrette. + +-- Et a cause de quoi? Ce n'est point a cause de son visage, je presume, +car il etait fort laid, mons Chicot. + +-- Il avait des conseils sages. + +-- Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majeste en ferait un garde des +sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard. + +-- Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont temoigne de +l'affection et pour qui j'en ai eu moi-meme. Chicot, depuis qu'il est +mort, m'est sacre comme un ami serieux, et quand je n'ai point envie de +rire, j'entends que personne ne rie. + +-- Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majeste. Ce +que j'en disais, c'est que tout a l'heure vous regrettiez Chicot pour sa +belle humeur; c'est que tout a l'heure vous me demandiez de vous egayer, +tandis que maintenant vous desirez que je vous attriste... Parfandious! +Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'echappe toujours. + +-- Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point ou +tu voulais me voir quand tu as commence la conversation par de sinistres +propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Epernon; il y a toujours +chez le roi la force d'un homme. + +-- Je n'en doute pas, sire. + +-- Et c'est heureux, car, mal garde comme je le suis, si je ne me gardais +point moi-meme, je serais mort dix fois le jour. + +-- Ce qui ne deplairait pas a certaines gens que je connais. + +-- Contre ceux-la, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses. + +-- C'est bien impuissant a atteindre de loin. + +-- Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes +arquebusiers. + +-- C'est genant pour frapper de pres: pour defendre une poitrine royale, +ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes +poitrines. + +-- Helas! dit Henri, voila ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines +de nobles coeurs. Jamais on ne fut arrive a moi du temps de ces vivants +remparts qu'on appelait Quelus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint- +Megrin. + +-- Voila donc ce que Votre Majeste regrette? demanda d'Epernon, comptant +saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant delit d'egoisme. + +-- Je regrette les coeurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes +choses, dit Henri. + +-- Sire, dit d'Epernon, si j'osais, je ferais remarquer a Votre Majeste +que je suis Gascon, c'est-a-dire prevoyant et industrieux; que je tache de +suppleer par l'esprit aux qualites que m'a refusees la nature; en un mot, +que je fais tout ce que je puis, c'est-a-dire tout ce que je dois, et que +par consequent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra! + +-- Ah! voila comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand etalage des +dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu a m'effrayer, +tu te resumes par ces mots: Advienne que pourra!... Bien oblige, duc. + +-- Votre Majeste veut donc bien croire un peu a des dangers? + +-- Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre. + +-- Je crois que je le puis. + +-- Tu le peux? + +-- Oui, sire. + +-- Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu +es! + +-- Pas si petits. + +-- Voyons, alors. + +-- Votre Majeste consent-elle a se lever? -- Pourquoi faire? + +-- Pour venir avec moi jusqu'aux anciens batiments du Louvre. + +-- Du cote de la rue de l'Astruce? + +-- Precisement a l'endroit ou l'on s'occupait de batir un garde-meubles, +projet qui a ete abandonne depuis que Votre Majeste ne veut plus d'autres +meubles que des prie-Dieu et des chapelets de tetes de mort. + +-- A cette heure? + +-- Dix heures sonnent a l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me +semble. + +-- Que verrai-je dans ces batiments? + +-- Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas. + +-- C'est bien loin, duc. + +-- Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire. + +-- D'Epernon, d'Epernon. + +-- Eh bien, sire? + +-- Si ce que tu veux me faire voir n'est pas tres curieux, prends garde. + +-- Je vous reponds, sire, que ce sera curieux. + +-- Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort. + +Le duc prit son manteau et presenta au roi son epee; puis, prenant un +flambeau de cire, il se mit a preceder dans la galerie Sa Majeste tres +chretienne, qui le suivit d'un pas trainant. + + + + +XIII + + +LE DORTOIR + +Quoiqu'il ne fut encore que dix heures, comme l'avait dit d'Epernon, un +silence de mort envahissait deja le Louvre; a peine, tant le vent +soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le +grincement des ponts-levis. + +En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arriverent aux +batiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conserve ce nom, meme depuis +l'edification de Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Le duc tira une clef de son aumoniere, descendit quelques marches, +traversa une petite cour, ouvrit une porte cintree, enfermee sous des +ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues +herbes. + +Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se +trouva dans une cour interieure que dominait a l'un de ses angles un +escalier de pierre. + +Cet escalier aboutissait a une vaste chambre, ou plutot a un immense +corridor. + +D'Epernon avait aussi la clef de ce corridor. + +Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer a Henri l'etrange +amenagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux. + +Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits etait occupe par un +dormeur. + +Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du +cote du duc avec une curiosite inquiete: + +-- Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment? + +-- Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui des demain ne dormiront +plus, qu'a leur tour s'entend. + +-- Et pourquoi ne dormiront-ils plus? + +-- Pour que Votre Majeste puisse dormir, elle. + +-- Explique-toi; tous ces gens-la sont donc tes amis? + +-- Choisis par moi, sire, tries comme le grain dans l'aire; des gardes +intrepides qui ne quitteront pas Votre Majeste plus que son ombre, et qui, +gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout ou Votre Majeste ira, +ne laisseront personne approcher de vous a la longueur d'une epee. + +-- C'est toi qui as invente cela, d'Epernon? + +-- Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire. + +-- On en rira. + +-- Non pas, on en aura peur. + +-- Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes? + +-- Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous +plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre +Majeste, ne s'adresseront qu'a vous pour avoir la lumiere, la chaleur, la +vie. + +-- Mais cela va me ruiner. + +-- Est-ce qu'un roi se ruine jamais? + +-- Je ne puis deja point payer les Suisses. + +-- Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous +paraissent gens de grande depense? + +Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui presentait un aspect assez +digne d'attention, meme pour un roi accoutume aux belles divisions +architecturales. + +Cette salle longue etait coupee, dans toute sa longueur, par une cloison +sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcoves, placees +comme autant de chapelles a cote les unes des autres, et donnant sur le +passage a l'une des extremites duquel se tenaient le roi et d'Epernon. + +Une porte, percee dans chacune de ces alcoves, donnait acces dans une +sorte de logement voisin. + +Il resultait de cette distribution ingenieuse que chaque gentilhomme avait +sa vie publique et sa vie privee. + +Au public, il apparaissait par l'alcove. + +En famille, il se cachait dans sa petite loge. + +La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant +dans toute la longueur du batiment. + +Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions. + +-- Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits? +demanda le roi. + +-- Parce que, sire, j'ai pense qu'ainsi l'inspection serait plus facile a +faire pour Votre Majeste; puis ces alcoves, qui portent chacune un numero, +ont un avantage, c'est de transmettre ce numero a leur locataire: ainsi +chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre. + +-- C'est assez bien imagine, dit le roi, surtout si nous seuls conservons +la clef de toute cette arithmetique. Mais les malheureux etoufferont a +toujours vivre dans ce bouge. + +-- Votre Majeste va faire le tour avec moi si elle le desire, et entrer +dans les loges de chacun d'eux. + +-- Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Epernon! dit le roi, +jetant les yeux sur les chaises chargees de la defroque des dormeurs. Si +j'y renferme les loques de ces gaillards-la, Paris rira beaucoup. + +-- Il est de fait, sire, repondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont +pas tres somptueusement vetus; mais, sire, s'ils eussent ete tous ducs et +pairs... + +-- Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me couteraient plus cher +qu'ils ne vont me couter. + +-- Eh bien, c'est cela meme, sire. + +-- Combien me couteront-ils, voyons? Cela me decidera peut-etre, car en +verite, d'Epernon, la mine n'est pas appetissante. + +-- Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hales par le soleil +qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'etais maigre et hale comme +eux lorsque je vins a Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi. + +-- Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'Epernon. + +Puis, apres une pause: + +-- Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le +roi. + +-- Sire, il ne faut pas les juger sur cet apercu, ils ont tres bien dine +ce soir, voyez-vous. + +-- Tiens, en voici un qui reve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille +avec curiosite. + +-- Vraiment? + +-- Oui, que dit-il donc? ecoute. + +En effet, un des gentilshommes, la tete et les bras pendants hors du lit, +la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un melancolique +sourire. + +Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied. + +-- Si vous etes une femme, disait-il, fuyez! fuyez! + +-- Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-la. + +-- Qu'en dites-vous, sire? + +-- Son visage me revient assez. + +D'Epernon approcha son flambeau. + +-- Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignee. -- C'est le +sire Ernauton de Carmainges, un joli garcon, et qui ira loin. + +-- Il a laisse la-bas quelque amour ebauche, pauvre diable! + +-- Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui +tiendrons compte du sacrifice. + +-- Oh! oh! voila une bizarre figure qui vient apres ton sire... comment +donc l'appelles-tu deja? + +-- Ernauton de Carmainges. + +-- Ah! oui! peste! quelle chemise a le numero 34! on dirait d'un sac de +penitent. + +-- Celui-la c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majeste, lui, ce ne +sera pas, je vous en reponds, sans s'enrichir un peu. + +-- Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rever d'amour? + +-- Quel numero, sire? + +-- Numero 42. + +-- Fine lame, coeur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline, +sire. + +-- Ah ca! mais j'y reflechis; sais-tu que tu as eu la une idee, Lavalette? + +-- Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces +nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majeste que +l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, a +la premiere occasion, vont se montrer d'une facon qui nous fera honneur a +tous. + +-- Oui, oui, tu as raison, c'est une idee. Mais attends donc. + +-- Quoi? + +-- Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet equipage-la, je +presume. Mon corps a bonne facon, et je ne veux pas que son ombre, ou +plutot que ses ombres le deshonorent. + +-- Ah! nous en revenons, sire, a la question du chiffre. + +-- Comptais-tu l'eluder? + +-- Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale; +mais a l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idee. + +-- D'Epernon, d'Epernon! dit le roi. + +-- Que voulez-vous, sire, le desir de plaire a Votre Majeste double mon +imagination. + +-- Allons, voyons, dis cette idee. + +-- Eh bien, si cela dependait de moi, chacun de ces gentilshommes +trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une +bourse de mille ecus pour le paiement du premier semestre. + +-- Mille ecus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons +donc! vous etes fou, duc; un regiment tout entier ne couterait point cela. + +-- Vous oubliez, sire, qu'ils sont destines a etre les ombres de Votre +Majeste; et, vous l'avez dit vous-meme, vous desirez que vos ombres soient +decemment habillees. Chacun aura donc a prendre sur ses mille ecus pour se +vetir et s'armer de maniere a vous faire honneur; et sur le mot honneur, +laissez la longe un peu lache aux Gascons. Or, en mettant quinze cents +livres pour l'equipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres +pour la premiere annee, trois mille pour la seconde et les autres. + +-- C'est plus acceptable. + +-- Et Votre Majeste accepte? + +-- Il n'y a qu'une difficulte, duc. -- Laquelle? + +-- Le manque d'argent. + +-- Le manque d'argent? + +-- Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise +raison que je te donne la, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta +traite. + +-- Sire, j'ai trouve un moyen. + +-- De me faire avoir de l'argent? + +-- Pour votre garde, oui, sire. + +-- Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'Epernon de +cote. + +Puis tout haut: + +-- Voyons ce moyen, dit-il. + +-- On a enregistre, il y a eu six mois aujourd'hui meme, un edit sur les +droits de gibier et de poisson. + +-- C'est possible. + +-- Le paiement du premier semestre a donne soixante-cinq mille ecus que le +tresorier de l'epargne a encaisses ce matin, lorsque je l'ai prevenu de +n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au tresor, il tient a la +disposition de Votre Majeste l'argent de la taxe. + +-- Je le destinais aux guerres. + +-- Eh bien, justement, sire. La premiere condition de la guerre, c'est +d'avoir des hommes; le premier interet du royaume, c'est la defense et la +surete du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces +conditions. + +-- La raison n'est pas mauvaise; mais, a ton compte, je ne vois que +quarante-cinq mille ecus employes; il va donc m'en rester vingt mille pour +mes regiments. + +-- Pardon, sire, j'ai dispose, sauf le plaisir de Votre Majeste, de ces +vingt mille ecus. + +-- Ah! tu en as dispose? + +-- Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite. + +-- J'en etais sur, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans +ton argent. + +-- Oh! par exemple, sire! + +-- Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant +a une autre idee. + +-- Voila, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est +commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est a +pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un +troisieme pour suppleer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous +aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service, +trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant +ces douze heures vous en aurez toujours cinq a droite, cinq a gauche, deux +devant et trois derriere. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une +pareille garde. + +-- Par la mordieu! c'est habilement combine, duc, et je te fais mon +compliment. + +-- Regardez-les, sire; en verite ils font bon effet. + +-- Oui, habilles ils ne seront pas mal. + +-- Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui +vous menacent, sire? + +-- Je ne dis pas. + +-- J'avais donc raison? + +-- Soit. + +-- Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idee-la. + +-- D'Epernon! d'Epernon! il n'est point charitable de dire du mal des +absents. + +-- Parfandious! vous dites bien du mal des presents, sire. + +-- Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il etait avec moi a la Greve +aujourd'hui, lui, Joyeuse. + +-- Eh bien! moi j'etais ici, sire, et Votre Majeste voit que je ne perdais +pas mon temps. + +-- Merci, Lavalette. + +-- A propos, sire, fit d'Epernon, apres un silence d'un instant, j'avais +une chose a demander a Votre Majeste. + +-- Cela m'etonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien. + +-- Votre Majeste est amere aujourd'hui, sire. + +-- Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie +avait satisfait la vengeance, ou plutot tu me comprends mal: je disais +que, m'ayant rendu service, tu avais droit a me demander quelque chose; +demande donc. + +-- C'est different, sire. D'ailleurs, ce que je demande a Votre Majeste, +c'est une charge. + +-- Une charge! toi, colonel general de l'infanterie, tu veux encore une +charge; mais elle t'ecrasera. + +-- Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majeste; je +porterais le ciel et la terre. + +-- Demande alors, dit le roi en soupirant. + +-- Je desire que Votre Majeste me donne le commandement de ces quarante- +cinq gentilshommes. + +-- Comment! dit le roi stupefait, tu veux marcher devant moi, derriere +moi? tu veux te devouer a ce point, tu veux etre capitaine des gardes? + +-- Non pas, non pas, sire. + +-- A la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle. + +-- Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon +commandement que celui de tout autre; mais je ne les precederai ni ne les +suivrai: j'aurai un second moi-meme. + +-- Il y a encore quelque chose la-dessous, pensa Henri en secouant la +tete; ce diable d'homme donne toujours pour avoir. + +Puis tout haut: + +-- Eh bien, soit, tu auras ton commandement. + +-- Secret? + +-- Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq? + +-- Le petit Loignac. + +-- Ah! tant mieux. + +-- Il agree a Votre Majeste? + +-- Parfaitement. + +-- Est-ce arrete ainsi, sire? + +-- Oui, mais.... + +-- Mais? + +-- Quel role joue-t-il pres de toi, ce Loignac? + +-- Il est mon d'Epernon, sire. + +-- Il te coute cher alors, grommela le roi. + +-- Votre Majeste dit? + +-- Je dis que j'accepte. + +-- Sire, je vais chez le tresorier de l'epargne chercher les quarante-cinq +bourses. + +-- Ce soir? + +-- Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises. + +-- C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi. + +-- Content, sire? + +-- Assez. + +-- Bien garde dans tous les cas. + +-- Oui, par des gens qui dorment les poings fermes. + +-- Ils veilleront demain, sire. + +D'Epernon reconduisit Henri jusqu'a la porte de la galerie et le quitta en +se disant: + +-- Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me +coutent rien, parfandious! + + + + +XIV + +L'OMBRE DE CHICOT + + +Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de +deceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs defauts et +leurs qualites, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus +profond de leur coeur que pouvait le faire le roi du ciel. + +Il avait compris tout de suite ou voulait en venir d'Epernon; mais comme +il s'attendait a ne rien recevoir en echange de ce qu'il donnerait, et +qu'il recevait quarante-cinq estafiers en echange de soixante-cinq mille +ecus, l'idee du Gascon lui parut une trouvaille. + +Et puis c'etait une nouveaute. Un pauvre roi de France n'est pas toujours +grassement fourni de cette marchandise si rare meme pour des sujets, le +roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigne +ses chiens, aligne ses tetes de mort et pousse sa quantite voulue de +soupirs, n'avait plus rien a faire. + +La garde instituee par d'Epernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en +parlerait, et qu'il pourrait en consequence lire sur les physionomies +autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il etait revenu +de Pologne. + +Peu a peu et a mesure qu'il se rapprochait de sa chambre ou l'attendait +l'huissier, assez intrigue de cette excursion nocturne et insolite, Henri +se developpait a lui-meme les avantages de l'institution des quarante- +cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, +s'eclaircissant, les idees que d'Epernon avait mises en lumiere dans la +conversation qu'il venait d'avoir avec lui. + +-- Au fait, pensa le roi, ces gens-la seront sans doute fort braves: il y +en aura, Dieu merci! pour tout le monde... et puis, c'est beau, un cortege +de quarante-cinq epees toujours pretes a sortir du fourreau! + +Ce dernier chainon de sa pensee se soudant au souvenir de ces autres epees +si devouees qu'il regrettait si amerement tout haut et plus amerement +encore tout bas, amena Henri a une tristesse profonde dans laquelle il +tombait si souvent a l'epoque ou nous sommes parvenus, qu'on eut pu dire +que c'etait son etat habituel. Les temps si durs, les hommes si mechants, +les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimerent une +seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'egayer, pour sortir un +instant de cette maladie que deja, a cette epoque, les Anglais, nos +maitres en melancolie, avaient baptisee du nom de _spleen_. + +Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le +demanda. + +-- M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier. + +-- C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous. + +-- Sire, la chambre de Votre Majeste est prete, et Sa Majeste la reine a +fait demander les ordres du roi. + +Henri fit la sourde oreille. + +-- Doit-on faire dire a Sa Majeste, hasarda l'huissier, de mettre le +chevet? + +-- Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes devotions, j'ai mes travaux; et +puis je suis souffrant, je dormirai seul. + +L'huissier s'inclina. + +-- A propos, dit Henri le rappelant, portez a la reine ces confitures +d'Orient qui font dormir. + +Et il remit son drageoir a l'huissier. + +Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet preparee. + +Une fois la, Henri jeta un coup d'oeil sur tous les accessoires si +recherches, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait +naguere pour etre le plus bel homme de la chretiente, ne pouvant pas en +etre le plus grand roi. + +Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail force, auquel +autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait +autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu. +Henri etait comme ces vieilles coquettes qui ont change leur miroir contre +un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus +cheris. + +Gants parfumes et onctueux, masques de toile fine impregnes de pates, +combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir +l'oreille et faire briller les yeux, il negligea tout cela encore comme il +le faisait deja depuis longtemps. + +-- Mon lit, dit-il avec un soupir. + +Deux serviteurs le deshabillerent, lui passerent un calecon de fine laine +de Frise, et, le soulevant avec precaution, ils le glisserent entre ses +draps. + +-- Le lecteur de Sa Majeste! cria une voix. + +Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait +quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du +polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-a-dire +primitivement, le francais lui suffisait. + +-- Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prieres chez lui a mon +intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi. + +-- Mais s'il rentre tard, sire? + +-- Helas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais a quelque heure qu'il +rentre, vous entendez, amenez-le. + +Les serviteurs eteignirent les cires, allumerent pres du feu une lampe +d'essences qui donnaient des flammes pales et bleuatres, sorte de +recreation fantasmagorique dont le roi se montrait fort epris depuis le +retour de ses idees sepulcrales, puis ils quitterent sur la pointe des +pieds sa chambre silencieuse. + +Henri, brave en face d'un danger veritable, avait toutes les craintes, +toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les +apparitions, il avait peur des fantomes, et cependant ce sentiment +l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela a ce +prisonnier qui, ennuye de l'oisivete d'une longue detention, repondait a +ceux qui lui annoncaient qu'il allait subir la question: + +-- Bon, cela me fera toujours passer un instant. + +Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout +en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en +essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu denoncer la +mysterieuse entree d'une ombre, les yeux de Henri, fatigues du spectacle +de la journee et de la course du soir, se voilerent, et bientot il +s'endormit ou plutot s'engourdit dans ce calme et cette solitude. + +Mais les repos de Henri n'etaient pas longs. Mine par cette fievre sourde +qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il +crut entendre du bruit dans sa chambre et se reveilla. + +-- Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi? + +Personne ne repondit. + +Les flammes de la lampe bleue s'etaient affaiblies; elles ne renvoyaient +plus au plafond de chene sculpte qu'un cercle blafard qui verdissait l'or +des caissons. + +-- Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophete a raison: Majeste +devrait toujours soupirer. Il eut mieux fait de dire: Elle soupire +toujours. + +Puis, apres une pause d'un instant: + +-- Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de priere, donnez-moi la force d'etre +toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai apres ma mort! + +-- Eh! eh! seul apres ta mort, ce n'est pas sur, repondit une voix +stridente qui vibra comme une percussion metallique a quelques pas du lit; +et les vers, pour qui les prends-tu? + +Le roi, effare, se souleva sur son seant, interrogeant avec anxiete chaque +meuble de la chambre. + +-- Oh! je connais cette voix, murmura-t-il. + +-- C'est heureux, repliqua la voix. + +Une sueur froide passa sur le front du roi. + +-- On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il. + +-- Tu brules, Henri, tu brules, repondit la voix. + +Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, apercut a quelque distance de +la cheminee, dans ce meme fauteuil qu'il avait designe une heure +auparavant a d'Epernon, une tete sur laquelle le feu attachait un de ces +reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un +personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine a apercevoir. + +Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil ou etait appuye le bras du +personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied +formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre +mesure. + +-- Que Dieu me protege! s'ecria Henri, c'est l'ombre de Chicot! + +-- Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais? + +-- Qu'est-ce a dire? + +-- Les ombres ne parlent pas, imbecile, puisqu'elles n'ont pas de corps, +et par consequent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil. + +-- Tu es bien Chicot, alors? s'ecria le roi ivre de joie. + +-- Je ne veux rien decider a cet egard; nous verrons plus tard ce que je +suis, nous verrons. + +-- Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot? + +-- Allons, bon! voila que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, +je suis mort, cent fois mort. + +-- Chicot, mon seul ami! + +-- Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la meme chose. Tu +n'es pas change, peste! + +-- Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu change, Chicot? + +-- Je l'espere bien. + +-- Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, +pourquoi m'as-tu quitte, dis? + +-- Parce que je suis mort. + +-- Mais tu disais tout a l'heure que tu ne l'etais pas? + +-- Et je le repete. + +-- Que veut dire cette contradiction? + +-- Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et +vivant pour les autres. + +-- Et pour moi, qu'es-tu? + +-- Pour toi je suis mort. + +-- Pourquoi mort pour moi? + +-- C'est facile a comprendre: ecoute bien. + +-- Oui. + +-- Tu n'es pas maitre chez toi. + +-- Comment! + +-- Tu ne peux rien pour ceux qui te servent. + +-- Mons Chicot! + +-- Ne nous fachons pas, ou je me fache. + +-- Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne +s'evanouit; parle, mon ami, parle. + +-- Eh bien donc, j'avais une petite affaire a vider avec M. de Mayenne, tu +te le rappelles? + +-- Parfaitement. + +-- Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; tres bien; il me +fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me defendre +contre ce heros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes +avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis declare mort et enterre par +l'intermediaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de +Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus. + +-- Affreux courage que tu as eu la, Chicot! ne savais-tu pas la douleur +que me causerait ta mort, dis? + +-- Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais +vecu si tranquille que depuis que tout le monde est persuade que je ne vis +plus. + +-- Chicot! Chicot! mon ami, s'ecria le roi, tu m'epouvantes, ma tete se +perd. + +-- Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'apercois de cela, toi? + +Je ne sais que croire. + +-- Dame! il faut pourtant t'arreter a quelque chose: que crois-tu, voyons? + +-- Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens. + +-- Alors je mens: tu es poli. + +-- Tu me caches une partie de la verite, du moins; mais tout a l'heure, +comme les spectres de l'antiquite, tu vas me dire des choses terribles. + +-- Ah! quant a cela, je ne dis pas non. Apprete-toi donc, pauvre roi! + +-- Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitee par le +Seigneur. + +-- J'avouerai tout ce que tu voudras. + +-- Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardes? +comment te trouverais-tu la, dans ma chambre, pres de moi? Le premier venu +entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le +roi? + +Et Henri, s'abandonnant tout entier a la terreur imaginaire qui venait de +le saisir, se rejeta dans son lit, pret a se couvrir la tete avec ses +draps. + +-- La, la, la, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque pitie et +beaucoup de sympathie, la, ne t'echauffe pas, tu n'as qu'a me toucher pour +te convaincre. + +-- Tu n'es donc pas un messager de vengeance? + +-- Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une epee +flamboyante comme l'archange Michel? + +-- Alors, comment es-tu entre? + +-- Tu y reviens? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me +donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de +ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derriere; eh +bien! avec cette clef on entre, et je suis entre. + +-- Par la porte secrete, alors? + +-- Eh! sans doute. + +-- Mais pourquoi es-tu entre aujourd'hui plutot qu'hier? + +-- Ah! c'est vrai, voila la question; eh bien! tu vas le savoir. + +Henri abaissa ses draps, et avec le meme accent de naivete qu'eut pris un +enfant: + +-- Ne me dis rien de desagreable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si +tu savais quel plaisir me fait eprouver ta voix! + +-- Moi, je te dirai la verite, voila tout: tant pis si la verite est +desagreable. + +-- Ce n'est pas serieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de +Mayenne? + +-- C'est tres serieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait +donner cinquante coups de baton, j'ai pris ma belle et lui ai donne cent +coups de fourreau d'epee: suppose que deux coups de fourreau d'epee valent +un coup de baton, et nous sommes manche a manche; gare la belle! suppose +qu'un coup de fourreau d'epee vaille un coup de baton, ce peut etre l'avis +de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de baton ou de +fourreau d'epee: or, je ne crains rien tant que les debiteurs de ce genre, +et je ne fusse pas meme venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si +je n'eusses pas su M. de Mayenne a Soissons. + +-- Eh bien! Chicot, cela etant, puisque c'est pour moi que tu es revenu, +je te prends sous ma protection, et je veux.... + +-- Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces +les mots: je veux, tu es pret a dire quelque sottise. + +-- Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour. + +-- La! je le disais bien. + +-- Je te defendrai. + +-- Bon. + +-- Chicot, je t'engage ma parole royale. + +-- Bast! j'ai mieux que cela. + +-- Qu'as-tu? + +-- J'ai mon trou, et j'y reste. + +-- Je te defendrai, te dis-je! s'ecria energiquement le roi en se dressant +sur la marche de son lit. + +-- Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie. + +-- Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exasperes, dit le roi en se +rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de +France, je me trouve assez de Suisses, d'Ecossais, de gardes francaises et +de gentilshommes pour ma defense, monsieur Chicot ne se trouve point +content et en surete? + +-- Ecoute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses.... + +-- Oui, commandes par Tocquenot. -- Bien. Tu as les Ecossais.... + +-- Oui, commandes par Larchant. + +-- Tres bien. Tu as les gardes francaises.... + +-- Commandes par Crillon. + +-- A merveille. Et puis apres? + +-- Et puis apres? Je ne sais si je devrais te dire cela. + +-- Ne le dis pas: qui te le demande? + +-- Et puis apres, une nouveaute, Chicot. + +-- Une nouveaute? + +-- Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes. + +-- Quarante-cinq! comment dis-tu cela? + +-- Quarante-cinq gentilshommes. + +-- Ou les as-tu trouves? ce n'est pas a Paris, en tout cas? + +-- Non, mais ils y sont arrives aujourd'hui, a Paris. + +-- Oui-da! oui-da! dit Chicot, illumine d'une idee subite; je les connais +tes gentilshommes. + +-- Vraiment! + +-- Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace. + +-- Je ne dis pas. + +-- Des figures a mourir de rire! + +-- Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes. + +-- Des Gascons enfin, comme le colonel general de ton infanterie. + +-- Et comme toi, Chicot. + +-- Oh! mais moi, Henri, c'est bien different; je ne suis plus Gascon +depuis que j'ai quitte la Gascogne. + +-- Tandis qu'eux?... + +-- C'est tout le contraire: ils n'etaient pas Gascons en Gascogne, et ils +sont doubles Gascons ici. + +-- N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables epees. + +-- Commandees par cette quarante-sixieme redoutable epee qu'on appelle +d'Epernon? + +-- Pas precisement. + +-- Et par qui? + +-- Par Loignac. + +-- Peuh! + +-- Ne vas-tu pas deprecier Loignac a present? + +-- Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septieme degre. + +-- Vous etes tous parents, vous autres Gascons. + +-- C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'etes jamais. + +-- Enfin, repondras-tu? + +-- A quoi? + +-- A mes quarante-cinq. + +-- Et c'est avec cela que tu comptes te defendre? + +-- Oui, par la mordieu! oui, s'ecria Henri irrite. + +Chicot, ou son ombre, car n'etant pas mieux renseigne que le roi la- +dessus, nous sommes oblige de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot, +disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses +talons au rebord de ce meme fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le +sommet d'un angle plus eleve que sa tete. + +-- Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi. + +-- Des troupes? tu as des troupes? -- Tiens! pourquoi pas? + +-- Et quelles troupes? + +-- Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armee que MM. de Guise se font en +Lorraine. + +-- Es-tu fou? + +-- Non pas, une vraie armee, six mille hommes au moins. + +-- Mais a quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais- +tu te faire defendre precisement par les soldats de M. de Guise? + +-- Parce que je suis mort. + +-- Encore cette plaisanterie! + +-- Or, c'etait a Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profite de +cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale. + +-- Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi. + +-- Non. + +-- Qu'es-tu donc? + +-- Je suis Robert Briquet, ancien negociant et ligueur. + +-- Toi, ligueur, Chicot? + +-- Enrage; ce qui fait, vois-tu, qu'a la condition de ne pas voir de trop +pres M. de Mayenne, j'ai pour ma defense personnelle, a moi Briquet, +membre de la sainte Union, d'abord l'armee des Lorrains, ci, six mille +hommes; retiens bien les chiffres. + +-- J'y suis. + +-- Ensuite cent mille Parisiens a peu pres. + +-- Fameux soldats! + +-- Assez fameux pour te gener fort, mon prince. Donc, cent mille et six +mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le +cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou. + +-- Commences-tu a epuiser la liste? dit Henri impatiente. + +-- Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens. + +-- Dis. + +-- Lesquels t'en veulent beaucoup. + +-- Dis. + +-- Les catholiques d'abord. + +-- Ah! oui, parce que je n'ai extermine qu'aux trois quarts les huguenots. + +-- Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts extermines. + +-- Ah! oui; et les troisiemes? -- Que dis-tu des politiques, Henri? + +-- Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frere, ni de M. de +Guise. + +-- Mais qui veulent bien de ton beau-frere de Navarre. + +-- Pourvu qu'il abjure. + +-- Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas? + +-- Ah ca! mais les gens dont tu me parles la.... + +-- Eh bien? + +-- C'est toute la France. + +-- Justement: voila mes troupes, a moi, qui suis ligueur. Allons, allons! +additionne et compare. + +-- Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains +frissonnements courir dans ses veines. + +-- Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout +le monde, mon pauvre Henriquet! + +Henri prit un air de dignite tout a fait royal. + +-- Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une +armee, tres bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me designer M. +de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens a Nancy? M. de Mayenne? tu avoues +toi-meme qu'il est a Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est a +Bruxelles; le roi de Navarre? il est a Pau; tandis que moi, je suis seul, +c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu +d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, +poil ou plume. + +Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu. + +-- Qu'as-tu a repondre a cela? demanda Henri. + +-- Que tu es toujours eloquent, Henri; il te reste la langue: c'est en +verite plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincere +compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours. + +-- Laquelle? + +-- Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhetorique; +j'attaquerai ta comparaison. + +-- En quoi? + +-- En ce que tu pretends que tu es le chasseur attendant le gibier a +l'affut, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le +chasseur traque jusque dans son gite. + +-- Chicot! + +-- Voyons, l'homme a l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis. + +-- Personne, pardieu! + +-- Il est venu quelqu'un cependant. + +-- Parmi ceux que je t'ai cites? + +-- Non, pas precisement, mais a peu pres. + +-- Et qui est venu? + +-- Une femme. + +-- Ma soeur, Margot? + +-- Non, la duchesse de Montpensier. + +-- Elle! a Paris? + +-- Eh! mon Dieu, oui. + +-- Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes? + +-- C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors. +Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivee de +son frere. + +-- L'arrivee de M. de Guise? + +-- Oui. + +-- Et tu crois que cela m'embarrasse? + +-- Oh! toi, tu n'es embarrasse de rien. + +-- Passe-moi l'encre et le papier. + +-- Pourquoi faire? pour signer l'ordre a M. de Guise de rester a Nancy? + +-- Justement. L'idee est bonne, puisqu'elle t'est venue en meme temps qu'a +moi. + +-- Execrable! au contraire. + +-- Pourquoi? + +-- Il n'aura pas plus tot recu cet ordre-la qu'il devinera que sa presence +est urgente a Paris, et qu'il accourra. + +Le roi sentit la colere lui monter au front. Il regarda Chicot de travers. + +-- Si vous n'etes revenu que pour me faire des communications comme celle- +la, vous pouviez bien vous tenir ou vous etiez. + +-- Que veux-tu, Henri, les fantomes ne sont pas flatteurs. + +-- Tu avoues donc que tu es un fantome? + +-- Je ne l'ai jamais nie. + +-- Chicot! + +-- Allons! ne te fache pas, car de myope que tu es, tu deviendrais +aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frere en Flandre? + +-- Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens. + +-- Maintenant, ecoute, ne nous fachons pas. Dans quel but penses-tu que M. +de Guise reste a Nancy? + +-- Pour y organiser une armee. + +-- Bien! du calme... A quoi destine-t-il cette armee? + +-- Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions. + +-- Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard: +c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armee? + +-- A combattre les huguenots du nord. + +-- Ou plutot a contrarier ton frere d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de +Brabant, qui tache de se batir un petit trone en Flandre, et qui te +demande constamment des secours pour arriver a ce but. + +-- Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, +bien entendu. + +-- A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil? + +-- Lequel? + +-- Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce +secours s'avancait vers Bruxelles, ne dut-il aller qu'a moitie chemin? + +-- Ah! oui! s'ecria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de +la frontiere. + +-- Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, a nous autres +ligueurs, que M. de Guise serait a Paris avant huit jours? + +-- Cette promesse tomberait a l'eau. + +-- C'est toi qui l'as dit, mon maitre, fit Chicot en prenant toutes ses +aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri? + +-- Je le crois bon... cependant.... + +-- Quoi encore? + +-- Tandis que ces deux messieurs seront occupes l'un de l'autre, la-bas, +au nord.... + +-- Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que +viennent les orages. + +-- Pendant ce temps-la, mon troisieme fleau ne se mettra-t-il pas en +branle? Tu sais ce qu'il fait, le Bearnais? + +-- Non, le diable m'emporte! + +-- Il reclame. + +-- Quoi? + +-- Les villes qui forment la dot de sa femme. + +-- Bah! voyez-vous l'insolent, a qui l'honneur d'etre allie a la maison de +France ne suffit pas, et qui se permet de reclamer ce qui lui appartient! + +-- Cahors, par exemple, comme si c'etait d'un bon politique d'abandonner +une pareille ville a un ennemi. + +-- Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un +honnete homme, par exemple. + +-- Monsieur Chicot! + +-- Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mele pas de tes +affaires de famille. + +-- Mais cela ne m'inquiete pas: j'ai mon idee. + +-- Bon! + +-- Revenons donc au plus presse. + +-- A la Flandre? + +-- J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, a mon frere... Mais qui +enverrai-je? a qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette +importance? + +-- Dame!... + +-- Ah! j'y songe. + +-- Moi aussi. + +-- Vas-y, toi, Chicot. + +-- Que j'aille en Flandre, moi? + +-- Pourquoi pas? + +-- Un mort aller en Flandre! allons donc! + +-- Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet. + +-- Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les +fonctions d'ambassadeur pres de M. le duc d'Anjou. + +-- C'est-a-dire que tu refuses? + +-- Pardieu! + +-- Que tu me desobeis? + +-- Moi, te desobeir! Est-ce que je te dois obeissance? + +-- Tu ne me dois pas obeissance, malheureux? + +-- M'as-tu jamais rien donne qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me +vient d'heritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, erige en +marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille ecus, et +alors nous causerons ambassade. + +Henri allait repondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en +trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches, +lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portiere de velours. + +-- M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier. + +-- Eh! ventre de biche! voila ton affaire! s'ecria Chicot. Trouve-moi un +ambassadeur pour te representer mieux que ne le fera messire Anne, je t'en +defie! + +-- Au fait, murmura Henri, decidement ce diable d'homme est de meilleur +conseil que ne l'a jamais ete aucun de mes ministres. + +-- Ah! tu en conviens donc? dit Chicot. + +Et il se renfonca dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de +sorte que le plus habile marin du royaume, accoutume a distinguer le +moindre point des lignes de l'horizon, n'eut pu distinguer une saillie au- +dela des sculptures du grand fauteuil dans lequel il etait enseveli. + +M. de Joyeuse avait beau etre grand-amiral de France, il n'y voyait pas +plus qu'un autre. + +Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit +la main. + +-- Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens +tard. + +-- Sire, repondit Joyeuse, Votre Majeste est bien obligeante de s'en +apercevoir. + +Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins +fleurdelises epars a cet effet sur les marches de cette estrade. + + + + +XV + +DE LA DIFFICULTE QU'A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS + + +Chicot, toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse, a demi couche sur +les coussins; Henri, moelleusement pelotonne dans son lit, la conversation +commenca. + +-- Eh bien! Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vagabonde par la ville? + +-- Mais oui, sire, fort bien; merci, repondit nonchalamment le duc. + +-- Comme vous avez disparu vite la-bas a la Greve? + +-- Ecoutez, sire, franchement c'etait peu recreatif; et puis je n'aime pas +a voir souffrir les hommes. + +-- Coeur misericordieux! + +-Non, coeur egoiste... la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs. + +-- Tu sais ce qui s'est passe? + +-- Ou cela, sire? + +-- En Greve. + +-- Ma foi, non. + +-- Salcede a nie. + +-- Ah! + +-- Vous prenez cela bien indifferemment, Joyeuse. + +-- Moi? + +-- Oui. + +-- Je vous avoue, sire, que je n'ajoutais pas grande importance a ce qu'il +pouvait dire; d'ailleurs, j'etais sur qu'il nierait. + +-- Mais puisqu'il a avoue. + +-- Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guises sur leur garde; +ils ont travaille pendant que Votre Majeste restait tranquille: c'etait +force, cela. + +-- Comment! tu prevois de pareilles choses, et tu ne me les dis pas? + +-- Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler politique? + +-- Laissons cela, Joyeuse. + +-- Sire.... + +-- J'aurais besoin de ton frere. + +-- Mon frere comme moi, sire, est tout au service de Votre Majeste. + +-- Je puis donc compter sur lui? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! je veux le charger d'une petite mission. + +-- Hors de Paris? + +-- Oui. + +-- En ce cas, impossible, sire. + +-- Comment cela? + +-- Du Bouchage ne peut se deplacer en ce moment. + +Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands +yeux. + +-- Qu'est-ce a dire? fit-il. + +Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande +serenite. + +-- Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile a comprendre. Du +Bouchage est amoureux, seulement il avait mal entame les negociations +amoureuses; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant +maigrissait, maigrissait.... + +-- En effet, dit le roi, je l'ai remarque. + +-- Et devenait sombre, sombre, mordieu! comme s'il eut vecu a la cour de +Votre Majeste. + +Un certain grognement, parti du coin de la cheminee, interrompit Joyeuse +qui regarda tout etonne autour de lui. + +-- Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien +qui reve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du +Bouchage devenait triste. + +-- Oui, sire, triste comme la mort: il parait qu'il a rencontre de par le +monde une femme d'humeur funebre; c'est terrible, ces rencontres-la. +Toutefois, avec ce genre de caractere, on reussit tout aussi bien qu'avec +les femmes rieuses; le tout est de savoir s'y prendre. + +-- Ah! tu n'aurais pas ete embarrasse, toi, libertin! + +-- Allons! voila que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes. + +Henri poussa un soupir. + +-- Tu dis donc que cette femme est d'un caractere funebre? + +-- A ce que pretend du Bouchage, au moins: je ne la connais pas. + +-- Et malgre cette tristesse, tu reussirais, toi? + +-- Parbleu! il ne s'agit que d'operer par les contrastes; je ne connais de +difficultes serieuses qu'avec les femmes d'un temperament mitoyen: celles- +la exigent, de la part de l'assiegeant, un melange de graces et de +severite que peu de personnes reussissent a combiner. Du Bouchage est donc +tombe sur une femme sombre, et il a un amour noir. + +-- Pauvre garcon! dit le roi. + +-- Vous comprenez, sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tot +fait sa confidence que je me suis occupe de le guerir. + +-- De sorte que.... + +-- De sorte qu'a l'heure qu'il est, la cure commence. + +-- Il est deja moins amoureux? + +-- Non pas, sire; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse, +ce qui est une facon plus agreable de guerir les gens que de leur oter +leur amour: donc, a partir de ce soir, au lieu de soupirer a l'unisson de +la dame, il va l'egayer par tous les moyens possibles; ce soir, par +exemple, j'envoie a sa maitresse une trentaine de musiciens d'Italie qui +vont faire rage sous son balcon. + +-- Fi! dit le roi, c'est commun. + +-- Comment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils +dans le monde entier! + +-- Ah! ma foi, du diable si, quand j'etais amoureux de madame de Conde, on +m'eut distrait avec de la musique. + +-- Oui, mais vous etiez amoureux, vous, sire. + +-- Comme un fou, dit le roi. + +Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort a un +ricanement railleur. + +-- Vous voyez bien que c'est toute autre chose, sire, dit Joyeuse en +essayant, mais inutilement, de voir d'ou venait l'etrange interruption. La +dame, au contraire, est indifferente comme une statue, et froide comme un +glacon. + +-- Et tu crois que la musique fondra le glacon, animera la statue? + +-- Certainement que je le crois. + +Le roi secoua la tete. + +-- Dame, je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la +dame ira se jeter dans les bras de du Bouchage: non; mais elle sera +frappee que l'on fasse tout ce bruit a son intention; peu a peu elle +s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il +nous restera la comedie, les bateleurs, les enchantements, la poesie, les +chevaux, toutes les folies de la terre enfin, si bien que si la gaite ne +lui revient pas, a cette belle desolee, il faudra bien au moins qu'elle +revienne a du Bouchage. + +-- Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bouchage, puisqu'il +serait si genant pour lui de quitter Paris en ce moment; il n'est pas +indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission; mais +j'espere que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait +esclave, comme lui, de quelque belle passion? + +-- Moi! s'ecria Joyeuse, je n'ai jamais ete si parfaitement libre de ma +vie. + +-- C'est a merveille; ainsi tu n'as rien a faire? + +-- Absolument rien, sire. + +-- Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame? + +-- Ah! oui, la maitresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait. + +-- Eh bien! + +[Illustration: Le duc de Joyeuse.] + +-- Eh bien, imaginez-vous que ce soir, apres avoir fait la lecon a du +Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tete echauffee +par les theories que je viens de developper; je vous jure, sire, que je me +croyais presque aussi amoureux que Henri; voila que je trouve une femme +tremblante, effaree; la premiere idee qui m'arrive est que je derange +quelqu'un; j'essaie de la rassurer, inutile; je l'interroge, elle ne +repond point: je veux l'embrasser, elle detourne la tete, et comme je +froncais le sourcil, elle se fache, se leve, nous nous querellons et elle +m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y +presenterai. + +-- Pauvre Joyeuse, dit le roi en riant, et qu'as-tu fait? + +-- Pardieu! sire, j'ai pris mon epee et mon manteau, j'ai fait un beau +salut et je suis sorti sans regarder en arriere. + +-- Bravo, Joyeuse! c'est courageux! dit le roi. + +-- D'autant plus courageux, sire, qu'il me semblait l'entendre soupirer, +la pauvre fille. -- Ne vas-tu pas te repentir de ton stoicisme? dit Henri. + +-- Non, sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite, +vous comprenez... mais rien ne m'otera de l'idee que la pauvre femme me +quitte malgre elle. + +-- Et cependant tu es parti? + +-- Me voila. + +-- Et tu n'y retourneras point? + +-- Jamais... Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je +suis mince, j'ai le droit d'etre fier. + +-- Mon ami, dit serieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut, +cette rupture-la. + +-- Je ne dis pas non, sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer +cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien a faire, ne sachant plus +que devenir; aussi m'a-t-il pousse des idees de paresse delicieuses; c'est +amusant de s'ennuyer, vrai... je n'en avais pas l'habitude, et je trouve +cela distingue. + +-- Je crois bien que c'est distingue, dit le roi; j'ai mis la chose a la +mode. + +-- Or, voila mon plan, sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis +Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litiere; Votre +Majeste dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de +marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai de +petits chiens que je ferai jouer avec les votres, ou plutot de petits +chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la creme et M. +d'Epernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi; puis, quand +la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons +une autre qui de gaie devienne triste; cela nous changera; mais, tout cela +sans bouger, sire: on n'est decidement bien qu'assis, et tres bien couche. +Oh! les bons coussins, sire! on voit bien que les tapissiers de Votre +Majeste travaillent pour un roi qui s'ennuie. + +-- Fi donc! Anne, dit le roi. + +-- Quoi! fi donc! + +-- Un homme de ton age et de ton rang devenir paresseux et gras; les +laides idees! + +-- Je ne trouve pas, sire. + +-- Je veux t'occuper a quelque chose, moi. + +-- Si c'est ennuyeux, je le veux bien. + +Un troisieme grognement se fit entendre: on eut dit que le chien riait des +paroles que venait de prononcer Joyeuse. + +-- Voila un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te +faire faire. + +-- Que voulez-vous me faire faire, sire? voyons un peu cela. + +-- Tu vas te botter. + +Joyeuse fit un mouvement de terreur. + +-- Oh! non, ne me demandez pas cela, sire; c'est contre toutes mes idees. + +-- Tu vas monter a cheval. + +Joyeuse fit un bond. + +-- A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litiere; Votre Majeste n'a +donc pas entendu? + +-- Voyons, Joyeuse, treve de raillerie, tu m'entends? tu vas te botter et +monter a cheval. + +-- Non, sire, repondit le duc avec le plus grand serieux, c'est +impossible. + +-- Et pourquoi cela, impossible? demanda Henri avec colere. + +-- Parce que... parce que... je suis amiral. + +-- Eh bien? + +-- Et que les amiraux ne montent pas a cheval. + +-- Ah! c'est comme cela! fit Henri. + +Joyeuse repondit par un de ces signes de tete comme les enfants en font +lorsqu'ils sont assez obstines pour ne pas repondre. + +-- Eh bien! soit, monsieur l'amiral de France; vous n'irez pas a cheval: +vous avez raison, ce n'est pas l'etat d'un marin d'aller a cheval; mais +c'est l'etat d'un marin d'aller en bateau et en galere; vous vous rendrez +donc a l'instant meme a Rouen, en bateau; a Rouen, vous trouverez votre +galere amirale: vous la monterez immediatement et vous ferez appareiller +pour Anvers. + +-- Pour Anvers! s'ecria Joyeuse, aussi desespere que s'il eut recu l'ordre +de partir pour Canton ou pour Valparaiso. + +-- Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui etablissait sans +conteste son droit de chef et sa volonte de souverain; je crois l'avoir +dit, et je ne veux pas le repeter. + +Joyeuse, sans temoigner la moindre resistance, agrafa son manteau, remit +son epee sur son epaule et prit sur un fauteuil son toquet de velours. + +-- Que de peine pour se faire obeir, vertubleu! continua de grommeler +Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le maitre, tout le monde, +excepte moi, devrait au moins s'en souvenir. + +Joyeuse, muet et glace, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur +la garde de son epee. + +-- Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission, +changea immediatement en cire fondante la volonte du monarque. + +-- Tu vas te rendre, lui dit-il, a Rouen ou je desire que tu t'embarques, +a moins que tu ne preferes aller par terre a Bruxelles. + +Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut. + +-- Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri. + +-- Je n'ai pas de preference quand il s'agit d'executer un ordre, sire, +repondit Joyeuse. + +-- Allons, boude, va! boude, affreux caractere! s'ecria Henri. Ah! les +rois n'ont pas d'amis! + +-- Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu'a trouver des serviteurs, +repondit Joyeuse avec solennite. + +-- Monsieur, reprit le roi blesse, vous irez donc a Rouen; vous monterez +votre galere, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et +Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous +mettrez au service de mon frere, lequel attend le secours que je lui ai +promis. + +-- Ma commission, s'il vous plait, sire? dit Joyeuse. + +-- Et depuis quand, repondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos +pouvoirs d'amiral? + +-- Je n'ai droit qu'a obeir, et autant que je le puis, sire, j'evite toute +responsabilite. + +-- C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission a votre hotel +au moment du depart. + +-- Et quand sera ce moment, sire? + +-- Dans une heure. + +Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte. + +Le coeur du roi faillit se rompre. + +-- Quoi! dit-il, pas meme la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous +etes peu civil; c'est le reproche que l'on fait a messieurs les gens de +mer. Allons, peut-etre aurai-je plus de satisfaction de mon colonel +general d'infanterie. + +-- Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus +mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majeste +regrette ce qu'elle a fait pour moi. + +Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derriere la tapisserie +qui se gonfla, repoussee par le vent. + +-- Voila donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'ecria le +roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse! + +-- Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avancant vers le +lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volonte, voila que tu +te repens. + +-- Ecoute donc, repondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit +agreable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la +mer? je voudrais bien t'y voir, egoiste! + +-- Libre a toi, grand roi, libre a toi. + +-- De te voir par vaux et par chemins. + +-- Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon desir le plus vif +que de voyager. + +-- Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse, +tu accepterais? + +-- Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore. + +-- Une mission? + +-- Une mission. + +-- Tu irais en Navarre? + +-- J'irais au diable, grand roi! + +-- Railles-tu, bouffon? + +-- Sire, je n'etais pas deja trop gai pendant ma vie, et je vous jure que +je suis bien plus triste depuis ma mort. + +-- Mais tu refusais tout a l'heure de quitter Paris. + +-- Mon gracieux souverain, j'avais tort, tres grand tort, et je me repens. + +-- De sorte que tu desires quitter Paris maintenant? + +-- Tout de suite, illustre roi, a l'instant meme, grand monarque! + +-- Je ne comprends plus, dit Henri. + +-- Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France? + +-- Lesquelles? + +-- Celles ou il t'a annonce sa rupture avec la maitresse de M. de Mayenne. + +-- Oui; eh bien, apres? + +-- Si cette femme, amoureuse d'un charmant garcon comme le duc, car il est +charmant, Joyeuse.... + +-- Sans doute. + +-- Si cette femme le congedie en soupirant, c'est qu'elle a un motif. + +-- Probablement; sans cela elle ne le congedierait pas. + +-- Eh bien, ce motif, le sais-tu? + +-- Non. + +-- Tu ne le devines pas? + +-- Non. + +-- C'est que M. de Mayenne va revenir. + +-- Oh! oh! fit le roi. + +-- Tu comprends enfin, je t'en felicite. + +-- Oui, je comprends; mais cependant.... + +-- Cependant? + +-- Je ne trouve pas ta raison tres forte. + +-- Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les +trouver excellentes, donne. + +-- Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de +renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gre +pour conduire M. de Mayenne au Pre-aux-Clercs et lui trouer son gros +ventre? Il a l'epee mauvaise, notre Joyeuse. + +-- Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard traitre, lui, si Joyeuse a +l'epee mauvaise. Rappelle-toi Saint-Megrin. -- Henri poussa un soupir et +leva les yeux au ciel. -- La femme qui est veritablement amoureuse ne se +soucie pas qu'on lui tue son amant, elle prefere le quitter, gagner du +temps; elle prefere surtout ne pas se faire tuer elle-meme. On est +diablement brutal dans cette chere maison de Guise. + +-- Ah! tu peux avoir raison. + +-- C'est bien heureux. + +-- Oui, et je commence a croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi, +Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse? + +-- Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert +avec M. de Mayenne, une partie engagee: s'il me trouve, il voudra +recommencer encore; il est joueur a faire fremir, ce bon M. de Mayenne! + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau. + +-- Bah! je connais mon Chicot, il ne recoit pas sans rendre. + +-- Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crevera. + +-- Tant mieux, voila la partie finie. + +-- Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris +affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me +diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis oblige de te faire rouer. + +-- Je dirai cela? + +-- Tu diras cela, et meme, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi. +J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas +mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces +progressions arithmetiques, appliquees a la rancune, me paraissent +dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer. + +-- Sans doute, je le veux. + +-- J'attends tes ordres, gracieux prince. + +Et Chicot, prenant la meme pose que Joyeuse, attendit. + +-- Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra. + +-- Du moment ou je te la demande. + +-- C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de +brouille entre Margot et son mari. + +-- Diviser pour regner, dit Chicot; il y a deja cent ans que c'etait l'A B +C de la politique. + +-- Ainsi tu n'as aucune repugnance? + +-- Est-ce que cela me regarde? repondit Chicot; tu feras ce que tu +voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voila tout; tu n'as pas de +comptes a me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant a cela, +tu comprends, j'y tiens. + +-- Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras a mon +beau-frere. + +-- Moi, dire quelque chose! non, non, non! + +-- Comment, non, non, non? + +-- J'irai ou tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe +la-dessus: trop gratter... + +-- Alors, tu refuses donc? + +-- Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre. + +Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilite; celui qui +presente une lettre n'est jamais bouscule que de seconde main. + +-- Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma +politique. + +-- Vois un peu comme cela se trouve! donne. + +-- Comment dis-tu cela? + +-- Je dis: donne. + +[Illustration: C'est dit: a demain. -- PAGE 86.] + +Et Chicot etendit la main. + +-- Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-la peut etre ecrite tout +de suite; il faut qu'elle soit combinee, reflechie, pesee. + +-- Eh bien! pese, reflechis, combine. Je repasserai demain a la pointe du +jour, ou je l'enverrai prendre. + +-- Pourquoi ne coucherais-tu pas ici? + +-- Ici? + +-- Oui, dans ton fauteuil. + +-- Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantome qu'on +verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdite! + +-- Mais enfin, s'ecria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes +intentions a l'egard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va +faire du bruit a la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu +puisses repondre. Que diable! tu me representes; je ne veux pas que tu +aies l'air d'un sot. + +-- Mon Dieu! fit Chicot en haussant les epaules, que tu as donc l'esprit +obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre a +deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans! + +Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous +le premier arbre ou je m'arreterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment! +tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du +monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps +et l'ame en repos, moi je retourne a ma solitude. + +-- Ou est-elle, ta solitude? + +-- Au cimetiere des Grands-Innocents, grand prince. + +Henri regarda Chicot avec cet etonnement qu'il n'avait pas encore pu, +depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard. + +-- Tu ne t'attendais pas a tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son +feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations +avec des gens de l'autre monde! C'est dit: a demain, moi ou mon messager. + +-- Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin +qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes. + +-- A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager, +il vient de la part de l'_ombre_. + +Et sur ces paroles, il disparut si legerement que l'esprit superstitieux +de Henri douta si c'etait reellement un corps ou une ombre qui avait passe +par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un +des plis. + + + + +XVI + +COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ETAIT MORT + + +Chicot, veritable corps, n'en deplaise a ceux de nos lecteurs qui seraient +assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace +d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot etait donc sorti apres +avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les +verites qu'il avait a lui dire. + +Voila ce qui etait arrive: + +Apres la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations +fomentes par les Guises, Chicot avait reflechi. Brave, comme on sait, et +insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui +l'amusait, comme il arrive a tous les hommes d'elite. Il n'y a guere que +les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction +dans l'autre. + +Le resultat de cette reflexion que nous avons indiquee, fut que la +vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du +roi n'etait efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui +le distinguait, qu'en ce monde rien ne defait ce qui est materiellement +fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du +roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fut, certaine +ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de +Chicot. + +Il avait donc pris son parti en homme fatigue d'ailleurs du role de +plaisant, qu'a chaque minute il brulait de changer en role serieux, et des +familiarites royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient +droit a sa perte. + +Chicot avait donc commence par mettre entre l'epee de M. de Mayenne et la +peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il etait +parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son +ami Gorenflot, et de gouter ce fameux vin de 1550, dont il avait ete si +chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre recit +de la _Dame de Monsoreau_. + +Disons-le, la consolation avait ete efficace: au bout de deux mois, Chicot +s'apercut qu'il engraissait a vue d'oeil et s'apercut aussi qu'en +engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'etait convenable +a un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matiere. Apres que +Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550, +et devore les vingt-deux volumes dont se composait la bibliotheque du +prieure, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum +vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids a l'estomac +et un grand vide au cerveau. + +-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop +le maitre, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes, +le froc me deguiserait a tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de +par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires: +cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-la n'est +point dans la bibliotheque de Gorenflot: _Quaere et invenies_. + +Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'etait +assez neuf. + +Il s'ouvrit a Gorenflot, et le pria d'ecrire au roi sous sa dictee. + +Gorenflot ecrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il ecrivit que +Chicot s'etait retire au prieure, que le chagrin d'avoir ete oblige de se +separer de son maitre, lorsque celui-ci s'etait reconcilie avec M. de +Mayenne, avait altere sa sante, qu'il avait essaye de lutter en se +distrayant, mais que la douleur avait ete la plus forte, et qu'enfin il +avait succombe. + +De son cote, Chicot avait ecrit lui-meme une lettre au roi. Cette lettre, +datee de 1580, etait divisee en cinq paragraphes. + +Chacun de ces paragraphes etait cense ecrit a un jour de distance et selon +que la maladie faisait des progres. + +Le premier paragraphe etait ecrit et signe d'une main assez ferme. + +Le second etait trace d'une main mal assuree, et la signature, quoique +lisible encore, etait deja fort tremblee. + +Il avait ecrit _Chic_... a la fin du troisieme. + +_Chi_... a la fin du quatrieme. + +Enfin il y avait un _C_ avec un pate a la fin du cinquieme. + +Ce pate d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet. + +C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantome et ombre. + +Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot etait, comme on +dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est +l'homme, son style epistolaire surtout etait si excentrique que nous +n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en +attendre. + +Mais on la retrouvera dans les Memoires de l'Etoile. Elle est datee de +1580, comme nous l'avons dit, " annee des grands cocuages, " ajouta +Chicot. + +Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'interet de +Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieure de +Beaune lui etait devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris. + +C'etait surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine a tirer +du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait +merveilleusement a Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement +observer a Chicot que le vin est toujours frelate quand on n'est point la +pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir +en personne tous les ans faire sa provision de romanee, de volnay et de +chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot +reconnaissait la superiorite de Chicot, il finit par ceder aux +sollicitations de son ami. + +[Illustration: Alors attachant la proue a un pieu. -- PAGE 91.] + +A son tour, en reponse a la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de +Chicot, le roi avait ecrit de sa propre main: + + " Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poetique sepulture + au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon ame, car c'etait non- + seulement un ami devoue, mais encore un assez bon gentilhomme, + quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-meme dans sa genealogie au-dela de + son trisaieul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il + repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, etant du midi. Quant a vous + dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous + quitterez, ainsi que vous m'en temoignez le desir, votre prieure de + Beaune. J'ai trop besoin a Paris d'hommes devoues et bons clercs pour + vous tenir eloigne. En consequence, je vous nomme prieur des Jacobins, + votre residence etant fixee pres la porte Saint-Antoine, a Paris, + quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulierement. + + Votre affectionne HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos + saintes prieres. " + +Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale, +fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du genie de +Chicot, et s'il se hata de prendre son vol vers les honneurs qui +l'attendaient. + +Car l'ambition avait pousse autrefois deja, on se le rappelle, un de ces +tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prenom avait toujours +ete _Modeste_, et qui, depuis deja qu'il etait prieur de Beaune, +s'appelait dom Modeste Gorenflot. + +Tout s'etait passe a la fois selon les desirs du roi et de Chicot. Un +fagot d'epines, destine a representer physiquement et allegoriquement le +cadavre, avait ete enterre au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau +cep de vigne; puis, une fois mort et enterre en effigie, Chicot avait aide +Gorenflot a faire son demenagement. + +Dom Modeste s'etait vu installer en grande pompe au prieure des Jacobins. +Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait achete, +pres de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coute trois cents +ecus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes: +celle de la ville, qui etait plus courte; celle des bords de l'eau, qui +etait la plus poetique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris, +qui etait la plus sure. + +Mais Chicot, qui etait un reveur, choisissait presque toujours celle de la +Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'etait pas encore encaisse dans +des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poete, lecher ses larges +rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cite +purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux +clairs de lune. + +Une fois installe, et ayant change de nom, Chicot s'occupa a changer de +visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons deja, et +marchait legerement courbe en avant; puis l'inquietude et le retour +successif de cinq ou six annees l'avaient rendu a peu pres chauve, si bien +que sa chevelure d'autrefois, crepue et noire, s'etait, comme la mer au +reflux, retiree de son front vers la nuque. + +En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaille cet art si cher aux +mimes anciens, qui consiste a changer, par de savantes contractions, le +jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il etait +resulte de cette etude assidue que, vu au grand jour, Chicot etait, +lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet veritable, +c'est-a-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille a l'autre, dont +le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient a faire fremir; le +tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement, +puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle etait, sa figure etait +devenue large, epanouie, obtuse et confite. + +Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put +raccourcir; mais, comme il etait fort industrieux, il avait, ainsi que +nous l'avons dit, courbe son dos, ce qui lui faisait les bras presque +aussi longs que les jambes. + +Il joignit a ces exercices physionomiques la precaution de ne lier de +relations avec personne. En effet, si disloque que fut Chicot, il ne +pouvait eternellement garder la meme posture. Comment alors paraitre bossu +a midi, quand on avait ete droit a dix heures, et quel pretexte a donner a +un ami qui vous voit tout a coup changer de figure, parce qu'en vous +promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect. + +Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs a +ses gouts; toute sa distraction etait d'aller rendre visite a Gorenflot, +et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'etait +bien garde de laisser dans les caves de Beaune. + +Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands +esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement. + +Il vit en sa puissance, et a sa discretion, celui qui jusque-la avait tenu +ses destinees entre ses mains. Chicot venant diner au prieure lui parut un +Chicot esclave, et Gorenflot, a partir de ce moment, pensa trop de soi, et +pas assez de Chicot. + +Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait +eprouves pres du roi Henri l'avaient faconne a cette sorte de philosophie. +Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux +jours au prieure, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les +quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot etait si gonfle qu'il ne s'en +apercut pas. + +Chicot etait trop philosophe pour etre sensible; il rit sous cap de +l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son +ordinaire. + +-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que +je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et +il attendit. + +Il etait dans cette attente lorsque arriverent les evenements que nous +venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns +de ces evenements nouveaux qui presagent les grandes catastrophes +politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trepasse qu'il +etait, lui parut, au milieu des evenements futurs, courir quelques dangers +analogues a ceux dont il l'avait deja preserve, il prit sur lui de lui +apparaitre a l'etat de fantome, et, dans ce seul but, de lui presager +l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivee prochaine de M. de +Mayenne, annonce enveloppee dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec +son intelligence de singe, avait ete chercher au fond de son enveloppe, +avait fait passer Chicot de l'etat de fantome a la condition de vivant, et +de la position de prophete a celle d'ambassadeur. + +Maintenant que tout ce qui pourrait paraitre obscur dans notre recit est +explique, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot a sa +sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'a sa petite maison du +carrefour Bussy. + + + + +XVII + +LA SERENADE. + + +Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route a faire. + +Il descendit sur la berge, et commenca a traverser la Seine sur un petit +bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amene +et amarre au quai desert du Louvre. + +-- C'est etrange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant, +les fenetres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi, +demeurait eclairee, malgre l'heure avancee de la nuit; c'est etrange, +apres bien des annees, Henri est toujours le meme: d'autres ont grandi, +d'autres se sont abaisses, d'autres sont morts, lui a gagne quelques rides +au visage et au coeur, voila tout; c'est eternellement le meme esprit, +faible et distingue, fantasque et poetique; c'est eternellement cette meme +ame egoiste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amitie a +l'indifference, l'amour a l'amitie, le devoument a l'amour, et malheureux +roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son +royaume. Il n'y a en verite que moi, je crois, qui ai sonde ce singulier +melange de debauche et de repentir, d'impiete et de superstition, comme il +n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel +tant de favoris ont passe allant a la tombe, a l'exil ou a l'oubli; comme +il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui +brule la pensee de tant de gens, en attendant qu'elle leur brule les +doigts. + +Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya +vigoureusement sur ses avirons. + +-- A propos, dit-il tout a coup, le roi ne m'a point parle d'argent pour +le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis +toujours son ami. + +Et Chicot se mit a rire silencieusement, comme c'etait son habitude; puis, +d'un dernier coup d'aviron, il lanca son bateau sur le sable fin ou il +demeura engrave. + +Alors, attachant la proue a un pieu par un noeud dont il avait le secret, +et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, etait +une surete suffisante, il se dirigea vers sa demeure, situee, comme on +sait, a deux portees de fusil a peine du bord de la riviere. + +En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frappe et surtout fort +surpris d'entendre resonner des instruments et des voix qui remplissaient +d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire a ces heures avancees. + +-- On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je +n'avais que cinq heures a dormir et je vais etre force de veiller, moi qui +ne me marie pas. + +En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares +maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur etait produite par une douzaine +de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que +vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien energumene, faisaient +rage de leurs violes, psalterions, cistres, rebecs, violons, trompettes et +tambours. + +Cette armee de tapageurs etait placee en bel ordre devant une maison que +Chicot, non sans surprise, reconnut etre la sienne. + +Le general invisible qui avait dirige cette manoeuvre avait dispose +musiciens et pages de maniere a ce que tous, le visage tourne vers la +maison de Robert Briquet, l'oeil attache sur les fenetres, semblassent ne +respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation. + +Chicot demeura un instant stupefait a regarder toute cette evolution et a +ecouter tout ce tintamarre. + +Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses: + +-- Mais, dit-il, il y a meprise; il est impossible que ce soit pour moi +que l'on mene si grand bruit. + +Alors, s'approchant davantage, il se mela aux curieux que la serenade +avait attires, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que +toute la lumiere des torches se refletait sur sa maison, comme toute +l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la +maison en face, ni des maisons voisines. + +-- En verite, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque +princesse inconnue serait tombee amoureuse de moi par hasard? + +Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle etait, ne parut point +convaincre Chicot. + +Il se retourna vers la maison qui faisait face a la sienne. + +Les deux seules fenetres de cette maison, placees au second, les seules +qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des eclairs de +lumiere; mais c'etait pour son plaisir a elle, pauvre maison, qui +paraissait privee de toute vue, veuve de tout visage humain. + +-- Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de +biche! un pareil bacchanal reveillerait des morts! + +Pendant toutes ces interrogations et toutes ces reponses que Chicot se +faisait a lui-meme, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il eut +joue devant une assemblee de rois et d'empereurs. + +-- Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant a un porte-flambeau, +mais pourriez-vous, s'il vous plait, me dire pour qui toute cette musique? + +-- Pour le bourgeois qui habite la, repondit le valet en designant a +Chicot la maison de Robert Briquet. + +-- Pour moi, reprit Chicot, decidement c'est pour moi. + +Chicot perca la foule pour lire l'explication de l'enigme sur la manche et +sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu +sous une espece de tabart couleur de muraille. + +-- A qui etes-vous, mon ami? demanda Chicot a un tambourin qui chauffait +ses doigts avec son haleine, n'ayant rien a tambouriner en ce moment-la. + +-- Au bourgeois qui loge ici, repondit l'instrumentiste, designant avec sa +baguette le logis de Robert Briquet. + +-- Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont +a moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir. + +Et armant son visage de la plus compliquee grimace qu'il put trouver, il +coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner +la porte, manoeuvre a laquelle il parvint non sans difficulte, et la, +visible et resplendissant dans le cercle forme par les porte-flambeaux, il +tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et +ferma les verrous. + +Puis, montant a son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir, +s'y installa commodement, le menton appuye sur la rampe, et la sans +paraitre remarquer les rires qui accueillaient son apparition: + +-- Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences +et roulades, sont-elles bien a mon adresse? + +-- Vous etes maitre Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet +orchestre. + +-- En personne. + +-- Eh bien! nous sommes tout a votre service, monsieur, repliqua +l'Italien, avec un mouvement de baton qui souleva une nouvelle bourrasque +de melodie. + +-- Decidement, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux +actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage. + +Tout ce que les maisons avaient d'habitants etaient a leurs fenetres, sur +le seuil de leurs maisons, ou meles aux groupes qui stationnaient devant +la porte. + +Maitre Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes, +enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de _l'Epee du fier +Chevalier_. + +Seule, la maison en face etait sombre, muette comme un tombeau. + +Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indechiffrable enigme, +quand tout a coup il crut voir, sous l'auvent meme de sa maison, a travers +les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme +tout enveloppe d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume +rouge et longue epee, lequel, croyant n'etre point vu, regardait de toute +son ame la maison en face, cette maison, deserte, muette et morte. + +De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler +bas a cet homme. + +Chicot devina bien vite que tout l'interet de la scene etait la, et que ce +chapeau noir cachait une figure de gentilhomme. + +Des lors toute son attention fut pour ce personnage: le role d'observateur +lui etait facile, sa position sur la rampe du balcon permettait a sa vue +de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il reussit donc a suivre +chaque mouvement du mysterieux inconnu dont la premiere imprudence ne +pouvait manquer de lui devoiler les traits. + +Tout a coup, et tandis que Chicot etait tout absorbe dans ces +observations, un cavalier, suivi de deux ecuyers, parut a l'angle de la +rue, et chassa energiquement, a coups de houssine, les curieux qui +s'obstinaient a faire galerie aux musiciens. + +-- M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand- +amiral de France, botte et eperonne par ordre du roi. + +Les curieux disperses, l'orchestre se tut. + +Probablement un signe du maitre lui avait impose le silence. + +Le cavalier s'approcha du gentilhomme cache sous l'auvent. + +-- En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau? + +-- Rien, mon frere, rien. + +-- Rien! + +-- Non, elle n'a pas meme paru. + +-- Ces droles n'ont donc point fait vacarme! + +-- Ils ont assourdi tout le quartier. + +-- Ils n'ont donc pas crie, comme on le leur avait recommande, qu'ils +jouaient en l'honneur de ce bourgeois? + +-- Ils l'ont si bien crie qu'il est la en personne, sur son balcon, +ecoutant la serenade. + +-- Et elle n'a point paru? + +-- Ni elle ni personne. + +-- L'idee etait ingenieuse, cependant, dit Joyeuse pique, car enfin elle +pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et +profiter de la musique donnee a son voisin. + +Henri secoua la tete. + +-- Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frere, dit-il. + +-- Si fait, si fait, je la connais; c'est-a-dire que je connais toutes les +femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous +decourageons pas. + +-- Oh! mon Dieu, mon frere, vous me dites cela d'un ton tout decourage. + +-- Pas le moins du monde; seulement a partir d'aujourd'hui, il faut que +chaque soir le bourgeois ait sa serenade. + +-- Mais elle va demenager. + +-- Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la designes pas, si tu restes +toujours cache? Le bourgeois a-t-il parle quand on lui a fait cette +galanterie? + +-- Il a harangue l'orchestre. Eh! tenez, mon frere, le voila qui va parler +encore. + +En effet, Briquet, decide a tirer la chose au clair, se levait pour +interroger une seconde fois le chef de l'orchestre. + +-- Taisez-vous, la-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que +diable! puisque vous avez eu votre serenade, vous n'avez rien a dire, +tenez-vous donc en repos. + +-- Ma serenade, ma serenade, repondit Chicot de l'air le plus gracieux; +mais je veux savoir au moins a qui elle est adressee, ma serenade. + +-- A votre fille, imbecile! + +-- Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille. + +-- A votre femme alors. + +-- Grace a Dieu! je ne suis pas marie. + +-- Alors a vous, a vous en personne. + +-- Oui, a toi, et si tu ne rentres pas. + +Joyeuse, joignant l'effet a la menace, poussa son cheval vers le balcon de +Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes. + +-- Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc +vient ici m'ecraser ma musique? + +-- Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tete, si tu ne caches pas ta +laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs +instruments sur la nuque. + +-- Laissez ce pauvre homme, mon frere, dit du Bouchage; le fait est qu'il +doit etre fort etonne. + +-- Et pourquoi s'etonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en +faisant naitre une querelle, nous attirerons quelqu'un a la fenetre; donc, +rossons le bourgeois, brulons sa maison s'il le faut, mais, corbleu! +remuons-nous, remuons-nous! + +-- Par pitie, mon frere, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette +femme, nous sommes vaincus; resignons-nous. + +Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait +introduit un grand jour dans ses idees encore confuses; il faisait donc +mentalement ses preparatifs de defense, connaissant l'humeur de celui qui +l'attaquait. + +Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point +davantage; il congedia pages, valets, musiciens et maestro. + +Puis tirant son frere a part: + +-- Tu me vois au desespoir, dit-il, tout conspire contre nous. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Le temps me manque pour t'aider. + +-- En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarque +cela. + +-- Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi. + +-- Quand donc te l'a-t-il donnee? + +-- Ce soir. + +-- Mon Dieu! + +-- Viens avec moi, je t'en supplie? + +Henri laissa tomber ses bras. + +-- Me l'ordonnez-vous, mon frere? demanda-t-il, palissant a l'idee de ce +depart. + +Anne fit un mouvement. + +-- Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obeirai. + +-- Je te prie, du Bouchage, rien autre chose. + +-- Merci, mon frere. + +Joyeuse haussa les epaules. + +-- Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait +renoncer a passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de +regarder cette fenetre.... + +-- Eh bien? + +-- Je mourrais. + +-- Pauvre fou! + +-- Mon coeur est la, voyez-vous, mon frere, dit Henri en etendant la main +vers la maison, ma vie est la; ne me demandez pas de vivre, si vous +m'arrachez le coeur de la poitrine. + +Le duc croisa ses bras avec une colere melee de pitie, mordit sa fine +moustache, et apres avoir reflechi pendant quelques minutes de silence: + +-- Si notre pere vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par +Miron, qui est un philosophe en meme temps que medecin.... + +-- Je repondrais a notre pere que je ne suis point malade, que ma tete est +saine, et que Miron ne guerit pas du mal d'amour. + +-- Il faut donc adopter votre facon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je +m'inquieter? Cette femme est femme, vous etes perseverant, rien n'est donc +desespere, et a mon retour je vous verrai plus allegre, plus jovial et +plus chantant que moi. + +-- Oui, oui, mon bon frere, reprit le jeune homme en serrant les mains de +son ami; oui, je guerirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allegre; +merci de votre amitie, merci! c'est mon bien le plus precieux. + +-- Apres votre amour. + +-- Avant ma vie. + +Joyeuse, profondement touche malgre sa frivolite apparente, interrompit +brusquement son frere. + +-- Partons-nous? dit-il; voila que les flambeaux sont eteints, les +instruments au dos des musiciens, les pages en route. + +-- Allez, allez, mon frere, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de +quitter la rue. + +-- Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu a la fenetre, c'est +juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri. + +Henri passa ses bras au cou de son frere, qui se penchait pour +l'embrasser. + +-- Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi +seulement a cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-etre se +montrera-t-elle. + +Anne poussa son cheval vers l'escorte arretee a cent pas. + +-- Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu'a nouvel +ordre; partez. + +Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires +des pages s'eteignirent, comme aussi les derniers gemissements arraches +aux cordes des violes et des luths par le frolement d'une main egaree. + +Henri donna un dernier regard a la maison, envoya une derniere priere aux +fenetres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son +frere, que precedaient les deux ecuyers. + +Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens, +jugea que le denoument de cette scene, si toutefois cette scene devait +avoir un denoument, allait avoir lieu. + +En consequence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fenetre. + +Quelques curieux obstines demeurerent encore fermes a leur poste; mais, au +bout de dix minutes, le plus perseverant avait disparu. + +Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagne le toit de sa maison, dentele +comme celui des maisons flamandes, et se cachant derriere une de ces +dentelures, il observait les fenetres d'en face. + +Sitot que le bruit eut cesse dans la rue, qu'on n'entendit plus ni +instruments, ni pas, ni voix; sitot que tout enfin fut rentre dans l'ordre +accoutume, une des fenetres superieures de cette maison etrange s'ouvrit +mysterieusement, et une tete prudente s'avanca au dehors. + +-- Plus rien, murmura une voix d'homme, par consequent plus de danger; +c'etait quelque mystification a l'adresse de notre voisin; vous pouvez +quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous. + +A ces mots, l'homme referma la fenetre, fit jaillir le feu d'une pierre, +et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allonge pour la recevoir. + +Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle. + +Mais il n'eut pas plus tot apercu la pale et sublime figure de la femme +qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tot saisi le regard doux et +triste qui fut echange entre le serviteur et la maitresse, qu'il palit +lui-meme et sentit comme un frisson glace courant dans ses veines. + +La jeune femme, a peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors +descendit l'escalier: son serviteur la suivit. + +-- Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la +sueur, et comme si en meme temps il eut voulu chasser une vision terrible, +ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insense qui +parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allegre, passe ta devise +a ton frere, car jamais plus tu ne diras: _hilariter_. [Note: +_Joyeusement_; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons deja dit, etait +le mot latin _hilariter_.] + +Puis il descendit a son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il +fut descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abime sanglant, et +s'assit dans l'ombre, subjugue, lui, le dernier, mais le plus completement +peut-etre, par l'incroyable influence de melancolie qui rayonnait du +centre de cette maison. + + + + +XVIII + + +LA BOURSE DE CHICOT + +Chicot passa toute la nuit a rever sur son fauteuil. Rever est le mot, +car, en verite, ce furent moins des pensees qui l'occuperent que des +reves. + +Revenir au passe, voir s'eclairer au feu d'un seul regard toute une epoque +presque effacee deja de la memoire, ce n'est pas penser. Chicot habita +toute la nuit un monde deja laisse par lui bien en arriere, et peuple +d'ombres illustres ou gracieuses que le regard de la femme pale, semblable +a une lampe fidele, lui montrait defilant une a une devant lui avec son +cortege de souvenirs heureux et terribles. + +Chicot, qui regrettait tant son sommeil en revenant du Louvre, ne songea +pas meme a se coucher. Aussi quand l'aube vint argenter les vitraux de sa +fenetre: + +-- L'heure des fantomes est passee, dit-il, il s'agit de songer un peu aux +vivants. + +Il se leva, ceignit sa longue epee, jeta sur ses epaules un surtout de +laine lie de vin, d'un tissu impenetrable aux plus fortes pluies, et, avec +la stoique fermete du sage, il examina d'un coup d'oeil le fond de sa +bourse et la semelle de ses souliers. + +Ceux-ci parurent a Chicot dignes de commencer une campagne; celle-la +meritait une attention particuliere. + +Nous ferons donc une halte a notre recit pour prendre le temps de la +decrire a nos lecteurs. + +Chicot, homme d'ingenieuse imagination, comme chacun sait, avait creuse la +maitresse poutre qui traversait sa maison de bout en bout, concourant +ainsi a la fois a l'ornement, car elle etait peinte de diverses couleurs, +et a la solidite, car elle avait dix-huit pouces au moins de diametre. + +Dans cette poutre, au moyen d'une concavite d'un pied et demi de long sur +six pouces de large, il s'etait fait un coffre-fort dont les flancs +contenaient mille ecus d'or. + +Or, voici le calcul que s'etait fait Chicot. + +-- Je depense par jour, avait-il dit, la vingtieme partie d'un de ces +ecus: j'ai donc la de quoi vivre vingt mille jours. Je ne les vivrai +jamais, mais je puis aller a la moitie; et puis, a mesure que je +vieillirai, mes besoins et par consequent mes depenses s'augmenteront, car +encore faut-il que le bien-etre progresse en proportion de la diminution +de la vie. Tout cela me fait vingt-cinq ou trente bonnes annees a vivre. +Allons, c'est, Dieu merci! bien assez. + +Chicot se trouvait donc, grace au calcul que nous venons de faire apres +lui, un des plus riches rentiers de la ville de Paris, et cette +tranquillite sur son avenir lui donnait un certain orgueil. + +Non pas que Chicot fut avare, longtemps meme il avait ete prodigue; mais +la misere lui faisait horreur, car il savait qu'elle tombe comme un +manteau de plomb sur les epaules, et qu'elle courbe les plus forts. + +Ce matin donc, en ouvrant sa caisse pour faire ses comptes vis-a-vis de +lui-meme, il se dit: + +-- Ventre de biche! le siecle est dur et les temps ne sont point a la +generosite. Je n'ai pas de delicatesse a faire avec Henri, moi. Ces mille +ecus d'or ne viennent pas meme de lui, mais d'un oncle qui m'en avait +promis six fois davantage: il est vrai que cet oncle etait garcon. S'il +faisait nuit encore, j'irais prendre cent ecus dans la poche du roi, mais +il est jour, et je n'ai plus de ressources qu'en moi-meme... et en +Gorenflot. + +Cette idee de tirer de l'argent de Gorenflot fit sourire son digne ami. + +-- Il ferait beau voir, continua-t-il, que maitre Gorenflot, qui me doit +sa fortune, refusat cent ecus a son ami pour le service du roi qui l'a +nomme prieur des Jacobins. + +Ah! continua-t-il en hochant la tete, ce n'est plus Gorenflot. + +Oui, mais Robert Briquet est toujours Chicot. + +Mais cette lettre du roi, cette fameuse epitre destinee a incendier la +cour de Navarre, je devais l'aller chercher avant le jour, et voila que le +jour est venu. Bah! cet expedient, je l'aurai, et meme il frappera un +terrible coup sur le crane de Gorenflot, si sa cervelle me parait trop +dure a persuader. + +En route, donc. + +Chicot rajusta la planche qui fermait sa cachette, l'assura avec quatre +clous, la recouvrit de la dalle sur laquelle il sema la poussiere +convenable a boucher des jointures, puis, pret au depart, il regarda une +derniere fois cette petite chambre ou, depuis bien des heureux jours, il +etait impenetrable et garde comme le coeur dans la poitrine. + +Puis il donna son coup d'oeil a la maison d'en face. + +-- Au fait, se dit-il, ces diables de Joyeuse pourraient bien, une belle +nuit, mettre le feu a mon hotel pour attirer un instant a sa fenetre la +dame invisible. Eh! eh! mais s'ils brulaient ma maison, c'est qu'en meme +temps ils feraient un lingot de mes mille ecus! En verite, je crois que je +ferais prudemment d'enfouir la somme. Allons donc! eh bien! si messieurs +de Joyeuse brulent ma maison, le roi me la paiera. + +Ainsi rassure, Chicot ferma sa porte dont il emporta la clef; puis comme +il sortait pour gagner le bord de la riviere: + +-- Eh! eh! dit-il, ce Nicolas Poulain pourrait fort bien venir ici, +trouver mon absence suspecte, et... Ah ca! mais ce matin je n'ai que des +idees de lievre. En route, en route! + +Comme Chicot fermait la porte de la rue, avec non moins de soin qu'il +avait ferme la porte de sa chambre, il apercut a sa fenetre le serviteur +de la dame inconnue qui prenait l'air, esperant sans doute, vu le bon +matin, n'etre point apercu. + +Cet homme, comme nous l'avons deja dit, etait completement defigure par +une blessure recue a la tempe gauche et qui s'etendait sur une partie de +la joue. L'un de ses sourcils, en outre, deplace par la violence du coup, +cachait presque entierement l'oeil gauche, renfonce dans son orbite. + +Chose etrange! avec ce front chauve et sa barbe grisonnante, il avait le +regard vif, et comme une fraicheur de jeunesse sur la joue qui avait ete +epargnee. + +A l'aspect de Robert Briquet qui descendait le seuil de sa porte, il se +couvrit la tete de son capuchon. + +Il fit un mouvement pour rentrer, mais Chicot lui fit un signe pour qu'il +demeurat. + +-- Voisin! lui cria Chicot, le tintamarre d'hier m'a degoute de ma maison; +je vais aller quelques semaines a ma metairie: seriez-vous assez obligeant +pour donner de temps en temps un coup d'oeil de ce cote? + +-- Oui, monsieur, repondit l'inconnu, bien volontiers. + +-- Et si vous aperceviez des larrons.... + +-- J'ai une bonne arquebuse, monsieur, soyez tranquille. + +-- Merci. Toutefois j'aurais encore un service a vous demander, mon +voisin. + +-- Parlez, je vous ecoute. + +Chicot sembla mesurer de l'oeil la distance qui le separait de son +interlocuteur. + +-- C'est bien delicat a vous crier de si loin, cher voisin, dit-il. + +-- Je vais descendre alors, repondit l'inconnu. + +En effet, Chicot le vit disparaitre, et comme pendant cette disparition il +s'etait rapproche de la maison, il entendit son pas s'approcher, puis la +porte s'ouvrit, et ils se trouverent face a face. + +Cette fois le serviteur avait completement enveloppe son visage dans son +capuchon. + +-- Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette +mysterieuse precaution. + +[Illustration: En partant je laisse de l'argent chez moi. -- PAGE 97.] + +-- Une bise glaciale, mon voisin, repliqua Chicot, affectant de ne pas +regarder son interlocuteur pour le mettre plus a l'aise. + +-- Je vous ecoute, monsieur. + +-- Voici, reprit Chicot je pars. + +-- Vous m'avez deja fait l'honneur de me le dire. + +-- Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent +chez moi. + +-- Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le. + +-- Non pas, l'homme est plus lourd et moins resolu quand il cherche a +sauver sa bourse en meme temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent +bien cache toutefois, si bien cache meme que je n'ai a redouter qu'une +mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui etes +mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous +voyez la, a droite, le bout sculpte en forme de gargouille, surveillez, +dis-je, et cherchez dans les cendres. + +-- En verite, monsieur, dit l'inconnu avec un mecontentement visible, vous +me genez fort. Cette confidence serait mieux faite a un ami qu'a un homme +que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connaitre. + +Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace +doucereuse de Chicot. + +-- C'est vrai, repondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis +tres confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle +est d'un honnete homme. + +-- Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilite vous me chargez. Ne +se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma maitresse comme +elle vous a ennuye vous-meme, et qu'alors nous demenagions? + +-- Eh bien, repondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point a vous +que je m'en prendrai, voisin. + +-- Merci de la confiance que vous temoignez a un pauvre inconnu, dit le +serviteur en s'inclinant; je tacherai de m'en montrer digne. + +Et saluant Chicot, il se retira chez lui. + +Chicot, de son cote, le salua affectueusement; puis voyant la porte +refermee sur lui: + +-- Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voila pour cette fois un vrai +fantome; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau! + + + + +XIX + + +LE PRIEURE DES JACOBINS + + +Le prieure dont le roi avait fait don a Gorenflot, pour recompenser ses +loyaux services et surtout sa brillante faconde, etait situe a deux +portees de mousquet, a peu pres, de l'autre cote de la porte Saint- +Antoine. + +C'etait alors un quartier fort noblement frequente, que le quartier de la +porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au chateau de +Vincennes, que l'on appelait encore a cette epoque _le bois de Vincennes_. + +Ca et la sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands +seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient +comme un apanage au chateau, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient, +dont, malgre la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des +affaires de l'Etat, nous oserons dire que la politique etait soigneusement +exclue. + +Il resultait de ces allees et venues de la cour, que la route, toute +proportion gardee, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui +les Champs-Elysees. + +C'etait, on en conviendra, une belle position pour le prieure qui se +levait fierement, a droite du chemin de Vincennes. + +Ce prieure se composait d'un quadrilatere de batiments, enfermant une +enorme cour plantee d'arbres, d'un jardin potager situe derriere les +batiments, et d'une foule de dependances qui donnaient a ce prieure +l'etendue d'un village. + +Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situes au fond de la +cour, parallelement a la route. + +Sur le devant, quatre belles fenetres, avec un seul balcon de fer regnant +le long de ces quatre fenetres, donnaient aux appartements du prieure +l'air, le jour et la vie. + +Semblable a une ville que l'on presume pouvoir etre assiegee, le prieure +trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de +Charonne, de Montreuil et de Saint-Mande. Ses paturages engraissaient un +troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf +moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi ecrite, ne +pouvaient rien posseder par cent. + +Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une +espece particuliere, qu'elevait avec amour; et surtout avec amour-propre, +un charcutier choisi par dom Modeste lui-meme. + +De ce choix honorable, le charcutier etait redevable aux exquises +saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins a la ciboulette qu'il +fournissait autrefois a l'hotellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste, +reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez maitre +Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frere Gorenflot. + +Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieure, +expose au levant et au midi, donnait des peches, des abricots et des +raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des pates +sucrees etaient confectionnees par un certain frere Eusebe, auteur du +fameux rocher de confitures que l'Hotel-de-Ville de Paris avait offert aux +deux reines, lors du dernier banquet de ceremonie qui avait eu lieu. + +Quant a la cave, Gorenflot l'avait montee lui-meme en demontant toutes +celles de Bourgogne, car il avait cette predilection innee chez tous les +veritables buveurs, lesquels pretendent, en general, que le vin de +Bourgogne est le seul qui soit veritablement du vin. + +C'est au sein de ce prieure, veritable paradis de paresseux et de +gourmands, dans cet appartement somptueux du premier etage, dont le balcon +donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orne d'un +menton de plus, et de cette sorte de gravite venerable que l'habitude +constante du repos et du bien-etre donne aux physionomies les plus +vulgaires. + +Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui rechauffe +ses larges epaules, Gorenflot n'a plus autant de liberte de geste que dans +sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majeste. + +Sa main grasse comme une eclanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre +completement; ses deux gros pieds ecrasent un chauffe-doux, et ses bras +n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture a son ventre. + +Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est leve le +dernier, profitant de la regle qui donne au chef une heure de sommeil de +plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un +grand fauteuil a oreilles, moelleux comme un edredon. + +L'ameublement de la chambre ou sommeille le digne abbe est plus mondain +que religieux: une table a pieds tournes et couverte d'un riche tapis, des +tableaux de religion galante, singulier melange d'amour et de devotion, +qu'on ne trouve qu'a cette epoque-la dans l'art; des vases precieux +d'eglise ou de table sur des dressoirs; aux fenetres, de grands rideaux de +brocart venitien, plus splendides, malgre leur vetuste, que les plus +cheres etoffes neuves; voila le detail des richesses dont etait devenu +possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grace de Dieu, du roi, et +surtout de Chicot. + +Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui +faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentees les tons +purpurins et nacres du visage du dormeur. + +La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrerent sans +reveiller le prieur. + +Le premier etait un homme de trente a trente-cinq ans, maigre, bleme, et +nerveusement cambre dans sa robe de jacobin: il portait la tete haute; son +regard, decoche comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant +meme qu'il eut parle, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de +longues paupieres blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large +cercle de bistre dont ses yeux etaient bordes. + +Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils +epais et cet encadrement fauve de l'orbite, on eut dit l'eclair qui +jaillit des plis de deux nuages de cuivre. + +Ce moine s'appelait frere Borromee: il etait depuis trois semaines +tresorier du couvent. + +L'autre etait un jeune homme de dix-sept a dix-huit ans, aux yeux noirs et +vifs, a la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien +prise, et qui, ayant retrousse ses larges manches, laissait voir avec une +sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts a gesticuler. + +-- Le prieur dort encore, frere Borromee, dit le plus jeune des deux +moines a l'autre; le reveillerons-nous? + +-- Gardons-nous-en bien, frere Jacques, repliqua le tresorier. + +-- En verite, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps, +reprit le jeune frere, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez- +vous remarque quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a +dans le nombre? + +-- Silence, mon frere! vous allez etre entendu. + +-- Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut +assourdi par l'epais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la +cour est si seche! quel bel exercice on ferait, frere tresorier! + +-- Il faut attendre, mon enfant, dit frere Borromee avec une feinte +soumission, dementie par le feu de ses regards. + +-- Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes? +repliqua impetueusement Jacques en relevant ses manches retombees. + +-- Moi, ordonner? + +-- Oui, vous. + +-- Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frere, reprit Borromee avec +componction; ne voila-t-il pas le maitre la? + +-- Sur ce fauteuil... endormi... quand tout le monde veille, dit Jacques +d'un ton moins respectueux qu'impatient... le maitre? + +Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir penetrer jusqu'au fond +du coeur de frere Borromee. + +-- Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avancant au +milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un +escabeau sur le parquet. + +Bien que le tapis eut amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti +celui du coup de talon de frere Jacques, dom Modeste, a ce bruit, fit un +bond et s'eveilla. + +-- Qui va la? s'ecria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle +endormie. + +-- Seigneur prieur, dit frere Borromee, pardonnez si nous troublons votre +pieuse meditation; mais je viens prendre vos ordres. + +-- Ah! bonjour, frere Borromee, fit Gorenflot avec un leger signe de tete. + +Puis apres un moment de reflexion, pendant lequel il etait evident qu'il +venait de tendre toutes les cordes de sa memoire: + +-- Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux. + +-- Relativement aux armes et aux armures. + +-- Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot. + +-- Sans doute, Votre Seigneurie a commande d'apporter des armes et des +armures. + +-- A qui cela? + +-- A moi. + +-- A vous?... J'ai commande des armes, moi? + +-- Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borromee d'une voix egale et +ferme. + +-- Moi! repeta dom Modeste au comble de l'etonnement, moi! et quand cela? + +-- Il y a huit jours. + +-- Ah! s'il y a huit jours... Mais pourquoi faire, des armes? + +-- Vous m'avez dit, seigneur, et je vais repeter vos propres paroles, vous +m'avez dit: Frere Borromee, il serait bon de se procurer des armes pour +armer nos moines et nos freres; les exercices gymnastiques developpent les +forces du corps, comme les pieuses exhortations developpent celles de +l'esprit. + +-- J'ai dit cela? fit Gorenflot. + +-- Oui, reverend prieur, et moi, frere indigne et obeissant, je me suis +hate d'accomplir vos ordres, et je me suis procure des armes de guerre. + +-- Voila qui est etrange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de +tout cela. + +-- Vous avez meme ajoute, reverend prieur, ce texte latin: _Militat +spiritu, militat gladio_. + +-- Oh! s'ecria dom Modeste en ouvrant demesurement les yeux, j'ai ajoute +le texte? + +[Illustration: Ah! vous voila, fit Gorenflot. -- PAGE 102.] + +-- J'ai la memoire fidele, reverend prieur, repondit Borromee en baissant +modestement ses paupieres. + +-- Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tete de haut +en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frere Borromee. En +effet, cela a toujours ete mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et +quand j'etais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'epee: +_Militat... spiritus..._ Tres bien, frere Borromee; c'etait une +inspiration du Seigneur. + +-- Je vais donc achever d'executer vos ordres, reverend prieur, dit +Borromee en se retirant avec frere Jacques, qui, tout frissonnant de joie, +le tirait par le bas de sa robe. + +-- Allez, dit majestueusement Gorenflot. + +-- Ah! seigneur prieur, reprit frere Borromee en rentrant quelques +secondes apres sa disparition, j'oubliais.... + +-- Quoi? + +-- Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande a vous parler. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Maitre Robert Briquet. + +-- Maitre Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frere +Borromee, c'est une simple connaissance. + +-- Alors Votre Reverence ne le recevra point? + +-- Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait; +faites-le monter. + +Frere Borromee salua une seconde fois et sortit. Quant a frere Jacques, il +n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur a la chambre ou etaient +deposees les armes. + +Cinq minutes apres, la porte se rouvrit et Chicot parut. + + + + +XX + +LES DEUX AMIS + + +Dom Modeste ne quitta point la position beatement inclinee qu'il avait +prise. + +Chicot traversa la chambre pour venir a lui. + +Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tete pour indiquer au +nouveau venu qu'il l'apercevait. + +Chicot ne parut pas un seul instant s'etonner de l'indifference du prieur; +il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut a une distance +respectueusement mesuree, il le salua. + +-- Bonjour, monsieur le prieur, dit-il. + +-- Ah! vous voila, fit Gorenflot, vous ressuscitez a ce qu'il parait? + +-- Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur. + +-- Dame! on ne vous voyait plus. + +-- J'avais affaire. + +-- Ah! + +Chicot savait qu'a moins d'etre echauffe par deux ou trois bouteilles de +vieux bourgogne, Gorenflot etait avare de paroles. Or, comme selon toute +probabilite, vu l'heure peu avancee de la journee, Gorenflot etait encore +a jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de +la cheminee, en etendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses +reins au dossier moelleux. + +-- Est-ce que vous dejeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom +Modeste. + +-- Peut-etre, seigneur prieur. + +-- Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait +impossible de vous donner tout le temps que je voudrais. + +-- Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de +biche! je ne vous demandais pas meme a dejeuner, et c'est vous qui me +l'avez offert. + +-- Assurement, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquietude que +justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai +offert, mais.... + +-- Mais vous avez cru que je n'accepterais pas? + +-- Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'etre politique, dites, +monsieur Briquet? + +-- On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un +homme de votre superiorite, monsieur le prieur, repondit Chicot avec un de +ces sourires qui n'appartenaient qu'a lui. + +Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui etait impossible +de deviner si Chicot raillait ou parlait serieusement. + +Chicot s'etait leve. + +-- Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot. + +-- Parce que je m'en vais. + +-- Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous +dejeuneriez avec moi? + +-- Je n'ai pas dit que je dejeunerais avec vous, d'abord. + +-- Pardon, je vous ai offert. + +-- Et j'ai repondu peut-etre: peut-etre ne veut pas dire oui. + +-- Vous vous fachez? + +Chicot se mit a rire. + +-- Moi, me facher, dit-il, et de quoi me facherais-je? de ce que vous etes +impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais +depuis trop longtemps pour me facher de vos petites imperfections. + +Gorenflot, foudroye par cette naive sortie de son hote, demeura la bouche +ouverte et les bras etendus. + +-- Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot. + +-- Oh! ne partez pas. + +-- Mon voyage ne peut se retarder. + +-- Vous voyagez? + +-- J'ai une mission. + +-- Et de qui? + +-- Du roi. + +Gorenflot roulait d'abimes en abimes. + +-- Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu? + +-- Sans doute. + +-- Et comment vous a-t-il recu? + +-- Avec enthousiasme; il a de la memoire, lui, tout roi qu'il est. + +-- Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare, +moi grossier.... + +Son coeur se degonflait a mesure, comme fait un ballon qui perd son vent +par des piqures d'aiguille. + +-- Adieu, repeta Chicot. + +Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arreta le +fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter. + +-- Voyons, expliquons-nous, dit le prieur. + +-- Sur quoi? demanda Chicot. + +-- Sur votre susceptibilite d'aujourd'hui. + +-- Moi, je suis aujourd'hui comme toujours. + +-- Non. + +-- Simple miroir des gens avec qui je suis. + +-- Non. + +-- Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace. + +-- Non, non, non! + +-- Si, si, si! + +-- Eh bien, voyons, je l'avoue, j'etais preoccupe. + +-- Vraiment! + +-- Ne voulez-vous point etre indulgent pour un homme en proie aux plus +penibles travaux? Ai-je ma tete a moi, mon Dieu! Ce prieure n'est-il pas +comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande a deux +cents hommes, que je suis tout a la fois econome, architecte, intendant; +tout cela sans compter mes fonctions spirituelles. + +-- Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu! + +-- Oh! voila qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez- +vous perdu votre charite chretienne? + +-- J'en avais donc? + +-- Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde, +l'envie est un peche capital. + +-- De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le +demande. + +-- Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte +progressivement, il est sur la ligne ascendante. + +-- Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas? +repondit ironiquement Chicot. + +-- C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet. + +-- Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'Evangile. + +-- Quel texte? + +-- Celui qui s'eleve sera abaisse, et celui qui s'abaisse sera eleve. + +-- Peuh! fit Gorenflot. + +[Illustration: Vous avez la un magnifique armet, frere Borromee. -- PAGE +112.] + +-- Allons, voila qu'il met en doute les textes saints, l'heretique! +s'ecria Chicot en joignant les deux mains. + +-- Heretique! repeta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont heretiques. + +-- Schismatique alors! + +-- Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en verite, vous +m'eblouissez. + +-- Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes +adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste. + +-- Vous ne me quitterez pas ainsi. + +-- Si fait, pardieu! + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Un ami? + +-- Dans la grandeur on n'a plus d'amis. + +-- Vous, Chicot? + +-- Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproche tout a l'heure. + +-- Moi! quand cela? + +-- Quand vous avez parle de ma fausse position. + +-- Reproche! ah! quels mots vous avez aujourd'hui! + +Et le prieur baissa sa grosse tete dont les trois mentons s'aplatirent en +un seul contre son cou de taureau. + +Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit legerement palir. + +-- Adieu, et sans rancune pour les verites que je vous ai dites. + +Et il fit un mouvement pour sortir. + +-- Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste; +mais n'ayez plus de ces regards-la pour moi! + +-- Ah! ah! il est un peu tard. + +-- Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce +n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-meme! eh bien! +dejeunons. + +Chicot etait decide a reprendre tous ses avantages d'un seul coup. + +-- Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici. + +Gorenflot avait supporte les autres atteintes avec courage; il succomba +sous celle-ci. + +-- On mange mal chez moi? balbutia-t-il eperdu. + +-- C'est mon avis du moins, dit Chicot. + +-- Vous avez eu a vous plaindre de votre dernier diner? + +-- J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah! + +-- Vous avez fait pouah! s'ecria Gorenflot en levant les bras au ciel. + +-- Oui, dit resolument Chicot, j'ai fait pouah! + +-- Mais a quel propos? parlez. + +-- Les cotelettes de porc etaient indignement brulees. + +-- Oh! + +-- Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent. + +-- Oh! + +-- Le chapon au riz ne sentait que l'eau. + +-- Juste ciel! + +-- La bisque n'etait pas degraissee. + +-- Misericorde! + +-- On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac. + +-- Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du meme ton dont Cesar expirant +dit a son assassin: Brutus! Brutus!... + +-- Et puis vous n'avez pas de temps a me donner. + +-- Moi? + +-- Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non? +Il ne vous manquait plus que de devenir menteur. + +-- Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse a +revoir, voila tout. + +-- Recevez-la donc. + +-- Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoye cent +bouteilles de vin de Sicile. + +-- Cent bouteilles de vin de Sicile? + +-- Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une tres grande +dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur +Chicot. Elle voulait devenir ma penitente, cette grande dame qui envoie +les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez, +je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un +autre directeur. + +-- Et vous ferez tout cela?... + +-- Pour dejeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour reparer mes torts +envers vous. + +-- Vos torts viennent de votre feroce orgueil, dom Modeste. + +-- Je m'humilierai, mon ami. + +-- De votre insolente paresse. + +-- Chicot! Chicot! a partir du demain, je me mortifie en faisant faire +tous les jours l'exercice a mes moines. + +-- A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel +exercice, celui de la fourchette? + +-- Non, celui des armes. + +-- L'exercice des armes? + +-- Oui, et cependant c'est fatigant de commander. + +-- Vous, commander l'exercice aux Jacobins? + +-- Je vais le commander du moins. + +-- A partir de demain? + +-- A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez. + +-- Et qui donc a eu cette idee de faire faire l'exercice a des frocards? + +-- Moi, a ce qu'il parait, dit Gorenflot. + +-- Vous? impossible! + +-- Si fait, j'en ai donne l'ordre a frere Borromee. + +-- Qu'est-ce encore que frere Borromee? + +-- Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas. + +-- Qu'est-il? + +-- C'est le tresorier. + +-- Comment as-tu un tresorier que je ne connaisse pas, belitre? + +-- Il est ici depuis votre derniere visite. + +-- Et d'ou te vient ce tresorier? + +-- M. le cardinal de Guise me l'a recommande. + +-- En personne? + +-- Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre. + +-- Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas? + +-- C'est cela meme. + +-- Qui m'a annonce? + +-- Oui. + +-- Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualite a-t-il, ce +tresorier si chaudement appuye par M. le cardinal de Guise? + +-- Il compte comme Pythagore. + +-- Et c'est avec lui que vous avez decide ces exercices d'armes? + +-- Oui, mon ami. + +-- C'est-a-dire que c'est lui qui vous a propose d'armer vos moines, +n'est-ce pas? + +-- Non, cher monsieur Chicot; l'idee est de moi, entierement de moi. + +-- Et dans quel but? + +-- Dans le but de les armer. + +-- Pas d'orgueil, pecheur endurci, l'orgueil est un peche capital; ce +n'est point a vous qu'est venue cette idee. + +-- A moi ou a lui, je ne sais plus bien si c'est a lui ou a moi que l'idee +est venue. Non, non, decidement, c'est a moi; il parait meme qu'a cette +occasion j'ai prononce un mot latin tres judicieux et tres brillant. + +Chicot se rapprocha du prieur. + +-- Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez- +vous, ce mot latin? + +-- _Militat spiritu...._ + +-- _Militat spiritu, militat gladio._ + +-- C'est cela, c'est cela! s'ecria dom Modeste avec enthousiasme. + +-- Allons, allons, dit Chicot, il est impossible de s'excuser de meilleure +grace que vous ne le faites, dom Modeste; je vous pardonne. + +-- Oh! fit Gorenflot avec attendrissement. + +-- Vous etes toujours mon ami, mon veritable ami. + +Gorenflot essuya une larme. + +-- Mais dejeunons, et je serai indulgent pour le dejeuner. + +-- Ecoutez, dit Gorenflot avec enthousiasme, je vais faire dire au frere +cuisinier que si la chere n'est pas royale, je le fais fourrer au cachot. + +-- Faites, faites, dit Chicot, vous etes le maitre, mon cher prieur. + +-- Et nous decoifferons quelques-unes des bouteilles de la penitente. + +-- Je vous aiderai de mes lumieres, mon ami. + +-- Que je vous embrasse, Chicot! + +-- Ne m'etouffez pas, et causons. + + + + +XXI + +LES CONVIVES + + +Gorenflot ne fut pas long a donner ses ordres. + +Si le digne prieur etait bien sur la ligne ascendante, comme il le +pretendait, c'etait surtout en ce qui concernait les details d'un repas et +les progres de la science culinaire. + +Dom Modeste manda frere Eusebe, qui comparut, non pas devant son chef, +mais devant son juge. A la maniere dont il avait ete requis, il avait au +reste devine qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire a son endroit +chez le reverend prieur. + +-- Frere Eusebe, dit Gorenflot d'une voix severe, ecoutez ce que va vous +dire M. Robert Briquet, mon ami. Vous vous negligez, a ce qu'il parait. +J'ai oui parler d'incorrections graves dans votre derniere bisque, et +d'une fatale negligence a propos du croquant de vos oreilles. Prenez +garde, frere Eusebe, prenez garde, un seul pas fait dans la mauvaise voie +entraine tout le corps. + +Le moine rougit et palit tour a tour, et balbutia une excuse qui ne fut +point admise. + +-- Assez, dit Gorenflot. + +Frere Eusebe se tut. + +-- Qu'avez-vous aujourd'hui pour dejeuner? demanda le reverend prieur. + +-- J'aurai des oeufs brouilles aux cretes de coq. + +-- Apres? + +-- Des champignons farcis. + +-- Apres? + +-- Des ecrevisses au vin de Madere. + +-- Menu pied que tout cela, menu pied; quelque chose qui fasse un fond, +voyons, dites vite. + +-- J'aurai en outre un jambon aux pistaches. + +-- Peuh! fit Chicot. + +-- Pardon, interrompit timidement Eusebe; il est cuit dans du vin de Xeres +sec. Je l'ai pique d'un boeuf attendri dans une marinade d'huile d'Aix, ce +qui fait qu'avec le gras du boeuf on mange le maigre du jambon, et avec le +gras du jambon le maigre du boeuf. + +Gorenflot hasarda vers Chicot un regard accompagne d'un geste +d'approbation. + +-- Bien cela, n'est-ce pas, dit-il, monsieur Robert? + +Chicot fit un geste de demi-satisfaction. + +-- Et apres, demanda Gorenflot, qu'avez-vous encore? + +-- On peut vous accommoder une anguille a la minute. + +-- Foin de l'anguille, dit Chicot. + +-- Je crois, monsieur Briquet, reprit Eusebe en s'enhardissant peu a peu, +je crois que vous pouvez gouter de mes anguilles sans trop vous en +repentir. + +-- Qu'ont-elles donc de rare, vos anguilles? + +-- Je les nourris d'une facon particuliere. + +-- Oh! oh! + +-- Oui, ajouta Gorenflot, il parait que les Romains ou les Grecs, je ne +sais plus trop, un peuple d'Italie enfin, nourrissaient des lamproies +comme fait Eusebe. Il a lu cela dans un auteur ancien nomme Suetone, +lequel a ecrit sur la cuisine. + +-- Comment! frere Eusebe, s'ecria Chicot, vous donnez des hommes a manger +a vos anguilles? + +-- Non, monsieur, je hache menu les intestins et les foies des volailles +et du gibier, j'y ajoute un peu de viande de porc, je fais de tout cela +une espece de chair a saucisse que je jette a mes anguilles, qui, dans +l'eau douce et renouvelee sur un gravier fin, deviennent grasses en un +mois, et, tout en engraissant, allongent considerablement. Celle que +j'offrirai au seigneur prieur aujourd'hui, par exemple, pese neuf livres. + +-- C'est un serpent alors, dit Chicot. + +-- Elle avalait d'une bouchee un poulet de six jours. + +-- Et comment l'avez-vous accommodee? demanda Chicot. + +-- Oui, comment l'avez-vous accommodee? repeta le prieur. + +-- Depouillee, rissolee, passee au beurre d'anchois, roulee dans une fine +chapelure, puis remise sur le gril, pendant dix secondes; apres quoi +j'aurai l'honneur de vous la servir baignant dans une sauce epicee de +piment et d'ail. + +-- Mais la sauce? + +-- Oui, la sauce elle-meme? + +-- Simple sauce d'huile d'Aix, battue avec des citrons et de la moutarde. + +-- Parfait, dit Chicot. + +Frere Eusebe respira. + +-- Maintenant il manque les confiteries, fit observer judicieusement +Gorenflot. + +-- J'inventerai quelque mets capable d'agreer au seigneur prieur. + +-- C'est bien, je m'en rapporte a vous, dit Gorenflot; montrez-vous digne +de ma confiance. + +Eusebe salua. + +-- Je puis donc me retirer? demanda-t-il. + +Le prieur consulta Chicot. + +-- Qu'il se retire, dit Chicot. + +-- Retirez-vous et envoyez-moi le frere sommelier. + +Eusebe salua et sortit. + +Le frere sommelier succeda au frere Eusebe et recut des ordres non moins +precis et non moins detailles. + +Dix minutes apres, devant la table couverte d'une fine nappe de lin, les +deux convives, ensevelis dans deux larges fauteuils tout garnis de +coussins, s'opposaient l'un a l'autre, fourchettes et couteaux en main, +comme deux duellistes. + +La table, suffisamment grande pour six personnes, etait pourtant remplie, +tant le sommelier avait accumule les bouteilles de formes et d'etiquettes +differentes. + +Eusebe, fidele au programme, venait d'envoyer des oeufs brouilles, des +ecrevisses et des champignons qui parfumaient l'air d'une moelleuse vapeur +de truffe, de beurre frais comme la creme, de thym et de vin de Madere. + +Chicot attaqua en homme affame. Le prieur, au contraire, en homme qui se +defie de lui-meme, de son cuisinier et de son convive. + +Mais, apres quelques minutes, ce fut Gorenflot qui devora, tandis que +Chicot observait. + +On commenca par le vin du Rhin, puis l'on passa au bourgogne de 1550; on +fit une excursion dans un ermitage dont on ignorait la date; on effleura +le saint-perey; enfin l'on passa au vin de la penitente. + +-- Qu'en dites-vous? demanda Gorenflot apres en avoir goute trois fois +sans oser se prononcer. + +-- Veloute, mais leger, fit Chicot; et comment s'appelle votre penitente? + +-- Je ne la connais pas, moi. + +-- Ouais! vous ne savez pas son nom? + +-- Non, ma foi, nous traitons par ambassadeur. + +Chicot fit une pause pendant laquelle il ferma doucement les yeux comme +pour savourer une gorgee de vin qu'il retenait dans sa bouche avant de +l'avaler, mais en realite pour reflechir. + +-- Ainsi donc, dit-il au bout de cinq minutes, c'est en face d'un general +d'armee que j'ai l'honneur de diner? + +-- Oh! mon Dieu, oui! + +-- Comment, vous soupirez en disant cela? + +-- Ah! c'est bien fatigant, allez. + +-- Sans doute, mais c'est honorable, mais c'est beau. + +-- Superbe! seulement je n'ai plus de silence aux offices... et avant-hier +j'ai ete oblige de supprimer un plat au souper. + +-- Supprimer un plat... et pourquoi donc? + +-- Parce que plusieurs de mes meilleurs soldats, je dois l'avouer, ont eu +l'audace de trouver insuffisant le plat de raisine de Bourgogne qu'on +donne en troisieme le vendredi. + +-- Voyez-vous cela!... insuffisant!... et quelle raison donnaient-ils de +cette insuffisance? + +-- Ils pretendaient qu'ils avaient encore faim, et reclamaient quelque +chair maigre, comme sarcelle, homard, ou poisson de haut gout. Comprenez- +vous ces devorants? + +-- Dame! s'ils font des exercices, ce n'est point etonnant qu'ils aient +faim, ces moines. + +-- Ou serait donc le merite? dit frere Modeste; bien manger et bien +travailler, c'est ce que peut faire tout le monde. Que diable! il faut +savoir offrir ses privations au Seigneur, continua le digne abbe en +empilant un quartier de jambon et de boeuf sur une bouchee deja +respectable de galantine dont frere Eusebe n'avait point parle, le mets +etant trop simple, non pour etre servi, mais pour figurer sur la carte. + +-- Buvez, Modeste, buvez, dit Chicot, vous allez vous etrangler, mon cher +ami; vous devenez cramoisi. + +-- C'est d'indignation, repliqua le prieur en vidant son verre qui +contenait une demi-pinte. + +Chicot le laissa faire, puis lorsque Gorenflot eut repose son verre sur la +table: + +-- Voyons, dit Chicot, achevons votre histoire, elle m'interesse vivement, +parole d'honneur. Vous leur avez donc retire un plat parce qu'ils +trouvaient qu'ils n'avaient pas assez a manger. + +-- Tout juste. + +-- C'est ingenieux. + +-- Aussi la punition a-t-elle fait un rude effet; j'ai cru qu'on allait se +revolter; les yeux brillaient, les dents claquaient. -- Ils avaient faim, +dit Chicot; ventre de biche! c'est bien naturel. + +-- Ils avaient faim, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Vous le dites? vous le croyez? + +-- J'en suis sur. + +-- Eh bien! j'ai remarque, ce soir-la, un fait bizarre et que je +recommanderai a l'analyse de la science; j'ai donc appele frere Borromee, +en le chargeant de mes instructions touchant cette privation d'un plat, a +laquelle j'ai ajoute, voyant la rebellion, privation de vin. + +-- Enfin? demanda Chicot. + +-- Enfin, pour couronner l'oeuvre, j'ai commande un nouvel exercice, +voulant terrasser l'hydre de la revolte: les psaumes disent cela, vous +savez; attendez donc: _Cabis poriabis diagonem_, eh! vous ne connaissez +que cela, mordieu! + +-- _Proculcabis draconem_, fit Chicot en versant a boire au prieur. + +-- _Draconem_, c'est cela, bravo! A propos de dragon, mangez donc de cette +anguille, elle emporte la bouche, c'est merveilleux! + +-- Merci, je ne puis plus respirer; mais racontez, racontez. + +-- Quoi? + +-- Votre fait bizarre. + +-- Lequel? je ne m'en souviens plus. + +-- Celui que vous vouliez recommander aux savants. + +-- Ah! oui, j'y suis, tres bien. + +-- J'ecoute. + +-- Je prescris donc un exercice pour le soir; je m'attendais a voir mes +droles extenues, haves, suants, et j'avais prepare un sermon assez beau +sur ce texte: _Celui qui mange mon pain_. + +-- Pain sec, dit Chicot. + +-- Precisement, pain sec, s'ecria Gorenflot, en dilatant, par un rire +cyclopeen, ses robustes machoires. J'aurais joue sur le mot, et d'avance +j'en avais ri tout seul une heure, quand je me trouve au milieu de la cour +en presence d'une troupe de gaillards animes, nerveux, bondissants comme +des sauterelles, et ceci est l'illusion sur laquelle je veux consulter les +savants. + +-- Voyons l'illusion. + +-- Et sentant le vin d'une lieue. + +-- Le vin! Frere Borromee vous avait donc trahi? + +-- Oh! je suis sur de Borromee, s'ecria Gorenflot, c'est l'obeissance +passive en personne: je dirais a frere Borromee de se bruler a petit feu, +qu'il irait a l'instant meme chercher le gril et chaufferait les fagots. + +-- Ce que c'est que d'etre mauvais physionomiste, dit Chicot en se +grattant le nez, il ne me fait pas du tout cet effet-la, a moi. + +-- C'est possible, mais moi, je connais mon Borromee, vois-tu, comme je te +connais, mon cher Chicot, dit dom Modeste qui devenait tendre en devenant +ivre. + +-- Et tu dis qu'ils sentaient le vin? + +-- Borromee? + +-- Non, tes moines. + +-- Comme des futailles, sans compter qu'ils etaient rouges comme des +ecrevisses; j'en ai fait l'observation a Borromee. + +-- Bravo! + +-- Ah! c'est que je ne m'endors pas, moi. + +-- Et qu'a-t-il repondu? + +-- Attends, c'est fort subtil. + +-- Je le crois. + +-- Il a repondu que l'appetence tres vive produit des effets pareils a +ceux de la satisfaction. + +-- Oh! oh! fit Chicot; en effet, c'est fort subtil, comme tu dis, ventre +de biche! C'est un homme tres fort que ton Borromee; je ne m'etonne plus +s'il a le nez et les levres si minces; et cela t'a convaincu? + +-- Tout a fait, et tu vas etre convaincu toi-meme; mais voyons, approche- +toi un peu de moi, car je ne me remue plus sans etourdissement. + +Chicot s'approcha. Gorenflot fit de sa large main un cornet acoustique +qu'il appliqua sur l'oreille de Chicot. + +-- Eh bien? demanda Chicot. + +-- Attends donc, je me resume. Vous souvenez-vous du temps ou nous etions +jeunes, Chicot? + +-- Je m'en souviens. + +-- Du temps ou le sang brulait... ou les desirs immodestes?... + +-- Prieur! prieur! fit le chaste Chicot. + +-- C'est Borromee qui parle, et je maintiens qu'il a raison; l'appetence +ne produisait-elle point parfois les illusions de la realite? + +Chicot se mit a rire si violemment que la table, avec toutes les +bouteilles, trembla comme un plancher de navire. + +-- Bien, bien, dit-il, je vais me mettre a l'ecole de frere Borromee, et +quand il m'aura bien penetre de ses theories, je vous demanderai une +grace, mon reverend. + +-- Elle vous sera accordee, Chicot, comme tout ce que vous demanderez a +votre ami. Maintenant, dites, quelle est cette grace? + +-- Vous me chargerez de l'economat du prieure pendant huit jours +seulement. + +-- Et que ferez-vous pendant ces huit jours? + +-- Je nourrirai frere Borromee de ses theories; je lui servirai un plat, +un verre vide, en lui disant: Desirez de toute la force de votre faim et +de votre soif une dinde aux champignons et une bouteille de chambertin; +mais prenez garde de vous griser avec ce chambertin, prenez garde d'avoir +une indigestion de cette dinde, cher frere philosophe. + +-- Ainsi, dit Gorenflot, tu ne crois pas a l'appetence, paien? + +-- C'est bien! c'est bien! je crois ce que je crois; mais brisons sur les +theories. + +-- Soit, dit Gorenflot, brisons et parlons un peu de la realite. + +Et Gorenflot se versa un verre plein. + +-- A ce bon temps dont tu parlais tout a l'heure, Chicot, dit-il, a nos +soupers a la _Corne-d'Abondance_! + +-- Bravo! je croyais que tu avais oublie tout cela, reverend. + +-- Profane! tout cela dort sous la majeste de ma position; mais, morbleu! +je suis toujours le meme. + +Et Gorenflot se mit a entonner sa chanson favorite, malgre les chuts de +Chicot. + + Quand l'anon est deslache, + Quand le vin est debouche, + L'anon dresse son oreille, + Le vin sort de la bouteille; + Mais rien n'est si evente + Que le moine en pleine treille; + Mais rien n'est si debate + Que le moine en liberte. + +-- Mais chut! donc, malheureux! dit Chicot; si frere Borromee entrait, il +croirait qu'il y a huit jours que vous n'avez ni bu ni mange. + +-- Si frere Borromee entrait, il chanterait avec nous. + +-- Je ne crois pas. + +-- Et moi, je te dis.... + +-- De te taire et de repondre a mes questions. + +-- Parle alors. + +-- Tu ne m'en donnes pas le temps, ivrogne! + +-- Oh! ivrogne, moi! + +-- Voyons, il resulte de l'exercice des armes que ton couvent est change +en une veritable caserne. + +-- Oui, mon ami, c'est le mot, veritable caserne, caserne veritable; jeudi +dernier, est-ce jeudi? oui, c'est jeudi; attends donc, je ne sais plus si +c'est jeudi. + +-- Jeudi ou vendredi, la date n'y fait rien. + +-- C'est juste, le fait, voila tout, n'est-ce pas? + +-- Eh bien! jeudi ou vendredi, dans le corridor, j'ai trouve deux novices +qui se battaient au sabre avec deux seconds qui se preparaient de leur +cote a en decoudre. + +-- Et qu'as-tu fait? + +-- Je me suis fait apporter un fouet pour rosser les novices qui se sont +enfuis; mais Borromee.... + +-- Ah! ah! Borromee, encore Borromee. + +-- Toujours. + +-- Mais Borromee?... + +-- Borromee les a rattrapes et vous les a fustiges de telle facon qu'ils +sont encore au lit, les malheureux! + +-- Je demande a voir leurs epaules pour apprecier la vigueur du bras de +frere Borromee, fit Chicot. + +-- Nous deranger pour voir d'autres epaules que des epaules de mouton, +jamais! Mangez donc de ces pates d'abricot. + +-- Non pas, morbleu! j'etoufferais. + +-- Buvez alors. + +-- Non plus: j'ai a marcher, moi. + +-- Eh bien! moi, crois-tu donc que je n'aie point a marcher? et cependant +je bois. + +-- Oh! vous, c'est different; et puis pour crier les commandements il vous +faut des poumons. + +-- Alors, un verre, rien qu'un verre de cette liqueur digestive, dont +Eusebe a seul le secret. + +-- D'accord. + +-- Elle est si efficace, qu'eut-on dine de facon gloutonne, on se +trouverait necessairement avoir faim deux heures apres son diner. + +-- Quelle recette pour les pauvres! Savez-vous que si j'etais roi, je +ferais trancher la tete a Eusebe; sa liqueur est capable d'affamer un +royaume. Oh! oh! qu'est-ce que cela? + +-- C'est l'exercice qui commence, dit Gorenflot. + +En effet, on venait d'entendre un grand bruit de voix et de ferraille +venant de la cour. + +-- Sans le chef? dit Chicot. Oh! oh! voila des soldats assez mal +disciplines, ce me semble. + +-- Sans moi? jamais! dit Gorenflot; d'ailleurs cela ne se peut pas, +comprends-tu? puisque c'est moi qui commande, puisque l'instructeur, c'est +moi; et, tiens, la preuve, c'est que j'entends frere Borromee qui vient +prendre mes ordres. + +En effet, au moment meme, Borromee entrait, lancant a Chicot un regard +oblique et prompt comme la fleche traitresse du Parthe. + +-- Oh! oh! pensa Chicot, tu as eu tort de me lancer ce regard-la; il t'a +trahi. + +-- Seigneur prieur, dit Borromee, on n'attend plus que vous pour commencer +la visite des armes et des cuirasses. + +-- Des cuirasses! oh! oh! se dit tout bas Chicot, un instant, j'en suis, +j'en suis! + +Et il se leva precipitamment. + +-- Vous assisterez a mes manoeuvres, dit Gorenflot en se soulevant a son +tour, comme ferait un bloc de marbre qui prendrait des jambes; votre bras, +mon ami; vous allez voir une belle instruction. + +-- Le fait est que le seigneur prieur est un tacticien profond, dit +Borromee, sondant l'imperturbable physionomie de Chicot. + +-- Dom Modeste est un homme superieur en toutes choses, repondit Chicot en +s'inclinant. + +Puis tout bas, a lui-meme: + +-- Oh! oh! murmura-t-il, jouons serre, mon aiglon, ou voila un milan qui +t'arracherait les plumes. + + + + +XXII + +FRERE BORROMEE + + +Lorsque Chicot, soutenant le reverend prieur, arriva par le grand escalier +dans la cour du prieure, le coup d'oeil fut exactement celui d'une immense +caserne en pleine activite. + +Partage en deux bandes de cent hommes chacune, les moines, la hallebarde, +la pique ou le mousquet au pied, attendaient comme des soldats +l'apparition de leur commandant. + +Cinquante a peu pres, parmi les plus forts et les plus zeles, avaient +couvert leurs tetes de casques ou de salades: une ceinture attachait a +leurs reins une longue epee; il ne leur manquait absolument qu'un bouclier +de main pour ressembler aux anciens Medes, ou des yeux retrousses pour +ressembler a des Chinois modernes. + +D'autres etalaient avec orgueil des cuirasses bombees, sur lesquelles ils +aimaient a faire bruir un gantelet de fer. + +D'autres enfin, enfermes dans des brassards et dans des cuissards, +s'exercaient a developper leurs jointures privees d'elasticite par ces +carapaces partielles. + +Frere Borromee prit un casque des mains d'un novice, et se le posa sur la +tete par un mouvement aussi prompt, aussi regulier que l'eut pu faire un +reitre ou un lansquenet. + +Tandis qu'il en attachait les brides, Chicot ne pouvait s'empecher de +regarder le casque; et tout en le regardant, sa bouche souriait; enfin, +tout en souriant, il tournait autour de Borromee, comme pour l'admirer sur +toutes ses faces. + +Il fit plus, il s'approcha du tresorier, et passa la main sur une des +inegalites du heaume. + +-- Vous avez la un magnifique armet, frere Borromee, dit-il; ou l'avez- +vous donc achete, mon cher prieur? + +Gorenflot ne put repondre, parce qu'en ce moment on l'attachait dans une +cuirasse resplendissante, laquelle, bien que spacieuse a loger l'Hercule +Farnese, etreignait douloureusement les ondulations luxuriantes de la +chair du digne prieur. + +-- Ne bridez pas ainsi, mordieu! s'ecriait Gorenflot; ne serrez pas de +cette force, j'etoufferais, je n'aurais plus de voix; assez! assez! + +-- Vous demandiez, je crois, au reverend prieur, dit Borromee, ou il avait +achete mon casque? + +-- Je demandais cela au reverend prieur et non a vous, reprit Chicot, +parce que je presume qu'en ce couvent, comme dans tous les autres, rien ne +se fait que sur l'ordre du superieur. + +-- Certainement, dit Gorenflot, rien ici ne se fait que par mon ordre. Que +demandez-vous, cher monsieur Briquet? + +-- Je demande a frere Borromee s'il sait d'ou vient ce casque. + +-- Il faisait partie d'un lot d'armures que le reverend prieur a achetees +hier pour armer le couvent. + +-- Moi? fit Gorenflot. + +-- Votre Seigneurie a commande, elle se le rappelle, que l'on apportat ici +plusieurs casques et plusieurs cuirasses, et l'on a execute les ordres de +Votre Seigneurie. + +-- C'est vrai, c'est vrai, dit Gorenflot. + +-- Ventre de biche! dit Chicot, mon casque etait donc bien attache a son +maitre, qu'apres l'avoir conduit moi-meme a l'hotel de Guise, il vienne +comme un chien perdu me retrouver au prieure des Jacobins! + +En ce moment, sur un geste de frere Borromee, les lignes se faisaient +regulieres et le silence s'etablit dans les rangs. + +Chicot s'assit sur un banc, afin d'assister a son aise aux manoeuvres. + +Gorenflot se tint debout, d'aplomb sur ses jambes comme sur deux poteaux. + +-- Attention! dit tout bas frere Borromee. + +Dom Modeste tira un sabre gigantesque de son fourreau de fer, et, le +brandissant en l'air, il cria d'une voix de Stentor: + +-- Attention! + +-- Votre Reverence se fatiguerait peut-etre a faire les commandements, dit +alors frere Borromee avec une douce prevenance. Votre Reverence souffrait +ce matin: s'il lui plait menager sa precieuse sante, je commanderai +aujourd'hui l'exercice. + +-- Je le veux bien, dit dom Modeste: en effet je suis souffrant, +j'etouffe; allez. + +Borromee s'inclina, et, en homme habitue a ces sortes de consentements, il +vint se placer au front de la troupe. + +-- Quel serviteur complaisant! dit Chicot; c'est une perle que ce +gaillard-la. + +-- Il est charmant! je te le disais bien, repondit dom Modeste. + +-- Je suis sur qu'il te fait la meme chose tous les jours, dit Chicot. + +-- Oh! tous les jours. Il est soumis comme un esclave; je ne fais que lui +reprocher ses prevenances. L'humilite n'est pas la servitude, ajouta +sentencieusement Gorenflot. + +-- En sorte que tu n'as vraiment rien a faire ici, et que tu peux dormir +sur les deux oreilles: frere Borromee veille pour toi. + +-- Oh! mon Dieu, oui. + +-- Voila ce que je voulais savoir, dit Chicot dont l'attention se porta +sur Borromee tout seul. + +C'etait merveille que de voir, pareil a un cheval de guerre, se redresser +sous le harnais le tresorier des moines. + +Son oeil dilate lancait des flammes, son bras vigoureux imprimait a l'epee +des secousses tellement savantes qu'on eut dit un maitre en fait d'armes +s'escrimant devant un peloton de soldats. Chaque fois que frere Borromee +faisait une demonstration, Gorenflot la repetait en ajoutant: + +-- Borromee a raison; mais je vous ai deja dit cela, moi; rappelez-vous +donc ma lecon d'hier. Passez l'arme d'une main dans l'autre; soutenez la +pique, soutenez-la donc: le fer a la hauteur de l'oeil; de la tenue, par +saint Georges! du jarret; demi-tour a gauche est exactement la meme chose +que demi-tour a droite, excepte que c'est tout le contraire. + +-- Ventre de biche! dit Chicot, tu es un habile demonstrateur. + +-- Oui, oui, fit Gorenflot en caressant son triple menton, j'entends assez +bien la manoeuvre. + +-- Et tu as dans Borromee un excellent eleve. + +-- Il m'a compris, dit Gorenflot; il est on ne peut plus intelligent. + +Les moines executerent la course militaire, sorte de manoeuvre fort en +vogue a cette epoque, les passes d'armes, les passes d'epee, les passes de +pique et les exercices a feu. + +Lorsqu'on en fut a cette derniere epreuve: + +-- Tu vas voir mon petit Jacques, dit le prieur a Chicot. + +-- Qu'est-ce que c'est que ton petit Jacques? + +-- Un gentil garcon que j'ai voulu attacher a ma personne, parce qu'il a +des dehors calmes et une main vigoureuse, et avec tout cela la vivacite du +salpetre. + +-- Ah! vraiment! Et ou donc est-il, ce charmant enfant? + +-- Attends, attends, je vais te le montrer; la, tiens, la-bas; celui qui +tient un mousquet a la main et qui s'apprete a tirer le premier. + +-- Et il tire bien? + +-- C'est-a-dire qu'a cent pas le drole ne manque pas un noble a la rose. + +-- Voila un gaillard qui doit vertement servir une messe; mais attends +donc, a ton tour. + +-- Quoi donc? + +-- Mais si, mais non. + +-- Tu connais mon petit Jacques? + +-- Moi, pas le moins du monde. + +-- Mais tu croyais le connaitre d'abord? + +-- Oui, il me semblait l'avoir vu dans certaine eglise, un jour, ou plutot +une nuit que j'etais renferme dans un confessionnal; mais non, je me +trompais, ce n'etait pas lui. + +Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles de Chicot n'etaient pas +exactement d'accord avec la verite. Chicot etait trop bon physionomiste, +quand il avait vu une figure une fois, pour oublier jamais cette figure. + +Pendant qu'il etait, sans s'en douter, l'objet de l'attention du prieur et +de son ami, le petit Jacques, comme l'appelait Gorenflot, chargeait en +effet un mousquet pesant, long comme lui-meme, puis le mousquet charge, il +vint se camper fierement a cent pas du but, et la, ramenant sa jambe +droite en arriere, avec une precision toute militaire, il ajusta. + +Le coup partit, et la balle alla se loger au milieu du but, au grand +applaudissement des moines. + +-- Tudieu! c'est bien vise, dit Chicot, et sur ma parole, voila un joli +garcon. + +-- Merci, monsieur, repondit Jacques, dont les joues pales se colorerent +d'une rougeur de plaisir. + +-- Tu manies les armes habilement, mon enfant, reprit Chicot. + +-- Mais, monsieur, j'etudie, fit Jacques. + +Et sur ces mots, laissant son mousquet inutile, apres la preuve d'adresse +qu'il avait donnee, il prit une pique des mains de son voisin, et fit un +moulinet que Chicot trouva parfaitement execute. + +Chicot renouvela ses compliments. + +-- C'est surtout a l'epee qu'il excelle, dit dom Modeste. Ceux qui s'y +connaissent le jugent tres fort; il est vrai que le drole a des jarrets de +fer, des poignets d'acier, et qu'il gratte le fer depuis le matin jusqu'au +soir. + +-- Ah! voyons cela, dit Chicot. + +-- Vous voulez essayer sa force? dit Borromee. + +-- Je voudrais en avoir la preuve, repondit Chicot. + +-- Ah! continua le tresorier, c'est qu'ici personne, excepte moi peut- +etre, n'est capable de lutter contre lui; etes-vous d'une certaine force, +vous? + +-- Je ne suis qu'un pauvre bourgeois, dit Chicot en secouant la tete; +autrefois j'ai pousse ma brette comme un autre; mais aujourd'hui mes +jambes tremblent, mon bras vacille et ma tete n'est plus fort presente. + +-- Mais cependant vous pratiquez toujours? dit Borromee. + +-- Un peu, repondit Chicot en lancant a Gorenflot qui souriait un coup +d'oeil qui arracha aux levres de celui-ci le nom de Nicolas David. + +Mais Borromee ne vit point le sourire, Borromee n'entendit pas ce nom, et +avec un sourire plein de tranquillite, il ordonna que l'on apportat les +fleurets et les masques d'escrime. + +Jacques, tout petillant de joie sous son enveloppe froide et sombre, +releva sa robe jusqu'aux genoux et assura sa sandale sur le sable en +faisant un appel. + +-- Decidement, dit Chicot, comme n'etant ni moine ni soldat, il y a +quelque temps que je n'ai fait des armes, veuillez, je vous prie, frere +Borromee, vous qui n'etes que muscles et tendons, donner la lecon a frere +Jacques. Y consentez-vous, cher prieur? demanda Chicot a dom Modeste. + +-- Je l'ordonne! declama le prieur, toujours enchante de placer ce mot. + +Borromee ota son casque, Chicot se hata de tendre les deux mains, et le +casque, depose entre les mains de Chicot, permit de nouveau a son ancien +maitre de constater son identite; puis, tandis que notre bourgeois +accomplissait cet examen, le tresorier relevait sa robe dans sa ceinture +et se preparait. + +Tous les moines, animes de l'esprit de corps, vinrent faire cercle autour +de l'eleve et du professeur. + +Gorenflot se pencha a l'oreille de son ami. + +-- C'est aussi amusant que de chanter vepres, n'est-ce pas? dit-il +naivement. + +-- C'est ce que disent les chevau-legers, repondit Chicot avec la meme +naivete. + +Les deux combattants se mirent en garde; Borromee, sec et nerveux, avait +l'avantage de la taille; il avait en outre celui que donnent l'aplomb et +l'experience. + +Le feu montait par vives lueurs aux yeux de Jacques, et animait les +pommettes de ses joues d'une rougeur febrile. + +On voyait peu a peu tomber le masque religieux de Borromee, qui, le +fleuret a la main, emporte par l'action si entrainante de la lutte +d'adresse, se transformait en homme d'armes; il entremelait chaque coup +d'une exhortation, d'un conseil, d'un reproche; mais souvent la vigueur, +la promptitude, l'elan de Jacques triomphaient des qualites de son maitre, +et frere Borromee recevait quelque bon coup en pleine poitrine. + +Chicot devorait ce spectacle des yeux, et comptait les coups de bouton. + +Lorsque l'assaut fut fini, ou plutot lorsque les tireurs firent une +premiere pause: -- Jacques a touche six fois, dit Chicot, frere Borromee, +neuf; c'est fort joli pour l'ecolier, mais ce n'est point assez pour le +maitre. + +Un eclair inapercu a tout le monde, excepte a Chicot, passa dans les yeux +de Borromee, et vint reveler un nouveau trait de son caractere. + +-- Bon! pensa Chicot, il est orgueilleux. + +-- Monsieur, repliqua Borromee d'une voix qu'a grand'peine il parvint a +faire doucereuse, l'exercice des armes est bien rude pour tout le monde, +et surtout pour de pauvres moines comme nous. + +-- N'importe, dit Chicot, decide a pousser maitre Borromee jusqu'en ses +derniers retranchements; le maitre ne doit-pas avoir moins de la moitie en +avantage sur son eleve. + +-- Ah! monsieur Briquet, fit Borromee, tout pale et se mordant les levres, +vous etes bien absolu, ce me semble. + +-- Bon! il est colere, pensa Chicot, deux peches mortels; on dit qu'un +seul suffit pour perdre un homme; j'ai beau jeu. + +Puis tout haut: + +-- Et si Jacques avait plus de calme, continua-t-il, je suis certain qu'il +ferait jeu egal. + +-- Je ne crois pas, dit Borromee. + +-- Eh bien! j'en suis sur, moi. + +-- Monsieur Briquet, qui connait les armes, dit Borromee avec un ton amer, +devrait peut-etre essayer la force de Jacques par lui-meme; il s'en +rendrait mieux compte alors. + +-- Oh! moi, je suis vieux, dit Chicot. + +-- Oui, mais savant, dit Borromee. + +-- Ah! tu railles, pensa Chicot; attends, attends. Mais, continua-t-il, il +y a une chose qui ote de la valeur a mon observation. + +-- Laquelle? + +-- C'est que frere Borromee, en digne maitre, a, j'en suis sur, laisse +toucher Jacques un peu par complaisance. + +-- Ah! ah! fit Jacques a son tour en froncant le sourcil. + +-- Non certes, repondit Borromee en se contenant, mais exaspere au fond; +j'aime Jacques certainement, mais je ne le perds point avec ces sortes de +complaisances. + +-- C'est etonnant, fit Chicot comme se parlant a lui-meme, je l'avais cru, +excusez-moi. + +-- Mais enfin, vous qui parlez, dit Borromee, essayez donc, monsieur +Briquet. + +-- Oh! ne m'intimidez pas, dit Chicot. + +-- Soyez tranquille, monsieur, dit Borromee, on aura de l'indulgence pour +vous; on connait les lois de l'Eglise. + +-- Paien! murmura Chicot. + +-- Voyons, monsieur Briquet, une passe seulement. + +-- Essaie, dit Gorenflot, essaie. + +-- Je ne vous ferai point de mal, monsieur, dit Jacques prenant a son tour +le parti de son maitre, et desirant de son cote, donner son petit coup de +dent; j'ai la main tres douce. + +-- Cher enfant! murmura Chicot en attachant sur le jeune moine un +inexprimable regard qui se termina par un silencieux sourire. + +-- Voyons, dit-il, puisque tout le monde le veut.... + +-- Ah! bravo! firent les interesses avec l'appetit du triomphe. + +-- Seulement, dit Chicot, je vous previens que je n'accepte pas plus de +trois passes. + +-- Comme il vous plaira, monsieur, fit Jacques. + +Et se levant lentement du banc sur lequel il etait retourne s'asseoir, +Chicot serra son pourpoint, passa son gant d'arme, et assujettit son +masque avec l'agilite d'une tortue qui attrape des mouches. + +-- Si celui-la arrive a la parade sur tes coups droits, souffla Borromee a +Jacques, je ne fais plus assaut avec toi, je t'en previens. + +Jacques fit un signe de tete, accompagne d'un sourire qui signifiait: + +-- Soyez tranquille, maitre. + +Chicot, toujours avec la meme lenteur et la meme circonspection, se mit en +garde, allongeant ses grands bras et ses longues jambes, que, par un +miracle de precision, il disposa de maniere a en dissimuler l'enorme +ressort et l'incalculable developpement. + + + + +XXIII + +LA LECON + + +L'escrime n'etait point, a l'epoque dont nous essayons, non-seulement de +raconter les evenements, mais encore de peindre les moeurs et les +habitudes, ce qu'elle est aujourd'hui. Les epees, tranchantes des deux +cotes, faisaient que l'on frappait presque aussi souvent de taille que de +pointe; en outre, la main gauche, armee d'une dague, etait a la fois +defensive et offensive: il en resultait une foule de blessures, ou plutot +d'egratignures, qui etaient dans un combat reel un puissant motif +d'excitation. Quelus, perdant son sang par dix-huit blessures, se tenait +debout encore, continuait de combattre, et ne fut pas tombe, si une dix- +neuvieme blessure ne l'eut couche dans le lit qu'il ne quitta plus que +pour le tombeau. + +L'escrime, apportee d'Italie, mais encore dans l'enfance de l'art, +consistait donc a cette epoque dans une foule d'evolutions qui deplacaient +considerablement le tireur et devaient, sur un terrain choisi par le +hasard, rencontrer une foule d'obstacles dans les moindres accidents du +sol. + +Il n'etait point rare de voir le tireur s'allonger, se raccourcir, sauter +a droite, sauter a gauche, appuyer une main a terre; l'agilite non- +seulement de la main, mais encore des jambes, mais de tout le corps, +devait etre une des premieres conditions de l'art. + +Chicot ne paraissait pas avoir appris l'escrime a cette ecole; on eut dit, +au contraire, qu'il avait pressenti l'art moderne, dont toute la +superiorite, et surtout toute la grace, est dans l'agilite des mains et la +presque immobilite du corps. Il se posa droit et ferme sur l'une et +l'autre jambe, avec un poignet souple et nerveux a la fois, avec une epee +qui semblait un jonc flexible et pliant, depuis la pointe jusqu'a la +moitie de la lame, et qui etait d'un inflexible acier depuis la garde +jusqu'au milieu. + +Aux premieres passes, en voyant devant lui cet homme de bronze dont le +poignet seul semblait vivant, frere Jacques eut des impatiences de fer qui +ne produisirent sur Chicot d'autre effet que de faire detendre son bras et +sa jambe au moindre jour qu'il apercevait dans le jeu de son adversaire, +et l'on comprend qu'avec cette habitude de frapper autant d'estoc que de +pointe, ces jours etaient frequents. A chacun de ces jours, ce grand bras +s'allongeait donc de trois pieds, et poussait droit dans la poitrine du +frere un coup de bouton aussi methodique que si un mecanisme l'eut dirige, +et non un organe de chair incertain et inegal. + +A chacun de ces coups de bouton, Jacques, rouge de colere et d'emulation, +faisait un bond en arriere. + +Pendant dix minutes, l'enfant deploya toutes les ressources de son agilite +prodigieuse; il s'elancait comme un chat-tigre, il se repliait comme un +serpent, il se glissait sous la poitrine de Chicot, bondissait a droite et +a gauche; mais celui-ci, avec son air calme et son grand bras, saisissait +son temps, et, tout en ecartant le fleuret de son adversaire, envoyait +toujours le terrible bouton a son adresse. + +Frere Borromee palissait du refoulement de toutes les passions qui +l'avaient surexcite naguere. + +Enfin Jacques se rua une derniere fois sur Chicot, qui, le voyant mal +d'aplomb sur ses jambes, lui presenta un jour pour qu'il se fendit a fond. +Jacques n'y manqua point, et Chicot parant avec raideur, ecarta le pauvre +eleve de la ligne d'equilibre, a tel point qu'il perdit contenance et +tomba. + +Chicot, immobile comme un roc, etait reste a la meme place. + +Frere Borromee se rongeait les doigts jusqu'au sang. + +-- Vous ne nous aviez pas dit, monsieur, que vous etiez un pilier de salle +d'armes, dit-il. + +-- Lui! s'ecria Gorenflot ebahi, mais triomphant par un sentiment d'amitie +facile a comprendre; lui, il ne sort jamais! + +-- Moi, un pauvre bourgeois, dit Chicot; moi, Robert Briquet, un pilier de +salle d'armes, ah! monsieur le tresorier! + +-- Mais enfin, monsieur, s'ecria frere Borromee, pour manier une epee +comme vous le faites, il faut avoir enormement exerce. + +-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur, repondit Chicot avec bonhomie; j'ai en +effet tenu quelquefois l'epee; mais en la tenant j'ai toujours vu une +chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que, pour celui qui la tient, l'orgueil est un mauvais +conseiller, et la colere un mauvais aide; maintenant ecoutez, mon petit +frere Jacques, ajouta-t-il, vous avez un joli poignet, mais vous n'avez ni +jambes ni tete; vous etes vif, mais ne raisonnez pas. Il y a dans les +armes trois choses essentielles: la tete d'abord, puis la main et les +jambes; avec la premiere on peut se defendre, avec la premiere et la +seconde on peut vaincre; mais en reunissant les trois on vainc toujours. + +-- Oh! monsieur, dit Jacques, faites donc assaut avec frere Borromee; ce +sera certainement bien beau a voir. + +Chicot, dedaigneux, allait refuser la proposition; mais il reflechit que +peut-etre l'orgueilleux tresorier en prendrait-il davantage. + +-- Soit, dit-il, et si frere Borromee y consent, je suis a ses ordres. + +-- Non, monsieur, repondit le tresorier, je serais battu; j'aime mieux +l'avouer que de faire preuve. + +-- Oh! qu'il est modeste, qu'il est aimable! dit Gorenflot. + +-- Tu te trompes, lui repondit a l'oreille l'impitoyable Chicot, il est +fou de vanite; a son age, si j'eusse trouve pareille occasion, j'eusse +demande a genoux la lecon que Jacques vient de recevoir. + +Cela dit, Chicot reprit son gros dos, ses jambes circonflexes, sa grimace +eternelle, et revint s'asseoir sur son banc. + +Jacques le suivit; l'admiration l'emportait chez le jeune homme sur la +honte de la defaite. + +-- Donnez-moi donc des lecons, monsieur Robert, disait-il; le seigneur +prieur le permettra: n'est-ce pas, Votre Reverence? + +-- Oui, mon enfant, repondit Gorenflot; avec plaisir. + +-- Je ne veux point marcher sur les brisees de votre maitre, mon ami, dit +Chicot; et il salua Borromee. + +Borromee prit la parole. + +-- Je ne suis pas le seul maitre de Jacques, dit-il, je n'enseigne pas +seul les armes ici; n'ayant pas seul l'honneur, permettez que je n'aie pas +seul la defaite. + +-- Qui donc est son autre professeur? se hata de demander Chicot, voyant +chez Borromee la rougeur qui decelait la crainte d'avoir commis une +imprudence. + +-- Mais personne, reprit Borromee, personne. + +-- Si fait! si fait, dit Chicot, j'ai parfaitement entendu. Quel est donc +votre autre maitre, Jacques? + +-- Eh! oui, oui, dit Gorenflot; un gros court que vous m'avez presente, +Borromee, et qui vient ici quelquefois; une bonne figure, et qui boit +agreablement. + +-- Je ne me rappelle plus son nom, dit Borromee. + +Frere Eusebe, avec sa mine beate et son couteau passe dans sa ceinture, +s'avanca niaisement. + +-- Je le sais, moi, dit-il. + +Borromee lui fit des signes multiplies qu'il ne vit pas. + +-- C'est maitre Bussy-Leclerc, continua-t-il, lequel a ete professeur +d'armes a Bruxelles. + +-- Ah! oui-da, fit Chicot, maitre Bussy-Leclerc! une bonne lame, ma foi! + +Et tout en disant cela avec toute la naivete dont il etait capable, Chicot +attrapait au passage le coup d'oeil furibond que dardait Borromee sur le +malencontreux complaisant. + +-- Tiens, je ne savais pas qu'il s'appelat Bussy-Leclerc. On avait oublie +de m'en informer, dit Gorenflot. + +-- Je n'avais pas cru que le nom interessat le moins du monde Votre +Seigneurie, dit Borromee. + +-- En effet, reprit Chicot, un maitre d'armes ou un autre, pourvu qu'il +soit bon, n'importe. + +-- En effet, n'importe, reprit Gorenflot, pourvu qu'il soit bon. + +Et la-dessus il prit le chemin de l'escalier de son appartement, escorte +de l'admiration generale. + +L'exercice etait termine. + +Au pied de l'escalier, Jacques reitera sa demande a Chicot, au grand +deplaisir de Borromee; mais Chicot repondit: + +-- Je ne sais pas demontrer, mon ami; je me suis fait tout seul avec de la +reflexion et de la pratique; faites comme moi: a tout sain esprit le bien +profite. + +Borromee commanda un mouvement qui tourna tous les moines vers les +batiments pour la rentree. Gorenflot s'appuya sur Chicot et monta +majestueusement l'escalier. + +-- J'espere, dit-il avec orgueil, que voila une maison devouee au service +du roi, et bonne a quelque chose, heim! + +-- Peste! je le crois bien, dit Chicot; on en voit de belles, reverend +prieur, lorsque l'on vient chez vous. + +-- En un mois tout cela, en moins d'un mois meme. + +-- Et fait par vous? + +-- Fait par moi, par moi seul, comme vous voyez, dit Gorenflot en se +redressant. + +-- C'est plus que je n'attendais, mon ami, et quand je reviendrai de ma +mission.... + +-- Ah! c'est vrai, cher ami! parlons donc de votre mission. + +-- D'autant plus volontiers que j'ai un message, ou plutot un messager, a +envoyer au roi avant mon depart. + +-- Au roi, cher ami, un messager? vous correspondez donc avec le roi? + +-- Directement. + +-- Et il vous faut un messager, dites-vous? + +-- Il me faut un messager. + +-- Voulez-vous un de nos freres? Ce serait un honneur pour le couvent si +un de nos freres voyait le roi. + +-- Assurement. + +-- Je vais mettre deux de nos meilleures jambes a vos ordres. Mais contez- +moi, Chicot, comment le roi qui vous croyait mort.... + +-- Je vous l'ai deja dit, je n'etais qu'en lethargie... et au moment venu +j'ai ressuscite. + +-- Et pour rentrer en faveur? demanda Gorenflot. + +-- Plus que jamais, dit Chicot. + +-- Alors, fit Gorenflot en s'arretant, vous pourrez donc dire au roi tout +ce que nous faisons ici dans son interet? + +-- Je n'y manquerai pas, mon ami, je n'y manquerai pas, soyez tranquille. + +-- Oh! cher Chicot, s'ecria Gorenflot qui se voyait eveque. + +-- Mais d'abord, j'ai deux choses a vous demander. + +-- Lesquelles? + +-- La premiere, de l'argent, que le roi vous rendra. + +-- De l'argent! s'ecria Gorenflot en se levant avec precipitation, j'en ai +plein mes coffres. + +-- Vous etes bien heureux, par ma foi, dit Chicot. + +-- Voulez-vous mille ecus? + +-- Non pas, c'est beaucoup trop, cher ami, je suis modeste dans mes gouts, +humble dans mes desirs; mon titre d'ambassadeur ne m'enorgueillit pas, et +je le cache plutot que je ne m'en vante: cent ecus me suffiront. + +-- Les voila. Et la seconde chose? + +-- Un ecuyer. + +-- Un ecuyer? + +-- Oui, pour m'accompagner; j'aime la societe, moi. + +-- Ah! mon ami, si j'etais encore libre comme autrefois, dit Gorenflot en +poussant un soupir. + +-- Oui, mais vous ne l'etes plus. + +-- La grandeur m'enchaine, murmura Gorenflot. + +-- Helas! dit Chicot, on ne peut pas tout faire a la fois; ne pouvant +avoir votre honorable compagnie, tres cher prieur, je me contenterai donc +de celle du petit frere Jacques. + +-- Du petit frere Jacques? + +-- Oui, il me plait, le gaillard. + +-- Et tu as raison, Chicot, c'est un sujet rare et qui ira loin. + +-- Je vais d'abord le mener a deux cent cinquante lieues, moi, si tu me +l'accordes. + +-- Il est a toi, mon ami. + +Le prieur frappa sur un timbre, au bruit duquel accourut un frere servant. + +-- Qu'on fasse monter le frere Jacques et le frere charge des courses de +la ville. + +Dix minutes apres, tous deux parurent sur le seuil de la porte. + +-- Jacques, dit Gorenflot, je vous donne une mission extraordinaire. + +-- A moi, monsieur le prieur? demanda le jeune homme etonne. + +-- Oui, vous allez accompagner M. Robert Briquet dans un grand voyage. + +-- Oh! s'ecria dans un enthousiasme nomade le jeune frere, moi en voyage +avec M. Briquet, moi au grand air, moi en liberte! Ah! monsieur Robert +Briquet, nous ferons des armes tous les jours, n'est-ce pas? + +-- Oui, mon enfant. + +-- Et je pourrai emporter mon arquebuse? + +-- Tu l'emporteras. + +Jacques bondit et s'elanca hors de la chambre avec des cris de joie. + +-- Quant a la commission, dit Gorenflot, je vous prie de donner vos +ordres. Avancez, frere Panurge. + +-- Panurge, dit Chicot a qui ce nom rappelait des souvenirs qui n'etaient +pas exempts de douceur; Panurge! + +-- Helas! oui, fit Gorenflot, j'ai choisi ce frere qui s'appelle comme +l'autre, Panurge, pour lui faire faire les courses que l'autre faisait. + +-- Il est-donc hors de service, notre ancien ami? + +-- Il est mort, dit Gorenflot, il est mort. + +-- Oh! fit Chicot avec commiseration, le fait est qu'il devait se faire +vieux. + +-- Dix-neuf ans, mon ami, il avait dix-neuf ans. + +-- C'est un fait de longevite remarquable, dit Chicot; il n'y a que les +couvents pour offrir de pareils exemples. + + + + +XXIV + +LA PENITENTE + + +Panurge, ainsi annonce par le prieur, se montra bientot. + +Ce n'etait certes pas en raison de sa configuration morale ou physique +qu'il avait ete admis a remplacer son defunt homonyme, car jamais figure +plus intelligente n'avait ete deshonoree par l'application d'un nom d'ane. + +C'etait a un renard que ressemblait frere Panurge, avec ses petits yeux, +son nez pointu et sa machoire en avant. + +Chicot le regarda un instant, et pendant cet instant, si court qu'il fut, +il parut avoir apprecie a sa valeur le messager du couvent. + +Panurge resta humblement pres de la porte. + +-- Venez la, monsieur le courrier, dit Chicot; connaissez-vous le Louvre? + +-- Mais oui, monsieur, repondit Panurge. + +-- Et dans le Louvre, connaissez-vous un certain Henri de Valois? + +-- Le roi? + +-- Je ne sais pas si c'est bien le roi, en effet, dit Chicot; mais enfin +on a l'habitude de le nommer ainsi. + +-- C'est au roi que j'aurai affaire! + +-- Justement: le connaissez-vous? + +-- Beaucoup, monsieur Briquet. + +-- Eh bien, vous demanderez a lui parler. + +-- On me laissera arriver? + +-- Jusqu'a son valet de chambre, oui; votre habit est un passeport; Sa +Majeste est fort religieuse, comme vous savez. + +-- Et que dirai-je au valet de chambre de Sa Majeste? + +-- Vous direz que vous etes envoye par l'ombre. + +-- Par quelle ombre? + +-- La curiosite est un vilain defaut, mon frere. + +-- Pardon. + +-- Vous direz donc que vous etes envoye par l'ombre. + +-- Oui. + +-- Et que vous attendez la lettre. + +-- Quelle lettre? + +-- Encore! + +-- Ah! c'est vrai. + +-- Mon reverend, dit Chicot en se retournant vers Gorenflot, decidement +j'aimais mieux l'autre Panurge. + +-- Voila tout ce qu'il y a a faire? demanda le courrier. + +-- Vous ajouterez que l'ombre attendra en suivant tout doucement la route +de Charenton. + +-- C'est sur cette route que j'aurai a vous rejoindre, alors. + +-- Parfaitement. + +Panurge s'achemina vers la porte et souleva a portiere pour sortir: il +sembla a Chicot qu'en accomplissant ce mouvement, frere Panurge avait +demasque un ecouteur. + +Au reste, la portiere retomba si rapidement que Chicot n'eut pas pu +repondre que ce qu'il prenait pour une realite n'etait pas une vision. + +L'esprit subtil de Chicot le conduisit bien vite a la presque certitude +que c'etait frere Borromee qui ecoutait. + +-- Ah! tu ecoutes, pensa-t-il; tant mieux, en ce cas je vais parler pour +toi. + +-- Ainsi, dit Gorenflot, vous voila honore d'une mission du roi, cher ami. + +-- Confidentielle, oui. + +-- Qui a rapport a la politique, je le presume? + +-- Et moi aussi. + +-- Comment! vous ne savez pas de quelle mission vous etes charge? + +-- Je sais que je porte une lettre, voila tout. + +-- Un secret d'Etat sans doute? + +-- Je le crois. + +-- Et vous ne vous doutez pas?... + +-- Nous sommes assez seuls pour que je vous dise ce que je pense, n'est-ce +pas? + +-- Dites; je suis un tombeau pour les secrets. + +-- Eh bien, le roi s'est enfin decide a secourir le duc d'Anjou. + +-- En verite? + +-- Oui; M. de Joyeuse a du partir cette nuit pour cela. + +-- Mais vous, mon ami? + +-- Moi, je vais du cote de l'Espagne. + +-- Et comment voyagez-vous? + +-- Dame! comme nous faisions autrefois, a pied, a cheval, en chariot, +selon que cela se trouvera. + +-- Jacques vous sera d'une bonne compagnie pour le voyage, et vous avez +bien fait de le demander, il comprend le latin, le petit drole! + +-- J'avoue, quant a moi, qu'il me plait fort. + +-- Cela suffirait pour que je vous le donnasse, mon ami; mais je crois, en +outre, qu'il vous serait un rude second, en cas de rencontre. + +-- Merci, cher ami, maintenant je n'ai plus, je crois, qu'a vous faire mes +adieux. + +-- Adieu! + +-- Que faites-vous? + +-- Je m'apprete a vous donner ma benediction. + +-- Bah! entre nous, dit Chicot, inutile. + +-- Vous avez raison, repliqua Gorenflot, c'est bon pour des etrangers. + +Et les deux amis s'embrasserent tendrement. + +-- Jacques! cria le prieur, Jacques! + +Panurge montra son visage de fouine entre les deux portieres. + +-- Quoi! vous n'etes pas encore parti? s'ecria Chicot. + +[Illustration: Un homme prenait des mesures avec un long baton. -- PAGE +124.] + +-- Pardon, monsieur. + +-- Partez vite, dit Gorenflot, M. Briquet est presse; ou est Jacques? + +Frere Borromee apparut a son tour, l'air doucereux et la bouche riante. + +-- Frere Jacques? repeta le prieur. + +-- Frere Jacques est parti, dit le tresorier. + +-- Comment, parti! s'ecria Chicot. + +-- N'avez-vous pas desire que quelqu'un allat au Louvre, monsieur? + +-- Mais c'etait frere Panurge, dit Gorenflot. + +-- Oh! sot que je suis! j'avais entendu Jacques, dit Borromee en se +frappant le front. + +Chicot fronca le sourcil; mais le regret de Borromee etait en apparence si +sincere qu'un reproche eut paru cruel. + +-- J'attendrai donc, dit-il, que Jacques soit revenu. + +Borromee s'inclina en froncant le sourcil a son tour. + +-- A propos, dit-il, j'oubliais d'annoncer au seigneur prieur, et j'etais +meme monte pour cela, que la dame inconnue vient d'arriver et qu'elle +desire obtenir audience de Votre Reverence. + +Chicot ouvrit des oreilles immenses. + +-- Seule? demanda Gorenflot. + +-- Avec un ecuyer. + +-- Est-elle jeune? demanda Gorenflot. + +Borromee baissa pudiquement les yeux. + +-- Bon! il est hypocrite, pensa Chicot. + +-- Elle parait encore jeune! dit Borromee. + +-- Mon ami, dit Gorenflot se tournant du cote du faux Robert Briquet, tu +comprends? + +-- Je comprends, dit Chicot, et je vous laisse; j'attendrai dans une +chambre voisine ou dans la cour. + +-- C'est cela, mon cher ami. + +-- Il y a loin d'ici au Louvre, monsieur, fit observer Borromee, et frere +Jacques peut tarder beaucoup, d'autant plus que la personne a laquelle +vous ecrivez hesitera peut-etre a confier une lettre d'importance a un +enfant. + +-- Vous faites cette reflexion un peu tard, frere Borromee. + +-- Dame! je ne savais pas; si l'on m'eut confie.... + +-- C'est bien, c'est bien; je vais me mettre en route a petits pas vers +Charenton; l'envoye, quel qu'il soit, me rejoindra sur le chemin. + +Et il se dirigea vers l'escalier. + +-- Pas de ce cote, monsieur, s'il vous plait, dit vivement Borromee; la +dame inconnue monte par la, et elle desire bien ne rencontrer personne. + +-- Vous avez raison, dit Chicot en souriant, je prendrai par le petit +escalier. + +Et il s'avanca vers une porte de degagement, donnant dans un petit +cabinet. + +-- Et moi, dit Borromee, je vais avoir l'honneur d'introduire la penitente +pres du reverend prieur. + +-- C'est cela, dit Gorenflot. + +-- Vous savez le chemin? demanda Borromee avec inquietude. + +-- A merveille. + +Et Chicot sortit par le cabinet. + +Apres ce cabinet venait une chambre: l'escalier derobe donnait sur le +palier de cette chambre. + +Chicot avait dit vrai, il connaissait le chemin, mais il ne connaissait +plus la chambre. + +En effet, elle etait bien changee depuis sa derniere visite: de pacifique +elle s'etait faite belliqueuse; les parois des murailles etaient tapissees +d'armes, les tables et les consoles etaient chargees de sabres, d'epees et +de pistolets; tous les angles contenaient un nid de mousquets et +d'arquebuses. + +Chicot s'arreta un instant dans cette chambre; il eprouvait le besoin de +reflechir. + +-- On me cache Jacques, on me cache la dame, on me pousse par les petits +degres pour laisser le grand escalier libre, cela veut dire que l'on veut +m'eloigner du moinillon et me cacher la dame, c'est clair. + +Je dois donc, en bonne strategie, faire exactement le contraire de ce que +l'on desire que je fasse. + +En consequence, j'attendrai le retour de Jacques; et je me posterai de +maniere a voir la dame mysterieuse. + +Oh! oh! voici une belle chemise de mailles jetee dans ce coin, fine et +d'une trempe exquise. + +Il la souleva en l'admirant, + +-- Justement j'en cherchais une, dit-il: legere comme du lin, trop etroite +de beaucoup pour le prieur; en verite on dirait que c'est pour moi que +cette chemise a ete faite: empruntons-la donc a dom Modeste; je la lui +rendrai a mon retour. + +Et Chicot plia prestement la tunique qu'il glissa sous son pourpoint. + +Il rattachait la derniere aiguillette quand frere Borromee parut sur le +seuil. + +-- Oh! oh! murmura Chicot, encore toi; mais tu arrives trop tard, l'ami. + +Et croisant ses grands bras derriere son dos et se renversant en arriere, +Chicot fit comme s'il admirait les trophees. + +-- Monsieur Robert Briquet cherche quelque arme a sa convenance? demanda +Borromee. + +-- Moi, cher ami, dit Chicot, et pourquoi faire, mon Dieu, une arme? + +-- Dame! quand on s'en sert si bien. + +-- Theorie, cher frere, theorie, voila tout: un pauvre bourgeois comme moi +peut etre adroit de ses bras et de ses jambes; mais ce qui lui manque, et +ce qui lui manquera toujours, c'est le coeur d'un soldat. Le fleuret +brille assez elegamment dans ma main; mais Jacques, croyez-le bien, me +ferait rompre d'ici a Charenton avec la pointe d'une epee. + +-- Vraiment? fit Borromee a demi convaincu par l'air si simple et si +bonhomme de Chicot, lequel, disons-le, venait de se faire plus bossu, plus +tors et plus louche que jamais. + +-- Et puis, le souffle me manque, continua Chicot: vous avez remarque que +je ne puis pas rompre; les jambes sont execrables, voila surtout mon +defaut. + +-- Me permettrez-vous de vous faire observer, monsieur, que ce defaut est +plus grand encore pour voyager que pour faire des armes? + +-- Ah! vous savez que je voyage, repondit negligemment Chicot. + +-- Panurge me la dit, repliqua Borromee en rougissant. + +-- Tiens, c'est drole, je ne croyais pas avoir parle de cela a Panurge; +mais n'importe, je n'ai pas de raison de me cacher. Oui, mon frere, je +fais un petit voyage; je vais dans mon pays ou j'ai du bien. + +-- Savez-vous, monsieur Briquet, que vous procurez un bien grand honneur +au frere Jacques? + +-- Celui de m'accompagner? + +-- D'abord, mais ensuite de voir le roi. + +-- Ou son valet de chambre, car il est possible et meme probable que frere +Jacques ne verra pas autre chose. + +-- Vous etes donc un familier du Louvre? + +-- Oh! un des plus familiers, monsieur; c'est moi qui fournissais le roi +et les jeunes seigneurs de la cour de bas drapes. + +-- Le roi? + +-- J'avais deja sa pratique qu'il n'etait encore que duc d'Anjou. A son +retour de Pologne, il s'est souvenu de moi et m'a fait fournisseur de la +cour. + +-- C'est une belle connaissance que vous avez la, monsieur Briquet. + +-- La connaissance de Sa Majeste? + +-- Oui. + +-- Tout le monde ne dit pas cela, frere Borromee. + +-- Oh! les ligueurs. + +-- Tout le monde l'est peu ou prou aujourd'hui. + +-- Vous l'etes peu, vous, a coup sur? + +-- Moi, pourquoi cela? + +-- Quand on connait personnellement le roi. + +-- Eh! eh! j'ai ma politique comme les autres, fit Chicot. + +-- Oui, mais votre politique est en harmonie avec celle du roi? + +-- Ne vous y fiez pas; nous disputons souvent. + +-- Si vous disputez, comment vous confie-t-il une mission? + +-- Une commission, vous voulez dire? + +-- Mission ou commission, peu importe; l'une ou l'autre implique +confiance. + +-- Peuh! pourvu que je sache bien prendre mes mesures, voila tout ce qu'il +faut au roi. + +-- Vos mesures! + +-- Oui. + +-- Mesures politiques, mesures de finances? + +-- Non, mesures d'etoffes. + +-- Comment? fit Borromee stupefait. + +-- Sans doute; vous allez comprendre. + +-- J'ecoute. + +-- Vous savez que le roi a fait un pelerinage a Notre-Dame de Chartres. + +-- Oui, pour obtenir un heritier. + +-- Justement. Vous savez qu'il y a un moyen sur d'arriver au resultat que +poursuit le roi. + +-- Il parait, en tout cas, que le roi n'emploie pas ce moyen. -- Frere +Borromee! fit Chicot. + +-- Quoi? + +-- Vous savez parfaitement qu'il s'agit d'obtenir un heritier de la +couronne par miracle, et non autrement. + +-- Et ce miracle, ou le demande?... + +-- A Notre-Dame de Chartres. + +-- Ah! oui, la chemise? + +-- Allons donc! c'est cela. Le roi lui a pris sa chemise, a cette bonne +Notre-Dame, et l'a donnee a la reine, de sorte qu'en echange de cette +chemise, il veut lui donner une robe pareille a celle de la Notre-Dame de +Tolede, qui est, dit-on, la plus belle et la plus riche robe de vierge qui +existe au monde. + +-- De sorte que vous allez.... + +-- A Tolede, cher frere Borromee, a Tolede, prendre mesure de cette robe +et en faire une pareille. + +Borromee parut hesiter s'il devait croire ou ne pas croire Chicot sur +parole. + +Apres de mures reflexions, nous sommes autorises a penser qu'il ne le crut +pas. + +-- Vous jugez donc, continua Chicot, comme s'il ignorait entierement ce +qui se passait dans l'esprit du frere tresorier, vous jugez donc que la +compagnie des hommes d'eglise m'eut ete fort agreable en pareille +circonstance. Mais le temps passe, et frere Jacques ne peut tarder +maintenant. Au surplus, je vais l'attendre dehors, a la Croix-Faubin, par +exemple. + +-- Je crois que cela vaut mieux, dit Borromee. + +-- Vous aurez donc la complaisance de le prevenir, aussitot son arrivee? + +-- Oui. + +-- Et vous me l'enverrez? + +-- Je n'y manquerai pas. + +-- Merci, cher frere Borromee, enchante d'avoir fait votre connaissance! + +Tous deux s'inclinerent: Chicot sortit par le petit escalier; derriere +lui, frere Borromee ferma la porte au verrou. + +-- Allons, allons, dit Chicot, il est important, a ce qu'il parait, que je +ne voie pas la dame; il s'agit donc de la voir. + +Et pour mettre ce projet a execution, Chicot sortit du prieure des +Jacobins le plus ostensiblement possible, causa un instant avec le frere +portier et s'achemina vers la Croix-Faubin en suivant le milieu de la +route. + +Seulement, arrive a la Croix Faubin, il disparut a l'angle du mur d'une +ferme, et la, sentant qu'il pouvait defier tous les argus du prieur, +eussent-ils des yeux de faucon comme Borromee, il se glissa le long des +batiments, suivit dans un fosse une haie qui faisait retour, et gagna, +sans avoir ete apercu, une charmille assez bien garnie qui s'etendait +juste en face du couvent. + +Arrive a ce point, qui lui presentait un centre d'observation tel qu'il le +pouvait desirer, il s'assit ou plutot se coucha, et attendit que frere +Jacques rentrat au couvent et que la dame en sortit. + + + + +XXV + +L'EMBUSCADE + + +Chicot, on le sait, n'etait pas long a prendre un parti. Il prit celui +d'attendre, et cela le plus commodement possible. + +A travers l'epaisseur de la charmille, il se fit une fenetre pour ne point +laisser passer inapercus les allants et les venants qui pouvaient +l'interesser. + +La route etait deserte. Au plus loin que la vue de Chicot pouvait +s'etendre, il n'apparaissait ni cavalier, ni curieux, ni paysan. Toute la +foule de la veille s'etait evanouie avec le spectacle qui l'avait causee. + +Chicot ne vit donc rien qu'un homme assez mesquinement vetu, qui se +promenait transversalement sur la route, et prenait des mesures avec un +long baton pointu, sur le pave de Sa Majeste le roi de France. + +[Illustration: Cette femme, ah oui, c'est la duchesse. -- PAGE 126.] + +Chicot n'avait absolument rien a faire. Il fut enchante d'avoir trouve ce +bonhomme pour lui servir de point de mire. + +-- Que mesurait-il? pourquoi mesurait-il? voila quelles furent, pendant +une ou deux minutes, les plus serieuses reflexions de maitre Robert +Briquet. + +Il se resolut a ne point le perdre de vue. + +Malheureusement, au moment ou, arrive au bout de sa mesure, l'homme allait +relever la tete, une plus importante decouverte vint absorber toute son +attention, en le forcant de lever les yeux vers un autre point. + +La fenetre du balcon de Gorenflot s'ouvrit a deux battants, et l'on vit +apparaitre la respectable rotondite de dom Modeste, lequel, avec ses gros +yeux ecarquilles, son sourire des jours de fete et ses plus galantes +facons, conduisait une dame presque ensevelie sous une mante de velours +garnie de fourrure. + +-- Oh! oh! se dit Chicot, voici la penitente. L'allure est jeune; voyons +un peu la tete: la, bien, tournez-vous encore un peu de ce cote; a +merveille! Il est vraiment singulier que je trouve des ressemblances a +toutes les figures que je vois. Facheuse manie que j'ai la! bon. Voila +l'ecuyer a present. Oh! oh! quant a lui, je ne me trompe pas, c'est bien +Mayneville. Oui, oui, la moustache retroussee, l'epee a coquille, c'est +lui-meme; mais raisonnons un peu: si je ne me trompe pas pour Mayneville, +ventre de biche! pourquoi me tromperais-je pour madame de Montpensier? car +cette femme, eh oui! morbleu! c'est la duchesse. + +Chicot, on peut le croire, abandonna des ce moment l'homme aux mesures, +pour ne pas perdre de vue les deux illustres personnages. + +Au bout d'une seconde, il vit apparaitre derriere eux la face pale de +Borromee, que Mayneville interrogea a plusieurs reprises. + +-- C'est cela, dit-il, tout le monde en est; bravo! conspirons, c'est la +mode; mais, que diable! la duchesse veut-elle par hasard prendre pension +chez dom Modeste, elle qui a deja la maison de Bel-Esbat, a cent pas +d'ici? + +En ce moment, l'attention de Chicot eprouva un nouveau motif d'excitation. +Tandis que la duchesse causait avec Gorenflot, ou plutot le faisait +causer, M. de Mayneville fit un geste a quelqu'un du dehors. + +Chicot, pourtant, n'avait vu personne, excepte l'homme aux mesures. + +C'est qu'en effet c'etait a lui que ce geste etait adresse; il en +resultait que l'homme aux mesures ne mesurait plus. + +Il s'etait arrete, en face du balcon, de profil et la face tournee du cote +de Paris. + +Gorenflot continuait ses amabilites avec la penitente. + +M. de Mayneville glissa quelques mots a l'oreille de Borromee, et celui-ci +se mit a l'instant meme a gesticuler derriere le prieur, d'une facon +inintelligible pour Chicot, mais claire, a ce qu'il parait, pour l'homme +aux mesures, car il s'eloigna, se posta dans un autre endroit ou un +nouveau geste de Borromee et de Mayneville le cloua comme une statue. + +Apres quelques secondes d'immobilite, sur un nouveau signe fait par frere +Borromee, il se livra a un genre d'exercice qui preoccupa d'autant plus +Chicot qu'il lui etait impossible d'en deviner le but. De l'endroit qu'il +occupait, l'homme aux mesures se mit a courir jusqu'a la porte du prieure, +tandis que M. de Mayneville tenait sa montre a la main. + +-- Diable! diable! murmura Chicot, tout cela me parait suspect; l'enigme +est bien posee; mais, si bien posee qu'elle soit, peut-etre en voyant le +visage de l'homme aux mesures, la devinerais-je. + +En ce moment, comme si le demon familier de Chicot eut tenu a exaucer son +voeu, l'homme aux mesures se retourna, et Chicot reconnut en lui Nicolas +Poulain, lieutenant de la prevote, le meme a qui il avait vendu la veille +ses vieilles cuirasses. + +-- Allons, fit-il, vive la Ligue! j'en ai assez vu maintenant pour deviner +le reste avec un peu de travail! eh bien! soit, on travaillera. + +Apres quelques pourparlers entre la duchesse, Gorenflot et Mayneville, +Borromee referma la fenetre et le balcon demeura desert. + +La duchesse et son ecuyer sortirent du prieure pour monter dans la litiere +qui les attendait. Dom Modeste, qui les avait accompagnes jusqu'a la +porte, s'epuisait en reverences. + +La duchesse tenait encore ouverts les rideaux de cette litiere pour +repondre aux compliments du prieur, lorsqu'un moine jacobin, sortant de +Paris par la porte Saint-Antoine, vint a la tete des chevaux qu'il regarda +curieusement, puis au cote de la litiere dans laquelle il plongea son +regard. + +Chicot reconnut dans ce moine le petit frere Jacques, revenu a grands pas +du Louvre, et demeure en extase devant madame de Montpensier. + +-- Allons, allons, dit-il, j'ai de la chance. Si Jacques etait revenu plus +tot, je n'eusse pu voir la duchesse, force que j'eusse ete de courir a mon +rendez-vous de la Croix-Faubin. Maintenant, voici madame de Montpensier +partie apres sa petite conspiration faite; c'est le tour de maitre Nicolas +Poulain. Celui-la, je vais l'expedier en dix minutes. + +En effet, la duchesse, apres avoir passe devant Chicot sans le voir, +roulait vers Paris, et Nicolas Poulain s'appretait a la suivre. + +Comme la duchesse, il lui fallait passer devant la haie habitee par +Chicot. + +Chicot le vit venir, comme le chasseur voit venir la bete, s'appretant a +la tirer quand elle serait a sa portee. + +Quand Poulain fut a la portee de Chicot, Chicot tira. + +-- Eh! l'homme de bien, dit-il de son trou, un regard par ici, s'il vous +plait. + +Poulain tressaillit et tourna la tete du cote du fosse. + +-- Vous m'avez vu: tres bien! continua Chicot. Maintenant, n'ayez l'air de +rien, maitre Nicolas... Poulain. + +Le lieutenant de la prevote bondit comme un daim, au coup de fusil. + +-- Qui etes-vous? demanda-t-il, et que desirez-vous? + +-- Qui je suis? + +-- Oui. + +-- Je suis un de vos amis, nouveau, mais intime; ce que je veux, ah! ca +c'est un peu plus long a vous expliquer. + +-- Mais enfin, que desirez-vous? parlez. + +-- Je desire que vous veniez a moi. + +-- A vous? + +-- Oui, ici; que vous descendiez dans le fosse. + +-- Pourquoi faire? + +-- Vous le saurez; descendez d'abord. + +-- Mais.... + +-- Et que vous veniez vous asseoir le dos contre cette haie. + +-- Enfin.... + +-- Sans regarder de mon cote, sans que vous ayez l'air de vous douter que +je suis la. + +-- Monsieur.... + +-- C'est beaucoup exiger, je le sais bien; mais, que voulez-vous, maitre +Robert Briquet a le droit d'etre exigeant. + +-- Robert Briquet! s'ecria Poulain executant a l'instant meme la manoeuvre +commandee. + +-- La, bien, asseyez-vous, c'est cela... Ah! ah! il parait que nous +prenions nos petites dimensions sur la route de Vincennes? + +-- Moi! + +-- Sans aucun doute; apres cela, qu'y a-t-il d'etonnant a ce qu'un +lieutenant de la prevote fasse l'office de voyer quand l'occasion s'en +presente? + +-- C'est vrai, dit Poulain un peu rassure, vous voyez, je mesurais. + +D'autant mieux, continua Chicot, que vous operiez sous les yeux de tres +illustres personnages. + +-- De tres illustres personnages? Je ne comprends pas. + +-- Comment! vous ignoriez?... + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Cette dame et ce monsieur qui etaient sur le balcon, et qui viennent de +reprendre leur course vers Paris, vous ne savez point ce qu'ils etaient? + +-- Je vous jure. + +-- Ah! comme c'est heureux pour moi d'avoir a vous apprendre une si riche +nouvelle! Figurez-vous, monsieur Poulain, que vous aviez pour admirateurs +dans vos fonctions de voyer, madame la duchesse de Montpensier et M. le +comte de Mayneville. Ne remuez pas, s'il vous plait. + +-- Monsieur, dit Nicolas Poulain, essayant de lutter, ces propos, la facon +dont vous me les adressez.... + +-- Si vous bougez, mon cher monsieur Poulain, reprit Chicot, vous m'allez +pousser a quelque extremite. Tenez-vous donc tranquille. + +Poulain poussa un soupir. + +-- La, bien, continua Chicot. Je vous disais donc que, venant de +travailler ainsi sous les yeux de ces personnages, et n'en ayant pas ete +remarque, c'est vous qui le pretendez ainsi; je disais donc, mon cher +monsieur, qu'il serait fort avantageux pour vous qu'un autre personnage +illustre, le roi, par exemple, vous remarquat. + +-- Le roi? + +-- Sa Majeste, oui, monsieur Poulain; elle est fort portee, je vous +assure, a admirer tout travail et a recompenser toute peine. + +-- Ah! monsieur Briquet, par pitie! + +-- Je vous repete, cher monsieur Poulain, que si vous remuez vous etes un +homme mort: demeurez donc calme pour eviter cette disgrace. + +-- Mais que voulez-vous donc de moi, au nom du ciel? + +-- Votre bien, pas autre chose; ne vous ai-je pas dit que j'etais votre +ami? + +-- Monsieur! s'ecria Nicolas Poulain au desespoir, je ne sais en verite +quel tort je fais a Sa Majeste, a vous, ni a qui que ce soit au monde! + +[Illustration: Vous, mon ami, vous etes un lansquenet ou un gendarme. -- +PAGE 130.] + +-- Cher monsieur Poulain, vous vous expliquerez avec qui de droit; ce ne +sont point mes affaires; j'ai mes idees, voyez-vous, et j'y tiens; ces +idees sont que le roi ne saurait approuver que son lieutenant de la +prevote obeisse, quand il fait fonctions de voyer, aux gestes et +indications de M. de Mayneville: qui sait, au reste, si le roi ne +trouverait pas mauvais que son lieutenant de la prevote ait omis de +consigner dans son rapport quotidien que madame de Montpensier et M. de +Mayneville sont entres hier matin dans sa bonne ville de Paris? Rien que +cela, tenez, monsieur Poulain, vous brouillerait bien certainement avec Sa +Majeste. + +-- Monsieur Briquet, une omission n'est pas un crime, et certes Sa Majeste +est trop eclairee.... + +-- Cher monsieur Poulain, vous vous faites, je crois, des chimeres; je +vois plus clairement, moi, dans cette affaire-la. + +-- Que voyez-vous? + +-- Une belle et bonne potence. + +-- Monsieur Briquet! + +-- Attendez-donc, que diable! avec une corde neuve, quatre soldats aux +quatre points cardinaux, pas mal de Parisiens autour de la potence, et +certain lieutenant de la prevote de ma connaissance au bout de la corde. + +Nicolas Poulain tremblait si fort que de ce tremblement il ebranlait toute +la charmille. + +-- Monsieur! dit-il en joignant les mains. + +-- Mais je suis votre ami, cher monsieur Poulain, continua Chicot, et, en +cette qualite d'ami, voila un conseil que je vous donne. + +-- Un conseil? + +-- Oui, bien facile a suivre, Dieu merci! Vous allez de ce pas, entendez- +vous bien? aller trouver.... + +-- Trouver... interrompit Nicolas plein d'angoisses, trouver qui? + +-- Un moment que je reflechisse, interrompit Chicot, trouver... M. +d'Epernon. + +-- M. d'Epernon, l'ami du roi? + +-- Precisement; vous le prendrez a part. + +-- M. d'Epernon? + +-- Oui, et vous lui conterez toute l'affaire du toise de la route. + +-- Est-ce folie, monsieur? + +-- C'est sagesse, au contraire, supreme sagesse. + +-- Je ne comprends pas. + +-- C'est limpide, cependant. Si je vous denonce purement et simplement +comme l'homme aux mesures et l'homme aux cuirasses, on vous branchera; si, +au contraire, vous vous executez de bonne grace, on vous couvrira de +recompenses et d'honneurs... Vous ne paraissez pas convaincu... A +merveille, cela va me donner la peine de retourner au Louvre; mais, ma +foi, j'irai quand meme; il n'est rien que je ne fasse pour vous. + +Et Nicolas Poulain entendit le bruit que faisait Chicot en derangeant les +branches pour se lever. + +-- Non, non, dit-il, restez ici; j'irai. + +-- A la bonne heure; mais vous comprenez, cher monsieur Poulain, pas de +subterfuges, car demain, moi, j'enverrai une petite lettre au roi, dont +j'ai l'honneur, tel que vous me voyez, ou plutot tel que vous ne me voyez +pas, d'etre l'ami intime, de sorte que, pour n'etre pendu qu'apres-demain, +vous serez pendu aussi haut et plus court. + +-- Je pars, monsieur, dit le lieutenant atterre; mais vous abusez +etrangement.... + +-- Moi? + +-- Oh! + +-- Eh! cher monsieur Poulain, elevez-moi des autels; vous etiez un traitre +il y a cinq minutes, je fais de vous un sauveur de la patrie. A propos, +courez vite, cher monsieur Poulain, car je suis tres presse de partir +d'ici; pourtant je ne le puis faire que quand vous serez parti. Hotel. +d'Epernon: n'oubliez pas. + +Nicolas Poulain se leva, et, avec le visage d'un homme desespere, s'elanca +comme une fleche dans la direction de la porte Saint-Antoine. + +-- Ah! il etait temps, dit Chicot, car voila que l'on sort du prieure. + +Mais ce n'est pas mon petit Jacques. + +-- Eh! eh! dit Chicot, quel est ce drole, taille comme l'architecte +d'Alexandre voulait tailler le mont Athos? Ventre de biche! c'est un bien +gros chien pour accompagner un pauvre roquet comme moi! + +En voyant cet emissaire du prieur, Chicot se hata de courir vers la Croix- +Faubin, lieu du rendez-vous. + +Comme il etait force de s'y rendre par un chemin circulaire, la ligne +droite eut sur lui l'avantage de la rapidite, c'est-a-dire le moine geant, +qui coupait la route a grandes enjambees, arriva le premier a la croix. + +Chicot, d'ailleurs, perdait un peu de temps a examiner, tout en marchant, +son homme, dont la physionomie ne lui revenait pas le moins du monde. + +En effet, c'etait un veritable Philistin que ce moine. Dans la +precipitation qu'il avait mise a venir trouver Chicot, sa robe de Jacobin +n'etait pas meme fermee, et l'on entrevoyait par une fente ses jambes +musculeuses, affublees d'un haut-de-chausse tout laique. + +Son capuchon mal rabattu laissait voir une criniere sur laquelle n'avait +point encore passe le ciseau du prieure. + +Eu outre, certaine expression des moins religieuses crispait les coins +profonds de sa bouche, et lorsqu'il voulait passer du sourire au rire, il +laissait apercevoir trois dents, lesquelles semblaient des palissades +plantees derriere le rempart de ses grosses levres. + +Des bras longs comme ceux de Chicot, mais plus gros, des epaules capables +d'enlever les portes de Gaza, un grand couteau de cuisine passe dans la +corde de sa ceinture, telles etaient, avec un sac roule comme un bouclier +autour de sa poitrine, les armes defensives et offensives de ce Goliath +des Jacobins. + +-- Decidement, dit Chicot, il est fort laid, et s'il ne m'apporte pas une +excellente nouvelle, avec une tete comme celle-la, je trouverai qu'une +pareille creature est fort inutile sur la terre. + +Le moine, voyant toujours approcher Chicot, le salua presque +militairement. + +-- Que voulez-vous, mon ami? demanda Chicot. + +-- Vous etes monsieur Robert Briquet? + +-- En personne. + +-- En ce cas, j'ai pour vous une lettre du reverend prieur. + +-- Donnez. + +Chicot prit la lettre; elle etait concue en ces termes: + + " Mon cher ami, j'ai bien reflechi depuis notre separation, il m'est, + en verite, impossible de laisser aller aux loups devorants du monde la + brebis que le Seigneur m'a confiee. J'entends parler, vous le + comprenez bien, de notre petit Jacques Clement, qui tout a l'heure a + ete recu par le roi, et s'est parfaitement acquitte de votre message. + + Au lieu de Jacques, dont l'age est encore tendre, et qui doit ses + services au prieure, je vous envoie un bon et digne frere de notre + communaute; ses moeurs sont douces et son humeur innocente: je suis + sur que vous l'agreerez pour compagnon de route.... " + + -- Oui, oui, pensa Chicot en jetant de cote un regard sur le moine: +compte la-dessus. + + " Je joins a cette lettre ma benediction, que je regrette de ne vous + avoir pas donnee de vive voix. + + Adieu, cher ami. " + +-- Voila une bien belle ecriture! dit Chicot lorsqu'il eut fini sa +lecture. Je gagerais que la lettre a ete ecrite par le tresorier: il a une +main superbe. + +-- C'est, en effet, frere Borromee qui a ecrit la lettre, repondit le +Goliath. + +-- Eh bien, en ce cas, mon ami, reprit Chicot en souriant agreablement au +grand moine, vous allez retourner au prieure. + +-- Moi? + +-- Oui, et vous direz a Sa Reverence que j'ai change d'avis, et que je +desire voyager seul. + +-- Comment! vous ne m'emmenerez pas, monsieur? fit le moine avec un +etonnement qui n'etait point exempt de menace. + +-- Non, mon ami, non. + +-- Et pourquoi cela, s'il vous plait? + +-- Parce que j'ai a faire des economies; les temps sont durs, et vous +devez manger enormement. + +Le geant montra ses trois defenses. + +-- Jacques mange tout autant que moi, dit-il. + +-- Oui, mais Jacques etait un moine, fit Chicot. + +-- Et moi, que suis-je donc? + +-- Vous, mon ami, vous etes un lansquenet ou un gendarme, ce qui, entre +nous soit dit, pourrait scandaliser la Notre-Dame vers qui je suis depute. + +-- Que parlez-vous donc de lansquenet et de gendarme? repondit le moine. +Je suis un jacobin, moi; est-ce que ma robe n'est pas reconnaissable? + +-- L'habit ne fait pas le moine, mon ami, repliqua Chicot; mais le couteau +fait le soldat: dites cela au frere Borromee, s'il vous plait. + +Et Chicot tira sa reverence au geant qui reprit le chemin du prieure, en +grondant comme un chien qu'on chasse. + +Quant a notre voyageur, il laissa disparaitre celui qui devait etre son +compagnon, et lorsqu'il l'eut vu s'engouffrer dans la grande porte du +couvent, il alla se cacher derriere une haie, s'y depouilla de son +pourpoint, et passa la fine chemise de mailles que nous connaissons sous +sa chemise de toile. + +Sa toilette achevee, il coupa a travers champs pour rejoindre le chemin de +Charenton. + + + + +XXVI + +LES GUISES + + +Le soir meme du jour ou Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons +dans la grande chambre de l'hotel de Guise ou nous avons deja, dans nos +precedents recits, conduit plus d'une fois nos lecteurs; nous +retrouverons, disons-nous, dans la grande chambre de l'hotel de Guise, ce +petit jeune homme a l'oeil vif, que nous avons vu entrer dans Paris en +croupe sur le cheval de Carmainges, et qui n'etait autre, nous le savons +deja, que la belle penitente de dom Gorenflot. + +Cette fois elle n'avait pris aucune precaution pour dissimuler sa personne +ou son sexe. Madame de Montpensier, vetue d'une robe elegante, le col +evase, les cheveux tout constelles d'etoiles de pierreries, comme c'etait +la mode a cette epoque, attendait avec impatience, debout dans l'embrasure +d'une fenetre, quelqu'un qui tardait a venir. + +L'ombre commencait a s'epaissir, la duchesse ne distinguait plus qu'a +grand'peine la porte de l'hotel, sur laquelle ses yeux etaient constamment +attaches. + +Enfin le pas d'un cheval se fit entendre, et dix minutes apres la voix de +l'huissier annoncait mysterieusement chez la duchesse M. de Mayenne. + +Madame de Montpensier se leva et courut au devant de son frere avec une +telle precipitation, qu'elle oublia de marcher sur la pointe du pied +droit, comme c'etait son habitude lorsqu'elle tenait a ne pas boiter. + +-- Seul, mon frere? dit-elle, vous etes seul? + +-- Oui, ma soeur, dit le duc en s'asseyant apres avoir baise la main de la +duchesse. + +-- Mais, Henri, ou donc est Henri? Savez-vous bien que tout le monde +l'attend ici? + +-- Henri, ma soeur, n'a que faire encore a Paris, tandis qu'au contraire +il a encore fort a faire dans les villes de Flandre et de Picardie. Notre +travail est lent et souterrain; nous avons de l'ouvrage la-bas: pourquoi +quitterions-nous cet ouvrage pour venir a Paris, ou tout est fait? + +-- Oui, mais ou tout se defera si vous ne vous hatez. + +-- Bah! + +-- Bah! tant que vous voudrez, mon frere. Je vous dis, moi, que les +bourgeois ne se contentent plus de toutes ces raisons, qu'ils veulent voir +leur duc Henri, que voila leur soif, leur delire. + +-- Ils le verront au bon moment. Mayneville ne leur a-t-il donc point +explique tout cela? + +-- Sans contredit; niais vous le savez, sa voix ne vaut pas les votres. + +-- Au plus presse, ma soeur. Et Salcede? + +-- Mort. + +-- Sans parler? + +-- Sans souffler une parole. + +-- Bien. Et l'armement? + +-- Acheve. + +-- Paris? + +-- Divise en seize quartiers. + +-- Et chaque quartier a le chef que nous avons designe? + +-- Oui. + +-- Vivons donc en repos. Paque-Dieu! c'est ce que je viens dire a nos bons +bourgeois. + +-- Ils ne vous ecouteront pas. + +-- Bah! + +-- Je vous dis qu'ils sont endiables. + +-- Ma soeur, vous avez un peu trop l'habitude de juger la precipitation +d'autrui d'apres vos propres impatiences. + +-- M'en ferez-vous un reproche serieux? + +-- A Dieu ne plaise! mais ce que dit mon frere Henri doit etre execute. +Or, mon frere Henri veut qu'on ne se hate aucunement. + +-- Que faire alors? demanda la duchesse avec impatience. + +-- Quelque chose presse-t-il, ma soeur? + +-- Tout, si l'on veut. + +-- Par quoi commencer, a votre avis? + +-- Par prendre le roi. + +-- C'est votre idee fixe; je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, si l'on +pouvait la mettre a execution; mais projeter et faire sont deux: rappelez- +vous combien de fois nous avons echoue deja. + +-- Les temps sont changes; le roi n'a plus personne pour le defendre. + +-- Non, excepte les Suisses, les Ecossais, les gardes francaises. + +-- Mon frere, quand vous voudrez, moi, moi qui vous parle, je vous le +montrerai sur une grande route, escorte de deux laquais seulement. + +-- On m'a dit cela cent fois, et je ne l'ai pas vu une seule. + +-- Vous le verrez donc si vous restez seulement a Paris trois jours. + +-- Encore un projet! + +-- Un plan, voulez-vous dire. + +-- Veuillez me le communiquer, en ce cas. + +-- Oh! c'est une idee de femme, et par consequent elle vous fera rire. + +-- A Dieu ne plaise que je blesse votre amour-propre d'auteur! Voyons le +plan. + +-- Vous vous moquez de moi, Mayenne. + +-- Non, je vous ecoute. + +-- Eh bien! en quatre mots, voici.... + +En ce moment l'huissier souleva la tapisserie. + +-- Plait-il a Leurs Altesses de recevoir M. de Mayneville? demanda-t-il. + +-- Mon complice? dit la duchesse, qu'il entre. + +M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser la main du duc de Mayenne. + +-- Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'arrive du Louvre. + +-- Eh bien! s'ecrierent a la fois Mayenne et la duchesse. + +-- On se doute de votre arrivee. + +-- Comment cela? + +-- Je causais avec le chef du poste de Saint-Germain-l'Auxerrois, deux +Gascons passerent. + +-- Les connaissez-vous? + +-- Non; ils etaient tout flambants neufs. Cap de bious! dit l'un, vous +avez la un pourpoint qui est magnifique, mais qui, dans l'occasion, ne +vous rendrait pas les memes services que votre cuirasse d'hier. + +-- Bah! bah! si solide que soit l'epee de M. de Mayenne, dit l'autre, +gageons qu'elle n'entamera pas plus ce satin qu'elle n'eut entame la +cuirasse. + +Et la-dessus le Gascon se repandit en bravades qui indiquaient que l'on +vous savait proche. + +-- Et a qui appartiennent ces Gascons? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Et ils se sont retires? + +-- Oh! pas ainsi, ils criaient haut; le nom de Votre Altesse fut entendu: +quelques passants s'arreterent et demanderent si effectivement vous +arriviez. Ils allaient repondre a la question, quand tout a coup un homme +s'approcha du Gascon et lui toucha l'epaule: ou je me trompe bien, +monseigneur, ou cet homme, c'etait Loignac. + +-- Apres? demanda la duchesse. + +-- A quelques mots dits tout bas, le Gascon ne repondit que par un geste +de soumission, et suivit son interrupteur. + +-- De sorte que? + +-- De sorte que je n'ai pas pu en savoir davantage; mais, en attendant, +defiez-vous. + +-- Vous ne les avez pas suivis? + +-- Si fait, mais de loin; je craignais d'etre reconnu comme gentilhomme de +Votre Altesse. Ils se sont diriges du cote du Louvre, et ont disparu +derriere l'hotel des Meubles. Mais apres eux, toute une trainee de voix +repetait: Mayenne! Mayenne! + +-- J'ai un moyen tout simple de repondre, dit le duc. + +-- Lequel? demanda sa soeur. + +-- C'est d'aller saluer le roi ce soir. + +-- Saluer le roi? + +-- Sans doute, je viens a Paris; je lui donne des nouvelles de ses bonnes +villes de Picardie, il n'y a rien a dire. + +-- Le moyen est bon, dit Mayneville. + +-- Il est imprudent, dit la duchesse. + +-- Il est indispensable, ma soeur, si en effet on se doute de mon arrivee +a Paris. C'etait d'ailleurs l'opinion de notre frere Henri, que je +descendisse tout botte devant le Louvre, pour presenter au roi les +hommages de toute la famille. Une fois ce devoir accompli, je suis libre, +et je puis recevoir qui bon me semble. + +-- Les membres du comite, par exemple; ils vous attendent. + +-- Je les recevrai a l'hotel Saint-Denis, a mon retour du Louvre, dit +Mayenne. Donc, Mayneville, qu'on me rende mon cheval tel qu'il est, sans +le bouchonner. Vous viendrez avec moi au Louvre. Vous, ma soeur, attendez- +nous, s'il vous plait. + +-- Ici, mon frere? + +-- Non, a l'hotel Saint-Denis, ou j'ai laisse mes equipages et ou l'on me +croit couche. Nous y serons dans deux heures. + + + + +XXVII + +AU LOUVRE + + +Ce jour-la aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet +et fit appeler M. d'Epernon. + +Il pouvait etre midi. + +Le duc s'empressa d'obeir et de passer chez le roi. + +Il trouva Sa Majeste debout dans une premiere chambre, considerant avec +attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le +regard percant du roi. + +Le roi prit d'Epernon a part. -- Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant +le jeune homme, la drole de figure de moine que voila. + +-- De quoi s'etonne Votre Majeste? dit d'Epernon; je trouve la figure fort +ordinaire, moi. + +-- Vraiment? + +Et le roi se prit a rever. + +-- Comment t'appelles-tu? lui dit-il. + +-- Frere Jacques, sire. + +-- Tu n'as pas d'autre nom? + +-- Mon nom de famille, Clement. + +-- Frere Jacques Clement? repeta le roi. + +-- Votre Majeste ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'etrange dans +le nom? dit en riant le duc. + +Le roi ne repondit point. + +-- Tu as tres bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le +regarder. + +-- Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui +reprochait, et que lui donnait une familiarite de tous les jours. + +-- Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne +connais pas, ou plutot que tu ne connais plus. + +-- En verite, sire, dit d'Epernon, vous regardez etrangement cet enfant, +et vous l'embarrassez. + +-- C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se +defendre de lui; il me semble que je l'ai deja vu ou que je le verrai. Il +m'est apparu dans un reve, je crois. Allons, voila que je deraisonne. Va- +t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandee a +celui qui la demande; sois tranquille. D'Epernon? + +-- Sire? + +-- Qu'on lui donne dix ecus. + +-- Merci, dit le moine. + +-- On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'Epernon qui +ne comprenait point qu'un moine parut mepriser dix ecus. + +-- Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que +j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont la +appendus au mur. + +-- Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs +de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite? +demanda d'Epernon. + +-- J'ai fait voeu de pauvrete et de chastete, repliqua Jacques. + +-- Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille, +Lavalette, dit le roi. + +Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui +paraissait le moins riche et le donna au petit moine. + +C'etait un couteau catalan, a la lame large, effilee, solidement emmanchee +dans un morceau de belle corne ciselee. + +Jacques le prit, tout joyeux de posseder une si belle arme, et se retira. + +Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi. + +-- Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois +hommes qui sachent monter a cheval? + +-- Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois. + +-- Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler a l'instant +meme. + +Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre. + +Loignac parut au bout de quelques secondes. + +-- Loignac, dit le duc, envoyez-moi a l'instant meme deux cavaliers +solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majeste. + +Loignac traversa rapidement la galerie, arriva pres du batiment, que nous +nommerons desormais le logis des Quarante-Cinq. + +La, il ouvrit la porte et appela d'une voix de maitre: + +-- Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran! + +-- M. de Biran est sorti, dit le factionnaire. + +-- Comment! sorti sans permission? + +-- Il etudie le quartier que monseigneur le duc d'Epernon lui a recommande +ce matin. + +-- Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors. + +Les deux noms retentirent sous les voutes, et les deux elus apparurent +aussitot. + +-- Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'Epernon. + +Et il les conduisit au duc, lequel, congediant Loignac, les conduisit a +son tour au roi. + +Sur un geste de Sa Majeste, le duc se retira et les deux jeunes gens +resterent. + +C'etait la premiere fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait +un aspect fort imposant. + +L'emotion se trahissait chez eux de facon differente. + +Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache +herissee. + +Carmainges, pale, mais tout aussi resolu, bien que moins fier, n'osait, +arreter son regard sur Henri. + +-- Vous etes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi. + +-- J'ai cet honneur, sire, repliqua Sainte-Maline. + +-- Et vous, monsieur? + +-- J'ai cru que monsieur repondait pour nous deux, sire; voila pourquoi ma +reponse s'est fait attendre; mais quant a etre au service de Votre +Majeste, j'y suis autant que qui que ce soit au monde. + +-- Bien. Vous allez monter a cheval et prendre la route de Tours: la +connaissez-vous? + +-- Je demanderai, dit Sainte-Maline. + +-- Je m'orienterai, dit Carmainges. + +-- Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord. + +-- Oui, sire. + +-- Vous pousserez jusqu'a ce que vous rencontriez un homme voyageant seul. + +-- Votre Majeste veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte- +Maline. + +-- Une grande epee au cote ou au dos, de grands bras, de grandes jambes. + +-- Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que +l'exemple de son compagnon entrainait, malgre les habitudes de +l'etiquette, a interroger le roi. + +-- Il s'appelle l'Ombre, dit Henri. + +-- Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons, +sire. + +-- Et nous fouillerons toutes les hotelleries. + +-- Une fois l'homme rencontre et reconnu, vous lui remettrez cette lettre. + +Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble. + +Le roi demeura un instant embarrasse. + +-- Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il a l'un d'eux. + +-- Ernauton de Carmainges, repondit-il. + +-- Et vous? + +-- Rene de Sainte-Maline. + +-- Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte- +Maline la remettra. + +Ernauton prit le precieux depot qu'il s'appreta a serrer dans son +pourpoint. + +Sainte-Maline arreta son bras au moment ou la lettre allait disparaitre, +et il en baisa respectueusement le scel. + +Puis il remit la lettre a Ernauton. + +Cette flatterie fit sourire Henri III. + +-- Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi. + +-- Est-ce tout, sire? demanda Ernauton. + +-- Oui, messieurs; seulement une derniere recommandation. + +Les jeunes gens s'inclinerent et attendirent. + +-- Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus precieuse que la vie d'un +homme. Sur votre tete, ne la perdez pas, remettez-la secretement a +l'Ombre, qui vous en donnera un recu que vous me rapporterez, et surtout +voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez. + +Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton comble de joie; +Sainte-Maline gonflee de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux, +l'autre avec un avide regard qui brulait le pourpoint de son compagnon. + +Monsieur d'Epernon les attendait: il voulut questionner. + +-- M. le duc, repondit Ernauton, le roi ne nous a point autorises a +parler. + +Ils allerent a l'instant meme aux ecuries, ou le piqueur du roi leur +delivra deux chevaux de route, vigoureux et bien equipes. + +M. d'Epernon les eut suivis certainement pour en savoir davantage, s'il +n'eut ete prevenu, au moment ou Carmainges et Sainte-Maline le quittaient, +qu'un homme voulait lui parler a l'instant meme et a tout prix. + +-- Quel homme? demanda le duc avec impatience. + +-- Le lieutenant de la prevote de l'Ile-de-France. + +-- Eh! parfandious! s'ecria-t-il, suis-je echevin, prevot ou chevalier du +guet? + +-- Non, monseigneur, mais vous etes ami du roi, repondit une humble voix a +sa gauche. Je vous en supplie, a ce titre ecoutez-moi donc! + +Le duc se retourna. + +Pres de lui, chapeau bas et oreilles basses, etait un pauvre solliciteur +qui passait a chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel. + +-- Qui etes-vous? demanda brutalement le duc. + +-- Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur. + +-- Et vous voulez me parler? + +-- Je demande cette grace. + +-- Je n'ai pas le temps. + +-- Meme pour entendre un secret, monseigneur? + +-- J'en ecoute cent tous les jours, monsieur: le votre fera cent et un; ce +serait un de trop. + +-- Meme si celui-la interessait la vie de Sa Majeste? dit Nicolas Poulain +en se penchant a l'oreille de d'Epernon. + +-- Oh! oh! je vous ecoute; venez dans mon cabinet. + +Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc. + + + + +XXVIII + +LA REVELATION + + +Monsieur d'Epernon, en traversant son antichambre, s'adressa a l'un des +gentilshommes qui s'y tenaient a demeure. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-il a un visage inconnu. + +-- Pertinax de Montcrabeau, monseigneur, repondit le gentilhomme. + +-- Eh bien, monsieur de Montcrabeau, placez-vous a ma porte, et que +personne n'entre. + +-- Oui, monsieur le duc. + +-- Personne, vous entendez? + +-- Parfaitement. + +Et M. Pertinax, qui etait somptueusement vetu et qui faisait le beau dans +des bas oranges, avec un pourpoint de satin bleu, obeit a l'ordre de +d'Epernon. Il s'adossa en consequence au mur et prit position, les bras +croises, le long de la tapisserie. + +Nicolas Poulain suivit le duc qui passa dans son cabinet. Il vit la porte +s'ouvrir et se refermer, puis la portiere retomber sur la porte, et il +commenca serieusement a trembler. + +-- Voyons votre conspiration, monsieur? dit sechement le duc; mais, pour +Dieu, qu'elle soit bonne, car j'avais aujourd'hui une multitude de choses +agreables a faire, et si je perds mon temps a vous ecouter, gare a vous! + +-- Eh! monsieur le duc, dit Nicolas Poulain, il s'agit tout simplement du +plus epouvantable des forfaits. + +-- Alors, voyons le forfait. + +-- Monsieur le duc.... + +-- On veut me tuer, n'est-ce pas? interrompit d'Epernon en se raidissant +comme un Spartiate; eh bien! soit, ma vie est a Dieu et au roi: qu'on la +prenne. + +-- Il ne s'agit pas de vous, monseigneur. + +-- Ah! cela m'etonne. + +-- Il s'agit du roi. On veut l'enlever, monsieur le duc. + +-- Oh! encore cette vieille affaire d'enlevement! dit dedaigneusement +d'Epernon. + +-- Cette fois la chose est assez serieuse, monsieur le duc, si j'en crois +les apparences. + +-- Et quel jour veut-on enlever Sa Majeste? + +-- Monseigneur, la premiere fois que Sa Majeste ira a Vincennes dans sa +litiere. + +-- Comment l'enlevera-t-on? + +-- En tuant ses deux piqueurs. + +-- Et qui fera le coup? + +-- Madame de Montpensier. + +D'Epernon se mit a rire. + +-- Cette pauvre duchesse, dit-il, que de choses on lui attribue! + +-- Moins qu'elle n'en projette, monseigneur. + +-- Et elle s'occupe de cela a Soissons? + +-- Madame la duchesse est a Paris. + +-- A Paris! + +-- J'en puis repondre a monseigneur. + +-- Vous l'avez vue? + +-- Oui. + +-- C'est-a-dire que vous avez cru la voir. + +-- J'ai eu l'honneur de lui parler. + +-- L'honneur? + +-- Je me trompe, monsieur le duc; le malheur. + +-- Mais, mon cher lieutenant de la prevote, ce n'est point la duchesse qui +enlevera le roi? + +[Illustration: Madame de Montpensier.] + +-- Pardonnez-moi, monseigneur. + +-- Elle-meme? + +-- En personne, avec ses affides, bien entendu. + +-- Et ou se placera-t-elle pour presider a cet enlevement? + +-- A une fenetre du prieure des Jacobins, qui est, comme vous le savez, +sur la route de Vincennes. + +-- Que diable me contez-vous la? + +-- La verite, monseigneur. Toutes les mesures sont prises pour que la +litiere soit arretee au moment ou elle atteindra la facade du couvent. + +-- Et qui a pris ces mesures? + +-- Helas! + +-- Achevez donc, que diable! + +-- Moi, monseigneur. + +D'Epernon fit un bond en arriere. + +-- Vous? dit-il. + +Poulain poussa un soupir. + +-- Vous en etes, vous qui denoncez? continua d'Epernon. + +-- Monseigneur, dit Poulain, un bon serviteur du roi doit tout risquer +pour son service. + +-- En effet, mordieu! vous risquez la corde. + +-- Je prefere la mort a l'avilissement ou a la mort du roi; voila pourquoi +je suis venu. + +-- Ce sont de beaux sentiments, monsieur, et il vous faut de bien grandes +raisons pour les avoir. + +-- J'ai pense, monseigneur, que vous etes l'ami du roi, que vous ne me +trahiriez point, et que vous tourneriez au profit de tous la revelation +que je viens faire. + +Le duc regarda longtemps Poulain, et scruta profondement les lineaments de +cette figure pale. + +-- Il doit y avoir autre chose encore, dit-il; la duchesse, toute resolue +qu'elle soit, n'oserait pas tenter seule une pareille entreprise. + +-- Elle attend son frere, repondit Nicolas Poulain. + +-- Le duc Henri! s'ecria d'Epernon avec la terreur qu'on eprouverait a +l'approche du lion. + +-- Non pas le duc Henri, monseigneur, le duc de Mayenne seulement. + +-- Ah! fit d'Epernon respirant; mais n'importe il faut aviser a tous ces +beaux projets. + +-- Sans doute, monseigneur, fit Poulain, et c'est pour cela que je me suis +hate. + +-- Si vous avez dit vrai, monsieur le lieutenant, vous serez recompense. + +-- Pourquoi mentirais-je, monseigneur? Quel est mon interet, moi qui mange +le pain du roi? Lui dois-je, oui ou non, mes services? J'irai donc +jusqu'au roi, je vous en previens, si vous ne me croyez pas, et je +mourrai, s'il le faut, pour prouver mon dire. + +-- Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, maitre +Nicolas? et c'est a moi seul que vous aurez affaire. + +-- Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez +hesiter. + +-- Non, je n'hesite pas; et d'abord ce sont mille ecus que je vous dois. + +-- Monseigneur desire donc que ce soit a lui seul? + +-- Oui, j'ai de l'emulation, du zele, et je retiens le secret pour moi. +Vous me le cedez, n'est-ce pas? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Avec garantie que c'est un vrai secret? + +-- Oh! avec toute garantie. + +-- Mille ecus vous vont donc, sans compter l'avenir? + +-- J'ai une famille, monseigneur. + +-- Eh bien! mais, mille ecus, parfandious! + +-- Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille revelation, +chaque parole que j'ai prononcee me couterait une pinte de sang. + +-- Pauvre cher homme! + +-- Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! voila pourquoi j'accepte les mille ecus. + +-- Au diable l'explication! et que m'importe a moi pour quel motif vous +les acceptez, du moment ou vous ne les refusez pas? Les mille ecus sont +donc a vous. + +-- Merci, monseigneur. + +Et voyant le duc s'approcher d'un coffre ou il plongea la main, Poulain +s'avanca derriere lui. + +Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il +ecrivit d'une gigantesque et effrayante ecriture: + +" Trois mille livres a M. Nicolas Poulain. " + +De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donne ces trois mille +livres, ou s'il les devait. + +-- C'est comme si vous les teniez, dit-il. + +Poulain, qui avait avance la main et la jambe, retira sa jambe et sa main, +ce qui le fit saluer. + +-- Ainsi, c'est convenu? dit le duc. + +-- Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur? + +-- Vous continuerez a m'instruire? + +Poulain hesita: c'etait un metier d'espion qu'on lui imposait. + +-- Eh bien! dit le duc, ce supreme devoument est-il deja evanoui? + +-- Non, monseigneur. + +-- Je puis donc compter sur vous? + +Poulain fit un effort. + +-- Vous pouvez y compter, dit-il. + +-- Et, moi seul, je sais tout cela? + +-- Vous seul; oui, monseigneur. + +-- Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien. + +Il prononca ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage a +Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et +disparaitre, il repassa vivement chez le roi. + +Le roi, fatigue d'avoir joue avec ses chiens, jouait au bilboquet. + +D'Epernon prit un air affaire et soucieux, que le roi, preoccupe d'une si +importante besogne, ne remarqua meme point. + +Cependant, comme le duc gardait un silence obstine, le roi leva la tete et +le regarda un instant. + +-- Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort? + +-- Plut au ciel, sire! repondit d'Epernon, je ne verrais pas ce que je +vois. + +-- Quoi? mon bilboquet? + +-- Sire, dans les grands perils, un sujet peut s'alarmer de la securite de +son maitre. + +-- Encore des perils? le diable noir t'emporte, duc! + +Et, avec une dexterite remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le +petit bout de son bilboquet. + +-- Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc. + +-- Ma foi, peut-etre, dit le roi. + +-- Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire! + +-- Bah! qui donc? + +-- La duchesse de Montpensier, d'abord. + +-- Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcede. + +-- Comme Votre Majeste dit cela! + +-- Qu'est-ce que cela me fait, a moi? + +-- Vous le saviez donc? + +-- Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis. + +-- Mais que M. de Mayenne arrivat, le saviez-vous aussi? + +-- Depuis hier soir. + +-- Eh quoi! ce secret!... fit le duc avec une desagreable surprise. + +-- Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit negligemment +Henri. + +-- Mais qui a pu vous instruire? + +-- Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des revelations? + +-- Ou une police. + +-- C'est la meme chose. + +-- Ah! Votre Majeste a sa police et n'en dit rien, reprit d'Epernon pique. + +-- Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime? + +-- Vous me faites injure, sire! + +-- Si tu es zele, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualite, tu es +lent, ce qui est un grand defaut. Ta nouvelle eut ete tres bonne hier a +quatre heures, mais aujourd'hui.... + +-- Eh bien! sire, aujourd'hui? + +-- Elle arrive un peu tard, conviens-en. + +-- C'est encore trop tot, sire, puisque je ne vous trouve pas dispose a +m'entendre, dit d'Epernon. + +-- Moi, il y a une heure que je t'ecoute. + +-- Quoi! vous etes menace, attaque; l'on vous dresse des embuches, et vous +ne vous remuez pas! + +-- Pourquoi faire, puisque tu m'as donne une garde, et qu'hier tu as +pretendu que mon immortalite etait assuree? Tu fronces les sourcils. Ah +ca! mais tes quarante-cinq sont-ils retournes en Gascogne, ou ne valent- +ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour ou on +les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achetes, ils reculent. + +-- C'est bien, Votre Majeste verra ce qu'ils sont. + +-- Je n'en serai point fache; est-ce bientot, duc, que je verrai cela? + +-- Plus tot peut-etre que vous ne le pensez, sire. + +-- Bon, tu vas me faire peur. + +-- Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous a la +campagne? + +-- Au bois? + +-- Oui. + +-- Samedi. + +-- Dans trois jours alors? + +-- Dans trois jours. + +-- Il suffit, sire. + +D'Epernon salua le roi et sortit. + +Dans l'antichambre, il s'apercut qu'il avait oublie de relever M. Pertinax +de sa faction; mais M. Pertinax s'etait releve lui-meme. + + + + +XXIX + +DEUX AMIS + + +Maintenant, s'il plait au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que +le roi, enchante d'avoir ses petits secrets a lui, envoyait de son cote au +messager Chicot. + +A peine a cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser +prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'etouffer en passant au +guichet. + +En effet, les deux chevaux, allant de front, broyerent l'un contre l'autre +les genoux de leurs deux cavaliers. + +Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint pale. + +-- Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent +franchi la porte; voulez-vous donc m'ecraser? + +-- Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas, +moi. + +-- Vous voulez me donner une lecon, je crois? + +-- Je ne veux rien vous donner du tout. + +-- Ah ca! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus +pres a son compagnon, repetez-moi un peu ce mot. + +-- Pourquoi faire? + +-- Parce que je ne le comprends pas. + +-- Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton; +tant pis pour vous. + +-- Et a quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous +connais, moi? riposta dedaigneusement Sainte-Maline. + +-- Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce +que la-bas d'ou nous venons, ma maison est a deux lieues de la votre, et +que je suis connu dans le pays, etant de vieille souche; ensuite, parce +que vous etes furieux de me voir a Paris, quand vous croyiez y avoir ete +mande seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donne sa lettre a +porter. + +-- Eh bien! soit, s'ecria Sainte-Maline bleme de fureur, j'accepte tout +cela pour vrai. Mais il en resulte une chose.... + +-- Laquelle? + +-- C'est que je me trouve mal pres de vous. + +-- Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous +retiens. + +-- Vous faites semblant de ne me point comprendre. + +-- Au contraire, monsieur, je vous comprends a merveille. Vous aimeriez +assez a me prendre la lettre pour la porter vous-meme, malheureusement il +faudrait me tuer pour cela. + +-- Qui vous dit que je n'en ai pas envie? + +-- Desirer et faire sont deux. + +-- Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si, +pour moi, desirer et faire sont plus d'un. + +-- Mon cher monsieur, quand le roi me donne a porter une lettre.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je la porte. + +-- Je vous l'arracherai de force, fat que vous etes! + +-- Vous ne me mettrez pas, je l'espere, dans la necessite de vous casser +la tete comme a un chien sauvage? + +-- Vous? + +[Illustration: Sainte-Maline.] + +-- Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas. + +-- Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un ecart a +son cheval. + +-- Je l'espere bien; apres ma commission faite. + +-- Schelme! + +-- Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte- +Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions +mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel +triomphe pour les ennemis de Sa Majeste, en voyant la discorde parmi les +defenseurs du trone. + +Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde. + +-- La, la, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'epee +quand nous y serons. + +-- Oh! j'en creverai! cria Sainte-Maline. + +-- Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton. + +On ne peut savoir ou serait allee la rage toujours croissante de Sainte- +Maline, quand tout a coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine, +pres de Saint-Paul, vit une litiere, poussa un cri de surprise et s'arreta +pour regarder une femme a demi voilee. + +-- Mon page d'hier! murmura-t-il. + +La dame n'eut pas l'air de le reconnaitre et passa sans sourciller, mais +en se rejetant cependant au fond de sa litiere. + +-- Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela +pour regarder des femmes! + +-- Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course. + +Les jeunes gens, a partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du +Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, meme pour quereller. + +Sainte-Maline paraissait assez calme exterieurement; mais, en realite, +tous les muscles de son corps fremissaient encore de colere. + +En outre, il avait reconnu, et cette decouverte ne l'avait aucunement +adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que, +tout bon cavalier qu'il etait, il ne pourrait dans aucun cas donne suivre +Ernauton, son cheval etant fort inferieur a celui de son compagnon, et +suant deja sans avoir couru. + +Cela le preoccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte +de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et +de l'eperon. + +Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se +passait aux environs de la Bievre. La bete ne se mit point en frais +d'eloquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine +(elle etait Normande), elle fit a son cavalier un proces que celui-ci +perdit. + +Elle debuta par un ecart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se +deroba jusqu'a la Bievre ou elle se debarrassa de son cavalier, en roulant +avec lui jusque dans la riviere, ou ils se separerent. + +On eut entendu d'une lieue les imprecations de Sainte-Maline, quoiqu'a +moitie etouffees par l'eau. Quand il fut parvenu a se mettre sur ses +jambes, les yeux lui sortaient de la tete, et quelques gouttes de sang, +coulant de son front ecorche, sillonnaient sa figure. + +Moulu comme il l'etait, couvert de boue, trempe jusqu'aux os, tout +saignant et tout contusionne, Sainte-Maline comprenait l'impossibilite de +rattraper sa bete; l'essayer meme etait une tentative ridicule. + +Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites a Ernauton lui revinrent a +l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue +Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre +une ou deux heures sur la route? + +Cette reflexion conduisit Sainte-Maline de la colere au plus violent +desespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le +silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il +jugeait sans doute le plus court. + +Chez les hommes veritablement irascibles, le point culminant de la colere +est un eclair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au delire; d'autres +vont jusqu'a la prostration totale des forces et de l'intelligence. + +Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'idee de +se le planter jusqu'a la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce +moment, nul ne pourrait le dire, pas meme lui. On meurt d'une pareille +crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans. + +Il remonta le talus de la riviere, s'aidant de ses mains et de ses genoux +jusqu'a ce qu'il fut arrive au sommet: arrive la, son oeil egare +interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait +disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval etait +disparu egalement. + +Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspere mille pensees +sinistres contre les autres et contre lui-meme, le galop d'un cheval +retentit a son oreille, et il vit deboucher de cette route de droite, +choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier. + +Ce cavalier tenait un autre cheval en main. + +C'etait le resultat de la course de M. de Carmainges: il avait coupe vers +la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'etait doubler son +activite par la peur. + +Il avait donc fait un detour et coupe le passage au Bas-Normand, en +l'attendant en travers d'une rue etroite. + +A cette vue, le coeur de Sainte-Maline deborda de joie: il ressentit un +mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression a +son regard, puis tout a coup son visage s'assombrit; il avait compris +toute la superiorite d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu'a la place de +son compagnon, il n'eut pas meme eu l'idee d'agir comme lui. + +La noblesse du procede le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en +souffrir. + +Il balbutia un remerciment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit +furieusement la bride de son cheval, et, malgre la douleur, se remit en +selle. + +Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en +caressant son cheval. + +Sainte-Maline, nous l'avons dit, etait excellent cavalier; l'accident dont +il avait ete victime etait une surprise; au bout d'un instant de lutte +dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu maitre de sa monture, +il lui fit prendre le trot. + +-- Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois a Ernauton, apres avoir +consulte cent fois son orgueil et les convenances. + +Ernauton se contenta de s'incliner de son cote, en touchant son chapeau de +la main. + +La route parut longue a Sainte-Maline. + +Vers deux heures et demie environ, ils apercurent un homme qui marchait, +escorte d'un chien: il etait grand, avait une epee au cote; il n'etait pas +Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui. + +Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton +passait et ne prenait pas meme garde a cet homme. L'idee de trouver son +compagnon en faute passa comme un mechant eclair dans l'esprit du Gascon; +il poussa vers l'homme et l'aborda. + +-- Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose? + +Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer, +l'aspect n'etait point agreable. La figure decomposee par la colere +recente, cette boue mal sechee sur ses habits, ce sang mal seche sur ses +joues, de gros sourcils noirs fronces, une main fievreuse etendue vers +lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela +parut sinistre au pieton. + +-- Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si +j'attends quelqu'un, a coup sur ce quelqu'un n'est pas vous. + +-- Vous etes fort impoli, mon maitre, dit Sainte-Maline enchante de +trouver enfin une occasion de lacher la bride a sa colere, et furieux en +outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe +a son adversaire. + +Et en meme temps qu'il parlait, il leva sa main armee de la houssine pour +frapper le voyageur; mais celui-ci leva son baton et en assena un coup sur +l'epaule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets +du cheval et a la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un +lambeau de chair et un morceau d'etoffe. + +Le cheval, irrite par la douleur, prit une seconde fois sa course en +avant, il est vrai, mais sans pouvoir etre retenu par Sainte-Maline qui, +malgre tous ses efforts, demeura en selle. + +Il passa ainsi emporte devant Ernauton, qui le vit passer sans meme +sourire de sa mesaventure. + +Lorsqu'il eut reussi a calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut +rejoint, son orgueil commencait, non pas a diminuer, mais a entrer en +composition. + +-- Allons! allons! dit-il en s'efforcant de sourire, je suis dans mon jour +malheureux, a ce qu'il parait. Cet homme ressemblait fort cependant au +portrait que nous avait fait Sa Majeste de celui a qui nous avons affaire. + +Ernauton garda le silence. + +-- Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspere par ce sang-froid +qu'il regardait avec raison comme une preuve de mepris, et qu'il voulait +faire cesser par quelque eclat definitif, dut-il lui en couter la vie; je +vous parle, n'entendez-vous pas? + +-- Celui que Sa Majeste nous avait designe, repondit Ernauton, n'avait pas +de baton et n'avait pas de chien. + +-- C'est vrai, repondit Sainte-Maline, et si j'avais reflechi, j'aurais +une contusion de moins a l'epaule, et deux crocs de moins sur la cuisse. +Il fait bon etre sage et calme, a ce que je vois. + +Ernauton ne repondit point; mais se haussant sur les etriers et mettant la +main au-dessus de ses yeux en maniere de garde-vue: + +-- Voila la bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend. + +-- Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel +avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue +qu'un point noir, et encore est ce a peine. + +[Illustration: Sainte-Maline serra convulsivement les poings. -- PAGE +147.] + +Ernauton, sans repondre, continua d'avancer; bientot Sainte-Maline put +voir et reconnaitre a son tour l'homme designe par le roi. Un mauvais +mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier. + +Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention +apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-meme, et il +remit son cheval au pas. + + + + +XXX + +SAINTE-MALINE + + +Ernauton ne s'etait point trompe, l'homme designe etait bien Chicot. + +Il avait, de son cote, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu +les cavaliers de fort loin. Il s'etait doute que c'etait a lui qu'ils +avaient affaire, de sorte qu'il les attendait. + +Quand il n'eut plus aucun doute a cet egard, et qu'il eut vu que les deux +cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main +sur la poignee de sa longue epee, comme pour prendre une attitude noble. + +Ernauton et Sainte-Maline se regarderent tous deux une seconde, muets tous +deux. + +-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton a +son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus +convenable que celui de compagnon. + +Sainte-Maline fut suffoque; la surprise de cette courtoisie lui serrait la +gorge; il ne repondit qu'en baissant la tete. + +Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole. + +-- Monsieur, dit-il a Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos +serviteurs. + +Chicot salua avec son plus gracieux sourire. + +-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre +nom? + +-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, repondit Chicot. + +-- Oui, monsieur. + +-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous +attendez? + +-- J'attends une lettre. + +-- Vous comprenez notre curiosite, monsieur, et elle n'a rien d'offensant +pour vous. + +Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux. + +-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton. + +-- Du Louvre. + +-- Scellee de quel sceau? + +-- Du sceau royal. + +Ernauton mit sa main dans sa poitrine. + +-- Vous reconnaitriez sans doute cette lettre? dit-il. + +-- Oui, si je la voyais. + +Ernauton tira la lettre de sa poitrine. + +-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande surete, vous savez, n'est-ce +pas, que je dois vous donner quelque chose en echange? + +-- Un recu? + +-- C'est cela. + +-- Monsieur, reprit Ernauton, j'etais charge par le roi de vous porter +cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est charge de vous la +remettre. + +Et il tendit la lettre a Sainte-Maline, qui la prit et la deposa aux mains +de Chicot. + +-- Merci, messieurs, dit ce dernier. + +-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidelement rempli notre +mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous +parler ou vous donner la lettre. + +-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin. +Maintenant a mon tour. + +-- Le recu, dirent ensemble les deux jeunes gens. + +-- Auquel des deux dois-je le remettre? + +-- Le roi ne l'a point dit! s'ecria Sainte-Maline en regardant son +compagnon d'un air menacant. + +-- Faites le recu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en +un a chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut +arriver malheur a moi ou a monsieur. + +Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient a leur tour d'un +eclair. + +-- Vous etes un homme sage, monsieur, dit Chicot a Ernauton. + +Et il tira des tablettes de sa poche, en dechira deux pages, et sur +chacune d'elles il ecrivit: + + " Recu des mains de M. Rene de Sainte-Maline la lettre apportee par M. + Ernauton de Carmainges. + + L'OMBRE. " + +-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son recu. + +-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose +a transmettre au Louvre? + +-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot. + +Ernauton et Sainte-Maline tournerent la tete de leurs chevaux vers Paris, +et Chicot s'eloigna d'un pas que le meilleur mulet eut envie. + +Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas a peine, +arreta court son cheval, et s'adressant a Sainte-Maline: + +-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied a terre, si vous le voulez bien. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec etonnement. + +-- Notre tache est accomplie, et nous avons a causer. L'endroit me parait +excellent pour une conversation du genre de la notre. + +-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme +l'avait deja fait son compagnon. + +Lorsqu'il eut mis pied a terre, Ernauton s'approcha et lui dit: + +-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la +votre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route, +offense grievement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'epee a +la main dans un moment inopportun, et j'ai refuse. Mais a cette heure le +moment est devenu bon, et je suis votre homme. + +Sainte-Maline ecouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils +fronces; mais, chose etrange! Sainte-Maline n'etait plus dans ce courant +de colere qui l'avait entraine au-dela de toutes les bornes, Sainte-Maline +ne voulait plus se battre; la reflexion lui avait rendu le bon sens; il +jugeait toute l'inferiorite de sa position. + +-- Monsieur, repondit-il apres un instant de silence, vous m'avez, quand +je vous insultais, repondu par des services; je ne saurais donc maintenant +vous tenir le langage que je vous tenais tout a l'heure. + +Ernauton fronca le sourcil. + +-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez +tantot. + +-- Qui vous dit cela? + +-- Parce que toutes vos paroles etaient dictees par la haine et par +l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcees, cette +haine et cette envie ne peuvent etre eteintes dans votre coeur. + +Sainte-Maline rougit, mais ne repondit point. + +Ernauton attendit un instant et reprit: + +-- Si le roi m'a prefere a vous, c'est parce que ma figure lui revient +plus que la votre; si je ne me suis pas jete dans la Bievre, c'est que je +monte mieux a cheval que vous; si je n'ai pas accepte votre defi au moment +ou il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me +suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de +sagacite; enfin si je vous somme a cette heure de me rendre raison et de +tirer l'epee, c'est que j'ai plus de reel honneur; si vous hesitez, je +vais dire plus de courage. + +Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lancaient des eclairs: toutes les +passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour a tour imprime +leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il +tira son epee comme un furieux. + +Ernauton avait deja la sienne a la main. + +-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous +avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez +parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons a deux lieues +l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne +me deshonorez pas. + +-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colere, je ne dis +jamais que ce que je veux dire; par consequent je ne retirerai rien du +tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau a la cour, je ne veux +donc pas avoir a rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup +d'epee, s'il vous plait, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que +pour la votre. + +-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un +sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez +encore cela, je presume? + +-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, repliqua Ernauton, car +l'occasion ne s'en est jamais presentee; je la trouve a ma guise, venant a +moi quand je n'allais pas a elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends +votre bon plaisir, monsieur. + +-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tete, nous sommes compatriotes, +nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour +un brave homme; je vous offrirais meme la main, si cela ne m'etait pas +presque impossible. Que voulez-vous, je me montre a vous comme je suis, +ulcere jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux, +que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a cree dans un mauvais jour. M. +de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point +mis en colere, c'est votre merite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en, +puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'a mon grand regret votre +merite vous reste. Ainsi nous en demeurons la, n'est-ce pas, monsieur? je +souffrirais trop, en verite, quand vous diriez le motif de notre querelle. + +-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur. + +-- Personne? + +-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me +ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au +contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis +pas tout a fait pauvre; j'espere en moi et dans l'avenir, et soyez +tranquille, je me defendrai comme un lion. + +-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai deja trente ans +et suis assez degoute de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi; +mais tout degoute de la vie, tout incredule au bonheur que je suis, j'aime +mieux ne pas me battre avec vous. + +-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton. + +-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'etes pas content, tant +mieux. Alors vous cesserez de m'etre superieur. + +-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une +querelle sans s'exposer a faire rire, quand on est Gascons l'un et +l'autre. + +-- Voila precisement ce que j'attends, dit Sainte-Maline. + +-- Vous attendez?... + +-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-la me fera passer. + +-- Vous refusez donc le combat? + +-- Je desire ne pas me battre, avec vous, s'entend. + +-- Apres m'avoir provoque? + +-- J'en conviens. + +-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'echappe et que je vous charge a +grands coups d'epee? + +Sainte-Maline serra convulsivement les poings. + +-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon epee a dix pas. + +-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la +pointe. + +-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous hair, et je vous hairai +mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous +rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai desespere. + +Ernauton remit son epee au fourreau. + +-- Vous etes un homme etrange, dit-il, et je vous plains du plus profond +de mon coeur. + +-- Vous me plaignez? + +-- Oui, car vous devez horriblement souffrir. + +-- Horriblement. + +-- Vous ne devez jamais aimer? + +-- Jamais. + +-- Mais vous avez des passions, au moins? + +-- Une seule. + +-- La jalousie, vous me l'avez dit. + +-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes a un degre de honte et de malheur +indicible: j'adore une femme des qu'elle aime un autre que moi; j'aime +l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux +toujours par comparaison; je bois pour echauffer en moi la colere, c'est +a-dire pour la rendre aigue quand elle n'est pas chronique, c'est-a-dire +pour la faire eclater et bruler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous +l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux. + +-- Vous n'avez jamais essaye de devenir bon? demanda Ernauton. + +-- Je n'ai pas reussi. + +-- Qu'esperez-vous? que comptez-vous faire alors? + +-- Que fait la plante veneneuse? elle a des fleurs comme les autres, et +certaines gens savent en tirer une utilite. Que font l'ours et l'oiseau de +proie? ils mordent, mais certains eleveurs savent les dresser a la chasse; +voila ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M. +d'Epernon et de M. de Loignac jusqu'au jour ou l'on dira: Cette plante est +nuisible, arrachons-la; cette bete est enragee, tuons-la. + +Ernauton s'etait calme peu a peu. Sainte-Maline n'etait plus pour lui un +objet de colere, mais d'etude; il ressentait presque de la pitie pour cet +homme que les circonstances avaient entraine a lui faire de si singuliers +aveux. + +-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualites, +vous guerira, dit-il; developpez-vous dans le sens de vos instincts, +monsieur de Sainte-Maline, et vous reussirez a la guerre ou dans +l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous hairez moins. + +-- Si haut que je m'eleve, si profondement que je prenne racine, il y aura +toujours au-dessus de moi des fortunes superieures qui me blesseront; au- +dessous, des rires sardoniques qui me dechireront les oreilles. + +-- Je vous plains, repeta Ernauton. + +Et ce fut tout. + +Ernauton alla a son cheval qu'il avait attache a un arbre, et, le +detachant, il se remit en selle. + +Sainte-Maline n'avait pas quitte la bride du sien. + +Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il +avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit. + +Tout a coup Ernauton tendit la main a Sainte-Maline. + +-- Voulez-vous que j'essaie de vous guerir, lui dit-il, voyons? + +-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas +cela, vous y echoueriez. Haissez-moi, au contraire; et ce sera le moyen +que je vous admire. + +-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton. + +Une heure apres, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient +vers le logis des quarante-cinq. + +Le roi etait sorti et ne devait rentrer que le soir. + + + + +XXXI + +COMMENT M. DE LOIGNAC FIT UNE ALLOCUTION AUX QUARANTE-CINQ + + +Chacun des deux jeunes gens se mit a la fenetre de son petit logis pour +guetter le retour du roi. + +Chacun d'eux s'y etablit avec des idees bien differentes. + +Sainte-Maline, tout a sa haine, tout a sa honte, tout a son ambition, le +sourcil fronce, le coeur ardent. + +Ernauton, oublieux deja de ce qui s'etait passe et preoccupe d'une seule +chose, c'est-a-dire de ce que pouvait etre cette femme qu'il avait +introduite dans Paris sous un costume de page, et qu'il venait de +retrouver dans une riche litiere. + +Il y avait la ample matiere a reflexion pour un coeur plus dispose aux +aventures amoureuses qu'aux calculs de l'ambition. + +Aussi Ernauton s'ensevelit-il peu a peu dans ses reflexions, et cela si +profondement que ce ne fut qu'en levant la tete qu'il s'apercut que +Sainte-Maline n'etait plus la. + +Un eclair lui traversa l'esprit. Moins preoccupe que lui, Sainte-Maline +avait guette le retour du roi; le roi etait rentre, et Sainte-Maline etait +chez le roi. + +Il se leva vivement, traversa la galerie et arriva chez le roi juste au +moment ou Sainte-Maline en sortait. + +-- Tenez, dit-il, radieux, a Ernauton, voici ce que le roi m'a donne. + +Et il lui montra une chaine d'or. + +-- Je vous fais mon compliment, monsieur, dit Ernauton, sans que sa voix +trahit la moindre emotion. + +Et il entra a son tour chez le roi. + +Sainte-Maline s'attendait a quelque manifestation de jalousie de la part +de M. de Carmainges. Il demeura en consequence tout stupefait de ce calme, +attendant que Ernauton sortit a son tour. + +Ernauton demeura dix minutes a peu pres chez Henri: ces dix minutes furent +des siecles pour Sainte-Maline. + +Il sortit enfin: Sainte-Maline etait a la meme place; d'un regard rapide +il enveloppa son compagnon, puis son coeur se dilata. Ernauton ne +rapportait rien, rien de visible du moins. + +-- Et a vous, demanda Sainte-Maline, poursuivant sa pensee, quelle chose +le roi vous a-t-il donnee, monsieur? + +-- Sa main a baiser, repondit Ernauton. + +Sainte-Maline froissa sa chaine entre ses mains, de maniere qu'il en brisa +un anneau. + +Tous deux s'acheminerent en silence vers le logis. + +Au moment ou ils entraient dans la salle, la trompette retentissait: a ce +signal d'appel, les quarante-cinq sortirent chacun de son logis, comme les +abeilles de leurs alveoles. + +Chacun se demandait ce qui etait survenu de nouveau, tout en profitant de +cet instant de reunion generale pour admirer le changement qui s'etait +opere dans la personne et les habits de ses compagnons. + +La plupart avaient affiche un grand luxe, de mauvais gout peut-etre, mais +qui compensait l'elegance par l'eclat. + +D'ailleurs, ils avaient ce qu'avait cherche d'Epernon, assez adroit +politique s'il etait mauvais soldat: les uns la jeunesse, les autres la +vigueur, d'autres l'experience, et cela rectifiait chez tous au moins une +imperfection. + +En somme, ils ressemblaient a un corps d'officiers en habits de ville, la +tournure militaire etant, a tres peu d'exception pres, celle qu'ils +avaient le plus ambitionnee. + +Ainsi, de longues epees, des eperons sonnants, des moustaches aux +ambitieux crochets, des bottes et des gants de daim ou de buffle; le tout +bien dore, bien pommade ou bien enrubanne, _pour paraistre_, comme on +disait alors, voila la tenue d'instinct adoptee par le plus grand nombre. + +Les plus discrets se reconnaissaient aux couleurs sombres; les plus +avares, aux draps solides; les fringants, aux dentelles et aux satins +roses ou blancs. + +Perducas de Pincorney avait trouve, chez quelque juif, une chaine de +cuivre dore, grosse comme une chaine de prison. + +Pertinax de Montcrabeau n'etait que faveurs et broderies; il avait achete +son costume d'un marchand de la rue des Haudriettes, lequel avait +recueilli un gentilhomme blesse par des voleurs. Le gentilhomme avait fait +venir un autre vetement de chez lui, et, reconnaissant de l'hospitalite +recue, il avait laisse au marchand son habit, quelque peu souille de fange +et de sang; mais le marchand avait fait detacher l'habit, qui etait +demeure fort presentable: restaient bien deux trous, traces de deux coups +de poignard; mais Pertinax avait fait broder d'or ces deux endroits, ce +qui remplacait un defaut par un ornement. + +Eustache de Miradoux ne brillait pas; il lui avait fallu habiller +Lardille, Militor et les deux enfants. Lardille avait choisi un costume +aussi riche que les lois somptuaires permettaient aux femmes de le porter +a cette epoque; Militor s'etait couvert de velours et de damas, s'etait +orne d'une chaine d'argent, d'un toquet a plumes et de bas brodes; de +sorte qu'il n'etait plus reste au pauvre Eustache qu'une somme a peine +suffisante pour n'etre pas deguenille. + +M. de Chalabre avait conserve son pourpoint gris de fer, qu'un tailleur +avait rafraichi et double a neuf: quelques bandes de velours habilement +semees ca et la donnaient un relief nouveau a ce vetement inusable. M. de +Chalabre pretendait qu'il n'avait pas demande mieux que de changer de +pourpoint; mais que, malgre les recherches les plus minutieuses, il lui +avait ete impossible de trouver un drap mieux fait et plus avantageux. + +Du reste, il avait fait la depense d'un haut-de-chausse ponceau, de +bottes, manteau et chapeau; le tout harmonieux a l'oeil, comme cela arrive +toujours dans le vetement de l'avare. + +Quant a ses armes, elles etaient irreprochables; vieil homme de guerre, il +avait su trouver une excellente epee espagnole, une dague du bon faiseur +et un hausse-col parfait. + +C'etait encore une economie de cols gaudronnes et de fraises. + +Ces messieurs s'admiraient donc reciproquement quand M. de Loignac entra, +le sourcil fronce. Il fit former le cercle et se placa au milieu de ce +cercle, avec une contenance qui n'annoncait rien d'agreable. + +Il est inutile de dire que tous les yeux se fixerent sur le chef. + +-- Messieurs, demanda-t-il, etes-vous tous ici? + +-- Tous, repondirent quarante-cinq voix, avec un ensemble plein de +promesses pour les manoeuvres a venir. + +-- Messieurs, continua Loignac, vous avez ete mandes ici pour servir de +garde particuliere au roi; c'est un titre honorable, mais qui engage +beaucoup. + +Loignac fit une pause qui fut occupee par un doux murmure de satisfaction. + +-- Cependant plusieurs d'entre vous me paraissent n'avoir point +parfaitement compris leurs devoirs; je vais les leur rappeler. + +Chacun tendit l'oreille: il etait evident que l'on etait ardent a +connaitre ses devoirs, sinon empresse a les accomplir. + +-- Il ne faudrait pas vous figurer, messieurs, que le roi vous enregimente +et vous paie pour agir en etourneaux, et distribuer ca et la, a votre +caprice, des coups de bec et des coups d'ongle; la discipline est +d'urgence, quoiqu'elle demeure secrete, et vous etes une reunion de +gentilshommes, lesquels doivent etre les premiers obeissants et les +premiers devoues du royaume. + +L'assemblee ne soufflait pas; en effet, il etait facile de comprendre, a +la solennite de ce debut, que la suite serait grave. + +-- A partir d'aujourd'hui, vous vivez dans l'intimite du Louvre, c'est-a- +dire dans le laboratoire meme du gouvernement: si vous n'assistez pas a +toutes les deliberations, souvent vous serez choisis pour en executer la +teneur; vous etes donc dans le cas de ces officiers qui portent en eux, +non-seulement la responsabilite d'un secret, mais encore la puissance du +pouvoir executant. Un second murmure de satisfaction courut dans les rangs +des Gascons: on voyait les tetes se redresser comme si l'orgueil eut +grandi ces hommes de plusieurs pouces. + +-- Supposez maintenant, continua Loignac, qu'un de ces officiers sur +lequel repose parfois la surete de l'Etat ou la tranquillite de la +couronne, supposez, dis-je, qu'un officier trahisse le secret des +conseils, ou qu'un soldat charge d'une consigne ne l'execute pas, il y va +de la mort; vous savez cela? + +-- Sans doute, repondirent plusieurs voix. + +-- Eh bien! messieurs, poursuivit Loignac avec un accent terrible, ici +meme, aujourd'hui, on a trahi un conseil du roi, et rendu impossible peut- +etre une mesure que Sa Majeste voulait prendre. + +La terreur commenca de remplacer l'orgueil et l'admiration; les quarante- +cinq se regarderent les uns les autres avec defiance et inquietude. + +-- Deux de vous, messieurs, ont ete surpris en pleine rue, caquetant comme +deux vieilles femmes, et jetant au brouillard des paroles si graves que +chacune d'elles maintenant peut aller frapper un homme et le tuer. + +Sainte-Maline s'avanca aussitot vers M. de Loignac et lui dit: + +-- Monsieur, je crois avoir l'honneur de vous parler ici au nom de mes +camarades: il importe que vous ne laissiez point planer plus longtemps le +soupcon sur tous les serviteurs du roi; parlez vite, s'il vous plait; que +nous sachions a quoi nous en tenir, et que les bons ne soient point +confondus avec les mauvais. + +-- Ceci est facile, repondit Loignac. + +L'attention redoubla. + +-- Le roi a recu avis aujourd'hui qu'un de ses ennemis, un de ceux +precisement que vous etes appeles a combattre, arrivait a Paris pour le +braver ou conspirer contre lui. + +Le nom de cet ennemi a ete prononce secretement, mais entendu d'une +sentinelle, c'est-a-dire d'un homme qu'on eut du regarder comme une +muraille, et qui, comme elle, eut du etre sourd, muet et inebranlable; +cependant, ce meme homme, tantot, en pleine rue, a ete repeter le nom de +cet ennemi du roi avec des fanfaronnades et des eclats qui ont attire +l'attention des passants et souleve une sorte d'emotion: je le sais, moi, +qui suivais le meme chemin que cet homme, et qui ai tout entendu de mes +oreilles; moi qui lui ai pose la main sur l'epaule pour l'empecher de +continuer; car, au train dont il allait, il eut, avec quelques paroles de +plus, compromis tant d'interets sacres que j'eusse ete force de le +poignarder sur la place, si a mon premier avertissement il ne fut demeure +muet. + +On vit en ce moment Pertinax de Montcrabeau et Perducas de Pincorney palir +et se renverser presque defaillants l'un sur l'autre. + +Montcrabeau, tout en chancelant, essaya de balbutier quelques excuses. + +Aussitot que, par leur trouble, les deux coupables se furent denonces, +tous les regards se tournerent vers eux. + +-- Rien ne peut vous justifier, monsieur, dit Loignac a Montcrabeau; si +vous etiez ivre, vous devez etre puni d'avoir bu; si vous n'etiez que +vantard et orgueilleux, vous devez etre puni encore. + +Il se fit un silence terrible. M. de Loignac avait, on se le rappelle, en +commencant, annonce une severite qui promettait de sinistres resultats. + +-- En consequence, continua Loignac, monsieur de Montcrabeau et vous +aussi, monsieur de Pincorney, vous serez punis. + +-- Pardon, monsieur, repondit Pertinax; mais nous arrivons de province, +nous sommes nouveaux a la cour, et nous ignorons l'art de vivre dans la +politique. + +-- Il ne fallait pas accepter cet honneur d'etre au service de Sa Majeste, +sans peser les charges de ce service. + +-- Nous serons a l'avenir muets comme des sepulcres, nous vous le jurons. + +-- Tout cela est bon, messieurs; mais reparerez-vous demain le mal que +vous avez fait aujourd'hui? + +-- Nous tacherons. + +-- Impossible, je vous dis, impossible! + +-- Alors pour cette fois, monsieur, pardonnez-nous. + +-- Vous vivez, reprit Loignac sans repondre directement a la priere des +deux coupables, dans une apparente licence que je veux reprimer, moi, par +une stricte discipline: entendez-vous bien cela, messieurs? Ceux qui +trouveront la condition dure la quitteront; je ne suis pas embarrasse de +volontaires qui les remplaceront. + +Nul ne repondit; mais beaucoup de fronts se plisserent. + +-- En consequence, messieurs, reprit Loignac, il est bon que vous soyez +prevenus de cela: la justice se fera parmi nous secretement, +expeditivement, sans ecritures, sans proces; les traitres seront punis de +mort, et sur-le-champ. Il y a toutes sortes de pretextes a cela, et +personne n'aura rien a y voir. Supposons, par exemple, que M. de +Montcrabeau et M. de Pincorney, au lieu de causer amicalement dans la rue +de choses qu'ils eussent du oublier, eussent eu une dispute a propos de +choses dont ils avaient le droit de se souvenir; eh bien! cette dispute ne +peut-elle pas amener un duel entre M. de Pincorney et M. de Montcrabeau? +Dans un duel il arrive parfois qu'on se fend en meme temps et que l'on +s'enferre en se fendant; le lendemain de cette dispute, on trouve ces deux +messieurs morts au Pre-aux-Clercs, comme on a trouve MM. de Quelus, de +Schomberg et de Maugiron morts aux Tournelles: la chose a le +retentissement qu'un duel doit avoir, et voila tout. + +Je ferai donc tuer, vous entendez bien cela, n'est-ce pas, messieurs? je +ferai donc tuer en duel ou autrement quiconque aura trahi le secret du +roi. + +Montcrabeau defaillit tout a fait et s'appuya sur son compagnon, dont la +paleur devenait de plus en plus livide, et dont les dents etaient serrees +a se rompre. + +-- J'aurai, reprit Loignac, pour les fautes moins graves, de moins graves +punitions, la prison, par exemple, et j'en userai lorsqu'elle punira plus +severement le coupable qu'elle ne privera le roi. + +Aujourd'hui je fais grace de la vie a M. de Montcrabeau qui a parle, et a +M. de Pincorney qui a ecoute; je leur pardonne, dis-je, parce qu'ils ont +pu se tromper et qu'ils ignoraient; je ne les punis point de la prison, +parce que je puis avoir besoin d'eux ce soir ou demain: je leur garde en +consequence la troisieme peine que je veux employer contre les +delinquants, l'amende. + +A ce mot amende, la figure de M. de Chalabre s'allongea comme un museau de +fouine. + +-- Vous avez recu mille livres, messieurs, vous en rendrez cent; et cet +argent sera employe par moi a recompenser, selon leurs merites, ceux a qui +je n'aurai rien a reprocher. + +-- Cent livres! murmura Pincorney; mais, cap de bious! je ne les ai plus, +je les ai employees a mes equipages. + +-- Vous vendrez votre chaine, dit Loignac. + +-- Je veux bien l'abandonner au service du roi, repondit Pincorney. + +-- Non pas, monsieur; le roi n'achete point les effets de ses sujets pour +payer leurs amendes; vendez vous-meme et payez vous-meme. J'avais un mot a +ajouter, continua Loignac. + +J'ai remarque divers germes d'irritation entre divers membres de cette +compagnie: chaque fois qu'un differend s'elevera, je veux qu'on me le +soumette, et seul j'aurai le droit de juger de la gravite de ce differend +et d'ordonner le combat, si je trouve que le combat soit necessaire. On se +tue beaucoup en duel de nos jours, c'est la mode; et je ne me soucie pas +que, pour suivre la mode, ma compagnie se trouve incessamment degarnie et +insuffisante. Le premier combat, la premiere provocation qui aura lieu +sans mon aveu, sera puni d'une rigoureuse prison, d'une amende tres forte, +ou meme d'une peine plus severe encore, si le cas amenait un grave dommage +pour le service. + +Que ceux qui peuvent s'appliquer ces dispositions, se les appliquent; +allez, messieurs. + +A propos, quinze d'entre vous se tiendront ce soir au pied de l'escalier +de Sa Majeste quand elle recevra, et, au premier signe, se dissemineront, +si besoin est, dans les antichambres; quinze se tiendront en dehors, sans +mission ostensible, et se melant a la suite des gens qui viendront au +Louvre; quinze autres enfin demeureront au logis. + +-- Monsieur, dit Sainte-Maline en s'approchant, permettez-moi, non pas de +donner un avis, Dieu m'en garde! mais de demander un eclaircissement; +toute bonne troupe a besoin d'etre bien commandee: comment agirons-nous +avec ensemble si nous n'avons pas de chef? + +-- Et moi, que suis-je donc? demanda Loignac. + +-- Monsieur, vous etes notre general, vous. + +-- Non pas moi, monsieur, vous vous trompez, mais M. le duc d'Epernon. + +-- Vous etes donc notre brigadier? en ce cas ce n'est point assez, +monsieur, et il nous faudrait un officier par escouade de quinze. + +-- C'est juste, repondit Loignac, et je ne puis chaque jour me diviser en +trois; et cependant je ne veux entre vous d'autre superiorite que celle du +merite. + +-- Oh! quant a celle-la, monsieur, dussiez vous la nier, elle se fera bien +jour toute seule, et a l'oeuvre vous connaitrez des differences, si dans +l'ensemble il n'en est pas. + +-- J'instituerai donc des chefs volants, dit Loignac apres avoir reve un +instant aux paroles de Sainte-Maline; avec le mot d'ordre je donnerai le +nom du chef: par ce moyen, chacun a son tour saura obeir et commander; +mais je ne connais encore les capacites de personne: il faut que ces +capacites se developpent pour fixer mon choix. Je regarderai et je +jugerai. + +Sainte-Maline s'inclina et rentra dans les rangs. + +-- Or, vous entendez, reprit Loignac, je vous ai divises par escouades de +quinze; vous connaissez vos numeros: la premiere a l'escalier, la seconde +dans la cour, la troisieme au logis; cette derniere, demi-vetue et l'epee +au chevet, c'est-a-dire prete a marcher au premier signal. Maintenant, +allez, messieurs. + +-- Monsieur de Montcrabeau et monsieur de Pincorney, a demain le paiement +de votre amende; je suis tresorier. Allez. + +Tous sortirent: Ernauton de Carmainges resta seul. + +-- Vous desirez quelque chose, monsieur? demanda Loignac. + +-- Oui, monsieur, dit Ernauton en s'inclinant; il me semble que vous avez +oublie de preciser ce que nous aurons a faire. Etre au service du roi est +un glorieux mot sans doute, mais j'eusse bien desire savoir jusqu'ou +entraine ce service. + +-- Cela, monsieur, repliqua Loignac, constitue une question delicate et a +laquelle je ne saurai categoriquement repondre. + +-- Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur? + +Toutes ces paroles etaient adressees a M. de Loignac avec une si exquise +politesse que, contre son habitude, M. de Loignac cherchait en vain une +reponse severe. + +-- Parce que moi-meme j'ignore souvent le matin ce que j'aurai a faire le +soir. + +-- Monsieur, dit Carmainges, vous etes si haut place, relativement a nous, +que vous devez savoir beaucoup de choses que nous ignorons. + +-- Faites comme j'ai fait, monsieur de Carmainges; apprenez ces choses +sans qu'on vous les dise: je ne vous en empeche point. + +-- J'en appelle a vos lumieres, monsieur, dit Ernauton, parce qu'arrive a +la cour sans amitie ni haine, et n'etant guide par aucune passion, je +puis, sans valoir mieux, vous etre cependant plus utile qu'un autre. + +-- Vous n'avez ni amities ni haines? + +-- Non, monsieur. + +-- Vous aimez le roi cependant, a ce que je suppose, du moins? + +-- Je le dois, et je le veux, monsieur de Loignac, comme serviteur, comme +sujet et comme gentilhomme. + +-- Eh bien, c'est un des points cardinaux sur lesquels vous devez vous +regler; si vous etes un habile homme, il doit vous servir a trouver celui +qui est a l'opposite. + +-- Tres bien, monsieur, repliqua Ernauton en s'inclinant, et me voila +fixe; reste un point cependant qui m'inquiete fort. + +-- Lequel, monsieur? + +-- L'obeissance passive. + +-- C'est la premiere condition. + +-- J'ai parfaitement entendu, monsieur. L'obeissance passive est +quelquefois difficile pour des gens delicats sur l'honneur. + +-- Cela ne me regarde point, monsieur de Carmainges, dit Loignac. + +-- Cependant, monsieur, lorsqu'un ordre vous deplait? + +-- Je lis la signature de M. d'Epernon, et cela me console. + +-- Et M. d'Epernon? + +-- M. d'Epernon lit la signature de Sa Majeste, et se console comme moi. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit Ernauton, et je suis votre humble +serviteur. + +Ernauton fit un pas pour se retirer; ce fut Loignac qui le retint. + +-- Vous venez cependant d'eveiller en moi certaines idees, fit-il, et je +vous dirai a vous des choses que je ne dirais point a d'autres, parce que +ces autres-la n'ont eu ni le courage ni la convenance de me parler comme +vous. + +Ernauton s'inclina. + +-- Monsieur, dit Loignac en se rapprochant du jeune homme, peut-etre +viendra-t-il ce soir quelqu'un de grand: ne le perdez pas de vue, et +suivez-le partout ou il ira en sortant du Louvre. + +-- Monsieur, permettez-moi de vous le dire, mais il me semble que c'est +espionner, cela? + +-- Espionner! croyez-vous? fit froidement Loignac; c'est possible, mais +tenez.... + +Il tira de son pourpoint un papier qu'il tendit a Carmainges; celui-ci le +deploya et lut: + + " Faites suivre ce soir M. de Mayenne, s'il osait par hasard se + presenter au Louvre. " + +-- Signe? demanda Loignac. + +-- Signe d'Epernon, lut Carmainges. + +-- Eh bien! monsieur? + +-- C'est juste, repliqua Ernauton en saluant profondement, je suivrai M. +de Mayenne. + +Et il se retira. + + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE + + + + +TABLE DES MATIERES. + + +CHAPITRE +I. La Porte Saint-Antoine +II. Ce qui se passait a l'exterieur de la Porte Saint-Antoine +III. La Revue +IV. La Loge en Greve de S.M. le roi Henri III +V. Le Supplice +VI. Les Deux Joyeuse +VII. En quoi l'Epee du Fier-Chevalier eut raison sur le Rosier-d'Amour +VIII. Silhouette de Gascon +IX. M. de Loignac +X. L'Homme aux cuirasses +XI. Encore la Ligue +XII. La Chambre de S.M. Henri III au Louvre +XIII. Le Dortoir +XIV. L'Ombre de Chicot +XV. De la difficulte qu'a un roi de trouver de bons ambassadeurs +XVI. Comment et pour quelle cause Chicot etait mort +XVII. La Serenade +XVIII. La Bourse de Chicot +XIX. Le Prieure des Jacobins +XX. Les deux Amis +XXI. Les Convives +XXII. Frere Borromee +XXIII. La Lecon +XXIV. La Penitente +XXV. L'Embuscade +XXVI. Les Guises +XXVII. Au Louvre +XXVIII. La Revelation +XXIX. Deux Amis +XXX. Sainte-Maline +XXXI. Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ *** + +This file should be named 7dlqc10.txt or 7dlqc10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7dlqc11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7dlqc10a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Les Quarante-Cinq + Premiere Partie + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: March, 2005 [EBook #7770] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on May 15, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ *** + + + + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + +LES QUARANTE-CINQ +PREMIÈRE PARTIE + +PAR +ALEXANDRE DUMAS + + + + +[Illustration] + + + + +I + +LA PORTE SAINT-ANTOINE + +_Etiamsi omnes!_ + + +Le 26 octobre de l'an 1585, les barrières de la porte Saint-Antoine se +trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermées à dix heures et +demie du matin. + +A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait +à leur uniforme pour être des Suisses des petits cantons, c'est-à-dire des +meilleurs amis du roi Henri III, alors régnant, déboucha de la rue de la +Mortellerie et s'avança vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux +et se referma derrière eux: une fois hors de cette porte, ils allèrent se +ranger le long des haies qui, à l'extérieur de la barrière, bordaient les +enclos épars de chaque côté de la route, et, par sa seule apparition, +refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil, +de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entrée +qu'ils n'avaient pu opérer la porte se trouvant fermée, comme nous l'avons +dit. + +S'il est vrai que la foule amène naturellement le désordre avec elle, on +eût pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prévôt voulait +prévenir le désordre qui pouvait avoir lieu à la porte Saint-Antoine. + +En effet, la foule était grande; il arrivait par les trois routes +convergentes, et cela à chaque instant, des moines des couvents de la +banlieue, des femmes assises de côté sur les bâts de leurs ânes, des +paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomérer à cette +masse déjà considérable que la fermeture inaccoutumée des portes arrêtait +à la barrière, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes, +formaient une espèce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois +quelques voix, sortant du diapason général, montaient jusqu'à l'octave de +la menace ou de la plainte. + +On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient +entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en être +sortis. Ceux-là, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les +interstices des barrières, ceux-là dévoraient l'horizon, borné par le +couvent des Jacobins, le prieuré de Vincennes et la croix Faubin, comme +si, par quelqu'une de ces trois routes formant éventail, il devait leur +arriver quelque Messie. + +Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles îlots qui +s'élèvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en +tourbillonnant et en se jouant, détache, soit une parcelle de gazon, soit +quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant après +avoir hésité quelque temps sur les remous. + +Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils +méritent toute notre attention, étaient formés, pour la plupart, par des +bourgeois de Paris fort hermétiquement calfeutrés dans leurs chausses et +leurs pourpoints; car, nous avions oublié de le dire, le temps était +froid, la bise agaçante, et de gros nuages, roulant près de terre, +semblaient vouloir arracher aux arbres les dernières feuilles jaunissantes +qui s'y balançaient encore tristement. + +Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutôt deux causaient et le +troisième écoutait. + +Exprimons mieux notre pensée et disons: le troisième ne paraissait pas +même écouter, tant était grande l'attention qu'il mettait à regarder vers +Vincennes. + +Occupons-nous d'abord de ce dernier. + +C'était un homme qui devait être de haute taille lorsqu'il se tenait +debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir +que faire lorsqu'il ne les employait pas à leur active destination, +étaient repliées sous lui, tandis que ses bras, non moins longs +proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint. +Adossé à la haie, convenablement étayé sur les buissons élastiques, il +tenait, avec une obstination qui ressemblait à la prudence d'un homme qui +désire n'être point reconnu, son visage, caché derrière sa large main, +risquant seulement un oeil dont le regard perçant dardait entre le médium +et l'annulaire écartés à la distance strictement nécessaire pour le +passage du rayon visuel. + +A côté de ce singulier personnage, un petit homme, grimpé sur une butte, +causait avec un gros homme qui trébuchait à la pente de cette même butte, +et se raccrochait à chaque trébuchement aux boutons du pourpoint de son +interlocuteur. + +C'étaient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le +nombre cabalistique trois, que nous avons annoncé dans un des paragraphes +précédents. + +-- Oui, maître Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je +le répète, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'échafaud de +Salcède, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont déjà sur +la place de Grève, ou qui se rendent à cette place des différents +quartiers de Paris, -- voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte. +-- Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des +portes. + +-- Cent mille, c'est beaucoup, compère Friard, répondit le gros homme; +beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir écarteler +ce malheureux Salcède, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront +raison. + +-- Maître Miton, maître Miton, prenez garde, répondit le petit homme, vous +parlez là comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous +en réponds. + +Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tête d'un air de doute: + +-- N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux +longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer à regarder du +côté de Vincennes, venait, sans ôter sa main de dessus son visage, venait, +disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrière +pour point de mire de son attention. + +-- Plaît-il? demanda celui-ci, comme s'il n'eût entendu que +l'interpellation qui lui était adressée et non les paroles précédant cette +interpellation qui avaient été adressées au second bourgeois. + +-- Je dis qu'il n'y aura rien en Grève aujourd'hui. + +-- Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'écartèlement de +Salcède, répondit tranquillement l'homme aux longs bras. + +-- Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit à propos de +cet écartèlement. + +-- Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux. + +-- Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends émeute; or, je dis qu'il +n'y aura aucune émeute en Grève: s'il avait dû y avoir émeute, le roi +n'aurait pas fait décorer une loge à l'Hôtel-de-Ville pour assister au +supplice avec les deux reines et une partie de la cour. + +-- Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des émeutes? +dit en haussant les épaules, avec un air de souveraine pitié, l'homme aux +longs bras et aux longues jambes. + +-- Oh! oh! fit maître Miton en se penchant à l'oreille de son +interlocuteur, voilà un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez- +vous, compère? + +-- Non, répondit le petit homme. + +-- Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors? + +-- Je lui parle pour lui parler. + +-- Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel +causeur. + +-- Il me semble cependant, reprit le compère Friard assez haut pour être +entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est +d'échanger sa pensée. + +-- Avec ceux qu'on connaît, très bien, répondit maître Miton, mais non +avec ceux que l'on ne connaît pas. + +-- Tous les hommes ne sont-ils pas frères? comme dit le curé de Saint-Leu, +ajouta le compère Friard d'un ton persuasif. + +-- C'est-à-dire qu'ils l'étaient primitivement; mais, dans des temps comme +les nôtres, la parenté s'est singulièrement relâchée, compère Friard. +Causez donc avec moi, si vous tenez absolument à causer, et laissez cet +étranger à ses préoccupations. + +-- C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et +je sais d'avance ce que vous me répondrez, tandis qu'au contraire peut- +être cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau à me dire. + +-- Chut! il vous écoute. + +-- Tant mieux, s'il nous écoute; peut-être me répondra-t-il. Ainsi donc, +monsieur, continua le compère Friard en se tournant vers l'inconnu, vous +pensez qu'il y aura du bruit en Grève? + +-- Moi, je n'ai pas dit un mot de cela. + +-- Je ne prétends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il +essayait de rendre fin; je prétends que vous le pensez, voilà tout. + +-- Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur +Friard? + +-- Tiens! il me connaît! s'écria le bourgeois au comble de l'étonnement, +et d'où me connaît-il? + +-- Ne vous ai-je pas nommé deux ou trois fois, compère? dit Miton en +haussant les épaules comme un homme honteux devant un étranger du peu +d'intelligence de son interlocuteur. + +-- Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et +comprenant, grâce à cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien! +puisqu'il me connaît, il va me répondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il +en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du +bruit en Grève, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et +qu'au contraire vous êtes ici... ha! + +Ce ha! prouvait que le compère Friard avait atteint, dans sa déduction, +les bornes les plus éloignées de sa logique et de son esprit. + +-- Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que +vous pensez que je pense, répondit l'inconnu, en appuyant sur mots +prononcés déjà par son interrogateur et répétés par lui, pourquoi n'y +êtes-vous pas, en Grève? Il me semble cependant que le spectacle est assez +réjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Après cela, peut-être me +répondrez-vous que vous n'êtes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de +Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire +invasion dans Paris pour délivrer M. de Salcède. + +-- Non, monsieur, répondit vivement le petit homme, visiblement effrayé de +ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme, +mademoiselle Nicole Friard, qui est allée reporter vingt-quatre nappes au +prieuré des Jacobins, ayant l'honneur d'être blanchisseuse particulière de +don Modeste Gorenflot, abbé dudit prieuré des Jacobins. Mais pour en +revenir au hourvari dont parlait le compère Miton, et auquel je ne crois +pas ni vous non plus, à ce que vous dites du moins... + +-- Compère, compère! s'écria Miton, regardez donc ce qui se passe. + +Maître Friard suivit la direction indiquée par le doigt de son compagnon, +et vit qu'outre les barrières dont la fermeture préoccupait déjà si +sérieusement les esprits, on fermait encore la porte. + +Cette porte fermée, une partie des Suisses vint s'établir en avant du +fossé. + +-- Comment! comment! s'écria Friard pâlissant, ce n'est point assez de la +barrière, et voilà qu'on ferme la porte, maintenant! + +-- Eh bien! que vous disais-je? répondit Miton, pâlissant à son tour. + +-- C'est drôle, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant. + +Et, en riant, il découvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de +son menton, une double rangée de dents blanches et aiguës qui paraissaient +merveilleusement aiguisées par l'habitude de s'en servir au moins quatre +fois par jour. + +A la vue de cette nouvelle précaution prise, un long murmure d'étonnement +et quelques cris d'effroi s'élevèrent de la foule compacte qui encombrait +les abords de la barrière. + +-- Faites faire le cercle! cria la voix impérative d'un officier. + +La manoeuvre fut opérée à l'instant même, mais non sans encombre: les gens +à cheval et les gens en charrette, forcés de rétrograder, écrasèrent ça et +là quelques pieds et enfoncèrent à droite et à gauche quelques côtes dans +la foule. + +Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient +en se renversant les uns sur les autres. + +-- Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte. + +Le cri le plus terrible, emprunté au pâle vocabulaire de la peur, n'eût +pas produit un effet plus prompt et plus décisif que ce cri: + +-- Les Lorrains!!! + +-- Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'écria Miton tremblant, les Lorrains, +les Lorrains, fuyons! + +-- Fuir, et où cela? demanda Friard. + +-- Dans cet enclos, s'écria Miton en se déchirant les mains pour saisir +les épines de cette haie sur laquelle était moelleusement assis l'inconnu. + +-- Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus aisé à dire qu'à faire, +maître Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous +n'avez pas la prétention de franchir cette haie qui est plus haute que +moi. + +-- Je tâcherai, dit Miton, je tâcherai. Et il fit de nouveaux efforts. + +-- Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de détresse +d'un homme qui commence à perdre la tête, votre âne me marche sur les +talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va +ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre +charrette dans les côtes. + +Pendant que maître Miton se cramponnait aux branches de la haie pour +passer par-dessus, et que le compère Friard cherchait vainement une +ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'était levé, avait +purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un +simple mouvement, pareil à celui que fait un cavalier pour se mettre en +selle, il avait enjambé la haie sans qu'une seule branche effleurât son +haut-de-chausse. + +Maître Miton l'imita en déchirant le sien en trois endroits, mais il n'en +fut point ainsi du compère Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous +ni par-dessus, et, de plus en plus menacé d'être écrasé par la foule, +poussait des cris déchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras, +le saisit à la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et, +l'enlevant, le transporta de l'autre côté de la haie avec la même facilité +qu'il eût fait d'un enfant. + +[Illustration: Risquant seulement un oeil, le regard perçant dardait entre +le médium et l'annulaire. -- PAGE 2.] + +-- Oh! oh! oh! s'écria maître Miton, réjoui de ce spectacle et suivant des +yeux l'ascension et la descente de son ami maître Friard, vous avez l'air +de l'enseigne du Grand-Absalon. + +-- Ouf! s'écria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que +vous voudrez, me voilà de l'autre côté de la haie, et grâce à monsieur. +Puis, se redressant pour regarder l'inconnu à la poitrine duquel il +atteignait à peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grâces! +Monsieur, vous êtes un véritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean +Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami? + +Et le brave homme prononça en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un +coeur profondément reconnaissant. + +-- Je m'appelle Briquet, monsieur, répondit l'inconnu, Robert Briquet, +pour vous servir. + +-- Et vous m'avez déjà considérablement servi, monsieur Robert Briquet, +j'ose le dire; oh! ma femme vous bénira; Mais, à propos, ma pauvre femme! +ô mon Dieu, mon Dieu! elle va être étouffée dans cette foule. Ah! maudits +Suisses qui ne sont bons qu'à faire écraser les gens! + +Le compère Friard achevait à peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber +sur son épaule une main lourde comme celle d'une statue de pierre. + +Il se retourna pour voir quel était l'audacieux qui prenait avec lui une +pareille liberté. + +Cette main était celle d'un Suisse. + +-- Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat. + +-- Ah! nous sommes cernés! s'écria Friard. + +-- Sauve qui peut! ajouta Miton. + +Et tous deux, grâce à la haie franchie, ayant l'espace devant eux, +gagnèrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire +silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant +perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer là en vedette. + +-- La main est bonne, compagnon, dit-il, à ce qu'il paraît? + +-- Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise. + +-- Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains +venaient comme on le dit. + +-- Ils ne fiennent bas. + +-- Non? + +-- Bas di tout. + +-- D'où vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas. + +-- Fous bas besoin di gombrendre, répliqua le Suisse en riant aux éclats +de sa plaisanterie. + +-- C'être chuste, mon gamarate, très chuste, dit Robert Briquet, merci. + +Et Robert Briquet s'éloigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre +groupe, tandis que le digne Helvétien, cessant de rire, murmurait: + +-- Bei Gott!... Ich glaube er spottet meiner. -- Was ist das für ein Mann, +der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet +auszulachen? + +Ce qui, traduit en français, voulait dire: + +-- Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que +c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majesté? + + + + +II + +CE QUI SE PASSAIT A L'EXTÉRIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE + + +Un de ces groupes était formé d'un nombre considérable de citoyens surpris +hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins +entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que +la clôture de ces portes gênait fort, à ce qu'il paraît, car ils criaient +de tous leurs poumons: + +-- La porte! la porte! + +Lesquels cris, répétés par tous les assistants avec des recrudescences +d'emportement, occasionnaient dans ces moments-là un bruit d'enfer. + +Robert Briquet s'avança vers ce groupe, et se mit à crier plus haut +qu'aucun de ceux qui le composaient: + +-- La porte! la porte! + +Il en résulta qu'un des cavaliers, charmé de cette puissance vocale, se +retourna de son côté, le salua et lui dit: + +-- N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein +jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assiégeaient Paris? + +Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et +qui était un homme de quarante à quarante-cinq ans. + +Cet homme, en outre, paraissait être le chef de trois ou quatre autres +cavaliers qui l'entouraient. + +Cet examen donna sans doute confiance à Robert Briquet, car aussitôt il +s'inclina à son tour et répondit: + +-- Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison; +mais, ajouta-t-il, sans être trop curieux, oserais-je vous demander quel +motif vous soupçonnez à cette mesure? + +-- Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange +leur Salcède. + +-- Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille. + +Robert Briquet se retourna du côté où venait cette voix dont l'accent lui +indiquait un Gascon renforcé, et il aperçut un jeune homme de vingt ou +vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui +lui avait paru le chef des autres. + +Le jeune homme était nu-tête; sans doute il avait perdu son chapeau dans +la bagarre. + +Maître Briquet paraissait un observateur; mais, en général, ses +observations étaient courtes; aussi détourna-t-il rapidement son regard du +Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le +cavalier. + +-- Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcède appartient à M. de +Guise, ce n'est déjà point un si mauvais ragoût. + +-- Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles. + +-- Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, répondit le cavalier en +haussant les épaules; mais, par le temps qui court, on dit tant de +sornettes. + +-- Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire +narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcède n'est point à M. de +Guise? + +-- Non-seulement je le crois, mais j'en suis sûr, répondit le cavalier. +Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un +mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette +certitude? il continua: + +-- Sans doute, si Salcède eût été au _duc_, le duc ne l'eût pas laissé +prendre, ou tout au moins ne l'eût pas laissé amener ainsi de Bruxelles à +Paris, pieds et poings liés, sans faire au moins en sa faveur une +tentative d'enlèvement. + +-- Une tentative d'enlèvement, reprit Briquet, c'était bien hasardeux; car +enfin, qu'elle réussît ou qu'elle échouât, du moment où elle venait de la +part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspiré contre le +duc d'Anjou. + +-- M. de Guise, reprit sèchement le cavalier, n'eût point été retenu far +cette considération, j'en suis sûr, et, du moment où il n'a ni réclamé ni +défendu Salcède, c'est que Salcède n'est point à lui. + +-- Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas +moi qui invente; il paraît certain que Salcède a parlé. + +-- Où cela? devant les juges? + +-- Non, pas devant les juges, monsieur, à la torture. + +-- N'est-ce donc pas la même chose? demanda maître Robert Briquet, d'un +air qu'il essayait inutilement de rendre naïf. + +-- Non, certes, ce n'est pas la même chose, il s'en faut: d'ailleurs on +prétend qu'il a parlé soit; mais on ne répète point ce qu'il a dit. + +-- Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le répète +et très longuement même. + +-- Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez, +vous qui êtes si bien instruit. + +-- Je ne me vante pas d'être bien instruit, monsieur, puisque je cherche +au contraire à m'instruire près de vous, répondit Briquet. + +-- Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez +prétendu qu'on répétait les paroles de Salcède; ses paroles, quelles sont- +elles? dites. + +-- Je ne puis répondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit +Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir à pousser le cavalier. + +[Illustration: Le Gascon avait le regard clair et les cheveux jaunes et +crépus. -- PAGE 10.] + +-- Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prête? + +-- On prétend qu'il a avoué qu'il conspirait pour M. de Guise. + +-- Contre le roi de France sans doute? toujours même chanson! + +-- Non pas contre Sa Majesté le roi de France, mais bien contre Son +Altesse monseigneur le duc d'Anjou. + +-- S'il a avoué cela.... + +-- Eh bien? demanda Robert Briquet. + +-- Eh bien! c'est un misérable, dit le cavalier en fronçant le sourcil. + +-- Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avoué, +c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le +coquemar font dire bien des choses aux honnêtes gens. + +-- Hélas! vous dites là une grande vérité, monsieur, dit le cavalier en se +radoucissant et en poussant un soupir. + +-- Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tête dans la direction +de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade, +coquemar, belle misère que tout cela! Si ce Salcède a parlé, c'est un +coquin, et son patron un autre. + +-- Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant réprimer un soubresaut d'impatience, +-- vous chantez bien haut, monsieur le Gascon. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Je chante sur le ton qu'il me plaît, cap de Bious! tant pis pour ceux à +qui mon chant ne plaît pas. + +Le cavalier fit un mouvement de colère. + +-- Du calme! dit une voix douce en même temps qu'impérative, dont Robert +Briquet chercha vainement à reconnaître le propriétaire. + +Le cavalier parut faire un effort sur lui-même; cependant il n'eut pas la +puissance de se contenir tout à fait. + +-- Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il +au Gascon. + +-- Si je connais Salcède? + +-- Oui. + +-- Pas le moins du monde. + +-- Et le duc de Guise? + +-- Pas davantage. + +-- Et le duc d'Alençon? + +-- Encore moins. + +-- Savez-vous que M. de Salcède est un brave? + +-- Tant mieux; il mourra bravement alors. + +-- Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-même? + +-- Cap de Bious! que me fait cela? + +-- Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alençon, a fait tuer ou laissé +tuer quiconque s'est intéressé à lui, -- La Mole, -- Coconas, -- Bussy et +le reste? + +-- Je m'en moque. + +-- Comment! vous vous en moquez? + +-- Mayneville! Mayneville! murmura la même voix. + +-- Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu! +j'ai affaire à Paris aujourd'hui même, ce matin, et à cause de cet enragé +de Salcède, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcède est un +bélître, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont +fermées au lieu d'être ouvertes. + +-- Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons +voir sans doute quelque chose de curieux. + +Mais cette chose curieuse à laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait +aucunement. Le cavalier, à qui cette dernière apostrophe avait fait monter +le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colère. + +-- Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empêchent +d'entrer à Paris! + +-- Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du +visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient été faits à sa +patience: ah! ah! il paraît que je verrai une chose plus curieuse encore +que celle à laquelle je m'attendais. + +Comme il faisait cette réflexion, un son de trompe retentit, et presque +aussitôt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes, +comme s'ils découpaient un gigantesque pâté de mauviettes, séparèrent les +groupes en deux morceaux compactes qui s'allèrent aligner de chaque côté +du chemin, en laissant le milieu vide. + +Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parlé, et à la garde duquel la +porte paraissait confiée, passa avec son cheval, allant et revenant; puis, +après un moment d'examen qui ressemblait à un défi, il ordonna aux trompes +de sonner. + +Ce qui fut exécuté à l'instant même, et fit régner dans toutes les masses +un silence qu'on eût cru impossible après tant d'agitation et de vacarme. + +Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelisée, portant sur sa poitrine un +écusson aux armes de Paris, s'avança, un papier à la main, et lut de cette +voix nasillarde toute particulière aux lecteurs: + + « Savoir faisons à notre bon peuple de Paris et des environs que les + portes seront closes d'ici à une heure de relevée, et que nul ne + pénétrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volonté du + roi et par la vigilance de M. le prévôt de Paris. » + +Le crieur s'arrêta pour reprendre haleine. Aussitôt l'assistance profita +de cette pause pour témoigner son étonnement et son mécontentement par une +longue huée, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais +sourciller. + +L'officier fit un signe impératif avec la main, et aussitôt le silence se +rétablit. + +Le crieur continua sans trouble et sans hésitation, comme si l'habitude +l'avait cuirassé contre ces manifestations à l'une desquelles il venait +d'être en butte. + + « Seront exceptés de cette mesure ceux qui se présenteront porteurs + d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dûment appelés par + lettres et mandats. + + Donné en l'hôtel de la prévôté de Paris, sur l'ordre exprès de Sa + Majesté, le 26 octobre de l'an de grâce 1585. » + +-- Trompes, sonnez! + +Les trompes poussèrent aussitôt leurs rauques aboiements. + +A peine le crieur eut-il cessé de parler que, derrière la haie des Suisses +et des soldats, la foule se mit à onduler comme un serpent dont les +anneaux se gonflent et se tordent. + +-- Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute +encore quelque complot! + +-- Oh! oh! c'est pour nous empêcher d'entrer à Paris, sans nul doute, que +la chose a été combinée ainsi, dit en parlant à voix basse à ses +compagnons le cavalier qui avait supporté avec une si étrange patience les +rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes, +c'est pour nous; sur mon âme j'en suis fier. + +-- Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le +détachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empêchez de passer +ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes. + +-- Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la +terre seraient entre lui et la barrière, dit, en jouant des coudes, ce +Gascon qui, par ses rudes répliques, s'était attiré l'admiration de maître +Robert Briquet. + +Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'était formé, +grâce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs. + +Qu'on juge si les yeux se portèrent avec empressement et curiosité sur un +homme, favorisé à ce point d'entrer quand il était enjoint de demeurer +dehors. + +Mais le Gascon s'inquiéta peu de tous ces regards d'envie; il se campa +fièrement en faisant saillir à travers son maigre pourpoint vert tous les +muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une +manivelle intérieure. Ses poignets secs et osseux dépassaient de trois +bons pouces ses manches râpées; il avait le regard clair, les cheveux +jaunes et crépus, soit de nature, soit de hasard, car la poussière entrait +pour un bon dixième dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples, +s'emmanchaient à des chevilles nerveuses et sèches comme celles d'un daim. +A l'une de ses mains, à une seule, il avait passé un gant de peau brodé, +tout surpris de se voir destiné à protéger cette autre peau plus rude que +la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier. + +Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont +nous avons parlé était la personne la plus considérable de cette troupe, +il marcha droit à lui. + +Celui-ci le considéra quelque temps avant de lui parler. + +Le Gascon sans se démonter le moins du monde en fit autant. + +-- Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Est-ce dans la foule? + +-- Non, je venais de recevoir une lettre de ma maîtresse. Je la lisais, +cap de Bious! près de la rivière, à un quart de lieue d'ici, quand tout à +coup un coup de vent m'enlève lettre et chapeau. Je courus après la +lettre, quoique le bouton de mon chapeau fût un seul diamant. Je rattrapai +ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emporté dans +la rivière, et la rivière dans Paris! -- il fera la fortune de quelque +pauvre diable; tant mieux! + +-- De sorte que vous êtes nu-tête? + +-- Ne trouve-t-on pas de chapeaux à Paris, cap de Bious! j'en achèterai un +plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le +premier. + +L'officier haussa imperceptiblement les épaules; mais, si imperceptible +que fût ce mouvement, il n'échappa point au Gascon. + +-- S'il vous plait? fit-il. + +-- Vous avez une carte? demanda l'officier. + +-- Certes que j'en ai une, et plutôt deux qu'une. + +-- Une seule suffira si elle est en règle. + +-- Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux +énormes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de +parler à M. de Loignac? + +-- C'est possible, monsieur, répondit sèchement l'officier, visiblement +peu charmé de cette reconnaissance. + +-- A monsieur de Loignac, mon compatriote? + +-- Je ne dis pas non. + +-- Mon cousin? + +-- C'est bon, votre carte? + +-- La voici. + +Le Gascon tira de son gant la moitié d'une carte découpée avec art. + +-- Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons, +si vous en avez; nous allons vérifier les laisser-passer. + +Et il alla prendre poste près de la porte. + +Le Gascon à tête nue le suivit. + +Cinq autres individus suivirent le Gascon à tête nue. + +Le premier était couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement +travaillée qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini. +Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait été faite avait +un peu passé de mode, cette magnificence éveilla plutôt le rire que +l'admiration. + +Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de +cette cuirasse ne répondait à la splendeur presque royale du prospectus. + +Le second qui emboîta le pas était suivi d'un gros laquais grisonnant et +maigre, et hâlé comme il l'était, semblait le précurseur de don Quichotte +comme son serviteur pouvait passer pour le précurseur de Sancho. + +Le troisième parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi +d'une femme qui se cramponnait à sa ceinture de cuir, tandis que deux +autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient à la +robe de la femme. + +Le quatrième apparut boitant et attaché à une longue épée. + +Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avança sur +un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race. + +Celui-là, près des autres, avait l'air d'un roi. + +Forcé de marcher assez doucement pour ne pas dépasser ses collègues, peut- +être d'ailleurs intérieurement satisfait de ne point marcher trop près +d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie formée +par le peuple. + +En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son épée, et se pencha +en arrière. + +Celui qui attirait son attention par cet attouchement était un jeune homme +aux cheveux noirs, à l'oeil étincelant, petit, fluet, gracieux, et les +mains gantées. + +-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier. + +-- Monsieur, une grâce. + +-- Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend. + +-- J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin impérieux, comprenez- +vous? -- De votre côté, vous êtes seul, et avez besoin d'un page qui fasse +encore honneur à votre bonne mine. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page. + +-- Merci, dit le cavalier; mais je ne veux être servi par personne. + +-- Pas même par moi? demanda le jeune homme avec un si étrange sourire que +le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace où il avait tenté +d'enfermer son coeur. + +-- Je voulais dire que je ne pouvais pas être servi. + +-- Oui, je sais que vous n'êtes pas riche, monsieur Ernauton de +Carmainges, dit le jeune page. + +Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention à ce tressaillement, +l'enfant continua: + +-- Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si +vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez payé, et cela au +centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous +servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonné +quelquefois. + +Le jeune homme lui serra la main, ce qui était bien familier pour un page; +puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons déjà: + +-- Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tâchez +d'en faire autant par quelque moyen que ce soit. + +-- Ce n'est pas tout que vous passiez, répondit le gentilhomme; il faut +qu'il vous voie. + +-- Oh! soyez tranquille, du moment où j'aurai franchi cette porte, il me +verra. + +-- N'oubliez pas le signe convenu. + +-- Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas? + +-- Oui, maintenant que Dieu vous aide. + +-- Eh bien, fit le maître du cheval noir, -- mons le page, nous décidons- +nous? + +-- Me voici, maître, répondit le jeune homme, et il sauta légèrement en +croupe derrière son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres élus +occupés à exhiber leurs cartes et à justifier de leurs droits. + +-- Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, -- +voilà tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte! + + + + +III + +LA REVUE + + +Cet examen que devaient passer nos six privilégiés que nous avons vus +sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'était ni +bien long, ni bien compliqué. + +Il s'agissait de tirer une moitié de carte de sa poche et de la présenter +à l'officier, lequel la comparait à une autre moitié, et si, en la +rapprochant, ces deux moitiés s'emboîtaient en faisant un tout, les droits +du porteur de la carte étaient établis. + +Le Gascon à tête nue s'était approché le premier. Ce fut en conséquence +par lui que la revue commença. + +-- Votre nom? demanda l'officier. + +-- Mon nom, monsieur l'officier? il est écrit sur cette carte sur laquelle +vous verrez encore autre chose. + +-- N'importe! votre nom? répéta l'officier avec impatience; ne savez-vous +pas votre nom? + +-- Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oublié que vous +pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et même cousins. + +-- Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps à perdre en +reconnaissances? + +-- C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay. + +-- Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac, à qui nous donnerons +désormais le nom dont l'avait salué son compatriote. Puis jetant les yeux +sur la carte: + +-- Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585, à midi précis. + +-- Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et +sec sur la carte: + +-- Très bien! en règle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court à tout +dialogue ultérieur entre lui et son compatriote; à vous maintenant, dit-il +au second. + +L'homme à la cuirasse s'approcha. + +-- Votre carte? demanda Loignac. + +-- Eh quoi? monsieur de Loignac, s'écria celui-ci, ne reconnaissez-vous +pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt +fois sur vos genoux? + +-- Non. + +-- Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec étonnement; vous ne +le reconnaissez pas? + +-- Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre +carte. + +Le jeune homme à la cuirasse tendit sa carte. + +-- Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. +Passez. + +Le jeune homme passa, et, un peu étourdi de la réception, alla rejoindre +Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte. + +Le troisième Gascon s'approcha; c'était le Gascon à la femme et aux +enfants. + +-- Votre carte? demanda Loignac. + +Sa main obéissante plonge aussitôt dans une petite gibecière de peau de +chèvre qu'il portait au côté droit. + +Mais ce fut inutilement: embarrassé qu'il était par l'enfant qu'il portait +dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait. + +-- Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il +vous gêne. + +-- C'est mon fils, monsieur de Loignac. + +-- Eh bien! déposez votre fils à terre. + +Le Gascon obéit; l'enfant se mit à hurler. + +-- Ah ça! vous êtes donc marié? demanda Loignac. + +-- Oui, monsieur l'officier. + +-- A vingt ans? + +-- On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac, +vous qui vous êtes marié à dix-huit. + +-- Bon! fit Loignac, en voilà encore un qui me connaît. + +La femme s'était approchée pendant ce temps, et les enfants, pendus à sa +robe, l'avaient suivie. + +-- Et pourquoi ne serait-il point marié? demanda-t-elle en se redressant +et en écartant de son front hâlé ses cheveux noirs que la poussière du +chemin y fixait comme une pâte; est-ce que c'est passé de mode de se +marier à Paris? Oui, monsieur, il est marié, et voici encore deux autres +enfants qui l'appellent leur père. + +-- Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac, +comme aussi ce grand garçon qui tient derrière; avancez, Militor, et +saluez monsieur de Loignac, notre compatriote. + +Un garçon de seize à dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant à un +faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains +passées dans sa ceinture de buffle; il était vêtu d'une bonne casaque de +laine tricotée, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en +peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lèvre à la fois +insolente et sensuelle. + +-- C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils aîné de ma +femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de +Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor. + +Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route: + +-- Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa +carte dans toutes ses poches. + +Pendant ce temps, Militor, pour obéir à l'injonction de son père, +s'inclinait légèrement et sans sortir ses mains de sa ceinture. + +-- Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'écria Loignac, +impatienté. + +-- Venez ça et m'aidez, Lardille, dit à sa femme le Gascon tout +rougissant. + +Lardille détacha l'une après l'autre les deux mains cramponnées à sa robe, +et fouilla elle-même dans la gibecière et dans les poches de son mari. + +-- Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue. + +-- Alors, je vous fais arrêter, dit Loignac. + +Le Gascon devint pâle. + +-- Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M. +de Sainte-Maline, mon parent. + +-- Ah! vous êtes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il +est vrai que, si on les écoutait, ils sont parents de tout le monde! eh +bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement. + +-- Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache, +tremblant de dépit et d'inquiétude. + +Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle +retourna en murmurant. + +Le jeune Scipion continuait de s'égosiller; il est vrai que ses frères de +mère, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient à lui entonner du +sable dans la bouche. + +Militor ne bougeait pas; on eût dit que les misères de la vie de famille +passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garçon sans l'atteindre. + +-- Eh! fit tout à coup monsieur de Loignac; que vois-je là-bas, sur la +manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau? + +-- Oui, oui, c'est cela! s'écria Eustache triomphant; c'est une idée de +Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur +Militor. + +-- Pour qu'il portât quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le +grand veau! qui ne tient même pas ses bras ballants, dans la crainte de +porter ses bras. + +Les lèvres de Militor blêmirent de colère, tandis que son visage se +marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils. + +-- Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de méchants yeux, il a des +pattes comme certaines gens de ma connaissance. + +-- La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de +Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous. + +-- Non, pardioux! je ne plaisante pas, répliqua Loignac, et je veux au +contraire que ce grand drôle prenne mes paroles comme je les dis. S'il +était mon beau-fils, je lui ferais porter mère, frère, paquet, et, +corbleu! je monterais dessus le tout, quitte à lui allonger les oreilles +pour lui prouver qu'il n'est qu'un âne. + +Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette +inquiétude perçait je ne sais quelle joie de cette humiliation infligée à +son beau-fils. + +Lardille, pour trancher toute difficulté et sauver son premier-né des +sarcasmes de M. de Loignac, offrit à l'officier la carte, débarrassée de +son enveloppe de peau. + +M. de Loignac la prit et lut. + +-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. + +-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos +marmots, beaux ou laids. + +Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille +s'empoigna de nouveau à sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef +la robe de leur mère, et cette grappe de famille, suivie du silencieux +Militor, alla se ranger près de ceux qui attendaient après l'examen subi. + +-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de +Miradoux et les siens faire leur évolution, la peste de soldats que M. +d'Épernon aura là. + +Puis se retournant: + +-- Allons, à vous! dit-il. + +Ces paroles s'adressaient au quatrième postulant. + +Il était seul et fort raide, réunissant le pouce et le médium pour donner +des chiquenaudes à son pourpoint gris de fer et en chasser la poussière; +sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et +étincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant +au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lèvres minces enfin +imprimaient à sa physionomie ce type de défiance et de parcimonieuse +réserve auquel on reconnaît l'homme qui cache aussi bien le fond de sa +bourse que le fond de son coeur. + +-- Chalabre, 26 octobre, midi précis, porte Saint-Antoine. C'est bon, +allez! dit Loignac. + +-- Il y aura des frais de route alloués au voyage, je présume, fit +observer doucement le Gascon. + +-- Je ne suis pas trésorier, Monsieur, dit sèchement Loignac, je ne suis +encore que portier, passez. + +Chalabre passa. + +Derrière Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa +carte, laissa tomber de sa poche un clé et plusieurs tarots. + +Il déclara s'appeler Saint-Capautel, et sa déclaration étant confirmée par +sa carte qui se trouva être en règle, il suivit Chalabre. + +Restait le sixième qui, sur l'injonction du page improvisé, était descendu +de cheval et qui exhiba à M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait: + + «Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi précis, porte Saint- + Antoine.» + +Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son côté, s'occupait +à cacher sa tête en rattachant la gourmette parfaitement attachée du +cheval de son faux maître. + +-- Le page est à vous, monsieur? demanda Loignac à Ernauton en lui +désignant du doigt le jeune homme. + +-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir +ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval. + +-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont +la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de +tous les autres. + +-- En voilà un supportable au moins, murmura-t-il. + +Ernauton remonta à cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur, +l'avait précédé et se trouvait déjà mêlé au groupe de ses devanciers. + +-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et +les gens de leur suite. + +-- Allons, vite, vite, mon maître, dit le page, en selle, et partons. + +Ernauton céda encore une fois à l'ascendant qu'exerçait sur lui cette +bizarre créature, et la porte étant ouverte, il piqua son cheval et +s'enfonça, guidé par les indications du page, jusque dans le coeur du +faubourg Saint-Antoine. + +Loignac fit derrière les six élus refermer la porte, au grand +mécontentement de la foule qui, la formalité remplie, croyait qu'elle +allait passer à son tour, et qui, voyant son attente trompée, témoigna +bruyamment son improbation. + +Maître Miton qui avait, après une course effrénée à travers champs, repris +peu à peu courage et qui, tout en sondant le terrain à chaque pas, avait +fini par revenir à la place d'où il était parti, maître Miton hasarda +quelques plaintes sur la façon arbitraire dont la soldatesque interceptait +les communications. + +Le compère Friard, qui avait réussi à retrouver sa femme et qui, protégé +par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compère Friard contait à +son auguste moitié les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa +façon. + +Enfin les cavaliers, dont l'un avait été nommé Mayneville par le petit +page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur +d'enceinte, dans l'espérance assez bien fondée d'y trouver une brèche, +d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se présenter plus longtemps à la +porte Saint-Antoine ou à aucune autre. + +Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la +quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperçut que tout ce dénoûment +de la scène que nous venons de raconter allait se faire près de la porte, +et que les conversations particulières des cavaliers, des bourgeois et des +paysans ne lui apprendraient plus rien. + +Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de +loge au portier et qui était éclairée par deux fenêtres, l'une s'ouvrant +sur Paris, l'autre sur la campagne. + +A peine était-il installé à ce nouveau poste qu'un homme, accourant de +l'intérieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta à bas de sa +monture, et, entrant dans la loge, apparut à la fenêtre. + +-- Ah! ah! fit Loignac. + +-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme. + +-- Bien, d'où venez-vous? + +-- De la porte Saint-Victor. + +-- Votre bordereau? + +-- Cinq. + +-- Les cartes? + +-- Les voici. + +Loignac prit les cartes, les vérifia, et écrivit sur une ardoise qui +paraissait avoir été préparée à cet effet, le chiffre 5. + +Le messager partit. + +Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que deux autres messagers +arrivaient. + +Loignac les interrogea successivement; et toujours à travers son guichet. + + L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4. + + L'autre de la porte du Temple, et annonçait le chiffre 6. + +Loignac écrivit avec soin ces chiffres sur son ardoise. + +Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement +remplacés par quatre autres, lesquels arrivaient: + + Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5; + + Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3; + + Le troisième, de la porte Saint-Honoré, avec le chiffre 8; + + Le quatrième, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4. + + Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le + chiffre 4. + +Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les +chiffres suivants: + + Porte Saint-Victor 5 + Porte Bourdelle 4 + Porte du Temple 6 + Porte Saint-Denis 5 + Porte Saint-Jacques 3 + Porte Saint-Honoré 8 + Porte Montmartre 4 + Porte Bussy 4 + Enfin porte Saint-Antoine 6 + __ + Total, quarante-cinq, ci 45 + +-- C'est bien. + +-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre +qui veut! + +Les portes s'ouvrirent. + +Aussitôt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se ruèrent dans +Paris, au risque de s'étouffer dans l'étranglement des deux piliers du +pont-levis. + +En un quart d'heure s'écoula, par cette vaste artère qu'on appelait la rue +Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin, +séjournait autour de cette digue momentanée. + +Les bruits s'éloignèrent peu à peu. + +M. de Loignac remonta à cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeuré le +dernier, après avoir été le premier, enjamba flegmatiquement la chaîne du +pont en disant: + +-- Tous ces gens-là voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu, +même dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul +qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais à quoi bon +continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien +avantageux de voir déchirer M. de Salcède en quatre morceaux? Non, +pardieu! D'ailleurs j'ai renoncé à la politique. + +Allons dîner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est +temps. + +Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire. + + + + +IV + +LA LOGE EN GRÈVE DE S.M. LE ROI HENRI III + + +Si nous suivions maintenant jusqu'à la place de Grève, où elle aboutit, +cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la +foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres +citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurtés, coudoyés, +meurtris, les uns derrière les autres, nous préférons, grâce au privilège +que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place +elle-même, et quand nous aurons embrassé tout le spectacle d'un coup +d'oeil, nous retourner un instant vers le passé, afin d'approfondir la +cause après avoir contemplé l'effet. + +[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du +Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pavé et se +mordaient les uns les autres. -- PAGE 18.] + + On peut dire que maître Friard avait raison en portant à cent mille +hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la +place de Grève et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y préparait. +Paris tout entier s'était donné rendez-vous à l'Hôtel-de-Ville, et Paris +est fort exact; Paris ne manque pas une fête, et c'est une fête, et même +une fête extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever +tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent, +tandis que le plus grand nombre le plaint. + +Le spectateur qui réussissait à déboucher sur la place soit par le quai, +près du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche même de la place +Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grève, les archers du +lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau- +légers entourant un petit échafaud élevé de quatre pieds environ. + +Cet échafaud, si bas qu'il n'était visible que pour ceux qui +l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque +fenêtre, attendait le patient dont les moines s'étaient emparés depuis le +matin, et que, suivant l'énergique expression du peuple, ses chevaux +attendaient pour lui faire faire le grand voyage. + +En effet, sous un auvent de la première maison après la rue du Mouton, sur +la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds +chevelus, battaient le pavé avec impatience et se mordaient les uns les +autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette +place de leur bonne volonté, ou qui avaient été poussées de ce côté par la +foule. + +Ces chevaux étaient neufs; à peine quelquefois, par hasard, avaient-ils, +dans les plaines herbeuses de leur pays natal, supporté sur leur large +échine l'enfant joufflu de quelque paysan attardé au retour des champs, +lorsque le soleil se couche. + +Mais après l'échafaud vide, après les chevaux hennissants, ce qui attirait +d'une façon plus constante les regards de la foule, c'était la principale +fenêtre de l'Hôtel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon +de laquelle pendait un tapis de velours, orné de l'écusson royal. + +C'est qu'en effet cette fenêtre était la loge du roi. + +Une heure et demie sonnait à Saint-Jean en Grève, lorsque cette fenêtre, +pareille à la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient +poser dans leur cadre. + +Ce fut d'abord le roi Henri III, pâle, presque chauve, quoiqu'il n'eût à +cette époque que trente-quatre à trente-cinq ans; l'oeil enfoncé dans son +orbite bistrée, et la bouche toute frémissante de contractions nerveuses. + +Il entra, morne, le regard fixe, à la fois majestueux et chancelant, +étrange dans sa tenue, étrange dans sa démarche, ombre plutôt que vivant, +spectre plutôt que roi; mystère toujours incompréhensible et toujours +incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paraître, ne savaient jamais +s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son âme. + +Henri était vêtu d'un pourpoint noir passementé de noir; il n'avait ni +ordre ni pierreries; un seul diamant brillait à son toquet, servant +d'agrafe à trois plumes courtes et frisées. Il portait dans sa main gauche +un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoyé de +sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et +blancs comme des doigts d'albâtre. + +Derrière lui venait Catherine de Médicis, déjà voûtée par l'âge, car la +reine-mère pouvait avoir à cette époque de soixante-six à soixante-sept +ans, mais pourtant encore la tête ferme et droite, lançant sous son +sourcil froncé par l'habitude un regard acéré, et, malgré ce regard, +toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil +éternel. + +Sur la même ligne apparaissait la figure mélancolique et douce de la reine +Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en +apparence, mais fidèle en réalité, de sa vie bruyante et infortunée. + +La reine Catherine de Médicis marchait à un triomphe. + +La reine Louise assistait à un supplice. + +Le roi Henri traitait là une affaire. + +Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la première, sur le +front résigné de la seconde, et sur le front nuageux et ennuyé du +troisième. + +Derrière les illustres personnages que le peuple admirait, si pâles et si +muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans à peine, l'autre +de vingt-cinq ans au plus. + +Ils se tenaient par le bras, malgré l'étiquette qui défend devant les +rois, -- comme à l'église devant Dieu, -- que les hommes paraissent +s'attacher à quelque chose. + +Ils souriaient: + +Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'aîné avec une grâce +enchanteresse: ils étaient beaux, ils étaient grands, ils étaient frères. + +Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le +duc Anne de Joyeuse. Récemment encore il n'était connu que sous le nom +d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses, +l'avait fait, depuis un an, pair de France, en érigeant en duché-pairie la +vicomte de Joyeuse. + +Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois à +Maugiron, à Quélus et à Schomberg, haine dont d'Épernon seul avait hérité. + +Le peuple accueillit donc le prince et les deux frères par de discrètes, +mais flatteuses acclamations. + +Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien +sur la tète. + +Alors, se retournant vers les jeunes gens: + +-- Adossez-vous à la tapisserie, Anne, dit-il à l'aîné; ne vous fatiguez +pas à demeurer debout: ce sera long peut-être. + +-- Je l'espère bien, interrompit Catherine, -- long et bon, sire. + +-- Vous croyez donc que Salcède parlera, ma mère? demanda Henri. + +-- Dieu donnera, je l'espère, cette confusion à nos ennemis. Je dis nos +ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se +tournant vers la reine, qui pâlit et baissa son doux regard. + +Le roi hocha la tête en signe de doute. + +Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci +se tenait debout malgré son invitation: + +-- Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou +accoudez-vous sur mon fauteuil. + +-- Votre Majesté est en vérité trop bonne, dit le jeune duc, et je ne +profiterai de la permission que quand je serai véritablement fatigué. + +-- En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frère? +dit tout bas Henri. + +-- Sois tranquille, répondit Anne des yeux plutôt que de la voix. + +-- Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte là-bas, au coin du +quai? + +-Quelle vue perçante! ma mère; -- oui, en effet, je crois que vous avez +raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux +pourtant! + +-- Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du +peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamné qui +arrive, bien certainement. + +-- Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir écarteler un +homme qui a dans les veines une goutte de sang royal! + +Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise. + +-- Oh! Madame, pardonnez-moi, épargnez-moi, dit la jeune reine avec un +désespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est +point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en était. + +-- Certes, non, dit le roi; -- et je suis bien certain que ma mère n'a +point voulu dire cela. + +-- Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les +Lorrains sont vôtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcède vous +touche donc, et même d'assez près. + +-- C'est-à-dire, interrompit Joyeuse avec une honnête indignation qui +était le trait distinctif de son caractère, et qui se faisait jour en +toute circonstance contre celui qui l'avait excitée, quel qu'il fût, +c'est-à-dire qu'il touche à M. de Guise peut-être, mais point à la reine +de France. + +-- Ah! vous êtes là, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur +indéfinissable, et rendant une humiliation pour une contrariété. Ah! vous +êtes là? Je ne vous avais point vu. + +-- J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi, +madame, répondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une +chose si récréative que de voir écarteler un homme, pour que je vienne à +un pareil spectacle si je n'y étais forcé. + +-- Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains, +ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir séparer en quatre +morceaux M. de Salcède, c'est-à-dire un assassin qui voulait tuer mon +frère. + +-- Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout à +coup, ce qui était sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille, +et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse. + +-- Ah! madame, s'écria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il +possible que Votre Majesté se méprenne à ma douleur? + +-- Et à mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le +bras du fauteuil royal. + +-- C'est vrai, c'est vrai, répliqua Catherine, enfonçant un dernier trait +dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est +pénible, ma chère enfant, de voir dévoiler les complots de vos alliés de +Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins +de cette parenté. + +-- Ah! quant à cela, ma mère, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant à +mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons à quoi +nous en tenir sur la participation de MM. de Guise à ce complot. + +-- Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore +Louise de Lorraine, -- Votre Majesté sait bien qu'en devenant reine de +France, j'ai laissé mes parents tout en bas du trône. + +-- Oh! s'écria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas, +sire; voici le patient qui paraît sur la place. Corbleu! la vilaine +figure! + +-- Il a peur, dit Catherine; il parlera. + +-- S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mère, sa tête vacille +comme celle d'un cadavre. + +-- Je ne m'en dédis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux. + +-- Comment voudriez-vous que ce fût beau, un homme dont la pensée est si +laide? Ne vous ai-je point expliqué, Anne, les rapports secrets du +physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les +ont expliqués eux-mêmes? + +-- Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un élève de votre force, +moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes être de très braves +soldats. N'est-ce pas, Henri? + +Joyeuse se retourna vers son frère, comme pour appeler son approbation à +son aide; mais Henri regardait sans voir, écoutait sans entendre; il était +plongé dans une profonde rêverie; ce fut donc le roi qui répondit pour +lui. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'écria-t-il, qui vous dit que celui-là ne +soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un +serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses façons? Il a brûlé, dans sa maison, +un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tué +trois de ses adversaires; il a été surpris faisant de la fausse monnaie, +et condamné à mort pour ce fait. + +-- A telles enseignes, dit Catherine de Médicis, qu'il a été gracié par +l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille. + +Cette fois, Louise était à bout de ses forces; elle se contenta de pousser +un soupir. + +-- Allons, dit Joyeuse, voilà une existence bien remplie, et qui va finir +bien vite. + +-- J'espère, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire, +finir le plus lentement possible. + +-- Madame, dit Joyeuse en secouant la tête, je vois là-bas sous cet auvent +de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'être obligés de +demeurer là à ne rien faire, que je ne crois pas à une bien longue +résistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcède. + +-- Oui, si l'on ne prévoyait point le cas; mais mon fils est +miséricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui +n'appartenaient qu'à elle; il fera dire aux aides de tirer mollement. + +-- Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire +ce matin à madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce +malheureux ne subirait que deux tirades. + +-- Oui-dà, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expédié +le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais, +puisque vous vous intéressez à lui, que vous puissiez le lui faire dire: +qu'il se conduise bien, cela le regarde. + +-- C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme à vous, +donné la force, je n'ai pas grand coeur à voir souffrir. + +-- Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille. + +Louise se tut. + +Le roi n'avait rien entendu; il était tout yeux, car on s'occupait +d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apporté, pour le déposer +sur le petit échafaud. + +Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient +fait élargir considérablement l'espace, en sorte que, tout autour de +l'échafaud, il régnait un vide assez grand pour que tous les regards +distinguassent Salcède, malgré le peu d'élévation de son piédestal +funèbre. + +Salcède pouvait avoir trente-quatre à trente-cinq ans: il était fort et +vigoureux; les traits pâles de son visage, sur lequel perlaient quelques +gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui +d'une indéfinissable expression, tantôt d'espoir, tantôt d'angoisse. + +Il avait tout d'abord jeté les yeux sur la loge royale; mais comme s'il +eût compris qu'au lieu du salut c'était la mort qui lui venait de là, son +regard ne s'y était point arrêté. + +C'était à la foule qu'il en voulait, c'était dans le sein de cette +orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son âme +frémissante au bord de ses lèvres. + +La foule se taisait. + +[Illustration: Salcède. -- PAGE 20.] + +Salcède n'était point un assassin vulgaire: Salcède était d'abord de bonne +naissance, puisque Catherine de Médicis, qui se connaissait d'autant mieux +en généalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait découvert une goutte +de sang royal dans ses veines; en outre, Salcède avait été un capitaine de +renom. Cette main, liée par une corde honteuse, avait vaillamment porté +l'épée; cette tête livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la +mort, terreurs que le patient eût renfermées sans doute au plus profond de +son âme, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tête livide avait +abrité de grands desseins. + +Il résultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de +spectateurs, Salcède était un héros; pour beaucoup d'autres une victime; +quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand +peine d'admettre dans ses mépris, au rang des criminels ordinaires, ceux- +là qui ont tenté ces grands assassinats qu'en registré le livre de +l'histoire en même temps que celui de la justice. + +Aussi racontait-on dans la foule que Salcède était né d'une race de +guerriers, que son père avait combattu rudement M. le cardinal de +Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre +de la Saint-Barthélemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette +mort, ou plutôt sacrifiant sa haine à une certaine ambition pour laquelle +les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous, +avait pactisé avec l'Espagne et avec les Guises pour anéantir, dans les +Flandres, la souveraineté naissante du duc d'Anjou, si fort haï des +Français. + +On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs présumés du complot +qui avait failli coûter la vie au duc François, frère de Henri III; on +citait l'adresse qu'avait déployée Salcède dans toute cette procédure pour +échapper à la roue, au gibet et au bûcher sur lesquels fumait encore le +sang de ses complices; seul il avait, par des révélations fausses et +pleines d'artifice, disaient les Lorrains, alléchés ses juges, à tel point +que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'épargnant momentanément, +l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire décapiter à Anvers ou +à Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au même résultat; +mais dans le voyage qui était le but de ses révélations, Salcède espérait +être enlevé par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compté +sans M. de Bellièvre, lequel, chargé de ce dépôt précieux, avait fait si +bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient +approché d'une lieue. + +A la prison, Salcède avait espéré; Salcède avait espéré à la torture; sur +la charrette, il avait espéré encore; sur l'échafaud, il espérait +toujours. Ce n'est point qu'il manquât de courage ou de résignation; mais +il était de ces créatures vivaces qui se défendent jusqu'à leur dernier +souffle avec cette ténacité et cette vigueur que la force humaine +n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire. + +Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pensée incessante de +Salcède. + +Catherine, de son côté, étudiait avec anxiété jusqu'au moindre mouvement +du malheureux jeune homme; mais elle était trop éloignée pour suivre la +direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel. + +A l'arrivée du patient, il s'était élevé comme par enchantement, dans la +foule, des étages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il +apparaissait une tête nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais déjà +toisé par l'oeil vigilant de Salcède, il l'analysait tout entière dans un +examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure à cette +organisation surexcitée, en qui le temps, devenu si précieux, décuplait ou +plutôt centuplait toutes les facultés. + +Puis ce coup d'oeil, cet éclair lancé sur le visage inconnu et nouveau, +Salcède redevenait morne et tournait autre part son attention. + +Cependant le bourreau avait commencé à s'emparer de lui, et il l'attachait +par le milieu du corps au centre de l'échafaud. + +Déjà même, sur un signe de maître Tanchon, lieutenant de robe courte et +commandant l'exécution, deux archers, perçant la foule, étaient allés +chercher les chevaux. + +Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers +n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule +savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle +faisait passage, comme, sur un théâtre encombré, on fait toujours place +aux acteurs chargés de rôles importants. + +En ce moment, il se fit quelque bruit à la porte de la loge royale, et +l'huissier, soulevant la tapisserie, prévint LL. MM. que le président +Brisson et quatre conseillers, dont l'un était le rapporteur du procès, +désiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de +l'exécution. + +-- C'est à merveille, dit le roi. + +Puis se retournant vers Catherine: + +-- Eh bien! ma mère, continua-t-il, vous allez être satisfaite? + +Catherine fit un léger signe de tête en témoignage d'approbation. + +-- Faites entrer ces messieurs, reprit le roi. + +-- Sire, une grâce, demanda Joyeuse. + +-- Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du +condamné.... + +-- Rassurez-vous, sire. + +-- J'écoute. + +-- Sire, il y a une chose qui blesse particulièrement la vue de mon frère +et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que +Votre Majesté soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer. + +-- Comment! vous vous intéressez si peu à mes affaires, monsieur de +Joyeuse, que vous demandez à vous retirer dans un pareil moment! s'écria +Henri. + +-- N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majesté est d'un +profond intérêt pour moi; mais je suis d'une misérable organisation, et la +femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis +voir une exécution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a +plus guère que moi qui rie à la cour depuis que mon frère, je ne sais pas +pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, déjà si +triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par +grâce, sire.... + +-- Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indéfinissable +tristesse. + +-- Peste, sire! vous êtes exigeant: une exécution en Grève, c'est la +vengeance et le spectacle à la fois, et quel spectacle! celui dont, tout +au contraire de moi; vous êtes le plus curieux; la vengeance et le +spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en +même temps de la faiblesse de vos amis. + +-- Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intéressant. + +-- Je n'en doute pas; je crains même, comme je l'ai dit à Votre Majesté, +que l'intérêt ne soit porté à un point où je ne puisse plus le soutenir; +ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire? + +-- Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc à ta fantaisie; ma +destinée est de vivre seul. + +Et le roi se retourna, le front plissé, vers sa mère, craignant qu'elle +n'eût entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori. + +Catherine avait l'ouïe aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait +pas entendre, nulle oreille n'était plus dure que la sienne. + +Pendant ce temps, Joyeuse s'était penché à l'oreille de son frère et lui +avait dit: + +-- Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer, +glisse-toi derrière leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui +maintenant, dans cinq minutes il dira non. + +-- Merci, merci, mon frère, répondit le jeune homme; j'étais comme vous, +j'avais hâte de partir. + +-- Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre +rossignol. + +En effet, derrière MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres +rapides, les deux jeunes gens. + +Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds. + +Quand le roi tourna la tête, ils avaient déjà disparu. + +Henri poussa un soupir et baisa son petit chien. + + + + +V + +LE SUPPLICE + + +Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et +silencieux, attendant que le roi leur adressât la parole. + +Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur côté: + +-- Eh bien! messieurs, -- quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur +le président Brisson. + +-- Sire, répondit le président avec sa dignité facile que l'on appelait à +la cour sa courtoisie de huguenot, -- nous venons supplier Votre Majesté, +ainsi que l'a désiré M. de Thou, de ménager la vie du coupable. -- Il a +sans doute quelques révélations à faire, et en lui promettant la vie on +les obtiendrait. + +[Illustration: Quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux +s'élancèrent dans des directions opposées. -- PAGE 27.] + +-- Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le président? + +-- Oui, sire, -- en partie: -- est-ce suffisant pour Votre Majesté? + +-- Je sais ce que je sais, messire. + +-- Votre Majesté sait alors à quoi s'en tenir sur la participation de +l'Espagne dans cette affaire? + +-- De l'Espagne? oui, monsieur le président, et même de plusieurs autres +puissances. + +-- Il serait important de constater cette participation, sire. + +-- Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le +président, de surseoir à l'exécution, si le coupable signe une confession +analogue à ses dépositions devant le juge qui lui a fait infliger la +question. + +Brisson interrogea le roi des yeux et du geste. + +-- C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps; +vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au +patient par votre lieutenant de robe. + +-- Votre Majesté n'a rien de plus à recommander? + +-- Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. -- +Ils sont publics, ils doivent être complets. + +-- Oui, sire. -- Avec les noms des personnages compromis? + +-- Avec les noms, tous les noms! + +-- Même lorsque ces noms seraient entachés, par l'aveu du patient, de +haute trahison et révolte au premier chef? + +-- Même lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le +roi. + +-- Il sera fait comme Votre Majesté l'ordonne. + +-- Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On +apportera au condamné du papier et des plumes; il écrira sa confession, +montrant par là publiquement qu'il s'en réfère à notre miséricorde et se +met à notre merci. Après, nous verrons. + +-- Mais je puis promettre? + +-- Eh oui! promettez toujours. + +-- Allez, messieurs, dit le président en congédiant les conseillers. + +Et ayant salué respectueusement le roi, il sortit derrière eux. + +-- Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera, +et Votre Majesté fera grâce. Voyez comme l'écume nage sur ses lèvres. + +-- Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que +cherche-t-il donc? + +-- Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile à deviner; il cherche M. +le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frère, le roi +très catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de +Grève soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des +Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellièvre pour t'empêcher de +descendre de l'échafaud où un seul t'a conduit? + +Salcède avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il +avait aperçu le président et les conseillers dans la loge du roi, -- puis +il les avait vus disparaître: il comprit que le roi venait de donner +l'ordre du supplice. + +Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante écume +remarquée par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience +qui le dévorait, se mordait les lèvres jusqu'au sang. + +-- Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis +secours! Lâches! lâches! lâches!... + +Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'échafaud, et s'adressant au +bourreau: + +-- Préparez-vous, maître, dit-il. + +L'exécuteur fit un signe à l'autre bout de la place, et l'on vit les +chevaux, fendant la foule, laisser derrière eux un tumultueux sillage qui, +pareil à celui de la mer, se referma sur eux. + +Ce sillage était produit par les spectateurs que refoulait ou renversait +le passage rapide des chevaux; mais le mur démoli se refermait aussitôt, +et parfois les premiers devenaient les derniers, et réciproquement, -- car +les forts se lançaient dans l'espace vide. + +On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y +passèrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la +borne sur laquelle il était monté, poussé par un enfant qui paraissait +quinze à seize ans à peine, et qui paraissait fort ardent à ce terrible +spectacle. + +C'était le page mystérieux et le vicomte Ernauton de Carmainges. + +-- Eh! vite, vite, glissa le page à l'oreille de son compagnon, jetez-vous +dans la trouée, il n'y a pas un instant à perdre. + +-- Mais nous serons étouffés, répondit Ernauton, -- vous êtes fou, mon +petit ami. + +-- Je veux voir, -- voir de près, dit le page d'un ton si impérieux qu'il +était facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait +l'habitude du commandement. + +Ernauton obéit. + +-- Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas +d'une semelle, ou nous n'arriverons pas. + +-- Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux. + +-- Ne vous inquiétez pas de moi. -- En avant! en avant! + +-- Les chevaux vont ruer. + +-- Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le +tient de la sorte. + +Ernauton subissait malgré lui l'influence étrange de cet enfant; il obéit, +s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son côté le page s'attachait +à sa ceinture. + +Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, épineuse comme un +buisson, laissant ici un pan de leur manteau, là un fragment de leur +pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivèrent en même +temps que l'attelage à trois pas de l'échafaud sur lequel se tordait +Salcède, dans les convulsions du désespoir. + +-- Sommes-nous arrivés? murmura le jeune homme suffoquant et hors +d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrêter. + +-- Oui, répondit le vicomte, -- heureusement, -- car j'étais au bout de +mes forces. + +-- Je ne vois pas. + +-- Passez devant moi. + +-- Non, non, pas encore... Que fait-on? + +-- Des noeuds coulants à l'extrémité des cordes. + +-- Et lui, que fait-il? + +-- Qui, lui? + +-- Le patient. + +-- Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette. + +Les chevaux étaient assez près de l'échafaud pour que les valets de +l'exécuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcède les traits +fixés à leurs colliers. + +Salcède poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le +rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa +chair. + +Il adressa alors un suprême, un indéfinissable regard à toute cette +immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle +de son rayon visuel. + +-- Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plaît-il de +parler au peuple avant que nous ne procédions? + +Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas: + +-- Un bon aveu... pour la vie sauve. + +Salcède le regarda jusqu'au fond de l'âme. + +Ce regard était si éloquent qu'il sembla arracher la vérité du coeur de +Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, où elle éclata. + +Salcède ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant était sincère et +tiendrait ce qu'il promettait. + +-- Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en +ce monde que celui que je vous offre. + +-- Eh bien! dit Salcède avec un rauque soupir, faites faire silence, je +suis prêt à parler. + +-- C'est une confession écrite et signée que le roi exige. + +-- Alors déliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais écrire. + +-- Votre confession? + +-- Ma confession, soit. + +Tanchon, transporté de joie, n'eut qu'un signe à faire; le cas était +prévu. Un archer tenait toutes choses prêtes: il lui passa l'écritoire, +les plumes, le papier, que Tanchon déposa sur le bois même de l'échafaud. + +En même temps on lâchait de trois pieds environ la corde qui tenait le +poignet droit de Salcède, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pût +écrire. + +Salcède, assis enfin, commença par respirer avec force et par faire usage +de sa main pour essuyer ses lèvres et relever ses cheveux qui tombaient +humides de sueur sur ses genoux. + +-- Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous à votre aise, et écrivez bien +tout. + +-- Oh! n'ayez pas peur, répondit Salcède en allongeant sa main vers la +plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi. + +Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil. + +Sans doute le moment était venu pour le page de se montrer; car, +saisissant la main d'Ernauton: + +-- Monsieur, lui dit-il, par grâce, prenez-moi dans vos bras et soulevez- +moi au-dessus des têtes qui m'empêchent de voir. + +-- Ah ça! mais vous êtes insatiable, jeune homme, en vérité. + +-- Encore ce service, monsieur. + +-- Vous abusez. + +-- Il faut que je voie le condamné, entendez-vous? il faut que je le voie. + +Puis, comme Ernauton ne répondait pas assez vivement sans doute à +l'injonction: + +-- Par pitié, monsieur, par grâce! dit-il, je vous en supplie! + +L'enfant n'était plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrésistible. + +Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque étonnement de la +délicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains. + +La tête du page domina donc les autres têtes. + +Justement Salcède venait de saisir la plume en achevant sa revue +circulaire. + +Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupéfait. + +En ce moment les deux doigts du page s'appuyèrent sur ses lèvres. Une joie +indicible épanouit aussitôt le visage du patient; on eût dit l'ivresse du +mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue +aride. + +Il venait de reconnaître le signal qu'il attendait avec impatience et qui +lui annonçait du secours. + +Salcède, après une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier +que lui offrait Tanchon, inquiet de son hésitation, et il se mit à écrire +avec une fébrile activité. + +-- Il écrit! il écrit! murmura la foule. + +-- Il écrit! répéta la reine-mère avec une joie manifeste. + +-- Il écrit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grâce. + +Tout à coup Salcède s'interrompit pour regarder encore le jeune homme. + +Le jeune homme répéta le même signe, et Salcède se remit à écrire. + +Puis, après un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour +regarder de nouveau. + +Cette fois le page fit signe des doigts et de la tête. + +-- Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier. + +-- Oui, fit machinalement Salcède. + +-- Signez, alors. + +Salcède signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivés sur le +jeune homme. Tanchon avança la main vers la confession. + +-- Au roi, au roi seul! dit Salcède. + +Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hésitation, +et comme un soldat vaincu qui rend sa dernière arme. + +-- Si vous avez bien avoué tout, dit le lieutenant, vous êtes sauf, +monsieur de Salcède. + +Un sourire mélangé d'ironie et d'inquiétude se fit jour sur les lèvres du +patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur +mystérieux. + +Enfin Ernauton, fatigué, voulut déposer son gênant fardeau; il ouvrit les +bras: le page glissa jusqu'à terre. + +Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamné. + +Lorsque Salcède ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme égaré: + +-- Eh bien! cria-t-il, eh bien! + +Personne ne lui répondit. + +-- Eh! vite, vite, hâtez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire! + +Nul ne bougea. + +Le roi dépliait vivement la confession. + +-- Oh! mille démons! cria Salcède, se serait-on joué de moi? Je l'ai +cependant bien reconnue. C'était elle, c'était elle! + +A peine le roi eut-il parcouru les premières lignes qu'il parut saisi +d'indignation. Puis il pâlit et s'écria: + +-- Oh! le misérable! -- oh! le méchant homme! + +-- Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine, + +-- Il y a qu'il se rétracte, ma mère; -- il y a qu'il prétend n'avoir +jamais rien avoué. + +-- Et ensuite? + +-- Ensuite il déclare innocents et étrangers à tous complots MM. de Guise. + +-- Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai? + +-- Il ment! s'écria le roi; il ment comme un païen! + +-- Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-être calomniés. -- +Les juges ont peut-être, dans leur trop grand zèle, interprété faussement +les dépositions. + +-- Eh! madame, s'écria Henri ne pouvant se maîtriser plus longtemps, -- +j'ai tout entendu. + +-- Vous, mon fils? + +-- Oui, moi. + +-- Et quand cela, s'il vous plaît? + +-- Quand le coupable a subi la gêne, -- j'étais derrière un rideau; je +n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles +m'entrait dans la tête comme un clou sous le marteau. + +-- Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui +faut; ordonnez que les chevaux tirent. + +Henri, emporté par la colère, leva la main. + +Le lieutenant Tanchon répéta ce signe. + +Déjà les cordes avaient été rattachées aux quatre membres du patient: +quatre hommes sautèrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet +retentirent, et les quatre chevaux s'élancèrent dans des directions +opposées. + +Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent à la fois du plancher +de l'échafaud. On vit les membres du malheureux Salcède bleuir, s'allonger +et s'injecter de sang; sa face n'était plus celle d'une créature humaine, +c'était le masque d'un démon. + +-- Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux +parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch... + +La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule; +mais tout à coup elle s'éteignit. + +-- Arrêtez! arrêtez! cria Catherine. + +Il était trop tard. La tête de Salcède, naguère raidie par la souffrance +et la fureur, retomba tout à coup sur le plancher de l'échafaud. + +-- Laissez-le parler, vociféra la reine-mère. Arrêtez, mais arrêtez donc! + +L'oeil de Salcède était démesurément dilaté, fixe, et plongeant +obstinément dans le groupe où était apparu le page. + +Tanchon en suivait habilement la direction. + +Mais Salcède ne pouvait plus parler, il était mort. + +Tanchon donna tout bas quelques ordres à ses archers, qui se mirent à +fouiller la foule dans la direction indiquée par les regards dénonciateurs +de Salcède. + +-- Je suis découverte, dit le jeune page à l'oreille d'Ernauton; par +pitié, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent! + +-- Mais que voulez-vous donc encore? + +-- Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent? + +-- Mais qui êtes-vous donc? + +-- Une femme... sauvez-moi! protégez-moi! Ernauton pâlit; mais la +générosité l'emporta sur l'étonnement et la crainte. + +Il plaça devant lui sa protégée, lui fraya un chemin à grands coups de +pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une +porte ouverte. + +Le jeune page s'élança et disparut dans cette porte qui semblait +l'attendre et qui se referma derrière lui. + +Il n'avait pas même eu le temps de lui demander son nom ni où il le +retrouverait. + +Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il eût deviné sa pensée, lui +avait fait un signe plein de promesses. + +Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa +d'un même coup d'oeil l'échafaud et la loge royale. + +Salcède était étendu raide et livide sur l'échafaud. + +Catherine était debout, livide et frémissante dans la loge. + +-- Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils, +vous ferez bien de changer votre maître des hautes oeuvres, c'est un +ligueur! + +-- Et à quoi donc voyez-vous cela, ma mère? demanda Henri. + +-- Regardez, regardez! + +-- Eh bien! je regarde. + +-- Salcède n'a souffert qu'une tirade, et il est mort. + +-- Parce qu'il était trop sensible à la douleur. + +-- Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mépris arraché par +le peu de perspicacité de son fils, mais parce qu'il a été étranglé par +dessous l'échafaud avec une corde fine, au moment où il allait accuser +ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant +docteur, et vous trouverez, j'en suis sûre, autour de son cou le cercle +que la corde y aura laissé. + +-- Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux étincelèrent un instant, mon +cousin de Guise est mieux servi que moi. + +-- Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'éclat, on se moquerait de +nous; car cette fois encore c'est partie perdue. + +-- Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut +plus compter sur rien en ce monde, même sur les supplices. Partons, +mesdames, partons! + + + + +VI + +LES DEUX JOYEUSE + + +Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'étaient dérobés pendant +toute cette scène par les derrières de l'Hôtel-de-Ville, et laissant aux +équipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils +marchaient côte à côte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour- +là étaient désertes, tant la place de Grève avait été vorace de +spectateurs. + +Une fois dehors ils avaient marché se tenant par le bras, mais sans +s'adresser la parole. + +Henri, si joyeux naguère, était préoccupé et presque sombre. + +Anne semblait inquiet et comme embarrassé de ce silence de son frère. + +Ce fut lui qui rompit le premier le silence. + +-- Eh bien! Henri, demanda-t-il, où me conduis-tu? + +-- Je ne vous conduis pas, mon frère, je marche devant moi, répondit Henri +comme s'il se réveillait en sursaut. + +-- Désirez-vous aller quelque part, mon frère? + +-- Et toi? + +Henri sourit tristement. + +-- Oh! moi, dit-il, peu m'importe où je vais. + +-- Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu +sors à la même heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et +parfois pour ne pas rentrer du tout. + +-- Me questionnez-vous, mon frère? demanda Henri avec une charmante +douceur mêlée d'un certain respect pour son aîné. + +-- Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en préserve; les secrets sont à +ceux qui les gardent. + +-- Quand vous le désirerez, mon frère, répliqua Henri, je n'aurai pas de +secrets pour vous; vous le savez bien. + +-- Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri? + +-- Jamais, mon frère; n'êtes-vous pas à la fois mon seigneur et mon ami? + +-- Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre +laïque; je pensais que tu avais notre savant frère, ce pilier de la +théologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de +conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais à +lui, et que tu trouvais en lui à la fois confession, absolution, et qui +sait?... et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est +bon à tout, tu le sais: témoin notre très cher père. + +Henri du Bouchage saisit la main de son frère et la lui serra +affectueusement. + +-- Vous êtes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que +père, mon cher Anne, dit-il, je vous répète que vous êtes mon ami. + +-- Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu étais, t'ai-je vu peu à peu +devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus +maintenant que la nuit? + +-- Mon frère, je ne suis pas triste, répondit Henri en souriant. + +-- Qu'es-tu donc? + +-- Je suis amoureux. + +-- Bon! et cette préoccupation? + +-- Vient de ce que je pense sans cesse à mon amour. + +-- Et tu soupires en me disant cela? + +-- Oui. + +-- Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frère de Joyeuse, +toi que les mauvaises langues appellent le troisième roi de France. Tu +sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier; +toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme +moi, et duc, comme moi, à la première occasion que j'en trouverai; tu es +amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour +devise: _Hilariter_ (joyeusement). + +-- Mon cher Anne, tous ces dons du passé ou toutes ces promesses de +l'avenir n'ont jamais compté pour moi au rang des choses qui devaient +faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition. + +-- C'est-à-dire que tu n'en as plus. + +-- Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez. + +-- En ce moment peut-être; mais plus tard tu y reviendras. + +-- Jamais, mon frère. Je ne désire rien. Je ne veux rien. + +-- Et tu as tort, mon frère. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est-à-dire un +des plus beaux noms de France; quand on a son frère favori du roi, on +désire tout, on veut tout, et l'on a tout. + +Henri baissa mélancoliquement et secoua sa tête blonde. + +-- Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable +m'emporte, nous avons passé l'eau, si bien que nous voilà sur le pont de +la Tournelle, et cela, sans nous en être aperçus. + +Je ne crois pas que sur cette grève isolée, par cette bise froide, près de +cette eau verte, personne vienne nous écouter. As-tu quelque chose de +sérieux à me dire, Henri? + +-- Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez déjà, mon +frère, puisque tout à l'heure je vous l'ai avoué. + +-- Mais, que diable! ce n'est point sérieux cela, dit Anne en frappant du +pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux. + +-- Pas comme moi, mon frère. + +-- Moi aussi, je pense quelquefois à ma maîtresse. + +-- Oui, mais pas toujours. + +-- Moi aussi, j'ai des contrariétés, des chagrins même. + +-- Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime. + +-- Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystères. + +-- Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frère. Si votre maîtresse exige, +elle est à vous. + +-- Sans doute qu'elle est à moi, c'est-à-dire à moi et à M. de Mayenne; +car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la maîtresse de ce +paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne à +l'instant même, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tuât: c'est son +habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je déteste ces Guises, et cela +m'amuse... de m'amuser aux dépens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je +te le répète, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en +deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux +gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps. +Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta maîtresse est-elle belle au moins? + +-- Hélas! mon frère, ce n'est point ma maîtresse. + +-- Est-elle belle? + +-- Trop belle. + +-- Son nom? + +-- Je ne le sais pas. + +-- Allons donc! + +-- Sur l'honneur. + +-- Mon ami, je commence à croire que c'est plus dangereux encore que je ne +le pensais. -- Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la +folie. + +-- Elle ne m'a parlé qu'une seule fois, ou plutôt elle n'a parlé qu'une +seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas même entendu le son +de sa voix. + +-- Et tu ne t'es pas informé? + +-- A qui? + +-- Comment! à qui? aux voisins. + +-- Elle habite une maison à elle seule et personne ne la connaît. + +-- Ah ça! mais est-ce une ombre? + +-- C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, sérieuse et grave +comme l'ange Gabriel. + +-- Comment l'as-tu connue? où l'as-tu rencontrée? -- Un jour je +poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans +le petit jardin qui attient à l'église, il y a là un banc sous les arbres. +Êtes-vous jamais entré dans ce jardin, mon frère? + +-- Jamais; n'importe, continue; il y a là un banc sous des arbres, après? + +-- L'ombre commençait à s'épaissir; je perdis de vue la jeune fille, et, +en la cherchant, j'arrivai à ce banc. + +-- Va, va, j'écoute. + +-- Je venais d'entrevoir un vêtement de femme de ce côté, j'étendis les +mains. + +-- Pardon, monsieur, me dit tout à coup la voix d'un homme que je n'avais +pas aperçu, pardon. + +Et la main de cet homme m'écarta doucement, mais avec fermeté. + +-- Il osa te toucher, Joyeuse. + +-- Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le +pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de +son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du +doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce +côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si +c'eût été un autel. + +Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette +aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font +pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats +parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de +l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis +qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit +majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux +resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et +comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel +respect qui me fit froid au coeur. + +Je la regardais avidement. + +Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les +lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses +soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon +frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un coeur! + +Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; +ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou. + +-- Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que +l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien? + +-- Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un +profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait- +elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais. + +-- Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné? + +-- Si fait. + +-- Et que t'a-t-il répondu? + +-- Qu'elle avait perdu son mari. + +-- Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà, +pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté? + +-- Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre. + +-- Mais cet homme lui-même, quel est-il? + +-- Une sorte de serviteur qui habite avec elle. + +-- Son nom? + +-- Il a refusé de me le dire. + +-- Jeune? vieux? + +-- Il peut avoir de vingt-huit à trente ans... + +-- Voyons, après?... Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à +pleurer, n'est-ce pas? + +-- Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé +ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon +frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu +de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me +reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi, +elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, +et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne +sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, +seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls +brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie +qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas +avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme +alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle +marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle +surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la +terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il +en était descendu des visions pareilles à cette réalité. -- Après, Henri, +après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait +d'abord eu l'intention de rire. + +-- Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit +quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que +j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle +baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le +ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante, +mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, +glissait silencieusement devant moi. + +Elle sortit de l'enclos; je la suivis. + +De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me +cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les +anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans +le coeur. + +-- Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas. + +Le jeune homme sourit. + +-- Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que +j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce +moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour. + +-- Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa +gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère. +Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et +d'os, celle-là? + +-- Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une +fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à +peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais +pas si c'est une créature de ce monde. + +-- Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais +avoir peur. + +Puis, essayant de reprendre sa gaîté: + +-- Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et +qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me +semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: +voyons, après, après? + +-- Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de +se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne +semblait même point songer à cela. + +-- Eh bien! où demeurait-elle? + +-- Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son +compagnon se retourna et me vit. + +-- Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu +désirais lui parler? + +-- Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur +m'imposait presque autant que la maîtresse. + +-- N'importe, tu entras dans la maison? + +-- Non, mon frère. + +-- En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au +moins tu revins le lendemain? + +-- Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la +rue de Lesdiguières. + +-- Elle avait disparu? + +-- Comme une ombre qui se serait envolée. + +-- Mais enfin tu t'informas? + +-- La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme +pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une +lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me +consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens +pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout +échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la +dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de +Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure. + +-- Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage? + +-- Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence +qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange. +Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous +savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement +exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, +mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage. + +Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre. + +-- Vous avez le feu chez vous! lui criai-je. + +-- Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre. + +-- Voulez-vous que j'appelle le guet? + +-- Non, non au nom du ciel, n'appelez personne! + +-- Mais cependant si l'on peut vous aider. + +-- Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous +serai reconnaissant toute ma vie. + +-- Et comment voulez-vous que je vienne? + +-- Voici la clef de la porte. + +Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers +et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie. + +C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un +chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable +s'était répandue à terre: de là l'incendie. + +Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le +regarder. + +C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir +cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une +autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son +visage. + +-- Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si +vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous +retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle +s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez +elle. + +Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris +la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de +la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous +rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu +son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, +l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une +femme entra. + +-- Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement +sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit? + +Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de +l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle, +c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur! + +Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son +tour. + +-- Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, +le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez. + +-- Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement. + +-- Madame, dit le serviteur, c'est lui. + +-- Qui, lui? demanda-t-elle. + +-- Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la +Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières. + +Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me +voyait pour la première fois. + +-- Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous! + +J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes +lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder, + +-- Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de +sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois. + +-- Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je +ne vous offense point cependant. + +Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée +que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis +disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un +escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le +pas d'un fantôme. + +-- Et voilà tout? demanda Joyeuse. + +-- Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me +disant: + +-- Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en +supplie, oubliez! + +Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains, +et me demandant si je ne devenais pas fou. + +Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant +de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce +côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à +l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon +dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de +la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon +bonheur. + +-- Quel bonheur! s'écria Joyeuse. + +-- Hélas! je le perds si j'en désire un autre. + +-- Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation? + +-- Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me +trouve heureux ainsi. + +-- C'est impossible. + +-- Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle +vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il +me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore +quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je +deviendrais fou ou je me ferais moine. + +-- Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la +famille; restons-en là maintenant, mon cher ami. + +-- Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient +inutiles, les railleries ne feraient rien. + +-- Et qui te parle d'observations et de railleries? + +-- A la bonne heure. Mais.... + +-- Laisse-moi seulement te dire une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier. + +-- Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me +suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous +emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui. + +-- Et s'il conduit à quelque abîme? + +-- Il faut s'y engloutir, mon frère. + +-- C'est ton avis? + +-- Oui. + +-- Ce n'est pas le mien, et à ta place... + +-- Qu'eussiez-vous fait, Anne? + +-- Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place.... + +-- Anne, Anne, vous ne la connaissez pas. + +-- Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille +écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau +à sa fête.... + +-- Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque. + +-- Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme +serait dans votre alcôve. + +-- Oh! mon frère. + +-- Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix +écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois +mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le +dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à +vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix +des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais. + +-- Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il +y a des coeurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter. + +Joyeuse se calma. + +-- Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent. + +-- A la bonne heure. + +-- Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible +se donnât à vous? + +-- J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire. + +-- Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée, +gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant, +c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des +façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle +est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle +regrette, consolez-la, et remplacez. + +-- Impossible, mon frère. + +-- As-tu essayé? + +-- Pourquoi faire? + +-- Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu? + +-- Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour. + +-- Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maîtresse. + +-- Mon frère! + +-- Foi de Joyeuse. Tu n'as pas désespéré, je pense? + +-- Non, car je n'ai jamais espéré. + +-- A quelle heure la vois-tu? + +-- A quelle heure je la vois? + +-- Sans doute. + +-- Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frère. + +-- Jamais? + +-- Jamais. + +-- Pas même à sa fenêtre? + +-- Pas même son ombre, vous dis-je. + +-- Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant? + +-- Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepté ce Remy dont +je vous ai parlé. + +-- Comment est la maison? + +-- Deux étages, petite porte sur un degré, terrasse au-dessus de la +deuxième fenêtre. + +-- Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer? + +-- Elle est isolée des autres maisons. + +-- Et en face, qu'y a-t-il? + +-- Une autre maison à peu près pareille, quoique plus élevée, ce me +semble. + +-- Par qui est habitée cette maison? + +-- Par une espèce de bourgeois. + +-- De méchante ou de bonne humeur? + +-- De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul. + +-- Achète-lui sa maison. + +-- Qui vous dit qu'elle soit à vendre? + +-- Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut. + +-- Et si la dame m'y voit? + +-- Eh bien? + +-- Elle disparaîtra encore, tandis qu'en dissimulant ma présence, j'espère +qu'un jour ou l'autre je la reverrai. + +-- Tu la reverras ce soir. + +-- Moi? + +-- Va te camper sous son balcon à huit heures. + +-- J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les +autres jours. + +-- A propos! l'adresse au juste? + +-- Entre la porte Bussy et l'hôtel Saint-Denis, presque au coin de la rue +des Augustins, à vingt pas d'une grande hôtellerie ayant enseigne; _A +l'Épée du fier Chevalier_. + +-- Très bien, à huit heures, ce soir. + +-- Mais que ferez-vous? + +-- Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse +tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes +cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place. + +-- Dieu vous entende, mon frère! + +-- Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma +maîtresse m'attend; non, je veux dire la maîtresse de M. de Mayenne. Par +le pape! celle-là n'est point une bégueule. + +-- Mon frère! + +-- Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces +deux dames, sois-en bien persuadé, quoique, d'après ce que tu me dis, +j'aime mieux la mienne, ou plutôt la nôtre. Mais elle m'attend, et je ne +veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, à ce soir. + +-- A ce soir, Anne. + +Les deux frères se serrèrent la main et se séparèrent. + +L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec +bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame. + +L'autre s'enfonça silencieusement dans une des rues tortueuses qui +aboutissent au Palais. + + + + +VII + + +EN QUOI L'ÉPÉE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR. + + +Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue, +enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux +heures auparavant. + +En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs +gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues, +au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée +étaient descendus ensemble vers un même point. + +Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes +de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du +centre. + +Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous +transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que +nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire +connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons- +nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine +maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui +s'appelait _la Maison de l'Épée du fier Chevalier_, et qui cependant +n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée +dans ce quartier neuf. + +En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût +sa triomphante enseigne. _L'Épée du fier Chevalier_ était une de ces +magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer +toutes les sympathies. + +On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint +contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de +flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux +tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes +pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il +tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux +dragon dont les morceaux saignaient sur la terre. + +On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne +méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs +levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient +sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes. + +Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous +les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des +lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre +gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer +une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en +réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier +chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan. + +Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien +difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En +effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût +fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué. + +Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à +notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne +que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des +raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public +comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois, +mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du _Fier Chevalier_. + +Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et +confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle +étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles +contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans +de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut +plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal. + +On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la +conviction de dame Fournichon, hôtesse du _Fier Chevalier_. En conséquence +de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de +bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner +la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour +Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les +prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien +voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois +par le voisinage et l'enseigne, à _l'Épée du fier Chevalier_, tant de +couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux +fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des +estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés +que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, +force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints +intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, +avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins +décents par le charbon des habitués. + +Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut +bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle +affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et +peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce +hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, +comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflammés au lieu +de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son +hôtellerie. + +Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait +de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne, +ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en +haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, +devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il +ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six +amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore, +puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois +reîtres. + +D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour. + +A ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez +dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de +moralité. + +Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et +les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue +Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des +choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus +grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait +son représentant. + +Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices +militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et +son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle +angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que +toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du _Fier +Chevalier_ étaient complètement vides. + +Ce jour-là le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donné de roses. + +Ce jour-là, _l'Épée du fier Chevalier_ avait frappé dans l'eau. + +Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient, +s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les +soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les +regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de +rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être +si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et +s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte +Bussy. + +Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée +au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix +minutes en face de l'hôtellerie. + +Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait +passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait +soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le +coeur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de +sa tourelle en disant: + +-- Vois donc, femme, le beau cheval! + +Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte, +ajouta: + +-- Et le beau cavalier donc! + +Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part +qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il +vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son +ordonnance. + +Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le +quartier. + +Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et +se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains. + +Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval. + +-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il. + +-- Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié. + +Et il s'apprêtait à ajouter: + +-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison. + +Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus +perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de +sa fenêtre: + +-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous. + +Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir +entendu cette bonne réponse, il répliqua: + +-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme. + +Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se +disant: + +-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui étrenne, et non _l'Épée +du fier Chevalier_. + +Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et +qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un +homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, +tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une +physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on +trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air +était grand. + +Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui +battait d'un pied la terre, et lui dit: + +-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux. + +Le soldat reçut la bride et obéit. + +Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et +jetant un regard de satisfaction autour de lui. + +-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien! + +Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame +Fournichon lui souriait avec intelligence. + +-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre +conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs? + +-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon; +seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons. + +-- Ah! fort bien, dit le capitaine. + +Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les +réponses de sa femme. + +-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui +révélait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un +client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze. + +-- C'est poli, ma belle hôtesse, merci. + +-- Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix. + +-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la +plus douce. + +-- L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine. + +Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte +l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son +jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un +vrai soulier de Parisienne. + +-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine +lorsqu'il fut arrivé au premier. + +-- Trente personnes, dont dix maîtres. + +-- Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine. + +-- Pourquoi cela, monsieur? + +-- J'avais un projet, n'en parlons plus. + +-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie +du _Rosier d'Amour_. + +-- Comment! du _Rosier d'Amour_? + +-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses +dépendances... + +L'étranger attacha sur elle un singulier regard. + +-- Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre... + +Puis à part: + +-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher. + +Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à +demeure recevoir ici trente personnes? + +-- Oui, sans doute. + +-- Mais pour un jour? + +-- Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq. + +-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte. + +-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux! + +-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors? + +-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats. + +-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins? + +-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui +ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit +si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne +l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens. + +-- Voilà qui me convient à merveille. + +-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon. + +-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, +d'ici en un mois... + +-- Le 26 octobre alors? + +-- Précisément, le 26 octobre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie. + +-- Tout entière? + +-- Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes, +officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à +Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez +vous. + +-- Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous +leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon. + +-- Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah! +si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!... + +-- Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée. + +Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son coeur +avait battu d'aise. + +Il accourut. + +-- Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la +maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus. + +-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; +j'ai dit mes compatriotes. + +-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais. + +Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de +se changer en buissons de hallebardes. + +-- Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine. + +-- Très bien. + +-- Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer +leurs logements. + +-- A merveille. + +-- En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre +interrogatoire. + +-- C'est dit. + +-- Voilà trente livres d'arrhes. + +-- C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en +rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin.... + +-- Je ne bois jamais; merci. + +Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux. + +Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion. + +-- Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si +généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger +monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs? + +-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier +et de la lumière. + +Dame Fournichon apporta tout. + +Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il +portait à la main gauche. + +-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure? + +-- Une belle femme, ma foi. + +-- Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous +apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette +empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas? + +-- Combien de temps? + +-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet. + +-- Nous les attendrons. + +Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au +trot de son cheval. + +En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente +livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter: + +-- Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est +par l'épée que nous ferons fortune. + +Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 +octobre. + + + + +VIII + +SILHOUETTE DE GASCON + + +Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait +recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait +sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il +avait donné à maître Fournichon à l'endroit de _l'Épée du fier Chevalier_; +mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit, +elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par +chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement +l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point +d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine +qui avait passé la revue. + +Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret que son +interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle +faisait cette question. + +-- Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec +nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle. + +Le soldat se mit à rire. + +-- Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à _l'Épée du +Fier Chevalier_, madame Fournichon, dit-il. + +-- Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand seigneur +pour cela? + +-- Peut-être. + +-- Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entré à +l'hôtellerie du _Fier Chevalier_? + +-- Et pour qui donc? + +-- Pour ses amis. + +-- Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à _l'Épée +du fier Chevalier_, j'en réponds. + +-- Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce +monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel +de Paris? + +-- Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et +simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Épernon, pair de France, +colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté +elle-même. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-là? + +-- Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur. + +-- L'avez-vous entendu dire parfandious? + +-- Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses +extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout +à fait inconnu. + +Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience. + +Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il déposa +sur le buffet de Fournichon. + +-- C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il. + +-- A combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux. + +-- A six livres. + +-- Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas? + +-- Un seul. + +-- Le capitaine leur a donc trouvé un logement? + +-- Il paraît. + +[Illustration: Un homme entra portant un sac assez lourd. -- PAGE 40.] + +Et le messager sortit malgré les questions du _Rosier_ et de _l'Épée_, et +sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles. + +Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du _Fier Chevalier_. + +Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers +s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et +entrèrent. + +Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement +les premiers arrivés, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite +parce que l'hôtellerie de _l'Épée_ était à cent pas à peine de la porte +Bussy. + +Un d'eux même, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par +son luxe, était venu avec deux laquais bien montés. + +Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les +deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le jeune homme aux +deux laquais. + +Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne +s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait +que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement +ils portaient leur main à leur poche. + +Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant le +souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de +nouveau à voir dans Paris. + +-- Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à la bonne mine du cavalier, si +vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer +sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en +allant voir M. de Salcède, un Espagnol, qui a conspiré. + +-- Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette +affaire; j'y vais, pardioux! + +Et il sortit avec ses deux laquais. + +Vers deux heures arrivèrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de +voyageurs nouveaux. + +Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés. + +Il y en eut même un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la +main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son +chapeau lui avait été pris du côté de la Grève, en traversant un groupe, +et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris. + +Au reste, c'était sa faute; il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un +chapeau orné d'une si magnifique agrafe. + +Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine +installés dans l'hôtellerie des Fournichon. + +-- Est-ce étrange? dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons. + +-- Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t- +il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait? + +-- Eh bien? + +-- Puisqu'il est Gascon lui-même, ses compatriotes doivent être Gascons. + +-- Tiens, c'est vrai, dit l'hôte. + +-- Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse? + +-- C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Épernon? + +-- Est-ce qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfandious? + +-- Il a lâché le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce +que cet animal-là? + +-- Imbécile! c'est son juron favori. + +-- Ah! c'est juste. + +-- Ne vous étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante +Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq. + +Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les +convives de _l'Épée_ se trouvèrent au grand complet. + +Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons: ce furent +pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des élans +enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux époux Fournichon que toute la +Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient +fait irruption dans leur grande salle. + +Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser +le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et +Scipion. + +-- Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda celui-ci. + +-- Mais toi-même, mon cher Sainte-Maline? + +-- J'ai une charge dans l'armée, et toi? + +-- Moi, je viens pour affaire de succession. + +-- Ah! ah! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille? + +-- Elle a voulu me suivre. + +-- Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embarrasser de tout ce +monde qu'elle traîne après ses jupes? + +-- Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur. + +-- Ah! tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda +Sainte-Maline. + +-- Oui, répondit Miradoux. + +Puis se hâtant de changer la conversation: + +-- N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne +soit pleine que de compatriotes? + +-- Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appétissante pour des +gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de +Pincorney, en se mêlant à la conversation. + +-- Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez +toujours pas expliqué ce que vous alliez me raconter vers la place de +Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés? + +-- Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque +peu. + +-- Comment, entre Angoulême et Angers, je vous ai rencontré sur la route, +comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans +chapeau. + +-- Cela vous préoccupe, monsieur? + +-- Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous +venez de plus loin que de Poitiers. + +-- Je venais de Saint-André de Cubsac. + +-- Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau? + +-- C'est bien simple. + +-- Je ne trouve pas. + +-- Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques, +auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après +le malheur qui m'est arrivé. + +-- Et quel malheur vous est-il arrivé? + +-- Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup +d'arquebuse part à dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et +prend la route de la Dordogne. + +-- Où il s'élance? + +-- Parfaitement. + +-- Avec vous? + +-- Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser à terre; sans cela +je me noyais avec lui. + +-- Ah! ah! la pauvre bête s'est donc noyée? + +-- Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large. + +-- Et alors? + +-- Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le +plus loin possible à la colère paternelle. + +-- Mais votre chapeau? + +-- Attendez donc, que diable! mon chapeau, il était tombé. + +-- Comme vous? + +-- Moi, je n'étais pas tombé; je m'étais laissé glisser à terre; un +Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont écuyers au maillot. + +-- C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau? + +-- Ah! voilà, mon chapeau? + +-- Oui. + +-- Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma +seule ressource, étant sorti sans argent. + +-- Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista +Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney à bout. + +-- Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau +était retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V +donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il +s'arrêta dans notre château. + +-- Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher +ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû, +avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains +dépareillées: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire +comme une main de nègre. + +-- Attendez donc: au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau, +je vois un corbeau énorme qui fond dessus. + +-- Sur votre chapeau? + +-- Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui +brille: il fond donc sur mon diamant et me le dérobe. + +-- Votre diamant? + +-- Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant, +je crie: Arrêtez! arrêtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il +était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler. + +-- De sorte qu'accablé par cette double perte.... + +-- Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et je me suis +décidé à venir chercher fortune à Paris. + +-- Bon! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai +entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac qu'occupé à lire une +lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau, +et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant +aller le chapeau où bon lui semblait? + +-- Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné, +qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, +quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un +charmant conte là-dessus. + +Quelques rires à demi étouffés se firent entendre. + +-- Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par +hasard? + +Chacun se retourna pour rire plus à l'aise. + +Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la +cheminée un jeune homme qui cachait sa tête dans ses mains; il crut que +celui-là n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher. + +Il alla à lui. + +-- Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on +voie votre visage. + +Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et +sévère. + +Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore +tout étourdi de son aventure de la Grève. + +-- Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et +surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main où +vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous. + +-- A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de +moi, je n'ai rien à dire. + +-- Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus +conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote. + +-- Et de quoi diable vous mêlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en +plus contrarié. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde +point. + +Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin +de la grande cheminée; mais quelqu'un lui barra le passage. + +C'était Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois +sur les lèvres. + +-- Dites donc, beau-papa? fit le vaurien. + +-- Après? + +-- Qu'en dites-vous? + +-- De quoi? + +-- De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé votre clou? + +-- Heim! + +-- Il vous a secoué de la belle façon. + +-- Ah! tu as remarqué cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor. + +Mais celui-ci fit échouer la manoeuvre en se portant à gauche et en se +retrouvant de nouveau devant lui. + +-- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez +comme chacun rit autour de nous. + +Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose. + +Eustache devint rouge comme un charbon. + +-- Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit +Militor. + +Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges. + +-- On prétend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'être +particulièrement désagréable? + +-- Quand cela? + +-- Tout à l'heure. + +-- A vous? + +-- A moi. + +-- Et qui prétend cela? + +-- Monsieur, dit Eustache en montrant Militor. + +-- Alors, monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la +qualification, alors _monsieur_ est un étourneau. + +-- Oh! oh! fit Militor furieux. + +-- Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur +moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac. + +-- M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, monsieur. + +-- Non, il a dit que vous étiez un âne: préférez-vous cela? Bien peu +m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; si vous êtes un +étourneau, je vous plumerai. + +-- Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous +prie, par égard pour moi. + +-- Ah! voilà comme vous me défendez, beau-papa! s'écria Militor exaspéré; +s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul. + +-- A l'école, les enfants! dit Ernauton, à l'école! + +-- A l'école! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de +Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur? + +-- Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous +corriger selon vos mérites. + +Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre +et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par la fenêtre du rez-de- +chaussée, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris à +faire crouler les murs. + +[Illustration: Il le souleva de terre et le jeta. -- PAGE 44.] + +-- Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-père, belle-mère, +beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté, +si l'on veut me déranger encore. + +-- Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer, +ce gentilhomme? + +-- Ah! lâche! lâche! qui laisse battre son fils! s'écria Lardille en +s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars. + +-- Là, là, là, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère. + +-- Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre ici? dit un +officier en entrant: que diable! quand on se livre à ces sortes de +plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare là-dessous! + +-- Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix. + +-- Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq. + +Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut. + + + + +IX + +M. DE LOIGNAC + + +Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et +cramoisi de colère. + +-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me +semble. -- Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il +paraît, et son nez en souffre. + +-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à +Carmainges. + +-- Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec +son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de +s'aimer comme des frères. + +-- Hum! fit Sainte-Maline. + +-- La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son +pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des +sauces, il ne lui arrivât aucun accident. + +-- Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai +que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps. + +-- Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte- +Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de +chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une +cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute +probabilité... Ce que c'est que la défensive! + +Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset: + +-- Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec +des armes offensives qu'avec des armes défensives. + +Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais, +gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui. + +-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table. + +-- Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son +laquais. + +Le gros homme la lui prit des mains. + +-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi +donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim. + +Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun +étonnement chez celui auquel elle était adressée. + +-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, +enquérez-vous de votre côté. + +-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant. + +-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax. + +-- Nous avons mangé notre dernier écu à Sens. + +-- Dame! voyez à faire argent de quelque chose. + +Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le +seuil de l'hôtellerie: + +-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille? + +A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon +transportait majestueusement les premiers plats sur la table. + +Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de +Fournichon était exquise. + +Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient +adressés, voulut admettre sa femme à leur partage. + +Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu. + +Il l'appela. + +-- Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne +venait pas. + +-- Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre +vieille ferraille pour de l'argent neuf. + +-- J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon +armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte. + +-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par +ordonnance du roi. + +-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte. + +Madame Fournichon rentrait triomphante. + +-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré. + +-- J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes. + +-- Après? + +-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi! + +-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves +qu'une vieille cuirasse. + +-- Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, +depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit +Chalabre. + +-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se +même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai +pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus, +monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une +vieille cuirasse. + +-- Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable! + +Et il devint pensif. + +-- Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'oeil éloquent sur son +laquais; entendez-vous, monsieur Samuel? + +Mais M. Samuel n'était déjà plus là. + +-- Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me +semble? + +-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame +Fournichon. + +-- Mais que fait-il de toute cette ferraille? + +-- Il la revend au poids. + +-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de +quoi? + +-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade. + +-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un +demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, +ceci cache un mystère! + +-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit +Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers +pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses. + +-- Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline +d'un ton railleur. + +-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des +reliques sacrées. + +-- Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques +eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes. + +Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de +Fournichon accéléraient la consommation. + +Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les +cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon +voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et +Carmainges qui songeait à son page. + +-- Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement +était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi. + +-- Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, +je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie. + +-- Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes +de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde +de félicités. + +Ernauton secoua la tête. + +-- Eh bien, voyons! + +-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui +paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites- +moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de +Carmainges en comédien de bois. + +-- Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte, +dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier +coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre +jeune homme là-bas dont l'oeil est sournois et sombre. + +-- Vous l'appelez? + +-- M. de Sainte-Maline. + +[Illustration: Ernauton de Carmainges. -- PAGE 48.] + +-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas +toutefois une trop grande curiosité de ma part? + +-- C'est que je vous connais, voilà tout. + +-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez? + +-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici. + +-- C'est étrange. + +-- Oui, mais c'est nécessaire. + +-- Pourquoi est-ce nécessaire? + +-- Parce qu'un chef doit connaître ses soldats. + +-- Et que tous ces hommes.... + +-- Seront mes soldats demain. + +-- Mais je croyais que M. d'Épernon.... + +-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun +nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de +vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte. + +-- Merci, monsieur, dit Ernauton. + +Loignac essuya sa moustache, et se levant: + +-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq +compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous +les assistants. + +Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques. + +-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un +bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous +manque. + +Puis haussant la voix: + +-- Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est +femmes, enfants et laquais. + +Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert. + +Militor ne bougea point. + +-- M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne +souffrait pas de réplique... Allons, allons, à la cuisine, monsieur +Militor! + +Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les +quarante-cinq convives et M. de Loignac. + +-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à +Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le +savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir. + +Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle; +seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et +ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous +se regardèrent avec étonnement. + +-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs. +Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes +donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela? + +-- Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons. + +-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit +de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné. + +-- A tous? demanda Sainte-Maline. + +-- A tous. + +-- Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas +dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir +son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre. + +-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint. + +-- Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître. + +-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne +m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître. + +-- Attendez. + +-- Ce n'est point cela que j'avais compris. + +-- Mais attendez donc, maudite tête! + +Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la +part de quelques autres un silence impatient. + +-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs... + +-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un. + +-- Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop +fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non- +seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise. + +-- Le roi, murmura Carmainges. + +-- Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en +attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à +haute voix, monsieur Ernauton. + +Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et +lut à haute voix: + + « Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les + quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec + l'assentiment de Sa Majesté. + + NOGARET DE LA VALETTE, + + Duc d'Épernon. » + +Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent: il n'y eut d'inégalités que dans +l'équilibre, lorsqu'il fallut se relever. + +-- Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre à +l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître +Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai reprendre plus tard; mais, +pour le présent, hâtez-vous, les bateaux attendent. + +-- Les bateaux? répétèrent tous les Gascons; nous allons donc nous +embarquer? + +Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité. + +-- Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au +Louvre, ne faut-il point passer l'eau? + +-- Au Louvre, au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux; cap de Bious! +nous allons au Louvre! + +Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les +comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour +de Nesle. + +Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze +passagers à bord et s'éloignèrent du rivage. + +-- Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus +intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement +couverts pour la plupart. + +-- Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau. + + + + +X + +L'HOMME AUX CUIRASSES + + +Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette +heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous +avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à +tout jamais. + +En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon: dix écus, +le valet de Pertinax avait couru après le marchand. + +Comme il faisait déjà nuit et que sans doute le marchand de ferraille +était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque +Samuel sortit de l'hôtel. + +Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille. + +Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'oeil perçant sur l'homme +qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta. + +-- Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il. + +-- Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire +affaire avec vous. + +-- Eh bien, alors faisons vite. + +-- Vous êtes pressé? + +-- Oui. + +-- Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable! + +-- Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend. + +Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à +l'endroit du laquais. + +-- Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous +me paraissez amateur, vous prendrez votre temps. + +-- Et que m'apportez-vous? + +-- Une magnifique pièce, un ouvrage dont.... Mais vous ne m'écoutez pas. + +-- Non, je regarde. + +-- Quoi? + +-- Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le +commerce des armes est défendu par un édit du roi? + +Et il jetait autour de lui des regards inquiets. + +Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer. + +-- Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan. + +-- Ah! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse +parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan, +continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes? + +-- Oui, je le sais. + +-- Et qui vous a dit cela? + +-- Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez +fort tout à l'heure. + +-- Où cela? + +-- A la porte de l'hôtellerie de _l'Épée du fier Chevalier_. + +-- Vous y étiez donc? + +-- Oui. + +-- Avec qui? + +-- Avec une foule d'amis. + +-- Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette +hôtellerie. + +-- Alors, vous avez dû la trouver bien changée? + +-- En effet. Mais d'où venaient tous ces amis? + +-- De Gascogne, comme moi. + +-- Êtes-vous au roi de Navarre? + +-- Allons donc! nous sommes Français de coeur et de sang. + +-- Oui, mais huguenots? + +-- Catholiques comme notre saint père le pape, Dieu merci, dit Samuel en +ôtant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de +cette cuirasse. + +-- Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît; nous sommes par trop +à découvert en pleine rue. + +Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise +apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière. + +Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un +banc de pierre accompagnait sa façade, dont il faisait le seul ornement. + +C'était en même temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux +passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux. + +-- Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous +l'auvent. + +-- Tenez. + +-- Attendez; on remue, je crois, dans la maison. + +-- Non, c'est en face. + +Le marchand se retourna. + +En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second +s'éclairait parfois fugitivement. + +-- Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse. + +-- Hein! comme elle est lourde! dit Samuel. + +-- Vieille, massive, hors de mode. + +-- Objet d'art. + +-- Six écus, voulez-vous? + +-- Comment! six écus! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux +débris de corselet! + +-- Six écus, oui ou non, répéta le marchand. + +-- Mais considérez donc les ciselures? + +-- Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures? + +-- Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là-bas vous avez donné tout +ce qu'on a voulu. + +-- Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience. + +-- Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures. + +-- Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas. + +-- Bon, dit Samuel, vous êtes un drôle de marchand: vous vous cachez pour +faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et +vous marchandez les honnêtes gens. + +-- Voyons, voyons, ne criez pas comme cela. + +-- Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un +commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher. + +-- Voyons, voyons, prenez dix écus et taisez-vous. + +-- Dix écus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous +sauver? + +-- Mais non; quel enragé! + +-- Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moi! + +En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût +valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire. + +A ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison +contre laquelle le marché se faisait; et le grincement qu'avait produit +cette fenêtre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur. + +-- Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous +voulez; voilà quinze écus, et allez-vous-en. + +-- A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze écus. + +-- C'est bien heureux. + +-- Mais ces quinze écus sont pour mon maître, continua Samuel, et il me +faut bien aussi quelque chose pour moi. + +Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du +fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un +accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour +remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte +comme un moineau qui vendange, et il recula en disant: + +-- Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre +chose: cette figure au balcon qui te voit aussi. + +Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par +Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature, +enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet +argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernière scène. + +-- Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand +avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écus +en plus. Et que le diable vous étrangle! ajouta-t-il tout bas. -- Merci, +dit Samuel; bon négoce! + +Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant. + +Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de +Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon. + +Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien +empêché: + +-- Il paraît, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures? + +-- Mais non, monsieur, répondit le malheureux marchand; c'est par hasard +et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi. + +-- Alors, le hasard me sert à merveille. + +-- En quoi, monsieur? demanda le marchand. + +-- Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de +vieilles ferrailles qui me gênent. + +-- Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai +tout ce que j'en puis porter. + +-- Je vais toujours vous les montrer. + +-- Inutile, je n'ai plus d'argent. + +-- Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit; vous m'avez l'air d'un +parfait honnête homme. + +-- Merci, mais on m'attend. -- C'est étrange comme il me semble que je +vous connais! fit le bourgeois. + +-- Moi? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson. + +-- Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied +l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le +marchand ne se dérobât. + +Et il déposa la salade dans la main du marchand. + +-- Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me +connaître? + +-- C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point... + +Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant. + +-- N'êtes-vous pas Nicolas? + +La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa +main. + +-- Nicolas? répéta-t-il. + +-- Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie. + +-- Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre +fois heureux. + +-- N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter +l'armure complète, cuirasse, brassards et épée. + +-- Faites attention que c'est commerce défendu, monsieur. + +-- Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure. + +-- Vous avez entendu? + +-- Parfaitement; vous avez même été large en affaire: c'est ce qui m'a +donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, +je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai été +négociant aussi. + +-- Ah! et que vendiez-vous? + +-- Ce que je vendais? + +-- Oui. + +-- De la faveur. + +-- Bon commerce, monsieur. + +-- Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois. + +-- Je vous en fais mon compliment. + +-- Il en résulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille +parce qu'elle me gêne. + +-- Je comprends cela. + +-- Il y a encore là les cuissards; ah! et puis les gants. + +-- Mais je n'ai pas besoin de tout cela. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je prendrai seulement la cuirasse. + +-- Vous n'achetez donc que des cuirasses? + +-- Oui. + +-- C'est drôle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez +dit du moins, et du fer est du fer. + +-- C'est vrai, mais, voyez-vous, de préférence... + +-- Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutôt, vous avez raison, +allez, n'achetez rien du tout. + +-- Que voulez-vous dire? + +-- Je veux dire que, dans des temps comme ceux où nous vivons, chacun a +besoin de ses armes. + +-- Quoi! en pleine paix? + +-- Mon cher ami, si nous étions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel +commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point à moi qu'on dit de +ces choses-là. + +-- Monsieur? + +-- Et si clandestin surtout. + +Le marchand fit un mouvement pour s'éloigner. + +-- Mais, en vérité, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis +sûr que je vous connais; non, vous n'êtes pas Nicolas Truchou, mais je +vous connais tout de même. + +-- Silence. + +-- Et si vous achetez des cuirasses. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis sûr que c'est pour accomplir une oeuvre agréable à +Dieu. + +-- Taisez-vous! + +-- Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense +bras dont la main alla s'emmancher à la main du marchand. + +-- Mais qui diable êtes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise +comme dans un étau. + +-- Je suis Robert Briquet, surnommé la terreur du schisme, ami de l'Union, +et catholique enragé; maintenant je vous reconnais positivement. + +Le marchand devint blême. + +-- Vous êtes Nicolas.... Grimbelot, corroyeur à la Vache sans os. + +-- Non, vous vous trompez. Adieu, maître Robert Briquet; enchanté d'avoir +fait votre connaissance. + +Et le marchand tourna le dos au balcon. + +-- Comment, vous vous en allez? + +-- Vous le voyez bien. + +-- Sans me prendre ma ferraille? + +-- Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit. + +-- Mon valet vous suivra. + +-- Impossible. + +-- Alors, comment faire? + +-- Dame! restons comme nous sommes. + +-- Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de +cultiver votre connaissance. + +-- Et moi de fuir la vôtre, répliqua le marchand qui, cette fois, se +résignant à abandonner ses cuirasses et à tout perdre plutôt que d'être +reconnu, prit ses jambes à son cou et s'enfuit. + +Mais Robert Briquet n'était pas homme à se laisser battre ainsi; il +enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de +sauter, et en cinq ou six enjambées il atteignit le marchand. + +-- Êtes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'épaule du +pauvre diable; si j'étais votre ennemi, si je voulais vous faire arrêter, +je n'aurais qu'à crier: le guet passe à cette heure dans la rue des +Augustins; mais non, vous êtes mon ami, ou le diable m'emporte! et la +preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom. + +Cette fois le marchand se mit à rire. + +Robert Briquet se plaça en face de lui. + +-- Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous êtes lieutenant de la +prévôté de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas là- +dessous. + +-- Je suis perdu! balbutia le marchand. + +-- Au contraire, vous êtes sauvé; ventre de biche! vous ne ferez jamais +pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi. + +Nicolas Poulain laissa échapper un gémissement. + +-- Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous +avez trouvé un frère, frère Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les +deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de +mes gants par dessus le marché; allons, en route, et vive l'Union! + +-- Vous m'accompagnez? + +-- Je vous aide à porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins: +montrez-moi la route, je vous suis. + +Il y eut dans l'âme du malheureux lieutenant de la prévôté un éclair de +soupçon bien naturel, mais qui s'évanouit aussitôt qu'il eut brillé. + +-- S'il voulait me perdre, se murmura-t-il à lui-même, eût-il avoué qu'il +me connaissait? + +Puis tout haut: + +-- Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il. + +-- A la vie, à la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main +de son allié, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa +charge de ferraille. + +Tous deux se mirent en route. + +Après vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il +était tout en sueur, tant à cause de la rapidité de la marche que du feu +de leur conversation politique. + +-- Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrêtant à peu +de distance de l'hôtel de Guise. + +-- Je me doutais que mon armure allait de ce côté, pensa Briquet. + +-- Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers +Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du +lion, je vous laisse une dernière minute de réflexion; il est temps de +vous retirer si vous n'êtes pas fort de votre conscience. + +-- Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: _Et non intremuit medulla +mea_, déclama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-être pas le latin? + +-- Vous le savez, vous? + +-- Comme vous voyez. + +-- Lettré, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain; +allons, entrons. + +Et il conduisit Briquet à la gigantesque porte de l'hôtel de Guise, qui +s'ouvrit au troisième coup du heurtoir de bronze. + +La cour était pleine de gardes et d'hommes enveloppés de manteaux qui la +parcouraient comme des fantômes. + +Il n'y avait pas une seule lumière dans l'hôtel. + +Huit chevaux sellés et bridés attendaient dans un coin. + +Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels +formèrent une espèce de haie pour recevoir les nouveaux venus. + +Alors Nicolas Poulain, se penchant à l'oreille d'une sorte de concierge +qui tenait le guichet entrebâillé, lui déclina son nom. + +-- Et j'amène un bon compagnon, ajouta-t-il. + +-- Passez, messires, dit le concierge. + +-- Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant à un garde les +trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet. + +-- Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: pesté! quel +organisateur vous faites, messire prévôt? + +-- Oui, oui, l'on a du jugement, répondit Poulain en souriant avec +orgueil; mais venez que je vous présente. + +-- Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me +tolère, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me +présenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits. + +-- Comme il vous plaira, répondit le lieutenant de la prévôté; attendez- +moi donc ici. + +Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs. + +-- Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix. + +-- Le maître, répondit une autre voix. + +En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'hôtel; il +avait entendu les derniers mots échangés entre les mystérieux promeneurs. + +-- Messieurs, dit-il, je viens en son nom. + +-- Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'écria Poulain. + +-- Eh! mais me voilà en pays de connaissance, se dit Briquet à lui-même, +et en étudiant une grimace qui le défigura complètement. + +-- Messieurs, nous voilà au complet; délibérons, reprit la voix qui +s'était fait entendre la première. + +-- Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, maître +Marteau. + +Et il changea de grimace avec une facilité qui prouvait combien les études +physionomiques lui étaient familières. + +-- Montons, messieurs, fit Poulain. + +M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes à +manteaux vinrent après Nicolas Poulain, et Robert Briquet après les hommes +à manteaux. + +Tous montèrent les degrés d'un escalier extérieur aboutissant à une voûte. + +Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant: + +-- Mais le page, ou donc est ce diable de page? + + + + +XI + +ENCORE LA LIGUE + + +Au moment où Robert Briquet montait l'escalier à la suite de tout le +monde, en se donnant un air assez décent de conspirateur, il s'aperçut que +Nicolas Poulain, après avoir parlé à plusieurs de ses mystérieux +collègues, attendait à la porte de la voûte. + +-- Ce doit être pour moi, se dit Briquet. + +En effet, le lieutenant de la prévôté arrêta son nouvel ami au moment même +où il allait franchir le redoutable seuil. + +-- Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne +vous connaissent point et désirent prendre des informations sur vous avant +de vous admettre au conseil. + +-- C'est trop juste, répliqua Briquet, et vous savez que ma modestie +naturelle avait déjà prévu cette objection. + +-- Je vous rends justice, répliqua Poulain, vous êtes un homme accompli. + +-- Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un +soir tant de braves défenseurs de l'Union catholique. + +-- Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain. + +-- Non, merci, ce n'est point la peine. + +-- C'est que l'on peut vous faire des difficultés à la porte; cependant +d'un autre côté, on m'attend. + +-- N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnaîtrais +point là, maître Nicolas; ce ne serait pas prudent. + +-- Si fait. + +-- Et bien! donnez-le-moi. + +-- Au fait! puisque vous êtes entré.... + +-- Et que nous sommes amis. + +-- Soit; vous n'avez qu'à dire: _Parme et Lorraine_. + +-- Et le portier m'ouvrira? + +-- A l'instant même. + +-- Très bien, merci. Allez à vos affaires, je retourne aux miennes. + +Nicolas Poulain se sépara de son compagnon et alla rejoindre ses +collègues. + +Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais +arrivé à la première marche de l'escalier, il s'arrêta pour explorer les +localités. + +Le résultat de ses observations fut que la voûte s'allongeait +parallèlement au mur extérieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il +était évident que cette voûte aboutissait à quelque salle basse, propre à +cette mystérieuse réunion à laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur +d'être admis. + +Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientôt une +certitude, c'est qu'il vit apparaître une lumière à une fenêtre grillée, +percée dans ce mur, et défendue par une espèce d'entonnoir en bois, comme +on en met aujourd'hui aux fenêtres des prisons ou des couvents, pour +intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel. + +Briquet pensa bien que cette fenêtre était celle de la salle des réunions, +et que si l'on pouvait arriver jusqu'à elle, l'endroit serait favorable à +l'observation, et que, placé à cet observatoire, l'oeil pouvait facilement +suppléer aux autres sens. + +Seulement la difficulté était d'arriver à cet observatoire et d'y prendre +place pour voir sans être vu. + +Briquet regarda autour de lui. + +Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec +leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens +alertes et clairvoyants. + +Par bonheur, la cour était fort grande et la nuit fort noire. + +D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparaître les affidés sous la +voûte, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes +bien closes et l'impossibilité où l'on était de sortir sans le mot de +passe, ne s'occupait plus que de préparer son lit pour la nuit et de +soigner un beau coquemar de vin épicé qui tiédissait devant le feu. + +Il y a dans la curiosité des stimulants aussi énergiques que dans les +élans de toute passion. Ce désir de savoir est si grand qu'il a dévoré la +vie de plus d'un curieux. + +Briquet avait été trop bien renseigné jusque-là pour ne point désirer de +compléter ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et, +fasciné par la lumière que renvoyait cette fenêtre sur les barreaux de +fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si +reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets. + +En conséquence, résolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le +long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme +ornement, aboutissait à cette fenêtre, et suivit le mur comme aurait pu le +faire un chat ou un singe marchant appuyé des mains et des pieds aux +ornements sculptés dans la muraille même. + +Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette +silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support +apparent, ils n'eussent certes pas manqué de crier à la magie, et plus +d'un, parmi les plus braves, eût senti hérisser ses cheveux. + +Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses +sorcelleries. + +En quatre enjambées, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre +ces barreaux et l'entonnoir, de telle façon que du dehors il ne pût être +aperçu, et que du dedans il fût à peu près masqué par le grillage. + +Briquet ne s'était pas trompé, et il fut dédommagé amplement de ses peines +et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arrivé là. + +En effet, son regard embrassait une grande salle éclairée par une lampe de +fer à quatre becs, et remplie d'armures de toute espèce, parmi lesquelles, +en cherchant bien, il eût pu certainement reconnaître ses brassards et son +gorgerin. + +Ce qu'il y avait là de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets +rangés en pile ou en faisceaux, eût suffi à armer quatre bons régiments. + +Briquet donna cependant moins d'attention à la superbe ordonnance de ces +armes qu'à l'assemblée chargée de les mettre en usage ou de les +distribuer. Ses yeux ardents perçaient la vitre épaisse et enduite d'une +couche grasse de fumée et de poussière, pour deviner les visages de +connaissance sous les visières ou les capuchons. + +-- Oh! oh! dit-il, voici maître Crucé, notre révolutionnaire; voici notre +petit Brigard, l'épicier au coin de la rue des Lombards; voici maître +Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'eût certes pas osé commettre +un tel sacrilège du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour +que je demande à cet ancien maître, en fait d'armes, s'il connaît la botte +secrète dont un certain David de ma connaissance est mort à Lyon. Peste! +la bourgeoisie est grandement représentée, mais la noblesse... ah! M. de +Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est +touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il +se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agréable +et roule des yeux persuasifs. + +[Illustration: Maintenant je me rappelle positivement votre nom. -- PAGE +53.] + +Et, en effet, M. de Mayneville avait commencé un discours. + +Robert Briquet secouait la tête, tandis que M. de Mayneville parlait, non +pas qu'il pût entendre un seul mot de la harangue; mais il interprétait +ses gestes et ceux de l'assemblée. + +-- Il ne semble guère persuader son auditoire. Crucé lui fait la grimace, +Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les +épaules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez, +soyez éloquent, ventre de biche! Oh! à la bonne heure, voici les gens de +l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la +main, on jette en l'air les chapeaux; diable! + +Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous +qui assistons en esprit aux délibérations de l'orageuse assemblée, nous +allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer. + +D'abord Crucé, Marteau et Bussy s'étaient plaints à M. de Mayneville de +l'inaction du duc de Guise. + +Marteau, en sa qualité de procureur, avait pris la parole. + +-- Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc +Henri de Guise? -- Merci. -- Et nous vous acceptons comme ambassadeur; +mais la présence du duc lui-même nous est indispensable. Après la mort de +son glorieux père, à l'âge de dix-huit ans, il a fait adopter à tous les +bons Français le projet de l'Union et nous a enrôlés tous sous cette +bannière. Selon notre serment, nous avons exposé nos personnes et sacrifié +notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voilà que, malgré +nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se décide. Prenez garde, +monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois +las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer. + +Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain +surtout se distingua par son zèle à l'applaudir. + +M. de Mayneville répondit avec simplicité. + +-- Messieurs, si rien ne se décide, c'est que rien n'est mûr encore. +Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frère, M. le +cardinal, sont à Nancy en observation: l'un met sur pied une armée +destinée à contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut +jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expédie courrier sur courrier à +tout le clergé de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le +duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette +vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Béarnais, est +prête à se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du côté de la Navarre, +et de l'empêcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc +veut être, avant de rien faire et surtout avant de venir à Paris, en état +de combattre l'hérésie et l'usurpation. Mais, à défaut de M. de Guise, +nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme général et comme +conseiller, et que j'attends d'un moment à l'autre. + +-- C'est-à-dire, interrompit Bussy, et ce fut à ce moment qu'il haussa les +épaules, c'est-à-dire que vos princes sont partout où nous ne sommes pas, +et jamais où nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de +Montpensier, par exemple? + +-- Monsieur, madame de Montpensier est entrée ce matin à Paris. + +-- Et personne ne l'a vue? + +-- Si fait, monsieur. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Salcède. + +-- Oh! oh! fit toute l'assemblée. + +-- Mais, dit Crucé, elle s'est donc rendue invisible? + +-- Pas tout à fait, mais insaisissable, je l'espère. + +-- Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne +présume pas que ce soit Salcède qui vous l'ait dit. + +-- Je sais qu'elle est ici, répondit Mayneville, parce que je l'ai +accompagnée jusqu'à la porte Saint-Antoine. + +-- J'ai entendu dire qu'on avait fermé les portes, interrompit Marteau qui +convoitait l'occasion de placer un second discours. + +-- Oui, monsieur, répondit Mayneville avec son éternelle politesse dont +aucune attaque ne pouvait le faire sortir. + +-- Comment se les est-elle fait ouvrir alors? + +-- A sa façon. + +-- Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les +ligueurs, jaloux et soupçonneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils +s'allient aux grands. + +-- Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris +une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement. +La consigne avait été donnée de ne laisser franchir la barrière qu'à ceux +qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait être signée +cette carte? je l'ignore. Or, devant nous, à la porte Saint-Antoine, cinq +ou six hommes dont quatre assez pauvrement vêtus et d'assez mauvaise mine, +six hommes sont venus; ils étaient porteurs de ces cartes obligées et nous +ont passé devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente +bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. -- Quels sont ces +hommes, quelles sont ces cartes? répondez-nous, messieurs de Paris, vous +qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville. + +Ainsi, Mayneville, d'accusé, s'était fait accusateur, ce qui est le grand +art de l'art oratoire. + +-- Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux +portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout +rêveur. + +-- Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les +saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps à +courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on +appelle l'Union? + +-- Et ces gens, enfin, comment venaient-ils? + +-- Les uns à pied, les autres à cheval; les uns seuls, d'autres avec des +laquais. + +-- Sont-ce des gens du roi? + +-- Trois ou quatre avaient l'air de mendiants. + +-- Sont-ce des gens de guerre? + +-- Ils n'avaient que deux épées à eux six. + +-- Ce sont des étrangers? + +-- Je les suppose Gascons. + +-- Oh! firent quelques voix avec un accent de mépris. + +-- N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent éveiller notre +attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire. +Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue. + +-- Il y a un nouveau plan, répondit M. de Mayneville. Vous saurez demain +que Salcède, qui nous avait déjà trahis et qui devait nous trahir encore, +non-seulement n'a point parlé, mais encore s'est rétracté sur l'échafaud; +et cela grâce à la duchesse qui, entrée à la suite d'un de ces porteurs de +cartes, a eu le courage de pénétrer jusqu'à l'échafaud, au risque d'être +broyée mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'être +reconnue. C'est en ce moment que Salcède s'est arrêté dans son effusion: +un instant après, notre brave bourreau l'arrêtait dans son repentir. +Ainsi, messieurs, vous n'avez rien à craindre du côté de nos entreprises +de Flandre. Ce secret terrible s'en est allé roulant dans une tombe. + +Ce fut cette dernière phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de +Mayneville. + +Briquet devinait leur joie à leurs mouvements. Cette joie inquiétait +beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une résolution soudaine. + +Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pavé de la cour, et +se dirigea vers la porte où, sur l'énonciation des deux mots: _Parme et +Lorraine_, le portier lui livra passage. + +Une fois dans la rue, maître Robert Briquet respira si bruyamment que l'on +comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle. + +Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y +passait. + +M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurgés futurs de +Paris, tout le plan de l'insurrection. + +Il ne s'agissait de rien moins que d'égorger les personnages importants de +la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en +criant: _Vive la messe! mort aux politiques!_ et d'allumer ainsi une +Saint-Barthélemy nouvelle avec les vieux débris de l'ancienne; seulement, +dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les +huguenots de toute espèce. + +En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui règne au ciel et celui +qui allait régner sur la France: + +L'Éternel et M. de Guise. + + + + +XII + +LA CHAMBRE DE SA MAJESTÉ HENRI III AU LOUVRE + + +Dans cette grande chambre du Louvre, où déjà tant de fois nos lecteurs +sont entrés avec nous et où nous avons vu le pauvre roi Henri III dépenser +de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore +une fois, non plus roi, non plus maître, mais abattu, pâle, inquiet et +livré sans réserve à la persécution de toutes les ombres que son souvenir +évoque incessamment sous ces voûtes illustres. + +Henri était bien changé depuis cette mort fatale de ses amis que nous +avons racontée ailleurs: ce deuil avait passé sur sa tête comme un ouragan +dévastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il était un +homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections +privées, s'était vu dépouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et +de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible où les rois vont à +Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne. + +Henri III avait été cruellement frappé: tout ce qu'il aimait était +successivement tombé au tour de lui. Après Schomberg, Quélus et Maugiron +tués en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mégrin avait été assassiné +par M. de Mayenne: les plaies étaient restées vives et saignantes.... +L'affection qu'il portait à ses nouveaux favoris, d'Épernon et Joyeuse, +ressemblait à celle qu'un père qui a perdu ses meilleurs enfants reporte +sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les défauts de +ceux-ci, il les aime, il les ménage, il les garde pour ne donner sur eux +aucune prise à la mort. + +Il avait comblé de biens d'Épernon, et cependant il n'aimait d'Épernon que +par soubresauts et par caprice; en de certains moments même il le +haïssait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillère en qui +veillait toujours la pensée, comme la lampe dans le tabernacle, c'est +alors que Catherine, incapable de folies même dans sa jeunesse, prenait la +voix du peuple pour fronder les affections du roi. + +Jamais elle ne lui eût dit, quand il vidait le trésor pour ériger en duché +la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui eût +dit: Sire, haïssez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien +pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi +se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser +d'Épernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitôt le mot +inflexible qui résumait tous les griefs du peuple et de la royauté contre +d'Épernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale. + +D'Épernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversité +native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition, +ambition vague, et dont le but lui était encore inconnu à lui-même; +seulement son avidité lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le +monde lointain et ignoré que lui cachaient encore les horizons de +l'avenir, et c'était d'après cette avidité seule qu'il se gouvernait. + +[Illustration: Le duc d'Épernon.] + +Le trésor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et +s'approcher d'Épernon, le bras arrondi et le visage riant; le trésor +était-il vide, il disparaissait, la lèvre dédaigneuse et le sourcil +froncé, pour s'enfermer, soit dans son hôtel, soit dans quelqu'un de ses +châteaux, où il pleurait misère jusqu'à ce qu'il eût pris le pauvre roi +par la faiblesse du coeur et tiré de lui quelque don nouveau. + +Par lui le favoritisme avait été érigé en métier, métier dont il +exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait +pas au roi le moindre retard à payer aux échéances; puis, lorsqu'il devint +plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale +furent revenues assez fréquentes pour solidifier sa cervelle gasconne, +plus tard, disons-nous, il consentit à se donner une part du travail, +c'est-à-dire à coopérer à la rentrée des fonds dont il voulait faire sa +proie. + +Cette nécessité, il le sentait bien, l'entraînait à devenir, de courtisan +paresseux, ce qui est le meilleur de tous les états, courtisan actif, ce +qui est la pire de toutes les conditions. Il déplora bien amèrement alors +les doux loisirs de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux, +n'avaient de leur vie parlé affaires publiques ni privées, et qui +convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs; +mais les temps avaient changé: l'âge de fer avait succédé à l'âge d'or; +l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller à l'argent, +fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine +à moitié tarie. D'Épernon se résigna et se lança en affamé dans les +inextricables ronces de l'administration, dévastant ça et là sur son +passage, et pressurant sans tenir compte des malédictions, chaque fois que +le bruit des écus d'or couvrait la voix des plaignants. + + * * * * * + +L'esquisse rapide et bien incomplète que nous avons tracée du caractère de +Joyeuse peut montrer au lecteur quelle différence il y avait entre les +deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amitié, mais cette +large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la +France et sur lui-même à ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout +naturellement et sans y réfléchir, avait suivi la trace et adopté la +tradition des Quélus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mégrin: il +aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous +ces bruits étranges qui avaient couru sur la merveilleuse amitié que le +roi portait aux prédécesseurs de Joyeuse, étaient morts avec cette amitié; +aucune tache infâme ne souillait cette affection presque paternelle de +Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honnêtes, Joyeuse +avait du moins en public le respect de la royauté, et sa familiarité ne +dépassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale, +Joyeuse était un ami véritable d'Henri; mais ce milieu ne se présentait +guère. Anne était jeune, emporté, amoureux, égoïste; c'était peu pour lui +d'être heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source; +c'était tout pour lui d'être heureux de quelque façon qu'il le fût. Brave, +beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts +une auréole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri +maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laissé, à lui roi, si peu +de chose à faire pour son ami. + +Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute à cause +du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri +cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se fût développé dans +un sens d'utilité remarquable. + +Trahi souvent, Henri ne fut jamais trompé. + +C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractère de ses amis, avec +cette profonde connaissance de leurs défauts et de leurs qualités, +qu'éloigné d'eux, isolé, triste, dans cette chambre sombre, il pensait à +eux, à lui, à sa vie, et regardait dans l'ombre ces funèbres horizons déjà +dessinés dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les +siens. + +Cette affaire de Salcède l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes +dans un pareil moment, Henri avait senti son dénûment; la faiblesse de +Louise l'attristait; la force de Catherine l'épouvantait. Henri sentait +enfin en lui cette vague et éternelle terreur qu'éprouvent les rois +marqués par la fatalité, pour qu'une race s'éteigne en eux et avec eux. + +S'apercevoir en effet que, quoique élevé au-dessus de tous les hommes, +cette grandeur n'a par de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on +encense, l'idole qu'on adore; mais que les prêtres et le peuple, les +adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relèvent selon leur +intérêt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit +altier, la plus cruelle des disgrâces. Henri le sentait vivement et +s'irritait de le sentir. + +Et cependant, de temps en temps, il se reprenait à l'énergie de sa +jeunesse éteinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse. + +-- Après tout, se disait-il, pourquoi m'inquiéterais-je? Je n'ai plus de +guerres à subir; Guise est à Nancy, Henri à Pau; l'un est obligé de +renfermer son ambition en lui-même, l'autre n'en a jamais eu. + +Les esprits se calment; nul Français n'a sérieusement envisagé cette +entreprise impossible de détrôner son roi; cette troisième couronne +promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos +de femme blessée dans son amour-propre; ma mère seule rêve toujours à son +fantôme d'usurpation, sans pouvoir sérieusement me montrer l'usurpateur; +mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgré +mes chagrins, je sais à quoi m'en tenir sur les prétendants qu'elle +redoute. + +Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai, +l'épée à la main, les ligues étrangères. Par la mordieu! je ne valais pas +mieux que je ne vaux aujourd'hui, à Jarnac et à Montcontour. + +Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tête sur sa poitrine; oui, +mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voilà +mon seul, mon véritable conspirateur, l'ennui! et ma mère ne me parle +jamais de celui-là. + +Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'être +ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour +s'amuser? D'Épernon? ah! celui-là, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas +encore touché sa traite de vingt-cinq mille écus sur les pieds fourchus; +eh bien, ma foi! qu'il boude tout à son aise. + +-- Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'Épernon. + +Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les récriminations +qu'elle suggère contre les personnes attendues, la facilité avec laquelle +se dissipe le nuage lorsque la personne paraît, comprendront +l'empressement que mit le roi à ordonner que l'on avançât un pliant pour +le duc. + +-- Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchanté de vous voir. + +D'Épernon s'inclina respectueusement. + +-- Pourquoi donc n'êtes-vous point venu voir écarteler ce coquin +d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge, +puisque je vous l'avais fait dire? + +-- Sire, je n'ai pas pu. + +-- Vous n'avez pas pu? + +-- Non, sire, j'avais affaire. + +-- Ne dirait-on pas, en vérité, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une +coudée, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas été payé, dit +Henri en levant les épaules. + +-- Ma foi, sire, dit d'Épernon prenant au bond la balle, Votre Majesté est +dans le vrai; le subside n'a pas été payé, et je suis sans un écu. + +-- Bon, fit Henri impatient. + +-- Mais, reprit d'Épernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me +hâte de le dire à Votre Majesté, car elle pourrait croire que ce sont là +les affaires dont je me suis occupé. + +-- Voyons ces affaires, duc. + +-- Votre Majesté sait ce qui s'est passé au supplice de Salcède. + +-- Parbleu, puisque j'y étais. + +-- On a tenté d'enlever le condamné. + +-- Je n'ai pas vu cela. + +-- C'est le bruit qui court par la ville cependant. + +-- Bruit, sans cause et sans résultat: on n'a pas remué. + +-- Je crois que Votre Majesté est dans l'erreur. + +-- Et sur quoi bases-tu ta croyance? + +-- Sur ce que Salcède a démenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant +les juges. + +-- Ah! vous savez déjà cela, vous? + +-- Je tâche de savoir tout ce qui intéresse Votre Majesté. + +-- Merci, mais où voulez-vous en venir avec ce préambule? + +-- A ceci: un homme qui meurt comme Salcède est mort en bien bon +serviteur, sire. + +-- Eh bien! après? + +-- Le maître qui a de tels serviteurs est bien heureux: voilà tout. + +-- Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutôt que +je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire. + +-- Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majesté trouverait dans +l'occasion, et je puis en répondre mieux que personne, des serviteurs +aussi fidèles qu'en a trouvé le maître de Salcède. + +-- Le maître de Salcède, le maître de Salcède! nommez donc une fois les +choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce +maître? + +-- Votre Majesté doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de +politique. + +-- Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous. + +-- Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses. + +-- Bon! dit Henri ennuyé, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des +choses désagréables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien là. + +-- Allons, voilà que Votre Majesté me maltraite, dit d'Épernon. + +-- C'est assez juste, je crois. + +-- Non pas, sire. L'avertissement d'un homme dévoué peut tomber à faux; +mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet +avertissement. + +[Illustration: Son visage me revient assez. -- PAGE 69.] + +-- Ce sont mes affaires. + +-- Ah! du moment que Votre Majesté le prend ainsi, vous avez raison, sire; +n'en parlons donc plus. + +Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier. + +-- Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis déjà lugubre comme un +Pharaon d'Égypte en sa pyramide. Égaie-moi. + +-- Ah! sire, la joie ne se commande point. + +Le roi frappa la table de son poing avec colère. + +-- Vous êtes un entêté, un mauvais ami, duc! s'écria-t-il. Hélas! hélas! +je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois. + +-- Oserais-je faire remarquer à Votre Majesté qu'elle n'encourage guère +les nouveaux? + +Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute réponse, il +regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une +expression des plus significatives. + +D'Épernon comprit. + +-- Votre Majesté me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon +achevé. Moi, je ne lui reproche pas mon dévoûment. + +Et le duc, qui ne s'était pas encore assis, prit le pliant que le roi +avait fait préparer pour lui. + +-- Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur, +toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire +gai et joyeux. Dieu m'est témoin que je n'ai point entendu parler de +Quélus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur +le point de mon honneur. Non, il y avait même en ce temps-là Bussy, Bussy, +qui n'était point à moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je +n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause +involontaire de leur mort, hélas! Où en suis-je venu, que je regrette même +mes ennemis! Certes, tous quatre étaient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne +te fâche point de ce que je dis là. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point +ton tempérament de donner à chaque heure du jour de grands coups de +rapière sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux +et haut à la main, tu es facétieux, fin, de bon conseil parfois. Tu +connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel +je n'éprouvai jamais un seul moment d'ennui. + +-- De qui Votre Majesté veut-elle parler? demanda le duc. + +-- Tu devrais lui ressembler, d'Épernon. + +-- Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majesté regrette. + +-- Oh! pauvre Chicot, où es-tu? + +D'Épernon se leva tout piqué. + +-- Eh bien! que fais-tu? dit le roi. + +-- Il paraît, sire, que Votre Majesté est en mémoire aujourd'hui; mais, en +vérité, ce n'est pas heureux pour tout le monde. + +-- Et pourquoi cela? + +-- C'est que Votre Majesté, sans y songer peut-être, me compare à messire +Chicot, et que je me sens assez peu flatté de la comparaison. + +-- Tu as tort, d'Épernon. Je ne puis comparer à Chicot qu'un homme que +j'aime et qui m'aime. C'était un solide et ingénieux serviteur que celui- +là. + +Et Henri poussa un profond soupir. + +-- Ce n'est pas pour ressembler à maître Chicot, je présume, que Votre +Majesté m'ait fait duc et pair, dit d'Épernon. + +-- Allons, ne récriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que +le Gascon, si fin et si impudent qu'il fût à la fois, se trouva plus mal à +l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'eût été devant un reproche +flagrant. + +-- Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voilà tout ce que je +puis dire. Oh! quand je songe qu'à cette même place où tu es ont passé +tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidèles; que là-bas, sur le +fauteuil où tu as posé ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent +fois! + +-- Peut-être était-ce fort spirituel, interrompit d'Épernon; mais, en tout +cas, c'était peu respectueux. + +-- Hélas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps +aujourd'hui. + +Et il agita tristement son chapelet de têtes de mort, qui fit entendre un +cliquetis lugubre comme s'il eût été fait d'ossements réels. + +-- Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement +d'Épernon. + +-- Il est mort! répondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aimé! + +-- Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vérité qu'il a bien fait de +mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries, +et l'on m'a dit que la sobriété n'était pas sa vertu favorite. De quoi est +mort le pauvre diable, sire, d'indigestion? + +-- Chicot est mort de chagrin, mauvais coeur, répliqua aigrement le roi. + +-- Il l'aura dit pour vous faire rire une dernière fois. + +-- Voilà qui te trompe: c'est qu'il n'a pas même voulu m'attrister par +l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis, +lui qui tant de fois m'a vu les pleurer. + +-- Alors c'est son ombre qui est revenue. + +-- Plût à Dieu que je le revisse, même en ombre! Non, c'est son ami, le +digne prieur Gorenflot, qui m'a écrit cette triste nouvelle. + +-- Gorenflot! qu'est-ce que cela? + +-- Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau +couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, près +de Bel-Esbat. + +-- Fort bien! quelque mauvais prêcheur à qui Votre Majesté aura donné un +prieuré de trente mille livres et à qui elle se garde bien de le +reprocher. + +-- Vas-tu devenir impie à présent? + +-- Si cela pouvait désennuyer Votre Majesté, j'essaierais. + +-- Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu! + +-- Chicot l'était bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait. + +-- Chicot est venu dans un temps où je pouvais encore rire de quelque +chose. + +-- Alors, Votre Majesté a tort de le regretter. + +-- Pourquoi cela? + +-- Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il fût, ne lui +serait pas d'un grand secours. + +-- L'homme était bon à tout, et ce n'est pas seulement à cause de son +esprit que je le regrette. + +-- Et à cause de quoi? Ce n'est point à cause de son visage, je présume, +car il était fort laid, mons Chicot. + +-- Il avait des conseils sages. + +-- Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majesté en ferait un garde des +sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard. + +-- Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont témoigné de +l'affection et pour qui j'en ai eu moi-même. Chicot, depuis qu'il est +mort, m'est sacré comme un ami sérieux, et quand je n'ai point envie de +rire, j'entends que personne ne rie. + +-- Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majesté. Ce +que j'en disais, c'est que tout à l'heure vous regrettiez Chicot pour sa +belle humeur; c'est que tout à l'heure vous me demandiez de vous égayer, +tandis que maintenant vous désirez que je vous attriste... Parfandious! +Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'échappe toujours. + +-- Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point où +tu voulais me voir quand tu as commencé la conversation par de sinistres +propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'Épernon; il y a toujours +chez le roi la force d'un homme. + +-- Je n'en doute pas, sire. + +-- Et c'est heureux, car, mal gardé comme je le suis, si je ne me gardais +point moi-même, je serais mort dix fois le jour. + +-- Ce qui ne déplairait pas à certaines gens que je connais. + +-- Contre ceux-là, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses. + +-- C'est bien impuissant à atteindre de loin. + +-- Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes +arquebusiers. + +-- C'est gênant pour frapper de près: pour défendre une poitrine royale, +ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes +poitrines. + +-- Hélas! dit Henri, voilà ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines +de nobles coeurs. Jamais on ne fût arrivé à moi du temps de ces vivants +remparts qu'on appelait Quélus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint- +Mégrin. + +-- Voilà donc ce que Votre Majesté regrette? demanda d'Épernon, comptant +saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant délit d'égoïsme. + +-- Je regrette les coeurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes +choses, dit Henri. + +-- Sire, dit d'Épernon, si j'osais, je ferais remarquer à Votre Majesté +que je suis Gascon, c'est-à-dire prévoyant et industrieux; que je tâche de +suppléer par l'esprit aux qualités que m'a refusées la nature; en un mot, +que je fais tout ce que je puis, c'est-à-dire tout ce que je dois, et que +par conséquent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra! + +-- Ah! voilà comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand étalage des +dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu à m'effrayer, +tu te résumes par ces mots: Advienne que pourra!... Bien obligé, duc. + +-- Votre Majesté veut donc bien croire un peu à des dangers? + +-- Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre. + +-- Je crois que je le puis. + +-- Tu le peux? + +-- Oui, sire. + +-- Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu +es! + +-- Pas si petits. + +-- Voyons, alors. + +-- Votre Majesté consent-elle à se lever? -- Pourquoi faire? + +-- Pour venir avec moi jusqu'aux anciens bâtiments du Louvre. + +-- Du côté de la rue de l'Astruce? + +-- Précisément à l'endroit où l'on s'occupait de bâtir un garde-meubles, +projet qui a été abandonné depuis que Votre Majesté ne veut plus d'autres +meubles que des prie-Dieu et des chapelets de têtes de mort. + +-- A cette heure? + +-- Dix heures sonnent à l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me +semble. + +-- Que verrai-je dans ces bâtiments? + +-- Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas. + +-- C'est bien loin, duc. + +-- Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire. + +-- D'Épernon, d'Épernon. + +-- Eh bien, sire? + +-- Si ce que tu veux me faire voir n'est pas très curieux, prends garde. + +-- Je vous réponds, sire, que ce sera curieux. + +-- Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort. + +Le duc prit son manteau et présenta au roi son épée; puis, prenant un +flambeau de cire, il se mit à précéder dans la galerie Sa Majesté très +chrétienne, qui le suivit d'un pas traînant. + + + + +XIII + + +LE DORTOIR + +Quoiqu'il ne fût encore que dix heures, comme l'avait dit d'Épernon, un +silence de mort envahissait déjà le Louvre; à peine, tant le vent +soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le +grincement des ponts-levis. + +En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivèrent aux +bâtiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conservé ce nom, même depuis +l'édification de Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Le duc tira une clef de son aumônière, descendit quelques marches, +traversa une petite cour, ouvrit une porte cintrée, enfermée sous des +ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues +herbes. + +Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se +trouva dans une cour intérieure que dominait à l'un de ses angles un +escalier de pierre. + +Cet escalier aboutissait à une vaste chambre, ou plutôt à un immense +corridor. + +D'Épernon avait aussi la clef de ce corridor. + +Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer à Henri l'étrange +aménagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux. + +Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits était occupé par un +dormeur. + +Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du +côté du duc avec une curiosité inquiète: + +-- Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment? + +-- Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui dès demain ne dormiront +plus, qu'à leur tour s'entend. + +-- Et pourquoi ne dormiront-ils plus? + +-- Pour que Votre Majesté puisse dormir, elle. + +-- Explique-toi; tous ces gens-là sont donc tes amis? + +-- Choisis par moi, sire, triés comme le grain dans l'aire; des gardes +intrépides qui ne quitteront pas Votre Majesté plus que son ombre, et qui, +gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout où Votre Majesté ira, +ne laisseront personne approcher de vous à la longueur d'une épée. + +-- C'est toi qui as inventé cela, d'Épernon? + +-- Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire. + +-- On en rira. + +-- Non pas, on en aura peur. + +-- Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes? + +-- Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous +plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre +Majesté, ne s'adresseront qu'à vous pour avoir la lumière, la chaleur, la +vie. + +-- Mais cela va me ruiner. + +-- Est-ce qu'un roi se ruine jamais? + +-- Je ne puis déjà point payer les Suisses. + +-- Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous +paraissent gens de grande dépense? + +Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui présentait un aspect assez +digne d'attention, même pour un roi accoutumé aux belles divisions +architecturales. + +Cette salle longue était coupée, dans toute sa longueur, par une cloison +sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcôves, placées +comme autant de chapelles à côté les unes des autres, et donnant sur le +passage à l'une des extrémités duquel se tenaient le roi et d'Épernon. + +Une porte, percée dans chacune de ces alcôves, donnait accès dans une +sorte de logement voisin. + +Il résultait de cette distribution ingénieuse que chaque gentilhomme avait +sa vie publique et sa vie privée. + +Au public, il apparaissait par l'alcôve. + +En famille, il se cachait dans sa petite loge. + +La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant +dans toute la longueur du bâtiment. + +Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions. + +-- Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits? +demanda le roi. + +-- Parce que, sire, j'ai pensé qu'ainsi l'inspection serait plus facile à +faire pour Votre Majesté; puis ces alcôves, qui portent chacune un numéro, +ont un avantage, c'est de transmettre ce numéro à leur locataire: ainsi +chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre. + +-- C'est assez bien imaginé, dit le roi, surtout si nous seuls conservons +la clef de toute cette arithmétique. Mais les malheureux étoufferont à +toujours vivre dans ce bouge. + +-- Votre Majesté va faire le tour avec moi si elle le désire, et entrer +dans les loges de chacun d'eux. + +-- Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'Épernon! dit le roi, +jetant les yeux sur les chaises chargées de la défroque des dormeurs. Si +j'y renferme les loques de ces gaillards-là, Paris rira beaucoup. + +-- Il est de fait, sire, répondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont +pas très somptueusement vêtus; mais, sire, s'ils eussent été tous ducs et +pairs... + +-- Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coûteraient plus cher +qu'ils ne vont me coûter. + +-- Eh bien, c'est cela même, sire. + +-- Combien me coûteront-ils, voyons? Cela me décidera peut-être, car en +vérité, d'Épernon, la mine n'est pas appétissante. + +-- Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hâlés par le soleil +qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'étais maigre et hâlé comme +eux lorsque je vins à Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi. + +-- Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'Épernon. + +Puis, après une pause: + +-- Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le +roi. + +-- Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperçu, ils ont très bien dîné +ce soir, voyez-vous. + +-- Tiens, en voici un qui rêve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille +avec curiosité. + +-- Vraiment? + +-- Oui, que dit-il donc? écoute. + +En effet, un des gentilshommes, la tête et les bras pendants hors du lit, +la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un mélancolique +sourire. + +Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied. + +-- Si vous êtes une femme, disait-il, fuyez! fuyez! + +-- Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-là. + +-- Qu'en dites-vous, sire? + +-- Son visage me revient assez. + +D'Épernon approcha son flambeau. + +-- Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peignée. -- C'est le +sire Ernauton de Carmainges, un joli garçon, et qui ira loin. + +-- Il a laissé là-bas quelque amour ébauché, pauvre diable! + +-- Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui +tiendrons compte du sacrifice. + +-- Oh! oh! voilà une bizarre figure qui vient après ton sire... comment +donc l'appelles-tu déjà? + +-- Ernauton de Carmainges. + +-- Ah! oui! peste! quelle chemise a le numéro 34! on dirait d'un sac de +pénitent. + +-- Celui-là c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majesté, lui, ce ne +sera pas, je vous en réponds, sans s'enrichir un peu. + +-- Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rêver d'amour? + +-- Quel numéro, sire? + +-- Numéro 42. + +-- Fine lame, coeur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline, +sire. + +-- Ah ça! mais j'y réfléchis; sais-tu que tu as eu là une idée, Lavalette? + +-- Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces +nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majesté que +l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, à +la première occasion, vont se montrer d'une façon qui nous fera honneur à +tous. + +-- Oui, oui, tu as raison, c'est une idée. Mais attends donc. + +-- Quoi? + +-- Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet équipage-là, je +présume. Mon corps a bonne façon, et je ne veux pas que son ombre, ou +plutôt que ses ombres le déshonorent. + +-- Ah! nous en revenons, sire, à la question du chiffre. + +-- Comptais-tu l'éluder? + +-- Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale; +mais à l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une idée. + +-- D'Épernon, d'Épernon! dit le roi. + +-- Que voulez-vous, sire, le désir de plaire à Votre Majesté double mon +imagination. + +-- Allons, voyons, dis cette idée. + +-- Eh bien, si cela dépendait de moi, chacun de ces gentilshommes +trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une +bourse de mille écus pour le paiement du premier semestre. + +-- Mille écus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons +donc! vous êtes fou, duc; un régiment tout entier ne coûterait point cela. + +-- Vous oubliez, sire, qu'ils sont destinés à être les ombres de Votre +Majesté; et, vous l'avez dit vous-même, vous désirez que vos ombres soient +décemment habillées. Chacun aura donc à prendre sur ses mille écus pour se +vêtir et s'armer de manière à vous faire honneur; et sur le mot honneur, +laissez la longe un peu lâche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents +livres pour l'équipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres +pour la première année, trois mille pour la seconde et les autres. + +-- C'est plus acceptable. + +-- Et Votre Majesté accepte? + +-- Il n'y a qu'une difficulté, duc. -- Laquelle? + +-- Le manque d'argent. + +-- Le manque d'argent? + +-- Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise +raison que je te donne là, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta +traite. + +-- Sire, j'ai trouvé un moyen. + +-- De me faire avoir de l'argent? + +-- Pour votre garde, oui, sire. + +-- Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'Épernon de +côté. + +Puis tout haut: + +-- Voyons ce moyen, dit-il. + +-- On a enregistré, il y a eu six mois aujourd'hui même, un édit sur les +droits de gibier et de poisson. + +-- C'est possible. + +-- Le paiement du premier semestre a donné soixante-cinq mille écus que le +trésorier de l'épargne a encaissés ce matin, lorsque je l'ai prévenu de +n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au trésor, il tient à la +disposition de Votre Majesté l'argent de la taxe. + +-- Je le destinais aux guerres. + +-- Eh bien, justement, sire. La première condition de la guerre, c'est +d'avoir des hommes; le premier intérêt du royaume, c'est la défense et la +sûreté du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces +conditions. + +-- La raison n'est pas mauvaise; mais, à ton compte, je ne vois que +quarante-cinq mille écus employés; il va donc m'en rester vingt mille pour +mes régiments. + +-- Pardon, sire, j'ai disposé, sauf le plaisir de Votre Majesté, de ces +vingt mille écus. + +-- Ah! tu en as disposé? + +-- Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite. + +-- J'en étais sûr, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans +ton argent. + +-- Oh! par exemple, sire! + +-- Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant +à une autre idée. + +-- Voilà, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est +commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est à +pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un +troisième pour suppléer au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous +aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service, +trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant +ces douze heures vous en aurez toujours cinq à droite, cinq à gauche, deux +devant et trois derrière. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une +pareille garde. + +-- Par la mordieu! c'est habilement combiné, duc, et je te fais mon +compliment. + +-- Regardez-les, sire; en vérité ils font bon effet. + +-- Oui, habillés ils ne seront pas mal. + +-- Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui +vous menacent, sire? + +-- Je ne dis pas. + +-- J'avais donc raison? + +-- Soit. + +-- Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette idée-là. + +-- D'Épernon! d'Épernon! il n'est point charitable de dire du mal des +absents. + +-- Parfandious! vous dites bien du mal des présents, sire. + +-- Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il était avec moi à la Grève +aujourd'hui, lui, Joyeuse. + +-- Eh bien! moi j'étais ici, sire, et Votre Majesté voit que je ne perdais +pas mon temps. + +-- Merci, Lavalette. + +-- A propos, sire, fit d'Épernon, après un silence d'un instant, j'avais +une chose à demander à Votre Majesté. + +-- Cela m'étonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien. + +-- Votre Majesté est amère aujourd'hui, sire. + +-- Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie +avait satisfait la vengeance, ou plutôt tu me comprends mal: je disais +que, m'ayant rendu service, tu avais droit à me demander quelque chose; +demande donc. + +-- C'est différent, sire. D'ailleurs, ce que je demande à Votre Majesté, +c'est une charge. + +-- Une charge! toi, colonel général de l'infanterie, tu veux encore une +charge; mais elle t'écrasera. + +-- Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majesté; je +porterais le ciel et la terre. + +-- Demande alors, dit le roi en soupirant. + +-- Je désire que Votre Majesté me donne le commandement de ces quarante- +cinq gentilshommes. + +-- Comment! dit le roi stupéfait, tu veux marcher devant moi, derrière +moi? tu veux te dévouer à ce point, tu veux être capitaine des gardes? + +-- Non pas, non pas, sire. + +-- A la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle. + +-- Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon +commandement que celui de tout autre; mais je ne les précéderai ni ne les +suivrai: j'aurai un second moi-même. + +-- Il y a encore quelque chose là-dessous, pensa Henri en secouant la +tête; ce diable d'homme donne toujours pour avoir. + +Puis tout haut: + +-- Eh bien, soit, tu auras ton commandement. + +-- Secret? + +-- Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq? + +-- Le petit Loignac. + +-- Ah! tant mieux. + +-- Il agrée à Votre Majesté? + +-- Parfaitement. + +-- Est-ce arrêté ainsi, sire? + +-- Oui, mais.... + +-- Mais? + +-- Quel rôle joue-t-il près de toi, ce Loignac? + +-- Il est mon d'Épernon, sire. + +-- Il te coûte cher alors, grommela le roi. + +-- Votre Majesté dit? + +-- Je dis que j'accepte. + +-- Sire, je vais chez le trésorier de l'épargne chercher les quarante-cinq +bourses. + +-- Ce soir? + +-- Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises. + +-- C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi. + +-- Content, sire? + +-- Assez. + +-- Bien gardé dans tous les cas. + +-- Oui, par des gens qui dorment les poings fermés. + +-- Ils veilleront demain, sire. + +D'Épernon reconduisit Henri jusqu'à la porte de la galerie et le quitta en +se disant: + +-- Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me +coûtent rien, parfandious! + + + + +XIV + +L'OMBRE DE CHICOT + + +Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de +déceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs défauts et +leurs qualités, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus +profond de leur coeur que pouvait le faire le roi du ciel. + +Il avait compris tout de suite où voulait en venir d'Épernon; mais comme +il s'attendait à ne rien recevoir en échange de ce qu'il donnerait, et +qu'il recevait quarante-cinq estafiers en échange de soixante-cinq mille +écus, l'idée du Gascon lui parut une trouvaille. + +Et puis c'était une nouveauté. Un pauvre roi de France n'est pas toujours +grassement fourni de cette marchandise si rare même pour des sujets, le +roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peigné +ses chiens, aligné ses têtes de mort et poussé sa quantité voulue de +soupirs, n'avait plus rien à faire. + +La garde instituée par d'Épernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en +parlerait, et qu'il pourrait en conséquence lire sur les physionomies +autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il était revenu +de Pologne. + +Peu à peu et à mesure qu'il se rapprochait de sa chambre où l'attendait +l'huissier, assez intrigué de cette excursion nocturne et insolite, Henri +se développait à lui-même les avantages de l'institution des quarante- +cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait, +s'éclaircissant, les idées que d'Épernon avait mises en lumière dans la +conversation qu'il venait d'avoir avec lui. + +-- Au fait, pensa le roi, ces gens-là seront sans doute fort braves: il y +en aura, Dieu merci! pour tout le monde... et puis, c'est beau, un cortège +de quarante-cinq épées toujours prêtes à sortir du fourreau! + +Ce dernier chaînon de sa pensée se soudant au souvenir de ces autres épées +si dévouées qu'il regrettait si amèrement tout haut et plus amèrement +encore tout bas, amena Henri à une tristesse profonde dans laquelle il +tombait si souvent à l'époque où nous sommes parvenus, qu'on eût pu dire +que c'était son état habituel. Les temps si durs, les hommes si méchants, +les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimèrent une +seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'égayer, pour sortir un +instant de cette maladie que déjà, à cette époque, les Anglais, nos +maîtres en mélancolie, avaient baptisée du nom de _spleen_. + +Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le +demanda. + +-- M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier. + +-- C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous. + +-- Sire, la chambre de Votre Majesté est prête, et Sa Majesté la reine a +fait demander les ordres du roi. + +Henri fit la sourde oreille. + +-- Doit-on faire dire à Sa Majesté, hasarda l'huissier, de mettre le +chevet? + +-- Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dévotions, j'ai mes travaux; et +puis je suis souffrant, je dormirai seul. + +L'huissier s'inclina. + +-- A propos, dit Henri le rappelant, portez à la reine ces confitures +d'Orient qui font dormir. + +Et il remit son drageoir à l'huissier. + +Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet préparée. + +Une fois là, Henri jeta un coup d'oeil sur tous les accessoires si +recherchés, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait +naguère pour être le plus bel homme de la chrétienté, ne pouvant pas en +être le plus grand roi. + +Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forcé, auquel +autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait +autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu. +Henri était comme ces vieilles coquettes qui ont changé leur miroir contre +un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus +chéris. + +Gants parfumés et onctueux, masques de toile fine imprégnés de pâtes, +combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir +l'oreille et faire briller les yeux, il négligea tout cela encore comme il +le faisait déjà depuis longtemps. + +-- Mon lit, dit-il avec un soupir. + +Deux serviteurs le déshabillèrent, lui passèrent un caleçon de fine laine +de Frise, et, le soulevant avec précaution, ils le glissèrent entre ses +draps. + +-- Le lecteur de Sa Majesté! cria une voix. + +Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait +quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du +polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est-à-dire +primitivement, le français lui suffisait. + +-- Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prières chez lui à mon +intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi. + +-- Mais s'il rentre tard, sire? + +-- Hélas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais à quelque heure qu'il +rentre, vous entendez, amenez-le. + +Les serviteurs éteignirent les cires, allumèrent près du feu une lampe +d'essences qui donnaient des flammes pâles et bleuâtres, sorte de +récréation fantasmagorique dont le roi se montrait fort épris depuis le +retour de ses idées sépulcrales, puis ils quittèrent sur la pointe des +pieds sa chambre silencieuse. + +Henri, brave en face d'un danger véritable, avait toutes les craintes, +toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les +apparitions, il avait peur des fantômes, et cependant ce sentiment +l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela à ce +prisonnier qui, ennuyé de l'oisiveté d'une longue détention, répondait à +ceux qui lui annonçaient qu'il allait subir la question: + +-- Bon, cela me fera toujours passer un instant. + +Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout +en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en +essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu dénoncer la +mystérieuse entrée d'une ombre, les yeux de Henri, fatigués du spectacle +de la journée et de la course du soir, se voilèrent, et bientôt il +s'endormit ou plutôt s'engourdit dans ce calme et cette solitude. + +Mais les repos de Henri n'étaient pas longs. Miné par cette fièvre sourde +qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il +crut entendre du bruit dans sa chambre et se réveilla. + +-- Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi? + +Personne ne répondit. + +Les flammes de la lampe bleue s'étaient affaiblies; elles ne renvoyaient +plus au plafond de chêne sculpté qu'un cercle blafard qui verdissait l'or +des caissons. + +-- Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophète a raison: Majesté +devrait toujours soupirer. Il eût mieux fait de dire: Elle soupire +toujours. + +Puis, après une pause d'un instant: + +-- Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de prière, donnez-moi la force d'être +toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai après ma mort! + +-- Eh! eh! seul après ta mort, ce n'est pas sûr, répondit une voix +stridente qui vibra comme une percussion métallique à quelques pas du lit; +et les vers, pour qui les prends-tu? + +Le roi, effaré, se souleva sur son séant, interrogeant avec anxiété chaque +meuble de la chambre. + +-- Oh! je connais cette voix, murmura-t-il. + +-- C'est heureux, répliqua la voix. + +Une sueur froide passa sur le front du roi. + +-- On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il. + +-- Tu brûles, Henri, tu brûles, répondit la voix. + +Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperçut à quelque distance de +la cheminée, dans ce même fauteuil qu'il avait désigné une heure +auparavant à d'Épernon, une tête sur laquelle le feu attachait un de ces +reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un +personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine à apercevoir. + +Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil où était appuyé le bras du +personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied +formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre +mesure. + +-- Que Dieu me protège! s'écria Henri, c'est l'ombre de Chicot! + +-- Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais? + +-- Qu'est-ce à dire? + +-- Les ombres ne parlent pas, imbécile, puisqu'elles n'ont pas de corps, +et par conséquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil. + +-- Tu es bien Chicot, alors? s'écria le roi ivre de joie. + +-- Je ne veux rien décider à cet égard; nous verrons plus tard ce que je +suis, nous verrons. + +-- Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot? + +-- Allons, bon! voilà que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire, +je suis mort, cent fois mort. + +-- Chicot, mon seul ami! + +-- Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la même chose. Tu +n'es pas changé, peste! + +-- Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu changé, Chicot? + +-- Je l'espère bien. + +-- Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet, +pourquoi m'as-tu quitté, dis? + +-- Parce que je suis mort. + +-- Mais tu disais tout à l'heure que tu ne l'étais pas? + +-- Et je le répète. + +-- Que veut dire cette contradiction? + +-- Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et +vivant pour les autres. + +-- Et pour moi, qu'es-tu? + +-- Pour toi je suis mort. + +-- Pourquoi mort pour moi? + +-- C'est facile à comprendre: écoute bien. + +-- Oui. + +-- Tu n'es pas maître chez toi. + +-- Comment! + +-- Tu ne peux rien pour ceux qui te servent. + +-- Mons Chicot! + +-- Ne nous fâchons pas, ou je me fâche. + +-- Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne +s'évanouît; parle, mon ami, parle. + +-- Eh bien donc, j'avais une petite affaire à vider avec M. de Mayenne, tu +te le rappelles? + +-- Parfaitement. + +-- Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; très bien; il me +fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me défendre +contre ce héros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes +avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis déclaré mort et enterré par +l'intermédiaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de +Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus. + +-- Affreux courage que tu as eu là, Chicot! ne savais-tu pas la douleur +que me causerait ta mort, dis? + +-- Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais +vécu si tranquille que depuis que tout le monde est persuadé que je ne vis +plus. + +-- Chicot! Chicot! mon ami, s'écria le roi, tu m'épouvantes, ma tête se +perd. + +-- Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperçois de cela, toi? + +Je ne sais que croire. + +-- Dame! il faut pourtant t'arrêter à quelque chose: que crois-tu, voyons? + +-- Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens. + +-- Alors je mens: tu es poli. + +-- Tu me caches une partie de la vérité, du moins; mais tout à l'heure, +comme les spectres de l'antiquité, tu vas me dire des choses terribles. + +-- Ah! quant à cela, je ne dis pas non. Apprête-toi donc, pauvre roi! + +-- Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscitée par le +Seigneur. + +-- J'avouerai tout ce que tu voudras. + +-- Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gardés? +comment te trouverais-tu là, dans ma chambre, près de moi? Le premier venu +entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le +roi? + +Et Henri, s'abandonnant tout entier à la terreur imaginaire qui venait de +le saisir, se rejeta dans son lit, prêt à se couvrir la tête avec ses +draps. + +-- Là, là, là, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque pitié et +beaucoup de sympathie, là, ne t'échauffe pas, tu n'as qu'à me toucher pour +te convaincre. + +-- Tu n'es donc pas un messager de vengeance? + +-- Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une épée +flamboyante comme l'archange Michel? + +-- Alors, comment es-tu entré? + +-- Tu y reviens? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me +donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de +ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrière; eh +bien! avec cette clef on entre, et je suis entré. + +-- Par la porte secrète, alors? + +-- Eh! sans doute. + +-- Mais pourquoi es-tu entré aujourd'hui plutôt qu'hier? + +-- Ah! c'est vrai, voilà la question; eh bien! tu vas le savoir. + +Henri abaissa ses draps, et avec le même accent de naïveté qu'eut pris un +enfant: + +-- Ne me dis rien de désagréable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si +tu savais quel plaisir me fait éprouver ta voix! + +-- Moi, je te dirai la vérité, voilà tout: tant pis si la vérité est +désagréable. + +-- Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de +Mayenne? + +-- C'est très sérieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait +donner cinquante coups de bâton, j'ai pris ma belle et lui ai donné cent +coups de fourreau d'épée: suppose que deux coups de fourreau d'épée valent +un coup de bâton, et nous sommes manche à manche; gare la belle! suppose +qu'un coup de fourreau d'épée vaille un coup de bâton, ce peut être l'avis +de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de bâton ou de +fourreau d'épée: or, je ne crains rien tant que les débiteurs de ce genre, +et je ne fusse pas même venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si +je n'eusses pas su M. de Mayenne à Soissons. + +-- Eh bien! Chicot, cela étant, puisque c'est pour moi que tu es revenu, +je te prends sous ma protection, et je veux.... + +-- Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces +les mots: je veux, tu es prêt à dire quelque sottise. + +-- Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour. + +-- Là! je le disais bien. + +-- Je te défendrai. + +-- Bon. + +-- Chicot, je t'engage ma parole royale. + +-- Bast! j'ai mieux que cela. + +-- Qu'as-tu? + +-- J'ai mon trou, et j'y reste. + +-- Je te défendrai, te dis-je! s'écria énergiquement le roi en se dressant +sur la marche de son lit. + +-- Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie. + +-- Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspères, dit le roi en se +rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de +France, je me trouve assez de Suisses, d'Écossais, de gardes françaises et +de gentilshommes pour ma défense, monsieur Chicot ne se trouve point +content et en sûreté? + +-- Écoute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses.... + +-- Oui, commandés par Tocquenot. -- Bien. Tu as les Écossais.... + +-- Oui, commandés par Larchant. + +-- Très bien. Tu as les gardes françaises.... + +-- Commandés par Crillon. + +-- A merveille. Et puis après? + +-- Et puis après? Je ne sais si je devrais te dire cela. + +-- Ne le dis pas: qui te le demande? + +-- Et puis après, une nouveauté, Chicot. + +-- Une nouveauté? + +-- Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes. + +-- Quarante-cinq! comment dis-tu cela? + +-- Quarante-cinq gentilshommes. + +-- Où les as-tu trouvés? ce n'est pas à Paris, en tout cas? + +-- Non, mais ils y sont arrivés aujourd'hui, à Paris. + +-- Oui-dà! oui-dà! dit Chicot, illuminé d'une idée subite; je les connais +tes gentilshommes. + +-- Vraiment! + +-- Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace. + +-- Je ne dis pas. + +-- Des figures à mourir de rire! + +-- Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes. + +-- Des Gascons enfin, comme le colonel général de ton infanterie. + +-- Et comme toi, Chicot. + +-- Oh! mais moi, Henri, c'est bien différent; je ne suis plus Gascon +depuis que j'ai quitté la Gascogne. + +-- Tandis qu'eux?... + +-- C'est tout le contraire: ils n'étaient pas Gascons en Gascogne, et ils +sont doubles Gascons ici. + +-- N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables épées. + +-- Commandées par cette quarante-sixième redoutable épée qu'on appelle +d'Épernon? + +-- Pas précisément. + +-- Et par qui? + +-- Par Loignac. + +-- Peuh! + +-- Ne vas-tu pas déprécier Loignac à présent? + +-- Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septième degré. + +-- Vous êtes tous parents, vous autres Gascons. + +-- C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'êtes jamais. + +-- Enfin, répondras-tu? + +-- A quoi? + +-- A mes quarante-cinq. + +-- Et c'est avec cela que tu comptes te défendre? + +-- Oui, par la mordieu! oui, s'écria Henri irrité. + +Chicot, ou son ombre, car n'étant pas mieux renseigné que le roi là- +dessus, nous sommes obligé de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot, +disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses +talons au rebord de ce même fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le +sommet d'un angle plus élevé que sa tête. + +-- Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi. + +-- Des troupes? tu as des troupes? -- Tiens! pourquoi pas? + +-- Et quelles troupes? + +-- Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'armée que MM. de Guise se font en +Lorraine. + +-- Es-tu fou? + +-- Non pas, une vraie armée, six mille hommes au moins. + +-- Mais à quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais- +tu te faire défendre précisément par les soldats de M. de Guise? + +-- Parce que je suis mort. + +-- Encore cette plaisanterie! + +-- Or, c'était à Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profité de +cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale. + +-- Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi. + +-- Non. + +-- Qu'es-tu donc? + +-- Je suis Robert Briquet, ancien négociant et ligueur. + +-- Toi, ligueur, Chicot? + +-- Enragé; ce qui fait, vois-tu, qu'à la condition de ne pas voir de trop +près M. de Mayenne, j'ai pour ma défense personnelle, à moi Briquet, +membre de la sainte Union, d'abord l'armée des Lorrains, ci, six mille +hommes; retiens bien les chiffres. + +-- J'y suis. + +-- Ensuite cent mille Parisiens à peu près. + +-- Fameux soldats! + +-- Assez fameux pour te gêner fort, mon prince. Donc, cent mille et six +mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le +cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou. + +-- Commences-tu à épuiser la liste? dit Henri impatienté. + +-- Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens. + +-- Dis. + +-- Lesquels t'en veulent beaucoup. + +-- Dis. + +-- Les catholiques d'abord. + +-- Ah! oui, parce que je n'ai exterminé qu'aux trois quarts les huguenots. + +-- Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts exterminés. + +-- Ah! oui; et les troisièmes? -- Que dis-tu des politiques, Henri? + +-- Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frère, ni de M. de +Guise. + +-- Mais qui veulent bien de ton beau-frère de Navarre. + +-- Pourvu qu'il abjure. + +-- Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas? + +-- Ah ça! mais les gens dont tu me parles là.... + +-- Eh bien? + +-- C'est toute la France. + +-- Justement: voilà mes troupes, à moi, qui suis ligueur. Allons, allons! +additionne et compare. + +-- Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains +frissonnements courir dans ses veines. + +-- Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout +le monde, mon pauvre Henriquet! + +Henri prit un air de dignité tout à fait royal. + +-- Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une +armée, très bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me désigner M. +de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens à Nancy? M. de Mayenne? tu avoues +toi-même qu'il est à Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est à +Bruxelles; le roi de Navarre? il est à Pau; tandis que moi, je suis seul, +c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu +d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier, +poil ou plume. + +Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu. + +-- Qu'as-tu à répondre à cela? demanda Henri. + +-- Que tu es toujours éloquent, Henri; il te reste la langue: c'est en +vérité plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincère +compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours. + +-- Laquelle? + +-- Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhétorique; +j'attaquerai ta comparaison. + +-- En quoi? + +-- En ce que tu prétends que tu es le chasseur attendant le gibier à +l'affût, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le +chasseur traque jusque dans son gîte. + +-- Chicot! + +-- Voyons, l'homme à l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis. + +-- Personne, pardieu! + +-- Il est venu quelqu'un cependant. + +-- Parmi ceux que je t'ai cités? + +-- Non, pas précisément, mais à peu près. + +-- Et qui est venu? + +-- Une femme. + +-- Ma soeur, Margot? + +-- Non, la duchesse de Montpensier. + +-- Elle! à Paris? + +-- Eh! mon Dieu, oui. + +-- Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes? + +-- C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors. +Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrivée de +son frère. + +-- L'arrivée de M. de Guise? + +-- Oui. + +-- Et tu crois que cela m'embarrasse? + +-- Oh! toi, tu n'es embarrassé de rien. + +-- Passe-moi l'encre et le papier. + +-- Pourquoi faire? pour signer l'ordre à M. de Guise de rester à Nancy? + +-- Justement. L'idée est bonne, puisqu'elle t'est venue en même temps qu'à +moi. + +-- Exécrable! au contraire. + +-- Pourquoi? + +-- Il n'aura pas plus tôt reçu cet ordre-là qu'il devinera que sa présence +est urgente à Paris, et qu'il accourra. + +Le roi sentit la colère lui monter au front. Il regarda Chicot de travers. + +-- Si vous n'êtes revenu que pour me faire des communications comme celle- +là, vous pouviez bien vous tenir où vous étiez. + +-- Que veux-tu, Henri, les fantômes ne sont pas flatteurs. + +-- Tu avoues donc que tu es un fantôme? + +-- Je ne l'ai jamais nié. + +-- Chicot! + +-- Allons! ne te fâche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais +aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frère en Flandre? + +-- Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens. + +-- Maintenant, écoute, ne nous fâchons pas. Dans quel but penses-tu que M. +de Guise reste à Nancy? + +-- Pour y organiser une armée. + +-- Bien! du calme... A quoi destine-t-il cette armée? + +-- Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions. + +-- Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard: +c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette armée? + +-- A combattre les huguenots du nord. + +-- Ou plutôt à contrarier ton frère d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de +Brabant, qui tâche de se bâtir un petit trône en Flandre, et qui te +demande constamment des secours pour arriver à ce but. + +-- Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais, +bien entendu. + +-- A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil? + +-- Lequel? + +-- Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce +secours s'avançait vers Bruxelles, ne dût-il aller qu'à moitié chemin? + +-- Ah! oui! s'écria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de +la frontière. + +-- Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier, à nous autres +ligueurs, que M. de Guise serait à Paris avant huit jours? + +-- Cette promesse tomberait à l'eau. + +-- C'est toi qui l'as dit, mon maître, fit Chicot en prenant toutes ses +aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri? + +-- Je le crois bon... cependant.... + +-- Quoi encore? + +-- Tandis que ces deux messieurs seront occupés l'un de l'autre, là-bas, +au nord.... + +-- Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que +viennent les orages. + +-- Pendant ce temps-là, mon troisième fléau ne se mettra-t-il pas en +branle? Tu sais ce qu'il fait, le Béarnais? + +-- Non, le diable m'emporte! + +-- Il réclame. + +-- Quoi? + +-- Les villes qui forment la dot de sa femme. + +-- Bah! voyez-vous l'insolent, à qui l'honneur d'être allié à la maison de +France ne suffit pas, et qui se permet de réclamer ce qui lui appartient! + +-- Cahors, par exemple, comme si c'était d'un bon politique d'abandonner +une pareille ville à un ennemi. + +-- Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un +honnête homme, par exemple. + +-- Monsieur Chicot! + +-- Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mêle pas de tes +affaires de famille. + +-- Mais cela ne m'inquiète pas: j'ai mon idée. + +-- Bon! + +-- Revenons donc au plus pressé. + +-- A la Flandre? + +-- J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre, à mon frère... Mais qui +enverrai-je? à qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette +importance? + +-- Dame!... + +-- Ah! j'y songe. + +-- Moi aussi. + +-- Vas-y, toi, Chicot. + +-- Que j'aille en Flandre, moi? + +-- Pourquoi pas? + +-- Un mort aller en Flandre! allons donc! + +-- Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet. + +-- Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les +fonctions d'ambassadeur près de M. le duc d'Anjou. + +-- C'est-à-dire que tu refuses? + +-- Pardieu! + +-- Que tu me désobéis? + +-- Moi, te désobéir! Est-ce que je te dois obéissance? + +-- Tu ne me dois pas obéissance, malheureux? + +-- M'as-tu jamais rien donné qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me +vient d'héritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, érige en +marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille écus, et +alors nous causerons ambassade. + +Henri allait répondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en +trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches, +lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portière de velours. + +-- M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier. + +-- Eh! ventre de biche! voilà ton affaire! s'écria Chicot. Trouve-moi un +ambassadeur pour te représenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en +défie! + +-- Au fait, murmura Henri, décidément ce diable d'homme est de meilleur +conseil que ne l'a jamais été aucun de mes ministres. + +-- Ah! tu en conviens donc? dit Chicot. + +Et il se renfonça dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de +sorte que le plus habile marin du royaume, accoutumé à distinguer le +moindre point des lignes de l'horizon, n'eût pu distinguer une saillie au- +delà des sculptures du grand fauteuil dans lequel il était enseveli. + +M. de Joyeuse avait beau être grand-amiral de France, il n'y voyait pas +plus qu'un autre. + +Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit +la main. + +-- Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens +tard. + +-- Sire, répondit Joyeuse, Votre Majesté est bien obligeante de s'en +apercevoir. + +Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins +fleurdelisés épars à cet effet sur les marches de cette estrade. + + + + +XV + +DE LA DIFFICULTÉ QU'A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS + + +Chicot, toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse, à demi couché sur +les coussins; Henri, moelleusement pelotonné dans son lit, la conversation +commença. + +-- Eh bien! Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vagabondé par la ville? + +-- Mais oui, sire, fort bien; merci, répondit nonchalamment le duc. + +-- Comme vous avez disparu vite là-bas à la Grève? + +-- Écoutez, sire, franchement c'était peu récréatif; et puis je n'aime pas +à voir souffrir les hommes. + +-- Coeur miséricordieux! + +-Non, coeur égoïste... la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs. + +-- Tu sais ce qui s'est passé? + +-- Où cela, sire? + +-- En Grève. + +-- Ma foi, non. + +-- Salcède a nié. + +-- Ah! + +-- Vous prenez cela bien indifféremment, Joyeuse. + +-- Moi? + +-- Oui. + +-- Je vous avoue, sire, que je n'ajoutais pas grande importance à ce qu'il +pouvait dire; d'ailleurs, j'étais sûr qu'il nierait. + +-- Mais puisqu'il a avoué. + +-- Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guises sur leur garde; +ils ont travaillé pendant que Votre Majesté restait tranquille: c'était +forcé, cela. + +-- Comment! tu prévois de pareilles choses, et tu ne me les dis pas? + +-- Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler politique? + +-- Laissons cela, Joyeuse. + +-- Sire.... + +-- J'aurais besoin de ton frère. + +-- Mon frère comme moi, sire, est tout au service de Votre Majesté. + +-- Je puis donc compter sur lui? + +-- Sans doute. + +-- Eh bien! je veux le charger d'une petite mission. + +-- Hors de Paris? + +-- Oui. + +-- En ce cas, impossible, sire. + +-- Comment cela? + +-- Du Bouchage ne peut se déplacer en ce moment. + +Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands +yeux. + +-- Qu'est-ce à dire? fit-il. + +Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande +sérénité. + +-- Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile à comprendre. Du +Bouchage est amoureux, seulement il avait mal entamé les négociations +amoureuses; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant +maigrissait, maigrissait.... + +-- En effet, dit le roi, je l'ai remarqué. + +-- Et devenait sombre, sombre, mordieu! comme s'il eût vécu à la cour de +Votre Majesté. + +Un certain grognement, parti du coin de la cheminée, interrompit Joyeuse +qui regarda tout étonné autour de lui. + +-- Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien +qui rêve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du +Bouchage devenait triste. + +-- Oui, sire, triste comme la mort: il paraît qu'il a rencontré de par le +monde une femme d'humeur funèbre; c'est terrible, ces rencontres-là. +Toutefois, avec ce genre de caractère, on réussit tout aussi bien qu'avec +les femmes rieuses; le tout est de savoir s'y prendre. + +-- Ah! tu n'aurais pas été embarrassé, toi, libertin! + +-- Allons! voilà que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes. + +Henri poussa un soupir. + +-- Tu dis donc que cette femme est d'un caractère funèbre? + +-- A ce que prétend du Bouchage, au moins: je ne la connais pas. + +-- Et malgré cette tristesse, tu réussirais, toi? + +-- Parbleu! il ne s'agit que d'opérer par les contrastes; je ne connais de +difficultés sérieuses qu'avec les femmes d'un tempérament mitoyen: celles- +là exigent, de la part de l'assiégeant, un mélange de grâces et de +sévérité que peu de personnes réussissent à combiner. Du Bouchage est donc +tombé sur une femme sombre, et il a un amour noir. + +-- Pauvre garçon! dit le roi. + +-- Vous comprenez, sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tôt +fait sa confidence que je me suis occupé de le guérir. + +-- De sorte que.... + +-- De sorte qu'à l'heure qu'il est, la cure commence. + +-- Il est déjà moins amoureux? + +-- Non pas, sire; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse, +ce qui est une façon plus agréable de guérir les gens que de leur ôter +leur amour: donc, à partir de ce soir, au lieu de soupirer à l'unisson de +la dame, il va l'égayer par tous les moyens possibles; ce soir, par +exemple, j'envoie à sa maîtresse une trentaine de musiciens d'Italie qui +vont faire rage sous son balcon. + +-- Fi! dit le roi, c'est commun. + +-- Comment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils +dans le monde entier! + +-- Ah! ma foi, du diable si, quand j'étais amoureux de madame de Condé, on +m'eût distrait avec de la musique. + +-- Oui, mais vous étiez amoureux, vous, sire. + +-- Comme un fou, dit le roi. + +Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort à un +ricanement railleur. + +-- Vous voyez bien que c'est toute autre chose, sire, dit Joyeuse en +essayant, mais inutilement, de voir d'où venait l'étrange interruption. La +dame, au contraire, est indifférente comme une statue, et froide comme un +glaçon. + +-- Et tu crois que la musique fondra le glaçon, animera la statue? + +-- Certainement que je le crois. + +Le roi secoua la tête. + +-- Dame, je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la +dame ira se jeter dans les bras de du Bouchage: non; mais elle sera +frappée que l'on fasse tout ce bruit à son intention; peu à peu elle +s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il +nous restera la comédie, les bateleurs, les enchantements, la poésie, les +chevaux, toutes les folies de la terre enfin, si bien que si la gaîté ne +lui revient pas, à cette belle désolée, il faudra bien au moins qu'elle +revienne à du Bouchage. + +-- Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bouchage, puisqu'il +serait si gênant pour lui de quitter Paris en ce moment; il n'est pas +indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission; mais +j'espère que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait +esclave, comme lui, de quelque belle passion? + +-- Moi! s'écria Joyeuse, je n'ai jamais été si parfaitement libre de ma +vie. + +-- C'est à merveille; ainsi tu n'as rien à faire? + +-- Absolument rien, sire. + +-- Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame? + +-- Ah! oui, la maîtresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait. + +-- Eh bien! + +[Illustration: Le duc de Joyeuse.] + +-- Eh bien, imaginez-vous que ce soir, après avoir fait la leçon à du +Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tête échauffée +par les théories que je viens de développer; je vous jure, sire, que je me +croyais presque aussi amoureux que Henri; voilà que je trouve une femme +tremblante, effarée; la première idée qui m'arrive est que je dérange +quelqu'un; j'essaie de la rassurer, inutile; je l'interroge, elle ne +répond point: je veux l'embrasser, elle détourne la tête, et comme je +fronçais le sourcil, elle se fâche, se lève, nous nous querellons et elle +m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y +présenterai. + +-- Pauvre Joyeuse, dit le roi en riant, et qu'as-tu fait? + +-- Pardieu! sire, j'ai pris mon épée et mon manteau, j'ai fait un beau +salut et je suis sorti sans regarder en arrière. + +-- Bravo, Joyeuse! c'est courageux! dit le roi. + +-- D'autant plus courageux, sire, qu'il me semblait l'entendre soupirer, +la pauvre fille. -- Ne vas-tu pas te repentir de ton stoïcisme? dit Henri. + +-- Non, sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite, +vous comprenez... mais rien ne m'ôtera de l'idée que la pauvre femme me +quitte malgré elle. + +-- Et cependant tu es parti? + +-- Me voilà. + +-- Et tu n'y retourneras point? + +-- Jamais... Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je +suis mince, j'ai le droit d'être fier. + +-- Mon ami, dit sérieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut, +cette rupture-là. + +-- Je ne dis pas non, sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer +cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien à faire, ne sachant plus +que devenir; aussi m'a-t-il poussé des idées de paresse délicieuses; c'est +amusant de s'ennuyer, vrai... je n'en avais pas l'habitude, et je trouve +cela distingué. + +-- Je crois bien que c'est distingué, dit le roi; j'ai mis la chose à la +mode. + +-- Or, voilà mon plan, sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis +Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litière; Votre +Majesté dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de +marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai de +petits chiens que je ferai jouer avec les vôtres, ou plutôt de petits +chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la crème et M. +d'Épernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi; puis, quand +la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons +une autre qui de gaie devienne triste; cela nous changera; mais, tout cela +sans bouger, sire: on n'est décidément bien qu'assis, et très bien couché. +Oh! les bons coussins, sire! on voit bien que les tapissiers de Votre +Majesté travaillent pour un roi qui s'ennuie. + +-- Fi donc! Anne, dit le roi. + +-- Quoi! fi donc! + +-- Un homme de ton âge et de ton rang devenir paresseux et gras; les +laides idées! + +-- Je ne trouve pas, sire. + +-- Je veux t'occuper à quelque chose, moi. + +-- Si c'est ennuyeux, je le veux bien. + +Un troisième grognement se fit entendre: on eût dit que le chien riait des +paroles que venait de prononcer Joyeuse. + +-- Voilà un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te +faire faire. + +-- Que voulez-vous me faire faire, sire? voyons un peu cela. + +-- Tu vas te botter. + +Joyeuse fit un mouvement de terreur. + +-- Oh! non, ne me demandez pas cela, sire; c'est contre toutes mes idées. + +-- Tu vas monter à cheval. + +Joyeuse fit un bond. + +-- A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litière; Votre Majesté n'a +donc pas entendu? + +-- Voyons, Joyeuse, trêve de raillerie, tu m'entends? tu vas te botter et +monter à cheval. + +-- Non, sire, répondit le duc avec le plus grand sérieux, c'est +impossible. + +-- Et pourquoi cela, impossible? demanda Henri avec colère. + +-- Parce que... parce que... je suis amiral. + +-- Eh bien? + +-- Et que les amiraux ne montent pas à cheval. + +-- Ah! c'est comme cela! fit Henri. + +Joyeuse répondit par un de ces signes de tête comme les enfants en font +lorsqu'ils sont assez obstinés pour ne pas répondre. + +-- Eh bien! soit, monsieur l'amiral de France; vous n'irez pas à cheval: +vous avez raison, ce n'est pas l'état d'un marin d'aller à cheval; mais +c'est l'état d'un marin d'aller en bateau et en galère; vous vous rendrez +donc à l'instant même à Rouen, en bateau; à Rouen, vous trouverez votre +galère amirale: vous la monterez immédiatement et vous ferez appareiller +pour Anvers. + +-- Pour Anvers! s'écria Joyeuse, aussi désespéré que s'il eût reçu l'ordre +de partir pour Canton ou pour Valparaiso. + +-- Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui établissait sans +conteste son droit de chef et sa volonté de souverain; je crois l'avoir +dit, et je ne veux pas le répéter. + +Joyeuse, sans témoigner la moindre résistance, agrafa son manteau, remit +son épée sur son épaule et prit sur un fauteuil son toquet de velours. + +-- Que de peine pour se faire obéir, vertubleu! continua de grommeler +Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le maître, tout le monde, +excepté moi, devrait au moins s'en souvenir. + +Joyeuse, muet et glacé, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur +la garde de son épée. + +-- Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission, +changea immédiatement en cire fondante la volonté du monarque. + +-- Tu vas te rendre, lui dit-il, à Rouen où je désire que tu t'embarques, +à moins que tu ne préfères aller par terre à Bruxelles. + +Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut. + +-- Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri. + +-- Je n'ai pas de préférence quand il s'agit d'exécuter un ordre, sire, +répondit Joyeuse. + +-- Allons, boude, va! boude, affreux caractère! s'écria Henri. Ah! les +rois n'ont pas d'amis! + +-- Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu'à trouver des serviteurs, +répondit Joyeuse avec solennité. + +-- Monsieur, reprit le roi blessé, vous irez donc à Rouen; vous monterez +votre galère, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et +Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous +mettrez au service de mon frère, lequel attend le secours que je lui ai +promis. + +-- Ma commission, s'il vous plaît, sire? dit Joyeuse. + +-- Et depuis quand, répondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos +pouvoirs d'amiral? + +-- Je n'ai droit qu'à obéir, et autant que je le puis, sire, j'évite toute +responsabilité. + +-- C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission à votre hôtel +au moment du départ. + +-- Et quand sera ce moment, sire? + +-- Dans une heure. + +Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte. + +Le coeur du roi faillit se rompre. + +-- Quoi! dit-il, pas même la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous +êtes peu civil; c'est le reproche que l'on fait à messieurs les gens de +mer. Allons, peut-être aurai-je plus de satisfaction de mon colonel +général d'infanterie. + +-- Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus +mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majesté +regrette ce qu'elle a fait pour moi. + +Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derrière la tapisserie +qui se gonfla, repoussée par le vent. + +-- Voilà donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'écria le +roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse! + +-- Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avançant vers le +lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volonté, voilà que tu +te repens. + +-- Écoute donc, répondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit +agréable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la +mer? je voudrais bien t'y voir, égoïste! + +-- Libre à toi, grand roi, libre à toi. + +-- De te voir par vaux et par chemins. + +-- Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon désir le plus vif +que de voyager. + +-- Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse, +tu accepterais? + +-- Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore. + +-- Une mission? + +-- Une mission. + +-- Tu irais en Navarre? + +-- J'irais au diable, grand roi! + +-- Railles-tu, bouffon? + +-- Sire, je n'étais pas déjà trop gai pendant ma vie, et je vous jure que +je suis bien plus triste depuis ma mort. + +-- Mais tu refusais tout à l'heure de quitter Paris. + +-- Mon gracieux souverain, j'avais tort, très grand tort, et je me repens. + +-- De sorte que tu désires quitter Paris maintenant? + +-- Tout de suite, illustre roi, à l'instant même, grand monarque! + +-- Je ne comprends plus, dit Henri. + +-- Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France? + +-- Lesquelles? + +-- Celles où il t'a annoncé sa rupture avec la maîtresse de M. de Mayenne. + +-- Oui; eh bien, après? + +-- Si cette femme, amoureuse d'un charmant garçon comme le duc, car il est +charmant, Joyeuse.... + +-- Sans doute. + +-- Si cette femme le congédie en soupirant, c'est qu'elle a un motif. + +-- Probablement; sans cela elle ne le congédierait pas. + +-- Eh bien, ce motif, le sais-tu? + +-- Non. + +-- Tu ne le devines pas? + +-- Non. + +-- C'est que M. de Mayenne va revenir. + +-- Oh! oh! fit le roi. + +-- Tu comprends enfin, je t'en félicite. + +-- Oui, je comprends; mais cependant.... + +-- Cependant? + +-- Je ne trouve pas ta raison très forte. + +-- Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les +trouver excellentes, donne. + +-- Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de +renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gré +pour conduire M. de Mayenne au Pré-aux-Clercs et lui trouer son gros +ventre? Il a l'épée mauvaise, notre Joyeuse. + +-- Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard traître, lui, si Joyeuse a +l'épée mauvaise. Rappelle-toi Saint-Mégrin. -- Henri poussa un soupir et +leva les yeux au ciel. -- La femme qui est véritablement amoureuse ne se +soucie pas qu'on lui tue son amant, elle préfère le quitter, gagner du +temps; elle préfère surtout ne pas se faire tuer elle-même. On est +diablement brutal dans cette chère maison de Guise. + +-- Ah! tu peux avoir raison. + +-- C'est bien heureux. + +-- Oui, et je commence à croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi, +Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse? + +-- Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert +avec M. de Mayenne, une partie engagée: s'il me trouve, il voudra +recommencer encore; il est joueur à faire frémir, ce bon M. de Mayenne! + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau. + +-- Bah! je connais mon Chicot, il ne reçoit pas sans rendre. + +-- Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crèvera. + +-- Tant mieux, voilà la partie finie. + +-- Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris +affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me +diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis obligé de te faire rouer. + +-- Je dirai cela? + +-- Tu diras cela, et même, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi. +J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas +mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces +progressions arithmétiques, appliquées à la rancune, me paraissent +dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer. + +-- Sans doute, je le veux. + +-- J'attends tes ordres, gracieux prince. + +Et Chicot, prenant la même pose que Joyeuse, attendit. + +-- Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra. + +-- Du moment où je te la demande. + +-- C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de +brouille entre Margot et son mari. + +-- Diviser pour régner, dit Chicot; il y a déjà cent ans que c'était l'A B +C de la politique. + +-- Ainsi tu n'as aucune répugnance? + +-- Est-ce que cela me regarde? répondit Chicot; tu feras ce que tu +voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voilà tout; tu n'as pas de +comptes à me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant à cela, +tu comprends, j'y tiens. + +-- Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras à mon +beau-frère. + +-- Moi, dire quelque chose! non, non, non! + +-- Comment, non, non, non? + +-- J'irai où tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe +là-dessus: trop gratter... + +-- Alors, tu refuses donc? + +-- Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre. + +Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilité; celui qui +présente une lettre n'est jamais bousculé que de seconde main. + +-- Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma +politique. + +-- Vois un peu comme cela se trouve! donne. + +-- Comment dis-tu cela? + +-- Je dis: donne. + +[Illustration: C'est dit: à demain. -- PAGE 86.] + +Et Chicot étendit la main. + +-- Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-là peut être écrite tout +de suite; il faut qu'elle soit combinée, réfléchie, pesée. + +-- Eh bien! pèse, réfléchis, combine. Je repasserai demain à la pointe du +jour, ou je l'enverrai prendre. + +-- Pourquoi ne coucherais-tu pas ici? + +-- Ici? + +-- Oui, dans ton fauteuil. + +-- Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantôme qu'on +verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdité! + +-- Mais enfin, s'écria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes +intentions à l'égard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va +faire du bruit à la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu +puisses répondre. Que diable! tu me représentes; je ne veux pas que tu +aies l'air d'un sot. + +-- Mon Dieu! fit Chicot en haussant les épaules, que tu as donc l'esprit +obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre à +deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans! + +Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous +le premier arbre où je m'arrêterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment! +tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du +monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps +et l'âme en repos, moi je retourne à ma solitude. + +-- Où est-elle, ta solitude? + +-- Au cimetière des Grands-Innocents, grand prince. + +Henri regarda Chicot avec cet étonnement qu'il n'avait pas encore pu, +depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard. + +-- Tu ne t'attendais pas à tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son +feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations +avec des gens de l'autre monde! C'est dit: à demain, moi ou mon messager. + +-- Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin +qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes. + +-- A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager, +il vient de la part de l'_ombre_. + +Et sur ces paroles, il disparut si légèrement que l'esprit superstitieux +de Henri douta si c'était réellement un corps ou une ombre qui avait passé +par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un +des plis. + + + + +XVI + +COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ÉTAIT MORT + + +Chicot, véritable corps, n'en déplaise à ceux de nos lecteurs qui seraient +assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace +d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot était donc sorti après +avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les +vérités qu'il avait à lui dire. + +Voilà ce qui était arrivé: + +Après la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations +fomentés par les Guises, Chicot avait réfléchi. Brave, comme on sait, et +insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui +l'amusait, comme il arrive à tous les hommes d'élite. Il n'y a guère que +les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction +dans l'autre. + +Le résultat de cette réflexion que nous avons indiquée, fut que la +vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du +roi n'était efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui +le distinguait, qu'en ce monde rien ne défait ce qui est matériellement +fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du +roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fût, certaine +ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de +Chicot. + +Il avait donc pris son parti en homme fatigué d'ailleurs du rôle de +plaisant, qu'à chaque minute il brûlait de changer en rôle sérieux, et des +familiarités royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient +droit à sa perte. + +Chicot avait donc commencé par mettre entre l'épée de M. de Mayenne et la +peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il était +parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son +ami Gorenflot, et de goûter ce fameux vin de 1550, dont il avait été si +chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre récit +de la _Dame de Monsoreau_. + +Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot +s'aperçut qu'il engraissait à vue d'oeil et s'aperçut aussi qu'en +engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable +à un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que +Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550, +et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque du +prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum +vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac +et un grand vide au cerveau. + +-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop +le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes, +le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de +par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires: +cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est +point dans la bibliothèque de Gorenflot: _Quaere et invenies_. + +Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était +assez neuf. + +Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée. + +Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que +Chicot s'était retiré au prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se +séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de +Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se +distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu'enfin il +avait succombé. + +De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre, +datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes. + +Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon +que la maladie faisait des progrès. + +Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme. + +Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique +lisible encore, était déjà fort tremblée. + +Il avait écrit _Chic_... à la fin du troisième. + +_Chi_... à la fin du quatrième. + +Enfin il y avait un _C_ avec un pâté à la fin du cinquième. + +Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet. + +C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre. + +Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on +dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est +l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous +n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en +attendre. + +Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de +1580, comme nous l'avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta +Chicot. + +Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de +Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de +Beaune lui était devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris. + +C'était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer +du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait +merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement +observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n'est point là +pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir +en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de +chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot +reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux +sollicitations de son ami. + +[Illustration: Alors attachant la proue à un pieu. -- PAGE 91.] + +A son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de +Chicot, le roi avait écrit de sa propre main: + + « Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture + au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c'était non- + seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme, + quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de + son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il + repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous + dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous + quitterez, ainsi que vous m'en témoignez le désir, votre prieuré de + Beaune. J'ai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et bons clercs pour + vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins, + votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris, + quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement. + + Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos + saintes prières. » + +Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale, +fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du génie de +Chicot, et s'il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui +l'attendaient. + +Car l'ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces +tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours +été _Modeste_, et qui, depuis déjà qu'il était prieur de Beaune, +s'appelait dom Modeste Gorenflot. + +Tout s'était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un +fagot d'épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le +cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau +cep de vigne; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé +Gorenflot à faire son déménagement. + +Dom Modeste s'était vu installer en grande pompe au prieuré des Jacobins. +Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait acheté, +près de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coûté trois cents +écus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes: +celle de la ville, qui était plus courte; celle des bords de l'eau, qui +était la plus poétique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris, +qui était la plus sûre. + +Mais Chicot, qui était un rêveur, choisissait presque toujours celle de la +Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'était pas encore encaissé dans +des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poète, lécher ses larges +rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité +purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux +clairs de lune. + +Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de +visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons déjà, et +marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le retour +successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien +que sa chevelure d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au +reflux, retirée de son front vers la nuque. + +En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux +mimes anciens, qui consiste à changer, par de savantes contractions, le +jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il était +résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était, +lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet véritable, +c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont +le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le +tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement, +puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure était +devenue large, épanouie, obtuse et confite. + +Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put +raccourcir; mais, comme il était fort industrieux, il avait, ainsi que +nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque +aussi longs que les jambes. + +Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de +relations avec personne. En effet, si disloqué que fût Chicot, il ne +pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître bossu +à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à +un ami qui vous voit tout à coup changer de figure, parce qu'en vous +promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect. + +Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à +ses goûts; toute sa distraction était d'aller rendre visite à Gorenflot, +et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'était +bien gardé de laisser dans les caves de Beaune. + +Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands +esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement. + +Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu +ses destinées entre ses mains. Chicot venant dîner au prieuré lui parut un +Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa trop de soi, et +pas assez de Chicot. + +Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait +éprouvés près du roi Henri l'avaient façonné à cette sorte de philosophie. +Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux +jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les +quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en +aperçut pas. + +Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de +l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son +ordinaire. + +-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que +je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et +il attendit. + +Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous +venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns +de ces événements nouveaux qui présagent les grandes catastrophes +politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trépassé qu'il +était, lui parut, au milieu des événements futurs, courir quelques dangers +analogues à ceux dont il l'avait déjà préservé, il prit sur lui de lui +apparaître à l'état de fantôme, et, dans ce seul but, de lui présager +l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivée prochaine de M. de +Mayenne, annonce enveloppée dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec +son intelligence de singe, avait été chercher au fond de son enveloppe, +avait fait passer Chicot de l'état de fantôme à la condition de vivant, et +de la position de prophète à celle d'ambassadeur. + +Maintenant que tout ce qui pourrait paraître obscur dans notre récit est +expliqué, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot à sa +sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'à sa petite maison du +carrefour Bussy. + + + + +XVII + +LA SÉRÉNADE. + + +Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route à faire. + +Il descendit sur la berge, et commença à traverser la Seine sur un petit +bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amené +et amarré au quai désert du Louvre. + +-- C'est étrange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant, +les fenêtres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi, +demeurait éclairée, malgré l'heure avancée de la nuit; c'est étrange, +après bien des années, Henri est toujours le même: d'autres ont grandi, +d'autres se sont abaissés, d'autres sont morts, lui a gagné quelques rides +au visage et au coeur, voilà tout; c'est éternellement le même esprit, +faible et distingué, fantasque et poétique; c'est éternellement cette même +âme égoïste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amitié à +l'indifférence, l'amour à l'amitié, le dévoûment à l'amour, et malheureux +roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son +royaume. Il n'y a en vérité que moi, je crois, qui ai sondé ce singulier +mélange de débauche et de repentir, d'impiété et de superstition, comme il +n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel +tant de favoris ont passé allant à la tombe, à l'exil ou à l'oubli; comme +il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui +brûle la pensée de tant de gens, en attendant qu'elle leur brûle les +doigts. + +Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya +vigoureusement sur ses avirons. + +-- A propos, dit-il tout à coup, le roi ne m'a point parlé d'argent pour +le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis +toujours son ami. + +Et Chicot se mit à rire silencieusement, comme c'était son habitude; puis, +d'un dernier coup d'aviron, il lança son bateau sur le sable fin où il +demeura engravé. + +Alors, attachant la proue à un pieu par un noeud dont il avait le secret, +et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, était +une sûreté suffisante, il se dirigea vers sa demeure, située, comme on +sait, à deux portées de fusil à peine du bord de la rivière. + +En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frappé et surtout fort +surpris d'entendre résonner des instruments et des voix qui remplissaient +d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire à ces heures avancées. + +-- On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je +n'avais que cinq heures à dormir et je vais être forcé de veiller, moi qui +ne me marie pas. + +En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares +maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur était produite par une douzaine +de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que +vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien énergumène, faisaient +rage de leurs violes, psaltérions, cistres, rebecs, violons, trompettes et +tambours. + +Cette armée de tapageurs était placée en bel ordre devant une maison que +Chicot, non sans surprise, reconnut être la sienne. + +Le général invisible qui avait dirigé cette manoeuvre avait disposé +musiciens et pages de manière à ce que tous, le visage tourné vers la +maison de Robert Briquet, l'oeil attaché sur les fenêtres, semblassent ne +respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation. + +Chicot demeura un instant stupéfait à regarder toute cette évolution et à +écouter tout ce tintamarre. + +Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses: + +-- Mais, dit-il, il y a méprise; il est impossible que ce soit pour moi +que l'on mène si grand bruit. + +Alors, s'approchant davantage, il se mêla aux curieux que la sérénade +avait attirés, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que +toute la lumière des torches se reflétait sur sa maison, comme toute +l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la +maison en face, ni des maisons voisines. + +-- En vérité, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque +princesse inconnue serait tombée amoureuse de moi par hasard? + +Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle était, ne parut point +convaincre Chicot. + +Il se retourna vers la maison qui faisait face à la sienne. + +Les deux seules fenêtres de cette maison, placées au second, les seules +qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des éclairs de +lumière; mais c'était pour son plaisir à elle, pauvre maison, qui +paraissait privée de toute vue, veuve de tout visage humain. + +-- Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de +biche! un pareil bacchanal réveillerait des morts! + +Pendant toutes ces interrogations et toutes ces réponses que Chicot se +faisait à lui-même, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il eût +joué devant une assemblée de rois et d'empereurs. + +-- Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant à un porte-flambeau, +mais pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire pour qui toute cette musique? + +-- Pour le bourgeois qui habite là, répondit le valet en désignant à +Chicot la maison de Robert Briquet. + +-- Pour moi, reprit Chicot, décidément c'est pour moi. + +Chicot perça la foule pour lire l'explication de l'énigme sur la manche et +sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu +sous une espèce de tabart couleur de muraille. + +-- A qui êtes-vous, mon ami? demanda Chicot à un tambourin qui chauffait +ses doigts avec son haleine, n'ayant rien à tambouriner en ce moment-là. + +-- Au bourgeois qui loge ici, répondit l'instrumentiste, désignant avec sa +baguette le logis de Robert Briquet. + +-- Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont +à moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir. + +Et armant son visage de la plus compliquée grimace qu'il pût trouver, il +coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner +la porte, manoeuvre à laquelle il parvint non sans difficulté, et là, +visible et resplendissant dans le cercle formé par les porte-flambeaux, il +tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et +ferma les verrous. + +Puis, montant à son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir, +s'y installa commodément, le menton appuyé sur la rampe, et là sans +paraître remarquer les rires qui accueillaient son apparition: + +-- Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences +et roulades, sont-elles bien à mon adresse? + +-- Vous êtes maître Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet +orchestre. + +-- En personne. + +-- Eh bien! nous sommes tout à votre service, monsieur, répliqua +l'Italien, avec un mouvement de bâton qui souleva une nouvelle bourrasque +de mélodie. + +-- Décidément, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux +actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage. + +Tout ce que les maisons avaient d'habitants étaient à leurs fenêtres, sur +le seuil de leurs maisons, ou mêlés aux groupes qui stationnaient devant +la porte. + +Maître Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes, +enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de _l'Épée du fier +Chevalier_. + +Seule, la maison en face était sombre, muette comme un tombeau. + +Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indéchiffrable énigme, +quand tout à coup il crut voir, sous l'auvent même de sa maison, à travers +les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme +tout enveloppé d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume +rouge et longue épée, lequel, croyant n'être point vu, regardait de toute +son âme la maison en face, cette maison, déserte, muette et morte. + +De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler +bas à cet homme. + +Chicot devina bien vite que tout l'intérêt de la scène était là, et que ce +chapeau noir cachait une figure de gentilhomme. + +Dès lors toute son attention fut pour ce personnage: le rôle d'observateur +lui était facile, sa position sur la rampe du balcon permettait à sa vue +de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il réussit donc à suivre +chaque mouvement du mystérieux inconnu dont la première imprudence ne +pouvait manquer de lui dévoiler les traits. + +Tout à coup, et tandis que Chicot était tout absorbé dans ces +observations, un cavalier, suivi de deux écuyers, parut à l'angle de la +rue, et chassa énergiquement, à coups de houssine, les curieux qui +s'obstinaient à faire galerie aux musiciens. + +-- M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand- +amiral de France, botté et éperonné par ordre du roi. + +Les curieux dispersés, l'orchestre se tut. + +Probablement un signe du maître lui avait imposé le silence. + +Le cavalier s'approcha du gentilhomme caché sous l'auvent. + +-- En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau? + +-- Rien, mon frère, rien. + +-- Rien! + +-- Non, elle n'a pas même paru. + +-- Ces drôles n'ont donc point fait vacarme! + +-- Ils ont assourdi tout le quartier. + +-- Ils n'ont donc pas crié, comme on le leur avait recommandé, qu'ils +jouaient en l'honneur de ce bourgeois? + +-- Ils l'ont si bien crié qu'il est là en personne, sur son balcon, +écoutant la sérénade. + +-- Et elle n'a point paru? + +-- Ni elle ni personne. + +-- L'idée était ingénieuse, cependant, dit Joyeuse piqué, car enfin elle +pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et +profiter de la musique donnée à son voisin. + +Henri secoua la tête. + +-- Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frère, dit-il. + +-- Si fait, si fait, je la connais; c'est-à-dire que je connais toutes les +femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous +décourageons pas. + +-- Oh! mon Dieu, mon frère, vous me dites cela d'un ton tout découragé. + +-- Pas le moins du monde; seulement à partir d'aujourd'hui, il faut que +chaque soir le bourgeois ait sa sérénade. + +-- Mais elle va déménager. + +-- Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la désignes pas, si tu restes +toujours caché? Le bourgeois a-t-il parlé quand on lui a fait cette +galanterie? + +-- Il a harangué l'orchestre. Eh! tenez, mon frère, le voilà qui va parler +encore. + +En effet, Briquet, décidé à tirer la chose au clair, se levait pour +interroger une seconde fois le chef de l'orchestre. + +-- Taisez-vous, là-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que +diable! puisque vous avez eu votre sérénade, vous n'avez rien à dire, +tenez-vous donc en repos. + +-- Ma sérénade, ma sérénade, répondit Chicot de l'air le plus gracieux; +mais je veux savoir au moins à qui elle est adressée, ma sérénade. + +-- A votre fille, imbécile! + +-- Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille. + +-- A votre femme alors. + +-- Grâce à Dieu! je ne suis pas marié. + +-- Alors à vous, à vous en personne. + +-- Oui, à toi, et si tu ne rentres pas. + +Joyeuse, joignant l'effet à la menace, poussa son cheval vers le balcon de +Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes. + +-- Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc +vient ici m'écraser ma musique? + +-- Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tête, si tu ne caches pas ta +laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs +instruments sur la nuque. + +-- Laissez ce pauvre homme, mon frère, dit du Bouchage; le fait est qu'il +doit être fort étonné. + +-- Et pourquoi s'étonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en +faisant naître une querelle, nous attirerons quelqu'un à la fenêtre; donc, +rossons le bourgeois, brûlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu! +remuons-nous, remuons-nous! + +-- Par pitié, mon frère, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette +femme, nous sommes vaincus; résignons-nous. + +Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait +introduit un grand jour dans ses idées encore confuses; il faisait donc +mentalement ses préparatifs de défense, connaissant l'humeur de celui qui +l'attaquait. + +Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point +davantage; il congédia pages, valets, musiciens et maestro. + +Puis tirant son frère à part: + +-- Tu me vois au désespoir, dit-il, tout conspire contre nous. + +-- Que veux-tu dire? + +-- Le temps me manque pour t'aider. + +-- En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqué +cela. + +-- Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi. + +-- Quand donc te l'a-t-il donnée? + +-- Ce soir. + +-- Mon Dieu! + +-- Viens avec moi, je t'en supplie? + +Henri laissa tomber ses bras. + +-- Me l'ordonnez-vous, mon frère? demanda-t-il, pâlissant à l'idée de ce +départ. + +Anne fit un mouvement. + +-- Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obéirai. + +-- Je te prie, du Bouchage, rien autre chose. + +-- Merci, mon frère. + +Joyeuse haussa les épaules. + +-- Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait +renoncer à passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de +regarder cette fenêtre.... + +-- Eh bien? + +-- Je mourrais. + +-- Pauvre fou! + +-- Mon coeur est là, voyez-vous, mon frère, dit Henri en étendant la main +vers la maison, ma vie est là; ne me demandez pas de vivre, si vous +m'arrachez le coeur de la poitrine. + +Le duc croisa ses bras avec une colère mêlée de pitié, mordit sa fine +moustache, et après avoir réfléchi pendant quelques minutes de silence: + +-- Si notre père vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par +Miron, qui est un philosophe en même temps que médecin.... + +-- Je répondrais à notre père que je ne suis point malade, que ma tête est +saine, et que Miron ne guérit pas du mal d'amour. + +-- Il faut donc adopter votre façon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je +m'inquiéter? Cette femme est femme, vous êtes persévérant, rien n'est donc +désespéré, et à mon retour je vous verrai plus allègre, plus jovial et +plus chantant que moi. + +-- Oui, oui, mon bon frère, reprit le jeune homme en serrant les mains de +son ami; oui, je guérirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allègre; +merci de votre amitié, merci! c'est mon bien le plus précieux. + +-- Après votre amour. + +-- Avant ma vie. + +Joyeuse, profondément touché malgré sa frivolité apparente, interrompit +brusquement son frère. + +-- Partons-nous? dit-il; voilà que les flambeaux sont éteints, les +instruments au dos des musiciens, les pages en route. + +-- Allez, allez, mon frère, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de +quitter la rue. + +-- Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu à la fenêtre, c'est +juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri. + +Henri passa ses bras au cou de son frère, qui se penchait pour +l'embrasser. + +-- Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi +seulement à cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-être se +montrera-t-elle. + +Anne poussa son cheval vers l'escorte arrêtée à cent pas. + +-- Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu'à nouvel +ordre; partez. + +Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires +des pages s'éteignirent, comme aussi les derniers gémissements arrachés +aux cordes des violes et des luths par le frôlement d'une main égarée. + +Henri donna un dernier regard à la maison, envoya une dernière prière aux +fenêtres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son +frère, que précédaient les deux écuyers. + +Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens, +jugea que le dénoûment de cette scène, si toutefois cette scène devait +avoir un dénoûment, allait avoir lieu. + +En conséquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fenêtre. + +Quelques curieux obstinés demeurèrent encore fermes à leur poste; mais, au +bout de dix minutes, le plus persévérant avait disparu. + +Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagné le toit de sa maison, dentelé +comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrière une de ces +dentelures, il observait les fenêtres d'en face. + +Sitôt que le bruit eut cessé dans la rue, qu'on n'entendit plus ni +instruments, ni pas, ni voix; sitôt que tout enfin fut rentré dans l'ordre +accoutumé, une des fenêtres supérieures de cette maison étrange s'ouvrit +mystérieusement, et une tête prudente s'avança au dehors. + +-- Plus rien, murmura une voix d'homme, par conséquent plus de danger; +c'était quelque mystification à l'adresse de notre voisin; vous pouvez +quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous. + +A ces mots, l'homme referma la fenêtre, fit jaillir le feu d'une pierre, +et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allongé pour la recevoir. + +Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle. + +Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la pâle et sublime figure de la femme +qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tôt saisi le regard doux et +triste qui fut échangé entre le serviteur et la maîtresse, qu'il pâlit +lui-même et sentit comme un frisson glacé courant dans ses veines. + +La jeune femme, à peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors +descendit l'escalier: son serviteur la suivit. + +-- Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la +sueur, et comme si en même temps il eût voulu chasser une vision terrible, +ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insensé qui +parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allègre, passe ta devise +à ton frère, car jamais plus tu ne diras: _hilariter_. [Note: +_Joyeusement_; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons déjà dit, était +le mot latin _hilariter_.] + +Puis il descendit à son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il +fût descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abîme sanglant, et +s'assit dans l'ombre, subjugué, lui, le dernier, mais le plus complètement +peut-être, par l'incroyable influence de mélancolie qui rayonnait du +centre de cette maison. + + + + +XVIII + + +LA BOURSE DE CHICOT + +Chicot passa toute la nuit à rêver sur son fauteuil. Rêver est le mot, +car, en vérité, ce furent moins des pensées qui l'occupèrent que des +rêves. + +Revenir au passé, voir s'éclairer au feu d'un seul regard toute une époque +presque effacée déjà de la mémoire, ce n'est pas penser. Chicot habita +toute la nuit un monde déjà laissé par lui bien en arrière, et peuplé +d'ombres illustres ou gracieuses que le regard de la femme pâle, semblable +à une lampe fidèle, lui montrait défilant une à une devant lui avec son +cortège de souvenirs heureux et terribles. + +Chicot, qui regrettait tant son sommeil en revenant du Louvre, ne songea +pas même à se coucher. Aussi quand l'aube vint argenter les vitraux de sa +fenêtre: + +-- L'heure des fantômes est passée, dit-il, il s'agit de songer un peu aux +vivants. + +Il se leva, ceignit sa longue épée, jeta sur ses épaules un surtout de +laine lie de vin, d'un tissu impénétrable aux plus fortes pluies, et, avec +la stoïque fermeté du sage, il examina d'un coup d'oeil le fond de sa +bourse et la semelle de ses souliers. + +Ceux-ci parurent à Chicot dignes de commencer une campagne; celle-là +méritait une attention particulière. + +Nous ferons donc une halte à notre récit pour prendre le temps de la +décrire à nos lecteurs. + +Chicot, homme d'ingénieuse imagination, comme chacun sait, avait creusé la +maîtresse poutre qui traversait sa maison de bout en bout, concourant +ainsi à la fois à l'ornement, car elle était peinte de diverses couleurs, +et à la solidité, car elle avait dix-huit pouces au moins de diamètre. + +Dans cette poutre, au moyen d'une concavité d'un pied et demi de long sur +six pouces de large, il s'était fait un coffre-fort dont les flancs +contenaient mille écus d'or. + +Or, voici le calcul que s'était fait Chicot. + +-- Je dépense par jour, avait-il dit, la vingtième partie d'un de ces +écus: j'ai donc là de quoi vivre vingt mille jours. Je ne les vivrai +jamais, mais je puis aller à la moitié; et puis, à mesure que je +vieillirai, mes besoins et par conséquent mes dépenses s'augmenteront, car +encore faut-il que le bien-être progresse en proportion de la diminution +de la vie. Tout cela me fait vingt-cinq ou trente bonnes années à vivre. +Allons, c'est, Dieu merci! bien assez. + +Chicot se trouvait donc, grâce au calcul que nous venons de faire après +lui, un des plus riches rentiers de la ville de Paris, et cette +tranquillité sur son avenir lui donnait un certain orgueil. + +Non pas que Chicot fût avare, longtemps même il avait été prodigue; mais +la misère lui faisait horreur, car il savait qu'elle tombe comme un +manteau de plomb sur les épaules, et qu'elle courbe les plus forts. + +Ce matin donc, en ouvrant sa caisse pour faire ses comptes vis-à-vis de +lui-même, il se dit: + +-- Ventre de biche! le siècle est dur et les temps ne sont point à la +générosité. Je n'ai pas de délicatesse à faire avec Henri, moi. Ces mille +écus d'or ne viennent pas même de lui, mais d'un oncle qui m'en avait +promis six fois davantage: il est vrai que cet oncle était garçon. S'il +faisait nuit encore, j'irais prendre cent écus dans la poche du roi, mais +il est jour, et je n'ai plus de ressources qu'en moi-même... et en +Gorenflot. + +Cette idée de tirer de l'argent de Gorenflot fit sourire son digne ami. + +-- Il ferait beau voir, continua-t-il, que maître Gorenflot, qui me doit +sa fortune, refusât cent écus à son ami pour le service du roi qui l'a +nommé prieur des Jacobins. + +Ah! continua-t-il en hochant la tête, ce n'est plus Gorenflot. + +Oui, mais Robert Briquet est toujours Chicot. + +Mais cette lettre du roi, cette fameuse épître destinée à incendier la +cour de Navarre, je devais l'aller chercher avant le jour, et voilà que le +jour est venu. Bah! cet expédient, je l'aurai, et même il frappera un +terrible coup sur le crâne de Gorenflot, si sa cervelle me paraît trop +dure à persuader. + +En route, donc. + +Chicot rajusta la planche qui fermait sa cachette, l'assura avec quatre +clous, la recouvrit de la dalle sur laquelle il sema la poussière +convenable à boucher des jointures, puis, prêt au départ, il regarda une +dernière fois cette petite chambre où, depuis bien des heureux jours, il +était impénétrable et gardé comme le coeur dans la poitrine. + +Puis il donna son coup d'oeil à la maison d'en face. + +-- Au fait, se dit-il, ces diables de Joyeuse pourraient bien, une belle +nuit, mettre le feu à mon hôtel pour attirer un instant à sa fenêtre la +dame invisible. Eh! eh! mais s'ils brûlaient ma maison, c'est qu'en même +temps ils feraient un lingot de mes mille écus! En vérité, je crois que je +ferais prudemment d'enfouir la somme. Allons donc! eh bien! si messieurs +de Joyeuse brûlent ma maison, le roi me la paiera. + +Ainsi rassuré, Chicot ferma sa porte dont il emporta la clef; puis comme +il sortait pour gagner le bord de la rivière: + +-- Eh! eh! dit-il, ce Nicolas Poulain pourrait fort bien venir ici, +trouver mon absence suspecte, et... Ah ça! mais ce matin je n'ai que des +idées de lièvre. En route, en route! + +Comme Chicot fermait la porte de la rue, avec non moins de soin qu'il +avait fermé la porte de sa chambre, il aperçut à sa fenêtre le serviteur +de la dame inconnue qui prenait l'air, espérant sans doute, vu le bon +matin, n'être point aperçu. + +Cet homme, comme nous l'avons déjà dit, était complètement défiguré par +une blessure reçue à la tempe gauche et qui s'étendait sur une partie de +la joue. L'un de ses sourcils, en outre, déplacé par la violence du coup, +cachait presque entièrement l'oeil gauche, renfoncé dans son orbite. + +Chose étrange! avec ce front chauve et sa barbe grisonnante, il avait le +regard vif, et comme une fraîcheur de jeunesse sur la joue qui avait été +épargnée. + +A l'aspect de Robert Briquet qui descendait le seuil de sa porte, il se +couvrit la tête de son capuchon. + +Il fit un mouvement pour rentrer, mais Chicot lui fit un signe pour qu'il +demeurât. + +-- Voisin! lui cria Chicot, le tintamarre d'hier m'a dégoûté de ma maison; +je vais aller quelques semaines à ma métairie: seriez-vous assez obligeant +pour donner de temps en temps un coup d'oeil de ce côté? + +-- Oui, monsieur, répondit l'inconnu, bien volontiers. + +-- Et si vous aperceviez des larrons.... + +-- J'ai une bonne arquebuse, monsieur, soyez tranquille. + +-- Merci. Toutefois j'aurais encore un service à vous demander, mon +voisin. + +-- Parlez, je vous écoute. + +Chicot sembla mesurer de l'oeil la distance qui le séparait de son +interlocuteur. + +-- C'est bien délicat à vous crier de si loin, cher voisin, dit-il. + +-- Je vais descendre alors, répondit l'inconnu. + +En effet, Chicot le vit disparaître, et comme pendant cette disparition il +s'était rapproché de la maison, il entendit son pas s'approcher, puis la +porte s'ouvrit, et ils se trouvèrent face à face. + +Cette fois le serviteur avait complètement enveloppé son visage dans son +capuchon. + +-- Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette +mystérieuse précaution. + +[Illustration: En partant je laisse de l'argent chez moi. -- PAGE 97.] + +-- Une bise glaciale, mon voisin, répliqua Chicot, affectant de ne pas +regarder son interlocuteur pour le mettre plus à l'aise. + +-- Je vous écoute, monsieur. + +-- Voici, reprit Chicot je pars. + +-- Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire. + +-- Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent +chez moi. + +-- Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le. + +-- Non pas, l'homme est plus lourd et moins résolu quand il cherche à +sauver sa bourse en même temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent +bien caché toutefois, si bien caché même que je n'ai à redouter qu'une +mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui êtes +mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous +voyez là, à droite, le bout sculpté en forme de gargouille, surveillez, +dis-je, et cherchez dans les cendres. + +-- En vérité, monsieur, dit l'inconnu avec un mécontentement visible, vous +me gênez fort. Cette confidence serait mieux faite à un ami qu'à un homme +que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connaître. + +Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace +doucereuse de Chicot. + +-- C'est vrai, répondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis +très confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle +est d'un honnête homme. + +-- Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilité vous me chargez. Ne +se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma maîtresse comme +elle vous a ennuyé vous-même, et qu'alors nous déménagions? + +-- Eh bien, répondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point à vous +que je m'en prendrai, voisin. + +-- Merci de la confiance que vous témoignez à un pauvre inconnu, dit le +serviteur en s'inclinant; je tâcherai de m'en montrer digne. + +Et saluant Chicot, il se retira chez lui. + +Chicot, de son côté, le salua affectueusement; puis voyant la porte +refermée sur lui: + +-- Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voilà pour cette fois un vrai +fantôme; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau! + + + + +XIX + + +LE PRIEURÉ DES JACOBINS + + +Le prieuré dont le roi avait fait don à Gorenflot, pour récompenser ses +loyaux services et surtout sa brillante faconde, était situé à deux +portées de mousquet, à peu près, de l'autre côté de la porte Saint- +Antoine. + +C'était alors un quartier fort noblement fréquenté, que le quartier de la +porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au château de +Vincennes, que l'on appelait encore à cette époque _le bois de Vincennes_. + +Ça et là sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands +seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient +comme un apanage au château, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient, +dont, malgré la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des +affaires de l'État, nous oserons dire que la politique était soigneusement +exclue. + +Il résultait de ces allées et venues de la cour, que la route, toute +proportion gardée, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui +les Champs-Élysées. + +C'était, on en conviendra, une belle position pour le prieuré qui se +levait fièrement, à droite du chemin de Vincennes. + +Ce prieuré se composait d'un quadrilatère de bâtiments, enfermant une +énorme cour plantée d'arbres, d'un jardin potager situé derrière les +bâtiments, et d'une foule de dépendances qui donnaient à ce prieuré +l'étendue d'un village. + +Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situés au fond de la +cour, parallèlement à la route. + +Sur le devant, quatre belles fenêtres, avec un seul balcon de fer régnant +le long de ces quatre fenêtres, donnaient aux appartements du prieuré +l'air, le jour et la vie. + +Semblable à une ville que l'on présume pouvoir être assiégée, le prieuré +trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de +Charonne, de Montreuil et de Saint-Mandé. Ses pâturages engraissaient un +troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf +moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi écrite, ne +pouvaient rien posséder par cent. + +Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une +espèce particulière, qu'élevait avec amour; et surtout avec amour-propre, +un charcutier choisi par dom Modeste lui-même. + +De ce choix honorable, le charcutier était redevable aux exquises +saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins à la ciboulette qu'il +fournissait autrefois à l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste, +reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez maître +Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frère Gorenflot. + +Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieuré, +exposé au levant et au midi, donnait des pêches, des abricots et des +raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des pâtes +sucrées étaient confectionnées par un certain frère Eusèbe, auteur du +fameux rocher de confitures que l'Hôtel-de-Ville de Paris avait offert aux +deux reines, lors du dernier banquet de cérémonie qui avait eu lieu. + +Quant à la cave, Gorenflot l'avait montée lui-même en démontant toutes +celles de Bourgogne, car il avait cette prédilection innée chez tous les +véritables buveurs, lesquels prétendent, en général, que le vin de +Bourgogne est le seul qui soit véritablement du vin. + +C'est au sein de ce prieuré, véritable paradis de paresseux et de +gourmands, dans cet appartement somptueux du premier étage, dont le balcon +donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orné d'un +menton de plus, et de cette sorte de gravité vénérable que l'habitude +constante du repos et du bien-être donne aux physionomies les plus +vulgaires. + +Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui réchauffe +ses larges épaules, Gorenflot n'a plus autant de liberté de geste que dans +sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majesté. + +Sa main grasse comme une éclanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre +complètement; ses deux gros pieds écrasent un chauffe-doux, et ses bras +n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture à son ventre. + +Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est levé le +dernier, profitant de la règle qui donne au chef une heure de sommeil de +plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un +grand fauteuil à oreilles, moelleux comme un édredon. + +L'ameublement de la chambre où sommeille le digne abbé est plus mondain +que religieux: une table à pieds tournés et couverte d'un riche tapis, des +tableaux de religion galante, singulier mélange d'amour et de dévotion, +qu'on ne trouve qu'à cette époque-là dans l'art; des vases précieux +d'église ou de table sur des dressoirs; aux fenêtres, de grands rideaux de +brocart vénitien, plus splendides, malgré leur vétusté, que les plus +chères étoffes neuves; voilà le détail des richesses dont était devenu +possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grâce de Dieu, du roi, et +surtout de Chicot. + +Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui +faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentées les tons +purpurins et nacrés du visage du dormeur. + +La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrèrent sans +réveiller le prieur. + +Le premier était un homme de trente à trente-cinq ans, maigre, blême, et +nerveusement cambré dans sa robe de jacobin: il portait la tête haute; son +regard, décoché comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant +même qu'il eût parlé, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de +longues paupières blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large +cercle de bistre dont ses yeux étaient bordés. + +Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils +épais et cet encadrement fauve de l'orbite, on eût dit l'éclair qui +jaillit des plis de deux nuages de cuivre. + +Ce moine s'appelait frère Borromée: il était depuis trois semaines +trésorier du couvent. + +L'autre était un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, aux yeux noirs et +vifs, à la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien +prise, et qui, ayant retroussé ses larges manches, laissait voir avec une +sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts à gesticuler. + +-- Le prieur dort encore, frère Borromée, dit le plus jeune des deux +moines à l'autre; le réveillerons-nous? + +-- Gardons-nous-en bien, frère Jacques, répliqua le trésorier. + +-- En vérité, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps, +reprit le jeune frère, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez- +vous remarqué quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a +dans le nombre? + +-- Silence, mon frère! vous allez être entendu. + +-- Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut +assourdi par l'épais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la +cour est si sèche! quel bel exercice on ferait, frère trésorier! + +-- Il faut attendre, mon enfant, dit frère Borromée avec une feinte +soumission, démentie par le feu de ses regards. + +-- Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes? +répliqua impétueusement Jacques en relevant ses manches retombées. + +-- Moi, ordonner? + +-- Oui, vous. + +-- Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frère, reprit Borromée avec +componction; ne voilà-t-il pas le maître là? + +-- Sur ce fauteuil... endormi... quand tout le monde veille, dit Jacques +d'un ton moins respectueux qu'impatient... le maître? + +Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond +du coeur de frère Borromée. + +-- Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avançant au +milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un +escabeau sur le parquet. + +Bien que le tapis eût amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti +celui du coup de talon de frère Jacques, dom Modeste, à ce bruit, fit un +bond et s'éveilla. + +-- Qui va là? s'écria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle +endormie. + +-- Seigneur prieur, dit frère Borromée, pardonnez si nous troublons votre +pieuse méditation; mais je viens prendre vos ordres. + +-- Ah! bonjour, frère Borromée, fit Gorenflot avec un léger signe de tête. + +Puis après un moment de réflexion, pendant lequel il était évident qu'il +venait de tendre toutes les cordes de sa mémoire: + +-- Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux. + +-- Relativement aux armes et aux armures. + +-- Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot. + +-- Sans doute, Votre Seigneurie a commandé d'apporter des armes et des +armures. + +-- A qui cela? + +-- A moi. + +-- A vous?... J'ai commandé des armes, moi? + +-- Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borromée d'une voix égale et +ferme. + +-- Moi! répéta dom Modeste au comble de l'étonnement, moi! et quand cela? + +-- Il y a huit jours. + +-- Ah! s'il y a huit jours... Mais pourquoi faire, des armes? + +-- Vous m'avez dit, seigneur, et je vais répéter vos propres paroles, vous +m'avez dit: Frère Borromée, il serait bon de se procurer des armes pour +armer nos moines et nos frères; les exercices gymnastiques développent les +forces du corps, comme les pieuses exhortations développent celles de +l'esprit. + +-- J'ai dit cela? fit Gorenflot. + +-- Oui, révérend prieur, et moi, frère indigne et obéissant, je me suis +hâté d'accomplir vos ordres, et je me suis procuré des armes de guerre. + +-- Voilà qui est étrange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de +tout cela. + +-- Vous avez même ajouté, révérend prieur, ce texte latin: _Militat +spiritu, militat gladio_. + +-- Oh! s'écria dom Modeste en ouvrant démesurément les yeux, j'ai ajouté +le texte? + +[Illustration: Ah! vous voilà, fit Gorenflot. -- PAGE 102.] + +-- J'ai la mémoire fidèle, révérend prieur, répondit Borromée en baissant +modestement ses paupières. + +-- Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tête de haut +en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frère Borromée. En +effet, cela a toujours été mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et +quand j'étais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'épée: +_Militat... spiritus..._ Très bien, frère Borromée; c'était une +inspiration du Seigneur. + +-- Je vais donc achever d'exécuter vos ordres, révérend prieur, dit +Borromée en se retirant avec frère Jacques, qui, tout frissonnant de joie, +le tirait par le bas de sa robe. + +-- Allez, dit majestueusement Gorenflot. + +-- Ah! seigneur prieur, reprit frère Borromée en rentrant quelques +secondes après sa disparition, j'oubliais.... + +-- Quoi? + +-- Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande à vous parler. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Maître Robert Briquet. + +-- Maître Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frère +Borromée, c'est une simple connaissance. + +-- Alors Votre Révérence ne le recevra point? + +-- Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait; +faites-le monter. + +Frère Borromée salua une seconde fois et sortit. Quant à frère Jacques, il +n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur à la chambre où étaient +déposées les armes. + +Cinq minutes après, la porte se rouvrit et Chicot parut. + + + + +XX + +LES DEUX AMIS + + +Dom Modeste ne quitta point la position béatement inclinée qu'il avait +prise. + +Chicot traversa la chambre pour venir à lui. + +Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tête pour indiquer au +nouveau venu qu'il l'apercevait. + +Chicot ne parut pas un seul instant s'étonner de l'indifférence du prieur; +il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut à une distance +respectueusement mesurée, il le salua. + +-- Bonjour, monsieur le prieur, dit-il. + +-- Ah! vous voilà, fit Gorenflot, vous ressuscitez à ce qu'il paraît? + +-- Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur. + +-- Dame! on ne vous voyait plus. + +-- J'avais affaire. + +-- Ah! + +Chicot savait qu'à moins d'être échauffé par deux ou trois bouteilles de +vieux bourgogne, Gorenflot était avare de paroles. Or, comme selon toute +probabilité, vu l'heure peu avancée de la journée, Gorenflot était encore +à jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de +la cheminée, en étendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses +reins au dossier moelleux. + +-- Est-ce que vous déjeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom +Modeste. + +-- Peut-être, seigneur prieur. + +-- Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait +impossible de vous donner tout le temps que je voudrais. + +-- Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de +biche! je ne vous demandais pas même à déjeuner, et c'est vous qui me +l'avez offert. + +-- Assurément, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquiétude que +justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai +offert, mais.... + +-- Mais vous avez cru que je n'accepterais pas? + +-- Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'être politique, dites, +monsieur Briquet? + +-- On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un +homme de votre supériorité, monsieur le prieur, répondit Chicot avec un de +ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui. + +Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui était impossible +de deviner si Chicot raillait ou parlait sérieusement. + +Chicot s'était levé. + +-- Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot. + +-- Parce que je m'en vais. + +-- Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous +déjeuneriez avec moi? + +-- Je n'ai pas dit que je déjeunerais avec vous, d'abord. + +-- Pardon, je vous ai offert. + +-- Et j'ai répondu peut-être: peut-être ne veut pas dire oui. + +-- Vous vous fâchez? + +Chicot se mit à rire. + +-- Moi, me fâcher, dit-il, et de quoi me fâcherais-je? de ce que vous êtes +impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais +depuis trop longtemps pour me fâcher de vos petites imperfections. + +Gorenflot, foudroyé par cette naïve sortie de son hôte, demeura la bouche +ouverte et les bras étendus. + +-- Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot. + +-- Oh! ne partez pas. + +-- Mon voyage ne peut se retarder. + +-- Vous voyagez? + +-- J'ai une mission. + +-- Et de qui? + +-- Du roi. + +Gorenflot roulait d'abîmes en abîmes. + +-- Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu? + +-- Sans doute. + +-- Et comment vous a-t-il reçu? + +-- Avec enthousiasme; il a de la mémoire, lui, tout roi qu'il est. + +-- Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare, +moi grossier.... + +Son coeur se dégonflait à mesure, comme fait un ballon qui perd son vent +par des piqûres d'aiguille. + +-- Adieu, répéta Chicot. + +Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arrêta le +fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter. + +-- Voyons, expliquons-nous, dit le prieur. + +-- Sur quoi? demanda Chicot. + +-- Sur votre susceptibilité d'aujourd'hui. + +-- Moi, je suis aujourd'hui comme toujours. + +-- Non. + +-- Simple miroir des gens avec qui je suis. + +-- Non. + +-- Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace. + +-- Non, non, non! + +-- Si, si, si! + +-- Eh bien, voyons, je l'avoue, j'étais préoccupé. + +-- Vraiment! + +-- Ne voulez-vous point être indulgent pour un homme en proie aux plus +pénibles travaux? Ai-je ma tête à moi, mon Dieu! Ce prieuré n'est-il pas +comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande à deux +cents hommes, que je suis tout à la fois économe, architecte, intendant; +tout cela sans compter mes fonctions spirituelles. + +-- Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu! + +-- Oh! voilà qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez- +vous perdu votre charité chrétienne? + +-- J'en avais donc? + +-- Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde, +l'envie est un péché capital. + +-- De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le +demande. + +-- Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte +progressivement, il est sur la ligne ascendante. + +-- Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas? +répondit ironiquement Chicot. + +-- C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet. + +-- Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'Évangile. + +-- Quel texte? + +-- Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé. + +-- Peuh! fit Gorenflot. + +[Illustration: Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée. -- PAGE +112.] + +-- Allons, voilà qu'il met en doute les textes saints, l'hérétique! +s'écria Chicot en joignant les deux mains. + +-- Hérétique! répéta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont hérétiques. + +-- Schismatique alors! + +-- Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en vérité, vous +m'éblouissez. + +-- Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes +adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste. + +-- Vous ne me quitterez pas ainsi. + +-- Si fait, pardieu! + +-- Vous? + +-- Oui, moi. + +-- Un ami? + +-- Dans la grandeur on n'a plus d'amis. + +-- Vous, Chicot? + +-- Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproché tout à l'heure. + +-- Moi! quand cela? + +-- Quand vous avez parlé de ma fausse position. + +-- Reproché! ah! quels mots vous avez aujourd'hui! + +Et le prieur baissa sa grosse tête dont les trois mentons s'aplatirent en +un seul contre son cou de taureau. + +Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit légèrement pâlir. + +-- Adieu, et sans rancune pour les vérités que je vous ai dites. + +Et il fit un mouvement pour sortir. + +-- Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste; +mais n'ayez plus de ces regards-là pour moi! + +-- Ah! ah! il est un peu tard. + +-- Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce +n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-même! eh bien! +déjeunons. + +Chicot était décidé à reprendre tous ses avantages d'un seul coup. + +-- Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici. + +Gorenflot avait supporté les autres atteintes avec courage; il succomba +sous celle-ci. + +-- On mange mal chez moi? balbutia-t-il éperdu. + +-- C'est mon avis du moins, dit Chicot. + +-- Vous avez eu à vous plaindre de votre dernier dîner? + +-- J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah! + +-- Vous avez fait pouah! s'écria Gorenflot en levant les bras au ciel. + +-- Oui, dit résolument Chicot, j'ai fait pouah! + +-- Mais à quel propos? parlez. + +-- Les côtelettes de porc étaient indignement brûlées. + +-- Oh! + +-- Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent. + +-- Oh! + +-- Le chapon au riz ne sentait que l'eau. + +-- Juste ciel! + +-- La bisque n'était pas dégraissée. + +-- Miséricorde! + +-- On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac. + +-- Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du même ton dont César expirant +dit à son assassin: Brutus! Brutus!... + +-- Et puis vous n'avez pas de temps à me donner. + +-- Moi? + +-- Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non? +Il ne vous manquait plus que de devenir menteur. + +-- Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse à +revoir, voilà tout. + +-- Recevez-la donc. + +-- Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoyé cent +bouteilles de vin de Sicile. + +-- Cent bouteilles de vin de Sicile? + +-- Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une très grande +dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur +Chicot. Elle voulait devenir ma pénitente, cette grande dame qui envoie +les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez, +je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un +autre directeur. + +-- Et vous ferez tout cela?... + +-- Pour déjeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour réparer mes torts +envers vous. + +-- Vos torts viennent de votre féroce orgueil, dom Modeste. + +-- Je m'humilierai, mon ami. + +-- De votre insolente paresse. + +-- Chicot! Chicot! à partir du demain, je me mortifie en faisant faire +tous les jours l'exercice à mes moines. + +-- A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel +exercice, celui de la fourchette? + +-- Non, celui des armes. + +-- L'exercice des armes? + +-- Oui, et cependant c'est fatigant de commander. + +-- Vous, commander l'exercice aux Jacobins? + +-- Je vais le commander du moins. + +-- A partir de demain? + +-- A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez. + +-- Et qui donc a eu cette idée de faire faire l'exercice à des frocards? + +-- Moi, à ce qu'il paraît, dit Gorenflot. + +-- Vous? impossible! + +-- Si fait, j'en ai donné l'ordre à frère Borromée. + +-- Qu'est-ce encore que frère Borromée? + +-- Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas. + +-- Qu'est-il? + +-- C'est le trésorier. + +-- Comment as-tu un trésorier que je ne connaisse pas, bélître? + +-- Il est ici depuis votre dernière visite. + +-- Et d'où te vient ce trésorier? + +-- M. le cardinal de Guise me l'a recommandé. + +-- En personne? + +-- Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre. + +-- Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas? + +-- C'est cela même. + +-- Qui m'a annoncé? + +-- Oui. + +-- Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualité a-t-il, ce +trésorier si chaudement appuyé par M. le cardinal de Guise? + +-- Il compte comme Pythagore. + +-- Et c'est avec lui que vous avez décidé ces exercices d'armes? + +-- Oui, mon ami. + +-- C'est-à-dire que c'est lui qui vous a proposé d'armer vos moines, +n'est-ce pas? + +-- Non, cher monsieur Chicot; l'idée est de moi, entièrement de moi. + +-- Et dans quel but? + +-- Dans le but de les armer. + +-- Pas d'orgueil, pécheur endurci, l'orgueil est un péché capital; ce +n'est point à vous qu'est venue cette idée. + +-- A moi ou à lui, je ne sais plus bien si c'est à lui ou à moi que l'idée +est venue. Non, non, décidément, c'est à moi; il paraît même qu'à cette +occasion j'ai prononcé un mot latin très judicieux et très brillant. + +Chicot se rapprocha du prieur. + +-- Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez- +vous, ce mot latin? + +-- _Militat spiritu...._ + +-- _Militat spiritu, militat gladio._ + +-- C'est cela, c'est cela! s'écria dom Modeste avec enthousiasme. + +-- Allons, allons, dit Chicot, il est impossible de s'excuser de meilleure +grâce que vous ne le faites, dom Modeste; je vous pardonne. + +-- Oh! fit Gorenflot avec attendrissement. + +-- Vous êtes toujours mon ami, mon véritable ami. + +Gorenflot essuya une larme. + +-- Mais déjeunons, et je serai indulgent pour le déjeuner. + +-- Écoutez, dit Gorenflot avec enthousiasme, je vais faire dire au frère +cuisinier que si la chère n'est pas royale, je le fais fourrer au cachot. + +-- Faites, faites, dit Chicot, vous êtes le maître, mon cher prieur. + +-- Et nous décoifferons quelques-unes des bouteilles de la pénitente. + +-- Je vous aiderai de mes lumières, mon ami. + +-- Que je vous embrasse, Chicot! + +-- Ne m'étouffez pas, et causons. + + + + +XXI + +LES CONVIVES + + +Gorenflot ne fut pas long à donner ses ordres. + +Si le digne prieur était bien sur la ligne ascendante, comme il le +prétendait, c'était surtout en ce qui concernait les détails d'un repas et +les progrès de la science culinaire. + +Dom Modeste manda frère Eusèbe, qui comparut, non pas devant son chef, +mais devant son juge. A la manière dont il avait été requis, il avait au +reste deviné qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire à son endroit +chez le révérend prieur. + +-- Frère Eusèbe, dit Gorenflot d'une voix sévère, écoutez ce que va vous +dire M. Robert Briquet, mon ami. Vous vous négligez, à ce qu'il paraît. +J'ai ouï parler d'incorrections graves dans votre dernière bisque, et +d'une fatale négligence à propos du croquant de vos oreilles. Prenez +garde, frère Eusèbe, prenez garde, un seul pas fait dans la mauvaise voie +entraîne tout le corps. + +Le moine rougit et pâlit tour à tour, et balbutia une excuse qui ne fut +point admise. + +-- Assez, dit Gorenflot. + +Frère Eusèbe se tut. + +-- Qu'avez-vous aujourd'hui pour déjeuner? demanda le révérend prieur. + +-- J'aurai des oeufs brouillés aux crêtes de coq. + +-- Après? + +-- Des champignons farcis. + +-- Après? + +-- Des écrevisses au vin de Madère. + +-- Menu pied que tout cela, menu pied; quelque chose qui fasse un fond, +voyons, dites vite. + +-- J'aurai en outre un jambon aux pistaches. + +-- Peuh! fit Chicot. + +-- Pardon, interrompit timidement Eusèbe; il est cuit dans du vin de Xérès +sec. Je l'ai piqué d'un boeuf attendri dans une marinade d'huile d'Aix, ce +qui fait qu'avec le gras du boeuf on mange le maigre du jambon, et avec le +gras du jambon le maigre du boeuf. + +Gorenflot hasarda vers Chicot un regard accompagné d'un geste +d'approbation. + +-- Bien cela, n'est-ce pas, dit-il, monsieur Robert? + +Chicot fit un geste de demi-satisfaction. + +-- Et après, demanda Gorenflot, qu'avez-vous encore? + +-- On peut vous accommoder une anguille à la minute. + +-- Foin de l'anguille, dit Chicot. + +-- Je crois, monsieur Briquet, reprit Eusèbe en s'enhardissant peu à peu, +je crois que vous pouvez goûter de mes anguilles sans trop vous en +repentir. + +-- Qu'ont-elles donc de rare, vos anguilles? + +-- Je les nourris d'une façon particulière. + +-- Oh! oh! + +-- Oui, ajouta Gorenflot, il paraît que les Romains ou les Grecs, je ne +sais plus trop, un peuple d'Italie enfin, nourrissaient des lamproies +comme fait Eusèbe. Il a lu cela dans un auteur ancien nommé Suétone, +lequel a écrit sur la cuisine. + +-- Comment! frère Eusèbe, s'écria Chicot, vous donnez des hommes à manger +à vos anguilles? + +-- Non, monsieur, je hache menu les intestins et les foies des volailles +et du gibier, j'y ajoute un peu de viande de porc, je fais de tout cela +une espèce de chair à saucisse que je jette à mes anguilles, qui, dans +l'eau douce et renouvelée sur un gravier fin, deviennent grasses en un +mois, et, tout en engraissant, allongent considérablement. Celle que +j'offrirai au seigneur prieur aujourd'hui, par exemple, pèse neuf livres. + +-- C'est un serpent alors, dit Chicot. + +-- Elle avalait d'une bouchée un poulet de six jours. + +-- Et comment l'avez-vous accommodée? demanda Chicot. + +-- Oui, comment l'avez-vous accommodée? répéta le prieur. + +-- Dépouillée, rissolée, passée au beurre d'anchois, roulée dans une fine +chapelure, puis remise sur le gril, pendant dix secondes; après quoi +j'aurai l'honneur de vous la servir baignant dans une sauce épicée de +piment et d'ail. + +-- Mais la sauce? + +-- Oui, la sauce elle-même? + +-- Simple sauce d'huile d'Aix, battue avec des citrons et de la moutarde. + +-- Parfait, dit Chicot. + +Frère Eusèbe respira. + +-- Maintenant il manque les confiteries, fit observer judicieusement +Gorenflot. + +-- J'inventerai quelque mets capable d'agréer au seigneur prieur. + +-- C'est bien, je m'en rapporte à vous, dit Gorenflot; montrez-vous digne +de ma confiance. + +Eusèbe salua. + +-- Je puis donc me retirer? demanda-t-il. + +Le prieur consulta Chicot. + +-- Qu'il se retire, dit Chicot. + +-- Retirez-vous et envoyez-moi le frère sommelier. + +Eusèbe salua et sortit. + +Le frère sommelier succéda au frère Eusèbe et reçut des ordres non moins +précis et non moins détaillés. + +Dix minutes après, devant la table couverte d'une fine nappe de lin, les +deux convives, ensevelis dans deux larges fauteuils tout garnis de +coussins, s'opposaient l'un à l'autre, fourchettes et couteaux en main, +comme deux duellistes. + +La table, suffisamment grande pour six personnes, était pourtant remplie, +tant le sommelier avait accumulé les bouteilles de formes et d'étiquettes +différentes. + +Eusèbe, fidèle au programme, venait d'envoyer des oeufs brouillés, des +écrevisses et des champignons qui parfumaient l'air d'une moelleuse vapeur +de truffe, de beurre frais comme la crème, de thym et de vin de Madère. + +Chicot attaqua en homme affamé. Le prieur, au contraire, en homme qui se +défie de lui-même, de son cuisinier et de son convive. + +Mais, après quelques minutes, ce fut Gorenflot qui dévora, tandis que +Chicot observait. + +On commença par le vin du Rhin, puis l'on passa au bourgogne de 1550; on +fit une excursion dans un ermitage dont on ignorait la date; on effleura +le saint-perey; enfin l'on passa au vin de la pénitente. + +-- Qu'en dites-vous? demanda Gorenflot après en avoir goûté trois fois +sans oser se prononcer. + +-- Velouté, mais léger, fit Chicot; et comment s'appelle votre pénitente? + +-- Je ne la connais pas, moi. + +-- Ouais! vous ne savez pas son nom? + +-- Non, ma foi, nous traitons par ambassadeur. + +Chicot fit une pause pendant laquelle il ferma doucement les yeux comme +pour savourer une gorgée de vin qu'il retenait dans sa bouche avant de +l'avaler, mais en réalité pour réfléchir. + +-- Ainsi donc, dit-il au bout de cinq minutes, c'est en face d'un général +d'armée que j'ai l'honneur de dîner? + +-- Oh! mon Dieu, oui! + +-- Comment, vous soupirez en disant cela? + +-- Ah! c'est bien fatigant, allez. + +-- Sans doute, mais c'est honorable, mais c'est beau. + +-- Superbe! seulement je n'ai plus de silence aux offices... et avant-hier +j'ai été obligé de supprimer un plat au souper. + +-- Supprimer un plat... et pourquoi donc? + +-- Parce que plusieurs de mes meilleurs soldats, je dois l'avouer, ont eu +l'audace de trouver insuffisant le plat de raisiné de Bourgogne qu'on +donne en troisième le vendredi. + +-- Voyez-vous cela!... insuffisant!... et quelle raison donnaient-ils de +cette insuffisance? + +-- Ils prétendaient qu'ils avaient encore faim, et réclamaient quelque +chair maigre, comme sarcelle, homard, ou poisson de haut goût. Comprenez- +vous ces dévorants? + +-- Dame! s'ils font des exercices, ce n'est point étonnant qu'ils aient +faim, ces moines. + +-- Où serait donc le mérite? dit frère Modeste; bien manger et bien +travailler, c'est ce que peut faire tout le monde. Que diable! il faut +savoir offrir ses privations au Seigneur, continua le digne abbé en +empilant un quartier de jambon et de boeuf sur une bouchée déjà +respectable de galantine dont frère Eusèbe n'avait point parlé, le mets +étant trop simple, non pour être servi, mais pour figurer sur la carte. + +-- Buvez, Modeste, buvez, dit Chicot, vous allez vous étrangler, mon cher +ami; vous devenez cramoisi. + +-- C'est d'indignation, répliqua le prieur en vidant son verre qui +contenait une demi-pinte. + +Chicot le laissa faire, puis lorsque Gorenflot eut reposé son verre sur la +table: + +-- Voyons, dit Chicot, achevons votre histoire, elle m'intéresse vivement, +parole d'honneur. Vous leur avez donc retiré un plat parce qu'ils +trouvaient qu'ils n'avaient pas assez à manger. + +-- Tout juste. + +-- C'est ingénieux. + +-- Aussi la punition a-t-elle fait un rude effet; j'ai cru qu'on allait se +révolter; les yeux brillaient, les dents claquaient. -- Ils avaient faim, +dit Chicot; ventre de biche! c'est bien naturel. + +-- Ils avaient faim, n'est-ce pas? + +-- Sans doute. + +-- Vous le dites? vous le croyez? + +-- J'en suis sûr. + +-- Eh bien! j'ai remarqué, ce soir-là, un fait bizarre et que je +recommanderai à l'analyse de la science; j'ai donc appelé frère Borromée, +en le chargeant de mes instructions touchant cette privation d'un plat, à +laquelle j'ai ajouté, voyant la rébellion, privation de vin. + +-- Enfin? demanda Chicot. + +-- Enfin, pour couronner l'oeuvre, j'ai commandé un nouvel exercice, +voulant terrasser l'hydre de la révolte: les psaumes disent cela, vous +savez; attendez donc: _Cabis poriabis diagonem_, eh! vous ne connaissez +que cela, mordieu! + +-- _Proculcabis draconem_, fit Chicot en versant à boire au prieur. + +-- _Draconem_, c'est cela, bravo! A propos de dragon, mangez donc de cette +anguille, elle emporte la bouche, c'est merveilleux! + +-- Merci, je ne puis plus respirer; mais racontez, racontez. + +-- Quoi? + +-- Votre fait bizarre. + +-- Lequel? je ne m'en souviens plus. + +-- Celui que vous vouliez recommander aux savants. + +-- Ah! oui, j'y suis, très bien. + +-- J'écoute. + +-- Je prescris donc un exercice pour le soir; je m'attendais à voir mes +drôles exténués, hâves, suants, et j'avais préparé un sermon assez beau +sur ce texte: _Celui qui mange mon pain_. + +-- Pain sec, dit Chicot. + +-- Précisément, pain sec, s'écria Gorenflot, en dilatant, par un rire +cyclopéen, ses robustes mâchoires. J'aurais joué sur le mot, et d'avance +j'en avais ri tout seul une heure, quand je me trouve au milieu de la cour +en présence d'une troupe de gaillards animés, nerveux, bondissants comme +des sauterelles, et ceci est l'illusion sur laquelle je veux consulter les +savants. + +-- Voyons l'illusion. + +-- Et sentant le vin d'une lieue. + +-- Le vin! Frère Borromée vous avait donc trahi? + +-- Oh! je suis sûr de Borromée, s'écria Gorenflot, c'est l'obéissance +passive en personne: je dirais à frère Borromée de se brûler à petit feu, +qu'il irait à l'instant même chercher le gril et chaufferait les fagots. + +-- Ce que c'est que d'être mauvais physionomiste, dit Chicot en se +grattant le nez, il ne me fait pas du tout cet effet-là, à moi. + +-- C'est possible, mais moi, je connais mon Borromée, vois-tu, comme je te +connais, mon cher Chicot, dit dom Modeste qui devenait tendre en devenant +ivre. + +-- Et tu dis qu'ils sentaient le vin? + +-- Borromée? + +-- Non, tes moines. + +-- Comme des futailles, sans compter qu'ils étaient rouges comme des +écrevisses; j'en ai fait l'observation à Borromée. + +-- Bravo! + +-- Ah! c'est que je ne m'endors pas, moi. + +-- Et qu'a-t-il répondu? + +-- Attends, c'est fort subtil. + +-- Je le crois. + +-- Il a répondu que l'appétence très vive produit des effets pareils à +ceux de la satisfaction. + +-- Oh! oh! fit Chicot; en effet, c'est fort subtil, comme tu dis, ventre +de biche! C'est un homme très fort que ton Borromée; je ne m'étonne plus +s'il a le nez et les lèvres si minces; et cela t'a convaincu? + +-- Tout à fait, et tu vas être convaincu toi-même; mais voyons, approche- +toi un peu de moi, car je ne me remue plus sans étourdissement. + +Chicot s'approcha. Gorenflot fit de sa large main un cornet acoustique +qu'il appliqua sur l'oreille de Chicot. + +-- Eh bien? demanda Chicot. + +-- Attends donc, je me résume. Vous souvenez-vous du temps où nous étions +jeunes, Chicot? + +-- Je m'en souviens. + +-- Du temps où le sang brûlait... où les désirs immodestes?... + +-- Prieur! prieur! fit le chaste Chicot. + +-- C'est Borromée qui parle, et je maintiens qu'il a raison; l'appétence +ne produisait-elle point parfois les illusions de la réalité? + +Chicot se mit à rire si violemment que la table, avec toutes les +bouteilles, trembla comme un plancher de navire. + +-- Bien, bien, dit-il, je vais me mettre à l'école de frère Borromée, et +quand il m'aura bien pénétré de ses théories, je vous demanderai une +grâce, mon révérend. + +-- Elle vous sera accordée, Chicot, comme tout ce que vous demanderez à +votre ami. Maintenant, dites, quelle est cette grâce? + +-- Vous me chargerez de l'économat du prieuré pendant huit jours +seulement. + +-- Et que ferez-vous pendant ces huit jours? + +-- Je nourrirai frère Borromée de ses théories; je lui servirai un plat, +un verre vide, en lui disant: Désirez de toute la force de votre faim et +de votre soif une dinde aux champignons et une bouteille de chambertin; +mais prenez garde de vous griser avec ce chambertin, prenez garde d'avoir +une indigestion de cette dinde, cher frère philosophe. + +-- Ainsi, dit Gorenflot, tu ne crois pas à l'appétence, païen? + +-- C'est bien! c'est bien! je crois ce que je crois; mais brisons sur les +théories. + +-- Soit, dit Gorenflot, brisons et parlons un peu de la réalité. + +Et Gorenflot se versa un verre plein. + +-- A ce bon temps dont tu parlais tout à l'heure, Chicot, dit-il, à nos +soupers à la _Corne-d'Abondance_! + +-- Bravo! je croyais que tu avais oublié tout cela, révérend. + +-- Profane! tout cela dort sous la majesté de ma position; mais, morbleu! +je suis toujours le même. + +Et Gorenflot se mit à entonner sa chanson favorite, malgré les chuts de +Chicot. + + Quand l'ânon est deslâché, + Quand le vin est débouché, + L'ânon dresse son oreille, + Le vin sort de la bouteille; + Mais rien n'est si éventé + Que le moine en pleine treille; + Mais rien n'est si débâté + Que le moine en liberté. + +-- Mais chut! donc, malheureux! dit Chicot; si frère Borromée entrait, il +croirait qu'il y a huit jours que vous n'avez ni bu ni mangé. + +-- Si frère Borromée entrait, il chanterait avec nous. + +-- Je ne crois pas. + +-- Et moi, je te dis.... + +-- De te taire et de répondre à mes questions. + +-- Parle alors. + +-- Tu ne m'en donnes pas le temps, ivrogne! + +-- Oh! ivrogne, moi! + +-- Voyons, il résulte de l'exercice des armes que ton couvent est changé +en une véritable caserne. + +-- Oui, mon ami, c'est le mot, véritable caserne, caserne véritable; jeudi +dernier, est-ce jeudi? oui, c'est jeudi; attends donc, je ne sais plus si +c'est jeudi. + +-- Jeudi ou vendredi, la date n'y fait rien. + +-- C'est juste, le fait, voilà tout, n'est-ce pas? + +-- Eh bien! jeudi ou vendredi, dans le corridor, j'ai trouvé deux novices +qui se battaient au sabre avec deux seconds qui se préparaient de leur +côté à en découdre. + +-- Et qu'as-tu fait? + +-- Je me suis fait apporter un fouet pour rosser les novices qui se sont +enfuis; mais Borromée.... + +-- Ah! ah! Borromée, encore Borromée. + +-- Toujours. + +-- Mais Borromée?... + +-- Borromée les a rattrapés et vous les a fustigés de telle façon qu'ils +sont encore au lit, les malheureux! + +-- Je demande à voir leurs épaules pour apprécier la vigueur du bras de +frère Borromée, fit Chicot. + +-- Nous déranger pour voir d'autres épaules que des épaules de mouton, +jamais! Mangez donc de ces pâtes d'abricot. + +-- Non pas, morbleu! j'étoufferais. + +-- Buvez alors. + +-- Non plus: j'ai à marcher, moi. + +-- Eh bien! moi, crois-tu donc que je n'aie point à marcher? et cependant +je bois. + +-- Oh! vous, c'est différent; et puis pour crier les commandements il vous +faut des poumons. + +-- Alors, un verre, rien qu'un verre de cette liqueur digestive, dont +Eusèbe a seul le secret. + +-- D'accord. + +-- Elle est si efficace, qu'eut-on dîné de façon gloutonne, on se +trouverait nécessairement avoir faim deux heures après son dîner. + +-- Quelle recette pour les pauvres! Savez-vous que si j'étais roi, je +ferais trancher la tête à Eusèbe; sa liqueur est capable d'affamer un +royaume. Oh! oh! qu'est-ce que cela? + +-- C'est l'exercice qui commence, dit Gorenflot. + +En effet, on venait d'entendre un grand bruit de voix et de ferraille +venant de la cour. + +-- Sans le chef? dit Chicot. Oh! oh! voilà des soldats assez mal +disciplinés, ce me semble. + +-- Sans moi? jamais! dit Gorenflot; d'ailleurs cela ne se peut pas, +comprends-tu? puisque c'est moi qui commande, puisque l'instructeur, c'est +moi; et, tiens, la preuve, c'est que j'entends frère Borromée qui vient +prendre mes ordres. + +En effet, au moment même, Borromée entrait, lançant à Chicot un regard +oblique et prompt comme la flèche traîtresse du Parthe. + +-- Oh! oh! pensa Chicot, tu as eu tort de me lancer ce regard-là; il t'a +trahi. + +-- Seigneur prieur, dit Borromée, on n'attend plus que vous pour commencer +la visite des armes et des cuirasses. + +-- Des cuirasses! oh! oh! se dit tout bas Chicot, un instant, j'en suis, +j'en suis! + +Et il se leva précipitamment. + +-- Vous assisterez à mes manoeuvres, dit Gorenflot en se soulevant à son +tour, comme ferait un bloc de marbre qui prendrait des jambes; votre bras, +mon ami; vous allez voir une belle instruction. + +-- Le fait est que le seigneur prieur est un tacticien profond, dit +Borromée, sondant l'imperturbable physionomie de Chicot. + +-- Dom Modeste est un homme supérieur en toutes choses, répondit Chicot en +s'inclinant. + +Puis tout bas, à lui-même: + +-- Oh! oh! murmura-t-il, jouons serré, mon aiglon, ou voilà un milan qui +t'arracherait les plumes. + + + + +XXII + +FRÈRE BORROMÉE + + +Lorsque Chicot, soutenant le révérend prieur, arriva par le grand escalier +dans la cour du prieuré, le coup d'oeil fut exactement celui d'une immense +caserne en pleine activité. + +Partagé en deux bandes de cent hommes chacune, les moines, la hallebarde, +la pique ou le mousquet au pied, attendaient comme des soldats +l'apparition de leur commandant. + +Cinquante à peu près, parmi les plus forts et les plus zélés, avaient +couvert leurs têtes de casques ou de salades: une ceinture attachait à +leurs reins une longue épée; il ne leur manquait absolument qu'un bouclier +de main pour ressembler aux anciens Mèdes, ou des yeux retroussés pour +ressembler à des Chinois modernes. + +D'autres étalaient avec orgueil des cuirasses bombées, sur lesquelles ils +aimaient à faire bruir un gantelet de fer. + +D'autres enfin, enfermés dans des brassards et dans des cuissards, +s'exerçaient à développer leurs jointures privées d'élasticité par ces +carapaces partielles. + +Frère Borromée prit un casque des mains d'un novice, et se le posa sur la +tête par un mouvement aussi prompt, aussi régulier que l'eût pu faire un +reître ou un lansquenet. + +Tandis qu'il en attachait les brides, Chicot ne pouvait s'empêcher de +regarder le casque; et tout en le regardant, sa bouche souriait; enfin, +tout en souriant, il tournait autour de Borromée, comme pour l'admirer sur +toutes ses faces. + +Il fit plus, il s'approcha du trésorier, et passa la main sur une des +inégalités du heaume. + +-- Vous avez là un magnifique armet, frère Borromée, dit-il; où l'avez- +vous donc acheté, mon cher prieur? + +Gorenflot ne put répondre, parce qu'en ce moment on l'attachait dans une +cuirasse resplendissante, laquelle, bien que spacieuse à loger l'Hercule +Farnèse, étreignait douloureusement les ondulations luxuriantes de la +chair du digne prieur. + +-- Ne bridez pas ainsi, mordieu! s'écriait Gorenflot; ne serrez pas de +cette force, j'étoufferais, je n'aurais plus de voix; assez! assez! + +-- Vous demandiez, je crois, au révérend prieur, dit Borromée, où il avait +acheté mon casque? + +-- Je demandais cela au révérend prieur et non à vous, reprit Chicot, +parce que je présume qu'en ce couvent, comme dans tous les autres, rien ne +se fait que sur l'ordre du supérieur. + +-- Certainement, dit Gorenflot, rien ici ne se fait que par mon ordre. Que +demandez-vous, cher monsieur Briquet? + +-- Je demande à frère Borromée s'il sait d'où vient ce casque. + +-- Il faisait partie d'un lot d'armures que le révérend prieur a achetées +hier pour armer le couvent. + +-- Moi? fit Gorenflot. + +-- Votre Seigneurie a commandé, elle se le rappelle, que l'on apportât ici +plusieurs casques et plusieurs cuirasses, et l'on a exécuté les ordres de +Votre Seigneurie. + +-- C'est vrai, c'est vrai, dit Gorenflot. + +-- Ventre de biche! dit Chicot, mon casque était donc bien attaché à son +maître, qu'après l'avoir conduit moi-même à l'hôtel de Guise, il vienne +comme un chien perdu me retrouver au prieuré des Jacobins! + +En ce moment, sur un geste de frère Borromée, les lignes se faisaient +régulières et le silence s'établit dans les rangs. + +Chicot s'assit sur un banc, afin d'assister à son aise aux manoeuvres. + +Gorenflot se tint debout, d'aplomb sur ses jambes comme sur deux poteaux. + +-- Attention! dit tout bas frère Borromée. + +Dom Modeste tira un sabre gigantesque de son fourreau de fer, et, le +brandissant en l'air, il cria d'une voix de Stentor: + +-- Attention! + +-- Votre Révérence se fatiguerait peut-être à faire les commandements, dit +alors frère Borromée avec une douce prévenance. Votre Révérence souffrait +ce matin: s'il lui plaît ménager sa précieuse santé, je commanderai +aujourd'hui l'exercice. + +-- Je le veux bien, dit dom Modeste: en effet je suis souffrant, +j'étouffe; allez. + +Borromée s'inclina, et, en homme habitué à ces sortes de consentements, il +vint se placer au front de la troupe. + +-- Quel serviteur complaisant! dit Chicot; c'est une perle que ce +gaillard-là. + +-- Il est charmant! je te le disais bien, répondit dom Modeste. + +-- Je suis sûr qu'il te fait la même chose tous les jours, dit Chicot. + +-- Oh! tous les jours. Il est soumis comme un esclave; je ne fais que lui +reprocher ses prévenances. L'humilité n'est pas la servitude, ajouta +sentencieusement Gorenflot. + +-- En sorte que tu n'as vraiment rien à faire ici, et que tu peux dormir +sur les deux oreilles: frère Borromée veille pour toi. + +-- Oh! mon Dieu, oui. + +-- Voilà ce que je voulais savoir, dit Chicot dont l'attention se porta +sur Borromée tout seul. + +C'était merveille que de voir, pareil à un cheval de guerre, se redresser +sous le harnais le trésorier des moines. + +Son oeil dilaté lançait des flammes, son bras vigoureux imprimait à l'épée +des secousses tellement savantes qu'on eût dit un maître en fait d'armes +s'escrimant devant un peloton de soldats. Chaque fois que frère Borromée +faisait une démonstration, Gorenflot la répétait en ajoutant: + +-- Borromée a raison; mais je vous ai déjà dit cela, moi; rappelez-vous +donc ma leçon d'hier. Passez l'arme d'une main dans l'autre; soutenez la +pique, soutenez-la donc: le fer à la hauteur de l'oeil; de la tenue, par +saint Georges! du jarret; demi-tour à gauche est exactement la même chose +que demi-tour à droite, excepté que c'est tout le contraire. + +-- Ventre de biche! dit Chicot, tu es un habile démonstrateur. + +-- Oui, oui, fit Gorenflot en caressant son triple menton, j'entends assez +bien la manoeuvre. + +-- Et tu as dans Borromée un excellent élève. + +-- Il m'a compris, dit Gorenflot; il est on ne peut plus intelligent. + +Les moines exécutèrent la course militaire, sorte de manoeuvre fort en +vogue à cette époque, les passes d'armes, les passes d'épée, les passes de +pique et les exercices à feu. + +Lorsqu'on en fut à cette dernière épreuve: + +-- Tu vas voir mon petit Jacques, dit le prieur à Chicot. + +-- Qu'est-ce que c'est que ton petit Jacques? + +-- Un gentil garçon que j'ai voulu attacher à ma personne, parce qu'il a +des dehors calmes et une main vigoureuse, et avec tout cela la vivacité du +salpêtre. + +-- Ah! vraiment! Et où donc est-il, ce charmant enfant? + +-- Attends, attends, je vais te le montrer; là, tiens, là-bas; celui qui +tient un mousquet à la main et qui s'apprête à tirer le premier. + +-- Et il tire bien? + +-- C'est-à-dire qu'à cent pas le drôle ne manque pas un noble à la rose. + +-- Voilà un gaillard qui doit vertement servir une messe; mais attends +donc, à ton tour. + +-- Quoi donc? + +-- Mais si, mais non. + +-- Tu connais mon petit Jacques? + +-- Moi, pas le moins du monde. + +-- Mais tu croyais le connaître d'abord? + +-- Oui, il me semblait l'avoir vu dans certaine église, un jour, ou plutôt +une nuit que j'étais renfermé dans un confessionnal; mais non, je me +trompais, ce n'était pas lui. + +Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles de Chicot n'étaient pas +exactement d'accord avec la vérité. Chicot était trop bon physionomiste, +quand il avait vu une figure une fois, pour oublier jamais cette figure. + +Pendant qu'il était, sans s'en douter, l'objet de l'attention du prieur et +de son ami, le petit Jacques, comme l'appelait Gorenflot, chargeait en +effet un mousquet pesant, long comme lui-même, puis le mousquet chargé, il +vint se camper fièrement à cent pas du but, et là, ramenant sa jambe +droite en arrière, avec une précision toute militaire, il ajusta. + +Le coup partit, et la balle alla se loger au milieu du but, au grand +applaudissement des moines. + +-- Tudieu! c'est bien visé, dit Chicot, et sur ma parole, voilà un joli +garçon. + +-- Merci, monsieur, répondit Jacques, dont les joues pâles se colorèrent +d'une rougeur de plaisir. + +-- Tu manies les armes habilement, mon enfant, reprit Chicot. + +-- Mais, monsieur, j'étudie, fit Jacques. + +Et sur ces mots, laissant son mousquet inutile, après la preuve d'adresse +qu'il avait donnée, il prit une pique des mains de son voisin, et fit un +moulinet que Chicot trouva parfaitement exécuté. + +Chicot renouvela ses compliments. + +-- C'est surtout à l'épée qu'il excelle, dit dom Modeste. Ceux qui s'y +connaissent le jugent très fort; il est vrai que le drôle a des jarrets de +fer, des poignets d'acier, et qu'il gratte le fer depuis le matin jusqu'au +soir. + +-- Ah! voyons cela, dit Chicot. + +-- Vous voulez essayer sa force? dit Borromée. + +-- Je voudrais en avoir la preuve, répondit Chicot. + +-- Ah! continua le trésorier, c'est qu'ici personne, excepté moi peut- +être, n'est capable de lutter contre lui; êtes-vous d'une certaine force, +vous? + +-- Je ne suis qu'un pauvre bourgeois, dit Chicot en secouant la tête; +autrefois j'ai poussé ma brette comme un autre; mais aujourd'hui mes +jambes tremblent, mon bras vacille et ma tête n'est plus fort présente. + +-- Mais cependant vous pratiquez toujours? dit Borromée. + +-- Un peu, répondit Chicot en lançant à Gorenflot qui souriait un coup +d'oeil qui arracha aux lèvres de celui-ci le nom de Nicolas David. + +Mais Borromée ne vit point le sourire, Borromée n'entendit pas ce nom, et +avec un sourire plein de tranquillité, il ordonna que l'on apportât les +fleurets et les masques d'escrime. + +Jacques, tout pétillant de joie sous son enveloppe froide et sombre, +releva sa robe jusqu'aux genoux et assura sa sandale sur le sable en +faisant un appel. + +-- Décidément, dit Chicot, comme n'étant ni moine ni soldat, il y a +quelque temps que je n'ai fait des armes, veuillez, je vous prie, frère +Borromée, vous qui n'êtes que muscles et tendons, donner la leçon à frère +Jacques. Y consentez-vous, cher prieur? demanda Chicot à dom Modeste. + +-- Je l'ordonne! déclama le prieur, toujours enchanté de placer ce mot. + +Borromée ôta son casque, Chicot se hâta de tendre les deux mains, et le +casque, déposé entre les mains de Chicot, permit de nouveau à son ancien +maître de constater son identité; puis, tandis que notre bourgeois +accomplissait cet examen, le trésorier relevait sa robe dans sa ceinture +et se préparait. + +Tous les moines, animés de l'esprit de corps, vinrent faire cercle autour +de l'élève et du professeur. + +Gorenflot se pencha à l'oreille de son ami. + +-- C'est aussi amusant que de chanter vêpres, n'est-ce pas? dit-il +naïvement. + +-- C'est ce que disent les chevau-légers, répondit Chicot avec la même +naïveté. + +Les deux combattants se mirent en garde; Borromée, sec et nerveux, avait +l'avantage de la taille; il avait en outre celui que donnent l'aplomb et +l'expérience. + +Le feu montait par vives lueurs aux yeux de Jacques, et animait les +pommettes de ses joues d'une rougeur fébrile. + +On voyait peu à peu tomber le masque religieux de Borromée, qui, le +fleuret à la main, emporté par l'action si entraînante de la lutte +d'adresse, se transformait en homme d'armes; il entremêlait chaque coup +d'une exhortation, d'un conseil, d'un reproche; mais souvent la vigueur, +la promptitude, l'élan de Jacques triomphaient des qualités de son maître, +et frère Borromée recevait quelque bon coup en pleine poitrine. + +Chicot dévorait ce spectacle des yeux, et comptait les coups de bouton. + +Lorsque l'assaut fut fini, ou plutôt lorsque les tireurs firent une +première pause: -- Jacques a touché six fois, dit Chicot, frère Borromée, +neuf; c'est fort joli pour l'écolier, mais ce n'est point assez pour le +maître. + +Un éclair inaperçu à tout le monde, excepté à Chicot, passa dans les yeux +de Borromée, et vint révéler un nouveau trait de son caractère. + +-- Bon! pensa Chicot, il est orgueilleux. + +-- Monsieur, répliqua Borromée d'une voix qu'à grand'peine il parvint à +faire doucereuse, l'exercice des armes est bien rude pour tout le monde, +et surtout pour de pauvres moines comme nous. + +-- N'importe, dit Chicot, décidé à pousser maître Borromée jusqu'en ses +derniers retranchements; le maître ne doit-pas avoir moins de la moitié en +avantage sur son élève. + +-- Ah! monsieur Briquet, fit Borromée, tout pâle et se mordant les lèvres, +vous êtes bien absolu, ce me semble. + +-- Bon! il est colère, pensa Chicot, deux péchés mortels; on dit qu'un +seul suffit pour perdre un homme; j'ai beau jeu. + +Puis tout haut: + +-- Et si Jacques avait plus de calme, continua-t-il, je suis certain qu'il +ferait jeu égal. + +-- Je ne crois pas, dit Borromée. + +-- Eh bien! j'en suis sûr, moi. + +-- Monsieur Briquet, qui connaît les armes, dit Borromée avec un ton amer, +devrait peut-être essayer la force de Jacques par lui-même; il s'en +rendrait mieux compte alors. + +-- Oh! moi, je suis vieux, dit Chicot. + +-- Oui, mais savant, dit Borromée. + +-- Ah! tu railles, pensa Chicot; attends, attends. Mais, continua-t-il, il +y a une chose qui ôte de la valeur à mon observation. + +-- Laquelle? + +-- C'est que frère Borromée, en digne maître, a, j'en suis sûr, laissé +toucher Jacques un peu par complaisance. + +-- Ah! ah! fit Jacques à son tour en fronçant le sourcil. + +-- Non certes, répondit Borromée en se contenant, mais exaspéré au fond; +j'aime Jacques certainement, mais je ne le perds point avec ces sortes de +complaisances. + +-- C'est étonnant, fit Chicot comme se parlant à lui-même, je l'avais cru, +excusez-moi. + +-- Mais enfin, vous qui parlez, dit Borromée, essayez donc, monsieur +Briquet. + +-- Oh! ne m'intimidez pas, dit Chicot. + +-- Soyez tranquille, monsieur, dit Borromée, on aura de l'indulgence pour +vous; on connaît les lois de l'Église. + +-- Païen! murmura Chicot. + +-- Voyons, monsieur Briquet, une passe seulement. + +-- Essaie, dit Gorenflot, essaie. + +-- Je ne vous ferai point de mal, monsieur, dit Jacques prenant à son tour +le parti de son maître, et désirant de son côté, donner son petit coup de +dent; j'ai la main très douce. + +-- Cher enfant! murmura Chicot en attachant sur le jeune moine un +inexprimable regard qui se termina par un silencieux sourire. + +-- Voyons, dit-il, puisque tout le monde le veut.... + +-- Ah! bravo! firent les intéressés avec l'appétit du triomphe. + +-- Seulement, dit Chicot, je vous préviens que je n'accepte pas plus de +trois passes. + +-- Comme il vous plaira, monsieur, fit Jacques. + +Et se levant lentement du banc sur lequel il était retourné s'asseoir, +Chicot serra son pourpoint, passa son gant d'arme, et assujettit son +masque avec l'agilité d'une tortue qui attrape des mouches. + +-- Si celui-là arrive à la parade sur tes coups droits, souffla Borromée à +Jacques, je ne fais plus assaut avec toi, je t'en préviens. + +Jacques fit un signe de tête, accompagné d'un sourire qui signifiait: + +-- Soyez tranquille, maître. + +Chicot, toujours avec la même lenteur et la même circonspection, se mit en +garde, allongeant ses grands bras et ses longues jambes, que, par un +miracle de précision, il disposa de manière à en dissimuler l'énorme +ressort et l'incalculable développement. + + + + +XXIII + +LA LEÇON + + +L'escrime n'était point, à l'époque dont nous essayons, non-seulement de +raconter les événements, mais encore de peindre les moeurs et les +habitudes, ce qu'elle est aujourd'hui. Les épées, tranchantes des deux +côtés, faisaient que l'on frappait presque aussi souvent de taille que de +pointe; en outre, la main gauche, armée d'une dague, était à la fois +défensive et offensive: il en résultait une foule de blessures, ou plutôt +d'égratignures, qui étaient dans un combat réel un puissant motif +d'excitation. Quélus, perdant son sang par dix-huit blessures, se tenait +debout encore, continuait de combattre, et ne fût pas tombé, si une dix- +neuvième blessure ne l'eût couché dans le lit qu'il ne quitta plus que +pour le tombeau. + +L'escrime, apportée d'Italie, mais encore dans l'enfance de l'art, +consistait donc à cette époque dans une foule d'évolutions qui déplaçaient +considérablement le tireur et devaient, sur un terrain choisi par le +hasard, rencontrer une foule d'obstacles dans les moindres accidents du +sol. + +Il n'était point rare de voir le tireur s'allonger, se raccourcir, sauter +à droite, sauter à gauche, appuyer une main à terre; l'agilité non- +seulement de la main, mais encore des jambes, mais de tout le corps, +devait être une des premières conditions de l'art. + +Chicot ne paraissait pas avoir appris l'escrime à cette école; on eût dit, +au contraire, qu'il avait pressenti l'art moderne, dont toute la +supériorité, et surtout toute la grâce, est dans l'agilité des mains et la +presque immobilité du corps. Il se posa droit et ferme sur l'une et +l'autre jambe, avec un poignet souple et nerveux à la fois, avec une épée +qui semblait un jonc flexible et pliant, depuis la pointe jusqu'à la +moitié de la lame, et qui était d'un inflexible acier depuis la garde +jusqu'au milieu. + +Aux premières passes, en voyant devant lui cet homme de bronze dont le +poignet seul semblait vivant, frère Jacques eut des impatiences de fer qui +ne produisirent sur Chicot d'autre effet que de faire détendre son bras et +sa jambe au moindre jour qu'il apercevait dans le jeu de son adversaire, +et l'on comprend qu'avec cette habitude de frapper autant d'estoc que de +pointe, ces jours étaient fréquents. A chacun de ces jours, ce grand bras +s'allongeait donc de trois pieds, et poussait droit dans la poitrine du +frère un coup de bouton aussi méthodique que si un mécanisme l'eût dirigé, +et non un organe de chair incertain et inégal. + +A chacun de ces coups de bouton, Jacques, rouge de colère et d'émulation, +faisait un bond en arrière. + +Pendant dix minutes, l'enfant déploya toutes les ressources de son agilité +prodigieuse; il s'élançait comme un chat-tigre, il se repliait comme un +serpent, il se glissait sous la poitrine de Chicot, bondissait à droite et +à gauche; mais celui-ci, avec son air calme et son grand bras, saisissait +son temps, et, tout en écartant le fleuret de son adversaire, envoyait +toujours le terrible bouton à son adresse. + +Frère Borromée pâlissait du refoulement de toutes les passions qui +l'avaient surexcité naguère. + +Enfin Jacques se rua une dernière fois sur Chicot, qui, le voyant mal +d'aplomb sur ses jambes, lui présenta un jour pour qu'il se fendît à fond. +Jacques n'y manqua point, et Chicot parant avec raideur, écarta le pauvre +élève de la ligne d'équilibre, à tel point qu'il perdit contenance et +tomba. + +Chicot, immobile comme un roc, était resté à la même place. + +Frère Borromée se rongeait les doigts jusqu'au sang. + +-- Vous ne nous aviez pas dit, monsieur, que vous étiez un pilier de salle +d'armes, dit-il. + +-- Lui! s'écria Gorenflot ébahi, mais triomphant par un sentiment d'amitié +facile à comprendre; lui, il ne sort jamais! + +-- Moi, un pauvre bourgeois, dit Chicot; moi, Robert Briquet, un pilier de +salle d'armes, ah! monsieur le trésorier! + +-- Mais enfin, monsieur, s'écria frère Borromée, pour manier une épée +comme vous le faites, il faut avoir énormément exercé. + +-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur, répondit Chicot avec bonhomie; j'ai en +effet tenu quelquefois l'épée; mais en la tenant j'ai toujours vu une +chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que, pour celui qui la tient, l'orgueil est un mauvais +conseiller, et la colère un mauvais aide; maintenant écoutez, mon petit +frère Jacques, ajouta-t-il, vous avez un joli poignet, mais vous n'avez ni +jambes ni tête; vous êtes vif, mais ne raisonnez pas. Il y a dans les +armes trois choses essentielles: la tête d'abord, puis la main et les +jambes; avec la première on peut se défendre, avec la première et la +seconde on peut vaincre; mais en réunissant les trois on vainc toujours. + +-- Oh! monsieur, dit Jacques, faites donc assaut avec frère Borromée; ce +sera certainement bien beau à voir. + +Chicot, dédaigneux, allait refuser la proposition; mais il réfléchit que +peut-être l'orgueilleux trésorier en prendrait-il davantage. + +-- Soit, dit-il, et si frère Borromée y consent, je suis à ses ordres. + +-- Non, monsieur, répondit le trésorier, je serais battu; j'aime mieux +l'avouer que de faire preuve. + +-- Oh! qu'il est modeste, qu'il est aimable! dit Gorenflot. + +-- Tu te trompes, lui répondit à l'oreille l'impitoyable Chicot, il est +fou de vanité; à son âge, si j'eusse trouvé pareille occasion, j'eusse +demandé à genoux la leçon que Jacques vient de recevoir. + +Cela dit, Chicot reprit son gros dos, ses jambes circonflexes, sa grimace +éternelle, et revint s'asseoir sur son banc. + +Jacques le suivit; l'admiration l'emportait chez le jeune homme sur la +honte de la défaite. + +-- Donnez-moi donc des leçons, monsieur Robert, disait-il; le seigneur +prieur le permettra: n'est-ce pas, Votre Révérence? + +-- Oui, mon enfant, répondit Gorenflot; avec plaisir. + +-- Je ne veux point marcher sur les brisées de votre maître, mon ami, dit +Chicot; et il salua Borromée. + +Borromée prit la parole. + +-- Je ne suis pas le seul maître de Jacques, dit-il, je n'enseigne pas +seul les armes ici; n'ayant pas seul l'honneur, permettez que je n'aie pas +seul la défaite. + +-- Qui donc est son autre professeur? se hâta de demander Chicot, voyant +chez Borromée la rougeur qui décelait la crainte d'avoir commis une +imprudence. + +-- Mais personne, reprit Borromée, personne. + +-- Si fait! si fait, dit Chicot, j'ai parfaitement entendu. Quel est donc +votre autre maître, Jacques? + +-- Eh! oui, oui, dit Gorenflot; un gros court que vous m'avez présenté, +Borromée, et qui vient ici quelquefois; une bonne figure, et qui boit +agréablement. + +-- Je ne me rappelle plus son nom, dit Borromée. + +Frère Eusèbe, avec sa mine béate et son couteau passé dans sa ceinture, +s'avança niaisement. + +-- Je le sais, moi, dit-il. + +Borromée lui fit des signes multipliés qu'il ne vit pas. + +-- C'est maître Bussy-Leclerc, continua-t-il, lequel a été professeur +d'armes à Bruxelles. + +-- Ah! oui-dà, fit Chicot, maître Bussy-Leclerc! une bonne lame, ma foi! + +Et tout en disant cela avec toute la naïveté dont il était capable, Chicot +attrapait au passage le coup d'oeil furibond que dardait Borromée sur le +malencontreux complaisant. + +-- Tiens, je ne savais pas qu'il s'appelât Bussy-Leclerc. On avait oublié +de m'en informer, dit Gorenflot. + +-- Je n'avais pas cru que le nom intéressât le moins du monde Votre +Seigneurie, dit Borromée. + +-- En effet, reprit Chicot, un maître d'armes ou un autre, pourvu qu'il +soit bon, n'importe. + +-- En effet, n'importe, reprit Gorenflot, pourvu qu'il soit bon. + +Et là-dessus il prit le chemin de l'escalier de son appartement, escorté +de l'admiration générale. + +L'exercice était terminé. + +Au pied de l'escalier, Jacques réitéra sa demande à Chicot, au grand +déplaisir de Borromée; mais Chicot répondit: + +-- Je ne sais pas démontrer, mon ami; je me suis fait tout seul avec de la +réflexion et de la pratique; faites comme moi: à tout sain esprit le bien +profite. + +Borromée commanda un mouvement qui tourna tous les moines vers les +bâtiments pour la rentrée. Gorenflot s'appuya sur Chicot et monta +majestueusement l'escalier. + +-- J'espère, dit-il avec orgueil, que voilà une maison dévouée au service +du roi, et bonne à quelque chose, heim! + +-- Peste! je le crois bien, dit Chicot; on en voit de belles, révérend +prieur, lorsque l'on vient chez vous. + +-- En un mois tout cela, en moins d'un mois même. + +-- Et fait par vous? + +-- Fait par moi, par moi seul, comme vous voyez, dit Gorenflot en se +redressant. + +-- C'est plus que je n'attendais, mon ami, et quand je reviendrai de ma +mission.... + +-- Ah! c'est vrai, cher ami! parlons donc de votre mission. + +-- D'autant plus volontiers que j'ai un message, ou plutôt un messager, à +envoyer au roi avant mon départ. + +-- Au roi, cher ami, un messager? vous correspondez donc avec le roi? + +-- Directement. + +-- Et il vous faut un messager, dites-vous? + +-- Il me faut un messager. + +-- Voulez-vous un de nos frères? Ce serait un honneur pour le couvent si +un de nos frères voyait le roi. + +-- Assurément. + +-- Je vais mettre deux de nos meilleures jambes à vos ordres. Mais contez- +moi, Chicot, comment le roi qui vous croyait mort.... + +-- Je vous l'ai déjà dit, je n'étais qu'en léthargie... et au moment venu +j'ai ressuscité. + +-- Et pour rentrer en faveur? demanda Gorenflot. + +-- Plus que jamais, dit Chicot. + +-- Alors, fit Gorenflot en s'arrêtant, vous pourrez donc dire au roi tout +ce que nous faisons ici dans son intérêt? + +-- Je n'y manquerai pas, mon ami, je n'y manquerai pas, soyez tranquille. + +-- Oh! cher Chicot, s'écria Gorenflot qui se voyait évêque. + +-- Mais d'abord, j'ai deux choses à vous demander. + +-- Lesquelles? + +-- La première, de l'argent, que le roi vous rendra. + +-- De l'argent! s'écria Gorenflot en se levant avec précipitation, j'en ai +plein mes coffres. + +-- Vous êtes bien heureux, par ma foi, dit Chicot. + +-- Voulez-vous mille écus? + +-- Non pas, c'est beaucoup trop, cher ami, je suis modeste dans mes goûts, +humble dans mes désirs; mon titre d'ambassadeur ne m'enorgueillit pas, et +je le cache plutôt que je ne m'en vante: cent écus me suffiront. + +-- Les voilà. Et la seconde chose? + +-- Un écuyer. + +-- Un écuyer? + +-- Oui, pour m'accompagner; j'aime la société, moi. + +-- Ah! mon ami, si j'étais encore libre comme autrefois, dit Gorenflot en +poussant un soupir. + +-- Oui, mais vous ne l'êtes plus. + +-- La grandeur m'enchaîne, murmura Gorenflot. + +-- Hélas! dit Chicot, on ne peut pas tout faire à la fois; ne pouvant +avoir votre honorable compagnie, très cher prieur, je me contenterai donc +de celle du petit frère Jacques. + +-- Du petit frère Jacques? + +-- Oui, il me plaît, le gaillard. + +-- Et tu as raison, Chicot, c'est un sujet rare et qui ira loin. + +-- Je vais d'abord le mener à deux cent cinquante lieues, moi, si tu me +l'accordes. + +-- Il est à toi, mon ami. + +Le prieur frappa sur un timbre, au bruit duquel accourut un frère servant. + +-- Qu'on fasse monter le frère Jacques et le frère chargé des courses de +la ville. + +Dix minutes après, tous deux parurent sur le seuil de la porte. + +-- Jacques, dit Gorenflot, je vous donne une mission extraordinaire. + +-- A moi, monsieur le prieur? demanda le jeune homme étonné. + +-- Oui, vous allez accompagner M. Robert Briquet dans un grand voyage. + +-- Oh! s'écria dans un enthousiasme nomade le jeune frère, moi en voyage +avec M. Briquet, moi au grand air, moi en liberté! Ah! monsieur Robert +Briquet, nous ferons des armes tous les jours, n'est-ce pas? + +-- Oui, mon enfant. + +-- Et je pourrai emporter mon arquebuse? + +-- Tu l'emporteras. + +Jacques bondit et s'élança hors de la chambre avec des cris de joie. + +-- Quant à la commission, dit Gorenflot, je vous prie de donner vos +ordres. Avancez, frère Panurge. + +-- Panurge, dit Chicot à qui ce nom rappelait des souvenirs qui n'étaient +pas exempts de douceur; Panurge! + +-- Hélas! oui, fit Gorenflot, j'ai choisi ce frère qui s'appelle comme +l'autre, Panurge, pour lui faire faire les courses que l'autre faisait. + +-- Il est-donc hors de service, notre ancien ami? + +-- Il est mort, dit Gorenflot, il est mort. + +-- Oh! fit Chicot avec commisération, le fait est qu'il devait se faire +vieux. + +-- Dix-neuf ans, mon ami, il avait dix-neuf ans. + +-- C'est un fait de longévité remarquable, dit Chicot; il n'y a que les +couvents pour offrir de pareils exemples. + + + + +XXIV + +LA PÉNITENTE + + +Panurge, ainsi annoncé par le prieur, se montra bientôt. + +Ce n'était certes pas en raison de sa configuration morale ou physique +qu'il avait été admis à remplacer son défunt homonyme, car jamais figure +plus intelligente n'avait été déshonorée par l'application d'un nom d'âne. + +C'était à un renard que ressemblait frère Panurge, avec ses petits yeux, +son nez pointu et sa mâchoire en avant. + +Chicot le regarda un instant, et pendant cet instant, si court qu'il fût, +il parut avoir apprécié à sa valeur le messager du couvent. + +Panurge resta humblement près de la porte. + +-- Venez là, monsieur le courrier, dit Chicot; connaissez-vous le Louvre? + +-- Mais oui, monsieur, répondit Panurge. + +-- Et dans le Louvre, connaissez-vous un certain Henri de Valois? + +-- Le roi? + +-- Je ne sais pas si c'est bien le roi, en effet, dit Chicot; mais enfin +on a l'habitude de le nommer ainsi. + +-- C'est au roi que j'aurai affaire! + +-- Justement: le connaissez-vous? + +-- Beaucoup, monsieur Briquet. + +-- Eh bien, vous demanderez à lui parler. + +-- On me laissera arriver? + +-- Jusqu'à son valet de chambre, oui; votre habit est un passeport; Sa +Majesté est fort religieuse, comme vous savez. + +-- Et que dirai-je au valet de chambre de Sa Majesté? + +-- Vous direz que vous êtes envoyé par l'ombre. + +-- Par quelle ombre? + +-- La curiosité est un vilain défaut, mon frère. + +-- Pardon. + +-- Vous direz donc que vous êtes envoyé par l'ombre. + +-- Oui. + +-- Et que vous attendez la lettre. + +-- Quelle lettre? + +-- Encore! + +-- Ah! c'est vrai. + +-- Mon révérend, dit Chicot en se retournant vers Gorenflot, décidément +j'aimais mieux l'autre Panurge. + +-- Voilà tout ce qu'il y a à faire? demanda le courrier. + +-- Vous ajouterez que l'ombre attendra en suivant tout doucement la route +de Charenton. + +-- C'est sur cette route que j'aurai à vous rejoindre, alors. + +-- Parfaitement. + +Panurge s'achemina vers la porte et souleva a portière pour sortir: il +sembla à Chicot qu'en accomplissant ce mouvement, frère Panurge avait +démasqué un écouteur. + +Au reste, la portière retomba si rapidement que Chicot n'eût pas pu +répondre que ce qu'il prenait pour une réalité n'était pas une vision. + +L'esprit subtil de Chicot le conduisit bien vite à la presque certitude +que c'était frère Borromée qui écoutait. + +-- Ah! tu écoutes, pensa-t-il; tant mieux, en ce cas je vais parler pour +toi. + +-- Ainsi, dit Gorenflot, vous voilà honoré d'une mission du roi, cher ami. + +-- Confidentielle, oui. + +-- Qui a rapport à la politique, je le présume? + +-- Et moi aussi. + +-- Comment! vous ne savez pas de quelle mission vous êtes chargé? + +-- Je sais que je porte une lettre, voilà tout. + +-- Un secret d'État sans doute? + +-- Je le crois. + +-- Et vous ne vous doutez pas?... + +-- Nous sommes assez seuls pour que je vous dise ce que je pense, n'est-ce +pas? + +-- Dites; je suis un tombeau pour les secrets. + +-- Eh bien, le roi s'est enfin décidé à secourir le duc d'Anjou. + +-- En vérité? + +-- Oui; M. de Joyeuse a dû partir cette nuit pour cela. + +-- Mais vous, mon ami? + +-- Moi, je vais du côté de l'Espagne. + +-- Et comment voyagez-vous? + +-- Dame! comme nous faisions autrefois, à pied, à cheval, en chariot, +selon que cela se trouvera. + +-- Jacques vous sera d'une bonne compagnie pour le voyage, et vous avez +bien fait de le demander, il comprend le latin, le petit drôle! + +-- J'avoue, quant à moi, qu'il me plaît fort. + +-- Cela suffirait pour que je vous le donnasse, mon ami; mais je crois, en +outre, qu'il vous serait un rude second, en cas de rencontre. + +-- Merci, cher ami, maintenant je n'ai plus, je crois, qu'à vous faire mes +adieux. + +-- Adieu! + +-- Que faites-vous? + +-- Je m'apprête à vous donner ma bénédiction. + +-- Bah! entre nous, dit Chicot, inutile. + +-- Vous avez raison, répliqua Gorenflot, c'est bon pour des étrangers. + +Et les deux amis s'embrassèrent tendrement. + +-- Jacques! cria le prieur, Jacques! + +Panurge montra son visage de fouine entre les deux portières. + +-- Quoi! vous n'êtes pas encore parti? s'écria Chicot. + +[Illustration: Un homme prenait des mesures avec un long bâton. -- PAGE +124.] + +-- Pardon, monsieur. + +-- Partez vite, dit Gorenflot, M. Briquet est pressé; où est Jacques? + +Frère Borromée apparut à son tour, l'air doucereux et la bouche riante. + +-- Frère Jacques? répéta le prieur. + +-- Frère Jacques est parti, dit le trésorier. + +-- Comment, parti! s'écria Chicot. + +-- N'avez-vous pas désiré que quelqu'un allât au Louvre, monsieur? + +-- Mais c'était frère Panurge, dit Gorenflot. + +-- Oh! sot que je suis! j'avais entendu Jacques, dit Borromée en se +frappant le front. + +Chicot fronça le sourcil; mais le regret de Borromée était en apparence si +sincère qu'un reproche eût paru cruel. + +-- J'attendrai donc, dit-il, que Jacques soit revenu. + +Borromée s'inclina en fronçant le sourcil à son tour. + +-- A propos, dit-il, j'oubliais d'annoncer au seigneur prieur, et j'étais +même monté pour cela, que la dame inconnue vient d'arriver et qu'elle +désire obtenir audience de Votre Révérence. + +Chicot ouvrit des oreilles immenses. + +-- Seule? demanda Gorenflot. + +-- Avec un écuyer. + +-- Est-elle jeune? demanda Gorenflot. + +Borromée baissa pudiquement les yeux. + +-- Bon! il est hypocrite, pensa Chicot. + +-- Elle paraît encore jeune! dit Borromée. + +-- Mon ami, dit Gorenflot se tournant du côté du faux Robert Briquet, tu +comprends? + +-- Je comprends, dit Chicot, et je vous laisse; j'attendrai dans une +chambre voisine ou dans la cour. + +-- C'est cela, mon cher ami. + +-- Il y a loin d'ici au Louvre, monsieur, fit observer Borromée, et frère +Jacques peut tarder beaucoup, d'autant plus que la personne à laquelle +vous écrivez hésitera peut-être à confier une lettre d'importance à un +enfant. + +-- Vous faites cette réflexion un peu tard, frère Borromée. + +-- Dame! je ne savais pas; si l'on m'eût confié.... + +-- C'est bien, c'est bien; je vais me mettre en route à petits pas vers +Charenton; l'envoyé, quel qu'il soit, me rejoindra sur le chemin. + +Et il se dirigea vers l'escalier. + +-- Pas de ce côté, monsieur, s'il vous plaît, dit vivement Borromée; la +dame inconnue monte par là, et elle désire bien ne rencontrer personne. + +-- Vous avez raison, dit Chicot en souriant, je prendrai par le petit +escalier. + +Et il s'avança vers une porte de dégagement, donnant dans un petit +cabinet. + +-- Et moi, dit Borromée, je vais avoir l'honneur d'introduire la pénitente +près du révérend prieur. + +-- C'est cela, dit Gorenflot. + +-- Vous savez le chemin? demanda Borromée avec inquiétude. + +-- A merveille. + +Et Chicot sortit par le cabinet. + +Après ce cabinet venait une chambre: l'escalier dérobé donnait sur le +palier de cette chambre. + +Chicot avait dit vrai, il connaissait le chemin, mais il ne connaissait +plus la chambre. + +En effet, elle était bien changée depuis sa dernière visite: de pacifique +elle s'était faite belliqueuse; les parois des murailles étaient tapissées +d'armes, les tables et les consoles étaient chargées de sabres, d'épées et +de pistolets; tous les angles contenaient un nid de mousquets et +d'arquebuses. + +Chicot s'arrêta un instant dans cette chambre; il éprouvait le besoin de +réfléchir. + +-- On me cache Jacques, on me cache la dame, on me pousse par les petits +degrés pour laisser le grand escalier libre, cela veut dire que l'on veut +m'éloigner du moinillon et me cacher la dame, c'est clair. + +Je dois donc, en bonne stratégie, faire exactement le contraire de ce que +l'on désire que je fasse. + +En conséquence, j'attendrai le retour de Jacques; et je me posterai de +manière à voir la dame mystérieuse. + +Oh! oh! voici une belle chemise de mailles jetée dans ce coin, fine et +d'une trempe exquise. + +Il la souleva en l'admirant, + +-- Justement j'en cherchais une, dit-il: légère comme du lin, trop étroite +de beaucoup pour le prieur; en vérité on dirait que c'est pour moi que +cette chemise a été faite: empruntons-la donc à dom Modeste; je la lui +rendrai à mon retour. + +Et Chicot plia prestement la tunique qu'il glissa sous son pourpoint. + +Il rattachait la dernière aiguillette quand frère Borromée parut sur le +seuil. + +-- Oh! oh! murmura Chicot, encore toi; mais tu arrives trop tard, l'ami. + +Et croisant ses grands bras derrière son dos et se renversant en arrière, +Chicot fit comme s'il admirait les trophées. + +-- Monsieur Robert Briquet cherche quelque arme à sa convenance? demanda +Borromée. + +-- Moi, cher ami, dit Chicot, et pourquoi faire, mon Dieu, une arme? + +-- Dame! quand on s'en sert si bien. + +-- Théorie, cher frère, théorie, voilà tout: un pauvre bourgeois comme moi +peut être adroit de ses bras et de ses jambes; mais ce qui lui manque, et +ce qui lui manquera toujours, c'est le coeur d'un soldat. Le fleuret +brille assez élégamment dans ma main; mais Jacques, croyez-le bien, me +ferait rompre d'ici à Charenton avec la pointe d'une épée. + +-- Vraiment? fit Borromée à demi convaincu par l'air si simple et si +bonhomme de Chicot, lequel, disons-le, venait de se faire plus bossu, plus +tors et plus louche que jamais. + +-- Et puis, le souffle me manque, continua Chicot: vous avez remarqué que +je ne puis pas rompre; les jambes sont exécrables, voilà surtout mon +défaut. + +-- Me permettrez-vous de vous faire observer, monsieur, que ce défaut est +plus grand encore pour voyager que pour faire des armes? + +-- Ah! vous savez que je voyage, répondit négligemment Chicot. + +-- Panurge me la dit, répliqua Borromée en rougissant. + +-- Tiens, c'est drôle, je ne croyais pas avoir parlé de cela à Panurge; +mais n'importe, je n'ai pas de raison de me cacher. Oui, mon frère, je +fais un petit voyage; je vais dans mon pays où j'ai du bien. + +-- Savez-vous, monsieur Briquet, que vous procurez un bien grand honneur +au frère Jacques? + +-- Celui de m'accompagner? + +-- D'abord, mais ensuite de voir le roi. + +-- Ou son valet de chambre, car il est possible et même probable que frère +Jacques ne verra pas autre chose. + +-- Vous êtes donc un familier du Louvre? + +-- Oh! un des plus familiers, monsieur; c'est moi qui fournissais le roi +et les jeunes seigneurs de la cour de bas drapés. + +-- Le roi? + +-- J'avais déjà sa pratique qu'il n'était encore que duc d'Anjou. A son +retour de Pologne, il s'est souvenu de moi et m'a fait fournisseur de la +cour. + +-- C'est une belle connaissance que vous avez là, monsieur Briquet. + +-- La connaissance de Sa Majesté? + +-- Oui. + +-- Tout le monde ne dit pas cela, frère Borromée. + +-- Oh! les ligueurs. + +-- Tout le monde l'est peu ou prou aujourd'hui. + +-- Vous l'êtes peu, vous, à coup sûr? + +-- Moi, pourquoi cela? + +-- Quand on connaît personnellement le roi. + +-- Eh! eh! j'ai ma politique comme les autres, fit Chicot. + +-- Oui, mais votre politique est en harmonie avec celle du roi? + +-- Ne vous y fiez pas; nous disputons souvent. + +-- Si vous disputez, comment vous confie-t-il une mission? + +-- Une commission, vous voulez dire? + +-- Mission ou commission, peu importe; l'une ou l'autre implique +confiance. + +-- Peuh! pourvu que je sache bien prendre mes mesures, voilà tout ce qu'il +faut au roi. + +-- Vos mesures! + +-- Oui. + +-- Mesures politiques, mesures de finances? + +-- Non, mesures d'étoffes. + +-- Comment? fit Borromée stupéfait. + +-- Sans doute; vous allez comprendre. + +-- J'écoute. + +-- Vous savez que le roi a fait un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres. + +-- Oui, pour obtenir un héritier. + +-- Justement. Vous savez qu'il y a un moyen sûr d'arriver au résultat que +poursuit le roi. + +-- Il paraît, en tout cas, que le roi n'emploie pas ce moyen. -- Frère +Borromée! fit Chicot. + +-- Quoi? + +-- Vous savez parfaitement qu'il s'agit d'obtenir un héritier de la +couronne par miracle, et non autrement. + +-- Et ce miracle, ou le demande?... + +-- A Notre-Dame de Chartres. + +-- Ah! oui, la chemise? + +-- Allons donc! c'est cela. Le roi lui a pris sa chemise, à cette bonne +Notre-Dame, et l'a donnée à la reine, de sorte qu'en échange de cette +chemise, il veut lui donner une robe pareille à celle de la Notre-Dame de +Tolède, qui est, dit-on, la plus belle et la plus riche robe de vierge qui +existe au monde. + +-- De sorte que vous allez.... + +-- A Tolède, cher frère Borromée, à Tolède, prendre mesure de cette robe +et en faire une pareille. + +Borromée parut hésiter s'il devait croire ou ne pas croire Chicot sur +parole. + +Après de mûres réflexions, nous sommes autorisés à penser qu'il ne le crut +pas. + +-- Vous jugez donc, continua Chicot, comme s'il ignorait entièrement ce +qui se passait dans l'esprit du frère trésorier, vous jugez donc que la +compagnie des hommes d'église m'eût été fort agréable en pareille +circonstance. Mais le temps passe, et frère Jacques ne peut tarder +maintenant. Au surplus, je vais l'attendre dehors, à la Croix-Faubin, par +exemple. + +-- Je crois que cela vaut mieux, dit Borromée. + +-- Vous aurez donc la complaisance de le prévenir, aussitôt son arrivée? + +-- Oui. + +-- Et vous me l'enverrez? + +-- Je n'y manquerai pas. + +-- Merci, cher frère Borromée, enchanté d'avoir fait votre connaissance! + +Tous deux s'inclinèrent: Chicot sortit par le petit escalier; derrière +lui, frère Borromée ferma la porte au verrou. + +-- Allons, allons, dit Chicot, il est important, à ce qu'il paraît, que je +ne voie pas la dame; il s'agit donc de la voir. + +Et pour mettre ce projet à exécution, Chicot sortit du prieuré des +Jacobins le plus ostensiblement possible, causa un instant avec le frère +portier et s'achemina vers la Croix-Faubin en suivant le milieu de la +route. + +Seulement, arrivé à la Croix Faubin, il disparut à l'angle du mur d'une +ferme, et là, sentant qu'il pouvait défier tous les argus du prieur, +eussent-ils des yeux de faucon comme Borromée, il se glissa le long des +bâtiments, suivit dans un fossé une haie qui faisait retour, et gagna, +sans avoir été aperçu, une charmille assez bien garnie qui s'étendait +juste en face du couvent. + +Arrivé à ce point, qui lui présentait un centre d'observation tel qu'il le +pouvait désirer, il s'assit ou plutôt se coucha, et attendit que frère +Jacques rentrât au couvent et que la dame en sortît. + + + + +XXV + +L'EMBUSCADE + + +Chicot, on le sait, n'était pas long à prendre un parti. Il prit celui +d'attendre, et cela le plus commodément possible. + +A travers l'épaisseur de la charmille, il se fit une fenêtre pour ne point +laisser passer inaperçus les allants et les venants qui pouvaient +l'intéresser. + +La route était déserte. Au plus loin que la vue de Chicot pouvait +s'étendre, il n'apparaissait ni cavalier, ni curieux, ni paysan. Toute la +foule de la veille s'était évanouie avec le spectacle qui l'avait causée. + +Chicot ne vit donc rien qu'un homme assez mesquinement vêtu, qui se +promenait transversalement sur la route, et prenait des mesures avec un +long bâton pointu, sur le pavé de Sa Majesté le roi de France. + +[Illustration: Cette femme, ah oui, c'est la duchesse. -- PAGE 126.] + +Chicot n'avait absolument rien à faire. Il fut enchanté d'avoir trouvé ce +bonhomme pour lui servir de point de mire. + +-- Que mesurait-il? pourquoi mesurait-il? voilà quelles furent, pendant +une ou deux minutes, les plus sérieuses réflexions de maître Robert +Briquet. + +Il se résolut à ne point le perdre de vue. + +Malheureusement, au moment où, arrivé au bout de sa mesure, l'homme allait +relever la tête, une plus importante découverte vint absorber toute son +attention, en le forçant de lever les yeux vers un autre point. + +La fenêtre du balcon de Gorenflot s'ouvrit à deux battants, et l'on vit +apparaître la respectable rotondité de dom Modeste, lequel, avec ses gros +yeux écarquillés, son sourire des jours de fête et ses plus galantes +façons, conduisait une dame presque ensevelie sous une mante de velours +garnie de fourrure. + +-- Oh! oh! se dit Chicot, voici la pénitente. L'allure est jeune; voyons +un peu la tête: là, bien, tournez-vous encore un peu de ce côté; à +merveille! Il est vraiment singulier que je trouve des ressemblances à +toutes les figures que je vois. Fâcheuse manie que j'ai là! bon. Voilà +l'écuyer à présent. Oh! oh! quant à lui, je ne me trompe pas, c'est bien +Mayneville. Oui, oui, la moustache retroussée, l'épée à coquille, c'est +lui-même; mais raisonnons un peu: si je ne me trompe pas pour Mayneville, +ventre de biche! pourquoi me tromperais-je pour madame de Montpensier? car +cette femme, eh oui! morbleu! c'est la duchesse. + +Chicot, on peut le croire, abandonna dès ce moment l'homme aux mesures, +pour ne pas perdre de vue les deux illustres personnages. + +Au bout d'une seconde, il vit apparaître derrière eux la face pâle de +Borromée, que Mayneville interrogea à plusieurs reprises. + +-- C'est cela, dit-il, tout le monde en est; bravo! conspirons, c'est la +mode; mais, que diable! la duchesse veut-elle par hasard prendre pension +chez dom Modeste, elle qui a déjà la maison de Bel-Esbat, à cent pas +d'ici? + +En ce moment, l'attention de Chicot éprouva un nouveau motif d'excitation. +Tandis que la duchesse causait avec Gorenflot, ou plutôt le faisait +causer, M. de Mayneville fit un geste à quelqu'un du dehors. + +Chicot, pourtant, n'avait vu personne, excepté l'homme aux mesures. + +C'est qu'en effet c'était à lui que ce geste était adressé; il en +résultait que l'homme aux mesures ne mesurait plus. + +Il s'était arrêté, en face du balcon, de profil et la face tournée du côté +de Paris. + +Gorenflot continuait ses amabilités avec la pénitente. + +M. de Mayneville glissa quelques mots à l'oreille de Borromée, et celui-ci +se mit à l'instant même à gesticuler derrière le prieur, d'une façon +inintelligible pour Chicot, mais claire, à ce qu'il paraît, pour l'homme +aux mesures, car il s'éloigna, se posta dans un autre endroit où un +nouveau geste de Borromée et de Mayneville le cloua comme une statue. + +Après quelques secondes d'immobilité, sur un nouveau signe fait par frère +Borromée, il se livra à un genre d'exercice qui préoccupa d'autant plus +Chicot qu'il lui était impossible d'en deviner le but. De l'endroit qu'il +occupait, l'homme aux mesures se mit à courir jusqu'à la porte du prieuré, +tandis que M. de Mayneville tenait sa montre à la main. + +-- Diable! diable! murmura Chicot, tout cela me paraît suspect; l'énigme +est bien posée; mais, si bien posée qu'elle soit, peut-être en voyant le +visage de l'homme aux mesures, la devinerais-je. + +En ce moment, comme si le démon familier de Chicot eût tenu à exaucer son +voeu, l'homme aux mesures se retourna, et Chicot reconnut en lui Nicolas +Poulain, lieutenant de la prévôté, le même à qui il avait vendu la veille +ses vieilles cuirasses. + +-- Allons, fit-il, vive la Ligue! j'en ai assez vu maintenant pour deviner +le reste avec un peu de travail! eh bien! soit, on travaillera. + +Après quelques pourparlers entre la duchesse, Gorenflot et Mayneville, +Borromée referma la fenêtre et le balcon demeura désert. + +La duchesse et son écuyer sortirent du prieuré pour monter dans la litière +qui les attendait. Dom Modeste, qui les avait accompagnés jusqu'à la +porte, s'épuisait en révérences. + +La duchesse tenait encore ouverts les rideaux de cette litière pour +répondre aux compliments du prieur, lorsqu'un moine jacobin, sortant de +Paris par la porte Saint-Antoine, vint à la tête des chevaux qu'il regarda +curieusement, puis au côté de la litière dans laquelle il plongea son +regard. + +Chicot reconnut dans ce moine le petit frère Jacques, revenu à grands pas +du Louvre, et demeuré en extase devant madame de Montpensier. + +-- Allons, allons, dit-il, j'ai de la chance. Si Jacques était revenu plus +tôt, je n'eusse pu voir la duchesse, forcé que j'eusse été de courir à mon +rendez-vous de la Croix-Faubin. Maintenant, voici madame de Montpensier +partie après sa petite conspiration faite; c'est le tour de maître Nicolas +Poulain. Celui-là, je vais l'expédier en dix minutes. + +En effet, la duchesse, après avoir passé devant Chicot sans le voir, +roulait vers Paris, et Nicolas Poulain s'apprêtait à la suivre. + +Comme la duchesse, il lui fallait passer devant la haie habitée par +Chicot. + +Chicot le vit venir, comme le chasseur voit venir la bête, s'apprêtant à +la tirer quand elle serait à sa portée. + +Quand Poulain fut à la portée de Chicot, Chicot tira. + +-- Eh! l'homme de bien, dit-il de son trou, un regard par ici, s'il vous +plaît. + +Poulain tressaillit et tourna la tête du côté du fossé. + +-- Vous m'avez vu: très bien! continua Chicot. Maintenant, n'ayez l'air de +rien, maître Nicolas... Poulain. + +Le lieutenant de la prévôté bondit comme un daim, au coup de fusil. + +-- Qui êtes-vous? demanda-t-il, et que désirez-vous? + +-- Qui je suis? + +-- Oui. + +-- Je suis un de vos amis, nouveau, mais intime; ce que je veux, ah! ça +c'est un peu plus long à vous expliquer. + +-- Mais enfin, que désirez-vous? parlez. + +-- Je désire que vous veniez à moi. + +-- A vous? + +-- Oui, ici; que vous descendiez dans le fossé. + +-- Pourquoi faire? + +-- Vous le saurez; descendez d'abord. + +-- Mais.... + +-- Et que vous veniez vous asseoir le dos contre cette haie. + +-- Enfin.... + +-- Sans regarder de mon côté, sans que vous ayez l'air de vous douter que +je suis là. + +-- Monsieur.... + +-- C'est beaucoup exiger, je le sais bien; mais, que voulez-vous, maître +Robert Briquet a le droit d'être exigeant. + +-- Robert Briquet! s'écria Poulain exécutant à l'instant même la manoeuvre +commandée. + +-- Là, bien, asseyez-vous, c'est cela... Ah! ah! il paraît que nous +prenions nos petites dimensions sur la route de Vincennes? + +-- Moi! + +-- Sans aucun doute; après cela, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un +lieutenant de la prévôté fasse l'office de voyer quand l'occasion s'en +présente? + +-- C'est vrai, dit Poulain un peu rassuré, vous voyez, je mesurais. + +D'autant mieux, continua Chicot, que vous opériez sous les yeux de très +illustres personnages. + +-- De très illustres personnages? Je ne comprends pas. + +-- Comment! vous ignoriez?... + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Cette dame et ce monsieur qui étaient sur le balcon, et qui viennent de +reprendre leur course vers Paris, vous ne savez point ce qu'ils étaient? + +-- Je vous jure. + +-- Ah! comme c'est heureux pour moi d'avoir à vous apprendre une si riche +nouvelle! Figurez-vous, monsieur Poulain, que vous aviez pour admirateurs +dans vos fonctions de voyer, madame la duchesse de Montpensier et M. le +comte de Mayneville. Ne remuez pas, s'il vous plaît. + +-- Monsieur, dit Nicolas Poulain, essayant de lutter, ces propos, la façon +dont vous me les adressez.... + +-- Si vous bougez, mon cher monsieur Poulain, reprit Chicot, vous m'allez +pousser à quelque extrémité. Tenez-vous donc tranquille. + +Poulain poussa un soupir. + +-- Là, bien, continua Chicot. Je vous disais donc que, venant de +travailler ainsi sous les yeux de ces personnages, et n'en ayant pas été +remarqué, c'est vous qui le prétendez ainsi; je disais donc, mon cher +monsieur, qu'il serait fort avantageux pour vous qu'un autre personnage +illustre, le roi, par exemple, vous remarquât. + +-- Le roi? + +-- Sa Majesté, oui, monsieur Poulain; elle est fort portée, je vous +assure, à admirer tout travail et à récompenser toute peine. + +-- Ah! monsieur Briquet, par pitié! + +-- Je vous répète, cher monsieur Poulain, que si vous remuez vous êtes un +homme mort: demeurez donc calme pour éviter cette disgrâce. + +-- Mais que voulez-vous donc de moi, au nom du ciel? + +-- Votre bien, pas autre chose; ne vous ai-je pas dit que j'étais votre +ami? + +-- Monsieur! s'écria Nicolas Poulain au désespoir, je ne sais en vérité +quel tort je fais à Sa Majesté, à vous, ni à qui que ce soit au monde! + +[Illustration: Vous, mon ami, vous êtes un lansquenet ou un gendarme. -- +PAGE 130.] + +-- Cher monsieur Poulain, vous vous expliquerez avec qui de droit; ce ne +sont point mes affaires; j'ai mes idées, voyez-vous, et j'y tiens; ces +idées sont que le roi ne saurait approuver que son lieutenant de la +prévôté obéisse, quand il fait fonctions de voyer, aux gestes et +indications de M. de Mayneville: qui sait, au reste, si le roi ne +trouverait pas mauvais que son lieutenant de la prévôté ait omis de +consigner dans son rapport quotidien que madame de Montpensier et M. de +Mayneville sont entrés hier matin dans sa bonne ville de Paris? Rien que +cela, tenez, monsieur Poulain, vous brouillerait bien certainement avec Sa +Majesté. + +-- Monsieur Briquet, une omission n'est pas un crime, et certes Sa Majesté +est trop éclairée.... + +-- Cher monsieur Poulain, vous vous faites, je crois, des chimères; je +vois plus clairement, moi, dans cette affaire-là. + +-- Que voyez-vous? + +-- Une belle et bonne potence. + +-- Monsieur Briquet! + +-- Attendez-donc, que diable! avec une corde neuve, quatre soldats aux +quatre points cardinaux, pas mal de Parisiens autour de la potence, et +certain lieutenant de la prévôté de ma connaissance au bout de la corde. + +Nicolas Poulain tremblait si fort que de ce tremblement il ébranlait toute +la charmille. + +-- Monsieur! dit-il en joignant les mains. + +-- Mais je suis votre ami, cher monsieur Poulain, continua Chicot, et, en +cette qualité d'ami, voilà un conseil que je vous donne. + +-- Un conseil? + +-- Oui, bien facile à suivre, Dieu merci! Vous allez de ce pas, entendez- +vous bien? aller trouver.... + +-- Trouver... interrompit Nicolas plein d'angoisses, trouver qui? + +-- Un moment que je réfléchisse, interrompit Chicot, trouver... M. +d'Épernon. + +-- M. d'Épernon, l'ami du roi? + +-- Précisément; vous le prendrez à part. + +-- M. d'Épernon? + +-- Oui, et vous lui conterez toute l'affaire du toisé de la route. + +-- Est-ce folie, monsieur? + +-- C'est sagesse, au contraire, suprême sagesse. + +-- Je ne comprends pas. + +-- C'est limpide, cependant. Si je vous dénonce purement et simplement +comme l'homme aux mesures et l'homme aux cuirasses, on vous branchera; si, +au contraire, vous vous exécutez de bonne grâce, on vous couvrira de +récompenses et d'honneurs... Vous ne paraissez pas convaincu... A +merveille, cela va me donner la peine de retourner au Louvre; mais, ma +foi, j'irai quand même; il n'est rien que je ne fasse pour vous. + +Et Nicolas Poulain entendit le bruit que faisait Chicot en dérangeant les +branches pour se lever. + +-- Non, non, dit-il, restez ici; j'irai. + +-- A la bonne heure; mais vous comprenez, cher monsieur Poulain, pas de +subterfuges, car demain, moi, j'enverrai une petite lettre au roi, dont +j'ai l'honneur, tel que vous me voyez, ou plutôt tel que vous ne me voyez +pas, d'être l'ami intime, de sorte que, pour n'être pendu qu'après-demain, +vous serez pendu aussi haut et plus court. + +-- Je pars, monsieur, dit le lieutenant atterré; mais vous abusez +étrangement.... + +-- Moi? + +-- Oh! + +-- Eh! cher monsieur Poulain, élevez-moi des autels; vous étiez un traître +il y a cinq minutes, je fais de vous un sauveur de la patrie. A propos, +courez vite, cher monsieur Poulain, car je suis très pressé de partir +d'ici; pourtant je ne le puis faire que quand vous serez parti. Hôtel. +d'Épernon: n'oubliez pas. + +Nicolas Poulain se leva, et, avec le visage d'un homme désespéré, s'élança +comme une flèche dans la direction de la porte Saint-Antoine. + +-- Ah! il était temps, dit Chicot, car voilà que l'on sort du prieuré. + +Mais ce n'est pas mon petit Jacques. + +-- Eh! eh! dit Chicot, quel est ce drôle, taillé comme l'architecte +d'Alexandre voulait tailler le mont Athos? Ventre de biche! c'est un bien +gros chien pour accompagner un pauvre roquet comme moi! + +En voyant cet émissaire du prieur, Chicot se hâta de courir vers la Croix- +Faubin, lieu du rendez-vous. + +Comme il était forcé de s'y rendre par un chemin circulaire, la ligne +droite eut sur lui l'avantage de la rapidité, c'est-à-dire le moine géant, +qui coupait la route à grandes enjambées, arriva le premier à la croix. + +Chicot, d'ailleurs, perdait un peu de temps à examiner, tout en marchant, +son homme, dont la physionomie ne lui revenait pas le moins du monde. + +En effet, c'était un véritable Philistin que ce moine. Dans la +précipitation qu'il avait mise à venir trouver Chicot, sa robe de Jacobin +n'était pas même fermée, et l'on entrevoyait par une fente ses jambes +musculeuses, affublées d'un haut-de-chausse tout laïque. + +Son capuchon mal rabattu laissait voir une crinière sur laquelle n'avait +point encore passé le ciseau du prieuré. + +Eu outre, certaine expression des moins religieuses crispait les coins +profonds de sa bouche, et lorsqu'il voulait passer du sourire au rire, il +laissait apercevoir trois dents, lesquelles semblaient des palissades +plantées derrière le rempart de ses grosses lèvres. + +Des bras longs comme ceux de Chicot, mais plus gros, des épaules capables +d'enlever les portes de Gaza, un grand couteau de cuisine passé dans la +corde de sa ceinture, telles étaient, avec un sac roulé comme un bouclier +autour de sa poitrine, les armes défensives et offensives de ce Goliath +des Jacobins. + +-- Décidément, dit Chicot, il est fort laid, et s'il ne m'apporte pas une +excellente nouvelle, avec une tête comme celle-là, je trouverai qu'une +pareille créature est fort inutile sur la terre. + +Le moine, voyant toujours approcher Chicot, le salua presque +militairement. + +-- Que voulez-vous, mon ami? demanda Chicot. + +-- Vous êtes monsieur Robert Briquet? + +-- En personne. + +-- En ce cas, j'ai pour vous une lettre du révérend prieur. + +-- Donnez. + +Chicot prit la lettre; elle était conçue en ces termes: + + « Mon cher ami, j'ai bien réfléchi depuis notre séparation, il m'est, + en vérité, impossible de laisser aller aux loups dévorants du monde la + brebis que le Seigneur m'a confiée. J'entends parler, vous le + comprenez bien, de notre petit Jacques Clément, qui tout à l'heure a + été reçu par le roi, et s'est parfaitement acquitté de votre message. + + Au lieu de Jacques, dont l'âge est encore tendre, et qui doit ses + services au prieuré, je vous envoie un bon et digne frère de notre + communauté; ses moeurs sont douces et son humeur innocente: je suis + sûr que vous l'agréerez pour compagnon de route.... » + + -- Oui, oui, pensa Chicot en jetant de côté un regard sur le moine: +compte là-dessus. + + « Je joins à cette lettre ma bénédiction, que je regrette de ne vous + avoir pas donnée de vive voix. + + Adieu, cher ami. » + +-- Voilà une bien belle écriture! dit Chicot lorsqu'il eut fini sa +lecture. Je gagerais que la lettre a été écrite par le trésorier: il a une +main superbe. + +-- C'est, en effet, frère Borromée qui a écrit la lettre, répondit le +Goliath. + +-- Eh bien, en ce cas, mon ami, reprit Chicot en souriant agréablement au +grand moine, vous allez retourner au prieuré. + +-- Moi? + +-- Oui, et vous direz à Sa Révérence que j'ai changé d'avis, et que je +désire voyager seul. + +-- Comment! vous ne m'emmènerez pas, monsieur? fit le moine avec un +étonnement qui n'était point exempt de menace. + +-- Non, mon ami, non. + +-- Et pourquoi cela, s'il vous plaît? + +-- Parce que j'ai à faire des économies; les temps sont durs, et vous +devez manger énormément. + +Le géant montra ses trois défenses. + +-- Jacques mange tout autant que moi, dit-il. + +-- Oui, mais Jacques était un moine, fit Chicot. + +-- Et moi, que suis-je donc? + +-- Vous, mon ami, vous êtes un lansquenet ou un gendarme, ce qui, entre +nous soit dit, pourrait scandaliser la Notre-Dame vers qui je suis député. + +-- Que parlez-vous donc de lansquenet et de gendarme? répondit le moine. +Je suis un jacobin, moi; est-ce que ma robe n'est pas reconnaissable? + +-- L'habit ne fait pas le moine, mon ami, répliqua Chicot; mais le couteau +fait le soldat: dites cela au frère Borromée, s'il vous plaît. + +Et Chicot tira sa révérence au géant qui reprit le chemin du prieuré, en +grondant comme un chien qu'on chasse. + +Quant à notre voyageur, il laissa disparaître celui qui devait être son +compagnon, et lorsqu'il l'eut vu s'engouffrer dans la grande porte du +couvent, il alla se cacher derrière une haie, s'y dépouilla de son +pourpoint, et passa la fine chemise de mailles que nous connaissons sous +sa chemise de toile. + +Sa toilette achevée, il coupa à travers champs pour rejoindre le chemin de +Charenton. + + + + +XXVI + +LES GUISES + + +Le soir même du jour où Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons +dans la grande chambre de l'hôtel de Guise où nous avons déjà, dans nos +précédents récits, conduit plus d'une fois nos lecteurs; nous +retrouverons, disons-nous, dans la grande chambre de l'hôtel de Guise, ce +petit jeune homme à l'oeil vif, que nous avons vu entrer dans Paris en +croupe sur le cheval de Carmainges, et qui n'était autre, nous le savons +déjà, que la belle pénitente de dom Gorenflot. + +Cette fois elle n'avait pris aucune précaution pour dissimuler sa personne +ou son sexe. Madame de Montpensier, vêtue d'une robe élégante, le col +évasé, les cheveux tout constellés d'étoiles de pierreries, comme c'était +la mode à cette époque, attendait avec impatience, debout dans l'embrasure +d'une fenêtre, quelqu'un qui tardait à venir. + +L'ombre commençait à s'épaissir, la duchesse ne distinguait plus qu'à +grand'peine la porte de l'hôtel, sur laquelle ses yeux étaient constamment +attachés. + +Enfin le pas d'un cheval se fit entendre, et dix minutes après la voix de +l'huissier annonçait mystérieusement chez la duchesse M. de Mayenne. + +Madame de Montpensier se leva et courut au devant de son frère avec une +telle précipitation, qu'elle oublia de marcher sur la pointe du pied +droit, comme c'était son habitude lorsqu'elle tenait à ne pas boiter. + +-- Seul, mon frère? dit-elle, vous êtes seul? + +-- Oui, ma soeur, dit le duc en s'asseyant après avoir baisé la main de la +duchesse. + +-- Mais, Henri, où donc est Henri? Savez-vous bien que tout le monde +l'attend ici? + +-- Henri, ma soeur, n'a que faire encore à Paris, tandis qu'au contraire +il a encore fort à faire dans les villes de Flandre et de Picardie. Notre +travail est lent et souterrain; nous avons de l'ouvrage là-bas: pourquoi +quitterions-nous cet ouvrage pour venir à Paris, où tout est fait? + +-- Oui, mais où tout se défera si vous ne vous hâtez. + +-- Bah! + +-- Bah! tant que vous voudrez, mon frère. Je vous dis, moi, que les +bourgeois ne se contentent plus de toutes ces raisons, qu'ils veulent voir +leur duc Henri, que voilà leur soif, leur délire. + +-- Ils le verront au bon moment. Mayneville ne leur a-t-il donc point +expliqué tout cela? + +-- Sans contredit; niais vous le savez, sa voix ne vaut pas les vôtres. + +-- Au plus pressé, ma soeur. Et Salcède? + +-- Mort. + +-- Sans parler? + +-- Sans souffler une parole. + +-- Bien. Et l'armement? + +-- Achevé. + +-- Paris? + +-- Divisé en seize quartiers. + +-- Et chaque quartier a le chef que nous avons désigné? + +-- Oui. + +-- Vivons donc en repos. Pâque-Dieu! c'est ce que je viens dire à nos bons +bourgeois. + +-- Ils ne vous écouteront pas. + +-- Bah! + +-- Je vous dis qu'ils sont endiablés. + +-- Ma soeur, vous avez un peu trop l'habitude de juger la précipitation +d'autrui d'après vos propres impatiences. + +-- M'en ferez-vous un reproche sérieux? + +-- A Dieu ne plaise! mais ce que dit mon frère Henri doit être exécuté. +Or, mon frère Henri veut qu'on ne se hâte aucunement. + +-- Que faire alors? demanda la duchesse avec impatience. + +-- Quelque chose presse-t-il, ma soeur? + +-- Tout, si l'on veut. + +-- Par quoi commencer, à votre avis? + +-- Par prendre le roi. + +-- C'est votre idée fixe; je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, si l'on +pouvait la mettre à exécution; mais projeter et faire sont deux: rappelez- +vous combien de fois nous avons échoué déjà. + +-- Les temps sont changés; le roi n'a plus personne pour le défendre. + +-- Non, excepté les Suisses, les Écossais, les gardes françaises. + +-- Mon frère, quand vous voudrez, moi, moi qui vous parle, je vous le +montrerai sur une grande route, escorté de deux laquais seulement. + +-- On m'a dit cela cent fois, et je ne l'ai pas vu une seule. + +-- Vous le verrez donc si vous restez seulement à Paris trois jours. + +-- Encore un projet! + +-- Un plan, voulez-vous dire. + +-- Veuillez me le communiquer, en ce cas. + +-- Oh! c'est une idée de femme, et par conséquent elle vous fera rire. + +-- A Dieu ne plaise que je blesse votre amour-propre d'auteur! Voyons le +plan. + +-- Vous vous moquez de moi, Mayenne. + +-- Non, je vous écoute. + +-- Eh bien! en quatre mots, voici.... + +En ce moment l'huissier souleva la tapisserie. + +-- Plaît-il à Leurs Altesses de recevoir M. de Mayneville? demanda-t-il. + +-- Mon complice? dit la duchesse, qu'il entre. + +M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser la main du duc de Mayenne. + +-- Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'arrive du Louvre. + +-- Eh bien! s'écrièrent à la fois Mayenne et la duchesse. + +-- On se doute de votre arrivée. + +-- Comment cela? + +-- Je causais avec le chef du poste de Saint-Germain-l'Auxerrois, deux +Gascons passèrent. + +-- Les connaissez-vous? + +-- Non; ils étaient tout flambants neufs. Cap de bious! dit l'un, vous +avez là un pourpoint qui est magnifique, mais qui, dans l'occasion, ne +vous rendrait pas les mêmes services que votre cuirasse d'hier. + +-- Bah! bah! si solide que soit l'épée de M. de Mayenne, dit l'autre, +gageons qu'elle n'entamera pas plus ce satin qu'elle n'eût entamé la +cuirasse. + +Et là-dessus le Gascon se répandit en bravades qui indiquaient que l'on +vous savait proche. + +-- Et à qui appartiennent ces Gascons? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Et ils se sont retirés? + +-- Oh! pas ainsi, ils criaient haut; le nom de Votre Altesse fut entendu: +quelques passants s'arrêtèrent et demandèrent si effectivement vous +arriviez. Ils allaient répondre à la question, quand tout à coup un homme +s'approcha du Gascon et lui toucha l'épaule: ou je me trompe bien, +monseigneur, ou cet homme, c'était Loignac. + +-- Après? demanda la duchesse. + +-- A quelques mots dits tout bas, le Gascon ne répondit que par un geste +de soumission, et suivit son interrupteur. + +-- De sorte que? + +-- De sorte que je n'ai pas pu en savoir davantage; mais, en attendant, +défiez-vous. + +-- Vous ne les avez pas suivis? + +-- Si fait, mais de loin; je craignais d'être reconnu comme gentilhomme de +Votre Altesse. Ils se sont dirigés du côté du Louvre, et ont disparu +derrière l'hôtel des Meubles. Mais après eux, toute une traînée de voix +répétait: Mayenne! Mayenne! + +-- J'ai un moyen tout simple de répondre, dit le duc. + +-- Lequel? demanda sa soeur. + +-- C'est d'aller saluer le roi ce soir. + +-- Saluer le roi? + +-- Sans doute, je viens à Paris; je lui donne des nouvelles de ses bonnes +villes de Picardie, il n'y a rien à dire. + +-- Le moyen est bon, dit Mayneville. + +-- Il est imprudent, dit la duchesse. + +-- Il est indispensable, ma soeur, si en effet on se doute de mon arrivée +à Paris. C'était d'ailleurs l'opinion de notre frère Henri, que je +descendisse tout botté devant le Louvre, pour présenter au roi les +hommages de toute la famille. Une fois ce devoir accompli, je suis libre, +et je puis recevoir qui bon me semble. + +-- Les membres du comité, par exemple; ils vous attendent. + +-- Je les recevrai à l'hôtel Saint-Denis, à mon retour du Louvre, dit +Mayenne. Donc, Mayneville, qu'on me rende mon cheval tel qu'il est, sans +le bouchonner. Vous viendrez avec moi au Louvre. Vous, ma soeur, attendez- +nous, s'il vous plaît. + +-- Ici, mon frère? + +-- Non, à l'hôtel Saint-Denis, où j'ai laissé mes équipages et où l'on me +croit couché. Nous y serons dans deux heures. + + + + +XXVII + +AU LOUVRE + + +Ce jour-là aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet +et fit appeler M. d'Épernon. + +Il pouvait être midi. + +Le duc s'empressa d'obéir et de passer chez le roi. + +Il trouva Sa Majesté debout dans une première chambre, considérant avec +attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le +regard perçant du roi. + +Le roi prit d'Épernon à part. -- Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant +le jeune homme, la drôle de figure de moine que voilà. + +-- De quoi s'étonne Votre Majesté? dit d'Épernon; je trouve la figure fort +ordinaire, moi. + +-- Vraiment? + +Et le roi se prit à rêver. + +-- Comment t'appelles-tu? lui dit-il. + +-- Frère Jacques, sire. + +-- Tu n'as pas d'autre nom? + +-- Mon nom de famille, Clément. + +-- Frère Jacques Clément? répéta le roi. + +-- Votre Majesté ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'étrange dans +le nom? dit en riant le duc. + +Le roi ne répondit point. + +-- Tu as très bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le +regarder. + +-- Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui +reprochait, et que lui donnait une familiarité de tous les jours. + +-- Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne +connais pas, ou plutôt que tu ne connais plus. + +-- En vérité, sire, dit d'Épernon, vous regardez étrangement cet enfant, +et vous l'embarrassez. + +-- C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se +défendre de lui; il me semble que je l'ai déjà vu ou que je le verrai. Il +m'est apparu dans un rêve, je crois. Allons, voilà que je déraisonne. Va- +t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandée à +celui qui la demande; sois tranquille. D'Épernon? + +-- Sire? + +-- Qu'on lui donne dix écus. + +-- Merci, dit le moine. + +-- On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'Épernon qui +ne comprenait point qu'un moine parût mépriser dix écus. + +-- Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que +j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont là +appendus au mur. + +-- Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs +de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite? +demanda d'Épernon. + +-- J'ai fait voeu de pauvreté et de chasteté, répliqua Jacques. + +-- Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille, +Lavalette, dit le roi. + +Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui +paraissait le moins riche et le donna au petit moine. + +C'était un couteau catalan, à la lame large, effilée, solidement emmanchée +dans un morceau de belle corne ciselée. + +Jacques le prit, tout joyeux de posséder une si belle arme, et se retira. + +Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi. + +-- Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois +hommes qui sachent monter à cheval? + +-- Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois. + +-- Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler à l'instant +même. + +Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre. + +Loignac parut au bout de quelques secondes. + +-- Loignac, dit le duc, envoyez-moi à l'instant même deux cavaliers +solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majesté. + +Loignac traversa rapidement la galerie, arriva près du bâtiment, que nous +nommerons désormais le logis des Quarante-Cinq. + +Là, il ouvrit la porte et appela d'une voix de maître: + +-- Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran! + +-- M. de Biran est sorti, dit le factionnaire. + +-- Comment! sorti sans permission? + +-- Il étudie le quartier que monseigneur le duc d'Épernon lui a recommandé +ce matin. + +-- Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors. + +Les deux noms retentirent sous les voûtes, et les deux élus apparurent +aussitôt. + +-- Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'Épernon. + +Et il les conduisit au duc, lequel, congédiant Loignac, les conduisit à +son tour au roi. + +Sur un geste de Sa Majesté, le duc se retira et les deux jeunes gens +restèrent. + +C'était la première fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait +un aspect fort imposant. + +L'émotion se trahissait chez eux de façon différente. + +Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache +hérissée. + +Carmainges, pâle, mais tout aussi résolu, bien que moins fier, n'osait, +arrêter son regard sur Henri. + +-- Vous êtes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi. + +-- J'ai cet honneur, sire, répliqua Sainte-Maline. + +-- Et vous, monsieur? + +-- J'ai cru que monsieur répondait pour nous deux, sire; voilà pourquoi ma +réponse s'est fait attendre; mais quant à être au service de Votre +Majesté, j'y suis autant que qui que ce soit au monde. + +-- Bien. Vous allez monter à cheval et prendre la route de Tours: la +connaissez-vous? + +-- Je demanderai, dit Sainte-Maline. + +-- Je m'orienterai, dit Carmainges. + +-- Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord. + +-- Oui, sire. + +-- Vous pousserez jusqu'à ce que vous rencontriez un homme voyageant seul. + +-- Votre Majesté veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte- +Maline. + +-- Une grande épée au côté ou au dos, de grands bras, de grandes jambes. + +-- Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que +l'exemple de son compagnon entraînait, malgré les habitudes de +l'étiquette, à interroger le roi. + +-- Il s'appelle l'Ombre, dit Henri. + +-- Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons, +sire. + +-- Et nous fouillerons toutes les hôtelleries. + +-- Une fois l'homme rencontré et reconnu, vous lui remettrez cette lettre. + +Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble. + +Le roi demeura un instant embarrassé. + +-- Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il à l'un d'eux. + +-- Ernauton de Carmainges, répondit-il. + +-- Et vous? + +-- René de Sainte-Maline. + +-- Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte- +Maline la remettra. + +Ernauton prit le précieux dépôt qu'il s'apprêta à serrer dans son +pourpoint. + +Sainte-Maline arrêta son bras au moment où la lettre allait disparaître, +et il en baisa respectueusement le scel. + +Puis il remit la lettre à Ernauton. + +Cette flatterie fit sourire Henri III. + +-- Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi. + +-- Est-ce tout, sire? demanda Ernauton. + +-- Oui, messieurs; seulement une dernière recommandation. + +Les jeunes gens s'inclinèrent et attendirent. + +-- Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus précieuse que la vie d'un +homme. Sur votre tête, ne la perdez pas, remettez-la secrètement à +l'Ombre, qui vous en donnera un reçu que vous me rapporterez, et surtout +voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez. + +Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton comblé de joie; +Sainte-Maline gonflée de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux, +l'autre avec un avide regard qui brûlait le pourpoint de son compagnon. + +Monsieur d'Épernon les attendait: il voulut questionner. + +-- M. le duc, répondit Ernauton, le roi ne nous a point autorisés à +parler. + +Ils allèrent à l'instant même aux écuries, où le piqueur du roi leur +délivra deux chevaux de route, vigoureux et bien équipés. + +M. d'Épernon les eût suivis certainement pour en savoir davantage, s'il +n'eût été prévenu, au moment où Carmainges et Sainte-Maline le quittaient, +qu'un homme voulait lui parler à l'instant même et à tout prix. + +-- Quel homme? demanda le duc avec impatience. + +-- Le lieutenant de la prévôté de l'Île-de-France. + +-- Eh! parfandious! s'écria-t-il, suis-je échevin, prévôt ou chevalier du +guet? + +-- Non, monseigneur, mais vous êtes ami du roi, répondit une humble voix à +sa gauche. Je vous en supplie, à ce titre écoutez-moi donc! + +Le duc se retourna. + +Près de lui, chapeau bas et oreilles basses, était un pauvre solliciteur +qui passait à chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel. + +-- Qui êtes-vous? demanda brutalement le duc. + +-- Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur. + +-- Et vous voulez me parler? + +-- Je demande cette grâce. + +-- Je n'ai pas le temps. + +-- Même pour entendre un secret, monseigneur? + +-- J'en écoute cent tous les jours, monsieur: le vôtre fera cent et un; ce +serait un de trop. + +-- Même si celui-là intéressait la vie de Sa Majesté? dit Nicolas Poulain +en se penchant à l'oreille de d'Épernon. + +-- Oh! oh! je vous écoute; venez dans mon cabinet. + +Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc. + + + + +XXVIII + +LA RÉVÉLATION + + +Monsieur d'Épernon, en traversant son antichambre, s'adressa à l'un des +gentilshommes qui s'y tenaient à demeure. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-il à un visage inconnu. + +-- Pertinax de Montcrabeau, monseigneur, répondit le gentilhomme. + +-- Eh bien, monsieur de Montcrabeau, placez-vous à ma porte, et que +personne n'entre. + +-- Oui, monsieur le duc. + +-- Personne, vous entendez? + +-- Parfaitement. + +Et M. Pertinax, qui était somptueusement vêtu et qui faisait le beau dans +des bas oranges, avec un pourpoint de satin bleu, obéit à l'ordre de +d'Épernon. Il s'adossa en conséquence au mur et prit position, les bras +croisés, le long de la tapisserie. + +Nicolas Poulain suivit le duc qui passa dans son cabinet. Il vit la porte +s'ouvrir et se refermer, puis la portière retomber sur la porte, et il +commença sérieusement à trembler. + +-- Voyons votre conspiration, monsieur? dit sèchement le duc; mais, pour +Dieu, qu'elle soit bonne, car j'avais aujourd'hui une multitude de choses +agréables à faire, et si je perds mon temps à vous écouter, gare à vous! + +-- Eh! monsieur le duc, dit Nicolas Poulain, il s'agit tout simplement du +plus épouvantable des forfaits. + +-- Alors, voyons le forfait. + +-- Monsieur le duc.... + +-- On veut me tuer, n'est-ce pas? interrompit d'Épernon en se raidissant +comme un Spartiate; eh bien! soit, ma vie est à Dieu et au roi: qu'on la +prenne. + +-- Il ne s'agit pas de vous, monseigneur. + +-- Ah! cela m'étonne. + +-- Il s'agit du roi. On veut l'enlever, monsieur le duc. + +-- Oh! encore cette vieille affaire d'enlèvement! dit dédaigneusement +d'Épernon. + +-- Cette fois la chose est assez sérieuse, monsieur le duc, si j'en crois +les apparences. + +-- Et quel jour veut-on enlever Sa Majesté? + +-- Monseigneur, la première fois que Sa Majesté ira à Vincennes dans sa +litière. + +-- Comment l'enlèvera-t-on? + +-- En tuant ses deux piqueurs. + +-- Et qui fera le coup? + +-- Madame de Montpensier. + +D'Épernon se mit à rire. + +-- Cette pauvre duchesse, dit-il, que de choses on lui attribue! + +-- Moins qu'elle n'en projette, monseigneur. + +-- Et elle s'occupe de cela à Soissons? + +-- Madame la duchesse est à Paris. + +-- A Paris! + +-- J'en puis répondre à monseigneur. + +-- Vous l'avez vue? + +-- Oui. + +-- C'est-à-dire que vous avez cru la voir. + +-- J'ai eu l'honneur de lui parler. + +-- L'honneur? + +-- Je me trompe, monsieur le duc; le malheur. + +-- Mais, mon cher lieutenant de la prévôté, ce n'est point la duchesse qui +enlèvera le roi? + +[Illustration: Madame de Montpensier.] + +-- Pardonnez-moi, monseigneur. + +-- Elle-même? + +-- En personne, avec ses affidés, bien entendu. + +-- Et où se placera-t-elle pour présider à cet enlèvement? + +-- A une fenêtre du prieuré des Jacobins, qui est, comme vous le savez, +sur la route de Vincennes. + +-- Que diable me contez-vous là? + +-- La vérité, monseigneur. Toutes les mesures sont prises pour que la +litière soit arrêtée au moment où elle atteindra la façade du couvent. + +-- Et qui a pris ces mesures? + +-- Hélas! + +-- Achevez donc, que diable! + +-- Moi, monseigneur. + +D'Épernon fit un bond en arrière. + +-- Vous? dit-il. + +Poulain poussa un soupir. + +-- Vous en êtes, vous qui dénoncez? continua d'Épernon. + +-- Monseigneur, dit Poulain, un bon serviteur du roi doit tout risquer +pour son service. + +-- En effet, mordieu! vous risquez la corde. + +-- Je préfère la mort à l'avilissement ou à la mort du roi; voilà pourquoi +je suis venu. + +-- Ce sont de beaux sentiments, monsieur, et il vous faut de bien grandes +raisons pour les avoir. + +-- J'ai pensé, monseigneur, que vous êtes l'ami du roi, que vous ne me +trahiriez point, et que vous tourneriez au profit de tous la révélation +que je viens faire. + +Le duc regarda longtemps Poulain, et scruta profondément les linéaments de +cette figure pâle. + +-- Il doit y avoir autre chose encore, dit-il; la duchesse, toute résolue +qu'elle soit, n'oserait pas tenter seule une pareille entreprise. + +-- Elle attend son frère, répondit Nicolas Poulain. + +-- Le duc Henri! s'écria d'Épernon avec la terreur qu'on éprouverait à +l'approche du lion. + +-- Non pas le duc Henri, monseigneur, le duc de Mayenne seulement. + +-- Ah! fit d'Épernon respirant; mais n'importe il faut aviser à tous ces +beaux projets. + +-- Sans doute, monseigneur, fit Poulain, et c'est pour cela que je me suis +hâté. + +-- Si vous avez dit vrai, monsieur le lieutenant, vous serez récompensé. + +-- Pourquoi mentirais-je, monseigneur? Quel est mon intérêt, moi qui mange +le pain du roi? Lui dois-je, oui ou non, mes services? J'irai donc +jusqu'au roi, je vous en préviens, si vous ne me croyez pas, et je +mourrai, s'il le faut, pour prouver mon dire. + +-- Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, maître +Nicolas? et c'est à moi seul que vous aurez affaire. + +-- Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez +hésiter. + +-- Non, je n'hésite pas; et d'abord ce sont mille écus que je vous dois. + +-- Monseigneur désire donc que ce soit à lui seul? + +-- Oui, j'ai de l'émulation, du zèle, et je retiens le secret pour moi. +Vous me le cédez, n'est-ce pas? + +-- Oui, monseigneur. + +-- Avec garantie que c'est un vrai secret? + +-- Oh! avec toute garantie. + +-- Mille écus vous vont donc, sans compter l'avenir? + +-- J'ai une famille, monseigneur. + +-- Eh bien! mais, mille écus, parfandious! + +-- Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille révélation, +chaque parole que j'ai prononcée me coûterait une pinte de sang. + +-- Pauvre cher homme! + +-- Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! voilà pourquoi j'accepte les mille écus. + +-- Au diable l'explication! et que m'importe à moi pour quel motif vous +les acceptez, du moment où vous ne les refusez pas? Les mille écus sont +donc à vous. + +-- Merci, monseigneur. + +Et voyant le duc s'approcher d'un coffre où il plongea la main, Poulain +s'avança derrière lui. + +Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il +écrivit d'une gigantesque et effrayante écriture: + +« Trois mille livres à M. Nicolas Poulain. » + +De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donné ces trois mille +livres, ou s'il les devait. + +-- C'est comme si vous les teniez, dit-il. + +Poulain, qui avait avancé la main et la jambe, retira sa jambe et sa main, +ce qui le fit saluer. + +-- Ainsi, c'est convenu? dit le duc. + +-- Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur? + +-- Vous continuerez à m'instruire? + +Poulain hésita: c'était un métier d'espion qu'on lui imposait. + +-- Eh bien! dit le duc, ce suprême dévoûment est-il déjà évanoui? + +-- Non, monseigneur. + +-- Je puis donc compter sur vous? + +Poulain fit un effort. + +-- Vous pouvez y compter, dit-il. + +-- Et, moi seul, je sais tout cela? + +-- Vous seul; oui, monseigneur. + +-- Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien. + +Il prononça ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage à +Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et +disparaître, il repassa vivement chez le roi. + +Le roi, fatigué d'avoir joué avec ses chiens, jouait au bilboquet. + +D'Épernon prit un air affairé et soucieux, que le roi, préoccupé d'une si +importante besogne, ne remarqua même point. + +Cependant, comme le duc gardait un silence obstiné, le roi leva la tête et +le regarda un instant. + +-- Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort? + +-- Plût au ciel, sire! répondit d'Épernon, je ne verrais pas ce que je +vois. + +-- Quoi? mon bilboquet? + +-- Sire, dans les grands périls, un sujet peut s'alarmer de la sécurité de +son maître. + +-- Encore des périls? le diable noir t'emporte, duc! + +Et, avec une dextérité remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le +petit bout de son bilboquet. + +-- Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc. + +-- Ma foi, peut-être, dit le roi. + +-- Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire! + +-- Bah! qui donc? + +-- La duchesse de Montpensier, d'abord. + +-- Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcède. + +-- Comme Votre Majesté dit cela! + +-- Qu'est-ce que cela me fait, à moi? + +-- Vous le saviez donc? + +-- Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis. + +-- Mais que M. de Mayenne arrivât, le saviez-vous aussi? + +-- Depuis hier soir. + +-- Eh quoi! ce secret!... fit le duc avec une désagréable surprise. + +-- Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit négligemment +Henri. + +-- Mais qui a pu vous instruire? + +-- Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des révélations? + +-- Ou une police. + +-- C'est la même chose. + +-- Ah! Votre Majesté a sa police et n'en dit rien, reprit d'Épernon piqué. + +-- Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime? + +-- Vous me faites injure, sire! + +-- Si tu es zélé, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualité, tu es +lent, ce qui est un grand défaut. Ta nouvelle eût été très bonne hier à +quatre heures, mais aujourd'hui.... + +-- Eh bien! sire, aujourd'hui? + +-- Elle arrive un peu tard, conviens-en. + +-- C'est encore trop tôt, sire, puisque je ne vous trouve pas disposé à +m'entendre, dit d'Épernon. + +-- Moi, il y a une heure que je t'écoute. + +-- Quoi! vous êtes menacé, attaqué; l'on vous dresse des embûches, et vous +ne vous remuez pas! + +-- Pourquoi faire, puisque tu m'as donné une garde, et qu'hier tu as +prétendu que mon immortalité était assurée? Tu fronces les sourcils. Ah +ça! mais tes quarante-cinq sont-ils retournés en Gascogne, ou ne valent- +ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour où on +les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achetés, ils reculent. + +-- C'est bien, Votre Majesté verra ce qu'ils sont. + +-- Je n'en serai point fâché; est-ce bientôt, duc, que je verrai cela? + +-- Plus tôt peut-être que vous ne le pensez, sire. + +-- Bon, tu vas me faire peur. + +-- Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous à la +campagne? + +-- Au bois? + +-- Oui. + +-- Samedi. + +-- Dans trois jours alors? + +-- Dans trois jours. + +-- Il suffit, sire. + +D'Épernon salua le roi et sortit. + +Dans l'antichambre, il s'aperçut qu'il avait oublié de relever M. Pertinax +de sa faction; mais M. Pertinax s'était relevé lui-même. + + + + +XXIX + +DEUX AMIS + + +Maintenant, s'il plaît au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que +le roi, enchanté d'avoir ses petits secrets à lui, envoyait de son côté au +messager Chicot. + +A peine à cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser +prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'étouffer en passant au +guichet. + +En effet, les deux chevaux, allant de front, broyèrent l'un contre l'autre +les genoux de leurs deux cavaliers. + +Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint pâle. + +-- Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent +franchi la porte; voulez-vous donc m'écraser? + +-- Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas, +moi. + +-- Vous voulez me donner une leçon, je crois? + +-- Je ne veux rien vous donner du tout. + +-- Ah ça! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus +près à son compagnon, répétez-moi un peu ce mot. + +-- Pourquoi faire? + +-- Parce que je ne le comprends pas. + +-- Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton; +tant pis pour vous. + +-- Et à quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous +connais, moi? riposta dédaigneusement Sainte-Maline. + +-- Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce +que là-bas d'où nous venons, ma maison est à deux lieues de la vôtre, et +que je suis connu dans le pays, étant de vieille souche; ensuite, parce +que vous êtes furieux de me voir à Paris, quand vous croyiez y avoir été +mandé seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donné sa lettre à +porter. + +-- Eh bien! soit, s'écria Sainte-Maline blême de fureur, j'accepte tout +cela pour vrai. Mais il en résulte une chose.... + +-- Laquelle? + +-- C'est que je me trouve mal près de vous. + +-- Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous +retiens. + +-- Vous faites semblant de ne me point comprendre. + +-- Au contraire, monsieur, je vous comprends à merveille. Vous aimeriez +assez à me prendre la lettre pour la porter vous-même, malheureusement il +faudrait me tuer pour cela. + +-- Qui vous dit que je n'en ai pas envie? + +-- Désirer et faire sont deux. + +-- Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si, +pour moi, désirer et faire sont plus d'un. + +-- Mon cher monsieur, quand le roi me donne à porter une lettre.... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je la porte. + +-- Je vous l'arracherai de force, fat que vous êtes! + +-- Vous ne me mettrez pas, je l'espère, dans la nécessité de vous casser +la tête comme à un chien sauvage? + +-- Vous? + +[Illustration: Sainte-Maline.] + +-- Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas. + +-- Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un écart à +son cheval. + +-- Je l'espère bien; après ma commission faite. + +-- Schelme! + +-- Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte- +Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions +mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel +triomphe pour les ennemis de Sa Majesté, en voyant la discorde parmi les +défenseurs du trône. + +Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde. + +-- Là, là, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'épée +quand nous y serons. + +-- Oh! j'en crèverai! cria Sainte-Maline. + +-- Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton. + +On ne peut savoir où serait allée la rage toujours croissante de Sainte- +Maline, quand tout à coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine, +près de Saint-Paul, vit une litière, poussa un cri de surprise et s'arrêta +pour regarder une femme à demi voilée. + +-- Mon page d'hier! murmura-t-il. + +La dame n'eut pas l'air de le reconnaître et passa sans sourciller, mais +en se rejetant cependant au fond de sa litière. + +-- Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela +pour regarder des femmes! + +-- Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course. + +Les jeunes gens, à partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du +Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, même pour quereller. + +Sainte-Maline paraissait assez calme extérieurement; mais, en réalité, +tous les muscles de son corps frémissaient encore de colère. + +En outre, il avait reconnu, et cette découverte ne l'avait aucunement +adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que, +tout bon cavalier qu'il était, il ne pourrait dans aucun cas donné suivre +Ernauton, son cheval étant fort inférieur à celui de son compagnon, et +suant déjà sans avoir couru. + +Cela le préoccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte +de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et +de l'éperon. + +Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se +passait aux environs de la Bièvre. La bête ne se mit point en frais +d'éloquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine +(elle était Normande), elle fit à son cavalier un procès que celui-ci +perdit. + +Elle débuta par un écart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se +déroba jusqu'à la Bièvre où elle se débarrassa de son cavalier, en roulant +avec lui jusque dans la rivière, où ils se séparèrent. + +On eût entendu d'une lieue les imprécations de Sainte-Maline, quoiqu'à +moitié étouffées par l'eau. Quand il fut parvenu à se mettre sur ses +jambes, les yeux lui sortaient de la tête, et quelques gouttes de sang, +coulant de son front écorché, sillonnaient sa figure. + +Moulu comme il l'était, couvert de boue, trempé jusqu'aux os, tout +saignant et tout contusionné, Sainte-Maline comprenait l'impossibilité de +rattraper sa bête; l'essayer même était une tentative ridicule. + +Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites à Ernauton lui revinrent à +l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue +Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre +une ou deux heures sur la route? + +Cette réflexion conduisit Sainte-Maline de la colère au plus violent +désespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le +silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il +jugeait sans doute le plus court. + +Chez les hommes véritablement irascibles, le point culminant de la colère +est un éclair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au délire; d'autres +vont jusqu'à la prostration totale des forces et de l'intelligence. + +Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'idée de +se le planter jusqu'à la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce +moment, nul ne pourrait le dire, pas même lui. On meurt d'une pareille +crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans. + +Il remonta le talus de la rivière, s'aidant de ses mains et de ses genoux +jusqu'à ce qu'il fût arrivé au sommet: arrivé là, son oeil égaré +interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait +disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval était +disparu également. + +Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspéré mille pensées +sinistres contre les autres et contre lui-même, le galop d'un cheval +retentit à son oreille, et il vit déboucher de cette route de droite, +choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier. + +Ce cavalier tenait un autre cheval en main. + +C'était le résultat de la course de M. de Carmainges: il avait coupé vers +la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'était doubler son +activité par la peur. + +Il avait donc fait un détour et coupé le passage au Bas-Normand, en +l'attendant en travers d'une rue étroite. + +A cette vue, le coeur de Sainte-Maline déborda de joie: il ressentit un +mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression à +son regard, puis tout à coup son visage s'assombrit; il avait compris +toute la supériorité d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu'à la place de +son compagnon, il n'eût pas même eu l'idée d'agir comme lui. + +La noblesse du procédé le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en +souffrir. + +Il balbutia un remercîment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit +furieusement la bride de son cheval, et, malgré la douleur, se remit en +selle. + +Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en +caressant son cheval. + +Sainte-Maline, nous l'avons dit, était excellent cavalier; l'accident dont +il avait été victime était une surprise; au bout d'un instant de lutte +dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu maître de sa monture, +il lui fit prendre le trot. + +-- Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois à Ernauton, après avoir +consulté cent fois son orgueil et les convenances. + +Ernauton se contenta de s'incliner de son côté, en touchant son chapeau de +la main. + +La route parut longue à Sainte-Maline. + +Vers deux heures et demie environ, ils aperçurent un homme qui marchait, +escorté d'un chien: il était grand, avait une épée au côté; il n'était pas +Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui. + +Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton +passait et ne prenait pas même garde à cet homme. L'idée de trouver son +compagnon en faute passa comme un méchant éclair dans l'esprit du Gascon; +il poussa vers l'homme et l'aborda. + +-- Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose? + +Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer, +l'aspect n'était point agréable. La figure décomposée par la colère +récente, cette boue mal séchée sur ses habits, ce sang mal séché sur ses +joues, de gros sourcils noirs froncés, une main fiévreuse étendue vers +lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela +parut sinistre au piéton. + +-- Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si +j'attends quelqu'un, à coup sur ce quelqu'un n'est pas vous. + +-- Vous êtes fort impoli, mon maître, dit Sainte-Maline enchanté de +trouver enfin une occasion de lâcher la bride à sa colère, et furieux en +outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe +à son adversaire. + +Et en même temps qu'il parlait, il leva sa main armée de la houssine pour +frapper le voyageur; mais celui-ci leva son bâton et en asséna un coup sur +l'épaule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets +du cheval et à la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un +lambeau de chair et un morceau d'étoffe. + +Le cheval, irrité par la douleur, prit une seconde fois sa course en +avant, il est vrai, mais sans pouvoir être retenu par Sainte-Maline qui, +malgré tous ses efforts, demeura en selle. + +Il passa ainsi emporté devant Ernauton, qui le vit passer sans même +sourire de sa mésaventure. + +Lorsqu'il eut réussi à calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut +rejoint, son orgueil commençait, non pas à diminuer, mais à entrer en +composition. + +-- Allons! allons! dit-il en s'efforçant de sourire, je suis dans mon jour +malheureux, à ce qu'il paraît. Cet homme ressemblait fort cependant au +portrait que nous avait fait Sa Majesté de celui à qui nous avons affaire. + +Ernauton garda le silence. + +-- Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspéré par ce sang-froid +qu'il regardait avec raison comme une preuve de mépris, et qu'il voulait +faire cesser par quelque éclat définitif, dût-il lui en coûter la vie; je +vous parle, n'entendez-vous pas? + +-- Celui que Sa Majesté nous avait désigné, répondit Ernauton, n'avait pas +de bâton et n'avait pas de chien. + +-- C'est vrai, répondit Sainte-Maline, et si j'avais réfléchi, j'aurais +une contusion de moins à l'épaule, et deux crocs de moins sur la cuisse. +Il fait bon être sage et calme, à ce que je vois. + +Ernauton ne répondit point; mais se haussant sur les étriers et mettant la +main au-dessus de ses yeux en manière de garde-vue: + +-- Voilà là bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend. + +-- Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel +avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue +qu'un point noir, et encore est ce à peine. + +[Illustration: Sainte-Maline serra convulsivement les poings. -- PAGE +147.] + +Ernauton, sans répondre, continua d'avancer; bientôt Sainte-Maline put +voir et reconnaître à son tour l'homme désigné par le roi. Un mauvais +mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier. + +Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention +apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-même, et il +remit son cheval au pas. + + + + +XXX + +SAINTE-MALINE + + +Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot. + +Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu +les cavaliers de fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils +avaient affaire, de sorte qu'il les attendait. + +Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eût vu que les deux +cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main +sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble. + +Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous +deux. + +-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à +son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus +convenable que celui de compagnon. + +Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la +gorge; il ne répondit qu'en baissant la tête. + +Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole. + +-- Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos +serviteurs. + +Chicot salua avec son plus gracieux sourire. + +-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre +nom? + +-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, répondit Chicot. + +-- Oui, monsieur. + +-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous +attendez? + +-- J'attends une lettre. + +-- Vous comprenez notre curiosité, monsieur, et elle n'a rien d'offensant +pour vous. + +Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux. + +-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton. + +-- Du Louvre. + +-- Scellée de quel sceau? + +-- Du sceau royal. + +Ernauton mit sa main dans sa poitrine. + +-- Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il. + +-- Oui, si je la voyais. + +Ernauton tira la lettre de sa poitrine. + +-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce +pas, que je dois vous donner quelque chose en échange? + +-- Un reçu? + +-- C'est cela. + +-- Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter +cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est chargé de vous la +remettre. + +Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains +de Chicot. + +-- Merci, messieurs, dit ce dernier. + +-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre +mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous +parler ou vous donner la lettre. + +-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin. +Maintenant à mon tour. + +-- Le reçu, dirent ensemble les deux jeunes gens. + +-- Auquel des deux dois-je le remettre? + +-- Le roi ne l'a point dit! s'écria Sainte-Maline en regardant son +compagnon d'un air menaçant. + +-- Faites le reçu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en +un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut +arriver malheur à moi ou à monsieur. + +Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un +éclair. + +-- Vous êtes un homme sage, monsieur, dit Chicot à Ernauton. + +Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur +chacune d'elles il écrivit: + + « Reçu des mains de M. René de Sainte-Maline la lettre apportée par M. + Ernauton de Carmainges. + + L'OMBRE. » + +-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu. + +-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose +à transmettre au Louvre? + +-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot. + +Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs chevaux vers Paris, +et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié. + +Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine, +arrêta court son cheval, et s'adressant à Sainte-Maline: + +-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied à terre, si vous le voulez bien. + +-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec étonnement. + +-- Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer. L'endroit me paraît +excellent pour une conversation du genre de la nôtre. + +-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme +l'avait déjà fait son compagnon. + +Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit: + +-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la +vôtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route, +offensé grièvement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'épée à +la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure le +moment est devenu bon, et je suis votre homme. + +Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils +froncés; mais, chose étrange! Sainte-Maline n'était plus dans ce courant +de colère qui l'avait entraîné au-delà de toutes les bornes, Sainte-Maline +ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il +jugeait toute l'infériorité de sa position. + +-- Monsieur, répondit-il après un instant de silence, vous m'avez, quand +je vous insultais, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant +vous tenir le langage que je vous tenais tout à l'heure. + +Ernauton fronça le sourcil. + +-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez +tantôt. + +-- Qui vous dit cela? + +-- Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par +l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette +haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre coeur. + +Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point. + +Ernauton attendit un instant et reprit: + +-- Si le roi m'a préféré à vous, c'est parce que ma figure lui revient +plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je +monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment +où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me +suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de +sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de +tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur; si vous hésitez, je +vais dire plus de courage. + +Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs: toutes les +passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé +leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il +tira son épée comme un furieux. + +Ernauton avait déjà la sienne à la main. + +-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous +avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez +parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues +l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne +me déshonorez pas. + +-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis +jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du +tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau à la cour, je ne veux +donc pas avoir à rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup +d'épée, s'il vous plaît, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que +pour la vôtre. + +-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un +sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez +encore cela, je présume? + +-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, répliqua Ernauton, car +l'occasion ne s'en est jamais présentée; je la trouve à ma guise, venant à +moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends +votre bon plaisir, monsieur. + +-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tête, nous sommes compatriotes, +nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour +un brave homme; je vous offrirais même la main, si cela ne m'était pas +presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis, +ulcéré jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux, +que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M. +de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point +mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en, +puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre +mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, monsieur? je +souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle. + +-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur. + +-- Personne? + +-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me +ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au +contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis +pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et soyez +tranquille, je me défendrai comme un lion. + +-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai déjà trente ans +et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi; +mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime +mieux ne pas me battre avec vous. + +-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton. + +-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant +mieux. Alors vous cesserez de m'être supérieur. + +-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une +querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et +l'autre. + +-- Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline. + +-- Vous attendez?... + +-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-là me fera passer. + +-- Vous refusez donc le combat? + +-- Je désire ne pas me battre, avec vous, s'entend. + +-- Après m'avoir provoqué? + +-- J'en conviens. + +-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'échappe et que je vous charge à +grands coups d'épée? + +Sainte-Maline serra convulsivement les poings. + +-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon épée à dix pas. + +-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la +pointe. + +-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai +mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous +rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai désespéré. + +Ernauton remit son épée au fourreau. + +-- Vous êtes un homme étrange, dit-il, et je vous plains du plus profond +de mon coeur. + +-- Vous me plaignez? + +-- Oui, car vous devez horriblement souffrir. + +-- Horriblement. + +-- Vous ne devez jamais aimer? + +-- Jamais. + +-- Mais vous avez des passions, au moins? + +-- Une seule. + +-- La jalousie, vous me l'avez dit. + +-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte et de malheur +indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime un autre que moi; j'aime +l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux +toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est +à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire +pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous +l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux. + +-- Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton. + +-- Je n'ai pas réussi. + +-- Qu'espérez-vous? que comptez-vous faire alors? + +-- Que fait la plante vénéneuse? elle a des fleurs comme les autres, et +certaines gens savent en tirer une utilité. Que font l'ours et l'oiseau de +proie? ils mordent, mais certains éleveurs savent les dresser à la chasse; +voilà ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M. +d'Épernon et de M. de Loignac jusqu'au jour où l'on dira: Cette plante est +nuisible, arrachons-la; cette bête est enragée, tuons-la. + +Ernauton s'était calmé peu à peu. Sainte-Maline n'était plus pour lui un +objet de colère, mais d'étude; il ressentait presque de la pitié pour cet +homme que les circonstances avaient entraîné à lui faire de si singuliers +aveux. + +-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualités, +vous guérira, dit-il; développez-vous dans le sens de vos instincts, +monsieur de Sainte-Maline, et vous réussirez à la guerre ou dans +l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous haïrez moins. + +-- Si haut que je m'élève, si profondément que je prenne racine, il y aura +toujours au-dessus de moi des fortunes supérieures qui me blesseront; au- +dessous, des rires sardoniques qui me déchireront les oreilles. + +-- Je vous plains, répéta Ernauton. + +Et ce fut tout. + +Ernauton alla à son cheval qu'il avait attaché à un arbre, et, le +détachant, il se remit en selle. + +Sainte-Maline n'avait pas quitté la bride du sien. + +Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il +avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit. + +Tout à coup Ernauton tendit la main à Sainte-Maline. + +-- Voulez-vous que j'essaie de vous guérir, lui dit-il, voyons? + +-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas +cela, vous y échoueriez. Haïssez-moi, au contraire; et ce sera le moyen +que je vous admire. + +-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton. + +Une heure après, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient +vers le logis des quarante-cinq. + +Le roi était sorti et ne devait rentrer que le soir. + + + + +XXXI + +COMMENT M. DE LOIGNAC FIT UNE ALLOCUTION AUX QUARANTE-CINQ + + +Chacun des deux jeunes gens se mit à la fenêtre de son petit logis pour +guetter le retour du roi. + +Chacun d'eux s'y établit avec des idées bien différentes. + +Sainte-Maline, tout à sa haine, tout à sa honte, tout à son ambition, le +sourcil froncé, le coeur ardent. + +Ernauton, oublieux déjà de ce qui s'était passé et préoccupé d'une seule +chose, c'est-à-dire de ce que pouvait être cette femme qu'il avait +introduite dans Paris sous un costume de page, et qu'il venait de +retrouver dans une riche litière. + +Il y avait là ample matière à réflexion pour un coeur plus disposé aux +aventures amoureuses qu'aux calculs de l'ambition. + +Aussi Ernauton s'ensevelit-il peu à peu dans ses réflexions, et cela si +profondément que ce ne fut qu'en levant la tête qu'il s'aperçut que +Sainte-Maline n'était plus là. + +Un éclair lui traversa l'esprit. Moins préoccupé que lui, Sainte-Maline +avait guetté le retour du roi; le roi était rentré, et Sainte-Maline était +chez le roi. + +Il se leva vivement, traversa la galerie et arriva chez le roi juste au +moment où Sainte-Maline en sortait. + +-- Tenez, dit-il, radieux, à Ernauton, voici ce que le roi m'a donné. + +Et il lui montra une chaîne d'or. + +-- Je vous fais mon compliment, monsieur, dit Ernauton, sans que sa voix +trahît la moindre émotion. + +Et il entra à son tour chez le roi. + +Sainte-Maline s'attendait à quelque manifestation de jalousie de la part +de M. de Carmainges. Il demeura en conséquence tout stupéfait de ce calme, +attendant que Ernauton sortît à son tour. + +Ernauton demeura dix minutes à peu près chez Henri: ces dix minutes furent +des siècles pour Sainte-Maline. + +Il sortit enfin: Sainte-Maline était à la même place; d'un regard rapide +il enveloppa son compagnon, puis son coeur se dilata. Ernauton ne +rapportait rien, rien de visible du moins. + +-- Et à vous, demanda Sainte-Maline, poursuivant sa pensée, quelle chose +le roi vous a-t-il donnée, monsieur? + +-- Sa main à baiser, répondit Ernauton. + +Sainte-Maline froissa sa chaîne entre ses mains, de manière qu'il en brisa +un anneau. + +Tous deux s'acheminèrent en silence vers le logis. + +Au moment où ils entraient dans la salle, la trompette retentissait: à ce +signal d'appel, les quarante-cinq sortirent chacun de son logis, comme les +abeilles de leurs alvéoles. + +Chacun se demandait ce qui était survenu de nouveau, tout en profitant de +cet instant de réunion générale pour admirer le changement qui s'était +opéré dans la personne et les habits de ses compagnons. + +La plupart avaient affiché un grand luxe, de mauvais goût peut-être, mais +qui compensait l'élégance par l'éclat. + +D'ailleurs, ils avaient ce qu'avait cherché d'Épernon, assez adroit +politique s'il était mauvais soldat: les uns la jeunesse, les autres la +vigueur, d'autres l'expérience, et cela rectifiait chez tous au moins une +imperfection. + +En somme, ils ressemblaient à un corps d'officiers en habits de ville, la +tournure militaire étant, à très peu d'exception près, celle qu'ils +avaient le plus ambitionnée. + +Ainsi, de longues épées, des éperons sonnants, des moustaches aux +ambitieux crochets, des bottes et des gants de daim ou de buffle; le tout +bien doré, bien pommadé ou bien enrubanné, _pour paraistre_, comme on +disait alors, voilà la tenue d'instinct adoptée par le plus grand nombre. + +Les plus discrets se reconnaissaient aux couleurs sombres; les plus +avares, aux draps solides; les fringants, aux dentelles et aux satins +roses ou blancs. + +Perducas de Pincorney avait trouvé, chez quelque juif, une chaîne de +cuivre doré, grosse comme une chaîne de prison. + +Pertinax de Montcrabeau n'était que faveurs et broderies; il avait acheté +son costume d'un marchand de la rue des Haudriettes, lequel avait +recueilli un gentilhomme blessé par des voleurs. Le gentilhomme avait fait +venir un autre vêtement de chez lui, et, reconnaissant de l'hospitalité +reçue, il avait laissé au marchand son habit, quelque peu souillé de fange +et de sang; mais le marchand avait fait détacher l'habit, qui était +demeuré fort présentable: restaient bien deux trous, traces de deux coups +de poignard; mais Pertinax avait fait broder d'or ces deux endroits, ce +qui remplaçait un défaut par un ornement. + +Eustache de Miradoux ne brillait pas; il lui avait fallu habiller +Lardille, Militor et les deux enfants. Lardille avait choisi un costume +aussi riche que les lois somptuaires permettaient aux femmes de le porter +à cette époque; Militor s'était couvert de velours et de damas, s'était +orné d'une chaîne d'argent, d'un toquet à plumes et de bas brodés; de +sorte qu'il n'était plus resté au pauvre Eustache qu'une somme à peine +suffisante pour n'être pas déguenillé. + +M. de Chalabre avait conservé son pourpoint gris de fer, qu'un tailleur +avait rafraîchi et doublé à neuf: quelques bandes de velours habilement +semées ça et là donnaient un relief nouveau à ce vêtement inusable. M. de +Chalabre prétendait qu'il n'avait pas demandé mieux que de changer de +pourpoint; mais que, malgré les recherches les plus minutieuses, il lui +avait été impossible de trouver un drap mieux fait et plus avantageux. + +Du reste, il avait fait la dépense d'un haut-de-chausse ponceau, de +bottes, manteau et chapeau; le tout harmonieux à l'oeil, comme cela arrive +toujours dans le vêtement de l'avare. + +Quant à ses armes, elles étaient irréprochables; vieil homme de guerre, il +avait su trouver une excellente épée espagnole, une dague du bon faiseur +et un hausse-col parfait. + +C'était encore une économie de cols gaudronnés et de fraises. + +Ces messieurs s'admiraient donc réciproquement quand M. de Loignac entra, +le sourcil froncé. Il fit former le cercle et se plaça au milieu de ce +cercle, avec une contenance qui n'annonçait rien d'agréable. + +Il est inutile de dire que tous les yeux se fixèrent sur le chef. + +-- Messieurs, demanda-t-il, êtes-vous tous ici? + +-- Tous, répondirent quarante-cinq voix, avec un ensemble plein de +promesses pour les manoeuvres à venir. + +-- Messieurs, continua Loignac, vous avez été mandés ici pour servir de +garde particulière au roi; c'est un titre honorable, mais qui engage +beaucoup. + +Loignac fit une pause qui fut occupée par un doux murmure de satisfaction. + +-- Cependant plusieurs d'entre vous me paraissent n'avoir point +parfaitement compris leurs devoirs; je vais les leur rappeler. + +Chacun tendit l'oreille: il était évident que l'on était ardent à +connaître ses devoirs, sinon empressé à les accomplir. + +-- Il ne faudrait pas vous figurer, messieurs, que le roi vous enrégimente +et vous paie pour agir en étourneaux, et distribuer ça et là, à votre +caprice, des coups de bec et des coups d'ongle; la discipline est +d'urgence, quoiqu'elle demeure secrète, et vous êtes une réunion de +gentilshommes, lesquels doivent être les premiers obéissants et les +premiers dévoués du royaume. + +L'assemblée ne soufflait pas; en effet, il était facile de comprendre, à +la solennité de ce début, que la suite serait grave. + +-- A partir d'aujourd'hui, vous vivez dans l'intimité du Louvre, c'est-à- +dire dans le laboratoire même du gouvernement: si vous n'assistez pas à +toutes les délibérations, souvent vous serez choisis pour en exécuter la +teneur; vous êtes donc dans le cas de ces officiers qui portent en eux, +non-seulement la responsabilité d'un secret, mais encore la puissance du +pouvoir exécutant. Un second murmure de satisfaction courut dans les rangs +des Gascons: on voyait les têtes se redresser comme si l'orgueil eût +grandi ces hommes de plusieurs pouces. + +-- Supposez maintenant, continua Loignac, qu'un de ces officiers sur +lequel repose parfois la sûreté de l'État ou la tranquillité de la +couronne, supposez, dis-je, qu'un officier trahisse le secret des +conseils, ou qu'un soldat chargé d'une consigne ne l'exécute pas, il y va +de la mort; vous savez cela? + +-- Sans doute, répondirent plusieurs voix. + +-- Eh bien! messieurs, poursuivit Loignac avec un accent terrible, ici +même, aujourd'hui, on a trahi un conseil du roi, et rendu impossible peut- +être une mesure que Sa Majesté voulait prendre. + +La terreur commença de remplacer l'orgueil et l'admiration; les quarante- +cinq se regardèrent les uns les autres avec défiance et inquiétude. + +-- Deux de vous, messieurs, ont été surpris en pleine rue, caquetant comme +deux vieilles femmes, et jetant au brouillard des paroles si graves que +chacune d'elles maintenant peut aller frapper un homme et le tuer. + +Sainte-Maline s'avança aussitôt vers M. de Loignac et lui dit: + +-- Monsieur, je crois avoir l'honneur de vous parler ici au nom de mes +camarades: il importe que vous ne laissiez point planer plus longtemps le +soupçon sur tous les serviteurs du roi; parlez vite, s'il vous plaît; que +nous sachions à quoi nous en tenir, et que les bons ne soient point +confondus avec les mauvais. + +-- Ceci est facile, répondit Loignac. + +L'attention redoubla. + +-- Le roi a reçu avis aujourd'hui qu'un de ses ennemis, un de ceux +précisément que vous êtes appelés à combattre, arrivait à Paris pour le +braver ou conspirer contre lui. + +Le nom de cet ennemi a été prononcé secrètement, mais entendu d'une +sentinelle, c'est-à-dire d'un homme qu'on eût dû regarder comme une +muraille, et qui, comme elle, eût dû être sourd, muet et inébranlable; +cependant, ce même homme, tantôt, en pleine rue, a été répéter le nom de +cet ennemi du roi avec des fanfaronnades et des éclats qui ont attiré +l'attention des passants et soulevé une sorte d'émotion: je le sais, moi, +qui suivais le même chemin que cet homme, et qui ai tout entendu de mes +oreilles; moi qui lui ai posé la main sur l'épaule pour l'empêcher de +continuer; car, au train dont il allait, il eût, avec quelques paroles de +plus, compromis tant d'intérêts sacrés que j'eusse été forcé de le +poignarder sur la place, si à mon premier avertissement il ne fût demeuré +muet. + +On vit en ce moment Pertinax de Montcrabeau et Perducas de Pincorney pâlir +et se renverser presque défaillants l'un sur l'autre. + +Montcrabeau, tout en chancelant, essaya de balbutier quelques excuses. + +Aussitôt que, par leur trouble, les deux coupables se furent dénoncés, +tous les regards se tournèrent vers eux. + +-- Rien ne peut vous justifier, monsieur, dit Loignac à Montcrabeau; si +vous étiez ivre, vous devez être puni d'avoir bu; si vous n'étiez que +vantard et orgueilleux, vous devez être puni encore. + +Il se fit un silence terrible. M. de Loignac avait, on se le rappelle, en +commençant, annoncé une sévérité qui promettait de sinistres résultats. + +-- En conséquence, continua Loignac, monsieur de Montcrabeau et vous +aussi, monsieur de Pincorney, vous serez punis. + +-- Pardon, monsieur, répondit Pertinax; mais nous arrivons de province, +nous sommes nouveaux à la cour, et nous ignorons l'art de vivre dans la +politique. + +-- Il ne fallait pas accepter cet honneur d'être au service de Sa Majesté, +sans peser les charges de ce service. + +-- Nous serons à l'avenir muets comme des sépulcres, nous vous le jurons. + +-- Tout cela est bon, messieurs; mais réparerez-vous demain le mal que +vous avez fait aujourd'hui? + +-- Nous tâcherons. + +-- Impossible, je vous dis, impossible! + +-- Alors pour cette fois, monsieur, pardonnez-nous. + +-- Vous vivez, reprit Loignac sans répondre directement à la prière des +deux coupables, dans une apparente licence que je veux réprimer, moi, par +une stricte discipline: entendez-vous bien cela, messieurs? Ceux qui +trouveront la condition dure la quitteront; je ne suis pas embarrassé de +volontaires qui les remplaceront. + +Nul ne répondit; mais beaucoup de fronts se plissèrent. + +-- En conséquence, messieurs, reprit Loignac, il est bon que vous soyez +prévenus de cela: la justice se fera parmi nous secrètement, +expéditivement, sans écritures, sans procès; les traîtres seront punis de +mort, et sur-le-champ. Il y a toutes sortes de prétextes à cela, et +personne n'aura rien à y voir. Supposons, par exemple, que M. de +Montcrabeau et M. de Pincorney, au lieu de causer amicalement dans la rue +de choses qu'ils eussent dû oublier, eussent eu une dispute à propos de +choses dont ils avaient le droit de se souvenir; eh bien! cette dispute ne +peut-elle pas amener un duel entre M. de Pincorney et M. de Montcrabeau? +Dans un duel il arrive parfois qu'on se fend en même temps et que l'on +s'enferre en se fendant; le lendemain de cette dispute, on trouve ces deux +messieurs morts au Pré-aux-Clercs, comme on a trouvé MM. de Quélus, de +Schomberg et de Maugiron morts aux Tournelles: la chose a le +retentissement qu'un duel doit avoir, et voilà tout. + +Je ferai donc tuer, vous entendez bien cela, n'est-ce pas, messieurs? je +ferai donc tuer en duel ou autrement quiconque aura trahi le secret du +roi. + +Montcrabeau défaillit tout à fait et s'appuya sur son compagnon, dont la +pâleur devenait de plus en plus livide, et dont les dents étaient serrées +à se rompre. + +-- J'aurai, reprit Loignac, pour les fautes moins graves, de moins graves +punitions, la prison, par exemple, et j'en userai lorsqu'elle punira plus +sévèrement le coupable qu'elle ne privera le roi. + +Aujourd'hui je fais grâce de la vie à M. de Montcrabeau qui a parlé, et à +M. de Pincorney qui a écouté; je leur pardonne, dis-je, parce qu'ils ont +pu se tromper et qu'ils ignoraient; je ne les punis point de la prison, +parce que je puis avoir besoin d'eux ce soir ou demain: je leur garde en +conséquence la troisième peine que je veux employer contre les +délinquants, l'amende. + +A ce mot amende, la figure de M. de Chalabre s'allongea comme un museau de +fouine. + +-- Vous avez reçu mille livres, messieurs, vous en rendrez cent; et cet +argent sera employé par moi à récompenser, selon leurs mérites, ceux à qui +je n'aurai rien à reprocher. + +-- Cent livres! murmura Pincorney; mais, cap de bious! je ne les ai plus, +je les ai employées à mes équipages. + +-- Vous vendrez votre chaîne, dit Loignac. + +-- Je veux bien l'abandonner au service du roi, répondit Pincorney. + +-- Non pas, monsieur; le roi n'achète point les effets de ses sujets pour +payer leurs amendes; vendez vous-même et payez vous-même. J'avais un mot à +ajouter, continua Loignac. + +J'ai remarqué divers germes d'irritation entre divers membres de cette +compagnie: chaque fois qu'un différend s'élèvera, je veux qu'on me le +soumette, et seul j'aurai le droit de juger de la gravité de ce différend +et d'ordonner le combat, si je trouve que le combat soit nécessaire. On se +tue beaucoup en duel de nos jours, c'est la mode; et je ne me soucie pas +que, pour suivre la mode, ma compagnie se trouve incessamment dégarnie et +insuffisante. Le premier combat, la première provocation qui aura lieu +sans mon aveu, sera puni d'une rigoureuse prison, d'une amende très forte, +ou même d'une peine plus sévère encore, si le cas amenait un grave dommage +pour le service. + +Que ceux qui peuvent s'appliquer ces dispositions, se les appliquent; +allez, messieurs. + +A propos, quinze d'entre vous se tiendront ce soir au pied de l'escalier +de Sa Majesté quand elle recevra, et, au premier signe, se dissémineront, +si besoin est, dans les antichambres; quinze se tiendront en dehors, sans +mission ostensible, et se mêlant à la suite des gens qui viendront au +Louvre; quinze autres enfin demeureront au logis. + +-- Monsieur, dit Sainte-Maline en s'approchant, permettez-moi, non pas de +donner un avis, Dieu m'en garde! mais de demander un éclaircissement; +toute bonne troupe a besoin d'être bien commandée: comment agirons-nous +avec ensemble si nous n'avons pas de chef? + +-- Et moi, que suis-je donc? demanda Loignac. + +-- Monsieur, vous êtes notre général, vous. + +-- Non pas moi, monsieur, vous vous trompez, mais M. le duc d'Épernon. + +-- Vous êtes donc notre brigadier? en ce cas ce n'est point assez, +monsieur, et il nous faudrait un officier par escouade de quinze. + +-- C'est juste, répondit Loignac, et je ne puis chaque jour me diviser en +trois; et cependant je ne veux entre vous d'autre supériorité que celle du +mérite. + +-- Oh! quant à celle-là, monsieur, dussiez vous la nier, elle se fera bien +jour toute seule, et à l'oeuvre vous connaîtrez des différences, si dans +l'ensemble il n'en est pas. + +-- J'instituerai donc des chefs volants, dit Loignac après avoir rêvé un +instant aux paroles de Sainte-Maline; avec le mot d'ordre je donnerai le +nom du chef: par ce moyen, chacun à son tour saura obéir et commander; +mais je ne connais encore les capacités de personne: il faut que ces +capacités se développent pour fixer mon choix. Je regarderai et je +jugerai. + +Sainte-Maline s'inclina et rentra dans les rangs. + +-- Or, vous entendez, reprit Loignac, je vous ai divisés par escouades de +quinze; vous connaissez vos numéros: la première à l'escalier, la seconde +dans la cour, la troisième au logis; cette dernière, demi-vêtue et l'épée +au chevet, c'est-à-dire prête à marcher au premier signal. Maintenant, +allez, messieurs. + +-- Monsieur de Montcrabeau et monsieur de Pincorney, à demain le paiement +de votre amende; je suis trésorier. Allez. + +Tous sortirent: Ernauton de Carmainges resta seul. + +-- Vous désirez quelque chose, monsieur? demanda Loignac. + +-- Oui, monsieur, dit Ernauton en s'inclinant; il me semble que vous avez +oublié de préciser ce que nous aurons à faire. Être au service du roi est +un glorieux mot sans doute, mais j'eusse bien désiré savoir jusqu'où +entraîne ce service. + +-- Cela, monsieur, répliqua Loignac, constitue une question délicate et à +laquelle je ne saurai catégoriquement répondre. + +-- Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur? + +Toutes ces paroles étaient adressées à M. de Loignac avec une si exquise +politesse que, contre son habitude, M. de Loignac cherchait en vain une +réponse sévère. + +-- Parce que moi-même j'ignore souvent le matin ce que j'aurai à faire le +soir. + +-- Monsieur, dit Carmainges, vous êtes si haut placé, relativement à nous, +que vous devez savoir beaucoup de choses que nous ignorons. + +-- Faites comme j'ai fait, monsieur de Carmainges; apprenez ces choses +sans qu'on vous les dise: je ne vous en empêche point. + +-- J'en appelle à vos lumières, monsieur, dit Ernauton, parce qu'arrivé à +la cour sans amitié ni haine, et n'étant guidé par aucune passion, je +puis, sans valoir mieux, vous être cependant plus utile qu'un autre. + +-- Vous n'avez ni amitiés ni haines? + +-- Non, monsieur. + +-- Vous aimez le roi cependant, à ce que je suppose, du moins? + +-- Je le dois, et je le veux, monsieur de Loignac, comme serviteur, comme +sujet et comme gentilhomme. + +-- Eh bien, c'est un des points cardinaux sur lesquels vous devez vous +régler; si vous êtes un habile homme, il doit vous servir à trouver celui +qui est à l'opposite. + +-- Très bien, monsieur, répliqua Ernauton en s'inclinant, et me voilà +fixé; reste un point cependant qui m'inquiète fort. + +-- Lequel, monsieur? + +-- L'obéissance passive. + +-- C'est la première condition. + +-- J'ai parfaitement entendu, monsieur. L'obéissance passive est +quelquefois difficile pour des gens délicats sur l'honneur. + +-- Cela ne me regarde point, monsieur de Carmainges, dit Loignac. + +-- Cependant, monsieur, lorsqu'un ordre vous déplaît? + +-- Je lis la signature de M. d'Épernon, et cela me console. + +-- Et M. d'Épernon? + +-- M. d'Épernon lit la signature de Sa Majesté, et se console comme moi. + +-- Vous avez raison, monsieur, dit Ernauton, et je suis votre humble +serviteur. + +Ernauton fit un pas pour se retirer; ce fut Loignac qui le retint. + +-- Vous venez cependant d'éveiller en moi certaines idées, fit-il, et je +vous dirai à vous des choses que je ne dirais point à d'autres, parce que +ces autres-là n'ont eu ni le courage ni la convenance de me parler comme +vous. + +Ernauton s'inclina. + +-- Monsieur, dit Loignac en se rapprochant du jeune homme, peut-être +viendra-t-il ce soir quelqu'un de grand: ne le perdez pas de vue, et +suivez-le partout où il ira en sortant du Louvre. + +-- Monsieur, permettez-moi de vous le dire, mais il me semble que c'est +espionner, cela? + +-- Espionner! croyez-vous? fit froidement Loignac; c'est possible, mais +tenez.... + +Il tira de son pourpoint un papier qu'il tendit à Carmainges; celui-ci le +déploya et lut: + + « Faites suivre ce soir M. de Mayenne, s'il osait par hasard se + présenter au Louvre. » + +-- Signé? demanda Loignac. + +-- Signé d'Épernon, lut Carmainges. + +-- Eh bien! monsieur? + +-- C'est juste, répliqua Ernauton en saluant profondément, je suivrai M. +de Mayenne. + +Et il se retira. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE +I. La Porte Saint-Antoine +II. Ce qui se passait à l'extérieur de la Porte Saint-Antoine +III. La Revue +IV. La Loge en Grève de S.M. le roi Henri III +V. Le Supplice +VI. Les Deux Joyeuse +VII. En quoi l'Épée du Fier-Chevalier eut raison sur le Rosier-d'Amour +VIII. Silhouette de Gascon +IX. M. de Loignac +X. L'Homme aux cuirasses +XI. Encore la Ligue +XII. La Chambre de S.M. Henri III au Louvre +XIII. Le Dortoir +XIV. L'Ombre de Chicot +XV. De la difficulté qu'a un roi de trouver de bons ambassadeurs +XVI. Comment et pour quelle cause Chicot était mort +XVII. La Sérénade +XVIII. La Bourse de Chicot +XIX. Le Prieuré des Jacobins +XX. Les deux Amis +XXI. Les Convives +XXII. Frère Borromée +XXIII. La Leçon +XXIV. La Pénitente +XXV. L'Embuscade +XXVI. Les Guises +XXVII. Au Louvre +XXVIII. La Révélation +XXIX. Deux Amis +XXX. Sainte-Maline +XXXI. Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ *** + +This file should be named 8dlqc10.txt or 8dlqc10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8dlqc11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8dlqc10a.txt + +Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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